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-The Project Gutenberg eBook of Œuvres de jeunesse inédites, by Gustave
-Flaubert
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Œuvres de jeunesse inédites
- II: 1839-1842. Œuvres diverses.--Novembre.
-
-Author: Gustave Flaubert
-
-Release Date: April 19, 2021 [eBook #65111]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Michael Roe, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***
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- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et
- l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
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-
- APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
-
- DE
-
- GUSTAVE FLAUBERT
-
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-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
- A ÉTÉ TIRÉE
- PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE
- EN VERTU D’UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
- 50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE.
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-
- APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUSTAVE FLAUBERT
-
-
- ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES
-
- II
- 1839-1842
-
- ŒUVRES DIVERSES.--NOVEMBRE.
-
- [Logo]
-
- PARIS
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCX
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-LES ARTS ET LE COMMERCE[1].
-
- [1] Janvier 1839.
-
-
-La futilité des arts et l’utilité du commerce sont devenus mots banals
-dans le monde. Bien des gens n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la
-longueur, une chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et
-font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton que de toutes les
-tragédies possibles; ils diraient bien comme Malebranche en voyant
-_Athalie_: «Qu’est-ce que cela prouve?»
-
-Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps après dîner,
-une récréation qui égaie, un jeu qui délasse, et considèrent les
-spectacles comme la meilleure invention de la police pour pincer les
-masses en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise,
-la denrée, le bois, le cuivre comme les premières choses d’ici-bas, et
-quant à la pensée pure, libre, indépendante, quant au génie créateur et
-grandiose, quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts, chimères!
-fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur, selon eux, à la machine qui
-crie, au rouleau qui tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo,
-au savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela, à celui qui
-l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui achète et qui vend! Mais
-Homère, mais Virgile, mais Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve?
-Corneille, Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec des
-vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on des statues?
-Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que cela prouve? Citez-moi des noms
-qui ont servi au genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos
-poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de faim et demandent
-des statues!
-
-Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins et ses
-appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes cet instinct, qui
-demande à se nourrir non pas de vos denrées, à se réchauffer non pas de
-vos forêts, à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire
-quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a une soif immense
-de l’infini et à qui il faut des rêveries, des vers, des mélodies,
-des extases, qui a besoin de se réchauffer au feu du génie, et de
-s’entourer de mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas
-cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence et de
-pensée? il n’y a rien de commun entre vous et moi.
-
-Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande et qui trompe, je
-vous l’accorde, mais pour une âme, je vous la refuse; vous n’en avez
-point.
-
-C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie qui vous fait
-rire malgré vous, comme les farces de la foire, dans un tableau que
-des couleurs broyées et étalées sur des toiles, et dans l’architecture
-quelque chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts.
-
-Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce, l’industrie,
-les ports et les manufactures, les étoffes et les métaux, mais
-laissez-moi pleurer au théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder
-Raphaël, contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi mes
-rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre bon sens m’assomme,
-votre positif me fait horreur.
-
-Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité fort secondaire
-passait autrefois pour de la plus urgente nécessité; les arts
-semblaient si nobles à l’antiquité qu’ils en firent remonter l’origine
-aux Dieux, la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies
-se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public de trente mille
-spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y a de plus grand dans l’homme,
-la poésie, glorifiait ce qu’il y a de plus grand dans la nature, la
-divinité.
-
-C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où les prêtres de la
-pensée étaient rangés au même niveau que les prêtres de Dieu; la poésie
-était une religion et le génie avait ses autels.
-
-Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas son joug à Rome, sa
-maîtresse, par ses orateurs et ses artistes? Caton prévoyait bien cette
-victoire des vaincus sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir,
-et lui-même, sur ses vieux jours, se mit à apprendre la langue de ses
-esclaves.
-
-Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie déjà y était venue,
-avec ses mimes et ses bouffons. Cette ville, maîtresse du monde,
-était condamnée à redevenir successivement le germe de toutes les
-civilisations qu’elle avait combattues et qu’elle devait absorber.
-En effet, le conquérant peut détruire des ports, brûler des flottes,
-démolir les manufactures, détourner les fleuves, boucher les canaux et
-enchaîner les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des chaînes
-pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons, qui se dresse avec la
-pierre, s’exprime et pense avec des mots? Quelle sera la digue pour
-arrêter ce torrent? Où sera la prison pour enfermer ce soleil?
-
-L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les
-peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands,
-les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu
-marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces
-peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce
-soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes
-choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de
-ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités
-vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la
-gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il
-pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de
-l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore?
-
-On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes
-par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs
-richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme
-quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de
-pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu
-communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les
-temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus
-sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de
-bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur
-et de cynisme?
-
-La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple
-de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan
-puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant
-les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde,
-n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la
-noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus
-d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis
-l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée,
-et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris
-un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône.
-L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille
-vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue
-si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes
-les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à
-Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante
-et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus
-grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses
-Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il
-maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses
-trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde?
-
-Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir
-occupe le monde.
-
-Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations
-modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir
-l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une
-source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur
-noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent
-les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports
-d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et
-l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et
-l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et
-le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que
-le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent
-ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on
-arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de
-contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel.
-
-Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on
-les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu
-d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.
-
-Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit
-creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et
-ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se
-disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se
-dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur,
-puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient
-qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que
-le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps;
-sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus
-fait pour la France que Colbert et Louis XIV.
-
-N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans
-cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap
-a plus de valeur qu’un poème?
-
-Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et
-s’usent; Homère est-il vieux?
-
-Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande
-_Tartufe_, _Othello_, _Cinna_?
-
-La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne
-fait pas dix vers de Corneille.
-
-Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17
-millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes
-les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le
-premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses
-tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets
-qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second
-me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la
-corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire
-qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier,
-que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je
-suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je
-l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples!
-
-Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires
-m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses
-fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car
-tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la
-puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner;
-tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes
-les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur
-et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es
-poète!
-
-Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la
-vie, a toujours dirigé le corps.
-
-Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les
-rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la
-chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand,
-jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors
-regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend
-des pièges et médite des larcins.
-
-Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres,
-guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à
-l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les
-civilisations futures.
-
-Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie
-est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue
-intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être
-matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez
-un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de
-diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à
-l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa
-création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est
-là son œuvre.
-
-Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!
-
-
-
-
- Indigesta moles.
- OVIDE.
-
- _Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix
- Montyon._
-
- _Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner,
- car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit._
-
-
-SMARH
-
- VIEUX MYSTÈRE.
-
- La mère en permettra la lecture à sa fille.
-
- L’AUTEUR.
-
-
-SMARH[2].
-
- [2] Avril 1839.
-
-
-L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ.
-
-Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert,
-comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur
-n’était plus, et tout n’était que ténèbres.
-
-L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait
-reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les
-empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le
-silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.
-
-Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil.
-
-On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles
-et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait
-comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se
-mourir.
-
-Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière
-minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble,
-désespéré, l’estomac plein, le cœur vide.
-
-Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal
-qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée
-comme sa pâture.
-
-Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de
-triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses
-victoires.
-
-Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie?
-tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le
-Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds
-ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie.
-
-
-LA VOIX.
-
-Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la
-poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me
-foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée,
-ton pied y entrerait dans les cendres.
-
-Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai
-versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits.
-
-Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une
-croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne
-soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!
-
-Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité
-de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue,
-fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs!
-
-Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu)
-ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les
-malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de
-Dieu.
-
-Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté
-en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru,
-ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits
-cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont
-approchés du bord et je les ai poussés dedans.
-
-Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle
-grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à
-la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse,
-à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur
-à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer
-d’aise, grandeur humaine!
-
-Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé,
-j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans;
-j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a
-pris!
-
-Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!
-
-Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui
-fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son
-dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.
-
-Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je
-t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des
-âmes entières se donnent à moi.
-
-Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique;
-cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu
-d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et
-si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la
-refroidissait.
-
-Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un
-monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante!
-
-
- Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une
- cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle.
-
-UN ERMITE.
-
-Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur;
-l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa
-bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer!
-Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les
-miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous,
-ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces
-femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme
-je les embrasse avec plaisir!
-
-Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et
-capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps,
-quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand
-j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au
-paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon
-cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque
-chose.
-
-Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter
-au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se
-coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les
-étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela
-avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond
-en extases et en rêveries.
-
-Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que
-faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous
-bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore.
-Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et
-prie.)
-
-SATAN, en costume de docteur.
-
-Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées.
-
-SMARH.
-
-L’homme de Dieu se doit à tous.
-
-SATAN.
-
-Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir
-recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur
-nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes
-savants, nous autres, n’est-ce pas?
-
-SMARH.
-
-Quelle est cette science?
-
-SATAN.
-
-Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir
-réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre
-d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est
-noir.
-
- Une femme mariée entre pour parler à Smarh.
-
-YUK.
-
-Que voulez-vous, douce mie?
-
-LA FEMME.
-
-Consulter notre père en religion.
-
-YUK.
-
-Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à
-savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur,
-on ne peut l’approcher.
-
-LA FEMME.
-
-Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce?
-
-YUK.
-
-C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines,
-auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la
-théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous,
-il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes.
-
-LA FEMME.
-
-Que voulez-vous dire là?
-
-YUK.
-
-Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire
-pâmer toute une classe d’écoliers.
-
-LA FEMME.
-
-Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite.
-
-YUK.
-
-Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans
-les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert,
-maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en
-tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne,
-comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de
-préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un
-mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de
-moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une
-pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez
-l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à
-certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme,
-mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de
-vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que
-les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant
-d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout
-en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge
-de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage
-comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à
-leur mère.
-
-LA FEMME.
-
-Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces
-pauvres enfants!
-
-YUK.
-
-Et vous êtes heureuse ainsi?
-
-LA FEMME.
-
-Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus?
-
-SMARH répond au docteur.
-
-A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je
-n’ai point travaillé, lu, compulsé.
-
-SATAN.
-
-Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose;
-mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est
-celle du cœur et de la nature.
-
-SMARH.
-
-Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie.
-
-SATAN.
-
-J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il
-s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une
-bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car
-la vraie science, c’est Dieu.
-
-SMARH.
-
-Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.
-
-SATAN.
-
-Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être
-ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être
-entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous
-consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort
-et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous;
-vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez,
-pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les
-familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!
-
-SMARH, humilié.
-
-Oh! vous me flattez, frère!
-
-SATAN.
-
-Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux
-femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos
-enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez,
-servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un
-pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.
-
-SMARH, étonné.
-
-Qu’ai-je donc?
-
-SATAN.
-
-Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre
-cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les
-deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu
-à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis
-et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de
-jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces
-femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment
-d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon?
-Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient
-pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils
-voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou
-bouché?
-
-SMARH.
-
-Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble
-que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.
-
-SATAN.
-
-Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à
-qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête
-homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu;
-qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et
-que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.
-
-Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous
-dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous
-avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le
-mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en
-rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en
-savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous
-donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que
-vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme
-vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui
-vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton
-âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?
-
-SMARH.
-
-Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.
-
-SATAN.
-
-Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car
-tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses
-douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour
-si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence
-pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience,
-puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
-
-YUK à la femme.
-
-Heureuse avec un pareil homme?
-
-LA FEMME.
-
-Mon Dieu, oui, il le faut bien.
-
-YUK.
-
-Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est
-lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes
-vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais
-autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs
-et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas
-eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient,
-il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!
-
-Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule,
-isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre!
-Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et
-souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez
-aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose!
-et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant,
-vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant
-aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que
-sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si
-j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites
-les plus beaux rêves du monde.
-
-LA FEMME.
-
-Oh! le méchant homme!
-
-YUK.
-
-Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux
-démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis
-longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce
-bientôt?»
-
-LA FEMME.
-
-Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je
-venais consulter même...
-
-YUK.
-
-Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner
-ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit
-pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.
-
-LA FEMME, à part.
-
-Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je
-résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées
-qui m’obsèdent.
-
-YUK.
-
-Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables.
-Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi
-quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux
-bras!
-
-LA FEMME.
-
-Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes
-enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je
-vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
-
-YUK.
-
-Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil
-meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer
-leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que
-la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient,
-elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu
-savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme
-s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un
-tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches,
-comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton
-cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos
-voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on
-souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?
-
-LA FEMME.
-
-Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces
-pensées-là me font rougir, j’en ai honte.
-
-YUK.
-
-Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les
-roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond
-du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?
-
-LA FEMME.
-
-Je ne sais comment résister à cette force.
-
-YUK.
-
-Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous
-trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge
-ronde! et quel dommage!» dites-vous.
-
-LA FEMME.
-
-Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les
-miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres
-laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.
-
-SATAN, à Smarh.
-
-C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.
-
-SMARH.
-
-Quelle science?
-
-SATAN.
-
-La science que je sais.
-
-SMARH.
-
-Laquelle?
-
-SATAN.
-
-La science du monde.
-
-SMARH.
-
-Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?
-
-SATAN.
-
-L’un et l’autre!
-
-SMARH.
-
-Et comment acquiert-on cette science?
-
-SATAN.
-
-Tu le sauras!
-
- Il disparaît.
-
-YUK.
-
-Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un
-jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos
-regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là,
-dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et
-vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes
-et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.
-
-LA FEMME, égarée.
-
-Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu
-et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir
-sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes;
-que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes
-désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah!
-toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme
-je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là
-mon bonheur.
-
-YUK.
-
-Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes
-ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le
-tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche
-sur mes lèvres!»
-
-LA FEMME.
-
-Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous
-me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment
-tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et
-dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!
-
- Elle sort.
-
-YUK, riant.
-
-Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les
-gamins de la ville et à tous les valets de ferme.
-
-
- La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.
-
-SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.
-
-Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de
-qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et
-au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour
-moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
-
-Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de
-voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins
-inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini,
-si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais
-vous voir, ô Dieu que j’adore!
-
-Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.
-
-Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier
-Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus?
-L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
-
-Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs
-livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me
-faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de
-Dieu.
-
-Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens
-que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le
-commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
-
-Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet
-inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu,
-comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y
-entrer.
-
-Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos,
-je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais
-en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à
-continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le
-chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des
-ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
-
-Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette
-molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie
-dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles
-des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées,
-j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma
-tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux
-mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque
-chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans
-vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même
-que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de
-l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que
-cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
-
-Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces
-fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles
-sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait
-les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle
-plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout
-cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
-
-Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini.
-Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai
-dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
-
-Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
-
- Satan paraît.
-
-
-SATAN, SMARH.
-
-SATAN.
-
-Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi faire?
-
-SATAN.
-
-Pour vous, mon maître!
-
-SMARH.
-
-Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?
-
-SATAN.
-
-Ne vouliez-vous pas connaître la science?
-
-SMARH.
-
-Quelle science?
-
-SATAN.
-
-Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.
-
-SMARH.
-
-Comment l’appelle-t-on donc?
-
-SATAN.
-
-C’est la science.
-
-SMARH.
-
-Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?
-
-SATAN.
-
-Dans l’infini.
-
-SMARH.
-
-L’infini, c’est donc elle?
-
-SATAN.
-
-Et celui qui le connaît sait tout.
-
-SMARH.
-
-Mais il n’y a que Dieu.
-
-SATAN.
-
-Dieu? qu’est-ce?
-
-SMARH.
-
-Dieu, c’est Dieu.
-
-SATAN.
-
-Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
-
-SMARH.
-
-Dieu, c’est donc tout?
-
-SATAN.
-
-Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus
-haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton
-intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te
-tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la
-hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.
-
-SMARH.
-
-Et que m’enseigneras-tu donc?
-
-SATAN.
-
-Tout!
-
-SMARH.
-
-Viens donc!
-
-
- Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.
-
-SMARH.
-
-Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais
-tomber.
-
-SATAN.
-
-Tu as donc peur?
-
-SMARH.
-
-Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le
-vertige me prend, soutiens-moi.
-
-SATAN.
-
-Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu
-as peur.
-
-SMARH.
-
-Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je
-l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole
-bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
-
-SATAN.
-
-Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?
-
-SMARH.
-
-Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!
-
-SATAN.
-
-Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour
-tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un,
-dans l’immensité de l’autre.
-
-SMARH.
-
-Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait
-être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans
-noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)
-
-Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour
-aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde
-marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur
-lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?
-
-SMARH.
-
-Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les
-étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui
-les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les
-mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création
-qui s’agite!
-
-Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde
-perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes
-jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de
-feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme
-des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette
-immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de
-toutes parts, je le dévore à mon aise.
-
- Ils montent toujours.
-
-SATAN.
-
-Es-tu content de mes promesses?
-
-SMARH.
-
-Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle
-autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.
-
-SATAN.
-
-Tu te plains donc?
-
-SMARH.
-
-Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.
-
-SATAN.
-
-Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas pour moi?
-
-SATAN.
-
-Pour toi seul, n’est-ce pas?
-
-SMARH.
-
-L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?
-
-SATAN.
-
-Monte encore.
-
-SMARH.
-
-Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?
-
-SATAN.
-
-Jamais! monte toujours!
-
-SMARH.
-
-Grâce!
-
-SATAN.
-
-Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette
-éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.
-
-SMARH.
-
-Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité
-m’étourdit et me tue.
-
-SATAN.
-
-Qui t’a donc troublé ainsi?
-
-SMARH.
-
-Ma tête est faible.
-
-SATAN.
-
-Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais,
-et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au
-coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!
-
-SMARH.
-
-Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette
-immensité me fatigue.
-
-SATAN.
-
-Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu
-verrais!
-
-SMARH.
-
-Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?
-
-SATAN.
-
-Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu
-souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela!
-tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà
-tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide,
-d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car
-le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop
-fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!
-
-C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres,
-pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune
-d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui
-mange et qui dévore toujours.
-
-Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est
-qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul
-cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.
-
-SMARH.
-
-Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui
-qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les
-vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du
-Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes
-sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre
-les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante
-dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages?
-Et où est-il? dans quel coin de l’espace?
-
-SATAN.
-
-Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître?
-quelle est cette démence qui te ronge?
-
-Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans
-l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les
-grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il
-s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut,
-bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa
-robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le
-vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a
-créé, et sa création est le malheur.
-
-SMARH.
-
-Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne
-travaille pas cette éternité?
-
-SATAN.
-
-Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le
-sable.
-
-SMARH.
-
-Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes
-allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.
-
-SATAN.
-
-Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées
-irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse
-et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes;
-lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
-
-SMARH.
-
-Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc
-alors?
-
-SATAN.
-
-Le vide!
-
-SMARH.
-
-Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous
-roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau,
-n’est-ce pas?
-
-SATAN.
-
-Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous
-devions naître.
-
-SMARH.
-
-Et ses bornes étaient encore plus loin?
-
-SATAN.
-
-Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.
-
-SMARH.
-
-Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu
-pour le faire.
-
-SATAN.
-
-Il s’était fait de lui-même.
-
-SMARH.
-
-Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors!
-comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée
-dans cette immense nuit éternelle!
-
-SATAN.
-
-Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle
-tourne toujours.
-
-SMARH.
-
-Ne se lassera-t-elle jamais?
-
-SATAN.
-
-Je l’espère, car l’éternité...
-
-SMARH.
-
-Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler,
-quand même il ne serait que du vide.
-
-SATAN.
-
-Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et
-ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil,
-un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes
-seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...
-
-SMARH.
-
-Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi non?
-
-SMARH.
-
-Eh quoi! l’éternité aurait une borne?
-
-SATAN.
-
-Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour
-cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme
-les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que
-cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi
-comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre
-rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton
-œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir!
-Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour
-anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans,
-le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort,
-quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que
-je vous envie!
-
-SMARH.
-
-Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.
-
-SATAN.
-
-Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il
-n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.
-
-SMARH.
-
-Et nous sommes donc libres.
-
-SATAN.
-
-Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?
-
-SMARH.
-
-Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais
-enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait;
-et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne
-pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais
-maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus
-à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les
-limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur
-autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne
-pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas
-à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir,
-les germes et les débris?
-
-Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme
-leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu
-et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est
-blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me
-semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils
-alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.
-
-SATAN.
-
-Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces
-astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils
-gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour
-moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle
-grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du
-néant dans du néant, un homme dans l’infini!
-
-SMARH.
-
-Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées!
-Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné
-dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où
-allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien
-n’apparaisse?
-
-SATAN.
-
-Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et
-toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand
-que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure
-de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a
-l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour.
-
-SMARH.
-
-Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!
-
-SATAN.
-
-Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder.
-
-SMARH.
-
-Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?
-
-SATAN.
-
-Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout
-ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette
-immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit
-sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes
-plus profonds encore, des gouffres plus terribles.
-
-SMARH.
-
-Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais
-qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur
-d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.
-
-SATAN.
-
-Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne
-pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que
-tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler.
-Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied
-glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé!
-
-SMARH.
-
-Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également
-obscures?
-
-SATAN.
-
-Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.
-
-SMARH.
-
-Je les croyais toutes deux grandes et vraies.
-
-SATAN.
-
-Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?
-
-SMARH.
-
-Oui!
-
-SATAN.
-
-En effet, tu étais un saint.
-
-SMARH.
-
-Qui plaçait tout en Dieu.
-
-SATAN.
-
-Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu
-jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour
-de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie,
-éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de
-faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence;
-la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses
-mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce,
-lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles
-pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge
-était vrai! cette dérision te semblait bonne!
-
-SMARH.
-
-Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne
-sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont
-entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est
-devenu plus obscur.
-
-SATAN.
-
-C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit;
-on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre
-s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la
-saisir, elle le fuit, il court toujours.
-
-SMARH.
-
-Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu.
-
-SATAN.
-
-Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?
-
-SMARH.
-
-Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours
-écarté de mon cœur, tant j’étais pur.
-
-SATAN.
-
-Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu
-ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que
-tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini
-et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout
-cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs.
-
-SMARH.
-
-Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le
-bien?
-
-SATAN.
-
-Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est
-bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la
-création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de
-saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter
-à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler,
-la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper?
-n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce
-qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc
-les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir?
-pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu
-aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre
-s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur
-les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il
-te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir,
-marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs?
-pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire
-souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir?
-
-SMARH.
-
-Oui, le repos est dans la tombe.
-
-SATAN.
-
-Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et
-la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier
-féconde.
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses?
-
-SATAN.
-
-Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que
-tout vive, que tout renaisse et souffre encore.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du
-mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais?
-Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce
-songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et
-d’amertume.
-
-SATAN.
-
-C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le
-vautour que tu as en toi et qui te ronge.
-
-SMARH.
-
-Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!
-
-SATAN.
-
-Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas
-vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité.
-Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque
-enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création
-elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où
-tout est puni de vivre.
-
-SMARH.
-
-Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux
-joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me
-remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus
-déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe.
-J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient
-avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me
-plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel.
-
-SATAN.
-
-Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les
-tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument
-les charognes sous les couvercles de leurs pierres.
-
-SMARH.
-
-Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais
-dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc
-pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et
-cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés,
-c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime
-encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui
-me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?
-
-SATAN.
-
-Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait
-trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre.
-
- Ils montent encore.
-
-SMARH.
-
-Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que
-cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je
-vais m’anéantir aussitôt!
-
-SATAN.
-
-Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait
-succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu
-pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait
-ta gloire!
-
-SMARH.
-
-Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur.
-
-SATAN.
-
-Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand,
-si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si
-petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de
-l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence.
-
-SMARH.
-
-Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais
-rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces
-mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux
-infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour
-de moi, il va m’écraser.
-
-SATAN.
-
-Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as
-voulu!
-
-SMARH.
-
-Qu’ai-je voulu?
-
-SATAN.
-
-La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est
-le mensonge, c’est la vanité.
-
-SMARH.
-
-Mieux vaudrait le néant!
-
-SATAN.
-
-Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore?
-Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si
-tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se
-dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.
-
-SMARH.
-
-Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je
-tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les
-vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce!
-
-SATAN.
-
-Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini.
-
-SMARH.
-
-Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur
-ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma
-vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils
-descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi
-dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.
-
-SATAN.
-
-Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras
-peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer
-de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais
-déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe
-de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans
-les bras du démon, qui te berce et t’endort.
-
-
- La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme; le soleil
- se couche sous les flots.
-
-SMARH.
-
-Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y
-est né.
-
-SATAN.
-
-Pourquoi la maudit-il toujours?
-
-SMARH.
-
-Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle!
-
-SATAN.
-
-Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont
-dévoilés?
-
-SMARH.
-
-Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne
-suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants
-m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il
-faut vivre.
-
-SATAN.
-
-Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que
-tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de
-ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte
-d’eau de l’Océan?
-
-SMARH.
-
-Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du
-soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le
-parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs
-et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette
-bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes;
-regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que
-mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette
-mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que
-j’embrasse de l’œil?
-
-SATAN.
-
-Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à
-l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as
-glissé dessus.
-
-SMARH.
-
-Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme,
-pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises
-blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes
-noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et
-ses fleurs ouvertes.
-
-SATAN.
-
-Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es
-petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se
-redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer
-roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre.
-
-SMARH.
-
-Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.
-
-SATAN.
-
-Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon
-invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort!
-
-SMARH.
-
-Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin.
-
-SATAN.
-
-Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes.
-
-SMARH.
-
-J’évite sa colère.
-
-SATAN.
-
-Fais-en une semblable.
-
-SMARH.
-
-J’échappe à ses coups.
-
-SATAN.
-
-Quand ils ne sont plus.
-
-SMARH.
-
-Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une
-intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au
-premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne?
-N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours
-des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?
-
-SATAN.
-
-Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui
-construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières
-et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits!
-honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des
-guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente
-sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend
-dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui
-souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin,
-pour sa poussière immortelle!
-
-SMARH.
-
-Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance.
-
-SATAN.
-
-C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu
-meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles
-périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui
-renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi;
-puis rien, comme toi.
-
-SMARH.
-
-Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe.
-
-SATAN.
-
-Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies
-avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un
-principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que
-tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront
-une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur
-le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature
-qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as
-cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le
-néant.
-
-SMARH.
-
-Oh! tu mens! je me sens fort.
-
-SATAN.
-
-Vraiment! comment donc?
-
-SMARH.
-
-Sur tout; sur les animaux d’abord.
-
-SATAN.
-
-Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée
-unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant
-où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les
-herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se
-sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des
-quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à
-la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque
-jour elle la dévore.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur
-une échelle de forces et d’intelligences successives?
-
-SATAN.
-
-Oui, et de misères. Continue.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la
-fourmi, et la fourmi au caillou?
-
-SATAN.
-
-Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval
-écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit?
-
-SATAN.
-
-Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout
-ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que
-les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds
-les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la
-fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la
-pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups,
-quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui,
-tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui
-te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair,
-mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant
-pourquoi cela? pourquoi ceci?
-
-SMARH.
-
-C’est vrai, comment donc?
-
-SATAN.
-
-C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la
-mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est
-que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est
-que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et
-qu’il te perd.
-
- Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des
- rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils
- s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs
- ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit
- retentit dans les cavernes.
-
-SMARH.
-
-Cette nature est sombre.
-
-SATAN.
-
-Tout à l’heure tu la trouvais si riante.
-
-SMARH.
-
-Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres
-enveloppent la terre.
-
-SATAN.
-
-Comme des langes qui la couvrent.
-
- L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot
- s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le
- clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la
- vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd.
- Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.
-
-SMARH.
-
-Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!
-
-SATAN.
-
-Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse
-et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela?
-
-SMARH.
-
-Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension?
-
-SATAN.
-
-Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée
-travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais.
-
- Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la
- lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les
- ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que
- par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On
- entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.
-
-SMARH.
-
-Comme la mer mugit! sa colère est terrible.
-
-SATAN.
-
-Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles
-dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui
-les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein
-avec les grains de sable?
-
-SMARH.
-
-Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci
-monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler
-avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours!
-
- Il veut fuir. Satan l’arrête.
-
-SATAN.
-
-Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à
-l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau.
-
- Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan
- le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre
- les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues
- noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble
- lassée.
-
-SMARH.
-
-Grâce! grâce!
-
-SATAN le traîne sur les genoux.
-
-Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de
-cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme
-immortelle? Que te fait la vie?
-
-SMARH.
-
-Pitié! pitié!
-
-SATAN.
-
-Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste.
-
-SMARH.
-
-Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers
-allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels
-horribles cris!
-
- Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des
- flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se
- fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut
- arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle
- glisse dessus.
-
-SMARH.
-
-Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de
-fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié,
-mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est
-éternelle.
-
-SATAN.
-
-Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini?
-
-SMARH.
-
-Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur
-se ploie sous la douleur.
-
-SATAN.
-
-Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au
-dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de
-terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de
-douleurs?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire
-et pour briser l’une et l’autre.
-
-SMARH.
-
-Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée!
-
-SATAN.
-
-Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas
-ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles.
-
-SMARH.
-
-L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.
-
-SATAN.
-
-Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il
-est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit
-de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent
-les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans
-rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne
-couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même
-pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de
-l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.
-
-SMARH.
-
-Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création
-s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la
-terre avait des océans sur elle?
-
-SATAN.
-
-Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur
-laquelle on a bâti des empires.
-
-SMARH.
-
-Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon?
-
-SATAN.
-
-C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle
-broie.
-
-SMARH.
-
-Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces
-entrailles?
-
-SATAN.
-
-Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à
-l’autre, comme de la salive sur de la poussière.
-
-SMARH.
-
-Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé
-dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours.
-
-SATAN.
-
-Un jour cependant il en sortit.
-
-SMARH.
-
-Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que
-la corruption eut gagné tous les cœurs.
-
-SATAN.
-
-Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit,
-ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle
-monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et
-entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva
-le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta
-plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides
-croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues
-surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait
-toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les
-villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des
-bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses
-vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient
-les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et
-les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les
-pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et
-qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes,
-s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se
-fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude.
-
-SMARH.
-
-Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que
-pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur
-que ce déluge! pourquoi tant de malheurs?
-
-SATAN.
-
-Mais le déluge dure encore.
-
-SMARH.
-
-Comment cela?
-
-SATAN.
-
-L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne
-s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes,
-puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les
-palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque
-jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte.
-
-SMARH.
-
-Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci?
-
-SATAN.
-
-Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages.
-
-SMARH.
-
-Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption,
-abîme sans fond?
-
-SATAN.
-
-Ah! où donc? où donc? que sais-je?
-
-SMARH.
-
-Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?
-
-SATAN.
-
-Non, il existe.
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les
-passions qui remuent le cœur et le font vivre?
-
-SATAN.
-
-Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se
-gonfle et s’agite.
-
-SMARH.
-
-Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.
-
-SATAN.
-
-Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.
-
- Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.
-
-YUK.
-
-Quoi, mon maître?
-
-SATAN.
-
-On te demande ce que c’est que la vie.
-
-YUK.
-
-Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne
-Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le
-Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la
-farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul
-taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des
-nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui
-qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.
-
-Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal
-de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te
-fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille
-d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux
-premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres
-mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien
-tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes
-entremets.
-
-Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours
-ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies
-pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous,
-dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons
-au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons
-le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de
-rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des
-passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde
-se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons
-dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés,
-et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et
-le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent
-éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et
-meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et
-s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel
-nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.
-
-Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup
-de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu
-d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que
-faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité?
-Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons
-un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du
-grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
-
-
- Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A
- l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par
- des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or,
- un éclatant soleil.--La femme et l’homme sont entièrement nus,
- leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le
- Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.
-
-LE SAUVAGE.
-
-Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le
-battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du
-soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent
-jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se
-replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein
-mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins
-qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit
-des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur
-ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie,
-je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se
-plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche
-part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend
-sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.
-
-La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille,
-et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le
-sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps
-à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et
-j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend
-fier.
-
-Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs
-juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur
-l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents,
-l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.
-
-HAÏTA.
-
-Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands
-yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large
-poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes
-cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure,
-ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai
-senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma
-chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce
-n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un
-ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque
-étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la
-robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond
-sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non!
-C’était... je ne puis le dire.
-
-Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un
-espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.
-
-Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et
-quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je
-pleurais, et pourtant j’étais heureuse.
-
-
-LE SAUVAGE.
-
-Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une
-nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et
-le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et
-blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche
-empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.
-
-Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes
-genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc;
-je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber
-sur le feuillage.
-
-A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles
-de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au
-ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je
-baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut
-le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les
-branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais
-triste.
-
-Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants
-sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte
-est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits
-nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche.
-Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont
-venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais
-le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le
-gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs
-yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses,
-qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est
-venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces
-des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs
-pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter
-sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier
-tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à
-trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans
-un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant
-mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles
-sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.
-
-Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore
-ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des
-désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs
-inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver
-en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta
-m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!
-
-Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles
-des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense
-plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient
-dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me
-sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais,
-en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me
-regarde, je rougis; pourquoi cela?
-
-D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment
-peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même
-amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour
-même?
-
-Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces
-voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me
-semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur
-est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse.
-Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne,
-des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux
-d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.
-
-Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant,
-de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les
-grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici
-sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque
-chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais
-peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main
-invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté
-par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler
-dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir
-dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de
-mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres
-sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre
-où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour,
-longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient,
-et puis je ne les ai plus revues.
-
-Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles
-d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais
-toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!
-
-Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête
-l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit:
-Viens, viens!
-
-Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte
-de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec
-l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura
-des cris et des flots de sang!
-
-Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui
-passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir
-seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.
-
-Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac,
-à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais
-souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles,
-car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la
-laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc
-manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils
-monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille
-mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par
-l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et
-sera parti dans la mort!
-
-Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir,
-je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le
-vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne
-reviendrai plus.
-
-SATAN.
-
-Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent
-de partir? Pars donc!
-
-Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains
-de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu
-auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes,
-du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une
-frénésie, une ivresse folle!
-
-Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de
-plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront
-et tourneront en toi.
-
-Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh!
-si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour!
-elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.
-
-Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent
-sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples
-civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!
-
-Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et
-tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des
-nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras
-de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des
-nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.
-
-Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents
-qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance,
-l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui
-t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?
-
-La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les
-feuilles roulent sur l’herbe, marche!
-
-Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un
-palais d’or.
-
-LE SAUVAGE.
-
-Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le
-sable.
-
-Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.
-
-Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu
-les torrents!
-
-Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui
-m’attirait et me charmait, adieu! adieu!
-
-LE GÉNIE DU SAUVAGE.
-
-Arrête! Arrête!
-
-Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta
-jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi!
-l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle
-pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon
-plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune
-éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums
-et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi!
-vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus
-rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans
-l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent
-mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des
-bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les
-baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?
-
-Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un
-incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera
-de pourriture et d’orgueil.
-
-D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un
-soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont
-quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour
-venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer
-ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la
-cavale hennissait sur l’herbe.
-
-Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus
-dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les
-fleuves.
-
-Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils
-ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout
-a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert
-s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une
-ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient
-que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans
-une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort
-désespérée.
-
-Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche
-acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit
-et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni
-le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni
-ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé
-d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de
-porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs
-voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse
-une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est
-mensonge.
-
- Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan
- se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la
- civilisation s’étendre sur les prairies.
-
---Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et
-ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.
-
-
-Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on
-n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent;
-ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et
-battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les
-cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les
-dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues,
-longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches
-lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un
-nuage.
-
-Yuk était avec eux.
-
-Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent
-des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans
-l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient
-par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y
-avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la
-ville.
-
-Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et,
-chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la
-lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par
-les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de
-volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant
-qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un
-autre.
-
-Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges,
-des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient,
-partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se
-frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque
-oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque
-cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou
-déterrer, élever ou abattre.
-
-Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant
-l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant
-le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il
-faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu,
-une conviction.
-
-Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long,
-homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un
-rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme
-l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là
-flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés
-par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps,
-squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité,
-grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague
-mobile et éternelle de l’infini.
-
-Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce
-et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son
-œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des
-astres, les ténèbres étaient encore là.
-
---Entrons ici, dit Yuk.
-
-Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un
-escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le
-pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on
-sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait
-sous vous et que des soupirs montaient.
-
-Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de
-ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait
-des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à
-tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et
-il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt
-à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la
-corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la
-foule.
-
-Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus
-s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme
-du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient
-et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient
-quelques lambeaux.
-
-Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes,
-des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la
-poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il
-sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur
-les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des
-crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il
-avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait
-cela de la gloire.
-
-Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés,
-tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître?
-et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais
-son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui
-s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui
-cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des
-parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est
-nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la
-flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les
-ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de
-plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses
-richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.
-
-Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les
-esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous
-les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours
-il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur
-son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les
-fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des
-brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs,
-femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de
-Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes
-comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes,
-toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes
-les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.
-
-Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait
-en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme
-aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules
-blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait
-des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus,
-il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait
-avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son
-corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés,
-d’autres fanges dans son sommeil.
-
-Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une
-cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie
-satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait
-de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et
-ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et
-il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait
-qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un
-haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il
-avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines.
-
-L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes
-empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait
-grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein
-d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait
-eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.
-
-Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses
-maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un
-pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il
-frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba,
-les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais
-fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela
-dans son linceul, tout cela poussière et néant.
-
-Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela
-l’ennuyait et qu’il en avait vu assez.
-
---De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de
-l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire!
-
-YUK.
-
-Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés
-ou des morts? un mensonge ou un serment?
-
-SATAN.
-
-Oui.
-
-YUK.
-
-Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi
-que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts.
-
-
-PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines,
-une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille
-s’entreregardent.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Eh bien?
-
-LA JEUNE FILLE.
-
-Eh bien?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Mademoiselle!
-
-LA JEUNE FILLE.
-
-Monsieur!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout
-mon cœur; si vous saviez...
-
-
-La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la
-maman les regarde avec complaisance.
-
-La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue
-de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme
-grand étalage de magnificence.
-
-On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet,
-et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de
-le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour
-l’épousée.
-
-C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé
-de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes
-et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme
-ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger,
-de payer ses dettes, de s’établir et de se marier.
-
-Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans,
-élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide.
-
-Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en
-était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé
-comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même.
-
-Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange,
-le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille
-instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait
-entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des
-convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre
-pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit
-qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et
-il n’en revenait pas d’étonnement.
-
-
-SCÈNE II.
-
-Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les
-pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de
-cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante
-d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il
-a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il
-embaume.
-
-A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est
-fini.
-
-Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a
-raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage.
-
-Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et
-dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence,
-cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la
-
-
-SCÈNE III.
-
-Lune de miel (voyez la _Physiologie du mariage_, du sire de Balzac,
-pour les phases successives de la vie matrimoniale).
-
-La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le
-croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un
-fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression
-sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans
-l’horizon (suivant nous)!
-
-De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses,
-brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que
-Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous,
-qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans
-le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie,
-fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure
-et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses
-illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme
-qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à
-toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement
-dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans
-bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours
-d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses
-poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit,
-disait-on!
-
-Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle
-avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son
-mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer
-ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser
-la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur
-était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai
-le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé,
-et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces
-voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces
-yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors
-que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le
-remplissait tout entier.
-
-
-SCÈNE IV.
-
-Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait,
-le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car
-c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.
-
-Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris
-de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la
-réputation du fils eut rejailli sur le père.
-
-Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon.
-Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer.
-De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites
-mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses
-larmes.
-
-
-SCÈNE V.
-
-Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de
-combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie
-froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils
-restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit,
-unis par la loi, désunis par le cœur.
-
-Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses,
-des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis,
-des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des
-mensonges, une vie misérable et riche.
-
-Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord,
-seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame
-était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.
-
-
-La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici
-la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à
-enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en
-spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si
-vertueuse?
-
-
-Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans
-chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour
-y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en
-sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière,
-ici un tonneau défoncé.
-
-Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par
-les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés;
-il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin,
-qu’écrasaient les roues des chars.
-
-On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes
-pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables,
-le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait
-sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard
-et montait ses machines, la journée allait recommencer.
-
-Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa
-peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua
-les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer
-en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa
-barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son
-grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait
-un froid rire de bête fauve affamée.
-
-
-YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.
-
-YUK.
-
-Qu’as-tu, mon camarade?
-
-LE PAUVRE.
-
-Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne
-m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me
-regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos
-vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le
-Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de
-pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des
-feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que
-je suis dans cette ville hideuse.
-
-YUK.
-
-Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.
-
-LE PAUVRE.
-
-Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en
-a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux,
-mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse.
-Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que
-je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce
-qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles
-étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah!
-l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à
-l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant
-une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on
-disait que j’étais laid.
-
-YUK, riant.
-
-Ah! ah! ah!
-
-LE PAUVRE.
-
-Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais
-rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me
-semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait,
-le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne
-et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont
-heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi
-cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.
-
-YUK, riant.
-
-Ah! ah! ah!
-
-LE PAUVRE.
-
-Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme,
-ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi,
-mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé.
-Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à
-ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église,
-j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le
-soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait
-des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment,
-elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.
-
-YUK.
-
-C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches
-et les pourpoints de velours.
-
-LE PAUVRE.
-
-Ne me parlez pas des riches, encore une fois,--je les hais! Moi qui
-meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors
-de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis
-malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait
-du bien.
-
-SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.
-
-Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;--tue-le, tu
-l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait...
-Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes
-maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.
-
- Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse
- garnie de diamants pend à sa ceinture.
-
-LE PAUVRE, en lui-même.
-
-Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet,
-si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des
-chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?...
-Mais tuer un homme!
-
-SATAN, en lui-même.
-
-Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans
-la rue maintenant.
-
- Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se
- rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.
-
-SATAN.
-
-Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!
-
- Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk
- se relève.
-
-YUK.
-
-Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait
-plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi,
-mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que
-l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec
-la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est
-impossible.
-
-Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir?
-mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu,
-ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée,
-revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre?
-est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait
-ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient
-les ménages qui sont garants de la foi conjugale?
-
-Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la
-morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions
-philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si
-je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment
-concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les
-trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?
-
- Les gens du guet prennent le pauvre.
-
-SATAN.
-
-Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux
-de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa
-prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes
-avant de rendre l’âme.
-
- Le pauvre s’échappe des mains des soldats.
-
-Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un
-magistrat, et pisse sur l’église.
-
-C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses
-pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils
-y entrèrent.
-
-La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes
-projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et
-cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une
-lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y
-avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était
-haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait
-plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue
-avait tu sa grande voix;--seulement, tout au fond, un drap noir, un
-cercueil, la messe des morts.
-
-Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni
-violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était
-un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné
-dans les rues, chacun se découvrit,--on salua la charogne.
-
-Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre.
-Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait
-trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions,
-elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle
-était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit,
-il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.
-
-L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants
-du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.
-
-Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses
-mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les
-galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la
-voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne
-formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant,
-les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et
-faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec
-leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand
-tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de
-partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils
-disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne,
-au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage
-de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!
-
-Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un
-gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux
-de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs
-manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir
-comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante,
-froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé
-est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et
-la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure
-qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la
-suivante lui marche sur la tête.
-
-Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres,
-les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace,
-avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée
-et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.
-
-
-Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:
-
---Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté
-les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les
-reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants
-ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant
-de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de
-mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.
-
-Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux
-s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant
-la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus
-d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.
-
-Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la
-grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui
-s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait
-frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses
-pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur
-front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand
-ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes!
-ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!
-
-L’ÉGLISE.
-
-On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base,
-me renverseront, me démoliront pierre à pierre.
-
-LE BÉNITIER.
-
-Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain
-j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés
-à voir les cercles que cela faisait.
-
-LA NEF.
-
-Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais
-l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs;
-c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des
-fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai
-resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher
-sur les dalles qui sont à mes pieds.
-
-LES COLONNES.
-
-Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes
-nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres,
-nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière
-s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit
-et l’écrase.
-
-LES VITRAUX.
-
-Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets
-n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser
-chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter
-toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.
-
-LES DALLES.
-
-On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes
-lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous
-nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées
-des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la
-terre?
-
-LA CLOCHE.
-
-Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon
-bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous
-morts?
-
-Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler
-mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon
-poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des
-campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant
-vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai
-toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête
-de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière
-de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais,
-je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois
-que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire
-fondre en boulets et de courir dans la plaine.
-
-LES GARGOUILLES.
-
-Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées,
-suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous
-crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur;
-maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de
-m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge
-tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous
-efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner,
-ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en
-avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de
-pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec
-les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans
-l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des
-ailes autour de nos flancs.
-
-
-Et Satan aussitôt dit à l’église:
-
---Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma
-marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car
-tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je
-t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand
-tu n’y seras plus.
-
-Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de
-l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base
-de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute
-aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face
-et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre,
-où l’herbe te couvrira pour toujours.
-
-Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma
-coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque
-cheval de guerre.
-
-La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop
-plein et qui crève.
-
-Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de
-leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer
-qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et
-vide.
-
-Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec
-vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du
-mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus
-que de la poussière qu’enlèveront les vents.
-
-Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas
-hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix
-tuera des hommes sur son passage.
-
-Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le
-plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur
-la terre.
-
-Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes
-quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous
-grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque
-lupanar immonde où je vous reverrai souvent.
-
-
-Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet
-jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas
-horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute,
-les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina
-tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez,
-c’était celui de Yuk.
-
-
-Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre
-jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever.
-Tout était morne, mort et détruit autour de lui.
-
-Il disait:
-
---Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un
-dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de
-la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh!
-quelle pitoyable création!
-
-Et il se mettait à rire aussi.
-
---Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui
-m’ont conduit où j’ai été?
-
-Satan se présente à lui et lui dit:
-
---C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!
-
-Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.
-
-SATAN.
-
-D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je
-t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours
-pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu
-pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de
-doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans
-la joie de leur foi.
-
-As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce
-dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie?
-
-SMARH.
-
-Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai
-vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans
-l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague.
-
-Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est
-couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge,
-comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne
-s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où
-veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies
-pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité?
-
-SATAN.
-
-Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent
-dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers
-quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais.
-
-SMARH.
-
-Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que
-l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait?
-
-SATAN.
-
-Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme
-un vautour, viendra manger ton âme.
-
-SMARH.
-
-J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux
-festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez.
-Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux
-entrailles! pitié! pitié!
-
-SATAN.
-
-Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée
-s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa
-course ivre et chancelante.
-
-SMARH.
-
-Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps?
-car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences
-passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais
-ainsi je tomberai en poussière.
-
-SATAN.
-
-Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui
-nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu
-pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.
-
-Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les
-passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le
-cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner
-jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de
-plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu
-vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une
-mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront
-usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai
-toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que
-tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?
-
-Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord
-et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger
-longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute
-l’amertume.
-
-Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque
-chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des
-mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée,
-j’accomplirai ton désir.
-
-SMARH.
-
-Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus;
-j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas
-un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et
-d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du
-soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché
-depuis des siècles sur une route de fer.
-
-Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon
-âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre,
-quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans
-la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes
-veines étaient d’airain rouge.
-
-Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums,
-venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été
-pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!
-
-SATAN.
-
-Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras
-quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps
-et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le
-monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille
-dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne.
-
-Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te
-plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te
-nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi!
-
-
-Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était
-long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait
-la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se
-déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent
-emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que
-remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée.
-Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les
-villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient
-traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que
-la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le
-sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et
-d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître
-devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se
-cramponnait pour se soutenir.
-
-Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde.
-Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées,
-tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait
-comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre
-leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les
-pressait du flanc:
-
---Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue
-de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de
-fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour
-quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire?
-Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les
-nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et
-mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi
-cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous
-serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et
-quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque
-sépulcre.
-
-Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse,
-plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le
-vide et courir dans l’infini.
-
-Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu
-leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume
-et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et
-s’abattirent sur la terre.
-
-C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées
-illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi
-les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le
-sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur
-la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards,
-couchés sur le ventre.
-
-L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers
-ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans
-jouaient et couraient devant le porche.
-
-Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux
-allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un
-silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint,
-Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.
-
-Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur
-l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau
-et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait
-comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.
-
-La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux
-rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait
-et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir,
-mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait.
-Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie,
-les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et
-semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été
-des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.
-
-Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ
-dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à
-lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ
-avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait
-claquer ses ongles.
-
-Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi,
-mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang
-coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des
-débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait
-mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres,
-qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient
-lentement.
-
-Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une
-pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la
-terre en tombant.
-
-Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans
-les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du
-ciel et descendait jusqu’à l’enfer.
-
-
-Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin
-qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau
-fleuve.
-
-On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes
-ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient,
-éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages
-l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du
-fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines
-de silence, de fleurs.
-
-Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque
-serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller
-mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres
-scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent
-aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs
-verts.
-
-La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide
-de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un
-grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon
-large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de
-volupté.
-
-Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là
-inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle,
-comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il
-voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres,
-vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de
-l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer
-par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si
-large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la
-brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant
-échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et
-douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les
-flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable
-doré et jonché de coquilles blanches.
-
-Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et
-planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute
-dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On
-sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.
-
-Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est
-demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la
-nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse;
-et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître
-et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent.
-De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui,
-marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles
-l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient
-bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre,
-et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier
-avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur
-ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur
-gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes,
-douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.
-
-Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de
-lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs
-hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et
-leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient,
-mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux
-et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration
-mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs
-beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins;
-souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras
-invisibles et embaumés.
-
-Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague
-géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui
-éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de
-délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il
-courait toujours.
-
-Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue
-grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de
-dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir
-soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles!
-belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les
-plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux
-d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux
-noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.
-
-C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées
-et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui
-échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait
-un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se
-brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon
-en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et
-lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais
-quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère,
-de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il
-allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait
-et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa
-pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en
-voulant le franchir.
-
-Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en
-sortit un palais.
-
-
-Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte
-de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices
-les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les
-plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient
-sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et
-belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés
-ruisselantes illuminaient tout cela.
-
-C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette
-dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser;
-c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre,
-ivresses infinies.
-
-Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus
-embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la
-nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces,
-avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses
-ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de
-plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus
-amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus
-délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus
-titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes
-nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes
-d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses;
-dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre
-et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un
-feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des
-nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et
-des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux,
-dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc
-qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination
-qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva
-cette nuit-là?
-
-Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si
-châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur,
-tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un
-tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée
-entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même?
-Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez,
-vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier
-avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des
-phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos
-souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque!
-
-C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette
-superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien,
-et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de
-cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si
-légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme
-toute oppressée et toute confuse.
-
-Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron
-sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange,
-j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis
-d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique,
-qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que,
-si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si
-vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page
-qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les
-tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en
-fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était
-affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et
-ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop
-petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la
-façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine,
-j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.
-
-En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous
-dire est de ne rien dire.
-
-
-Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le
-fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc
-incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front,
-son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement
-et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de
-fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?
-
-Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent
-leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se
-présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre,
-leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire,
-leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente,
-noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face.
-
-Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il
-rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les
-repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.
-
-On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé
-pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous
-les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une
-viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose
-à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a
-recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin
-d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums
-les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à
-peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il
-l’a jeté par terre.
-
-Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme
-frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs,
-les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il
-aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les
-resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il
-aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces
-choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?
-
-Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait
-convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose
-de surhumain et d’impossible!
-
-Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.
-
-Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices
-inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort,
-le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la
-volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a
-pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et
-l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme
-et l’écrase.
-
-Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre,
-il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins
-et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête
-jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme;
-il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté,
-abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la
-noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la
-rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.
-
-Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève,
-dresse la tête et s’écrie:
-
---Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons,
-un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer
-des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la
-mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je,
-je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et
-le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre
-pieds de mon cheval.
-
-
-Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il
-traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe
-les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.
-
-Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il
-vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant
-le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de
-cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.
-
-Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre
-est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les
-fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes.
-
-Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers
-lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas
-broient les villes; il va.
-
-Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier
-râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres
-pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.
-
-En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère
-le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son
-père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il
-a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je
-reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude,
-voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux
-vents.
-
-Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste
-tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé
-vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que
-les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps
-de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est
-cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les
-talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée,
-l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête
-pour humer la vapeur du sang.
-
-Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en
-avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à
-grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a
-un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes
-qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu
-n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il
-se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire
-que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il
-voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant.
-
-Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les
-océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant,
-emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde
-esclave à la croupe de son cheval.
-
-Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés
-par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope,
-souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre
-dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par
-la lueur de l’incendie.
-
-Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du
-Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau
-monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau
-brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda
-l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque
-chose à chacun de ses pas.
-
-Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins
-de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra
-pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses
-mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les
-nues s’en aller et venir dans le ciel.
-
-Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable
-comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi,
-la montagne montait toujours plus vite que le voyageur.
-
-Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit
-au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir,
-au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas
-apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer;
-il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de
-grains de sable.
-
-Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte,
-vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris
-d’une ardeur sans bornes:
-
---Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il,
-élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là,
-élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se
-bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité!
-l’éternité!
-
-Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait
-faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents,
-il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit
-dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la
-poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le
-sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui:
-
---L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!
-
-Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec
-un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des
-lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait
-une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son
-bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue.
-
-Il se leva plein de colère:
-
---Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?
-
-YUK.
-
-C’est moi qui l’ose.
-
---Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière
-des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes
-des générations.
-
-Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.
-
---C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité
-sinon pour moi?
-
-YUK.
-
-Pour moi.
-
---Qui donc es-tu?
-
-YUK.
-
-Et toi?
-
-LA MORT.
-
-La mort! et toi?
-
-YUK.
-
-Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des
-tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est
-le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé,
-le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre,
-le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des
-insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque
-chose.
-
-Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta
-face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête
-jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les
-pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te
-fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable
-qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes
-dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges
-jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis
-un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta
-gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce
-que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé
-pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait
-rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il
-broiera le monde d’un seul coup!
-
-LA MORT.
-
-Qui donc es-tu?
-
-YUK.
-
-Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs,
-n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais
-les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait
-pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre
-et les charognes de loups sous les feuilles des bois?
-
-Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme
-ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du
-bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et
-souillait l’autel?
-
-Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque
-orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta
-bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu
-ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les
-mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?
-
-Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux
-faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies?
-au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des
-pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une
-voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?
-
-N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose
-qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu
-une autre éternité dans l’éternité?
-
-Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini,
-et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue
-laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y
-avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture?
-après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?
-
-LA MORT.
-
-Qui donc es-tu? parle! parle!
-
-YUK.
-
-Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le
-bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a
-été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me
-connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu
-tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton
-linceul troué.
-
-LA MORT.
-
-C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu
-me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir,
-à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus
-qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.
-
-YUK.
-
-C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte
-chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.
-
-LA MORT.
-
-C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans
-l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma
-bouche et la poussière que font mes pieds.
-
-
-Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul
-jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière
-d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses
-jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un
-était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense
-confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet
-être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à
-des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y
-atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un
-roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.
-
-Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus
-faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose
-qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et
-il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.
-
-Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les
-cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent,
-le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.
-
-Il y avait là un vide dans son souvenir.
-
-Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique,
-toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés
-et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout
-écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits
-d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre,
-et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans
-une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le
-combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant,
-le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il
-puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé
-de fatigue.
-
-Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que
-celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui
-apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans
-soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi
-sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la
-terre.
-
-Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à
-porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au
-haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude.
-
-Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau
-n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de
-la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du
-fini.
-
-Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand
-tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier
-soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux,
-d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait
-jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un
-infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues.
-Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont
-crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si
-une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums
-et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son
-cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil.
-
-Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa
-tige? Pauvre fleur! pauvre âme!
-
-C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée
-d’amour, de rêveries, d’extases.
-
-Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père
-labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était
-attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons
-qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans
-les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux
-qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent
-dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait
-la neige tomber, il écoutait le vent mugir.
-
-Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il
-courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent
-des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le
-soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que
-lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui
-regardait le soleil qui se baigne sous l’écume.
-
-Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et
-là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au
-loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures
-de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et
-diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant
-longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où
-l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent
-sur le rivage.
-
-Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts,
-et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents
-côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il
-regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu
-s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes
-rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève,
-roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la
-lune, les rayons argentés sur les vagues vertes.
-
-Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans
-faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de
-pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut
-comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel.
-Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans
-les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent
-dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues
-écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges
-sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants,
-toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la
-vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son
-âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des
-mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur,
-de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique
-intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho
-affaibli qui vient de l’autre monde.
-
-Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était
-rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il
-avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable,
-les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en
-aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait
-regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres
-tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.
-
-Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?
-
-Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses
-yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il
-voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les
-jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la
-brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis
-invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que
-la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui
-montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages
-qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un
-autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque
-chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces
-clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté
-et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.
-
-Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque
-grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les
-filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les
-flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui
-erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les
-sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir
-dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et
-les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les
-rameaux morts; rien de tout cela!
-
-Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend
-chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit
-dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas
-apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni
-sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige
-dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous
-l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y
-dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il
-montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe,
-c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il
-naquit.
-
-De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette
-colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle
-déborde à droite dans le marais.
-
-Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le
-bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait
-à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour
-chasser les moucherons.
-
-Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une
-bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème
-d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais
-quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un
-tourbillon de poussière.
-
-
-Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux,
-ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il
-comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité
-depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y
-bourdonnaient, il avait voulu être poète.
-
-Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de
-dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers
-laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce
-géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir
-échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la
-saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa
-jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si
-railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang,
-son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme
-du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour
-qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le
-dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces
-pauvres anges qui sont partis de votre cœur.
-
-Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme
-une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans
-notre oreille ses notes amoureuses.
-
-Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste
-qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature
-dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue
-qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de
-sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau,
-de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs
-baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or,
-le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois
-fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la
-rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de
-l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le
-poète?
-
-Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil
-ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme
-comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de
-volupté, d’extases.
-
-Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de
-l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux,
-tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux
-royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un
-marchepied.
-
-Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec
-frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur
-un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant
-au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de
-son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner
-toute nue à la foule.
-
-Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter,
-mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir
-faiblir et il se disait:
-
-
---Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête
-est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens
-seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues
-qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.
-
-Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout
-craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe,
-elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui
-déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!
-
-Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!
-
-Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense
-serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore,
-le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit,
-elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!
-
-Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!
-
-Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu
-me quittes? Qu’aurai-je?
-
-Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon
-âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.
-
-L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que
-jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les
-voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois,
-est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!
-
-La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César,
-Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle
-stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire
-la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.
-
-Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai;
-mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un
-cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui
-nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe
-est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite
-de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que
-l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?
-
-Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble
-qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!
-
-Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous
-regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui
-veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!
-
-Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui
-m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!
-
-Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps
-où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières.
-Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque
-conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour
-mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant
-l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.
-
-Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si
-horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque
-croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir?
-Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en
-dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout
-se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je
-tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et
-d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie
-me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.
-
-Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais
-que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais
-me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous
-l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.
-
-Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne
-suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur
-se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.
-
-Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de
-soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois,
-et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais
-heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et
-arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais
-si jeune! si enfant! si heureux!
-
-Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le
-monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà
-que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire
-de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et
-ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer
-façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs
-courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour
-moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un
-roseau brisé.
-
-Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore
-menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc
-entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé
-devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce
-paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare
-pour l’éternité.
-
-Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que
-fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les
-rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je
-attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler
-dans les cieux et partir dans l’infini?
-
-Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de
-ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui
-t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et
-lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est
-devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je
-vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis
-que le corps veut vivre?
-
-Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu
-es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote
-et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.
-
-Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois
-encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois
-le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as
-plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà,
-et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle
-désespoir.
-
-
-Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille
-et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid,
-il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses
-côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait,
-qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses
-sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne
-voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui
-tout s’écroula et il y eut un grand rire.
-
-Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des
-ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre
-sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes
-noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
-
-Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était
-une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui
-tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance,
-de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait
-pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs,
-tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui
-enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été
-arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol,
-emportait les fleurs.
-
-Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se
-mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore,
-dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait
-franchir.
-
-La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté;
-Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son
-dernier mot.
-
-Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses
-mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux
-en pleurs.
-
-On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui
-allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre
-déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et
-d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber.
-Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu,
-un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux
-prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il
-courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient
-point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.
-
-Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés...
-Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses
-ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure
-aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens
-à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»
-
-Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut
-d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:
-
---Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis,
-tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux,
-que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu,
-j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde
-passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je
-n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà
-l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au
-fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si
-tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps,
-qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà
-la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se
-placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je
-chanterai encore. Oh! je t’aime!
-
-Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur
-ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au
-ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!
-
-Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs
-regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait
-eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur
-son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour
-voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se
-rendormit bientôt dans ses cendres.
-
-Un éclair parut, Satan était là.
-
---Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!
-
-SMARH.
-
-A toi? esprit de ténèbres, arrière!
-
-SATAN.
-
-Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon
-souffle seul soutient.
-
-SMARH.
-
-Car tu es à moi? A toi mon cœur!
-
-SATAN.
-
-Non! à toi tout.
-
-La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».
-
-L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le,
-aime-le».
-
-Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:
-
---C’est pour moi, à toi l’éternité!
-
-L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»
-
-Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.
-
-Satan versa une larme.
-
-Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si
-fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.
-
- G. F.
-
-
- 14 avril 1839.
-
-_Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après
-un an de façon._
-
-Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe.
-Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis
-bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et
-tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il
-faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf.
-Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté
-de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre.
-Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui,
-dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore
-une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé,
-tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le
-meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.
-
- JASMIN.
-
-
-NOTE.
-
- Un fragment de _Smarh_ parut pour la première fois dans _Par les
- Champs et par les Grèves_. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.
-
- _Smarh_ et _Rêves d’Enfer_ peuvent être considérés comme l’idée
- première de la _Tentation de Saint-Antoine_.
-
-
-
-
-LES FUNÉRAILLES DU DOCTEUR MATHURIN[3]
-
- [3] Août 1839.
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- _Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher
- Alfred?_[4]
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- _De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui
- qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils
- n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à
- toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites._
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- [4] Alfred Le Poittevin.
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-Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe
-trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
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-Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs,
-son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de
-vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des
-dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées
-annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense
-plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
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-Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt
-ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort
-que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il
-n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il
-ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra
-ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut
-ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son
-héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les
-capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du
-chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de
-M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui
-de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou;
-tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par
-un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière
-heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme
-dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides,
-martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous
-ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là
-furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne
-mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par
-religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il
-avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille--la
-première de sa vie, car il savait manger.
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-Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil
-de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car
-il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu
-n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui
-l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ:
-«Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout
-bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
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-Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et
-serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en
-avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant
-dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable
-liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà
-sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb
-dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté
-d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête,
-voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie
-lui défendait de se faire souffrir.
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-Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un
-jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci
-n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre
-immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai
-ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un
-volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc
-et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un
-savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie
-surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas
-qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais
-il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie
-surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen
-d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait
-la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant,
-vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en
-fouillait tous les recoins.
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-Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les
-murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il
-vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le
-fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui
-vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait
-aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur
-grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs.
-Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de
-deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et
-grelottant au vent.
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-Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux
-mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes
-parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des
-lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses,
-joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en
-ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant,
-et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes,
-aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui
-seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans
-un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas
-de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et
-immobiles?
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-Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il
-voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et
-il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et
-souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.
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-Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands
-moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux;
-c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et
-Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par
-ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans
-vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur
-était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il
-l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore
-de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni
-prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard,
-ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il
-n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le
-mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat.
-Mais je dois vous parler de sa mort.
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-Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il
-allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un
-jour à la diète.
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-C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc,
-embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne,
-les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur
-la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont
-enlevés.
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-Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient
-des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un
-roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les
-tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est
-toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un
-frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs.
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-Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels
-étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre
-ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil,
-la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits
-mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la
-basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers
-aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y
-avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne,
-et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de
-coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant,
-ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes
-bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient
-sous le souffle chaud des nuits d’été.
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-Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli
-complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs,
-inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la
-société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis
-que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient,
-eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de
-devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit
-au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune,
-chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous
-n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui
-ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos
-sublimes vertus.
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-Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui
-abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos
-petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre
-humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe
-et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si
-tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que
-des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe,
-d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.
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-Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres
-civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates
-et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les
-empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on
-faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices
-splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de
-beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir
-leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils
-dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur
-vin dans l’eau des lacs.
-
-Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas
-jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé
-le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à
-cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni
-journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace,
-de Rabelais--ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions
-de Brillat-Savarin et du Cuisinier?--Pas un bout de politique, pas
-un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des
-hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours
-devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi
-donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne
-illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide
-et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous
-allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
-
-Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il
-leur dit:
-
---A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles!
-Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant
-j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la
-religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
-
-On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures,
-le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils
-étaient gris.
-
-D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et
-prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme
-Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se
-plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur
-dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au
-Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
-
-Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze
-bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de
-théodicée et de métaphysique.
-
-Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
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-Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines;
-alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda
-la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient,
-et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les
-fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant
-dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des
-nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent
-sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues
-enflammées.
-
---Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont
-les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais
-venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur
-murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un
-fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous
-un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure,
-je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout
-immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant.
-Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel
-de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?
-
-«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées,
-sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres
-viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties
-qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je
-passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter
-le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que
-les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme
-sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris
-de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait
-à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.
-
-«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre
-monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de
-colère, d’un bras désespéré.
-
-«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans
-son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce
-du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier
-sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un
-cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat
-pas.
-
-«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil?
-et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les
-morts...».
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-A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:
-
---La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui
-tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de
-souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et
-pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés
-du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant
-à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les
-convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui
-peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les
-autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont
-partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les
-fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie,
-vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!
-
-Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de
-sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette
-voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie
-qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres
-comme l’eau limpide.
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-La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée
-d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla
-longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa
-couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies
-remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le
-vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis
-sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se
-fermera que quand il l’aura bue.
-
-Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme;
-qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en
-rêvant de joies sans nombre, en disant aussi _nunc pulsandum tellus_,
-que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps
-rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans
-une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur
-rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers
-et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait
-une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les
-joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant;
-que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il
-boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent
-comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme,
-bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit
-qu’un lit pour le bercer dans les siècles!
-
-Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent
-venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont
-rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes
-monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend
-leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre,
-ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre.
-Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui
-s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.
-
-Mathurin parle politique.
-
---La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de
-mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que
-tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne
-boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient
-de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres
-moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le
-drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est
-resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien
-méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État,
-entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de
-répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux...
-Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art
-culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et
-Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide;
-il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui
-qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait
-bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs
-en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en
-conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil
-entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la
-limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des
-exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité,
-liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition
-et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes
-sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des
-devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière
-de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée
-et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor,
-Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron,
-Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée,
-Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette,
-Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des
-grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
-
-Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses
-traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait
-de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
-
---Vive la philanthropie!--un verre de frappé!--l’histoire est une
-science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison
-de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent
-pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés
-par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme
-poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas
-qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache;
-Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de
-seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme,
-93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des
-pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de
-mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur
-et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez,
-à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de
-terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent
-la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir
-les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux;
-ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de
-faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises
-sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on
-élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence
-éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui
-en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles
-est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus
-tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez
-qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
-
---Et la Providence, maître?
-
---Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de
-chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il
-y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il
-s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si
-elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et
-comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il
-y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan
-nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les
-chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à
-la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe;
-elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la
-grimace.
-
---Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
-
---Un verre de vin!
-
---La récompense et le châtiment?
-
---Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres
-sur ses dents.
-
---Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?
-
---Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux
-connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est
-un mensonge réel.
-
---Qu’est-ce que cela veut dire?
-
---Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont
-plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont
-deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le _toujours_!
-
---Je ne comprends pas, maître.
-
---Et moi encore moins, répondit Mathurin.
-
---Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a
-sous ce dernier mot une grande finesse.
-
---N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain
-de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui
-va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes
-de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se
-résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de
-son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton
-corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu
-roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps
-n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est
-qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la
-nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là
-un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu
-existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu
-ne sonderas pas.
-
-Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique
-aussi plate.
-
---Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui
-que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus
-grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de
-beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous
-les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de
-ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils;
-quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez
-la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et
-le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que
-le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas
-d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la
-montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de
-la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents,
-la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela
-est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette
-agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel
-abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces
-ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de
-morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous
-le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous
-trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire,
-un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités,
-d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des
-ossements broyés sous les pas.
-
-Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux,
-mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle.
-Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le
-plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est
-déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur
-son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau
-et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour
-piédestal une cuve et regardant la mort face à face.
-
-Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse
-dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme
-heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds
-battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous
-leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent,
-ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les
-craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.
-
-Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent
-monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés,
-leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils
-boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la
-vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans
-la mort. Mathurin seul trouva la dernière.
-
-Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque
-chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi
-épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés,
-les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur,
-et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et
-fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la
-métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure,
-et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas?
-si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits.
-Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes
-les bouteilles bues.
-
-C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui
-le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère
-tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux
-follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang
-avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans
-les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va
-s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.
-
-Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent
-pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans
-savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation
-des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les
-flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit
-haletant sur sa couche tachée de vin.
-
---Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du
-rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe
-et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!
-
-Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux
-autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise
-était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie
-venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps
-était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline
-verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait.
-Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie,
-c’était une fureur de démons ivres.
-
-Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts
-pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs
-chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en
-arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le
-vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein
-courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur
-sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se
-regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se
-retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la
-chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il
-boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le
-cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt
-dans le dernier spasme de son orgie sublime.
-
-Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres
-machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait
-les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend
-le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux
-poings; il prend encore un carafon et veut le boire.
-
-Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc,
-renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se
-le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord
-son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps,
-ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il
-s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt
-doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes
-volontés et ses caprices par delà le tombeau.
-
-Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le
-retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à
-eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
-
-Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de
-pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un
-cimetière désigné.
-
-C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le
-monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en
-pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des
-charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de
-canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car
-aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait
-sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à
-toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres
-poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de
-colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
-
-Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez
-dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils
-venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard,
-venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau
-sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut
-répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non,
-il était mort.
-
-Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons,
-cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne
-peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui
-mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte,
-on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait
-place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi
-pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche,
-la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et
-claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.
-
-Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du
-gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié?
-était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite
-une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation
-sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les
-taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale
-outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par
-des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait
-attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter
-le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet
-homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne
-l’entendit.
-
-Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent
-dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut
-l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on
-le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André
-s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur.
-On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils?
-qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.
-
---Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela
-qu’ils enterrent leurs gens.
-
---Vous vous trompez, ce sont des Turcs!
-
---Mais ils boivent du vin.
-
---Quel est donc ce rite-là? dit un historien.
-
---Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!
-
---Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.
-
-Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint
-que c’était immoral.
-
-Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un
-cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète
-élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot
-«ignoble».
-
-Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux,
-car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de
-lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la
-tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes!
-quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses
-littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus
-quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda
-sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient
-la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en
-revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le
-premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une
-bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des
-sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet
-à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des
-romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes
-qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure
-pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un
-vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!
-
-Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au
-milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient
-hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (_sic_) au pied d’un
-mulon de foin, dans la campagne.
-
-Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières
-blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint
-toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du
-matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se
-remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire,
-le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant
-comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes
-mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les
-pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait
-son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête
-droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler
-leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de
-chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser
-tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.
-
-C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot
-dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes
-foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées
-dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au
-rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse
-des ondes qui coulent.
-
-Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le
-courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son
-lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et
-de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.
-
-Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs
-rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et
-leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les
-coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter
-un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant
-des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon,
-un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait
-leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin
-ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon
-le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches
-d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises
-sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.
-
-Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et
-cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la
-terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le
-souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête
-couchée sous la terre.
-
-On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les
-autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.
-
- Vendredi, 30 août 1839.
-
-
-
-
-RABELAIS.
-
-
-Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et
-jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux
-uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné
-et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée,
-révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une
-philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais
-qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à
-tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que
-son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et
-universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses
-géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille
-façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais
-au fond peut-être si profonde et si vraie.
-
-Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle
-importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.
-Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une
-révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance
-de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige.
-Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire.
-Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de
-choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien,
-il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu
-terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le
-monde.
-
-Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et
-franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons
-génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre
-nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs,
-libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot,
-tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils
-sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils
-l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de
-grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre,
-dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement
-sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le
-bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes
-depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les
-enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui
-retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi
-qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles
-de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.
-
-Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de
-quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que
-nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité.
-Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour
-la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme
-de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de
-Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante,
-nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait
-entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné
-Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et
-Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de
-têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans
-l’adoration de lui-même.
-
-Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et
-ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait
-trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans
-les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne
-comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon,
-cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages,
-d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait
-horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux
-celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il
-s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne
-l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En
-résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures
-qu’un moine ivre puisse vomir.»
-
-Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même,
-comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres,
-a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique,
-exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures
-du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans
-l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré,
-leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge,
-sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les
-moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la
-partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément
-grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun
-document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus
-exact, Béroald de Verville, l’auteur de _l’Art de parvenir_, en est
-si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le
-reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité
-raffinée détruisent tout parallèle.
-
-Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression
-d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification
-littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent
-des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin
-en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis
-s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et
-belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile
-la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances,
-de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à
-la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer,
-plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés
-vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné
-tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les
-illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées
-par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le
-poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil
-et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du
-cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui
-l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions
-qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore,
-immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement
-dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses
-larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est
-Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai
-historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens.
-Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les
-capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province,
-de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original;
-ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans
-l’art.
-
-Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort
-de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le
-moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le
-guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en
-voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le
-prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était
-contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales,
-de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le
-_Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse.
-Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le
-symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et
-c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une
-autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la
-philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un
-corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue
-de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines,
-de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait
-Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir.
-Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est
-renouvelée et a fini de même.
-
-C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque
-que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de
-cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses
-débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il
-se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui
-palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur
-lui-même.
-
-Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]
-
- [5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.
-
-Essayons de le dire.
-
-La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle
-eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles
-mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde;
-provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit.
-Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il
-demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de
-géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent,
-il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui
-apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline,
-Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie,
-la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes
-les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour
-son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il
-faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala
-dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.
-
-Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les
-inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si
-pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue,
-le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de
-Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus
-du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi
-les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua
-est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours
-il se retire dans le manoir des Thélémites.
-
-Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque
-exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est
-surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux
-buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de
-malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua,
-c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520,
-il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le
-bonnet.
-
-Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les
-rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs,
-romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses
-pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre
-cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal
-d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays,
-qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage
-sans pluie.
-
-Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou
-se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il
-s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce
-nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole,
-tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité
-appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais
-tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en
-mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que
-tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau
-fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse,
-buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les
-verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la
-chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres,
-baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en
-pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme
-est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux
-pleurer moins et boire davantage.»
-
-Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600
-vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent
-occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie,
-Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre.
-
-Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor,
-devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec
-Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé,
-ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde.
-
-«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit
-les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il
-accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe
-pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer.
-Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui
-accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en
-herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à
-Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter
-la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à
-tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il
-rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des
-avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe
-platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à
-Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter
-l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions
-de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se
-recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit,
-fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent
-le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon
-compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se
-moque de l’Océan.
-
-Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce
-qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de
-Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles
-commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans
-l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours
-et jamais ils ne s’arrêtent.
-
-Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts
-du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent
-encore plus qu’à d’autres.
-
-Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême
-déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument.
-Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on
-venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils
-s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence,
-et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils
-virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du
-voyage.
-
-Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce
-qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire,
-immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne
-le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes,
-nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme
-colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils
-ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants.
-
-Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge sombre et terrible;
-les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et
-contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et
-les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait
-encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée,
-le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et
-grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à
-coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un
-moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes,
-à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais
-plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré
-son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré
-ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute
-salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis
-des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir,
-idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité
-est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers;
-elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre
-depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à
-la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela,
-les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les
-plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût
-avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient
-plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux
-temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son
-rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve
-et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron,
-ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal,
-le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a
-abattu le moyen âge.
-
-Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des
-allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon
-moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non
-point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette
-vaine tentative.
-
-Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute
-la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans
-même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils
-pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
-
-Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi
-de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les
-cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce
-n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée
-du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la
-porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié
-avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à
-son profit.
-
-Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure
-basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme
-poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes,
-l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de
-toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après
-les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,
-mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat
-à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire
-devant son blason.
-
-Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins
-précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses.
-Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins
-paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard.
-Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
-
-[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le
-connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits
-le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra
-tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous
-cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants
-ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon.
-
- [6] Inédit, lignes 8 à 16.
-
-Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société
-telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des
-ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde
-politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui
-faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, _le monde
-était farce_. Et il l’a tourné en farce.
-
-Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est
-venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance
-matérielle.
-
-Et encore?
-
-Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies,
-théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où
-nous mènera-t-il?
-
-Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore?
-Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de
-fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps
-est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours.
-L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la
-renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le
-scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au
-berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont
-le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite
-sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque
-grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la
-satiété!
-
-Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je
-vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet
-éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts,
-et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un
-brin d’herbe.
-
-Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se
-dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi
-rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu,
-quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà
-vieux.
-
-Mais de quoi donc?
-
-Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
-
-Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses
-larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus
-terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
-
-
-NOTE.
-
- Cette étude sur _Rabelais_ a paru pour la première fois dans _Par
- les Champs et par les Grèves_, Paris, Charpentier, éditeur, 1886.
- Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans
- la _Correspondance_ en 1839.
-
-
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL.
-
-
-Mlle Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir. L’adieu que nous
-lui avons donné (est-ce bien vraiment le dernier adieu? espérons que
-non et qu’elle consentira à reparaître au moins dans _Bajazet_, où nous
-avons encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour nous,
-était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a rappelée comme de
-coutume, on lui a jeté des couronnes, les plus rustres se sont sentis
-émus, les plus grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient
-dans les loges, le parterre battait de ses mains sans gants, la salle
-trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à la hâte j’en suis encore
-tout troublé, tout ravi, j’ai encore la voix de la grande tragédienne
-dans les oreilles et son geste devant les yeux.
-
-Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue grecque largement
-drapée qui eût ouvert les lèvres et dit des vers d’Euripide, car c’est
-là de l’art grec, et du plus pur et du plus simple; en l’écoutant on
-se prend à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est en
-effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y a pas seulement
-la pose forte de la Muse antique, le geste accablant, le mot bien dit,
-il n’y a pas seulement profil pur et ligne découpée, il y a avant tout
-le cœur qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une scène,
-toutes les qualités de diction et de jeu, en un mot, également et
-habilement menées, sous une inspiration toujours conduite et retenue,
-inspiration intime et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste
-qu’elle ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et de ce
-jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes font trait,
-saillissent à l’œil et nous prennent d’admiration, de cette poésie
-dramatique où chaque hémistiche a son accent particulier, il en résulte
-néanmoins quelque chose d’harmonieux, de complexe et d’exquis; on se
-laisse aller à un étonnement mêlé d’extase, qui va droit au cœur, sans
-fracas et sans éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même aux
-gestes les plus simples, même aux mots les plus ordinaires.
-
-C’est que Mlle Rachel, quoi qu’on en dise, étudie son rôle comme une
-création à elle, en synthèse d’abord, puis chez le poète, dans chaque
-vers, et qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large vue de
-l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui manque quelquefois
-aux natures les plus inspirées et les plus remarquables. Il ne suffit
-pas en effet d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le
-cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la terreur à telle
-autre; si vous n’avez pas cette intuition pratique qui saisit à la fois
-l’ensemble et les détails, ce sentiment délicat et vivace de l’unité et
-de la correction continue, vous aurez de beaux éclats, des situations
-heureuses, des étincelles, c’est possible, mais jamais ce feu sacré qui
-brûle, cette correction exquise qui à elle seule est déjà du génie, et
-qui pour Mlle Rachel est bien ce qu’en disait Vauvenargues, _le Vernis
-des maîtres_.
-
-L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous a joués, descendre
-un seul instant de sa majesté poétique? l’avons-nous vue quelquefois se
-rabaisser à la vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais! jamais!
-parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais parce qu’elle vit réellement,
-parce que son cœur souffre vraiment et que la colère fait trembler ses
-membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et que l’inspiration la
-torture et la fait parler, comme la Pythonisse possédée!
-
-On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient leur sang pour
-amuser le peuple; est-ce donc beaucoup moins que de dépenser chaque
-jour tant de forces et de sève, de verser à flots sur la multitude
-tous les riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste,
-et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte sans nom, n’ayant
-pour tout salaire que les fleurs des enthousiastes, des vaniteux et
-l’or des riches? tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour
-tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et brûlante de
-sentiments généreux (car l’art fait bon et grand parce qu’il transporte
-et ravit). Oh! non, Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire
-aimer comme on aime les esprits, c’est de transporter et de navrer le
-cœur de cette foule qui trépigne et qui bat des mains, c’est de réjouir
-délicieusement quelque artiste caché dans la foule, quelque frêle génie
-ignoré, assez grand seulement pour vous comprendre; vous avez une vie
-à rendre jaloux les rois, et qui fait votre couronne de carton plus
-solide que la leur, votre royauté plus durable. Quel est celui d’entre
-eux qui n’échangerait sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie
-éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque soir au bruit des
-applaudissements et ressortez accompagnée des mêmes triomphes, pour
-rentrer dans votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces dieux
-indiens qui se cachent à la foule quand ils en ont reçu les offrandes
-et l’encens, pour communiquer avec les esprits supérieurs? Ô fille
-des grands poètes, ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille
-fût resté stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée plus
-haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione, qu’il n’avait pas rêvée
-plus superbe; Voltaire eût fait bien des vers à cette Amenaïde que
-vous lui rendez plus belle.
-
-Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu plus que ce que
-vous appelez du talent pour rendre de la verdeur à ces vieilles et
-bonnes choses, plus admirées qu’aimées, plus respectées que lues, et
-pour faire de Corneille et de Racine des génies contemporains et pleins
-d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations de cette taille sans
-être quelquefois soi-même de leur famille? les nains ou les médiocres
-tracent-ils dans le cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand,
-à 19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez ainsi le monde
-littéraire, que votre nom égale les plus beaux et en surpasse tant
-d’illustres, c’est qu’à coup sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse
-diversion pour un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille
-un peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où découle ce
-quelque chose d’exquis et d’infiniment grand que vous savez; cela
-rafraîchit, soutient, et console de la vie, et fait rêver au beau.
-
-Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient, l’hiver, sous
-leurs cabanes de roseaux, que la saison des pluies fût passée, et quand
-la colombe apparaissait dans les orangers et que le passereau sifflait
-dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant, le vieux
-rapsode qui leur chantait les chants d’Homère, et ils lui tendaient
-les bras, ils allaient à sa rencontre avec des fleurs et des fruits,
-et quand il les quittait c’était une douleur pour tous les cœurs, on
-le reconduisait jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son voyage
-et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain. Et toi! fille
-du plus pur rayon de poésie grecque, toi qui nous as fait entendre la
-large voix des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et que
-ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous autres, qui songeons
-à toi, veufs que nous sommes de toutes les joies de la poésie que tu
-emmènes avec toi, loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue;
-poète, je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue dans
-cette langue des cochers et des banquiers, que tu dédaignes de parler
-tant elle est molle, pâle et vile auprès des vers que tu dis.
-
-
-
-
-NOVEMBRE[7].
-
- [7] 1842.
-
-FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.
-
- «Pour... niaiser et fantastiquer.»
-
- MONTAIGNE.
-
-
-J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand
-les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au
-crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de
-regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
-
-Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord
-des fossés froids où les saules se mirent; le vent faisait siffler
-leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis
-recommençait tout à coup; alors les petites feuilles qui restent
-attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait
-en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus
-glacé; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur
-blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante.
-J’avais froid et presque peur.
-
-Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait
-cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne
-pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes,
-ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer
-parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe
-séchée et des bois morts; mes pauvres années ont repassé devant moi,
-comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable; quelque
-chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que
-la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles;
-une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et
-puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
-
-Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait que la vie va s’en
-aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la
-peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va
-dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient
-en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait
-devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles
-glissaient sur la boue en descendant la côte, et écrasaient quelques
-pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière
-les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la
-vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait
-à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure.
-
-J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis dit avec joie que
-ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous
-venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer
-qui fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes
-les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportements, jours de
-deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu,
-comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des
-deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années
-cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi
-des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les
-vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus; il me semble quelquefois
-que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris
-de mille existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï?
-ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore; j’ai vécu en dehors de
-tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni
-pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.
-
-De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et ceux qui me voyaient
-chaque jour, pas plus que les autres; ils étaient, par rapport à moi,
-comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et
-d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme solitude où nul
-ne pénètre? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans
-le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont
-point entendus au delà.
-
-Dès le collège j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de
-désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée
-et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir.
-Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de
-lumières, de parfums; la vie m’apparaissait de loin avec des splendeurs
-et des bruits triomphaux; c’étaient, comme dans les contes de fées, des
-galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le
-feu des lustres d’or, un nom magique fait rouler sur leurs gonds les
-portes enchantées, et, à mesure qu’on avance, l’œil plonge dans des
-perspectives magnifiques dont l’éblouissement fait sourire et fermer
-les yeux.
-
-Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su
-formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme,
-mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours
-aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule,
-à la portière des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs
-domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux; je restais
-longtemps devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons
-bouffants et leurs collerettes brodées. Oh! comme j’aimais surtout la
-danseuse de corde, avec ses longs pendants d’oreilles qui allaient et
-venaient autour de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur
-sa poitrine! avec quelle avidité inquiète je la contemplais, quand elle
-s’élançait jusqu’à la hauteur des lampes suspendues entre les arbres,
-et que sa robe, bordée de paillettes d’or, claquait en sautant et se
-bouffait dans l’air! ce sont là les premières femmes que j’ai aimées.
-Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de formes étranges,
-si bien serrées dans des pantalons roses, à ces bras souples, entourés
-d’anneaux qu’elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en
-arrière, quand elles touchaient jusqu’à terre avec les plumes de leur
-turban. La femme, que je tâchais déjà de deviner (il n’est pas d’âge
-où l’on n’y songe: enfant, nous palpons avec une sensualité naïve la
-gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans
-leurs bras; à dix ans, on rêve l’amour; à quinze, il vous arrive; à
-soixante, on le garde encore, et si les morts songent à quelque chose
-dans leur tombeau, c’est à gagner sous terre la tombe qui est proche,
-pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à son sommeil); la
-femme était donc pour moi un mystère attrayant, qui troublait ma pauvre
-tête d’enfant. A ce que j’éprouvais, lorsqu’une de celles-ci venait à
-fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait quelque chose de
-fatal dans ce regard émouvant, qui fait fondre les volontés humaines,
-et j’en étais à la fois charmé et épouvanté.
-
-A quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études, quand je restais,
-le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet
-s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le
-godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le
-papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on
-feuilletait ou qu’on refermait? Je me dépêchais bien vite de faire mes
-devoirs, pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En
-effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait d’un plaisir
-réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut
-créer quelque chose et provoquer l’inspiration; j’entrais le plus
-avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces,
-j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais; bientôt c’était
-une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel,
-je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me
-bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais
-toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin
-que je devais parcourir.
-
-Et quand le soir était venu, que nous étions tous couchés dans nos
-lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le maître d’étude seul
-se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais
-encore bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon sein cet
-oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur! J’étais
-toujours longtemps à m’endormir, j’écoutais les heures sonner, plus
-elles étaient longues plus j’étais heureux; il me semblait qu’elles me
-poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de
-ma vie en me disant: Aux autres! aux autres! à venir! adieu! adieu!
-Et quand la dernière vibration s’était éteinte, quand mon oreille ne
-bourdonnait plus à l’entendre, je me disais: «A demain; la même heure
-sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers
-là-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont
-les rayons m’inondent et que je toucherai alors des mains», et je me
-disais que c’était bien long à venir, et je m’endormais presque en
-pleurant.
-
-Certains mots me bouleversaient, celui de _femme_, de _maîtresse_
-surtout; je cherchais l’explication du premier dans les livres, dans
-les gravures, dans les tableaux, dont j’aurais voulu pouvoir arracher
-les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je
-devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme une harmonie
-suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de
-joie, je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme,
-un être organisé pour avoir un jour une femme à moi; le mot de la vie
-m’était connu, c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque
-chose, mon désir n’alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de
-savoir ce que je savais. Quant à une _maîtresse_, c’était pour moi
-un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues
-extases: c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et
-gagnaient des provinces, pour elles on tissait les tapis de l’Inde,
-on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde; une
-maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plumes pour chasser
-les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin; des éléphants
-chargés de présents attendent qu’elle s’éveille, des palanquins la
-portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes,
-dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont
-elle est l’exécration et l’idole.
-
-Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à
-cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour
-et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais
-jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs, que je
-parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation
-était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le
-bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que
-je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme
-bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les
-gants blancs, le mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde, comme
-autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir
-suspendues à entendre chanter; l’actrice seule était sur le devant
-de la scène, et sa poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se
-baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop
-et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient
-onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de
-baisers aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait des
-éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand
-elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec
-le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.
-
-On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport,
-je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous
-ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais
-voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour
-de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de
-suite l’égal des riches et des puissants! Qu’elle est belle la femme
-que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule,
-pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît
-jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans
-l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle! elle doit avoir
-pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui
-qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des
-chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses,
-plus tremblantes! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles
-sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient
-sous des perles! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de
-l’illusion; au delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de
-la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les
-forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides
-descendaient des cieux, tout chantait, tout aimait.
-
-C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait
-dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux
-barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant
-sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit
-de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.
-
-Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une
-convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à
-chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs
-fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme
-venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est celle-là que
-j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait
-et s’effaçait au lieu de grandir; je sentais, d’ailleurs, que je me
-forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui
-ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse;
-je regrettais presque des amours que je n’avais pas eus, et puis j’en
-rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.
-
-C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une
-vacance de deux ou trois jours, que je rêvais une passion. Je me
-représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue,
-en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui
-la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours
-d’une loge et montrant tranquillement un profil royal; le bruit des
-contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelque
-temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie
-d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont
-duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles;
-je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où
-ces vagues désirs convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un
-sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé
-dont je ne voyais pas le faîte.
-
-La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais plus besoin
-d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai
-même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence,
-où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre
-l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite
-qu’on l’oublie.
-
-J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le
-redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait
-dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur
-la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je
-me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en étais heureux, j’en étais
-fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une
-femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu
-l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit
-battement de cœur pût me casser la poitrine.
-
-Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit
-vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air; on a le cœur tout
-gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines,
-il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal.
-Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus
-palpitant, plus ému; de doux fluides montent et descendent en vous
-et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres
-tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles
-frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les
-nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en
-haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des
-foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles
-qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus
-pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre
-touche le ciel dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des femmes
-embaument! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards
-nous pénètrent!
-
-Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements de l’enfance,
-souvenirs agitants des rêves de la nuit passée; j’entrais, au
-contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie
-immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je
-goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant
-ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme créé, je me réveillais
-enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable
-à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une
-attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme
-nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le
-soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais,
-que l’ombre était plus douce et plus aimante.
-
-Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon
-intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais
-pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la
-chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon
-être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon
-bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et,
-comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me
-faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire: tout
-à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi,
-ce n’est pas un rêve!
-
-Étrange contradiction! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais
-devant elles un plaisir délicieux; je prétendais ne les point aimer,
-tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer
-l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà
-m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je
-m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour
-m’y écraser sous un étouffement divin; j’aurais voulu être le collier
-qui baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le vêtement
-qui les couvrait de tout le reste du corps. Au delà du vêtement je ne
-voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y
-penser.
-
-Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les
-livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées,
-sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme
-des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini
-d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se plaçaient dans
-ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions face à face
-des grands crimes; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays
-chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts
-vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux
-berceaux; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles
-sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des
-épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit,
-étincellements de la vie, agonies des désespérés, je contemplais
-tout du même regard béant, comme une fourmilière qui se fût agitée à
-mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante à la surface, si
-résonnante de tant de cris différents, surgissait une immense amertume
-qui en était la synthèse et l’ironie.
-
-Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées
-où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière les
-rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres
-qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des
-plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part
-à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient; un
-orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me
-faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de
-tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à
-travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement
-en faisant crier leurs poulies.
-
-Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes
-les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais
-pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me
-donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages, où
-d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur
-de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais
-au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans
-l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.
-
-Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas
-par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune!
-il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec
-les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer
-les amours que le génie a rendus immortels.
-
-Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et
-volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses
-de quoi me nourrir et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits
-des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient
-point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur
-harmonie; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux
-énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines
-également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses
-dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art
-et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer
-l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre
-rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier
-de nuages plus mous que des édredons.
-
-L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui
-il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux
-les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres
-de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les
-chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage
-casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade
-fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible
-il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse,
-il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et
-monte encore plus haut dans son ciel immense.
-
-Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement
-vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire
-élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de
-triomphe pour me désennuyer de ma solitude.
-
-Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas.
-Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses
-inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du
-dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me
-faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir,
-peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité
-commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité
-sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse
-se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les
-joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les
-épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an
-un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et
-de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous
-à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds
-grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient
-également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les
-libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.
-
-A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les
-prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les
-lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter
-moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air
-qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je
-croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était
-un gouffre.
-
-J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais
-des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant
-pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes
-ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en
-partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges,
-d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles
-glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on
-est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui
-allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à
-un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je
-me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces
-gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores
-et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait
-à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le
-brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une
-rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un
-marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge;
-les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le
-feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de
-marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour
-voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je
-contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car
-il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus
-triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans
-une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite
-à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des
-haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une
-blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.
-
-Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie
-et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la
-gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des
-baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous
-rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout
-dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies,
-un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises
-lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs
-sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée
-un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute
-plus.
-
-Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir
-sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine
-m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais,
-seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je
-n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une
-nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie
-frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide,
-plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où
-les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.
-
-Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses
-ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je
-n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je
-n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort.
-
-J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui
-dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en
-lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes
-ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de
-choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes
-profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas
-las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil?
-las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de
-désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?
-
-A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le
-même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à
-mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent
-la voix.
-
-Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir heureux.
-Nous sommes entourés d’ombre, regardons notre foyer brûler; les
-charbons étalés sont couverts de grandes lignes noires entrecroisées,
-qui semblent battre comme des veines animées d’une autre vie; attendons
-la nuit venir.
-
-Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous étions gais, où
-nous étions plusieurs, où le soleil brillait, où les oiseaux cachés
-chantaient après la pluie, les jours où nous nous sommes promenés dans
-le jardin; le sable des allées était mouillé, les corolles des roses
-étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait. Pourquoi
-n’avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a passé par
-les mains? il eût fallu, ces jours-là, ne penser qu’à le goûter et
-savourer longuement chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente;
-il y a même des jours qui ont passé comme d’autres, et dont je me
-ressouviens délicieusement. Une fois, par exemple, c’était l’hiver, il
-faisait très froid, nous sommes rentrés de promenade, et comme nous
-étions peu, on nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous
-sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux de pain
-avec nos règles, le tuyau bourdonnait; nous causions de mille choses:
-des pièces que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre
-sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions grands,
-etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi couché sur le dos,
-dans un champ où il y avait des petites marguerites qui sortaient de
-l’herbe; elles étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la
-verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies; le ciel pur était
-couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes;
-j’ai regardé le soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure,
-il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais
-exprès les yeux pour voir sous mes paupières de grandes taches vertes
-avec des franges d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais
-endormi au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé, il faisait nuit,
-les étoiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avançaient leur
-ombre derrière elles, la lune avait une belle figure d’argent.
-
-Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans ce temps-là?
-était-ce bien moi? est-ce moi maintenant? Chaque minute de ma vie se
-trouve tout à coup séparée de l’autre par un abîme, entre hier et
-aujourd’hui il y a pour moi une éternité qui m’épouvante, chaque jour
-il me semble que je n’étais pas si misérable la veille et, sans pouvoir
-dire ce que j’avais de plus, je sens bien que je m’appauvris et que
-l’heure qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement d’avoir
-encore dans le cœur place pour la souffrance; mais le cœur de l’homme
-est inépuisable pour la tristesse: un ou deux bonheurs le remplissent,
-toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y
-vivre comme des hôtes.
-
-Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais su que
-répondre, mes désirs n’avaient point d’objet, ma tristesse n’avait
-pas de cause immédiate; ou plutôt, il y avait tant de buts et tant
-de causes que je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions
-entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient à
-l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres, comme par des
-miroirs concentriques: modeste, j’étais plein d’orgueil; vivant dans
-la solitude, je rêvais la gloire; retiré du monde, je brûlais d’y
-paraître, d’y briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du jour
-et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus
-féroces. La vie que je refoulais en moi-même se contractait au cœur et
-le serrait à l’étouffer.
-
-Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein
-de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux
-des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par
-toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies,
-toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon
-orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me
-fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait
-rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre,
-j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une
-incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et
-ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes
-entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma
-jeunesse; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque
-chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les
-pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs
-nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me
-fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,
-irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie; j’étais un
-chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se
-manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et
-attendaient leur moule.
-
-J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de
-l’Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse
-ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums
-et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement
-comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont
-cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or; et
-au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font
-claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs
-que le courant entraîne avec des troncs d’arbres et des cadavres
-verdis par la peste. J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive,
-radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers,
-dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui
-courent vers le rivage; je l’aimais dans le battement des belles
-poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la
-vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans
-le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de
-Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie.
-
-Et au milieu de tout je restais sans mouvement; entre tant d’actions
-que je voyais, que j’excitais même, je restais inactif, aussi inerte
-qu’une statue entourée d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses
-oreilles et qui courent sur son marbre.
-
-Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu concentrer
-sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur
-moi! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais
-l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle,
-c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur
-et resplendir toute beauté; je me promettais un amour divin, je lui
-donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à
-ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je
-la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût
-lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma
-destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les
-précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré
-qu’une voile déchirée trempée par l’orage.
-
-Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle
-monotonie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent,
-j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en
-restait encore pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être
-à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce.
-Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les
-épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler,
-lire; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu
-deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à
-dormir dans le même ennui.
-
-Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi donc, vous que
-la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque
-chose!
-
-Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également
-propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition,
-ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi
-bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût
-point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon
-cœur.
-
-Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot
-que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme
-les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni
-l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je
-suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue,
-pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant
-au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de
-Voltaire.
-
-Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne:
-les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres
-enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs
-affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient
-leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle
-l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de
-laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur
-l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui
-m’entouraient et qui bruissaient.
-
-J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre
-des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu
-être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre
-nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les
-ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je
-m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et
-aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes,
-écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises
-des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre
-sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse
-qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer
-sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de
-cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera
-sans avoir fait sa gerbe.
-
-Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop
-au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir
-sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de
-suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à
-écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance,
-elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit
-de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus
-brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et
-la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence
-d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à
-désirer ne plus vivre.
-
-C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des
-misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé
-autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées
-magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes
-veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en
-moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent
-des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement
-si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits,
-remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis
-l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité
-résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques
-me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs
-muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses
-édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui;
-mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux
-formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans
-un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais
-plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au
-sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois
-détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours,
-j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais
-presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de
-bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres
-dans leur vie, par être et par rester misérable.
-
-Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il
-allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le
-cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain
-une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout
-courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien.
-Enfin la nuit arrivait et je me couchais.
-
-De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique
-et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les
-serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand
-j’entendais les chiens aboyer après la lune!
-
-Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude,
-ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais
-entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le
-paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme
-un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur;
-la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi
-sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les
-actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface
-de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme
-les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre;
-je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour
-en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui
-gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.
-
-Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage
-sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins
-plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et
-m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la
-lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement
-des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves
-chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des
-quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le
-monde au froncement de mes sourcils.
-
-Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me
-renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché
-mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les
-tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine,
-j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me
-semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je
-vécus dans un crépuscule perpétuel.
-
-Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma
-jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide!
-
-Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le
-monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris,
-des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement
-avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient
-tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait
-plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais
-cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai
-amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.
-
-Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la
-désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y
-a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir
-souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé
-d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour
-me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants
-font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne
-dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un
-amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y
-retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans
-le corps, le désir dans le cœur.
-
-Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme
-dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul
-et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus
-vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai
-contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de
-pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie
-ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme
-un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils
-savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de
-ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages
-pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie
-sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un
-monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la
-lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des
-roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire
-que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et
-s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant,
-que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste
-pour sentir que l’on n’est plus.
-
-Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme,
-j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de
-m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je
-regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les
-appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et
-de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à
-l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur
-le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que
-les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la
-bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles
-sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au
-bec des oiseaux et aux pluies d’orage.
-
-Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était
-l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient
-lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve
-était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en
-finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors,
-courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y
-étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche
-de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus,
-ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont
-commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous!
-comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement
-avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots
-glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer.
-
-Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient
-que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs
-yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours
-et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur
-temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi
-que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils
-cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des
-faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour
-presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris
-de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien
-j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et
-je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait
-été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus.
-Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus
-tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas
-l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine
-heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour
-toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.
-
-Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande
-salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans
-leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit,
-tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et
-d’ennui.
-
-Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci:
-
-Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant une vacance, je
-me suis réveillé de bonne humeur et j’ai regardé par la fenêtre. Le
-jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel; entre les
-gorges des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement et
-se perdaient dans l’air; les poules de la basse-cour chantaient. J’ai
-entendu derrière la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une
-charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières, les
-faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la rosée sur la haie, le
-soleil brillait dessus, on sentait l’eau et l’herbe.
-
-Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois lieues à
-faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai
-d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai
-passé sous des pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien,
-j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait
-la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud; de
-temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait
-dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un
-hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses,
-c’était, je crois, un dimanche; les vaches, assises dans l’herbe, à
-l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles
-pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un
-chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et
-des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de
-la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage.
-
-Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché; j’avais la
-mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une
-profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les
-flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée l’horizon rayonnait,
-flamboyait; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les
-flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini
-invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel,
-perdu dans la contemplation de sa beauté.
-
-Le champ où j’étais était un champ de blé, j’entendais les cailles,
-qui voltigeaient autour de moi et venaient s’abattre sur des mottes
-de terre; la mer était douce, et murmurait plutôt comme un soupir
-que comme une voix; le soleil lui-même semblait avoir son bruit,
-il inondait tout, ses rayons me brûlaient les membres, la terre me
-renvoyait sa chaleur, j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les
-yeux et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait jusqu’à moi,
-avec la senteur du varech et des plantes marines; quelquefois elles
-paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage
-festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. Alors,
-dans le silence de deux vagues, pendant que l’Océan gonflé se taisait,
-j’écoutais le chant des cailles un instant, puis le bruit des flots
-recommençait, et après, celui des oiseaux.
-
-Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains
-éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil,
-je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux
-en sueur; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur
-grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu
-m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité
-d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus
-pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le
-bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait
-en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que
-la mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles
-écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les
-enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant
-illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait les mousses autour
-de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres,
-les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de
-la vague qui les avait quittés; de temps à autre une mouette passait
-avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la
-falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait
-ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant
-à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je
-compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu
-y a placée pour l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie
-complète, que l’extase seule doit entendre; quelque chose de tendre
-comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de
-l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux;
-il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose
-d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis
-vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte
-dans ses rayons.
-
-Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate
-ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient
-les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à
-cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je
-songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des
-cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer
-la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant
-le doux Enfant Jésus dans ses bras.
-
-Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins à
-moi, je me mis en marche, sentant que la malédiction me reprenait, que
-je rentrais dans l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres
-gelés, par le sentiment de la souffrance, et de même que j’avais un
-inconcevable bonheur, je tombai dans un découragement sans nom, et
-j’allai à X...
-
-Je revins le soir chez nous, je repassai par les mêmes chemins, je
-revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l’herbe la place où je
-m’étais couché, il me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on
-a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir
-de la première, et je m’arrêtais souvent dans mon chemin devant un
-buisson, devant un arbre, au coin d’une route, comme si là, le matin,
-il s’était passé quelque événement de ma vie.
-
-Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit, on avait fermé
-les portes, et les chiens se mirent à aboyer.
-
-
-Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient assailli à 15 ans
-vinrent me retrouver à 18. Si vous avez compris quelque chose à ce
-qui précède, vous devez vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore
-vierge et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté des
-passions et de leurs bruits sonores, les poètes me fournissaient des
-thèmes à ma rêverie; quant au plaisir des sens, à ces joies du corps
-que les adolescents convoitent, j’en entretenais dans mon cœur le désir
-incessant, par toutes les excitations volontaires de l’esprit; de même
-que les amoureux envient de venir à bout de leur amour en s’y livrant
-sans cesse, et de s’en débarrasser à force d’y songer, il me semblait
-que ma pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même, et par
-vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant toujours au point
-d’où j’étais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m’y
-heurtais en vain la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans
-doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car, le matin,
-j’avais le cœur plein de sourires et de serrements délicieux, le réveil
-me chagrinait et j’attendais avec impatience le retour du sommeil pour
-qu’il me donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais toute
-la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir à l’instant, et dont
-j’éprouvais comme une épouvante religieuse.
-
-C’est alors que je sentis bien le démon de la chair vivre dans tous
-les muscles de mon corps, courir dans tout mon sang; je pris en pitié
-l’époque ingénue où je tremblais sous les regards des femmes, où je me
-pâmais devant des tableaux ou des statues; je voulais vivre, jouir,
-aimer, je sentais vaguement ma saison chaude arriver, de même qu’aux
-premiers jours de soleil une ardeur d’été vous est apportée par les
-vents tièdes, quoiqu’il n’y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni
-roses. Comment faire? qui aimer? qui vous aimera? quelle sera la grande
-dame qui voudra de vous? la beauté surhumaine qui vous tendra les bras?
-Qui dira toutes les promenades tristes que l’on fait seul au bord des
-ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis vers les étoiles,
-pendant les chaudes nuits où la poitrine étouffe!
-
-Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le bonheur, c’est
-le mystère dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dévore,
-avec quelle intensité il se darde sur vos têtes, ô belles femmes
-triomphantes! La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos
-mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent
-jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps
-quelque chose qui nous tue et nous enchante.
-
-Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots
-humains: adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une
-magie singulière l’embaume; toutes les histoires qu’on raconte, tous
-les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le
-commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve
-à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de
-volupté.
-
-C’était surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent
-à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je
-me sentais le cœur pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier
-dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment,
-et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. Chaque
-année encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans
-une virginité qui me pousse avec les bourgeons; mais les joies ne
-refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas maintenant plus de
-verdure dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les
-yeux, où la poussière s’élève en tourbillons.
-
-Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre, au moment de
-descendre dans ce souvenir, je tremble et j’hésite; c’est comme si
-j’allais revoir une maîtresse d’autrefois: le cœur oppressé, on
-s’arrête à chaque marche de son escalier, on craint de la retrouver, et
-on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même de certaines idées
-avec lesquelles on a trop vécu; on voudrait s’en débarrasser pour
-toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie même, le
-cœur y respire dans son atmosphère naturelle.
-
-Je vous ai dit que j’aimais le soleil; dans les jours où il brille, mon
-âme naguère avait quelque chose de la sérénité des horizons rayonnants
-et de la hauteur du ciel. C’était donc l’été... ah! la plume ne devrait
-pas écrire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne chez moi
-ne s’aperçut que je sortais; il y avait peu de monde dans les rues,
-le pavé était sec, de temps à autre des bouffées chaudes s’exhalaient
-de dessous terre et vous montaient à la tête, les murs des maisons
-envoyaient des réflexions embrasées, l’ombre elle-même semblait plus
-brûlante que la lumière. Au coin des rues, près des tas d’ordures,
-des essaims de mouches bourdonnaient dans les rayons du soleil, en
-tournoyant comme une grande roue d’or; l’angle des toits se détachait
-vivement en ligne droite sur le bleu du ciel, les pierres étaient
-noires, il n’y avait pas d’oiseaux autour des clochers.
-
-Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise, quelque chose qui
-pût m’enlever de dessus terre, m’emporter dans un tourbillon.
-
-Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des
-chemins moitié rue moitié sentier; des jours vifs sortaient çà et là
-à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins
-d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons,
-la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin
-le soleil se cacha; il parut un gros nuage, comme si un orage allait
-venir; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature,
-je n’étais plus si irrité, mais enlacé; ce n’était plus une déchirure,
-mais un étouffement.
-
-Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où il me semblait
-qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de silence et de nuit, à
-l’endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m’y abîmais
-le cœur dans un désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse,
-elles pesaient sur moi et m’écrasaient comme une poitrine sur une autre
-poitrine; je sentais un besoin de volupté, plus chargé d’odeurs que
-le parfum des clématites et plus cuisant que le soleil sur le mur des
-jardins. Oh! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras,
-l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien me dédoubler moi-même, aimer cet
-autre être et nous fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague
-idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais, comme aux fleuves
-sans lit, ma passion débordait de tous côtés en ravins furieux, elle
-m’inondait le cœur et le faisait retentir partout de plus de tumultes
-et de vertiges que les torrents dans les montagnes.
-
-J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau et le doux
-mouvement des vagues qui se poussent; elle était paisible, les nénufars
-blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se déroulaient
-lentement, se déployant les uns sur les autres; au milieu, les îles
-laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure, la rive semblait
-sourire, on n’entendait rien que la voix des ondes.
-
-En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur
-du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis
-sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute
-l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi
-se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle; regardant
-les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et
-jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le
-frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas
-de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de
-volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour!
-mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine
-d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes
-regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le
-contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une
-révélation; le désir sortait de tous mes pores, mon cœur était tendre
-et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de
-ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer
-l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais
-des langueurs plus grandes; j’aurais voulu être étouffé sous des roses,
-j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent
-secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde.
-
-L’herbe était douce à marcher, je marchai; chaque pas me procurait un
-plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur
-du gazon. Les prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de
-chevaux, de poulains; l’horizon retentissait du bruit des hennissements
-et de galops, les terrains s’abaissaient et s’élevaient doucement en de
-larges ondulations qui dérivaient des collines, le fleuve serpentait,
-disparaissait derrière les îles, apparaissait ensuite entre les herbes
-et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi,
-son cours; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir.
-
-Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai
-les ponts; j’allais dans les rues, sur les places; les femmes passaient
-près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles
-étaient toutes merveilleusement belles; jamais je n’avais tant regardé
-en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle
-des chèvres; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées,
-semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie; du haut de
-leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me voir et me
-regardaient en me disant: aime-nous! aime-nous! Toutes m’aimaient dans
-leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais
-bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais,
-je la respirais, l’air était plein de son odeur; je voyais son cou
-en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau
-ondulant à leur pas; son talon relevait sa robe en marchant devant moi.
-Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni
-celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans
-la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait,
-elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une
-nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en
-passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées
-voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent,
-de formes qui attirent.
-
-Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue
-où souvent j’avais passé pour sentir mon cœur battre; elle avait des
-jalousies vertes, on montait trois marches, oh! je savais cela par
-cœur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route
-rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui
-dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer; personne ne
-passait, je m’avançai, je m’avançai; je sens encore le contact de la
-porte que je poussai de mon épaule, elle céda; j’avais eu peur qu’elle
-ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond,
-doucement, sans faire de bruit.
-
-Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées,
-elles s’agitaient sous mes pieds; je montais toujours, on n’y voyait
-pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus.
-Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait
-à l’obscurité qu’il y faisait; les fenêtres étaient ouvertes, mais
-de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour,
-l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard; au fond et à côté
-de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle
-ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai; je
-restai debout sans avancer, occupé à la regarder.
-
-Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le
-coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche,
-et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis;
-ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme
-l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits
-cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son
-cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail
-rouge.
-
-Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me
-sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux;
-quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard,
-je vis une figure d’une adorable beauté: une même ligne droite partait
-du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses
-grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes
-et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu
-sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou
-gras, blanc, rond; à travers son vêtement mince, je voyais la forme
-de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se
-tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil
-qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce
-vêtement blanc et cette tête brune.
-
-A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je
-m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle
-embaumait, et je me sentis le cœur plus mou et plus faible qu’une pêche
-qui se fond sous la langue. Elle me dit:
-
---Qu’avez-vous donc? venez!
-
-Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise,
-adossé à la muraille; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la
-sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien
-dire.
-
-Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait,
-son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes
-jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact
-les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule
-et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit:
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination
-qui m’endormait.
-
-Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux.
-Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira
-sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux
-bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon
-premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse
-et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais
-le cou en arrière, pour mieux voir sa figure; ses yeux brillaient,
-m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais
-perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent ensemble; les siens
-étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des
-mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort,
-je les serrais exprès pour les sentir davantage.
-
-Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je
-lui répondis, je suis resté ainsi longtemps, perdu, suspendu, balancé
-dans ce battement de mon cœur; chaque minute augmentait mon ivresse,
-à chaque moment quelque chose de plus m’entrait dans l’âme, tout mon
-corps frissonnait d’impatience, de désir, de joie; j’étais grave
-pourtant, plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans quelque
-chose de divin et de suprême. Avec sa main elle me serrait la tête sur
-son cœur, mais légèrement, comme si elle eût eu peur de me l’écraser
-sur elle.
-
-Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa robe se décrocha;
-elle n’avait pas de corset, sa chemise bâillait. C’était une de ces
-gorges splendides où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise
-sur mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui rêve, son beau
-profil se découpait en lignes pures; un pli d’une courbe adorable, sous
-l’aisselle, faisait comme le sourire de son épaule; son dos blanc se
-courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe affaissée retombait
-par le bas en larges plis sur le plancher; elle levait les yeux au ciel
-et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux.
-
-Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent comme une
-onde, et les longues mèches noires tressaillirent en tombant sur ses
-hanches. Je passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous;
-j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais navré.
-Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en deux, par derrière, et
-à les ramener devant de manière à lui cacher les seins; d’autrefois
-je les réunissais tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête
-renversée en arrière et son cou tendre en avant, elle se laissait faire
-comme une morte.
-
-Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses pieds de dedans sa
-robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d’une chatte, le matelas
-s’enfonça sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en
-arrière les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me
-prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés encore des caresses
-d’amour qui avaient passé là.
-
-Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des
-baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces
-caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et
-soupirait; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une
-ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le
-ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises
-charmantes, de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à moi
-avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui
-lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frémissante, s’étendait
-sous moi et frissonnait; des pieds à la tête je me sentais tout
-recouvert de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés
-ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte,
-respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me
-sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à
-savourer le battement de mon cœur et le dernier tressaillement de mes
-nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait.
-
-Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile comme une statue de
-chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tête pâle, et
-ses bras dénoués reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre
-un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les hanches; sur sa
-poitrine, la place de mes baisers était rouge encore, un son rauque et
-lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir
-longtemps pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis qui disait
-ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais mère», et puis je ne me
-souviens plus de ce qui suivait, elle croisa les jambes les unes sur
-les autres et se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans
-un hamac.
-
-Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un
-enfant, et me demanda si j’avais eu une maîtresse; je lui répondis
-que oui, et comme elle continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et
-mariée. Elle me fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie,
-sur ma famille.
-
---Et toi, lui dis-je, as-tu aimé?
-
---Aimer! non?
-
-Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança.
-
-Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais était belle, et
-après un silence elle reprit:
-
---Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom, hein! ton nom.
-
-A mon tour je voulus savoir le sien.
-
---Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre, ce n’est pas comme
-cela qu’on m’appelait chez nous.
-
-Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà si vieux!
-Cependant il y a certaines choses que je revois comme si c’était hier,
-sa chambre par exemple; je revois le tapis du lit, usé au milieu, la
-couche d’acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie
-rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les franges en étaient
-usées. Sur la cheminée, deux vases de fleurs artificielles; au milieu,
-la pendule, dont le cadran était suspendu entre quatre colonnes
-d’albâtre. Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure
-entourée d’un cadre de bois noir et représentant des femmes au bain,
-des vendangeurs, des pêcheurs.
-
-Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si précis
-que tous les détails de sa figure m’apparaissent de nouveau, avec cette
-étonnante fidélité de mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand
-nous revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de voix, nos vieux
-amis morts depuis des années, et que nous nous en épouvantons. Je me
-souviens bien qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche,
-un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle
-souriait; elle n’était plus fraîche même, et le coin de sa bouche était
-serré d’une façon amère et fatiguée.
-
-Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu.
-
---Adieu!
-
---Vous reverra-t-on!
-
---Peut-être!
-
-Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout changé, il me
-semblait qu’on devait s’apercevoir, sur mon visage, que je n’étais plus
-le même homme, je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je
-n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à désirer dans la
-vie. Je rentrai chez moi, une éternité s’était passée depuis que j’en
-étais sorti; je montai à ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé
-de toute ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable.
-Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel
-était en feu, et l’horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits
-des maisons; le jardin, déjà dans l’ombre, était plein de tristesse,
-des cercles jaunes et orange tournaient dans le coin des murs,
-s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre était sèche et
-grise; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes,
-chantaient en passant et allaient aux barrières.
-
-Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une
-indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu,
-j’étais las. «Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme
-cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par
-l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis
-les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais
-parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail
-de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le
-plus possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint et je
-demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais
-que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir,
-mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était
-senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma
-joie.
-
-Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire
-l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je
-ne savais plus dans quel coin de mon existence mon cœur se trouvait
-placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou
-plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et
-l’ardeur des espérances.
-
-Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que cela, une femme!
-Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes
-repus? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le
-cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il y a des jours
-où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une
-heure de toutes les caresses de la terre.
-
-Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en
-cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui; on se plaît
-à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que
-de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet,
-dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir
-là? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je
-m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue,
-d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins
-précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies.
-Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais
-d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations,
-et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme
-que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique,
-où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir.
-Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y
-découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré
-la première fois; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme
-une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.
-
-Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa porte tout en
-sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre; elle veillait sans doute;
-je m’arrêtai, j’eus peur, je restai longtemps ne sachant que faire,
-plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main,
-une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna sa clef.
-
-Elle était seule, comme le matin; elle se tenait à la même place,
-presque dans la même posture, mais elle avait changé de robe; celle-ci
-était noire, la garniture de dentelle, qui en bordait le haut,
-frissonnait d’elle-même sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa
-figure avait cette pâleur lascive que donnent les flambeaux; la bouche
-mi-ouverte, les cheveux tout débouclés et pendant sur ses épaules, les
-yeux levés au ciel, elle avait l’air de chercher du regard quelque
-étoile disparue.
-
-Bien vite, d’un bond joyeux, elle sauta jusqu’à moi et me serra dans
-ses bras. Ce fut là pour nous une de ces étreintes frissonnantes,
-telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs
-rendez-vous, quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les
-ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque forme vague
-qui passait dans la clairière, ils se rencontrent enfin et viennent à
-s’embrasser.
-
-Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout ensemble:
-
---Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir? dis, dis, ô mon cœur,
-m’aimes-tu?
-
-Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les
-plus élevées de la flûte.
-
-A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me
-regardait avec une ivresse sombre; pour moi, quelque étonné que je
-fusse de cette passion si subitement venue, j’en étais charmé, j’en
-étais fier.
-
-Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d’étincelles;
-quelquefois, après avoir senti le velouté de l’étoffe, je venais
-à sentir la douceur chaude de son bras nu, son vêtement semblait
-participer d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes
-nudités.
-
-Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux, et elle
-recommença sa caresse accoutumée, qui était de me passer la main dans
-les cheveux tandis qu’elle me regardait fixement, face à face, les yeux
-dardés contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se
-dilater, il en sortait un fluide que je sentais me couler sur le cœur;
-chaque effluve de ce regard béant, semblable aux cercles successifs que
-décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette magie terrible.
-
---Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes donc que te voilà venu
-encore chez moi, pour moi! Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste!
-ne veux-tu plus de moi?
-
-Elle fit une pause et reprit:
-
---Comme tu es beau, mon ange! tu es beau comme le jour! embrasse-moi
-donc, aime-moi! un baiser, un baiser, vite!
-
-Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se
-gonflait la poitrine du soupir qu’elle y puisait.
-
---Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit à
-nous deux? C’est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant
-jeune et frais, qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme je
-l’aimerais!
-
-Et elle fit une de ces inspirations de désir où il semble que Dieu
-devrait descendre des cieux.
-
---Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je.
-
---Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées, nous autres? est-ce qu’on
-pense à nous? Qui veut de nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de
-moi? tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai couché avec
-une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se mit à danser, les poings
-sur la taille, avec des allures immondes). C’est que je danse bien!
-tiens, regarde mon costume.
-
-Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir
-et des rubans bleus avec un domino; il y avait aussi un pantalon de
-velours noir à galons d’or, accroché à un clou, restes flétris du
-carnaval passé.
-
---Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été souvent au bal avec lui!
-c’est moi qui ai dansé, cet hiver!
-
-La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler la lumière de la
-bougie, elle l’alla prendre de dessus la cheminée et la mit sur sa
-table de nuit. Arrivée près du lit, elle s’assit dessus et se prit à
-réfléchir profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne lui
-parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude des nuits d’août
-montait jusqu’à nous, nous entendions, de là, les arbres du boulevard
-remuer, le rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de
-l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa blême figure,
-crispée dans une expression de tristesse ardente; les nuages couraient
-vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un
-coin de ciel pur entouré de nuées sombres.
-
-Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une
-machine. Quand elle fut en chemise, elle vint à moi, pieds nus sur
-le pavé, me prit par la main et me conduisit à son lit; elle ne me
-regardait pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose et
-humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait vibrer sous
-le frottement de sa pensée comme, alors même que l’artiste n’est plus
-là, l’instrument sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes
-endormies.
-
-C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un
-orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à
-nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son
-ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif,
-doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud;
-elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont
-les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours,
-de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et
-de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et
-collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et
-le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle
-s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle
-me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur:
-
---Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère?
-à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des
-lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants
-qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes
-grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens,
-tiens, voilà la mienne!
-
-Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres
-écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles:
-
---Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la
-moindre femme qui te regarderait...
-
-Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait
-avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.
-
---Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme,
-moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien!
-je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je
-voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez
-elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être
-si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son
-manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous
-passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle!
-
-Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait
-une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans
-mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir,
-dans la campagne.
-
---Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que
-lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle?
-
-Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai
-même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de
-l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui
-m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais
-jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais
-rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes
-caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par
-le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir:
-
---Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est
-moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je
-ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils
-faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que
-je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme
-une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux
-sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je
-n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et
-pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de
-toi et de te serrer sur moi.
-
-C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie.
-Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement
-bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh!
-comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.
-
---Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me
-rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon
-chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes
-dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis
-pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là!
-
-Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres
-baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime.
-
---Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de
-boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit
-oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour
-dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non,
-tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me
-souvienne de toi toujours!
-
---Pourquoi cela?
-
---Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à
-toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je
-m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à
-regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et
-qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure,
-ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh!
-écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je
-les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais.
-
-Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière
-la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui
-crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid
-de l’acier et la main de Marie.
-
-C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et
-échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé
-à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes
-de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les
-médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués
-la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux
-bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même
-à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un
-premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique
-de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux
-talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec
-l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières
-brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des
-palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les
-cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les
-vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient
-dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de
-bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les
-faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où,
-réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides,
-quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur
-l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au
-milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.
-
-Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte
-de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas
-un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées
-et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille
-publique, je les regrette.
-
-Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra
-dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se
-ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa
-tête sur ma poitrine.
-
-Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête
-endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me
-trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à
-l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche,
-liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous
-revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux
-des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui
-s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les
-songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire
-peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre
-hémisphère, sous d’autres cieux.
-
-Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette
-tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde,
-aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour
-désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son
-sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait
-de ses narines.
-
-Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les
-lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal.
-L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea
-horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et
-vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre,
-irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des
-bougies expirantes, reflétées dans la glace.
-
-Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la
-lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête
-était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet,
-pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la
-table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la
-main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai.
-La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis
-qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une
-odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum;
-comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me
-refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient
-comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire
-et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à
-la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge
-de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs
-fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit.
-Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela
-peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le
-malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que
-sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle
-avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous
-ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les
-étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions
-terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par
-les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre
-raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore
-et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.
-
-A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle
-sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait
-ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin,
-d’un baiser de colombe qui s’éveille.
-
-Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:
-
-
---A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par
-te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te
-feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je
-ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute,
-tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie
-de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié
-asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps
-que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer
-m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!
-
-Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première
-communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les
-champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un
-fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids;
-je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours
-déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé
-aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que,
-le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter
-des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les
-garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait
-et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à
-la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me
-prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu
-que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de
-terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la
-figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire
-ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher
-ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement
-de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la
-joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours,
-il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord
-duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets,
-des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais
-des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier
-plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une
-coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois
-cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie,
-mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du
-foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que,
-les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon
-après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers,
-et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante,
-mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé.
-Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais
-jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et
-longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les
-pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns
-venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la
-vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur
-roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu
-être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient
-pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air
-si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu
-courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient
-ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des
-brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand
-elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable,
-souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de
-leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour
-contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours
-mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule
-surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières:
-c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le
-tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit,
-quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je
-voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient
-envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une
-grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait
-bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en
-s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la
-tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je
-rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines
-de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait
-dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres
-entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques
-de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des
-formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.
-
-A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais
-sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je
-levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un
-regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre
-vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la
-fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
-
-Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort,
-j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent
-leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement
-d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais
-de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes
-jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la
-nuit le bruit de leur couche.
-
-A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de
-la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures
-bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme
-à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais
-belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu
-pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs
-avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis
-trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la
-petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert
-d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous
-avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien
-heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je
-remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père;
-j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute
-seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait
-d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais
-entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le
-sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à
-ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on
-m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée,
-je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de
-toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.
-
-A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le
-cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans
-l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la
-plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur
-tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait
-encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et
-m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir,
-aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de
-nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement,
-moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore
-leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme
-nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils
-reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle
-s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de
-nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je
-me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence.
-
-
-Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par
-lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une
-manière désespérée:
-
---Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et
-l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui
-sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois
-plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je
-veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous
-ces sentiments-là!
-
-
-Se raidissant contre son émotion, elle continua:
-
---Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint
-pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande
-fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara.
-Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le
-recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de
-mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais
-mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et
-que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des
-fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant
-de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier:
-«Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et
-s’enfuit.
-
-Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus
-de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres
-dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille
-qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en
-croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait
-d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je
-tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements
-plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause,
-je jalousais leurs douleurs.
-
-A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec
-elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine.
-J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour
-toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail
-de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil,
-adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela.
-Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent
-leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais
-s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours
-c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut
-bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser
-tranquille.
-
-Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque
-temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé
-un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme
-pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.
-
-Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que
-j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment
-s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant!
-j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je
-mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon
-pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également
-mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en
-papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je
-devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient
-communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui
-sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles,
-sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des
-domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je
-m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les
-savourant toutes.
-
-Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans;
-une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être
-promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée,
-et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient
-grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des
-plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une
-rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là,
-formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes
-enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir
-la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient
-sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient
-les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues
-de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses
-charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant
-et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui
-demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière
-un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un
-Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais
-depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard
-tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une
-croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient
-de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts
-qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de
-dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la
-tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher
-ange?
-
-Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les
-trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je
-voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais
-bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours
-de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture;
-mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je
-l’aimerais.
-
-Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient
-les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être
-à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont
-j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me
-dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de
-joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles
-étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller
-lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me
-déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis
-vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il
-ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de
-ce qui allait suivre.
-
-Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me
-sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait
-sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient
-de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il
-était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver
-des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que
-m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était
-le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses
-membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans
-un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue,
-je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.
-
-A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris
-et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan
-pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les
-places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la
-nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on
-a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans
-ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous
-nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf!
-toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à
-t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens.
-
-
-Elle continua:
-
---Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait
-partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête
-de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et
-la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais
-devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu
-de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants
-faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les
-billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de
-quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais
-tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et
-la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai
-repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point
-touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour
-m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez
-larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui.
-Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des
-gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche
-les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu
-la veille!
-
-Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du
-plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie,
-toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées,
-semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne
-peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!
-
-Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté
-la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux
-teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds,
-efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards
-aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au
-réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de
-bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de
-tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me
-suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais
-la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte
-de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus
-ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils
-ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses
-infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que
-j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur.
-Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les
-autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par
-la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains;
-je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les
-épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres,
-ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour
-que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus
-dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre,
-que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à
-la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première
-heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines
-comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros
-qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite
-pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un
-bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les
-enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les
-lions.
-
-A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que
-j’ai relus cent fois: _Paul et Virginie_ et un autre qui s’appelait
-_les Crimes des Reines_. On y voyait les portraits de Messaline, de
-Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine
-II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!»
-Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en
-entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant
-et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je
-dominais tout par l’insolence de ma beauté.
-
-Fatiguée cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais
-en voulant à tout prix, ayant d’ailleurs fait du vice un supplice
-qui m’était cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si
-j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je me résignais
-à vivre mal; opulente, à m’endormir dans la misère, car à force de
-descendre si bas je n’aspirais peut-être plus à monter éternellement,
-à mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient sans
-doute, je voulais par là en finir d’un seul coup et me dégoûter pour
-toujours de ce que j’enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai
-pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre
-sur le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la maîtresse
-d’un seul, je me suis faite servante de tous, et quel rude maître
-j’ai pris là! Plus de feu l’hiver, plus de vin fin à mes repas, il y
-a un an que j’ai la même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas
-d’être nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir, le sais-tu?
-Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour ce que je n’avais jamais
-rencontré, l’homme qui m’a toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit
-des élégants, au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans mon
-cœur et que je veux tenir dans mes mains; un beau jour, espérais-je,
-quelqu’un viendra sans doute--dans le nombre cela doit être--plus
-grand, plus noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux des
-sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie lascive, ses membres
-auront la souplesse terrible et voluptueuse des léopards, il sentira
-des odeurs à faire pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein
-qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais: «est-ce lui» et
-à un autre encore: «est-ce lui? qu’il m’aime! qu’il m’aime! qu’il me
-batte! qu’il me brise! à moi seule je lui ferai un sérail, je connais
-quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la
-fatigue même se transforme en délicieuse extase; coquette quand il le
-voudra, pour irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il me
-trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux
-et des soupirs tendres; pour lui je me tordrai dans des mouvements de
-couleuvre, la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations
-qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du beau vin dans du
-cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles,
-ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des
-sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai
-des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux; s’il
-aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai
-à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut
-assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur, nous
-volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe.»
-Mais non! jamais, jamais! le temps a eu beau s’écouler et les matins
-revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les
-voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée comme j’étais,
-à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas
-d’amant, qui na pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui
-se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui
-en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits
-dans la figure de la lune. Je suis vierge! cela te fait rire? mais n’en
-ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai
-tout, sauf la virginité elle-même.
-
-Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur
-l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tous ceux qui s’y sont
-débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu
-rien de commun avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des bras
-humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours
-séparée. Oh! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer
-tout entiers dans leur jouissance, mentalement je m’écartais à mille
-lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de
-peaux de moutons de quelque berger des Abruzzes!
-
-Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me connaît, ils cherchent
-peut-être en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain
-homme; n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en va
-flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux
-de viande? de même, qui saura tous les amours exaltés qui s’abattent
-sur une fille publique, toutes les belles élégies qui finissent dans
-le bonjour qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le cœur
-gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les uns, au sortir d’un
-bal, pour résumer sur une seule femme toutes celles qu’ils venaient de
-quitter; les autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence;
-et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir leurs maîtresses à qui
-ils n’osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs
-cœurs; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs
-faciles de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon et ne
-voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane, mais du péché incarné,
-ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m’adorent; pour que la
-tentation soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient que
-j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât de pierreries. Tous
-passent tristement, uniformément, comme des ombres qui se succèdent,
-comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu’elle
-faisait, du piétinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui
-en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d’un seul? ils viennent et ils
-me quittent, jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent,
-ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les appeler
-beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment à rire,
-quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si
-connue, personne ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles qui
-louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes épaules, tout heureux
-d’avoir à bon marché un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet
-amour inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait à leurs
-genoux!
-
-J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui
-les aiment; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans
-leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux,
-vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles
-arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres; mais moi,
-personne, personne; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant,
-car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant
-elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis
-sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne! que de dimanches
-j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent
-tout le monde aux offices où je ne vais pas! qu’il y a longtemps que
-je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en
-aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays,
-j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien.
-Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du
-lait; je lui aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai
-ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir,
-au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver; aux rois nous
-tirerons le gâteau. Oh! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour
-les endormir, comme je serai heureuse!
-
-
-Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant à travers ses
-larmes, comme pour me dire: Est-ce toi?
-
-Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous les mots sortir
-de sa bouche; tâchant de m’identifier à la vie qu’ils m’exprimaient.
-Agrandie tout à coup à des proportions que je lui prêtais, sans doute,
-elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés et,
-malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un charme irritant
-et d’attraits nouveaux. Les hommes, en effet, qui l’avaient possédée
-avaient laissé sur elle comme une odeur de parfum éteint, traces de
-passions disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse; la
-débauche la décorait d’une beauté infernale. Sans les orgies passées,
-aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler à une
-morte se réveillant dans l’amour? sa joue en était plus appâlie, ses
-cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres plus souples,
-plus mous et plus chauds; comme moi, aussi, elle avait marché de joies
-en chagrins, couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans nom
-avaient succédé à des spasmes fous; sans nous connaître, elle dans sa
-prostitution et moi dans ma chasteté, nous avions suivi le même chemin,
-aboutissant au même gouffre; pendant que je me cherchais une maîtresse,
-elle s’était cherché un amant, elle dans le monde, moi dans mon cœur,
-l’un et l’autre nous avaient fuis.
-
---Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi, comme tu as dû
-souffrir!
-
---Tu as donc souffert quelque chose de semblable? me répondit-elle,
-est-ce que tu es comme moi? est-ce que souvent tu as trempé ton
-oreiller de larmes? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver
-sont aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je
-marche seule, il me semble que la pluie traverse mon cœur et le fait
-tomber en débris.
-
---Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée que moi dans le
-monde, tu as eu tes jours de plaisir, mais moi c’est comme si j’étais
-né en prison, j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière.
-
---Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les hommes sont vieux
-maintenant, les enfants se trouvent dégoûtés comme les vieillards, nos
-mères s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas comme
-ça autrefois, n’est-ce pas vrai?
-
---C’est vrai, repris-je, les maisons où nous habitons sont toutes
-pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetières;
-dans les vieilles baraques noires qu’on démolit la vie devait être plus
-chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y
-cassait les lits en faisant l’amour.
-
---Mais qui te rend si triste? tu as donc bien aimé?
-
---Si j’ai aimé, mon Dieu! assez pour envier ta vie.
-
---Envier ma vie! dit-elle.
-
---Oui, l’envier! car, à ta place, j’aurais peut-être été heureux, car,
-si un homme comme tu le désires n’existe pas, une femme comme j’en veux
-doit vivre quelque part; parmi tant de cœurs qui battent, il doit s’en
-trouver un pour moi.
-
---Cherche-le! cherche-le!
-
---Oh! si, j’ai aimé! si bien que je suis saturé de désirs rentrés.
-Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m’ont égaré et que dans
-le fond de mon cœur j’abritais d’un amour angélique. Écoute, quand
-j’avais vécu un jour avec une femme, je me disais: «Que ne l’ai-je
-connue depuis dix ans! tous ses jours qui ont fui m’appartenaient, son
-premier sourire devait être pour moi, sa première pensée au monde, pour
-moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur répond, elle y pense,
-les livres qu’elle admire, j’aurais dû les lire. Que ne me suis-je
-promené avec elle, sous tous les ombrages qui l’ont abritée! il y a
-bien des robes qu’elle a usées et que je n’ai pas vues, elle a entendu,
-dans sa vie, les plus beaux opéras et je n’étais pas là; d’autres lui
-ont déjà fait sentir les fleurs que je n’avais pas cueillies, je ne
-pourrai rien faire, elle m’oubliera, je suis pour elle comme un passant
-dans la rue», et quand j’en étais séparé je me disais: «Où est-elle?
-que fait-elle, toute la journée, loin de moi? à quoi son temps se
-passe-t-il?» Qu’une femme aime un homme, qu’elle lui fasse un signe,
-et il tombe à ses genoux! Mais nous, quel hasard qu’elle vienne à nous
-regarder, et encore!... il faut être riche, avoir des chevaux qui vous
-emportent, avoir une maison ornée de statues, donner des fêtes, jeter
-l’or, faire du bruit; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer
-par le génie ou par l’argent, et demeurer aussi inconnu que le plus
-lâche et le plus sot de tous, quand on aspire à des amours du ciel,
-quand on mourrait avec joie sous le regard d’une femme aimée, j’ai
-connu ce supplice.
-
---Tu es timide, n’est-ce pas? elles te font peur.
-
---Plus maintenant. Autrefois, le bruit de leurs pas seulement me
-faisait tressaillir, je restais devant la boutique d’un coiffeur, à
-regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants
-dans les cheveux, roses, blanches et décolletées, j’ai été amoureux de
-quelques-unes; l’étalage d’un cordonnier me tenait aussi en extase:
-dans ces petits souliers de satin, que l’on allait emporter pour le
-bal du soir, je plaçais un pied nu, un pied charmant, avec des ongles
-fins, un pied d’albâtre vivant, tel que celui d’une princesse qui
-entre au bain; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et
-que le vent fait remuer, me donnaient également de bizarres envies;
-j’ai offert des bouquets de fleurs à des femmes que je n’aimais pas,
-espérant que l’amour viendrait par là, je l’avais entendu dire; j’ai
-écrit des lettres adressées n’importe à qui, pour m’attendrir avec
-la plume, et j’ai pleuré; le moindre sourire d’une bouche de femme
-me faisait fondre le cœur en délices, et puis c’était tout! Tant de
-bonheur n’était pas fait pour moi, qu’est-ce qui pouvait m’aimer?
-
---Attends! attends encore un an, six mois! demain peut-être, espère!
-
---J’ai trop espéré pour obtenir.
-
---Tu parles comme un enfant, me dit-elle.
-
---Non, je ne vois pas même d’amour dont je ne serais rassasié au bout
-de vingt-quatre heures, j’ai tant rêvé le sentiment que j’en suis
-fatigué, comme ceux que l’on a trop fortement chéris.
-
---Il n’y a pourtant que cela de beau dans le monde.
-
---A qui le dis-tu? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec
-une femme qui m’aimerait.
-
---Oh! si au lieu de cacher ton cœur, tu laissais voir tout ce qui bat
-dedans de généreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il
-n’en est pas une qui ne tâcherait d’être ta maîtresse; mais tu as été
-plus fou que moi encore! Fait-on cas des trésors enfouis? les coquettes
-seules devinent les gens comme toi, et les torturent, les autres ne les
-voient pas. Tu valais pourtant bien la peine qu’on t’aimât! Eh bien,
-tant mieux! c’est moi qui t’aimerai, c’est moi qui serai ta maîtresse.
-
---Ma maîtresse?
-
---Oh! je t’en prie! je te suivrai où tu voudras, je partirai d’ici,
-j’irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la
-journée. Comme je t’aimerai! être avec toi, le soir, le matin, la nuit
-dormir ensemble, les bras passés autour du corps, manger à la même
-table, vis-à-vis l’un de l’autre, nous habiller dans la même chambre,
-sortir ensemble et te sentir près de moi! Ne sommes-nous pas faits l’un
-pour l’autre? tes espérances ne vont-elles pas bien avec mes dégoûts?
-ta vie et la mienne, n’est-ce pas la même? Tu me raconteras tous les
-ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j’ai endurés;
-il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu’une heure,
-épuiser tout ce qu’il y a en nous de voluptés et de tendresses, et puis
-recommencer, et mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore!
-mets là ta tête sur ma poitrine, que j’en sente bien le poids, que tes
-cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes épaules, ton
-regard est si tendre!
-
-La couverture défaite, qui pendait à terre, laissait nos pieds à nu;
-elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis
-son dos blanc se courber comme un roseau; les insomnies de la nuit
-m’avaient brisé, mon front était lourd, les yeux me brûlaient les
-paupières, elle me les baisa doucement du bout des lèvres, ce qui me
-les rafraîchit comme si on me les eût humectés avec de l’eau froide.
-Elle aussi, se réveillait de plus en plus de la torpeur où elle s’était
-laissée aller un instant; irritée par la fatigue, enflammée par le goût
-des caresses précédentes, elle m’étreignit avec une volupté désespérée,
-en me disant: «Aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés, tu es à
-moi!»
-
-Elle haletait, la bouche ouverte, et m’embrassait furieusement, puis
-tout à coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux dérangés,
-elle ajouta:
-
---Écoute, comme notre vie serait belle si c’était ainsi, si nous
-allions demeurer dans un pays où le soleil fait pousser des fleurs
-jaunes et mûrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, à ce qu’il
-paraît, où le sable est tout blanc, où les hommes portent des turbans,
-où les femmes ont des robes de gaze; nous demeurerions couchés sous
-quelque grand arbre à larges feuilles, nous écouterions le bruit des
-golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des
-coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre;
-c’est moi qui t’habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts,
-je te mettrais un collier autour du cou, oh! comme je t’aimerais! comme
-je t’aime! laisse-moi donc m’assouvir de toi!
-
-Me collant à sa couche, d’un mouvement impétueux, elle s’abattit
-sur tout mon corps et s’y étendit avec une joie obscène, pâle,
-frissonnante, les dents serrées et me serrant sur elle avec une force
-enragée; je me sentis entraîné comme dans un ouragan d’amour, des
-sanglots éclataient, et puis des cris aigus; ma lèvre, humide de sa
-salive, pétillait et me démangeait; nos muscles, tordus dans les mêmes
-nœuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupté se
-tournait en délire, la jouissance en supplices.
-
-Ouvrant tout à coup les yeux ébahis et épouvantés, elle dit:
-
---Si j’allais avoir un enfant!
-
-Et passant, au contraire, à une câlinerie suppliante:
-
---Oui, oui, un enfant! un enfant de toi!... Tu me quittes? nous ne nous
-reverrons plus, jamais tu ne reviendras, penseras-tu à moi quelquefois?
-j’aurai toujours tes cheveux là, adieu!... Attends, il fait à peine
-jour.
-
-Pourquoi donc avais-je hâte de la fuir? est-ce que déjà je l’aimais?
-
-Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure
-chez elle; elle songeait peut-être à l’amant absent. Il y a un instant,
-dans le départ, où, par anticipation de tristesse, la personne aimée
-n’est déjà plus avec vous.
-
-Nous ne nous fîmes pas d’adieux, je lui pris la main, elle y répondit,
-mais la force pour la serrer était restée dans son cœur.
-
-Je ne l’ai plus revue.
-
-
-J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé sans perdre à y
-rêver le plus d’heures possible, quelquefois je m’enferme exprès et
-seul, je tâche de revivre dans ce souvenir; souvent je m’efforce à y
-penser avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce bonheur-là
-ne m’est pas arrivé.
-
-Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au théâtre, au coin
-des rues, sans savoir pourquoi j’ai cru qu’elle m’écrirait; quand
-j’entendais une voiture s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle
-allait en descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines femmes!
-avec quel battement de cœur je détournais la tête pour voir si c’était
-elle!
-
-La maison a été démolie, personne n’a pu me dire ce qu’elle était
-devenue.
-
-Le désir d’une femme que l’on a obtenue est quelque chose d’atroce et
-de mille fois pire que l’autre, de terribles images vous poursuivent
-comme des remords. Je ne suis pas jaloux des hommes qui l’ont eue avant
-moi, mais je suis jaloux de ceux qui l’ont eue depuis; une convention
-tacite faisait, il me semble, que nous devions nous être fidèles, j’ai
-été plus d’un an à lui garder cette parole, et puis le hasard, l’ennui,
-la lassitude du même sentiment peut-être, ont fait que j’y ai manqué.
-Mais c’était elle que je poursuivais partout; dans le lit des autres je
-rêvais à ses caresses.
-
-On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir en semer de
-nouvelles, elles reparaissent toujours, il n’y a pas de force au monde
-pour en arracher les racines. Les voies romaines, où roulaient les
-chars consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille nouveaux
-sentiers les traversent, les champs se sont élevés dessus, le blé y
-pousse, mais on en aperçoit encore la trace, et leurs grosses pierres
-ébrèchent les charrues quand on laboure.
-
-Le type dont presque tous les hommes sont en quête n’est peut-être que
-le souvenir d’un amour conçu dans le ciel ou dès les premiers jours de
-la vie; nous sommes en quête de tout ce qui s’y rapporte, la seconde
-femme qui vous plaît ressemble presque toujours à la première, il faut
-un grand degré de corruption ou un cœur bien vaste pour tout aimer.
-Voyez aussi comme ce sont éternellement les mêmes dont vous parlent
-les gens qui écrivent, et qu’ils décrivent cent fois sans jamais s’en
-lasser. J’ai connu un ami qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère
-qu’il avait vue nourrissant son enfant; de longtemps il n’estima que
-les tailles de poissarde, la beauté des femmes sveltes lui était
-odieuse.
-
-A mesure que le temps s’éloignait, je l’en aimais de plus en plus;
-avec la rage que l’on a pour les choses impossibles, j’inventais des
-aventures pour la retrouver, j’imaginais notre rencontre, j’ai revu ses
-yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur de sa figure
-dans les feuilles du tremble, quand l’automne les colore. Une fois, je
-marchais vite dans un pré, les herbes sifflaient autour de mes pieds en
-m’avançant, elle était derrière moi; je me suis retourné, il n’y avait
-personne. Un autre jour, une voiture a passé devant mes yeux, j’ai
-levé la tête, un grand voile blanc sortait de la portière et s’agitait
-au vent, les roues tournaient, il se tordait, il m’appelait, il a
-disparu, et je suis retombé seul, abîmé, plus abandonné qu’au fond d’un
-précipice.
-
-Oh! si l’on pouvait extraire de soi tout ce qui y est et faire un être
-avec la pensée seule! si l’on pouvait tenir son fantôme dans les mains
-et le toucher au front, au lieu de perdre dans l’air tant de caresses
-et tant de soupirs! Loin de là, la mémoire oublie et l’image s’efface,
-tandis que l’acharnement de la douleur reste en vous. C’est pour me la
-rappeler que j’ai écrit ce qui précède, espérant que les mots me la
-feraient revivre; j’y ai échoué, j’en sais bien plus que je n’en ai dit.
-
-C’est, d’ailleurs, une confidence que je n’ai faite à personne, on se
-serait moqué de moi. Ne se raille-t-on pas de ceux qui aiment, car
-c’est une honte parmi les hommes; chacun, par pudeur ou par égoïsme,
-cache ce qu’il possède dans l’âme de meilleur et de plus délicat;
-pour se faire estimer, il ne faut montrer que les côtés les plus
-laids, c’est le moyen d’être au niveau commun. Aimer une telle femme?
-m’aurait-on dit, et d’abord personne ne l’eût compris; à quoi bon, dès
-lors, en ouvrir la bouche?
-
-Ils auraient eu raison, elle n’était peut-être ni plus belle ni plus
-ardente qu’une autre, j’ai peur de n’aimer qu’une conception de mon
-esprit et de ne chérir en elle que l’amour qu’elle m’avait fait rêver.
-
-Longtemps je me suis débattu sous cette pensée, j’avais placé l’amour
-trop haut pour espérer qu’il descendrait jusqu’à moi; mais, à la
-persistance de cette idée, il a bien fallu reconnaître que c’était
-quelque chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir
-quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers temps, au contraire,
-j’ai vécu dans un grand calme.
-
-Comme le monde est vide à celui qui y marche seul! Qu’allais-je faire?
-Comment passer le temps? à quoi employer mon cerveau? comme les
-journées sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de la brièveté
-des jours de la vie? qu’on me le montre, ce doit être un mortel heureux.
-
-Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me dire: tâchez d’être
-heureux; mais comment? et à quoi bon tant de mouvement? Tout est bien
-dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux
-chantent, les étoiles brillent; mais l’homme tourmenté remue, s’agite,
-abat les forêts, bouleverse la terre, s’élance sur la mer, voyage,
-court, tue les animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense
-à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit pour concevoir
-encore plus de maux qu’il n’en endure!
-
-Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de
-grand; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein
-de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort.
-
-Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même. A 50 ans, ils sont plus
-frais que moi à vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je
-comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de
-l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long bout de route,
-fait en boitant et en souffrant? Trop de spectacles me font mal, trop
-aussi me font pitié, ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût.
-
-Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de maîtresse parce
-qu’il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais,
-et qui assiste à des amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme,
-la laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on appelle un amant
-et une maîtresse, n’est pas tenté de se ravaler si bas, il se défend
-d’aimer comme d’une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les
-désirs qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique des hommes
-m’écarte d’eux, de même que l’esprit borné des femmes me dégoûte de
-leur commerce; j’ai tort, après tout, car deux belles lèvres valent
-mieux que toute l’éloquence du monde.
-
-La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de même, moi, je voudrais
-voler, m’en aller, partir pour ne plus revenir, n’importe où, mais
-quitter mon pays; ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de
-fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois levé les yeux
-à la même place, au plafond de ma chambre, qu’il en devrait être usé.
-
-Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant soi un ciel tout
-rouge, un sable tout brun, l’horizon flamboyant qui s’allonge, les
-terrains qui ondulent, l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin,
-une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s’en vont vers
-les citernes; le vaisseau mobile du désert vous berce, le soleil vous
-fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le
-bruit étouffé du pas des montures, le conducteur vient de finir sa
-chanson, on va, on va. Le soir on plante les pieux, on dresse la tente,
-on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on
-fume, on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on entend
-glapir au fond du désert, des étoiles inconnues et quatre fois grandes
-comme les nôtres palpitent aux cieux; le matin on remplit les outres à
-l’oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en
-tourbillons.
-
-Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le jour, des palmiers
-s’élèvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, à côté
-de l’ombre immobile des temples détruits; des chèvres grimpent sur les
-frontispices renversés et mordent les plantes qui ont poussé dans les
-ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez.
-Au delà, après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés
-ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n’aperçoit
-pas l’autre rive du bord, c’est le Soudan, le pays des nègres, le pays
-de l’or; mais plus loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar
-furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent la mort comme
-les poisons, les poisons sont doux comme les vins; la mer, une mer
-bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies
-sacrées qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a plus de
-vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans
-le tiède Océan, les câbles fument quand on les retire de l’eau, les
-requins suivent le navire et mangent les morts.
-
-Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches, remplies de pagodes
-et d’idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d’éléphants, des
-hommes jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur d’étain
-avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les
-enveloppent comme une vapeur, des yeux dont on ne voit que les
-paupières noircies avec du henné; elles chantent ensemble une hymne à
-quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère, fille du Gange,
-tournoie bien tes pieds dans ma tête! Comme une couleuvre, elle se
-replie, dénoue ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses
-narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens qui fume entoure
-l’idole stupide et dorée, qui a quatre têtes et vingt bras.
-
-Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé, dont les avirons
-minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés,
-au bruit des tam-tams et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que
-l’on appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent dans la main,
-leur tête est petite, leurs sourcils minces, relevés aux coins, elles
-vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits à la
-peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant
-sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui lui descend jusque sur
-le dos, le mandarin, un éventail rond dans les doigts, se promène dans
-la galerie, où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les nattes
-de riz; une petite pipe est passée dans son bonnet pointu, et des
-écritures noires sont empreintes sur ses vêtements de soie rouge. Oh!
-que les boîtes à thé m’ont fait faire de voyages!
-
-Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui déracinez les chênes
-séculaires et tourmentez les lacs où les serpents se jouent dans les
-flots! Que les torrents de Norvège me couvrent de leur mousse! que la
-neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin! Oh! voyager,
-voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans cette valse immense, tout voir
-apparaître et passer, jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang
-jaillisse!
-
-Que les vallées succèdent aux montagnes, les champs aux villes, les
-plaines aux mers. Descendons et montons les côtes, que les aiguilles
-des cathédrales disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés
-dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les rochers, le vent
-dans les forêts, les glaciers se fondre au soleil; que je voie des
-cavaliers arabes courir, des femmes portées en palanquin, et puis
-des coupoles s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des
-souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés étroits, où le
-brigand arme son fusil, des joncs où se cache le serpent à sonnettes,
-des zèbres bariolés courant dans les grandes herbes, des kangourous
-dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant au bout
-des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des
-gazelles leur échappant...
-
-Allons, allons! passons les océans larges, où les baleines et les
-cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de
-mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des
-sauvages; des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se sont
-peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le visage barbouillé, des
-anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur
-grand arc est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées
-et font mourir dans les tourments; leurs femmes nues, seins et mains
-tatoués, élèvent de grands bûchers pour les victimes de leurs époux,
-qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.
-
-Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les chemins, je
-viderai tous les horizons; puissé-je périr en doublant le Cap, mourir
-du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople!
-
-Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et trotter tout le jour,
-dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il
-y a des îles de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les
-voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin
-de marbre de l’Alhambra, où autrefois se baignaient les sultanes.
-
-Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur d’une de ces carrioles,
-qui, dans la belle saison, vous mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant
-des gens qui vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux
-le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couché sur le rivage,
-et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans
-le ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y peut
-faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le
-murmure lointain qui vient de Caprée.
-
-Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de
-pêcheurs, où toutes les barques ont des voiles latines. C’est le matin;
-là, entre des corbeilles et des filets étendus, une fille du peuple
-est assise, elle a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or,
-comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux noirs, séparés en
-deux tresses, lui tombent jusqu’aux talons, elle se lève, secoue son
-tablier; elle marche, et sa taille est robuste et souple à la fois,
-comme celle de la nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme!
-une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais
-dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent
-sicilien: «Je t’aime! reste ici!»
-
-
-Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur, et si
-quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à cette page, à travers
-toutes les métaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les
-précédentes, désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la
-lui donner.
-
-Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur service, sans
-cela le livre se fût achevé à la première personne. Sans doute que
-notre homme n’aura plus rien trouvé à dire; il se trouve un point où
-l’on n’écrit plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il
-s’arrêta, tant pis pour le lecteur!
-
-J’admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurât là, au moment
-où il serait devenu meilleur; l’auteur allait entrer dans le monde, il
-aurait eu mille choses à nous apprendre, mais il s’est, au contraire,
-livré de plus en plus à une solitude austère, d’où rien ne sortait.
-Or il jugea convenable de ne plus se plaindre, preuve peut-être qu’il
-commença réellement à souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses
-lettres, ni dans les papiers que j’ai fouillés après sa mort, et où
-ceci se trouvait, je n’ai saisi rien qui dévoilât l’état de son âme, à
-partir de l’époque où il cessa d’écrire ses confessions.
-
-Son grand regret était de ne pas être peintre, il disait avoir de très
-beaux tableaux dans l’imagination. Il se désolait également de n’être
-pas musicien; par les matinées de printemps, quand il se promenait le
-long des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui résonnaient
-dans la tête. Du reste, il n’entendait rien à la peinture ni à la
-musique, je l’ai vu admirer des galettes authentiques et avoir la
-migraine en sortant de l’Opéra. Avec un peu plus de temps, de patience,
-de travail, et surtout avec un goût plus délicat de la plastique des
-arts, il fût arrivé à faire des vers médiocres, bons à mettre dans
-l’album d’une dame, ce qui est toujours galant, quoi qu’on en dise.
-
-Dans sa première jeunesse, il s’était nourri de très mauvais auteurs,
-comme on l’a pu voir à son style; en vieillissant, il s’en dégoûta,
-mais les excellents ne lui donnèrent plus le même enthousiasme.
-
-Passionné pour ce qui est beau, la laideur lui répugnait comme le
-crime; c’est, en effet, quelque chose d’atroce qu’un être laid, de loin
-il épouvante, de près il dégoûte; quand il parle, on souffre; s’il
-pleure, ses larmes vous agacent; on voudrait le battre quand il rit et,
-dans le silence, sa figure immobile vous semble le siège de tous les
-vices et de tous les bas instincts. Aussi il ne pardonna jamais à un
-homme qui lui avait déplu dès le premier abord; en revanche, il était
-très dévoué à des gens qui ne lui avaient jamais adressé quatre mots,
-mais dont il aimait la démarche ou la coupe du crâne.
-
-Il fuyait les assemblées, les spectacles, les bals, les concerts, car,
-à peine y était-il entré, qu’il se sentait glacé de tristesse et qu’il
-avait froid dans les cheveux. Quand la foule le coudoyait, une haine
-toute jeune lui montait au cœur, il lui portait, à cette foule, un cœur
-de loup, un cœur de bête fauve traquée dans son terrier.
-
-Il avait la vanité de croire que les hommes ne l’aimaient pas, les
-hommes ne le connaissaient pas.
-
-Les malheurs publics et les douleurs collectives l’attristaient
-médiocrement, je dirai même qu’il s’apitoyait plus sur les serins en
-cage, battant des ailes quand il fait du soleil, que sur les peuples en
-esclavage, c’est ainsi qu’il était fait. Il était plein de scrupules
-délicats et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester chez un
-pâtissier et voir un pauvre le regarder manger sans rougir jusqu’aux
-oreilles; en sortant, il lui donnait tout ce qu’il avait d’argent dans
-la main et s’enfuyait bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce
-qu’il se servait des mots propres et disait tout haut ce que l’on pense
-tout bas.
-
-L’amour des femmes entretenues (idéal des jeunes gens qui n’ont pas
-le moyen d’en entretenir) lui était odieux, le dégoûtait; il pensait
-que l’homme qui paye est le maître, le seigneur, le roi. Quoiqu’il fût
-pauvre, il respectait la richesse et non les gens riches; être gratis
-l’amant d’une femme qu’un autre loge, habille et nourrit, lui semblait
-quelque chose d’aussi spirituel que de voler une bouteille de vin dans
-la cave d’autrui; il ajoutait que s’en vanter était le propre des
-domestiques fripons et des petites gens.
-
-Vouloir une femme mariée, et pour cela se rendre l’ami du mari, lui
-serrer affectueusement les mains, rire à ses calembours, s’attrister
-de ses mauvaises affaires, faire ses commissions, lire le même journal
-que lui, en un mot exécuter, dans un seul jour, plus de bassesses et de
-platitudes que dix galériens n’en ont fait en toute leur vie, c’était
-quelque chose de trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant
-plusieurs femmes mariées; quelquefois il se mit en beau chemin, mais la
-répugnance le prenait tout à coup, quand déjà la belle dame commençait
-à lui faire les yeux doux, comme les gelées du mois de mai qui brûlent
-les abricotiers en fleurs.
-
-Et les grisettes, me direz-vous? Eh bien, non! il ne pouvait se
-résigner à monter dans une mansarde, pour embrasser une bouche qui
-vient de déjeuner avec du fromage, et prendre une main qui a des
-engelures.
-
-Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s’il
-l’avait violée, attacher quelqu’un à soi était pour lui pire que de
-l’assassiner. Il pensait sérieusement qu’il y a moins de mal à tuer un
-homme qu’à faire un enfant: au premier vous ôtez la vie, non pas la
-vie entière, mais la moitié ou le quart ou la centième partie de cette
-existence qui va finir, qui finirait sans vous; mais envers le second,
-disait-il, n’êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu’il
-versera depuis son berceau jusqu’à sa tombe? sans vous il ne serait pas
-né, et il naît, pourquoi cela? pour votre amusement, non pour le sien
-à coup sûr; pour porter votre nom, le nom d’un sot, je parie? autant
-vaudrait l’écrire sur un mur, à quoi bon un homme pour supporter le
-fardeau de trois ou quatre lettres?
-
-A ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil, entre de force dans le
-lit de la vierge qu’on lui a donnée le matin, exerçant ainsi un viol
-légal que l’autorité protège, n’avait pas d’analogue chez les singes,
-les hippopotames et les crapauds, qui, mâle et femelle, s’accouplent
-lorsque des désirs communs les font se chercher et s’unir, où il n’y a
-ni épouvante et dégoût d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de
-l’autre; et il exposait là-dessus de longues théories immorales, qu’il
-est inutile de rapporter.
-
-Voilà pourquoi il ne se maria point et n’eut pour maîtresse ni fille
-entretenue, ni femme mariée, ni grisette, ni jeune fille; restaient les
-veuves, il n’y pensa pas.
-
-Quand il fallut choisir un état, il hésita entre mille répugnances.
-Pour se mettre philanthrope, il n’était pas assez malin, et son bon
-naturel l’écartait de la médecine;--quant au commerce, il était
-incapable de calculer, la vue seule d’une banque lui agaçait les nerfs.
-Malgré ses folies, il avait trop de sens pour prendre au sérieux
-la noble profession d’avocat; d’ailleurs sa justice ne se fût pas
-accommodée aux lois. Il avait aussi trop de goût pour se lancer dans
-la critique, il était trop poète, peut-être, pour réussir dans les
-lettres. Et puis, sont-ce là des _états_? _Il faut s’établir, avoir
-une position dans le monde_, _on s’ennuie à rester oisif_, _il faut se
-rendre utile_, _l’homme est né pour travailler_: maximes difficiles à
-comprendre et qu’on avait soin de souvent lui répéter.
-
-Résigné à s’ennuyer partout et à s’ennuyer de tout, il déclara vouloir
-faire son droit et il alla habiter Paris. Beaucoup de gens l’envièrent
-dans son village, et lui dirent qu’il allait être heureux de fréquenter
-les cafés, les spectacles, les restaurants, de voir les belles femmes;
-il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu’on a envie de pleurer.
-Que de fois, cependant, il avait désiré quitter pour toujours sa
-chambre, où il avait tant bâillé, et dérangé ses coudes de dessus le
-vieux bureau d’acajou où il avait composé ses drames à quinze ans! et
-il se sépara de tout cela avec peine; ce sont peut-être les endroits
-qu’on a le plus maudits que l’on préfère aux autres, les prisonniers
-ne regrettent-ils pas leur prison? C’est que, dans cette prison, ils
-espéraient et que, sortis, ils n’espèrent plus; à travers les murs
-de leur cachot, ils voyaient la campagne émaillée de marguerites,
-sillonnée de ruisseaux, couverte de blés jaunes, avec des routes
-bordées d’arbres,--mais, rendus à la liberté, à la misère, ils revoient
-la vie telle qu’elle est, pauvre, raboteuse, toute fangeuse et toute
-froide, la campagne aussi, la belle campagne telle qu’elle est, ornée
-de gardes champêtres pour les empêcher de prendre les fruits s’ils
-ont soif, fournie en gardes forestiers, s’ils veulent tuer du gibier
-et qu’ils aient faim, couverte de gendarmes, s’ils ont envie de se
-promener et qu’ils n’aient pas de passeport.
-
-Il alla se loger dans une chambre garnie, où les meubles avaient été
-achetés pour d’autres, usés par d’autres que lui; il lui sembla habiter
-dans des ruines. Il passait la journée à travailler, à écouter le bruit
-sourd de la rue, à regarder la pluie tomber sur les toits.
-
-Quand il faisait du soleil, il allait se promener au Luxembourg, il
-marchait sur les feuilles tombées, se rappelant qu’au collège il
-faisait de même; mais il ne se serait pas douté que, dix ans plus
-tard, il en serait là. Ou bien il s’asseyait sur un banc et songeait
-à mille choses tendres et tristes, il regardait l’eau froide et noire
-des bassins, puis il s’en retournait le cœur serré. Deux ou trois fois,
-ne sachant que faire, il alla dans les églises à l’heure du salut,
-il tâchait de prier; comme ses amis auraient ri, s’ils l’avaient vu
-tremper ses doigts dans le bénitier et faire le signe de la croix!
-
-Un soir, qu’il errait dans un faubourg et qu’irrité sans cause il eût
-voulu sauter sur des épées nues et se battre à outrance, il entendit
-des voix chanter et les sons doux d’un orgue y répondre par bouffées,
-il entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie par terre,
-demandait la charité en secouant des sous dans un gobelet de fer-blanc;
-la porte tapissée allait et venait à chaque personne qui entrait ou qui
-sortait, on entendait des bruits de sabots, des chaises qui remuaient
-sur les dalles; au fond, le chœur était illuminé, le tabernacle
-brillait aux flambeaux, le prêtre chantait des prières, les lampes,
-suspendues dans la nef, se balançaient à leurs longues cordes, le haut
-des ogives et les bas côtés étaient dans l’ombre, la pluie fouettait
-sur les vitraux et en faisait craquer les filets de plomb, l’orgue
-allait, et les voix reprenaient, comme le jour où il avait entendu
-sur les falaises la mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d’envie
-d’être prêtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts, pour
-porter un cilice et se prosterner ébloui dans l’amour de Dieu... Tout
-à coup un ricanement de pitié lui vint au fond du cœur, il enfonça son
-chapeau sur ses oreilles, et sortit en haussant les épaules.
-
-Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les jours furent
-longs pour lui; les orgues de Barbarie qu’il entendait jouer sous
-sa fenêtre lui arrachaient l’âme, il trouvait à ces instruments une
-mélancolie invincible, il disait que ces boîtes-là étaient pleines de
-larmes. Ou plutôt il ne disait rien, car il ne faisait pas le blasé,
-l’ennuyé, l’homme qui est désillusionné de tout; sur la fin, même, on
-trouva qu’il était devenu d’un caractère plus gai. C’était, le plus
-souvent, quelque pauvre homme du Midi, un Piémontais, un Génois, qui
-tournait la manivelle. Pourquoi celui-là avait-il quitté sa corniche,
-et sa cabane couronnée de maïs à la moisson? il le regardait jouer
-longtemps, sa grosse tête carrée, sa barbe noire et ses mains brunes,
-un petit singe habillé de rouge sautait sur son épaule et grimaçait,
-l’homme tendait sa casquette, il lui jetait son aumône dedans et le
-suivait jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue.
-
-En face de lui on bâtissait une maison, cela dura trois mois; il vit
-les murs s’élever, les étages monter les uns sur les autres, on mit des
-carreaux aux fenêtres, on la crépit, on la peignit, puis on ferma les
-portes; des ménages vinrent l’habiter et commencèrent à y vivre, il fut
-fâché d’avoir des voisins, il aimait mieux la vue des pierres.
-
-Il se promenait dans les musées, il contemplait tous ces personnages
-factices, immobiles et toujours jeunes dans leur vie idéale, que
-l’on va voir, et qui voient passer devant eux la foule, sans déranger
-leur tête, sans ôter la main de dessus leur épée, et dont les yeux
-brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis. Il se perdait
-en contemplations devant les statues antiques, surtout celles qui
-étaient mutilées.
-
-Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la rue, il crut
-reconnaître quelqu’un en passant près de lui, l’étranger avait fait
-le même mouvement, ils s’arrêtèrent et s’abordèrent. C’était lui! son
-ancien ami, son meilleur ami, son frère, celui à côté de qui il était
-au collège, en classe, à l’étude, au dortoir; ils faisaient leurs
-pensums et leurs devoirs ensemble; dans la cour et en promenade, ils
-se promenaient bras dessus bras dessous, ils avaient juré autrefois
-de vivre en commun et d’être _amis jusqu’à la mort_. D’abord ils se
-donnèrent une poignée de main, en s’appelant par leur nom, puis se
-regardèrent des pieds à la tête sans se rien dire, ils étaient changés
-tous les deux et déjà un peu vieillis. Après s’être demandé ce qu’ils
-faisaient, ils s’arrêtèrent tout court et ne surent aller plus loin;
-ils ne s’étaient pas vus depuis six ans et ils ne purent trouver quatre
-mots à échanger. Ennuyés, à la fin, de s’être regardés l’un et l’autre
-dans le blanc des yeux, ils se séparèrent.
-
-Comme il n’avait d’énergie pour rien et que le temps, contrairement
-à l’avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prêteuse
-du monde, il se mit à boire de l’eau-de-vie et à fumer de l’opium; il
-passait souvent ses journées tout couché et à moitié ivre, dans un état
-qui tenait le milieu entre l’apathie et le cauchemar.
-
-D’autres fois la force lui revenait, et il se redressait tout à coup
-comme un ressort. Alors le travail lui apparaissait plein de charmes,
-et le rayonnement de la pensée le faisait sourire, de ce sourire
-placide et profond des sages; il se mettait vite à l’ouvrage, il avait
-des plans superbes, il voulait faire apparaître certaines époques sous
-un jour tout nouveau, lier l’art à l’histoire, commenter les grands
-poètes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues,
-remonter à l’antiquité, entrer dans l’Orient; il se voyait déjà lisant
-des inscriptions et déchiffrant des obélisques; puis il se trouvait fou
-et recroisait les bras.
-
-Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais
-et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité
-même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son
-lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus
-fatigué que s’il eût veillé.
-
-Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir
-à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se
-voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il
-ne se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de pauvre, la
-même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe
-et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti
-dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la
-journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se
-jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir; il regardait
-les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les
-petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.
-
-On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le
-malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir? l’amour? il s’en écartait;
-l’ambition le faisait rire; pour l’argent, sa cupidité était fort
-grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait
-pas pour lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans
-l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa fortune, presque
-jamais ne la sait manger; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas
-voulu d’un trône. Vous me demanderez: Que voulait-il? je n’en sais
-rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard
-élire député; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit
-brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et
-les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André
-Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon.
-
-C’était un homme qui donnait dans le faux, dans l’amphigourique et
-faisait grand abus d’épithètes.
-
-Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout ce qu’on s’y
-arrache. Il y a également des douleurs du haut desquelles on n’est plus
-rien et l’on méprise tout; quand elles ne vous tuent pas, le suicide
-seul vous en délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore.
-
-Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait tout à
-contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les
-spectacles lui donnaient de la tristesse; toujours il se figurait
-une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et
-des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant,
-minaudant, s’envoyant des regards vides; au parterre il voyait
-étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés
-les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant
-l’escalier, ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes.
-
-Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce
-village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même
-dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se
-sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau
-et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient
-tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid,
-les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était
-dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir
-vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du
-postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en
-l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et
-les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.
-
-Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route
-à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait
-pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres,
-dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles
-tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire
-et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout
-blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le
-chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de
-bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte
-d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers
-champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin,
-la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au
-fond de l’horizon, _in altum_; une odeur salée lui arriva, portée par
-la brise froide d’hiver, son cœur battait.
-
-On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois
-autres avaient été abattues.
-
-Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait
-enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants
-appellent _chandelles des rois_, pendaient au bord des toits et au bout
-des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient
-aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur
-les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots.
-
-Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim,
-il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les
-joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient
-avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable,
-quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.
-
-La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus
-tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel,
-ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la
-plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.
-
-Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable,
-échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait
-poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses
-planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la
-toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on
-regarde un cadavre.
-
-A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un
-rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes
-heures à ne rien faire,--il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y
-installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel
-entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait
-ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des
-mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles
-de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux
-s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus
-chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.
-
-Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris
-possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied,
-il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y
-avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames,
-on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô
-mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux
-que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous
-appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y
-mettent jamais les yeux!»
-
-Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des
-pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec
-force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et
-l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise,
-l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une
-portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une
-petite étoile.
-
-Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son cœur crevait,
-il avait besoin de parler à quelqu’un. Il entra dans un cabaret, où
-quelquefois il avait été boire de la bière, il demanda un cigare, et
-il ne put s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait: «Je
-suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais, c’est pas la belle
-saison, m’sieu, c’est pas la belle saison», et elle lui rendit de la
-monnaie.
-
-Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui
-sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant
-l’image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un
-grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des nuages s’amoncelèrent
-de nouveau, et tout fut noir. Dans les ténèbres, des flots ténébreux se
-balançaient, montaient les uns sur les autres et détonaient comme cent
-canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mélodie terrible,
-le rivage, vibrant sous le coup des vagues, répondait à la haute mer
-retentissante.
-
-Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne ne le
-verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort;
-mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là,
-l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante
-et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les
-jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les
-voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau,
-prêt de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis
-liquides...
-
-Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans
-la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les
-jambes.
-
-Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches
-couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints,
-ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés,
-l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et
-suintaient.
-
-Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et il pensa avec
-amertume à la joie de son départ.
-
-L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il
-allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des
-Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel
-passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.
-
-Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit
-à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût
-malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens
-qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un
-roman, par amour du merveilleux.
-
-Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il
-défendit bien qu’on l’embaumât.
-
- 25 octobre 1842.
-
-
-NOTE.
-
- Un court fragment de _Novembre_ parut dans _Par les Champs et par
- les Grèves_ (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). _Novembre_ est à
- la jeunesse de Flaubert ce que les _Mémoires d’un Fou_ sont à son
- adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique, furent
- lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce
- dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus aucun effort à
- faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais sous le charme et
- subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais
- la bonne nouvelle».
-
-
-
-
- _N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence,
- nous plaçons à la fin du second volume des_ Œuvres inédites _ces
- quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent, sauf le
- dernier, au tome I._
-
-
-CHRONIQUE NORMANDE DU DIXIÈME SIÈCLE.[8]
-
- [8] Mai 1836.
-
-
-Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre classique du moyen
-âge, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre garde son nom et
-chaque débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la métropole, au
-temps des assauts, des guerres, des famines, au temps où les preux
-venaient se battre sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le
-pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais?
-
-Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952, toutes les cloches y
-étaient en branle; les habitants, parés de leurs vêtements de fête, se
-montraient partout, sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les
-rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris en criant de
-joie et en jetant des fleurs.
-
-Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures du soir, on
-l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut, ce furent des
-trépignements, des bravos, des cris de joie, des hurlements
-d’enthousiasme, et l’on vit même des mains qui laissaient tomber des
-lis et des roses à travers les meurtrières des tours.
-
-Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné en Flandre, alla
-au-devant de lui. Il était âgé de 12 ans, et c’était un bel enfant aux
-cheveux blonds, aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait
-habilement sa jument noire, et sa main portait fort bien une grande
-épée, qu’il abaissa devant le roi, comme vassal et sujet.
-
---Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et en versant une larme
-que chacun vit couler sur sa joue, je viens ici pour vous venger de la
-mort de Guillaume.
-
-Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait, et ses bras
-tatoués jetaient des couronnes qui tombaient sur le casque du monarque.
-N’est-ce pas que tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque
-pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de rue, de muraille,
-n’est-ce pas que toute cette multitude enfin, bénissant un seul homme,
-avait quelque chose d’auguste et de solennel?
-
-Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient à y briller,
-l’air embaumait des fleurs que l’on avait jetées aux pieds des chevaux,
-et les eaux de la Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait
-toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau jour! La lune vint
-reluire sur les armes des chevaliers tout couverts de poussière, ce qui
-les fit paraître d’argent, et le roi entra à l’hôtel de ville.
-
---Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc en entrant sous le
-portique de la salle basse; veillez, messire bailli, à ce que tout soit
-prêt dans notre appartement commun.
-
-Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil paisible auprès de
-Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon, regardait attentivement les
-dernières lumières de la ville, qui s’éteignaient les unes après les
-autres; bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit avec
-calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait gracieusement hors de sa
-couche sa belle chevelure blonde.
-
-La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec volupté le vent
-frais de la nuit, car il est de si beaux moments dans la vie d’un
-homme, où la nature émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on
-se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices.
-
-Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand salut, le tira de sa
-rêverie.
-
---Que veux-tu? lui dit-il.
-
---Sire, un homme entouré d’un large manteau, ayant une toque de velours
-rouge sur la tête, demande audience sur-le-champ; il prétend avoir de
-grands secrets à vous communiquer.
-
---Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu, qui ôta son
-manteau et laissa voir un homme d’une stature élevée, le corps maigre,
-le front ridé, et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould.
-Quelles nouvelles de Flandre?
-
---Vous savez _la grande_ d’abord?
-
---Oui, et qu’a dit le peuple?
-
---Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un bâillon et il ne dit
-plus rien.
-
---Qu’a-t-il été, ce bâillon?
-
---Une distribution de blé aux pauvres.
-
---Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant?
-
-Et il montrait Richard.
-
---Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer qu’il est malade, qu’il
-tombe en langueur, et puis, une nuit, on fait venir dans sa chambre un
-prêtre et un bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite, le
-jeune prince est mort; le lendemain on fait dire douze messes pour le
-repos de son âme, et tout est fini. Vous comprenez, sire?
-
---Oui, je te fais mon premier ministre et je te donne la Normandie
-que je vais avoir... Ah! ah! je l’aurai, dit-il comme machinalement
-et en lui-même, je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je
-serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas la Bourgogne,
-la Champagne, la Bretagne?... Encore une fois, Arnould, je te fais mon
-premier ministre.
-
-Et il le congédia en l’embrassant.
-
---En ce moment le vent devint plus fort, et son souffle dans l’air
-souleva quelques fleurs que le soleil avait fanées et qui vinrent
-voltiger devant la fenêtre du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en
-riant amèrement, et un remords lui tortura l’âme.
-
-Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander son pupille au roi.
-
---Pourquoi? répondit celui-ci.
-
---Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la Normandie
-lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé bien des larges gouttes
-de sang dans des champs de bataille, le duc m’aimait comme son fils, et
-lorsqu’il partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement
-assassiné...
-
---Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette affaire? dit le roi
-en rougissant, nous la connaissons, continuez.
-
---Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la Flandre, il se
-méfiait de quelque chose et il craignait Arnould, ce seigneur assassin.
-
---Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le nom d’un de nos
-vassaux c’est m’insulter moi-même. Vous croyez donc, parce que vous
-êtes tuteur de cet enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que
-le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner Rouen sans
-que personne, excepté vous, ait le droit de vie ou de mort? Vous vous
-trompez, car si je faisais dresser une potence et mettre un grand
-seigneur au haut, que diriez-vous alors?
-
---Pardon, sire.
-
---Continuez.
-
---Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux, en mettant le pied
-dans l’étrier: «Veillez sur mon fils, ne le quittez pas d’un instant,
-d’une minute, et si je ne reviens pas dans quinze jours, un mois,
-brûlez huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le repos de votre
-ami; vous entendez? prenez garde à mon fils! Adieu, et, si c’est pour
-toujours, encore adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me
-serrant la main en me disant ces mots d’adieu, et des larmes restèrent
-longtemps sur sa barbe blanche; il embrassa son fils, et nous vîmes
-bientôt son cheval disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous
-l’attendîmes quinze jours, un mois, personne! Alors toute la ville prit
-le deuil, et l’on fit plus, car on versa des larmes!
-
---Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant, vos paroles m’ont
-touché. Eh bien, craignez-vous quelque chose pour cet enfant? Eh,
-mon Dieu, nous avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi
-voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond, un roi sait garder
-quelque chose de précieux, et la preuve c’est que lorsqu’on lui prend
-sa couronne on lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y
-tient.
-
-Osmond sortit sans rien dire.
-
---Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le roi, le lendemain
-matin, Richard est malade?
-
---Mais oui.
-
---Qu’a-t-il?
-
---Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux garder le duc auprès
-de moi, je l’aurai. Il est temps de cesser cet inutile carnaval; dans
-une heure huit mille hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé
-Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie. Quant à vous,
-messire Osmond, qui voulez faire la leçon à l’homme roi comme au duc
-enfant, vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de lune,
-les vautours auront un cadavre de plus aux chasses du gibet... Allez
-maintenant, le masque est jeté, montrez-le au peuple.
-
-Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui descend en courant
-le grand escalier. Il s’enfonça dans les rues tortueuses de la
-basse vieille tour. Sur la place Saint-Marc il rencontra Jehan de
-Montivilliers.
-
---Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles à
-t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous une chose?
-
---Laquelle? dirent-ils avec empressement.
-
---Nous sommes dans une ville assiégée.
-
---Gare! cria un homme monté sur un cheval et qui traversait la place à
-bride abattue.
-
-C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi.
-
---Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux lorsqu’il le vit passer.
-
---Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi encore; ce même homme
-que vous avez accueilli avec des bravos est un assassin, et le vengeur
-de Guillaume est son meurtrier!
-
---Mais, voyons, comment le savez-vous?
-
---Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à l’heure, lorsque j’ai
-été lui redemander mon cher enfant, il m’a dit... oh! non, vous ne le
-croirez pas!... il m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que
-tout ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade, et qu’il
-se moquait du peuple comme d’un enfant qu’on trompe; il a ajouté que
-dans une heure huit mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes
-seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous nous faire
-assassiner comme Guillaume Longue-Épée! non, non, le peuple ne se
-laissera pas tromper de la sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan
-de Montivilliers, va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux, va
-au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la grève, tu y trouveras le
-peuple; va, dis-lui qu’on lui a pris son duc, son enfant bien-aimé,
-excite-le, mets-lui les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt,
-vole à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y chante un
-_Te Deum_ pour le roi; va, dis-lui que Louis IV l’a trompé, dirige sur
-l’hôtel de ville nos amis. Hardi! allez!
-
-Deux heures après la multitude assiégeait le palais du roi avec des
-cris, des huées, des menaces, et les yeux tout rouges de colère; elle
-avait déjà massacré les sentinelles qui veillaient à la porte, et elle
-promettait avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait.
-
-C’était pourtant le même peuple qui était venu avec des fleurs et
-des cris d’amour! Maintenant il trépignait d’impatience et de rage,
-comme un homme en délire, il demandait à grands cris: le roi! le
-roi! et mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches, des
-hallebardes, des poignards, des lances et des poings fermés.
-
-Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur son lit; il
-attendait Arnould avec impatience, et les hurlements effrénés du
-peuple, qui allaient toujours croissant, étaient pour lui l’heure qui
-précède le moment où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud. Un
-instant il eut le courage de s’approcher du balcon et de regarder par
-la fenêtre, mais lorsqu’il vit toute cette mer de têtes qui s’agitait
-dans les rues tortueuses et qui montait vers le palais comme la
-tempête, il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient sous
-lui, ses dents claquaient, et ses mains humides d’une sueur moite et
-maladive touchaient instinctivement un crucifix de bois qu’il avait sur
-la poitrine.
-
-Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor, son cœur bat
-avec violence. Arnould entra, il était pâle et défiguré, il avait du
-sang sur le visage.
-
---Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes?
-
---Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je lui demande des
-troupes, je dis qu’il y va pour vous de la vie ou de la mort, il
-refuse; je le supplie, j’embrasse ses genoux, ses mains, je le prie
-comme on prie Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec mépris
-et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton maître! si j’avais
-des assassins, je lui en enverrais; mais il en a un, c’est toi! Tu as
-bien assassiné Guillaume, assassine le peuple, assassine-le donc, ce
-seigneur-là!... Moi! des troupes au roi de France! je ne dois donner
-du secours qu’au duc de Normandie. Que le roi rende son prisonnier et
-qu’il laisse cette province!» «Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant
-un coup de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces mots à
-celui qui t’envoie!»
-
-En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il était dans les
-escaliers, ses pas retentissaient sous les voûtes.
-
---Le roi! le roi! criait-il.
-
-La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant dans ses bras le
-duc de Normandie.
-
-Les piques et les armes tombèrent des mains.
-
---Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le peuple.
-
-Et cette immense acclamation se répandait dans toutes les rues, et
-trouvait un écho dans tous les cœurs.
-
-
-
-
-LA DERNIERE HEURE[9].
-
-(CONTE PHILOSOPHIQUE.)
-
- [9] Janvier 1837.
-
- Le moyne dit: «Que pensez-vous en vostre entendement estre par
- cet enigme designé et signifié?»
-
- RABELAIS, _Gargantua_.
-
-
-J’ai regardé à ma montre et j’ai calculé combien de temps il me
-restait à vivre; j’ai vu que j’avais encore une heure à peine. Il me
-reste assez de papier sur ma table pour retracer à la hâte tous les
-souvenirs de ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet
-enchaînement stupide et logique de jours et de nuits, de larmes et de
-rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence d’un homme.
-
-Ma chambre est basse et étroite, mes fenêtres sont bien fermées, j’ai
-eu soin de boucher la serrure avec de la mie de pain, mon charbon
-commence à s’enflammer, la mort va donc venir; je puis l’attendre
-calme et tranquille, voyant à chaque minute la vie qui s’éloigne et
-l’éternité qui s’avance.
-
-
-I
-
-On a coutume d’appeler heureux un homme qui a vingt-cinq mille livres
-de rente, qui est beau, grand, bien fait, vit au milieu de sa famille,
-va tous les soirs au spectacle, rit, boit, dort, mange, et digère bien.
-L’adage est vieux, mais il n’en est pas moins faux.
-
-Pour moi, j’ai eu plus de vingt-cinq mille livres de rente, ma famille
-était bonne pour moi; j’ai vu presque tous les théâtres de l’Europe,
-j’ai bu, j’ai dormi, je n’ai jamais eu une seule indigestion depuis le
-jour de ma naissance, je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni bossu,... et
-je suis si heureux qu’aujourd’hui, à 19 ans, je me suicide!
-
-
-II
-
-Un jour, je m’en souviens, j’avais dix ans à cette époque, ma mère
-m’embrassa en pleurant et me dit d’aller jouer sous les marronniers qui
-bordaient la pelouse du château... (Oh! comme ils doivent avoir grandi
-depuis!). Je m’y rendis, mais comme ma Lélia ne vint pas m’y trouver,
-j’eus peur qu’elle ne fût malade, je revins à la maison. Tout était
-désert, un grand drap noir était étendu sur la grille d’entrée; je
-montai à la chambre de ma sœur, je me souvins alors qu’il y avait plus
-de huit jours qu’elle n’était venue jouer avec moi.
-
-Je montai donc à sa chambre. Il y avait deux femmes qui venaient
-d’ordinaire demander l’aumône à la porte du château, elles tenaient
-quelque chose de lourd dans leurs bras, qu’elles entouraient d’un drap
-blanc... C’était elle!
-
-On m’a souvent demandé depuis pourquoi j’étais triste.
-
-
-III
-
-C’était elle! ma sœur! morte! sans souffle!
-
-La nuit arriva bientôt, oh! qu’elle fut longue et amère!
-
-Les deux femmes, vêtues de noir, remirent le corps dans le lit de
-ma sœur, elles jetèrent dessus des fleurs et de l’eau bénite, puis,
-lorsque le soleil eut fini de jeter dans l’appartement sa lueur
-rougeâtre et terne comme le regard d’un cadavre, quand le jour eut
-disparu de dessus les vitres, elles allumèrent deux petites bougies qui
-étaient sur la table de nuit, s’agenouillèrent et me dirent de prier
-comme elles.
-
-Je priai, oh! bien fort, le plus qu’il m’était possible! mais rien...
-Lélia ne remuait pas!
-
-Je fus longtemps ainsi agenouillé, la tête sur les draps du lit froids
-et humides, je pleurais, mais bas et sans angoisses; il me semblait
-qu’en pensant, en pleurant, en me déchirant l’âme avec des prières et
-des vœux, j’obtiendrais un souffle, un regard, un geste de ce corps
-aux formes indécises et dont on ne distinguait rien si ce n’est, à une
-place, une forme ronde qui devait être la tête, et plus bas une autre
-qui semblait être les pieds. Je croyais, moi, pauvre naïf enfant, je
-croyais que la prière pouvait rendre la vie à un cadavre, tant j’avais
-de foi et de candeur!
-
-Oh! on ne sait ce qu’a d’amer et de sombre une nuit ainsi passée à
-prier sur un cadavre, à pleurer, à vouloir faire renaître le néant!
-On ne sait tout ce qu’il y a de hideux et d’horrible dans une nuit de
-larmes et de sanglots, à la lueur de deux cierges mortuaires, entouré
-de deux femmes aux chants monotones, aux larmes vénales, aux grotesques
-psalmodies! On ne sait enfin tout ce que cette scène de désespoir et de
-deuil vous remplit le cœur: enfant, de tristesse et d’amertume; jeune
-homme, de scepticisme; vieillard, de désespoir!
-
-Le jour arriva.
-
-Mais quand le jour commença à paraître, lorsque les deux cierges
-mortuaires commençaient à mourir aussi, alors ces deux femmes partirent
-et me laissèrent seul. Je courus après elles, et me traînant à leurs
-pieds, m’attachant à leurs vêtements:
-
---Ma sœur! leur dis-je, eh bien, ma sœur! oui, Lélia! où est-elle?
-
-Elles me regardèrent étonnées.
-
---Ma sœur! vous m’avez dit de prier, j’ai prié pour qu’elle revienne,
-vous m’avez trompé!
-
---Mais c’était pour son âme!
-
-Son âme? Qu’est-ce que cela signifiait? On m’avait souvent parlé de
-Dieu, jamais de l’âme.
-
-Dieu, je comprenais cela au moins, car si l’on m’eût demandé ce qu’il
-était, eh bien, j’aurais pris la linotte de Lélia, et, lui brisant la
-tête entre mes mains, j’aurais dit: «Et moi aussi, je suis Dieu!» Mais
-l’âme? l’âme? qu’est-ce cela?
-
-J’eus la hardiesse de le leur demander, mais elles s’en allèrent sans
-me répondre.
-
-Son âme! eh bien, elles m’ont trompé, ces femmes. Pour moi, ce que je
-voulais, c’était Lélia, Lélia qui jouait avec moi sur le gazon, dans
-les bois, qui se couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et
-puis qui les jetait au vent; c’était Lélia, ma belle petite sœur aux
-grands yeux bleus, Lélia qui m’embrassait le soir après sa poupée,
-après son mouton chéri, après sa linotte. Pauvre sœur! c’était toi
-que je demandais à grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et
-inhumains me répondaient: «Non, tu ne la reverras pas, tu as prié non
-pour elle, mais tu as prié pour son âme! quelque chose d’inconnu, de
-vague comme un mot d’une langue étrangère; tu as prié pour un souffle,
-pour un mot, pour le néant, pour son âme enfin!»
-
-Son âme, son âme, je la méprise, son âme, je la regrette, je n’y pense
-plus. Qu’est-ce que ça me fait à moi, son âme? savez-vous ce que c’est
-que son âme? Mais c’est son corps que je veux! c’est son regard, sa
-vie, c’est elle enfin! et vous ne m’avez rien rendu de tout cela.
-
-Ces femmes m’ont trompé, eh bien, je les ai maudites.
-
-Cette malédiction est retombée sur moi, philosophe imbécile qui ne
-sais pas comprendre un mot sans l’épeler, croire à une âme sans la
-sentir, et craindre un Dieu dont, semblable au Prométhée d’Eschyle, je
-brave les coups et que je méprise trop pour blasphémer.
-
-
-IV
-
-Souvent, en regardant le soleil, je me suis dit: «Pourquoi viens-tu
-chaque jour éclairer tant de souffrances, découvrir tant de douleurs,
-présider à tant de sottes misères?»
-
-Souvent, en me regardant moi-même, je me suis dit: «Pourquoi
-existes-tu? pourquoi, puisque tu pleures, ne taris-tu pas tes larmes
-d’un seul coup qui serait sûr et infaillible, et dont Dieu lui-même ne
-pourrait empêcher la fatale conséquence?»
-
-Souvent, en regardant tous ces hommes qui marchent, qui courent les uns
-après un nom, d’autres après un trône, d’autres après un type idéal de
-vertu, toutes choses plus ou moins creuses et vides de sens, en voyant
-ce tourbillon, cette fournaise ardente, cet immonde chaos de joie, de
-vices, de faits, de sentiments, de matière et de passions: «Où tend
-tout cela? sur qui va tomber toute cette fétide poussière? et puisqu’un
-vent l’emporte toujours, dans le sein de quel néant va-t-il l’enfermer?»
-
-Plus souvent encore je me suis dit en regardant les bois, la nature
-si vantée, ce beau soleil qui se couche chaque soir, se lève chaque
-matin, qui brille aussi bien un jour de larmes qu’un jour de bonheur,
-en regardant les arbres, la mer, le ciel toujours étincelant de ses
-étoiles, que de fois je me suis dit alors, dans mon amer désespoir:
-«Pourquoi tout cela existe-t-il?»
-
-
-V
-
-Une pensée m’est venue, et c’est le seul remords qui soit venu me
-troubler, car jamais je n’ai eu de remords, croyant que les hommes
-n’étaient ni bons, ni mauvais, ni coupables, ni innocents, sachant
-que j’agissais non par ma volonté, mais par instinct, par puissance
-d’organisation, par une fatalité plus forte que moi--je ne m’affligerai
-jamais des sottises que mon ennemi aurait pu faire,--je trouve donc
-que j’aurais dû vivre comme je meurs, gai et tranquille; qu’au lieu de
-pleurer et de maudire Dieu, j’aurais dû en rire et le braver; j’aurais
-dû éteindre mes pleurs sous un rire, oublier la réalité, et puisque je
-n’avais pu trouver l’amour, prendre la volupté!
-
-
-VI
-
-J’ai éprouvé de bonne heure un profond dégoût des hommes, dès que j’ai
-été mis en contact avec eux.
-
-Dès douze ans on me plaça dans un collège: là, j’y vis le raccourci du
-monde, ses vices en miniature, ses germes de ridicules, ses petites
-passions, ses petites coteries, sa petite cruauté; j’y vis le triomphe
-de la force, mystérieux emblème de la puissance de Dieu; je vis des
-défauts qui devaient plus tard être des vices, des vices qui seraient
-des crimes, et des enfants qui seraient des hommes.
-
-
-VII
-
- (_Inachevé._)
-
-
-
-
-LA MAIN DE FER[10].
-
-(CONTE PHILOSOPHIQUE.)
-
- [10] Février 1837.
-
- Maintenant j’éprouve que les hommes sont esclaves du destin et
- obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance.
-
- (Chant de mort de Raghenard Lodbrog.)
-
-
-I
-
-C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs d’Orient,
-Saragosse, l’antique cité des califes, jadis si forte et si pleine
-de vie, et qui maintenant reste plongée dans ses rêves du passé et
-dort d’ennui et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il
-le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs chevaux sur
-les dalles de tes quais? où les fraîches odalisques erraient la nuit
-dans tes jardins? et où l’encens de la mosquée du prophète se mêlait
-aux parfums des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout est morne
-et désert; à peine si, lorsque la lourde cloche d’airain vibre sous
-les aiguilles gothiques, à peine, dis-je, si quelque fidèle vient
-s’agenouiller sur la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est
-vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des enfants et des
-vieillards, mais des hommes? oh! jamais.
-
-Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge qui vient se
-nourrir de la foi, et plus souvent encore quelque âme blasée et
-flétrie qui vient se rajeunir dans l’amour céleste, se vivifier dans
-les croyances, se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu
-comme un amour de jeunesse et la foi comme une passion, celui-là s’y
-livre tout entier, il s’agenouille avec délices, il prie avec ardeur,
-il croit par instinct; la messe des morts n’est plus pour lui une
-grotesque psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal, l’église
-est quelque chose de saint, l’espérance est pour lui palpable et
-positive, il est heureux, car il croit. Que faut-il de plus pour le
-bonheur? une croyance, il y a tant de gens qui n’en ont pas!
-
-
-II
-
-Tel était Manoello. Il était beau, riche, grand seigneur et religieux;
-la chose est bizarre, mais c’est possible. Il était triste, mais sans
-avoir rien de sombre ni de fantasque; sa mélancolie avait quelque chose
-d’évangélique et de doux, sans ce chagrin âpre et brutal qu’impriment
-chez les poètes le désespoir et le malheur. Il y avait de la noblesse
-dans ses paroles, de la fierté dans ses gestes et de la poésie dans
-son regard, car il était né poète sans le savoir; enfant, il aimait à
-cueillir des roses, à écouter la mer qui se brise sur les rochers, et
-couché sur la plage, il s’endormait avec bonheur au bruit des vagues
-qui le berçaient mollement comme un chant de nourrice.
-
-Plus tard il aima une belle enfant de 15 ans, mais cet amour passa
-bientôt comme celui de la mer, des coquilles et des roses.
-
-Un jour, il avait 19 ans alors, il entra dans une église, il prêta
-l’oreille. C’étaient des sons graves et sonores qui s’élevaient dans
-la nef, sublimes et majestueux; c’était l’orgue, et puis des cris purs
-et plaintifs, et, au loin, la voix gracieuse et frêle d’un enfant, qui
-se mariait avec l’encens, comme deux parfums! Le soleil, pénétrant à
-travers les vitraux dorés, jetait sur tout cela un jour mystique et
-azuré qui lui remplit l’âme d’une douce rêverie de foi et d’amour.
-Cette rêverie fut sa jeunesse, il prit dès lors Dieu comme une autre
-passion; elle passa comme les autres!
-
-De ce jour on vit Manoello dans la cathédrale; il y venait le matin,
-n’en sortait que le soir et passait ses jours dans la méditation et la
-prière. On savait peu de choses sur sa personne et sur son genre de
-vie: il vivait retiré avec ses parents, il était riche, et voilà tout.
-Il paraissait sans désirs, sans passions de jeunesse, sans amours de
-femmes; son indifférence pour elles les excitait davantage à lui faire
-des avances, et jamais pour aucune d’elles un regard aimable, une
-douce parole. Plus d’une pourtant vint souvent, au sortir de la messe,
-lui offrir l’eau bénite, avec un sourire apprêté et qui renfermait
-toute une pensée de jalousie et de désirs, et jamais pour ces pauvres
-jeunes filles un tendre soupir, un pressement de main langoureux! son
-regard de plomb leur faisait baisser les yeux, et son front pâle les
-intimidait comme celui d’un vieillard.
-
-Aussi on le haïssait, en revanche, on déchirait sa réputation dans les
-salons et dans les cercles de la haute société, sa tristesse passait
-pour des remords et son indifférence pour un dédain vaniteux; le peuple
-le haïssait aussi, son laconisme et ses hauteurs semblaient l’insulter.
-S’il faisait l’aumône à un pauvre, il accompagnait cela d’un regard si
-froid et si paisible que le mendiant voyait sans peine que la pièce
-d’or sortait de la bourse mais non du cœur, de l’habitude mais non de
-l’âme.
-
-Jamais la jeunesse de Saragosse ne l’avait vu s’enivrer avec elle, dans
-une splendide orgie; jamais on ne l’avait vu faire blanchir d’écume sa
-cavale andalouse aux courses du Prado, ni applaudir au théâtre à une
-danse de volupté. Il aimait, à la vérité, sa famille, son Dieu, sa
-patrie; eh! qu’est-ce que tout cela fait au peuple, en vérité, lui qui
-maintenant n’a plus ni Dieu, ni famille, ni patrie?
-
- (_Inachevé._)
-
-
-
-
-ROME ET LES CÉSARS[11].
-
- [11] Août 1839.
-
-
-Vu à travers le prisme que jette toujours une société évanouie,
-l’Empire romain nous apparaît encore comme le plus monstrueux phénomène
-de la puissance des hommes. Après avoir, dans l’antiquité, conquis
-matériellement le monde, après l’avoir dominé par ses croyances au
-moyen âge, nous le retrouvons encore enseveli sous sa vieille poussière
-et murmurant son éternelle douleur. Il n’a plus à craindre pourtant
-la torche d’Alaric, ou le coup de pied du cheval barbare d’Attila; on
-ne peut plus lui arracher ses provinces dispersées, et il n’a plus
-d’empereur qui réunisse dans sa main les nations assemblées sous le
-joug, car le moyen âge l’a battu en brèche, il lui a arraché sa gloire
-pierre à pierre, lui a substitué la sienne, a chassé Jupiter de Rome et
-y a fait entrer Jésus-Christ, les martyrs du christianisme ont remplacé
-ses héros.
-
-Sacerdotale et liturgique sous les Étrusques, matérialiste et guerrière
-sous les Romains, spiritualiste et artistique sous les papes, que
-va-t-elle maintenant devenir? et depuis le XVIe siècle qu’a-t-elle
-fait? Après avoir été la ruine des choses passées, sera-t-elle aussi
-éternellement la ruine de toute croyance, de toute foi, de tout amour?
-restera-t-elle gisante au milieu des deux océans, entre l’Orient et
-l’Occident, reniée de sa mère, oubliée de sa fille?
-
-Hélas! malgré sa sainteté, ses martyrs, ses papes, toute sa gloire
-chrétienne et toutes les splendeurs de son pompeux catholicisme elle
-demeurera toujours romaine et impériale avant tout; ce sera la terre
-du matérialisme ou plutôt du sensualisme artistique, car le sol ici
-est plus poète que tous les poètes du monde, et sa poussière porte les
-pas de l’histoire tout entière. Mais à travers la grande voix du moyen
-âge, qui retentit encore sur les marches du Vatican, j’entends toujours
-le dernier murmure de l’orgie impériale, les temples me font penser au
-paganisme, et le Tibre, qui murmure son onde dans ses joncs flétris, ne
-roule-t-il pas encore la cendre toute chaude de l’Empire?
-
-La nuit, quand la lune éclaire ces débris d’un autre monde, que
-le renard des marais pontins pousse son cri rauque dans les rues
-silencieuses, que la grenouille coasse dans les thermes de Titus, ne
-doit-il pas s’élever souvent un long soupir du monde païen évanoui? ne
-monte-t-il pas quelquefois jusqu’à nous un dernier écho des voluptés
-impériales? le cirque est-il vide? les lions ne rugissent-ils plus au
-bruit de la clameur du peuple en délire, qui s’en va jusqu’à Ostie? les
-coupes d’or ne retentissent-elles plus, entrechoquées par les belles
-mains ivres? Néron ne vient-il jamais reprendre les rênes de son char
-splendide, qui vole sur le sable d’or et dont les roues broient des
-hommes? ses orgies titaniques, aux flambeaux humains, sont-elles bien
-finies? et l’amoureuse Naples a-t-elle cessé de soupirer comme une
-femme endormie, dans les eaux bleues de son golfe d’Ischia, et sa terre
-chaude n’a-t-elle plus au crépuscule des parfums de fleur?
-
-Oh! non, vous avez beau faire, le monde romain n’est pas mort! il vit
-en vous, il vous obsède de ses souvenirs et de sa gloire éternelle;
-ses empereurs vous font oublier ses papes, ses artistes ses fidèles;
-l’art a plus de pouvoir que la foi, car la foi elle-même ici a quelque
-chose d’artiste, de théâtral et de superbe; Michel-Ange efface Mino da
-Fiesole, et Raphaël Cimabué.
-
-C’est que l’époque des Césars est en effet le plus bel acte, le plus
-somptueux, le plus sanglant de cette longue tragédie que Rome a jouée
-au monde; il y a là deux ou trois hommes qui sont venus pour épuiser
-les dernières voluptés, pour vider le vin des coupes, pour chasser la
-vertu des cœurs et faire place, après, à des voluptés plus mâles, au
-vin du calice et aux vertus chrétiennes.
-
-L’œuvre de Rome, c’est la conquête du monde. Quand le monde fut
-conquis, elle n’eut plus qu’à s’enivrer et à s’endormir; gorgée de
-sang chaud, de vin, de voluptés, elle roule sur son or, elle chancelle
-et elle tombe épuisée. Vous ne rêverez rien de si terrible et de si
-monstrueux que les dernières heures de l’Empire, c’est là le règne du
-crime, c’est son apogée, sa gloire; il est monté sur le trône, il s’y
-étale à l’aise, en souverain; il se farde encore pour être plus beau,
-à aucune époque vous le verrez pareil; Alexandre VI est un nain à côté
-de Tibère, et les imaginations de dix grands poètes ne créeraient
-pas quelque chose qui vaudrait cinq minutes de la vie de Néron. Nous
-remarquerons d’abord le crime grand, politique et froid, dans la
-personne de Sylla: il accomplit sa mission fatalement, comme une hache,
-puis il abdique la dictature et s’en va au milieu du peuple; c’est
-là un orgueil plein de grandeur, ce sont là les crimes d’un homme de
-génie. J’aime encore Marius pleurant sur les ruines de Carthage; mais
-Pompée, mais Caton, mais Brutus, que leurs têtes républicaines sont
-étroites à côté de ce large front de César, rendu chauve avant l’âge
-par les débauches de Rome et par ses pensées de géant! Il avilit le
-Sénat, tue en Gaule des populations entières, fait entrer des Gaulois
-dans le Sénat, et est aimé des peuples vaincus attelés à son char de
-triomphe. On conspire contre lui et il pardonne, il voulait rétablir
-Corinthe et Carthage, il voulait conquérir l’Asie... mais il mourut...
-comme un homme, et l’Empire après lui agonisa dans un festin de cinq
-siècles.
-
-Auguste l’imite dans ses crimes et dans sa clémence, et il demandait
-tout fier en mourant: «Ai-je bien joué mon rôle?» En effet, il
-n’y a plus de foi, les augures ne peuvent se regarder sans rire;
-l’empereur se fait appeler Dieu par ses poètes, qui n’ont, eux, pour
-toute religion que l’intime conviction de leur talent et du néant de
-la vie. Nous n’en sommes qu’au sentiment de Virgile et à la grâce
-ciselée d’Horace, ils sentent bien que la volupté ne va pas plus loin,
-et ils s’arrêtent à un point difficile à préciser, qui n’est ni le
-spiritualisme ni le matérialisme, ni le dogme ni la dialectique, mais
-qui est le point artistique humain par excellence; ils s’arrêtent aux
-pensées morales, au sentiment de l’homme, à la satisfaction des sens,
-aux douces choses, au simple courant de la vie qui coule entre le
-rire et les pleurs pour arriver à la tombe, un soir d’été, après que
-la treille n’a plus de fruits, le cœur plus d’amour. Bientôt va venir
-le sensualisme excité, la débauche savante de Pétrone, l’inspiration
-fiévreuse d’Apulée, les soupirs amoureux de Tibulle, tandis que, de
-l’autre côté, Tacite écrit avec un style de bronze et que Juvénal fait
-retentir son hexamètre ronflant de colère. Attendez.
-
-L’Orient et l’Occident ont lutté ensemble avec Auguste et Antoine, et
-l’Orient a été vaincu, Antoine s’est enfui sur sa galère pour rejoindre
-Cléopâtre, le vent a soufflé dans ses voiles de pourpre, les rames
-d’argent ont battu l’onde, la reine d’Égypte est retournée dans son
-palais; une dernière fois elle veut essayer sur Octave les charmes de
-sa beauté orientale et la coquetterie de son désespoir, mais c’est en
-vain; un matin on la trouve morte dans ses vêtements royaux, car elle
-avait craint d’être l’esclave d’Octave et de servir à son triomphe.
-Son empire est mort avec elle, Octave n’a que le cadavre de l’un et de
-l’autre.
-
-Avec Tibère commence l’ère nouvelle voluptueuse; le premier, il est
-atteint du malaise intime qui torture les entrailles de la société à
-ses vieux jours; il se retire à Caprée, malade, fatigué de la vie et
-craignant la mort; il convoite le bonheur, il aspire aux voluptés, mais
-le bonheur fuit devant lui et la volupté glisse dans ses mains.
-
-Le pouvoir est alors si élevé que le vertige monte à la tête de ceux
-qui s’en emparent, et ils sont pris d’une manie insensée; le monde
-étant à un seul homme, comme un esclave, il pouvait le torturer pour
-son plaisir, et il fut torturé en effet jusqu’à la dernière fibre.
-
-Après qu’il avait arraché au monde romain sa gloire passée pour se
-l’attribuer, ses dieux pour se mettre à leur place, ses richesses pour
-les manger, ses sénateurs pour en faire des laquais, ses prêtres pour
-en faire des bouffons, et la capitale de l’empire pour l’honorer du
-spectacle de ses débauches, étonné alors que cela fût si superbe, et
-surpris lui-même, l’empereur eût pu s’écrier, dans l’étonnement d’un
-sensualisme atroce et regardant la patrie esclave à ses pieds: «Je ne
-savais pas que ma mère fût si belle!»
-
-Ils s’appelaient Caligula, Néron, Domitien; des millions se mangent
-à leur table, on égorge des hommes pendant qu’ils s’enivrent, et la
-vapeur du sang se mêle à celle des mets. Le crime est une volupté comme
-les autres, on entendait les cris des victimes égorgées dans le cirque
-pendant que la fanfare résonnait, que les esclaves chantaient. Néron
-disait aux bourreaux: «Faites en sorte qu’ils se sentent mourir», et,
-penché en avant sur les poitrines ouvertes des victimes, il regardait
-le sang battre dans les cœurs, et il trouvait, dans ces derniers
-gémissements d’un être qui quitte la vie, des délices inconnues, des
-voluptés suprêmes, comme lorsqu’une femme, éperdue sous l’œil de
-l’empereur, tombait dans ses bras et se mourait sous ses baisers.
-
-Oh! les cœurs atroces! oh! les âmes sublimes dans le crime! Chaque
-jour ils redoublent, chaque jour ils inventent, leur esprit est un
-enfer qui fournit des tortures au monde, ils insultent à la nature
-dans leurs débauches; bêtes fauves, ils se déguisent en bêtes fauves,
-ils assassinent leurs mères, ils épousent leurs valets, ils se font
-applaudir au théâtre.
-
-La société se modèle sur l’empereur, les patriciens s’efforcent de
-l’imiter; l’âme des hommes, en effet, n’est qu’une prostituée qui
-se donne à tous les vices, à tous les crimes. Quelque chose de cela
-palpite encore dans les pages de Suétone, dans les vers de Juvénal.
-Vous rappelez-vous la longue Maura, qui épuisa tant d’hommes en un
-jour? Hamiltus qui corrompt les enfants? et la noblesse entière, et
-la famille de l’empereur, et l’empereur lui-même, et sa femme, et ses
-sœurs, et son affranchi? L’histoire alors est une orgie sanglante,
-dans laquelle il nous faut entrer, sa vue même enivre et fait venir la
-nausée au cœur.
-
-Cela dure longtemps, trop longtemps pour le monde, quoique les
-empereurs s’usent vite sur ce trône de feu et que leur âme se fatigue
-vite à contenir tant de choses monstrueuses.
-
-Comme la mort les emporte tous! Après Néron, Galba; après lui, Othon
-qui a au moins le cœur de mourir, «et alors le secret de l’Empire est
-divulgué», dit Tacite; et après Othon, Vitellius dont le règne ne fut
-qu’un long repas qui commença avec des applaudissements et qui finit
-avec du sang; puis Vespasien et Titus. Mais Commode ranime la fête;
-Pertinax et Didius Julianus, Sévère, Caracalla, Macrin, et nous voici à
-Héliogabale, le dernier de cette famille. L’Orient avait débordé dans
-Rome, _in Tiberim defluxit orantes_; depuis longtemps les bouffons
-d’Antoine avaient chassé les bouffons italiens; les prêtres de Cybèle
-arrivent, toutes les religions s’accumulent dans la Ville éternelle,
-avec tous les vices inventés; la philosophie se débat mieux, la
-rhétorique pérore dans ses écoles, la société agonise au milieu de
-tous ces bruits. Elle voudrait bien se cacher la ruine qu’elle a dans
-le cœur, et farder ses rides avec le parfum de quelque croyance, c’est
-en vain, elle ne sait laquelle adopter. Son empereur veut introduire
-le culte des juifs et des chrétiens, il se fait juif lui-même, il est,
-comme la nature, tourmenté d’une grande douleur, et, comme le monde
-romain, il reste haletant de débauches et d’angoisses sur ses lits de
-fleurs, fanées moins vite que son âme.
-
-Tout craquait donc au cœur du vieux monde: pouvoir civil, croyance
-religieuse, et l’âme et le corps; tout tombait délabré, abîmé dans
-un immense dégoût. Il faudra, pour ranimer cette chair flétrie, pour
-remettre de la force dans les muscles de ce grand corps, le long
-ascétisme du moyen âge et les douleurs du monde chrétien. Alors
-reparaîtra, au XVIe siècle, cette force, cette sève, ce nouvel empire
-invisible substitué à l’autre, et qui s’étale splendidement sur
-les toiles de Raphaël et se courbe sur le monde avec la coupole de
-Saint-Pierre.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Les Arts et le Commerce 1
- Smarh 8
- Les Funérailles du Dr Mathurin 121
- Rabelais 144
- Mademoiselle Rachel 157
- Novembre 162
- Chronique normande du Xe siècle 257
- La dernière Heure 265
- La Main de fer 271
- Rome et les Césars 275
-
-
-
-
-ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
-
-
-EN 18 VOLUMES AUGMENTÉES DE VARIANTES; DE NOTES D’APRÈS LES MANUSCRITS,
-VERSIONS ET SCÉNARIOS DE L’AUTEUR ET DE REPRODUCTIONS EN FAC-SIMILÉ DE
-PAGES D’ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES MANUSCRITS.
-
- Chaque volume broché =8= fr.
- Relié amateur, par Canape, en chagrin vert foncé, _net_ =15= fr.
- Relié amateur, par Canape, en maroquin, _net_ =22= fr.
- Il est tiré des œuvres complètes 50 ex. numérotés sur
- chine, _net_ =40= fr.
-
-
-CORRESPONDANCE
-
-DEUXIÈME SÉRIE
-
-(1850-1854)
-
-AUGMENTÉE DE LETTRES ET FRAGMENTS INÉDITS
-
-On sait avec quelle pudeur intransigeante Gustave Flaubert a tenu à
-s’exiler lui-même de ses livres. Sa religion de l’art désintéressé,
-de l’Art pour l’Art, son dogme de l’impersonnalité littéraire lui
-imposaient le devoir de taire son existence. Se confesser au public lui
-apparaissait à la fois comme une erreur, une trahison et une lâcheté.
-Et, sans la _Correspondance_, nous ne connaîtrions pour ainsi dire rien
-de lui.
-
-C’est, en effet, dans ses lettres que le véritable Flaubert nous
-apparaît avec ses enthousiasmes et ses découragements, ses touchantes
-délicatesses et ses superbes violences, son exquise sensibilité et sa
-terrible clairvoyance. Par elles nous sont révélées toute l’intime
-noblesse, toute la naïve bonhomie de ce pur martyr des lettres.
-Elles nous font assister enfin à la genèse douloureuse de tant de
-chefs-d’œuvre; elles en sont le commentaire vivant, _indispensable_.
-Personne n’a le droit de les ignorer sous peine de moins comprendre,
-partant de moins admirer _Bovary_, _Salammbô_, _l’Éducation_, _la
-Tentation_, _Bouvard_.
-
-Et leur réunion même est un immortel monument. Écrites hors des
-habituelles contraintes, avec tout l’abandon du génie qui se donne,
-leur magnifique spontanéité a fait justement dire à bien des maîtres
-qu’en elles la prose du XIXe siècle avait trouvé son expression
-souveraine, sa perfection française.
-
-VOLUMES EN VENTE:
-
-_Madame Bovary_, 1 vol.--_Correspondance_, I-II, 2 vol.--_Trois
-Contes_, 1 vol. _Par les Champs et par les Grèves_, 1 vol.--_Œuvres de
-Jeunesse inédites_, I, 1 vol.--_L’Éducation Sentimentale_, 1 vol.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections:
-
- Page 87: «pouras» remplacé par «pourras» (jusqu’au jour où tu
- pourras aller seul).
- Page 156: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (comme elle
- s’abîme dans le scepticisme universel).
- Page 184: «d’autrefois» remplacé par «d’autres fois» (d’autres fois
- je me trouvais presque idiot).
- Page 218: «avais» remplacé par «avait» (On les avait frisés).
- Page 227: «par» remplacé par «pas» (mais n’en ai-je pas les vagues
- pressentiments).
- Page 249: «lontemps» remplacé par «longtemps» (il le regardait
- jouer longtemps).
- Page 275: «catholicieme» remplacé par «catholicisme» (les
- splendeurs de son pompeux catholicisme).
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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