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Œuvres diverses.--Novembre. - -Author: Gustave Flaubert - -Release Date: April 19, 2021 [eBook #65111] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Michael Roe, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at - http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES *** - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et - l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections - mineures. - - - - - APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES - - DE - - GUSTAVE FLAUBERT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT - A ÉTÉ TIRÉE - PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE - EN VERTU D’UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION - 50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE. - - - - - APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUSTAVE FLAUBERT - - - ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES - - II - 1839-1842 - - ŒUVRES DIVERSES.--NOVEMBRE. - - [Logo] - - PARIS - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCX - - _Tous droits réservés._ - - - - -LES ARTS ET LE COMMERCE[1]. - - [1] Janvier 1839. - - -La futilité des arts et l’utilité du commerce sont devenus mots banals -dans le monde. Bien des gens n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la -longueur, une chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et -font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton que de toutes les -tragédies possibles; ils diraient bien comme Malebranche en voyant -_Athalie_: «Qu’est-ce que cela prouve?» - -Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps après dîner, -une récréation qui égaie, un jeu qui délasse, et considèrent les -spectacles comme la meilleure invention de la police pour pincer les -masses en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise, -la denrée, le bois, le cuivre comme les premières choses d’ici-bas, et -quant à la pensée pure, libre, indépendante, quant au génie créateur et -grandiose, quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts, chimères! -fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur, selon eux, à la machine qui -crie, au rouleau qui tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo, -au savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela, à celui qui -l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui achète et qui vend! Mais -Homère, mais Virgile, mais Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve? -Corneille, Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec des -vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on des statues? -Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que cela prouve? Citez-moi des noms -qui ont servi au genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos -poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de faim et demandent -des statues! - -Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins et ses -appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes cet instinct, qui -demande à se nourrir non pas de vos denrées, à se réchauffer non pas de -vos forêts, à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire -quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a une soif immense -de l’infini et à qui il faut des rêveries, des vers, des mélodies, -des extases, qui a besoin de se réchauffer au feu du génie, et de -s’entourer de mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas -cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence et de -pensée? il n’y a rien de commun entre vous et moi. - -Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande et qui trompe, je -vous l’accorde, mais pour une âme, je vous la refuse; vous n’en avez -point. - -C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie qui vous fait -rire malgré vous, comme les farces de la foire, dans un tableau que -des couleurs broyées et étalées sur des toiles, et dans l’architecture -quelque chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts. - -Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce, l’industrie, -les ports et les manufactures, les étoffes et les métaux, mais -laissez-moi pleurer au théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder -Raphaël, contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi mes -rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre bon sens m’assomme, -votre positif me fait horreur. - -Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité fort secondaire -passait autrefois pour de la plus urgente nécessité; les arts -semblaient si nobles à l’antiquité qu’ils en firent remonter l’origine -aux Dieux, la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies -se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public de trente mille -spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y a de plus grand dans l’homme, -la poésie, glorifiait ce qu’il y a de plus grand dans la nature, la -divinité. - -C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où les prêtres de la -pensée étaient rangés au même niveau que les prêtres de Dieu; la poésie -était une religion et le génie avait ses autels. - -Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas son joug à Rome, sa -maîtresse, par ses orateurs et ses artistes? Caton prévoyait bien cette -victoire des vaincus sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir, -et lui-même, sur ses vieux jours, se mit à apprendre la langue de ses -esclaves. - -Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie déjà y était venue, -avec ses mimes et ses bouffons. Cette ville, maîtresse du monde, -était condamnée à redevenir successivement le germe de toutes les -civilisations qu’elle avait combattues et qu’elle devait absorber. -En effet, le conquérant peut détruire des ports, brûler des flottes, -démolir les manufactures, détourner les fleuves, boucher les canaux et -enchaîner les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des chaînes -pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons, qui se dresse avec la -pierre, s’exprime et pense avec des mots? Quelle sera la digue pour -arrêter ce torrent? Où sera la prison pour enfermer ce soleil? - -L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les -peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands, -les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu -marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces -peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce -soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes -choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de -ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités -vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la -gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il -pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de -l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore? - -On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes -par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs -richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme -quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de -pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu -communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les -temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus -sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de -bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur -et de cynisme? - -La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple -de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan -puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant -les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde, -n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la -noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus -d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis -l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée, -et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris -un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône. -L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille -vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue -si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes -les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à -Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante -et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus -grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses -Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il -maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses -trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde? - -Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir -occupe le monde. - -Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations -modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir -l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une -source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur -noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent -les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports -d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et -l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et -l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et -le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que -le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent -ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on -arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de -contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel. - -Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on -les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu -d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent. - -Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit -creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et -ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se -disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se -dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur, -puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient -qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que -le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps; -sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus -fait pour la France que Colbert et Louis XIV. - -N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans -cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap -a plus de valeur qu’un poème? - -Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et -s’usent; Homère est-il vieux? - -Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande -_Tartufe_, _Othello_, _Cinna_? - -La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne -fait pas dix vers de Corneille. - -Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17 -millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes -les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le -premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses -tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets -qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second -me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la -corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire -qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier, -que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je -suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je -l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples! - -Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires -m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses -fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car -tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la -puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner; -tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes -les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur -et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es -poète! - -Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la -vie, a toujours dirigé le corps. - -Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les -rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la -chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand, -jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors -regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend -des pièges et médite des larcins. - -Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres, -guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à -l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les -civilisations futures. - -Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie -est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue -intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être -matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez -un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de -diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à -l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa -création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est -là son œuvre. - -Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème! - - - - - Indigesta moles. - OVIDE. - - _Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix - Montyon._ - - _Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner, - car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit._ - - -SMARH - - VIEUX MYSTÈRE. - - La mère en permettra la lecture à sa fille. - - L’AUTEUR. - - -SMARH[2]. - - [2] Avril 1839. - - -L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ. - -Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert, -comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur -n’était plus, et tout n’était que ténèbres. - -L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait -reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les -empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le -silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité. - -Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil. - -On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles -et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait -comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se -mourir. - -Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière -minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble, -désespéré, l’estomac plein, le cœur vide. - -Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal -qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée -comme sa pâture. - -Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de -triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses -victoires. - -Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie? -tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le -Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds -ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie. - - -LA VOIX. - -Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la -poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me -foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée, -ton pied y entrerait dans les cendres. - -Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai -versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits. - -Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une -croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne -soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre! - -Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité -de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue, -fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs! - -Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu) -ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les -malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de -Dieu. - -Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté -en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru, -ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits -cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont -approchés du bord et je les ai poussés dedans. - -Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle -grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à -la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse, -à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur -à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer -d’aise, grandeur humaine! - -Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé, -j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans; -j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a -pris! - -Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu! - -Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui -fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son -dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur. - -Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je -t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des -âmes entières se donnent à moi. - -Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique; -cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu -d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et -si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la -refroidissait. - -Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un -monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante! - - - Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une - cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle. - -UN ERMITE. - -Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur; -l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa -bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer! -Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les -miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous, -ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces -femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme -je les embrasse avec plaisir! - -Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et -capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps, -quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand -j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au -paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon -cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque -chose. - -Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter -au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se -coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les -étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela -avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond -en extases et en rêveries. - -Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que -faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous -bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore. -Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et -prie.) - -SATAN, en costume de docteur. - -Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées. - -SMARH. - -L’homme de Dieu se doit à tous. - -SATAN. - -Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir -recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur -nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes -savants, nous autres, n’est-ce pas? - -SMARH. - -Quelle est cette science? - -SATAN. - -Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir -réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre -d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est -noir. - - Une femme mariée entre pour parler à Smarh. - -YUK. - -Que voulez-vous, douce mie? - -LA FEMME. - -Consulter notre père en religion. - -YUK. - -Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à -savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur, -on ne peut l’approcher. - -LA FEMME. - -Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce? - -YUK. - -C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines, -auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la -théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous, -il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes. - -LA FEMME. - -Que voulez-vous dire là? - -YUK. - -Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire -pâmer toute une classe d’écoliers. - -LA FEMME. - -Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite. - -YUK. - -Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans -les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert, -maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en -tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne, -comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de -préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un -mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de -moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une -pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez -l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à -certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme, -mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de -vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que -les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant -d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout -en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge -de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage -comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à -leur mère. - -LA FEMME. - -Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces -pauvres enfants! - -YUK. - -Et vous êtes heureuse ainsi? - -LA FEMME. - -Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus? - -SMARH répond au docteur. - -A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je -n’ai point travaillé, lu, compulsé. - -SATAN. - -Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose; -mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est -celle du cœur et de la nature. - -SMARH. - -Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie. - -SATAN. - -J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il -s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une -bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car -la vraie science, c’est Dieu. - -SMARH. - -Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude. - -SATAN. - -Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être -ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être -entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous -consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort -et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous; -vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez, -pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les -familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme! - -SMARH, humilié. - -Oh! vous me flattez, frère! - -SATAN. - -Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux -femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos -enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez, -servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un -pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières. - -SMARH, étonné. - -Qu’ai-je donc? - -SATAN. - -Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre -cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les -deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu -à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis -et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de -jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces -femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment -d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon? -Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient -pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils -voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou -bouché? - -SMARH. - -Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble -que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau. - -SATAN. - -Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à -qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête -homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu; -qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et -que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître. - -Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous -dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous -avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le -mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en -rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en -savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous -donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que -vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme -vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui -vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton -âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi? - -SMARH. - -Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé. - -SATAN. - -Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car -tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses -douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour -si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence -pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience, -puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas. - -YUK à la femme. - -Heureuse avec un pareil homme? - -LA FEMME. - -Mon Dieu, oui, il le faut bien. - -YUK. - -Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est -lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes -vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais -autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs -et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas -eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient, -il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme! - -Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule, -isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre! -Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et -souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez -aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose! -et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant, -vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant -aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que -sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si -j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites -les plus beaux rêves du monde. - -LA FEMME. - -Oh! le méchant homme! - -YUK. - -Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux -démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis -longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce -bientôt?» - -LA FEMME. - -Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je -venais consulter même... - -YUK. - -Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner -ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit -pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique. - -LA FEMME, à part. - -Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je -résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées -qui m’obsèdent. - -YUK. - -Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables. -Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi -quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux -bras! - -LA FEMME. - -Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes -enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je -vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée. - -YUK. - -Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil -meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer -leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que -la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient, -elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu -savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme -s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un -tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches, -comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton -cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos -voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on -souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir? - -LA FEMME. - -Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces -pensées-là me font rougir, j’en ai honte. - -YUK. - -Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les -roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond -du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse? - -LA FEMME. - -Je ne sais comment résister à cette force. - -YUK. - -Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous -trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge -ronde! et quel dommage!» dites-vous. - -LA FEMME. - -Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les -miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres -laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur. - -SATAN, à Smarh. - -C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela. - -SMARH. - -Quelle science? - -SATAN. - -La science que je sais. - -SMARH. - -Laquelle? - -SATAN. - -La science du monde. - -SMARH. - -Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon? - -SATAN. - -L’un et l’autre! - -SMARH. - -Et comment acquiert-on cette science? - -SATAN. - -Tu le sauras! - - Il disparaît. - -YUK. - -Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un -jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos -regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, -dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et -vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes -et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits. - -LA FEMME, égarée. - -Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu -et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir -sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes; -que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes -désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah! -toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme -je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là -mon bonheur. - -YUK. - -Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes -ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le -tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche -sur mes lèvres!» - -LA FEMME. - -Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous -me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment -tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et -dit avec profondeur:) Oh! les belles choses! - - Elle sort. - -YUK, riant. - -Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les -gamins de la ville et à tous les valets de ferme. - - - La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs. - -SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche. - -Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de -qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et -au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour -moi et je n’y vois rien que des ténèbres. - -Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de -voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins -inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, -si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais -vous voir, ô Dieu que j’adore! - -Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme. - -Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier -Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus? -L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir? - -Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs -livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me -faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de -Dieu. - -Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens -que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le -commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints. - -Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet -inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu, -comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y -entrer. - -Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos, -je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais -en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à -continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le -chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des -ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu. - -Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette -molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie -dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles -des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées, -j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma -tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux -mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque -chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans -vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même -que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de -l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que -cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme. - -Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces -fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles -sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait -les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle -plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout -cela, j’ai pour elles une envie jalouse. - -Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini. -Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai -dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris! - -Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme? - - Satan paraît. - - -SATAN, SMARH. - -SATAN. - -Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens. - -SMARH. - -Pourquoi faire? - -SATAN. - -Pour vous, mon maître! - -SMARH. - -Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi? - -SATAN. - -Ne vouliez-vous pas connaître la science? - -SMARH. - -Quelle science? - -SATAN. - -Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science. - -SMARH. - -Comment l’appelle-t-on donc? - -SATAN. - -C’est la science. - -SMARH. - -Je ne la connais pas; où la trouve-t-on? - -SATAN. - -Dans l’infini. - -SMARH. - -L’infini, c’est donc elle? - -SATAN. - -Et celui qui le connaît sait tout. - -SMARH. - -Mais il n’y a que Dieu. - -SATAN. - -Dieu? qu’est-ce? - -SMARH. - -Dieu, c’est Dieu. - -SATAN. - -Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science. - -SMARH. - -Dieu, c’est donc tout? - -SATAN. - -Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus -haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton -intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te -tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la -hauteur de toutes ces choses, ce sera moi. - -SMARH. - -Et que m’enseigneras-tu donc? - -SATAN. - -Tout! - -SMARH. - -Viens donc! - - - Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini. - -SMARH. - -Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais -tomber. - -SATAN. - -Tu as donc peur? - -SMARH. - -Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le -vertige me prend, soutiens-moi. - -SATAN. - -Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu -as peur. - -SMARH. - -Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je -l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole -bleue et les étoiles fixées sur un fond noir. - -SATAN. - -Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste? - -SMARH. - -Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand! - -SATAN. - -Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour -tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un, -dans l’immensité de l’autre. - -SMARH. - -Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait -être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans -noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.) - -Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous? - -SATAN. - -Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour -aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde -marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur -lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis? - -SMARH. - -Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les -étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui -les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les -mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création -qui s’agite! - -Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde -perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes -jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de -feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme -des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette -immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de -toutes parts, je le dévore à mon aise. - - Ils montent toujours. - -SATAN. - -Es-tu content de mes promesses? - -SMARH. - -Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle -autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule. - -SATAN. - -Tu te plains donc? - -SMARH. - -Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie. - -SATAN. - -Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait? - -SMARH. - -N’est-ce pas pour moi? - -SATAN. - -Pour toi seul, n’est-ce pas? - -SMARH. - -L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela? - -SATAN. - -Monte encore. - -SMARH. - -Ô Dieu! et où m’arrêterai-je? - -SATAN. - -Jamais! monte toujours! - -SMARH. - -Grâce! - -SATAN. - -Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette -éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme. - -SMARH. - -Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité -m’étourdit et me tue. - -SATAN. - -Qui t’a donc troublé ainsi? - -SMARH. - -Ma tête est faible. - -SATAN. - -Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais, -et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au -coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine! - -SMARH. - -Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette -immensité me fatigue. - -SATAN. - -Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu -verrais! - -SMARH. - -Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis? - -SATAN. - -Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu -souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela! -tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà -tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide, -d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car -le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop -fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours! - -C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres, -pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune -d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui -mange et qui dévore toujours. - -Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est -qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul -cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu. - -SMARH. - -Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui -qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les -vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du -Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes -sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre -les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante -dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages? -Et où est-il? dans quel coin de l’espace? - -SATAN. - -Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître? -quelle est cette démence qui te ronge? - -Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans -l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les -grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il -s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut, -bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa -robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le -vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a -créé, et sa création est le malheur. - -SMARH. - -Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne -travaille pas cette éternité? - -SATAN. - -Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le -sable. - -SMARH. - -Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes -allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard. - -SATAN. - -Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées -irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse -et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes; -lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre. - -SMARH. - -Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc -alors? - -SATAN. - -Le vide! - -SMARH. - -Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous -roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau, -n’est-ce pas? - -SATAN. - -Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous -devions naître. - -SMARH. - -Et ses bornes étaient encore plus loin? - -SATAN. - -Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela. - -SMARH. - -Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu -pour le faire. - -SATAN. - -Il s’était fait de lui-même. - -SMARH. - -Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors! -comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée -dans cette immense nuit éternelle! - -SATAN. - -Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle -tourne toujours. - -SMARH. - -Ne se lassera-t-elle jamais? - -SATAN. - -Je l’espère, car l’éternité... - -SMARH. - -Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler, -quand même il ne serait que du vide. - -SATAN. - -Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et -ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil, -un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes -seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être... - -SMARH. - -Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre? - -SATAN. - -Pourquoi non? - -SMARH. - -Eh quoi! l’éternité aurait une borne? - -SATAN. - -Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour -cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme -les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que -cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi -comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre -rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton -œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir! -Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour -anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans, -le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort, -quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que -je vous envie! - -SMARH. - -Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître. - -SATAN. - -Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il -n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire. - -SMARH. - -Et nous sommes donc libres. - -SATAN. - -Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté? - -SMARH. - -Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais -enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait; -et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne -pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais -maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus -à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les -limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur -autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne -pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas -à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir, -les germes et les débris? - -Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme -leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu -et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est -blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me -semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils -alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même. - -SATAN. - -Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces -astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils -gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour -moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle -grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du -néant dans du néant, un homme dans l’infini! - -SMARH. - -Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées! -Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné -dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où -allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien -n’apparaisse? - -SATAN. - -Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et -toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand -que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure -de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a -l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour. - -SMARH. - -Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin! - -SATAN. - -Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder. - -SMARH. - -Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai? - -SATAN. - -Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout -ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette -immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit -sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes -plus profonds encore, des gouffres plus terribles. - -SMARH. - -Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais -qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur -d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices. - -SATAN. - -Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne -pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que -tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler. -Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied -glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé! - -SMARH. - -Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également -obscures? - -SATAN. - -Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre. - -SMARH. - -Je les croyais toutes deux grandes et vraies. - -SATAN. - -Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre? - -SMARH. - -Oui! - -SATAN. - -En effet, tu étais un saint. - -SMARH. - -Qui plaçait tout en Dieu. - -SATAN. - -Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu -jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour -de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie, -éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de -faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence; -la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses -mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce, -lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles -pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge -était vrai! cette dérision te semblait bonne! - -SMARH. - -Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne -sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont -entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est -devenu plus obscur. - -SATAN. - -C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit; -on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre -s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la -saisir, elle le fuit, il court toujours. - -SMARH. - -Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu. - -SATAN. - -Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable? - -SMARH. - -Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours -écarté de mon cœur, tant j’étais pur. - -SATAN. - -Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu -ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que -tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini -et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout -cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs. - -SMARH. - -Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le -bien? - -SATAN. - -Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est -bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la -création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de -saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter -à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler, -la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper? -n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce -qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc -les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir? -pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu -aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre -s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur -les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il -te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir, -marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs? -pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire -souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir? - -SMARH. - -Oui, le repos est dans la tombe. - -SATAN. - -Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et -la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier -féconde. - -SMARH. - -N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses? - -SATAN. - -Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que -tout vive, que tout renaisse et souffre encore. - -SMARH. - -Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du -mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais? -Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce -songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et -d’amertume. - -SATAN. - -C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le -vautour que tu as en toi et qui te ronge. - -SMARH. - -Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais! - -SATAN. - -Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas -vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité. -Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque -enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création -elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où -tout est puni de vivre. - -SMARH. - -Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux -joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me -remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus -déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe. -J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient -avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me -plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel. - -SATAN. - -Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les -tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument -les charognes sous les couvercles de leurs pierres. - -SMARH. - -Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais -dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc -pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et -cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés, -c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime -encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui -me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu? - -SATAN. - -Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait -trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre. - - Ils montent encore. - -SMARH. - -Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que -cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je -vais m’anéantir aussitôt! - -SATAN. - -Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait -succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu -pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait -ta gloire! - -SMARH. - -Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur. - -SATAN. - -Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand, -si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si -petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de -l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence. - -SMARH. - -Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais -rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces -mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux -infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour -de moi, il va m’écraser. - -SATAN. - -Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as -voulu! - -SMARH. - -Qu’ai-je voulu? - -SATAN. - -La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est -le mensonge, c’est la vanité. - -SMARH. - -Mieux vaudrait le néant! - -SATAN. - -Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore? -Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si -tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se -dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées. - -SMARH. - -Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je -tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les -vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce! - -SATAN. - -Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini. - -SMARH. - -Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur -ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma -vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils -descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi -dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes. - -SATAN. - -Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras -peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer -de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais -déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe -de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans -les bras du démon, qui te berce et t’endort. - - - La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme; le soleil - se couche sous les flots. - -SMARH. - -Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y -est né. - -SATAN. - -Pourquoi la maudit-il toujours? - -SMARH. - -Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle! - -SATAN. - -Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont -dévoilés? - -SMARH. - -Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne -suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants -m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il -faut vivre. - -SATAN. - -Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que -tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de -ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte -d’eau de l’Océan? - -SMARH. - -Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du -soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le -parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs -et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette -bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes; -regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que -mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette -mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que -j’embrasse de l’œil? - -SATAN. - -Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à -l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as -glissé dessus. - -SMARH. - -Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme, -pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises -blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes -noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et -ses fleurs ouvertes. - -SATAN. - -Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es -petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se -redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer -roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre. - -SMARH. - -Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse. - -SATAN. - -Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon -invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort! - -SMARH. - -Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin. - -SATAN. - -Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes. - -SMARH. - -J’évite sa colère. - -SATAN. - -Fais-en une semblable. - -SMARH. - -J’échappe à ses coups. - -SATAN. - -Quand ils ne sont plus. - -SMARH. - -Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une -intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au -premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne? -N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours -des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme? - -SATAN. - -Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui -construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières -et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits! -honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des -guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente -sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend -dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui -souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin, -pour sa poussière immortelle! - -SMARH. - -Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance. - -SATAN. - -C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu -meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles -périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui -renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi; -puis rien, comme toi. - -SMARH. - -Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe. - -SATAN. - -Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies -avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un -principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que -tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront -une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur -le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature -qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as -cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le -néant. - -SMARH. - -Oh! tu mens! je me sens fort. - -SATAN. - -Vraiment! comment donc? - -SMARH. - -Sur tout; sur les animaux d’abord. - -SATAN. - -Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée -unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant -où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les -herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se -sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des -quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à -la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque -jour elle la dévore. - -SMARH. - -Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur -une échelle de forces et d’intelligences successives? - -SATAN. - -Oui, et de misères. Continue. - -SMARH. - -Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la -fourmi, et la fourmi au caillou? - -SATAN. - -Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval -écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre. - -SMARH. - -Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit? - -SATAN. - -Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout -ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que -les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds -les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la -fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la -pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups, -quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui, -tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui -te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair, -mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant -pourquoi cela? pourquoi ceci? - -SMARH. - -C’est vrai, comment donc? - -SATAN. - -C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la -mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est -que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est -que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et -qu’il te perd. - - Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des - rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils - s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs - ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit - retentit dans les cavernes. - -SMARH. - -Cette nature est sombre. - -SATAN. - -Tout à l’heure tu la trouvais si riante. - -SMARH. - -Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres -enveloppent la terre. - -SATAN. - -Comme des langes qui la couvrent. - - L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot - s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le - clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la - vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd. - Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants. - -SMARH. - -Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande! - -SATAN. - -Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse -et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela? - -SMARH. - -Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension? - -SATAN. - -Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée -travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais. - - Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la - lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les - ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que - par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On - entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses. - -SMARH. - -Comme la mer mugit! sa colère est terrible. - -SATAN. - -Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles -dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui -les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein -avec les grains de sable? - -SMARH. - -Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci -monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler -avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours! - - Il veut fuir. Satan l’arrête. - -SATAN. - -Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à -l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau. - - Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan - le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre - les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues - noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble - lassée. - -SMARH. - -Grâce! grâce! - -SATAN le traîne sur les genoux. - -Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de -cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme -immortelle? Que te fait la vie? - -SMARH. - -Pitié! pitié! - -SATAN. - -Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste. - -SMARH. - -Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers -allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels -horribles cris! - - Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des - flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se - fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut - arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle - glisse dessus. - -SMARH. - -Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de -fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié, -mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est -éternelle. - -SATAN. - -Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini? - -SMARH. - -Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur -se ploie sous la douleur. - -SATAN. - -Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au -dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de -terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent. - -SMARH. - -Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de -douleurs? - -SATAN. - -Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire -et pour briser l’une et l’autre. - -SMARH. - -Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée! - -SATAN. - -Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas -ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles. - -SMARH. - -L’Océan est ce qu’il y a de plus grand. - -SATAN. - -Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il -est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit -de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent -les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans -rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne -couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même -pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de -l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité. - -SMARH. - -Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création -s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la -terre avait des océans sur elle? - -SATAN. - -Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur -laquelle on a bâti des empires. - -SMARH. - -Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon? - -SATAN. - -C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle -broie. - -SMARH. - -Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces -entrailles? - -SATAN. - -Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à -l’autre, comme de la salive sur de la poussière. - -SMARH. - -Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé -dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours. - -SATAN. - -Un jour cependant il en sortit. - -SMARH. - -Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que -la corruption eut gagné tous les cœurs. - -SATAN. - -Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit, -ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle -monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et -entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva -le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta -plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides -croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues -surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait -toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les -villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des -bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses -vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient -les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et -les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les -pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et -qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes, -s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se -fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude. - -SMARH. - -Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que -pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur -que ce déluge! pourquoi tant de malheurs? - -SATAN. - -Mais le déluge dure encore. - -SMARH. - -Comment cela? - -SATAN. - -L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne -s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes, -puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les -palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque -jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte. - -SMARH. - -Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci? - -SATAN. - -Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages. - -SMARH. - -Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption, -abîme sans fond? - -SATAN. - -Ah! où donc? où donc? que sais-je? - -SMARH. - -Le bonheur n’est donc qu’un mensonge? - -SATAN. - -Non, il existe. - -SMARH. - -N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les -passions qui remuent le cœur et le font vivre? - -SATAN. - -Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se -gonfle et s’agite. - -SMARH. - -Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie. - -SATAN. - -Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire. - - Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît. - -YUK. - -Quoi, mon maître? - -SATAN. - -On te demande ce que c’est que la vie. - -YUK. - -Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne -Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le -Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la -farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul -taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des -nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui -qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue. - -Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal -de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te -fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille -d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux -premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres -mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien -tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes -entremets. - -Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours -ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies -pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous, -dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons -au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons -le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de -rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des -passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde -se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons -dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés, -et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et -le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent -éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et -meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et -s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel -nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant. - -Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup -de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu -d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que -faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité? -Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons -un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du -grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde. - - - Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A - l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par - des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or, - un éclatant soleil.--La femme et l’homme sont entièrement nus, - leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le - Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour. - -LE SAUVAGE. - -Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le -battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du -soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent -jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se -replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein -mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins -qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit -des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur -ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie, -je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se -plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche -part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend -sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant. - -La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille, -et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le -sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps -à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et -j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend -fier. - -Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs -juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur -l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents, -l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas. - -HAÏTA. - -Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands -yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large -poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes -cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure, -ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai -senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma -chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce -n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un -ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque -étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la -robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond -sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non! -C’était... je ne puis le dire. - -Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un -espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi. - -Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et -quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je -pleurais, et pourtant j’étais heureuse. - - -LE SAUVAGE. - -Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une -nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et -le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et -blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche -empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs. - -Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes -genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc; -je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber -sur le feuillage. - -A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles -de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au -ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je -baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut -le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les -branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais -triste. - -Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants -sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte -est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits -nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche. -Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont -venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais -le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le -gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs -yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses, -qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est -venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces -des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs -pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter -sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier -tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à -trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans -un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant -mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles -sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac. - -Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore -ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des -désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs -inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver -en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta -m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme! - -Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles -des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense -plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient -dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me -sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais, -en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me -regarde, je rougis; pourquoi cela? - -D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment -peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même -amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour -même? - -Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces -voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me -semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur -est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse. -Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne, -des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux -d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours. - -Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant, -de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les -grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici -sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque -chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais -peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main -invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté -par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler -dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir -dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de -mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres -sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre -où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour, -longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient, -et puis je ne les ai plus revues. - -Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles -d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais -toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours! - -Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête -l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit: -Viens, viens! - -Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte -de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec -l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura -des cris et des flots de sang! - -Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui -passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir -seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux. - -Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac, -à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais -souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles, -car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la -laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc -manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils -monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille -mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par -l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et -sera parti dans la mort! - -Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir, -je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le -vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne -reviendrai plus. - -SATAN. - -Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent -de partir? Pars donc! - -Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains -de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu -auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes, -du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une -frénésie, une ivresse folle! - -Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de -plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront -et tourneront en toi. - -Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh! -si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour! -elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante. - -Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent -sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples -civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre! - -Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et -tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des -nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras -de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des -nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues. - -Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents -qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance, -l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui -t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent? - -La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les -feuilles roulent sur l’herbe, marche! - -Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un -palais d’or. - -LE SAUVAGE. - -Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le -sable. - -Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin. - -Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu -les torrents! - -Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui -m’attirait et me charmait, adieu! adieu! - -LE GÉNIE DU SAUVAGE. - -Arrête! Arrête! - -Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta -jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi! -l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle -pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon -plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune -éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums -et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi! -vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus -rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans -l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent -mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des -bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les -baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie? - -Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un -incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera -de pourriture et d’orgueil. - -D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un -soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont -quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour -venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer -ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la -cavale hennissait sur l’herbe. - -Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus -dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les -fleuves. - -Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils -ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout -a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert -s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une -ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient -que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans -une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort -désespérée. - -Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche -acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit -et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni -le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni -ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé -d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de -porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs -voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse -une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est -mensonge. - - Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan - se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la - civilisation s’étendre sur les prairies. - ---Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et -ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte. - - -Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on -n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent; -ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et -battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les -cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les -dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues, -longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches -lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un -nuage. - -Yuk était avec eux. - -Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent -des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans -l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient -par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y -avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la -ville. - -Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et, -chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la -lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par -les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de -volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant -qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un -autre. - -Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges, -des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient, -partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se -frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque -oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque -cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou -déterrer, élever ou abattre. - -Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant -l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant -le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il -faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu, -une conviction. - -Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long, -homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un -rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme -l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là -flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés -par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps, -squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité, -grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague -mobile et éternelle de l’infini. - -Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce -et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son -œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des -astres, les ténèbres étaient encore là. - ---Entrons ici, dit Yuk. - -Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un -escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le -pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on -sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait -sous vous et que des soupirs montaient. - -Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de -ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait -des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à -tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et -il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt -à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la -corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la -foule. - -Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus -s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme -du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient -et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient -quelques lambeaux. - -Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes, -des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la -poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il -sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur -les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des -crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il -avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait -cela de la gloire. - -Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés, -tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître? -et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais -son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui -s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui -cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des -parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est -nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la -flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les -ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de -plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses -richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil. - -Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les -esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous -les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours -il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur -son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les -fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des -brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs, -femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de -Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes -comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes, -toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes -les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours. - -Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait -en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme -aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules -blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait -des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus, -il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait -avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son -corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés, -d’autres fanges dans son sommeil. - -Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une -cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie -satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait -de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et -ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et -il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait -qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un -haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il -avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines. - -L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes -empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait -grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein -d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait -eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours. - -Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses -maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un -pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il -frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba, -les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais -fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela -dans son linceul, tout cela poussière et néant. - -Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela -l’ennuyait et qu’il en avait vu assez. - ---De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de -l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire! - -YUK. - -Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés -ou des morts? un mensonge ou un serment? - -SATAN. - -Oui. - -YUK. - -Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi -que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts. - - -PETITE COMÉDIE BOURGEOISE. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines, -une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille -s’entreregardent. - -LE JEUNE HOMME. - -Eh bien? - -LA JEUNE FILLE. - -Eh bien? - -LE JEUNE HOMME. - -Mademoiselle! - -LA JEUNE FILLE. - -Monsieur! - -LE JEUNE HOMME. - -Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout -mon cœur; si vous saviez... - - -La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la -maman les regarde avec complaisance. - -La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue -de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme -grand étalage de magnificence. - -On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet, -et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de -le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour -l’épousée. - -C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé -de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes -et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme -ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger, -de payer ses dettes, de s’établir et de se marier. - -Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans, -élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide. - -Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en -était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé -comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même. - -Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange, -le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille -instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait -entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des -convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre -pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit -qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et -il n’en revenait pas d’étonnement. - - -SCÈNE II. - -Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les -pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de -cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante -d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il -a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il -embaume. - -A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est -fini. - -Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a -raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage. - -Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et -dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence, -cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la - - -SCÈNE III. - -Lune de miel (voyez la _Physiologie du mariage_, du sire de Balzac, -pour les phases successives de la vie matrimoniale). - -La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le -croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un -fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression -sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans -l’horizon (suivant nous)! - -De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses, -brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que -Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous, -qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans -le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie, -fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure -et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses -illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme -qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à -toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement -dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans -bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours -d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses -poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit, -disait-on! - -Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle -avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son -mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer -ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser -la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur -était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai -le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé, -et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces -voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces -yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors -que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le -remplissait tout entier. - - -SCÈNE IV. - -Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait, -le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car -c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là. - -Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris -de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la -réputation du fils eut rejailli sur le père. - -Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon. -Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer. -De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites -mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses -larmes. - - -SCÈNE V. - -Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de -combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie -froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils -restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit, -unis par la loi, désunis par le cœur. - -Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses, -des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis, -des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des -mensonges, une vie misérable et riche. - -Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord, -seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame -était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil. - - -La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici -la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à -enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en -spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si -vertueuse? - - -Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans -chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour -y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en -sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière, -ici un tonneau défoncé. - -Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par -les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés; -il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin, -qu’écrasaient les roues des chars. - -On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes -pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables, -le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait -sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard -et montait ses machines, la journée allait recommencer. - -Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa -peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua -les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer -en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa -barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son -grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait -un froid rire de bête fauve affamée. - - -YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers. - -YUK. - -Qu’as-tu, mon camarade? - -LE PAUVRE. - -Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne -m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me -regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos -vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le -Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de -pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des -feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que -je suis dans cette ville hideuse. - -YUK. - -Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays. - -LE PAUVRE. - -Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en -a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux, -mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse. -Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que -je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce -qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles -étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah! -l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à -l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant -une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on -disait que j’étais laid. - -YUK, riant. - -Ah! ah! ah! - -LE PAUVRE. - -Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais -rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me -semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait, -le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne -et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont -heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi -cela, il y a là un abîme que je ne peux combler. - -YUK, riant. - -Ah! ah! ah! - -LE PAUVRE. - -Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme, -ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi, -mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé. -Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à -ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église, -j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le -soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait -des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment, -elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise. - -YUK. - -C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches -et les pourpoints de velours. - -LE PAUVRE. - -Ne me parlez pas des riches, encore une fois,--je les hais! Moi qui -meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors -de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis -malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait -du bien. - -SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre. - -Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;--tue-le, tu -l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait... -Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes -maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur. - - Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse - garnie de diamants pend à sa ceinture. - -LE PAUVRE, en lui-même. - -Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet, -si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des -chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?... -Mais tuer un homme! - -SATAN, en lui-même. - -Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans -la rue maintenant. - - Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se - rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups. - -SATAN. - -Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là! - - Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk - se relève. - -YUK. - -Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait -plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi, -mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que -l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec -la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est -impossible. - -Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir? -mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu, -ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée, -revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre? -est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait -ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient -les ménages qui sont garants de la foi conjugale? - -Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la -morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions -philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si -je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment -concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les -trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier? - - Les gens du guet prennent le pauvre. - -SATAN. - -Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux -de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa -prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes -avant de rendre l’âme. - - Le pauvre s’échappe des mains des soldats. - -Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un -magistrat, et pisse sur l’église. - -C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses -pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils -y entrèrent. - -La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes -projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et -cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une -lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y -avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était -haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait -plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue -avait tu sa grande voix;--seulement, tout au fond, un drap noir, un -cercueil, la messe des morts. - -Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni -violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était -un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné -dans les rues, chacun se découvrit,--on salua la charogne. - -Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre. -Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait -trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions, -elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle -était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit, -il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère. - -L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants -du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue. - -Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses -mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les -galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la -voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne -formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant, -les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et -faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec -leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand -tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de -partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils -disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne, -au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage -de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette! - -Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un -gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux -de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs -manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir -comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante, -froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé -est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et -la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure -qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la -suivante lui marche sur la tête. - -Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres, -les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace, -avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée -et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle. - - -Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit: - ---Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté -les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les -reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants -ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant -de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de -mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées. - -Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux -s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant -la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus -d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant. - -Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la -grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui -s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait -frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses -pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur -front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand -ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes! -ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi! - -L’ÉGLISE. - -On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base, -me renverseront, me démoliront pierre à pierre. - -LE BÉNITIER. - -Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain -j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés -à voir les cercles que cela faisait. - -LA NEF. - -Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais -l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs; -c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des -fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai -resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher -sur les dalles qui sont à mes pieds. - -LES COLONNES. - -Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes -nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres, -nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière -s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit -et l’écrase. - -LES VITRAUX. - -Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets -n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser -chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter -toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu. - -LES DALLES. - -On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes -lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous -nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées -des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la -terre? - -LA CLOCHE. - -Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon -bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous -morts? - -Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler -mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon -poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des -campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant -vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai -toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête -de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière -de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais, -je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois -que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire -fondre en boulets et de courir dans la plaine. - -LES GARGOUILLES. - -Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées, -suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous -crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur; -maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de -m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge -tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous -efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, -ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en -avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de -pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec -les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans -l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des -ailes autour de nos flancs. - - -Et Satan aussitôt dit à l’église: - ---Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma -marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car -tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je -t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand -tu n’y seras plus. - -Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de -l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base -de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute -aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face -et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre, -où l’herbe te couvrira pour toujours. - -Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma -coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque -cheval de guerre. - -La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop -plein et qui crève. - -Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de -leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer -qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et -vide. - -Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec -vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du -mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus -que de la poussière qu’enlèveront les vents. - -Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas -hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix -tuera des hommes sur son passage. - -Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le -plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur -la terre. - -Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes -quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous -grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque -lupanar immonde où je vous reverrai souvent. - - -Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet -jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas -horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute, -les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina -tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez, -c’était celui de Yuk. - - -Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre -jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever. -Tout était morne, mort et détruit autour de lui. - -Il disait: - ---Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un -dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de -la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh! -quelle pitoyable création! - -Et il se mettait à rire aussi. - ---Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui -m’ont conduit où j’ai été? - -Satan se présente à lui et lui dit: - ---C’est moi, c’est moi, je suis le Diable! - -Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir. - -SATAN. - -D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je -t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours -pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu -pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de -doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans -la joie de leur foi. - -As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce -dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie? - -SMARH. - -Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai -vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans -l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague. - -Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est -couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge, -comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne -s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où -veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies -pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité? - -SATAN. - -Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent -dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers -quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais. - -SMARH. - -Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que -l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait? - -SATAN. - -Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme -un vautour, viendra manger ton âme. - -SMARH. - -J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux -festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez. -Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux -entrailles! pitié! pitié! - -SATAN. - -Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée -s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa -course ivre et chancelante. - -SMARH. - -Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps? -car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences -passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais -ainsi je tomberai en poussière. - -SATAN. - -Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui -nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu -pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe. - -Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les -passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le -cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner -jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de -plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu -vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une -mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront -usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai -toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que -tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela? - -Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord -et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger -longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute -l’amertume. - -Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque -chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des -mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée, -j’accomplirai ton désir. - -SMARH. - -Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus; -j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas -un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et -d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du -soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché -depuis des siècles sur une route de fer. - -Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon -âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre, -quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans -la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes -veines étaient d’airain rouge. - -Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums, -venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été -pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues! - -SATAN. - -Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras -quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps -et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le -monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille -dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne. - -Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te -plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te -nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi! - - -Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était -long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait -la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se -déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent -emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que -remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée. -Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les -villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient -traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que -la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le -sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et -d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître -devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se -cramponnait pour se soutenir. - -Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde. -Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées, -tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait -comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre -leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les -pressait du flanc: - ---Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue -de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de -fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour -quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire? -Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les -nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et -mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi -cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous -serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et -quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque -sépulcre. - -Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse, -plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le -vide et courir dans l’infini. - -Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu -leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume -et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et -s’abattirent sur la terre. - -C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées -illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi -les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le -sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur -la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards, -couchés sur le ventre. - -L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers -ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans -jouaient et couraient devant le porche. - -Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux -allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un -silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint, -Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire. - -Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur -l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau -et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait -comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible. - -La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux -rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait -et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir, -mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait. -Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie, -les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et -semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été -des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées. - -Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ -dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à -lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ -avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait -claquer ses ongles. - -Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi, -mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang -coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des -débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait -mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres, -qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient -lentement. - -Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une -pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la -terre en tombant. - -Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans -les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du -ciel et descendait jusqu’à l’enfer. - - -Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin -qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau -fleuve. - -On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes -ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient, -éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages -l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du -fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines -de silence, de fleurs. - -Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque -serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller -mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres -scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent -aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs -verts. - -La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide -de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un -grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon -large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de -volupté. - -Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là -inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle, -comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il -voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres, -vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de -l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer -par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si -large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la -brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant -échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et -douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les -flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable -doré et jonché de coquilles blanches. - -Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et -planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute -dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On -sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil. - -Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est -demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la -nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse; -et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître -et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent. -De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui, -marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles -l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient -bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre, -et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier -avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur -ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur -gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes, -douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour. - -Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de -lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs -hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et -leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient, -mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux -et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration -mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs -beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins; -souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras -invisibles et embaumés. - -Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague -géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui -éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de -délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il -courait toujours. - -Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue -grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de -dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir -soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles! -belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les -plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux -d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux -noirs qui semblaient lancer des jets de flammes. - -C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées -et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui -échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait -un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se -brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon -en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et -lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais -quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère, -de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il -allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait -et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa -pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en -voulant le franchir. - -Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en -sortit un palais. - - -Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte -de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices -les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les -plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient -sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et -belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés -ruisselantes illuminaient tout cela. - -C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette -dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser; -c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre, -ivresses infinies. - -Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus -embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la -nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, -avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses -ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de -plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus -amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus -délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus -titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes -nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes -d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses; -dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre -et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un -feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des -nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et -des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux, -dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc -qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination -qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva -cette nuit-là? - -Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si -châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur, -tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un -tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée -entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même? -Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez, -vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier -avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des -phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos -souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque! - -C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette -superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien, -et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de -cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si -légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme -toute oppressée et toute confuse. - -Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron -sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange, -j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis -d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique, -qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que, -si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si -vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page -qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les -tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en -fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était -affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et -ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop -petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la -façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine, -j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes. - -En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous -dire est de ne rien dire. - - -Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le -fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc -incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front, -son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement -et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de -fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc? - -Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent -leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se -présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre, -leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire, -leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente, -noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face. - -Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il -rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les -repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir. - -On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé -pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous -les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une -viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose -à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a -recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin -d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums -les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à -peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il -l’a jeté par terre. - -Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme -frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs, -les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il -aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les -resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il -aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces -choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc? - -Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait -convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose -de surhumain et d’impossible! - -Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air. - -Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices -inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort, -le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la -volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a -pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et -l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme -et l’écrase. - -Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre, -il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins -et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête -jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme; -il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté, -abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la -noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la -rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie. - -Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève, -dresse la tête et s’écrie: - ---Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons, -un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer -des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la -mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je, -je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et -le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre -pieds de mon cheval. - - -Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il -traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe -les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va. - -Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il -vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant -le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de -cadavres comme des épis fauchés; il va toujours. - -Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre -est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les -fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes. - -Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers -lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas -broient les villes; il va. - -Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier -râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres -pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va. - -En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère -le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son -père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il -a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je -reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude, -voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux -vents. - -Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste -tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé -vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que -les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps -de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est -cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les -talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée, -l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête -pour humer la vapeur du sang. - -Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en -avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à -grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a -un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes -qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu -n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il -se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire -que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il -voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant. - -Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les -océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant, -emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde -esclave à la croupe de son cheval. - -Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés -par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope, -souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre -dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par -la lueur de l’incendie. - -Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du -Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau -monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau -brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda -l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque -chose à chacun de ses pas. - -Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins -de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra -pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses -mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les -nues s’en aller et venir dans le ciel. - -Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable -comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi, -la montagne montait toujours plus vite que le voyageur. - -Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit -au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir, -au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas -apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer; -il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de -grains de sable. - -Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte, -vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris -d’une ardeur sans bornes: - ---Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il, -élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là, -élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se -bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité! -l’éternité! - -Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait -faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents, -il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit -dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la -poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le -sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui: - ---L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi! - -Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec -un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des -lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait -une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son -bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue. - -Il se leva plein de colère: - ---Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité? - -YUK. - -C’est moi qui l’ose. - ---Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière -des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes -des générations. - -Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie. - ---C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité -sinon pour moi? - -YUK. - -Pour moi. - ---Qui donc es-tu? - -YUK. - -Et toi? - -LA MORT. - -La mort! et toi? - -YUK. - -Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des -tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est -le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé, -le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, -le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des -insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque -chose. - -Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta -face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête -jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les -pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te -fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable -qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes -dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges -jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis -un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta -gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce -que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé -pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait -rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il -broiera le monde d’un seul coup! - -LA MORT. - -Qui donc es-tu? - -YUK. - -Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, -n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais -les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait -pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre -et les charognes de loups sous les feuilles des bois? - -Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme -ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du -bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et -souillait l’autel? - -Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque -orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta -bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu -ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les -mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts? - -Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux -faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies? -au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des -pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une -voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures? - -N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose -qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu -une autre éternité dans l’éternité? - -Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini, -et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue -laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y -avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture? -après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité? - -LA MORT. - -Qui donc es-tu? parle! parle! - -YUK. - -Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le -bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a -été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me -connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu -tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton -linceul troué. - -LA MORT. - -C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu -me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir, -à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus -qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais. - -YUK. - -C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte -chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre. - -LA MORT. - -C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans -l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma -bouche et la poussière que font mes pieds. - - -Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul -jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière -d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses -jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un -était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense -confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet -être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à -des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y -atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un -roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini. - -Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus -faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose -qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et -il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible. - -Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les -cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent, -le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant. - -Il y avait là un vide dans son souvenir. - -Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique, -toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés -et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout -écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits -d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre, -et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans -une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le -combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant, -le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il -puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé -de fatigue. - -Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que -celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui -apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans -soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi -sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la -terre. - -Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à -porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au -haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude. - -Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau -n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de -la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du -fini. - -Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand -tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier -soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux, -d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait -jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un -infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues. -Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont -crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si -une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums -et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son -cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil. - -Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa -tige? Pauvre fleur! pauvre âme! - -C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée -d’amour, de rêveries, d’extases. - -Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père -labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était -attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons -qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans -les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux -qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent -dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait -la neige tomber, il écoutait le vent mugir. - -Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il -courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent -des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le -soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que -lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui -regardait le soleil qui se baigne sous l’écume. - -Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et -là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au -loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures -de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et -diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant -longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où -l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent -sur le rivage. - -Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts, -et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents -côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il -regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu -s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes -rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève, -roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la -lune, les rayons argentés sur les vagues vertes. - -Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans -faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de -pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut -comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel. -Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans -les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent -dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues -écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges -sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants, -toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la -vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son -âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des -mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur, -de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique -intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho -affaibli qui vient de l’autre monde. - -Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était -rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il -avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable, -les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en -aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait -regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres -tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel. - -Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant? - -Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses -yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il -voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les -jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la -brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis -invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que -la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui -montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages -qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un -autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque -chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces -clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté -et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans. - -Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque -grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les -filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les -flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui -erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les -sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir -dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et -les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les -rameaux morts; rien de tout cela! - -Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend -chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit -dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas -apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni -sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige -dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous -l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y -dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il -montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe, -c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il -naquit. - -De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette -colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle -déborde à droite dans le marais. - -Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le -bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait -à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour -chasser les moucherons. - -Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une -bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème -d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais -quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un -tourbillon de poussière. - - -Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux, -ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il -comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité -depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y -bourdonnaient, il avait voulu être poète. - -Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de -dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers -laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce -géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir -échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la -saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa -jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si -railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang, -son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme -du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour -qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le -dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces -pauvres anges qui sont partis de votre cœur. - -Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme -une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans -notre oreille ses notes amoureuses. - -Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste -qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature -dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue -qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de -sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau, -de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs -baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or, -le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois -fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la -rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de -l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le -poète? - -Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil -ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme -comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de -volupté, d’extases. - -Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de -l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux, -tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux -royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un -marchepied. - -Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec -frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur -un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant -au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de -son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner -toute nue à la foule. - -Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter, -mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir -faiblir et il se disait: - - ---Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête -est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens -seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues -qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même. - -Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout -craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe, -elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui -déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction! - -Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse! - -Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense -serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore, -le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit, -elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi! - -Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas! - -Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu -me quittes? Qu’aurai-je? - -Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon -âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains. - -L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que -jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les -voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois, -est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non! - -La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César, -Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle -stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire -la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur. - -Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai; -mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un -cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui -nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe -est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite -de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que -l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin? - -Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble -qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes! - -Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous -regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui -veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser! - -Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui -m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire! - -Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps -où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières. -Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque -conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour -mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant -l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim. - -Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si -horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque -croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir? -Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en -dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout -se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je -tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et -d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie -me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté. - -Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais -que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais -me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous -l’enfer et un désespoir encore après le désespoir. - -Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne -suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur -se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps. - -Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de -soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois, -et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais -heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et -arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais -si jeune! si enfant! si heureux! - -Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le -monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà -que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire -de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et -ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer -façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs -courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour -moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un -roseau brisé. - -Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore -menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc -entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé -devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce -paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare -pour l’éternité. - -Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que -fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les -rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je -attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler -dans les cieux et partir dans l’infini? - -Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de -ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui -t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et -lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est -devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je -vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis -que le corps veut vivre? - -Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu -es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote -et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient. - -Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois -encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois -le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as -plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà, -et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle -désespoir. - - -Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille -et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid, -il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses -côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, -qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses -sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne -voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui -tout s’écroula et il y eut un grand rire. - -Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des -ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre -sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes -noires, se mit à manger et poussa des cris féroces. - -Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était -une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui -tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, -de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait -pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, -tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui -enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été -arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol, -emportait les fleurs. - -Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se -mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore, -dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait -franchir. - -La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté; -Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son -dernier mot. - -Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses -mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux -en pleurs. - -On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui -allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre -déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et -d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber. -Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu, -un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux -prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il -courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient -point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut. - -Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés... -Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses -ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure -aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens -à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.» - -Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut -d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup: - ---Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis, -tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux, -que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu, -j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde -passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je -n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà -l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au -fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si -tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, -qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà -la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se -placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je -chanterai encore. Oh! je t’aime! - -Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur -ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au -ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi! - -Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs -regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait -eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur -son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour -voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se -rendormit bientôt dans ses cendres. - -Un éclair parut, Satan était là. - ---Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je! - -SMARH. - -A toi? esprit de ténèbres, arrière! - -SATAN. - -Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon -souffle seul soutient. - -SMARH. - -Car tu es à moi? A toi mon cœur! - -SATAN. - -Non! à toi tout. - -La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le». - -L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le, -aime-le». - -Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit: - ---C’est pour moi, à toi l’éternité! - -L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!» - -Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore. - -Satan versa une larme. - -Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si -fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel. - - G. F. - - - 14 avril 1839. - -_Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après -un an de façon._ - -Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe. -Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis -bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et -tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il -faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf. -Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté -de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre. -Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui, -dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore -une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé, -tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le -meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire. - - JASMIN. - - -NOTE. - - Un fragment de _Smarh_ parut pour la première fois dans _Par les - Champs et par les Grèves_. Charpentier, éditeur. Paris, 1886. - - _Smarh_ et _Rêves d’Enfer_ peuvent être considérés comme l’idée - première de la _Tentation de Saint-Antoine_. - - - - -LES FUNÉRAILLES DU DOCTEUR MATHURIN[3] - - [3] Août 1839. - - - _Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher - Alfred?_[4] - - _De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui - qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils - n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à - toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites._ - - [4] Alfred Le Poittevin. - - -Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe -trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela? - -Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs, -son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de -vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des -dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées -annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense -plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre. - -Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt -ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort -que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il -n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il -ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra -ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut -ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son -héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les -capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du -chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de -M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui -de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou; -tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par -un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière -heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme -dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides, -martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous -ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là -furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne -mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par -religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il -avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille--la -première de sa vie, car il savait manger. - -Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil -de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car -il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu -n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui -l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ: -«Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout -bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!». - -Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et -serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en -avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant -dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable -liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà -sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb -dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté -d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête, -voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie -lui défendait de se faire souffrir. - -Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un -jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci -n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre -immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai -ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un -volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc -et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un -savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie -surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas -qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais -il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie -surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen -d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait -la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, -vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en -fouillait tous les recoins. - -Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les -murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il -vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le -fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui -vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait -aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur -grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs. -Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de -deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et -grelottant au vent. - -Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux -mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes -parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des -lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses, -joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en -ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant, -et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes, -aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui -seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans -un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas -de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et -immobiles? - -Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il -voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et -il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et -souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène. - -Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands -moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux; -c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et -Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par -ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans -vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur -était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il -l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore -de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni -prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard, -ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il -n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le -mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat. -Mais je dois vous parler de sa mort. - -Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il -allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un -jour à la diète. - -C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc, -embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne, -les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur -la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont -enlevés. - -Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient -des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un -roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les -tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est -toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un -frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs. - -Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels -étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre -ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil, -la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits -mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la -basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers -aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y -avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne, -et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de -coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant, -ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes -bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient -sous le souffle chaud des nuits d’été. - -Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli -complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs, -inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la -société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis -que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient, -eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de -devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit -au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune, -chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous -n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui -ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos -sublimes vertus. - -Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui -abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos -petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre -humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe -et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si -tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que -des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe, -d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé. - -Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres -civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates -et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les -empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on -faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices -splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de -beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir -leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils -dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur -vin dans l’eau des lacs. - -Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas -jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé -le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à -cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni -journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace, -de Rabelais--ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions -de Brillat-Savarin et du Cuisinier?--Pas un bout de politique, pas -un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des -hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours -devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi -donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne -illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide -et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous -allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens. - -Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il -leur dit: - ---A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles! -Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant -j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la -religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu. - -On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures, -le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils -étaient gris. - -D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et -prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme -Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se -plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur -dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au -Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur. - -Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze -bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de -théodicée et de métaphysique. - -Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien. - -Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines; -alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda -la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient, -et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les -fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant -dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des -nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent -sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues -enflammées. - ---Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont -les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais -venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur -murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un -fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous -un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure, -je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout -immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant. -Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel -de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur? - -«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées, -sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres -viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties -qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je -passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter -le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que -les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme -sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris -de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait -à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie. - -«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre -monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de -colère, d’un bras désespéré. - -«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans -son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce -du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier -sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un -cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat -pas. - -«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil? -et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les -morts...». - -A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua: - ---La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui -tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de -souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et -pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés -du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant -à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les -convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui -peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les -autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont -partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les -fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie, -vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir! - -Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de -sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette -voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie -qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres -comme l’eau limpide. - -La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée -d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla -longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa -couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies -remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le -vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis -sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se -fermera que quand il l’aura bue. - -Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme; -qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en -rêvant de joies sans nombre, en disant aussi _nunc pulsandum tellus_, -que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps -rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans -une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur -rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers -et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait -une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les -joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant; -que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il -boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent -comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme, -bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit -qu’un lit pour le bercer dans les siècles! - -Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent -venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont -rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes -monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend -leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre, -ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre. -Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui -s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher. - -Mathurin parle politique. - ---La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de -mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que -tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne -boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient -de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres -moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le -drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est -resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien -méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État, -entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de -répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux... -Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art -culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et -Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide; -il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui -qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait -bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs -en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en -conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil -entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la -limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des -exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité, -liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition -et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes -sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des -devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière -de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée -et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor, -Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, -Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée, -Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette, -Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des -grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres... - -Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses -traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait -de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua: - ---Vive la philanthropie!--un verre de frappé!--l’histoire est une -science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison -de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent -pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés -par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme -poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas -qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache; -Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de -seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme, -93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des -pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de -mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur -et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez, -à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de -terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent -la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir -les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux; -ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de -faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises -sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on -élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence -éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui -en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles -est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus -tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez -qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu. - ---Et la Providence, maître? - ---Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de -chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il -y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il -s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si -elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et -comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il -y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan -nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les -chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à -la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe; -elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la -grimace. - ---Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme? - ---Un verre de vin! - ---La récompense et le châtiment? - ---Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres -sur ses dents. - ---Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous? - ---Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux -connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est -un mensonge réel. - ---Qu’est-ce que cela veut dire? - ---Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont -plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont -deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le _toujours_! - ---Je ne comprends pas, maître. - ---Et moi encore moins, répondit Mathurin. - ---Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a -sous ce dernier mot une grande finesse. - ---N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain -de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui -va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes -de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se -résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de -son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton -corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu -roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps -n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est -qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la -nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là -un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu -existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu -ne sonderas pas. - -Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique -aussi plate. - ---Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui -que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus -grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de -beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous -les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de -ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils; -quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez -la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et -le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que -le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas -d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la -montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de -la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents, -la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela -est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette -agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel -abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces -ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de -morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous -le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous -trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire, -un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités, -d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des -ossements broyés sous les pas. - -Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux, -mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle. -Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le -plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est -déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur -son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau -et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour -piédestal une cuve et regardant la mort face à face. - -Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse -dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme -heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds -battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous -leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent, -ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les -craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant. - -Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent -monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés, -leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils -boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la -vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans -la mort. Mathurin seul trouva la dernière. - -Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque -chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi -épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, -les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur, -et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et -fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la -métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure, -et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas? -si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. -Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes -les bouteilles bues. - -C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui -le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère -tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux -follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang -avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans -les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va -s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre. - -Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent -pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans -savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation -des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les -flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit -haletant sur sa couche tachée de vin. - ---Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du -rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe -et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même! - -Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux -autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise -était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie -venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps -était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline -verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait. -Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, -c’était une fureur de démons ivres. - -Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts -pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs -chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en -arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le -vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein -courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur -sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se -regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se -retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la -chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il -boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le -cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt -dans le dernier spasme de son orgie sublime. - -Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres -machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait -les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend -le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux -poings; il prend encore un carafon et veut le boire. - -Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc, -renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se -le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord -son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps, -ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il -s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt -doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes -volontés et ses caprices par delà le tombeau. - -Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le -retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à -eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont. - -Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de -pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un -cimetière désigné. - -C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le -monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en -pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des -charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de -canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car -aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait -sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à -toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres -poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de -colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient. - -Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez -dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils -venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard, -venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau -sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut -répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, -il était mort. - -Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons, -cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne -peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui -mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte, -on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait -place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi -pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche, -la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et -claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent. - -Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du -gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié? -était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite -une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation -sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les -taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale -outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par -des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait -attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter -le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet -homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne -l’entendit. - -Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent -dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut -l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on -le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André -s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. -On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? -qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse. - ---Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela -qu’ils enterrent leurs gens. - ---Vous vous trompez, ce sont des Turcs! - ---Mais ils boivent du vin. - ---Quel est donc ce rite-là? dit un historien. - ---Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on! - ---Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée. - -Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint -que c’était immoral. - -Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un -cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète -élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot -«ignoble». - -Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux, -car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de -lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la -tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes! -quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses -littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus -quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda -sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient -la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en -revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le -premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une -bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des -sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet -à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des -romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes -qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure -pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un -vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique! - -Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au -milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient -hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (_sic_) au pied d’un -mulon de foin, dans la campagne. - -Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières -blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint -toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du -matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se -remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire, -le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant -comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes -mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les -pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait -son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête -droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler -leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de -chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser -tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs. - -C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot -dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes -foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées -dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au -rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse -des ondes qui coulent. - -Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le -courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son -lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et -de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive. - -Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs -rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et -leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les -coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter -un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant -des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon, -un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait -leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin -ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon -le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches -d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises -sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas. - -Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et -cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la -terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le -souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête -couchée sous la terre. - -On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les -autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide. - - Vendredi, 30 août 1839. - - - - -RABELAIS. - - -Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et -jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux -uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné -et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée, -révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une -philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais -qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à -tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que -son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et -universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses -géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille -façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais -au fond peut-être si profonde et si vraie. - -Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle -importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. -Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une -révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance -de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. -Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire. -Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de -choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien, -il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu -terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le -monde. - -Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et -franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons -génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre -nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs, -libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot, -tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils -sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils -l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de -grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre, -dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement -sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le -bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes -depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les -enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui -retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi -qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles -de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier. - -Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de -quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que -nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité. -Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour -la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme -de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de -Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante, -nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait -entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné -Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et -Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de -têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans -l’adoration de lui-même. - -Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et -ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait -trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans -les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne -comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, -cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages, -d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait -horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux -celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il -s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne -l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En -résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures -qu’un moine ivre puisse vomir.» - -Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, -comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, -a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, -exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures -du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans -l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, -leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, -sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les -moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la -partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément -grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun -document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus -exact, Béroald de Verville, l’auteur de _l’Art de parvenir_, en est -si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le -reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité -raffinée détruisent tout parallèle. - -Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression -d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification -littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent -des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin -en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis -s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et -belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile -la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, -de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à -la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer, -plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés -vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné -tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les -illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées -par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le -poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil -et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du -cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui -l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions -qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, -immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement -dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses -larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est -Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai -historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. -Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les -capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province, -de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; -ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans -l’art. - -Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort -de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le -moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le -guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en -voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le -prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était -contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales, -de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le -_Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. -Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le -symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et -c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une -autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la -philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un -corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue -de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines, -de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait -Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir. -Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est -renouvelée et a fini de même. - -C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque -que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de -cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses -débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il -se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui -palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur -lui-même. - -Qu’est-ce donc que Rabelais?[5] - - [5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5. - -Essayons de le dire. - -La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle -eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles -mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde; -provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit. -Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il -demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de -géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent, -il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui -apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline, -Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie, -la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes -les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour -son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il -faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala -dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents. - -Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les -inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si -pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue, -le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de -Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus -du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi -les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua -est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours -il se retire dans le manoir des Thélémites. - -Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque -exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est -surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux -buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de -malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua, -c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520, -il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le -bonnet. - -Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les -rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs, -romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses -pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre -cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal -d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays, -qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage -sans pluie. - -Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou -se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il -s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce -nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole, -tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité -appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais -tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en -mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que -tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau -fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse, -buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les -verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la -chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, -baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en -pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme -est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux -pleurer moins et boire davantage.» - -Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600 -vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent -occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie, -Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre. - -Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor, -devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec -Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, -ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde. - -«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre -le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit -les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il -accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe -pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer. -Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui -accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en -herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à -Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter -la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à -tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il -rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des -avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe -platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à -Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter -l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions -de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se -recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit, -fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent -le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon -compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se -moque de l’Océan. - -Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce -qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de -Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles -commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans -l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours -et jamais ils ne s’arrêtent. - -Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts -du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent -encore plus qu’à d’autres. - -Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême -déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument. -Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on -venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils -s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence, -et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils -virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du -voyage. - -Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce -qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire, -immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne -le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes, -nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme -colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils -ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants. - -Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge sombre et terrible; -les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et -contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et -les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait -encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée, -le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et -grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à -coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un -moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes, -à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais -plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré -son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré -ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute -salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis -des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir, -idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité -est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers; -elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre -depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à -la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela, -les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les -plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût -avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient -plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux -temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son -rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve -et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron, -ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal, -le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a -abattu le moyen âge. - -Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des -allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon -moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non -point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette -vaine tentative. - -Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute -la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans -même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils -pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société? - -Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi -de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les -cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce -n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée -du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la -porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié -avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à -son profit. - -Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure -basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme -poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes, -l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de -toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après -les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court, -mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat -à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire -devant son blason. - -Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins -précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses. -Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins -paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard. -Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté. - -[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le -connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits -le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra -tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous -cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants -ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon. - - [6] Inédit, lignes 8 à 16. - -Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société -telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des -ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde -politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui -faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, _le monde -était farce_. Et il l’a tourné en farce. - -Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est -venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance -matérielle. - -Et encore? - -Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies, -théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où -nous mènera-t-il? - -Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore? -Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de -fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps -est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours. -L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la -renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le -scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au -berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont -le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite -sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque -grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la -satiété! - -Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je -vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet -éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts, -et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un -brin d’herbe. - -Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se -dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi -rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, -quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà -vieux. - -Mais de quoi donc? - -Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie. - -Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses -larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus -terrible et le plus sublime qu’on ait fait. - - -NOTE. - - Cette étude sur _Rabelais_ a paru pour la première fois dans _Par - les Champs et par les Grèves_, Paris, Charpentier, éditeur, 1886. - Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans - la _Correspondance_ en 1839. - - - - -MADEMOISELLE RACHEL. - - -Mlle Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir. L’adieu que nous -lui avons donné (est-ce bien vraiment le dernier adieu? espérons que -non et qu’elle consentira à reparaître au moins dans _Bajazet_, où nous -avons encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour nous, -était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a rappelée comme de -coutume, on lui a jeté des couronnes, les plus rustres se sont sentis -émus, les plus grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient -dans les loges, le parterre battait de ses mains sans gants, la salle -trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à la hâte j’en suis encore -tout troublé, tout ravi, j’ai encore la voix de la grande tragédienne -dans les oreilles et son geste devant les yeux. - -Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue grecque largement -drapée qui eût ouvert les lèvres et dit des vers d’Euripide, car c’est -là de l’art grec, et du plus pur et du plus simple; en l’écoutant on -se prend à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est en -effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y a pas seulement -la pose forte de la Muse antique, le geste accablant, le mot bien dit, -il n’y a pas seulement profil pur et ligne découpée, il y a avant tout -le cœur qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une scène, -toutes les qualités de diction et de jeu, en un mot, également et -habilement menées, sous une inspiration toujours conduite et retenue, -inspiration intime et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste -qu’elle ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et de ce -jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes font trait, -saillissent à l’œil et nous prennent d’admiration, de cette poésie -dramatique où chaque hémistiche a son accent particulier, il en résulte -néanmoins quelque chose d’harmonieux, de complexe et d’exquis; on se -laisse aller à un étonnement mêlé d’extase, qui va droit au cœur, sans -fracas et sans éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même aux -gestes les plus simples, même aux mots les plus ordinaires. - -C’est que Mlle Rachel, quoi qu’on en dise, étudie son rôle comme une -création à elle, en synthèse d’abord, puis chez le poète, dans chaque -vers, et qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large vue de -l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui manque quelquefois -aux natures les plus inspirées et les plus remarquables. Il ne suffit -pas en effet d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le -cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la terreur à telle -autre; si vous n’avez pas cette intuition pratique qui saisit à la fois -l’ensemble et les détails, ce sentiment délicat et vivace de l’unité et -de la correction continue, vous aurez de beaux éclats, des situations -heureuses, des étincelles, c’est possible, mais jamais ce feu sacré qui -brûle, cette correction exquise qui à elle seule est déjà du génie, et -qui pour Mlle Rachel est bien ce qu’en disait Vauvenargues, _le Vernis -des maîtres_. - -L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous a joués, descendre -un seul instant de sa majesté poétique? l’avons-nous vue quelquefois se -rabaisser à la vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais! jamais! -parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais parce qu’elle vit réellement, -parce que son cœur souffre vraiment et que la colère fait trembler ses -membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et que l’inspiration la -torture et la fait parler, comme la Pythonisse possédée! - -On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient leur sang pour -amuser le peuple; est-ce donc beaucoup moins que de dépenser chaque -jour tant de forces et de sève, de verser à flots sur la multitude -tous les riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste, -et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte sans nom, n’ayant -pour tout salaire que les fleurs des enthousiastes, des vaniteux et -l’or des riches? tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour -tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et brûlante de -sentiments généreux (car l’art fait bon et grand parce qu’il transporte -et ravit). Oh! non, Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire -aimer comme on aime les esprits, c’est de transporter et de navrer le -cœur de cette foule qui trépigne et qui bat des mains, c’est de réjouir -délicieusement quelque artiste caché dans la foule, quelque frêle génie -ignoré, assez grand seulement pour vous comprendre; vous avez une vie -à rendre jaloux les rois, et qui fait votre couronne de carton plus -solide que la leur, votre royauté plus durable. Quel est celui d’entre -eux qui n’échangerait sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie -éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque soir au bruit des -applaudissements et ressortez accompagnée des mêmes triomphes, pour -rentrer dans votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces dieux -indiens qui se cachent à la foule quand ils en ont reçu les offrandes -et l’encens, pour communiquer avec les esprits supérieurs? Ô fille -des grands poètes, ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille -fût resté stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée plus -haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione, qu’il n’avait pas rêvée -plus superbe; Voltaire eût fait bien des vers à cette Amenaïde que -vous lui rendez plus belle. - -Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu plus que ce que -vous appelez du talent pour rendre de la verdeur à ces vieilles et -bonnes choses, plus admirées qu’aimées, plus respectées que lues, et -pour faire de Corneille et de Racine des génies contemporains et pleins -d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations de cette taille sans -être quelquefois soi-même de leur famille? les nains ou les médiocres -tracent-ils dans le cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand, -à 19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez ainsi le monde -littéraire, que votre nom égale les plus beaux et en surpasse tant -d’illustres, c’est qu’à coup sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse -diversion pour un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille -un peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où découle ce -quelque chose d’exquis et d’infiniment grand que vous savez; cela -rafraîchit, soutient, et console de la vie, et fait rêver au beau. - -Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient, l’hiver, sous -leurs cabanes de roseaux, que la saison des pluies fût passée, et quand -la colombe apparaissait dans les orangers et que le passereau sifflait -dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant, le vieux -rapsode qui leur chantait les chants d’Homère, et ils lui tendaient -les bras, ils allaient à sa rencontre avec des fleurs et des fruits, -et quand il les quittait c’était une douleur pour tous les cœurs, on -le reconduisait jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son voyage -et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain. Et toi! fille -du plus pur rayon de poésie grecque, toi qui nous as fait entendre la -large voix des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et que -ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous autres, qui songeons -à toi, veufs que nous sommes de toutes les joies de la poésie que tu -emmènes avec toi, loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue; -poète, je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue dans -cette langue des cochers et des banquiers, que tu dédaignes de parler -tant elle est molle, pâle et vile auprès des vers que tu dis. - - - - -NOVEMBRE[7]. - - [7] 1842. - -FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE. - - «Pour... niaiser et fantastiquer.» - - MONTAIGNE. - - -J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand -les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au -crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de -regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous. - -Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord -des fossés froids où les saules se mirent; le vent faisait siffler -leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis -recommençait tout à coup; alors les petites feuilles qui restent -attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait -en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus -glacé; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur -blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante. -J’avais froid et presque peur. - -Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait -cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne -pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, -ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer -parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe -séchée et des bois morts; mes pauvres années ont repassé devant moi, -comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable; quelque -chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que -la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles; -une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et -puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne. - -Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait que la vie va s’en -aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la -peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va -dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient -en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait -devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles -glissaient sur la boue en descendant la côte, et écrasaient quelques -pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière -les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la -vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait -à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure. - -J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis dit avec joie que -ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous -venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer -qui fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes -les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportements, jours de -deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu, -comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des -deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années -cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi -des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les -vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus; il me semble quelquefois -que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris -de mille existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï? -ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore; j’ai vécu en dehors de -tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni -pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent. - -De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et ceux qui me voyaient -chaque jour, pas plus que les autres; ils étaient, par rapport à moi, -comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et -d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme solitude où nul -ne pénètre? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans -le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont -point entendus au delà. - -Dès le collège j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de -désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée -et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir. -Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de -lumières, de parfums; la vie m’apparaissait de loin avec des splendeurs -et des bruits triomphaux; c’étaient, comme dans les contes de fées, des -galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le -feu des lustres d’or, un nom magique fait rouler sur leurs gonds les -portes enchantées, et, à mesure qu’on avance, l’œil plonge dans des -perspectives magnifiques dont l’éblouissement fait sourire et fermer -les yeux. - -Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su -formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme, -mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours -aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule, -à la portière des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs -domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux; je restais -longtemps devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons -bouffants et leurs collerettes brodées. Oh! comme j’aimais surtout la -danseuse de corde, avec ses longs pendants d’oreilles qui allaient et -venaient autour de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur -sa poitrine! avec quelle avidité inquiète je la contemplais, quand elle -s’élançait jusqu’à la hauteur des lampes suspendues entre les arbres, -et que sa robe, bordée de paillettes d’or, claquait en sautant et se -bouffait dans l’air! ce sont là les premières femmes que j’ai aimées. -Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de formes étranges, -si bien serrées dans des pantalons roses, à ces bras souples, entourés -d’anneaux qu’elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en -arrière, quand elles touchaient jusqu’à terre avec les plumes de leur -turban. La femme, que je tâchais déjà de deviner (il n’est pas d’âge -où l’on n’y songe: enfant, nous palpons avec une sensualité naïve la -gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans -leurs bras; à dix ans, on rêve l’amour; à quinze, il vous arrive; à -soixante, on le garde encore, et si les morts songent à quelque chose -dans leur tombeau, c’est à gagner sous terre la tombe qui est proche, -pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à son sommeil); la -femme était donc pour moi un mystère attrayant, qui troublait ma pauvre -tête d’enfant. A ce que j’éprouvais, lorsqu’une de celles-ci venait à -fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait quelque chose de -fatal dans ce regard émouvant, qui fait fondre les volontés humaines, -et j’en étais à la fois charmé et épouvanté. - -A quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études, quand je restais, -le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet -s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le -godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le -papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on -feuilletait ou qu’on refermait? Je me dépêchais bien vite de faire mes -devoirs, pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En -effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait d’un plaisir -réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut -créer quelque chose et provoquer l’inspiration; j’entrais le plus -avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces, -j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais; bientôt c’était -une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel, -je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me -bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais -toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin -que je devais parcourir. - -Et quand le soir était venu, que nous étions tous couchés dans nos -lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le maître d’étude seul -se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais -encore bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon sein cet -oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur! J’étais -toujours longtemps à m’endormir, j’écoutais les heures sonner, plus -elles étaient longues plus j’étais heureux; il me semblait qu’elles me -poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de -ma vie en me disant: Aux autres! aux autres! à venir! adieu! adieu! -Et quand la dernière vibration s’était éteinte, quand mon oreille ne -bourdonnait plus à l’entendre, je me disais: «A demain; la même heure -sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers -là-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont -les rayons m’inondent et que je toucherai alors des mains», et je me -disais que c’était bien long à venir, et je m’endormais presque en -pleurant. - -Certains mots me bouleversaient, celui de _femme_, de _maîtresse_ -surtout; je cherchais l’explication du premier dans les livres, dans -les gravures, dans les tableaux, dont j’aurais voulu pouvoir arracher -les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je -devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme une harmonie -suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de -joie, je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme, -un être organisé pour avoir un jour une femme à moi; le mot de la vie -m’était connu, c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque -chose, mon désir n’alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de -savoir ce que je savais. Quant à une _maîtresse_, c’était pour moi -un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues -extases: c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et -gagnaient des provinces, pour elles on tissait les tapis de l’Inde, -on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde; une -maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plumes pour chasser -les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin; des éléphants -chargés de présents attendent qu’elle s’éveille, des palanquins la -portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes, -dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont -elle est l’exécration et l’idole. - -Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à -cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour -et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais -jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs, que je -parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation -était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le -bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que -je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme -bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les -gants blancs, le mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde, comme -autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir -suspendues à entendre chanter; l’actrice seule était sur le devant -de la scène, et sa poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se -baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop -et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient -onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de -baisers aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait des -éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand -elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec -le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse. - -On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport, -je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous -ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais -voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour -de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de -suite l’égal des riches et des puissants! Qu’elle est belle la femme -que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule, -pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît -jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans -l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle! elle doit avoir -pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui -qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des -chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses, -plus tremblantes! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles -sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient -sous des perles! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de -l’illusion; au delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de -la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les -forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides -descendaient des cieux, tout chantait, tout aimait. - -C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait -dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux -barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant -sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit -de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient. - -Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une -convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à -chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs -fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme -venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est celle-là que -j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait -et s’effaçait au lieu de grandir; je sentais, d’ailleurs, que je me -forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui -ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse; -je regrettais presque des amours que je n’avais pas eus, et puis j’en -rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme. - -C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une -vacance de deux ou trois jours, que je rêvais une passion. Je me -représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue, -en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui -la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours -d’une loge et montrant tranquillement un profil royal; le bruit des -contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelque -temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie -d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont -duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles; -je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où -ces vagues désirs convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un -sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé -dont je ne voyais pas le faîte. - -La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais plus besoin -d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai -même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence, -où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre -l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite -qu’on l’oublie. - -J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le -redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait -dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur -la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je -me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en étais heureux, j’en étais -fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une -femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu -l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit -battement de cœur pût me casser la poitrine. - -Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit -vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air; on a le cœur tout -gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines, -il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal. -Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus -palpitant, plus ému; de doux fluides montent et descendent en vous -et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres -tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles -frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les -nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en -haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des -foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles -qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus -pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre -touche le ciel dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des femmes -embaument! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards -nous pénètrent! - -Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements de l’enfance, -souvenirs agitants des rêves de la nuit passée; j’entrais, au -contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie -immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je -goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant -ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme créé, je me réveillais -enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable -à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une -attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme -nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le -soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais, -que l’ombre était plus douce et plus aimante. - -Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon -intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais -pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la -chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon -être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon -bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et, -comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me -faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire: tout -à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi, -ce n’est pas un rêve! - -Étrange contradiction! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais -devant elles un plaisir délicieux; je prétendais ne les point aimer, -tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer -l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà -m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je -m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour -m’y écraser sous un étouffement divin; j’aurais voulu être le collier -qui baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le vêtement -qui les couvrait de tout le reste du corps. Au delà du vêtement je ne -voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y -penser. - -Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les -livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées, -sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme -des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini -d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se plaçaient dans -ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions face à face -des grands crimes; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays -chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts -vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux -berceaux; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles -sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des -épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit, -étincellements de la vie, agonies des désespérés, je contemplais -tout du même regard béant, comme une fourmilière qui se fût agitée à -mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante à la surface, si -résonnante de tant de cris différents, surgissait une immense amertume -qui en était la synthèse et l’ironie. - -Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées -où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière les -rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres -qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des -plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part -à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient; un -orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me -faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de -tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à -travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement -en faisant crier leurs poulies. - -Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes -les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais -pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me -donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages, où -d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur -de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais -au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans -l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre. - -Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas -par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune! -il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec -les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer -les amours que le génie a rendus immortels. - -Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et -volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses -de quoi me nourrir et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits -des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient -point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur -harmonie; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux -énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines -également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses -dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art -et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer -l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre -rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier -de nuages plus mous que des édredons. - -L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui -il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux -les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres -de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les -chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage -casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade -fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible -il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse, -il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et -monte encore plus haut dans son ciel immense. - -Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement -vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire -élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de -triomphe pour me désennuyer de ma solitude. - -Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas. -Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses -inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du -dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me -faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir, -peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité -commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité -sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse -se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les -joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les -épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an -un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et -de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous -à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds -grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient -également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les -libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère. - -A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les -prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les -lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter -moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air -qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je -croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était -un gouffre. - -J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais -des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant -pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes -ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en -partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges, -d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles -glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on -est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui -allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à -un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je -me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces -gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores -et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait -à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le -brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une -rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un -marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge; -les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le -feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de -marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour -voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je -contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car -il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus -triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans -une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite -à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des -haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une -blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger. - -Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie -et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la -gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des -baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous -rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout -dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies, -un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises -lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs -sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée -un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute -plus. - -Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir -sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine -m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais, -seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je -n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une -nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie -frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide, -plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où -les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre. - -Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses -ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je -n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je -n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort. - -J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui -dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en -lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes -ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de -choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes -profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas -las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil? -las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de -désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir? - -A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le -même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à -mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent -la voix. - -Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir heureux. -Nous sommes entourés d’ombre, regardons notre foyer brûler; les -charbons étalés sont couverts de grandes lignes noires entrecroisées, -qui semblent battre comme des veines animées d’une autre vie; attendons -la nuit venir. - -Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous étions gais, où -nous étions plusieurs, où le soleil brillait, où les oiseaux cachés -chantaient après la pluie, les jours où nous nous sommes promenés dans -le jardin; le sable des allées était mouillé, les corolles des roses -étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait. Pourquoi -n’avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a passé par -les mains? il eût fallu, ces jours-là, ne penser qu’à le goûter et -savourer longuement chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente; -il y a même des jours qui ont passé comme d’autres, et dont je me -ressouviens délicieusement. Une fois, par exemple, c’était l’hiver, il -faisait très froid, nous sommes rentrés de promenade, et comme nous -étions peu, on nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous -sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux de pain -avec nos règles, le tuyau bourdonnait; nous causions de mille choses: -des pièces que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre -sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions grands, -etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi couché sur le dos, -dans un champ où il y avait des petites marguerites qui sortaient de -l’herbe; elles étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la -verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies; le ciel pur était -couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes; -j’ai regardé le soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure, -il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais -exprès les yeux pour voir sous mes paupières de grandes taches vertes -avec des franges d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais -endormi au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé, il faisait nuit, -les étoiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avançaient leur -ombre derrière elles, la lune avait une belle figure d’argent. - -Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans ce temps-là? -était-ce bien moi? est-ce moi maintenant? Chaque minute de ma vie se -trouve tout à coup séparée de l’autre par un abîme, entre hier et -aujourd’hui il y a pour moi une éternité qui m’épouvante, chaque jour -il me semble que je n’étais pas si misérable la veille et, sans pouvoir -dire ce que j’avais de plus, je sens bien que je m’appauvris et que -l’heure qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement d’avoir -encore dans le cœur place pour la souffrance; mais le cœur de l’homme -est inépuisable pour la tristesse: un ou deux bonheurs le remplissent, -toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y -vivre comme des hôtes. - -Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais su que -répondre, mes désirs n’avaient point d’objet, ma tristesse n’avait -pas de cause immédiate; ou plutôt, il y avait tant de buts et tant -de causes que je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions -entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient à -l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres, comme par des -miroirs concentriques: modeste, j’étais plein d’orgueil; vivant dans -la solitude, je rêvais la gloire; retiré du monde, je brûlais d’y -paraître, d’y briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du jour -et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus -féroces. La vie que je refoulais en moi-même se contractait au cœur et -le serrait à l’étouffer. - -Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein -de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux -des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par -toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, -toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon -orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me -fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait -rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre, -j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une -incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et -ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes -entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma -jeunesse; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque -chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les -pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs -nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me -fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile, -irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie; j’étais un -chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se -manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et -attendaient leur moule. - -J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de -l’Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse -ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums -et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement -comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont -cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or; et -au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font -claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs -que le courant entraîne avec des troncs d’arbres et des cadavres -verdis par la peste. J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, -radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers, -dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui -courent vers le rivage; je l’aimais dans le battement des belles -poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la -vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans -le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de -Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie. - -Et au milieu de tout je restais sans mouvement; entre tant d’actions -que je voyais, que j’excitais même, je restais inactif, aussi inerte -qu’une statue entourée d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses -oreilles et qui courent sur son marbre. - -Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu concentrer -sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur -moi! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais -l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle, -c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur -et resplendir toute beauté; je me promettais un amour divin, je lui -donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à -ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je -la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût -lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma -destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les -précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré -qu’une voile déchirée trempée par l’orage. - -Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle -monotonie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent, -j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en -restait encore pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être -à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce. -Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les -épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler, -lire; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu -deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à -dormir dans le même ennui. - -Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi donc, vous que -la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque -chose! - -Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également -propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition, -ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi -bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût -point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon -cœur. - -Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot -que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme -les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni -l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je -suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue, -pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant -au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de -Voltaire. - -Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne: -les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres -enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs -affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient -leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle -l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de -laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur -l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui -m’entouraient et qui bruissaient. - -J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre -des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu -être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre -nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les -ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je -m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et -aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes, -écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises -des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre -sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse -qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer -sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de -cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera -sans avoir fait sa gerbe. - -Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop -au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir -sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de -suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à -écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance, -elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit -de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus -brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et -la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence -d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à -désirer ne plus vivre. - -C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des -misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé -autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées -magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes -veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en -moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent -des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement -si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits, -remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis -l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité -résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques -me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs -muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses -édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui; -mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux -formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans -un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais -plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au -sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois -détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours, -j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais -presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de -bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres -dans leur vie, par être et par rester misérable. - -Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il -allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le -cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain -une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout -courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien. -Enfin la nuit arrivait et je me couchais. - -De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique -et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les -serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand -j’entendais les chiens aboyer après la lune! - -Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude, -ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais -entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le -paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme -un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur; -la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi -sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les -actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface -de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme -les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre; -je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour -en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui -gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles. - -Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage -sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins -plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et -m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la -lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement -des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves -chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des -quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le -monde au froncement de mes sourcils. - -Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me -renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché -mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les -tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine, -j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me -semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je -vécus dans un crépuscule perpétuel. - -Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma -jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide! - -Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le -monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris, -des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement -avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient -tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait -plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais -cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai -amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé. - -Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la -désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y -a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir -souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé -d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour -me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants -font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne -dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un -amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y -retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans -le corps, le désir dans le cœur. - -Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme -dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul -et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus -vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai -contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de -pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie -ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme -un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils -savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de -ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages -pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie -sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un -monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la -lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des -roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire -que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et -s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant, -que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste -pour sentir que l’on n’est plus. - -Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme, -j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de -m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je -regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les -appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et -de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à -l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur -le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que -les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la -bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles -sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au -bec des oiseaux et aux pluies d’orage. - -Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était -l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient -lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve -était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en -finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors, -courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y -étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche -de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus, -ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont -commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous! -comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement -avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots -glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer. - -Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient -que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs -yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours -et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur -temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi -que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils -cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des -faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour -presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris -de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien -j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et -je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait -été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus. -Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus -tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas -l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine -heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour -toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir. - -Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande -salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans -leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit, -tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et -d’ennui. - -Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci: - -Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant une vacance, je -me suis réveillé de bonne humeur et j’ai regardé par la fenêtre. Le -jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel; entre les -gorges des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement et -se perdaient dans l’air; les poules de la basse-cour chantaient. J’ai -entendu derrière la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une -charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières, les -faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la rosée sur la haie, le -soleil brillait dessus, on sentait l’eau et l’herbe. - -Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois lieues à -faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai -d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai -passé sous des pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien, -j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait -la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud; de -temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait -dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un -hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses, -c’était, je crois, un dimanche; les vaches, assises dans l’herbe, à -l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles -pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un -chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et -des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de -la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage. - -Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché; j’avais la -mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une -profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les -flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée l’horizon rayonnait, -flamboyait; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les -flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini -invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel, -perdu dans la contemplation de sa beauté. - -Le champ où j’étais était un champ de blé, j’entendais les cailles, -qui voltigeaient autour de moi et venaient s’abattre sur des mottes -de terre; la mer était douce, et murmurait plutôt comme un soupir -que comme une voix; le soleil lui-même semblait avoir son bruit, -il inondait tout, ses rayons me brûlaient les membres, la terre me -renvoyait sa chaleur, j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les -yeux et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait jusqu’à moi, -avec la senteur du varech et des plantes marines; quelquefois elles -paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage -festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. Alors, -dans le silence de deux vagues, pendant que l’Océan gonflé se taisait, -j’écoutais le chant des cailles un instant, puis le bruit des flots -recommençait, et après, celui des oiseaux. - -Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains -éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil, -je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux -en sueur; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur -grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu -m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité -d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus -pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le -bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait -en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que -la mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles -écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les -enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant -illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait les mousses autour -de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres, -les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de -la vague qui les avait quittés; de temps à autre une mouette passait -avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la -falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait -ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant -à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je -compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu -y a placée pour l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie -complète, que l’extase seule doit entendre; quelque chose de tendre -comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de -l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux; -il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose -d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis -vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte -dans ses rayons. - -Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate -ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient -les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à -cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je -songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des -cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer -la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant -le doux Enfant Jésus dans ses bras. - -Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins à -moi, je me mis en marche, sentant que la malédiction me reprenait, que -je rentrais dans l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres -gelés, par le sentiment de la souffrance, et de même que j’avais un -inconcevable bonheur, je tombai dans un découragement sans nom, et -j’allai à X... - -Je revins le soir chez nous, je repassai par les mêmes chemins, je -revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l’herbe la place où je -m’étais couché, il me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on -a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir -de la première, et je m’arrêtais souvent dans mon chemin devant un -buisson, devant un arbre, au coin d’une route, comme si là, le matin, -il s’était passé quelque événement de ma vie. - -Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit, on avait fermé -les portes, et les chiens se mirent à aboyer. - - -Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient assailli à 15 ans -vinrent me retrouver à 18. Si vous avez compris quelque chose à ce -qui précède, vous devez vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore -vierge et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté des -passions et de leurs bruits sonores, les poètes me fournissaient des -thèmes à ma rêverie; quant au plaisir des sens, à ces joies du corps -que les adolescents convoitent, j’en entretenais dans mon cœur le désir -incessant, par toutes les excitations volontaires de l’esprit; de même -que les amoureux envient de venir à bout de leur amour en s’y livrant -sans cesse, et de s’en débarrasser à force d’y songer, il me semblait -que ma pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même, et par -vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant toujours au point -d’où j’étais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m’y -heurtais en vain la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans -doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car, le matin, -j’avais le cœur plein de sourires et de serrements délicieux, le réveil -me chagrinait et j’attendais avec impatience le retour du sommeil pour -qu’il me donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais toute -la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir à l’instant, et dont -j’éprouvais comme une épouvante religieuse. - -C’est alors que je sentis bien le démon de la chair vivre dans tous -les muscles de mon corps, courir dans tout mon sang; je pris en pitié -l’époque ingénue où je tremblais sous les regards des femmes, où je me -pâmais devant des tableaux ou des statues; je voulais vivre, jouir, -aimer, je sentais vaguement ma saison chaude arriver, de même qu’aux -premiers jours de soleil une ardeur d’été vous est apportée par les -vents tièdes, quoiqu’il n’y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni -roses. Comment faire? qui aimer? qui vous aimera? quelle sera la grande -dame qui voudra de vous? la beauté surhumaine qui vous tendra les bras? -Qui dira toutes les promenades tristes que l’on fait seul au bord des -ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis vers les étoiles, -pendant les chaudes nuits où la poitrine étouffe! - -Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le bonheur, c’est -le mystère dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dévore, -avec quelle intensité il se darde sur vos têtes, ô belles femmes -triomphantes! La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos -mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent -jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps -quelque chose qui nous tue et nous enchante. - -Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots -humains: adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une -magie singulière l’embaume; toutes les histoires qu’on raconte, tous -les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le -commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve -à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de -volupté. - -C’était surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent -à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je -me sentais le cœur pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier -dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment, -et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. Chaque -année encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans -une virginité qui me pousse avec les bourgeons; mais les joies ne -refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas maintenant plus de -verdure dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les -yeux, où la poussière s’élève en tourbillons. - -Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre, au moment de -descendre dans ce souvenir, je tremble et j’hésite; c’est comme si -j’allais revoir une maîtresse d’autrefois: le cœur oppressé, on -s’arrête à chaque marche de son escalier, on craint de la retrouver, et -on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même de certaines idées -avec lesquelles on a trop vécu; on voudrait s’en débarrasser pour -toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie même, le -cœur y respire dans son atmosphère naturelle. - -Je vous ai dit que j’aimais le soleil; dans les jours où il brille, mon -âme naguère avait quelque chose de la sérénité des horizons rayonnants -et de la hauteur du ciel. C’était donc l’été... ah! la plume ne devrait -pas écrire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne chez moi -ne s’aperçut que je sortais; il y avait peu de monde dans les rues, -le pavé était sec, de temps à autre des bouffées chaudes s’exhalaient -de dessous terre et vous montaient à la tête, les murs des maisons -envoyaient des réflexions embrasées, l’ombre elle-même semblait plus -brûlante que la lumière. Au coin des rues, près des tas d’ordures, -des essaims de mouches bourdonnaient dans les rayons du soleil, en -tournoyant comme une grande roue d’or; l’angle des toits se détachait -vivement en ligne droite sur le bleu du ciel, les pierres étaient -noires, il n’y avait pas d’oiseaux autour des clochers. - -Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise, quelque chose qui -pût m’enlever de dessus terre, m’emporter dans un tourbillon. - -Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des -chemins moitié rue moitié sentier; des jours vifs sortaient çà et là -à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins -d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons, -la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin -le soleil se cacha; il parut un gros nuage, comme si un orage allait -venir; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature, -je n’étais plus si irrité, mais enlacé; ce n’était plus une déchirure, -mais un étouffement. - -Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où il me semblait -qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de silence et de nuit, à -l’endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m’y abîmais -le cœur dans un désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse, -elles pesaient sur moi et m’écrasaient comme une poitrine sur une autre -poitrine; je sentais un besoin de volupté, plus chargé d’odeurs que -le parfum des clématites et plus cuisant que le soleil sur le mur des -jardins. Oh! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras, -l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien me dédoubler moi-même, aimer cet -autre être et nous fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague -idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais, comme aux fleuves -sans lit, ma passion débordait de tous côtés en ravins furieux, elle -m’inondait le cœur et le faisait retentir partout de plus de tumultes -et de vertiges que les torrents dans les montagnes. - -J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau et le doux -mouvement des vagues qui se poussent; elle était paisible, les nénufars -blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se déroulaient -lentement, se déployant les uns sur les autres; au milieu, les îles -laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure, la rive semblait -sourire, on n’entendait rien que la voix des ondes. - -En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur -du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis -sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute -l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi -se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle; regardant -les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et -jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le -frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas -de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de -volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour! -mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine -d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes -regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le -contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une -révélation; le désir sortait de tous mes pores, mon cœur était tendre -et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de -ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer -l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais -des langueurs plus grandes; j’aurais voulu être étouffé sous des roses, -j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent -secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde. - -L’herbe était douce à marcher, je marchai; chaque pas me procurait un -plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur -du gazon. Les prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de -chevaux, de poulains; l’horizon retentissait du bruit des hennissements -et de galops, les terrains s’abaissaient et s’élevaient doucement en de -larges ondulations qui dérivaient des collines, le fleuve serpentait, -disparaissait derrière les îles, apparaissait ensuite entre les herbes -et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi, -son cours; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir. - -Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai -les ponts; j’allais dans les rues, sur les places; les femmes passaient -près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles -étaient toutes merveilleusement belles; jamais je n’avais tant regardé -en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle -des chèvres; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées, -semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie; du haut de -leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me voir et me -regardaient en me disant: aime-nous! aime-nous! Toutes m’aimaient dans -leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais -bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais, -je la respirais, l’air était plein de son odeur; je voyais son cou -en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau -ondulant à leur pas; son talon relevait sa robe en marchant devant moi. -Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni -celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans -la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait, -elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une -nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en -passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées -voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent, -de formes qui attirent. - -Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue -où souvent j’avais passé pour sentir mon cœur battre; elle avait des -jalousies vertes, on montait trois marches, oh! je savais cela par -cœur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route -rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui -dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer; personne ne -passait, je m’avançai, je m’avançai; je sens encore le contact de la -porte que je poussai de mon épaule, elle céda; j’avais eu peur qu’elle -ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond, -doucement, sans faire de bruit. - -Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées, -elles s’agitaient sous mes pieds; je montais toujours, on n’y voyait -pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus. -Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait -à l’obscurité qu’il y faisait; les fenêtres étaient ouvertes, mais -de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour, -l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard; au fond et à côté -de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle -ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai; je -restai debout sans avancer, occupé à la regarder. - -Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le -coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche, -et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis; -ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme -l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits -cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son -cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail -rouge. - -Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me -sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux; -quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard, -je vis une figure d’une adorable beauté: une même ligne droite partait -du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses -grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes -et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu -sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou -gras, blanc, rond; à travers son vêtement mince, je voyais la forme -de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se -tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil -qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce -vêtement blanc et cette tête brune. - -A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je -m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle -embaumait, et je me sentis le cœur plus mou et plus faible qu’une pêche -qui se fond sous la langue. Elle me dit: - ---Qu’avez-vous donc? venez! - -Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise, -adossé à la muraille; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la -sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien -dire. - -Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait, -son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes -jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact -les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule -et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit: - ---Eh bien? - ---Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination -qui m’endormait. - -Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux. -Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira -sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux -bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon -premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse -et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais -le cou en arrière, pour mieux voir sa figure; ses yeux brillaient, -m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais -perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent ensemble; les siens -étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des -mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, -je les serrais exprès pour les sentir davantage. - -Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je -lui répondis, je suis resté ainsi longtemps, perdu, suspendu, balancé -dans ce battement de mon cœur; chaque minute augmentait mon ivresse, -à chaque moment quelque chose de plus m’entrait dans l’âme, tout mon -corps frissonnait d’impatience, de désir, de joie; j’étais grave -pourtant, plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans quelque -chose de divin et de suprême. Avec sa main elle me serrait la tête sur -son cœur, mais légèrement, comme si elle eût eu peur de me l’écraser -sur elle. - -Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa robe se décrocha; -elle n’avait pas de corset, sa chemise bâillait. C’était une de ces -gorges splendides où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise -sur mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui rêve, son beau -profil se découpait en lignes pures; un pli d’une courbe adorable, sous -l’aisselle, faisait comme le sourire de son épaule; son dos blanc se -courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe affaissée retombait -par le bas en larges plis sur le plancher; elle levait les yeux au ciel -et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux. - -Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent comme une -onde, et les longues mèches noires tressaillirent en tombant sur ses -hanches. Je passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous; -j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais navré. -Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en deux, par derrière, et -à les ramener devant de manière à lui cacher les seins; d’autrefois -je les réunissais tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête -renversée en arrière et son cou tendre en avant, elle se laissait faire -comme une morte. - -Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses pieds de dedans sa -robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d’une chatte, le matelas -s’enfonça sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en -arrière les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me -prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés encore des caresses -d’amour qui avaient passé là. - -Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des -baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces -caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et -soupirait; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une -ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le -ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises -charmantes, de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à moi -avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui -lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frémissante, s’étendait -sous moi et frissonnait; des pieds à la tête je me sentais tout -recouvert de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés -ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte, -respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me -sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à -savourer le battement de mon cœur et le dernier tressaillement de mes -nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait. - -Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile comme une statue de -chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tête pâle, et -ses bras dénoués reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre -un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les hanches; sur sa -poitrine, la place de mes baisers était rouge encore, un son rauque et -lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir -longtemps pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis qui disait -ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais mère», et puis je ne me -souviens plus de ce qui suivait, elle croisa les jambes les unes sur -les autres et se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans -un hamac. - -Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un -enfant, et me demanda si j’avais eu une maîtresse; je lui répondis -que oui, et comme elle continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et -mariée. Elle me fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie, -sur ma famille. - ---Et toi, lui dis-je, as-tu aimé? - ---Aimer! non? - -Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança. - -Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais était belle, et -après un silence elle reprit: - ---Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom, hein! ton nom. - -A mon tour je voulus savoir le sien. - ---Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre, ce n’est pas comme -cela qu’on m’appelait chez nous. - -Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà si vieux! -Cependant il y a certaines choses que je revois comme si c’était hier, -sa chambre par exemple; je revois le tapis du lit, usé au milieu, la -couche d’acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie -rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les franges en étaient -usées. Sur la cheminée, deux vases de fleurs artificielles; au milieu, -la pendule, dont le cadran était suspendu entre quatre colonnes -d’albâtre. Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure -entourée d’un cadre de bois noir et représentant des femmes au bain, -des vendangeurs, des pêcheurs. - -Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si précis -que tous les détails de sa figure m’apparaissent de nouveau, avec cette -étonnante fidélité de mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand -nous revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de voix, nos vieux -amis morts depuis des années, et que nous nous en épouvantons. Je me -souviens bien qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche, -un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle -souriait; elle n’était plus fraîche même, et le coin de sa bouche était -serré d’une façon amère et fatiguée. - -Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu. - ---Adieu! - ---Vous reverra-t-on! - ---Peut-être! - -Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout changé, il me -semblait qu’on devait s’apercevoir, sur mon visage, que je n’étais plus -le même homme, je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je -n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à désirer dans la -vie. Je rentrai chez moi, une éternité s’était passée depuis que j’en -étais sorti; je montai à ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé -de toute ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable. -Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel -était en feu, et l’horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits -des maisons; le jardin, déjà dans l’ombre, était plein de tristesse, -des cercles jaunes et orange tournaient dans le coin des murs, -s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre était sèche et -grise; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes, -chantaient en passant et allaient aux barrières. - -Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une -indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu, -j’étais las. «Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme -cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par -l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis -les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais -parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail -de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le -plus possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint et je -demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais -que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir, -mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était -senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma -joie. - -Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire -l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je -ne savais plus dans quel coin de mon existence mon cœur se trouvait -placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou -plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et -l’ardeur des espérances. - -Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que cela, une femme! -Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes -repus? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le -cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il y a des jours -où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une -heure de toutes les caresses de la terre. - -Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en -cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui; on se plaît -à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que -de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet, -dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir -là? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je -m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue, -d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins -précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies. -Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais -d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations, -et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme -que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique, -où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir. -Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y -découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré -la première fois; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme -une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais. - -Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa porte tout en -sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre; elle veillait sans doute; -je m’arrêtai, j’eus peur, je restai longtemps ne sachant que faire, -plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main, -une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna sa clef. - -Elle était seule, comme le matin; elle se tenait à la même place, -presque dans la même posture, mais elle avait changé de robe; celle-ci -était noire, la garniture de dentelle, qui en bordait le haut, -frissonnait d’elle-même sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa -figure avait cette pâleur lascive que donnent les flambeaux; la bouche -mi-ouverte, les cheveux tout débouclés et pendant sur ses épaules, les -yeux levés au ciel, elle avait l’air de chercher du regard quelque -étoile disparue. - -Bien vite, d’un bond joyeux, elle sauta jusqu’à moi et me serra dans -ses bras. Ce fut là pour nous une de ces étreintes frissonnantes, -telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs -rendez-vous, quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les -ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque forme vague -qui passait dans la clairière, ils se rencontrent enfin et viennent à -s’embrasser. - -Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout ensemble: - ---Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir? dis, dis, ô mon cœur, -m’aimes-tu? - -Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les -plus élevées de la flûte. - -A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me -regardait avec une ivresse sombre; pour moi, quelque étonné que je -fusse de cette passion si subitement venue, j’en étais charmé, j’en -étais fier. - -Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d’étincelles; -quelquefois, après avoir senti le velouté de l’étoffe, je venais -à sentir la douceur chaude de son bras nu, son vêtement semblait -participer d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes -nudités. - -Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux, et elle -recommença sa caresse accoutumée, qui était de me passer la main dans -les cheveux tandis qu’elle me regardait fixement, face à face, les yeux -dardés contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se -dilater, il en sortait un fluide que je sentais me couler sur le cœur; -chaque effluve de ce regard béant, semblable aux cercles successifs que -décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette magie terrible. - ---Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes donc que te voilà venu -encore chez moi, pour moi! Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste! -ne veux-tu plus de moi? - -Elle fit une pause et reprit: - ---Comme tu es beau, mon ange! tu es beau comme le jour! embrasse-moi -donc, aime-moi! un baiser, un baiser, vite! - -Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se -gonflait la poitrine du soupir qu’elle y puisait. - ---Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit à -nous deux? C’est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant -jeune et frais, qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme je -l’aimerais! - -Et elle fit une de ces inspirations de désir où il semble que Dieu -devrait descendre des cieux. - ---Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je. - ---Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées, nous autres? est-ce qu’on -pense à nous? Qui veut de nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de -moi? tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai couché avec -une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se mit à danser, les poings -sur la taille, avec des allures immondes). C’est que je danse bien! -tiens, regarde mon costume. - -Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir -et des rubans bleus avec un domino; il y avait aussi un pantalon de -velours noir à galons d’or, accroché à un clou, restes flétris du -carnaval passé. - ---Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été souvent au bal avec lui! -c’est moi qui ai dansé, cet hiver! - -La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler la lumière de la -bougie, elle l’alla prendre de dessus la cheminée et la mit sur sa -table de nuit. Arrivée près du lit, elle s’assit dessus et se prit à -réfléchir profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne lui -parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude des nuits d’août -montait jusqu’à nous, nous entendions, de là, les arbres du boulevard -remuer, le rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de -l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa blême figure, -crispée dans une expression de tristesse ardente; les nuages couraient -vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un -coin de ciel pur entouré de nuées sombres. - -Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une -machine. Quand elle fut en chemise, elle vint à moi, pieds nus sur -le pavé, me prit par la main et me conduisit à son lit; elle ne me -regardait pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose et -humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait vibrer sous -le frottement de sa pensée comme, alors même que l’artiste n’est plus -là, l’instrument sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes -endormies. - -C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un -orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à -nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son -ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif, -doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud; -elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont -les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours, -de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et -de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et -collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et -le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle -s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle -me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur: - ---Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère? -à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des -lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants -qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes -grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens, -tiens, voilà la mienne! - -Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres -écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles: - ---Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la -moindre femme qui te regarderait... - -Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait -avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir. - ---Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme, -moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien! -je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je -voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez -elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être -si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son -manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous -passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle! - -Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait -une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans -mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir, -dans la campagne. - ---Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que -lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle? - -Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai -même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de -l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui -m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais -jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais -rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes -caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par -le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir: - ---Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est -moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je -ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils -faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que -je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme -une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux -sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je -n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et -pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de -toi et de te serrer sur moi. - -C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie. -Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement -bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh! -comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau. - ---Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me -rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon -chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes -dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis -pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là! - -Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres -baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime. - ---Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de -boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit -oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour -dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non, -tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me -souvienne de toi toujours! - ---Pourquoi cela? - ---Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à -toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je -m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à -regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et -qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure, -ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh! -écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je -les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais. - -Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière -la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui -crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid -de l’acier et la main de Marie. - -C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et -échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé -à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes -de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les -médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués -la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux -bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même -à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un -premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique -de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux -talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec -l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières -brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des -palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les -cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les -vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient -dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de -bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les -faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où, -réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides, -quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur -l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au -milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux. - -Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte -de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas -un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées -et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille -publique, je les regrette. - -Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra -dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se -ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa -tête sur ma poitrine. - -Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête -endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me -trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à -l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche, -liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous -revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux -des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui -s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les -songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire -peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre -hémisphère, sous d’autres cieux. - -Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette -tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde, -aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour -désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son -sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait -de ses narines. - -Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les -lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. -L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea -horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et -vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre, -irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des -bougies expirantes, reflétées dans la glace. - -Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la -lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête -était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, -pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la -table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la -main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai. -La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis -qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une -odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum; -comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me -refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient -comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire -et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à -la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge -de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs -fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit. -Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela -peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le -malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que -sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle -avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous -ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les -étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions -terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par -les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre -raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore -et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes. - -A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle -sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait -ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, -d’un baiser de colombe qui s’éveille. - -Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit: - - ---A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par -te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te -feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je -ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute, -tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie -de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié -asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps -que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer -m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte! - -Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première -communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les -champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un -fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids; -je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours -déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé -aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que, -le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter -des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les -garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait -et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à -la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me -prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu -que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de -terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la -figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire -ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher -ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement -de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la -joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours, -il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord -duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets, -des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais -des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier -plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une -coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois -cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie, -mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du -foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que, -les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon -après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers, -et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante, -mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé. -Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais -jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et -longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les -pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns -venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la -vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur -roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu -être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient -pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air -si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu -courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient -ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des -brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand -elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable, -souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de -leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour -contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours -mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule -surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières: -c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le -tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, -quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je -voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient -envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une -grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait -bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en -s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la -tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je -rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines -de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait -dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres -entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques -de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des -formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu. - -A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais -sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je -levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un -regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre -vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la -fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau. - -Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort, -j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent -leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement -d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais -de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes -jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la -nuit le bruit de leur couche. - -A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de -la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures -bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme -à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais -belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu -pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs -avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis -trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la -petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert -d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous -avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien -heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je -remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père; -j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute -seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait -d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais -entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le -sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à -ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on -m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée, -je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de -toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même. - -A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le -cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans -l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la -plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur -tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait -encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et -m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir, -aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de -nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement, -moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore -leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme -nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils -reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle -s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de -nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je -me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence. - - -Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par -lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une -manière désespérée: - ---Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et -l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui -sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois -plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je -veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous -ces sentiments-là! - - -Se raidissant contre son émotion, elle continua: - ---Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint -pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande -fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara. -Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le -recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de -mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais -mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et -que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des -fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant -de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier: -«Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et -s’enfuit. - -Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus -de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres -dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille -qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en -croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait -d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je -tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements -plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause, -je jalousais leurs douleurs. - -A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec -elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine. -J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour -toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail -de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil, -adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela. -Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent -leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais -s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours -c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut -bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser -tranquille. - -Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque -temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé -un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme -pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait. - -Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que -j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment -s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant! -j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je -mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon -pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également -mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en -papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je -devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient -communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui -sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles, -sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des -domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je -m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les -savourant toutes. - -Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans; -une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être -promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée, -et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient -grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des -plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une -rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là, -formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes -enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir -la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient -sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient -les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues -de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses -charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant -et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui -demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière -un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un -Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais -depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard -tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une -croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient -de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts -qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de -dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la -tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher -ange? - -Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les -trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je -voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais -bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours -de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture; -mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je -l’aimerais. - -Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient -les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être -à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont -j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me -dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de -joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles -étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller -lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me -déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis -vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il -ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de -ce qui allait suivre. - -Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me -sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait -sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient -de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il -était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver -des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que -m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était -le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses -membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans -un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue, -je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche. - -A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris -et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan -pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les -places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la -nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on -a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans -ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous -nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf! -toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à -t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens. - - -Elle continua: - ---Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait -partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête -de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et -la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais -devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu -de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants -faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les -billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de -quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais -tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et -la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai -repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point -touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour -m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez -larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui. -Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des -gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche -les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu -la veille! - -Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du -plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie, -toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, -semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne -peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle! - -Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté -la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux -teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds, -efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards -aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au -réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de -bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de -tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me -suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais -la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte -de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus -ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils -ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses -infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que -j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur. -Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les -autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par -la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; -je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les -épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, -ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour -que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus -dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre, -que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à -la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première -heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines -comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros -qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite -pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un -bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les -enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les -lions. - -A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que -j’ai relus cent fois: _Paul et Virginie_ et un autre qui s’appelait -_les Crimes des Reines_. On y voyait les portraits de Messaline, de -Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine -II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!» -Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en -entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant -et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je -dominais tout par l’insolence de ma beauté. - -Fatiguée cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais -en voulant à tout prix, ayant d’ailleurs fait du vice un supplice -qui m’était cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si -j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je me résignais -à vivre mal; opulente, à m’endormir dans la misère, car à force de -descendre si bas je n’aspirais peut-être plus à monter éternellement, -à mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient sans -doute, je voulais par là en finir d’un seul coup et me dégoûter pour -toujours de ce que j’enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai -pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre -sur le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la maîtresse -d’un seul, je me suis faite servante de tous, et quel rude maître -j’ai pris là! Plus de feu l’hiver, plus de vin fin à mes repas, il y -a un an que j’ai la même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas -d’être nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir, le sais-tu? -Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour ce que je n’avais jamais -rencontré, l’homme qui m’a toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit -des élégants, au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans mon -cœur et que je veux tenir dans mes mains; un beau jour, espérais-je, -quelqu’un viendra sans doute--dans le nombre cela doit être--plus -grand, plus noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux des -sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie lascive, ses membres -auront la souplesse terrible et voluptueuse des léopards, il sentira -des odeurs à faire pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein -qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais: «est-ce lui» et -à un autre encore: «est-ce lui? qu’il m’aime! qu’il m’aime! qu’il me -batte! qu’il me brise! à moi seule je lui ferai un sérail, je connais -quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la -fatigue même se transforme en délicieuse extase; coquette quand il le -voudra, pour irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il me -trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux -et des soupirs tendres; pour lui je me tordrai dans des mouvements de -couleuvre, la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations -qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du beau vin dans du -cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles, -ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des -sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai -des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux; s’il -aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai -à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut -assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur, nous -volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe.» -Mais non! jamais, jamais! le temps a eu beau s’écouler et les matins -revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les -voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée comme j’étais, -à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas -d’amant, qui na pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui -se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui -en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits -dans la figure de la lune. Je suis vierge! cela te fait rire? mais n’en -ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai -tout, sauf la virginité elle-même. - -Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur -l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tous ceux qui s’y sont -débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu -rien de commun avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des bras -humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours -séparée. Oh! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer -tout entiers dans leur jouissance, mentalement je m’écartais à mille -lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de -peaux de moutons de quelque berger des Abruzzes! - -Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me connaît, ils cherchent -peut-être en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain -homme; n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en va -flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux -de viande? de même, qui saura tous les amours exaltés qui s’abattent -sur une fille publique, toutes les belles élégies qui finissent dans -le bonjour qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le cœur -gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les uns, au sortir d’un -bal, pour résumer sur une seule femme toutes celles qu’ils venaient de -quitter; les autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence; -et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir leurs maîtresses à qui -ils n’osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs -cœurs; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs -faciles de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon et ne -voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane, mais du péché incarné, -ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m’adorent; pour que la -tentation soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient que -j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât de pierreries. Tous -passent tristement, uniformément, comme des ombres qui se succèdent, -comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu’elle -faisait, du piétinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui -en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d’un seul? ils viennent et ils -me quittent, jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent, -ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les appeler -beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment à rire, -quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si -connue, personne ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles qui -louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes épaules, tout heureux -d’avoir à bon marché un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet -amour inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait à leurs -genoux! - -J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui -les aiment; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans -leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux, -vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles -arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres; mais moi, -personne, personne; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant, -car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant -elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis -sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne! que de dimanches -j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent -tout le monde aux offices où je ne vais pas! qu’il y a longtemps que -je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en -aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays, -j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien. -Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du -lait; je lui aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai -ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir, -au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver; aux rois nous -tirerons le gâteau. Oh! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour -les endormir, comme je serai heureuse! - - -Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant à travers ses -larmes, comme pour me dire: Est-ce toi? - -Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous les mots sortir -de sa bouche; tâchant de m’identifier à la vie qu’ils m’exprimaient. -Agrandie tout à coup à des proportions que je lui prêtais, sans doute, -elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés et, -malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un charme irritant -et d’attraits nouveaux. Les hommes, en effet, qui l’avaient possédée -avaient laissé sur elle comme une odeur de parfum éteint, traces de -passions disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse; la -débauche la décorait d’une beauté infernale. Sans les orgies passées, -aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler à une -morte se réveillant dans l’amour? sa joue en était plus appâlie, ses -cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres plus souples, -plus mous et plus chauds; comme moi, aussi, elle avait marché de joies -en chagrins, couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans nom -avaient succédé à des spasmes fous; sans nous connaître, elle dans sa -prostitution et moi dans ma chasteté, nous avions suivi le même chemin, -aboutissant au même gouffre; pendant que je me cherchais une maîtresse, -elle s’était cherché un amant, elle dans le monde, moi dans mon cœur, -l’un et l’autre nous avaient fuis. - ---Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi, comme tu as dû -souffrir! - ---Tu as donc souffert quelque chose de semblable? me répondit-elle, -est-ce que tu es comme moi? est-ce que souvent tu as trempé ton -oreiller de larmes? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver -sont aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je -marche seule, il me semble que la pluie traverse mon cœur et le fait -tomber en débris. - ---Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée que moi dans le -monde, tu as eu tes jours de plaisir, mais moi c’est comme si j’étais -né en prison, j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière. - ---Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les hommes sont vieux -maintenant, les enfants se trouvent dégoûtés comme les vieillards, nos -mères s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas comme -ça autrefois, n’est-ce pas vrai? - ---C’est vrai, repris-je, les maisons où nous habitons sont toutes -pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetières; -dans les vieilles baraques noires qu’on démolit la vie devait être plus -chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y -cassait les lits en faisant l’amour. - ---Mais qui te rend si triste? tu as donc bien aimé? - ---Si j’ai aimé, mon Dieu! assez pour envier ta vie. - ---Envier ma vie! dit-elle. - ---Oui, l’envier! car, à ta place, j’aurais peut-être été heureux, car, -si un homme comme tu le désires n’existe pas, une femme comme j’en veux -doit vivre quelque part; parmi tant de cœurs qui battent, il doit s’en -trouver un pour moi. - ---Cherche-le! cherche-le! - ---Oh! si, j’ai aimé! si bien que je suis saturé de désirs rentrés. -Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m’ont égaré et que dans -le fond de mon cœur j’abritais d’un amour angélique. Écoute, quand -j’avais vécu un jour avec une femme, je me disais: «Que ne l’ai-je -connue depuis dix ans! tous ses jours qui ont fui m’appartenaient, son -premier sourire devait être pour moi, sa première pensée au monde, pour -moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur répond, elle y pense, -les livres qu’elle admire, j’aurais dû les lire. Que ne me suis-je -promené avec elle, sous tous les ombrages qui l’ont abritée! il y a -bien des robes qu’elle a usées et que je n’ai pas vues, elle a entendu, -dans sa vie, les plus beaux opéras et je n’étais pas là; d’autres lui -ont déjà fait sentir les fleurs que je n’avais pas cueillies, je ne -pourrai rien faire, elle m’oubliera, je suis pour elle comme un passant -dans la rue», et quand j’en étais séparé je me disais: «Où est-elle? -que fait-elle, toute la journée, loin de moi? à quoi son temps se -passe-t-il?» Qu’une femme aime un homme, qu’elle lui fasse un signe, -et il tombe à ses genoux! Mais nous, quel hasard qu’elle vienne à nous -regarder, et encore!... il faut être riche, avoir des chevaux qui vous -emportent, avoir une maison ornée de statues, donner des fêtes, jeter -l’or, faire du bruit; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer -par le génie ou par l’argent, et demeurer aussi inconnu que le plus -lâche et le plus sot de tous, quand on aspire à des amours du ciel, -quand on mourrait avec joie sous le regard d’une femme aimée, j’ai -connu ce supplice. - ---Tu es timide, n’est-ce pas? elles te font peur. - ---Plus maintenant. Autrefois, le bruit de leurs pas seulement me -faisait tressaillir, je restais devant la boutique d’un coiffeur, à -regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants -dans les cheveux, roses, blanches et décolletées, j’ai été amoureux de -quelques-unes; l’étalage d’un cordonnier me tenait aussi en extase: -dans ces petits souliers de satin, que l’on allait emporter pour le -bal du soir, je plaçais un pied nu, un pied charmant, avec des ongles -fins, un pied d’albâtre vivant, tel que celui d’une princesse qui -entre au bain; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et -que le vent fait remuer, me donnaient également de bizarres envies; -j’ai offert des bouquets de fleurs à des femmes que je n’aimais pas, -espérant que l’amour viendrait par là, je l’avais entendu dire; j’ai -écrit des lettres adressées n’importe à qui, pour m’attendrir avec -la plume, et j’ai pleuré; le moindre sourire d’une bouche de femme -me faisait fondre le cœur en délices, et puis c’était tout! Tant de -bonheur n’était pas fait pour moi, qu’est-ce qui pouvait m’aimer? - ---Attends! attends encore un an, six mois! demain peut-être, espère! - ---J’ai trop espéré pour obtenir. - ---Tu parles comme un enfant, me dit-elle. - ---Non, je ne vois pas même d’amour dont je ne serais rassasié au bout -de vingt-quatre heures, j’ai tant rêvé le sentiment que j’en suis -fatigué, comme ceux que l’on a trop fortement chéris. - ---Il n’y a pourtant que cela de beau dans le monde. - ---A qui le dis-tu? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec -une femme qui m’aimerait. - ---Oh! si au lieu de cacher ton cœur, tu laissais voir tout ce qui bat -dedans de généreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il -n’en est pas une qui ne tâcherait d’être ta maîtresse; mais tu as été -plus fou que moi encore! Fait-on cas des trésors enfouis? les coquettes -seules devinent les gens comme toi, et les torturent, les autres ne les -voient pas. Tu valais pourtant bien la peine qu’on t’aimât! Eh bien, -tant mieux! c’est moi qui t’aimerai, c’est moi qui serai ta maîtresse. - ---Ma maîtresse? - ---Oh! je t’en prie! je te suivrai où tu voudras, je partirai d’ici, -j’irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la -journée. Comme je t’aimerai! être avec toi, le soir, le matin, la nuit -dormir ensemble, les bras passés autour du corps, manger à la même -table, vis-à-vis l’un de l’autre, nous habiller dans la même chambre, -sortir ensemble et te sentir près de moi! Ne sommes-nous pas faits l’un -pour l’autre? tes espérances ne vont-elles pas bien avec mes dégoûts? -ta vie et la mienne, n’est-ce pas la même? Tu me raconteras tous les -ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j’ai endurés; -il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu’une heure, -épuiser tout ce qu’il y a en nous de voluptés et de tendresses, et puis -recommencer, et mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore! -mets là ta tête sur ma poitrine, que j’en sente bien le poids, que tes -cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes épaules, ton -regard est si tendre! - -La couverture défaite, qui pendait à terre, laissait nos pieds à nu; -elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis -son dos blanc se courber comme un roseau; les insomnies de la nuit -m’avaient brisé, mon front était lourd, les yeux me brûlaient les -paupières, elle me les baisa doucement du bout des lèvres, ce qui me -les rafraîchit comme si on me les eût humectés avec de l’eau froide. -Elle aussi, se réveillait de plus en plus de la torpeur où elle s’était -laissée aller un instant; irritée par la fatigue, enflammée par le goût -des caresses précédentes, elle m’étreignit avec une volupté désespérée, -en me disant: «Aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés, tu es à -moi!» - -Elle haletait, la bouche ouverte, et m’embrassait furieusement, puis -tout à coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux dérangés, -elle ajouta: - ---Écoute, comme notre vie serait belle si c’était ainsi, si nous -allions demeurer dans un pays où le soleil fait pousser des fleurs -jaunes et mûrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, à ce qu’il -paraît, où le sable est tout blanc, où les hommes portent des turbans, -où les femmes ont des robes de gaze; nous demeurerions couchés sous -quelque grand arbre à larges feuilles, nous écouterions le bruit des -golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des -coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre; -c’est moi qui t’habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts, -je te mettrais un collier autour du cou, oh! comme je t’aimerais! comme -je t’aime! laisse-moi donc m’assouvir de toi! - -Me collant à sa couche, d’un mouvement impétueux, elle s’abattit -sur tout mon corps et s’y étendit avec une joie obscène, pâle, -frissonnante, les dents serrées et me serrant sur elle avec une force -enragée; je me sentis entraîné comme dans un ouragan d’amour, des -sanglots éclataient, et puis des cris aigus; ma lèvre, humide de sa -salive, pétillait et me démangeait; nos muscles, tordus dans les mêmes -nœuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupté se -tournait en délire, la jouissance en supplices. - -Ouvrant tout à coup les yeux ébahis et épouvantés, elle dit: - ---Si j’allais avoir un enfant! - -Et passant, au contraire, à une câlinerie suppliante: - ---Oui, oui, un enfant! un enfant de toi!... Tu me quittes? nous ne nous -reverrons plus, jamais tu ne reviendras, penseras-tu à moi quelquefois? -j’aurai toujours tes cheveux là, adieu!... Attends, il fait à peine -jour. - -Pourquoi donc avais-je hâte de la fuir? est-ce que déjà je l’aimais? - -Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure -chez elle; elle songeait peut-être à l’amant absent. Il y a un instant, -dans le départ, où, par anticipation de tristesse, la personne aimée -n’est déjà plus avec vous. - -Nous ne nous fîmes pas d’adieux, je lui pris la main, elle y répondit, -mais la force pour la serrer était restée dans son cœur. - -Je ne l’ai plus revue. - - -J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé sans perdre à y -rêver le plus d’heures possible, quelquefois je m’enferme exprès et -seul, je tâche de revivre dans ce souvenir; souvent je m’efforce à y -penser avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce bonheur-là -ne m’est pas arrivé. - -Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au théâtre, au coin -des rues, sans savoir pourquoi j’ai cru qu’elle m’écrirait; quand -j’entendais une voiture s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle -allait en descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines femmes! -avec quel battement de cœur je détournais la tête pour voir si c’était -elle! - -La maison a été démolie, personne n’a pu me dire ce qu’elle était -devenue. - -Le désir d’une femme que l’on a obtenue est quelque chose d’atroce et -de mille fois pire que l’autre, de terribles images vous poursuivent -comme des remords. Je ne suis pas jaloux des hommes qui l’ont eue avant -moi, mais je suis jaloux de ceux qui l’ont eue depuis; une convention -tacite faisait, il me semble, que nous devions nous être fidèles, j’ai -été plus d’un an à lui garder cette parole, et puis le hasard, l’ennui, -la lassitude du même sentiment peut-être, ont fait que j’y ai manqué. -Mais c’était elle que je poursuivais partout; dans le lit des autres je -rêvais à ses caresses. - -On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir en semer de -nouvelles, elles reparaissent toujours, il n’y a pas de force au monde -pour en arracher les racines. Les voies romaines, où roulaient les -chars consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille nouveaux -sentiers les traversent, les champs se sont élevés dessus, le blé y -pousse, mais on en aperçoit encore la trace, et leurs grosses pierres -ébrèchent les charrues quand on laboure. - -Le type dont presque tous les hommes sont en quête n’est peut-être que -le souvenir d’un amour conçu dans le ciel ou dès les premiers jours de -la vie; nous sommes en quête de tout ce qui s’y rapporte, la seconde -femme qui vous plaît ressemble presque toujours à la première, il faut -un grand degré de corruption ou un cœur bien vaste pour tout aimer. -Voyez aussi comme ce sont éternellement les mêmes dont vous parlent -les gens qui écrivent, et qu’ils décrivent cent fois sans jamais s’en -lasser. J’ai connu un ami qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère -qu’il avait vue nourrissant son enfant; de longtemps il n’estima que -les tailles de poissarde, la beauté des femmes sveltes lui était -odieuse. - -A mesure que le temps s’éloignait, je l’en aimais de plus en plus; -avec la rage que l’on a pour les choses impossibles, j’inventais des -aventures pour la retrouver, j’imaginais notre rencontre, j’ai revu ses -yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur de sa figure -dans les feuilles du tremble, quand l’automne les colore. Une fois, je -marchais vite dans un pré, les herbes sifflaient autour de mes pieds en -m’avançant, elle était derrière moi; je me suis retourné, il n’y avait -personne. Un autre jour, une voiture a passé devant mes yeux, j’ai -levé la tête, un grand voile blanc sortait de la portière et s’agitait -au vent, les roues tournaient, il se tordait, il m’appelait, il a -disparu, et je suis retombé seul, abîmé, plus abandonné qu’au fond d’un -précipice. - -Oh! si l’on pouvait extraire de soi tout ce qui y est et faire un être -avec la pensée seule! si l’on pouvait tenir son fantôme dans les mains -et le toucher au front, au lieu de perdre dans l’air tant de caresses -et tant de soupirs! Loin de là, la mémoire oublie et l’image s’efface, -tandis que l’acharnement de la douleur reste en vous. C’est pour me la -rappeler que j’ai écrit ce qui précède, espérant que les mots me la -feraient revivre; j’y ai échoué, j’en sais bien plus que je n’en ai dit. - -C’est, d’ailleurs, une confidence que je n’ai faite à personne, on se -serait moqué de moi. Ne se raille-t-on pas de ceux qui aiment, car -c’est une honte parmi les hommes; chacun, par pudeur ou par égoïsme, -cache ce qu’il possède dans l’âme de meilleur et de plus délicat; -pour se faire estimer, il ne faut montrer que les côtés les plus -laids, c’est le moyen d’être au niveau commun. Aimer une telle femme? -m’aurait-on dit, et d’abord personne ne l’eût compris; à quoi bon, dès -lors, en ouvrir la bouche? - -Ils auraient eu raison, elle n’était peut-être ni plus belle ni plus -ardente qu’une autre, j’ai peur de n’aimer qu’une conception de mon -esprit et de ne chérir en elle que l’amour qu’elle m’avait fait rêver. - -Longtemps je me suis débattu sous cette pensée, j’avais placé l’amour -trop haut pour espérer qu’il descendrait jusqu’à moi; mais, à la -persistance de cette idée, il a bien fallu reconnaître que c’était -quelque chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir -quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers temps, au contraire, -j’ai vécu dans un grand calme. - -Comme le monde est vide à celui qui y marche seul! Qu’allais-je faire? -Comment passer le temps? à quoi employer mon cerveau? comme les -journées sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de la brièveté -des jours de la vie? qu’on me le montre, ce doit être un mortel heureux. - -Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me dire: tâchez d’être -heureux; mais comment? et à quoi bon tant de mouvement? Tout est bien -dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux -chantent, les étoiles brillent; mais l’homme tourmenté remue, s’agite, -abat les forêts, bouleverse la terre, s’élance sur la mer, voyage, -court, tue les animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense -à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit pour concevoir -encore plus de maux qu’il n’en endure! - -Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de -grand; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein -de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort. - -Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même. A 50 ans, ils sont plus -frais que moi à vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je -comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de -l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long bout de route, -fait en boitant et en souffrant? Trop de spectacles me font mal, trop -aussi me font pitié, ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût. - -Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de maîtresse parce -qu’il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais, -et qui assiste à des amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme, -la laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on appelle un amant -et une maîtresse, n’est pas tenté de se ravaler si bas, il se défend -d’aimer comme d’une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les -désirs qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique des hommes -m’écarte d’eux, de même que l’esprit borné des femmes me dégoûte de -leur commerce; j’ai tort, après tout, car deux belles lèvres valent -mieux que toute l’éloquence du monde. - -La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de même, moi, je voudrais -voler, m’en aller, partir pour ne plus revenir, n’importe où, mais -quitter mon pays; ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de -fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois levé les yeux -à la même place, au plafond de ma chambre, qu’il en devrait être usé. - -Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant soi un ciel tout -rouge, un sable tout brun, l’horizon flamboyant qui s’allonge, les -terrains qui ondulent, l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin, -une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s’en vont vers -les citernes; le vaisseau mobile du désert vous berce, le soleil vous -fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le -bruit étouffé du pas des montures, le conducteur vient de finir sa -chanson, on va, on va. Le soir on plante les pieux, on dresse la tente, -on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on -fume, on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on entend -glapir au fond du désert, des étoiles inconnues et quatre fois grandes -comme les nôtres palpitent aux cieux; le matin on remplit les outres à -l’oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en -tourbillons. - -Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le jour, des palmiers -s’élèvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, à côté -de l’ombre immobile des temples détruits; des chèvres grimpent sur les -frontispices renversés et mordent les plantes qui ont poussé dans les -ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez. -Au delà, après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés -ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n’aperçoit -pas l’autre rive du bord, c’est le Soudan, le pays des nègres, le pays -de l’or; mais plus loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar -furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent la mort comme -les poisons, les poisons sont doux comme les vins; la mer, une mer -bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies -sacrées qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a plus de -vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans -le tiède Océan, les câbles fument quand on les retire de l’eau, les -requins suivent le navire et mangent les morts. - -Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches, remplies de pagodes -et d’idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d’éléphants, des -hommes jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur d’étain -avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les -enveloppent comme une vapeur, des yeux dont on ne voit que les -paupières noircies avec du henné; elles chantent ensemble une hymne à -quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère, fille du Gange, -tournoie bien tes pieds dans ma tête! Comme une couleuvre, elle se -replie, dénoue ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses -narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens qui fume entoure -l’idole stupide et dorée, qui a quatre têtes et vingt bras. - -Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé, dont les avirons -minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, -au bruit des tam-tams et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que -l’on appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent dans la main, -leur tête est petite, leurs sourcils minces, relevés aux coins, elles -vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits à la -peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant -sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui lui descend jusque sur -le dos, le mandarin, un éventail rond dans les doigts, se promène dans -la galerie, où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les nattes -de riz; une petite pipe est passée dans son bonnet pointu, et des -écritures noires sont empreintes sur ses vêtements de soie rouge. Oh! -que les boîtes à thé m’ont fait faire de voyages! - -Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui déracinez les chênes -séculaires et tourmentez les lacs où les serpents se jouent dans les -flots! Que les torrents de Norvège me couvrent de leur mousse! que la -neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin! Oh! voyager, -voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans cette valse immense, tout voir -apparaître et passer, jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang -jaillisse! - -Que les vallées succèdent aux montagnes, les champs aux villes, les -plaines aux mers. Descendons et montons les côtes, que les aiguilles -des cathédrales disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés -dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les rochers, le vent -dans les forêts, les glaciers se fondre au soleil; que je voie des -cavaliers arabes courir, des femmes portées en palanquin, et puis -des coupoles s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des -souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés étroits, où le -brigand arme son fusil, des joncs où se cache le serpent à sonnettes, -des zèbres bariolés courant dans les grandes herbes, des kangourous -dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant au bout -des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des -gazelles leur échappant... - -Allons, allons! passons les océans larges, où les baleines et les -cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de -mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des -sauvages; des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se sont -peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le visage barbouillé, des -anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur -grand arc est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées -et font mourir dans les tourments; leurs femmes nues, seins et mains -tatoués, élèvent de grands bûchers pour les victimes de leurs époux, -qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent. - -Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les chemins, je -viderai tous les horizons; puissé-je périr en doublant le Cap, mourir -du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople! - -Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et trotter tout le jour, -dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il -y a des îles de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les -voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin -de marbre de l’Alhambra, où autrefois se baignaient les sultanes. - -Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur d’une de ces carrioles, -qui, dans la belle saison, vous mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant -des gens qui vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux -le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couché sur le rivage, -et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans -le ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y peut -faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le -murmure lointain qui vient de Caprée. - -Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de -pêcheurs, où toutes les barques ont des voiles latines. C’est le matin; -là, entre des corbeilles et des filets étendus, une fille du peuple -est assise, elle a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or, -comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux noirs, séparés en -deux tresses, lui tombent jusqu’aux talons, elle se lève, secoue son -tablier; elle marche, et sa taille est robuste et souple à la fois, -comme celle de la nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme! -une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais -dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent -sicilien: «Je t’aime! reste ici!» - - -Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur, et si -quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à cette page, à travers -toutes les métaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les -précédentes, désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la -lui donner. - -Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur service, sans -cela le livre se fût achevé à la première personne. Sans doute que -notre homme n’aura plus rien trouvé à dire; il se trouve un point où -l’on n’écrit plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il -s’arrêta, tant pis pour le lecteur! - -J’admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurât là, au moment -où il serait devenu meilleur; l’auteur allait entrer dans le monde, il -aurait eu mille choses à nous apprendre, mais il s’est, au contraire, -livré de plus en plus à une solitude austère, d’où rien ne sortait. -Or il jugea convenable de ne plus se plaindre, preuve peut-être qu’il -commença réellement à souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses -lettres, ni dans les papiers que j’ai fouillés après sa mort, et où -ceci se trouvait, je n’ai saisi rien qui dévoilât l’état de son âme, à -partir de l’époque où il cessa d’écrire ses confessions. - -Son grand regret était de ne pas être peintre, il disait avoir de très -beaux tableaux dans l’imagination. Il se désolait également de n’être -pas musicien; par les matinées de printemps, quand il se promenait le -long des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui résonnaient -dans la tête. Du reste, il n’entendait rien à la peinture ni à la -musique, je l’ai vu admirer des galettes authentiques et avoir la -migraine en sortant de l’Opéra. Avec un peu plus de temps, de patience, -de travail, et surtout avec un goût plus délicat de la plastique des -arts, il fût arrivé à faire des vers médiocres, bons à mettre dans -l’album d’une dame, ce qui est toujours galant, quoi qu’on en dise. - -Dans sa première jeunesse, il s’était nourri de très mauvais auteurs, -comme on l’a pu voir à son style; en vieillissant, il s’en dégoûta, -mais les excellents ne lui donnèrent plus le même enthousiasme. - -Passionné pour ce qui est beau, la laideur lui répugnait comme le -crime; c’est, en effet, quelque chose d’atroce qu’un être laid, de loin -il épouvante, de près il dégoûte; quand il parle, on souffre; s’il -pleure, ses larmes vous agacent; on voudrait le battre quand il rit et, -dans le silence, sa figure immobile vous semble le siège de tous les -vices et de tous les bas instincts. Aussi il ne pardonna jamais à un -homme qui lui avait déplu dès le premier abord; en revanche, il était -très dévoué à des gens qui ne lui avaient jamais adressé quatre mots, -mais dont il aimait la démarche ou la coupe du crâne. - -Il fuyait les assemblées, les spectacles, les bals, les concerts, car, -à peine y était-il entré, qu’il se sentait glacé de tristesse et qu’il -avait froid dans les cheveux. Quand la foule le coudoyait, une haine -toute jeune lui montait au cœur, il lui portait, à cette foule, un cœur -de loup, un cœur de bête fauve traquée dans son terrier. - -Il avait la vanité de croire que les hommes ne l’aimaient pas, les -hommes ne le connaissaient pas. - -Les malheurs publics et les douleurs collectives l’attristaient -médiocrement, je dirai même qu’il s’apitoyait plus sur les serins en -cage, battant des ailes quand il fait du soleil, que sur les peuples en -esclavage, c’est ainsi qu’il était fait. Il était plein de scrupules -délicats et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester chez un -pâtissier et voir un pauvre le regarder manger sans rougir jusqu’aux -oreilles; en sortant, il lui donnait tout ce qu’il avait d’argent dans -la main et s’enfuyait bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce -qu’il se servait des mots propres et disait tout haut ce que l’on pense -tout bas. - -L’amour des femmes entretenues (idéal des jeunes gens qui n’ont pas -le moyen d’en entretenir) lui était odieux, le dégoûtait; il pensait -que l’homme qui paye est le maître, le seigneur, le roi. Quoiqu’il fût -pauvre, il respectait la richesse et non les gens riches; être gratis -l’amant d’une femme qu’un autre loge, habille et nourrit, lui semblait -quelque chose d’aussi spirituel que de voler une bouteille de vin dans -la cave d’autrui; il ajoutait que s’en vanter était le propre des -domestiques fripons et des petites gens. - -Vouloir une femme mariée, et pour cela se rendre l’ami du mari, lui -serrer affectueusement les mains, rire à ses calembours, s’attrister -de ses mauvaises affaires, faire ses commissions, lire le même journal -que lui, en un mot exécuter, dans un seul jour, plus de bassesses et de -platitudes que dix galériens n’en ont fait en toute leur vie, c’était -quelque chose de trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant -plusieurs femmes mariées; quelquefois il se mit en beau chemin, mais la -répugnance le prenait tout à coup, quand déjà la belle dame commençait -à lui faire les yeux doux, comme les gelées du mois de mai qui brûlent -les abricotiers en fleurs. - -Et les grisettes, me direz-vous? Eh bien, non! il ne pouvait se -résigner à monter dans une mansarde, pour embrasser une bouche qui -vient de déjeuner avec du fromage, et prendre une main qui a des -engelures. - -Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s’il -l’avait violée, attacher quelqu’un à soi était pour lui pire que de -l’assassiner. Il pensait sérieusement qu’il y a moins de mal à tuer un -homme qu’à faire un enfant: au premier vous ôtez la vie, non pas la -vie entière, mais la moitié ou le quart ou la centième partie de cette -existence qui va finir, qui finirait sans vous; mais envers le second, -disait-il, n’êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu’il -versera depuis son berceau jusqu’à sa tombe? sans vous il ne serait pas -né, et il naît, pourquoi cela? pour votre amusement, non pour le sien -à coup sûr; pour porter votre nom, le nom d’un sot, je parie? autant -vaudrait l’écrire sur un mur, à quoi bon un homme pour supporter le -fardeau de trois ou quatre lettres? - -A ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil, entre de force dans le -lit de la vierge qu’on lui a donnée le matin, exerçant ainsi un viol -légal que l’autorité protège, n’avait pas d’analogue chez les singes, -les hippopotames et les crapauds, qui, mâle et femelle, s’accouplent -lorsque des désirs communs les font se chercher et s’unir, où il n’y a -ni épouvante et dégoût d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de -l’autre; et il exposait là-dessus de longues théories immorales, qu’il -est inutile de rapporter. - -Voilà pourquoi il ne se maria point et n’eut pour maîtresse ni fille -entretenue, ni femme mariée, ni grisette, ni jeune fille; restaient les -veuves, il n’y pensa pas. - -Quand il fallut choisir un état, il hésita entre mille répugnances. -Pour se mettre philanthrope, il n’était pas assez malin, et son bon -naturel l’écartait de la médecine;--quant au commerce, il était -incapable de calculer, la vue seule d’une banque lui agaçait les nerfs. -Malgré ses folies, il avait trop de sens pour prendre au sérieux -la noble profession d’avocat; d’ailleurs sa justice ne se fût pas -accommodée aux lois. Il avait aussi trop de goût pour se lancer dans -la critique, il était trop poète, peut-être, pour réussir dans les -lettres. Et puis, sont-ce là des _états_? _Il faut s’établir, avoir -une position dans le monde_, _on s’ennuie à rester oisif_, _il faut se -rendre utile_, _l’homme est né pour travailler_: maximes difficiles à -comprendre et qu’on avait soin de souvent lui répéter. - -Résigné à s’ennuyer partout et à s’ennuyer de tout, il déclara vouloir -faire son droit et il alla habiter Paris. Beaucoup de gens l’envièrent -dans son village, et lui dirent qu’il allait être heureux de fréquenter -les cafés, les spectacles, les restaurants, de voir les belles femmes; -il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu’on a envie de pleurer. -Que de fois, cependant, il avait désiré quitter pour toujours sa -chambre, où il avait tant bâillé, et dérangé ses coudes de dessus le -vieux bureau d’acajou où il avait composé ses drames à quinze ans! et -il se sépara de tout cela avec peine; ce sont peut-être les endroits -qu’on a le plus maudits que l’on préfère aux autres, les prisonniers -ne regrettent-ils pas leur prison? C’est que, dans cette prison, ils -espéraient et que, sortis, ils n’espèrent plus; à travers les murs -de leur cachot, ils voyaient la campagne émaillée de marguerites, -sillonnée de ruisseaux, couverte de blés jaunes, avec des routes -bordées d’arbres,--mais, rendus à la liberté, à la misère, ils revoient -la vie telle qu’elle est, pauvre, raboteuse, toute fangeuse et toute -froide, la campagne aussi, la belle campagne telle qu’elle est, ornée -de gardes champêtres pour les empêcher de prendre les fruits s’ils -ont soif, fournie en gardes forestiers, s’ils veulent tuer du gibier -et qu’ils aient faim, couverte de gendarmes, s’ils ont envie de se -promener et qu’ils n’aient pas de passeport. - -Il alla se loger dans une chambre garnie, où les meubles avaient été -achetés pour d’autres, usés par d’autres que lui; il lui sembla habiter -dans des ruines. Il passait la journée à travailler, à écouter le bruit -sourd de la rue, à regarder la pluie tomber sur les toits. - -Quand il faisait du soleil, il allait se promener au Luxembourg, il -marchait sur les feuilles tombées, se rappelant qu’au collège il -faisait de même; mais il ne se serait pas douté que, dix ans plus -tard, il en serait là. Ou bien il s’asseyait sur un banc et songeait -à mille choses tendres et tristes, il regardait l’eau froide et noire -des bassins, puis il s’en retournait le cœur serré. Deux ou trois fois, -ne sachant que faire, il alla dans les églises à l’heure du salut, -il tâchait de prier; comme ses amis auraient ri, s’ils l’avaient vu -tremper ses doigts dans le bénitier et faire le signe de la croix! - -Un soir, qu’il errait dans un faubourg et qu’irrité sans cause il eût -voulu sauter sur des épées nues et se battre à outrance, il entendit -des voix chanter et les sons doux d’un orgue y répondre par bouffées, -il entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie par terre, -demandait la charité en secouant des sous dans un gobelet de fer-blanc; -la porte tapissée allait et venait à chaque personne qui entrait ou qui -sortait, on entendait des bruits de sabots, des chaises qui remuaient -sur les dalles; au fond, le chœur était illuminé, le tabernacle -brillait aux flambeaux, le prêtre chantait des prières, les lampes, -suspendues dans la nef, se balançaient à leurs longues cordes, le haut -des ogives et les bas côtés étaient dans l’ombre, la pluie fouettait -sur les vitraux et en faisait craquer les filets de plomb, l’orgue -allait, et les voix reprenaient, comme le jour où il avait entendu -sur les falaises la mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d’envie -d’être prêtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts, pour -porter un cilice et se prosterner ébloui dans l’amour de Dieu... Tout -à coup un ricanement de pitié lui vint au fond du cœur, il enfonça son -chapeau sur ses oreilles, et sortit en haussant les épaules. - -Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les jours furent -longs pour lui; les orgues de Barbarie qu’il entendait jouer sous -sa fenêtre lui arrachaient l’âme, il trouvait à ces instruments une -mélancolie invincible, il disait que ces boîtes-là étaient pleines de -larmes. Ou plutôt il ne disait rien, car il ne faisait pas le blasé, -l’ennuyé, l’homme qui est désillusionné de tout; sur la fin, même, on -trouva qu’il était devenu d’un caractère plus gai. C’était, le plus -souvent, quelque pauvre homme du Midi, un Piémontais, un Génois, qui -tournait la manivelle. Pourquoi celui-là avait-il quitté sa corniche, -et sa cabane couronnée de maïs à la moisson? il le regardait jouer -longtemps, sa grosse tête carrée, sa barbe noire et ses mains brunes, -un petit singe habillé de rouge sautait sur son épaule et grimaçait, -l’homme tendait sa casquette, il lui jetait son aumône dedans et le -suivait jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue. - -En face de lui on bâtissait une maison, cela dura trois mois; il vit -les murs s’élever, les étages monter les uns sur les autres, on mit des -carreaux aux fenêtres, on la crépit, on la peignit, puis on ferma les -portes; des ménages vinrent l’habiter et commencèrent à y vivre, il fut -fâché d’avoir des voisins, il aimait mieux la vue des pierres. - -Il se promenait dans les musées, il contemplait tous ces personnages -factices, immobiles et toujours jeunes dans leur vie idéale, que -l’on va voir, et qui voient passer devant eux la foule, sans déranger -leur tête, sans ôter la main de dessus leur épée, et dont les yeux -brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis. Il se perdait -en contemplations devant les statues antiques, surtout celles qui -étaient mutilées. - -Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la rue, il crut -reconnaître quelqu’un en passant près de lui, l’étranger avait fait -le même mouvement, ils s’arrêtèrent et s’abordèrent. C’était lui! son -ancien ami, son meilleur ami, son frère, celui à côté de qui il était -au collège, en classe, à l’étude, au dortoir; ils faisaient leurs -pensums et leurs devoirs ensemble; dans la cour et en promenade, ils -se promenaient bras dessus bras dessous, ils avaient juré autrefois -de vivre en commun et d’être _amis jusqu’à la mort_. D’abord ils se -donnèrent une poignée de main, en s’appelant par leur nom, puis se -regardèrent des pieds à la tête sans se rien dire, ils étaient changés -tous les deux et déjà un peu vieillis. Après s’être demandé ce qu’ils -faisaient, ils s’arrêtèrent tout court et ne surent aller plus loin; -ils ne s’étaient pas vus depuis six ans et ils ne purent trouver quatre -mots à échanger. Ennuyés, à la fin, de s’être regardés l’un et l’autre -dans le blanc des yeux, ils se séparèrent. - -Comme il n’avait d’énergie pour rien et que le temps, contrairement -à l’avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prêteuse -du monde, il se mit à boire de l’eau-de-vie et à fumer de l’opium; il -passait souvent ses journées tout couché et à moitié ivre, dans un état -qui tenait le milieu entre l’apathie et le cauchemar. - -D’autres fois la force lui revenait, et il se redressait tout à coup -comme un ressort. Alors le travail lui apparaissait plein de charmes, -et le rayonnement de la pensée le faisait sourire, de ce sourire -placide et profond des sages; il se mettait vite à l’ouvrage, il avait -des plans superbes, il voulait faire apparaître certaines époques sous -un jour tout nouveau, lier l’art à l’histoire, commenter les grands -poètes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues, -remonter à l’antiquité, entrer dans l’Orient; il se voyait déjà lisant -des inscriptions et déchiffrant des obélisques; puis il se trouvait fou -et recroisait les bras. - -Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais -et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité -même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son -lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus -fatigué que s’il eût veillé. - -Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir -à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se -voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il -ne se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de pauvre, la -même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe -et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti -dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la -journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se -jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir; il regardait -les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les -petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres. - -On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le -malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir? l’amour? il s’en écartait; -l’ambition le faisait rire; pour l’argent, sa cupidité était fort -grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait -pas pour lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans -l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa fortune, presque -jamais ne la sait manger; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas -voulu d’un trône. Vous me demanderez: Que voulait-il? je n’en sais -rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard -élire député; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit -brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et -les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André -Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon. - -C’était un homme qui donnait dans le faux, dans l’amphigourique et -faisait grand abus d’épithètes. - -Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout ce qu’on s’y -arrache. Il y a également des douleurs du haut desquelles on n’est plus -rien et l’on méprise tout; quand elles ne vous tuent pas, le suicide -seul vous en délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore. - -Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait tout à -contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les -spectacles lui donnaient de la tristesse; toujours il se figurait -une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et -des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant, -minaudant, s’envoyant des regards vides; au parterre il voyait -étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés -les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant -l’escalier, ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes. - -Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce -village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même -dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se -sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau -et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient -tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid, -les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était -dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir -vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du -postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en -l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et -les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été. - -Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route -à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait -pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres, -dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles -tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire -et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout -blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le -chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de -bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte -d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers -champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin, -la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au -fond de l’horizon, _in altum_; une odeur salée lui arriva, portée par -la brise froide d’hiver, son cœur battait. - -On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois -autres avaient été abattues. - -Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait -enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants -appellent _chandelles des rois_, pendaient au bord des toits et au bout -des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient -aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur -les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots. - -Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim, -il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les -joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient -avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable, -quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages. - -La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus -tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel, -ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la -plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent. - -Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable, -échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait -poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses -planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la -toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on -regarde un cadavre. - -A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un -rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes -heures à ne rien faire,--il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y -installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel -entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait -ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des -mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles -de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux -s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus -chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre. - -Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris -possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied, -il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y -avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames, -on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô -mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux -que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous -appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y -mettent jamais les yeux!» - -Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des -pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec -force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et -l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise, -l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une -portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une -petite étoile. - -Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son cœur crevait, -il avait besoin de parler à quelqu’un. Il entra dans un cabaret, où -quelquefois il avait été boire de la bière, il demanda un cigare, et -il ne put s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait: «Je -suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais, c’est pas la belle -saison, m’sieu, c’est pas la belle saison», et elle lui rendit de la -monnaie. - -Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui -sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant -l’image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un -grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des nuages s’amoncelèrent -de nouveau, et tout fut noir. Dans les ténèbres, des flots ténébreux se -balançaient, montaient les uns sur les autres et détonaient comme cent -canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mélodie terrible, -le rivage, vibrant sous le coup des vagues, répondait à la haute mer -retentissante. - -Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne ne le -verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort; -mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là, -l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante -et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les -jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les -voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau, -prêt de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis -liquides... - -Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans -la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les -jambes. - -Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches -couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints, -ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés, -l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et -suintaient. - -Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et il pensa avec -amertume à la joie de son départ. - -L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il -allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des -Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel -passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile. - -Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit -à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût -malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens -qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un -roman, par amour du merveilleux. - -Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il -défendit bien qu’on l’embaumât. - - 25 octobre 1842. - - -NOTE. - - Un court fragment de _Novembre_ parut dans _Par les Champs et par - les Grèves_ (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). _Novembre_ est à - la jeunesse de Flaubert ce que les _Mémoires d’un Fou_ sont à son - adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique, furent - lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce - dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus aucun effort à - faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais sous le charme et - subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais - la bonne nouvelle». - - - - - _N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence, - nous plaçons à la fin du second volume des_ Œuvres inédites _ces - quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent, sauf le - dernier, au tome I._ - - -CHRONIQUE NORMANDE DU DIXIÈME SIÈCLE.[8] - - [8] Mai 1836. - - -Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre classique du moyen -âge, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre garde son nom et -chaque débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la métropole, au -temps des assauts, des guerres, des famines, au temps où les preux -venaient se battre sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le -pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais? - -Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952, toutes les cloches y -étaient en branle; les habitants, parés de leurs vêtements de fête, se -montraient partout, sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les -rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris en criant de -joie et en jetant des fleurs. - -Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures du soir, on -l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut, ce furent des -trépignements, des bravos, des cris de joie, des hurlements -d’enthousiasme, et l’on vit même des mains qui laissaient tomber des -lis et des roses à travers les meurtrières des tours. - -Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné en Flandre, alla -au-devant de lui. Il était âgé de 12 ans, et c’était un bel enfant aux -cheveux blonds, aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait -habilement sa jument noire, et sa main portait fort bien une grande -épée, qu’il abaissa devant le roi, comme vassal et sujet. - ---Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et en versant une larme -que chacun vit couler sur sa joue, je viens ici pour vous venger de la -mort de Guillaume. - -Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait, et ses bras -tatoués jetaient des couronnes qui tombaient sur le casque du monarque. -N’est-ce pas que tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque -pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de rue, de muraille, -n’est-ce pas que toute cette multitude enfin, bénissant un seul homme, -avait quelque chose d’auguste et de solennel? - -Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient à y briller, -l’air embaumait des fleurs que l’on avait jetées aux pieds des chevaux, -et les eaux de la Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait -toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau jour! La lune vint -reluire sur les armes des chevaliers tout couverts de poussière, ce qui -les fit paraître d’argent, et le roi entra à l’hôtel de ville. - ---Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc en entrant sous le -portique de la salle basse; veillez, messire bailli, à ce que tout soit -prêt dans notre appartement commun. - -Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil paisible auprès de -Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon, regardait attentivement les -dernières lumières de la ville, qui s’éteignaient les unes après les -autres; bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit avec -calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait gracieusement hors de sa -couche sa belle chevelure blonde. - -La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec volupté le vent -frais de la nuit, car il est de si beaux moments dans la vie d’un -homme, où la nature émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on -se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices. - -Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand salut, le tira de sa -rêverie. - ---Que veux-tu? lui dit-il. - ---Sire, un homme entouré d’un large manteau, ayant une toque de velours -rouge sur la tête, demande audience sur-le-champ; il prétend avoir de -grands secrets à vous communiquer. - ---Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu, qui ôta son -manteau et laissa voir un homme d’une stature élevée, le corps maigre, -le front ridé, et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould. -Quelles nouvelles de Flandre? - ---Vous savez _la grande_ d’abord? - ---Oui, et qu’a dit le peuple? - ---Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un bâillon et il ne dit -plus rien. - ---Qu’a-t-il été, ce bâillon? - ---Une distribution de blé aux pauvres. - ---Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant? - -Et il montrait Richard. - ---Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer qu’il est malade, qu’il -tombe en langueur, et puis, une nuit, on fait venir dans sa chambre un -prêtre et un bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite, le -jeune prince est mort; le lendemain on fait dire douze messes pour le -repos de son âme, et tout est fini. Vous comprenez, sire? - ---Oui, je te fais mon premier ministre et je te donne la Normandie -que je vais avoir... Ah! ah! je l’aurai, dit-il comme machinalement -et en lui-même, je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je -serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas la Bourgogne, -la Champagne, la Bretagne?... Encore une fois, Arnould, je te fais mon -premier ministre. - -Et il le congédia en l’embrassant. - ---En ce moment le vent devint plus fort, et son souffle dans l’air -souleva quelques fleurs que le soleil avait fanées et qui vinrent -voltiger devant la fenêtre du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en -riant amèrement, et un remords lui tortura l’âme. - -Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander son pupille au roi. - ---Pourquoi? répondit celui-ci. - ---Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la Normandie -lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé bien des larges gouttes -de sang dans des champs de bataille, le duc m’aimait comme son fils, et -lorsqu’il partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement -assassiné... - ---Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette affaire? dit le roi -en rougissant, nous la connaissons, continuez. - ---Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la Flandre, il se -méfiait de quelque chose et il craignait Arnould, ce seigneur assassin. - ---Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le nom d’un de nos -vassaux c’est m’insulter moi-même. Vous croyez donc, parce que vous -êtes tuteur de cet enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que -le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner Rouen sans -que personne, excepté vous, ait le droit de vie ou de mort? Vous vous -trompez, car si je faisais dresser une potence et mettre un grand -seigneur au haut, que diriez-vous alors? - ---Pardon, sire. - ---Continuez. - ---Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux, en mettant le pied -dans l’étrier: «Veillez sur mon fils, ne le quittez pas d’un instant, -d’une minute, et si je ne reviens pas dans quinze jours, un mois, -brûlez huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le repos de votre -ami; vous entendez? prenez garde à mon fils! Adieu, et, si c’est pour -toujours, encore adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me -serrant la main en me disant ces mots d’adieu, et des larmes restèrent -longtemps sur sa barbe blanche; il embrassa son fils, et nous vîmes -bientôt son cheval disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous -l’attendîmes quinze jours, un mois, personne! Alors toute la ville prit -le deuil, et l’on fit plus, car on versa des larmes! - ---Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant, vos paroles m’ont -touché. Eh bien, craignez-vous quelque chose pour cet enfant? Eh, -mon Dieu, nous avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi -voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond, un roi sait garder -quelque chose de précieux, et la preuve c’est que lorsqu’on lui prend -sa couronne on lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y -tient. - -Osmond sortit sans rien dire. - ---Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le roi, le lendemain -matin, Richard est malade? - ---Mais oui. - ---Qu’a-t-il? - ---Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux garder le duc auprès -de moi, je l’aurai. Il est temps de cesser cet inutile carnaval; dans -une heure huit mille hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé -Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie. Quant à vous, -messire Osmond, qui voulez faire la leçon à l’homme roi comme au duc -enfant, vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de lune, -les vautours auront un cadavre de plus aux chasses du gibet... Allez -maintenant, le masque est jeté, montrez-le au peuple. - -Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui descend en courant -le grand escalier. Il s’enfonça dans les rues tortueuses de la -basse vieille tour. Sur la place Saint-Marc il rencontra Jehan de -Montivilliers. - ---Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles à -t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous une chose? - ---Laquelle? dirent-ils avec empressement. - ---Nous sommes dans une ville assiégée. - ---Gare! cria un homme monté sur un cheval et qui traversait la place à -bride abattue. - -C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi. - ---Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux lorsqu’il le vit passer. - ---Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi encore; ce même homme -que vous avez accueilli avec des bravos est un assassin, et le vengeur -de Guillaume est son meurtrier! - ---Mais, voyons, comment le savez-vous? - ---Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à l’heure, lorsque j’ai -été lui redemander mon cher enfant, il m’a dit... oh! non, vous ne le -croirez pas!... il m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que -tout ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade, et qu’il -se moquait du peuple comme d’un enfant qu’on trompe; il a ajouté que -dans une heure huit mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes -seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous nous faire -assassiner comme Guillaume Longue-Épée! non, non, le peuple ne se -laissera pas tromper de la sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan -de Montivilliers, va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux, va -au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la grève, tu y trouveras le -peuple; va, dis-lui qu’on lui a pris son duc, son enfant bien-aimé, -excite-le, mets-lui les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt, -vole à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y chante un -_Te Deum_ pour le roi; va, dis-lui que Louis IV l’a trompé, dirige sur -l’hôtel de ville nos amis. Hardi! allez! - -Deux heures après la multitude assiégeait le palais du roi avec des -cris, des huées, des menaces, et les yeux tout rouges de colère; elle -avait déjà massacré les sentinelles qui veillaient à la porte, et elle -promettait avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait. - -C’était pourtant le même peuple qui était venu avec des fleurs et -des cris d’amour! Maintenant il trépignait d’impatience et de rage, -comme un homme en délire, il demandait à grands cris: le roi! le -roi! et mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches, des -hallebardes, des poignards, des lances et des poings fermés. - -Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur son lit; il -attendait Arnould avec impatience, et les hurlements effrénés du -peuple, qui allaient toujours croissant, étaient pour lui l’heure qui -précède le moment où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud. Un -instant il eut le courage de s’approcher du balcon et de regarder par -la fenêtre, mais lorsqu’il vit toute cette mer de têtes qui s’agitait -dans les rues tortueuses et qui montait vers le palais comme la -tempête, il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient sous -lui, ses dents claquaient, et ses mains humides d’une sueur moite et -maladive touchaient instinctivement un crucifix de bois qu’il avait sur -la poitrine. - -Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor, son cœur bat -avec violence. Arnould entra, il était pâle et défiguré, il avait du -sang sur le visage. - ---Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes? - ---Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je lui demande des -troupes, je dis qu’il y va pour vous de la vie ou de la mort, il -refuse; je le supplie, j’embrasse ses genoux, ses mains, je le prie -comme on prie Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec mépris -et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton maître! si j’avais -des assassins, je lui en enverrais; mais il en a un, c’est toi! Tu as -bien assassiné Guillaume, assassine le peuple, assassine-le donc, ce -seigneur-là!... Moi! des troupes au roi de France! je ne dois donner -du secours qu’au duc de Normandie. Que le roi rende son prisonnier et -qu’il laisse cette province!» «Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant -un coup de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces mots à -celui qui t’envoie!» - -En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il était dans les -escaliers, ses pas retentissaient sous les voûtes. - ---Le roi! le roi! criait-il. - -La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant dans ses bras le -duc de Normandie. - -Les piques et les armes tombèrent des mains. - ---Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le peuple. - -Et cette immense acclamation se répandait dans toutes les rues, et -trouvait un écho dans tous les cœurs. - - - - -LA DERNIERE HEURE[9]. - -(CONTE PHILOSOPHIQUE.) - - [9] Janvier 1837. - - Le moyne dit: «Que pensez-vous en vostre entendement estre par - cet enigme designé et signifié?» - - RABELAIS, _Gargantua_. - - -J’ai regardé à ma montre et j’ai calculé combien de temps il me -restait à vivre; j’ai vu que j’avais encore une heure à peine. Il me -reste assez de papier sur ma table pour retracer à la hâte tous les -souvenirs de ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet -enchaînement stupide et logique de jours et de nuits, de larmes et de -rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence d’un homme. - -Ma chambre est basse et étroite, mes fenêtres sont bien fermées, j’ai -eu soin de boucher la serrure avec de la mie de pain, mon charbon -commence à s’enflammer, la mort va donc venir; je puis l’attendre -calme et tranquille, voyant à chaque minute la vie qui s’éloigne et -l’éternité qui s’avance. - - -I - -On a coutume d’appeler heureux un homme qui a vingt-cinq mille livres -de rente, qui est beau, grand, bien fait, vit au milieu de sa famille, -va tous les soirs au spectacle, rit, boit, dort, mange, et digère bien. -L’adage est vieux, mais il n’en est pas moins faux. - -Pour moi, j’ai eu plus de vingt-cinq mille livres de rente, ma famille -était bonne pour moi; j’ai vu presque tous les théâtres de l’Europe, -j’ai bu, j’ai dormi, je n’ai jamais eu une seule indigestion depuis le -jour de ma naissance, je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni bossu,... et -je suis si heureux qu’aujourd’hui, à 19 ans, je me suicide! - - -II - -Un jour, je m’en souviens, j’avais dix ans à cette époque, ma mère -m’embrassa en pleurant et me dit d’aller jouer sous les marronniers qui -bordaient la pelouse du château... (Oh! comme ils doivent avoir grandi -depuis!). Je m’y rendis, mais comme ma Lélia ne vint pas m’y trouver, -j’eus peur qu’elle ne fût malade, je revins à la maison. Tout était -désert, un grand drap noir était étendu sur la grille d’entrée; je -montai à la chambre de ma sœur, je me souvins alors qu’il y avait plus -de huit jours qu’elle n’était venue jouer avec moi. - -Je montai donc à sa chambre. Il y avait deux femmes qui venaient -d’ordinaire demander l’aumône à la porte du château, elles tenaient -quelque chose de lourd dans leurs bras, qu’elles entouraient d’un drap -blanc... C’était elle! - -On m’a souvent demandé depuis pourquoi j’étais triste. - - -III - -C’était elle! ma sœur! morte! sans souffle! - -La nuit arriva bientôt, oh! qu’elle fut longue et amère! - -Les deux femmes, vêtues de noir, remirent le corps dans le lit de -ma sœur, elles jetèrent dessus des fleurs et de l’eau bénite, puis, -lorsque le soleil eut fini de jeter dans l’appartement sa lueur -rougeâtre et terne comme le regard d’un cadavre, quand le jour eut -disparu de dessus les vitres, elles allumèrent deux petites bougies qui -étaient sur la table de nuit, s’agenouillèrent et me dirent de prier -comme elles. - -Je priai, oh! bien fort, le plus qu’il m’était possible! mais rien... -Lélia ne remuait pas! - -Je fus longtemps ainsi agenouillé, la tête sur les draps du lit froids -et humides, je pleurais, mais bas et sans angoisses; il me semblait -qu’en pensant, en pleurant, en me déchirant l’âme avec des prières et -des vœux, j’obtiendrais un souffle, un regard, un geste de ce corps -aux formes indécises et dont on ne distinguait rien si ce n’est, à une -place, une forme ronde qui devait être la tête, et plus bas une autre -qui semblait être les pieds. Je croyais, moi, pauvre naïf enfant, je -croyais que la prière pouvait rendre la vie à un cadavre, tant j’avais -de foi et de candeur! - -Oh! on ne sait ce qu’a d’amer et de sombre une nuit ainsi passée à -prier sur un cadavre, à pleurer, à vouloir faire renaître le néant! -On ne sait tout ce qu’il y a de hideux et d’horrible dans une nuit de -larmes et de sanglots, à la lueur de deux cierges mortuaires, entouré -de deux femmes aux chants monotones, aux larmes vénales, aux grotesques -psalmodies! On ne sait enfin tout ce que cette scène de désespoir et de -deuil vous remplit le cœur: enfant, de tristesse et d’amertume; jeune -homme, de scepticisme; vieillard, de désespoir! - -Le jour arriva. - -Mais quand le jour commença à paraître, lorsque les deux cierges -mortuaires commençaient à mourir aussi, alors ces deux femmes partirent -et me laissèrent seul. Je courus après elles, et me traînant à leurs -pieds, m’attachant à leurs vêtements: - ---Ma sœur! leur dis-je, eh bien, ma sœur! oui, Lélia! où est-elle? - -Elles me regardèrent étonnées. - ---Ma sœur! vous m’avez dit de prier, j’ai prié pour qu’elle revienne, -vous m’avez trompé! - ---Mais c’était pour son âme! - -Son âme? Qu’est-ce que cela signifiait? On m’avait souvent parlé de -Dieu, jamais de l’âme. - -Dieu, je comprenais cela au moins, car si l’on m’eût demandé ce qu’il -était, eh bien, j’aurais pris la linotte de Lélia, et, lui brisant la -tête entre mes mains, j’aurais dit: «Et moi aussi, je suis Dieu!» Mais -l’âme? l’âme? qu’est-ce cela? - -J’eus la hardiesse de le leur demander, mais elles s’en allèrent sans -me répondre. - -Son âme! eh bien, elles m’ont trompé, ces femmes. Pour moi, ce que je -voulais, c’était Lélia, Lélia qui jouait avec moi sur le gazon, dans -les bois, qui se couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et -puis qui les jetait au vent; c’était Lélia, ma belle petite sœur aux -grands yeux bleus, Lélia qui m’embrassait le soir après sa poupée, -après son mouton chéri, après sa linotte. Pauvre sœur! c’était toi -que je demandais à grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et -inhumains me répondaient: «Non, tu ne la reverras pas, tu as prié non -pour elle, mais tu as prié pour son âme! quelque chose d’inconnu, de -vague comme un mot d’une langue étrangère; tu as prié pour un souffle, -pour un mot, pour le néant, pour son âme enfin!» - -Son âme, son âme, je la méprise, son âme, je la regrette, je n’y pense -plus. Qu’est-ce que ça me fait à moi, son âme? savez-vous ce que c’est -que son âme? Mais c’est son corps que je veux! c’est son regard, sa -vie, c’est elle enfin! et vous ne m’avez rien rendu de tout cela. - -Ces femmes m’ont trompé, eh bien, je les ai maudites. - -Cette malédiction est retombée sur moi, philosophe imbécile qui ne -sais pas comprendre un mot sans l’épeler, croire à une âme sans la -sentir, et craindre un Dieu dont, semblable au Prométhée d’Eschyle, je -brave les coups et que je méprise trop pour blasphémer. - - -IV - -Souvent, en regardant le soleil, je me suis dit: «Pourquoi viens-tu -chaque jour éclairer tant de souffrances, découvrir tant de douleurs, -présider à tant de sottes misères?» - -Souvent, en me regardant moi-même, je me suis dit: «Pourquoi -existes-tu? pourquoi, puisque tu pleures, ne taris-tu pas tes larmes -d’un seul coup qui serait sûr et infaillible, et dont Dieu lui-même ne -pourrait empêcher la fatale conséquence?» - -Souvent, en regardant tous ces hommes qui marchent, qui courent les uns -après un nom, d’autres après un trône, d’autres après un type idéal de -vertu, toutes choses plus ou moins creuses et vides de sens, en voyant -ce tourbillon, cette fournaise ardente, cet immonde chaos de joie, de -vices, de faits, de sentiments, de matière et de passions: «Où tend -tout cela? sur qui va tomber toute cette fétide poussière? et puisqu’un -vent l’emporte toujours, dans le sein de quel néant va-t-il l’enfermer?» - -Plus souvent encore je me suis dit en regardant les bois, la nature -si vantée, ce beau soleil qui se couche chaque soir, se lève chaque -matin, qui brille aussi bien un jour de larmes qu’un jour de bonheur, -en regardant les arbres, la mer, le ciel toujours étincelant de ses -étoiles, que de fois je me suis dit alors, dans mon amer désespoir: -«Pourquoi tout cela existe-t-il?» - - -V - -Une pensée m’est venue, et c’est le seul remords qui soit venu me -troubler, car jamais je n’ai eu de remords, croyant que les hommes -n’étaient ni bons, ni mauvais, ni coupables, ni innocents, sachant -que j’agissais non par ma volonté, mais par instinct, par puissance -d’organisation, par une fatalité plus forte que moi--je ne m’affligerai -jamais des sottises que mon ennemi aurait pu faire,--je trouve donc -que j’aurais dû vivre comme je meurs, gai et tranquille; qu’au lieu de -pleurer et de maudire Dieu, j’aurais dû en rire et le braver; j’aurais -dû éteindre mes pleurs sous un rire, oublier la réalité, et puisque je -n’avais pu trouver l’amour, prendre la volupté! - - -VI - -J’ai éprouvé de bonne heure un profond dégoût des hommes, dès que j’ai -été mis en contact avec eux. - -Dès douze ans on me plaça dans un collège: là, j’y vis le raccourci du -monde, ses vices en miniature, ses germes de ridicules, ses petites -passions, ses petites coteries, sa petite cruauté; j’y vis le triomphe -de la force, mystérieux emblème de la puissance de Dieu; je vis des -défauts qui devaient plus tard être des vices, des vices qui seraient -des crimes, et des enfants qui seraient des hommes. - - -VII - - (_Inachevé._) - - - - -LA MAIN DE FER[10]. - -(CONTE PHILOSOPHIQUE.) - - [10] Février 1837. - - Maintenant j’éprouve que les hommes sont esclaves du destin et - obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance. - - (Chant de mort de Raghenard Lodbrog.) - - -I - -C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs d’Orient, -Saragosse, l’antique cité des califes, jadis si forte et si pleine -de vie, et qui maintenant reste plongée dans ses rêves du passé et -dort d’ennui et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il -le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs chevaux sur -les dalles de tes quais? où les fraîches odalisques erraient la nuit -dans tes jardins? et où l’encens de la mosquée du prophète se mêlait -aux parfums des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout est morne -et désert; à peine si, lorsque la lourde cloche d’airain vibre sous -les aiguilles gothiques, à peine, dis-je, si quelque fidèle vient -s’agenouiller sur la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est -vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des enfants et des -vieillards, mais des hommes? oh! jamais. - -Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge qui vient se -nourrir de la foi, et plus souvent encore quelque âme blasée et -flétrie qui vient se rajeunir dans l’amour céleste, se vivifier dans -les croyances, se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu -comme un amour de jeunesse et la foi comme une passion, celui-là s’y -livre tout entier, il s’agenouille avec délices, il prie avec ardeur, -il croit par instinct; la messe des morts n’est plus pour lui une -grotesque psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal, l’église -est quelque chose de saint, l’espérance est pour lui palpable et -positive, il est heureux, car il croit. Que faut-il de plus pour le -bonheur? une croyance, il y a tant de gens qui n’en ont pas! - - -II - -Tel était Manoello. Il était beau, riche, grand seigneur et religieux; -la chose est bizarre, mais c’est possible. Il était triste, mais sans -avoir rien de sombre ni de fantasque; sa mélancolie avait quelque chose -d’évangélique et de doux, sans ce chagrin âpre et brutal qu’impriment -chez les poètes le désespoir et le malheur. Il y avait de la noblesse -dans ses paroles, de la fierté dans ses gestes et de la poésie dans -son regard, car il était né poète sans le savoir; enfant, il aimait à -cueillir des roses, à écouter la mer qui se brise sur les rochers, et -couché sur la plage, il s’endormait avec bonheur au bruit des vagues -qui le berçaient mollement comme un chant de nourrice. - -Plus tard il aima une belle enfant de 15 ans, mais cet amour passa -bientôt comme celui de la mer, des coquilles et des roses. - -Un jour, il avait 19 ans alors, il entra dans une église, il prêta -l’oreille. C’étaient des sons graves et sonores qui s’élevaient dans -la nef, sublimes et majestueux; c’était l’orgue, et puis des cris purs -et plaintifs, et, au loin, la voix gracieuse et frêle d’un enfant, qui -se mariait avec l’encens, comme deux parfums! Le soleil, pénétrant à -travers les vitraux dorés, jetait sur tout cela un jour mystique et -azuré qui lui remplit l’âme d’une douce rêverie de foi et d’amour. -Cette rêverie fut sa jeunesse, il prit dès lors Dieu comme une autre -passion; elle passa comme les autres! - -De ce jour on vit Manoello dans la cathédrale; il y venait le matin, -n’en sortait que le soir et passait ses jours dans la méditation et la -prière. On savait peu de choses sur sa personne et sur son genre de -vie: il vivait retiré avec ses parents, il était riche, et voilà tout. -Il paraissait sans désirs, sans passions de jeunesse, sans amours de -femmes; son indifférence pour elles les excitait davantage à lui faire -des avances, et jamais pour aucune d’elles un regard aimable, une -douce parole. Plus d’une pourtant vint souvent, au sortir de la messe, -lui offrir l’eau bénite, avec un sourire apprêté et qui renfermait -toute une pensée de jalousie et de désirs, et jamais pour ces pauvres -jeunes filles un tendre soupir, un pressement de main langoureux! son -regard de plomb leur faisait baisser les yeux, et son front pâle les -intimidait comme celui d’un vieillard. - -Aussi on le haïssait, en revanche, on déchirait sa réputation dans les -salons et dans les cercles de la haute société, sa tristesse passait -pour des remords et son indifférence pour un dédain vaniteux; le peuple -le haïssait aussi, son laconisme et ses hauteurs semblaient l’insulter. -S’il faisait l’aumône à un pauvre, il accompagnait cela d’un regard si -froid et si paisible que le mendiant voyait sans peine que la pièce -d’or sortait de la bourse mais non du cœur, de l’habitude mais non de -l’âme. - -Jamais la jeunesse de Saragosse ne l’avait vu s’enivrer avec elle, dans -une splendide orgie; jamais on ne l’avait vu faire blanchir d’écume sa -cavale andalouse aux courses du Prado, ni applaudir au théâtre à une -danse de volupté. Il aimait, à la vérité, sa famille, son Dieu, sa -patrie; eh! qu’est-ce que tout cela fait au peuple, en vérité, lui qui -maintenant n’a plus ni Dieu, ni famille, ni patrie? - - (_Inachevé._) - - - - -ROME ET LES CÉSARS[11]. - - [11] Août 1839. - - -Vu à travers le prisme que jette toujours une société évanouie, -l’Empire romain nous apparaît encore comme le plus monstrueux phénomène -de la puissance des hommes. Après avoir, dans l’antiquité, conquis -matériellement le monde, après l’avoir dominé par ses croyances au -moyen âge, nous le retrouvons encore enseveli sous sa vieille poussière -et murmurant son éternelle douleur. Il n’a plus à craindre pourtant -la torche d’Alaric, ou le coup de pied du cheval barbare d’Attila; on -ne peut plus lui arracher ses provinces dispersées, et il n’a plus -d’empereur qui réunisse dans sa main les nations assemblées sous le -joug, car le moyen âge l’a battu en brèche, il lui a arraché sa gloire -pierre à pierre, lui a substitué la sienne, a chassé Jupiter de Rome et -y a fait entrer Jésus-Christ, les martyrs du christianisme ont remplacé -ses héros. - -Sacerdotale et liturgique sous les Étrusques, matérialiste et guerrière -sous les Romains, spiritualiste et artistique sous les papes, que -va-t-elle maintenant devenir? et depuis le XVIe siècle qu’a-t-elle -fait? Après avoir été la ruine des choses passées, sera-t-elle aussi -éternellement la ruine de toute croyance, de toute foi, de tout amour? -restera-t-elle gisante au milieu des deux océans, entre l’Orient et -l’Occident, reniée de sa mère, oubliée de sa fille? - -Hélas! malgré sa sainteté, ses martyrs, ses papes, toute sa gloire -chrétienne et toutes les splendeurs de son pompeux catholicisme elle -demeurera toujours romaine et impériale avant tout; ce sera la terre -du matérialisme ou plutôt du sensualisme artistique, car le sol ici -est plus poète que tous les poètes du monde, et sa poussière porte les -pas de l’histoire tout entière. Mais à travers la grande voix du moyen -âge, qui retentit encore sur les marches du Vatican, j’entends toujours -le dernier murmure de l’orgie impériale, les temples me font penser au -paganisme, et le Tibre, qui murmure son onde dans ses joncs flétris, ne -roule-t-il pas encore la cendre toute chaude de l’Empire? - -La nuit, quand la lune éclaire ces débris d’un autre monde, que -le renard des marais pontins pousse son cri rauque dans les rues -silencieuses, que la grenouille coasse dans les thermes de Titus, ne -doit-il pas s’élever souvent un long soupir du monde païen évanoui? ne -monte-t-il pas quelquefois jusqu’à nous un dernier écho des voluptés -impériales? le cirque est-il vide? les lions ne rugissent-ils plus au -bruit de la clameur du peuple en délire, qui s’en va jusqu’à Ostie? les -coupes d’or ne retentissent-elles plus, entrechoquées par les belles -mains ivres? Néron ne vient-il jamais reprendre les rênes de son char -splendide, qui vole sur le sable d’or et dont les roues broient des -hommes? ses orgies titaniques, aux flambeaux humains, sont-elles bien -finies? et l’amoureuse Naples a-t-elle cessé de soupirer comme une -femme endormie, dans les eaux bleues de son golfe d’Ischia, et sa terre -chaude n’a-t-elle plus au crépuscule des parfums de fleur? - -Oh! non, vous avez beau faire, le monde romain n’est pas mort! il vit -en vous, il vous obsède de ses souvenirs et de sa gloire éternelle; -ses empereurs vous font oublier ses papes, ses artistes ses fidèles; -l’art a plus de pouvoir que la foi, car la foi elle-même ici a quelque -chose d’artiste, de théâtral et de superbe; Michel-Ange efface Mino da -Fiesole, et Raphaël Cimabué. - -C’est que l’époque des Césars est en effet le plus bel acte, le plus -somptueux, le plus sanglant de cette longue tragédie que Rome a jouée -au monde; il y a là deux ou trois hommes qui sont venus pour épuiser -les dernières voluptés, pour vider le vin des coupes, pour chasser la -vertu des cœurs et faire place, après, à des voluptés plus mâles, au -vin du calice et aux vertus chrétiennes. - -L’œuvre de Rome, c’est la conquête du monde. Quand le monde fut -conquis, elle n’eut plus qu’à s’enivrer et à s’endormir; gorgée de -sang chaud, de vin, de voluptés, elle roule sur son or, elle chancelle -et elle tombe épuisée. Vous ne rêverez rien de si terrible et de si -monstrueux que les dernières heures de l’Empire, c’est là le règne du -crime, c’est son apogée, sa gloire; il est monté sur le trône, il s’y -étale à l’aise, en souverain; il se farde encore pour être plus beau, -à aucune époque vous le verrez pareil; Alexandre VI est un nain à côté -de Tibère, et les imaginations de dix grands poètes ne créeraient -pas quelque chose qui vaudrait cinq minutes de la vie de Néron. Nous -remarquerons d’abord le crime grand, politique et froid, dans la -personne de Sylla: il accomplit sa mission fatalement, comme une hache, -puis il abdique la dictature et s’en va au milieu du peuple; c’est -là un orgueil plein de grandeur, ce sont là les crimes d’un homme de -génie. J’aime encore Marius pleurant sur les ruines de Carthage; mais -Pompée, mais Caton, mais Brutus, que leurs têtes républicaines sont -étroites à côté de ce large front de César, rendu chauve avant l’âge -par les débauches de Rome et par ses pensées de géant! Il avilit le -Sénat, tue en Gaule des populations entières, fait entrer des Gaulois -dans le Sénat, et est aimé des peuples vaincus attelés à son char de -triomphe. On conspire contre lui et il pardonne, il voulait rétablir -Corinthe et Carthage, il voulait conquérir l’Asie... mais il mourut... -comme un homme, et l’Empire après lui agonisa dans un festin de cinq -siècles. - -Auguste l’imite dans ses crimes et dans sa clémence, et il demandait -tout fier en mourant: «Ai-je bien joué mon rôle?» En effet, il -n’y a plus de foi, les augures ne peuvent se regarder sans rire; -l’empereur se fait appeler Dieu par ses poètes, qui n’ont, eux, pour -toute religion que l’intime conviction de leur talent et du néant de -la vie. Nous n’en sommes qu’au sentiment de Virgile et à la grâce -ciselée d’Horace, ils sentent bien que la volupté ne va pas plus loin, -et ils s’arrêtent à un point difficile à préciser, qui n’est ni le -spiritualisme ni le matérialisme, ni le dogme ni la dialectique, mais -qui est le point artistique humain par excellence; ils s’arrêtent aux -pensées morales, au sentiment de l’homme, à la satisfaction des sens, -aux douces choses, au simple courant de la vie qui coule entre le -rire et les pleurs pour arriver à la tombe, un soir d’été, après que -la treille n’a plus de fruits, le cœur plus d’amour. Bientôt va venir -le sensualisme excité, la débauche savante de Pétrone, l’inspiration -fiévreuse d’Apulée, les soupirs amoureux de Tibulle, tandis que, de -l’autre côté, Tacite écrit avec un style de bronze et que Juvénal fait -retentir son hexamètre ronflant de colère. Attendez. - -L’Orient et l’Occident ont lutté ensemble avec Auguste et Antoine, et -l’Orient a été vaincu, Antoine s’est enfui sur sa galère pour rejoindre -Cléopâtre, le vent a soufflé dans ses voiles de pourpre, les rames -d’argent ont battu l’onde, la reine d’Égypte est retournée dans son -palais; une dernière fois elle veut essayer sur Octave les charmes de -sa beauté orientale et la coquetterie de son désespoir, mais c’est en -vain; un matin on la trouve morte dans ses vêtements royaux, car elle -avait craint d’être l’esclave d’Octave et de servir à son triomphe. -Son empire est mort avec elle, Octave n’a que le cadavre de l’un et de -l’autre. - -Avec Tibère commence l’ère nouvelle voluptueuse; le premier, il est -atteint du malaise intime qui torture les entrailles de la société à -ses vieux jours; il se retire à Caprée, malade, fatigué de la vie et -craignant la mort; il convoite le bonheur, il aspire aux voluptés, mais -le bonheur fuit devant lui et la volupté glisse dans ses mains. - -Le pouvoir est alors si élevé que le vertige monte à la tête de ceux -qui s’en emparent, et ils sont pris d’une manie insensée; le monde -étant à un seul homme, comme un esclave, il pouvait le torturer pour -son plaisir, et il fut torturé en effet jusqu’à la dernière fibre. - -Après qu’il avait arraché au monde romain sa gloire passée pour se -l’attribuer, ses dieux pour se mettre à leur place, ses richesses pour -les manger, ses sénateurs pour en faire des laquais, ses prêtres pour -en faire des bouffons, et la capitale de l’empire pour l’honorer du -spectacle de ses débauches, étonné alors que cela fût si superbe, et -surpris lui-même, l’empereur eût pu s’écrier, dans l’étonnement d’un -sensualisme atroce et regardant la patrie esclave à ses pieds: «Je ne -savais pas que ma mère fût si belle!» - -Ils s’appelaient Caligula, Néron, Domitien; des millions se mangent -à leur table, on égorge des hommes pendant qu’ils s’enivrent, et la -vapeur du sang se mêle à celle des mets. Le crime est une volupté comme -les autres, on entendait les cris des victimes égorgées dans le cirque -pendant que la fanfare résonnait, que les esclaves chantaient. Néron -disait aux bourreaux: «Faites en sorte qu’ils se sentent mourir», et, -penché en avant sur les poitrines ouvertes des victimes, il regardait -le sang battre dans les cœurs, et il trouvait, dans ces derniers -gémissements d’un être qui quitte la vie, des délices inconnues, des -voluptés suprêmes, comme lorsqu’une femme, éperdue sous l’œil de -l’empereur, tombait dans ses bras et se mourait sous ses baisers. - -Oh! les cœurs atroces! oh! les âmes sublimes dans le crime! Chaque -jour ils redoublent, chaque jour ils inventent, leur esprit est un -enfer qui fournit des tortures au monde, ils insultent à la nature -dans leurs débauches; bêtes fauves, ils se déguisent en bêtes fauves, -ils assassinent leurs mères, ils épousent leurs valets, ils se font -applaudir au théâtre. - -La société se modèle sur l’empereur, les patriciens s’efforcent de -l’imiter; l’âme des hommes, en effet, n’est qu’une prostituée qui -se donne à tous les vices, à tous les crimes. Quelque chose de cela -palpite encore dans les pages de Suétone, dans les vers de Juvénal. -Vous rappelez-vous la longue Maura, qui épuisa tant d’hommes en un -jour? Hamiltus qui corrompt les enfants? et la noblesse entière, et -la famille de l’empereur, et l’empereur lui-même, et sa femme, et ses -sœurs, et son affranchi? L’histoire alors est une orgie sanglante, -dans laquelle il nous faut entrer, sa vue même enivre et fait venir la -nausée au cœur. - -Cela dure longtemps, trop longtemps pour le monde, quoique les -empereurs s’usent vite sur ce trône de feu et que leur âme se fatigue -vite à contenir tant de choses monstrueuses. - -Comme la mort les emporte tous! Après Néron, Galba; après lui, Othon -qui a au moins le cœur de mourir, «et alors le secret de l’Empire est -divulgué», dit Tacite; et après Othon, Vitellius dont le règne ne fut -qu’un long repas qui commença avec des applaudissements et qui finit -avec du sang; puis Vespasien et Titus. Mais Commode ranime la fête; -Pertinax et Didius Julianus, Sévère, Caracalla, Macrin, et nous voici à -Héliogabale, le dernier de cette famille. L’Orient avait débordé dans -Rome, _in Tiberim defluxit orantes_; depuis longtemps les bouffons -d’Antoine avaient chassé les bouffons italiens; les prêtres de Cybèle -arrivent, toutes les religions s’accumulent dans la Ville éternelle, -avec tous les vices inventés; la philosophie se débat mieux, la -rhétorique pérore dans ses écoles, la société agonise au milieu de -tous ces bruits. Elle voudrait bien se cacher la ruine qu’elle a dans -le cœur, et farder ses rides avec le parfum de quelque croyance, c’est -en vain, elle ne sait laquelle adopter. Son empereur veut introduire -le culte des juifs et des chrétiens, il se fait juif lui-même, il est, -comme la nature, tourmenté d’une grande douleur, et, comme le monde -romain, il reste haletant de débauches et d’angoisses sur ses lits de -fleurs, fanées moins vite que son âme. - -Tout craquait donc au cœur du vieux monde: pouvoir civil, croyance -religieuse, et l’âme et le corps; tout tombait délabré, abîmé dans -un immense dégoût. Il faudra, pour ranimer cette chair flétrie, pour -remettre de la force dans les muscles de ce grand corps, le long -ascétisme du moyen âge et les douleurs du monde chrétien. Alors -reparaîtra, au XVIe siècle, cette force, cette sève, ce nouvel empire -invisible substitué à l’autre, et qui s’étale splendidement sur -les toiles de Raphaël et se courbe sur le monde avec la coupole de -Saint-Pierre. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - Les Arts et le Commerce 1 - Smarh 8 - Les Funérailles du Dr Mathurin 121 - Rabelais 144 - Mademoiselle Rachel 157 - Novembre 162 - Chronique normande du Xe siècle 257 - La dernière Heure 265 - La Main de fer 271 - Rome et les Césars 275 - - - - -ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT - - -EN 18 VOLUMES AUGMENTÉES DE VARIANTES; DE NOTES D’APRÈS LES MANUSCRITS, -VERSIONS ET SCÉNARIOS DE L’AUTEUR ET DE REPRODUCTIONS EN FAC-SIMILÉ DE -PAGES D’ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES MANUSCRITS. - - Chaque volume broché =8= fr. - Relié amateur, par Canape, en chagrin vert foncé, _net_ =15= fr. - Relié amateur, par Canape, en maroquin, _net_ =22= fr. - Il est tiré des œuvres complètes 50 ex. numérotés sur - chine, _net_ =40= fr. - - -CORRESPONDANCE - -DEUXIÈME SÉRIE - -(1850-1854) - -AUGMENTÉE DE LETTRES ET FRAGMENTS INÉDITS - -On sait avec quelle pudeur intransigeante Gustave Flaubert a tenu à -s’exiler lui-même de ses livres. Sa religion de l’art désintéressé, -de l’Art pour l’Art, son dogme de l’impersonnalité littéraire lui -imposaient le devoir de taire son existence. Se confesser au public lui -apparaissait à la fois comme une erreur, une trahison et une lâcheté. -Et, sans la _Correspondance_, nous ne connaîtrions pour ainsi dire rien -de lui. - -C’est, en effet, dans ses lettres que le véritable Flaubert nous -apparaît avec ses enthousiasmes et ses découragements, ses touchantes -délicatesses et ses superbes violences, son exquise sensibilité et sa -terrible clairvoyance. Par elles nous sont révélées toute l’intime -noblesse, toute la naïve bonhomie de ce pur martyr des lettres. -Elles nous font assister enfin à la genèse douloureuse de tant de -chefs-d’œuvre; elles en sont le commentaire vivant, _indispensable_. -Personne n’a le droit de les ignorer sous peine de moins comprendre, -partant de moins admirer _Bovary_, _Salammbô_, _l’Éducation_, _la -Tentation_, _Bouvard_. - -Et leur réunion même est un immortel monument. Écrites hors des -habituelles contraintes, avec tout l’abandon du génie qui se donne, -leur magnifique spontanéité a fait justement dire à bien des maîtres -qu’en elles la prose du XIXe siècle avait trouvé son expression -souveraine, sa perfection française. - -VOLUMES EN VENTE: - -_Madame Bovary_, 1 vol.--_Correspondance_, I-II, 2 vol.--_Trois -Contes_, 1 vol. _Par les Champs et par les Grèves_, 1 vol.--_Œuvres de -Jeunesse inédites_, I, 1 vol.--_L’Éducation Sentimentale_, 1 vol. - - - * * * * * - - - Corrections: - - Page 87: «pouras» remplacé par «pourras» (jusqu’au jour où tu - pourras aller seul). - Page 156: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (comme elle - s’abîme dans le scepticisme universel). - Page 184: «d’autrefois» remplacé par «d’autres fois» (d’autres fois - je me trouvais presque idiot). - Page 218: «avais» remplacé par «avait» (On les avait frisés). - Page 227: «par» remplacé par «pas» (mais n’en ai-je pas les vagues - pressentiments). - Page 249: «lontemps» remplacé par «longtemps» (il le regardait - jouer longtemps). - Page 275: «catholicieme» remplacé par «catholicisme» (les - splendeurs de son pompeux catholicisme). - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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