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-The Project Gutenberg eBook of Œuvres de jeunesse inédites, by Gustave
-Flaubert
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Œuvres de jeunesse inédites
- II: 1839-1842. Œuvres diverses.--Novembre.
-
-Author: Gustave Flaubert
-
-Release Date: April 19, 2021 [eBook #65111]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Michael Roe, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***
-
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-
- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et
- l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
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-
- APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
-
- DE
-
- GUSTAVE FLAUBERT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
- A ÉTÉ TIRÉE
- PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE
- EN VERTU D’UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
- 50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE.
-
-
-
-
- APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUSTAVE FLAUBERT
-
-
- ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES
-
- II
- 1839-1842
-
- ŒUVRES DIVERSES.--NOVEMBRE.
-
- [Logo]
-
- PARIS
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCX
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-LES ARTS ET LE COMMERCE[1].
-
- [1] Janvier 1839.
-
-
-La futilité des arts et l’utilité du commerce sont devenus mots banals
-dans le monde. Bien des gens n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la
-longueur, une chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et
-font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton que de toutes les
-tragédies possibles; ils diraient bien comme Malebranche en voyant
-_Athalie_: «Qu’est-ce que cela prouve?»
-
-Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps après dîner,
-une récréation qui égaie, un jeu qui délasse, et considèrent les
-spectacles comme la meilleure invention de la police pour pincer les
-masses en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise,
-la denrée, le bois, le cuivre comme les premières choses d’ici-bas, et
-quant à la pensée pure, libre, indépendante, quant au génie créateur et
-grandiose, quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts, chimères!
-fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur, selon eux, à la machine qui
-crie, au rouleau qui tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo,
-au savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela, à celui qui
-l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui achète et qui vend! Mais
-Homère, mais Virgile, mais Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve?
-Corneille, Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec des
-vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on des statues?
-Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que cela prouve? Citez-moi des noms
-qui ont servi au genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos
-poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de faim et demandent
-des statues!
-
-Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins et ses
-appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes cet instinct, qui
-demande à se nourrir non pas de vos denrées, à se réchauffer non pas de
-vos forêts, à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire
-quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a une soif immense
-de l’infini et à qui il faut des rêveries, des vers, des mélodies,
-des extases, qui a besoin de se réchauffer au feu du génie, et de
-s’entourer de mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas
-cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence et de
-pensée? il n’y a rien de commun entre vous et moi.
-
-Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande et qui trompe, je
-vous l’accorde, mais pour une âme, je vous la refuse; vous n’en avez
-point.
-
-C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie qui vous fait
-rire malgré vous, comme les farces de la foire, dans un tableau que
-des couleurs broyées et étalées sur des toiles, et dans l’architecture
-quelque chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts.
-
-Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce, l’industrie,
-les ports et les manufactures, les étoffes et les métaux, mais
-laissez-moi pleurer au théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder
-Raphaël, contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi mes
-rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre bon sens m’assomme,
-votre positif me fait horreur.
-
-Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité fort secondaire
-passait autrefois pour de la plus urgente nécessité; les arts
-semblaient si nobles à l’antiquité qu’ils en firent remonter l’origine
-aux Dieux, la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies
-se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public de trente mille
-spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y a de plus grand dans l’homme,
-la poésie, glorifiait ce qu’il y a de plus grand dans la nature, la
-divinité.
-
-C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où les prêtres de la
-pensée étaient rangés au même niveau que les prêtres de Dieu; la poésie
-était une religion et le génie avait ses autels.
-
-Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas son joug à Rome, sa
-maîtresse, par ses orateurs et ses artistes? Caton prévoyait bien cette
-victoire des vaincus sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir,
-et lui-même, sur ses vieux jours, se mit à apprendre la langue de ses
-esclaves.
-
-Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie déjà y était venue,
-avec ses mimes et ses bouffons. Cette ville, maîtresse du monde,
-était condamnée à redevenir successivement le germe de toutes les
-civilisations qu’elle avait combattues et qu’elle devait absorber.
-En effet, le conquérant peut détruire des ports, brûler des flottes,
-démolir les manufactures, détourner les fleuves, boucher les canaux et
-enchaîner les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des chaînes
-pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons, qui se dresse avec la
-pierre, s’exprime et pense avec des mots? Quelle sera la digue pour
-arrêter ce torrent? Où sera la prison pour enfermer ce soleil?
-
-L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les
-peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands,
-les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu
-marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces
-peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce
-soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes
-choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de
-ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités
-vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la
-gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il
-pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de
-l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore?
-
-On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes
-par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs
-richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme
-quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de
-pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu
-communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les
-temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus
-sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de
-bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur
-et de cynisme?
-
-La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple
-de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan
-puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant
-les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde,
-n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la
-noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus
-d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis
-l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée,
-et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris
-un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône.
-L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille
-vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue
-si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes
-les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à
-Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante
-et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus
-grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses
-Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il
-maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses
-trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde?
-
-Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir
-occupe le monde.
-
-Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations
-modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir
-l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une
-source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur
-noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent
-les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports
-d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et
-l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et
-l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et
-le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que
-le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent
-ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on
-arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de
-contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel.
-
-Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on
-les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu
-d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.
-
-Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit
-creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et
-ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se
-disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se
-dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur,
-puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient
-qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que
-le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps;
-sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus
-fait pour la France que Colbert et Louis XIV.
-
-N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans
-cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap
-a plus de valeur qu’un poème?
-
-Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et
-s’usent; Homère est-il vieux?
-
-Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande
-_Tartufe_, _Othello_, _Cinna_?
-
-La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne
-fait pas dix vers de Corneille.
-
-Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17
-millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes
-les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le
-premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses
-tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets
-qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second
-me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la
-corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire
-qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier,
-que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je
-suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je
-l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples!
-
-Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires
-m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses
-fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car
-tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la
-puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner;
-tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes
-les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur
-et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es
-poète!
-
-Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la
-vie, a toujours dirigé le corps.
-
-Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les
-rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la
-chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand,
-jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors
-regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend
-des pièges et médite des larcins.
-
-Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres,
-guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à
-l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les
-civilisations futures.
-
-Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie
-est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue
-intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être
-matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez
-un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de
-diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à
-l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa
-création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est
-là son œuvre.
-
-Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!
-
-
-
-
- Indigesta moles.
- OVIDE.
-
- _Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix
- Montyon._
-
- _Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner,
- car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit._
-
-
-SMARH
-
- VIEUX MYSTÈRE.
-
- La mère en permettra la lecture à sa fille.
-
- L’AUTEUR.
-
-
-SMARH[2].
-
- [2] Avril 1839.
-
-
-L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ.
-
-Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert,
-comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur
-n’était plus, et tout n’était que ténèbres.
-
-L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait
-reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les
-empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le
-silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.
-
-Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil.
-
-On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles
-et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait
-comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se
-mourir.
-
-Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière
-minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble,
-désespéré, l’estomac plein, le cœur vide.
-
-Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal
-qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée
-comme sa pâture.
-
-Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de
-triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses
-victoires.
-
-Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie?
-tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le
-Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds
-ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie.
-
-
-LA VOIX.
-
-Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la
-poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me
-foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée,
-ton pied y entrerait dans les cendres.
-
-Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai
-versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits.
-
-Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une
-croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne
-soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!
-
-Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité
-de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue,
-fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs!
-
-Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu)
-ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les
-malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de
-Dieu.
-
-Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté
-en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru,
-ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits
-cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont
-approchés du bord et je les ai poussés dedans.
-
-Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle
-grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à
-la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse,
-à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur
-à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer
-d’aise, grandeur humaine!
-
-Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé,
-j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans;
-j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a
-pris!
-
-Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!
-
-Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui
-fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son
-dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.
-
-Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je
-t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des
-âmes entières se donnent à moi.
-
-Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique;
-cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu
-d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et
-si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la
-refroidissait.
-
-Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un
-monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante!
-
-
- Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une
- cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle.
-
-UN ERMITE.
-
-Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur;
-l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa
-bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer!
-Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les
-miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous,
-ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces
-femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme
-je les embrasse avec plaisir!
-
-Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et
-capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps,
-quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand
-j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au
-paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon
-cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque
-chose.
-
-Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter
-au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se
-coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les
-étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela
-avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond
-en extases et en rêveries.
-
-Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que
-faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous
-bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore.
-Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et
-prie.)
-
-SATAN, en costume de docteur.
-
-Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées.
-
-SMARH.
-
-L’homme de Dieu se doit à tous.
-
-SATAN.
-
-Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir
-recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur
-nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes
-savants, nous autres, n’est-ce pas?
-
-SMARH.
-
-Quelle est cette science?
-
-SATAN.
-
-Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir
-réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre
-d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est
-noir.
-
- Une femme mariée entre pour parler à Smarh.
-
-YUK.
-
-Que voulez-vous, douce mie?
-
-LA FEMME.
-
-Consulter notre père en religion.
-
-YUK.
-
-Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à
-savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur,
-on ne peut l’approcher.
-
-LA FEMME.
-
-Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce?
-
-YUK.
-
-C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines,
-auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la
-théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous,
-il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes.
-
-LA FEMME.
-
-Que voulez-vous dire là?
-
-YUK.
-
-Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire
-pâmer toute une classe d’écoliers.
-
-LA FEMME.
-
-Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite.
-
-YUK.
-
-Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans
-les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert,
-maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en
-tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne,
-comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de
-préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un
-mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de
-moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une
-pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez
-l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à
-certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme,
-mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de
-vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que
-les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant
-d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout
-en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge
-de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage
-comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à
-leur mère.
-
-LA FEMME.
-
-Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces
-pauvres enfants!
-
-YUK.
-
-Et vous êtes heureuse ainsi?
-
-LA FEMME.
-
-Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus?
-
-SMARH répond au docteur.
-
-A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je
-n’ai point travaillé, lu, compulsé.
-
-SATAN.
-
-Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose;
-mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est
-celle du cœur et de la nature.
-
-SMARH.
-
-Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie.
-
-SATAN.
-
-J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il
-s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une
-bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car
-la vraie science, c’est Dieu.
-
-SMARH.
-
-Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.
-
-SATAN.
-
-Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être
-ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être
-entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous
-consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort
-et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous;
-vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez,
-pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les
-familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!
-
-SMARH, humilié.
-
-Oh! vous me flattez, frère!
-
-SATAN.
-
-Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux
-femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos
-enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez,
-servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un
-pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.
-
-SMARH, étonné.
-
-Qu’ai-je donc?
-
-SATAN.
-
-Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre
-cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les
-deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu
-à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis
-et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de
-jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces
-femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment
-d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon?
-Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient
-pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils
-voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou
-bouché?
-
-SMARH.
-
-Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble
-que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.
-
-SATAN.
-
-Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à
-qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête
-homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu;
-qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et
-que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.
-
-Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous
-dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous
-avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le
-mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en
-rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en
-savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous
-donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que
-vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme
-vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui
-vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton
-âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?
-
-SMARH.
-
-Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.
-
-SATAN.
-
-Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car
-tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses
-douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour
-si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence
-pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience,
-puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
-
-YUK à la femme.
-
-Heureuse avec un pareil homme?
-
-LA FEMME.
-
-Mon Dieu, oui, il le faut bien.
-
-YUK.
-
-Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est
-lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes
-vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais
-autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs
-et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas
-eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient,
-il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!
-
-Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule,
-isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre!
-Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et
-souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez
-aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose!
-et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant,
-vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant
-aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que
-sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si
-j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites
-les plus beaux rêves du monde.
-
-LA FEMME.
-
-Oh! le méchant homme!
-
-YUK.
-
-Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux
-démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis
-longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce
-bientôt?»
-
-LA FEMME.
-
-Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je
-venais consulter même...
-
-YUK.
-
-Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner
-ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit
-pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.
-
-LA FEMME, à part.
-
-Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je
-résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées
-qui m’obsèdent.
-
-YUK.
-
-Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables.
-Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi
-quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux
-bras!
-
-LA FEMME.
-
-Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes
-enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je
-vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
-
-YUK.
-
-Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil
-meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer
-leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que
-la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient,
-elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu
-savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme
-s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un
-tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches,
-comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton
-cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos
-voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on
-souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?
-
-LA FEMME.
-
-Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces
-pensées-là me font rougir, j’en ai honte.
-
-YUK.
-
-Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les
-roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond
-du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?
-
-LA FEMME.
-
-Je ne sais comment résister à cette force.
-
-YUK.
-
-Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous
-trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge
-ronde! et quel dommage!» dites-vous.
-
-LA FEMME.
-
-Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les
-miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres
-laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.
-
-SATAN, à Smarh.
-
-C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.
-
-SMARH.
-
-Quelle science?
-
-SATAN.
-
-La science que je sais.
-
-SMARH.
-
-Laquelle?
-
-SATAN.
-
-La science du monde.
-
-SMARH.
-
-Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?
-
-SATAN.
-
-L’un et l’autre!
-
-SMARH.
-
-Et comment acquiert-on cette science?
-
-SATAN.
-
-Tu le sauras!
-
- Il disparaît.
-
-YUK.
-
-Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un
-jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos
-regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là,
-dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et
-vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes
-et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.
-
-LA FEMME, égarée.
-
-Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu
-et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir
-sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes;
-que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes
-désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah!
-toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme
-je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là
-mon bonheur.
-
-YUK.
-
-Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes
-ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le
-tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche
-sur mes lèvres!»
-
-LA FEMME.
-
-Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous
-me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment
-tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et
-dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!
-
- Elle sort.
-
-YUK, riant.
-
-Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les
-gamins de la ville et à tous les valets de ferme.
-
-
- La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.
-
-SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.
-
-Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de
-qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et
-au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour
-moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
-
-Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de
-voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins
-inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini,
-si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais
-vous voir, ô Dieu que j’adore!
-
-Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.
-
-Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier
-Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus?
-L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
-
-Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs
-livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me
-faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de
-Dieu.
-
-Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens
-que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le
-commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
-
-Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet
-inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu,
-comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y
-entrer.
-
-Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos,
-je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais
-en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à
-continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le
-chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des
-ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
-
-Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette
-molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie
-dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles
-des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées,
-j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma
-tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux
-mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque
-chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans
-vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même
-que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de
-l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que
-cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
-
-Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces
-fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles
-sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait
-les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle
-plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout
-cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
-
-Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini.
-Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai
-dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
-
-Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
-
- Satan paraît.
-
-
-SATAN, SMARH.
-
-SATAN.
-
-Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi faire?
-
-SATAN.
-
-Pour vous, mon maître!
-
-SMARH.
-
-Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?
-
-SATAN.
-
-Ne vouliez-vous pas connaître la science?
-
-SMARH.
-
-Quelle science?
-
-SATAN.
-
-Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.
-
-SMARH.
-
-Comment l’appelle-t-on donc?
-
-SATAN.
-
-C’est la science.
-
-SMARH.
-
-Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?
-
-SATAN.
-
-Dans l’infini.
-
-SMARH.
-
-L’infini, c’est donc elle?
-
-SATAN.
-
-Et celui qui le connaît sait tout.
-
-SMARH.
-
-Mais il n’y a que Dieu.
-
-SATAN.
-
-Dieu? qu’est-ce?
-
-SMARH.
-
-Dieu, c’est Dieu.
-
-SATAN.
-
-Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
-
-SMARH.
-
-Dieu, c’est donc tout?
-
-SATAN.
-
-Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus
-haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton
-intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te
-tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la
-hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.
-
-SMARH.
-
-Et que m’enseigneras-tu donc?
-
-SATAN.
-
-Tout!
-
-SMARH.
-
-Viens donc!
-
-
- Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.
-
-SMARH.
-
-Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais
-tomber.
-
-SATAN.
-
-Tu as donc peur?
-
-SMARH.
-
-Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le
-vertige me prend, soutiens-moi.
-
-SATAN.
-
-Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu
-as peur.
-
-SMARH.
-
-Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je
-l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole
-bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
-
-SATAN.
-
-Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?
-
-SMARH.
-
-Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!
-
-SATAN.
-
-Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour
-tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un,
-dans l’immensité de l’autre.
-
-SMARH.
-
-Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait
-être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans
-noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)
-
-Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour
-aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde
-marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur
-lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?
-
-SMARH.
-
-Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les
-étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui
-les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les
-mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création
-qui s’agite!
-
-Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde
-perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes
-jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de
-feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme
-des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette
-immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de
-toutes parts, je le dévore à mon aise.
-
- Ils montent toujours.
-
-SATAN.
-
-Es-tu content de mes promesses?
-
-SMARH.
-
-Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle
-autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.
-
-SATAN.
-
-Tu te plains donc?
-
-SMARH.
-
-Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.
-
-SATAN.
-
-Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas pour moi?
-
-SATAN.
-
-Pour toi seul, n’est-ce pas?
-
-SMARH.
-
-L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?
-
-SATAN.
-
-Monte encore.
-
-SMARH.
-
-Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?
-
-SATAN.
-
-Jamais! monte toujours!
-
-SMARH.
-
-Grâce!
-
-SATAN.
-
-Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette
-éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.
-
-SMARH.
-
-Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité
-m’étourdit et me tue.
-
-SATAN.
-
-Qui t’a donc troublé ainsi?
-
-SMARH.
-
-Ma tête est faible.
-
-SATAN.
-
-Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais,
-et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au
-coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!
-
-SMARH.
-
-Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette
-immensité me fatigue.
-
-SATAN.
-
-Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu
-verrais!
-
-SMARH.
-
-Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?
-
-SATAN.
-
-Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu
-souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela!
-tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà
-tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide,
-d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car
-le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop
-fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!
-
-C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres,
-pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune
-d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui
-mange et qui dévore toujours.
-
-Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est
-qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul
-cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.
-
-SMARH.
-
-Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui
-qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les
-vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du
-Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes
-sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre
-les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante
-dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages?
-Et où est-il? dans quel coin de l’espace?
-
-SATAN.
-
-Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître?
-quelle est cette démence qui te ronge?
-
-Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans
-l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les
-grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il
-s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut,
-bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa
-robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le
-vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a
-créé, et sa création est le malheur.
-
-SMARH.
-
-Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne
-travaille pas cette éternité?
-
-SATAN.
-
-Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le
-sable.
-
-SMARH.
-
-Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes
-allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.
-
-SATAN.
-
-Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées
-irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse
-et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes;
-lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
-
-SMARH.
-
-Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc
-alors?
-
-SATAN.
-
-Le vide!
-
-SMARH.
-
-Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous
-roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau,
-n’est-ce pas?
-
-SATAN.
-
-Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous
-devions naître.
-
-SMARH.
-
-Et ses bornes étaient encore plus loin?
-
-SATAN.
-
-Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.
-
-SMARH.
-
-Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu
-pour le faire.
-
-SATAN.
-
-Il s’était fait de lui-même.
-
-SMARH.
-
-Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors!
-comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée
-dans cette immense nuit éternelle!
-
-SATAN.
-
-Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle
-tourne toujours.
-
-SMARH.
-
-Ne se lassera-t-elle jamais?
-
-SATAN.
-
-Je l’espère, car l’éternité...
-
-SMARH.
-
-Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler,
-quand même il ne serait que du vide.
-
-SATAN.
-
-Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et
-ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil,
-un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes
-seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...
-
-SMARH.
-
-Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi non?
-
-SMARH.
-
-Eh quoi! l’éternité aurait une borne?
-
-SATAN.
-
-Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour
-cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme
-les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que
-cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi
-comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre
-rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton
-œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir!
-Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour
-anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans,
-le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort,
-quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que
-je vous envie!
-
-SMARH.
-
-Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.
-
-SATAN.
-
-Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il
-n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.
-
-SMARH.
-
-Et nous sommes donc libres.
-
-SATAN.
-
-Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?
-
-SMARH.
-
-Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais
-enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait;
-et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne
-pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais
-maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus
-à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les
-limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur
-autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne
-pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas
-à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir,
-les germes et les débris?
-
-Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme
-leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu
-et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est
-blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me
-semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils
-alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.
-
-SATAN.
-
-Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces
-astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils
-gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour
-moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle
-grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du
-néant dans du néant, un homme dans l’infini!
-
-SMARH.
-
-Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées!
-Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné
-dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où
-allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien
-n’apparaisse?
-
-SATAN.
-
-Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et
-toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand
-que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure
-de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a
-l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour.
-
-SMARH.
-
-Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!
-
-SATAN.
-
-Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder.
-
-SMARH.
-
-Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?
-
-SATAN.
-
-Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout
-ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette
-immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit
-sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes
-plus profonds encore, des gouffres plus terribles.
-
-SMARH.
-
-Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais
-qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur
-d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.
-
-SATAN.
-
-Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne
-pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que
-tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler.
-Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied
-glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé!
-
-SMARH.
-
-Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également
-obscures?
-
-SATAN.
-
-Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.
-
-SMARH.
-
-Je les croyais toutes deux grandes et vraies.
-
-SATAN.
-
-Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?
-
-SMARH.
-
-Oui!
-
-SATAN.
-
-En effet, tu étais un saint.
-
-SMARH.
-
-Qui plaçait tout en Dieu.
-
-SATAN.
-
-Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu
-jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour
-de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie,
-éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de
-faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence;
-la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses
-mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce,
-lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles
-pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge
-était vrai! cette dérision te semblait bonne!
-
-SMARH.
-
-Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne
-sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont
-entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est
-devenu plus obscur.
-
-SATAN.
-
-C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit;
-on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre
-s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la
-saisir, elle le fuit, il court toujours.
-
-SMARH.
-
-Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu.
-
-SATAN.
-
-Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?
-
-SMARH.
-
-Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours
-écarté de mon cœur, tant j’étais pur.
-
-SATAN.
-
-Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu
-ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que
-tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini
-et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout
-cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs.
-
-SMARH.
-
-Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le
-bien?
-
-SATAN.
-
-Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est
-bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la
-création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de
-saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter
-à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler,
-la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper?
-n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce
-qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc
-les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir?
-pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu
-aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre
-s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur
-les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il
-te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir,
-marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs?
-pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire
-souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir?
-
-SMARH.
-
-Oui, le repos est dans la tombe.
-
-SATAN.
-
-Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et
-la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier
-féconde.
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses?
-
-SATAN.
-
-Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que
-tout vive, que tout renaisse et souffre encore.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du
-mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais?
-Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce
-songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et
-d’amertume.
-
-SATAN.
-
-C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le
-vautour que tu as en toi et qui te ronge.
-
-SMARH.
-
-Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!
-
-SATAN.
-
-Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas
-vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité.
-Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque
-enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création
-elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où
-tout est puni de vivre.
-
-SMARH.
-
-Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux
-joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me
-remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus
-déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe.
-J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient
-avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me
-plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel.
-
-SATAN.
-
-Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les
-tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument
-les charognes sous les couvercles de leurs pierres.
-
-SMARH.
-
-Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais
-dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc
-pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et
-cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés,
-c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime
-encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui
-me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?
-
-SATAN.
-
-Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait
-trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre.
-
- Ils montent encore.
-
-SMARH.
-
-Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que
-cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je
-vais m’anéantir aussitôt!
-
-SATAN.
-
-Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait
-succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu
-pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait
-ta gloire!
-
-SMARH.
-
-Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur.
-
-SATAN.
-
-Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand,
-si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si
-petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de
-l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence.
-
-SMARH.
-
-Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais
-rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces
-mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux
-infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour
-de moi, il va m’écraser.
-
-SATAN.
-
-Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as
-voulu!
-
-SMARH.
-
-Qu’ai-je voulu?
-
-SATAN.
-
-La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est
-le mensonge, c’est la vanité.
-
-SMARH.
-
-Mieux vaudrait le néant!
-
-SATAN.
-
-Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore?
-Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si
-tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se
-dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.
-
-SMARH.
-
-Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je
-tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les
-vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce!
-
-SATAN.
-
-Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini.
-
-SMARH.
-
-Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur
-ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma
-vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils
-descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi
-dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.
-
-SATAN.
-
-Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras
-peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer
-de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais
-déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe
-de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans
-les bras du démon, qui te berce et t’endort.
-
-
- La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme; le soleil
- se couche sous les flots.
-
-SMARH.
-
-Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y
-est né.
-
-SATAN.
-
-Pourquoi la maudit-il toujours?
-
-SMARH.
-
-Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle!
-
-SATAN.
-
-Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont
-dévoilés?
-
-SMARH.
-
-Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne
-suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants
-m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il
-faut vivre.
-
-SATAN.
-
-Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que
-tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de
-ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte
-d’eau de l’Océan?
-
-SMARH.
-
-Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du
-soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le
-parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs
-et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette
-bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes;
-regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que
-mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette
-mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que
-j’embrasse de l’œil?
-
-SATAN.
-
-Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à
-l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as
-glissé dessus.
-
-SMARH.
-
-Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme,
-pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises
-blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes
-noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et
-ses fleurs ouvertes.
-
-SATAN.
-
-Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es
-petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se
-redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer
-roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre.
-
-SMARH.
-
-Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.
-
-SATAN.
-
-Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon
-invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort!
-
-SMARH.
-
-Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin.
-
-SATAN.
-
-Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes.
-
-SMARH.
-
-J’évite sa colère.
-
-SATAN.
-
-Fais-en une semblable.
-
-SMARH.
-
-J’échappe à ses coups.
-
-SATAN.
-
-Quand ils ne sont plus.
-
-SMARH.
-
-Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une
-intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au
-premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne?
-N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours
-des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?
-
-SATAN.
-
-Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui
-construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières
-et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits!
-honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des
-guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente
-sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend
-dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui
-souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin,
-pour sa poussière immortelle!
-
-SMARH.
-
-Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance.
-
-SATAN.
-
-C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu
-meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles
-périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui
-renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi;
-puis rien, comme toi.
-
-SMARH.
-
-Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe.
-
-SATAN.
-
-Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies
-avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un
-principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que
-tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront
-une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur
-le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature
-qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as
-cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le
-néant.
-
-SMARH.
-
-Oh! tu mens! je me sens fort.
-
-SATAN.
-
-Vraiment! comment donc?
-
-SMARH.
-
-Sur tout; sur les animaux d’abord.
-
-SATAN.
-
-Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée
-unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant
-où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les
-herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se
-sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des
-quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à
-la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque
-jour elle la dévore.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur
-une échelle de forces et d’intelligences successives?
-
-SATAN.
-
-Oui, et de misères. Continue.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la
-fourmi, et la fourmi au caillou?
-
-SATAN.
-
-Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval
-écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.
-
-SMARH.
-
-Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit?
-
-SATAN.
-
-Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout
-ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que
-les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds
-les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la
-fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la
-pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups,
-quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui,
-tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui
-te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair,
-mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant
-pourquoi cela? pourquoi ceci?
-
-SMARH.
-
-C’est vrai, comment donc?
-
-SATAN.
-
-C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la
-mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est
-que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est
-que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et
-qu’il te perd.
-
- Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des
- rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils
- s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs
- ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit
- retentit dans les cavernes.
-
-SMARH.
-
-Cette nature est sombre.
-
-SATAN.
-
-Tout à l’heure tu la trouvais si riante.
-
-SMARH.
-
-Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres
-enveloppent la terre.
-
-SATAN.
-
-Comme des langes qui la couvrent.
-
- L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot
- s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le
- clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la
- vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd.
- Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.
-
-SMARH.
-
-Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!
-
-SATAN.
-
-Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse
-et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela?
-
-SMARH.
-
-Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension?
-
-SATAN.
-
-Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée
-travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais.
-
- Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la
- lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les
- ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que
- par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On
- entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.
-
-SMARH.
-
-Comme la mer mugit! sa colère est terrible.
-
-SATAN.
-
-Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles
-dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui
-les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein
-avec les grains de sable?
-
-SMARH.
-
-Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci
-monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler
-avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours!
-
- Il veut fuir. Satan l’arrête.
-
-SATAN.
-
-Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à
-l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau.
-
- Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan
- le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre
- les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues
- noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble
- lassée.
-
-SMARH.
-
-Grâce! grâce!
-
-SATAN le traîne sur les genoux.
-
-Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de
-cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme
-immortelle? Que te fait la vie?
-
-SMARH.
-
-Pitié! pitié!
-
-SATAN.
-
-Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste.
-
-SMARH.
-
-Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers
-allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels
-horribles cris!
-
- Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des
- flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se
- fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut
- arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle
- glisse dessus.
-
-SMARH.
-
-Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de
-fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié,
-mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est
-éternelle.
-
-SATAN.
-
-Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini?
-
-SMARH.
-
-Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur
-se ploie sous la douleur.
-
-SATAN.
-
-Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au
-dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de
-terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent.
-
-SMARH.
-
-Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de
-douleurs?
-
-SATAN.
-
-Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire
-et pour briser l’une et l’autre.
-
-SMARH.
-
-Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée!
-
-SATAN.
-
-Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas
-ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles.
-
-SMARH.
-
-L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.
-
-SATAN.
-
-Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il
-est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit
-de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent
-les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans
-rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne
-couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même
-pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de
-l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.
-
-SMARH.
-
-Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création
-s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la
-terre avait des océans sur elle?
-
-SATAN.
-
-Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur
-laquelle on a bâti des empires.
-
-SMARH.
-
-Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon?
-
-SATAN.
-
-C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle
-broie.
-
-SMARH.
-
-Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces
-entrailles?
-
-SATAN.
-
-Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à
-l’autre, comme de la salive sur de la poussière.
-
-SMARH.
-
-Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé
-dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours.
-
-SATAN.
-
-Un jour cependant il en sortit.
-
-SMARH.
-
-Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que
-la corruption eut gagné tous les cœurs.
-
-SATAN.
-
-Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit,
-ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle
-monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et
-entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva
-le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta
-plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides
-croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues
-surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait
-toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les
-villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des
-bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses
-vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient
-les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et
-les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les
-pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et
-qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes,
-s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se
-fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude.
-
-SMARH.
-
-Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que
-pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur
-que ce déluge! pourquoi tant de malheurs?
-
-SATAN.
-
-Mais le déluge dure encore.
-
-SMARH.
-
-Comment cela?
-
-SATAN.
-
-L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne
-s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes,
-puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les
-palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque
-jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte.
-
-SMARH.
-
-Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci?
-
-SATAN.
-
-Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages.
-
-SMARH.
-
-Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption,
-abîme sans fond?
-
-SATAN.
-
-Ah! où donc? où donc? que sais-je?
-
-SMARH.
-
-Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?
-
-SATAN.
-
-Non, il existe.
-
-SMARH.
-
-N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les
-passions qui remuent le cœur et le font vivre?
-
-SATAN.
-
-Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se
-gonfle et s’agite.
-
-SMARH.
-
-Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.
-
-SATAN.
-
-Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.
-
- Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.
-
-YUK.
-
-Quoi, mon maître?
-
-SATAN.
-
-On te demande ce que c’est que la vie.
-
-YUK.
-
-Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne
-Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le
-Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la
-farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul
-taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des
-nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui
-qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.
-
-Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal
-de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te
-fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille
-d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux
-premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres
-mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien
-tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes
-entremets.
-
-Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours
-ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies
-pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous,
-dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons
-au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons
-le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de
-rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des
-passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde
-se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons
-dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés,
-et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et
-le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent
-éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et
-meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et
-s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel
-nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.
-
-Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup
-de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu
-d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que
-faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité?
-Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons
-un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du
-grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
-
-
- Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A
- l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par
- des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or,
- un éclatant soleil.--La femme et l’homme sont entièrement nus,
- leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le
- Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.
-
-LE SAUVAGE.
-
-Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le
-battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du
-soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent
-jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se
-replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein
-mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins
-qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit
-des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur
-ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie,
-je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se
-plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche
-part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend
-sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.
-
-La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille,
-et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le
-sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps
-à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et
-j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend
-fier.
-
-Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs
-juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur
-l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents,
-l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.
-
-HAÏTA.
-
-Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands
-yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large
-poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes
-cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure,
-ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai
-senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma
-chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce
-n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un
-ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque
-étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la
-robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond
-sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non!
-C’était... je ne puis le dire.
-
-Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un
-espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.
-
-Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et
-quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je
-pleurais, et pourtant j’étais heureuse.
-
-
-LE SAUVAGE.
-
-Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une
-nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et
-le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et
-blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche
-empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.
-
-Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes
-genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc;
-je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber
-sur le feuillage.
-
-A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles
-de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au
-ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je
-baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut
-le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les
-branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais
-triste.
-
-Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants
-sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte
-est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits
-nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche.
-Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont
-venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais
-le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le
-gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs
-yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses,
-qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est
-venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces
-des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs
-pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter
-sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier
-tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à
-trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans
-un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant
-mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles
-sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.
-
-Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore
-ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des
-désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs
-inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver
-en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta
-m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!
-
-Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles
-des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense
-plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient
-dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me
-sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais,
-en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me
-regarde, je rougis; pourquoi cela?
-
-D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment
-peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même
-amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour
-même?
-
-Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces
-voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me
-semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur
-est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse.
-Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne,
-des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux
-d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.
-
-Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant,
-de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les
-grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici
-sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque
-chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais
-peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main
-invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté
-par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler
-dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir
-dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de
-mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres
-sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre
-où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour,
-longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient,
-et puis je ne les ai plus revues.
-
-Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles
-d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais
-toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!
-
-Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête
-l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit:
-Viens, viens!
-
-Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte
-de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec
-l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura
-des cris et des flots de sang!
-
-Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui
-passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir
-seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.
-
-Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac,
-à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais
-souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles,
-car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la
-laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc
-manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils
-monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille
-mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par
-l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et
-sera parti dans la mort!
-
-Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir,
-je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le
-vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne
-reviendrai plus.
-
-SATAN.
-
-Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent
-de partir? Pars donc!
-
-Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains
-de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu
-auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes,
-du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une
-frénésie, une ivresse folle!
-
-Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de
-plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront
-et tourneront en toi.
-
-Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh!
-si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour!
-elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.
-
-Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent
-sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples
-civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!
-
-Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et
-tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des
-nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras
-de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des
-nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.
-
-Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents
-qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance,
-l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui
-t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?
-
-La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les
-feuilles roulent sur l’herbe, marche!
-
-Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un
-palais d’or.
-
-LE SAUVAGE.
-
-Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le
-sable.
-
-Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.
-
-Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu
-les torrents!
-
-Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui
-m’attirait et me charmait, adieu! adieu!
-
-LE GÉNIE DU SAUVAGE.
-
-Arrête! Arrête!
-
-Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta
-jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi!
-l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle
-pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon
-plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune
-éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums
-et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi!
-vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus
-rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans
-l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent
-mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des
-bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les
-baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?
-
-Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un
-incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera
-de pourriture et d’orgueil.
-
-D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un
-soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont
-quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour
-venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer
-ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la
-cavale hennissait sur l’herbe.
-
-Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus
-dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les
-fleuves.
-
-Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils
-ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout
-a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert
-s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une
-ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient
-que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans
-une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort
-désespérée.
-
-Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche
-acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit
-et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni
-le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni
-ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé
-d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de
-porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs
-voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse
-une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est
-mensonge.
-
- Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan
- se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la
- civilisation s’étendre sur les prairies.
-
---Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et
-ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.
-
-
-Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on
-n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent;
-ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et
-battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les
-cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les
-dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues,
-longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches
-lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un
-nuage.
-
-Yuk était avec eux.
-
-Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent
-des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans
-l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient
-par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y
-avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la
-ville.
-
-Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et,
-chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la
-lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par
-les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de
-volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant
-qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un
-autre.
-
-Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges,
-des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient,
-partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se
-frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque
-oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque
-cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou
-déterrer, élever ou abattre.
-
-Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant
-l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant
-le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il
-faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu,
-une conviction.
-
-Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long,
-homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un
-rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme
-l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là
-flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés
-par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps,
-squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité,
-grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague
-mobile et éternelle de l’infini.
-
-Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce
-et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son
-œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des
-astres, les ténèbres étaient encore là.
-
---Entrons ici, dit Yuk.
-
-Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un
-escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le
-pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on
-sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait
-sous vous et que des soupirs montaient.
-
-Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de
-ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait
-des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à
-tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et
-il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt
-à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la
-corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la
-foule.
-
-Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus
-s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme
-du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient
-et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient
-quelques lambeaux.
-
-Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes,
-des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la
-poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il
-sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur
-les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des
-crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il
-avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait
-cela de la gloire.
-
-Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés,
-tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître?
-et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais
-son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui
-s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui
-cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des
-parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est
-nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la
-flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les
-ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de
-plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses
-richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.
-
-Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les
-esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous
-les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours
-il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur
-son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les
-fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des
-brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs,
-femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de
-Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes
-comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes,
-toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes
-les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.
-
-Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait
-en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme
-aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules
-blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait
-des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus,
-il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait
-avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son
-corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés,
-d’autres fanges dans son sommeil.
-
-Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une
-cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie
-satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait
-de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et
-ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et
-il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait
-qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un
-haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il
-avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines.
-
-L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes
-empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait
-grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein
-d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait
-eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.
-
-Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses
-maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un
-pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il
-frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba,
-les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais
-fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela
-dans son linceul, tout cela poussière et néant.
-
-Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela
-l’ennuyait et qu’il en avait vu assez.
-
---De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de
-l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire!
-
-YUK.
-
-Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés
-ou des morts? un mensonge ou un serment?
-
-SATAN.
-
-Oui.
-
-YUK.
-
-Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi
-que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts.
-
-
-PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines,
-une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille
-s’entreregardent.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Eh bien?
-
-LA JEUNE FILLE.
-
-Eh bien?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Mademoiselle!
-
-LA JEUNE FILLE.
-
-Monsieur!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
-Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout
-mon cœur; si vous saviez...
-
-
-La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la
-maman les regarde avec complaisance.
-
-La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue
-de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme
-grand étalage de magnificence.
-
-On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet,
-et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de
-le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour
-l’épousée.
-
-C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé
-de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes
-et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme
-ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger,
-de payer ses dettes, de s’établir et de se marier.
-
-Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans,
-élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide.
-
-Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en
-était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé
-comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même.
-
-Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange,
-le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille
-instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait
-entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des
-convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre
-pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit
-qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et
-il n’en revenait pas d’étonnement.
-
-
-SCÈNE II.
-
-Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les
-pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de
-cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante
-d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il
-a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il
-embaume.
-
-A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est
-fini.
-
-Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a
-raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage.
-
-Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et
-dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence,
-cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la
-
-
-SCÈNE III.
-
-Lune de miel (voyez la _Physiologie du mariage_, du sire de Balzac,
-pour les phases successives de la vie matrimoniale).
-
-La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le
-croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un
-fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression
-sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans
-l’horizon (suivant nous)!
-
-De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses,
-brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que
-Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous,
-qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans
-le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie,
-fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure
-et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses
-illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme
-qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à
-toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement
-dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans
-bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours
-d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses
-poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit,
-disait-on!
-
-Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle
-avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son
-mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer
-ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser
-la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur
-était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai
-le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé,
-et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces
-voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces
-yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors
-que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le
-remplissait tout entier.
-
-
-SCÈNE IV.
-
-Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait,
-le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car
-c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.
-
-Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris
-de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la
-réputation du fils eut rejailli sur le père.
-
-Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon.
-Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer.
-De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites
-mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses
-larmes.
-
-
-SCÈNE V.
-
-Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de
-combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie
-froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils
-restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit,
-unis par la loi, désunis par le cœur.
-
-Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses,
-des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis,
-des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des
-mensonges, une vie misérable et riche.
-
-Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord,
-seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame
-était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.
-
-
-La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici
-la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à
-enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en
-spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si
-vertueuse?
-
-
-Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans
-chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour
-y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en
-sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière,
-ici un tonneau défoncé.
-
-Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par
-les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés;
-il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin,
-qu’écrasaient les roues des chars.
-
-On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes
-pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables,
-le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait
-sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard
-et montait ses machines, la journée allait recommencer.
-
-Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa
-peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua
-les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer
-en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa
-barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son
-grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait
-un froid rire de bête fauve affamée.
-
-
-YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.
-
-YUK.
-
-Qu’as-tu, mon camarade?
-
-LE PAUVRE.
-
-Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne
-m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me
-regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos
-vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le
-Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de
-pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des
-feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que
-je suis dans cette ville hideuse.
-
-YUK.
-
-Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.
-
-LE PAUVRE.
-
-Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en
-a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux,
-mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse.
-Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que
-je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce
-qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles
-étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah!
-l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à
-l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant
-une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on
-disait que j’étais laid.
-
-YUK, riant.
-
-Ah! ah! ah!
-
-LE PAUVRE.
-
-Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais
-rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me
-semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait,
-le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne
-et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont
-heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi
-cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.
-
-YUK, riant.
-
-Ah! ah! ah!
-
-LE PAUVRE.
-
-Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme,
-ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi,
-mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé.
-Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à
-ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église,
-j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le
-soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait
-des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment,
-elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.
-
-YUK.
-
-C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches
-et les pourpoints de velours.
-
-LE PAUVRE.
-
-Ne me parlez pas des riches, encore une fois,--je les hais! Moi qui
-meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors
-de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis
-malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait
-du bien.
-
-SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.
-
-Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;--tue-le, tu
-l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait...
-Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes
-maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.
-
- Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse
- garnie de diamants pend à sa ceinture.
-
-LE PAUVRE, en lui-même.
-
-Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet,
-si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des
-chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?...
-Mais tuer un homme!
-
-SATAN, en lui-même.
-
-Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans
-la rue maintenant.
-
- Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se
- rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.
-
-SATAN.
-
-Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!
-
- Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk
- se relève.
-
-YUK.
-
-Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait
-plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi,
-mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que
-l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec
-la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est
-impossible.
-
-Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir?
-mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu,
-ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée,
-revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre?
-est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait
-ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient
-les ménages qui sont garants de la foi conjugale?
-
-Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la
-morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions
-philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si
-je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment
-concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les
-trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?
-
- Les gens du guet prennent le pauvre.
-
-SATAN.
-
-Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux
-de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa
-prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes
-avant de rendre l’âme.
-
- Le pauvre s’échappe des mains des soldats.
-
-Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un
-magistrat, et pisse sur l’église.
-
-C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses
-pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils
-y entrèrent.
-
-La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes
-projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et
-cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une
-lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y
-avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était
-haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait
-plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue
-avait tu sa grande voix;--seulement, tout au fond, un drap noir, un
-cercueil, la messe des morts.
-
-Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni
-violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était
-un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné
-dans les rues, chacun se découvrit,--on salua la charogne.
-
-Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre.
-Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait
-trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions,
-elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle
-était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit,
-il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.
-
-L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants
-du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.
-
-Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses
-mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les
-galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la
-voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne
-formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant,
-les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et
-faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec
-leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand
-tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de
-partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils
-disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne,
-au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage
-de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!
-
-Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un
-gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux
-de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs
-manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir
-comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante,
-froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé
-est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et
-la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure
-qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la
-suivante lui marche sur la tête.
-
-Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres,
-les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace,
-avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée
-et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.
-
-
-Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:
-
---Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté
-les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les
-reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants
-ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant
-de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de
-mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.
-
-Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux
-s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant
-la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus
-d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.
-
-Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la
-grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui
-s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait
-frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses
-pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur
-front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand
-ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes!
-ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!
-
-L’ÉGLISE.
-
-On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base,
-me renverseront, me démoliront pierre à pierre.
-
-LE BÉNITIER.
-
-Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain
-j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés
-à voir les cercles que cela faisait.
-
-LA NEF.
-
-Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais
-l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs;
-c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des
-fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai
-resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher
-sur les dalles qui sont à mes pieds.
-
-LES COLONNES.
-
-Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes
-nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres,
-nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière
-s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit
-et l’écrase.
-
-LES VITRAUX.
-
-Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets
-n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser
-chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter
-toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.
-
-LES DALLES.
-
-On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes
-lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous
-nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées
-des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la
-terre?
-
-LA CLOCHE.
-
-Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon
-bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous
-morts?
-
-Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler
-mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon
-poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des
-campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant
-vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai
-toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête
-de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière
-de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais,
-je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois
-que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire
-fondre en boulets et de courir dans la plaine.
-
-LES GARGOUILLES.
-
-Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées,
-suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous
-crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur;
-maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de
-m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge
-tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous
-efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner,
-ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en
-avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de
-pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec
-les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans
-l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des
-ailes autour de nos flancs.
-
-
-Et Satan aussitôt dit à l’église:
-
---Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma
-marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car
-tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je
-t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand
-tu n’y seras plus.
-
-Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de
-l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base
-de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute
-aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face
-et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre,
-où l’herbe te couvrira pour toujours.
-
-Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma
-coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque
-cheval de guerre.
-
-La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop
-plein et qui crève.
-
-Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de
-leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer
-qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et
-vide.
-
-Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec
-vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du
-mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus
-que de la poussière qu’enlèveront les vents.
-
-Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas
-hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix
-tuera des hommes sur son passage.
-
-Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le
-plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur
-la terre.
-
-Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes
-quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous
-grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque
-lupanar immonde où je vous reverrai souvent.
-
-
-Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet
-jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas
-horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute,
-les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina
-tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez,
-c’était celui de Yuk.
-
-
-Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre
-jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever.
-Tout était morne, mort et détruit autour de lui.
-
-Il disait:
-
---Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un
-dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de
-la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh!
-quelle pitoyable création!
-
-Et il se mettait à rire aussi.
-
---Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels sont ces esprits qui
-m’ont conduit où j’ai été?
-
-Satan se présente à lui et lui dit:
-
---C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!
-
-Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.
-
-SATAN.
-
-D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre? Si je voulais, je
-t’emmènerais déjà dans mon enfer, où ta chair repousserait toujours
-pour brûler toujours, car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu
-pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu pas plein de
-doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur que pour ceux qui espèrent dans
-la joie de leur foi.
-
-As-tu compris une seule des choses que tu as vues? As-tu senti tout ce
-dont tu dis que tu as dégoût? Que sais-tu de la vie?
-
-SMARH.
-
-Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à peine je l’ai
-vue; je crois toujours voir la lumière, et puis tu me replonges dans
-l’ombre. Non! je ne vois plus qu’un horizon noir, obscur et vague.
-
-Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au ventre, le soleil s’est
-couché, il n’y a plus sur la plaine qu’une teinte morne et rouge,
-comme le reflet d’un incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne
-s’éclairera pas et si le soleil dormira toujours dans les ténèbres? Où
-veux-tu que j’aille? et pour quoi faire? Me donneras-tu des prairies
-pures, des océans sans tempête, une vie sans amertume et sans vanité?
-
-SATAN.
-
-Non! je veux au contraire que les tempêtes et les vanités soufflent
-dans ton existence comme le vent dans la voile, t’entraînent vers
-quelque chose d’immense, d’inconnu, et que moi seul je sais.
-
-SMARH.
-
-Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau? Tu veux donc que
-l’orage aille toujours jusqu’à ce qu’il m’ait brisé tout à fait?
-
-SATAN.
-
-Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où le désespoir, comme
-un vautour, viendra manger ton âme.
-
-SMARH.
-
-J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours traîné aux
-festins! tu vas me conduire ainsi par les mondes! Oh! j’en ai assez.
-Grâce! toujours de l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux
-entrailles! pitié! pitié!
-
-SATAN.
-
-Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée
-s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa
-course ivre et chancelante.
-
-SMARH.
-
-Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps?
-car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences
-passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais
-ainsi je tomberai en poussière.
-
-SATAN.
-
-Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui
-nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu
-pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.
-
-Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les
-passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le
-cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner
-jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de
-plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu
-vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une
-mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront
-usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai
-toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que
-tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?
-
-Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord
-et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger
-longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute
-l’amertume.
-
-Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque
-chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des
-mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée,
-j’accomplirai ton désir.
-
-SMARH.
-
-Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus;
-j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas
-un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et
-d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du
-soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché
-depuis des siècles sur une route de fer.
-
-Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout au fond de mon
-âme, quelque chose qui remue encore, et qui palpite, et qui veut vivre,
-quelque chose qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant dans
-la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang bouillonne comme si mes
-veines étaient d’airain rouge.
-
-Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute fumeuse de parfums,
-venait baigner mon cœur et l’endormir! Si le vent frais des nuits d’été
-pouvait ranimer mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!
-
-SATAN.
-
-Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie; tu te plaindras
-quand tu seras vieux; sois ferme, aie le cœur dur pour vivre longtemps
-et ne désespère pas de l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le
-monde, il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille
-dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce qu’il tourne.
-
-Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le monde, pour te
-plaire, s’étale comme une nappe. Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te
-nourrir? De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est à toi!
-
-
-Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent, leur dos était
-long et se pliait comme un serpent, leur large queue noire battait
-la terre, leur crinière flottait et sifflait au vent, leurs ailes se
-déployaient comme des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent
-emportés par eux, on n’entendait que le bruit des vagues d’air que
-remuait leur vol, et celui de leurs naseaux qui lançaient la fumée.
-Ils couraient à pas de géant sur le monde; sous eux étaient perdus les
-villes, les campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient
-traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait aussi vite que
-la poudre, ils semblaient eux-mêmes emportés par la tempête avec le
-sable du rivage. Satan se tenait immobile, droit, plein de majesté et
-d’orgueil, il regardait tout disparaître derrière lui, tout apparaître
-devant; Smarh se tenait couché sur la crinière, à laquelle il se
-cramponnait pour se soutenir.
-
-Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée du monde.
-Emportés par leurs chevaux, tout passait devant eux: pyramides, armées,
-tombeaux, ruisseaux, manteaux de pourpre, empires, tout cela passait
-comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs coursiers faisaient battre
-leurs ailes et baissaient la tête pour mieux bondir, mais Satan les
-pressait du flanc:
-
---Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai à la queue
-de quelque comète qui, dans sa course éternelle, vous fera mourir de
-fatigue. Plus vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour
-quelques mille lieues que vous avez été toute une heure à faire?
-Allons! plus vite, ou je vous casse la tête d’un coup de pied. Les
-nuages roulent, la neige tombe sur les montagnes, la mer se tord et
-mugit, l’air siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi
-cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet océan. Quand vous
-serez fatigués, vous irez vous reposer sur le coin de quelque nuée, et
-quand vous aurez faim, je vous donnerai à manger le marbre de quelque
-sépulcre.
-
-Et la course recommençait, plus vive, plus longue, plus silencieuse,
-plus terrible. On les voyait de loin, dans les airs, marcher sur le
-vide et courir dans l’infini.
-
-Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière eut bien battu
-leur croupe, et que leurs flancs pressés furent couverts d’écume
-et de sang, ils finirent par tournoyer en planant dans les airs et
-s’abattirent sur la terre.
-
-C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes cuivrées
-illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière de village, parmi
-les tombes grasses et les herbes. Les coursiers se traînaient sur le
-sol jonché de pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur
-la terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des lézards,
-couchés sur le ventre.
-
-L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on voyait, à travers
-ses vitraux, quelques lampes s’allumer et s’éteindre; des paysans
-jouaient et couraient devant le porche.
-
-Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les rameaux
-allaient tout alentour, comme une large rose verte. Il se fit un
-silence, les hommes se turent, le vent cessa de souffler; la nuit vint,
-Satan et Smarh se regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.
-
-Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son regard fauve sur
-l’horizon, et sa griffe entrait machinalement dans une fente de tombeau
-et remuait sa cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait
-comme la feuille, jamais il ne s’était senti si faible.
-
-La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de clartés; les feux
-rouges et bleus sortaient et rentraient de terre, la terre remuait
-et semblait s’agiter comme les vagues; les hommes se mirent à fuir,
-mais la terre du cimetière montait sur les corps et les engloutissait.
-Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et prendre vie,
-les lampes, allumées et vacillantes, les frappaient par derrière et
-semblaient les faire remuer, comme si les fleurs peintes eussent été
-des fleurs vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.
-
-Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes, et Smarh vit le Christ
-dans le désert. Il était seul. Tout à coup le Diable se présentait à
-lui, il avait une tête monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ
-avait peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et faisait
-claquer ses ongles.
-
-Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait le voir ainsi,
-mais plus horrible; il marchait dans le feu, et une sueur de sang
-coulait sur son corps. Les tombeaux semblaient s’agiter comme des
-débris de navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait
-mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et de cadavres,
-qu’allaient déterrer les coursiers ailés, et ils les mâchaient
-lentement.
-
-Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on n’entendit qu’une
-pluie éternelle d’un sang bouillant et plein d’écume, qui brûlait la
-terre en tombant.
-
-Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et en se tordant dans
-les convulsions d’un rire immense, à une longue corde qui partait du
-ciel et descendait jusqu’à l’enfer.
-
-
-Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit obscure, si loin
-qu’ils changèrent de monde et qu’ils arrivèrent au bord d’un beau
-fleuve.
-
-On entendait le bruit de l’eau dans les bambous, dont les têtes
-ployaient sous le souffle du vent; les ondes bleues roulaient,
-éclairées par la lune qui se reflétait sur elles; au ciel les nuages
-l’entouraient et roulaient emportés en se déployant, et les eaux du
-fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies toutes pleines
-de silence, de fleurs.
-
-Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant pour quelque
-serpent monstrueux qui s’allongeait lentement sur les herbes pour aller
-mordre au loin l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres
-scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages; souvent
-aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs
-verts.
-
-La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de parfums, toute humide
-de la rosée des fleurs; elle était transparente et bleue, comme si un
-grand feu d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon
-large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser d’amour et de
-volupté.
-
-Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception, jusque-là
-inconnue, de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle,
-comme une jouissance intime et transparente, au dedans de laquelle il
-voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images tendres,
-vagues, indécises. Il resta longtemps plongé dans la béatitude de
-l’extase et se laissant enivrer par tout cela, laissant son âme humer
-par tous ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane, si
-large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes courbées par la
-brise embaumante, avec les fleurs balançant leurs calices et laissant
-échapper le parfum qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et
-douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied bat mollement les
-flots endormis, qui viennent mouiller d’un baiser tout fumant le sable
-doré et jonché de coquilles blanches.
-
-Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait ses ailes et
-planait au milieu de cette création, toute ivre de parfums, toute
-dormeuse et nonchalante, comme une sultane sur des lits de roses. On
-sentait que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son sommeil.
-
-Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame d’argent qui est
-demeurée sur l’herbe, les joncs se taisent, les fleurs s’ouvrent, la
-nuit devient encore plus transparente, plus longue, plus voluptueuse;
-et tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir, apparaître
-et s’enfuir, parmi la clarté douteuse, comme des ombres qui passent.
-De vagues formes de femmes nues, blanches, venaient autour de lui,
-marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et frais; elles
-l’entouraient, le regardaient, l’appelaient, puis elles s’en allaient
-bien vite, bien vite, en courant; les unes se courbaient jusqu’à terre,
-et l’on voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs, se plier
-avec un mouvement de fleur sous la brise; les autres s’étendaient sur
-ses genoux, et leur tête retombait par terre et laissait voir leur
-gorge palpitante et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes,
-douteuses comme une suite d’images dans un songe d’amour.
-
-Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en dansant autour de
-lui; elles s’entrelaçaient avec leurs bras ronds et blancs sur leurs
-hanches de marbre, on voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et
-leur gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles chantaient,
-mais si bas, si confusément que Smarh n’entendait que des sons doux
-et faibles, comme ceux d’une flûte au dernier soupir d’une vibration
-mourante. Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient avec leurs
-beaux corps tout humides et leurs cheveux mouillés sur leurs seins;
-souvent le flot d’azur les apportait devant lui, comme dans des bras
-invisibles et embaumés.
-
-Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait comme une vague
-géante; il avait devant lui je ne sais quelles illusions, qui
-éclairaient son cœur et le menaient déjà dans un avenir tout plein de
-délices, il voulait courir après, mais il lui échappait toujours et il
-courait toujours.
-
-Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient de la nue
-grise, d’autres qu’apportaient les flots, d’autres qui sortaient de
-dessous terre, d’entre les herbes, les fleurs, et qui semblaient venir
-soit d’un rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh! belles!
-belles! et si fines, si transparentes, qu’on les aurait prises pour les
-plus beaux rêves d’un poète! Il y en avait de blanches avec des cheveux
-d’or, d’autres qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux
-noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.
-
-C’était si beau de voir cette guirlande de femmes nues, entrelacées
-et remuant toutes, que Smarh courait dévoré par la rage. Elles lui
-échappaient des mains, et puis elles revenaient devant lui. Il avait
-un désir, un désir immense; son âme était une chaudière rouge où se
-brûlait, toute torturée, une passion gigantesque; il y avait un démon
-en lui, qui le poussait en avant, lui disait cent choses infinies et
-lui chantait des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais
-quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de plein de colère,
-de frénésie, de plus rapide que la poudre, plus brûlant que le feu. Il
-allait, courait, venait; tout son sang bouillonnait; sa chair remuait
-et semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient broyés, sa
-pensée malade courait dans un cercle de fer et se brisait la tête en
-voulant le franchir.
-
-Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son pied et il en
-sortit un palais.
-
-
-Smarh se trouva dans une large salle, assis à une table toute couverte
-de mets ignorés; il se précipitait dessus en savourant avec délices
-les premières bouchées, et buvait quelques gouttes des liqueurs les
-plus parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés d’or étaient
-sculptés, ciselés; il y avait de place en place des femmes nues et
-belles comme des statues, elles se confondaient avec elles; des clartés
-ruisselantes illuminaient tout cela.
-
-C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme celui de l’alouette
-dans les blés, comme la voix qui dit: je t’aime, dans un baiser;
-c’était partout formes de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre,
-ivresses infinies.
-
-Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un regard, de plus
-embaumant que les roses, de plus beau, de plus resplendissant que la
-nuit étoilée, la volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces,
-avec ses ravissements, ses transports, ses battements de cœur, ses
-ivresses, son délire; rêvez tout ce que vous voudrez de plus beau, de
-plus délirant; songez aux formes les plus belles, aux mots les plus
-amoureux; formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination la plus
-délirante d’un poète et les souvenirs les plus superbes et les plus
-titaniques de Rome, une fête de nuit, une orgie toute pleine de femmes
-nues, belles comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des coupes
-d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons les plus fumeuses;
-dites-vous, si vous voulez: il y avait un palais fait avec du marbre
-et de l’or, des clartés sortaient des murs, les arbres portaient un
-feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où sortaient des
-nymphes avec des couronnes et des guirlandes, il y avait des danses et
-des voluptés sans fin, des frénésies, des femmes sur des piédestaux,
-dans les poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous donc
-qu’avec vos misérables mots, votre style qui boite et votre imagination
-qui bégaie, vous parviendrez à rendre une parcelle de ce qui arriva
-cette nuit-là?
-
-Avec votre langue châtrée par les grammairiens et déjà si pauvre, si
-châtrée d’elle-même, pouvez-vous exprimer tout le parfum d’une fleur,
-tout le verdoyant d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement un
-tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le mot rend la pensée
-entière? est-ce que l’expression ne l’étreint pas dans elle-même?
-Auparavant elle était libre, immense, impalpable, et vous la fixez,
-vous la collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier
-avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc! avec des mots, des
-phrases et du style, faites-moi la description bien exacte d’un de vos
-souvenirs, d’un paysage, d’une masure quelconque!
-
-C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé longtemps à cette
-superbe orgie, et que je suis lassé de voir que je n’ai avancé à rien,
-et que je ne peux pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de
-cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente, si fine, si
-légère, une vapeur insaisissable et rose dans laquelle flottille l’âme
-toute oppressée et toute confuse.
-
-Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai été penser à Néron
-sur les ruines de Rome, ou aux bayadères sur les bords du Gange,
-j’intercalerai la plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis
-d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement impudique,
-qu’elle fera sur vous l’effet d’une tartine de cantharides, et que,
-si vous êtes vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que, si
-vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce sera une page
-qui passera en prodigalité la poésie de M. Delille, en intérêt les
-tragédies de M. Delavigne, en exubérance le style de J. Janin, et en
-fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui, si elle était
-affichée sur les murs, mettrait les murs en chaleur eux-mêmes, et
-ferait courir les populations dans les lupanars devenus désormais trop
-petits, et forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue, à la
-façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à la race humaine,
-j’en conviens, qui est la plus douce et la plus inoffensive de toutes.
-
-En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de plus poétique à vous
-dire est de ne rien dire.
-
-
-Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de rose, les roses le
-fatiguaient, et il s’est assis par terre, sur le pavé de marbre blanc
-incrusté de diamant; il est essoufflé, la sueur coule de son front,
-son grand œil, morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement
-et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses membres sont brisés de
-fatigue, son âme est navrée d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?
-
-Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent, elles retournent
-leurs croupes vermeilles et blanches, leurs hanches de satin se
-présentent à lui, leurs cheveux ondoient sur leurs épaules d’albâtre,
-leur sein palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire,
-leurs yeux, d’où découle une expression toute tendre, toute ardente,
-noyés dans une amoureuse langueur, le regardent en face.
-
-Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait, il
-rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait; et voilà qu’il les
-repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il détourne la tête et veut dormir.
-
-On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour lequel ont travaillé
-pendant trois jours vingt esclaves; des flottes sont parties dans tous
-les sens pour en rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une
-viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé, quelque chose
-à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis sous son palais qu’il l’a
-recraché. On lui présente, dans une coupe de diamant ciselé, un vin
-d’azur pilé avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des parfums
-les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en boira jamais de pareil; à
-peine s’il en a mouillé sa lèvre que la nausée lui est venue et qu’il
-l’a jeté par terre.
-
-Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve fermée, la femme
-frémissante et évanouie la gorge étendue; il aimait les soupirs,
-les baisers, les longues pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il
-aimait la danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il aimait les
-resplendissantes clartés, la lune argentant les pelouses vertes, il
-aimait le mystère des bois, le parfum des fleurs; il aimait toutes ces
-choses qui navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il donc?
-
-Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle ardeur il l’avait
-convoité! que de fois il avait appelé dans ses rêves ce quelque chose
-de surhumain et d’impossible!
-
-Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un ballon rempli d’air.
-
-Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre, toutes ces délices
-inventées, il n’en veut plus; il reste là sur le flanc, ivre mort,
-le dégoût plein le cœur, le corps fatigué, l’œil morne et béant; la
-volupté le lasse, elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a
-pris, l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la satiété et
-l’ennui, l’ennui brut et mort comme une chape de plomb qui couvre l’âme
-et l’écrase.
-
-Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il bave sur la pourpre,
-il casse le marbre et fond l’or; il brise les statues, il boit les vins
-et crache sur les mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête
-jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le corps et l’âme;
-il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse, enlaidit la beauté,
-abaisse ce qui est grand, rend amer ce qui est doux, il dégrade la
-noblesse; le voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et qui la
-rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.
-
-Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair; il se relève,
-dresse la tête et s’écrie:
-
---Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre chose! Allons,
-un cheval! une armée! des batailles! du sang! j’en veux à y noyer
-des peuples! Crois-tu donc que je suis fait pour m’endormir dans la
-mollesse et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te dis-je,
-je veux être grand, immense; je veux être un des souvenirs du monde, et
-le manier dans mes deux mains, et le battre longtemps avec les quatre
-pieds de mon cheval.
-
-
-Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a lancée en avant, il
-traîne derrière lui toute une armée qui court pour le suivre, il passe
-les Alpes, l’Hymalaya, traverse les océans, les déserts, il va.
-
-Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes noires; quelquefois il
-vient s’abattre sur sa couronne et pousse des cris rauques, en voyant
-le sang rejaillir et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de
-cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.
-
-Il va, et partout derrière lui il se fait une grande ruine, la terre
-est calcinée, l’herbe ne repousse plus, la cendre vole aux vents, les
-fleuves sont encombrés de morts, le sang rougit la neige des montagnes.
-
-Les hommes meurent à ses côtés et tendent des bras suppliants vers
-lui, mais le poitrail de son cheval renverse les pyramides, et ses pas
-broient les villes; il va.
-
-Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand soupir, qu’un dernier
-râle, on palpite encore, l’incendie n’a plus que sa fumée, les cadavres
-pourrissent, les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.
-
-En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la cabane où sa mère
-le mit au jour; il a brûlé la moisson, il a renversé le toit de son
-père; il a passé et l’on n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il
-a mis des chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit: «Je
-reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts dans la servitude,
-voilà les fers qui sont rouillés et les squelettes qui craquent aux
-vents.
-
-Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la terre qu’un vaste
-tombeau pour y enfermer son nom? Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé
-vingt générations à le suivre, et il va toujours, il va si vite que
-les aigles ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le temps
-de finir leur large festin; son manteau flotte au vent, son épée est
-cassée, il bat son cheval avec son sceptre, et il lui enfonce les
-talons dans le ventre; la crinière de son coursier est hérissée,
-l’écume blanchit sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête
-pour humer la vapeur du sang.
-
-Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé, car la tête en
-avant et fronçant le sourcil, son œil dévore l’horizon, il marche à
-grands pas dans l’avenir et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a
-un démon ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix des armes
-qui s’entrechoquent: «Encore, encore cela! il y a un océan que tu
-n’as pas traversé, un empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il
-se sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux, il désire
-que le monde soit plus grand pour que sa conquête soit plus grande, il
-voudrait courir avec le canon pour porter plus vite la mort et le néant.
-
-Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes sur les
-océans et des armées sur les empires, il va toujours cassant, broyant,
-emportant dans ses deux bras les peuples éplorés et traînant le monde
-esclave à la croupe de son cheval.
-
-Quand son navire fend les ondes, la carène remue les cadavres balancés
-par la vague et les débris des flottes. Quand son cheval galope,
-souvent le sang lui vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre
-dans le ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi par
-la lueur de l’incendie.
-
-Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la terre était déserte du
-Sud au Nord. Il passa par l’Asie et l’Europe, l’ancien et le nouveau
-monde; il traversa les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau
-brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les forêts, tout garda
-l’empreinte sanglante du talon du vainqueur qui avait broyé quelque
-chose à chacun de ses pas.
-
-Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien des bois pleins
-de mousse, de larges feuillages et des belles roses, et il ne désaltéra
-pas au ruisseau sa gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses
-mains, il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder les
-nues s’en aller et venir dans le ciel.
-
-Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert et insatiable
-comme lui. A mesure qu’il avançait, son ambition se grossissait aussi,
-la montagne montait toujours plus vite que le voyageur.
-
-Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son cheval s’abattit
-au bout du monde, devant l’infini Océan que l’homme ne peut franchir,
-au bord duquel il reste toujours, regardant s’il ne verra pas
-apparaître quelque cavale pour partir, quelque étoile pour l’éclairer;
-il est là, s’amusant à ramasser des débris de coquilles et parcelles de
-grains de sable.
-
-Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre était déserte,
-vide d’esclaves et d’armées. Il leva les yeux vers le ciel et fut pris
-d’une ardeur sans bornes:
-
---Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y étouffe, s’écria-t-il,
-élargis-moi cette terre! étends ses océans, recule-moi ces bornes-là,
-élargis-moi l’atmosphère où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se
-bornera là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose: l’éternité!
-l’éternité!
-
-Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu’il avait
-faite, il fit une pyramide de têtes de morts séchées par les vents,
-il balaya avec des drapeaux déchirés tout le sang versé, et il le mit
-dans une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula vite, la
-poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent, la terre but le
-sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui:
-
---L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!
-
-Mais il se leva lentement, comme une ombre qui sort d’un tombeau, avec
-un long linceul tout pourri, qui enveloppait un squelette avec des
-lambeaux de chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait
-une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de courtisane; son
-bâton, c’était un sceptre doré qui portait un soc de charrue.
-
-Il se leva plein de colère:
-
---Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?
-
-YUK.
-
-C’est moi qui l’ose.
-
---Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout pleins de la poussière
-des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes
-des générations.
-
-Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rougie.
-
---C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il y a immortalité
-sinon pour moi?
-
-YUK.
-
-Pour moi.
-
---Qui donc es-tu?
-
-YUK.
-
-Et toi?
-
-LA MORT.
-
-La mort! et toi?
-
-YUK.
-
-Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des
-tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est
-le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé,
-le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre,
-le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des
-insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque
-chose.
-
-Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta
-face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête
-jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les
-pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te
-fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable
-qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes
-dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges
-jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis
-un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta
-gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce
-que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé
-pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait
-rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il
-broiera le monde d’un seul coup!
-
-LA MORT.
-
-Qui donc es-tu?
-
-YUK.
-
-Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs,
-n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais
-les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait
-pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre
-et les charognes de loups sous les feuilles des bois?
-
-Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme
-ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du
-bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et
-souillait l’autel?
-
-Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque
-orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta
-bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu
-ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les
-mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?
-
-Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux
-faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies?
-au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des
-pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une
-voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?
-
-N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose
-qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu
-une autre éternité dans l’éternité?
-
-Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini,
-et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue
-laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y
-avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture?
-après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?
-
-LA MORT.
-
-Qui donc es-tu? parle! parle!
-
-YUK.
-
-Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le
-bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a
-été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me
-connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu
-tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton
-linceul troué.
-
-LA MORT.
-
-C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu
-me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir,
-à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus
-qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.
-
-YUK.
-
-C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte
-chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.
-
-LA MORT.
-
-C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans
-l’autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma
-bouche et la poussière que font mes pieds.
-
-
-Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement, d’un seul
-jet, comme dans un éclair. Il revit passer d’abord sa chaumière
-d’ermite, avec son crucifix de bois, avec sa vie sainte, avec ses
-jours purs, avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un
-était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son âme une immense
-confusion, tout un chaos de pensées; et qu’il était parti avec cet
-être, qu’il était monté, monté, il ne savait où ni comment, mais à
-des hauteurs si hautes, si immenses, que la pensée même ne peut y
-atteindre; et il avait une grande peur, son âme s’était pliée comme un
-roseau et s’était brisée sous l’ouragan de l’infini.
-
-Puis il y avait eu une tempête, et il avait été, devant la nature, plus
-faible que l’aile d’une mouche; il avait encore là senti quelque chose
-qui pesait sur lui, comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et
-il était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.
-
-Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers les cités, et les
-cités elles-mêmes, mais en dedans, avec toutes ces choses qui tombent,
-le roi, l’église, la vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.
-
-Il y avait là un vide dans son souvenir.
-
-Puis tout à coup il vit repasser, comme par une illumination magique,
-toutes les femmes l’appelant, lui souriant; il se rappela ses voluptés
-et ses dégoûts, toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout
-écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des cris, des bruits
-d’armes; et puis une grande plaine toute vide, avec de la cendre,
-et il tomba mourant, abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans
-une arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût là le
-combattant avec des griffes de fer, secouant son corps, le déchirant,
-le faisant tourner, courir; elle le harcèle, le poursuit sans qu’il
-puisse l’éviter. Cela dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé
-de fatigue.
-
-Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et plus cruelle que
-celle du Christ, car elle était sans espoir, sans aucun horizon qui
-apparût au bout de ce long chemin vide et plein de douleurs, sans
-soleil qui perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui aussi
-sua une sueur de sang et de larmes, et on les entendait tomber sur la
-terre.
-
-Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il avait peine à
-porter et qui le brisait. Il l’avait portée dans la vie, et arrivé au
-haut du calvaire, il la laissa tomber de lassitude.
-
-Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois jours, et son tombeau
-n’était point un couvercle de pierre, mais c’était le cadavre vivant de
-la pensée qui se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et du
-fini.
-
-Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes silencieuses, quand
-tout pesait si durement sur lui, il s’éleva cependant comme un dernier
-soupir, un dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux,
-d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha ce qu’il n’avait
-jamais vu, désira ce qui n’existait pas; il tendit les bras vers un
-infini sans bornes, et il se prit à rêver de belles choses inconnues.
-Son âme, toute usée, comme une vieille voile que les ouragans ont
-crevée et qui est retombée sans souffle, commença à palpiter, comme si
-une brise du soir, courant sur une mer du Sud et apportant des parfums
-et de doux et vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son
-cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au soleil.
-
-Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan allait la casser sur sa
-tige? Pauvre fleur! pauvre âme!
-
-C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore, l’âme imprégnée
-d’amour, de rêveries, d’extases.
-
-Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les champs où son père
-labourait, ni sur le rivage où la barque de ses frères aînés était
-attachée, car il aimait à contempler les nues fugitives, les moissons
-qui se ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il allait dans
-les bois et il écoutait la pluie tomber sur le feuillage, les oiseaux
-qui roucoulent sur la haie fleurie, et les insectes qui bourdonnent
-dans les airs et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait
-la neige tomber, il écoutait le vent mugir.
-
-Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses amours. Il
-courait jusqu’à ce que ses pieds eussent touché le sable et que le vent
-des vagues vînt sécher ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le
-soleil brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses pieds; que
-lui faisait cela? lui qui écoutait les flots mourir sur la grève et qui
-regardait le soleil qui se baigne sous l’écume.
-
-Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle dans son aire, et
-là, comme lui, il contemplait le soleil et l’Océan. Il regardait au
-loin toute la verte plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures
-de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait et
-diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait la même vague pendant
-longtemps, le même brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où
-l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que roulait le vent
-sur le rivage.
-
-Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait les doigts,
-et il prenait plaisir à voir les rayons de sable partir de différents
-côtés et disparaître en tourbillonnant, en s’élevant. Le soir, il
-regardait le soleil s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu
-s’élancer des vagues et former un immense réseau lumineux; les mouettes
-rasaient les flots, le sable, emporté par la brise qui s’élève,
-roulait et courait sur le rivage. La nuit, c’étaient les étoiles, la
-lune, les rayons argentés sur les vagues vertes.
-
-Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années, il grandit sans
-faire autre chose que de mener une vie contemplative, une vie de
-pleurs, d’extases, de rêveries, une vie molle et paresseuse; il vécut
-comme les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant le ciel.
-Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait, les oiseaux dans
-les bois, les feuilles qui tremblent au vent, les fleuves qui coulent
-dans les prairies émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues
-écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui tombent, neiges
-sur les tombeaux, rayons de soleil, clairs de lune, tous les chants,
-toutes les voix, tous les parfums, toutes ces choses qui forment la
-vaste harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient dans son
-âme, y vibraient en longs chants intérieurs qui s’exhalaient par des
-mots épars, arrachés. Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur,
-de plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est la musique
-intérieure, celle des pensées; les vers mêmes ne sont que l’écho
-affaibli qui vient de l’autre monde.
-
-Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été, le soleil était
-rouge, et des fils blancs s’attachaient aux cheveux; et ce jour-là il
-avait regardé, comme les autres jours, la mer se rouler sur son sable,
-les herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir et s’en
-aller, comme des pensées, dans l’infini du ciel bleu. Mais il avait
-regardé tout cela sans le voir, il y avait dans son âme bien d’autres
-tempêtes que celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du ciel.
-
-Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?
-
-Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses
-yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il
-voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les
-jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la
-brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis
-invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que
-la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui
-montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages
-qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un
-autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque
-chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces
-clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté
-et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.
-
-Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque
-grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les
-filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les
-flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui
-erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les
-sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir
-dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et
-les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les
-rameaux morts; rien de tout cela!
-
-Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend
-chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit
-dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas
-apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni
-sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige
-dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous
-l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y
-dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il
-montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe,
-c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il
-naquit.
-
-De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette
-colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle
-déborde à droite dans le marais.
-
-Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le
-bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait
-à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour
-chasser les moucherons.
-
-Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une
-bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème
-d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais
-quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un
-tourbillon de poussière.
-
-
-Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux,
-ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il
-comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité
-depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y
-bourdonnaient, il avait voulu être poète.
-
-Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de
-dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers
-laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce
-géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir
-échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la
-saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa
-jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si
-railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang,
-son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme
-du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour
-qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le
-dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces
-pauvres anges qui sont partis de votre cœur.
-
-Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme
-une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans
-notre oreille ses notes amoureuses.
-
-Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste
-qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature
-dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue
-qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de
-sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau,
-de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs
-baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or,
-le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois
-fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la
-rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de
-l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le
-poète?
-
-Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil
-ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme
-comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de
-volupté, d’extases.
-
-Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de
-l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux,
-tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux
-royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un
-marchepied.
-
-Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec
-frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur
-un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant
-au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de
-son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner
-toute nue à la foule.
-
-Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter,
-mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir
-faiblir et il se disait:
-
-
---Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête
-est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens
-seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues
-qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.
-
-Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout
-craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe,
-elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui
-déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!
-
-Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!
-
-Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense
-serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore,
-le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit,
-elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!
-
-Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!
-
-Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu
-me quittes? Qu’aurai-je?
-
-Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon
-âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.
-
-L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que
-jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les
-voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois,
-est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!
-
-La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César,
-Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle
-stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire
-la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.
-
-Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai;
-mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un
-cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui
-nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe
-est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite
-de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que
-l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?
-
-Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble
-qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!
-
-Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous
-regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui
-veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!
-
-Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui
-m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!
-
-Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps
-où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières.
-Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque
-conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour
-mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant
-l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.
-
-Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si
-horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque
-croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir?
-Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en
-dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout
-se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je
-tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et
-d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie
-me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.
-
-Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais
-que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais
-me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous
-l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.
-
-Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne
-suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur
-se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.
-
-Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de
-soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois,
-et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais
-heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et
-arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais
-si jeune! si enfant! si heureux!
-
-Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le
-monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà
-que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire
-de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et
-ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer
-façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs
-courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour
-moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un
-roseau brisé.
-
-Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore
-menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc
-entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé
-devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce
-paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare
-pour l’éternité.
-
-Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que
-fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les
-rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je
-attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler
-dans les cieux et partir dans l’infini?
-
-Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de
-ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui
-t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et
-lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est
-devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je
-vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis
-que le corps veut vivre?
-
-Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu
-es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote
-et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.
-
-Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois
-encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois
-le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as
-plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà,
-et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle
-désespoir.
-
-
-Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille
-et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid,
-il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses
-côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait,
-qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses
-sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne
-voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui
-tout s’écroula et il y eut un grand rire.
-
-Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des
-ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre
-sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes
-noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
-
-Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était
-une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui
-tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance,
-de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait
-pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs,
-tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui
-enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été
-arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol,
-emportait les fleurs.
-
-Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se
-mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore,
-dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait
-franchir.
-
-La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté;
-Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son
-dernier mot.
-
-Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses
-mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux
-en pleurs.
-
-On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui
-allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre
-déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et
-d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber.
-Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu,
-un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux
-prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il
-courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient
-point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.
-
-Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés...
-Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses
-ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure
-aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens
-à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»
-
-Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut
-d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:
-
---Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis,
-tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux,
-que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu,
-j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde
-passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je
-n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà
-l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au
-fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si
-tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps,
-qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà
-la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se
-placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je
-chanterai encore. Oh! je t’aime!
-
-Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur
-ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au
-ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!
-
-Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs
-regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait
-eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur
-son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour
-voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se
-rendormit bientôt dans ses cendres.
-
-Un éclair parut, Satan était là.
-
---Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!
-
-SMARH.
-
-A toi? esprit de ténèbres, arrière!
-
-SATAN.
-
-Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon
-souffle seul soutient.
-
-SMARH.
-
-Car tu es à moi? A toi mon cœur!
-
-SATAN.
-
-Non! à toi tout.
-
-La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».
-
-L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le,
-aime-le».
-
-Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:
-
---C’est pour moi, à toi l’éternité!
-
-L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»
-
-Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.
-
-Satan versa une larme.
-
-Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si
-fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.
-
- G. F.
-
-
- 14 avril 1839.
-
-_Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après
-un an de façon._
-
-Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe.
-Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis
-bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et
-tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il
-faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf.
-Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté
-de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre.
-Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui,
-dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore
-une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé,
-tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le
-meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.
-
- JASMIN.
-
-
-NOTE.
-
- Un fragment de _Smarh_ parut pour la première fois dans _Par les
- Champs et par les Grèves_. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.
-
- _Smarh_ et _Rêves d’Enfer_ peuvent être considérés comme l’idée
- première de la _Tentation de Saint-Antoine_.
-
-
-
-
-LES FUNÉRAILLES DU DOCTEUR MATHURIN[3]
-
- [3] Août 1839.
-
-
- _Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher
- Alfred?_[4]
-
- _De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui
- qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils
- n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à
- toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites._
-
- [4] Alfred Le Poittevin.
-
-
-Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe
-trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
-
-Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs,
-son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de
-vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des
-dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées
-annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense
-plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
-
-Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt
-ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort
-que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il
-n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il
-ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra
-ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut
-ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son
-héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les
-capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du
-chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de
-M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui
-de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou;
-tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par
-un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière
-heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme
-dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides,
-martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous
-ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là
-furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne
-mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par
-religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il
-avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille--la
-première de sa vie, car il savait manger.
-
-Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil
-de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car
-il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu
-n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui
-l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ:
-«Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout
-bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
-
-Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et
-serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en
-avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant
-dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable
-liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà
-sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb
-dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté
-d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête,
-voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie
-lui défendait de se faire souffrir.
-
-Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un
-jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci
-n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre
-immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai
-ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un
-volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc
-et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un
-savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie
-surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas
-qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais
-il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie
-surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen
-d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait
-la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant,
-vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en
-fouillait tous les recoins.
-
-Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les
-murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il
-vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le
-fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui
-vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait
-aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur
-grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs.
-Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de
-deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et
-grelottant au vent.
-
-Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux
-mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes
-parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des
-lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses,
-joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en
-ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant,
-et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes,
-aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui
-seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans
-un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas
-de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et
-immobiles?
-
-Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il
-voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et
-il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et
-souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.
-
-Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands
-moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux;
-c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et
-Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par
-ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans
-vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur
-était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il
-l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore
-de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni
-prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard,
-ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il
-n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le
-mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat.
-Mais je dois vous parler de sa mort.
-
-Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il
-allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un
-jour à la diète.
-
-C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc,
-embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne,
-les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur
-la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont
-enlevés.
-
-Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient
-des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un
-roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les
-tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est
-toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un
-frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs.
-
-Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels
-étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre
-ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil,
-la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits
-mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la
-basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers
-aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y
-avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne,
-et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de
-coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant,
-ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes
-bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient
-sous le souffle chaud des nuits d’été.
-
-Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli
-complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs,
-inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la
-société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis
-que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient,
-eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de
-devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit
-au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune,
-chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous
-n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui
-ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos
-sublimes vertus.
-
-Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui
-abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos
-petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre
-humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe
-et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si
-tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que
-des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe,
-d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.
-
-Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres
-civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates
-et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les
-empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on
-faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices
-splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de
-beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir
-leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils
-dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur
-vin dans l’eau des lacs.
-
-Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas
-jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé
-le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à
-cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni
-journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace,
-de Rabelais--ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions
-de Brillat-Savarin et du Cuisinier?--Pas un bout de politique, pas
-un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des
-hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours
-devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi
-donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne
-illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide
-et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous
-allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
-
-Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il
-leur dit:
-
---A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles!
-Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant
-j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la
-religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
-
-On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures,
-le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils
-étaient gris.
-
-D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et
-prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme
-Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se
-plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur
-dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au
-Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
-
-Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze
-bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de
-théodicée et de métaphysique.
-
-Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
-
-Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines;
-alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda
-la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient,
-et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les
-fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant
-dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des
-nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent
-sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues
-enflammées.
-
---Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont
-les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais
-venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur
-murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un
-fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous
-un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure,
-je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout
-immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant.
-Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel
-de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?
-
-«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées,
-sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres
-viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties
-qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je
-passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter
-le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que
-les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme
-sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris
-de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait
-à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.
-
-«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre
-monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de
-colère, d’un bras désespéré.
-
-«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans
-son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce
-du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier
-sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un
-cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat
-pas.
-
-«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil?
-et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les
-morts...».
-
-A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:
-
---La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui
-tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de
-souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et
-pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés
-du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant
-à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les
-convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui
-peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les
-autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont
-partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les
-fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie,
-vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!
-
-Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de
-sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette
-voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie
-qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres
-comme l’eau limpide.
-
-La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée
-d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla
-longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa
-couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies
-remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le
-vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis
-sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se
-fermera que quand il l’aura bue.
-
-Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme;
-qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en
-rêvant de joies sans nombre, en disant aussi _nunc pulsandum tellus_,
-que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps
-rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans
-une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur
-rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers
-et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait
-une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les
-joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant;
-que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il
-boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent
-comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme,
-bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit
-qu’un lit pour le bercer dans les siècles!
-
-Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent
-venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont
-rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes
-monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend
-leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre,
-ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre.
-Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui
-s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.
-
-Mathurin parle politique.
-
---La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de
-mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que
-tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne
-boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient
-de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres
-moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le
-drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est
-resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien
-méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État,
-entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de
-répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux...
-Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art
-culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et
-Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide;
-il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui
-qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait
-bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs
-en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en
-conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil
-entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la
-limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des
-exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité,
-liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition
-et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes
-sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des
-devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière
-de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée
-et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor,
-Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron,
-Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée,
-Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette,
-Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des
-grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
-
-Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses
-traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait
-de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
-
---Vive la philanthropie!--un verre de frappé!--l’histoire est une
-science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison
-de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent
-pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés
-par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme
-poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas
-qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache;
-Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de
-seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme,
-93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des
-pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de
-mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur
-et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez,
-à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de
-terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent
-la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir
-les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux;
-ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de
-faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises
-sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on
-élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence
-éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui
-en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles
-est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus
-tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez
-qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
-
---Et la Providence, maître?
-
---Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de
-chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il
-y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il
-s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si
-elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et
-comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il
-y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan
-nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les
-chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à
-la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe;
-elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la
-grimace.
-
---Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
-
---Un verre de vin!
-
---La récompense et le châtiment?
-
---Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres
-sur ses dents.
-
---Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?
-
---Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux
-connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est
-un mensonge réel.
-
---Qu’est-ce que cela veut dire?
-
---Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont
-plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont
-deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le _toujours_!
-
---Je ne comprends pas, maître.
-
---Et moi encore moins, répondit Mathurin.
-
---Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a
-sous ce dernier mot une grande finesse.
-
---N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain
-de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui
-va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes
-de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se
-résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de
-son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton
-corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu
-roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps
-n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est
-qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la
-nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là
-un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu
-existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu
-ne sonderas pas.
-
-Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique
-aussi plate.
-
---Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui
-que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus
-grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de
-beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous
-les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de
-ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils;
-quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez
-la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et
-le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que
-le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas
-d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la
-montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de
-la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents,
-la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela
-est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette
-agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel
-abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces
-ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de
-morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous
-le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous
-trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire,
-un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités,
-d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des
-ossements broyés sous les pas.
-
-Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux,
-mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle.
-Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le
-plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est
-déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur
-son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau
-et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour
-piédestal une cuve et regardant la mort face à face.
-
-Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse
-dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme
-heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds
-battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous
-leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent,
-ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les
-craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.
-
-Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent
-monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés,
-leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils
-boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la
-vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans
-la mort. Mathurin seul trouva la dernière.
-
-Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque
-chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi
-épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés,
-les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur,
-et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et
-fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la
-métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure,
-et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas?
-si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits.
-Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes
-les bouteilles bues.
-
-C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui
-le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère
-tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux
-follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang
-avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans
-les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va
-s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.
-
-Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent
-pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans
-savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation
-des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les
-flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit
-haletant sur sa couche tachée de vin.
-
---Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du
-rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe
-et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!
-
-Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux
-autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise
-était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie
-venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps
-était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline
-verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait.
-Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie,
-c’était une fureur de démons ivres.
-
-Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts
-pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs
-chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en
-arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le
-vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein
-courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur
-sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se
-regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se
-retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la
-chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il
-boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le
-cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt
-dans le dernier spasme de son orgie sublime.
-
-Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres
-machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait
-les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend
-le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux
-poings; il prend encore un carafon et veut le boire.
-
-Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc,
-renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se
-le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord
-son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps,
-ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il
-s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt
-doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes
-volontés et ses caprices par delà le tombeau.
-
-Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le
-retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à
-eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
-
-Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de
-pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un
-cimetière désigné.
-
-C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le
-monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en
-pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des
-charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de
-canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car
-aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait
-sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à
-toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres
-poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de
-colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
-
-Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez
-dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils
-venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard,
-venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau
-sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut
-répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non,
-il était mort.
-
-Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons,
-cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne
-peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui
-mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte,
-on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait
-place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi
-pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche,
-la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et
-claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.
-
-Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du
-gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié?
-était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite
-une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation
-sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les
-taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale
-outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par
-des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait
-attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter
-le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet
-homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne
-l’entendit.
-
-Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent
-dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut
-l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on
-le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André
-s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur.
-On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils?
-qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.
-
---Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela
-qu’ils enterrent leurs gens.
-
---Vous vous trompez, ce sont des Turcs!
-
---Mais ils boivent du vin.
-
---Quel est donc ce rite-là? dit un historien.
-
---Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!
-
---Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.
-
-Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint
-que c’était immoral.
-
-Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un
-cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète
-élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot
-«ignoble».
-
-Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux,
-car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de
-lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la
-tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes!
-quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses
-littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus
-quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda
-sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient
-la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en
-revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le
-premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une
-bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des
-sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet
-à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des
-romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes
-qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure
-pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un
-vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!
-
-Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au
-milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient
-hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (_sic_) au pied d’un
-mulon de foin, dans la campagne.
-
-Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières
-blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint
-toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du
-matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se
-remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire,
-le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant
-comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes
-mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les
-pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait
-son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête
-droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler
-leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de
-chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser
-tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.
-
-C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot
-dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes
-foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées
-dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au
-rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse
-des ondes qui coulent.
-
-Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le
-courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son
-lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et
-de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.
-
-Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs
-rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et
-leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les
-coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter
-un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant
-des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon,
-un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait
-leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin
-ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon
-le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches
-d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises
-sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.
-
-Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et
-cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la
-terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le
-souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête
-couchée sous la terre.
-
-On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les
-autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.
-
- Vendredi, 30 août 1839.
-
-
-
-
-RABELAIS.
-
-
-Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et
-jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux
-uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné
-et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée,
-révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une
-philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais
-qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à
-tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que
-son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et
-universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses
-géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille
-façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais
-au fond peut-être si profonde et si vraie.
-
-Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle
-importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.
-Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une
-révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance
-de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige.
-Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire.
-Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de
-choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien,
-il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu
-terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le
-monde.
-
-Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et
-franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons
-génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre
-nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs,
-libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot,
-tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils
-sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils
-l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de
-grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre,
-dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement
-sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le
-bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes
-depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les
-enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui
-retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi
-qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles
-de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.
-
-Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de
-quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que
-nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité.
-Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour
-la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme
-de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de
-Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante,
-nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait
-entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné
-Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et
-Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de
-têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans
-l’adoration de lui-même.
-
-Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et
-ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait
-trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans
-les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne
-comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon,
-cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages,
-d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait
-horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux
-celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il
-s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne
-l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En
-résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures
-qu’un moine ivre puisse vomir.»
-
-Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même,
-comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres,
-a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique,
-exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures
-du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans
-l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré,
-leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge,
-sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les
-moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la
-partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément
-grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun
-document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus
-exact, Béroald de Verville, l’auteur de _l’Art de parvenir_, en est
-si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le
-reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité
-raffinée détruisent tout parallèle.
-
-Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression
-d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification
-littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent
-des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin
-en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis
-s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et
-belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile
-la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances,
-de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à
-la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer,
-plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés
-vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné
-tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les
-illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées
-par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le
-poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil
-et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du
-cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui
-l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions
-qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore,
-immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement
-dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses
-larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est
-Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai
-historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens.
-Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les
-capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province,
-de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original;
-ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans
-l’art.
-
-Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort
-de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le
-moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le
-guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en
-voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le
-prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était
-contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales,
-de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le
-_Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse.
-Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le
-symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et
-c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une
-autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la
-philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un
-corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue
-de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines,
-de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait
-Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir.
-Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est
-renouvelée et a fini de même.
-
-C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque
-que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de
-cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses
-débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il
-se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui
-palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur
-lui-même.
-
-Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]
-
- [5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.
-
-Essayons de le dire.
-
-La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle
-eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles
-mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde;
-provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit.
-Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il
-demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de
-géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent,
-il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui
-apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline,
-Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie,
-la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes
-les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour
-son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il
-faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala
-dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.
-
-Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les
-inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si
-pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue,
-le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de
-Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus
-du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi
-les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua
-est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours
-il se retire dans le manoir des Thélémites.
-
-Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque
-exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est
-surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux
-buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de
-malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua,
-c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520,
-il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le
-bonnet.
-
-Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les
-rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs,
-romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses
-pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre
-cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal
-d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays,
-qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage
-sans pluie.
-
-Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou
-se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il
-s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce
-nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole,
-tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité
-appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais
-tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en
-mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que
-tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau
-fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse,
-buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les
-verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la
-chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres,
-baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en
-pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme
-est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux
-pleurer moins et boire davantage.»
-
-Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600
-vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent
-occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie,
-Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre.
-
-Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor,
-devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec
-Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé,
-ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde.
-
-«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
-le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit
-les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il
-accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe
-pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer.
-Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui
-accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en
-herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à
-Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter
-la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à
-tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il
-rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des
-avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe
-platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à
-Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter
-l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions
-de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se
-recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit,
-fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent
-le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon
-compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se
-moque de l’Océan.
-
-Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce
-qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de
-Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles
-commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans
-l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours
-et jamais ils ne s’arrêtent.
-
-Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts
-du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent
-encore plus qu’à d’autres.
-
-Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême
-déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument.
-Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on
-venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils
-s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence,
-et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils
-virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du
-voyage.
-
-Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce
-qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire,
-immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne
-le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes,
-nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme
-colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils
-ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants.
-
-Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge sombre et terrible;
-les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et
-contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et
-les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait
-encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée,
-le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et
-grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à
-coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un
-moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes,
-à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais
-plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré
-son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré
-ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute
-salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis
-des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir,
-idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité
-est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers;
-elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre
-depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à
-la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela,
-les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les
-plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût
-avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient
-plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux
-temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son
-rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve
-et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron,
-ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal,
-le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a
-abattu le moyen âge.
-
-Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des
-allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon
-moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non
-point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette
-vaine tentative.
-
-Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute
-la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans
-même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils
-pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
-
-Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi
-de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les
-cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce
-n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée
-du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la
-porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié
-avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à
-son profit.
-
-Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure
-basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme
-poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes,
-l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de
-toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après
-les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,
-mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat
-à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire
-devant son blason.
-
-Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins
-précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses.
-Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins
-paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard.
-Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
-
-[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le
-connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits
-le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra
-tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous
-cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants
-ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon.
-
- [6] Inédit, lignes 8 à 16.
-
-Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société
-telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des
-ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde
-politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui
-faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, _le monde
-était farce_. Et il l’a tourné en farce.
-
-Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est
-venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance
-matérielle.
-
-Et encore?
-
-Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies,
-théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où
-nous mènera-t-il?
-
-Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore?
-Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de
-fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps
-est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours.
-L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la
-renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le
-scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au
-berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont
-le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite
-sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque
-grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la
-satiété!
-
-Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je
-vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet
-éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts,
-et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un
-brin d’herbe.
-
-Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se
-dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi
-rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu,
-quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà
-vieux.
-
-Mais de quoi donc?
-
-Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
-
-Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses
-larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus
-terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
-
-
-NOTE.
-
- Cette étude sur _Rabelais_ a paru pour la première fois dans _Par
- les Champs et par les Grèves_, Paris, Charpentier, éditeur, 1886.
- Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans
- la _Correspondance_ en 1839.
-
-
-
-
-MADEMOISELLE RACHEL.
-
-
-Mlle Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir. L’adieu que nous
-lui avons donné (est-ce bien vraiment le dernier adieu? espérons que
-non et qu’elle consentira à reparaître au moins dans _Bajazet_, où nous
-avons encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour nous,
-était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a rappelée comme de
-coutume, on lui a jeté des couronnes, les plus rustres se sont sentis
-émus, les plus grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient
-dans les loges, le parterre battait de ses mains sans gants, la salle
-trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à la hâte j’en suis encore
-tout troublé, tout ravi, j’ai encore la voix de la grande tragédienne
-dans les oreilles et son geste devant les yeux.
-
-Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue grecque largement
-drapée qui eût ouvert les lèvres et dit des vers d’Euripide, car c’est
-là de l’art grec, et du plus pur et du plus simple; en l’écoutant on
-se prend à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est en
-effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y a pas seulement
-la pose forte de la Muse antique, le geste accablant, le mot bien dit,
-il n’y a pas seulement profil pur et ligne découpée, il y a avant tout
-le cœur qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une scène,
-toutes les qualités de diction et de jeu, en un mot, également et
-habilement menées, sous une inspiration toujours conduite et retenue,
-inspiration intime et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste
-qu’elle ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et de ce
-jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes font trait,
-saillissent à l’œil et nous prennent d’admiration, de cette poésie
-dramatique où chaque hémistiche a son accent particulier, il en résulte
-néanmoins quelque chose d’harmonieux, de complexe et d’exquis; on se
-laisse aller à un étonnement mêlé d’extase, qui va droit au cœur, sans
-fracas et sans éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même aux
-gestes les plus simples, même aux mots les plus ordinaires.
-
-C’est que Mlle Rachel, quoi qu’on en dise, étudie son rôle comme une
-création à elle, en synthèse d’abord, puis chez le poète, dans chaque
-vers, et qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large vue de
-l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui manque quelquefois
-aux natures les plus inspirées et les plus remarquables. Il ne suffit
-pas en effet d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le
-cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la terreur à telle
-autre; si vous n’avez pas cette intuition pratique qui saisit à la fois
-l’ensemble et les détails, ce sentiment délicat et vivace de l’unité et
-de la correction continue, vous aurez de beaux éclats, des situations
-heureuses, des étincelles, c’est possible, mais jamais ce feu sacré qui
-brûle, cette correction exquise qui à elle seule est déjà du génie, et
-qui pour Mlle Rachel est bien ce qu’en disait Vauvenargues, _le Vernis
-des maîtres_.
-
-L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous a joués, descendre
-un seul instant de sa majesté poétique? l’avons-nous vue quelquefois se
-rabaisser à la vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais! jamais!
-parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais parce qu’elle vit réellement,
-parce que son cœur souffre vraiment et que la colère fait trembler ses
-membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et que l’inspiration la
-torture et la fait parler, comme la Pythonisse possédée!
-
-On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient leur sang pour
-amuser le peuple; est-ce donc beaucoup moins que de dépenser chaque
-jour tant de forces et de sève, de verser à flots sur la multitude
-tous les riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste,
-et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte sans nom, n’ayant
-pour tout salaire que les fleurs des enthousiastes, des vaniteux et
-l’or des riches? tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour
-tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et brûlante de
-sentiments généreux (car l’art fait bon et grand parce qu’il transporte
-et ravit). Oh! non, Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire
-aimer comme on aime les esprits, c’est de transporter et de navrer le
-cœur de cette foule qui trépigne et qui bat des mains, c’est de réjouir
-délicieusement quelque artiste caché dans la foule, quelque frêle génie
-ignoré, assez grand seulement pour vous comprendre; vous avez une vie
-à rendre jaloux les rois, et qui fait votre couronne de carton plus
-solide que la leur, votre royauté plus durable. Quel est celui d’entre
-eux qui n’échangerait sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie
-éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque soir au bruit des
-applaudissements et ressortez accompagnée des mêmes triomphes, pour
-rentrer dans votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces dieux
-indiens qui se cachent à la foule quand ils en ont reçu les offrandes
-et l’encens, pour communiquer avec les esprits supérieurs? Ô fille
-des grands poètes, ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille
-fût resté stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée plus
-haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione, qu’il n’avait pas rêvée
-plus superbe; Voltaire eût fait bien des vers à cette Amenaïde que
-vous lui rendez plus belle.
-
-Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu plus que ce que
-vous appelez du talent pour rendre de la verdeur à ces vieilles et
-bonnes choses, plus admirées qu’aimées, plus respectées que lues, et
-pour faire de Corneille et de Racine des génies contemporains et pleins
-d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations de cette taille sans
-être quelquefois soi-même de leur famille? les nains ou les médiocres
-tracent-ils dans le cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand,
-à 19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez ainsi le monde
-littéraire, que votre nom égale les plus beaux et en surpasse tant
-d’illustres, c’est qu’à coup sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse
-diversion pour un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille
-un peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où découle ce
-quelque chose d’exquis et d’infiniment grand que vous savez; cela
-rafraîchit, soutient, et console de la vie, et fait rêver au beau.
-
-Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient, l’hiver, sous
-leurs cabanes de roseaux, que la saison des pluies fût passée, et quand
-la colombe apparaissait dans les orangers et que le passereau sifflait
-dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant, le vieux
-rapsode qui leur chantait les chants d’Homère, et ils lui tendaient
-les bras, ils allaient à sa rencontre avec des fleurs et des fruits,
-et quand il les quittait c’était une douleur pour tous les cœurs, on
-le reconduisait jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son voyage
-et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain. Et toi! fille
-du plus pur rayon de poésie grecque, toi qui nous as fait entendre la
-large voix des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et que
-ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous autres, qui songeons
-à toi, veufs que nous sommes de toutes les joies de la poésie que tu
-emmènes avec toi, loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue;
-poète, je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue dans
-cette langue des cochers et des banquiers, que tu dédaignes de parler
-tant elle est molle, pâle et vile auprès des vers que tu dis.
-
-
-
-
-NOVEMBRE[7].
-
- [7] 1842.
-
-FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.
-
- «Pour... niaiser et fantastiquer.»
-
- MONTAIGNE.
-
-
-J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand
-les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au
-crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de
-regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
-
-Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord
-des fossés froids où les saules se mirent; le vent faisait siffler
-leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis
-recommençait tout à coup; alors les petites feuilles qui restent
-attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait
-en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus
-glacé; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur
-blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante.
-J’avais froid et presque peur.
-
-Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait
-cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne
-pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes,
-ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer
-parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe
-séchée et des bois morts; mes pauvres années ont repassé devant moi,
-comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable; quelque
-chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que
-la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles;
-une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et
-puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
-
-Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait que la vie va s’en
-aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la
-peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va
-dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient
-en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait
-devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles
-glissaient sur la boue en descendant la côte, et écrasaient quelques
-pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière
-les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la
-vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait
-à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure.
-
-J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis dit avec joie que
-ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous
-venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer
-qui fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes
-les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportements, jours de
-deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu,
-comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des
-deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années
-cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi
-des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les
-vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus; il me semble quelquefois
-que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris
-de mille existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï?
-ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore; j’ai vécu en dehors de
-tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni
-pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.
-
-De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et ceux qui me voyaient
-chaque jour, pas plus que les autres; ils étaient, par rapport à moi,
-comme le lit sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et
-d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme solitude où nul
-ne pénètre? les passions qui y viennent sont comme les voyageurs dans
-le désert du Sahara, elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont
-point entendus au delà.
-
-Dès le collège j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de
-désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée
-et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir.
-Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de
-lumières, de parfums; la vie m’apparaissait de loin avec des splendeurs
-et des bruits triomphaux; c’étaient, comme dans les contes de fées, des
-galeries les unes après les autres, où les diamants ruissellent sous le
-feu des lustres d’or, un nom magique fait rouler sur leurs gonds les
-portes enchantées, et, à mesure qu’on avance, l’œil plonge dans des
-perspectives magnifiques dont l’éblouissement fait sourire et fermer
-les yeux.
-
-Vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su
-formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme,
-mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours
-aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais dans la foule,
-à la portière des charlatans, pour voir les galons rouges de leurs
-domestiques et les rubans de la bride de leurs chevaux; je restais
-longtemps devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons
-bouffants et leurs collerettes brodées. Oh! comme j’aimais surtout la
-danseuse de corde, avec ses longs pendants d’oreilles qui allaient et
-venaient autour de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur
-sa poitrine! avec quelle avidité inquiète je la contemplais, quand elle
-s’élançait jusqu’à la hauteur des lampes suspendues entre les arbres,
-et que sa robe, bordée de paillettes d’or, claquait en sautant et se
-bouffait dans l’air! ce sont là les premières femmes que j’ai aimées.
-Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de formes étranges,
-si bien serrées dans des pantalons roses, à ces bras souples, entourés
-d’anneaux qu’elles faisaient craquer sur leur dos en se renversant en
-arrière, quand elles touchaient jusqu’à terre avec les plumes de leur
-turban. La femme, que je tâchais déjà de deviner (il n’est pas d’âge
-où l’on n’y songe: enfant, nous palpons avec une sensualité naïve la
-gorge des grandes filles qui nous embrassent et qui nous tiennent dans
-leurs bras; à dix ans, on rêve l’amour; à quinze, il vous arrive; à
-soixante, on le garde encore, et si les morts songent à quelque chose
-dans leur tombeau, c’est à gagner sous terre la tombe qui est proche,
-pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à son sommeil); la
-femme était donc pour moi un mystère attrayant, qui troublait ma pauvre
-tête d’enfant. A ce que j’éprouvais, lorsqu’une de celles-ci venait à
-fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait quelque chose de
-fatal dans ce regard émouvant, qui fait fondre les volontés humaines,
-et j’en étais à la fois charmé et épouvanté.
-
-A quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études, quand je restais,
-le coude appuyé sur mon pupitre, à regarder la mèche du quinquet
-s’allonger dans la flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le
-godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le
-papier et qu’on entendait, de temps à autre, le bruit d’un livre qu’on
-feuilletait ou qu’on refermait? Je me dépêchais bien vite de faire mes
-devoirs, pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En
-effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait d’un plaisir
-réel, je commençais par me forcer à y songer, comme un poète qui veut
-créer quelque chose et provoquer l’inspiration; j’entrais le plus
-avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces,
-j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais; bientôt c’était
-une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel,
-je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me
-bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais
-toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin
-que je devais parcourir.
-
-Et quand le soir était venu, que nous étions tous couchés dans nos
-lits blancs, avec nos rideaux blancs, et que le maître d’étude seul
-se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais
-encore bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon sein cet
-oiseau qui battait des ailes et dont je sentais la chaleur! J’étais
-toujours longtemps à m’endormir, j’écoutais les heures sonner, plus
-elles étaient longues plus j’étais heureux; il me semblait qu’elles me
-poussaient dans le monde en chantant, et saluaient chaque moment de
-ma vie en me disant: Aux autres! aux autres! à venir! adieu! adieu!
-Et quand la dernière vibration s’était éteinte, quand mon oreille ne
-bourdonnait plus à l’entendre, je me disais: «A demain; la même heure
-sonnera, mais demain ce sera un jour de moins, un jour de plus vers
-là-bas, vers ce but qui brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont
-les rayons m’inondent et que je toucherai alors des mains», et je me
-disais que c’était bien long à venir, et je m’endormais presque en
-pleurant.
-
-Certains mots me bouleversaient, celui de _femme_, de _maîtresse_
-surtout; je cherchais l’explication du premier dans les livres, dans
-les gravures, dans les tableaux, dont j’aurais voulu pouvoir arracher
-les draperies pour y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je
-devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme une harmonie
-suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de
-joie, je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme,
-un être organisé pour avoir un jour une femme à moi; le mot de la vie
-m’était connu, c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque
-chose, mon désir n’alla pas plus loin, et je demeurai satisfait de
-savoir ce que je savais. Quant à une _maîtresse_, c’était pour moi
-un être satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de longues
-extases: c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et
-gagnaient des provinces, pour elles on tissait les tapis de l’Inde,
-on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde; une
-maîtresse a des esclaves, avec des éventails de plumes pour chasser
-les moucherons, quand elle dort sur des sofas de satin; des éléphants
-chargés de présents attendent qu’elle s’éveille, des palanquins la
-portent mollement au bord des fontaines, elle siège sur des trônes,
-dans une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin de la foule, dont
-elle est l’exécration et l’idole.
-
-Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et plus femme encore à
-cause de cela même, m’irritait et me tentait du double appât de l’amour
-et de la richesse. Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais
-jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs, que je
-parcourais le cœur ému pour trouver une place. Quand la représentation
-était déjà commencée, je montais l’escalier en courant, j’entendais le
-bruit des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais, que
-je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une chaude odeur de femme
-bien habillée, quelque chose qui sentait le bouquet de violettes, les
-gants blancs, le mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde, comme
-autant de couronnes de fleurs et de diamants, semblaient se tenir
-suspendues à entendre chanter; l’actrice seule était sur le devant
-de la scène, et sa poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se
-baissait et montait en palpitant, le rythme poussait sa voix au galop
-et l’emportait dans un tourbillon mélodieux, les roulades faisaient
-onduler son cou gonflé, comme celui d’un cygne, sous le poids de
-baisers aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait des
-éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable amour, et, quand
-elle reprenait le motif, il me semblait qu’elle arrachait mon cœur avec
-le son de sa voix pour le mêler à elle dans une vibration amoureuse.
-
-On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans mon transport,
-je savourais sur sa tête les adorations de la foule, l’amour de tous
-ces hommes et le désir de chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais
-voulu être aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un amour
-de princesse ou d’actrice, qui nous remplit d’orgueil et vous fait de
-suite l’égal des riches et des puissants! Qu’elle est belle la femme
-que tous applaudissent et que tous envient, celle qui donne à la foule,
-pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle qui n’apparaît
-jamais qu’aux flambeaux, brillante et chantante, et marchant dans
-l’idéal d’un poète comme dans une vie faite pour elle! elle doit avoir
-pour celui qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore que celui
-qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants qui s’en abreuvent, des
-chants bien plus doux, des notes bien plus basses, plus amoureuses,
-plus tremblantes! Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles
-sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui brillaient
-sous des perles! Mais la rampe du théâtre me semblait la barrière de
-l’illusion; au delà il y avait pour moi l’univers de l’amour et de
-la poésie, les passions y étaient plus belles et plus sonores, les
-forêts et les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides
-descendaient des cieux, tout chantait, tout aimait.
-
-C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand le vent sifflait
-dans les corridors, ou dans les récréations, pendant qu’on jouait aux
-barres ou à la balle, et que je me promenais le long du mur, marchant
-sur les feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre le bruit
-de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.
-
-Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une
-convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à
-chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs
-fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme
-venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est celle-là que
-j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait
-et s’effaçait au lieu de grandir; je sentais, d’ailleurs, que je me
-forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui
-ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse;
-je regrettais presque des amours que je n’avais pas eus, et puis j’en
-rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.
-
-C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie, à la rentrée d’une
-vacance de deux ou trois jours, que je rêvais une passion. Je me
-représentais celle que j’avais choisie, telle que je l’avais vue,
-en robe blanche, enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui
-la soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe de velours
-d’une loge et montrant tranquillement un profil royal; le bruit des
-contredanses, l’éclat des lumières résonnait et m’éblouissait quelque
-temps encore, puis tout finissait par se fondre dans la monotonie
-d’une rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours, qui ont
-duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité prolonger des siècles;
-je ne sais en quoi je les faisais consister, ni quel était le but où
-ces vagues désirs convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un
-sentiment nouveau et comme une aspiration vers quelque chose d’élevé
-dont je ne voyais pas le faîte.
-
-La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais plus besoin
-d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour que de la volupté. Je n’ai
-même plus maintenant l’idée de cet amour de la première adolescence,
-où les sens ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre
-l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si vite
-qu’on l’oublie.
-
-J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le
-redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait
-dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur
-la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je
-me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en étais heureux, j’en étais
-fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une
-femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu
-l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit
-battement de cœur pût me casser la poitrine.
-
-Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on sourit
-vaguement, comme s’il y avait des baisers dans l’air; on a le cœur tout
-gonflé d’une brise odorante, le sang bat chaudement dans les veines,
-il y pétille, comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal.
-Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la veille, plus
-palpitant, plus ému; de doux fluides montent et descendent en vous
-et vous parcourent divinement de leur chaleur enivrante, les arbres
-tordent leur tête sous le vent en de molles courbures, les feuilles
-frémissent les unes sur les autres, comme si elles se parlaient, les
-nuages glissent et ouvrent le ciel, où la lune sourit et se mire d’en
-haut sur la rivière. Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des
-foins coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant les étoiles
-qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre cœur est plus pur, plus
-pénétré d’air, de lumière et d’azur que l’horizon paisible, où la terre
-touche le ciel dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des femmes
-embaument! comme la peau de leurs mains est douce, comme leurs regards
-nous pénètrent!
-
-Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements de l’enfance,
-souvenirs agitants des rêves de la nuit passée; j’entrais, au
-contraire, dans une vie réelle où j’avais ma place, dans une harmonie
-immense où mon cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je
-goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes sens s’éveillant
-ajoutaient à mon orgueil. Comme le premier homme créé, je me réveillais
-enfin d’un long sommeil, et je voyais près de moi un être semblable
-à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre nous deux une
-attraction vertigineuse, et en même temps je sentais pour cette forme
-nouvelle un sentiment nouveau dont ma tête était fière, tandis que le
-soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient mieux que jamais,
-que l’ombre était plus douce et plus aimante.
-
-Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement de mon
-intelligence, elle vivait avec mon cœur d’une vie commune. Je ne sais
-pas si mes idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes la
-chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le profond de mon
-être débordait sur le monde et l’embaumait pour moi du surplus de mon
-bonheur, j’allais toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et,
-comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais longtemps à me
-faire languir exprès, pour savourer un espoir certain et me dire: tout
-à l’heure je vais la tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi,
-ce n’est pas un rêve!
-
-Étrange contradiction! je fuyais la société des femmes, et j’éprouvais
-devant elles un plaisir délicieux; je prétendais ne les point aimer,
-tandis que je vivais dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer
-l’essence de chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà
-m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères, par la pensée je
-m’enveloppais de leurs cheveux, et je me plaçais entre leurs seins pour
-m’y écraser sous un étouffement divin; j’aurais voulu être le collier
-qui baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le vêtement
-qui les couvrait de tout le reste du corps. Au delà du vêtement je ne
-voyais plus rien, sous lui était un infini d’amour, je m’y perdais à y
-penser.
-
-Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les
-livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur deux ou trois idées,
-sur deux ou trois mots, autour desquels tout le reste tournait comme
-des satellites autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini
-d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se plaçaient dans
-ma tête à côté des belles révolutions, les belles passions face à face
-des grands crimes; je songeais à la fois aux nuits étoilées des pays
-chauds et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des forêts
-vierges et à la pompe des monarchies perdues, aux tombeaux et aux
-berceaux; murmure du flot dans les joncs, roucoulement des tourterelles
-sur les colombiers, bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des
-épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui reluit,
-étincellements de la vie, agonies des désespérés, je contemplais
-tout du même regard béant, comme une fourmilière qui se fût agitée à
-mes pieds. Mais, par-dessus cette vie si mouvante à la surface, si
-résonnante de tant de cris différents, surgissait une immense amertume
-qui en était la synthèse et l’ironie.
-
-Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons éclairées
-où l’on dansait, et je regardais des ombres passer derrière les
-rideaux rouges, j’entendais des bruits chargés de luxe, des verres
-qui claquaient sur des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des
-plats, et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de prendre part
-à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet où tous mangeaient; un
-orgueil sauvage m’en écartait, car je trouvais que ma solitude me
-faisait beau, et que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de
-tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais ma route à
-travers les rues désertes, où les réverbères se balançaient tristement
-en faisant crier leurs poulies.
-
-Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes
-les plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais
-pénétré, navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me
-donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages, où
-d’autres restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur
-de pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais
-au bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans
-l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.
-
-Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie, à qui ne sait pas
-par cœur des strophes amoureuses pour se les répéter au clair de lune!
-il est beau de vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec
-les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus haute, d’aimer
-les amours que le génie a rendus immortels.
-
-Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans bornes, où, libre et
-volant à l’aise, j’allais comme une abeille cueillir sur toutes choses
-de quoi me nourrir et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits
-des forêts et des flots, des mots que les autres hommes n’entendaient
-point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter la révélation de leur
-harmonie; je composais avec les nuages et le soleil des tableaux
-énormes, que nul langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines
-également, j’y percevais tout à coup des rapports et des antithèses
-dont la précision lumineuse m’éblouissait moi-même. Quelquefois l’art
-et la poésie semblaient ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer
-l’un l’autre de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre
-rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux, sur un escalier
-de nuages plus mous que des édredons.
-
-L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes cimes; sous lui
-il voit les nuages qui roulent dans les vallées, emportant avec eux
-les hirondelles; il voit la pluie tomber sur les sapins, les pierres
-de marbre rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres, les
-chamois qui sautent les précipices. En vain la pluie ruisselle, l’orage
-casse les arbres, les torrents roulent avec des sanglots, la cascade
-fume et bondit, le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible
-il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne l’amuse,
-il pousse des cris de joie, lutte avec les nuées qui courent vite, et
-monte encore plus haut dans son ciel immense.
-
-Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes et du bourdonnement
-vague des hommes qui montait jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire
-élevée, où mon cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de
-triomphe pour me désennuyer de ma solitude.
-
-Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les choses d’ici-bas.
-Un matin, je me sentis vieux et plein d’expérience sur mille choses
-inéprouvées, j’avais de l’indifférence pour les plus tentantes et du
-dédain pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des autres me
-faisait pitié, je ne voyais rien qui valût même la peine d’un désir,
-peut-être ma vanité faisait-elle que j’étais au-dessus de la vanité
-commune et mon désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité
-sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse
-se met déjà à pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis; les
-joies turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les
-épaules à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout un an
-un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et
-de soupirs; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous
-à des cuisinières; les premiers me semblaient sots, les seconds
-grotesques. Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient
-également, j’étais cynique avec les dévots et mystique avec les
-libertins, de sorte que tous ne m’aimaient guère.
-
-A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les
-prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les
-lieux où elles se promènent; quelquefois je leur parlais pour me tenter
-moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air
-qu’elles jettent autour d’elles; et comme j’avais de l’impudence, je
-croyais être calme; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était
-un gouffre.
-
-J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues; souvent je prenais
-des distractions stupides, comme de regarder fixement chaque passant
-pour découvrir sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes
-ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient, sifflaient en
-partant, les cheveux au vent; d’autres étaient pâles, d’autres rouges,
-d’autres livides; elles disparaissaient rapidement à mes côtés, elles
-glissaient les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on
-est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que les pieds qui
-allaient dans tous les sens, et je tâchais de rattacher chaque pied à
-un corps, un corps à une idée, tous ces mouvements à des buts, et je
-me demandais où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous ces
-gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les péristyles sonores
-et le lourd marchepied se déployer avec fracas; la foule s’engouffrait
-à la porte des théâtres, je regardais les lumières briller dans le
-brouillard et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin d’une
-rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en guenilles chantaient, un
-marchand de fruits poussait sa charrette, éclairée d’un falot rouge;
-les cafés étaient pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le
-feu des becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables de
-marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se haussaient pour
-voir les riches manger, je me mêlais à eux et, d’un regard pareil, je
-contemplais les heureux de la vie; je jalousais leur joie banale, car
-il y a des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire plus
-triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le désespoir comme dans
-une route facile, on a le cœur tout gonflé de larmes et l’on s’excite
-à pleurer. J’ai souvent souhaité d’être misérable et de porter des
-haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang couler d’une
-blessure, d’avoir une haine et de chercher à me venger.
-
-Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est fier comme du génie
-et que l’on cache comme un amour? vous ne la dites à personne, vous la
-gardez pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec des
-baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre pourtant? et qui vous
-rend si sombre à l’âge où tout sourit? n’avez-vous pas des amis tout
-dévoués? une famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies,
-un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs de mauvaises
-lectures, hyperboles de rhétorique, que toutes ces grandes douleurs
-sans nom, mais le bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée
-un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui je n’en doute
-plus.
-
-Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me faudra mourir
-sans avoir rien goûté de bon. A l’heure qu’il est, même la vie humaine
-m’offre encore mille aspects que j’ai à peine entrevus: jamais,
-seulement, au bord d’une source vive et sur un cheval haletant, je
-n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais non plus, par une
-nuit douce et respirant l’odeur des roses, je n’ai senti une main amie
-frémir dans la mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide,
-plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on a tout bu, et où
-les araignées jettent leurs toiles dans l’ombre.
-
-Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité céleste de ses
-ennuis, plus beaux et plus argentés que les rayons de la lune; je
-n’étais point chaste comme Werther ni débauché comme Don Juan; je
-n’étais, pour tout, ni assez pur ni assez fort.
-
-J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain homme, qui vit, qui
-dort, qui mange, qui boit, qui pleure, qui rit, bien renfermé en
-lui-même, et retrouvant en lui, partout où il se transporte, les mêmes
-ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même poussière de
-choses broyées, les mêmes sentiers mille fois parcourus, les mêmes
-profondeurs inexplorées, épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas
-las comme moi de vous réveiller tous les matins et de revoir le soleil?
-las de vivre de la même vie, de souffrir de la même douleur? las de
-désirer et las d’être dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?
-
-A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la même voix dolente, le
-même récit funèbre? Quand je l’ai commencé, je le savais beau, mais à
-mesure que j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et m’éteignent
-la voix.
-
-Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir heureux.
-Nous sommes entourés d’ombre, regardons notre foyer brûler; les
-charbons étalés sont couverts de grandes lignes noires entrecroisées,
-qui semblent battre comme des veines animées d’une autre vie; attendons
-la nuit venir.
-
-Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous étions gais, où
-nous étions plusieurs, où le soleil brillait, où les oiseaux cachés
-chantaient après la pluie, les jours où nous nous sommes promenés dans
-le jardin; le sable des allées était mouillé, les corolles des roses
-étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait. Pourquoi
-n’avons-nous pas assez senti notre bonheur quand il nous a passé par
-les mains? il eût fallu, ces jours-là, ne penser qu’à le goûter et
-savourer longuement chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente;
-il y a même des jours qui ont passé comme d’autres, et dont je me
-ressouviens délicieusement. Une fois, par exemple, c’était l’hiver, il
-faisait très froid, nous sommes rentrés de promenade, et comme nous
-étions peu, on nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous
-sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux de pain
-avec nos règles, le tuyau bourdonnait; nous causions de mille choses:
-des pièces que nous avions vues, des femmes que nous aimions, de notre
-sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions grands,
-etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi couché sur le dos,
-dans un champ où il y avait des petites marguerites qui sortaient de
-l’herbe; elles étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la
-verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies; le ciel pur était
-couvert de petits nuages blancs qui ondulaient comme des vagues rondes;
-j’ai regardé le soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure,
-il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair rose, je fermais
-exprès les yeux pour voir sous mes paupières de grandes taches vertes
-avec des franges d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais
-endormi au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé, il faisait nuit,
-les étoiles brillaient, palpitaient, les meules de foin avançaient leur
-ombre derrière elles, la lune avait une belle figure d’argent.
-
-Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans ce temps-là?
-était-ce bien moi? est-ce moi maintenant? Chaque minute de ma vie se
-trouve tout à coup séparée de l’autre par un abîme, entre hier et
-aujourd’hui il y a pour moi une éternité qui m’épouvante, chaque jour
-il me semble que je n’étais pas si misérable la veille et, sans pouvoir
-dire ce que j’avais de plus, je sens bien que je m’appauvris et que
-l’heure qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement d’avoir
-encore dans le cœur place pour la souffrance; mais le cœur de l’homme
-est inépuisable pour la tristesse: un ou deux bonheurs le remplissent,
-toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous et y
-vivre comme des hôtes.
-
-Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais su que
-répondre, mes désirs n’avaient point d’objet, ma tristesse n’avait
-pas de cause immédiate; ou plutôt, il y avait tant de buts et tant
-de causes que je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions
-entraient en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient à
-l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres, comme par des
-miroirs concentriques: modeste, j’étais plein d’orgueil; vivant dans
-la solitude, je rêvais la gloire; retiré du monde, je brûlais d’y
-paraître, d’y briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du jour
-et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus
-féroces. La vie que je refoulais en moi-même se contractait au cœur et
-le serrait à l’étouffer.
-
-Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein
-de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux
-des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par
-toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies,
-toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon
-orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs, le sang me
-fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait
-rompre, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre,
-j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais contenir une
-incarnation suprême, dont la révélation eût émerveillé le monde, et
-ses déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes
-entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma
-jeunesse; j’avais fait de moi-même un temple pour contenir quelque
-chose de divin, le temple est resté vide, l’ortie a poussé entre les
-pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs
-nids. N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes rêves me
-fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,
-irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie; j’étais un
-chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se
-manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils cherchaient leurs formes et
-attendaient leur moule.
-
-J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de
-l’Inde, où la vie palpite dans chaque atome et apparaît, monstrueuse
-ou adorable, sous chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums
-et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement
-comme des pagodes vivantes, les dieux, mystérieux et difformes, sont
-cachés dans le creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or; et
-au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles béants qui font
-claquer leurs écailles dans le lotus du rivage, et ses îles de fleurs
-que le courant entraîne avec des troncs d’arbres et des cadavres
-verdis par la peste. J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive,
-radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers,
-dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui
-courent vers le rivage; je l’aimais dans le battement des belles
-poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la
-vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans
-le soleil couchant, qui dore les vitres et fait penser aux balcons de
-Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardant l’Asie.
-
-Et au milieu de tout je restais sans mouvement; entre tant d’actions
-que je voyais, que j’excitais même, je restais inactif, aussi inerte
-qu’une statue entourée d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses
-oreilles et qui courent sur son marbre.
-
-Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu concentrer
-sur un seul point toutes ces forces divergentes qui retombaient sur
-moi! Quelquefois, à tout prix je voulais trouver une femme, je voulais
-l’aimer, elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle,
-c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore toute fleur
-et resplendir toute beauté; je me promettais un amour divin, je lui
-donnais d’avance une auréole à m’éblouir, et la première qui venait à
-ma rencontre, au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je
-la regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien, à ce qu’elle pût
-lire dans ce seul regard tout ce que j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma
-destinée dans ce hasard, mais elle passait comme les autres, comme les
-précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais, plus délabré
-qu’une voile déchirée trempée par l’orage.
-
-Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans l’éternelle
-monotonie de ses heures qui coulent et de ses jours qui reviennent,
-j’attendais le soir avec impatience, je comptais combien il m’en
-restait encore pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être
-à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence plus douce.
-Quelquefois, pour secouer ce manteau de plomb qui me pesait sur les
-épaules, m’étourdir de sciences et d’idées, je voulais travailler,
-lire; j’ouvrais un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans avoir lu
-deux lignes d’un seul, je les rejetais avec dégoût et je me remettais à
-dormir dans le même ennui.
-
-Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi donc, vous que
-la vie amuse, qui marchez vers un but et vous tourmentez pour quelque
-chose!
-
-Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également
-propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition,
-ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi
-bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût
-point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon
-cœur.
-
-Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot
-que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme
-les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni
-l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je
-suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue,
-pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant
-au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de
-Voltaire.
-
-Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne:
-les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres
-enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs
-affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient
-leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle
-l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de
-laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur
-l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui
-m’entouraient et qui bruissaient.
-
-J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre
-des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu
-être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre
-nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les
-ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je
-m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et
-aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes,
-écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises
-des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre
-sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse
-qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer
-sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de
-cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera
-sans avoir fait sa gerbe.
-
-Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop
-au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir
-sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de
-suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à
-écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance,
-elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit
-de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus
-brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et
-la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence
-d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à
-désirer ne plus vivre.
-
-C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des
-misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé
-autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées
-magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes
-veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en
-moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent
-des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement
-si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits,
-remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis
-l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité
-résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques
-me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs
-muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses
-édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui;
-mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux
-formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans
-un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais
-plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au
-sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois
-détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours,
-j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais
-presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de
-bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres
-dans leur vie, par être et par rester misérable.
-
-Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il
-allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le
-cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain
-une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout
-courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien.
-Enfin la nuit arrivait et je me couchais.
-
-De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique
-et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les
-serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand
-j’entendais les chiens aboyer après la lune!
-
-Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude,
-ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais
-entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le
-paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme
-un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur;
-la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi
-sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les
-actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface
-de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme
-les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre;
-je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour
-en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui
-gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.
-
-Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage
-sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins
-plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et
-m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la
-lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement
-des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves
-chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des
-quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le
-monde au froncement de mes sourcils.
-
-Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me
-renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché
-mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les
-tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine,
-j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me
-semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je
-vécus dans un crépuscule perpétuel.
-
-Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma
-jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide!
-
-Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le
-monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris,
-des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement
-avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient
-tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait
-plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais
-cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai
-amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.
-
-Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la
-désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y
-a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir
-souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé
-d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour
-me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants
-font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne
-dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un
-amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y
-retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans
-le corps, le désir dans le cœur.
-
-Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme
-dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul
-et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus
-vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai
-contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de
-pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie
-ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme
-un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils
-savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de
-ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages
-pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie
-sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un
-monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la
-lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des
-roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire
-que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et
-s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant,
-que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste
-pour sentir que l’on n’est plus.
-
-Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme,
-j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de
-m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je
-regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les
-appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et
-de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à
-l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur
-le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que
-les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la
-bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles
-sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au
-bec des oiseaux et aux pluies d’orage.
-
-Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était
-l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient
-lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve
-était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en
-finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors,
-courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y
-étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche
-de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus,
-ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont
-commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous!
-comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement
-avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots
-glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer.
-
-Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient
-que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs
-yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours
-et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur
-temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi
-que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils
-cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des
-faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour
-presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris
-de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien
-j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et
-je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait
-été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus.
-Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus
-tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas
-l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine
-heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour
-toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.
-
-Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande
-salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans
-leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit,
-tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et
-d’ennui.
-
-Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci:
-
-Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant une vacance, je
-me suis réveillé de bonne humeur et j’ai regardé par la fenêtre. Le
-jour venait, la lune toute blanche remontait dans le ciel; entre les
-gorges des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement et
-se perdaient dans l’air; les poules de la basse-cour chantaient. J’ai
-entendu derrière la maison, dans le chemin qui conduit aux champs, une
-charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières, les
-faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la rosée sur la haie, le
-soleil brillait dessus, on sentait l’eau et l’herbe.
-
-Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois lieues à
-faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai
-d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai
-passé sous des pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien,
-j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait
-la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud; de
-temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait
-dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un
-hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses,
-c’était, je crois, un dimanche; les vaches, assises dans l’herbe, à
-l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles
-pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un
-chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et
-des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de
-la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage.
-
-Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché; j’avais la
-mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une
-profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les
-flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée l’horizon rayonnait,
-flamboyait; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les
-flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini
-invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel,
-perdu dans la contemplation de sa beauté.
-
-Le champ où j’étais était un champ de blé, j’entendais les cailles,
-qui voltigeaient autour de moi et venaient s’abattre sur des mottes
-de terre; la mer était douce, et murmurait plutôt comme un soupir
-que comme une voix; le soleil lui-même semblait avoir son bruit,
-il inondait tout, ses rayons me brûlaient les membres, la terre me
-renvoyait sa chaleur, j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les
-yeux et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait jusqu’à moi,
-avec la senteur du varech et des plantes marines; quelquefois elles
-paraissaient s’arrêter ou venaient mourir sans bruit sur le rivage
-festonné d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne point. Alors,
-dans le silence de deux vagues, pendant que l’Océan gonflé se taisait,
-j’écoutais le chant des cailles un instant, puis le bruit des flots
-recommençait, et après, celui des oiseaux.
-
-Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains
-éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil,
-je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux
-en sueur; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur
-grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu
-m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité
-d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus
-pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le
-bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait
-en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que
-la mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles
-écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les
-enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant
-illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait les mousses autour
-de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres,
-les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de
-la vague qui les avait quittés; de temps à autre une mouette passait
-avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la
-falaise. A mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait
-ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant
-à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je
-compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu
-y a placée pour l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie
-complète, que l’extase seule doit entendre; quelque chose de tendre
-comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de
-l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux;
-il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose
-d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis
-vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte
-dans ses rayons.
-
-Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate
-ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient
-les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à
-cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je
-songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des
-cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer
-la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant
-le doux Enfant Jésus dans ses bras.
-
-Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je vivais, je revins à
-moi, je me mis en marche, sentant que la malédiction me reprenait, que
-je rentrais dans l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres
-gelés, par le sentiment de la souffrance, et de même que j’avais un
-inconcevable bonheur, je tombai dans un découragement sans nom, et
-j’allai à X...
-
-Je revins le soir chez nous, je repassai par les mêmes chemins, je
-revis sur le sable la trace de mes pieds et dans l’herbe la place où je
-m’étais couché, il me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on
-a vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que le souvenir
-de la première, et je m’arrêtais souvent dans mon chemin devant un
-buisson, devant un arbre, au coin d’une route, comme si là, le matin,
-il s’était passé quelque événement de ma vie.
-
-Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit, on avait fermé
-les portes, et les chiens se mirent à aboyer.
-
-
-Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient assailli à 15 ans
-vinrent me retrouver à 18. Si vous avez compris quelque chose à ce
-qui précède, vous devez vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore
-vierge et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté des
-passions et de leurs bruits sonores, les poètes me fournissaient des
-thèmes à ma rêverie; quant au plaisir des sens, à ces joies du corps
-que les adolescents convoitent, j’en entretenais dans mon cœur le désir
-incessant, par toutes les excitations volontaires de l’esprit; de même
-que les amoureux envient de venir à bout de leur amour en s’y livrant
-sans cesse, et de s’en débarrasser à force d’y songer, il me semblait
-que ma pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même, et par
-vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant toujours au point
-d’où j’étais parti, je tournais dans un cercle infranchissable, je m’y
-heurtais en vain la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans
-doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car, le matin,
-j’avais le cœur plein de sourires et de serrements délicieux, le réveil
-me chagrinait et j’attendais avec impatience le retour du sommeil pour
-qu’il me donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais toute
-la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir à l’instant, et dont
-j’éprouvais comme une épouvante religieuse.
-
-C’est alors que je sentis bien le démon de la chair vivre dans tous
-les muscles de mon corps, courir dans tout mon sang; je pris en pitié
-l’époque ingénue où je tremblais sous les regards des femmes, où je me
-pâmais devant des tableaux ou des statues; je voulais vivre, jouir,
-aimer, je sentais vaguement ma saison chaude arriver, de même qu’aux
-premiers jours de soleil une ardeur d’été vous est apportée par les
-vents tièdes, quoiqu’il n’y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni
-roses. Comment faire? qui aimer? qui vous aimera? quelle sera la grande
-dame qui voudra de vous? la beauté surhumaine qui vous tendra les bras?
-Qui dira toutes les promenades tristes que l’on fait seul au bord des
-ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis vers les étoiles,
-pendant les chaudes nuits où la poitrine étouffe!
-
-Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le bonheur, c’est
-le mystère dans la joie. Avec quelle ardeur le regard vous dévore,
-avec quelle intensité il se darde sur vos têtes, ô belles femmes
-triomphantes! La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos
-mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui nous remuent
-jusqu’au fond de nous, et il émane de la surface de tout votre corps
-quelque chose qui nous tue et nous enchante.
-
-Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau entre les mots
-humains: adultère, une douceur exquise plane vaguement sur lui, une
-magie singulière l’embaume; toutes les histoires qu’on raconte, tous
-les livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et le
-commentent éternellement pour le cœur du jeune homme, il s’en abreuve
-à plaisir, il y trouve une poésie suprême, mêlée de malédiction et de
-volupté.
-
-C’était surtout aux approches du printemps, quand les lilas commencent
-à fleurir et les oiseaux à chanter sous les premières feuilles, que je
-me sentais le cœur pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier
-dans l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand sentiment,
-et comme de se recréer même dans la lumière et les parfums. Chaque
-année encore, pendant quelques heures, je me retrouve ainsi dans
-une virginité qui me pousse avec les bourgeons; mais les joies ne
-refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas maintenant plus de
-verdure dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les
-yeux, où la poussière s’élève en tourbillons.
-
-Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre, au moment de
-descendre dans ce souvenir, je tremble et j’hésite; c’est comme si
-j’allais revoir une maîtresse d’autrefois: le cœur oppressé, on
-s’arrête à chaque marche de son escalier, on craint de la retrouver, et
-on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même de certaines idées
-avec lesquelles on a trop vécu; on voudrait s’en débarrasser pour
-toujours, et pourtant elles coulent dans vous comme la vie même, le
-cœur y respire dans son atmosphère naturelle.
-
-Je vous ai dit que j’aimais le soleil; dans les jours où il brille, mon
-âme naguère avait quelque chose de la sérénité des horizons rayonnants
-et de la hauteur du ciel. C’était donc l’été... ah! la plume ne devrait
-pas écrire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne chez moi
-ne s’aperçut que je sortais; il y avait peu de monde dans les rues,
-le pavé était sec, de temps à autre des bouffées chaudes s’exhalaient
-de dessous terre et vous montaient à la tête, les murs des maisons
-envoyaient des réflexions embrasées, l’ombre elle-même semblait plus
-brûlante que la lumière. Au coin des rues, près des tas d’ordures,
-des essaims de mouches bourdonnaient dans les rayons du soleil, en
-tournoyant comme une grande roue d’or; l’angle des toits se détachait
-vivement en ligne droite sur le bleu du ciel, les pierres étaient
-noires, il n’y avait pas d’oiseaux autour des clochers.
-
-Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise, quelque chose qui
-pût m’enlever de dessus terre, m’emporter dans un tourbillon.
-
-Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des
-chemins moitié rue moitié sentier; des jours vifs sortaient çà et là
-à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins
-d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons,
-la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin
-le soleil se cacha; il parut un gros nuage, comme si un orage allait
-venir; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature,
-je n’étais plus si irrité, mais enlacé; ce n’était plus une déchirure,
-mais un étouffement.
-
-Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où il me semblait
-qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de silence et de nuit, à
-l’endroit qui devait me cacher le mieux, et, haletant, je m’y abîmais
-le cœur dans un désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse,
-elles pesaient sur moi et m’écrasaient comme une poitrine sur une autre
-poitrine; je sentais un besoin de volupté, plus chargé d’odeurs que
-le parfum des clématites et plus cuisant que le soleil sur le mur des
-jardins. Oh! que ne pouvais-je presser quelque chose dans mes bras,
-l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien me dédoubler moi-même, aimer cet
-autre être et nous fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague
-idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais, comme aux fleuves
-sans lit, ma passion débordait de tous côtés en ravins furieux, elle
-m’inondait le cœur et le faisait retentir partout de plus de tumultes
-et de vertiges que les torrents dans les montagnes.
-
-J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau et le doux
-mouvement des vagues qui se poussent; elle était paisible, les nénufars
-blancs tremblaient au bruit du courant, les flots se déroulaient
-lentement, se déployant les uns sur les autres; au milieu, les îles
-laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure, la rive semblait
-sourire, on n’entendait rien que la voix des ondes.
-
-En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur
-du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis
-sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute
-l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi
-se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle; regardant
-les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et
-jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le
-frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas
-de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de
-volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour!
-mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine
-d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes
-regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le
-contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une
-révélation; le désir sortait de tous mes pores, mon cœur était tendre
-et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de
-ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer
-l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais
-des langueurs plus grandes; j’aurais voulu être étouffé sous des roses,
-j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent
-secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde.
-
-L’herbe était douce à marcher, je marchai; chaque pas me procurait un
-plaisir nouveau, et je jouissais par la plante des pieds de la douceur
-du gazon. Les prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de
-chevaux, de poulains; l’horizon retentissait du bruit des hennissements
-et de galops, les terrains s’abaissaient et s’élevaient doucement en de
-larges ondulations qui dérivaient des collines, le fleuve serpentait,
-disparaissait derrière les îles, apparaissait ensuite entre les herbes
-et les roseaux. Tout cela était beau, semblait heureux, suivait sa loi,
-son cours; moi seul j’étais malade et j’agonisais, plein de désir.
-
-Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la ville, je traversai
-les ponts; j’allais dans les rues, sur les places; les femmes passaient
-près de moi, il y en avait beaucoup, elles marchaient vite, elles
-étaient toutes merveilleusement belles; jamais je n’avais tant regardé
-en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche légère comme celle
-des chèvres; les duchesses, penchées sur les portières blasonnées,
-semblaient me sourire, m’inviter à des amours sur la soie; du haut de
-leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient pour me voir et me
-regardaient en me disant: aime-nous! aime-nous! Toutes m’aimaient dans
-leur pose, dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le voyais
-bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais, je l’effleurais,
-je la respirais, l’air était plein de son odeur; je voyais son cou
-en sueur entre le châle qui les entourait, et les plumes du chapeau
-ondulant à leur pas; son talon relevait sa robe en marchant devant moi.
-Quand je passais près d’elle, sa main gantée remuait. Ni celle-ci, ni
-celle-là, pas plus l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans
-la variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait,
-elles avaient beau être vêtues, je les décorais sur-le-champ d’une
-nudité magnifique, que je m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en
-passant aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais d’idées
-voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de frôlements qui irritent,
-de formes qui attirent.
-
-Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue
-où souvent j’avais passé pour sentir mon cœur battre; elle avait des
-jalousies vertes, on montait trois marches, oh! je savais cela par
-cœur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route
-rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui
-dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer; personne ne
-passait, je m’avançai, je m’avançai; je sens encore le contact de la
-porte que je poussai de mon épaule, elle céda; j’avais eu peur qu’elle
-ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond,
-doucement, sans faire de bruit.
-
-Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées,
-elles s’agitaient sous mes pieds; je montais toujours, on n’y voyait
-pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus.
-Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait
-à l’obscurité qu’il y faisait; les fenêtres étaient ouvertes, mais
-de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour,
-l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard; au fond et à côté
-de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle
-ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai; je
-restai debout sans avancer, occupé à la regarder.
-
-Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le
-coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche,
-et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis;
-ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme
-l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits
-cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son
-cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail
-rouge.
-
-Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par un bond. Je me
-sentis d’abord frappé du regard brillant de ses deux grands yeux;
-quand je pus relever mon front, affaissé sous le poids de ce regard,
-je vis une figure d’une adorable beauté: une même ligne droite partait
-du sommet de sa tête dans la raie de ses cheveux, passait entre ses
-grands sourcils arqués, sur son nez aquilin, aux narines palpitantes
-et relevées comme celles des camées antiques, fendait par le milieu
-sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu, et puis là, le cou, le cou
-gras, blanc, rond; à travers son vêtement mince, je voyais la forme
-de ses seins aller et venir au mouvement de sa respiration, elle se
-tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la lumière du soleil
-qui passait à travers le rideau jaune et faisait ressortir davantage ce
-vêtement blanc et cette tête brune.
-
-A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et de douceur, et je
-m’approchai. Je ne sais ce qu’elle s’était mis aux cheveux, mais elle
-embaumait, et je me sentis le cœur plus mou et plus faible qu’une pêche
-qui se fond sous la langue. Elle me dit:
-
---Qu’avez-vous donc? venez!
-
-Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert de toile grise,
-adossé à la muraille; je m’assis près d’elle, elle me prit la main, la
-sienne était chaude, nous restâmes longtemps nous regardant sans rien
-dire.
-
-Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait,
-son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes
-jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact
-les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule
-et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit:
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination
-qui m’endormait.
-
-Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux.
-Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira
-sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux
-bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon
-premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse
-et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais
-le cou en arrière, pour mieux voir sa figure; ses yeux brillaient,
-m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais
-perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent ensemble; les siens
-étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des
-mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort,
-je les serrais exprès pour les sentir davantage.
-
-Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je
-lui répondis, je suis resté ainsi longtemps, perdu, suspendu, balancé
-dans ce battement de mon cœur; chaque minute augmentait mon ivresse,
-à chaque moment quelque chose de plus m’entrait dans l’âme, tout mon
-corps frissonnait d’impatience, de désir, de joie; j’étais grave
-pourtant, plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans quelque
-chose de divin et de suprême. Avec sa main elle me serrait la tête sur
-son cœur, mais légèrement, comme si elle eût eu peur de me l’écraser
-sur elle.
-
-Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa robe se décrocha;
-elle n’avait pas de corset, sa chemise bâillait. C’était une de ces
-gorges splendides où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise
-sur mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui rêve, son beau
-profil se découpait en lignes pures; un pli d’une courbe adorable, sous
-l’aisselle, faisait comme le sourire de son épaule; son dos blanc se
-courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe affaissée retombait
-par le bas en larges plis sur le plancher; elle levait les yeux au ciel
-et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux.
-
-Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent comme une
-onde, et les longues mèches noires tressaillirent en tombant sur ses
-hanches. Je passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous;
-j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais navré.
-Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en deux, par derrière, et
-à les ramener devant de manière à lui cacher les seins; d’autrefois
-je les réunissais tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête
-renversée en arrière et son cou tendre en avant, elle se laissait faire
-comme une morte.
-
-Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses pieds de dedans sa
-robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d’une chatte, le matelas
-s’enfonça sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en
-arrière les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me
-prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés encore des caresses
-d’amour qui avaient passé là.
-
-Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des
-baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces
-caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et
-soupirait; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une
-ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le
-ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises
-charmantes, de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à moi
-avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui
-lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frémissante, s’étendait
-sous moi et frissonnait; des pieds à la tête je me sentais tout
-recouvert de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés
-ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte,
-respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me
-sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à
-savourer le battement de mon cœur et le dernier tressaillement de mes
-nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait.
-
-Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile comme une statue de
-chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tête pâle, et
-ses bras dénoués reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre
-un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les hanches; sur sa
-poitrine, la place de mes baisers était rouge encore, un son rauque et
-lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir
-longtemps pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis qui disait
-ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais mère», et puis je ne me
-souviens plus de ce qui suivait, elle croisa les jambes les unes sur
-les autres et se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans
-un hamac.
-
-Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un
-enfant, et me demanda si j’avais eu une maîtresse; je lui répondis
-que oui, et comme elle continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et
-mariée. Elle me fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie,
-sur ma famille.
-
---Et toi, lui dis-je, as-tu aimé?
-
---Aimer! non?
-
-Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança.
-
-Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais était belle, et
-après un silence elle reprit:
-
---Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom, hein! ton nom.
-
-A mon tour je voulus savoir le sien.
-
---Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre, ce n’est pas comme
-cela qu’on m’appelait chez nous.
-
-Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà si vieux!
-Cependant il y a certaines choses que je revois comme si c’était hier,
-sa chambre par exemple; je revois le tapis du lit, usé au milieu, la
-couche d’acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie
-rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les franges en étaient
-usées. Sur la cheminée, deux vases de fleurs artificielles; au milieu,
-la pendule, dont le cadran était suspendu entre quatre colonnes
-d’albâtre. Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure
-entourée d’un cadre de bois noir et représentant des femmes au bain,
-des vendangeurs, des pêcheurs.
-
-Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si précis
-que tous les détails de sa figure m’apparaissent de nouveau, avec cette
-étonnante fidélité de mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand
-nous revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de voix, nos vieux
-amis morts depuis des années, et que nous nous en épouvantons. Je me
-souviens bien qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche,
-un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle
-souriait; elle n’était plus fraîche même, et le coin de sa bouche était
-serré d’une façon amère et fatiguée.
-
-Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu.
-
---Adieu!
-
---Vous reverra-t-on!
-
---Peut-être!
-
-Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout changé, il me
-semblait qu’on devait s’apercevoir, sur mon visage, que je n’étais plus
-le même homme, je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je
-n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à désirer dans la
-vie. Je rentrai chez moi, une éternité s’était passée depuis que j’en
-étais sorti; je montai à ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé
-de toute ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable.
-Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel
-était en feu, et l’horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits
-des maisons; le jardin, déjà dans l’ombre, était plein de tristesse,
-des cercles jaunes et orange tournaient dans le coin des murs,
-s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre était sèche et
-grise; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes,
-chantaient en passant et allaient aux barrières.
-
-Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une
-indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu,
-j’étais las. «Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme
-cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par
-l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis
-les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais
-parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail
-de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le
-plus possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint et je
-demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais
-que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir,
-mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était
-senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma
-joie.
-
-Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire
-l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je
-ne savais plus dans quel coin de mon existence mon cœur se trouvait
-placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou
-plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et
-l’ardeur des espérances.
-
-Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que cela, une femme!
-Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes
-repus? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le
-cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il y a des jours
-où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une
-heure de toutes les caresses de la terre.
-
-Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en
-cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui; on se plaît
-à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que
-de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet,
-dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir
-là? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je
-m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue,
-d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins
-précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies.
-Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais
-d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations,
-et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme
-que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique,
-où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir.
-Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y
-découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré
-la première fois; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme
-une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.
-
-Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa porte tout en
-sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre; elle veillait sans doute;
-je m’arrêtai, j’eus peur, je restai longtemps ne sachant que faire,
-plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main,
-une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna sa clef.
-
-Elle était seule, comme le matin; elle se tenait à la même place,
-presque dans la même posture, mais elle avait changé de robe; celle-ci
-était noire, la garniture de dentelle, qui en bordait le haut,
-frissonnait d’elle-même sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa
-figure avait cette pâleur lascive que donnent les flambeaux; la bouche
-mi-ouverte, les cheveux tout débouclés et pendant sur ses épaules, les
-yeux levés au ciel, elle avait l’air de chercher du regard quelque
-étoile disparue.
-
-Bien vite, d’un bond joyeux, elle sauta jusqu’à moi et me serra dans
-ses bras. Ce fut là pour nous une de ces étreintes frissonnantes,
-telles que les amants, la nuit, doivent en avoir dans leurs
-rendez-vous, quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les
-ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque forme vague
-qui passait dans la clairière, ils se rencontrent enfin et viennent à
-s’embrasser.
-
-Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout ensemble:
-
---Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir? dis, dis, ô mon cœur,
-m’aimes-tu?
-
-Ses paroles avaient un son aigu et moelleux, comme les intonations les
-plus élevées de la flûte.
-
-A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans ses bras, elle me
-regardait avec une ivresse sombre; pour moi, quelque étonné que je
-fusse de cette passion si subitement venue, j’en étais charmé, j’en
-étais fier.
-
-Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un bruit d’étincelles;
-quelquefois, après avoir senti le velouté de l’étoffe, je venais
-à sentir la douceur chaude de son bras nu, son vêtement semblait
-participer d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes
-nudités.
-
-Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux, et elle
-recommença sa caresse accoutumée, qui était de me passer la main dans
-les cheveux tandis qu’elle me regardait fixement, face à face, les yeux
-dardés contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle parut se
-dilater, il en sortait un fluide que je sentais me couler sur le cœur;
-chaque effluve de ce regard béant, semblable aux cercles successifs que
-décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette magie terrible.
-
---Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes donc que te voilà venu
-encore chez moi, pour moi! Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste!
-ne veux-tu plus de moi?
-
-Elle fit une pause et reprit:
-
---Comme tu es beau, mon ange! tu es beau comme le jour! embrasse-moi
-donc, aime-moi! un baiser, un baiser, vite!
-
-Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant comme une colombe, elle se
-gonflait la poitrine du soupir qu’elle y puisait.
-
---Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la nuit, toute la nuit à
-nous deux? C’est comme toi que je voudrais avoir un amant, un amant
-jeune et frais, qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme je
-l’aimerais!
-
-Et elle fit une de ces inspirations de désir où il semble que Dieu
-devrait descendre des cieux.
-
---Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je.
-
---Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées, nous autres? est-ce qu’on
-pense à nous? Qui veut de nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de
-moi? tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai couché avec
-une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se mit à danser, les poings
-sur la taille, avec des allures immondes). C’est que je danse bien!
-tiens, regarde mon costume.
-
-Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche un masque noir
-et des rubans bleus avec un domino; il y avait aussi un pantalon de
-velours noir à galons d’or, accroché à un clou, restes flétris du
-carnaval passé.
-
---Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été souvent au bal avec lui!
-c’est moi qui ai dansé, cet hiver!
-
-La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler la lumière de la
-bougie, elle l’alla prendre de dessus la cheminée et la mit sur sa
-table de nuit. Arrivée près du lit, elle s’assit dessus et se prit à
-réfléchir profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne lui
-parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude des nuits d’août
-montait jusqu’à nous, nous entendions, de là, les arbres du boulevard
-remuer, le rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de
-l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa blême figure,
-crispée dans une expression de tristesse ardente; les nuages couraient
-vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un
-coin de ciel pur entouré de nuées sombres.
-
-Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une
-machine. Quand elle fut en chemise, elle vint à moi, pieds nus sur
-le pavé, me prit par la main et me conduisit à son lit; elle ne me
-regardait pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose et
-humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait vibrer sous
-le frottement de sa pensée comme, alors même que l’artiste n’est plus
-là, l’instrument sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes
-endormies.
-
-C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un
-orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à
-nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son
-ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif,
-doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud;
-elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont
-les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours,
-de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et
-de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et
-collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et
-le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle
-s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle
-me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur:
-
---Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère?
-à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des
-lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants
-qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes
-grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens,
-tiens, voilà la mienne!
-
-Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres
-écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles:
-
---Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la
-moindre femme qui te regarderait...
-
-Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait
-avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.
-
---Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme,
-moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien!
-je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je
-voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez
-elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être
-si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son
-manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous
-passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle!
-
-Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait
-une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans
-mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir,
-dans la campagne.
-
---Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que
-lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle?
-
-Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai
-même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de
-l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui
-m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais
-jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais
-rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes
-caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par
-le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir:
-
---Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est
-moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je
-ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils
-faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que
-je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme
-une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux
-sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je
-n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et
-pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de
-toi et de te serrer sur moi.
-
-C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie.
-Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement
-bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh!
-comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.
-
---Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me
-rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon
-chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes
-dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis
-pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là!
-
-Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres
-baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime.
-
---Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de
-boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit
-oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour
-dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non,
-tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me
-souvienne de toi toujours!
-
---Pourquoi cela?
-
---Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à
-toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je
-m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à
-regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et
-qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure,
-ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh!
-écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je
-les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais.
-
-Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière
-la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui
-crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid
-de l’acier et la main de Marie.
-
-C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et
-échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé
-à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes
-de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les
-médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués
-la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux
-bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même
-à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un
-premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique
-de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux
-talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec
-l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières
-brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des
-palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les
-cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les
-vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient
-dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de
-bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les
-faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où,
-réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides,
-quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur
-l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au
-milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.
-
-Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte
-de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas
-un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées
-et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille
-publique, je les regrette.
-
-Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra
-dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se
-ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa
-tête sur ma poitrine.
-
-Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête
-endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me
-trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à
-l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche,
-liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous
-revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux
-des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui
-s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les
-songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire
-peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre
-hémisphère, sous d’autres cieux.
-
-Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette
-tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde,
-aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour
-désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son
-sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait
-de ses narines.
-
-Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les
-lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal.
-L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea
-horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et
-vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre,
-irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des
-bougies expirantes, reflétées dans la glace.
-
-Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la
-lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête
-était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet,
-pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la
-table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la
-main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai.
-La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis
-qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une
-odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum;
-comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me
-refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient
-comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire
-et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à
-la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge
-de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs
-fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit.
-Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela
-peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le
-malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que
-sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle
-avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous
-ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les
-étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions
-terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par
-les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre
-raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore
-et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.
-
-A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle
-sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait
-ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin,
-d’un baiser de colombe qui s’éveille.
-
-Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:
-
-
---A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par
-te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te
-feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je
-ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute,
-tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie
-de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié
-asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps
-que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer
-m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!
-
-Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première
-communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les
-champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un
-fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids;
-je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours
-déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé
-aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que,
-le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter
-des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les
-garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait
-et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à
-la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me
-prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu
-que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de
-terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la
-figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire
-ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher
-ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement
-de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la
-joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours,
-il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord
-duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets,
-des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais
-des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier
-plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une
-coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois
-cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie,
-mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du
-foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que,
-les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon
-après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers,
-et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante,
-mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé.
-Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais
-jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et
-longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les
-pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns
-venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la
-vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur
-roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu
-être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient
-pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air
-si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu
-courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient
-ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des
-brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand
-elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable,
-souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de
-leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour
-contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours
-mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule
-surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières:
-c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le
-tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit,
-quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je
-voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient
-envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une
-grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait
-bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en
-s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la
-tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je
-rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines
-de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait
-dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres
-entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques
-de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des
-formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.
-
-A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais
-sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je
-levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un
-regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre
-vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la
-fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
-
-Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort,
-j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent
-leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement
-d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais
-de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes
-jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la
-nuit le bruit de leur couche.
-
-A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de
-la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures
-bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme
-à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais
-belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu
-pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs
-avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis
-trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la
-petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert
-d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous
-avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien
-heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je
-remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père;
-j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute
-seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait
-d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais
-entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le
-sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à
-ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on
-m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée,
-je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de
-toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.
-
-A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le
-cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans
-l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la
-plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur
-tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait
-encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et
-m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir,
-aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de
-nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement,
-moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore
-leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme
-nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils
-reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle
-s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de
-nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je
-me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence.
-
-
-Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par
-lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une
-manière désespérée:
-
---Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et
-l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui
-sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois
-plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je
-veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous
-ces sentiments-là!
-
-
-Se raidissant contre son émotion, elle continua:
-
---Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint
-pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande
-fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara.
-Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le
-recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de
-mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais
-mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et
-que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des
-fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant
-de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier:
-«Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et
-s’enfuit.
-
-Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus
-de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres
-dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille
-qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en
-croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait
-d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je
-tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements
-plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause,
-je jalousais leurs douleurs.
-
-A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec
-elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine.
-J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour
-toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail
-de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil,
-adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela.
-Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent
-leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais
-s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours
-c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut
-bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser
-tranquille.
-
-Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque
-temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé
-un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme
-pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.
-
-Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que
-j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment
-s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant!
-j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je
-mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon
-pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également
-mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en
-papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je
-devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient
-communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui
-sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles,
-sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des
-domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je
-m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les
-savourant toutes.
-
-Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans;
-une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être
-promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée,
-et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient
-grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des
-plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une
-rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là,
-formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes
-enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir
-la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient
-sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient
-les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues
-de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses
-charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant
-et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui
-demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière
-un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un
-Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais
-depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard
-tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une
-croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient
-de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts
-qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de
-dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la
-tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher
-ange?
-
-Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les
-trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je
-voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais
-bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours
-de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture;
-mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je
-l’aimerais.
-
-Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient
-les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être
-à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont
-j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me
-dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de
-joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles
-étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller
-lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me
-déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis
-vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il
-ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de
-ce qui allait suivre.
-
-Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me
-sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait
-sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient
-de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il
-était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver
-des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que
-m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était
-le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses
-membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans
-un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue,
-je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.
-
-A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris
-et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan
-pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les
-places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la
-nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on
-a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans
-ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous
-nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf!
-toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à
-t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens.
-
-
-Elle continua:
-
---Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait
-partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête
-de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et
-la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais
-devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu
-de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants
-faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les
-billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de
-quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais
-tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et
-la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai
-repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point
-touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour
-m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez
-larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui.
-Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des
-gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche
-les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu
-la veille!
-
-Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du
-plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie,
-toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées,
-semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne
-peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!
-
-Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté
-la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux
-teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds,
-efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards
-aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au
-réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de
-bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de
-tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me
-suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais
-la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte
-de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus
-ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils
-ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses
-infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que
-j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur.
-Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les
-autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par
-la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains;
-je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les
-épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres,
-ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour
-que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus
-dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre,
-que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à
-la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première
-heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines
-comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros
-qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite
-pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un
-bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les
-enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les
-lions.
-
-A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que
-j’ai relus cent fois: _Paul et Virginie_ et un autre qui s’appelait
-_les Crimes des Reines_. On y voyait les portraits de Messaline, de
-Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine
-II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!»
-Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en
-entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant
-et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je
-dominais tout par l’insolence de ma beauté.
-
-Fatiguée cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais
-en voulant à tout prix, ayant d’ailleurs fait du vice un supplice
-qui m’était cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si
-j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je me résignais
-à vivre mal; opulente, à m’endormir dans la misère, car à force de
-descendre si bas je n’aspirais peut-être plus à monter éternellement,
-à mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient sans
-doute, je voulais par là en finir d’un seul coup et me dégoûter pour
-toujours de ce que j’enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai
-pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre
-sur le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la maîtresse
-d’un seul, je me suis faite servante de tous, et quel rude maître
-j’ai pris là! Plus de feu l’hiver, plus de vin fin à mes repas, il y
-a un an que j’ai la même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas
-d’être nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir, le sais-tu?
-Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour ce que je n’avais jamais
-rencontré, l’homme qui m’a toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit
-des élégants, au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans mon
-cœur et que je veux tenir dans mes mains; un beau jour, espérais-je,
-quelqu’un viendra sans doute--dans le nombre cela doit être--plus
-grand, plus noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux des
-sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie lascive, ses membres
-auront la souplesse terrible et voluptueuse des léopards, il sentira
-des odeurs à faire pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein
-qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais: «est-ce lui» et
-à un autre encore: «est-ce lui? qu’il m’aime! qu’il m’aime! qu’il me
-batte! qu’il me brise! à moi seule je lui ferai un sérail, je connais
-quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la
-fatigue même se transforme en délicieuse extase; coquette quand il le
-voudra, pour irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il me
-trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux
-et des soupirs tendres; pour lui je me tordrai dans des mouvements de
-couleuvre, la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations
-qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du beau vin dans du
-cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles,
-ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des
-sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai
-des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux; s’il
-aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai
-à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut
-assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur, nous
-volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe.»
-Mais non! jamais, jamais! le temps a eu beau s’écouler et les matins
-revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les
-voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée comme j’étais,
-à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas
-d’amant, qui na pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui
-se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui
-en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits
-dans la figure de la lune. Je suis vierge! cela te fait rire? mais n’en
-ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai
-tout, sauf la virginité elle-même.
-
-Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur
-l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tous ceux qui s’y sont
-débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu
-rien de commun avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des bras
-humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours
-séparée. Oh! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer
-tout entiers dans leur jouissance, mentalement je m’écartais à mille
-lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de
-peaux de moutons de quelque berger des Abruzzes!
-
-Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me connaît, ils cherchent
-peut-être en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain
-homme; n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en va
-flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux
-de viande? de même, qui saura tous les amours exaltés qui s’abattent
-sur une fille publique, toutes les belles élégies qui finissent dans
-le bonjour qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le cœur
-gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les uns, au sortir d’un
-bal, pour résumer sur une seule femme toutes celles qu’ils venaient de
-quitter; les autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence;
-et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir leurs maîtresses à qui
-ils n’osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs
-cœurs; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs
-faciles de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon et ne
-voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane, mais du péché incarné,
-ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m’adorent; pour que la
-tentation soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient que
-j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât de pierreries. Tous
-passent tristement, uniformément, comme des ombres qui se succèdent,
-comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu’elle
-faisait, du piétinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui
-en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d’un seul? ils viennent et ils
-me quittent, jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent,
-ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les appeler
-beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment à rire,
-quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si
-connue, personne ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles qui
-louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes épaules, tout heureux
-d’avoir à bon marché un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet
-amour inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait à leurs
-genoux!
-
-J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui
-les aiment; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans
-leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux,
-vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles
-arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres; mais moi,
-personne, personne; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant,
-car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant
-elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis
-sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne! que de dimanches
-j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent
-tout le monde aux offices où je ne vais pas! qu’il y a longtemps que
-je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en
-aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays,
-j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien.
-Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du
-lait; je lui aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai
-ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir,
-au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver; aux rois nous
-tirerons le gâteau. Oh! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour
-les endormir, comme je serai heureuse!
-
-
-Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant à travers ses
-larmes, comme pour me dire: Est-ce toi?
-
-Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous les mots sortir
-de sa bouche; tâchant de m’identifier à la vie qu’ils m’exprimaient.
-Agrandie tout à coup à des proportions que je lui prêtais, sans doute,
-elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés et,
-malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un charme irritant
-et d’attraits nouveaux. Les hommes, en effet, qui l’avaient possédée
-avaient laissé sur elle comme une odeur de parfum éteint, traces de
-passions disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse; la
-débauche la décorait d’une beauté infernale. Sans les orgies passées,
-aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler à une
-morte se réveillant dans l’amour? sa joue en était plus appâlie, ses
-cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres plus souples,
-plus mous et plus chauds; comme moi, aussi, elle avait marché de joies
-en chagrins, couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans nom
-avaient succédé à des spasmes fous; sans nous connaître, elle dans sa
-prostitution et moi dans ma chasteté, nous avions suivi le même chemin,
-aboutissant au même gouffre; pendant que je me cherchais une maîtresse,
-elle s’était cherché un amant, elle dans le monde, moi dans mon cœur,
-l’un et l’autre nous avaient fuis.
-
---Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi, comme tu as dû
-souffrir!
-
---Tu as donc souffert quelque chose de semblable? me répondit-elle,
-est-ce que tu es comme moi? est-ce que souvent tu as trempé ton
-oreiller de larmes? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver
-sont aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je
-marche seule, il me semble que la pluie traverse mon cœur et le fait
-tomber en débris.
-
---Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée que moi dans le
-monde, tu as eu tes jours de plaisir, mais moi c’est comme si j’étais
-né en prison, j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière.
-
---Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les hommes sont vieux
-maintenant, les enfants se trouvent dégoûtés comme les vieillards, nos
-mères s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas comme
-ça autrefois, n’est-ce pas vrai?
-
---C’est vrai, repris-je, les maisons où nous habitons sont toutes
-pareilles, blanches et mornes comme des tombes dans des cimetières;
-dans les vieilles baraques noires qu’on démolit la vie devait être plus
-chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur les tables, on y
-cassait les lits en faisant l’amour.
-
---Mais qui te rend si triste? tu as donc bien aimé?
-
---Si j’ai aimé, mon Dieu! assez pour envier ta vie.
-
---Envier ma vie! dit-elle.
-
---Oui, l’envier! car, à ta place, j’aurais peut-être été heureux, car,
-si un homme comme tu le désires n’existe pas, une femme comme j’en veux
-doit vivre quelque part; parmi tant de cœurs qui battent, il doit s’en
-trouver un pour moi.
-
---Cherche-le! cherche-le!
-
---Oh! si, j’ai aimé! si bien que je suis saturé de désirs rentrés.
-Non, tu ne sauras jamais toutes celles qui m’ont égaré et que dans
-le fond de mon cœur j’abritais d’un amour angélique. Écoute, quand
-j’avais vécu un jour avec une femme, je me disais: «Que ne l’ai-je
-connue depuis dix ans! tous ses jours qui ont fui m’appartenaient, son
-premier sourire devait être pour moi, sa première pensée au monde, pour
-moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur répond, elle y pense,
-les livres qu’elle admire, j’aurais dû les lire. Que ne me suis-je
-promené avec elle, sous tous les ombrages qui l’ont abritée! il y a
-bien des robes qu’elle a usées et que je n’ai pas vues, elle a entendu,
-dans sa vie, les plus beaux opéras et je n’étais pas là; d’autres lui
-ont déjà fait sentir les fleurs que je n’avais pas cueillies, je ne
-pourrai rien faire, elle m’oubliera, je suis pour elle comme un passant
-dans la rue», et quand j’en étais séparé je me disais: «Où est-elle?
-que fait-elle, toute la journée, loin de moi? à quoi son temps se
-passe-t-il?» Qu’une femme aime un homme, qu’elle lui fasse un signe,
-et il tombe à ses genoux! Mais nous, quel hasard qu’elle vienne à nous
-regarder, et encore!... il faut être riche, avoir des chevaux qui vous
-emportent, avoir une maison ornée de statues, donner des fêtes, jeter
-l’or, faire du bruit; mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer
-par le génie ou par l’argent, et demeurer aussi inconnu que le plus
-lâche et le plus sot de tous, quand on aspire à des amours du ciel,
-quand on mourrait avec joie sous le regard d’une femme aimée, j’ai
-connu ce supplice.
-
---Tu es timide, n’est-ce pas? elles te font peur.
-
---Plus maintenant. Autrefois, le bruit de leurs pas seulement me
-faisait tressaillir, je restais devant la boutique d’un coiffeur, à
-regarder les belles figures de cire avec des fleurs et des diamants
-dans les cheveux, roses, blanches et décolletées, j’ai été amoureux de
-quelques-unes; l’étalage d’un cordonnier me tenait aussi en extase:
-dans ces petits souliers de satin, que l’on allait emporter pour le
-bal du soir, je plaçais un pied nu, un pied charmant, avec des ongles
-fins, un pied d’albâtre vivant, tel que celui d’une princesse qui
-entre au bain; les corsets suspendus devant les magasins de modes, et
-que le vent fait remuer, me donnaient également de bizarres envies;
-j’ai offert des bouquets de fleurs à des femmes que je n’aimais pas,
-espérant que l’amour viendrait par là, je l’avais entendu dire; j’ai
-écrit des lettres adressées n’importe à qui, pour m’attendrir avec
-la plume, et j’ai pleuré; le moindre sourire d’une bouche de femme
-me faisait fondre le cœur en délices, et puis c’était tout! Tant de
-bonheur n’était pas fait pour moi, qu’est-ce qui pouvait m’aimer?
-
---Attends! attends encore un an, six mois! demain peut-être, espère!
-
---J’ai trop espéré pour obtenir.
-
---Tu parles comme un enfant, me dit-elle.
-
---Non, je ne vois pas même d’amour dont je ne serais rassasié au bout
-de vingt-quatre heures, j’ai tant rêvé le sentiment que j’en suis
-fatigué, comme ceux que l’on a trop fortement chéris.
-
---Il n’y a pourtant que cela de beau dans le monde.
-
---A qui le dis-tu? je donnerais tout pour passer une seule nuit avec
-une femme qui m’aimerait.
-
---Oh! si au lieu de cacher ton cœur, tu laissais voir tout ce qui bat
-dedans de généreux et de bon, toutes les femmes voudraient de toi, il
-n’en est pas une qui ne tâcherait d’être ta maîtresse; mais tu as été
-plus fou que moi encore! Fait-on cas des trésors enfouis? les coquettes
-seules devinent les gens comme toi, et les torturent, les autres ne les
-voient pas. Tu valais pourtant bien la peine qu’on t’aimât! Eh bien,
-tant mieux! c’est moi qui t’aimerai, c’est moi qui serai ta maîtresse.
-
---Ma maîtresse?
-
---Oh! je t’en prie! je te suivrai où tu voudras, je partirai d’ici,
-j’irai louer une chambre en face de toi, je te regarderai toute la
-journée. Comme je t’aimerai! être avec toi, le soir, le matin, la nuit
-dormir ensemble, les bras passés autour du corps, manger à la même
-table, vis-à-vis l’un de l’autre, nous habiller dans la même chambre,
-sortir ensemble et te sentir près de moi! Ne sommes-nous pas faits l’un
-pour l’autre? tes espérances ne vont-elles pas bien avec mes dégoûts?
-ta vie et la mienne, n’est-ce pas la même? Tu me raconteras tous les
-ennuis de ta solitude, je te redirai les supplices que j’ai endurés;
-il faudra vivre comme si nous ne devions rester ensemble qu’une heure,
-épuiser tout ce qu’il y a en nous de voluptés et de tendresses, et puis
-recommencer, et mourir ensemble. Embrasse-moi, embrasse-moi encore!
-mets là ta tête sur ma poitrine, que j’en sente bien le poids, que tes
-cheveux me caressent le cou, que mes mains parcourent tes épaules, ton
-regard est si tendre!
-
-La couverture défaite, qui pendait à terre, laissait nos pieds à nu;
-elle se releva sur les genoux et la repoussa sous le matelas, je vis
-son dos blanc se courber comme un roseau; les insomnies de la nuit
-m’avaient brisé, mon front était lourd, les yeux me brûlaient les
-paupières, elle me les baisa doucement du bout des lèvres, ce qui me
-les rafraîchit comme si on me les eût humectés avec de l’eau froide.
-Elle aussi, se réveillait de plus en plus de la torpeur où elle s’était
-laissée aller un instant; irritée par la fatigue, enflammée par le goût
-des caresses précédentes, elle m’étreignit avec une volupté désespérée,
-en me disant: «Aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés, tu es à
-moi!»
-
-Elle haletait, la bouche ouverte, et m’embrassait furieusement, puis
-tout à coup, se reprenant et passant sa main sur ses bandeaux dérangés,
-elle ajouta:
-
---Écoute, comme notre vie serait belle si c’était ainsi, si nous
-allions demeurer dans un pays où le soleil fait pousser des fleurs
-jaunes et mûrit les oranges, sur un rivage comme il y en a, à ce qu’il
-paraît, où le sable est tout blanc, où les hommes portent des turbans,
-où les femmes ont des robes de gaze; nous demeurerions couchés sous
-quelque grand arbre à larges feuilles, nous écouterions le bruit des
-golfes, nous marcherions ensemble au bord des flots pour ramasser des
-coquilles, je ferais des paniers avec des roseaux, tu irais les vendre;
-c’est moi qui t’habillerais, je friserais tes cheveux dans mes doigts,
-je te mettrais un collier autour du cou, oh! comme je t’aimerais! comme
-je t’aime! laisse-moi donc m’assouvir de toi!
-
-Me collant à sa couche, d’un mouvement impétueux, elle s’abattit
-sur tout mon corps et s’y étendit avec une joie obscène, pâle,
-frissonnante, les dents serrées et me serrant sur elle avec une force
-enragée; je me sentis entraîné comme dans un ouragan d’amour, des
-sanglots éclataient, et puis des cris aigus; ma lèvre, humide de sa
-salive, pétillait et me démangeait; nos muscles, tordus dans les mêmes
-nœuds, se serraient et entraient les uns dans les autres, la volupté se
-tournait en délire, la jouissance en supplices.
-
-Ouvrant tout à coup les yeux ébahis et épouvantés, elle dit:
-
---Si j’allais avoir un enfant!
-
-Et passant, au contraire, à une câlinerie suppliante:
-
---Oui, oui, un enfant! un enfant de toi!... Tu me quittes? nous ne nous
-reverrons plus, jamais tu ne reviendras, penseras-tu à moi quelquefois?
-j’aurai toujours tes cheveux là, adieu!... Attends, il fait à peine
-jour.
-
-Pourquoi donc avais-je hâte de la fuir? est-ce que déjà je l’aimais?
-
-Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien encore une demi-heure
-chez elle; elle songeait peut-être à l’amant absent. Il y a un instant,
-dans le départ, où, par anticipation de tristesse, la personne aimée
-n’est déjà plus avec vous.
-
-Nous ne nous fîmes pas d’adieux, je lui pris la main, elle y répondit,
-mais la force pour la serrer était restée dans son cœur.
-
-Je ne l’ai plus revue.
-
-
-J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé sans perdre à y
-rêver le plus d’heures possible, quelquefois je m’enferme exprès et
-seul, je tâche de revivre dans ce souvenir; souvent je m’efforce à y
-penser avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce bonheur-là
-ne m’est pas arrivé.
-
-Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au théâtre, au coin
-des rues, sans savoir pourquoi j’ai cru qu’elle m’écrirait; quand
-j’entendais une voiture s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle
-allait en descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines femmes!
-avec quel battement de cœur je détournais la tête pour voir si c’était
-elle!
-
-La maison a été démolie, personne n’a pu me dire ce qu’elle était
-devenue.
-
-Le désir d’une femme que l’on a obtenue est quelque chose d’atroce et
-de mille fois pire que l’autre, de terribles images vous poursuivent
-comme des remords. Je ne suis pas jaloux des hommes qui l’ont eue avant
-moi, mais je suis jaloux de ceux qui l’ont eue depuis; une convention
-tacite faisait, il me semble, que nous devions nous être fidèles, j’ai
-été plus d’un an à lui garder cette parole, et puis le hasard, l’ennui,
-la lassitude du même sentiment peut-être, ont fait que j’y ai manqué.
-Mais c’était elle que je poursuivais partout; dans le lit des autres je
-rêvais à ses caresses.
-
-On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir en semer de
-nouvelles, elles reparaissent toujours, il n’y a pas de force au monde
-pour en arracher les racines. Les voies romaines, où roulaient les
-chars consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille nouveaux
-sentiers les traversent, les champs se sont élevés dessus, le blé y
-pousse, mais on en aperçoit encore la trace, et leurs grosses pierres
-ébrèchent les charrues quand on laboure.
-
-Le type dont presque tous les hommes sont en quête n’est peut-être que
-le souvenir d’un amour conçu dans le ciel ou dès les premiers jours de
-la vie; nous sommes en quête de tout ce qui s’y rapporte, la seconde
-femme qui vous plaît ressemble presque toujours à la première, il faut
-un grand degré de corruption ou un cœur bien vaste pour tout aimer.
-Voyez aussi comme ce sont éternellement les mêmes dont vous parlent
-les gens qui écrivent, et qu’ils décrivent cent fois sans jamais s’en
-lasser. J’ai connu un ami qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère
-qu’il avait vue nourrissant son enfant; de longtemps il n’estima que
-les tailles de poissarde, la beauté des femmes sveltes lui était
-odieuse.
-
-A mesure que le temps s’éloignait, je l’en aimais de plus en plus;
-avec la rage que l’on a pour les choses impossibles, j’inventais des
-aventures pour la retrouver, j’imaginais notre rencontre, j’ai revu ses
-yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur de sa figure
-dans les feuilles du tremble, quand l’automne les colore. Une fois, je
-marchais vite dans un pré, les herbes sifflaient autour de mes pieds en
-m’avançant, elle était derrière moi; je me suis retourné, il n’y avait
-personne. Un autre jour, une voiture a passé devant mes yeux, j’ai
-levé la tête, un grand voile blanc sortait de la portière et s’agitait
-au vent, les roues tournaient, il se tordait, il m’appelait, il a
-disparu, et je suis retombé seul, abîmé, plus abandonné qu’au fond d’un
-précipice.
-
-Oh! si l’on pouvait extraire de soi tout ce qui y est et faire un être
-avec la pensée seule! si l’on pouvait tenir son fantôme dans les mains
-et le toucher au front, au lieu de perdre dans l’air tant de caresses
-et tant de soupirs! Loin de là, la mémoire oublie et l’image s’efface,
-tandis que l’acharnement de la douleur reste en vous. C’est pour me la
-rappeler que j’ai écrit ce qui précède, espérant que les mots me la
-feraient revivre; j’y ai échoué, j’en sais bien plus que je n’en ai dit.
-
-C’est, d’ailleurs, une confidence que je n’ai faite à personne, on se
-serait moqué de moi. Ne se raille-t-on pas de ceux qui aiment, car
-c’est une honte parmi les hommes; chacun, par pudeur ou par égoïsme,
-cache ce qu’il possède dans l’âme de meilleur et de plus délicat;
-pour se faire estimer, il ne faut montrer que les côtés les plus
-laids, c’est le moyen d’être au niveau commun. Aimer une telle femme?
-m’aurait-on dit, et d’abord personne ne l’eût compris; à quoi bon, dès
-lors, en ouvrir la bouche?
-
-Ils auraient eu raison, elle n’était peut-être ni plus belle ni plus
-ardente qu’une autre, j’ai peur de n’aimer qu’une conception de mon
-esprit et de ne chérir en elle que l’amour qu’elle m’avait fait rêver.
-
-Longtemps je me suis débattu sous cette pensée, j’avais placé l’amour
-trop haut pour espérer qu’il descendrait jusqu’à moi; mais, à la
-persistance de cette idée, il a bien fallu reconnaître que c’était
-quelque chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir
-quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers temps, au contraire,
-j’ai vécu dans un grand calme.
-
-Comme le monde est vide à celui qui y marche seul! Qu’allais-je faire?
-Comment passer le temps? à quoi employer mon cerveau? comme les
-journées sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de la brièveté
-des jours de la vie? qu’on me le montre, ce doit être un mortel heureux.
-
-Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me dire: tâchez d’être
-heureux; mais comment? et à quoi bon tant de mouvement? Tout est bien
-dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux
-chantent, les étoiles brillent; mais l’homme tourmenté remue, s’agite,
-abat les forêts, bouleverse la terre, s’élance sur la mer, voyage,
-court, tue les animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense
-à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit pour concevoir
-encore plus de maux qu’il n’en endure!
-
-Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de
-grand; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein
-de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort.
-
-Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même. A 50 ans, ils sont plus
-frais que moi à vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je
-comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de
-l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long bout de route,
-fait en boitant et en souffrant? Trop de spectacles me font mal, trop
-aussi me font pitié, ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût.
-
-Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de maîtresse parce
-qu’il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais,
-et qui assiste à des amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme,
-la laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on appelle un amant
-et une maîtresse, n’est pas tenté de se ravaler si bas, il se défend
-d’aimer comme d’une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les
-désirs qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique des hommes
-m’écarte d’eux, de même que l’esprit borné des femmes me dégoûte de
-leur commerce; j’ai tort, après tout, car deux belles lèvres valent
-mieux que toute l’éloquence du monde.
-
-La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de même, moi, je voudrais
-voler, m’en aller, partir pour ne plus revenir, n’importe où, mais
-quitter mon pays; ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de
-fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois levé les yeux
-à la même place, au plafond de ma chambre, qu’il en devrait être usé.
-
-Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant soi un ciel tout
-rouge, un sable tout brun, l’horizon flamboyant qui s’allonge, les
-terrains qui ondulent, l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin,
-une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s’en vont vers
-les citernes; le vaisseau mobile du désert vous berce, le soleil vous
-fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le
-bruit étouffé du pas des montures, le conducteur vient de finir sa
-chanson, on va, on va. Le soir on plante les pieux, on dresse la tente,
-on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on
-fume, on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on entend
-glapir au fond du désert, des étoiles inconnues et quatre fois grandes
-comme les nôtres palpitent aux cieux; le matin on remplit les outres à
-l’oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en
-tourbillons.
-
-Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le jour, des palmiers
-s’élèvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, à côté
-de l’ombre immobile des temples détruits; des chèvres grimpent sur les
-frontispices renversés et mordent les plantes qui ont poussé dans les
-ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez.
-Au delà, après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés
-ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n’aperçoit
-pas l’autre rive du bord, c’est le Soudan, le pays des nègres, le pays
-de l’or; mais plus loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar
-furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent la mort comme
-les poisons, les poisons sont doux comme les vins; la mer, une mer
-bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies
-sacrées qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a plus de
-vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans
-le tiède Océan, les câbles fument quand on les retire de l’eau, les
-requins suivent le navire et mangent les morts.
-
-Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches, remplies de pagodes
-et d’idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d’éléphants, des
-hommes jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur d’étain
-avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les
-enveloppent comme une vapeur, des yeux dont on ne voit que les
-paupières noircies avec du henné; elles chantent ensemble une hymne à
-quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère, fille du Gange,
-tournoie bien tes pieds dans ma tête! Comme une couleuvre, elle se
-replie, dénoue ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses
-narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens qui fume entoure
-l’idole stupide et dorée, qui a quatre têtes et vingt bras.
-
-Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé, dont les avirons
-minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés,
-au bruit des tam-tams et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que
-l’on appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent dans la main,
-leur tête est petite, leurs sourcils minces, relevés aux coins, elles
-vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits à la
-peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant
-sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui lui descend jusque sur
-le dos, le mandarin, un éventail rond dans les doigts, se promène dans
-la galerie, où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les nattes
-de riz; une petite pipe est passée dans son bonnet pointu, et des
-écritures noires sont empreintes sur ses vêtements de soie rouge. Oh!
-que les boîtes à thé m’ont fait faire de voyages!
-
-Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui déracinez les chênes
-séculaires et tourmentez les lacs où les serpents se jouent dans les
-flots! Que les torrents de Norvège me couvrent de leur mousse! que la
-neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin! Oh! voyager,
-voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans cette valse immense, tout voir
-apparaître et passer, jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang
-jaillisse!
-
-Que les vallées succèdent aux montagnes, les champs aux villes, les
-plaines aux mers. Descendons et montons les côtes, que les aiguilles
-des cathédrales disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés
-dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les rochers, le vent
-dans les forêts, les glaciers se fondre au soleil; que je voie des
-cavaliers arabes courir, des femmes portées en palanquin, et puis
-des coupoles s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des
-souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés étroits, où le
-brigand arme son fusil, des joncs où se cache le serpent à sonnettes,
-des zèbres bariolés courant dans les grandes herbes, des kangourous
-dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant au bout
-des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des
-gazelles leur échappant...
-
-Allons, allons! passons les océans larges, où les baleines et les
-cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de
-mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des
-sauvages; des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se sont
-peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le visage barbouillé, des
-anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur
-grand arc est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées
-et font mourir dans les tourments; leurs femmes nues, seins et mains
-tatoués, élèvent de grands bûchers pour les victimes de leurs époux,
-qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.
-
-Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les chemins, je
-viderai tous les horizons; puissé-je périr en doublant le Cap, mourir
-du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople!
-
-Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et trotter tout le jour,
-dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il
-y a des îles de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les
-voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin
-de marbre de l’Alhambra, où autrefois se baignaient les sultanes.
-
-Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur d’une de ces carrioles,
-qui, dans la belle saison, vous mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant
-des gens qui vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux
-le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couché sur le rivage,
-et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans
-le ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y peut
-faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le
-murmure lointain qui vient de Caprée.
-
-Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de
-pêcheurs, où toutes les barques ont des voiles latines. C’est le matin;
-là, entre des corbeilles et des filets étendus, une fille du peuple
-est assise, elle a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or,
-comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux noirs, séparés en
-deux tresses, lui tombent jusqu’aux talons, elle se lève, secoue son
-tablier; elle marche, et sa taille est robuste et souple à la fois,
-comme celle de la nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme!
-une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais
-dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent
-sicilien: «Je t’aime! reste ici!»
-
-
-Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur, et si
-quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à cette page, à travers
-toutes les métaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les
-précédentes, désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la
-lui donner.
-
-Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur service, sans
-cela le livre se fût achevé à la première personne. Sans doute que
-notre homme n’aura plus rien trouvé à dire; il se trouve un point où
-l’on n’écrit plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il
-s’arrêta, tant pis pour le lecteur!
-
-J’admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurât là, au moment
-où il serait devenu meilleur; l’auteur allait entrer dans le monde, il
-aurait eu mille choses à nous apprendre, mais il s’est, au contraire,
-livré de plus en plus à une solitude austère, d’où rien ne sortait.
-Or il jugea convenable de ne plus se plaindre, preuve peut-être qu’il
-commença réellement à souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses
-lettres, ni dans les papiers que j’ai fouillés après sa mort, et où
-ceci se trouvait, je n’ai saisi rien qui dévoilât l’état de son âme, à
-partir de l’époque où il cessa d’écrire ses confessions.
-
-Son grand regret était de ne pas être peintre, il disait avoir de très
-beaux tableaux dans l’imagination. Il se désolait également de n’être
-pas musicien; par les matinées de printemps, quand il se promenait le
-long des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui résonnaient
-dans la tête. Du reste, il n’entendait rien à la peinture ni à la
-musique, je l’ai vu admirer des galettes authentiques et avoir la
-migraine en sortant de l’Opéra. Avec un peu plus de temps, de patience,
-de travail, et surtout avec un goût plus délicat de la plastique des
-arts, il fût arrivé à faire des vers médiocres, bons à mettre dans
-l’album d’une dame, ce qui est toujours galant, quoi qu’on en dise.
-
-Dans sa première jeunesse, il s’était nourri de très mauvais auteurs,
-comme on l’a pu voir à son style; en vieillissant, il s’en dégoûta,
-mais les excellents ne lui donnèrent plus le même enthousiasme.
-
-Passionné pour ce qui est beau, la laideur lui répugnait comme le
-crime; c’est, en effet, quelque chose d’atroce qu’un être laid, de loin
-il épouvante, de près il dégoûte; quand il parle, on souffre; s’il
-pleure, ses larmes vous agacent; on voudrait le battre quand il rit et,
-dans le silence, sa figure immobile vous semble le siège de tous les
-vices et de tous les bas instincts. Aussi il ne pardonna jamais à un
-homme qui lui avait déplu dès le premier abord; en revanche, il était
-très dévoué à des gens qui ne lui avaient jamais adressé quatre mots,
-mais dont il aimait la démarche ou la coupe du crâne.
-
-Il fuyait les assemblées, les spectacles, les bals, les concerts, car,
-à peine y était-il entré, qu’il se sentait glacé de tristesse et qu’il
-avait froid dans les cheveux. Quand la foule le coudoyait, une haine
-toute jeune lui montait au cœur, il lui portait, à cette foule, un cœur
-de loup, un cœur de bête fauve traquée dans son terrier.
-
-Il avait la vanité de croire que les hommes ne l’aimaient pas, les
-hommes ne le connaissaient pas.
-
-Les malheurs publics et les douleurs collectives l’attristaient
-médiocrement, je dirai même qu’il s’apitoyait plus sur les serins en
-cage, battant des ailes quand il fait du soleil, que sur les peuples en
-esclavage, c’est ainsi qu’il était fait. Il était plein de scrupules
-délicats et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester chez un
-pâtissier et voir un pauvre le regarder manger sans rougir jusqu’aux
-oreilles; en sortant, il lui donnait tout ce qu’il avait d’argent dans
-la main et s’enfuyait bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce
-qu’il se servait des mots propres et disait tout haut ce que l’on pense
-tout bas.
-
-L’amour des femmes entretenues (idéal des jeunes gens qui n’ont pas
-le moyen d’en entretenir) lui était odieux, le dégoûtait; il pensait
-que l’homme qui paye est le maître, le seigneur, le roi. Quoiqu’il fût
-pauvre, il respectait la richesse et non les gens riches; être gratis
-l’amant d’une femme qu’un autre loge, habille et nourrit, lui semblait
-quelque chose d’aussi spirituel que de voler une bouteille de vin dans
-la cave d’autrui; il ajoutait que s’en vanter était le propre des
-domestiques fripons et des petites gens.
-
-Vouloir une femme mariée, et pour cela se rendre l’ami du mari, lui
-serrer affectueusement les mains, rire à ses calembours, s’attrister
-de ses mauvaises affaires, faire ses commissions, lire le même journal
-que lui, en un mot exécuter, dans un seul jour, plus de bassesses et de
-platitudes que dix galériens n’en ont fait en toute leur vie, c’était
-quelque chose de trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant
-plusieurs femmes mariées; quelquefois il se mit en beau chemin, mais la
-répugnance le prenait tout à coup, quand déjà la belle dame commençait
-à lui faire les yeux doux, comme les gelées du mois de mai qui brûlent
-les abricotiers en fleurs.
-
-Et les grisettes, me direz-vous? Eh bien, non! il ne pouvait se
-résigner à monter dans une mansarde, pour embrasser une bouche qui
-vient de déjeuner avec du fromage, et prendre une main qui a des
-engelures.
-
-Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru moins coupable s’il
-l’avait violée, attacher quelqu’un à soi était pour lui pire que de
-l’assassiner. Il pensait sérieusement qu’il y a moins de mal à tuer un
-homme qu’à faire un enfant: au premier vous ôtez la vie, non pas la
-vie entière, mais la moitié ou le quart ou la centième partie de cette
-existence qui va finir, qui finirait sans vous; mais envers le second,
-disait-il, n’êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu’il
-versera depuis son berceau jusqu’à sa tombe? sans vous il ne serait pas
-né, et il naît, pourquoi cela? pour votre amusement, non pour le sien
-à coup sûr; pour porter votre nom, le nom d’un sot, je parie? autant
-vaudrait l’écrire sur un mur, à quoi bon un homme pour supporter le
-fardeau de trois ou quatre lettres?
-
-A ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil, entre de force dans le
-lit de la vierge qu’on lui a donnée le matin, exerçant ainsi un viol
-légal que l’autorité protège, n’avait pas d’analogue chez les singes,
-les hippopotames et les crapauds, qui, mâle et femelle, s’accouplent
-lorsque des désirs communs les font se chercher et s’unir, où il n’y a
-ni épouvante et dégoût d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de
-l’autre; et il exposait là-dessus de longues théories immorales, qu’il
-est inutile de rapporter.
-
-Voilà pourquoi il ne se maria point et n’eut pour maîtresse ni fille
-entretenue, ni femme mariée, ni grisette, ni jeune fille; restaient les
-veuves, il n’y pensa pas.
-
-Quand il fallut choisir un état, il hésita entre mille répugnances.
-Pour se mettre philanthrope, il n’était pas assez malin, et son bon
-naturel l’écartait de la médecine;--quant au commerce, il était
-incapable de calculer, la vue seule d’une banque lui agaçait les nerfs.
-Malgré ses folies, il avait trop de sens pour prendre au sérieux
-la noble profession d’avocat; d’ailleurs sa justice ne se fût pas
-accommodée aux lois. Il avait aussi trop de goût pour se lancer dans
-la critique, il était trop poète, peut-être, pour réussir dans les
-lettres. Et puis, sont-ce là des _états_? _Il faut s’établir, avoir
-une position dans le monde_, _on s’ennuie à rester oisif_, _il faut se
-rendre utile_, _l’homme est né pour travailler_: maximes difficiles à
-comprendre et qu’on avait soin de souvent lui répéter.
-
-Résigné à s’ennuyer partout et à s’ennuyer de tout, il déclara vouloir
-faire son droit et il alla habiter Paris. Beaucoup de gens l’envièrent
-dans son village, et lui dirent qu’il allait être heureux de fréquenter
-les cafés, les spectacles, les restaurants, de voir les belles femmes;
-il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu’on a envie de pleurer.
-Que de fois, cependant, il avait désiré quitter pour toujours sa
-chambre, où il avait tant bâillé, et dérangé ses coudes de dessus le
-vieux bureau d’acajou où il avait composé ses drames à quinze ans! et
-il se sépara de tout cela avec peine; ce sont peut-être les endroits
-qu’on a le plus maudits que l’on préfère aux autres, les prisonniers
-ne regrettent-ils pas leur prison? C’est que, dans cette prison, ils
-espéraient et que, sortis, ils n’espèrent plus; à travers les murs
-de leur cachot, ils voyaient la campagne émaillée de marguerites,
-sillonnée de ruisseaux, couverte de blés jaunes, avec des routes
-bordées d’arbres,--mais, rendus à la liberté, à la misère, ils revoient
-la vie telle qu’elle est, pauvre, raboteuse, toute fangeuse et toute
-froide, la campagne aussi, la belle campagne telle qu’elle est, ornée
-de gardes champêtres pour les empêcher de prendre les fruits s’ils
-ont soif, fournie en gardes forestiers, s’ils veulent tuer du gibier
-et qu’ils aient faim, couverte de gendarmes, s’ils ont envie de se
-promener et qu’ils n’aient pas de passeport.
-
-Il alla se loger dans une chambre garnie, où les meubles avaient été
-achetés pour d’autres, usés par d’autres que lui; il lui sembla habiter
-dans des ruines. Il passait la journée à travailler, à écouter le bruit
-sourd de la rue, à regarder la pluie tomber sur les toits.
-
-Quand il faisait du soleil, il allait se promener au Luxembourg, il
-marchait sur les feuilles tombées, se rappelant qu’au collège il
-faisait de même; mais il ne se serait pas douté que, dix ans plus
-tard, il en serait là. Ou bien il s’asseyait sur un banc et songeait
-à mille choses tendres et tristes, il regardait l’eau froide et noire
-des bassins, puis il s’en retournait le cœur serré. Deux ou trois fois,
-ne sachant que faire, il alla dans les églises à l’heure du salut,
-il tâchait de prier; comme ses amis auraient ri, s’ils l’avaient vu
-tremper ses doigts dans le bénitier et faire le signe de la croix!
-
-Un soir, qu’il errait dans un faubourg et qu’irrité sans cause il eût
-voulu sauter sur des épées nues et se battre à outrance, il entendit
-des voix chanter et les sons doux d’un orgue y répondre par bouffées,
-il entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie par terre,
-demandait la charité en secouant des sous dans un gobelet de fer-blanc;
-la porte tapissée allait et venait à chaque personne qui entrait ou qui
-sortait, on entendait des bruits de sabots, des chaises qui remuaient
-sur les dalles; au fond, le chœur était illuminé, le tabernacle
-brillait aux flambeaux, le prêtre chantait des prières, les lampes,
-suspendues dans la nef, se balançaient à leurs longues cordes, le haut
-des ogives et les bas côtés étaient dans l’ombre, la pluie fouettait
-sur les vitraux et en faisait craquer les filets de plomb, l’orgue
-allait, et les voix reprenaient, comme le jour où il avait entendu
-sur les falaises la mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d’envie
-d’être prêtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts, pour
-porter un cilice et se prosterner ébloui dans l’amour de Dieu... Tout
-à coup un ricanement de pitié lui vint au fond du cœur, il enfonça son
-chapeau sur ses oreilles, et sortit en haussant les épaules.
-
-Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les jours furent
-longs pour lui; les orgues de Barbarie qu’il entendait jouer sous
-sa fenêtre lui arrachaient l’âme, il trouvait à ces instruments une
-mélancolie invincible, il disait que ces boîtes-là étaient pleines de
-larmes. Ou plutôt il ne disait rien, car il ne faisait pas le blasé,
-l’ennuyé, l’homme qui est désillusionné de tout; sur la fin, même, on
-trouva qu’il était devenu d’un caractère plus gai. C’était, le plus
-souvent, quelque pauvre homme du Midi, un Piémontais, un Génois, qui
-tournait la manivelle. Pourquoi celui-là avait-il quitté sa corniche,
-et sa cabane couronnée de maïs à la moisson? il le regardait jouer
-longtemps, sa grosse tête carrée, sa barbe noire et ses mains brunes,
-un petit singe habillé de rouge sautait sur son épaule et grimaçait,
-l’homme tendait sa casquette, il lui jetait son aumône dedans et le
-suivait jusqu’à ce qu’il l’eût perdu de vue.
-
-En face de lui on bâtissait une maison, cela dura trois mois; il vit
-les murs s’élever, les étages monter les uns sur les autres, on mit des
-carreaux aux fenêtres, on la crépit, on la peignit, puis on ferma les
-portes; des ménages vinrent l’habiter et commencèrent à y vivre, il fut
-fâché d’avoir des voisins, il aimait mieux la vue des pierres.
-
-Il se promenait dans les musées, il contemplait tous ces personnages
-factices, immobiles et toujours jeunes dans leur vie idéale, que
-l’on va voir, et qui voient passer devant eux la foule, sans déranger
-leur tête, sans ôter la main de dessus leur épée, et dont les yeux
-brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis. Il se perdait
-en contemplations devant les statues antiques, surtout celles qui
-étaient mutilées.
-
-Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la rue, il crut
-reconnaître quelqu’un en passant près de lui, l’étranger avait fait
-le même mouvement, ils s’arrêtèrent et s’abordèrent. C’était lui! son
-ancien ami, son meilleur ami, son frère, celui à côté de qui il était
-au collège, en classe, à l’étude, au dortoir; ils faisaient leurs
-pensums et leurs devoirs ensemble; dans la cour et en promenade, ils
-se promenaient bras dessus bras dessous, ils avaient juré autrefois
-de vivre en commun et d’être _amis jusqu’à la mort_. D’abord ils se
-donnèrent une poignée de main, en s’appelant par leur nom, puis se
-regardèrent des pieds à la tête sans se rien dire, ils étaient changés
-tous les deux et déjà un peu vieillis. Après s’être demandé ce qu’ils
-faisaient, ils s’arrêtèrent tout court et ne surent aller plus loin;
-ils ne s’étaient pas vus depuis six ans et ils ne purent trouver quatre
-mots à échanger. Ennuyés, à la fin, de s’être regardés l’un et l’autre
-dans le blanc des yeux, ils se séparèrent.
-
-Comme il n’avait d’énergie pour rien et que le temps, contrairement
-à l’avis des philosophes, lui semblait la richesse la moins prêteuse
-du monde, il se mit à boire de l’eau-de-vie et à fumer de l’opium; il
-passait souvent ses journées tout couché et à moitié ivre, dans un état
-qui tenait le milieu entre l’apathie et le cauchemar.
-
-D’autres fois la force lui revenait, et il se redressait tout à coup
-comme un ressort. Alors le travail lui apparaissait plein de charmes,
-et le rayonnement de la pensée le faisait sourire, de ce sourire
-placide et profond des sages; il se mettait vite à l’ouvrage, il avait
-des plans superbes, il voulait faire apparaître certaines époques sous
-un jour tout nouveau, lier l’art à l’histoire, commenter les grands
-poètes comme les grands peintres, pour cela apprendre les langues,
-remonter à l’antiquité, entrer dans l’Orient; il se voyait déjà lisant
-des inscriptions et déchiffrant des obélisques; puis il se trouvait fou
-et recroisait les bras.
-
-Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais
-et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité
-même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son
-lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus
-fatigué que s’il eût veillé.
-
-Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir
-à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se
-voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il
-ne se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de pauvre, la
-même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe
-et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti
-dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la
-journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se
-jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir; il regardait
-les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les
-petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.
-
-On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le
-malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir? l’amour? il s’en écartait;
-l’ambition le faisait rire; pour l’argent, sa cupidité était fort
-grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait
-pas pour lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans
-l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa fortune, presque
-jamais ne la sait manger; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas
-voulu d’un trône. Vous me demanderez: Que voulait-il? je n’en sais
-rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard
-élire député; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit
-brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et
-les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André
-Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon.
-
-C’était un homme qui donnait dans le faux, dans l’amphigourique et
-faisait grand abus d’épithètes.
-
-Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout ce qu’on s’y
-arrache. Il y a également des douleurs du haut desquelles on n’est plus
-rien et l’on méprise tout; quand elles ne vous tuent pas, le suicide
-seul vous en délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore.
-
-Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait tout à
-contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les
-spectacles lui donnaient de la tristesse; toujours il se figurait
-une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et
-des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant,
-minaudant, s’envoyant des regards vides; au parterre il voyait
-étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés
-les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant
-l’escalier, ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes.
-
-Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce
-village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même
-dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se
-sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau
-et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient
-tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid,
-les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était
-dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir
-vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du
-postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en
-l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et
-les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.
-
-Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route
-à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait
-pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres,
-dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles
-tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire
-et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout
-blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le
-chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de
-bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte
-d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers
-champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin,
-la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au
-fond de l’horizon, _in altum_; une odeur salée lui arriva, portée par
-la brise froide d’hiver, son cœur battait.
-
-On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois
-autres avaient été abattues.
-
-Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait
-enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants
-appellent _chandelles des rois_, pendaient au bord des toits et au bout
-des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient
-aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur
-les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots.
-
-Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim,
-il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les
-joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient
-avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable,
-quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.
-
-La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus
-tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel,
-ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la
-plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.
-
-Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable,
-échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait
-poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses
-planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la
-toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on
-regarde un cadavre.
-
-A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un
-rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes
-heures à ne rien faire,--il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y
-installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel
-entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait
-ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des
-mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles
-de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux
-s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus
-chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.
-
-Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris
-possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied,
-il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y
-avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames,
-on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô
-mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux
-que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous
-appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y
-mettent jamais les yeux!»
-
-Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des
-pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec
-force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et
-l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise,
-l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une
-portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une
-petite étoile.
-
-Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son cœur crevait,
-il avait besoin de parler à quelqu’un. Il entra dans un cabaret, où
-quelquefois il avait été boire de la bière, il demanda un cigare, et
-il ne put s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait: «Je
-suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais, c’est pas la belle
-saison, m’sieu, c’est pas la belle saison», et elle lui rendit de la
-monnaie.
-
-Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui
-sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant
-l’image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un
-grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des nuages s’amoncelèrent
-de nouveau, et tout fut noir. Dans les ténèbres, des flots ténébreux se
-balançaient, montaient les uns sur les autres et détonaient comme cent
-canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mélodie terrible,
-le rivage, vibrant sous le coup des vagues, répondait à la haute mer
-retentissante.
-
-Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne ne le
-verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort;
-mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là,
-l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante
-et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les
-jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les
-voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau,
-prêt de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis
-liquides...
-
-Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans
-la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les
-jambes.
-
-Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches
-couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints,
-ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés,
-l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et
-suintaient.
-
-Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et il pensa avec
-amertume à la joie de son départ.
-
-L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il
-allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des
-Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel
-passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.
-
-Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit
-à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût
-malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens
-qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un
-roman, par amour du merveilleux.
-
-Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il
-défendit bien qu’on l’embaumât.
-
- 25 octobre 1842.
-
-
-NOTE.
-
- Un court fragment de _Novembre_ parut dans _Par les Champs et par
- les Grèves_ (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). _Novembre_ est à
- la jeunesse de Flaubert ce que les _Mémoires d’un Fou_ sont à son
- adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique, furent
- lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce
- dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus aucun effort à
- faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais sous le charme et
- subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais
- la bonne nouvelle».
-
-
-
-
- _N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence,
- nous plaçons à la fin du second volume des_ Œuvres inédites _ces
- quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent, sauf le
- dernier, au tome I._
-
-
-CHRONIQUE NORMANDE DU DIXIÈME SIÈCLE.[8]
-
- [8] Mai 1836.
-
-
-Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre classique du moyen
-âge, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre garde son nom et
-chaque débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la métropole, au
-temps des assauts, des guerres, des famines, au temps où les preux
-venaient se battre sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le
-pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais?
-
-Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952, toutes les cloches y
-étaient en branle; les habitants, parés de leurs vêtements de fête, se
-montraient partout, sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les
-rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris en criant de
-joie et en jetant des fleurs.
-
-Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures du soir, on
-l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut, ce furent des
-trépignements, des bravos, des cris de joie, des hurlements
-d’enthousiasme, et l’on vit même des mains qui laissaient tomber des
-lis et des roses à travers les meurtrières des tours.
-
-Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné en Flandre, alla
-au-devant de lui. Il était âgé de 12 ans, et c’était un bel enfant aux
-cheveux blonds, aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait
-habilement sa jument noire, et sa main portait fort bien une grande
-épée, qu’il abaissa devant le roi, comme vassal et sujet.
-
---Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et en versant une larme
-que chacun vit couler sur sa joue, je viens ici pour vous venger de la
-mort de Guillaume.
-
-Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait, et ses bras
-tatoués jetaient des couronnes qui tombaient sur le casque du monarque.
-N’est-ce pas que tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque
-pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de rue, de muraille,
-n’est-ce pas que toute cette multitude enfin, bénissant un seul homme,
-avait quelque chose d’auguste et de solennel?
-
-Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient à y briller,
-l’air embaumait des fleurs que l’on avait jetées aux pieds des chevaux,
-et les eaux de la Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait
-toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau jour! La lune vint
-reluire sur les armes des chevaliers tout couverts de poussière, ce qui
-les fit paraître d’argent, et le roi entra à l’hôtel de ville.
-
---Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc en entrant sous le
-portique de la salle basse; veillez, messire bailli, à ce que tout soit
-prêt dans notre appartement commun.
-
-Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil paisible auprès de
-Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon, regardait attentivement les
-dernières lumières de la ville, qui s’éteignaient les unes après les
-autres; bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit avec
-calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait gracieusement hors de sa
-couche sa belle chevelure blonde.
-
-La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec volupté le vent
-frais de la nuit, car il est de si beaux moments dans la vie d’un
-homme, où la nature émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on
-se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices.
-
-Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand salut, le tira de sa
-rêverie.
-
---Que veux-tu? lui dit-il.
-
---Sire, un homme entouré d’un large manteau, ayant une toque de velours
-rouge sur la tête, demande audience sur-le-champ; il prétend avoir de
-grands secrets à vous communiquer.
-
---Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu, qui ôta son
-manteau et laissa voir un homme d’une stature élevée, le corps maigre,
-le front ridé, et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould.
-Quelles nouvelles de Flandre?
-
---Vous savez _la grande_ d’abord?
-
---Oui, et qu’a dit le peuple?
-
---Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un bâillon et il ne dit
-plus rien.
-
---Qu’a-t-il été, ce bâillon?
-
---Une distribution de blé aux pauvres.
-
---Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant?
-
-Et il montrait Richard.
-
---Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer qu’il est malade, qu’il
-tombe en langueur, et puis, une nuit, on fait venir dans sa chambre un
-prêtre et un bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite, le
-jeune prince est mort; le lendemain on fait dire douze messes pour le
-repos de son âme, et tout est fini. Vous comprenez, sire?
-
---Oui, je te fais mon premier ministre et je te donne la Normandie
-que je vais avoir... Ah! ah! je l’aurai, dit-il comme machinalement
-et en lui-même, je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je
-serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas la Bourgogne,
-la Champagne, la Bretagne?... Encore une fois, Arnould, je te fais mon
-premier ministre.
-
-Et il le congédia en l’embrassant.
-
---En ce moment le vent devint plus fort, et son souffle dans l’air
-souleva quelques fleurs que le soleil avait fanées et qui vinrent
-voltiger devant la fenêtre du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en
-riant amèrement, et un remords lui tortura l’âme.
-
-Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander son pupille au roi.
-
---Pourquoi? répondit celui-ci.
-
---Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la Normandie
-lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé bien des larges gouttes
-de sang dans des champs de bataille, le duc m’aimait comme son fils, et
-lorsqu’il partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement
-assassiné...
-
---Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette affaire? dit le roi
-en rougissant, nous la connaissons, continuez.
-
---Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la Flandre, il se
-méfiait de quelque chose et il craignait Arnould, ce seigneur assassin.
-
---Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le nom d’un de nos
-vassaux c’est m’insulter moi-même. Vous croyez donc, parce que vous
-êtes tuteur de cet enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que
-le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner Rouen sans
-que personne, excepté vous, ait le droit de vie ou de mort? Vous vous
-trompez, car si je faisais dresser une potence et mettre un grand
-seigneur au haut, que diriez-vous alors?
-
---Pardon, sire.
-
---Continuez.
-
---Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux, en mettant le pied
-dans l’étrier: «Veillez sur mon fils, ne le quittez pas d’un instant,
-d’une minute, et si je ne reviens pas dans quinze jours, un mois,
-brûlez huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le repos de votre
-ami; vous entendez? prenez garde à mon fils! Adieu, et, si c’est pour
-toujours, encore adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me
-serrant la main en me disant ces mots d’adieu, et des larmes restèrent
-longtemps sur sa barbe blanche; il embrassa son fils, et nous vîmes
-bientôt son cheval disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous
-l’attendîmes quinze jours, un mois, personne! Alors toute la ville prit
-le deuil, et l’on fit plus, car on versa des larmes!
-
---Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant, vos paroles m’ont
-touché. Eh bien, craignez-vous quelque chose pour cet enfant? Eh,
-mon Dieu, nous avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi
-voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond, un roi sait garder
-quelque chose de précieux, et la preuve c’est que lorsqu’on lui prend
-sa couronne on lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y
-tient.
-
-Osmond sortit sans rien dire.
-
---Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le roi, le lendemain
-matin, Richard est malade?
-
---Mais oui.
-
---Qu’a-t-il?
-
---Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux garder le duc auprès
-de moi, je l’aurai. Il est temps de cesser cet inutile carnaval; dans
-une heure huit mille hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé
-Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie. Quant à vous,
-messire Osmond, qui voulez faire la leçon à l’homme roi comme au duc
-enfant, vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de lune,
-les vautours auront un cadavre de plus aux chasses du gibet... Allez
-maintenant, le masque est jeté, montrez-le au peuple.
-
-Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui descend en courant
-le grand escalier. Il s’enfonça dans les rues tortueuses de la
-basse vieille tour. Sur la place Saint-Marc il rencontra Jehan de
-Montivilliers.
-
---Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles à
-t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous une chose?
-
---Laquelle? dirent-ils avec empressement.
-
---Nous sommes dans une ville assiégée.
-
---Gare! cria un homme monté sur un cheval et qui traversait la place à
-bride abattue.
-
-C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi.
-
---Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux lorsqu’il le vit passer.
-
---Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi encore; ce même homme
-que vous avez accueilli avec des bravos est un assassin, et le vengeur
-de Guillaume est son meurtrier!
-
---Mais, voyons, comment le savez-vous?
-
---Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à l’heure, lorsque j’ai
-été lui redemander mon cher enfant, il m’a dit... oh! non, vous ne le
-croirez pas!... il m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que
-tout ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade, et qu’il
-se moquait du peuple comme d’un enfant qu’on trompe; il a ajouté que
-dans une heure huit mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes
-seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous nous faire
-assassiner comme Guillaume Longue-Épée! non, non, le peuple ne se
-laissera pas tromper de la sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan
-de Montivilliers, va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux, va
-au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la grève, tu y trouveras le
-peuple; va, dis-lui qu’on lui a pris son duc, son enfant bien-aimé,
-excite-le, mets-lui les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt,
-vole à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y chante un
-_Te Deum_ pour le roi; va, dis-lui que Louis IV l’a trompé, dirige sur
-l’hôtel de ville nos amis. Hardi! allez!
-
-Deux heures après la multitude assiégeait le palais du roi avec des
-cris, des huées, des menaces, et les yeux tout rouges de colère; elle
-avait déjà massacré les sentinelles qui veillaient à la porte, et elle
-promettait avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait.
-
-C’était pourtant le même peuple qui était venu avec des fleurs et
-des cris d’amour! Maintenant il trépignait d’impatience et de rage,
-comme un homme en délire, il demandait à grands cris: le roi! le
-roi! et mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches, des
-hallebardes, des poignards, des lances et des poings fermés.
-
-Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur son lit; il
-attendait Arnould avec impatience, et les hurlements effrénés du
-peuple, qui allaient toujours croissant, étaient pour lui l’heure qui
-précède le moment où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud. Un
-instant il eut le courage de s’approcher du balcon et de regarder par
-la fenêtre, mais lorsqu’il vit toute cette mer de têtes qui s’agitait
-dans les rues tortueuses et qui montait vers le palais comme la
-tempête, il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient sous
-lui, ses dents claquaient, et ses mains humides d’une sueur moite et
-maladive touchaient instinctivement un crucifix de bois qu’il avait sur
-la poitrine.
-
-Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor, son cœur bat
-avec violence. Arnould entra, il était pâle et défiguré, il avait du
-sang sur le visage.
-
---Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes?
-
---Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je lui demande des
-troupes, je dis qu’il y va pour vous de la vie ou de la mort, il
-refuse; je le supplie, j’embrasse ses genoux, ses mains, je le prie
-comme on prie Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec mépris
-et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton maître! si j’avais
-des assassins, je lui en enverrais; mais il en a un, c’est toi! Tu as
-bien assassiné Guillaume, assassine le peuple, assassine-le donc, ce
-seigneur-là!... Moi! des troupes au roi de France! je ne dois donner
-du secours qu’au duc de Normandie. Que le roi rende son prisonnier et
-qu’il laisse cette province!» «Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant
-un coup de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces mots à
-celui qui t’envoie!»
-
-En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il était dans les
-escaliers, ses pas retentissaient sous les voûtes.
-
---Le roi! le roi! criait-il.
-
-La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant dans ses bras le
-duc de Normandie.
-
-Les piques et les armes tombèrent des mains.
-
---Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le peuple.
-
-Et cette immense acclamation se répandait dans toutes les rues, et
-trouvait un écho dans tous les cœurs.
-
-
-
-
-LA DERNIERE HEURE[9].
-
-(CONTE PHILOSOPHIQUE.)
-
- [9] Janvier 1837.
-
- Le moyne dit: «Que pensez-vous en vostre entendement estre par
- cet enigme designé et signifié?»
-
- RABELAIS, _Gargantua_.
-
-
-J’ai regardé à ma montre et j’ai calculé combien de temps il me
-restait à vivre; j’ai vu que j’avais encore une heure à peine. Il me
-reste assez de papier sur ma table pour retracer à la hâte tous les
-souvenirs de ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet
-enchaînement stupide et logique de jours et de nuits, de larmes et de
-rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence d’un homme.
-
-Ma chambre est basse et étroite, mes fenêtres sont bien fermées, j’ai
-eu soin de boucher la serrure avec de la mie de pain, mon charbon
-commence à s’enflammer, la mort va donc venir; je puis l’attendre
-calme et tranquille, voyant à chaque minute la vie qui s’éloigne et
-l’éternité qui s’avance.
-
-
-I
-
-On a coutume d’appeler heureux un homme qui a vingt-cinq mille livres
-de rente, qui est beau, grand, bien fait, vit au milieu de sa famille,
-va tous les soirs au spectacle, rit, boit, dort, mange, et digère bien.
-L’adage est vieux, mais il n’en est pas moins faux.
-
-Pour moi, j’ai eu plus de vingt-cinq mille livres de rente, ma famille
-était bonne pour moi; j’ai vu presque tous les théâtres de l’Europe,
-j’ai bu, j’ai dormi, je n’ai jamais eu une seule indigestion depuis le
-jour de ma naissance, je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni bossu,... et
-je suis si heureux qu’aujourd’hui, à 19 ans, je me suicide!
-
-
-II
-
-Un jour, je m’en souviens, j’avais dix ans à cette époque, ma mère
-m’embrassa en pleurant et me dit d’aller jouer sous les marronniers qui
-bordaient la pelouse du château... (Oh! comme ils doivent avoir grandi
-depuis!). Je m’y rendis, mais comme ma Lélia ne vint pas m’y trouver,
-j’eus peur qu’elle ne fût malade, je revins à la maison. Tout était
-désert, un grand drap noir était étendu sur la grille d’entrée; je
-montai à la chambre de ma sœur, je me souvins alors qu’il y avait plus
-de huit jours qu’elle n’était venue jouer avec moi.
-
-Je montai donc à sa chambre. Il y avait deux femmes qui venaient
-d’ordinaire demander l’aumône à la porte du château, elles tenaient
-quelque chose de lourd dans leurs bras, qu’elles entouraient d’un drap
-blanc... C’était elle!
-
-On m’a souvent demandé depuis pourquoi j’étais triste.
-
-
-III
-
-C’était elle! ma sœur! morte! sans souffle!
-
-La nuit arriva bientôt, oh! qu’elle fut longue et amère!
-
-Les deux femmes, vêtues de noir, remirent le corps dans le lit de
-ma sœur, elles jetèrent dessus des fleurs et de l’eau bénite, puis,
-lorsque le soleil eut fini de jeter dans l’appartement sa lueur
-rougeâtre et terne comme le regard d’un cadavre, quand le jour eut
-disparu de dessus les vitres, elles allumèrent deux petites bougies qui
-étaient sur la table de nuit, s’agenouillèrent et me dirent de prier
-comme elles.
-
-Je priai, oh! bien fort, le plus qu’il m’était possible! mais rien...
-Lélia ne remuait pas!
-
-Je fus longtemps ainsi agenouillé, la tête sur les draps du lit froids
-et humides, je pleurais, mais bas et sans angoisses; il me semblait
-qu’en pensant, en pleurant, en me déchirant l’âme avec des prières et
-des vœux, j’obtiendrais un souffle, un regard, un geste de ce corps
-aux formes indécises et dont on ne distinguait rien si ce n’est, à une
-place, une forme ronde qui devait être la tête, et plus bas une autre
-qui semblait être les pieds. Je croyais, moi, pauvre naïf enfant, je
-croyais que la prière pouvait rendre la vie à un cadavre, tant j’avais
-de foi et de candeur!
-
-Oh! on ne sait ce qu’a d’amer et de sombre une nuit ainsi passée à
-prier sur un cadavre, à pleurer, à vouloir faire renaître le néant!
-On ne sait tout ce qu’il y a de hideux et d’horrible dans une nuit de
-larmes et de sanglots, à la lueur de deux cierges mortuaires, entouré
-de deux femmes aux chants monotones, aux larmes vénales, aux grotesques
-psalmodies! On ne sait enfin tout ce que cette scène de désespoir et de
-deuil vous remplit le cœur: enfant, de tristesse et d’amertume; jeune
-homme, de scepticisme; vieillard, de désespoir!
-
-Le jour arriva.
-
-Mais quand le jour commença à paraître, lorsque les deux cierges
-mortuaires commençaient à mourir aussi, alors ces deux femmes partirent
-et me laissèrent seul. Je courus après elles, et me traînant à leurs
-pieds, m’attachant à leurs vêtements:
-
---Ma sœur! leur dis-je, eh bien, ma sœur! oui, Lélia! où est-elle?
-
-Elles me regardèrent étonnées.
-
---Ma sœur! vous m’avez dit de prier, j’ai prié pour qu’elle revienne,
-vous m’avez trompé!
-
---Mais c’était pour son âme!
-
-Son âme? Qu’est-ce que cela signifiait? On m’avait souvent parlé de
-Dieu, jamais de l’âme.
-
-Dieu, je comprenais cela au moins, car si l’on m’eût demandé ce qu’il
-était, eh bien, j’aurais pris la linotte de Lélia, et, lui brisant la
-tête entre mes mains, j’aurais dit: «Et moi aussi, je suis Dieu!» Mais
-l’âme? l’âme? qu’est-ce cela?
-
-J’eus la hardiesse de le leur demander, mais elles s’en allèrent sans
-me répondre.
-
-Son âme! eh bien, elles m’ont trompé, ces femmes. Pour moi, ce que je
-voulais, c’était Lélia, Lélia qui jouait avec moi sur le gazon, dans
-les bois, qui se couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et
-puis qui les jetait au vent; c’était Lélia, ma belle petite sœur aux
-grands yeux bleus, Lélia qui m’embrassait le soir après sa poupée,
-après son mouton chéri, après sa linotte. Pauvre sœur! c’était toi
-que je demandais à grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et
-inhumains me répondaient: «Non, tu ne la reverras pas, tu as prié non
-pour elle, mais tu as prié pour son âme! quelque chose d’inconnu, de
-vague comme un mot d’une langue étrangère; tu as prié pour un souffle,
-pour un mot, pour le néant, pour son âme enfin!»
-
-Son âme, son âme, je la méprise, son âme, je la regrette, je n’y pense
-plus. Qu’est-ce que ça me fait à moi, son âme? savez-vous ce que c’est
-que son âme? Mais c’est son corps que je veux! c’est son regard, sa
-vie, c’est elle enfin! et vous ne m’avez rien rendu de tout cela.
-
-Ces femmes m’ont trompé, eh bien, je les ai maudites.
-
-Cette malédiction est retombée sur moi, philosophe imbécile qui ne
-sais pas comprendre un mot sans l’épeler, croire à une âme sans la
-sentir, et craindre un Dieu dont, semblable au Prométhée d’Eschyle, je
-brave les coups et que je méprise trop pour blasphémer.
-
-
-IV
-
-Souvent, en regardant le soleil, je me suis dit: «Pourquoi viens-tu
-chaque jour éclairer tant de souffrances, découvrir tant de douleurs,
-présider à tant de sottes misères?»
-
-Souvent, en me regardant moi-même, je me suis dit: «Pourquoi
-existes-tu? pourquoi, puisque tu pleures, ne taris-tu pas tes larmes
-d’un seul coup qui serait sûr et infaillible, et dont Dieu lui-même ne
-pourrait empêcher la fatale conséquence?»
-
-Souvent, en regardant tous ces hommes qui marchent, qui courent les uns
-après un nom, d’autres après un trône, d’autres après un type idéal de
-vertu, toutes choses plus ou moins creuses et vides de sens, en voyant
-ce tourbillon, cette fournaise ardente, cet immonde chaos de joie, de
-vices, de faits, de sentiments, de matière et de passions: «Où tend
-tout cela? sur qui va tomber toute cette fétide poussière? et puisqu’un
-vent l’emporte toujours, dans le sein de quel néant va-t-il l’enfermer?»
-
-Plus souvent encore je me suis dit en regardant les bois, la nature
-si vantée, ce beau soleil qui se couche chaque soir, se lève chaque
-matin, qui brille aussi bien un jour de larmes qu’un jour de bonheur,
-en regardant les arbres, la mer, le ciel toujours étincelant de ses
-étoiles, que de fois je me suis dit alors, dans mon amer désespoir:
-«Pourquoi tout cela existe-t-il?»
-
-
-V
-
-Une pensée m’est venue, et c’est le seul remords qui soit venu me
-troubler, car jamais je n’ai eu de remords, croyant que les hommes
-n’étaient ni bons, ni mauvais, ni coupables, ni innocents, sachant
-que j’agissais non par ma volonté, mais par instinct, par puissance
-d’organisation, par une fatalité plus forte que moi--je ne m’affligerai
-jamais des sottises que mon ennemi aurait pu faire,--je trouve donc
-que j’aurais dû vivre comme je meurs, gai et tranquille; qu’au lieu de
-pleurer et de maudire Dieu, j’aurais dû en rire et le braver; j’aurais
-dû éteindre mes pleurs sous un rire, oublier la réalité, et puisque je
-n’avais pu trouver l’amour, prendre la volupté!
-
-
-VI
-
-J’ai éprouvé de bonne heure un profond dégoût des hommes, dès que j’ai
-été mis en contact avec eux.
-
-Dès douze ans on me plaça dans un collège: là, j’y vis le raccourci du
-monde, ses vices en miniature, ses germes de ridicules, ses petites
-passions, ses petites coteries, sa petite cruauté; j’y vis le triomphe
-de la force, mystérieux emblème de la puissance de Dieu; je vis des
-défauts qui devaient plus tard être des vices, des vices qui seraient
-des crimes, et des enfants qui seraient des hommes.
-
-
-VII
-
- (_Inachevé._)
-
-
-
-
-LA MAIN DE FER[10].
-
-(CONTE PHILOSOPHIQUE.)
-
- [10] Février 1837.
-
- Maintenant j’éprouve que les hommes sont esclaves du destin et
- obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance.
-
- (Chant de mort de Raghenard Lodbrog.)
-
-
-I
-
-C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs d’Orient,
-Saragosse, l’antique cité des califes, jadis si forte et si pleine
-de vie, et qui maintenant reste plongée dans ses rêves du passé et
-dort d’ennui et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il
-le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs chevaux sur
-les dalles de tes quais? où les fraîches odalisques erraient la nuit
-dans tes jardins? et où l’encens de la mosquée du prophète se mêlait
-aux parfums des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout est morne
-et désert; à peine si, lorsque la lourde cloche d’airain vibre sous
-les aiguilles gothiques, à peine, dis-je, si quelque fidèle vient
-s’agenouiller sur la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est
-vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des enfants et des
-vieillards, mais des hommes? oh! jamais.
-
-Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge qui vient se
-nourrir de la foi, et plus souvent encore quelque âme blasée et
-flétrie qui vient se rajeunir dans l’amour céleste, se vivifier dans
-les croyances, se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu
-comme un amour de jeunesse et la foi comme une passion, celui-là s’y
-livre tout entier, il s’agenouille avec délices, il prie avec ardeur,
-il croit par instinct; la messe des morts n’est plus pour lui une
-grotesque psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal, l’église
-est quelque chose de saint, l’espérance est pour lui palpable et
-positive, il est heureux, car il croit. Que faut-il de plus pour le
-bonheur? une croyance, il y a tant de gens qui n’en ont pas!
-
-
-II
-
-Tel était Manoello. Il était beau, riche, grand seigneur et religieux;
-la chose est bizarre, mais c’est possible. Il était triste, mais sans
-avoir rien de sombre ni de fantasque; sa mélancolie avait quelque chose
-d’évangélique et de doux, sans ce chagrin âpre et brutal qu’impriment
-chez les poètes le désespoir et le malheur. Il y avait de la noblesse
-dans ses paroles, de la fierté dans ses gestes et de la poésie dans
-son regard, car il était né poète sans le savoir; enfant, il aimait à
-cueillir des roses, à écouter la mer qui se brise sur les rochers, et
-couché sur la plage, il s’endormait avec bonheur au bruit des vagues
-qui le berçaient mollement comme un chant de nourrice.
-
-Plus tard il aima une belle enfant de 15 ans, mais cet amour passa
-bientôt comme celui de la mer, des coquilles et des roses.
-
-Un jour, il avait 19 ans alors, il entra dans une église, il prêta
-l’oreille. C’étaient des sons graves et sonores qui s’élevaient dans
-la nef, sublimes et majestueux; c’était l’orgue, et puis des cris purs
-et plaintifs, et, au loin, la voix gracieuse et frêle d’un enfant, qui
-se mariait avec l’encens, comme deux parfums! Le soleil, pénétrant à
-travers les vitraux dorés, jetait sur tout cela un jour mystique et
-azuré qui lui remplit l’âme d’une douce rêverie de foi et d’amour.
-Cette rêverie fut sa jeunesse, il prit dès lors Dieu comme une autre
-passion; elle passa comme les autres!
-
-De ce jour on vit Manoello dans la cathédrale; il y venait le matin,
-n’en sortait que le soir et passait ses jours dans la méditation et la
-prière. On savait peu de choses sur sa personne et sur son genre de
-vie: il vivait retiré avec ses parents, il était riche, et voilà tout.
-Il paraissait sans désirs, sans passions de jeunesse, sans amours de
-femmes; son indifférence pour elles les excitait davantage à lui faire
-des avances, et jamais pour aucune d’elles un regard aimable, une
-douce parole. Plus d’une pourtant vint souvent, au sortir de la messe,
-lui offrir l’eau bénite, avec un sourire apprêté et qui renfermait
-toute une pensée de jalousie et de désirs, et jamais pour ces pauvres
-jeunes filles un tendre soupir, un pressement de main langoureux! son
-regard de plomb leur faisait baisser les yeux, et son front pâle les
-intimidait comme celui d’un vieillard.
-
-Aussi on le haïssait, en revanche, on déchirait sa réputation dans les
-salons et dans les cercles de la haute société, sa tristesse passait
-pour des remords et son indifférence pour un dédain vaniteux; le peuple
-le haïssait aussi, son laconisme et ses hauteurs semblaient l’insulter.
-S’il faisait l’aumône à un pauvre, il accompagnait cela d’un regard si
-froid et si paisible que le mendiant voyait sans peine que la pièce
-d’or sortait de la bourse mais non du cœur, de l’habitude mais non de
-l’âme.
-
-Jamais la jeunesse de Saragosse ne l’avait vu s’enivrer avec elle, dans
-une splendide orgie; jamais on ne l’avait vu faire blanchir d’écume sa
-cavale andalouse aux courses du Prado, ni applaudir au théâtre à une
-danse de volupté. Il aimait, à la vérité, sa famille, son Dieu, sa
-patrie; eh! qu’est-ce que tout cela fait au peuple, en vérité, lui qui
-maintenant n’a plus ni Dieu, ni famille, ni patrie?
-
- (_Inachevé._)
-
-
-
-
-ROME ET LES CÉSARS[11].
-
- [11] Août 1839.
-
-
-Vu à travers le prisme que jette toujours une société évanouie,
-l’Empire romain nous apparaît encore comme le plus monstrueux phénomène
-de la puissance des hommes. Après avoir, dans l’antiquité, conquis
-matériellement le monde, après l’avoir dominé par ses croyances au
-moyen âge, nous le retrouvons encore enseveli sous sa vieille poussière
-et murmurant son éternelle douleur. Il n’a plus à craindre pourtant
-la torche d’Alaric, ou le coup de pied du cheval barbare d’Attila; on
-ne peut plus lui arracher ses provinces dispersées, et il n’a plus
-d’empereur qui réunisse dans sa main les nations assemblées sous le
-joug, car le moyen âge l’a battu en brèche, il lui a arraché sa gloire
-pierre à pierre, lui a substitué la sienne, a chassé Jupiter de Rome et
-y a fait entrer Jésus-Christ, les martyrs du christianisme ont remplacé
-ses héros.
-
-Sacerdotale et liturgique sous les Étrusques, matérialiste et guerrière
-sous les Romains, spiritualiste et artistique sous les papes, que
-va-t-elle maintenant devenir? et depuis le XVIe siècle qu’a-t-elle
-fait? Après avoir été la ruine des choses passées, sera-t-elle aussi
-éternellement la ruine de toute croyance, de toute foi, de tout amour?
-restera-t-elle gisante au milieu des deux océans, entre l’Orient et
-l’Occident, reniée de sa mère, oubliée de sa fille?
-
-Hélas! malgré sa sainteté, ses martyrs, ses papes, toute sa gloire
-chrétienne et toutes les splendeurs de son pompeux catholicisme elle
-demeurera toujours romaine et impériale avant tout; ce sera la terre
-du matérialisme ou plutôt du sensualisme artistique, car le sol ici
-est plus poète que tous les poètes du monde, et sa poussière porte les
-pas de l’histoire tout entière. Mais à travers la grande voix du moyen
-âge, qui retentit encore sur les marches du Vatican, j’entends toujours
-le dernier murmure de l’orgie impériale, les temples me font penser au
-paganisme, et le Tibre, qui murmure son onde dans ses joncs flétris, ne
-roule-t-il pas encore la cendre toute chaude de l’Empire?
-
-La nuit, quand la lune éclaire ces débris d’un autre monde, que
-le renard des marais pontins pousse son cri rauque dans les rues
-silencieuses, que la grenouille coasse dans les thermes de Titus, ne
-doit-il pas s’élever souvent un long soupir du monde païen évanoui? ne
-monte-t-il pas quelquefois jusqu’à nous un dernier écho des voluptés
-impériales? le cirque est-il vide? les lions ne rugissent-ils plus au
-bruit de la clameur du peuple en délire, qui s’en va jusqu’à Ostie? les
-coupes d’or ne retentissent-elles plus, entrechoquées par les belles
-mains ivres? Néron ne vient-il jamais reprendre les rênes de son char
-splendide, qui vole sur le sable d’or et dont les roues broient des
-hommes? ses orgies titaniques, aux flambeaux humains, sont-elles bien
-finies? et l’amoureuse Naples a-t-elle cessé de soupirer comme une
-femme endormie, dans les eaux bleues de son golfe d’Ischia, et sa terre
-chaude n’a-t-elle plus au crépuscule des parfums de fleur?
-
-Oh! non, vous avez beau faire, le monde romain n’est pas mort! il vit
-en vous, il vous obsède de ses souvenirs et de sa gloire éternelle;
-ses empereurs vous font oublier ses papes, ses artistes ses fidèles;
-l’art a plus de pouvoir que la foi, car la foi elle-même ici a quelque
-chose d’artiste, de théâtral et de superbe; Michel-Ange efface Mino da
-Fiesole, et Raphaël Cimabué.
-
-C’est que l’époque des Césars est en effet le plus bel acte, le plus
-somptueux, le plus sanglant de cette longue tragédie que Rome a jouée
-au monde; il y a là deux ou trois hommes qui sont venus pour épuiser
-les dernières voluptés, pour vider le vin des coupes, pour chasser la
-vertu des cœurs et faire place, après, à des voluptés plus mâles, au
-vin du calice et aux vertus chrétiennes.
-
-L’œuvre de Rome, c’est la conquête du monde. Quand le monde fut
-conquis, elle n’eut plus qu’à s’enivrer et à s’endormir; gorgée de
-sang chaud, de vin, de voluptés, elle roule sur son or, elle chancelle
-et elle tombe épuisée. Vous ne rêverez rien de si terrible et de si
-monstrueux que les dernières heures de l’Empire, c’est là le règne du
-crime, c’est son apogée, sa gloire; il est monté sur le trône, il s’y
-étale à l’aise, en souverain; il se farde encore pour être plus beau,
-à aucune époque vous le verrez pareil; Alexandre VI est un nain à côté
-de Tibère, et les imaginations de dix grands poètes ne créeraient
-pas quelque chose qui vaudrait cinq minutes de la vie de Néron. Nous
-remarquerons d’abord le crime grand, politique et froid, dans la
-personne de Sylla: il accomplit sa mission fatalement, comme une hache,
-puis il abdique la dictature et s’en va au milieu du peuple; c’est
-là un orgueil plein de grandeur, ce sont là les crimes d’un homme de
-génie. J’aime encore Marius pleurant sur les ruines de Carthage; mais
-Pompée, mais Caton, mais Brutus, que leurs têtes républicaines sont
-étroites à côté de ce large front de César, rendu chauve avant l’âge
-par les débauches de Rome et par ses pensées de géant! Il avilit le
-Sénat, tue en Gaule des populations entières, fait entrer des Gaulois
-dans le Sénat, et est aimé des peuples vaincus attelés à son char de
-triomphe. On conspire contre lui et il pardonne, il voulait rétablir
-Corinthe et Carthage, il voulait conquérir l’Asie... mais il mourut...
-comme un homme, et l’Empire après lui agonisa dans un festin de cinq
-siècles.
-
-Auguste l’imite dans ses crimes et dans sa clémence, et il demandait
-tout fier en mourant: «Ai-je bien joué mon rôle?» En effet, il
-n’y a plus de foi, les augures ne peuvent se regarder sans rire;
-l’empereur se fait appeler Dieu par ses poètes, qui n’ont, eux, pour
-toute religion que l’intime conviction de leur talent et du néant de
-la vie. Nous n’en sommes qu’au sentiment de Virgile et à la grâce
-ciselée d’Horace, ils sentent bien que la volupté ne va pas plus loin,
-et ils s’arrêtent à un point difficile à préciser, qui n’est ni le
-spiritualisme ni le matérialisme, ni le dogme ni la dialectique, mais
-qui est le point artistique humain par excellence; ils s’arrêtent aux
-pensées morales, au sentiment de l’homme, à la satisfaction des sens,
-aux douces choses, au simple courant de la vie qui coule entre le
-rire et les pleurs pour arriver à la tombe, un soir d’été, après que
-la treille n’a plus de fruits, le cœur plus d’amour. Bientôt va venir
-le sensualisme excité, la débauche savante de Pétrone, l’inspiration
-fiévreuse d’Apulée, les soupirs amoureux de Tibulle, tandis que, de
-l’autre côté, Tacite écrit avec un style de bronze et que Juvénal fait
-retentir son hexamètre ronflant de colère. Attendez.
-
-L’Orient et l’Occident ont lutté ensemble avec Auguste et Antoine, et
-l’Orient a été vaincu, Antoine s’est enfui sur sa galère pour rejoindre
-Cléopâtre, le vent a soufflé dans ses voiles de pourpre, les rames
-d’argent ont battu l’onde, la reine d’Égypte est retournée dans son
-palais; une dernière fois elle veut essayer sur Octave les charmes de
-sa beauté orientale et la coquetterie de son désespoir, mais c’est en
-vain; un matin on la trouve morte dans ses vêtements royaux, car elle
-avait craint d’être l’esclave d’Octave et de servir à son triomphe.
-Son empire est mort avec elle, Octave n’a que le cadavre de l’un et de
-l’autre.
-
-Avec Tibère commence l’ère nouvelle voluptueuse; le premier, il est
-atteint du malaise intime qui torture les entrailles de la société à
-ses vieux jours; il se retire à Caprée, malade, fatigué de la vie et
-craignant la mort; il convoite le bonheur, il aspire aux voluptés, mais
-le bonheur fuit devant lui et la volupté glisse dans ses mains.
-
-Le pouvoir est alors si élevé que le vertige monte à la tête de ceux
-qui s’en emparent, et ils sont pris d’une manie insensée; le monde
-étant à un seul homme, comme un esclave, il pouvait le torturer pour
-son plaisir, et il fut torturé en effet jusqu’à la dernière fibre.
-
-Après qu’il avait arraché au monde romain sa gloire passée pour se
-l’attribuer, ses dieux pour se mettre à leur place, ses richesses pour
-les manger, ses sénateurs pour en faire des laquais, ses prêtres pour
-en faire des bouffons, et la capitale de l’empire pour l’honorer du
-spectacle de ses débauches, étonné alors que cela fût si superbe, et
-surpris lui-même, l’empereur eût pu s’écrier, dans l’étonnement d’un
-sensualisme atroce et regardant la patrie esclave à ses pieds: «Je ne
-savais pas que ma mère fût si belle!»
-
-Ils s’appelaient Caligula, Néron, Domitien; des millions se mangent
-à leur table, on égorge des hommes pendant qu’ils s’enivrent, et la
-vapeur du sang se mêle à celle des mets. Le crime est une volupté comme
-les autres, on entendait les cris des victimes égorgées dans le cirque
-pendant que la fanfare résonnait, que les esclaves chantaient. Néron
-disait aux bourreaux: «Faites en sorte qu’ils se sentent mourir», et,
-penché en avant sur les poitrines ouvertes des victimes, il regardait
-le sang battre dans les cœurs, et il trouvait, dans ces derniers
-gémissements d’un être qui quitte la vie, des délices inconnues, des
-voluptés suprêmes, comme lorsqu’une femme, éperdue sous l’œil de
-l’empereur, tombait dans ses bras et se mourait sous ses baisers.
-
-Oh! les cœurs atroces! oh! les âmes sublimes dans le crime! Chaque
-jour ils redoublent, chaque jour ils inventent, leur esprit est un
-enfer qui fournit des tortures au monde, ils insultent à la nature
-dans leurs débauches; bêtes fauves, ils se déguisent en bêtes fauves,
-ils assassinent leurs mères, ils épousent leurs valets, ils se font
-applaudir au théâtre.
-
-La société se modèle sur l’empereur, les patriciens s’efforcent de
-l’imiter; l’âme des hommes, en effet, n’est qu’une prostituée qui
-se donne à tous les vices, à tous les crimes. Quelque chose de cela
-palpite encore dans les pages de Suétone, dans les vers de Juvénal.
-Vous rappelez-vous la longue Maura, qui épuisa tant d’hommes en un
-jour? Hamiltus qui corrompt les enfants? et la noblesse entière, et
-la famille de l’empereur, et l’empereur lui-même, et sa femme, et ses
-sœurs, et son affranchi? L’histoire alors est une orgie sanglante,
-dans laquelle il nous faut entrer, sa vue même enivre et fait venir la
-nausée au cœur.
-
-Cela dure longtemps, trop longtemps pour le monde, quoique les
-empereurs s’usent vite sur ce trône de feu et que leur âme se fatigue
-vite à contenir tant de choses monstrueuses.
-
-Comme la mort les emporte tous! Après Néron, Galba; après lui, Othon
-qui a au moins le cœur de mourir, «et alors le secret de l’Empire est
-divulgué», dit Tacite; et après Othon, Vitellius dont le règne ne fut
-qu’un long repas qui commença avec des applaudissements et qui finit
-avec du sang; puis Vespasien et Titus. Mais Commode ranime la fête;
-Pertinax et Didius Julianus, Sévère, Caracalla, Macrin, et nous voici à
-Héliogabale, le dernier de cette famille. L’Orient avait débordé dans
-Rome, _in Tiberim defluxit orantes_; depuis longtemps les bouffons
-d’Antoine avaient chassé les bouffons italiens; les prêtres de Cybèle
-arrivent, toutes les religions s’accumulent dans la Ville éternelle,
-avec tous les vices inventés; la philosophie se débat mieux, la
-rhétorique pérore dans ses écoles, la société agonise au milieu de
-tous ces bruits. Elle voudrait bien se cacher la ruine qu’elle a dans
-le cœur, et farder ses rides avec le parfum de quelque croyance, c’est
-en vain, elle ne sait laquelle adopter. Son empereur veut introduire
-le culte des juifs et des chrétiens, il se fait juif lui-même, il est,
-comme la nature, tourmenté d’une grande douleur, et, comme le monde
-romain, il reste haletant de débauches et d’angoisses sur ses lits de
-fleurs, fanées moins vite que son âme.
-
-Tout craquait donc au cœur du vieux monde: pouvoir civil, croyance
-religieuse, et l’âme et le corps; tout tombait délabré, abîmé dans
-un immense dégoût. Il faudra, pour ranimer cette chair flétrie, pour
-remettre de la force dans les muscles de ce grand corps, le long
-ascétisme du moyen âge et les douleurs du monde chrétien. Alors
-reparaîtra, au XVIe siècle, cette force, cette sève, ce nouvel empire
-invisible substitué à l’autre, et qui s’étale splendidement sur
-les toiles de Raphaël et se courbe sur le monde avec la coupole de
-Saint-Pierre.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Les Arts et le Commerce 1
- Smarh 8
- Les Funérailles du Dr Mathurin 121
- Rabelais 144
- Mademoiselle Rachel 157
- Novembre 162
- Chronique normande du Xe siècle 257
- La dernière Heure 265
- La Main de fer 271
- Rome et les Césars 275
-
-
-
-
-ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT
-
-
-EN 18 VOLUMES AUGMENTÉES DE VARIANTES; DE NOTES D’APRÈS LES MANUSCRITS,
-VERSIONS ET SCÉNARIOS DE L’AUTEUR ET DE REPRODUCTIONS EN FAC-SIMILÉ DE
-PAGES D’ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES MANUSCRITS.
-
- Chaque volume broché =8= fr.
- Relié amateur, par Canape, en chagrin vert foncé, _net_ =15= fr.
- Relié amateur, par Canape, en maroquin, _net_ =22= fr.
- Il est tiré des œuvres complètes 50 ex. numérotés sur
- chine, _net_ =40= fr.
-
-
-CORRESPONDANCE
-
-DEUXIÈME SÉRIE
-
-(1850-1854)
-
-AUGMENTÉE DE LETTRES ET FRAGMENTS INÉDITS
-
-On sait avec quelle pudeur intransigeante Gustave Flaubert a tenu à
-s’exiler lui-même de ses livres. Sa religion de l’art désintéressé,
-de l’Art pour l’Art, son dogme de l’impersonnalité littéraire lui
-imposaient le devoir de taire son existence. Se confesser au public lui
-apparaissait à la fois comme une erreur, une trahison et une lâcheté.
-Et, sans la _Correspondance_, nous ne connaîtrions pour ainsi dire rien
-de lui.
-
-C’est, en effet, dans ses lettres que le véritable Flaubert nous
-apparaît avec ses enthousiasmes et ses découragements, ses touchantes
-délicatesses et ses superbes violences, son exquise sensibilité et sa
-terrible clairvoyance. Par elles nous sont révélées toute l’intime
-noblesse, toute la naïve bonhomie de ce pur martyr des lettres.
-Elles nous font assister enfin à la genèse douloureuse de tant de
-chefs-d’œuvre; elles en sont le commentaire vivant, _indispensable_.
-Personne n’a le droit de les ignorer sous peine de moins comprendre,
-partant de moins admirer _Bovary_, _Salammbô_, _l’Éducation_, _la
-Tentation_, _Bouvard_.
-
-Et leur réunion même est un immortel monument. Écrites hors des
-habituelles contraintes, avec tout l’abandon du génie qui se donne,
-leur magnifique spontanéité a fait justement dire à bien des maîtres
-qu’en elles la prose du XIXe siècle avait trouvé son expression
-souveraine, sa perfection française.
-
-VOLUMES EN VENTE:
-
-_Madame Bovary_, 1 vol.--_Correspondance_, I-II, 2 vol.--_Trois
-Contes_, 1 vol. _Par les Champs et par les Grèves_, 1 vol.--_Œuvres de
-Jeunesse inédites_, I, 1 vol.--_L’Éducation Sentimentale_, 1 vol.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections:
-
- Page 87: «pouras» remplacé par «pourras» (jusqu’au jour où tu
- pourras aller seul).
- Page 156: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (comme elle
- s’abîme dans le scepticisme universel).
- Page 184: «d’autrefois» remplacé par «d’autres fois» (d’autres fois
- je me trouvais presque idiot).
- Page 218: «avais» remplacé par «avait» (On les avait frisés).
- Page 227: «par» remplacé par «pas» (mais n’en ai-je pas les vagues
- pressentiments).
- Page 249: «lontemps» remplacé par «longtemps» (il le regardait
- jouer longtemps).
- Page 275: «catholicieme» remplacé par «catholicisme» (les
- splendeurs de son pompeux catholicisme).
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***
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- <title>Œuvres de jeunesse inédites II (1839-1842): Œuvres diverses&mdash;Novembre
-by Gustave Flaubert&mdash;A Project Gutenberg eBook</title>
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Œuvres de jeunesse inédites, by Gustave Flaubert</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-
-<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Œuvres de jeunesse inédites</td></tr>
- <tr><td></td><td>II: 1839-1842. Œuvres diverses.--Novembre.</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gustave Flaubert</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 19, 2021 [eBook #65111]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Michael Roe, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly" style="margin: 3em auto;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="375" height="600" />
- <p class="cent cs6 ssrf">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition
- électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-
-<div class="npage">
-
-<p class="cent lh2 wesp"><span class="cs8">APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs12">GUSTAVE FLAUBERT</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="npage">
-
-<p class="cent lh1 cs8 wesp">LA PRÉSENTE ÉDITION<br />
-DES<br />
-ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT<br />
-A ÉTÉ TIRÉE<br />
-PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE<br />
-EN VERTU D’UNE AUTORISATION<br />
-DE M. LE GARDE DES SCEAUX<br />
-EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent cs8 lh1 wesp"><span class="cs9">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION<br />
-50 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER DE CHINE.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" style="border: solid 2px #666; padding: 2em;">
-
-<p class="cent lh1 wesp"><span class="cs8">APPENDICE AUX ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs12">GUSTAVE FLAUBERT</span></p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<h1>ŒUVRES DE JEUNESSE<br />
-<span class="cs8">INÉDITES</span></h1>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="sep2 cent lh1 wesp"><span class="cs12">II</span><br />
-1839-1842<br />
-<span class="cs8">ŒUVRES DIVERSES.—NOVEMBRE.</span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="cent"><span class="cs12">PARIS</span><br />
-<span class="cs9">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</span><br />
-<span class="cs8">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</span></p>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<p class="cent"><span class="cs8 esp">MDCCCCX</span><br />
-<span class="cs6"><i>Tous droits réservés.</i></span></p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_1">
-
-<h2>LES ARTS<br />
-ET LE COMMERCE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Janvier 1839.</p>
-
-<p class="sep2">La futilité des arts et l’utilité du commerce sont
-devenus mots banals dans le monde. Bien des gens
-n’estiment, en effet, une étoffe qu’à la longueur, une
-chose qu’à son poids et une couleur qu’à son éclat, et
-font plus de cas en eux-mêmes d’une balle de coton
-que de toutes les tragédies possibles; ils diraient bien
-comme Malebranche en voyant <i>Athalie</i>: «Qu’est-ce que
-cela prouve?»</p>
-
-<p>Ceux-là ne voient, en effet, dans l’art qu’un passe-temps
-après dîner, une récréation qui égaie, un jeu
-qui délasse, et considèrent les spectacles comme la
-meilleure invention de la police pour pincer les masses
-en lieu sûr; ces gens-là, sans doute, regardent la marchandise,
-la denrée, le bois, le cuivre comme les premières
-choses d’ici-bas, et quant à la pensée pure,
-libre, indépendante, quant au génie créateur et grandiose,
-quant à la poésie, à la morale, aux beaux-arts,
-chimères! fantaisies! futilité! diront-ils. Honneur,
-selon eux, à la machine qui crie, au rouleau qui
-tourne, à la vapeur qui remue! honneur à l’indigo, au
-savon, au sucre, au navire qui transporte tout cela,
-à celui qui l’exploite et calcule, s’enrichit, à celui qui
-achète et qui vend! Mais Homère, mais Virgile, mais
-<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span>
-Shakespeare, qu’est-ce que cela prouve? Corneille,
-Racine, qu’est-ce que cela prouve? Se nourrit-on avec
-des vers, s’habille-t-on avec des peintures, mange-t-on
-des statues? Raphaël et Michel-Ange, qu’est-ce que
-cela prouve? Citez-moi des noms qui ont servi au
-genre humain, ceux de Pitt et de Jacquart, mais vos
-poètes, vos artistes, rêveurs vaniteux qui meurent de
-faim et demandent des statues!</p>
-
-<p>Ah! insensés! est-ce que l’âme aussi n’a pas ses besoins
-et ses appétits? et si vous ne sentez pas en vous-mêmes
-cet instinct, qui demande à se nourrir non pas
-de vos denrées, à se réchauffer non pas de vos forêts,
-à se vêtir non pas de vos étoffes soyeuses, mais à faire
-quelque chose de grand et à satisfaire cette âme qui a
-une soif immense de l’infini et à qui il faut des rêveries,
-des vers, des mélodies, des extases, qui a besoin
-de se réchauffer au feu du génie, et de s’entourer de
-mysticisme, de poésie, eh bien, si vous ne sentez pas
-cela en vous, de quel droit venez-vous me parler d’intelligence
-et de pensée? il n’y a rien de commun entre
-vous et moi.</p>
-
-<p>Pour un esprit qui bâtit et détruit, qui marchande
-et qui trompe, je vous l’accorde, mais pour une âme,
-je vous la refuse; vous n’en avez point.</p>
-
-<p>C’est vous qui ne voyez dans les lettres que la comédie
-qui vous fait rire malgré vous, comme les farces
-de la foire, dans un tableau que des couleurs broyées
-et étalées sur des toiles, et dans l’architecture quelque
-chose qui peut vous bâtir des douanes et des entrepôts.</p>
-
-<p>Je vous abandonne de grand cœur le luxe, le commerce,
-l’industrie, les ports et les manufactures, les
-étoffes et les métaux, mais laissez-moi pleurer au
-théâtre, laissez-moi écouter Mozart, regarder Raphaël,
-contempler tout un jour les vagues de l’Océan! laissez-moi
-mes rêveries, ma futilité, mes idées creuses; votre
-bon sens m’assomme, votre positif me fait horreur.</p>
-
-<p>Ce qu’on regarde maintenant comme d’une utilité
-<span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span>
-fort secondaire passait autrefois pour de la plus urgente
-nécessité; les arts semblaient si nobles à l’antiquité
-qu’ils en firent remonter l’origine aux Dieux,
-la poésie chez les Grecs était une hymne, les tragédies
-se jouaient dans les fêtes religieuses, et ce public
-de trente mille spectateurs écoutait à la fois ce qu’il y
-a de plus grand dans l’homme, la poésie, glorifiait ce
-qu’il y a de plus grand dans la nature, la divinité.</p>
-
-<p>C’étaient alors les beaux temps de l’art, ceux où
-les prêtres de la pensée étaient rangés au même niveau
-que les prêtres de Dieu; la poésie était une religion
-et le génie avait ses autels.</p>
-
-<p>Quand la Grèce fut vaincue, n’imposa-t-elle pas
-son joug à Rome, sa maîtresse, par ses orateurs et ses
-artistes? Caton prévoyait bien cette victoire des vaincus
-sur les vainqueurs, mais il ne put la prévenir, et lui-même,
-sur ses vieux jours, se mit à apprendre la
-langue de ses esclaves.</p>
-
-<p>Athènes entra donc dans Rome, comme l’Étrurie
-déjà y était venue, avec ses mimes et ses bouffons.
-Cette ville, maîtresse du monde, était condamnée à
-redevenir successivement le germe de toutes les civilisations
-qu’elle avait combattues et qu’elle devait
-absorber. En effet, le conquérant peut détruire des
-ports, brûler des flottes, démolir les manufactures,
-détourner les fleuves, boucher les canaux et enchaîner
-les populations, mais l’esprit? Où trouverez-vous des
-chaînes pour arrêter ce Protée qui parie avec les sons,
-qui se dresse avec la pierre, s’exprime et pense avec
-des mots? Quelle sera la digue pour arrêter ce torrent?
-Où sera la prison pour enfermer ce soleil?</p>
-
-<p>L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par
-tous les peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les
-Franks, les Allemands, les Normands, les Espagnols,
-les Sarrazins? Le monde entier est venu marcher sur
-elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces
-peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span>
-vite sous ce soleil du Midi, sur cette terre libre
-et féconde que tant de grandes choses ont illustrée et
-qui montre avec plus d’orgueil les ruines de ses cités
-mortes que nos nations modernes ne montrent leurs
-cités vivantes! Car sa poussière est grande, car ses
-cendres ont de la gloire; tout ce qui a une âme de
-poète, de peintre, ne désire-t-il pas aller vers cette
-terre sainte de l’art, où les pierres ont de l’immortalité,
-où les débris ont de l’avenir encore?</p>
-
-<p>On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant
-rendues puissantes par leur commerce; ce furent, il
-est vrai, de grandes cités, et leurs richesses nous apparaissent
-maintenant à travers l’histoire comme quelque
-chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas
-dans de pareils gouvernements, en même temps qu’une
-vigueur et une force peu communes, quelque chose de
-monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les temps modernes
-un trône plus triste, une gloire plus lugubre et
-plus sanglante que cette ville de Venise avec son peuple
-d’espions et de bourreaux, et le nom de Carthage
-n’est-il pas pour nous plein d’horreur et de cynisme?</p>
-
-<p>La Hollande aussi s’est élevée par son commerce,
-et ce petit peuple de marins et de commerçants, qui
-a d’abord eu à lutter contre l’Océan puis contre l’Europe
-entière, et qui s’est fait puissant en domptant les
-dangers du premier et en acquérant les richesses de la
-seconde, n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine
-et rapetissée entre la noble France et la mystique
-Allemagne, ces deux pays qui ont le plus d’avenir?
-Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis
-l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la
-vainquît de son épée, et que reste-t-il de l’épée de
-notre empereur? Chaque État en a pris un éclat,
-chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône.
-L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes
-vivent, Corneille vit, Racine vit, Voltaire domine toujours,
-et sa langue, cette langue si pure et si limpide,
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span>
-telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes les cours.
-Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres,
-à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette
-Italie, patrie du Dante et de Virgile, si pauvre et si
-triste, ne nous paraît-elle pas plus grande et plus
-majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes,
-ses Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et
-puis, que reste-t-il maintenant de Carthage? Et de
-Venise? où sont donc ses navires, ses trésors, sa puissance,
-ses richesses enviées du monde?</p>
-
-<p>Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de
-Rome, leur souvenir occupe le monde.</p>
-
-<p>Certes, les relations de commerce furent un grand
-bien pour les nations modernes, et c’est un merveilleux
-fait de la Providence de faire servir l’intérêt des
-hommes à leur union; l’industrie donne aux nations
-une source inépuisable de richesses que les sociétés
-anciennes, dans leur noble orgueil, ignorèrent; chez
-nous les relations de commerce nouent les relations
-politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports
-d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre
-l’Europe et l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme,
-avant que l’Orient et l’Occident échangeassent leurs
-produits? Il a fallu tout le <small>XVI<sup>e</sup></small> et le <small>XVII<sup>e</sup></small> siècle, la
-guerre de Trente ans et mille batailles, pour que
-le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques
-s’alliassent ensemble. Et puis Shakespeare et Byron
-passent chez nous, tandis qu’on arrête les épingles et
-les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de contrôle pour
-le génie, parce qu’il est libre et immortel.</p>
-
-<p>Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve
-dans les ruines; on les oublie parfois longtemps, mais
-on les retrouve intactes au milieu d’une poussière qui
-n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.</p>
-
-<p>Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est
-un poète, esprit creux! cela, ce sont des vers, niaiseries!
-Eh bien, ce poète et ces vers sont plus immortels
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-que votre palais dont les pierres se disjoignent,
-que votre empire qui se démembre, que vos trésors
-qui se dispersent, et ce blasphème vient de ce que
-l’intérêt a tari le cœur, puis l’esprit. D’abord on a
-menti, maintenant bien des hommes croient qu’ils ont
-raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie,
-que le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme
-qui fait agir le corps; sans les arts, où serions-nous?
-Allez! Corneille et Racine ont plus fait pour la France
-que Colbert et Louis XIV.</p>
-
-<p>N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde
-à prétendre sans cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un
-chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap a plus de valeur
-qu’un poème?</p>
-
-<p>Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils
-s’épuisent et s’usent; Homère est-il vieux?</p>
-
-<p>Vos magasins regorgent de marchandises, mais
-faites-moi à la commande <i>Tartufe</i>, <i>Othello</i>, <i>Cinna</i>?</p>
-
-<p>La France, en un an, peut donner des milliards;
-en un siècle, elle ne fait pas dix vers de Corneille.</p>
-
-<p>Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland,
-qui a 17 millions de rentes, ou l’homme
-qui possède le monopole de toutes les exploitations
-avec le baladin William Shakespeare. Que fera le premier?
-Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes
-d’or, ses tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons,
-ses fabriques, ses valets qu’il paie, ses chiens, ses voitures;
-que me fait cela? Et le second me lit des vers,
-c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la
-corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases;
-c’est-à-dire qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il
-me rend grand et fier, que je trépigne malgré moi,
-que l’enthousiasme m’enveloppe et que je suis heureux
-de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie,
-que je l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des
-temples!</p>
-
-<p>Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier;
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-ses navires m’apportaient le sucre, ses bestiaux me
-donnaient la laine, ses fabriques le drap; mais le
-poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car tu m’as fait
-goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni
-la puissance, ni les richesses, des joies que les rois
-ne peuvent donner; tu as éveillé en moi toutes les voluptés
-de l’âme, tu m’as donné toutes les délices du
-cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur
-et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour,
-merci, car tu es poète!</p>
-
-<p>Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire
-comme dans la vie, a toujours dirigé le corps.</p>
-
-<p>Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les
-tableaux, les rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est
-que plus tard, lorsque la chair parle en lui, que le
-corps souffre, qu’il devient gourmand, jaloux, sensuel,
-qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors
-regardait et contemplait, mais maintenant il le fait
-servir, il tend des pièges et médite des larcins.</p>
-
-<p>Il en est de même des peuples: ils sont d’abord
-poètes et prêtres, guerriers et législateurs, commerçants
-et industriels; c’est à l’avenir qu’il appartient
-maintenant de féconder ces germes pour les civilisations
-futures.</p>
-
-<p>Le commerce est donc le dispensateur des richesses,
-comme l’industrie est la lutte de l’homme contre la
-nature, la machine devenue intelligente et créatrice;
-il y a là dedans la sève du bien-être matériel pour
-tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez,
-habillez un homme, que son estomac soit chargé de
-vin, son corps couvert de diamants, il mourra triste,
-dégradé, avili, car il faut une pâture à l’âme, invisible
-comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur
-sa création. L’art est donc la manifestation la plus haute
-de l’âme, c’est là son œuvre.</p>
-
-<p>Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_8">
-
-<div style="width: 10em; margin: 0 0 0 auto; padding-top: 2em; text-align: center;
- font-size: .8em;">
-<span lang="la" xml:lang="la">Indigesta moles.</span><br />
-<span class="smcap">Ovide.</span></div>
-
-<p><i>Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix
-Montyon.</i></p>
-
-<p><i>Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en
-étonner, car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit.</i></p>
-
-<p class="sep2 cent cs12 esp1">SMARH</p>
-
-<div style="width: 16em; margin: 2em 0 0 auto; font-size: .8em;">
-
-<p class="cent">VIEUX MYSTÈRE.</p>
-
-<p>La mère en permettra la lecture à sa fille.</p>
-
-<p class="ralign smcap">L’Auteur.</p>
-
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">SMARH<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Avril 1839.</p>
-
-<p class="sep2">L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la
-venue du Christ.</p>
-
-<p>Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis
-dans le désert, comme une lueur dans l’ombre, et
-l’oasis s’était tarie, et la lueur n’était plus, et tout
-n’était que ténèbres.</p>
-
-<p>L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête
-vers le ciel, l’avait reportée sur la terre; elle avait
-recommencé sa vieille vie, et les empires allaient toujours,
-avec leurs ruines qui tombent, troublant le
-silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout
-s’était fait vil.</p>
-
-<p>On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les
-hommes étaient faibles et méchants, le monde était
-fou, il bavait, il écumait, il courait comme un enfant
-dans les champs, il suait de fatigue, il allait se mourir.</p>
-
-<p>Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre
-bien sa dernière minute; il fallait finir l’orgie et tomber
-ensuite ivre, ignoble, désespéré, l’estomac plein, le
-cœur vide.</p>
-
-<p>Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et
-cette roue du mal qui broyait les hommes depuis la
-création allait s’arrêter enfin, usée comme sa pâture.</p>
-
-<p>Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme
-un cri de triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait
-s’ouvrir et chanter ses victoires.</p>
-
-<p>Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau
-Messie? tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières
-espérances vers le Christ? Non, la voix répéta
-plusieurs fois: «Michel à moi! réponds ici!» Cette voix
-était triomphante, pleine de colère et de joie.</p>
-
-<p class="scenp">LA VOIX.</p>
-
-<p>Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon
-me broyer la poitrine, car alors le Christ avait
-affermi cette terre où tu me foulais, elle était jeune
-et pure; maintenant elle est vieille, usée, ton pied y
-entrerait dans les cendres.</p>
-
-<p>Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce
-cœur ulcéré je l’ai versé sur la terre, et cette rosée de
-malédiction a porté ses fruits.</p>
-
-<p>Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le
-doute, pas une croyance que je n’aie terrassée par
-le rire, pas une idée usée qui ne soit un axiome,
-pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!</p>
-
-<p>Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite
-pour la félicité de l’homme, comme je l’ai maniée et
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-pétrie, comme je l’ai battue, fatiguée, comme j’ai
-remué dans sa bouche le mors des douleurs!</p>
-
-<p>Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne
-l’avait pas bu) ferait un Océan plus large que toutes
-les mers du Créateur. Toutes les malédictions sorties
-du cœur feraient un beau concert à la louange de
-Dieu.</p>
-
-<p>Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient
-pas; j’ai jeté en l’air des mots, ils ont pris cela pour
-des idées, ils ont couru, ils se sont évertués à les comprendre,
-ils ont creusé leurs petits cerveaux, ils ont
-voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont approchés
-du bord et je les ai poussés dedans.</p>
-
-<p>Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à
-l’amitié qui s’appelle grandeur et qui m’a livré les
-poètes, les femmes, les rois! Honneur à la colère ivre
-qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse,
-à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle
-âme! Honneur à cette belle chose qui tient un homme
-par ses organes et le fait pâmer d’aise, grandeur humaine!</p>
-
-<p>Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière
-heure! je l’ai élevé, j’ai été sa nourrice et sa mère, je
-l’ai bercé dans ses jeunes ans; j’ai été sa compagne et
-son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a pris!</p>
-
-<p>Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes
-baisers de feu!</p>
-
-<p>Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours
-chéris, je lui fermerai les yeux, je me pencherai sur sa
-bouche pour recueillir son dernier râle et pour voir si
-sa dernière pensée te bénira, Créateur.</p>
-
-<p>Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour,
-chaque jour je t’insulte, chaque jour je prends l’empire
-du Christ, chaque jour des âmes entières se
-donnent à moi.</p>
-
-<p>Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit
-comme une relique; cet homme-là, tu verras comme
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-je vais le plonger dans le mal en peu d’heures, et puis
-tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et si
-mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux
-glaçon qui la refroidissait.</p>
-
-<p>Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien
-digne de créer un monde et si elles ne me font pas
-l’égal de celui qui les enfante!</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="sep2 scenp">Le soir, en Orient, dans l’Asie&nbsp;Mineure,
-un&nbsp;vallon avec une&nbsp;cabane&nbsp;d’ermite; non&nbsp;loin, une petite&nbsp;chapelle.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">UN ERMITE.</p>
-
-<p>Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec
-la paix du Seigneur; l’homme de Dieu vient de vous
-bénir et de vous purifier, puisse sa bénédiction être
-éternelle et sa purification ne jamais s’effacer! Allez,
-ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous
-dans les miennes. (<span class="cs8">Après avoir congédié ses fidèles.</span>) Je les aime
-tous, ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je
-leur parle de Dieu; ces femmes me semblent des
-sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme je les
-embrasse avec plaisir!</p>
-
-<p>Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce
-comme la vôtre et capable d’aimer! Heureux ceux
-qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps, quand j’ai
-orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand
-j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le
-ciel en pensant au paradis, que j’ai consolé ceux qui
-viennent à moi, il me semble que mon cœur est large,
-que cet amour est une force et qu’il créerait quelque
-chose.</p>
-
-<p>Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir
-la rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l’oiseau
-étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement avec
-ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les étoiles sont
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela
-avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre
-vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.</p>
-
-<p>Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous
-m’avez donné l’amour, que faut-il de plus? Quand
-vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous bénissant
-et je passerai de ce monde dans un autre meilleur
-encore. Bonheur, joie, amour, extases, tout est en
-vous! (<span class="cs8">Il s’agenouille et prie.</span>)</p>
-
-<p class="scenp">SATAN, en costume de docteur.</p>
-
-<p>Pardon, maître, de vous interrompre dans vos
-pieuses pensées.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>L’homme de Dieu se doit à tous.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les
-déserts pour venir recueillir les paroles de votre
-bouche et converser avec vous sur nos hautes destinées.
-Un homme comme vous en sait long; nous
-sommes savants, nous autres, n’est-ce pas?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Quelle est cette science?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à
-force d’avoir réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous
-sommes arrivés à résoudre d’étranges problèmes; pour
-moi, rien n’est obscur. (<span class="cs8">A part.</span>) Tout est noir.</p>
-
-<p><span class="cs8">Une femme mariée entre pour parler à Smarh.</span></p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Que voulez-vous, douce mie?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-LA FEMME.</p>
-
-<p>Consulter notre père en religion.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter,
-à savantiser avec ce saint homme que vous
-voyez là, en habit de docteur, on ne peut l’approcher.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque
-théologien de Grèce?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté
-et les moines, auxquels il a conseillé d’excellents tours
-pour se divertir. Pour la théologie, il la connaît. Vous
-connaissez votre ménage, et, comme vous, il y jette de
-l’eau trouble et y fait pousser des cornes.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Que voulez-vous dire là?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une
-gorgette à faire pâmer toute une classe d’écoliers.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux
-parler à l’ermite.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans
-vigueur dans les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais
-peuplé tout un désert, maintenant je me suis consacré
-au service de la religion et je suis en tout lieu mon
-saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne,
-comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-confesser, de préparer les hosties, de nettoyer, de
-gratter, d’écurer; je suis, en un mot, son serviteur
-indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de
-moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais
-sage comme une pierre en mes actions. Et vous, qui
-êtes-vous, la mère? Vous m’avez l’air d’une bonne
-femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à
-certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un
-bon, excellent homme, mais un peu benêt, entre nous
-soit dit; je le connais, et la nuit de vos noces vous
-fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses
-que les femmes ordinairement savent trop bien, mais
-qu’elles font semblant d’ignorer; j’en ai connu qui se
-pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout en disant:
-«Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis
-l’âge de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée,
-vous êtes demeurée sage comme la Vierge; vous avez
-des enfants... charmants, qui ressemblent à leur
-mère.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les
-aime bien, ces pauvres enfants!</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Et vous êtes heureuse ainsi?</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de
-plus?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH répond au docteur.</p>
-
-<p>A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur
-dans la science, je n’ai point travaillé, lu, compulsé.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité
-que d’autre chose; mais ce n’est point la science des
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-livres dont je parle, maître, c’est celle du cœur et de
-la nature.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien
-des ans de ma vie.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>J’avais donc raison de dire que vous étiez savant.
-Ce mot-là doit-il s’appliquer à un homme qui possède
-beaucoup de livres, comme à une bibliothèque, plutôt
-qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car la
-vraie science, c’est Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint.
-Heureuse vie! Être ainsi au milieu de cette belle nature,
-prier Dieu tout le jour, être entouré du respect
-de la contrée, car à toute heure on vient vous consulter
-sur toute matière, sur la religion et sur la vie,
-sur la mort et l’éternité; hommes, femmes, enfants,
-tout le monde accourt à vous; vous êtes comme le
-bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez,
-pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé;
-vous raccommodez les familles, vous mettez la paix
-dans les ménages, saint homme!</p>
-
-<p>SMARH, <span class="cs8">humilié</span>.</p>
-
-<p>Oh! vous me flattez, frère!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau.
-Vous dites aux femmes libertines: «Allez, rentrez
-dans vos ménages, aimez Dieu et vos enfants»; aux
-enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez,
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes
-gens»; quand un pauvre vient vous demander l’aumône,
-vous dites pour lui des prières.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH, étonné.</p>
-
-<p>Qu’ai-je donc?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en
-confessant dans votre cellule des jeunes femmes,
-quand vous êtes là seuls, enfermés tous les deux, et
-qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est
-venu à l’idée de soulever un peu le voile qui cache
-des contours indécis et de retrousser doucement avec
-la main ce jupon qui cache un bas de jambe sur
-lequel la pensée monte toujours?... et quand vous
-dites à ces femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous
-point qu’elles en aiment d’autres et que leurs
-maris vont forniquer avec les filles du démon? Quand
-vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne
-vous vient pas à la pensée que ces enfants ne sont pas
-à eux, et que, lorsqu’ils voudront se coucher dans
-leur lit, la place sera prise et le trou bouché?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles
-choses? Il me semble que ce n’est point ainsi que je
-pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?)
-que le voleur à qui vous conseillez l’honnêteté,
-perdrait son état en devenant honnête homme;
-que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec
-la vertu; qu’un valet qui ne haïrait point son maître
-ne serait plus un valet, et que le maître qui ne battrait
-plus un valet ne serait plus son maître.</p>
-
-<p>Il est des choses plus surprenantes encore, car
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-chaque jour vous dites sans scrupule: «Faites le bien,
-évitez le mal, aimez Dieu, nous avons une âme immortelle»
-sans savoir ce que c’est que le bien et le mal,
-sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et
-vous en rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur
-qui, comme vous, n’en savait rien; pour l’âme,
-vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous donneriez
-votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée?
-Est-ce que vous sentez votre âme, comme votre estomac
-qui crie: j’ai faim, comme vos yeux qui, fatigués,
-demandent à être fermés, comme votre ventre
-qui vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire
-quelque saleté? Dis, ton âme a-t-elle faim, dort-elle,
-marche-t-elle, la sens-tu en toi?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Questions embarrassantes! je n’y avais jamais
-songé.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair
-comme le jour, car tu dépeins à tout le monde la nature
-de cette âme, ses besoins, ses douleurs, ses destinées,
-ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour
-si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais
-plus d’intelligence pour un homme du Seigneur. Heureux
-homme! Tu es donc sans conscience, puisque tu
-enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.</p>
-
-<p class="scenp">YUK à la femme.</p>
-
-<p>Heureuse avec un pareil homme?</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Mon Dieu, oui, il le faut bien.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais
-pour cela le cœur est lourd, tout en faisant le ménage
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-on est triste, et de grosses larmes vous remplissent les
-yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais
-autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux
-sourcils noirs et aux dents blanches, à la bouche
-fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas eu ce bonheur?»,
-et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient, il
-sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!</p>
-
-<p>Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on
-se sent seule, isolée dans le monde, sans amour; il
-fait bon en avoir pour vivre! Jadis vous avez vu un
-beau jeune homme qui vous baisait la main, et souvent
-les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains
-vous avez aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des
-hommes nus, la drôle de chose! et vous rêvez de tout
-cela, ma petite. Le soir, en vous couchant, vous vous
-trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en
-pensant aux hommes des bains publics, à votre jeune
-amant, aux soldats, que sais-je? Vous avez un bataillon
-de cuisses charnues dans la tête: «Si j’en avais
-seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous
-faites les plus beaux rêves du monde.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Oh! le méchant homme!</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries,
-aux rêves, aux démangeaisons, mais l’aiguillon de
-la chair vous tient depuis longtemps, et chaque jour
-vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce bientôt?»</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je
-combats, et je venais consulter même...</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-pour vous enseigner ce que vous avez à faire? Si
-la vertu existe, chaque créature doit pouvoir d’elle-même
-la discerner et la mettre en pratique.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME, à part.</p>
-
-<p>Je n’y avais point songé. (<span class="cs8">Haut.</span>) Oui, vous avez raison,
-je résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai
-bien seule ces idées qui m’obsèdent.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous
-sont agréables. Qu’il est doux de penser à cela tout le
-jour, de se figurer ainsi quelque chose de beau qui
-vous accompagne et vous entoure de ses deux bras!</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Chaque jour je me reproche ces pensées comme un
-crime, j’embrasse mes enfants pour me ramener à
-quelque chose de plus saint, mais hélas! je vois toujours
-passer devant moi cette image tendre, confuse,
-voilée.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les
-rayons du soleil meurent sur les dalles, que les fleurs
-d’oranger laissent passer leurs parfums, que les roses
-se referment, que tout s’endort, que la lune se lève
-dans ses nuages blancs, alors cette forme revient, elle
-entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi!
-viens! si tu savais toutes les délices d’une nuit d’amour!
-si tu savais comme l’âme s’y élargit, comme au grand
-jour heureux, nos deux corps nus sur un tapis, nous
-embrassant, si tu savais comme je prendrai tes
-hanches, comme j’embrasserai tes seins, comme je
-reposerai ma tête sur ton cœur et comme nous serons
-heureux, comme nous nous étendrons dans nos voluptés!»
-N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-cela qu’on souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de
-désir?</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en
-traits de feu, ces pensées-là me font rougir, j’en ai
-honte.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et
-riantes comme les roses? C’est une soif qu’on a,
-n’est-ce pas? on a quelque chose au fond du cœur de
-vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Je ne sais comment résister à cette force.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder
-nue, vous vous trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel
-beau corps! quelle gorge ronde! et quel dommage!»
-dites-vous.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter
-longtemps sur les miens; il y en a qui semblaient
-lancer des jets de flamme, d’autres laissaient
-découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au
-cœur.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN, à Smarh.</p>
-
-<p>C’est la science, mon maître, qui nous enseignera
-tout cela.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Quelle science?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>La science que je sais.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Laquelle?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>La science du monde.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous?
-un ange ou un démon?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>L’un et l’autre!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et comment acquiert-on cette science?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu le sauras!</p>
-
-<p class="ralign padr">
-<span class="cs8">Il disparaît.</span></p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez,
-que ce soit un jeune homme de 16 ans environ, blond
-et rose, et qui rougira sous vos regards, prenez-le,
-cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, dans
-la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme
-vous jouirez et vous vous repaîtrez de cet amour; oui
-ce sera cette voix de vos songes et ce corps d’ange
-qui passait dans vos nuits.</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME, égarée.</p>
-
-<p>Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des
-baisers de feu et des voluptés sans nombre. J’étais
-bien folle, en effet, de vieillir sans amour. A moi,
-maintenant, les délices des nuits les plus ardentes; que
-je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie
-de tous mes désirs! De longues nuits et de longs
-jours passés dans les baisers! ah! toute ma vie passée
-à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens
-que c’est là mon bonheur.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la
-pensée, toutes ces jouissances désirées, et de se dire:
-«Si je l’avais là, si je le tenais dans mes bras, si je
-voyais ses yeux sur les miens et sa bouche sur mes
-lèvres!»</p>
-
-<p class="scenp">LA FEMME.</p>
-
-<p>Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le
-cœur depuis que vous me parlez, j’ai du feu sous
-la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment tout cela,
-je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (<span class="cs8">Elle s’arrête et dit avec
-profondeur:</span>) Oh! les belles choses!</p>
-
-<p class="ralign padr"><span class="cs8">Elle sort.</span></p>
-
-<p class="scenp">YUK, riant.</p>
-
-<p>Voilà une commère qui, avant demain matin, se
-sera donnée à tous les gamins de la ville et à tous les
-valets de ferme.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent cs8">La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.</p>
-
-<p>Quelle est donc cette science qu’on m’a promise?
-où la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels
-chemins vient-elle et où mène-t-elle? et au terme de la
-route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour
-moi et je n’y vois rien que des ténèbres.</p>
-
-<p>Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre,
-d’aller, de voir. Tout ce que je sais me semble
-petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s’élèvent
-dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, si j’allais
-vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais
-vous voir, ô Dieu que j’adore!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet
-abîme.</p>
-
-<p>Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement,
-à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi
-me faut-il quelque chose de plus? L’homme est
-donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?</p>
-
-<p>Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent,
-je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs.
-C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose
-qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche
-de Dieu.</p>
-
-<p>Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma
-tête se perd; je sens que je vais changer; je vais peut-être
-mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité
-bienheureuse promise aux saints.</p>
-
-<p>Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà,
-depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus
-grand; mon âme s’élargit peu à peu, comme l’horizon
-quand on marche, je sens que la création entière peut
-y entrer.</p>
-
-<p>Autrefois je dormais de longues nuits pleines de
-sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues
-et dorés; souvent je m’endormais en rêvant aux extases
-célestes, les saints venaient m’encourager à continuer
-ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux
-et le chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je
-fermé l’œil que des ardeurs m’ont tourmenté, je me
-suis levé et je suis venu.</p>
-
-<p>Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais
-à cette molle langueur des sens qu’il procure, je me
-plongeais dans l’harmonie dont elle se compose, j’écoutais
-avec ravissement le bruit des feuilles des arbres
-que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées,
-j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune
-argentaient; ma tête se levait avec amour vers ce ciel
-si bleu, avec ses étoiles aux mille clartés, et je me
-disais que l’éternité devait être aussi quelque chose de
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout
-cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque
-chose de plus beau même que cet infini où je perdais
-mon regard; aussi loin que la pensée de l’homme
-pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien
-que cette harmonie du ciel et de la terre était faite
-pour l’âme.</p>
-
-<p>Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes
-les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel
-est aussi bleu, les étoiles sont bien d’argent; c’est bien
-cette lune dont mon regard rencontrait les rayons se
-jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle
-plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris
-de pitié pour tout cela, j’ai pour elles une envie
-jalouse.</p>
-
-<p>Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me
-lancer dans l’infini. Oh! qui viendra me retirer de cette
-angoisse et me dire ce que je ferai dans une heure,
-où je serai, ce que j’aurai appris!</p>
-
-<p>Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé
-l’âme?</p>
-
-<p class="scenr">Satan paraît.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="scenp">SATAN, SMARH.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Pourquoi faire?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pour vous, mon maître!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Ne vouliez-vous pas connaître la science?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Quelle science?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie
-science.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comment l’appelle-t-on donc?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’est la science.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Dans l’infini.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>L’infini, c’est donc elle?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et celui qui le connaît sait tout.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais il n’y a que Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Dieu? qu’est-ce?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Dieu, c’est Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Dieu, c’est donc tout?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné
-ne peut monter plus haut; tu es comme les autres
-hommes, le monde est plus haut que ton intelligence;
-c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu
-te tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un
-qui te monte à la hauteur de toutes ces choses, ce
-sera moi.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et que m’enseigneras-tu donc?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tout!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Viens donc!</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="scenp">Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne,
-il me semble que je vais tomber.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu as donc peur?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps
-n’en peut plus, le vertige me prend, soutiens-moi.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi
-à mes pieds, si tu as peur.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant
-moi, et je l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-semble entourée d’une auréole bleue et les étoiles
-fixées sur un fond noir.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi
-vaste?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta
-pensée, car chaque jour tu disais: Dieu! éternité! et
-tu te perdais dans la grandeur de l’un, dans l’immensité
-de l’autre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de
-l’âme, il faudrait être un Dieu pour se le figurer.
-Comme cela est grand! comme les océans noirs paraissent
-petits! (<span class="cs8">Ils montent toujours.</span>)</p>
-
-<p>Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de
-savoir où tu vas pour aller? est-ce que tu agis pour
-une cause quelconque? Pourquoi le monde marche-t-il,
-lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner
-toujours sur lui-même, si vite, avec ses habitants
-étourdis?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comme la création est vaste! Je vois les planètes
-monter, et les étoiles courir, emportées, avec leurs
-feux. Quelle est donc la main qui les pousse? La voûte
-s’élargit à mesure que je monte avec elle, les mondes
-roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette
-création qui s’agite!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur
-à ce misérable monde perdu à des distances
-incommensurables sous mes pieds; les planètes jouent
-autour de moi, les comètes passent en lançant leur
-chevelure de feux, et dans des siècles elles reviendront
-en courant toujours comme des cavales dans le champ
-de l’espace. Comme je me berce dans cette immensité!
-Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure
-de toutes parts, je le dévore à mon aise.</p>
-
-<p class="scenr">Ils montent toujours.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Es-tu content de mes promesses?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine
-étouffe, l’air siffle autour de moi et m’étourdit, je suis
-perdu, je roule.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu te plains donc?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi
-cela est-il fait?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>N’est-ce pas pour moi?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pour toi seul, n’est-ce pas?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Monte encore.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Jamais! monte toujours!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Grâce!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette
-création? Cette éternité qui t’entoure a été créée pour
-ton âme.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette
-éternité m’étourdit et me tue.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Qui t’a donc troublé ainsi?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Ma tête est faible.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais
-pourtant, je la lâcherais, et tu tomberais, et ton corps
-serait dissous avant de s’être brisé au coin de quelque
-monde, pauvre carcasse humaine!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais
-mourir, cette immensité me fatigue.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais
-comme moi, tu verrais!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur
-promis?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours!
-Et c’est là ce que tu souhaites! tu veux l’éternité, toi,
-et tu es déjà las de tout cela! tu veux l’éternité, et la
-vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà tu n’as pas
-souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide,
-d’être même quelque chose de moins que la poussière
-d’un tombeau, car le souffle d’un enfant peut la remuer.
-Orgueil de la nature, trop fatiguée de vivre quelques
-minutes, et qui voudrait durer toujours!</p>
-
-<p>C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite,
-pour nous autres, pour ces planètes qui brillent, pour
-ces étoiles d’or, pour cette lune d’argent, pour tout
-cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui
-mange et qui dévore toujours.</p>
-
-<p>Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais
-que tout n’est qu’une larme! Si tu pouvais tout
-entendre, tu n’entendrais qu’un seul cri de douleur:
-c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux
-Oliviers? est-ce lui qui parlait aux armées d’Israël
-dans le désert, quand, le soir, les vents amenaient les
-bruits vagues de l’horizon avec les paroles du Seigneur?
-Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces
-mondes sont-ils partis dans les vents, comme le sable
-de la mer quand on ouvre les mains? Est-ce cette voix
-qui gronde dans la tempête, qui chante dans les feuilles?
-Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages? Et
-où est-il? dans quel coin de l’espace?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-de le connaître? quelle est cette démence qui te ronge?</p>
-
-<p>Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais
-à ne voir dans l’infini qu’un vaste néant? Va,
-laisse celui qui a fait tous les grains de poussière brillants,
-il a maintenant pitié de son œuvre, il s’inquiète
-peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut,
-bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il
-la couvre de sa robe comme un linceul de mort, et
-il regarde les mondes rouler dans le vide; il est seul
-dans cette immobile éternité; il était grand, il a créé,
-et sa création est le malheur.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création?
-est-ce qu’il ne travaille pas cette éternité?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui
-se remue dans le sable.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela,
-et que les mondes allaient à sa parole, et que les astres
-s’abaissaient devant son regard.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui
-furent posées irrévocablement le jour maudit où tout
-fut créé, et le destin pèse et manie l’éternité, comme
-il manie et ploie l’existence des hommes; lui-même ne
-saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas!
-Qu’était-ce donc alors?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Le vide!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Le vide était donc plus vide encore! cet infini,
-dans lequel nous roulons, était plus large encore! Cela
-était plus grand et plus beau, n’est-ce pas?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans
-la mort d’où nous devions naître.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et ses bornes étaient encore plus loin?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à
-cela.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait
-fallu un Dieu pour le faire.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Il s’était fait de lui-même.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais
-bien voulu vivre alors! comme j’aurais alors nagé là
-dedans, comme mon âme se serait déployée dans cette
-immense nuit éternelle!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle
-broie, elle tourne toujours.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Ne se lassera-t-elle jamais?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Je l’espère, car l’éternité...</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et
-il ferait trembler, quand même il ne serait que du
-vide.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner
-et de briller, et ils tomberont en poussière, usés
-comme des ossements; oui, ce soleil, un soir, s’éteindra
-dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes seront
-taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pourquoi non?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Eh quoi! l’éternité aurait une borne?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi
-périra et qu’un jour cette essence du mal, le souffle de
-vie et de mort, sera passé comme les autres! de penser
-que cette voix qui fait trembler se taira! que cette
-lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais
-donc aussi comme nous, toi, comme de la poussière,
-et une parcelle de ma cendre rencontrerait la tienne
-à cette place où fument les débris de ton œuvre! tu
-serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais
-sortir! Esprit puissant, né pour créer et pour tuer,
-pour faire naître, pour anéantir, tu serais anéanti
-aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans, le monde,
-les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la
-mort, quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière
-et du sépulcre, que je vous envie!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais
-qu’il était maître.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à
-mon aise; non, il n’est pas maître, car il ne pourrait
-se détruire.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et nous sommes donc libres.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce
-que cette liberté?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la
-terre je me sentais enchaîné à mille chaînes, retenu
-par mille entraves, tout m’arrêtait; et tandis que mon
-esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne pouvait
-s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais
-maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me
-sens respirer plus à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les
-mystères, nous voilà sur les limites de la création, je
-vais les franchir peut-être. Quelle grandeur autour de
-nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous
-ne pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que
-nous ne marchons pas à plaisir sur cette éternité qui
-contient tout le passé et l’avenir, les germes et les
-débris?</p>
-
-<p>Vois donc comme ces nuages se déploient mollement
-sous nos pieds, comme leurs replis sont moelleux
-et larges! vois comme ce firmament est bleu et
-profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme
-la lune est blanche et comme le soleil a des gerbes d’or
-sous nos pieds! Et il me semble que cela est fait pour
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-moi, car pourquoi donc seraient-ils alors? la création
-doit avoir un autre but que sa vie même.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté
-n’est ni pour ces astres qui roulent dans le sentier tracé
-dans l’espace et qu’ils gravissent chaque jour, ni pour
-toi qui es né et qui mourras, ni pour moi qui suis né
-un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle
-grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière
-au vent, du néant dans du néant, un homme
-dans l’infini!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais notre course s’avance, combien de choses nous
-avons déjà passées! Si je redescends sur le monde, il
-me sera trop étroit, je serai gêné dans son atmosphère
-d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où allons-nous?
-qui nous emporte toujours vers là-haut sans que
-rien n’apparaisse?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités,
-et toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui,
-le néant est plus grand que l’esprit de l’homme, que
-la création tout entière; il l’entoure de toutes parts,
-il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a l’infini,
-l’homme n’a que la vie d’un jour.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et des Dieux y perdraient leur existence à le
-sonder.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel
-à la face de tout ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres
-ouverts sous tes pieds, cette immensité pendue sous
-nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit sur nos
-têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras
-des abîmes plus profonds encore, des gouffres plus
-terribles.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y
-avais jamais songé. Je sais qu’il est des hommes que
-leur pensée a effrayés et qui ont eu peur d’eux-mêmes,
-comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera
-des horizons qu’elle ne pourra atteindre, des hauteurs
-où elle ne pourra monter, et, plus que tout cela, des
-gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler.
-Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te
-sentiras le pied glisser et tu rouleras dans ton âme,
-brisé!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont
-donc également obscures?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je les croyais toutes deux grandes et vraies.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Oui!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>En effet, tu étais un saint.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Qui plaçait tout en Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc
-heureux, toi, tu jouissais d’une béatitude pure et éternelle,
-tandis que, tout autour de toi, tout ce qui vivait
-se tordait dans une angoisse infinie, éternelle. Quoi!
-tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de faux
-dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans
-l’existence; la nature te paraissait belle avec ses rides
-et ses blessures, ses mensonges; le monde te semblait
-plein d’harmonie, de vérité, de grâce, lui, avec ses
-cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles
-pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres!
-ce mensonge était vrai! cette dérision te semblait
-bonne!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé,
-maître, je ne sais combien de choses sont sorties
-de moi, combien de choses y sont entrées; il me
-semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est devenu
-plus obscur.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon
-s’agrandit; on marche, on avance, mais le désert court
-devant vous, le gouffre s’élargit. La vérité est une
-ombre, l’homme tend les bras pour la saisir, elle le
-fuit, il court toujours.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait
-que Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais
-il s’était toujours écarté de mon cœur, tant j’étais pur.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne
-puisse flétrir. Tu ne savais pas qu’il remue tout dans
-ses mains armées de griffes, et que tout ce qu’il remuait
-il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini et
-la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend
-sur tout cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et
-d’erreurs.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui
-l’enfante; mais le bien?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit
-bien? Pourquoi cela est bien? Qui donc a établi les
-lois du bien et du mal? Montre-moi dans la création
-quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose
-de vrai, de saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais
-senti ta volonté s’arrêter à de certaines limites et ne
-pouvoir les franchir, tes larmes couler, la tristesse
-inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper?
-n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de
-mort et tout ce qu’il y avait d’inculte et de néant dans
-ces os vides? Pourquoi donc les fleurs que tu portes à
-tes narines se flétrissent-elles le soir? pourquoi, quand
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand
-tu aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu
-veux marcher, la terre s’abaisse-t-elle sous ton pied?
-pourquoi, quand tu veux marcher sur les flots, s’abaissent-ils
-sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il te
-vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque
-chose, dormir, marcher, manger? pourquoi sens-tu le
-poignard entrer dans tes chairs? pourquoi tout ce qui
-est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire souffrir?
-pourquoi vis-tu enfin pour mourir?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oui, le repos est dans la tombe.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non!
-la mort donne la vie, et la création serait de la corruption,
-le fumier fertilise et le bourbier féconde.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité
-des choses?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des
-pourritures. Il faut que tout vive, que tout renaisse et
-souffre encore.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué?
-pourquoi le souffle du mal féconde-t-il la terre?
-pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais? Pourquoi
-es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller
-de ce songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme
-défaillir de tristesse et d’amertume.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’est le mystère du mensonge et de la vie; le
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-vrai n’est que le vautour que tu as en toi et qui te
-ronge.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise,
-car tu n’as pas vécu, tu es à peine un enfant
-sorti de ses langes et de sa crédulité. Oui, celui qui a
-fait tout cela est peut-être le démon de quelque enfer
-perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et
-la création elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer
-dont il est le Dieu, et où tout est puni de vivre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à
-rêver à ton paradis, aux joies promises; j’aimais à te
-prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me remplissait
-l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus
-déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui
-m’enveloppe. J’aimais à voir les roses où ta rosée
-déposait des larmes qui tombaient avec les parfums
-qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me
-plonger dans le nuage d’encens... à répandre des
-fleurs sur ton autel.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent
-sur les tombes; elles rendent hommage à la majesté
-du néant, elles parfument les charognes sous les couvercles
-de leurs pierres.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais!
-sot que j’étais dans mon cœur! ce bonheur était celui
-de la brute. Le bonheur est donc pour l’ignorance;
-maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes
-ces beautés, c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses?
-Oh! non, non, j’aime encore, j’ai en moi l’amour qui
-gonfle ma poitrine. Cependant celui qui me conduit
-jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec
-toi et qui fait trembler le monde, est fort car il brave
-tout, et vrai car il souffre.</p>
-
-<p class="scenr">Ils montent encore.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur,
-il me semble que cette voûte va s’écrouler sur moi, que
-l’infini va me manger, que je vais m’anéantir aussitôt!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur
-première avait succédé l’enivrement de la science, tu
-te regardais déjà comme un Dieu pour être monté
-si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait ta
-gloire!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans
-la terreur.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu?
-Tu étais si grand, si haut, si heureux! et maintenant
-tu es si bas, si tremblant, si petit! C’est donc cela, un
-homme? de la grandeur et de la petitesse, de l’insolence
-et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton
-existence.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait
-mal; je ne sais rien, l’angoisse me ronge, et tu sais,
-toi! Mais pourquoi donc ces mondes?... Pourquoi
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux infinis
-qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge;
-l’autre autour de moi, il va m’écraser.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font
-horreur? tu l’as voulu!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Qu’ai-je voulu?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est
-le néant, c’est le mensonge, c’est la vanité.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mieux vaudrait le néant!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu
-monter encore? Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible
-mystère de tout cela, si tu le connaissais! ta peau
-deviendrait froide, et tes cheveux se dresseraient, et
-tu mourrais, épouvanté de tes pensées.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me
-dévore; je brûle, je tremble de m’y perdre, de rouler
-comme ces planches emportées par les vents et de
-brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez!
-grâce!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le
-sombre infini.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi
-redescendre sur ma terre, rends-moi ma cellule, ma
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-croix de bois, rends-moi ma vallée pleine de fleurs,
-rends-moi la paix, l’ignorance. (<span class="cs8">Ils descendent.</span>) Merci!
-Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi dans
-la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et
-tu reculeras peut-être aussi épouvanté; viens, viens,
-je vais te montrer l’enfer de la vie; tu vois les tortures,
-les larmes, les cris, viens, je vais déployer le linceul,
-en secouer la poussière, je vais étendre la nappe de
-l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu,
-viens dans les bras du démon, qui te berce et t’endort.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="scenp">La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme;<br />
-le soleil se couche sous les flots.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement
-s’y sent bien, il y est né.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Pourquoi la maudit-il toujours?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature
-est belle!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas?
-comme ses mystères te sont dévoilés?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de
-tes sophismes, je ne suis plus ici dans les régions
-du ciel, où tous ces mondes errants m’effrayaient;
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il faut
-vivre.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que
-tu y respires, que tu y souffres, créature humaine;
-explique-moi donc le mystère d’un de ces grains de
-sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte
-d’eau de l’Océan?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais regarde toi-même comme la mer est douce et
-comme les rayons du soleil lui donnent des teintes
-roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le parfum de la
-vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs
-et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent?
-vois donc cette bande d’écume qui festonne le rivage
-avec des coquilles et des herbes; regarde comme cela
-est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que mon
-âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends
-cette mer qui roule et meurt à mes pieds, quand
-je vois cette immensité que j’embrasse de l’œil?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini,
-jusqu’à l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois
-l’avoir saisi quand tu as glissé dessus.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas
-fait pour l’homme, pour son bonheur, pour sa joie.
-Vois donc aussi ces hautes falaises blanches sur lesquelles
-plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes
-noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses
-herbes tassées et ses fleurs ouvertes.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et regarde aussi comme tu es petit au pied des
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-rochers, comme tu es petit même auprès des brins
-d’herbe que foulent les bœufs et qui se redressent
-après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la
-mer roule en criant, comme si elle avait des chaînes
-dans le ventre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase
-sous son talon invisible? Écrase donc un grain de
-sable, homme fort!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier
-et sans chemin.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille
-de mille flottes.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>J’évite sa colère.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Fais-en une semblable.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>J’échappe à ses coups.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Quand ils ne sont plus.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je
-pas une intelligence qui m’a fait le roi de la création,
-qui m’a placé au premier rang, qui dompte la nature,
-la maîtrise et la bâillonne? N’est-ce pas moi qui remue
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-la terre, bâtis des villes, dirige le cours des fleuves?
-Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse,
-remue, qui s’agite, qui construit, qui meurt! honneur
-aussi à la mort qui fait les poussières et les ruines,
-qui dévore le passé, qui abat les palais construits!
-honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le
-conduit avec des guides de bronze, qui le maîtrise par
-tous les sens, qui le tourmente sous toutes les formes,
-qui le fait mourir, le dissout et le reprend dans son
-sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et
-qui souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses
-ouvrages sans fin, pour sa poussière immortelle!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas
-moins la puissance.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es
-éternel et tu meurs, tu es fort et tout te dompte, tes
-œuvres sont durables et elles périssent; le palais que
-tu as habité dure moins que la tombe qui renferme ta
-poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi;
-puis rien, comme toi.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Les œuvres de l’homme ont changé la face du
-globe.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées,
-les prairies avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont
-mangée, elle renfermait un principe de création et tu
-l’as épuisée par la culture. Tu crois que tes moyens
-artificiels et le misérable fumier que tu répands feront
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-une création quelconque, une fécondité, non, non, te
-dis-je; jeté sur le monde, tu as voulu, dans ton orgueil
-immense, dompter cette nature qui t’environne, tu as
-voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as cru
-être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse
-et le néant.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oh! tu mens! je me sens fort.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Vraiment! comment donc?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Sur tout; sur les animaux d’abord.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et
-tu l’as élevée unie, mais la pierre tombe et roule, et les
-champs sont maintenant où il y avait des tours, et
-les pyramides sont moins hautes que les herbes, sous
-la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se
-sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter
-la mer dans des quais, et tu t’es cru grand parce que
-chaque jour elle venait battre à la même place, mais
-peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque
-jour elle la dévore.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est
-pas ordonné sur une échelle de forces et d’intelligences
-successives?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, et de misères. Continue.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le
-cheval à la fourmi, et la fourmi au caillou?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables,
-et que le cheval écrase la fourmi, et que la fourmi
-creuse la terre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend,
-qui sent, qui voit?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes
-malheurs que tout ce qui t’entoure, grandeur digne
-d’envie! le géant souffre plus que les insectes! Tu te
-crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds les
-métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien,
-quand la fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots
-rouges, quand la pierre crie sous ton marteau, quand
-la terre gémit sous tes coups, quand les vagues murmurent
-en battant la proue de tes navires, oui, tout
-cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans
-rien qui te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles,
-ni te lime la chair, mais seulement les yeux levés vers
-le ciel, l’abîme, et demandant pourquoi cela? pourquoi
-ceci?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>C’est vrai, comment donc?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux
-te brûlent; que la mer s’étend devant toi, ouvre sa
-surface, mais elle t’engloutit; c’est que ton intelligence
-te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est que
-l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans
-fin, et qu’il te perd.</p>
-
-<p class="scenh">Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des
-rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils
-s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs ou
-des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit
-retentit dans les cavernes.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Cette nature est sombre.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tout à l’heure tu la trouvais si riante.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que
-les ténèbres enveloppent la terre.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Comme des langes qui la couvrent.</p>
-
-<p class="scenh">L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot s’est
-retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le clapotement,
-toujours diminuant, des derniers battements de la vague
-entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd. Les
-oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton
-cœur qui fléchisse et qui te crie que tu es faible,
-humble et petit devant tout cela?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que
-crainte, appréhension?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe;
-quand sa pensée travaille, il glisse aussi, il tombe encore,
-il roule toujours, tu sais.</p>
-
-<p class="scenh">Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la lune,
-la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les ténèbres
-couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que par les
-lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On entend
-des cris sauvages, les vagues sont furieuses.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Comme la mer mugit! sa colère est terrible.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles
-déracinent, elles dévorent. Vois comme les rochers
-sont frappés; entends-tu l’Océan qui les ébranle et qui
-voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein
-avec les grains de sable?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comme les vagues sont hautes! (<span class="cs8">Il se rapproche de lui.</span>)
-Celle-ci monte, elle va me prendre dans son vaste
-filet d’écume pour me rouler avec elle... ah! elle
-tombe, elle meurt... Au secours! au secours!</p>
-
-<p class="scenr">Il veut fuir. Satan l’arrête.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner
-un coup de pied à l’Océan, ta colère ne fera pas seulement
-jaillir un peu d’eau.</p>
-
-<p class="scenh">Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan le
-traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre les
-rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues noires
-se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble lassée.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Grâce! grâce!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN le traîne sur les genoux.</p>
-
-<p>Debout! debout! homme fort, la tête haute devant
-la tempête! Est-ce de cela que tu as peur? Une vague,
-qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme immortelle? Que
-te fait la vie?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Pitié! pitié!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la
-pierre qui résiste.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore!
-si ces rochers allaient marcher vers le rivage!...
-La mer va m’entraîner! Quels horribles cris!</p>
-
-<p class="scenh">Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des flots;
-les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se fait
-entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut
-arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle glisse
-dessus.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a
-eu toujours autant de fureur dans l’existence, autant
-de cruauté dans ce qui est fort? Pitié, mon maître!
-dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est
-éternelle.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le
-mal était l’infini?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe
-sous les coups, son cœur se ploie sous la douleur.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur
-est de bronze au dehors et de boue au dedans. Oh!
-pauvre homme! tu es bien pétri de terre, l’eau et le
-soleil te soulagent et te nuisent.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle
-ainsi pleine de douleurs?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête?
-si ce n’est pour faire et pour briser l’une et l’autre.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas
-usée!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a
-creusé son pas ineffaçable; celui du mal l’a percée
-jusque dans ses entrailles.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère,
-n’est-ce pas? il est jaloux de cette terre, depuis ce
-jour où il fut refoulé sur son lit de sable où il se tord,
-et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent les
-flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait
-sans rivages, et le choc de ses flots n’avait point de
-termes, les vagues ne couraient point vers la terre,
-elles ne mouraient jamais, et la même pouvait rouler,
-rouler, pendant des siècles sur la surface unie de
-l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux
-mortels, où la création s’agitait dans ses germes, où
-la mer roulait des vallées, et où la terre avait des
-océans sur elle?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs
-plis la fange sur laquelle on a bâti des empires.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos
-était bon?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et
-sans rien qu’elle broie.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture
-dans toutes ces entrailles?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient
-mêlées l’une à l’autre, comme de la salive sur
-de la poussière.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et quand la création apparut, la terre fut retirée,
-et l’Océan refoulé dans ses fureurs; depuis, il s’y roule
-toujours.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Un jour cependant il en sortit.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes
-furent maudits et que la corruption eut gagné tous
-les cœurs.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes;
-leur lit, ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même
-des océans entiers, elle monta d’abord plus
-haut que de coutume, elle gagna les cités et entra
-dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva
-le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et
-elle monta plus haut, elle gagna les déserts et vint
-aux pyramides; les pyramides croyaient qu’elle mourrait
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-à leurs pieds, et ses plus petites vagues surpassèrent
-leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle
-s’élevait toujours comme un voyageur qui monte,
-elle entraînait avec elle les villes et les tours, et les
-hommes pleurant. Alors on entendit des bruits étranges
-et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses
-vus se cramponner à l’existence qui leur échappait;
-ils gravissaient les montagnes, mais la mer montait
-derrière eux, les entraînait et les roulait avec la poussière
-des choses éteintes. Alors quand les pyramides,
-les forêts, les montagnes furent arrachées comme
-l’herbe, et qu’une grande plaine verte, avec des débris
-de tombeaux et de trônes, s’étendit de tous côtés, les
-vagues vinrent à battre, la tempête se fit, et l’immense
-joie de la mort s’étendit sur cette solitude.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est
-donc faite que pour renaître de sa propre mort et
-souffrir de sa propre vie. Horreur que ce déluge! pourquoi
-tant de malheurs?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Mais le déluge dure encore.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Comment cela?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et
-l’immensité du mal ne s’étendit-elle pas sur la terre?
-D’abord il emporta quelques hommes, puis il vint
-dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta
-les palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les
-forêts, et chaque jour il s’étend comme un nouveau
-déluge, comme une mer qui monte.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que
-celui-ci?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de
-ravages.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et où donc chercher un refuge si tout n’est que
-néant, corruption, abîme sans fond?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ah! où donc? où donc? que sais-je?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non, il existe.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition,
-dans les passions qui remuent le cœur et le
-font vivre?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou
-supplices, le cœur se gonfle et s’agite.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien
-de la vie.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.</p>
-
-<p class="scenr">Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Quoi, mon maître?</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-SATAN.</p>
-
-<p>On te demande ce que c’est que la vie.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Qui cela? qui fait une pareille question? (<span class="cs8">Satan lui
-désigne Smarh.</span>) Vraiment! (<span class="cs8">Riant.</span>) La vie? ah! par Dieu
-ou par le Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort
-réjouissant, fort vrai; la farce est bonne, mais la
-comédie est longue. La vie, c’est un linceul taché de
-vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a
-des nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de
-vin âcre, et celui qui le remue trop avant y trouve
-souvent bien de la lie et de la boue.</p>
-
-<p>Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais
-tu auras le mal de mer avant cinq minutes et une
-envie de dormir, car tout cela te fatiguera vite, car
-l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille d’auberge,
-qu’on jette à chacun et que chacun repousse,
-repu aux premières cuillerées; car les femmes te paraîtront
-de maigres mauviettes, les hommes de singuliers
-moineaux, le trône une gelée bien tremblante, le
-pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes
-entremets.</p>
-
-<p>Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui
-nous servez toujours ce qu’il y a de plus beau sous le
-ciel; vous, qui donnez les jolies pécheresses, laissant
-aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous, dont la
-nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous
-asseyons au large festin de la mort sur les trônes et les
-pyramides, qui buvons le meilleur sang des batailles,
-qui rongeons les plus hautes têtes de rois et qui, bien
-repus des empires, des dynasties, des peuples, des
-passions, des larges crimes, revenons chaque jour
-regarder le monde se mouvoir, les marionnettes gesticuler
-aux fils que nous tenons dans la main, qui
-voyons passer, en riant, les siècles amoncelés, et
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste,
-et le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de
-fer et à la dent éternelle, tout cela, pour nous, tourne,
-remue, marche, s’agite et meurt; nous voyons la
-farce commencer, les chandelles brûler et s’éteindre,
-et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans
-lequel nous courons comme des perdus, riant, nous
-mordant, hurlant, pleurant.</p>
-
-<p>Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous
-avons beaucoup de choses à lui montrer. D’abord un
-peu d’histoire, puis un peu d’anatomie, et nous finirons
-par la gastronomie et la géographie. Que faut-il faire?
-Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité?
-Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur
-d’où nous aurons un beau coup d’œil. Je puis, pardieu!
-vous accompagner, car le Dieu du grotesque est un
-bon interprète pour expliquer le monde.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="scenh">Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A l’horizon,
-une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par des
-fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or, un
-éclatant soleil.—La femme et l’homme sont entièrement nus,
-leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le
-Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.</p>
-
-<p class="sep2 scenp">LE SAUVAGE.</p>
-
-<p>Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement
-des feuilles, le battement d’ailes des oiseaux, le galop
-de ma cavale, les rayons du soleil, et ton regard,
-ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent jusqu’à ta
-croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et
-se replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers,
-je t’aime plein mon cœur. Quand ma bonne bête
-court et saute, je laisse aller ses crins qui bruissent,
-j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit des
-branches que son pied casse, et je regarde la poussière
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-voler sur ses flancs et l’écume sauter alentour;
-son jarret se tend et se replie, je prends mon arc et
-je le tends; je le tends si fort que le bois se plie, prêt
-à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la
-flèche part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou
-s’allonge, il s’étend sur l’herbe, et ses jambes frappent
-la terre et se jettent en avant.</p>
-
-<p>La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars,
-ma longue fille, et déjà elle a frappé le léopard ou
-le lion, qui se débat sur le sable et répand son sang
-sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps à corps,
-à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et
-j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur
-de sang me rend fier.</p>
-
-<p>Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces
-à la bouche de leurs juments pour les diriger, mais
-moi, je la laisse aller, elle bondit sur l’herbe, saute les
-fleuves, gravit les rochers, passe les torrents, l’eau
-mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.</p>
-
-<p class="scenp">HAÏTA.</p>
-
-<p>Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai
-tes grands yeux où le feu brillait, tes bras velus
-aux muscles durs, ta large poitrine où un duvet noir
-cache des veines bleues, et tes fortes cuisses qui se
-tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure,
-ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi;
-dès que j’ai senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson
-s’est glissé dans ma chair, et j’ai senti mon cœur
-s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce n’était point le
-plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un
-ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois,
-la nuit, quelque étoile au ciel, avec la lune entourée
-des nuages blancs, et toute la robe bleue du ciel avec
-ses diamants parsemés, ni de danser en rond sur une
-pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du
-corps, non! C’était... je ne puis le dire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque
-chose, et j’avais un espoir infini d’être heureuse, je
-rêvais, je ne sais à quoi.</p>
-
-<p>Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter
-à ma mamelle, et quand je les regardais dormir,
-couchés dans notre hamac de roseau, je pleurais, et
-pourtant j’étais heureuse.</p>
-
-<p class="scenp">LE SAUVAGE.</p>
-
-<p>Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en
-moi-même, comme une nacelle pesamment chargée
-qui traverse un lac, les vagues montent et le pont
-chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur
-vieillit et blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je
-ne sais quelle flèche empoisonnée m’a percé l’âme et
-je me meurs.</p>
-
-<p>Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne
-pressais point de mes genoux les flancs de ma cavale,
-je ne tendais pas la corde de mon arc; je m’assis au
-milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie
-tomber sur le feuillage.</p>
-
-<p>A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec
-leurs perles de rosée. En vain le tigre passait près de
-moi et venait boire au ruisseau, en vain l’aigle s’abattait
-sur le tronc des vieux chênes, je baissais la tête,
-et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut
-le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent
-en les branches, je vis cette lumière sans un
-seul sourire. Oh! non, j’étais triste.</p>
-
-<p>Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre
-femme, mes enfants sont beaux, mon cheval court
-bien, mon arc lance la flèche, ma hutte est bonne et,
-quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits
-nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de
-ma vache blanche. Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues,
-je crois que des fées sont venues danser
-devant moi et m’ont montré des palais d’or dont
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-j’étais le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent
-qui foulaient le gazon, leur figure m’a souri,
-mais ce sourire était triste et leurs yeux pleuraient.
-Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses, qui
-m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la
-nuit est venue, et qu’on entendit les vautours sortir
-avec leurs cris féroces des antres de rocher, et que
-les chacals et les loups traînaient leurs pas sous les
-feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter
-sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches
-du peuplier tremblaient au clair de lune. Alors j’eus
-peur, je me suis mis à trembler comme si j’allais mourir
-ou si la nuit allait m’ensevelir dans un monde de
-ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant
-mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant
-sur les feuilles sèches, elle qui fait des bonds comme
-une flèche sur un lac.</p>
-
-<p>Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma
-femme tenait encore ma main sur son cœur, et que
-les enfants dormaient comme elle, des désirs immodérés
-sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs
-inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu
-dormir et rêver en paradis! Il m’a semblé que mon
-cœur était étroit, et pourtant Haïta m’aime, elle a de
-l’amour pour moi plein toute son âme!</p>
-
-<p>Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai,
-les feuilles des arbres se sont enveloppées tout à coup,
-et j’ai vu une immense plaine rouge. Au fond, il y
-avait des tas d’or, des hommes marchaient dessus, ils
-étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je
-me sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid,
-je pourrais, en mettant sur moi quelque chose, avoir
-toujours chaud. Quand je me regarde, je rougis;
-pourquoi cela?</p>
-
-<p>D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage
-que Haïta... Comment peut-on mieux aimer qu’elle?
-Elle m’embrasse toujours avec le même amour!...
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans
-l’amour même?</p>
-
-<p>Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents,
-toutes ces voix qui me parlaient et me formaient
-une si vaste harmonie, me semblent maintenant déserts,
-vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur est
-étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever
-d’angoisse. Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes
-plus belles que la mienne, des bois plus larges encore,
-avec des ombrages plus frais? Je veux d’autres boissons,
-d’autres viandes, d’autres amours.</p>
-
-<p>Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de
-marcher en avant, de suivre la course du soleil, d’aller
-toujours et de gagner les grandes cités d’où tant de
-bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici sortir des armées,
-des chars, des peuples; il y a chez elles quelque
-chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me
-semble que j’aurais peur d’y entrer, et pourtant
-quelque chose m’y pousse. Une main invisible me fait
-aller en avant, comme le sable du désert emporté par
-les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne
-rouler dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme
-elles, pour courir dans l’espace. J’ai lutté avec une
-d’elles, j’ai pressé les bonds de mon cheval, mais elles
-se sont perdues dans les nuages, et les autres sont
-tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé
-le gouffre où elles s’étaient englouties et la
-mousse tourbillonner alentour, longtemps encore j’ai
-regardé les nuages avec lesquels elles montaient, et
-puis je ne les ai plus revues.</p>
-
-<p>Est-ce que je serai comme la poussière du désert
-et comme les feuilles d’automne? Si j’allais m’engloutir
-dans un gouffre où je tournerais toujours! si
-j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!</p>
-
-<p>Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent?
-Quand je prête l’oreille, il me semble que
-j’entends au loin quelqu’un qui me dit: Viens, viens!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine
-va être couverte de mille guerriers avec leurs chevaux
-à la crinière flottante, avec l’arc tendu, et la mort au
-bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura des cris
-et des flots de sang!</p>
-
-<p>Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui
-des oiseaux qui passent par bandes et traversent les
-océans; et moi il faut partir seul!... Mais où irai-je?
-je n’ai pas des ailes comme eux.</p>
-
-<p>Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à
-ma hutte, à mon hamac, à mon chien, au foyer plein
-de bois pétillant, au lac où je me mirais souvent, aux
-bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles,
-car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il
-la laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les
-vautours viendraient donc manger ses yeux?... Et
-puis, quand mes enfants seront plus grands, ils monteront
-dessus comme moi et ils iront à la chasse pour
-leur vieille mère... Mais la pauvre bête sera morte,
-la hutte sera détruite par l’ouragan, l’herbe sera flétrie,
-tout ce qui m’entoure ne sera plus et sera parti
-dans la mort!</p>
-
-<p>Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me
-pousse, il faut partir, je pars. Adieu mes enfants,
-adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le vieux banc de
-gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne
-reviendrai plus.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des
-voix qui te disent de partir? Pars donc!</p>
-
-<p>Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres
-femmes; tu crains de quitter ton cheval? je te donnerai
-des chars; au lieu de la hutte tu auras des
-palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes,
-du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise
-ardente, une frénésie, une ivresse folle!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des
-raffinements de plaisir! Ton âme sera élargie et sera
-doublée, des mondes y entreront et tourneront en toi.</p>
-
-<p>Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient,
-qui t’appellent? Oh! si tu savais comme elles sont
-belles, comme leurs corps ont de l’amour! elles te
-prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.</p>
-
-<p>Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain
-qui roulent sur le marbre des villes? entends-tu la
-longue clameur des peuples civilisés? le sang ruisselle,
-viens donc à la guerre!</p>
-
-<p>Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu
-étais libre et tu seras roi; tu verras sous toi, à tes
-pieds, des armées et des nations, et quand tu frapperas
-du pied tu broieras des hommes. Tu auras de
-larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce
-sera des nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies
-inconnues.</p>
-
-<p>Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent,
-et les dents qui claquent sur le cristal? Entends-tu
-la volupté, la puissance, l’ambition, toutes les
-délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui t’attendent,
-qui te pressent, qui t’entourent?</p>
-
-<p>La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent
-s’élève, les feuilles roulent sur l’herbe, marche!</p>
-
-<p>Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu
-tombes à la porte d’un palais d’or.</p>
-
-<p class="scenp">LE SAUVAGE.</p>
-
-<p>Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent
-me pousse avec le sable.</p>
-
-<p>Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.</p>
-
-<p>Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale,
-adieu les bois, adieu les torrents!</p>
-
-<p>Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle
-quelque chose qui m’attirait et me charmait, adieu!
-adieu!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-LE GÉNIE DU SAUVAGE.</p>
-
-<p>Arrête! Arrête!</p>
-
-<p>Non! non! reste à te balancer dans le hamac de
-jonc, à courir sur ta jument, à dépouiller le léopard
-de sa robe ensanglantée. Eh quoi! l’eau du lac est
-pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle pas
-blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices
-sur le gazon plein de fleurs, quand les arbres avaient
-des feuilles, que la lune éclairait le ruisseau, et que
-les vents de la nuit, pleins de parfums et de mystères,
-séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh
-quoi! vois donc le même soleil qui se couche dans
-l’horizon, il est plus rouge que de coutume, il y a du
-sang derrière, il y a du malheur dans l’avenir...
-Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent
-mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres
-fleurs que celles des bois, d’autre musique que la
-cascade qui tombe, d’autre amour que les baisers
-d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?</p>
-
-<p>Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton
-cœur est un incendie, prends garde! avant qu’il ne
-soit cendres ton corps tombera de pourriture et d’orgueil.</p>
-
-<p>D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité
-des hommes. Un soir ils ont dit un éternel adieu à
-leur femme, à leur foyer; ils ont quitté la vallée et la
-montagne, le rivage que la vague chaque jour venait
-baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient,
-le foyer ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et
-regardait la lune, la cavale hennissait sur l’herbe.</p>
-
-<p>Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris
-et les a perdus dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces
-feux qui font tomber dans les fleuves.</p>
-
-<p>Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute
-la terre qu’ils ont foulée! Successivement ils ont passé
-à travers tout, et tout a passé derrière eux; la route
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-s’allongeait toujours, le désert s’étendait comme l’infini,
-le bonheur fuyait devant eux comme une ombre.
-En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne
-voyaient que la poussière remuée par les ouragans,
-et ils arrivèrent ainsi dans une satiété pleine d’amertume,
-dans une agonie lente, dans une mort désespérée.</p>
-
-<p>Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre
-sous ta flèche acérée, ni le murmure du lac où les
-cerfs viennent boire la nuit et troublent avec leurs
-pieds les rayons d’argent de la lune, ni le torrent qui
-bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni ta
-femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le
-cœur gonflé d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux
-que leur palais de porphyre, ta liberté que leur
-pouvoir, ton innocence que leurs voluptés, car ils
-mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse
-une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur
-bonheur est mensonge.</p>
-
-<p class="scenh">Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan
-se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la
-civilisation s’étendre sur les prairies.</p>
-
-<p>—Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant
-dans la ville, et ne nous amusons pas aux bagatelles
-de la porte.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p>Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie,
-on n’entendait qu’un vague bourdonnement
-comme des chants qui finissent; ils entrèrent. Les
-rues étaient désertes, les navires se remuaient et battaient
-du flanc les quais de pierre, la brise se jouait
-dans les cordages, les eaux coulaient sous les ponts,
-la lune brillait sur les dômes des palais, les étoiles
-scintillaient. Les carrefours, les rues, longues promenades,
-places ouvertes, tout était vide, et de blanches
-lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des
-ombres. Pas un nuage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-Yuk était avec eux.</p>
-
-<p>Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les
-maisons, et souvent des vents chauds semblaient
-s’élancer des dômes de plomb et courir dans l’air
-comme une cendre invisible. Des hommes étendus,
-ivres, dormaient par terre, d’autres étaient morts ou
-semblaient dormir aussi. Il y avait quelque chose de
-sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la ville.</p>
-
-<p>Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans
-ce dédale impur, et, chemin faisant, il tirait de sa
-poche une certaine poudre, il la lançait en l’air; on la
-voyait s’allonger en spirale, puis tomber par les cheminées,
-et bientôt on voyait les murailles se disjoindre
-et de volumineuses cornes s’étendre, comme
-l’envergure d’une aile, pendant qu’une femme tournait
-le dos à un homme et donnait son devant à un
-autre.</p>
-
-<p>Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies,
-des mensonges, des poésies, des chimères,
-des religions, des parodies qui sortaient, partaient,
-s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se
-frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer
-dans quelque oreille, par se planter sur quelque terrain
-pour germer dans quelque cerveau, par bâtir
-quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou
-déterrer, élever ou abattre.</p>
-
-<p>Chacun des mouvements de sa figure était une grimace,
-grimace devant l’église, grimace devant le
-palais, grimace devant le cabaret, devant le bougre,
-devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied,
-il faisait rouler une couronne, une croyance, une âme
-candide, une vertu, une conviction.</p>
-
-<p>Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un
-rire long, homérique, inextinguible, un rire indestructible
-comme le temps, un rire cruel comme la
-mort, un rire large comme l’infini, long comme l’éternité,
-car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans
-bornes, soulevés par une tempête éternelle, empires,
-peuples, mondes, âmes et corps, squelettes et cadavres
-vivants, ossements et chair, mensonge et vérité, grandeur
-et crapule, boue et or; tout était là, oscillant
-dans la vague mobile et éternelle de l’infini.</p>
-
-<p>Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé
-de son écorce et restait saignant et palpitant, sans
-vêtements et sans peau. Son œil plongea plus loin
-dans les ténèbres, il crut un moment y voir des astres,
-les ténèbres étaient encore là.</p>
-
-<p>—Entrons ici, dit Yuk.</p>
-
-<p>Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent
-par un escalier de marbre, qui avait des taches
-de sang à chaque marche, le pied broyait des coupes
-d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on sentait
-qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose
-s’enfonçait sous vous et que des soupirs montaient.</p>
-
-<p>Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un
-trône. Au pied de ce trône, un homme pâle, maigre,
-dans un manteau de pourpre. Il avait des nuits sans
-sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à
-tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait
-dans les mains, et il marchait soucieux auprès de son
-trône, et, quand il le voyait prêt à pencher, il le soulevait
-et mettait dessous pour le soutenir de la corruption
-et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher
-dans la foule.</p>
-
-<p>Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds,
-toutes les vertus s’inclinaient à son passage, toutes les
-convictions se fondaient comme du plomb devant son
-sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient et
-le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient
-quelques lambeaux.</p>
-
-<p>Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires,
-voilà des hommes, des lauriers, de la gloire, de la
-poudre, des combats, des cités; la poudre des combats
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il sautait
-sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il
-courait sur les hommes, brûlait les villes, le pied de
-son coursier cassait des crânes et des couronnes, le
-sang de la guerre fumait devant lui, il avait des vêtements
-pleins de sang et des mains rouges, et il appelait
-cela de la gloire.</p>
-
-<p>Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes
-et des voluptés, tout est à toi, à toi, le roi. En est-il
-une qui résistera au maître? et si elle résistait tu pourrais
-l’étouffer dans tes bras et tu aurais son cadavre
-tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes
-qui s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu
-pas des poètes qui cherchent pour toi les raffinements
-les plus inouïs? Tiens, voilà des parfums qui fument,
-des femmes nues et étendues sur des roses, il est nuit,
-elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons
-de la flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur
-les gorges et sur les ventres des courtisanes et des
-dames de haut parage; il rugissait de plaisir, il se
-traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses
-richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il
-était vil.</p>
-
-<p>Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores,
-tandis que les esclaves nues dansaient en chantant,
-que la fanfare retentissait sous les voûtes dorées, il
-était entouré d’une troupe de beautés; toujours il avait
-quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs
-sur son cou; et en foule venaient les pères, les époux,
-les frères, les fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs
-sœurs, leur mère. Des brunes, des blondes, Andalouses
-à la peau cuivrée et aux cheveux noirs, femmes
-d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues,
-filles de Grèce aux formes pures et aux yeux bleus,
-et celles du Nord, blondes comme les soleils d’automne,
-blanches comme le lait des montagnes, toutes
-pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-toutes les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés,
-toutes les amours.</p>
-
-<p>Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que
-son cœur pouvait en contenir, il les jetait et en prenait
-d’autres. Il aimait la femme aux mots d’amour, et
-la bouche aux dents fraîches, et les épaules blanches,
-couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il
-sentait des genoux presser ses flancs et des bras le
-serrer sur des seins nus, il se pâmait, il se mourait.
-Il était fou, idiot, stupide; il sentait avec un enivrement
-machinalement une sueur de femme couler sur
-son corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant
-d’autres voluptés, d’autres fanges dans son sommeil.</p>
-
-<p>Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il
-était pris d’une cupidité insatiable. De l’or! il y avait
-dans ce mot-là une frénésie satanique, et il amassait,
-il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait de tout, des
-hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains
-et ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui
-en faisaient, et il en avait de quoi combler des océans,
-il s’y roulait dessus et disait qu’il était riche. D’autres
-fois, il était jaloux, par caprice, d’un haillon et il le
-volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il
-avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les
-veines.</p>
-
-<p>L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes,
-tes océans, tes empires, tes peuples esclaves; tout à
-toi, à toi!» Et il se trouvait grand, fort, beau, il se
-faisait dresser des autels, il était plein d’orgueil, et son
-orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait
-eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.</p>
-
-<p>Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de
-ses esclaves à ses maîtresses, esclave lui-même, captif
-de ses vices, esclave et gêné d’un pli de rose sous lui.
-Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il frappa à
-la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-tomba, les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté
-par le vent, le palais fut fauché, le roi et ses empires,
-ses voluptés, ses crimes, tout cela dans son linceul,
-tout cela poussière et néant.</p>
-
-<p>Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps;
-Satan dit que cela l’ennuyait et qu’il en avait
-vu assez.</p>
-
-<p>—De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du
-sentimental, de l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature
-au lait pour un poitrinaire!</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Que voulez-vous que nous montrions au novice?
-des fiancés, des mariés ou des morts? un mensonge
-ou un serment?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge
-sont synonymes, ainsi que mariés et cocus, ainsi que
-fiancés et morts.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<h3>PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.</h3>
-
-<h4>SCÈNE PREMIÈRE</h4>
-
-<p>Un salon confortable, une maman qui tricote avec
-des mitaines, une lampe avec un abat-jour, un jeune
-homme et une jeune fille s’entreregardent.</p>
-
-<p class="scenp">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<p>Eh bien?</p>
-
-<p class="scenp">LA JEUNE FILLE.</p>
-
-<p>Eh bien?</p>
-
-<p class="scenp">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<p>Mademoiselle!</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-LA JEUNE FILLE.</p>
-
-<p>Monsieur!</p>
-
-<p class="scenp">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<p>Chère amie, je vous aime (<span class="cs8">ici un baiser</span>), je vous aime
-de tout mon cœur; si vous saviez...</p>
-
-<p class="sep2">La jeune fille lève un regard, le jeune homme
-pousse un soupir, la maman les regarde avec complaisance.</p>
-
-<p>La conversation continue, on parle des projets de
-mariage, d’une tenue de maison; la jeune fille fait
-grande parade d’économie, le jeune homme grand
-étalage de magnificence.</p>
-
-<p>On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme
-arrive avec un gros bouquet, et en sortant de chez sa
-fiancée il va chez son médecin, qui finit de le purger
-d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse
-pour l’épousée.</p>
-
-<p>C’était un bon garçon, il avait fait son droit et
-avait fort bien usé de ses trois ans d’étudiant; il avait
-débauché un régiment de modistes et les avait toutes
-laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme ça!»
-Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de
-se ranger, de payer ses dettes, de s’établir et de se
-marier.</p>
-
-<p>Sa femme était gentille, une grande fille blonde de
-dix-huit ans, élevée sous l’aile d’une bonne mère,
-chaste, blanche, timide.</p>
-
-<p>Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader,
-il en était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination,
-il se serait posé comme un amoureux de
-drame; cela lui semblait drôle tout de même.</p>
-
-<p>Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie
-comme un ange, le jeune homme était beau comme
-un gendarme; l’une rêvait à mille instincts confus,
-pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile
-obscur des convenances, qu’un coin de ce grand ciel
-qu’on appelle amour; l’autre pensait en termes plus
-précis et en images plus distinctes à la nuit qui allait
-venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme
-cela!» et il n’en revenait pas d’étonnement.</p>
-
-<h4>SCÈNE II.</h4>
-
-<p>Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres
-rayonnent, les pièces d’argent tombent goutte à goutte
-dans l’offerte, beaucoup de cierges. Les mariés sont à
-genoux, la jeune fille frémit, palpitante d’une joie
-pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs,
-il a été une heure à se laver les mains avec différents
-savons d’or, il embaume.</p>
-
-<p>A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix
-claire, tout est fini.</p>
-
-<p>Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire
-que vous savez; il a raison, car il a devant lui au
-moins un demi-siècle de ménage.</p>
-
-<p>Nous sommes trop moraux pour nous appesantir
-sur la nuit de noces et dire tout ce qui s’y fit, ce serait
-cependant curieux, mais la décence, cette maquerelle
-impuissante, nous en empêche. Passons à la</p>
-
-<h4>SCÈNE III.</h4>
-
-<p>Lune de miel (voyez la <i>Physiologie du mariage</i>, du
-sire de Balzac, pour les phases successives de la vie
-matrimoniale).</p>
-
-<p>La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup
-plus bête qu’elle ne le croyait; il lui avait paru si spirituel,
-quand il n’était encore qu’un fiancé (suivant
-l’expression poétique), un parti (suivant l’expression
-sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières),
-et une p... dans l’horizon (suivant nous)!</p>
-
-<p>De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées
-capricieuses, brumeuses et vagabondes; et son mari
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-commence par lui dire que Lamartine est incompréhensible,
-que les rêveurs sont des fous, qu’il n’y a de
-vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans le
-cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs
-de poésie, fleurs d’amour, elle avait, plein son âme,
-une joie sereine, pure et religieuse; et feuille à feuille,
-jour à jour, il marche sur ses illusions, sur ses pensées
-d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme qui
-triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait
-dire adieu à toutes ces diaphanes rêveries, où son
-esprit se berçait si mollement dans un ciel sans limites,
-dans un océan de délices et d’extases sans bord, sans
-rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les
-jours d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers
-poètes aux vaporeuses poésies, traités d’imbéciles par
-un homme de beaucoup d’esprit, disait-on!</p>
-
-<p>Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader
-qu’elle avait tort, elle commença à aimer le
-monde, à vouloir aller au bal. Son mari y consentit,
-il était fier de faire briller sa femme et de montrer ses
-diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes
-lui presser la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux
-sourire qu’il leur était possible: «Cette femme
-est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai le baiser; vous
-avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé,
-et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert.
-A moi ces voluptés que vous rêvez sur elle, à moi
-cette beauté qui brille, ces yeux qui regardent, ces
-diamants qui reluisent; à moi tous les trésors que vous
-convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour
-et le remplissait tout entier.</p>
-
-<h4>SCÈNE IV.</h4>
-
-<p>Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait,
-le caressait, le baisait à toute heure du jour;
-c’était des joies sans fin, car c’était toute sa joie et son
-amour que cet enfant-là.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue
-laide, les cris de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que
-plus tard, lorsque la réputation du fils eut rejailli sur
-le père.</p>
-
-<p>Cependant il retourna chez les filles et recommença
-sa vie de garçon. Sa femme restait le soir auprès
-du berceau, à prier Dieu et à pleurer. De temps
-en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses
-petites mains potelées flattaient les joues de sa mère,
-rougies par de grosses larmes.</p>
-
-<h4>SCÈNE V.</h4>
-
-<p>Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement,
-de sacrifices, de combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil,
-d’argent, de vice, une vie froide et dorée
-comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils
-restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous
-le même toit, unis par la loi, désunis par le cœur.</p>
-
-<p>Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines
-d’ennui, d’angoisses, des veilles, des inquiétudes, de
-l’amour; et de l’autre, des soucis, des sueurs, de l’envie,
-de la haine, des remords, des insomnies, des
-mensonges, une vie misérable et riche.</p>
-
-<p>Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La
-femme mourut d’abord, seule avec un prêtre et son
-fils; on vint dire à Monsieur que Madame était morte;
-il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.</p>
-
-<p class="sep2">La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk,
-qui termina ici la comédie bourgeoise, en ajoutant
-qu’on eut beaucoup de peine à enterrer le mari, à
-cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en
-spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec
-une petite femme si vertueuse?</p>
-
-<p class="sep2">Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de
-gauche, furetant dans chaque ruisseau pour y trouver
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-une vertu, dans chaque tas de boue pour y découvrir
-de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en
-sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était
-une bière, ici un tonneau défoncé.</p>
-
-<p>Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les
-hommes allaient par les rues, les uns revenaient d’une
-orgie, d’autres pleuraient, affamés; il y en avait qui
-tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin,
-qu’écrasaient les roues des chars.</p>
-
-<p>On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et
-les pas d’hommes pressés qui couraient sur les dalles;
-déjà l’or roulait sur les tables, le fouet claquait sur
-les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait sa
-porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait
-son poignard et montait ses machines, la journée allait
-recommencer.</p>
-
-<p>Il y avait un homme en haillons; le souffle du
-matin refroidissait sa peau, et quand le soleil vint à
-paraître il grelotta de plaisir, remua les épaules et
-sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer
-en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses
-cheveux et sa barbe noire étaient couverts de poussière
-et de brins de paille, son grand œil bleu était
-vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait un
-froid rire de bête fauve affamée.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="scenp">YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Qu’as-tu, mon camarade?</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE.</p>
-
-<p>Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne
-jusqu’ici ne m’avait adressé une pareille question,
-ils passaient tous en me regardant. Mais n’êtes-vous
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-pas du pays? Oui, je le vois à vos vêtements.
-Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi
-si le Rhin coule toujours, si la cathédrale de
-Cologne, avec ses saints de pierre, est toujours debout;
-dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles,
-car, pour moi, je crois que la nature est changée
-depuis que je suis dans cette ville hideuse.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de
-votre état, de votre pays.</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE.</p>
-
-<p>Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai
-plus. Est-ce qu’il y en a pour le malheureux? Celui
-qui a un pays, c’est celui qui est heureux, mais le
-malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse.
-Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais
-rien, si ce n’est que je hais les riches et que j’ai faim.
-Je suis parti de mon pays parce qu’on m’en a chassé
-avec des huées et des pierres, car mes guenilles étaient
-sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille.
-Ah! l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc
-été sans savoir où, à l’aventure, marchant dans les
-routes et les campagnes, vivant en volant une pomme,
-un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours,
-on disait que j’étais laid.</p>
-
-<p class="scenp">YUK, riant.</p>
-
-<p>Ah! ah! ah!</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE.</p>
-
-<p>Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que
-manger et je n’avais rien à manger; parfois, j’étais
-pris d’une fureur immense, et il me semblait que
-j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me
-fallait, le soir, aller disputer aux chiens les immondices
-du coin de la borne et les haillons jetés dans la
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-boue; il y en avait pourtant qui sont heureux, qui
-font de larges repas, et quand je me demande pourquoi
-cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.</p>
-
-<p class="scenp">YUK, riant.</p>
-
-<p>Ah! ah! ah!</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE.</p>
-
-<p>Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne
-ne m’a aimé, ni homme, ni femme, ni chien, car, un
-jour, il y en a un qui est venu vers moi, mais, comme
-je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé.
-Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais
-parvenu à ramasser un sac d’argent en travaillant à
-la charpente de l’église, j’allais me marier, Marthe
-m’aimait; elle vint deux fois seule, le soir, sur le rivage,
-me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait des
-fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais
-comment, elle n’a plus voulu de moi, un plus riche
-l’a prise.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux
-cavaliers riches et les pourpoints de velours.</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE.</p>
-
-<p>Ne me parlez pas des riches, encore une fois,—je
-les hais! Moi qui meurs de faim à la porte de
-leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors de haine
-pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je
-suis malheureux et misérable, je me nourris de cette
-haine, et cela me fait du bien.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.</p>
-
-<p>Celui-là (<span class="cs8">désignant Yuk</span>) a une bourse sur lui;—tue-le,
-tu l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs,
-quand on te verrait... Tue-le, c’est un homme méchant.
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-Pourquoi, quand tu lui contais tes maux,
-s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.</p>
-
-<p class="scenh">Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse
-garnie de diamants pend à sa ceinture.</p>
-
-<p class="scenp">LE PAUVRE, en lui-même.</p>
-
-<p>Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais
-eues. En effet, si j’allais être riche à mon tour,
-heureux, avoir des laquais, des chevaux, des tables
-somptueuses, me faire servir comme un prince?...
-Mais tuer un homme!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN, en lui-même.</p>
-
-<p>Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi,
-personne ne passe dans la rue maintenant.</p>
-
-<p class="scenh">Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se rue
-sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi
-ce gueux-là!</p>
-
-<p class="scenh">Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk
-se relève.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par
-Dieu, il n’y aurait plus de monde, ni de création, du
-jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir! ce serait
-drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que
-l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort
-même, je renais avec la vie, car je vis même dans les
-tombeaux, dans la poussière; cela est impossible.</p>
-
-<p>Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme
-l’évangile. Mourir? mais il n’y aurait plus ni gouvernement,
-ni religion, ni vertu, ni morale, ni lois. Qui
-donc alors tiendrait la couronne, l’épée, revêtirait la
-robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre?
-est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-deviendrait ennuyeuse et bête comme une vieille femme.
-Mourir? mais où en seraient les ménages qui sont
-garants de la foi conjugale?</p>
-
-<p>Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie
-sociale, la morale publique; la morale publique, les
-mœurs, les institutions philanthropiques, les vertus,
-les systèmes, les théories, songez-y, si je mourais, tout
-cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment
-concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans
-que j’en occupe les trois quarts, sans que je le fasse
-vivre en entier?</p>
-
-<p class="scenr">Les gens du guet prennent le pauvre.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au
-reste, il serait fâcheux de le faire mourir sitôt, réservons-le.
-Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses
-et massacre une trentaine de personnes avant
-de rendre l’âme.</p>
-
-<p class="scenr">Le pauvre s’échappe des mains des soldats.</p>
-
-<p>Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache
-au nez d’un magistrat, et pisse sur l’église.</p>
-
-<p>C’était une haute église, avec son porche noirci, ses
-aiguilles et ses pyramides de pierre. Elle était vénérable
-tant elle était vieille; ils y entrèrent.</p>
-
-<p>La nef était haute, vide, solitaire; les minces et
-sveltes colonnes projetaient leurs ombres sur les dalles
-usées. Le jour se mourait, et cependant le soleil, passant
-à travers les vitraux rouges, jetait une lueur qui
-semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues.
-Il y avait quelque chose de grand et de triste dans
-cette église; elle était haute, si haute que les hommes
-paraissaient petits en bas, il n’y avait plus ni encens
-aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue
-avait tu sa grande voix;—seulement, tout au fond,
-un drap noir, un cercueil, la messe des morts.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais
-tué, ni pillé, ni violé; il n’avait point été aux galères,
-ni repris de justice; c’était un honnête homme. Quand
-il sortit de l’église et qu’il passa, traîné dans les rues,
-chacun se découvrit,—on salua la charogne.</p>
-
-<p>Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé
-le mort en terre. Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la
-journée, béni six unions, fait trois baptêmes, enterré
-quatre chrétiens, et, quant aux communions, elles
-sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait,
-elle était dans le bain chaud depuis longtemps,
-elle s’ennuyait. Il partit, il jeta vite la robe
-blanche, et rêva l’adultère.</p>
-
-<p>L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y
-avait plus ni chants du peuple, ni voix du prêtre, ni
-prière de l’orgue.</p>
-
-<p>Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver,
-avec ses mille cierges allumés, son peuple chantant en
-se promenant dans les galeries, quand tout chantait
-et vibrait d’amour, quand, depuis la voûte jusqu’aux
-tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne
-formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était
-belle, pourtant, les jours d’été, quand les moissonneurs
-couverts de sueur entraient et faisaient bénir les
-gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec
-leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs
-et papes, quand tous venaient là prier, pleurer, aimer;
-quand les chevaliers, avant de partir pour le
-pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils
-disaient un éternel adieu au grand portique noir où
-le soleil rayonne, au clocher d’ardoises où la voix
-d’airain chante, et prie dans sa cage de pierre!...
-Plus rien! vide comme un squelette!</p>
-
-<p>Quand des pas d’homme se font entendre, il semble
-que l’on entend un gémissement, comme un soupir.
-On y voit, assis sur leurs tombeaux de pierre, les
-évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils
-semblent dormir comme des morts. Au bas de l’église
-circule une pluie ruisselante, froide et grasse, une
-pluie verte qui suinte des murs; le sol usé est bourré
-de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés,
-et la génération vivante marche sur les générations
-éteintes. A mesure qu’elle avance, elle s’enfonce dans
-la terre des tombeaux, et la suivante lui marche sur la
-tête.</p>
-
-<p>Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé
-d’entre les pierres, les figures de saints sont grises et
-mangées par le temps; la rosace, avec ses gerbes, se
-décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée
-et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.</p>
-
-<p class="sep2">Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:</p>
-
-<p>—Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant
-qui a emporté les vases d’or pour en ferrer
-ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les reliques des
-saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants
-ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi
-y a-t-il tant de vers qui se traînent sur les tombeaux?
-pourquoi tant d’herbes et de mousses sur les
-murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.</p>
-
-<p>Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout
-joyeux s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils
-chantaient en regardant la flamme remuer sur la robe
-étoilée de Marie; mais il n’y a plus d’enfants ici, j’en
-ai vu qui détournaient la tête en passant.</p>
-
-<p>Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie
-tombait, quand la grêle battait les vitraux, tous venaient
-se réfugier sous la voûte, qui s’étendait sur eux
-comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait
-frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de
-l’autel, sécher ses pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu
-qui frappaient la terre de leur front et qui mouillaient
-de leurs larmes les pavés de marbre, et quand ils se
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans
-leurs âmes! ils avaient entrevu le ciel dans le malheur,
-le bonheur dans la foi!</p>
-
-<p class="scenp">L’ÉGLISE.</p>
-
-<p>On ne veut plus de moi; demain, les maçons
-m’attaqueront par ma base, me renverseront, me démoliront
-pierre à pierre.</p>
-
-<p class="scenp">LE BÉNITIER.</p>
-
-<p>Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les
-mains. En vain j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché
-dans mon onde et se sont amusés à voir les cercles
-que cela faisait.</p>
-
-<p class="scenp">LA NEF.</p>
-
-<p>Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et
-vivants. J’étais l’écho des chants, je renvoyais les soupirs
-et les cris de douleurs; c’était vers moi que volait
-l’encens, que montaient le parfum des fleurs, et la voix
-des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai
-resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de
-me coucher sur les dalles qui sont à mes pieds.</p>
-
-<p class="scenp">LES COLONNES.</p>
-
-<p>Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant
-nous sommes nues. Nous sommes, depuis six
-cents ans, séparées les unes des autres, nous nous
-enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière
-s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui
-pèse sur son toit et l’écrase.</p>
-
-<p class="scenp">LES VITRAUX.</p>
-
-<p>Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant
-nos reflets n’éclairent plus rien. Les pierres de
-la rue viennent nous casser chaque jour, les vents nous
-<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-jettent par terre; il faudra remporter toutes nos fleurs,
-toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.</p>
-
-<p class="scenp">LES DALLES.</p>
-
-<p>On nous a usées, nous sommes trouées en maints
-endroits, nous sommes lasses d’être foulées par des
-pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent
-nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on
-tirées des flancs de la montagne, où nous étions si
-paisibles, au sein de la terre?</p>
-
-<p class="scenp">LA CLOCHE.</p>
-
-<p>Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient
-plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule;
-est-ce que les hommes sont tous morts?</p>
-
-<p>Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je
-faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour remuait,
-ivre, et frémissait sous mon poids. Je chantais
-bien haut dans les airs, et je voyais arriver des campagnes
-hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant,
-accourant vite et se pressant sous mon portail.
-Du jour où on me monta ici, j’ai toujours été fêtée,
-honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête
-de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais
-la prière de tous dans mes spirales d’harmonie?
-Aujourd’hui seulement je me tais, je m’ennuie toute
-seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois que je
-vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie
-de me faire fondre en boulets et de courir dans la
-plaine.</p>
-
-<p class="scenp">LES GARGOUILLES.</p>
-
-<p>Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites,
-hérissées, suspendues; on nous regarde en bas sans
-terreur. Autrefois nous crachions l’eau de l’orage, en
-grimaçant si bien qu’on avait peur; maintenant ils
-nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter;
-je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds
-pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à
-la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner,
-ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts,
-poussons en avant, tendons nos jarrets de granit,
-hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de
-nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents
-et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues
-dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les
-hiboux battre des ailes autour de nos flancs.</p>
-
-<p class="sep2">Et Satan aussitôt dit à l’église:</p>
-
-<p>—Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps
-que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles
-embarrassent mes pas; je t’abattrai, car tu es belle
-quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je
-t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront
-mieux quand tu n’y seras plus.</p>
-
-<p>Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du
-croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré
-dans tes veines depuis la base de ton plus profond
-pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille,
-le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la
-face et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas
-retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.</p>
-
-<p>Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc
-et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton
-eau servira à laver les pieds de quelque cheval de
-guerre.</p>
-
-<p>La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer
-comme un ventre trop plein et qui crève.</p>
-
-<p>Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau
-sous le poids de leur cathédrale, qui s’abaissera tout à
-l’heure comme un flot de la mer qui s’est monté bien
-haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on
-pavera les rues avec vos faces plates et carrées; et le
-pied de la courtisane, le pas du mulet, les roues des
-chars vous useront si bien que vous ne serez plus que
-de la poussière qu’enlèveront les vents.</p>
-
-<p>Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et
-te ronger; tu vas hurler et bondir dans la plaine;
-chaque fois que tu chanteras, ta voix tuera des
-hommes sur son passage.</p>
-
-<p>Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser,
-vous aurez le plaisir de vous voir sauter et rebondir,
-en vous brisant de nouveau sur la terre.</p>
-
-<p>Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous
-assommerez toutes quelqu’un dans votre chute; mais
-on vous ramassera avec soin, on vous grattera, on
-vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt,
-quelque lupanar immonde où je vous reverrai souvent.</p>
-
-<p class="sep2">Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis
-son sommet jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un
-seul coup, ce fut un fracas horrible. Mais il y eut un
-immense rire qui accueillit cette chute, les philosophes
-battaient des mains; mais un autre rire les domina
-tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous
-le connaissez, c’était celui de Yuk.</p>
-
-<p class="sep2">Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec
-de la cendre jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure
-qu’il tâchait de s’élever. Tout était morne, mort et
-détruit autour de lui.</p>
-
-<p>Il disait:</p>
-
-<p>—Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et
-j’ai eu vite un dégoût de l’infini; je suis redescendu
-sur la terre, et j’ai assez de la terre. Aussi que faire?
-la nature et les hommes me sont odieux. Oh! quelle
-pitoyable création!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-Et il se mettait à rire aussi.</p>
-
-<p>—Je suis las de tout; il faut donc mourir. Quels
-sont ces esprits qui m’ont conduit où j’ai été?</p>
-
-<p>Satan se présente à lui et lui dit:</p>
-
-<p>—C’est moi, c’est moi, je suis le Diable!</p>
-
-<p>Smarh fut tout épouvanté et faillit mourir.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>D’où te vient cette horreur? pourquoi me craindre?
-Si je voulais, je t’emmènerais déjà dans mon enfer, où
-ta chair repousserait toujours pour brûler toujours,
-car tu t’es donné à moi depuis longtemps. N’as-tu
-pas maudit la vie? n’as-tu pas ri de la création? n’es-tu
-pas plein de doute et d’ennui? Il n’y a de bonheur
-que pour ceux qui espèrent dans la joie de leur foi.</p>
-
-<p>As-tu compris une seule des choses que tu as vues?
-As-tu senti tout ce dont tu dis que tu as dégoût? Que
-sais-tu de la vie?</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Je croyais l’avoir connue et, en effet, je vois qu’à
-peine je l’ai vue; je crois toujours voir la lumière, et
-puis tu me replonges dans l’ombre. Non! je ne vois
-plus qu’un horizon noir, obscur et vague.</p>
-
-<p>Tiens, regarde! La cendre me vient jusqu’au
-ventre, le soleil s’est couché, il n’y a plus sur la plaine
-qu’une teinte morne et rouge, comme le reflet d’un
-incendie éteint. Dis-moi donc si l’horizon ne s’éclairera
-pas et si le soleil dormira toujours dans les
-ténèbres? Où veux-tu que j’aille? et pour quoi faire?
-Me donneras-tu des prairies pures, des océans sans
-tempête, une vie sans amertume et sans vanité?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! je veux au contraire que les tempêtes et les
-vanités soufflent dans ton existence comme le vent
-dans la voile, t’entraînent vers quelque chose d’immense,
-d’inconnu, et que moi seul je sais.</p>
-
-<p class="scenp"><span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-SMARH.</p>
-
-<p>Mais ne suis-je pas déjà assez ployé comme un roseau?
-Tu veux donc que l’orage aille toujours jusqu’à
-ce qu’il m’ait brisé tout à fait?</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Oui! pour te laisser sur quelque grève déserte, où
-le désespoir, comme un vautour, viendra manger ton
-âme.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>J’irai donc ainsi de dégoûts en dégoûts, repu et toujours
-traîné aux festins! tu vas me conduire ainsi par
-les mondes! Oh! j’en ai assez. Grâce! toujours de
-l’ennui morne et sombre! toujours le doute aux entrailles!
-pitié! pitié!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et
-que ta pensée s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même
-comme la terre dans sa course ivre et chancelante.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me
-donner une autre corps? car le mien est déjà vieux;
-j’ai en moi le souvenir de dix existences passées, et
-déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais
-ainsi je tomberai en poussière.</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du
-poison dedans, qui nourrira ta chair flétrie; je te
-soutiendrai jusqu’au jour où tu <ins id="cor_1" title="pouras">pourras</ins> aller seul,
-jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.</p>
-
-<p>Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les
-crimes et les passions. Oh! je vais animer ton existence,
-je vais te gonfler le cœur jusqu’à ce qu’il crève
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-percé; je vais t’en donner, t’en donner jusqu’à ce que
-tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de
-plomb, tu vas traverser des mares de sang et des
-océans de boue, tu vas vivre. N’as-tu pas un but?
-N’es-tu pas destiné à accomplir une mission? mission
-de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres
-seront usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits
-en poudre, je te pousserai toujours, et tu iras ainsi
-dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que tu ne sois
-plus rien, rien. Entends-tu cela?</p>
-
-<p>Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie,
-t’approcher du bord et puis t’en éloigner pour toujours?
-Non! non! je vais t’y plonger longtemps, et tu
-vas en sonder toutes les fanges, en boire toute l’amertume.</p>
-
-<p>Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une
-idée, désire quelque chose, et ton rêve aussitôt va devenir
-une réalité que tu palperas des mains; je te ferai
-descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée,
-j’accomplirai ton désir.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille
-instincts confus; j’ai comme, dans mon âme, les débris
-de vingt mondes, et je ne sens pas un souffle qui
-puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et
-d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme
-un roc brûlé du soleil et battu de la tempête, je suis
-lassé comme si j’avais marché depuis des siècles sur une
-route de fer.</p>
-
-<p>Et pourtant j’ai encore besoin de vivre! je sens, tout
-au fond de mon âme, quelque chose qui remue encore,
-et qui palpite, et qui veut vivre, quelque chose
-qui demande et qui appelle comme une voix d’enfant
-dans la nuit, cherchant sa mère. Parfois mon sang
-bouillonne comme si mes veines étaient d’airain
-rouge.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-Oh! si quelque rosée du ciel, toute humide et toute
-fumeuse de parfums, venait baigner mon cœur et l’endormir!
-Si le vent frais des nuits d’été pouvait ranimer
-mes yeux usés et fatigués de veilles et de fatigues!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Viens, viens, mon maître, ta course n’est pas finie;
-tu te plaindras quand tu seras vieux; sois ferme, aie le
-cœur dur pour vivre longtemps et ne désespère pas de
-l’avenir, si tu veux être heureux. Regarde le monde,
-il y a bien quelque six mille ans qu’il sue et qu’il travaille
-dans le cercle de l’infini, et il croit avancer parce
-qu’il tourne.</p>
-
-<p>Allons! allons! tout est à toi, l’enfer va te servir; le
-monde, pour te plaire, s’étale comme une nappe.
-Que veux-tu manger? de quoi veux-tu te nourrir?
-De gloire? des voluptés? des crimes? Tout, tout est
-à toi!</p>
-
-<p class="sep2">Satan siffla, et deux chevaux ailés se présentèrent,
-leur dos était long et se pliait comme un serpent, leur
-large queue noire battait la terre, leur crinière flottait
-et sifflait au vent, leurs ailes se déployaient comme
-des ailes de chauves-souris, et, quand ils furent emportés
-par eux, on n’entendait que le bruit des vagues
-d’air que remuait leur vol, et celui de leurs naseaux
-qui lançaient la fumée. Ils couraient à pas de géant
-sur le monde; sous eux étaient perdus les villes, les
-campagnes, les tours, les clochers, les mers; ils allaient
-traversant les empires, et ce vol de l’enfer passait
-aussi vite que la poudre, ils semblaient eux-mêmes
-emportés par la tempête avec le sable du rivage. Satan
-se tenait immobile, droit, plein de majesté et d’orgueil,
-il regardait tout disparaître derrière lui, tout
-apparaître devant; Smarh se tenait couché sur la crinière,
-à laquelle il se cramponnait pour se soutenir.</p>
-
-<p>Ils allaient côte à côte, dans cette course effrénée
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-du monde. Emportés par leurs chevaux, tout passait
-devant eux: pyramides, armées, tombeaux, ruisseaux,
-manteaux de pourpre, empires, tout cela
-passait comme l’espace qu’ils franchissaient. Leurs
-coursiers faisaient battre leurs ailes et baissaient la
-tête pour mieux bondir, mais Satan les pressait du
-flanc:</p>
-
-<p>—Allons, disait-il, allons plus vite, ou je vous attacherai
-à la queue de quelque comète qui, dans sa
-course éternelle, vous fera mourir de fatigue. Plus
-vite! mangez donc l’air! Êtes-vous fatigués déjà pour
-quelques mille lieues que vous avez été toute une
-heure à faire? Allons! plus vite, ou je vous casse la
-tête d’un coup de pied. Les nuages roulent, la neige
-tombe sur les montagnes, la mer se tord et mugit, l’air
-siffle, étendez-vous plus long, d’un bond franchissez-moi
-cette montagne, d’un coup d’aile passez-moi cet
-océan. Quand vous serez fatigués, vous irez vous reposer
-sur le coin de quelque nuée, et quand vous aurez faim,
-je vous donnerai à manger le marbre de quelque
-sépulcre.</p>
-
-<p>Et la course recommençait, plus vive, plus longue,
-plus silencieuse, plus terrible. On les voyait de loin,
-dans les airs, marcher sur le vide et courir dans l’infini.</p>
-
-<p>Quand les chevaux furent bien las, que leur crinière
-eut bien battu leur croupe, et que leurs flancs
-pressés furent couverts d’écume et de sang, ils finirent
-par tournoyer en planant dans les airs et s’abattirent
-sur la terre.</p>
-
-<p>C’était le soir, le soleil se couchait, et ses teintes
-cuivrées illuminaient les coteaux; c’était dans un cimetière
-de village, parmi les tombes grasses et les
-herbes. Les coursiers se traînaient sur le sol jonché de
-pierres brisées étendues, et leurs ailes raclaient sur la
-terre; ils étaient haletants et se traînaient comme des
-lézards, couchés sur le ventre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-L’église était vieille, toute ridée, toute grise; on
-voyait, à travers ses vitraux, quelques lampes s’allumer
-et s’éteindre; des paysans jouaient et couraient
-devant le porche.</p>
-
-<p>Smarh et Satan s’étaient assis au pied de l’if dont les
-rameaux allaient tout alentour, comme une large rose
-verte. Il se fit un silence, les hommes se turent, le
-vent cessa de souffler; la nuit vint, Satan et Smarh se
-regardèrent longtemps l’un l’autre sans rien dire.</p>
-
-<p>Satan était étendu sur l’herbe, il promenait son
-regard fauve sur l’horizon, et sa griffe entrait machinalement
-dans une fente de tombeau et remuait sa
-cendre. Smarh le regardait, plein d’effroi, il tremblait
-comme la feuille, jamais il ne s’était senti si
-faible.</p>
-
-<p>La nuit vint, une nuit toute splendide, pleine de
-clartés; les feux rouges et bleus sortaient et rentraient
-de terre, la terre remuait et semblait s’agiter comme
-les vagues; les hommes se mirent à fuir, mais la terre
-du cimetière montait sur les corps et les engloutissait.
-Les vitraux de l’église parurent s’agiter eux-mêmes et
-prendre vie, les lampes, allumées et vacillantes, les
-frappaient par derrière et semblaient les faire remuer,
-comme si les fleurs peintes eussent été des fleurs
-vertes et que quelque vent d’enfer les eût agitées.</p>
-
-<p>Les personnages se mirent à marcher d’eux-mêmes,
-et Smarh vit le Christ dans le désert. Il était seul. Tout
-à coup le Diable se présentait à lui, il avait une tête
-monstrueuse et ricanait horriblement, le Christ avait
-peur, Satan ouvrait la bouche, étendait les mains et
-faisait claquer ses ongles.</p>
-
-<p>Smarh se détourna vivement vers lui, il lui semblait
-le voir ainsi, mais plus horrible; il marchait dans le
-feu, et une sueur de sang coulait sur son corps. Les
-tombeaux semblaient s’agiter comme des débris de
-navire, sur les vagues vertes du gazon, qui ondulait
-mollement et laissait voir des quartiers de squelettes et
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-de cadavres, qu’allaient déterrer les coursiers ailés,
-et ils les mâchaient lentement.</p>
-
-<p>Puis tout disparut, les ténèbres reparurent et l’on
-n’entendit qu’une pluie éternelle d’un sang bouillant
-et plein d’écume, qui brûlait la terre en tombant.</p>
-
-<p>Smarh tout à coup vit Yuk se berçant, en riant et
-en se tordant dans les convulsions d’un rire immense,
-à une longue corde qui partait du ciel et descendait
-jusqu’à l’enfer.</p>
-
-<p class="sep2">Ils reprirent leur route, et ils allaient par la nuit
-obscure, si loin qu’ils changèrent de monde et qu’ils
-arrivèrent au bord d’un beau fleuve.</p>
-
-<p>On entendait le bruit de l’eau dans les bambous,
-dont les têtes ployaient sous le souffle du vent; les
-ondes bleues roulaient, éclairées par la lune qui se
-reflétait sur elles; au ciel les nuages l’entouraient et
-roulaient emportés en se déployant, et les eaux du
-fleuve aussi s’en allaient lentement, entre les prairies
-toutes pleines de silence, de fleurs.</p>
-
-<p>Les flots étaient si calmes qu’on eût pris le courant
-pour quelque serpent monstrueux qui s’allongeait
-lentement sur les herbes pour aller mordre au loin
-l’Océan. Cependant on voyait glisser dessus les ombres
-scintillantes des étoiles et les masses noires des nuages;
-souvent aussi les deux ailes blanches des cygnes disparaissaient
-dans les joncs verts.</p>
-
-<p>La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse de
-parfums, toute humide de la rosée des fleurs; elle
-était transparente et bleue, comme si un grand feu
-d’étoiles l’eût éclairée par derrière. C’était un horizon
-large et grand, qui baisait au loin le ciel d’un baiser
-d’amour et de volupté.</p>
-
-<p>Smarh se sentit revivre; je ne sais quelle perception,
-jusque-là inconnue, de la nature entra dans son âme
-comme une faculté nouvelle, comme une jouissance
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-intime et transparente, au dedans de laquelle il voyait
-se mouvoir confusément des pensées riantes, des
-images tendres, vagues, indécises. Il resta longtemps
-plongé dans la béatitude de l’extase et se laissant
-enivrer par tout cela, laissant son âme humer par tous
-ses pores l’harmonie et les délices de ce ciel diaphane,
-si large et si pur; de cette campagne, avec ses herbes
-courbées par la brise embaumante, avec les fleurs
-balançant leurs calices et laissant échapper le parfum
-qui s’envole; de cette onde de lait murmurante et
-douce dans les roseaux, avec ces cygnes dont le pied
-bat mollement les flots endormis, qui viennent
-mouiller d’un baiser tout fumant le sable doré et jonché
-de coquilles blanches.</p>
-
-<p>Son âme se déployait et nageait à l’aise, elle étendait
-ses ailes et planait au milieu de cette création,
-toute ivre de parfums, toute dormeuse et nonchalante,
-comme une sultane sur des lits de roses. On sentait
-que la terre toute tiède grandissait en beauté dans son
-sommeil.</p>
-
-<p>Voilà que les ondes s’arrêtent et semblent une lame
-d’argent qui est demeurée sur l’herbe, les joncs se
-taisent, les fleurs s’ouvrent, la nuit devient encore
-plus transparente, plus longue, plus voluptueuse; et
-tandis que Smarh restait là, on voit s’élever, sortir,
-apparaître et s’enfuir, parmi la clarté douteuse,
-comme des ombres qui passent. De vagues formes
-de femmes nues, blanches, venaient autour de lui,
-marchant avec leurs pieds nus sur le tapis vert et
-frais; elles l’entouraient, le regardaient, l’appelaient,
-puis elles s’en allaient bien vite, bien vite, en courant;
-les unes se courbaient jusqu’à terre, et l’on
-voyait leur dos blanc, tout couvert de cheveux noirs,
-se plier avec un mouvement de fleur sous la brise; les
-autres s’étendaient sur ses genoux, et leur tête retombait
-par terre et laissait voir leur gorge palpitante
-et brune; elles étaient vives, folâtres, errantes,
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-douteuses comme une suite d’images dans un songe
-d’amour.</p>
-
-<p>Elles venaient lui jeter des fleurs à la figure, en
-dansant autour de lui; elles s’entrelaçaient avec leurs
-bras ronds et blancs sur leurs hanches de marbre, on
-voyait leur cou de cygne se ployer en arrière et leur
-gorge remuer comme si elles eussent chanté. Car elles
-chantaient, mais si bas, si confusément que Smarh
-n’entendait que des sons doux et faibles, comme ceux
-d’une flûte au dernier soupir d’une vibration mourante.
-Elles allaient dans le fleuve, et en ressortaient
-avec leurs beaux corps tout humides et leurs cheveux
-mouillés sur leurs seins; souvent le flot d’azur les
-apportait devant lui, comme dans des bras invisibles
-et embaumés.</p>
-
-<p>Smarh alors sentit en lui quelque chose qui montait
-comme une vague géante; il avait devant lui je ne
-sais quelles illusions, qui éclairaient son cœur et le
-menaient déjà dans un avenir tout plein de délices,
-il voulait courir après, mais il lui échappait toujours
-et il courait toujours.</p>
-
-<p>Elles étaient si belles! il y en avait qui descendaient
-de la nue grise, d’autres qu’apportaient les flots,
-d’autres qui sortaient de dessous terre, d’entre les
-herbes, les fleurs, et qui semblaient venir soit d’un
-rayon de la lune, soit du parfum d’une rose, oh!
-belles! belles! et si fines, si transparentes, qu’on les
-aurait prises pour les plus beaux rêves d’un poète! Il
-y en avait de blanches avec des cheveux d’or, d’autres
-qui étaient brunes, ardentes, et qui avaient des yeux
-noirs qui semblaient lancer des jets de flammes.</p>
-
-<p>C’était si beau de voir cette guirlande de femmes
-nues, entrelacées et remuant toutes, que Smarh courait
-dévoré par la rage. Elles lui échappaient des mains,
-et puis elles revenaient devant lui. Il avait un désir,
-un désir immense; son âme était une chaudière
-rouge où se brûlait, toute torturée, une passion gigantesque;
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-il y avait un démon en lui, qui le poussait en
-avant, lui disait cent choses infinies et lui chantait
-des chants sans mots, sans phrases, sans idées, mais
-quelque chose d’ardent, de dévorant, de large et de
-plein de colère, de frénésie, de plus rapide que la
-poudre, plus brûlant que le feu. Il allait, courait, venait;
-tout son sang bouillonnait; sa chair remuait et
-semblait se repétrir dans cette passion, ses os étaient
-broyés, sa pensée malade courait dans un cercle de
-fer et se brisait la tête en voulant le franchir.</p>
-
-<p>Enfin Satan en eut pitié, il frappa la terre avec son
-pied et il en sortit un palais.</p>
-
-<p class="sep2">Smarh se trouva dans une large salle, assis à une
-table toute couverte de mets ignorés; il se précipitait
-dessus en savourant avec délices les premières bouchées,
-et buvait quelques gouttes des liqueurs les plus
-parfumées. Les lambris de marbre blanc, les pavés
-d’or étaient sculptés, ciselés; il y avait de place en
-place des femmes nues et belles comme des statues,
-elles se confondaient avec elles; des clartés ruisselantes
-illuminaient tout cela.</p>
-
-<p>C’étaient des chants sans fin, doux et purs comme
-celui de l’alouette dans les blés, comme la voix qui
-dit: je t’aime, dans un baiser; c’était partout formes
-de rose, seins d’albâtre, beautés sans nombre, ivresses
-infinies.</p>
-
-<p>Enfin, imaginez quelque chose de plus suave qu’un
-regard, de plus embaumant que les roses, de plus
-beau, de plus resplendissant que la nuit étoilée, la
-volupté sous toutes ses formes, sous toutes ses faces,
-avec ses ravissements, ses transports, ses battements
-de cœur, ses ivresses, son délire; rêvez tout ce que
-vous voudrez de plus beau, de plus délirant; songez
-aux formes les plus belles, aux mots les plus amoureux;
-formez-vous dans votre esprit, avec l’imagination
-la plus délirante d’un poète et les souvenirs les
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-plus superbes et les plus titaniques de Rome, une fête
-de nuit, une orgie toute pleine de femmes nues, belles
-comme les Vénus, avec des chœurs de voix, avec des
-coupes d’or, avec les mets les plus exquis, les boissons
-les plus fumeuses; dites-vous, si vous voulez: il y
-avait un palais fait avec du marbre et de l’or, des
-clartés sortaient des murs, les arbres portaient un
-feuillage rose, la mer roulait des flots de lait d’où
-sortaient des nymphes avec des couronnes et des guirlandes,
-il y avait des danses et des voluptés sans fin,
-des frénésies, des femmes sur des piédestaux, dans les
-poses les plus lubriques, les plus exquises; croyez-vous
-donc qu’avec vos misérables mots, votre style
-qui boite et votre imagination qui bégaie, vous parviendrez
-à rendre une parcelle de ce qui arriva cette
-nuit-là?</p>
-
-<p>Avec votre langue châtrée par les grammairiens et
-déjà si pauvre, si châtrée d’elle-même, pouvez-vous
-exprimer tout le parfum d’une fleur, tout le verdoyant
-d’un pré d’herbe? me peindrez-vous seulement
-un tas de fumier ou une goutte d’eau? est-ce que le
-mot rend la pensée entière? est-ce que l’expression ne
-l’étreint pas dans elle-même? Auparavant elle était
-libre, immense, impalpable, et vous la fixez, vous la
-collez, vous la clouez sur une misérable feuille de papier
-avec un mot bien pâle et bien sec. Voyons donc!
-avec des mots, des phrases et du style, faites-moi la
-description bien exacte d’un de vos souvenirs, d’un
-paysage, d’une masure quelconque!</p>
-
-<p>C’est là ce qui me désole. Savez-vous que j’ai rêvé
-longtemps à cette superbe orgie, et que je suis lassé
-de voir que je n’ai avancé à rien, et que je ne peux
-pas vous dire le moindre mot de cette pensée ou de
-cette chose qu’on nomme volupté, chose si transparente,
-si fine, si légère, une vapeur insaisissable et
-rose dans laquelle flottille l’âme toute oppressée et toute
-confuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-Un jour que j’aurai de l’imagination, que j’aurai
-été penser à Néron sur les ruines de Rome, ou aux
-bayadères sur les bords du Gange, j’intercalerai la
-plus belle page qu’on ait faite; mais je vous avertis
-d’avance qu’elle sera superbe, monstrueuse, épouvantablement
-impudique, qu’elle fera sur vous l’effet
-d’une tartine de cantharides, et que, si vous êtes
-vierge, vous apprendrez de drôles de choses, et que,
-si vous êtes vieillard, elle vous fera redevenir jeune; ce
-sera une page qui passera en prodigalité la poésie
-de M. Delille, en intérêt les tragédies de M. Delavigne,
-en exubérance le style de J. Janin, et en
-fioritures celles de P. de Kock; une page enfin, qui,
-si elle était affichée sur les murs, mettrait les murs en
-chaleur eux-mêmes, et ferait courir les populations
-dans les lupanars devenus désormais trop petits, et
-forcerait hommes et femmes à s’accoupler dans la rue,
-à la façon des chiens, des porcs, race fort inférieure à
-la race humaine, j’en conviens, qui est la plus douce
-et la plus inoffensive de toutes.</p>
-
-<p>En attendant, je m’arrête, car tout ce que j’ai de
-plus poétique à vous dire est de ne rien dire.</p>
-
-<p class="sep2">Mais voilà Smarh qui s’est levé de dessus son lit de
-rose, les roses le fatiguaient, et il s’est assis par terre,
-sur le pavé de marbre blanc incrusté de diamant; il
-est essoufflé, la sueur coule de son front, son grand œil,
-morne et vide, tout sec de larmes, se promène lentement
-et va se fermer; sa paupière est de plomb, ses
-membres sont brisés de fatigue, son âme est navrée
-d’amertume et de dégoût. Pourquoi donc?</p>
-
-<p>Les femmes viennent devant lui, elles l’appellent,
-elles retournent leurs croupes vermeilles et blanches,
-leurs hanches de satin se présentent à lui, leurs cheveux
-ondoient sur leurs épaules d’albâtre, leur sein
-palpite, leurs dents de perles laissent passer le sourire,
-leurs yeux, d’où découle une expression toute
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-tendre, toute ardente, noyés dans une amoureuse langueur,
-le regardent en face.</p>
-
-<p>Tout à l’heure il courait après, il sautait, il bondissait,
-il rugissait de plaisir, il se pâmait, il se mourait;
-et voilà qu’il les repousse, qu’il n’en veut plus, qu’il
-détourne la tête et veut dormir.</p>
-
-<p>On lui apporte, dans des plats d’or, un mets pour
-lequel ont travaillé pendant trois jours vingt esclaves;
-des flottes sont parties dans tous les sens pour en
-rapporter ce qu’il faut; ce n’est ni un fruit, ni une
-viande, ni un poisson, c’est de l’inouï, de l’inventé,
-quelque chose à mourir de plaisir; à peine s’il l’a mis
-sous son palais qu’il l’a recraché. On lui présente,
-dans une coupe de diamant ciselé, un vin d’azur pilé
-avec des grappes du raisin d’Asie, tout embaumé des
-parfums les plus doux, un vin si délicieux qu’on n’en
-boira jamais de pareil; à peine s’il en a mouillé sa
-lèvre que la nausée lui est venue et qu’il l’a jeté par
-terre.</p>
-
-<p>Tout à l’heure il aimait les mots d’amour, l’alcôve
-fermée, la femme frémissante et évanouie la gorge
-étendue; il aimait les soupirs, les baisers, les longues
-pâmoisons, les yeux noyés de larmes; il aimait la
-danse ivre, folâtre, longue chaîne amoureuse; il
-aimait les resplendissantes clartés, la lune argentant
-les pelouses vertes, il aimait le mystère des bois, le
-parfum des fleurs; il aimait toutes ces choses qui
-navrent l’âme et la font fondre en délices. Qu’a-t-il
-donc?</p>
-
-<p>Tout cela était pourtant bien beau! et avec quelle
-ardeur il l’avait convoité! que de fois il avait appelé
-dans ses rêves ce quelque chose de surhumain et
-d’impossible!</p>
-
-<p>Il s’ennuie, il a l’âme pleine et vide comme un
-ballon rempli d’air.</p>
-
-<p>Non! tout cela, toutes ces beautés sans nombre,
-toutes ces délices inventées, il n’en veut plus; il reste
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-là sur le flanc, ivre mort, le dégoût plein le cœur, le
-corps fatigué, l’œil morne et béant; la volupté le lasse,
-elle l’a remué, chatouillé, irrité, puis elle l’a pris,
-l’a brisé comme un roseau, et l’a jeté ensuite dans la
-satiété et l’ennui, l’ennui brut et mort comme une
-chape de plomb qui couvre l’âme et l’écrase.</p>
-
-<p>Et Yuk est encore là avec son ignoble figure; il
-bave sur la pourpre, il casse le marbre et fond l’or;
-il brise les statues, il boit les vins et crache sur les
-mets; il prend les femmes, les épuise depuis la tête
-jusqu’aux pieds, depuis les larmes jusqu’au rire, le
-corps et l’âme; il fait tout vil et laid, il vieillit la jeunesse,
-enlaidit la beauté, abaisse ce qui est grand,
-rend amer ce qui est doux, il dégrade la noblesse; le
-voilà qui s’établit comme un roi dans la volupté et
-qui la rend vénale, ignoble, crapuleuse et vraie.</p>
-
-<p>Smarh se met à rire lui-même et à mépriser la chair;
-il se relève, dresse la tête et s’écrie:</p>
-
-<p>—Satan! Satan! je ne veux pas de tes joies; autre
-chose! Allons, un cheval! une armée! des batailles! du
-sang! j’en veux à y noyer des peuples! Crois-tu donc
-que je suis fait pour m’endormir dans la mollesse
-et m’abrutir dans les voluptés? Arrière tout cela! te
-dis-je, je veux être grand, immense; je veux être un
-des souvenirs du monde, et le manier dans mes deux
-mains, et le battre longtemps avec les quatre pieds de
-mon cheval.</p>
-
-<p class="sep2">Et le voilà parti comme la flèche que l’arc tendu a
-lancée en avant, il traîne derrière lui toute une armée
-qui court pour le suivre, il passe les Alpes, l’Hymalaya,
-traverse les océans, les déserts, il va.</p>
-
-<p>Un vautour plane sur sa tête et étend ses ailes
-noires; quelquefois il vient s’abattre sur sa couronne et
-pousse des cris rauques, en voyant le sang rejaillir
-et la plaine, toute couverte d’hommes, se couvrir de
-cadavres comme des épis fauchés; il va toujours.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-Il va, et partout derrière lui il se fait une grande
-ruine, la terre est calcinée, l’herbe ne repousse plus,
-la cendre vole aux vents, les fleuves sont encombrés
-de morts, le sang rougit la neige des montagnes.</p>
-
-<p>Les hommes meurent à ses côtés et tendent des
-bras suppliants vers lui, mais le poitrail de son cheval
-renverse les pyramides, et ses pas broient les villes;
-il va.</p>
-
-<p>Et l’on n’entend plus derrière lui qu’un grand
-soupir, qu’un dernier râle, on palpite encore, l’incendie
-n’a plus que sa fumée, les cadavres pourrissent,
-les os sont blanchis par les pluies d’orage; il va.</p>
-
-<p>En vain il a rencontré le hameau où il naquit, la
-cabane où sa mère le mit au jour; il a brûlé la moisson,
-il a renversé le toit de son père; il a passé et l’on
-n’a plus vu qu’une longue trace de sang. Il a mis des
-chaînes aux peuples qu’il a vaincus! puis il a dit:
-«Je reviendrai», et il est parti, et ils sont tous morts
-dans la servitude, voilà les fers qui sont rouillés et les
-squelettes qui craquent aux vents.</p>
-
-<p>Il a tout détruit, est-ce qu’il ne veut faire de la
-terre qu’un vaste tombeau pour y enfermer son nom?
-Ne s’arrêtera-t-il jamais? Il a usé vingt générations à
-le suivre, et il va toujours, il va si vite que les aigles
-ne le peuvent suivre et que les vautours n’ont pas le
-temps de finir leur large festin; son manteau flotte au
-vent, son épée est cassée, il bat son cheval avec son
-sceptre, et il lui enfonce les talons dans le ventre; la
-crinière de son coursier est hérissée, l’écume blanchit
-sa bouche, son sabot est tout usé, il lève la tête pour
-humer la vapeur du sang.</p>
-
-<p>Jamais il ne s’arrête, jamais un regard vers le passé,
-car la tête en avant et fronçant le sourcil, son œil
-dévore l’horizon, il marche à grands pas dans l’avenir
-et rêve les conquêtes d’un autre monde; il a un démon
-ailé qui vole devant lui et lui crie, avec la voix
-des armes qui s’entrechoquent: «Encore, encore
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-cela! il y a un océan que tu n’as pas traversé, un
-empire de plus! Est-ce assez? marche donc!» Il se
-sent poussé lui-même avec le vent qui remue ses drapeaux,
-il désire que le monde soit plus grand pour
-que sa conquête soit plus grande, il voudrait courir
-avec le canon pour porter plus vite la mort et le
-néant.</p>
-
-<p>Son lit de lauriers est trop petit, il jette des flottes
-sur les océans et des armées sur les empires, il va
-toujours cassant, broyant, emportant dans ses deux
-bras les peuples éplorés et traînant le monde esclave
-à la croupe de son cheval.</p>
-
-<p>Quand son navire fend les ondes, la carène remue
-les cadavres balancés par la vague et les débris des
-flottes. Quand son cheval galope, souvent le sang lui
-vient jusqu’au poitrail, souvent son pied entre dans le
-ventre des morts. S’il lève la tête, il voit un ciel rougi
-par la lueur de l’incendie.</p>
-
-<p>Il marcha ainsi longtemps, si longtemps que la
-terre était déserte du Sud au Nord. Il passa par l’Asie
-et l’Europe, l’ancien et le nouveau monde; il traversa
-les océans de la glace et les mers du Sud où l’eau
-brûle et fume sur un sable de feu; les déserts, les
-forêts, tout garda l’empreinte sanglante du talon du
-vainqueur qui avait broyé quelque chose à chacun
-de ses pas.</p>
-
-<p>Il alla toujours. Il vit bien des frais ruisseaux, bien
-des bois pleins de mousse, de larges feuillages et des
-belles roses, et il ne désaltéra pas au ruisseau sa
-gorge séchée par la poussière, il n’y lava pas ses mains,
-il ne s’assit pas sous les feuilles vertes pour regarder
-les nues s’en aller et venir dans le ciel.</p>
-
-<p>Il n’aimait rien; son âme était vide comme le désert
-et insatiable comme lui. A mesure qu’il avançait, son
-ambition se grossissait aussi, la montagne montait
-toujours plus vite que le voyageur.</p>
-
-<p>Enfin il arriva que tout fut fini, et qu’un jour son
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-cheval s’abattit au bout du monde, devant l’infini
-Océan que l’homme ne peut franchir, au bord duquel
-il reste toujours, regardant s’il ne verra pas apparaître
-quelque cavale pour partir, quelque étoile pour
-l’éclairer; il est là, s’amusant à ramasser des débris de
-coquilles et parcelles de grains de sable.</p>
-
-<p>Il avait donc tout fini. Que faire? où aller? la terre
-était déserte, vide d’esclaves et d’armées. Il leva les
-yeux vers le ciel et fut pris d’une ardeur sans bornes:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que le monde? qu’il est petit! j’y
-étouffe, s’écria-t-il, élargis-moi cette terre! étends ses
-océans, recule-moi ces bornes-là, élargis-moi l’atmosphère
-où je vis. Est-ce tout? est-ce que la vie se bornera
-là? j’ai dévoré le monde, je veux autre chose:
-l’éternité! l’éternité!</p>
-
-<p>Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière
-qu’il avait faite, il fit une pyramide de têtes de
-morts séchées par les vents, il balaya avec des drapeaux
-déchirés tout le sang versé, et il le mit dans
-une fosse et répéta: gloire! gloire! Mais tout croula
-vite, la poussière même s’envola, les ossements l’engloutirent,
-la terre but le sang, et il sentit une voix
-qui disait derrière lui:</p>
-
-<p>—L’éternité, la gloire, l’immortalité, c’est moi!</p>
-
-<p>Mais il se leva lentement, comme une ombre qui
-sort d’un tombeau, avec un long linceul tout pourri,
-qui enveloppait un squelette avec des lambeaux de
-chair aussi verts que l’herbe des cimetières. Il avait
-une tête toute jaunie, avec un vieux sourire froid de
-courtisane; son bâton, c’était un sceptre doré qui portait
-un soc de charrue.</p>
-
-<p>Il se leva plein de colère:</p>
-
-<p>—Qui ose dire qu’il y a de l’immortalité?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>C’est moi qui l’ose.</p>
-
-<p>—Sais-tu qui je suis? vois donc mes pieds tout
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-pleins de la poussière des empires, et la frange de mon
-manteau toute mouillée par les larmes des générations.</p>
-
-<p>Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière
-rougie.</p>
-
-<p>—C’est l’histoire, ajouta le spectre; ose dire qu’il
-y a immortalité sinon pour moi?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Pour moi.</p>
-
-<p>—Qui donc es-tu?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Et toi?</p>
-
-<p class="scenp">LA MORT.</p>
-
-<p>La mort! et toi?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds
-remuent la cendre des tombeaux; quand je parle,
-c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur
-qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé, le
-présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et
-l’autre, le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides
-et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras
-pas la moindre parcelle de quelque chose.</p>
-
-<p>Je me moque de ton linceul et de tes joies de
-sépulcre, je me ris de ta face qui a toujours glissé sur
-moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton
-ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure,
-les pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique
-cortège dont tu te fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire,
-tous ces grains de sable qui forment ton trône,
-le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le
-temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus
-larges jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un
-tas de fumier, depuis un tronc jusqu’à un brin d’herbe,
-tout cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume,
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce que
-tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui
-est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu
-entends? tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus
-fort que le bruit de ton pied quand il broiera le
-monde d’un seul coup!</p>
-
-<p class="scenp">LA MORT.</p>
-
-<p>Qui donc es-tu?</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles
-des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais
-couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux?
-n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait
-pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs
-mausolées de marbre et les charognes de loups sous
-les feuilles des bois?</p>
-
-<p>Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise
-à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es, toi
-qui manges de la terre et du bronze, n’as-tu pas vu
-ma main éternelle qui cassait le christ et souillait
-l’autel?</p>
-
-<p>Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir
-de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les
-coupes d’or et essuyer ta bouche aux dents usées avec
-la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu ma chanson,
-qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les
-mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues
-des morts?</p>
-
-<p>Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches
-pour mieux faucher, n’as-tu rien entrevu à travers
-l’écroulement des monarchies? au milieu des
-ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas
-des pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au
-milieu de ces ruines, une voix au milieu de ces voix,
-une grimace parmi ces figures?</p>
-
-<p>N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le
-remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu une autre
-éternité dans l’éternité?</p>
-
-<p>Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te
-crois l’infini, et que tu donnes des bornes où ton pied
-se met? partout où ta charrue laboure, tu crois y
-semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y
-avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la
-pourriture? après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?</p>
-
-<p class="scenp">LA MORT.</p>
-
-<p>Qui donc es-tu? parle! parle!</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je
-suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis
-ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; je suis toute
-l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me connais bien,
-plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu
-tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés
-tous deux dans ton linceul troué.</p>
-
-<p class="scenp">LA MORT.</p>
-
-<p>C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais
-t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises,
-tu m’accables, tu veux avoir, à toi seul, tout ce que
-j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus qu’un seul fil
-de mon manteau que tu me l’arracherais.</p>
-
-<p class="scenp">YUK.</p>
-
-<p>C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique,
-mais je t’apporte chaque jour tant de choses que tu ne
-devrais pas te plaindre.</p>
-
-<p class="scenp">LA MORT.</p>
-
-<p>C’est vrai! faisons bon ménage, car nous ne pouvons
-vivre l’un sans l’autre. Après tout, tu manges encore
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-les miettes qui tombent de ma bouche et la poussière
-que font mes pieds.</p>
-
-<p class="sep2">Alors tout le passé de sa vie apparut à Smarh, rapidement,
-d’un seul jet, comme dans un éclair. Il revit
-passer d’abord sa chaumière d’ermite, avec son crucifix
-de bois, avec sa vie sainte, avec ses jours purs,
-avec ses nuits tranquilles; il se rappela que quelqu’un
-était venu lui parler, qu’il y avait eu alors dans son
-âme une immense confusion, tout un chaos de pensées;
-et qu’il était parti avec cet être, qu’il était monté,
-monté, il ne savait où ni comment, mais à des hauteurs
-si hautes, si immenses, que la pensée même ne
-peut y atteindre; et il avait une grande peur, son
-âme s’était pliée comme un roseau et s’était brisée sous
-l’ouragan de l’infini.</p>
-
-<p>Puis il y avait eu une tempête, et il avait été,
-devant la nature, plus faible que l’aile d’une mouche;
-il avait encore là senti quelque chose qui pesait sur lui,
-comme si on avait mis un plomb sur cette aile, et il
-était resté, tombé, attaché à cette lourde chaîne invisible.</p>
-
-<p>Il avait vu aussi la vie barbare s’acheminant vers
-les cités, et les cités elles-mêmes, mais en dedans,
-avec toutes ces choses qui tombent, le roi, l’église, la
-vertu, tout cela se fanant et se pourrissant.</p>
-
-<p>Il y avait là un vide dans son souvenir.</p>
-
-<p>Puis tout à coup il vit repasser, comme par une
-illumination magique, toutes les femmes l’appelant,
-lui souriant; il se rappela ses voluptés et ses dégoûts,
-toute la vie! et ses courses effrénées à cheval, tout
-écumeuses et toutes sanglantes du sang des morts, des
-cris, des bruits d’armes; et puis une grande plaine
-toute vide, avec de la cendre, et il tomba mourant,
-abîmé par ces souvenirs, comme s’il était dans une
-arène et que sa pensée fût sortie de lui et qu’elle fût
-là le combattant avec des griffes de fer, secouant son
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-corps, le déchirant, le faisant tourner, courir; elle le
-harcèle, le poursuit sans qu’il puisse l’éviter. Cela
-dura jusqu’à ce qu’il fût tombé, étourdi, épuisé de
-fatigue.</p>
-
-<p>Cette agonie-là dura longtemps, et plus longue et
-plus cruelle que celle du Christ, car elle était sans
-espoir, sans aucun horizon qui apparût au bout de ce
-long chemin vide et plein de douleurs, sans soleil qui
-perçât les nuages, sans aurore après cette nuit. Lui
-aussi sua une sueur de sang et de larmes, et on les
-entendait tomber sur la terre.</p>
-
-<p>Ah! ce fut pire, car sa croix, c’était son âme qu’il
-avait peine à porter et qui le brisait. Il l’avait portée
-dans la vie, et arrivé au haut du calvaire, il la laissa
-tomber de lassitude.</p>
-
-<p>Le séjour du tombeau pour lui ne fut pas de trois
-jours, et son tombeau n’était point un couvercle de
-pierre, mais c’était le cadavre vivant de la pensée qui
-se remuait et se tordait sous le sépulcre de la vie et
-du fini.</p>
-
-<p>Mais dans sa lassitude, au milieu de ses larmes
-silencieuses, quand tout pesait si durement sur lui,
-il s’éleva cependant comme un dernier soupir, un
-dernier baiser, quelque chose d’immense, d’amoureux,
-d’impalpable. Il se ranima, ouvrit les yeux, chercha
-ce qu’il n’avait jamais vu, désira ce qui n’existait pas;
-il tendit les bras vers un infini sans bornes, et il se
-prit à rêver de belles choses inconnues. Son âme,
-toute usée, comme une vieille voile que les ouragans
-ont crevée et qui est retombée sans souffle, commença
-à palpiter, comme si une brise du soir, courant sur une
-mer du Sud et apportant des parfums et de doux et
-vagues échos, l’eût enflée; il reprit à la vie, et son
-cœur se rouvrit à l’espérance comme les fleurs au
-soleil.</p>
-
-<p>Quelle journée devait l’attendre? Quel ouragan
-allait la casser sur sa tige? Pauvre fleur! pauvre âme!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-C’était un enfant, tout jeune, tout rose encore,
-l’âme imprégnée d’amour, de rêveries, d’extases.</p>
-
-<p>Le matin, il partait, mais il n’allait ni vers les
-champs où son père labourait, ni sur le rivage où la
-barque de ses frères aînés était attachée, car il aimait
-à contempler les nues fugitives, les moissons qui se
-ploient et s’ondulent aux vents comme une mer; il
-allait dans les bois et il écoutait la pluie tomber sur
-le feuillage, les oiseaux qui roucoulent sur la haie
-fleurie, et les insectes qui bourdonnent dans les airs
-et qui se jouent dans les rayons du soleil; il regardait
-la neige tomber, il écoutait le vent mugir.</p>
-
-<p>Il allait toujours vers la mer, c’étaient là tous ses
-amours. Il courait jusqu’à ce que ses pieds eussent
-touché le sable et que le vent des vagues vînt sécher
-ses cheveux blonds tout mouillés de sueur. Le soleil
-brûlait sa peau blanche, les rochers déchiraient ses
-pieds; que lui faisait cela? lui qui écoutait les flots
-mourir sur la grève et qui regardait le soleil qui se
-baigne sous l’écume.</p>
-
-<p>Il se mettait dans un antre de rocher, comme l’aigle
-dans son aire, et là, comme lui, il contemplait le
-soleil et l’Océan. Il regardait au loin toute la verte
-plaine sillonnée d’écume et parsemée des écorchures
-de la brise, il suivait l’ombre des rochers, qui s’allongeait
-et diminuait sur le rivage; immobile, il contemplait
-la même vague pendant longtemps, le même
-brin d’herbe, le même rocher avec son varech d’où
-l’eau ruisselle en perles, le même flocon d’écume que
-roulait le vent sur le rivage.</p>
-
-<p>Souvent il prenait du sable plein ses mains, il ouvrait
-les doigts, et il prenait plaisir à voir les rayons de sable
-partir de différents côtés et disparaître en tourbillonnant,
-en s’élevant. Le soir, il regardait le soleil
-s’abaisser dans l’horizon, et ses gerbes de feu s’élancer
-des vagues et former un immense réseau lumineux;
-les mouettes rasaient les flots, le sable, emporté par
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-la brise qui s’élève, roulait et courait sur le rivage. La
-nuit, c’étaient les étoiles, la lune, les rayons argentés
-sur les vagues vertes.</p>
-
-<p>Et toujours ainsi il vécut ses plus belles années,
-il grandit sans faire autre chose que de mener une vie
-contemplative, une vie de pleurs, d’extases, de rêveries,
-une vie molle et paresseuse; il vécut comme
-les fleurs elles-mêmes, vivant au soleil et regardant
-le ciel. Tout ce qui chantait, volait, palpitait, rayonnait,
-les oiseaux dans les bois, les feuilles qui tremblent
-au vent, les fleuves qui coulent dans les prairies
-émaillées, rochers arides, tempêtes, orages, vagues
-écumeuses, sable embaumant, feuilles d’automne qui
-tombent, neiges sur les tombeaux, rayons de soleil,
-clairs de lune, tous les chants, toutes les voix, tous
-les parfums, toutes ces choses qui forment la vaste
-harmonie qu’on nomme nature, poésie, Dieu, résonnaient
-dans son âme, y vibraient en longs chants
-intérieurs qui s’exhalaient par des mots épars, arrachés.
-Mais ce qu’il y a de plus sublime, de meilleur, de
-plus beau, ne s’en échappe jamais; cela, au fond, c’est
-la musique intérieure, celle des pensées; les vers
-mêmes ne sont que l’écho affaibli qui vient de l’autre
-monde.</p>
-
-<p>Un soir, en revenant, c’était un crépuscule d’été,
-le soleil était rouge, et des fils blancs s’attachaient
-aux cheveux; et ce jour-là il avait regardé, comme
-les autres jours, la mer se rouler sur son sable, les
-herbes frémir au vent, les nuages se déployer, partir
-et s’en aller, comme des pensées, dans l’infini du
-ciel bleu. Mais il avait regardé tout cela sans le voir,
-il y avait dans son âme bien d’autres tempêtes que
-celles de l’Océan, bien d’autres nuages que ceux du
-ciel.</p>
-
-<p>Pourquoi donc s’ennuyait-il déjà, le pauvre enfant?</p>
-
-<p>Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui
-s’étendait sous ses yeux, quelque chose de plus
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-resplendissant que le soleil. Lorsqu’il voyait, dans les
-belles nuits d’été, les bouquets de roses et les jasmins
-secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que
-la brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait,
-dans ses plis invisibles, des échos lointains d’amour et
-des parfums de fleur, que la lune brillait toute pure
-et toute sereine, avec ses lumières qui montent et
-brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les
-nuages qui s’étendent comme des montagnes mouvantes
-ou les vagues géantes d’un autre Océan, il avait
-senti qu’il y avait encore dans son âme quelque chose
-de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que
-toutes ces clartés, comme s’il y avait en lui des sources
-intarissables de volupté et des mondes de lumières qui
-rayonnaient au dedans.</p>
-
-<p>Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la
-vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée
-montante, couché sur les filets aux mailles rompues,
-alors que le soleil brillait sur les flots et que la quille
-venait battre le sable et les cailloux qui erraient sous
-elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et
-les sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le
-rivage, ni de sentir dans ses cheveux le vent de l’automne
-qui roule les feuilles jaunies et les plumes de
-la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans
-les rameaux morts; rien de tout cela!</p>
-
-<p>Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune,
-qui l’attend chaque soir à la chapelle de la Vierge
-et qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant
-à travers la brume si elle ne verra pas apparaître son
-ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni
-sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri,
-couvert de neige dans l’hiver, mais tout blanc de
-fleurs dans l’été? Sa mère file sous l’âtre de la cheminée,
-un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y dormait
-au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père
-qu’il montait à cheval, c’est son vieux casque
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-qu’il roulait sur l’herbe, c’est dans son bouclier qu’il
-dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il naquit.</p>
-
-<p>De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là,
-derrière cette colline; mais on entend le bruit des flots
-et, dans l’hiver, elle déborde à droite dans le marais.</p>
-
-<p>Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant
-lui-même le bruit de ses pas dans les herbes,
-regardant le soleil qui se retirait à l’horizon, et les
-bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour
-chasser les moucherons.</p>
-
-<p>Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui,
-comme si une bouche eût effleuré sa joue; et une fée
-lui apparut avec un diadème d’or, elle répandit devant
-lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels
-lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut
-dans un tourbillon de poussière.</p>
-
-<p class="sep2">Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance,
-joyeux, ivre de lui-même, marchant à grands
-pas dans la vie future qu’il comblait de félicités sans
-bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité depuis
-longtemps par son âme, remué par toutes les choses
-qui y bourdonnaient, il avait voulu être poète.</p>
-
-<p>Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant
-l’âge, marcher de dégoût en dégoût, s’avancer dans
-le monde et voir l’illusion vers laquelle on avance,
-fuir toujours sans la saisir, être là comme ce géant de
-la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge,
-et sentir échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés,
-qu’on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue
-jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa jalousie, sa
-rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid,
-si railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus
-que son sang, son cœur; le verser à plein bord dans
-des vers qu’on a ciselés comme du marbre, et tout cela
-pour être mis sous les pieds de la foule, pour qu’on
-le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-dans le dédain, pour qu’on jette de la boue sur les
-ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de
-votre cœur.</p>
-
-<p>Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait
-ce mot-là comme une mélodie aimée qu’on a dans le
-souvenir et qui chante toujours dans notre oreille ses
-notes amoureuses.</p>
-
-<p>Oh! poète! se sentir plus grand que les autres,
-avoir une âme si vaste qu’on y fait tout entrer, tout
-tourner, tout parler, comme la créature dans la main
-de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue
-qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis
-le grain de sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir
-tout ce qu’il y a de plus beau, de plus doux, de plus
-suave, les plus larges amours, les plus longs baisers,
-les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos,
-l’or, le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui,
-la mousse des bois fleuris, le battement d’ailes de la
-colombe, le sable embaumant de la rive, la brise toute
-parfumée des mers du Sud, tous les concerts de l’âme,
-toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui,
-le poète?</p>
-
-<p>Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi
-un rayon de soleil ou un soupir de femme, mais
-que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme comme
-sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse
-mourir de volupté, d’extases.</p>
-
-<p>Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit
-toutes les choses de l’âme, que j’aurai recouvré tes
-accents, je me mettrai à tes genoux, tu seras mon
-Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux
-royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes
-pour te faire un marchepied.</p>
-
-<p>Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il
-l’avait saisie avec frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant
-de joie et d’orgueil, sur un morceau de papier;
-il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant au vol les
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose
-de son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller,
-pour la donner toute nue à la foule.</p>
-
-<p>Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant,
-il voulait l’arrêter, mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même;
-il commençait à se sentir faiblir et il se disait:</p>
-
-<p class="sep2">—Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon
-âme, mais ma tête est de glace; autrefois j’avais des
-pensées, plus une seule! je sens seulement des passions
-sans but, qui roulent en moi, comme des vagues qui
-s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que
-faire? Cela même.</p>
-
-<p>Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul
-soupir que tout craque, s’écroule, se brise en moi!
-Mon âme se gonfle, elle m’étouffe, elle va crever le
-corps qui la recouvre comme une main gonflée qui
-déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!</p>
-
-<p>Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon
-t’y pousse!</p>
-
-<p>Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut
-comme un immense serpent, je la vois comme un
-large horizon qui se déploie à l’aurore, le soleil brille,
-la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit,
-elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!</p>
-
-<p>Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie,
-moi? Non, non, hélas!</p>
-
-<p>Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi
-aussi, orgueil, tu me quittes? Qu’aurai-je?</p>
-
-<p>Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons,
-creusons, remuons mon âme, dût-elle ensuite me
-tomber en poussière dans les mains.</p>
-
-<p>L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable
-vanité! Est-ce que jamais des vers diront tous les
-miracles d’un sourire ou toutes les voluptés d’un regard?
-l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois, est-ce
-que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants,
-Alexandre, César, Napoléon... Eh bien! des chars, de la
-poudre, du sang. Ah! quelle stupidité! De la gloire?
-la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire la meilleure
-partie de la rage que j’ai dans le cœur.</p>
-
-<p>Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant,
-cela, c’est du vrai; mais ma pensée s’y perd, et plus je
-pense moins je parle. Si j’étais un cadavre ressuscité,
-je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous
-déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si
-la tombe est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce
-que c’est là la limite de l’art? est-ce que la poésie est un
-monde tout aussi mensonger que l’autre? n’ira-t-on
-jamais plus loin?</p>
-
-<p>Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis
-plein, il me semble qu’il déborde... Non, c’est de
-l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!</p>
-
-<p>Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde
-idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse
-déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande
-encore quelque chose de beau pour l’amuser!</p>
-
-<p>Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces
-néants-là qui m’entourent et m’assiègent, pas une
-lettre de tout cela à écrire!</p>
-
-<p>Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par
-la pensée au temps où je priais la Vierge à genoux,
-et où ma mère m’apprenait des prières. Si j’allais
-redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur,
-quelque conviction, je pourrais remuer les autres;
-mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le
-pourrais pas, moi qui rit en passant devant l’église et
-qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.</p>
-
-<p>Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire,
-puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là,
-à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée
-sous le coup de dent du malheur et du désespoir?
-Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-l’infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment,
-tout me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et
-voilà que je suis resté dans un océan de fange où je
-tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de
-tout cela, et d’aller me soûler à la taverne ou bien
-de courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque
-ignoble et vénale volupté.</p>
-
-<p>Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore
-peu, je craignais que mon malheur n’augmentât, que
-ma chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond
-du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous
-l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.</p>
-
-<p>Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours?
-mais je ne suffirais pas aux malheurs qui me
-dévorent, et il faudrait que mon cœur se double pour
-que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.</p>
-
-<p>Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais
-d’un rayon de soleil, d’une moisson dorée, d’un
-beau clair de lune dans les bois, et que j’en avais assez,
-et que cela m’emplissait, et que j’étais heureux quand
-j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores
-et arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à
-maintenant! j’étais si jeune! si enfant! si heureux!</p>
-
-<p>Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre
-le cœur, après le monde, l’infini, et je me suis perdu
-dans ces abîmes sans fond, voilà que j’y roule. J’ai
-voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de
-superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort
-a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous
-mon genou et les montrer façonnées de mes mains,
-ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs courants,
-dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut
-pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du
-néant, plus faible qu’un roseau brisé.</p>
-
-<p>Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées
-que l’aurore menteur m’annonçait si resplendissantes
-et si pures; j’aurai donc entrevu un monde d’enthousiasme,
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-de transports; l’éclair aura brillé devant mes
-yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce
-paradis de pensées dont le large glaive froid de la
-réalité me sépare pour l’éternité.</p>
-
-<p>Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu
-là? Voyons! que fais-tu, misérable charogne vivante,
-qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui
-manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je attaché
-à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux
-voler dans les cieux et partir dans l’infini?</p>
-
-<p>Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là,
-dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des
-ailes que tu brises aux parois qui t’entourent? Je sens
-bien que tu veux partir, que tu y pleures, et lorsque
-je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer
-est devant moi tu veux courir dessus plus vite que le
-regard; et quand je vois les tombes, n’est-ce pas toi
-qui tends les bras vers elles tandis que le corps veut
-vivre?</p>
-
-<p>Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non,
-rien de tout cela! tu es le cœur gonflé, tu es cette
-voix qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en
-moi, tandis que mes lèvres sourient.</p>
-
-<p>Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers
-tes barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues
-dans les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où
-tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as
-plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu
-étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre
-encore tiède qu’on appelle désespoir.</p>
-
-<p class="sep2">Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure
-où tout brille et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait,
-il faisait froid, il marchait pieds nus dans la
-boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la matière
-resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, qu’elle
-siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes,
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé,
-honni; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit
-donc, mais derrière lui tout s’écroula et il y eut un
-grand rire.</p>
-
-<p>Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne,
-au milieu des ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir
-immense vint s’abattre sur lui comme un vautour
-sur un cadavre, il étendit ses larges ailes noires, se
-mit à manger et poussa des cris féroces.</p>
-
-<p>Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune
-de ses larmes était une malédiction pour la terre,
-c’était quelque chose du cœur qui tombait et s’en allait
-dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, de la foi,
-de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait
-pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes
-les fraîcheurs, tous les parfums, toutes les lumières,
-tout ce qui navre, ce qui enchante, tout ce qui est
-volupté, croyances, ardeurs, avait été arraché par le
-vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol,
-emportait les fleurs.</p>
-
-<p>Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait
-en dedans, il se mourait, et l’âme, rendue folle par
-tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie,
-au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait franchir.</p>
-
-<p>La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans
-astres, sans clarté; Satan déjà s’étendait sur le monde
-palpitant, pour lui arracher son dernier mot.</p>
-
-<p>Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête
-était dans ses mains, sa chevelure, couverte de poussière,
-venait battre sur ses yeux en pleurs.</p>
-
-<p>On n’entendait rien que le bruit de l’immense
-tempête du temps qui allait finir et jetait alors ses
-plus horribles sanglots. La terre déviait de sa course
-circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et d’ennui,
-comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire
-tomber. Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce
-qu’il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux forêts,
-aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il courait
-dans les longues journées; il était parti, les astres
-n’étaient point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres
-mondes, plus haut.</p>
-
-<p>Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une
-femme à ses côtés... Non, c’est un ange, elle lui a
-essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches;
-elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure aussi,
-elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé,
-viens à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie,
-aime-moi, je suis si belle.»</p>
-
-<p>Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la
-branche de salut d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il
-s’écria tout à coup:</p>
-
-<p>—Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je
-renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît, que
-l’herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves coulent
-encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu,
-j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu
-le monde passer comme une chaîne de squelettes
-dans une danse de l’enfer, et je n’avais pas compris!
-Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà
-l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et
-laisse voir au fond quelque chose de resplendissant
-et d’éternel; oui, je t’aime! Si tu savais! écoute donc!
-Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, qui ai
-marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines?
-Non, voilà la poussière qui monte au ciel, voilà les
-ruines qui se lèvent et se placent. Qu’étais-je donc?
-Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je chanterai
-encore. Oh! je t’aime!</p>
-
-<p>Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais
-un marbre lourd sur ma tête, et je me heurtais aux
-planches du cercueil, mais je suis au ciel! Oh! je
-t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir,
-déjà leurs regards s’étaient confondus, leurs larmes
-s’étaient séchées, il y avait eu un immense espoir dans
-la création. Le monde s’était retourné sur son vieux lit
-de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour
-voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel;
-mais il se rendormit bientôt dans ses cendres.</p>
-
-<p>Un éclair parut, Satan était là.</p>
-
-<p>—Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te
-dis-je!</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>A toi? esprit de ténèbres, arrière!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil,
-bulle de savon que mon souffle seul soutient.</p>
-
-<p class="scenp">SMARH.</p>
-
-<p>Car tu es à moi? A toi mon cœur!</p>
-
-<p class="scenp">SATAN.</p>
-
-<p>Non! à toi tout.</p>
-
-<p>La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le,
-aime-le».</p>
-
-<p>L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de
-rage: «Aime-le, aime-le».</p>
-
-<p>Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:</p>
-
-<p>—C’est pour moi, à toi l’éternité!</p>
-
-<p>L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»</p>
-
-<p>Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.</p>
-
-<p>Satan versa une larme.</p>
-
-<p>Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit
-d’un baiser si fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les
-bras du monstre éternel.</p>
-
-<p class="ralign padr">G. F.</p>
-
-<p class="sep2 ralign padr"><span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-14 avril 1839.</p>
-
-<p><i>Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu
-ça après un an de façon.</i></p>
-
-<p>Il est permis de faire des choses pitoyables, mais
-pas de cette trempe. Ce que tu admirais il y a un an
-est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis bien fâché, car
-je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et
-tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est
-pas mince, il faut commencer par avoir des idées, et
-ton fameux mystère en est veuf. Pauvre ami! tu iras
-ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté de ce
-que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en
-plaindre. Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton
-œuvre? C’est cette page qui, dans un an, me paraîtra
-aussi bête que le reste et qui suggérera encore une
-suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je
-crevé, tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre
-brute, mon ami. Adieu, le meilleur conseil que je
-puisse te donner, c’est de ne plus écrire.</p>
-
-<p class="ralign padr"><span class="smcap">Jasmin.</span></p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent">NOTE.</p>
-
-<p class="cs8">Un fragment de <i>Smarh</i> parut pour la première fois dans <i>Par
-les Champs et par les Grèves</i>. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.</p>
-
-<p class="cs8"><i>Smarh</i> et <i>Rêves d’Enfer</i> peuvent être considérés comme l’idée
-première de la <i>Tentation de Saint-Antoine</i>.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_121">
-
-<h2 class="nobreak"><span class="cs8">LES FUNÉRAILLES</span><br />
-<span class="cs6">DU</span><br />
-DOCTEUR MATHURIN<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2>
-
-<p class="sep2"><i>Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher
-Alfred?</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
-
-<p><i>De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui
-qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils n’ont
-pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à
-toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites.</i></p>
-
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
- Août 1839.</p>
-
- <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
- Alfred Le Poittevin.</p>
-</div>
-
-<p class="sep2">Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant
-bien que la grappe trop mûre n’a plus de saveur.
-Mais pourquoi et comment cela?</p>
-
-<p>Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré
-ses cheveux blancs, son dos voûté et son nez rouge,
-en somme c’était une belle tête de vieillard. Son œil
-bleu était singulièrement pur et limpide, et des dents
-blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien
-ciselées annonçaient une vigueur gastronomique rare
-à cet âge, où l’on pense plus souvent à dire ses prières
-et à avoir peur qu’à bien vivre.</p>
-
-<p>Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade
-et que tôt ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima
-mieux prévenir la mort que de se sentir arraché par
-elle. Ayant bien connu sa position, il n’en fut ni
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il
-ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées,
-il ne se montra ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue,
-c’est-à-dire qu’il n’eut ni orgueil, ni crédulité,
-ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son héroïsme
-surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de
-tous les capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs
-chrétiens, celui du chevalier d’Assas, celui de Louis XVI,
-celui de saint Louis, celui de M. de Talleyrand mourant
-dans sa robe de chambre verte, et même celui
-de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui
-coupa le cou; tous ceux, enfin, qui moururent pour
-une conviction quelconque, par un dévouement quel
-qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière heure
-encore pour être plus beaux, se drapant dans leur
-linceul comme dans un manteau de théâtre, capitaines
-sublimes, républicains stupides, martyrs héroïques et
-entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous ces
-courages-là furent surpassés par un seul courage, ces
-morts-là furent éclipsés par un seul mort, par le docteur
-Mathurin, qui ne mourut ni par conviction, ni par
-orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par religion, ni
-par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il
-avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna
-la veille—la première de sa vie, car il savait manger.</p>
-
-<p>Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de
-plain-pied le seuil de la vie, à entrer dans le cercueil
-la tête haute; je me trompe, car il fut enterré dans
-un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu n’es
-qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le
-bien et fui l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil»,
-ni comme Jésus-Christ: «Mon père, pourquoi m’avez-vous
-délaissé»; il mourut en disant tout bonnement:
-«Adieu, amusez-vous bien!».</p>
-
-<p>Un poète romantique aurait acheté un boisseau de
-charbon de terre et serait mort au bout d’une heure,
-en faisant de mauvais vers et en avalant de la fumée;
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-un autre se serait donné l’onglée, en se noyant dans
-la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une
-détestable liqueur qui les aurait fait mourir avant de se
-rendormir, pleurant déjà sur leur bêtise; un martyr
-se serait amusé à se faire couler du plomb dans la
-bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait
-tenté d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait
-fait couper la tête, voilà de singulières gens! Mathurin
-ne mourut pas ainsi, la philosophie lui défendait de se
-faire souffrir.</p>
-
-<p>Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur?
-Vous le saurez un jour, car je puis bien vous le
-faire connaître plus au long, ceci n’étant que le dernier
-chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre immortel
-comme toutes celles qui sont inédites. Je vous
-raconterai ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il
-a faits, je ferai un volume de notes sur ses commentaires
-et un appendice de papier blanc et de points
-d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un
-savant des plus savants en toutes les sciences possibles.
-Sa modestie surpassait encore toutes ses connaissances,
-on ne croyait même pas qu’il sût lire; il faisait des
-fautes de français, il est vrai, mais il savait l’hébreu
-et bien d’autres choses. Il connaissait la vie surtout, il
-savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas
-moyen d’échapper au criterium de son œil pénétrant et
-sagace; quand il levait la tête, abaissait sa paupière,
-et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez
-qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en
-fouillait tous les recoins.</p>
-
-<p>Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil
-perçait les murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête,
-c’est-à-dire qu’il vous dépouillait de vos vêtements et
-de vos grimaces, de tout le fard de vertu qu’on met
-sur ses rides, de toutes les béquilles qui vous soutiennent,
-de tous les talons qui vous haussent; il arrachait
-aux hommes leur présomption, aux femmes leur
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-pudeur, aux héros leur grandeur, au poète son enflure,
-aux mains sales leurs gants blancs. Quand un homme
-avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de
-deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu,
-déshabillé et grelottant au vent.</p>
-
-<p>Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur
-du lustre aux mille feux, quand le public s’agite tout
-palpitant, que les femmes parées battent des mains,
-et qu’on voit partout des sourires sur des lèvres roses,
-diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses,
-joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière
-changée en ombre, ce bruit devenu silence et toute
-cette vie rentrée au néant, et, à la place de tous ces
-êtres décolletés, aux poitrines haletantes, aux cheveux
-noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui
-seront longtemps sous la terre où ils ont marché et
-réunis ainsi dans un spectacle pour s’admirer encore,
-pour voir une comédie qui n’a pas de nom, qu’ils
-jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et
-immobiles?</p>
-
-<p>Mathurin faisait à peu près de même, car à travers
-le vêtement il voyait la peau, la chair sous l’épiderme,
-la moelle dans l’os, et il exhumait de tout cela lambeaux
-sanglants, pourriture du cœur, et souvent, sur
-des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.</p>
-
-<p>Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques,
-les grands moralistes, les grands poètes, n’avait servi
-qu’à le rendre heureux; c’est quelque chose, quand on
-sait que Richelieu, Molière et Shakespeare ne le furent
-pas. Il avait vécu, poussé mollement par ses sens, sans
-malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans
-vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux
-tranchants. Son cœur était une cuve, où rien de trop
-ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il l’avait crue assez
-pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore de la place
-pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni
-<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être
-bâtard, ses amis étaient en petit nombre et sa cave
-était bien garnie; il n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient
-querelle, ni chien qui le mordît; il avait une
-excellente santé et un palais extrêmement délicat. Mais
-je dois vous parler de sa mort.</p>
-
-<p>Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et
-il leur dit qu’il allait mourir, qu’il était las d’être
-malade et d’avoir été tout un jour à la diète.</p>
-
-<p>C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le
-jasmin, déjà blanc, embaume le feuillage de la tonnelle,
-on commence à courber la vigne, les raisins pendent
-en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur la
-haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les
-foins sont enlevés.</p>
-
-<p>Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie
-et se formaient des guirlandes avec les fleurs des prés,
-la fontaine murmurait un roucoulement frais et amoureux,
-les colombes allaient voler sur les tilleuls. Le
-matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est
-toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur
-les coteaux un frais parfum, humide des baisers de la
-nuit et de la rosée des fleurs.</p>
-
-<p>Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait
-sur sa couche. Quels étaient ses songes? Sans doute
-comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre ouverte laissait
-entrer à travers la jalousie des rayons de soleil, la
-treille grimpant le long de la muraille grise, nouait
-ses fruits mûrs aux branches mêlées de la clématite;
-le coq chantait dans la basse-cour, les faneurs reposaient
-à l’ombre, sous les grands noyers aux troncs
-tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il
-y avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire
-la méridienne, et dont la verdure touffue n’était seulement
-tachée que d’iris et de coquelicots. C’est là que,
-couchés sur le ventre ou assis et causant, ils buvaient
-ensemble pendant que la cigale chantait, que les
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-insectes bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que
-les feuilles remuaient sous le souffle chaud des nuits
-d’été.</p>
-
-<p>Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là
-que dans un oubli complet du monde, dans un
-égoïsme divin, ils vivaient, inactifs, inutiles, heureux.
-Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la
-société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple,
-tandis que les soldats se faisaient tuer et que les
-intrigants s’agitaient, eux, ils buvaient, ils dormaient.
-Accusez-les d’égoïsme, parlez de devoir, de morale,
-de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit au
-pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre
-commune, chantez toujours cette magnifique trouvaille
-du plan de l’univers, vous n’empêcherez pas
-qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui ont
-plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres
-avec vos sublimes vertus.</p>
-
-<p>Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites
-les révolutions, qui abattez des trônes, remuez le
-monde, et qui, pour faire regarder vos petits fronts,
-faites bien de la poussière sur la route battue du genre
-humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos
-chars de triomphe et vos fers, si vos machines et votre
-charlatanisme, si vos vertus, si tout cela vaut une vie
-calme et tranquille, où l’on ne casse rien que des bouteilles
-vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une
-pipe, d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.</p>
-
-<p>Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait
-dans les guerres civiles, que le gouvernail de l’État
-était disputé entre les pirates et des ineptes, et qu’il
-se brisait dans la tempête, pendant que les empires
-s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on
-faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait
-que de vices splendides, qu’on donnait des prix de
-morale et qu’il n’y avait de beau que les grands
-crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir leurs
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes,
-ils dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient
-rafraîchir leur vin dans l’eau des lacs.</p>
-
-<p>Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de
-ses cris n’arrivait pas jusqu’à leurs pieds, une parole
-rapportée des villes aurait troublé le calme de leurs
-cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à cette
-coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni
-livres, ni journaux, ni lettres, la bibliothèque commune
-se composait d’Horace, de Rabelais—ai-je besoin de
-dire qu’il y avait toutes les éditions de Brillat-Savarin
-et du Cuisinier?—Pas un bout de politique, pas un
-fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire,
-aucun des hochets sérieux dont s’amusent les hommes;
-n’avaient-ils pas toujours devant eux la nature et le
-vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi donc quelque
-chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne
-illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine
-d’un vin limpide et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle
-soit, la réponse que vous allez faire les aurait fait rire
-de pitié, je vous en préviens.</p>
-
-<p>Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au
-bout de son lit, il leur dit:</p>
-
-<p>—A boire, pour vous et pour moi! trois verres et
-plusieurs bouteilles! Je suis malade, il n’y a plus de
-remède, je veux mourir, mais avant j’ai soif et très
-soif... Je n’ai aucune soif des secours de la religion
-ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire
-adieu.</p>
-
-<p>On apporta des bouteilles de toutes les espèces et
-des meilleures, le vin ruissela à flots pendant vingt
-heures, et avant l’aurore ils étaient gris.</p>
-
-<p>D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une
-ivresse douce et prolongée à loisir. Mathurin sentait sa
-vie s’en aller et, comme Sénèque, qui se fit ouvrir les
-veines et mettre dans un bain, il se plongea avant de
-mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme
-s’en alla droit au Seigneur, comme une outre pleine de
-bonheur et de liqueur.</p>
-
-<p>Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à
-trois, quinze bouteilles de beaune (1<sup>re</sup> qualité 1834) et
-fait tout un cours de théodicée et de métaphysique.</p>
-
-<p>Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.</p>
-
-<p>Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière
-les collines; alors, se levant et tournant les yeux vers
-le couchant, il regarda la campagne s’endormir au
-crépuscule. Les troupeaux descendaient, et les clochettes
-des vaches sonnaient dans les clairières, les
-fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du
-soleil couchant dessinaient sur la terre des cercles
-lumineux et mobiles; la brise des nuits s’éleva, et les
-feuilles des vignes, à son souffle, battirent sur leur
-treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs
-joues enflammées.</p>
-
-<p>—Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne
-verrai plus ce soleil, dont les rayons éclaireront mon
-tombeau, puis ses ruines, et sans jamais venir à moi.
-Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas
-leur murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas
-mourir? La vie est un fleuve, la mienne a coulé entre
-des prairies pleines de fleurs, sous un ciel pur, loin des
-tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure, je
-me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure,
-mêlé au tout immense et sans bornes, je n’aurai plus
-la conscience de mon néant. Est-ce que l’homme est
-quelque chose de plus qu’un simple grain de sel de
-l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau
-de l’Électeur?</p>
-
-<p>«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses
-penchées, sur les feuilles palpitantes des bois endormis,
-quand les ténèbres viennent; elles palpiteront
-longtemps encore, les feuilles des orties qui croîtront
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je
-passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait
-ma voix chanter le long du mur, quand le hibou battait
-de l’aile sur les clochers, que les cyprès murmuraient
-les soupirs des morts, je jetais un œil calme sur
-ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec
-les débris de cadavres, c’était pour moi un autre monde,
-où ma pensée même pouvait à peine m’y transporter
-dans l’infini d’une vague rêverie.</p>
-
-<p>«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux
-portes de cet autre monde, et elles vont s’ouvrir, car
-j’en remue le marteau d’un bras de colère, d’un bras
-désespéré.</p>
-
-<p>«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra
-tout endormi dans son linceul, et j’irai continuer le
-songe éternel sous l’herbe douce du printemps ou sous
-la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier sourire
-sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins
-de vin, un cœur plein de la vie et qui n’en veut plus,
-un cœur ivre et qui ne bat pas.</p>
-
-<p>«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce
-pas le sommeil? et je vais dormir, dormir sans
-réveil, longtemps, toujours. Les morts...».</p>
-
-<p>A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour
-boire et continua:</p>
-
-<p>—La vie est un festin, il y en a qui meurent
-gorgés de suite et qui tombent sous la table, d’autres
-rougissent la nappe de sang et de souillures sans
-nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et
-pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du
-bruit, dégoûtés du fumet des mets, gênés par la cohue,
-baissant la tête et se mettant à pleurer. Heureux les
-sages, qui mangent longuement, écartent les convives
-avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui
-peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns
-dorment, que les autres sont ivres dès le premier service,
-qu’un grand nombre sont partis malades, boire
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-enfin les vins les plus exquis, savourer les fruits les
-plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie,
-vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux,
-et mourir!</p>
-
-<p>Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre
-laisse tomber murmurante de sa conque d’albâtre, il
-continua ainsi longtemps de parler, de cette voix grave
-et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie
-gaie qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme
-s’épanchait de ses lèvres comme l’eau limpide.</p>
-
-<p>La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit
-bleue, éclairée d’étoiles; pas un bruit, que celui de la
-voix de Mathurin qui parla longtemps à ses amis. Ils
-l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa couche,
-son œil commençait à se fermer, la flamme blanche
-des bougies remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait,
-tremblait sur le lambris, le vin pétillait dans les verres,
-et l’ivresse sur leurs figures; assis sur le bord de la
-tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se
-fermera que quand il l’aura bue.</p>
-
-<p>Vienne donc cette molle langueur des sens, qui
-enivre jusqu’à l’âme; qu’elle le balance dans une mollesse
-infinie, qu’il s’endorme en rêvant de joies sans
-nombre, en disant aussi <i lang="la" xml:lang="la">nunc pulsandum tellus</i>, que les
-nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur
-ses draps rougis, dont il fait son linceul, et viennent
-danser devant lui dans une ronde gracieuse, et, pour
-adieu, toutes les beautés que le cœur rêve, le charme
-des premières amours, la volupté des plus longs baisers
-et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus
-étoilé et ait une nuit plus limpide; que des clartés
-d’azur viennent éclairer les joies de cette agonie, fassent
-le vent plus frais, plus embaumant; que des voix
-s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il
-boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés
-tressaillent comme sous le plus tendre embrassement;
-que tout soit, pour cet homme, bonheur jusqu’à la
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit qu’un
-lit pour le bercer dans les siècles!</p>
-
-<p>Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la
-fenêtre, le vent venait sur Mathurin, il commençait à
-claquer des dents; ils ont rapproché plus près la table
-ronde du lit, la fumée de leurs pipes monte au plafond
-et se répand en nuages bleus qui montent; on entend
-leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin
-tombe par terre, ils jurent, ils ricanent; cela va devenir
-horrible, ils vont se mordre. Ne craignez rien,
-ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui
-s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le
-plancher.</p>
-
-<p>Mathurin parle politique.</p>
-
-<p>—La démocratie est une bonne chose pour les
-gens pauvres et de mauvaise compagnie, on parviendra
-peut-être un jour, hélas! à ce que tous les hommes
-puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne boira
-plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils
-avaient de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la
-Révolution... Pauvres moines! ils cultivaient si bien
-la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le drôle de corps, qui
-mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est
-resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation...
-bien méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit,
-qu’il eût ruiné l’État, entretenu des maîtresses
-sur les fonds publics, bu du vin au lieu de répandre
-du sang, ce serait un homme justement, dignement
-vertueux... Je disais donc que Fourier... un bien beau
-morceau sur l’art culinaire... ce qui n’empêche que
-Washington ne fût un grand homme, et Monthyon
-quelque chose de surhumain, de divin, presque de
-sur-stupide; il s’agirait de définir la vertu avant d’en
-décerner les prix. Celui qui en aurait donné une bonne
-classification, qui, auparavant, l’aurait bien établie
-avec des caractères tranchés, nettement exprimés,
-positifs en un mot, celui-là aurait mérité un prix
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-extraordinaire, j’en conviens; il lui aurait fallu déterminer
-jusqu’à quel point l’orgueil entre dans la grandeur,
-la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la
-limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu
-citer des exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles:
-moralité, liberté, devoir, et montrer
-(ç’aurait été le sublime de la proposition et on aurait
-pu enfermer ça dans une période savante) comme les
-hommes sont libres tout en ayant des devoirs, comment
-ils peuvent avoir des devoirs puisqu’ils sont
-libres; s’étendre longuement aussi, par manière de
-hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu
-récompensée et le vice puni; on soutiendrait historiquement
-que Nabuchodonosor, Alexandre, Sésostris,
-César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, Napoléon
-et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que
-Mardochée, Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le
-Confesseur, Louis XII, Lafayette, Montyon, l’homme
-au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des
-grands hommes, des grands génies, des Dieux, des
-êtres...</p>
-
-<p>Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se
-dilatait, tous ses traits étaient plissés par un sourire
-diabolique, l’éclair jaillissait de ses yeux, le spasme
-saccadait ses épaules; il continua:</p>
-
-<p>—Vive la philanthropie!—un verre de frappé!—l’histoire
-est une science morale par-dessus tout, à peu
-près comme la vue d’une maison de filles et celle d’un
-échafaud plein de sang; les faits prouvent pourtant
-que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés
-par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes
-que nous admirons comme poésie lyrique; les chrétiens,
-qu’on égorgeait, ne se doutaient pas qu’ils fondaient
-une poésie aussi, une société pure et sans tache;
-Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit,
-au bout de seize siècles, le sujet d’un beau tableau;
-les croisades, la Réforme, 93, la philosophie, la
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-philanthropie qui nourrit les hommes avec des pommes
-de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a
-été de mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine,
-les bateaux à vapeur et les tartes à la crème sont
-des inventions utiles, vous l’avouerez, à peu près
-comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état
-de terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie
-à ceux qui veulent la perdre, ils vous coupent la plante
-des pieds pour vous faire ouvrir les yeux, et vous
-abîment de coups de poing pour vous rendre heureux;
-ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital,
-où vous mourez de faim, et votre cadavre sert encore
-après vous à faire dire des bêtises sur chaque fibre de
-votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on élève
-pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une
-providence éternelle, et du sens commun des nations.
-Combien y a-t-il d’hommes qui en aient?... Le bordeaux
-se chauffe toujours... l’ordre des comestibles
-est des plus substantiels aux plus légers, celui des
-boissons des plus tempérées aux plus fumeuses et aux
-plus parfumées... si vous voulez qu’une alouette soit
-bonne, coupez par le milieu.</p>
-
-<p>—Et la Providence, maître?</p>
-
-<p>—Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et
-qu’un gigot de chevreuil mariné est une bonne chose...
-tout n’est pas fini, et il y a deux sciences éternelles:
-la philosophie et la gastronomie. Il s’agit de savoir si
-l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si elle
-reste à part comme individu, et où elle va, dans quel
-pays... et comment on peut conserver longtemps du
-bourgogne... Je crois qu’il y a encore une meilleure
-manière d’arranger le homard... et un plan nouveau
-d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère
-que les chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps
-à l’eau de Seltz et à la perfectibilité humaine, je suis
-convaincu maintenant de l’absinthe; elle est comme la
-vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la grimace.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-—Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?</p>
-
-<p>—Un verre de vin!</p>
-
-<p>—La récompense et le châtiment?</p>
-
-<p>—Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et
-contractant ses lèvres sur ses dents.</p>
-
-<p>—Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?</p>
-
-<p>—Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius?
-penses-tu mieux connaître les hommes que les habitants
-de la lune? l’histoire même est un mensonge réel.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>—Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont
-et qu’ils ne sont plus, que les hommes vivent et meurent,
-que l’être et le néant sont deux faussetés qui
-n’en font qu’une, qui est le <i>toujours</i>!</p>
-
-<p>—Je ne comprends pas, maître.</p>
-
-<p>—Et moi encore moins, répondit Mathurin.</p>
-
-<p>—Cela est bien profond, dit Jacques aux trois
-quarts ivre, et il y a sous ce dernier mot une grande
-finesse.</p>
-
-<p>—N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un
-homme et un grain de sable, entre aujourd’hui et hier,
-cette heure-ci et celle qui va venir, des espaces que la
-pensée ne peut mesurer et des mondes de néants entiers
-qui les remplissent? La pensée même peut-elle se
-résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit
-s’élève et s’en va de son enveloppe, ne crois-tu pas
-quelquefois que tu n’es plus, que ton corps est tombé,
-que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu
-roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de
-sable, et ton corps n’est plus ton corps, cette chose
-tourmentée, qui est sur toi, n’est qu’un voile rempli
-d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la
-nature, de la sensation elle-même? Prends un grain
-de sable, il y a là un abîme à creuser pendant des
-siècles; palpe-toi bien pour voir si tu existes, et quand
-tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu ne
-sonderas pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine
-métaphysique aussi plate.</p>
-
-<p>—Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en
-lui et autour de lui que si tu étais tombé ivre mort au
-fond d’une barrique de vin plus grande que l’Atlantique.
-Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de beau
-dans la création, vouloir faire un concert de louanges
-avec tous les cris de malédiction qui retentissent, de
-sanglots qui éclatent, de ruines qui croulent, c’est là
-la philosophie de l’histoire, disent-ils; quelle philosophie!
-Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et
-vantez la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un
-fumier! le calme et le murmure des ondes, quand l’eau
-salée entre par les sabords et que le navire sombre:
-ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas d’une
-agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui
-tombe de la montagne, comme son onde bouillonnante
-entraîne avec elle les débris de la prairie, le feuillage
-encore vert de la forêt cassé par les vents, la boue des
-ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela
-est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible
-râle de cette agonie sans nom, levez les yeux,
-quelle beauté! quelle horreur! quel abîme! Allez encore,
-fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces
-ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt
-générations de morts entassés les uns sur les autres,
-cherchez des empires perdus sous le sable du désert,
-et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous
-trouverez peut-être encore des temps inconnus, une
-autre histoire, un autre monde, d’autres siècles titaniques,
-d’autres calamités, d’autres désastres, des
-ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des ossements
-broyés sous les pas.</p>
-
-<p>Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton;
-ses cheveux, mouillés de sueur, étaient collés en longues
-mèches sur son front pâle. Il se lève et regarde
-autour de lui, son œil bleu est terne comme le plomb,
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle,
-c’est déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau.
-Ainsi, placé sur son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au
-cou, calme entre le tombeau et la débauche, il
-semblait être la statue de la dérision, ayant pour piédestal
-une cuve et regardant la mort face à face.</p>
-
-<p>Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans
-cette ivresse dernière; le monde danse au chevet de
-mort de Mathurin. Au calme heureux des premières
-libations succèdent la fièvre et ses chauds battements,
-elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite
-sous leur peau, dans leurs veines bleues gonflées;
-leurs cœurs battent, ils soufflent eux-mêmes, on entend
-le bruit de leurs haleines et les craquements du lit
-qui ploie sous les soubresauts du mourant.</p>
-
-<p>Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère
-qu’ils sentent monter graduellement du cœur à la tête;
-leurs mouvements sont saccadés, leur voix est stridente,
-leurs dents claquent sur les verres; ils boivent,
-ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant
-la vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse
-et l’éternité dans la mort. Mathurin seul trouva la dernière.</p>
-
-<p>Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il
-se passa quelque chose de monstrueux et de magnifique.
-Si vous les aviez vus ainsi épuiser tout, tarir
-tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, les
-parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères
-du cœur, et la politique, et la morale, la religion;
-tout passa devant eux et fut salué d’un rire
-grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la métaphysique
-fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart
-d’heure, et la morale en se soûlant d’un douzième
-petit verre. Et pourquoi pas? si cela vous scandalise,
-n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. Je continue,
-je vais aller vite dans le dénombrement épique de
-toutes les bouteilles bues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>
-C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout.
-Comme la main qui le remue est tremblante, les
-flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur
-les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux
-follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut
-pas de sang avec le punch, comme il arrive dans les
-romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on
-ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va
-s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.</p>
-
-<p>Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement;
-ils ne chantent pas, ils causent, ils parlent haut, ils
-crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les
-fait rire. Et leur âme cède à l’excitation des nerfs, voilà
-le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux
-sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit
-haletant sur sa couche tachée de vin.</p>
-
-<p>—Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore
-cela! du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch,
-encore... faites brûler, que cela flambe et que cela soit
-chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!</p>
-
-<p>Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et
-regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou tendu,
-la bouche souriante; sa chemise était trempée d’eau-de-vie,
-il suait à grosses gouttes, l’agonie venait. Une
-fumée lourde montait au plafond, une heure sonna,
-le temps était beau, la lune brillait au ciel entre le
-brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés,
-était calme et dormeuse, tout dormait. Ils se remirent
-à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie,
-c’était une fureur de démons ivres.</p>
-
-<p>Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant,
-leurs doigts pressent la bouteille à la casser
-sous leurs efforts; étendus sur leurs chaises, les jambes
-raides et dans une raideur convulsive, la tête en
-arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur
-la bouche, le vin coule toujours et passe sur leur
-palais; l’ivresse vient à plein courant, ils boivent à
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-même, elle les emplit, le vin entre dans leur sang et
-le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils
-se regardent avec des yeux ouverts et ne se voient
-pas. Mathurin veut se retourner et soupire; les draps,
-ployés sous lui, lui entrent dans la chair, il a les
-jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il
-boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute;
-entré dans le cynisme, il y marchera de toute
-sa force, il s’y plonge et il y meurt dans le dernier
-spasme de son orgie sublime.</p>
-
-<p>Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il
-remue les lèvres machinalement et vivement, sans
-articuler aucune parole; s’il avait les yeux fermés,
-on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend le
-râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec
-les deux poings; il prend encore un carafon et veut le
-boire.</p>
-
-<p>Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis
-blanc, renverse le calice, effraie l’enfant de chœur,
-en prend un autre et se le verse dans la bouche en
-poussant un hurlement de bête fauve; il tord son corps
-comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses
-draps, ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit;
-puis tout s’apaise, il s’étend encore, parle bas à l’oreille
-de ses disciples, et il meurt doucement, heureux,
-après leur avoir fait connaître ses suprêmes volontés
-et ses caprices par delà le tombeau.</p>
-
-<p>Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent
-à eux, ils le retirent de son lit, le roulent dans ses
-draps rouges, le prennent à eux deux: à Jacques la
-tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.</p>
-
-<p>Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure
-plantée de pommiers, et les voilà sur la grande route,
-portant leur ami à un cimetière désigné.</p>
-
-<p>C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle
-soirée; tout le monde était sorti, les femmes en rubans
-roses et bleus, les hommes en pantalon blanc; il fallut
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-se garer, aux approches de la ville, des charrettes, des
-voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de
-canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi
-de Mathurin, car aucun roi n’eut jamais tant de monde
-à ses funérailles. On se marchait sur les pieds, on se
-coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à toutes
-forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité,
-d’autres poussés par leurs voisins, les uns étaient
-scandalisés, rouges de colère, furieux, il y en avait
-aussi qui riaient.</p>
-
-<p>Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta,
-comme vous la voyez dans les processions lorsque le
-prêtre stationne à un reposoir; ils venaient d’entrer
-dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard,
-venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un
-verre d’eau sucrée? Les philosophes buvaient un petit
-verre, et un troisième fut répandu sur la tête de
-Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, il était
-mort.</p>
-
-<p>Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous
-les bouchons, cabarets, cafés, ils entrent; la foule
-s’ameute, les voitures ne peuvent plus circuler, on
-marche sur les pattes des chiens, qui mordent, et sur
-les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte,
-on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret,
-on fait place à Mathurin porté par ses deux
-disciples, on l’admire, pourquoi pas? On les voit
-ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche,
-la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur
-les autres et claquent à vide, le gosier avale, et ils
-continuent.</p>
-
-<p>Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un
-martyr du gouvernement? la victime d’un assassinat?
-s’était-il noyé? asphyxié? était-il mort d’amour ou
-d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite une
-souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une
-dissertation sur les funérailles et prouva qu’on devait
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient,
-il parla au nom de la morale outragée; on l’avait
-d’abord écouté, car son discours commençait par des
-injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme
-le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un
-républicain proposa d’ameuter le peuple contre le
-roi parce que le pain était trop cher et que cet homme
-venait de mourir de faim; il le proposa si bas que
-personne ne l’entendit.</p>
-
-<p>Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils
-entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme
-populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs
-de voir arriver un mort au milieu d’eux; on le
-coucha sur une table de marbre, avec des dominos;
-Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent
-les intentions du bon docteur. On se presse autour
-d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? qu’est-ce
-donc? pourquoi? point de réponse.</p>
-
-<p>—Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens,
-et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens.</p>
-
-<p>—Vous vous trompez, ce sont des Turcs!</p>
-
-<p>—Mais ils boivent du vin.</p>
-
-<p>—Quel est donc ce rite-là? dit un historien.</p>
-
-<p>—Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on,
-hurla-t-on!</p>
-
-<p>—Quelle profanation! quelle horreur! dit un
-athée.</p>
-
-<p>Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant
-et un voleur soutint que c’était immoral.</p>
-
-<p>Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique
-de café; un cordonnier interrompit sa dissertation
-sur l’éducation, et un poète élégiaque, abîmé
-de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot
-«ignoble».</p>
-
-<p>Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup
-furent furieux, car les garçons tardaient à apporter
-leurs plateaux; les hommes de lettres, qui lisaient
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-leurs œuvres dans les revues, levèrent la tête et jurèrent
-sans même parler français. Et les journalistes!
-quelle colère! quelle sainte indignation que celle de
-ces paillasses littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent,
-et chacun fit là-dessus quinze articles à huit
-colonnes avec des suppléments, on en placarda sur
-les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient,
-faisaient la critique de leur critique et des louanges de
-leur louange; on en revint à l’évangile, à la morale et
-à la religion, sans avoir lu le premier, pratiqué la seconde
-ni cru à la dernière; ce fut pour eux une bonne
-fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze,
-des sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à
-donner un soufflet à un mort. Quel dithyrambe sur la
-littérature, sur la corruption des romans, sur la décadence
-du goût, l’immoralité des pauvres poètes qui
-ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde,
-qu’une aventure pareille, puisqu’on en tira tant de
-belles choses, et, de plus, un vaudeville et un mélodrame,
-un conte moral et un roman fantastique!</p>
-
-<p>Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé
-la ville, au milieu de la foule scandalisée et
-réjouie. La nuit venue, ils étaient hors barrière, ils
-s’endormirent tous les trois (<i>sic</i>) au pied d’un mulon
-de foin, dans la campagne.</p>
-
-<p>Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses
-premières blancheurs saillirent à l’horizon de place en
-place; la lune devint toute pâle et disparut dans le
-brouillard gris. Cette fraîcheur du matin, pleine de
-rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se remirent
-en route, car ils avaient bien encore une bonne
-lieue à faire, le long de la rivière, dans les herbes,
-par un sentier serpentant comme l’eau. A gauche, il y
-avait le bois, dont les feuilles toutes mouillées brillaient
-sous les rayons du soleil, qui passaient entre les
-pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux;
-le tremble agitait son feuillage d’argent, les peupliers
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-remuaient lentement leur tête droite, les oiseaux gazouillaient
-déjà, chantaient, laissant s’envoler leurs
-notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des
-masures de chaume, le long des murailles, coulait, et
-on voyait les arbres laisser tomber les massifs de leurs
-feuilles et leurs fruits mûrs.</p>
-
-<p>C’était la prairie et le bois, on entendait un vague
-bruit de chariot dans les chemins creux, et celui que
-les pas faisaient sur les herbes foulées; et çà et là,
-comme des corbeilles de verdure, des îles jetées dans
-le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant
-jusqu’au rivage, que les flots venaient baiser avec
-cette lenteur harmonieuse des ondes qui coulent.</p>
-
-<p>Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre
-la forêt et le courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent
-et lui creusèrent là son lit, sous l’herbe, non loin de la
-treille qui jaunissait au soleil et de l’onde qui murmurait
-sur le sable caillouteux de la rive.</p>
-
-<p>Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés
-sur leurs rames, ils tiraient la barque qui glissait
-vite; ils chantaient, et leur voix allait, portée le long
-de l’eau, et l’écho en frappait les coteaux voisins. Eux
-aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter un
-hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla
-comme le chant des pêcheurs, comme le courant de la
-rivière, se perdre à l’horizon, un hymne au vin, à
-la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait
-leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre
-de Mathurin ou sur les cheveux de ses amis.
-La fosse ne fut pas creuse, et le gazon le recouvrit,
-sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches
-d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par
-hasard, furent mises sur son corps afin que les pas ne
-l’écrasent pas.</p>
-
-<p>Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en
-burent deux, et cassèrent les deux autres. Le vin
-tomba en bouillons rouges sur la terre, la terre le but
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le souvenir des
-dernières saveurs de son existence et réchauffer sa
-tête couchée sous la terre.</p>
-
-<p>On ne vit plus que les restes de deux bouteilles,
-ruines comme les autres; elles rappelaient des joies,
-et montraient un vide.</p>
-
-<p class="sep2 scenh">Vendredi, 30 août 1839.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_144">
-
-<h2 class="nobreak">RABELAIS.</h2>
-
-<p class="sep2">Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui
-de Rabelais, et jamais peut-être avec plus d’injustice
-et d’ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme
-un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique,
-aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par
-l’idée, révoltant par l’expression. Pour les autres,
-c’est toute une philosophie pratique, douce, modérée,
-sceptique il est vrai, mais qui conduit après tout à
-bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour
-il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et
-depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du
-monde sa satire mordante et universelle qui s’échappe
-si franchement par le rire colossal de ses géants,
-chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de
-mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière,
-si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde
-et si vraie.</p>
-
-<p>Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même
-une telle importance qu’elle se lie à chaque
-âge et en explique la pensée. Ainsi, d’abord au
-<small>XVI<sup>e</sup></small> siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une révolte ouverte,
-c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance
-de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement,
-elle le dirige. Rabelais alors est un Luther
-dans son genre. Sa sphère, c’est le rire. Mais il le
-pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant
-de choses que la colère du bonhomme de Wittemberg.
-Il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa
-vaste épopée, que ce rire-là est devenu terrible. C’est
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le
-monde.</p>
-
-<p>Au <small>XVII<sup>e</sup></small> siècle, Rabelais est le père de cette littérature
-naïve et franche de Molière et de Lafontaine.
-Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment
-français que nous ayons, jetant sur la pauvre
-nature humaine un demi-sourire de bonhomie et
-d’analyse, francs, libres, dégagés d’allures, hommes
-s’il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants
-des philosophes, des sectes, des religions, ils
-sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent.
-Ils l’ont retournée et analysée, disséquée,
-l’un dans des romans, avec de grosses obscénités,
-des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre, dans ce
-dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si
-naïvement sublime, plus philosophe avec son simple
-rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinte ou la
-bile d’Alceste, que tous les philosophes depuis qu’il
-y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les enfants,
-sa morale pour les hommes, avec son vers tout
-bonhomme et qui retombe sur l’autre vers, avec son
-mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime,
-avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de
-poésie qui lui font un si large et si resplendissant
-collier.</p>
-
-<p>Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude,
-l’auteur favori de quelques rares esprits en dehors
-du mouvement général. Outre ceux que nous avons
-cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité.
-Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux
-de Boileau, pour la réserve et la pureté de
-Racine. Ce siècle prude, gouverné par M<sup>me</sup> de Maintenon
-et si bien représenté dans l’anguleux et plat
-jardin de Versailles, avait déjà honte de cette littérature
-débraillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui
-faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait entre
-deux choses terribles pour lui: le <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle, qui avait
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait
-donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs
-de croyances avant, les démolisseurs de têtes
-après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait
-guindé dans l’adoration de lui-même.</p>
-
-<p>Au <small>XVIII<sup>e</sup></small> siècle c’est encore pis. Les philosophes
-sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le
-pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans
-le salon des marquises <i>belles esprits</i> et dans les bureaux
-d’esprit de M<sup>me</sup> du Deffand ou de M<sup>me</sup> Geoffrin.
-On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain,
-ce tourbillon, cette veine poétique palpitante
-d’inventions, d’aventures, de voyages, d’extravagances.
-Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle
-avait horreur de ce qu’il nommait le dévergondage
-d’esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en
-effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il s’est moqué
-de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne
-l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner
-une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un
-amas des plus grossières ordures qu’un moine ivre
-puisse vomir.»</p>
-
-<p>Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur
-même, comme celle de tous les grands hommes,
-de tous les noms illustres, a été vivement et pendant
-longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel,
-c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures
-du monde. Où lui trouverons-nous un rival?
-Et d’abord, dans l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée,
-avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs,
-leur savante conception? Dans tout le moyen âge,
-sera-ce dans les cycles épiques du <small>XII<sup>e</sup></small> siècle, dans
-les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et
-quoique cependant toute la partie matériellement comique
-de Rabelais appartienne à l’élément grotesque
-du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur
-dans aucun document littéraire; et dans les temps
-<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-modernes son imitateur le plus exact, Béroald de
-Verville, l’auteur de <i>l’Art de parvenir</i>, en est si loin,
-qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a
-voulu le reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent
-et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.</p>
-
-<p>Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul
-l’expression d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois
-la signification littéraire, politique, morale et religieuse.
-Ces génies-là, qui créent des littératures ou qui en
-ferment de vieilles, apparaissent de loin en loin, ils
-disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis
-s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse
-vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où
-les arbres poussent. A Virgile la civilisation est déjà
-vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment,
-de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant
-tout à la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la
-mort et de l’enfer, plein de mélancolie et d’espérances.
-Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété
-est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs
-et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions,
-toutes les utopies sont tombées feuille à feuille,
-arrachées par la réalité, la science, le raisonnement,
-l’analyse, que fait le poète? Il se recueille en lui-même;
-il a de sublimes élans d’orgueil et des moments
-de poignant désespoir; il chante toutes les
-agonies du cœur et tous les néants de la pensée.
-Alors, toutes les douleurs qui l’entourent, tous les
-sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui
-hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite
-vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix
-du génie pour marquer éternellement dans l’histoire
-la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses
-larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de
-nos jours c’est Byron). C’est pour cela que le vrai
-poétique est plus vrai que le vrai historique et que
-les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span>
-grands écrivains sont donc dans le cercle des idées
-comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent
-l’esprit de chaque province, de chaque individualité,
-y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l’amalgament,
-ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé
-dans l’art.</p>
-
-<p>Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483,
-l’année de la mort de Louis XI. Luther allait venir.
-Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre
-la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et
-le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en
-voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le
-mangeait, que le prêtre l’exploitait et le trompait de
-son côté. Longtemps il s’était contenté d’inscrire ses
-railleries sur la pierre des cathédrales, de faire des
-chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans
-le <i>Roman de la Rose</i>, quelque mot mordant sur le
-pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose
-de plus: une révolte, une réforme. Le symbole était
-vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie;
-et c’était un besoin général de sortir des entraves,
-d’entrer dans une autre voie. Besoin de la science,
-même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès
-1473, une caricature représentant l’Église avec un corps
-de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour,
-une queue de serpent, avait couru l’Europe entière.
-C’était l’époque de Commines, de Machiavel,
-de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle
-avait Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle
-allait venir. Elle sera longue et finira avec
-du sang. Au <small>XVIII<sup>e</sup></small> siècle elle s’est renouvelée et a fini
-de même.</p>
-
-<p>C’était donc au milieu de tels événements, dans
-une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons
-plus alors si en présence de cette société toute
-chancelante sur ses bases, toute haletante de ses débauches,
-devant tant de choses démolies et devant
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme
-sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore
-au <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle, et dont le <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle avait horreur
-lui-même.</p>
-
-<p>Qu’est-ce donc que Rabelais?<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.</p>
-
-<p>Essayons de le dire.</p>
-
-<p>La mère de Gargantua le met au monde dans une
-indigestion qu’elle eut pour avoir mangé trop de
-fouace, car les héros sont de terribles mangeurs; ils
-mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde;
-provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur
-vorace appétit. Voilà donc Gargantua qui vient au
-monde, et dès qu’il voit le jour il demande: «A boire!
-à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de
-géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes
-le corrompent, il est tout couvert d’habits de
-cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui apprend la
-philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline,
-Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend
-la géométrie, la musique, la médecine; il joue
-à tous les jeux, s’amuse de toutes les façons, boit
-vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour
-son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint
-à se peigner il faisait tomber de ses cheveux des boulets
-d’artillerie, et il avala dans une salade six pèlerins
-qu’il retira avec son cure-dents.</p>
-
-<p>Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne
-sont point les inventions, les aventures, ni ce style si
-naïf, à l’expression si pittoresque, à la phrase si bien ciselée
-en relief, c’est le dialogue, le comique des caractères,
-les longues causeries philosophiques de Gargantua
-et du moine, qui lui explique pourquoi les moines
-sont exclus du monde, pourquoi les demoiselles ont les
-cuisses fraîches, pourquoi les uns ont le nez plus plat
-que les autres, etc. Après tout, Gargantua est un bon
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux
-jours il se retire dans le manoir des Thélémites.</p>
-
-<p>Dans le roman de Gargantua le caractère du héros
-domine presque exclusivement, les autres sont accessoires
-et vaguement définis. C’est surtout la force et la
-vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux buveurs
-aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins
-de malice sceptique et de satire mordante que dans
-Pantagruel; Gargantua, c’est tout entier l’homme de
-guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520, il commence
-à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour
-le bonnet.</p>
-
-<p>Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est
-fils de tous les rois: tous les géants, tous les grands
-hommes mèdes, persans, juifs, romains, grecs, héros
-antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses pères;
-son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance,
-quatre cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre
-ans. Sa femme mourut en mal d’enfant; pour
-baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays,
-qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque
-peu davantage sans pluie.</p>
-
-<p>Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance
-de son fils ou se désoler de la mort de sa femme; tour
-à tour il rit, il pleure, il s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel!
-tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice,
-ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu
-me es malivole, tant tu me es outrageuse de me
-tollir celle à laquelle immortalité appartenait de
-droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais
-tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel
-lui venait en mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il,
-mon couillon, mon peton, que tu es joly, tant je suis
-tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau fils
-tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que
-je suis ayse, buvons, ho! laissons toute mélancholye,
-apporte du meilleur, rince les verres, boutte la
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la
-chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie
-ces pauvres, baille-leur ce qu’ils demandent; tiens
-ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux
-festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme
-est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs,
-il faut mieux pleurer moins et boire davantage.»</p>
-
-<p>Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour
-le lait de 4,600 vaches; on lui donnait sa bouillie
-dans un poeslon auquel furent occupés tous les pesliers
-de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie, Bramont
-en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea
-du cuivre.</p>
-
-<p>Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de
-Saint-Victor, devient docteur; il prononce des jugements,
-se lie d’amitié avec Panurge, lequel «estait
-malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, ribleur
-s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du
-monde.</p>
-
-<p>«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents
-et contre le guet». Il obtient des pardons, marie
-les vieilles femmes, guérit les vaches; il aime les
-grandes dames et fait le haut seigneur; il accompagne
-Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe
-pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son
-pays pour arguer. Panurge va à la guerre contre les
-Dipsodes; après la victoire on lui accorde un évêché,
-mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en
-herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se
-conseille à Pantagruel, il interprète les songes, les
-vers de Virgile, va consulter la Sibylle de Panzout,
-puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à
-tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout
-le monde; il rencontre frère Jean des Entommeures
-qui l’en détourne, il demande des avis à Hippotadée,
-théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe
-platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-en demander à Triboulet, et, ne sachant que faire, il
-s’embarque pour aller consulter l’oracle de la Dive
-Bouteille. Il se munit de force provisions de bouche
-et part; mais survient une tempête et il a peur, il se
-recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure,
-sanglote, gémit, fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes
-se démontent et abandonnent le navire au fort
-de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon
-compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se
-raille de Dieu et se moque de l’Océan.</p>
-
-<p>Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne
-rencontrent ce qui est bon. D’abord ils voient le pays
-de Chicanous, de là celui de Quaresme prenant, puis
-ils arrivent dans la contrée des Andouilles commandées
-par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils
-vont dans l’Ile des Papefigues, puis dans celle des
-Papimanes; ils vont toujours et jamais ils ne s’arrêtent.</p>
-
-<p>Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster,
-premier maître ès arts du monde; celui-là est le tyran
-universel, et nos héros lui obéissent encore plus qu’à
-d’autres.</p>
-
-<p>Ils passent successivement dans l’île Sonante, où
-l’usage du carême déplaît souverainement à Panurge
-et où les Papigots règnent absolument. Ils restent
-quelque temps, mais comme à toute heure, jour et
-nuit, on venait les réveiller pour boire, Pantagruel
-lui-même en est ennuyé. Ils s’enfuient des terres de
-Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence, et ce
-n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin,
-où ils virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive
-Bouteille, terme du voyage.</p>
-
-<p>Et dans toute cette longue course effrénée à travers
-le monde, ce qui domine, ce qui brille, ce qui
-retentit, c’est un éternel rire, immense, confus, un
-rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne le vertige;
-moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs,
-papes, nobles et manants, prêtres et laïques, tous
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-passent devant ce sarcasme colossal de Rabelais, qui
-les flagelle et les stigmatise, et ils ressortent de dessous
-sa plume tous mutilés et tous saignants.</p>
-
-<p>Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge
-sombre et terrible; les longues douleurs du peuple,
-ses haines contre le seigneur et contre le prêtre étaient
-vieilles, depuis longtemps les croyances et les servitudes
-pesaient également; mais la vieille société vivait
-encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves
-pour la pensée, le seigneur était encore dans son donjon,
-le prêtre dans sa riche et grasse abbaye, le pape
-dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à coup
-il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus
-forte, un moine!) qui se met à écrire un livre, un livre
-sans suite, sans formes, à la pensée vague, peut-être
-sans plan prémédité, sans idée fixe, mais plein de
-railleries mordantes et cruelles contre le seigneur
-malgré son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté,
-contre le pape malgré ses bulles; la vieille cathédrale
-gothique est toute dégradée, toute salie,
-toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté
-depuis des siècles, philosophie, science, magie, gloire,
-renommée, pouvoir, idées, croyances, tout cela est
-abattu de son piédestal, l’humanité est dépouillée de
-ses robes de parade et de ses galons mensongers; elle
-frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque
-qui la serre depuis longtemps, elle est laide et repoussante,
-Panurge lui jette à la tête ses brocs de vin, et
-se met à rire. Et au milieu de tout cela, les aperçus
-les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les
-plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des
-scènes qu’eût avouées Molière et qui ont fait pâmer de
-rire nos aïeux, qui avaient plus d’esprit que nous et
-qui lisaient les bons auteurs du bon vieux temps. Ce
-n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec
-son rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée,
-ni la colère naïve et déclamatoire de
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron, ni la douleur
-réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal,
-le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec
-Luther et 93, a abattu le moyen âge.</p>
-
-<p>Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des
-clefs, voire des allégories à chaque mot, et traduire
-chaque lazzi, n’ont point, selon moi, compris le livre.
-La satire est générale, universelle, et non point personnelle
-ni locale. Une attention suivie dément vite
-cette vaine tentative.</p>
-
-<p>Citerai-je tout ce que le <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle a fait dans ce
-sens-là et toute la boue qu’il a jetée sur le moyen
-âge dont il était sorti? Ainsi, sans même parler de
-l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils
-pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la
-vieille société?</p>
-
-<p>Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le
-John Bull bouffi de bière forte et de jambon, gros,
-sensuel, se relevant d’entre les cadavres, tirant de sa
-gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce n’est
-point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée
-du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion
-c’est de s’aimer. Il la porte au plus haut degré; elle
-est sublime. C’est l’égoïsme personnifié avec un certain
-fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner
-à son profit.</p>
-
-<p>Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son
-baudet, avec sa figure basanée et paresseuse, soufflant
-la nuit, dormant le jour, l’homme poltron, l’homme
-qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes,
-l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison
-criant de toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter
-et de ne pas courir après les moulins à vent
-qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,
-mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque
-est un plat à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne
-du laboureur se met à braire devant son blason.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua
-est plus vague, moins précise. Les formes en sont
-plus amples, plus lâchées, plus grandioses. Gargantua
-est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins
-paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus
-rieur, plus criard. Il est terrible et monstrueux dans
-sa gaieté.</p>
-
-<p><a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il
-faut le connaître tout en entier pour l’apprécier, des
-analyses et des extraits le mutilent et le gâtent; c’est
-en l’approfondissant que l’on verra tout ce qu’il y a de
-sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous cette
-forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de
-diamants ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit
-du bouffon.</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Inédit, lignes 8 à 16.</p>
-
-<p>Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a
-sondé que la société telle qu’elle pouvait être de son
-temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des
-crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde
-politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait
-de lui faisait pitié, et, pour employer une expression
-triviale, <i>le monde était farce</i>. Et il l’a tourné en farce.</p>
-
-<p>Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé.
-La réforme est venue. Indépendance de la pensée. La
-Révolution est venue. Indépendance matérielle.</p>
-
-<p>Et encore?</p>
-
-<p>Mille questions ont été retournées, sciences, arts,
-philosophies, théories, que de choses seulement depuis
-vingt ans! Quel tourbillon! Où nous mènera-t-il?</p>
-
-<p>Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule?
-est-ce l’aurore? Vous n’avez plus de christianisme.
-Qu’avez vous donc? des chemins de fer, des fabriques,
-des chimistes, des mathématiciens. Oui, le
-corps est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur
-saigne toujours. L’âme, l’âme, la sentez-vous se
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-déchirer, quoique l’enveloppe qui la renferme soit calme
-et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le
-<ins id="cor_2" title="septicisme">scepticisme</ins> universel, dans cet ennui morne qui a pris
-notre race au berceau, tandis que la politique bégaye,
-que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur
-pensée et qu’ils la jettent à demi écrite sur une feuille
-éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque
-grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère,
-l’orgueil, la satiété!</p>
-
-<p>Les questions matérielles sont résolues. Les autres
-le sont-elles? Je vous le demande. Dites-le-moi. Et
-tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre
-béant que l’homme a en lui, je me moque de vos
-efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences
-qui ne valent pas un brin d’herbe.</p>
-
-<p>Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais!
-Qu’il puisse se dépouiller de toute colère, de
-toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce
-ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, quoiqu’on
-n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites,
-c’est déjà vieux.</p>
-
-<p>Mais de quoi donc?</p>
-
-<p>Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins
-il est sur la voie.</p>
-
-<p>Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait
-cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous
-assure que son livre serait le plus terrible et le plus
-sublime qu’on ait fait.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent">NOTE.</p>
-
-<p class="cs8">Cette étude sur <i>Rabelais</i> a paru pour la première fois dans
-<i>Par les Champs et par les Grèves</i>, Paris, Charpentier, éditeur, 1886.
-Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans
-la <i>Correspondance</i> en 1839.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_157">
-
-<h2 class="nobreak">MADEMOISELLE RACHEL.</h2>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir.
-L’adieu que nous lui avons donné (est-ce bien vraiment
-le dernier adieu? espérons que non et qu’elle consentira
-à reparaître au moins dans <i>Bajazet</i>, où nous avons
-encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour
-nous, était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a
-rappelée comme de coutume, on lui a jeté des couronnes,
-les plus rustres se sont sentis émus, les plus
-grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient
-dans les loges, le parterre battait de ses mains sans
-gants, la salle trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à
-la hâte j’en suis encore tout troublé, tout ravi, j’ai encore
-la voix de la grande tragédienne dans les oreilles
-et son geste devant les yeux.</p>
-
-<p>Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue
-grecque largement drapée qui eût ouvert les lèvres et
-dit des vers d’Euripide, car c’est là de l’art grec, et du
-plus pur et du plus simple; en l’écoutant on se prend
-à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est
-en effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y
-a pas seulement la pose forte de la Muse antique, le
-geste accablant, le mot bien dit, il n’y a pas seulement
-profil pur et ligne découpée, il y a avant tout le cœur
-qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une
-scène, toutes les qualités de diction et de jeu, en un
-mot, également et habilement menées, sous une inspiration
-<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span>
-toujours conduite et retenue, inspiration intime
-et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste qu’elle
-ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et
-de ce jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes
-font trait, saillissent à l’œil et nous prennent
-d’admiration, de cette poésie dramatique où chaque
-hémistiche a son accent particulier, il en résulte néanmoins
-quelque chose d’harmonieux, de complexe et
-d’exquis; on se laisse aller à un étonnement mêlé
-d’extase, qui va droit au cœur, sans fracas et sans
-éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même
-aux gestes les plus simples, même aux mots les plus
-ordinaires.</p>
-
-<p>C’est que M<sup>lle</sup> Rachel, quoi qu’on en dise, étudie
-son rôle comme une création à elle, en synthèse
-d’abord, puis chez le poète, dans chaque vers, et
-qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large
-vue de l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui
-manque quelquefois aux natures les plus inspirées
-et les plus remarquables. Il ne suffit pas en effet
-d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le
-cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la
-terreur à telle autre; si vous n’avez pas cette intuition
-pratique qui saisit à la fois l’ensemble et les détails, ce
-sentiment délicat et vivace de l’unité et de la correction
-continue, vous aurez de beaux éclats, des situations
-heureuses, des étincelles, c’est possible, mais
-jamais ce feu sacré qui brûle, cette correction exquise
-qui à elle seule est déjà du génie, et qui pour M<sup>lle</sup> Rachel
-est bien ce qu’en disait Vauvenargues, <i>le Vernis
-des maîtres</i>.</p>
-
-<p>L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous
-a joués, descendre un seul instant de sa majesté poétique?
-l’avons-nous vue quelquefois se rabaisser à la
-vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais!
-jamais! parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais
-parce qu’elle vit réellement, parce que son cœur
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-souffre vraiment et que la colère fait trembler ses
-membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et
-que l’inspiration la torture et la fait parler, comme
-la Pythonisse possédée!</p>
-
-<p>On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient
-leur sang pour amuser le peuple; est-ce donc beaucoup
-moins que de dépenser chaque jour tant de forces
-et de sève, de verser à flots sur la multitude tous les
-riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste,
-et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte
-sans nom, n’ayant pour tout salaire que les fleurs
-des enthousiastes, des vaniteux et l’or des riches?
-tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour
-tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et
-brûlante de sentiments généreux (car l’art fait bon
-et grand parce qu’il transporte et ravit). Oh! non,
-Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire aimer
-comme on aime les esprits, c’est de transporter et de
-navrer le cœur de cette foule qui trépigne et qui bat
-des mains, c’est de réjouir délicieusement quelque
-artiste caché dans la foule, quelque frêle génie ignoré,
-assez grand seulement pour vous comprendre; vous
-avez une vie à rendre jaloux les rois, et qui fait votre
-couronne de carton plus solide que la leur, votre royauté
-plus durable. Quel est celui d’entre eux qui n’échangerait
-sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie
-éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque
-soir au bruit des applaudissements et ressortez accompagnée
-des mêmes triomphes, pour rentrer dans
-votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces
-dieux indiens qui se cachent à la foule quand ils en
-ont reçu les offrandes et l’encens, pour communiquer
-avec les esprits supérieurs? Ô fille des grands poètes,
-ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille fût resté
-stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée
-plus haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione,
-qu’il n’avait pas rêvée plus superbe; Voltaire eût fait
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-bien des vers à cette Amenaïde que vous lui rendez
-plus belle.</p>
-
-<p>Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu
-plus que ce que vous appelez du talent pour rendre de
-la verdeur à ces vieilles et bonnes choses, plus admirées
-qu’aimées, plus respectées que lues, et pour faire
-de Corneille et de Racine des génies contemporains et
-pleins d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations
-de cette taille sans être quelquefois soi-même de leur
-famille? les nains ou les médiocres tracent-ils dans le
-cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand, à
-19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez
-ainsi le monde littéraire, que votre nom égale les plus
-beaux et en surpasse tant d’illustres, c’est qu’à coup
-sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse diversion pour
-un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille un
-peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où
-découle ce quelque chose d’exquis et d’infiniment
-grand que vous savez; cela rafraîchit, soutient, et console
-de la vie, et fait rêver au beau.</p>
-
-<p>Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient,
-l’hiver, sous leurs cabanes de roseaux, que la
-saison des pluies fût passée, et quand la colombe apparaissait
-dans les orangers et que le passereau sifflait
-dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant,
-le vieux rapsode qui leur chantait les chants d’Homère,
-et ils lui tendaient les bras, ils allaient à sa rencontre
-avec des fleurs et des fruits, et quand il les quittait
-c’était une douleur pour tous les cœurs, on le reconduisait
-jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son
-voyage et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain.
-Et toi! fille du plus pur rayon de poésie
-grecque, toi qui nous as fait entendre la large voix
-des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et
-que ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous
-autres, qui songeons à toi, veufs que nous sommes de
-toutes les joies de la poésie que tu emmènes avec toi,
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue; poète,
-je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue
-dans cette langue des cochers et des banquiers, que tu
-dédaignes de parler tant elle est molle, pâle et vile
-auprès des vers que tu dis.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_162">
-
-<h2 class="nobreak">NOVEMBRE<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</h2>
-
-<p class="cent cs9">FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.</p>
-
-<div style="width: 13em; margin: 1.6em 0 1.6em auto;">
-
-<p class="cent cs8 lh1">«Pour... niaiser et fantastiquer.»<br />
-<span class="smcap">Montaigne.</span></p>
-
-</div>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-1842.</p>
-
-<p class="sep2">J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux
-souvenirs. Quand les arbres n’ont plus de feuilles,
-quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte
-rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de regarder
-s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.</p>
-
-<p>Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies
-vides, au bord des fossés froids où les saules se
-mirent; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées,
-quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à
-coup; alors les petites feuilles qui restent attachées
-aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait
-en se penchant sur terre, tout semblait devenir
-plus pâle et plus glacé; à l’horizon le disque du soleil
-se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait
-alentour d’un peu de vie expirante. J’avais froid
-et presque peur.</p>
-
-<p>Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon,
-le vent avait cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là,
-assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin
-la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s’est
-placée devant moi comme un fantôme, et l’amer parfum
-des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de
-l’herbe séchée et des bois morts; mes pauvres années
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-ont repassé devant moi, comme emportées par l’hiver
-dans une tourmente lamentable; quelque chose de terrible
-les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie
-que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers
-paisibles; une ironie étrange les frôlait et les
-retournait pour mon spectacle, et puis toutes s’envolaient
-ensemble et se perdaient dans un ciel morne.</p>
-
-<p>Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait
-que la vie va s’en aller avec le soleil, le frisson vous
-court dans le cœur comme sur la peau, tous les bruits
-s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou
-mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient
-en se tournant vers le couchant, le petit garçon
-qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait
-sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en
-descendant la côte, et écrasaient quelques pommes
-restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu
-derrière les collines confondues, les lumières des maisons
-s’allumaient dans la vallée, et la lune, l’astre de
-la rosée, l’astre des pleurs, commençait à se découvrir
-d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure.</p>
-
-<p>J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis
-dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c’est
-une joie de sentir le froid vous venir au cœur, et de
-pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui
-fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement
-dans toutes les choses de ma vie, idées, passions,
-jours d’emportements, jours de deuil, battements
-d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu,
-comme un homme qui visite les catacombes et qui
-regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés
-après des morts. A compter les années cependant, il
-n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi des
-souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme
-le sont les vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus;
-il me semble quelquefois que j’ai duré pendant des
-siècles et que mon être renferme les débris de mille
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je
-haï? ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore;
-j’ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action,
-sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le
-plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.</p>
-
-<p>De tout ce qui va suivre personne n’a rien su, et
-ceux qui me voyaient chaque jour, pas plus que les
-autres; ils étaient, par rapport à moi, comme le lit sur
-lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes. Et
-d’ailleurs, le cœur de l’homme n’est-il pas une énorme
-solitude où nul ne pénètre? les passions qui y viennent
-sont comme les voyageurs dans le désert du Sahara,
-elles y meurent étouffées, et leurs cris ne sont point
-entendus au delà.</p>
-
-<p>Dès le collège j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y
-cuisais de désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers
-une existence insensée et agitée, je rêvais les passions,
-j’aurais voulu toutes les avoir. Derrière la
-vingtième année, il y avait pour moi tout un monde
-de lumières, de parfums; la vie m’apparaissait de loin
-avec des splendeurs et des bruits triomphaux; c’étaient,
-comme dans les contes de fées, des galeries les unes
-après les autres, où les diamants ruissellent sous le
-feu des lustres d’or, un nom magique fait rouler sur
-leurs gonds les portes enchantées, et, à mesure qu’on
-avance, l’œil plonge dans des perspectives magnifiques
-dont l’éblouissement fait sourire et fermer les yeux.</p>
-
-<p>Vaguement je convoitais quelque chose de splendide
-que je n’aurais su formuler par aucun mot, ni préciser
-dans ma pensée sous aucune forme, mais dont
-j’avais néanmoins le désir positif, incessant. J’ai toujours
-aimé les choses brillantes. Enfant, je me poussais
-dans la foule, à la portière des charlatans, pour voir
-les galons rouges de leurs domestiques et les rubans
-de la bride de leurs chevaux; je restais longtemps
-devant la tente des bateleurs, à regarder leurs pantalons
-bouffants et leurs collerettes brodées. Oh!
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-comme j’aimais surtout la danseuse de corde, avec ses
-longs pendants d’oreilles qui allaient et venaient autour
-de sa tête, son gros collier de pierres qui battait sur sa
-poitrine! avec quelle avidité inquiète je la contemplais,
-quand elle s’élançait jusqu’à la hauteur des lampes
-suspendues entre les arbres, et que sa robe, bordée de
-paillettes d’or, claquait en sautant et se bouffait dans
-l’air! ce sont là les premières femmes que j’ai aimées.
-Mon esprit se tourmentait en songeant à ces cuisses de
-formes étranges, si bien serrées dans des pantalons
-roses, à ces bras souples, entourés d’anneaux qu’elles
-faisaient craquer sur leur dos en se renversant en arrière,
-quand elles touchaient jusqu’à terre avec les
-plumes de leur turban. La femme, que je tâchais déjà
-de deviner (il n’est pas d’âge où l’on n’y songe: enfant,
-nous palpons avec une sensualité naïve la gorge
-des grandes filles qui nous embrassent et qui nous
-tiennent dans leurs bras; à dix ans, on rêve l’amour;
-à quinze, il vous arrive; à soixante, on le garde encore,
-et si les morts songent à quelque chose dans leur tombeau,
-c’est à gagner sous terre la tombe qui est proche,
-pour soulever le suaire de la trépassée et se mêler à
-son sommeil); la femme était donc pour moi un mystère
-attrayant, qui troublait ma pauvre tête d’enfant.
-A ce que j’éprouvais, lorsqu’une de celles-ci venait à
-fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait
-quelque chose de fatal dans ce regard émouvant, qui
-fait fondre les volontés humaines, et j’en étais à la fois
-charmé et épouvanté.</p>
-
-<p>A quoi rêvais-je durant les longues soirées d’études,
-quand je restais, le coude appuyé sur mon pupitre,
-à regarder la mèche du quinquet s’allonger dans la
-flamme et chaque goutte d’huile tomber dans le godet,
-pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes
-sur le papier et qu’on entendait, de temps à autre, le
-bruit d’un livre qu’on feuilletait ou qu’on refermait?
-Je me dépêchais bien vite de faire mes devoirs, pour
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. En
-effet, je me le promettais d’avance avec tout l’attrait
-d’un plaisir réel, je commençais par me forcer à y
-songer, comme un poète qui veut créer quelque chose
-et provoquer l’inspiration; j’entrais le plus avant possible
-dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses
-faces, j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais;
-bientôt c’était une course effrénée de l’imagination,
-un élan prodigieux hors du réel, je me faisais
-des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me
-bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur,
-je creusais toutes les mines de diamant et je me les
-jetais à seaux sur le chemin que je devais parcourir.</p>
-
-<p>Et quand le soir était venu, que nous étions tous
-couchés dans nos lits blancs, avec nos rideaux blancs,
-et que le maître d’étude seul se promenait de long en
-large dans le dortoir, comme je me renfermais encore
-bien plus en moi-même, cachant avec délices dans mon
-sein cet oiseau qui battait des ailes et dont je sentais
-la chaleur! J’étais toujours longtemps à m’endormir,
-j’écoutais les heures sonner, plus elles étaient longues
-plus j’étais heureux; il me semblait qu’elles me poussaient
-dans le monde en chantant, et saluaient chaque
-moment de ma vie en me disant: Aux autres! aux
-autres! à venir! adieu! adieu! Et quand la dernière
-vibration s’était éteinte, quand mon oreille ne bourdonnait
-plus à l’entendre, je me disais: «A demain;
-la même heure sonnera, mais demain ce sera un jour de
-moins, un jour de plus vers là-bas, vers ce but qui
-brille, vers mon avenir, vers ce soleil dont les rayons
-m’inondent et que je toucherai alors des mains», et je
-me disais que c’était bien long à venir, et je m’endormais
-presque en pleurant.</p>
-
-<p>Certains mots me bouleversaient, celui de <i>femme</i>,
-de <i>maîtresse</i> surtout; je cherchais l’explication du premier
-dans les livres, dans les gravures, dans les tableaux,
-dont j’aurais voulu pouvoir arracher les draperies pour
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-y découvrir quelque chose. Le jour enfin que je devinai
-tout, cela m’étourdit d’abord avec délices, comme
-une harmonie suprême, mais bientôt je devins calme
-et vécus dès lors avec plus de joie, je sentis un mouvement
-d’orgueil à me dire que j’étais un homme, un
-être organisé pour avoir un jour une femme à moi;
-le mot de la vie m’était connu, c’était presque y entrer
-et déjà en goûter quelque chose, mon désir n’alla pas
-plus loin, et je demeurai satisfait de savoir ce que je
-savais. Quant à une <i>maîtresse</i>, c’était pour moi un être
-satanique, dont la magie du nom seul me jetait en de
-longues extases: c’était pour leurs maîtresses que les
-rois ruinaient et gagnaient des provinces, pour elles
-on tissait les tapis de l’Inde, on tournait l’or, on ciselait
-le marbre, on remuait le monde; une maîtresse a
-des esclaves, avec des éventails de plumes pour chasser
-les moucherons, quand elle dort sur des sofas de
-satin; des éléphants chargés de présents attendent
-qu’elle s’éveille, des palanquins la portent mollement
-au bord des fontaines, elle siège sur des trônes, dans
-une atmosphère rayonnante et embaumée, bien loin
-de la foule, dont elle est l’exécration et l’idole.</p>
-
-<p>Ce mystère de la femme en dehors du mariage, et
-plus femme encore à cause de cela même, m’irritait
-et me tentait du double appât de l’amour et de la richesse.
-Je n’aimais rien tant que le théâtre, j’en aimais
-jusqu’au bourdonnement des entr’actes, jusqu’aux couloirs,
-que je parcourais le cœur ému pour trouver une
-place. Quand la représentation était déjà commencée,
-je montais l’escalier en courant, j’entendais le bruit
-des instruments, des voix, des bravos, et quand j’entrais,
-que je m’asseyais, tout l’air était embaumé d’une
-chaude odeur de femme bien habillée, quelque chose
-qui sentait le bouquet de violettes, les gants blancs, le
-mouchoir brodé; les galeries couvertes de monde,
-comme autant de couronnes de fleurs et de diamants,
-semblaient se tenir suspendues à entendre chanter;
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-l’actrice seule était sur le devant de la scène, et sa
-poitrine, d’où sortaient des notes précipitées, se baissait
-et montait en palpitant, le rythme poussait sa
-voix au galop et l’emportait dans un tourbillon mélodieux,
-les roulades faisaient onduler son cou gonflé,
-comme celui d’un cygne, sous le poids de baisers
-aériens; elle tendait des bras, criait, pleurait, lançait
-des éclairs, appelait quelque chose avec un inconcevable
-amour, et, quand elle reprenait le motif, il me semblait
-qu’elle arrachait mon cœur avec le son de sa voix pour
-le mêler à elle dans une vibration amoureuse.</p>
-
-<p>On l’applaudissait, on lui jetait des fleurs, et, dans
-mon transport, je savourais sur sa tête les adorations
-de la foule, l’amour de tous ces hommes et le désir de
-chacun d’eux. C’est de celle-là que j’aurais voulu être
-aimé, aimé d’un amour dévorant et qui fait peur, un
-amour de princesse ou d’actrice, qui nous remplit
-d’orgueil et vous fait de suite l’égal des riches et des
-puissants! Qu’elle est belle la femme que tous applaudissent
-et que tous envient, celle qui donne à la foule,
-pour les rêves de chaque nuit, la fièvre du désir, celle
-qui n’apparaît jamais qu’aux flambeaux, brillante et
-chantante, et marchant dans l’idéal d’un poète comme
-dans une vie faite pour elle! elle doit avoir pour celui
-qu’elle aime un autre amour, bien plus beau encore
-que celui qu’elle verse à flots sur tous les cœurs béants
-qui s’en abreuvent, des chants bien plus doux, des
-notes bien plus basses, plus amoureuses, plus tremblantes!
-Si j’avais pu être près de ces lèvres d’où elles
-sortaient si pures, toucher à ces cheveux luisants qui
-brillaient sous des perles! Mais la rampe du théâtre
-me semblait la barrière de l’illusion; au delà il y avait
-pour moi l’univers de l’amour et de la poésie, les passions
-y étaient plus belles et plus sonores, les forêts et
-les palais s’y dissipaient comme de la fumée, les sylphides
-descendaient des cieux, tout chantait, tout
-aimait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-C’est à tout cela que je songeais seul, le soir, quand
-le vent sifflait dans les corridors, ou dans les récréations,
-pendant qu’on jouait aux barres ou à la balle, et que
-je me promenais le long du mur, marchant sur les
-feuilles tombées des tilleuls pour m’amuser à entendre
-le bruit de mes pieds qui les soulevaient et les poussaient.</p>
-
-<p>Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai
-l’amour avec une convoitise infinie, j’en rêvais les
-tourments, je m’attendais à chaque instant à un déchirement
-qui m’eût comblé de joie. Plusieurs fois je crus
-y être, je prenais dans ma pensée la première femme
-venue qui m’avait semblé belle, et je me disais: «C’est
-celle-là que j’aime», mais le souvenir que j’aurais voulu
-en garder s’appâlissait et s’effaçait au lieu de grandir;
-je sentais, d’ailleurs, que je me forçais à aimer, que je
-jouais, vis-à-vis de mon cœur, une comédie qui ne
-le dupait point, et cette chute me donnait une longue
-tristesse; je regrettais presque des amours que je n’avais
-pas eus, et puis j’en rêvais d’autres dont j’aurais voulu
-pouvoir me combler l’âme.</p>
-
-<p>C’était surtout le lendemain de bal ou de comédie,
-à la rentrée d’une vacance de deux ou trois jours,
-que je rêvais une passion. Je me représentais celle que
-j’avais choisie, telle que je l’avais vue, en robe blanche,
-enlevée dans une valse aux bras d’un cavalier qui la
-soutient et qui lui sourit, ou appuyée sur la rampe
-de velours d’une loge et montrant tranquillement un
-profil royal; le bruit des contredanses, l’éclat des lumières
-résonnait et m’éblouissait quelque temps encore,
-puis tout finissait par se fondre dans la monotonie d’une
-rêverie douloureuse. J’ai eu ainsi mille petits amours,
-qui ont duré huit jours ou un mois et que j’ai souhaité
-prolonger des siècles; je ne sais en quoi je les faisais
-consister, ni quel était le but où ces vagues désirs
-convergeaient; c’était, je crois, le besoin d’un sentiment
-nouveau et comme une aspiration vers quelque chose
-d’élevé dont je ne voyais pas le faîte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-La puberté du cœur précède celle du corps; or j’avais
-plus besoin d’aimer que de jouir, plus envie de l’amour
-que de la volupté. Je n’ai même plus maintenant l’idée
-de cet amour de la première adolescence, où les sens
-ne sont rien et que l’infini seul remplit; placé entre
-l’enfance et la jeunesse, il en est la transition et passe si
-vite qu’on l’oublie.</p>
-
-<p>J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si
-souvent je me le redisais pour me charmer de sa douceur,
-qu’à chaque étoile qui brillait dans un ciel bleu
-par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur
-la rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes
-de la rosée, je me disais: «J’aime! oh! j’aime!» et j’en
-étais heureux, j’en étais fier, déjà prêt aux dévouements
-les plus beaux, et surtout quand une femme m’effleurait
-en passant ou me regardait en face, j’aurais
-voulu l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage,
-et que mon petit battement de cœur pût me casser la
-poitrine.</p>
-
-<p>Il y a un âge, vous le rappelez-vous, lecteur, où l’on
-sourit vaguement, comme s’il y avait des baisers dans
-l’air; on a le cœur tout gonflé d’une brise odorante,
-le sang bat chaudement dans les veines, il y pétille,
-comme le vin bouillonnant dans la coupe de cristal.
-Vous vous réveillez plus heureux et plus riche que la
-veille, plus palpitant, plus ému; de doux fluides
-montent et descendent en vous et vous parcourent
-divinement de leur chaleur enivrante, les arbres tordent
-leur tête sous le vent en de molles courbures, les
-feuilles frémissent les unes sur les autres, comme si
-elles se parlaient, les nuages glissent et ouvrent le ciel,
-où la lune sourit et se mire d’en haut sur la rivière.
-Quand vous marchez le soir, respirant l’odeur des foins
-coupés, écoutant le coucou dans les bois, regardant
-les étoiles qui filent, votre cœur, n’est-ce pas, votre
-cœur est plus pur, plus pénétré d’air, de lumière et
-d’azur que l’horizon paisible, où la terre touche le ciel
-<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span>
-dans un calme baiser. Oh! comme les cheveux des
-femmes embaument! comme la peau de leurs mains
-est douce, comme leurs regards nous pénètrent!</p>
-
-<p>Mais déjà ce n’étaient plus les premiers éblouissements
-de l’enfance, souvenirs agitants des rêves de la nuit
-passée; j’entrais, au contraire, dans une vie réelle où
-j’avais ma place, dans une harmonie immense où mon
-cœur chantait un hymne et vibrait magnifiquement; je
-goûtais avec joie cet épanouissement charmant, et mes
-sens s’éveillant ajoutaient à mon orgueil. Comme le
-premier homme créé, je me réveillais enfin d’un long
-sommeil, et je voyais près de moi un être semblable
-à moi, mais muni des différences qui plaçaient entre
-nous deux une attraction vertigineuse, et en même
-temps je sentais pour cette forme nouvelle un sentiment
-nouveau dont ma tête était fière, tandis que le
-soleil brillait plus pur, que les fleurs embaumaient
-mieux que jamais, que l’ombre était plus douce et plus
-aimante.</p>
-
-<p>Simultanément à cela, je sentais chaque jour le développement
-de mon intelligence, elle vivait avec
-mon cœur d’une vie commune. Je ne sais pas si mes
-idées étaient des sentiments, car elles avaient toutes
-la chaleur des passions, la joie intime que j’avais dans le
-profond de mon être débordait sur le monde et l’embaumait
-pour moi du surplus de mon bonheur, j’allais
-toucher à la connaissance des voluptés suprêmes, et,
-comme un homme à la porte de sa maîtresse, je restais
-longtemps à me faire languir exprès, pour savourer
-un espoir certain et me dire: tout à l’heure je vais la
-tenir dans mes bras, elle sera à moi, bien à moi,
-ce n’est pas un rêve!</p>
-
-<p>Étrange contradiction! je fuyais la société des
-femmes, et j’éprouvais devant elles un plaisir délicieux;
-je prétendais ne les point aimer, tandis que je vivais
-dans toutes et que j’aurais voulu pénétrer l’essence de
-chacune pour me mêler à sa beauté. Leurs lèvres déjà
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-m’invitaient à d’autres baisers que ceux des mères,
-par la pensée je m’enveloppais de leurs cheveux, et je
-me plaçais entre leurs seins pour m’y écraser sous un
-étouffement divin; j’aurais voulu être le collier qui
-baisait leur cou, l’agrafe qui mordait leur épaule, le
-vêtement qui les couvrait de tout le reste du corps.
-Au delà du vêtement je ne voyais plus rien, sous lui
-était un infini d’amour, je m’y perdais à y penser.</p>
-
-<p>Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais
-dans les livres. La vie humaine roulait, pour moi, sur
-deux ou trois idées, sur deux ou trois mots, autour
-desquels tout le reste tournait comme des satellites
-autour de leur astre. J’avais ainsi peuplé mon infini
-d’une quantité de soleils d’or, les contes d’amour se
-plaçaient dans ma tête à côté des belles révolutions,
-les belles passions face à face des grands crimes; je
-songeais à la fois aux nuits étoilées des pays chauds
-et à l’embrasement des villes incendiées, aux lianes des
-forêts vierges et à la pompe des monarchies perdues,
-aux tombeaux et aux berceaux; murmure du flot dans
-les joncs, roucoulement des tourterelles sur les colombiers,
-bois de myrte et senteur d’aloès, cliquetis des
-épées contre les cuirasses, chevaux qui piaffent, or qui
-reluit, étincellements de la vie, agonies des désespérés,
-je contemplais tout du même regard béant, comme une
-fourmilière qui se fût agitée à mes pieds. Mais, par-dessus
-cette vie si mouvante à la surface, si résonnante
-de tant de cris différents, surgissait une immense amertume
-qui en était la synthèse et l’ironie.</p>
-
-<p>Le soir, dans l’hiver, je m’arrêtais devant les maisons
-éclairées où l’on dansait, et je regardais des ombres
-passer derrière les rideaux rouges, j’entendais des
-bruits chargés de luxe, des verres qui claquaient sur
-des plateaux, de l’argenterie qui tintait dans des plats,
-et je me disais qu’il ne dépendait que de moi de
-prendre part à cette fête où l’on se ruait, à ce banquet
-où tous mangeaient; un orgueil sauvage m’en écartait,
-<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-car je trouvais que ma solitude me faisait beau, et
-que mon cœur était plus large à le tenir éloigné de
-tout ce qui faisait la joie des hommes. Alors je continuais
-ma route à travers les rues désertes, où les
-réverbères se balançaient tristement en faisant crier
-leurs poulies.</p>
-
-<p>Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux
-leurs larmes les plus belles, je les sentais jusqu’au fond
-du cœur, j’en étais pénétré, navré, il me semblait
-parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me
-faisait leur égal et me montait jusqu’à eux; des pages,
-où d’autres restaient froids, me transportaient, me
-donnaient une fureur de pythonisse, je m’en ravageais
-l’esprit à plaisir, je me les récitais au bord de la mer,
-ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans l’herbe,
-me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus
-tendre.</p>
-
-<p>Malheur à qui n’a pas désiré des colères de tragédie,
-à qui ne sait pas par cœur des strophes amoureuses
-pour se les répéter au clair de lune! il est beau de
-vivre ainsi dans la beauté éternelle, de se draper avec
-les rois, d’avoir les passions à leur expression la plus
-haute, d’aimer les amours que le génie a rendus immortels.</p>
-
-<p>Dès lors je ne vécus plus que dans un idéal sans
-bornes, où, libre et volant à l’aise, j’allais comme une
-abeille cueillir sur toutes choses de quoi me nourrir
-et vivre; je tâchais de découvrir, dans les bruits des
-forêts et des flots, des mots que les autres hommes
-n’entendaient point, et j’ouvrais l’oreille pour écouter
-la révélation de leur harmonie; je composais avec les
-nuages et le soleil des tableaux énormes, que nul
-langage n’eût pu rendre, et, dans les actions humaines
-également, j’y percevais tout à coup des rapports et
-des antithèses dont la précision lumineuse m’éblouissait
-moi-même. Quelquefois l’art et la poésie semblaient
-ouvrir leurs horizons infinis et s’illuminer l’un l’autre
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-de leur propre éclat, je bâtissais des palais de cuivre
-rouge, je montais éternellement dans un ciel radieux,
-sur un escalier de nuages plus mous que des édredons.</p>
-
-<p>L’aigle est un oiseau fier, qui perche sur les hautes
-cimes; sous lui il voit les nuages qui roulent dans les
-vallées, emportant avec eux les hirondelles; il voit
-la pluie tomber sur les sapins, les pierres de marbre
-rouler dans le gave, le pâtre qui siffle ses chèvres,
-les chamois qui sautent les précipices. En vain la
-pluie ruisselle, l’orage casse les arbres, les torrents
-roulent avec des sanglots, la cascade fume et bondit,
-le tonnerre éclate et brise la cime des monts, paisible
-il vole au-dessus et bat des ailes; le bruit de la montagne
-l’amuse, il pousse des cris de joie, lutte avec les
-nuées qui courent vite, et monte encore plus haut dans
-son ciel immense.</p>
-
-<p>Moi aussi, je me suis amusé du bruit des tempêtes
-et du bourdonnement vague des hommes qui montait
-jusqu’à moi; j’ai vécu dans une aire élevée, où mon
-cœur se gonflait d’air pur, où je poussais des cris de
-triomphe pour me désennuyer de ma solitude.</p>
-
-<p>Il me vint bien vite un invincible dégoût pour les
-choses d’ici-bas. Un matin, je me sentis vieux et plein
-d’expérience sur mille choses inéprouvées, j’avais de
-l’indifférence pour les plus tentantes et du dédain
-pour les plus belles; tout ce qui faisait l’envie des
-autres me faisait pitié, je ne voyais rien qui valût
-même la peine d’un désir, peut-être ma vanité faisait-elle
-que j’étais au-dessus de la vanité commune et mon
-désintéressement n’était-il que l’excès d’une cupidité
-sans bornes. J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels
-la mousse se met déjà à pousser avant qu’ils
-ne soient achevés d’être bâtis; les joies turbulentes de
-mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les épaules
-à leurs niaiseries sentimentales: les uns gardaient tout
-un an un vieux gant blanc, ou un camélia fané, pour
-le couvrir de baisers et de soupirs; d’autres écrivaient à
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-des modistes, donnaient rendez-vous à des cuisinières;
-les premiers me semblaient sots, les seconds grotesques.
-Et puis la bonne et la mauvaise société m’ennuyaient
-également, j’étais cynique avec les dévots et mystique
-avec les libertins, de sorte que tous ne m’aimaient
-guère.</p>
-
-<p>A cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à
-contempler les prostituées, je passais dans les rues
-qu’elles habitent, je hantais les lieux où elles se promènent;
-quelquefois je leur parlais pour me tenter
-moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais
-dans l’air qu’elles jettent autour d’elles; et comme
-j’avais de l’impudence, je croyais être calme; je me
-sentais le cœur vide, mais ce vide-là était un gouffre.</p>
-
-<p>J’aimais à me perdre dans le tourbillon des rues;
-souvent je prenais des distractions stupides, comme
-de regarder fixement chaque passant pour découvrir
-sur sa figure un vice ou une passion saillante. Toutes
-ces têtes passaient vite devant moi: les unes souriaient,
-sifflaient en partant, les cheveux au vent; d’autres
-étaient pâles, d’autres rouges, d’autres livides; elles
-disparaissaient rapidement à mes côtés, elles glissaient
-les unes après les autres comme les enseignes lorsqu’on
-est en voiture. Ou bien je ne regardais seulement que
-les pieds qui allaient dans tous les sens, et je tâchais de
-rattacher chaque pied à un corps, un corps à une idée,
-tous ces mouvements à des buts, et je me demandais
-où tous ces pas allaient, et pourquoi marchaient tous
-ces gens. Je regardais les équipages s’enfoncer sous les
-péristyles sonores et le lourd marchepied se déployer
-avec fracas; la foule s’engouffrait à la porte des théâtres,
-je regardais les lumières briller dans le brouillard
-et, au-dessus, le ciel tout noir sans étoiles; au coin
-d’une rue, un joueur d’orgue jouait, des enfants en
-guenilles chantaient, un marchand de fruits poussait
-sa charrette, éclairée d’un falot rouge; les cafés étaient
-pleins de bruit, les glaces étincelaient sous le feu des
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-becs de gaz, les couteaux retentissaient sur les tables
-de marbre; à la porte les pauvres, en grelottant, se
-haussaient pour voir les riches manger, je me mêlais
-à eux et, d’un regard pareil, je contemplais les heureux
-de la vie; je jalousais leur joie banale, car il y a
-des jours où l’on est si triste que l’on voudrait se faire
-plus triste encore, on s’enfonce à plaisir dans le
-désespoir comme dans une route facile, on a le cœur
-tout gonflé de larmes et l’on s’excite à pleurer. J’ai
-souvent souhaité d’être misérable et de porter des
-haillons, d’être tourmenté de la faim, de sentir le sang
-couler d’une blessure, d’avoir une haine et de chercher
-à me venger.</p>
-
-<p>Quelle est donc cette douleur inquiète, dont on est
-fier comme du génie et que l’on cache comme un
-amour? vous ne la dites à personne, vous la gardez
-pour vous seul, vous l’étreignez sur votre poitrine avec
-des baisers pleins de larmes. De quoi se plaindre
-pourtant? et qui vous rend si sombre à l’âge où tout
-sourit? n’avez-vous pas des amis tout dévoués? une
-famille dont vous faites l’orgueil, des bottes vernies,
-un paletot ouaté, etc.? Rhapsodies poétiques, souvenirs
-de mauvaises lectures, hyperboles de rhétorique,
-que toutes ces grandes douleurs sans nom, mais le
-bonheur aussi ne serait-il pas une métaphore inventée
-un jour d’ennui? J’en ai longtemps douté, aujourd’hui
-je n’en doute plus.</p>
-
-<p>Je n’ai rien aimé et j’aurais voulu tant aimer! il me
-faudra mourir sans avoir rien goûté de bon. A l’heure
-qu’il est, même la vie humaine m’offre encore mille
-aspects que j’ai à peine entrevus: jamais, seulement,
-au bord d’une source vive et sur un cheval haletant,
-je n’ai entendu le son du cor au fond des bois; jamais
-non plus, par une nuit douce et respirant l’odeur des
-roses, je n’ai senti une main amie frémir dans la
-mienne et la saisir en silence. Ah! je suis plus vide,
-plus creux, plus triste qu’un tonneau défoncé dont on
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
-a tout bu, et où les araignées jettent leurs toiles dans
-l’ombre.</p>
-
-<p>Ce n’était point la douleur de René ni l’immensité
-céleste de ses ennuis, plus beaux et plus argentés que
-les rayons de la lune; je n’étais point chaste comme
-Werther ni débauché comme Don Juan; je n’étais,
-pour tout, ni assez pur ni assez fort.</p>
-
-<p>J’étais donc, ce que vous êtes tous, un certain
-homme, qui vit, qui dort, qui mange, qui boit, qui
-pleure, qui rit, bien renfermé en lui-même, et retrouvant
-en lui, partout où il se transporte, les mêmes
-ruines d’espérances sitôt abattues qu’élevées, la même
-poussière de choses broyées, les mêmes sentiers mille
-fois parcourus, les mêmes profondeurs inexplorées,
-épouvantables et ennuyeuses. N’êtes-vous pas las
-comme moi de vous réveiller tous les matins et de
-revoir le soleil? las de vivre de la même vie, de souffrir
-de la même douleur? las de désirer et las d’être
-dégoûté? las d’attendre et las d’avoir?</p>
-
-<p>A quoi bon écrire ceci? pourquoi continuer, de la
-même voix dolente, le même récit funèbre? Quand
-je l’ai commencé, je le savais beau, mais à mesure que
-j’avance, mes larmes me tombent sur le cœur et
-m’éteignent la voix.</p>
-
-<p>Oh! le pâle soleil d’hiver! il est triste comme un souvenir
-heureux. Nous sommes entourés d’ombre, regardons
-notre foyer brûler; les charbons étalés sont
-couverts de grandes lignes noires entrecroisées, qui
-semblent battre comme des veines animées d’une autre
-vie; attendons la nuit venir.</p>
-
-<p>Rappelons-nous nos beaux jours, les jours où nous
-étions gais, où nous étions plusieurs, où le soleil brillait,
-où les oiseaux cachés chantaient après la pluie, les
-jours où nous nous sommes promenés dans le jardin;
-le sable des allées était mouillé, les corolles des roses
-étaient tombées dans les plates-bandes, l’air embaumait.
-Pourquoi n’avons-nous pas assez senti notre bonheur
-<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span>
-quand il nous a passé par les mains? il eût fallu, ces
-jours-là, ne penser qu’à le goûter et savourer longuement
-chaque minute, afin qu’elle s’écoulât plus lente;
-il y a même des jours qui ont passé comme d’autres,
-et dont je me ressouviens délicieusement. Une fois, par
-exemple, c’était l’hiver, il faisait très froid, nous sommes
-rentrés de promenade, et comme nous étions peu, on
-nous a laissés nous mettre autour du poêle; nous nous
-sommes chauffés à l’aise, nous faisions rôtir nos morceaux
-de pain avec nos règles, le tuyau bourdonnait;
-nous causions de mille choses: des pièces que nous
-avions vues, des femmes que nous aimions, de notre
-sortie du collège, de ce que nous ferions quand nous serions
-grands, etc. Une autre fois, j’ai passé tout l’après-midi
-couché sur le dos, dans un champ où il y avait
-des petites marguerites qui sortaient de l’herbe; elles
-étaient jaunes, rouges, elles disparaissaient dans la
-verdure du pré, c’était un tapis de nuances infinies;
-le ciel pur était couvert de petits nuages blancs qui
-ondulaient comme des vagues rondes; j’ai regardé le
-soleil à travers mes mains appuyées sur ma figure,
-il dorait le bord de mes doigts et rendait ma chair
-rose, je fermais exprès les yeux pour voir sous mes
-paupières de grandes taches vertes avec des franges
-d’or. Et un soir, je ne sais plus quand, je m’étais endormi
-au pied d’un mulon; quand je me suis réveillé,
-il faisait nuit, les étoiles brillaient, palpitaient, les
-meules de foin avançaient leur ombre derrière elles,
-la lune avait une belle figure d’argent.</p>
-
-<p>Comme tout cela est loin! est-ce que je vivais dans
-ce temps-là? était-ce bien moi? est-ce moi maintenant?
-Chaque minute de ma vie se trouve tout à coup
-séparée de l’autre par un abîme, entre hier et aujourd’hui
-il y a pour moi une éternité qui m’épouvante,
-chaque jour il me semble que je n’étais pas si misérable
-la veille et, sans pouvoir dire ce que j’avais de
-plus, je sens bien que je m’appauvris et que l’heure
-<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span>
-qui arrive m’emporte quelque chose, étonné seulement
-d’avoir encore dans le cœur place pour la souffrance;
-mais le cœur de l’homme est inépuisable pour la tristesse:
-un ou deux bonheurs le remplissent, toutes les
-misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous
-et y vivre comme des hôtes.</p>
-
-<p>Si vous m’aviez demandé ce qu’il me fallait, je n’aurais
-su que répondre, mes désirs n’avaient point
-d’objet, ma tristesse n’avait pas de cause immédiate;
-ou plutôt, il y avait tant de buts et tant de causes que
-je n’aurais su en dire aucun. Toutes les passions entraient
-en moi et ne pouvaient en sortir, s’y trouvaient
-à l’étroit; elles s’enflammaient les unes des autres,
-comme par des miroirs concentriques: modeste, j’étais
-plein d’orgueil; vivant dans la solitude, je rêvais la
-gloire; retiré du monde, je brûlais d’y paraître, d’y
-briller; chaste, je m’abandonnais, dans mes rêves du
-jour et de la nuit, aux luxures les plus effrénées, aux
-voluptés les plus féroces. La vie que je refoulais en moi-même
-se contractait au cœur et le serrait à l’étouffer.</p>
-
-<p>Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions
-sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon
-âme, aimant d’un amour furieux des choses sans nom,
-regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les
-voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies,
-toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon
-cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un
-abîme de douleurs, le sang me fouettait la figure, mes
-artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait rompre,
-je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais
-ivre, j’étais fou, je m’imaginais être grand, je m’imaginais
-contenir une incarnation suprême, dont la révélation
-eût émerveillé le monde, et ses déchirements,
-c’était la vie même du dieu que je portais dans mes
-entrailles. A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les
-heures de ma jeunesse; j’avais fait de moi-même un
-temple pour contenir quelque chose de divin, le temple
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-est resté vide, l’ortie a poussé entre les pierres, les piliers
-s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids.
-N’usant pas de l’existence, l’existence m’usait, mes
-rêves me fatiguaient plus que de grands travaux;
-une création entière, immobile, irrévélée à elle-même,
-vivait sourdement sous ma vie; j’étais un chaos dormant
-de mille principes féconds qui ne savaient comment
-se manifester ni que faire d’eux-mêmes, ils
-cherchaient leurs formes et attendaient leur moule.</p>
-
-<p>J’étais, dans la variété de mon être, comme une
-immense forêt de l’Inde, où la vie palpite dans chaque
-atome et apparaît, monstrueuse ou adorable, sous
-chaque rayon de soleil; l’azur est rempli de parfums
-et de poisons, les tigres bondissent, les éléphants marchent
-fièrement comme des pagodes vivantes, les
-dieux, mystérieux et difformes, sont cachés dans le
-creux des cavernes parmi de grands monceaux d’or;
-et au milieu, coule le large fleuve, avec des crocodiles
-béants qui font claquer leurs écailles dans le lotus du
-rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec
-des troncs d’arbres et des cadavres verdis par la peste.
-J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse,
-rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux
-des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le
-mouvement des vagues qui courent vers le rivage;
-je l’aimais dans le battement des belles poitrines nues,
-dans le tremblement des regards amoureux, dans la
-vibration des cordes du violon, dans le frémissement
-des chênes, dans le soleil couchant, qui dore les vitres
-et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se
-tenaient accoudées et regardant l’Asie.</p>
-
-<p>Et au milieu de tout je restais sans mouvement;
-entre tant d’actions que je voyais, que j’excitais même,
-je restais inactif, aussi inerte qu’une statue entourée
-d’un essaim de mouches qui bourdonnent à ses oreilles
-et qui courent sur son marbre.</p>
-
-<p>Oh! comme j’aurais aimé si j’avais aimé, si j’avais pu
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-concentrer sur un seul point toutes ces forces divergentes
-qui retombaient sur moi! Quelquefois, à tout
-prix je voulais trouver une femme, je voulais l’aimer,
-elle contenait tout pour moi, j’attendais tout d’elle,
-c’était mon soleil de poésie, qui devait faire éclore
-toute fleur et resplendir toute beauté; je me promettais
-un amour divin, je lui donnais d’avance une auréole
-à m’éblouir, et la première qui venait à ma rencontre,
-au hasard, dans la foule, je lui vouais mon âme, et je la
-regardais de manière à ce qu’elle me comprît bien,
-à ce qu’elle pût lire dans ce seul regard tout ce que
-j’étais, et m’aimer. Je plaçais ma destinée dans ce
-hasard, mais elle passait comme les autres, comme
-les précédentes, comme les suivantes, et ensuite je retombais,
-plus délabré qu’une voile déchirée trempée
-par l’orage.</p>
-
-<p>Après de tels accès la vie se rouvrait pour moi dans
-l’éternelle monotonie de ses heures qui coulent et de
-ses jours qui reviennent, j’attendais le soir avec impatience,
-je comptais combien il m’en restait encore
-pour atteindre à la fin du mois, je souhaitais d’être
-à la saison prochaine, j’y voyais sourire une existence
-plus douce. Quelquefois, pour secouer ce manteau de
-plomb qui me pesait sur les épaules, m’étourdir
-de sciences et d’idées, je voulais travailler, lire; j’ouvrais
-un livre, et puis deux, et puis dix, et, sans
-avoir lu deux lignes d’un seul, je les rejetais avec
-dégoût et je me remettais à dormir dans le même
-ennui.</p>
-
-<p>Que faire ici-bas? qu’y rêver? qu’y bâtir? dites-le-moi
-donc, vous que la vie amuse, qui marchez vers
-un but et vous tourmentez pour quelque chose!</p>
-
-<p>Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me
-trouvais également propre à rien. Travailler, tout sacrifier
-à une idée, à une ambition, ambition misérable
-et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi
-bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-retentissante ne m’eût point satisfait parce qu’elle n’eût
-jamais atteint à l’unisson de mon cœur.</p>
-
-<p>Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait
-plus sot que la vie et plus honteux que d’y
-tenir. Élevé sans religion, comme les hommes de mon
-âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni l’insouciance
-ironique des sceptiques. Par caprice sans
-doute, si je suis entré quelquefois dans une église,
-c’était pour écouter l’orgue, pour admirer les statuettes
-de pierre dans leurs niches; mais quant au dogme, je
-n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de
-Voltaire.</p>
-
-<p>Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie
-que la mienne: les uns croyaient, les autres niaient,
-d’autres doutaient, d’autres enfin ne s’occupaient pas
-du tout de tout ça et faisaient leurs affaires, c’est-à-dire
-vendaient dans leurs boutiques, écrivaient leurs
-livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on
-appelle l’humanité, surface mouvante de méchants, de
-lâches, d’idiots et de laids. Et moi j’étais dans la foule,
-comme une algue arrachée sur l’Océan, perdue au
-milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui m’entouraient
-et qui bruissaient.</p>
-
-<p>J’aurais voulu être empereur pour la puissance
-absolue, pour le nombre des esclaves, pour les armées
-éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu être femme
-pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même,
-me mettre nue, laisser retomber ma chevelure sur mes
-talons et me mirer dans les ruisseaux. Je me perdais
-à plaisir dans des songeries sans limites, je m’imaginais
-assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes
-et aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des
-danses ioniennes, écouter le flot grec sur les marches
-d’un temple, entendre les brises des nuits dans les
-lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre sur
-ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur
-à la glaneuse qui laisse là sa besogne et lève la tête
-<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>
-pour voir les berlines passer sur la grande route! En se
-remettant à l’ouvrage, elle rêvera de cachemires et
-d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera
-sans avoir fait sa gerbe.</p>
-
-<p>Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne
-prendre la vie ni trop au sérieux ni trop au grotesque,
-choisir un métier et l’exercer, saisir sa part du gâteau
-commun et le manger en disant qu’il est bon, que de
-suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne
-serais pas à écrire ceci ou c’eût été une autre histoire.
-A mesure que j’avance, elle se confond même pour
-moi, comme les perspectives que l’on voit de trop
-loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes
-les plus brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien
-vite l’œil se sèche et la bouche reprend son pli; je n’ai
-plus maintenant que la réminiscence d’un long ennui
-qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à désirer
-ne plus vivre.</p>
-
-<p>C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru
-poète; aucune des misères ne m’a manqué, hélas!
-comme vous voyez. Oui, il m’a semblé autrefois que
-j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées
-magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le
-sang dans mes veines; au moindre froissement du beau,
-une mélodie pure montait en moi, ainsi que ces voix
-aériennes, sons formés par le vent, qui sortent des
-montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement
-si je les avais touchées, j’avais dans la
-tête des drames tout faits, remplis de scènes furieuses
-et d’angoisses non révélées; depuis l’enfant dans son
-berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité résonnait
-en moi avec tous ses échos; parfois des idées
-gigantesques me traversaient tout à coup l’esprit,
-comme, l’été, ces grands éclairs muets qui illuminent
-une ville entière, avec tous les détails de ses édifices
-et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui;
-mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et
-<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-jusqu’aux formes mêmes que j’avais conçues, je tombais,
-sans transition, dans un découragement sans fond;
-je m’étais cru leur égal et je n’étais plus que leur
-copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au
-sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la
-rage des rois détrônés et tous les supplices de la honte.
-Dans de certains jours, j’aurais juré être né pour la
-Muse, <ins id="cor_3" title="d’autrefois">d’autres fois</ins> je me trouvais presque idiot; et toujours
-passant ainsi de tant de grandeur à tant de
-bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et
-souvent pauvres dans leur vie, par être et par rester
-misérable.</p>
-
-<p>Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il
-me semblait qu’il allait s’accomplir, ce jour-là, quelque
-grand événement; j’avais le cœur gonflé d’espérance,
-comme si j’eusse attendu d’un pays lointain une cargaison
-de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais
-tout courage; au crépuscule surtout, je voyais bien
-qu’il ne viendrait rien. Enfin la nuit arrivait et je me
-couchais.</p>
-
-<p>De lamentables harmonies s’établissaient entre la
-nature physique et moi. Comme mon cœur se serrait
-quand le vent sifflait dans les serrures, quand les
-réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand
-j’entendais les chiens aboyer après la lune!</p>
-
-<p>Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde,
-ni la solitude, ni la poésie, ni la science, ni l’impiété,
-ni la religion; j’errais entre tout cela, comme les âmes
-dont l’enfer ne veut pas et que le paradis repousse.
-Alors je me croisais les bras, me regardant comme un
-homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée
-dans ma douleur; la fatalité, qui m’avait courbé dès
-ma jeunesse, s’étendait pour moi sur le monde entier,
-je la regardais se manifester dans toutes les actions
-des hommes aussi universellement que le soleil sur la
-surface de la terre, elle me devint une atroce divinité,
-que j’adorais comme les Indiens adorent le colosse
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-ambulant qui leur passe sur le ventre; je me complaisais
-dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour
-en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée
-du malade qui gratte sa plaie et se met à rire quand il
-a du sang aux ongles.</p>
-
-<p>Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre
-tout, une rage sans nom. J’avais dans le cœur des
-trésors de tendresse, et je devins plus féroce que les
-tigres; j’aurais voulu anéantir la création et m’endormir
-avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je
-à la lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre
-le frémissement des ossements que la flamme fait
-pétiller, traverser des fleuves chargés de cadavres,
-galoper sur des peuples courbés et les écraser des
-quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan,
-Néron, effrayer le monde au froncement de mes sourcils.</p>
-
-<p>Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements,
-autant je me renfermai et me roulai sur moi-même.
-Depuis longtemps déjà j’ai séché mon cœur, rien de
-nouveau n’y entre plus, il est vide comme les tombeaux
-où les morts se sont pourris. J’avais pris le
-soleil en haine, j’étais excédé du bruit des fleuves,
-de la vue des bois, rien ne me semblait sot comme la
-campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je vécus
-dans un crépuscule perpétuel.</p>
-
-<p>Quelquefois je me demandais si je ne me trompais
-pas; j’alignais ma jeunesse, mon avenir, mais quelle
-pitoyable jeunesse, quel avenir vide!</p>
-
-<p>Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère
-et regarder le monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient
-des hurlements, des cris, des larmes, des convulsions,
-la même comédie revenant perpétuellement avec les
-mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui
-étudient tout cela et se remettent à la tâche tous
-les matins! Il n’y avait plus qu’un grand amour qui eût
-pu me tirer de là, mais je regardais cela comme
-<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span>
-quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai
-amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.</p>
-
-<p>Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée;
-enfant, je la désirais seulement pour la connaître, pour
-savoir qu’est-ce qu’il y a dans le tombeau et quels
-songes a ce sommeil; je me souviens avoir souvent
-gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner,
-essayé d’avaler des épingles, m’être approché
-de la lucarne d’un grenier pour me jeter dans la rue...
-Quand je pense que presque tous les enfants font de
-même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux,
-ne dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en
-dise, aime la mort d’un amour dévorant? il lui donne
-tout ce qu’il crée, il en sort et il y retourne, il ne fait
-qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans le
-corps, le désir dans le cœur.</p>
-
-<p>Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait
-si calme dans tous les cimetières! là, tout étendu et
-roulé dans le linceul et les bras en croix sur la poitrine,
-les siècles passent sans plus vous éveiller que le
-vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai contemplé,
-dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues
-de pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est
-si profond que la vie ici-bas n’offre rien de pareil; ils
-ont, sur leur lèvre froide, comme un sourire monté
-du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils
-savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer,
-ne plus sentir de ces défaillances où il semble que tout
-se rompt, comme des échafaudages pourris, c’est là
-le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie sans
-lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être
-dans un monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on
-vit de la vie de la lumière et des parfums; l’on est peut-être
-quelque chose de l’odeur des roses et de la fraîcheur
-des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire
-que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du
-cercueil; et s’il faut encore sentir quelque chose, que
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span>
-ce soit son propre néant, que la mort se repaisse d’elle-même
-et s’admire; assez de vie juste pour sentir que
-l’on n’est plus.</p>
-
-<p>Et je montais au haut des tours, je me penchais sur
-l’abîme, j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable
-envie de m’élancer, de voler dans l’air, de me
-dissiper avec les vents; je regardais la pointe des poignards,
-la gueule des pistolets, je les appuyais sur mon
-front, je m’habituais au contact de leur froid et de
-leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant
-à l’angle des rues et l’énorme largeur des roues
-broyer la poussière sur le pavé, je pensais que ma tête
-serait ainsi bien écrasée, pendant que les chevaux
-iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré,
-la bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur
-un lit de feuilles sèches, au fond des bois, et que mon
-corps s’en allât petit à petit au bec des oiseaux et aux
-pluies d’orage.</p>
-
-<p>Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur
-le Pont-Neuf; c’était l’hiver, la Seine charriait, de gros
-glaçons ronds descendaient lentement le courant et se
-fracassaient sous les arches, le fleuve était verdâtre,
-j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en
-finir. Combien de gens avaient passé à la place où je
-me tenais alors, courant la tête levée à leurs amours ou
-à leurs affaires, et qui y étaient revenus, un jour, marchant
-à petits pas, palpitant à l’approche de mourir! ils
-se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus, ils
-ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs
-y ont commencé! Quel tombeau froid et humide!
-comme il s’élargit pour tous! comme il y en a dedans!
-ils sont là tous, au fond, roulant lentement avec leurs
-faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces
-flots glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne
-doucement à la mer.</p>
-
-<p>Quelquefois les vieillards me regardaient avec
-envie, ils me disaient que j’étais heureux d’être jeune,
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>
-que c’était là le bel âge, leurs yeux caves admiraient
-mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours et me
-les contaient; mais je me suis souvent demandé si,
-dans leur temps, la vie était plus belle, et comme je
-ne voyais rien en moi que l’on pût envier, j’étais jaloux
-de leurs regrets, parce qu’ils cachaient des bonheurs
-que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des
-faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais
-doucement et pour presque rien comme les convalescents.
-Quelquefois je me sentais pris de tendresse
-pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou
-bien j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit
-de collège, et je songeais à la journée où je l’avais
-étrenné, aux lieux où il avait été avec moi, et je me
-perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus. Car les
-souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et
-les plus tristes sont encore les plus délectables pour
-nous, ne résument-ils pas l’infini? l’on épuise quelquefois
-des siècles à songer à une certaine heure qui
-ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour
-toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.</p>
-
-<p>Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés
-dans une grande salle obscure, ils brillent au milieu
-des ténèbres; il n’y a que dans leur rayonnement que
-l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit, tandis
-que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres
-et d’ennui.</p>
-
-<p>Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte
-ceci:</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus bien l’année, c’était pendant
-une vacance, je me suis réveillé de bonne humeur et
-j’ai regardé par la fenêtre. Le jour venait, la lune
-toute blanche remontait dans le ciel; entre les gorges
-des collines, des vapeurs grises et rosées fumaient doucement
-et se perdaient dans l’air; les poules de la
-basse-cour chantaient. J’ai entendu derrière la maison,
-dans le chemin qui conduit aux champs, une
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-charrette passer, dont les roues claquaient dans les ornières,
-les faneurs allaient à l’ouvrage; il y avait de la
-rosée sur la haie, le soleil brillait dessus, on sentait
-l’eau et l’herbe.</p>
-
-<p>Je suis sorti et je m’en suis allé à X...; j’avais trois
-lieues à faire, je me suis mis en route, seul, sans
-bâton, sans chien. J’ai d’abord marché dans les sentiers
-qui serpentent entre les blés, j’ai passé sous des
-pommiers, au bord des haies; je ne songeais à rien,
-j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements
-me berçait la pensée. J’étais libre, silencieux
-et calme, il faisait chaud; de temps à autre je m’arrêtais,
-mes tempes battaient, le cri-cri chantait dans les
-chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé
-dans un hameau où il n’y avait personne, les cours
-étaient silencieuses, c’était, je crois, un dimanche; les
-vaches, assises dans l’herbe, à l’ombre des arbres, ruminaient
-tranquillement, remuant leurs oreilles pour
-chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché
-dans un chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux,
-des lézards verts et des insectes aux ailes d’or montaient
-lentement le long des rebords de la route, qui
-était enfoncée et toute couverte par le feuillage.</p>
-
-<p>Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un
-champ fauché; j’avais la mer devant moi, elle était
-toute bleue, le soleil répandait dessus une profusion
-de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient
-sur les flots; entre le ciel azuré et la mer plus foncée
-l’horizon rayonnait, flamboyait; la voûte commençait
-sur ma tête et s’abaissait derrière les flots, qui remontaient
-vers elle, faisant comme le cercle d’un infini
-invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé
-le ciel, perdu dans la contemplation de sa
-beauté.</p>
-
-<p>Le champ où j’étais était un champ de blé,
-j’entendais les cailles, qui voltigeaient autour de
-moi et venaient s’abattre sur des mottes de terre;
-<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-la mer était douce, et murmurait plutôt comme un
-soupir que comme une voix; le soleil lui-même semblait
-avoir son bruit, il inondait tout, ses rayons me
-brûlaient les membres, la terre me renvoyait sa chaleur,
-j’étais noyé dans sa lumière, je fermais les yeux
-et je la voyais encore. L’odeur des vagues montait
-jusqu’à moi, avec la senteur du varech et des plantes
-marines; quelquefois elles paraissaient s’arrêter ou
-venaient mourir sans bruit sur le rivage festonné
-d’écume, comme une lèvre dont le baiser ne sonne
-point. Alors, dans le silence de deux vagues, pendant
-que l’Océan gonflé se taisait, j’écoutais le chant des
-cailles un instant, puis le bruit des flots recommençait,
-et après, celui des oiseaux.</p>
-
-<p>Je suis descendu en courant au bord de la mer, à
-travers les terrains éboulés que je sautais d’un pied
-sûr, je levais la tête avec orgueil, je respirais fièrement
-la brise fraîche, qui séchait mes cheveux en sueur;
-l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le cœur
-grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement,
-j’aurais voulu m’absorber dans la lumière du
-soleil et me perdre dans cette immensité d’azur, avec
-l’odeur qui s’élevait de la surface des flots; et je fus
-pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher
-comme si tout le bonheur des cieux m’était entré dans
-l’âme. Comme la falaise s’avançait en cet endroit-là,
-toute la côte disparut et je ne vis plus rien que la
-mer: les lames montaient sur le galet jusqu’à mes
-pieds, elles écumaient sur les rochers à fleur d’eau,
-les battaient en cadence, les enlaçaient comme des
-bras liquides et des nappes limpides, en retombant
-illuminées d’une couleur bleue; le vent en soulevait
-les mousses autour de moi et ridait les flaques d’eau
-restées dans le creux des pierres, les varechs pleuraient
-et se berçaient, encore agités du mouvement de
-la vague qui les avait quittés; de temps à autre une
-mouette passait avec de grands battements d’ailes, et
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-montait jusqu’au haut de la falaise. A mesure que la
-mer se retirait, et que son bruit s’éloignait ainsi qu’un
-refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant
-à découvert sur le sable les sillons que la vague
-avait tracés. Et je compris alors tout le bonheur de la
-création et toute la joie que Dieu y a placée pour
-l’homme; la nature m’apparut belle comme une harmonie
-complète, que l’extase seule doit entendre;
-quelque chose de tendre comme un amour et de pur
-comme la prière s’éleva pour moi du fond de l’horizon,
-s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut
-des cieux; il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière
-du jour, quelque chose d’exquis que je m’appropriai
-comme d’un domaine céleste, je m’y sentis vivre
-heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil
-et monte dans ses rayons.</p>
-
-<p>Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis
-plus de disparate ni de mauvais; j’aimai tout, jusqu’aux
-pierres qui me fatiguaient les pieds, jusqu’aux
-rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à cette
-nature insensible que je supposais m’entendre et
-m’aimer, et je songeai alors combien il était doux de
-chanter, le soir, à genoux, des cantiques au pied d’une
-madone qui brille aux candélabres, et d’aimer la
-Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin
-du ciel, tenant le doux Enfant Jésus dans ses bras.</p>
-
-<p>Puis ce fut tout; bien vite je me rappelai que je
-vivais, je revins à moi, je me mis en marche, sentant
-que la malédiction me reprenait, que je rentrais dans
-l’humanité; la vie m’était revenue, comme aux membres
-gelés, par le sentiment de la souffrance, et de
-même que j’avais un inconcevable bonheur, je tombai
-dans un découragement sans nom, et j’allai à X...</p>
-
-<p>Je revins le soir chez nous, je repassai par les
-mêmes chemins, je revis sur le sable la trace de mes
-pieds et dans l’herbe la place où je m’étais couché, il
-me sembla que j’avais rêvé. Il y a des jours où l’on a
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-vécu deux existences, la seconde déjà n’est plus que
-le souvenir de la première, et je m’arrêtais souvent
-dans mon chemin devant un buisson, devant un arbre,
-au coin d’une route, comme si là, le matin, il s’était
-passé quelque événement de ma vie.</p>
-
-<p>Quand j’arrivai à la maison, il faisait presque nuit,
-on avait fermé les portes, et les chiens se mirent à
-aboyer.</p>
-
-<p class="sep2">Les idées de volupté et d’amour qui m’avaient
-assailli à 15 ans vinrent me retrouver à 18. Si vous
-avez compris quelque chose à ce qui précède, vous devez
-vous rappeler qu’à cet âge-là j’étais encore vierge
-et n’avais point aimé: pour ce qui était de la beauté
-des passions et de leurs bruits sonores, les poètes me
-fournissaient des thèmes à ma rêverie; quant au plaisir
-des sens, à ces joies du corps que les adolescents convoitent,
-j’en entretenais dans mon cœur le désir incessant,
-par toutes les excitations volontaires de l’esprit;
-de même que les amoureux envient de venir à bout
-de leur amour en s’y livrant sans cesse, et de s’en
-débarrasser à force d’y songer, il me semblait que ma
-pensée seule finirait par tarir ce sujet-là, d’elle-même,
-et par vider la tentation à force d’y boire. Mais, revenant
-toujours au point d’où j’étais parti, je tournais
-dans un cercle infranchissable, je m’y heurtais en vain
-la tête, désireux d’être plus au large; la nuit, sans
-doute, je rêvais les plus belles choses qu’on rêve, car,
-le matin, j’avais le cœur plein de sourires et de serrements
-délicieux, le réveil me chagrinait et j’attendais
-avec impatience le retour du sommeil pour qu’il me
-donnât de nouveau ces frémissements auxquels je pensais
-toute la journée, qu’il n’eût tenu qu’à moi d’avoir
-à l’instant, et dont j’éprouvais comme une épouvante
-religieuse.</p>
-
-<p>C’est alors que je sentis bien le démon de la chair
-vivre dans tous les muscles de mon corps, courir dans
-<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span>
-tout mon sang; je pris en pitié l’époque ingénue où je
-tremblais sous les regards des femmes, où je me pâmais
-devant des tableaux ou des statues; je voulais vivre,
-jouir, aimer, je sentais vaguement ma saison chaude
-arriver, de même qu’aux premiers jours de soleil une
-ardeur d’été vous est apportée par les vents tièdes,
-quoiqu’il n’y ait encore ni herbes, ni feuilles, ni roses.
-Comment faire? qui aimer? qui vous aimera? quelle
-sera la grande dame qui voudra de vous? la beauté
-surhumaine qui vous tendra les bras? Qui dira toutes
-les promenades tristes que l’on fait seul au bord des
-ruisseaux, tous les soupirs des cœurs gonflés partis
-vers les étoiles, pendant les chaudes nuits où la poitrine
-étouffe!</p>
-
-<p>Rêver l’amour, c’est tout rêver, c’est l’infini dans le
-bonheur, c’est le mystère dans la joie. Avec quelle
-ardeur le regard vous dévore, avec quelle intensité il
-se darde sur vos têtes, ô belles femmes triomphantes!
-La grâce et la corruption respirent dans chacun de vos
-mouvements, les plis de vos robes ont des bruits qui
-nous remuent jusqu’au fond de nous, et il émane de la
-surface de tout votre corps quelque chose qui nous tue
-et nous enchante.</p>
-
-<p>Il y eut dès lors pour moi un mot qui sembla beau
-entre les mots humains: adultère, une douceur exquise
-plane vaguement sur lui, une magie singulière l’embaume;
-toutes les histoires qu’on raconte, tous les
-livres qu’on lit, tous les gestes qu’on fait le disent et
-le commentent éternellement pour le cœur du jeune
-homme, il s’en abreuve à plaisir, il y trouve une poésie
-suprême, mêlée de malédiction et de volupté.</p>
-
-<p>C’était surtout aux approches du printemps, quand
-les lilas commencent à fleurir et les oiseaux à chanter
-sous les premières feuilles, que je me sentais le cœur
-pris du besoin d’aimer, de se fondre tout entier dans
-l’amour, de s’absorber dans quelque doux et grand
-sentiment, et comme de se recréer même dans la
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-lumière et les parfums. Chaque année encore, pendant
-quelques heures, je me retrouve ainsi dans une
-virginité qui me pousse avec les bourgeons; mais les
-joies ne refleurissent pas avec les roses, et il n’y a pas
-maintenant plus de verdure dans mon cœur que sur la
-grande route, où le hâle fatigue les yeux, où la poussière
-s’élève en tourbillons.</p>
-
-<p>Cependant, prêt à vous raconter ce qui va suivre,
-au moment de descendre dans ce souvenir, je tremble
-et j’hésite; c’est comme si j’allais revoir une maîtresse
-d’autrefois: le cœur oppressé, on s’arrête à chaque
-marche de son escalier, on craint de la retrouver, et
-on a peur qu’elle soit absente. Il en est de même
-de certaines idées avec lesquelles on a trop vécu; on
-voudrait s’en débarrasser pour toujours, et pourtant
-elles coulent dans vous comme la vie même, le cœur
-y respire dans son atmosphère naturelle.</p>
-
-<p>Je vous ai dit que j’aimais le soleil; dans les jours
-où il brille, mon âme naguère avait quelque chose de
-la sérénité des horizons rayonnants et de la hauteur du
-ciel. C’était donc l’été... ah! la plume ne devrait pas
-écrire tout cela... il faisait chaud, je sortis, personne
-chez moi ne s’aperçut que je sortais; il y avait peu de
-monde dans les rues, le pavé était sec, de temps à
-autre des bouffées chaudes s’exhalaient de dessous
-terre et vous montaient à la tête, les murs des maisons
-envoyaient des réflexions embrasées, l’ombre elle-même
-semblait plus brûlante que la lumière. Au coin
-des rues, près des tas d’ordures, des essaims de
-mouches bourdonnaient dans les rayons du soleil, en
-tournoyant comme une grande roue d’or; l’angle des
-toits se détachait vivement en ligne droite sur le bleu
-du ciel, les pierres étaient noires, il n’y avait pas d’oiseaux
-autour des clochers.</p>
-
-<p>Je marchais, cherchant du repos, désirant une brise,
-quelque chose qui pût m’enlever de dessus terre, m’emporter
-dans un tourbillon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des
-jardins, dans des chemins moitié rue moitié sentier;
-des jours vifs sortaient çà et là à travers les feuilles
-des arbres, dans les masses d’ombre les brins d’herbe
-se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des
-rayons, la poussière craquait sous les pieds, toute la
-nature mordait, et enfin le soleil se cacha; il parut un
-gros nuage, comme si un orage allait venir; la tourmente,
-que j’avais sentie jusque-là, changea de nature,
-je n’étais plus si irrité, mais enlacé; ce n’était plus
-une déchirure, mais un étouffement.</p>
-
-<p>Je me couchais à terre, sur le ventre, à l’endroit où
-il me semblait qu’il devait y avoir le plus d’ombre, de
-silence et de nuit, à l’endroit qui devait me cacher le
-mieux, et, haletant, je m’y abîmais le cœur dans un
-désir effréné. Les nuées étaient chargées de mollesse,
-elles pesaient sur moi et m’écrasaient comme une poitrine
-sur une autre poitrine; je sentais un besoin de
-volupté, plus chargé d’odeurs que le parfum des clématites
-et plus cuisant que le soleil sur le mur des
-jardins. Oh! que ne pouvais-je presser quelque chose
-dans mes bras, l’y étouffer sous ma chaleur, ou bien
-me dédoubler moi-même, aimer cet autre être et nous
-fondre ensemble. Ce n’était plus le désir d’un vague
-idéal ni la convoitise d’un beau rêve évanoui, mais,
-comme aux fleuves sans lit, ma passion débordait de
-tous côtés en ravins furieux, elle m’inondait le cœur
-et le faisait retentir partout de plus de tumultes et de
-vertiges que les torrents dans les montagnes.</p>
-
-<p>J’allai au bord de la rivière, j’ai toujours aimé l’eau
-et le doux mouvement des vagues qui se poussent;
-elle était paisible, les nénufars blancs tremblaient au
-bruit du courant, les flots se déroulaient lentement, se
-déployant les uns sur les autres; au milieu, les îles
-laissaient retomber dans l’eau leur touffe de verdure,
-la rive semblait sourire, on n’entendait rien que la
-voix des ondes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span>
-En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres,
-la fraîcheur du voisinage de l’eau et celle de l’ombre
-me délecta, je me sentis sourire. De même que la
-Muse qui est en nous, quand elle écoute l’harmonie,
-ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais
-quoi se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle;
-regardant les nuages qui roulaient au ciel,
-la pelouse de la rive veloutée et jaunie par les rayons
-du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le frémissement
-de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y
-eût pas de vent, seul, agité et calme à la fois, je me
-sentis défaillir de volupté sous le poids de cette nature
-aimante, et j’appelai l’amour! mes lèvres tremblaient,
-s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine d’une
-autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose
-à palper, mes regards tâchaient de découvrir, dans
-le pli de chaque vague, dans le contour des nuages
-enflés, une forme quelconque, une jouissance, une
-révélation; le désir sortait de tous mes pores, mon
-cœur était tendre et rempli d’une harmonie contenue,
-et je remuais les cheveux autour de ma tête, je m’en
-caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer
-l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres,
-je souhaitais des langueurs plus grandes; j’aurais
-voulu être étouffé sous des roses, j’aurais voulu être
-brisé sous les baisers, être la fleur que le vent secoue,
-la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil
-féconde.</p>
-
-<p>L’herbe était douce à marcher, je marchai; chaque
-pas me procurait un plaisir nouveau, et je jouissais
-par la plante des pieds de la douceur du gazon. Les
-prairies, au loin, étaient couvertes d’animaux, de chevaux,
-de poulains; l’horizon retentissait du bruit des
-hennissements et de galops, les terrains s’abaissaient
-et s’élevaient doucement en de larges ondulations qui
-dérivaient des collines, le fleuve serpentait, disparaissait
-derrière les îles, apparaissait ensuite entre les
-<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-herbes et les roseaux. Tout cela était beau, semblait
-heureux, suivait sa loi, son cours; moi seul j’étais
-malade et j’agonisais, plein de désir.</p>
-
-<p>Tout à coup je me mis à fuir, je rentrai dans la
-ville, je traversai les ponts; j’allais dans les rues, sur
-les places; les femmes passaient près de moi, il y en
-avait beaucoup, elles marchaient vite, elles étaient
-toutes merveilleusement belles; jamais je n’avais tant
-regardé en face leurs yeux qui brillent, ni leur démarche
-légère comme celle des chèvres; les duchesses,
-penchées sur les portières blasonnées, semblaient me
-sourire, m’inviter à des amours sur la soie; du haut
-de leurs balcons, les dames en écharpe s’avançaient
-pour me voir et me regardaient en me disant: aime-nous!
-aime-nous! Toutes m’aimaient dans leur pose,
-dans leurs yeux, dans leur immobilité même, je le
-voyais bien. Et puis la femme était partout, je la coudoyais,
-je l’effleurais, je la respirais, l’air était plein
-de son odeur; je voyais son cou en sueur entre le
-châle qui les entourait, et les plumes du chapeau ondulant
-à leur pas; son talon relevait sa robe en marchant
-devant moi. Quand je passais près d’elle, sa
-main gantée remuait. Ni celle-ci, ni celle-là, pas plus
-l’une que l’autre, mais toutes, mais chacune, dans la
-variété infinie de leurs formes et du désir qui y correspondait,
-elles avaient beau être vêtues, je les décorais
-sur-le-champ d’une nudité magnifique, que je
-m’étalais sous les yeux, et, bien vite, en passant
-aussi près d’elles, j’emportais le plus que je pouvais
-d’idées voluptueuses, d’odeurs qui font tout aimer, de
-frôlements qui irritent, de formes qui attirent.</p>
-
-<p>Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans
-une petite rue où souvent j’avais passé pour sentir
-mon cœur battre; elle avait des jalousies vertes, on
-montait trois marches, oh! je savais cela par cœur,
-je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de
-ma route rien que pour voir les fenêtres fermées.
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-Enfin, après une course qui dura un siècle, j’entrai dans
-cette rue, je crus suffoquer; personne ne passait, je
-m’avançai, je m’avançai; je sens encore le contact de
-la porte que je poussai de mon épaule, elle céda;
-j’avais eu peur qu’elle ne fût scellée dans la muraille,
-mais non, elle tourna sur un gond, doucement, sans
-faire de bruit.</p>
-
-<p>Je montai un escalier, l’escalier était noir, les
-marches usées, elles s’agitaient sous mes pieds; je
-montais toujours, on n’y voyait pas, j’étais étourdi,
-personne ne me parlait, je ne respirais plus. Enfin
-j’entrai dans une chambre, elle me parut grande,
-cela tenait à l’obscurité qu’il y faisait; les fenêtres
-étaient ouvertes, mais de grands rideaux jaunes, tombant
-jusqu’à terre, arrêtaient le jour, l’appartement
-était coloré d’un reflet d’or blafard; au fond et à côté
-de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il
-fallait qu’elle ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna
-pas quand j’entrai; je restai debout sans avancer,
-occupé à la regarder.</p>
-
-<p>Elle avait une robe blanche, à manches courtes,
-elle se tenait le coude appuyé sur le rebord de la
-fenêtre, une main près de la bouche, et semblait regarder
-par terre quelque chose de vague et d’indécis;
-ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes,
-reluisaient comme l’aile d’un corbeau, sa tête était
-un peu penchée, quelques petits cheveux de derrière
-s’échappaient des autres et frisottaient sur son cou, son
-grand peigne d’or recourbé était couronné de grains
-de corail rouge.</p>
-
-<p>Elle jeta un cri quand elle m’aperçut et se leva par
-un bond. Je me sentis d’abord frappé du regard brillant
-de ses deux grands yeux; quand je pus relever
-mon front, affaissé sous le poids de ce regard, je vis
-une figure d’une adorable beauté: une même ligne
-droite partait du sommet de sa tête dans la raie de
-ses cheveux, passait entre ses grands sourcils arqués,
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span>
-sur son nez aquilin, aux narines palpitantes et relevées
-comme celles des camées antiques, fendait par
-le milieu sa lèvre chaude, ombragée d’un duvet bleu,
-et puis là, le cou, le cou gras, blanc, rond; à travers
-son vêtement mince, je voyais la forme de ses seins
-aller et venir au mouvement de sa respiration, elle
-se tenait ainsi debout, en face de moi, entourée de la
-lumière du soleil qui passait à travers le rideau jaune
-et faisait ressortir davantage ce vêtement blanc et
-cette tête brune.</p>
-
-<p>A la fin elle se mit à sourire, presque de pitié et
-de douceur, et je m’approchai. Je ne sais ce qu’elle
-s’était mis aux cheveux, mais elle embaumait, et je
-me sentis le cœur plus mou et plus faible qu’une
-pêche qui se fond sous la langue. Elle me dit:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous donc? venez!</p>
-
-<p>Et elle alla s’asseoir sur un long canapé recouvert
-de toile grise, adossé à la muraille; je m’assis près
-d’elle, elle me prit la main, la sienne était chaude,
-nous restâmes longtemps nous regardant sans rien
-dire.</p>
-
-<p>Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute
-sa beauté m’entourait, son bras touchait le mien, les
-plis de sa robe retombaient sur mes jambes, la chaleur
-de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact
-les ondulations de son corps, je contemplais la
-rondeur de son épaule et les veines bleues de ses
-tempes. Elle me dit:</p>
-
-<p>—Eh bien?</p>
-
-<p>—Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer
-cette fascination qui m’endormait.</p>
-
-<p>Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir
-des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour
-du corps et m’attira sur elle, dans une muette
-étreinte. Alors je l’entourai de mes deux bras et je
-collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices
-mon premier baiser d’amour, j’y savourais le long
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span>
-désir de ma jeunesse et la volupté trouvée de tous mes
-rêves, et puis je me renversais le cou en arrière, pour
-mieux voir sa figure; ses yeux brillaient, m’enflammaient,
-son regard m’enveloppait plus que ses bras,
-j’étais perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent
-ensemble; les siens étaient longs, délicats, ils se tournaient
-dans ma main avec des mouvements vifs et
-subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, je les
-serrais exprès pour les sentir davantage.</p>
-
-<p>Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me
-dit ni de ce que je lui répondis, je suis resté ainsi
-longtemps, perdu, suspendu, balancé dans ce battement
-de mon cœur; chaque minute augmentait mon
-ivresse, à chaque moment quelque chose de plus
-m’entrait dans l’âme, tout mon corps frissonnait d’impatience,
-de désir, de joie; j’étais grave pourtant,
-plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans
-quelque chose de divin et de suprême. Avec sa main
-elle me serrait la tête sur son cœur, mais légèrement,
-comme si elle eût eu peur de me l’écraser sur elle.</p>
-
-<p>Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa
-robe se décrocha; elle n’avait pas de corset, sa chemise
-bâillait. C’était une de ces gorges splendides
-où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise sur
-mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui
-rêve, son beau profil se découpait en lignes pures;
-un pli d’une courbe adorable, sous l’aisselle, faisait
-comme le sourire de son épaule; son dos blanc se
-courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe
-affaissée retombait par le bas en larges plis sur le plancher;
-elle levait les yeux au ciel et chantonnait dans
-ses dents un refrain triste et langoureux.</p>
-
-<p>Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent
-comme une onde, et les longues mèches
-noires tressaillirent en tombant sur ses hanches. Je
-passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous;
-j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais
-<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span>
-navré. Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en
-deux, par derrière, et à les ramener devant de manière
-à lui cacher les seins; d’autrefois je les réunissais
-tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête renversée
-en arrière et son cou tendre en avant, elle se
-laissait faire comme une morte.</p>
-
-<p>Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses
-pieds de dedans sa robe, et sauta sur le lit avec la
-prestesse d’une chatte, le matelas s’enfonça sous ses
-pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en arrière
-les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle
-me prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés
-encore des caresses d’amour qui avaient passé là.</p>
-
-<p>Sa main douce et humide me parcourait le corps,
-elle me donnait des baisers sur la figure, sur la bouche,
-sur les yeux, chacune de ces caresses précipitées me
-faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et soupirait;
-tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait
-avec une ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le
-coude, se tournant sur le ventre, relevant ses talons
-en l’air, elle était pleine de mignardises charmantes,
-de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à
-moi avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa
-un grand soupir qui lui souleva tout le corps... Sa
-peau chaude, frémissante, s’étendait sous moi et frissonnait;
-des pieds à la tête je me sentais tout recouvert
-de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts
-mêlés ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés
-dans la même étreinte, respirant l’odeur de sa chevelure
-et le souffle de ses lèvres, je me sentis délicieusement
-mourir. Quelque temps encore je restai, béant,
-à savourer le battement de mon cœur et le dernier
-tressaillement de mes nerfs agités, puis il me sembla
-que tout s’éteignait et disparaissait.</p>
-
-<p>Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile
-comme une statue de chair, ses cheveux noirs et abondants
-entouraient sa tête pâle, et ses bras dénoués
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre
-un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les
-hanches; sur sa poitrine, la place de mes baisers était
-rouge encore, un son rauque et lamentable sortait de
-sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir longtemps
-pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis
-qui disait ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais
-mère», et puis je ne me souviens plus de ce qui
-suivait, elle croisa les jambes les unes sur les autres et
-se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans
-un hamac.</p>
-
-<p>Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant,
-comme avec un enfant, et me demanda si j’avais eu
-une maîtresse; je lui répondis que oui, et comme elle
-continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et mariée. Elle me
-fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie,
-sur ma famille.</p>
-
-<p>—Et toi, lui dis-je, as-tu aimé?</p>
-
-<p>—Aimer! non?</p>
-
-<p>Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança.</p>
-
-<p>Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais
-était belle, et après un silence elle reprit:</p>
-
-<p>—Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom,
-hein! ton nom.</p>
-
-<p>A mon tour je voulus savoir le sien.</p>
-
-<p>—Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre,
-ce n’est pas comme cela qu’on m’appelait chez nous.</p>
-
-<p>Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà
-si vieux! Cependant il y a certaines choses que je
-revois comme si c’était hier, sa chambre par exemple;
-je revois le tapis du lit, usé au milieu, la couche d’acajou
-avec des ornements en cuivre et des rideaux de
-soie rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les
-franges en étaient usées. Sur la cheminée, deux vases
-de fleurs artificielles; au milieu, la pendule, dont le
-cadran était suspendu entre quatre colonnes d’albâtre.
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
-Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure
-entourée d’un cadre de bois noir et représentant des
-femmes au bain, des vendangeurs, des pêcheurs.</p>
-
-<p>Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si
-vif, si précis que tous les détails de sa figure m’apparaissent
-de nouveau, avec cette étonnante fidélité de
-mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand nous
-revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de
-voix, nos vieux amis morts depuis des années, et que
-nous nous en épouvantons. Je me souviens bien
-qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche,
-un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de
-la peau quand elle souriait; elle n’était plus fraîche
-même, et le coin de sa bouche était serré d’une façon
-amère et fatiguée.</p>
-
-<p>Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu.</p>
-
-<p>—Adieu!</p>
-
-<p>—Vous reverra-t-on!</p>
-
-<p>—Peut-être!</p>
-
-<p>Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout
-changé, il me semblait qu’on devait s’apercevoir, sur
-mon visage, que je n’étais plus le même homme,
-je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je
-n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à
-désirer dans la vie. Je rentrai chez moi, une éternité
-s’était passée depuis que j’en étais sorti; je montai à
-ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé de toute
-ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable.
-Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil
-se couchait, le ciel était en feu, et l’horizon tout rouge
-flamboyait par-dessus les toits des maisons; le jardin,
-déjà dans l’ombre, était plein de tristesse, des cercles
-jaunes et orange tournaient dans le coin des murs,
-s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre
-était sèche et grise; dans la rue quelques gens du
-peuple, aux bras de leurs femmes, chantaient en
-passant et allaient aux barrières.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
-Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus
-pris d’une indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût,
-j’étais repu, j’étais las. «Mais ce matin même,
-me disais-je, ce n’était pas comme cela, j’étais plus
-frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par l’esprit
-je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je
-revis les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers
-que j’avais parcourus, je retournai chez Marie
-et je m’arrêtai sur chaque détail de mon souvenir, je
-pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le plus
-possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint
-et je demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée
-charmante, je sentais que je n’en ressaisirais
-rien, que d’autres amours pourraient venir, mais qu’ils
-ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum
-était senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et
-je regrettais ma joie.</p>
-
-<p>Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente,
-c’est-à-dire l’attente des jours écoulés et la lassitude
-qui m’accablait, alors je ne savais plus dans quel
-coin de mon existence mon cœur se trouvait placé, si
-je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou
-plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la
-satiété et l’ardeur des espérances.</p>
-
-<p>Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que
-cela, une femme! Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous
-encore faim alors que nous sommes repus? pourquoi
-tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le
-cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il
-y a des jours où l’amour des anges même ne lui suffirait
-pas, et il se fatigue en une heure de toutes les caresses
-de la terre.</p>
-
-<p>Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de
-fée, et nous en cherchons la trace par tous les sentiers
-où elle a fui; on se plaît à se dire que tout n’est pas
-fini de sitôt, que la vie ne fait que de commencer,
-qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet,
-<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
-dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants
-pour aboutir là? Or je ne voulais pas renoncer à
-toutes les belles choses que je m’étais forgées, j’avais
-créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue,
-d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres
-voluptés moins précises comme le désir que j’en avais,
-mais célestes et infinies. Aux imaginations que je
-m’étais faites naguère, et que je m’efforçais d’évoquer,
-se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations,
-et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve
-et réalité, la femme que je venais de quitter prit pour
-moi une proportion synthétique, où tout se résuma
-dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir. Seul
-et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens,
-pour y découvrir quelque chose de plus, quelque
-chose d’inaperçu, d’inexploré la première fois; l’envie
-de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme une
-fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.</p>
-
-<p>Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa
-porte tout en sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre;
-elle veillait sans doute; je m’arrêtai, j’eus peur,
-je restai longtemps ne sachant que faire, plein de mille
-angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main,
-une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier
-et tourna sa clef.</p>
-
-<p>Elle était seule, comme le matin; elle se tenait à la
-même place, presque dans la même posture, mais elle
-avait changé de robe; celle-ci était noire, la garniture
-de dentelle, qui en bordait le haut, frissonnait
-d’elle-même sur sa gorge blanche, sa chair brillait, sa
-figure avait cette pâleur lascive que donnent les flambeaux;
-la bouche mi-ouverte, les cheveux tout débouclés
-et pendant sur ses épaules, les yeux levés au ciel,
-elle avait l’air de chercher du regard quelque étoile
-disparue.</p>
-
-<p>Bien vite, d’un bond joyeux, elle sauta jusqu’à moi
-et me serra dans ses bras. Ce fut là pour nous une
-<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span>
-de ces étreintes frissonnantes, telles que les amants,
-la nuit, doivent en avoir dans leurs rendez-vous,
-quand, après avoir longtemps, l’œil tendu dans les
-ténèbres, guetté chaque foulement des feuilles, chaque
-forme vague qui passait dans la clairière, ils se rencontrent
-enfin et viennent à s’embrasser.</p>
-
-<p>Elle me dit, d’une voix précipitée et douce tout
-ensemble:</p>
-
-<p>—Ah! tu m’aimes donc, que tu reviens me voir?
-dis, dis, ô mon cœur, m’aimes-tu?</p>
-
-<p>Ses paroles avaient un son aigu et moelleux,
-comme les intonations les plus élevées de la flûte.</p>
-
-<p>A demi affaissée sur les jarrets et me tenant dans
-ses bras, elle me regardait avec une ivresse sombre;
-pour moi, quelque étonné que je fusse de cette passion
-si subitement venue, j’en étais charmé, j’en étais
-fier.</p>
-
-<p>Sa robe de satin craquait sous mes doigts avec un
-bruit d’étincelles; quelquefois, après avoir senti le velouté
-de l’étoffe, je venais à sentir la douceur chaude
-de son bras nu, son vêtement semblait participer
-d’elle-même, il exhalait la séduction des plus luxuriantes
-nudités.</p>
-
-<p>Elle voulut à toutes forces s’asseoir sur mes genoux,
-et elle recommença sa caresse accoutumée, qui était
-de me passer la main dans les cheveux tandis qu’elle
-me regardait fixement, face à face, les yeux dardés
-contre les miens. Dans cette pose immobile, sa prunelle
-parut se dilater, il en sortait un fluide que je
-sentais me couler sur le cœur; chaque effluve de ce
-regard béant, semblable aux cercles successifs que
-décrit l’orfraie, m’attachait de plus en plus à cette
-magie terrible.</p>
-
-<p>—Ah! tu m’aimes donc, reprit-elle, tu m’aimes
-donc que te voilà venu encore chez moi, pour moi!
-Mais qu’as-tu? tu ne dis rien, tu es triste! ne veux-tu
-plus de moi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-Elle fit une pause et reprit:</p>
-
-<p>—Comme tu es beau, mon ange! tu es beau
-comme le jour! embrasse-moi donc, aime-moi! un
-baiser, un baiser, vite!</p>
-
-<p>Elle se suspendit à ma bouche et, roucoulant
-comme une colombe, elle se gonflait la poitrine du
-soupir qu’elle y puisait.</p>
-
-<p>—Ah! mais pour la nuit, n’est-ce pas, pour la
-nuit, toute la nuit à nous deux? C’est comme toi que
-je voudrais avoir un amant, un amant jeune et frais,
-qui m’aimât bien, qui ne pensât qu’à moi. Oh! comme
-je l’aimerais!</p>
-
-<p>Et elle fit une de ces inspirations de désir où il
-semble que Dieu devrait descendre des cieux.</p>
-
-<p>—Mais n’en as-tu pas un? lui dis-je.</p>
-
-<p>—Qui? moi! est-ce que nous sommes aimées,
-nous autres? est-ce qu’on pense à nous? Qui veut de
-nous? toi-même, demain, te souviendras-tu de moi?
-tu te diras peut-être seulement: «Tiens, hier, j’ai
-couché avec une fille», mais brrr! la! la! la! (et elle se
-mit à danser, les poings sur la taille, avec des allures
-immondes). C’est que je danse bien! tiens, regarde
-mon costume.</p>
-
-<p>Elle ouvrit son armoire, et je vis sur une planche
-un masque noir et des rubans bleus avec un domino;
-il y avait aussi un pantalon de velours noir à galons
-d’or, accroché à un clou, restes flétris du carnaval
-passé.</p>
-
-<p>—Mon pauvre costume, dit-elle, comme j’ai été
-souvent au bal avec lui! c’est moi qui ai dansé, cet
-hiver!</p>
-
-<p>La fenêtre était ouverte et le vent faisait trembler
-la lumière de la bougie, elle l’alla prendre de dessus
-la cheminée et la mit sur sa table de nuit. Arrivée
-près du lit, elle s’assit dessus et se prit à réfléchir
-profondément, la tête baissée sur la poitrine. Je ne
-lui parlais pas non plus, j’attendais, l’odeur chaude
-<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-des nuits d’août montait jusqu’à nous, nous entendions,
-de là, les arbres du boulevard remuer, le
-rideau de la fenêtre tremblait; toute la nuit il fit de
-l’orage; souvent, à la lueur des éclairs, j’apercevais sa
-blême figure, crispée dans une expression de tristesse
-ardente; les nuages couraient vite, la lune, à demi
-cachée par eux, apparaissait par moments dans un
-coin de ciel pur entouré de nuées sombres.</p>
-
-<p>Elle se déshabilla lentement, avec les mouvements
-réguliers d’une machine. Quand elle fut en chemise,
-elle vint à moi, pieds nus sur le pavé, me prit par la
-main et me conduisit à son lit; elle ne me regardait
-pas, elle pensait à autre chose; elle avait la lèvre rose
-et humide, les narines ouvertes, l’œil en feu, et semblait
-vibrer sous le frottement de sa pensée comme,
-alors même que l’artiste n’est plus là, l’instrument
-sonore laisse s’évaporer un secret parfum de notes
-endormies.</p>
-
-<p>C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle
-m’étala, avec un orgueil de courtisane, toutes les
-splendeurs de sa chair. Je vis à nu sa gorge dure et
-toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son
-ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique
-et convulsif, doux pour s’y plonger la tête
-comme sur un oreiller de satin chaud; elle avait des
-hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes,
-dont les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde,
-rappellent toujours, de profil, je ne sais quelle forme
-souple et corrompue de serpent et de démon; la sueur
-qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et collante,
-dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible,
-et le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait
-quand elle s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce
-fut dans ces heures-là qu’elle me disait, tenant ma
-tête serrée sur son cœur:</p>
-
-<p>—Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où
-viens-tu? où est ta mère? à quoi songeait-elle quand
-<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-elle t’a conçu? rêvait-elle la force des lions d’Afrique
-ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants
-qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi
-avec tes grands yeux, regarde-moi, regarde-moi!
-ta bouche! ta bouche! tiens, tiens, voilà la mienne!</p>
-
-<p>Et puis ses dents claquaient comme par un grand
-froid, et ses lèvres écartées tremblaient et envoyaient
-dans l’air des paroles folles:</p>
-
-<p>—Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous
-nous aimions; la moindre femme qui te regarderait...</p>
-
-<p>Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois
-elle m’arrêtait avec des bras raidis et disait tout bas
-qu’elle allait mourir.</p>
-
-<p>—Oh! que c’est beau, un homme, quand il est
-jeune! Si j’étais homme, moi, toutes les femmes
-m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien! je serais
-si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas?
-je voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous?
-est-ce chez toi ou chez elle? est-ce à la promenade,
-quand tu passes à cheval? tu dois être si bien à cheval!
-au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son
-manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles
-heures que vous passez, n’est-ce pas, à causer ensemble,
-assis sous la tonnelle!</p>
-
-<p>Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots
-elle me faisait une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme
-qui venait d’arriver dans mon esprit et qui y
-brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir, dans la
-campagne.</p>
-
-<p>—Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez?
-conte-moi ça un peu. Que lui dis-tu pour lui plaire?
-est-elle grande ou petite? chante-t-elle?</p>
-
-<p>Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait,
-je lui parlai même de mes appréhensions à la
-venir trouver, du remords, ou mieux de l’étrange
-peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain
-qui m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span>
-que je n’avais jamais eu de maîtresse, que j’en avais
-cherché partout, que j’en avais rêvé longtemps, et
-qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes
-caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et,
-me prenant par le bras, comme si j’étais une illusion
-qu’elle voulût saisir:</p>
-
-<p>—Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es
-donc vierge, et c’est moi qui t’ai défloré, pauvre
-ange? tes baisers, en effet, avaient je ne sais quoi de
-naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils faisaient
-l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure
-que je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue
-est douce comme une pêche, ta peau, en effet, est
-toute blanche, tes beaux cheveux sont forts et nombreux.
-Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je
-n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes
-avec bonté, et pourtant tes yeux me brûlent,
-j’ai toujours envie de me rapprocher de toi et de te
-serrer sur moi.</p>
-
-<p>C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse
-de ma vie. Parties n’importe d’où, notre
-cœur les reçoit avec un tressaillement bien heureux.
-Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh!
-comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.</p>
-
-<p>—Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi
-bien! tes baisers me rajeunissent, disait-elle, j’aime à
-sentir ton odeur comme celle de mon chèvrefeuille
-au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois;
-tes dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les
-miennes, je ne suis pas si belle que toi... Ah! comme
-il fait bon, là!</p>
-
-<p>Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant
-avec d’âpres baisers, comme une bête fauve au ventre
-de sa victime.</p>
-
-<p>—Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu,
-j’ai envie de boire et de danser en chantant. As-tu
-quelquefois voulu être petit oiseau? nous volerions
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-ensemble, ça doit être doux de faire l’amour dans
-l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent...
-Non, tais-toi que je te regarde, que je te
-regarde longtemps, afin que je me souvienne de toi
-toujours!</p>
-
-<p>—Pourquoi cela?</p>
-
-<p>—Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir,
-pour penser à toi; j’y penserai la nuit, quand
-je ne dors pas, le matin, quand je m’éveille, j’y
-penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à
-regarder les passants, mais surtout le soir, quand on
-n’y voit plus et qu’on n’a pas encore allumé les bougies;
-je me rappellerai ta figure, ton corps, ton beau corps,
-où la volupté respire, et ta voix! Oh! écoute, je t’en
-prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux,
-je les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront
-jamais.</p>
-
-<p>Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et
-me coupa, derrière la tête, une mèche de cheveux.
-C’étaient de petits ciseaux pointus, qui crièrent en
-jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le
-froid de l’acier et la main de Marie.</p>
-
-<p>C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux
-donnés et échangés. Que de belles mains, depuis
-qu’il y a des nuits, ont passé à travers les balcons et
-donné de tresses noires! Arrière les chaînes de montre
-tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus,
-les médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous
-ceux qu’a pollués la main banale du coiffeur; je les
-veux tout simples et noués, aux deux bouts, d’un fil,
-de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même
-à la tête chérie, dans quelque suprême moment,
-au plus fort d’un premier amour, la veille du départ.
-Une chevelure! manteau magnifique de la femme
-aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux
-talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait
-avec l’homme, marchant au bord des grands fleuves,
-<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span>
-et que les premières brises de la création faisaient tressaillir
-à la fois la cime des palmiers, la crinière des
-lions, la chevelure des femmes! J’aime les cheveux.
-Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou
-dans les vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé
-qui apparaissaient dans la terre remuée, entre
-des ossements jaunes et des morceaux de bois pourri!
-Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les
-faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer
-aux jours où, réunis ensemble sur un cuir blanc et
-graissés de parfums liquides, quelque main, sèche
-maintenant, passait dessus et les étendait sur l’oreiller,
-quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait
-au milieu et en mordait le bout avec des sanglots
-heureux.</p>
-
-<p>Je me laissai couper les miens avec une vanité
-niaise, j’eus la honte de n’en pas demander à mon
-tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas un gant,
-pas une ceinture, pas même trois corolles de rose
-desséchées et gardées dans un livre, rien que le souvenir
-de l’amour d’une fille publique, je les regrette.</p>
-
-<p>Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de
-moi, elle entra dans les draps toute frissonnante
-de volupté, elle grelottait, et se ratatinait sur moi,
-comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa
-tête sur ma poitrine.</p>
-
-<p>Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de
-cette tête endormie se soulever sur mon cœur. Dans
-quelle communion intime me trouvais-je donc avec cet
-être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à l’autre,
-le hasard nous avait unis, nous étions là dans la
-même couche, liés par une force sans nom; nous
-allions nous quitter et ne plus nous revoir, les atomes
-qui roulent et volent dans l’air ont entre eux des
-rencontres plus longues que n’en ont sur la terre
-les cœurs qui s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs
-solitaires s’élèvent et les songes se mettent à la
-<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span>
-recherche les uns des autres, celui-là soupire peut-être
-après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un
-autre hémisphère, sous d’autres cieux.</p>
-
-<p>Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient
-dans cette tête-là? songeait-elle à sa famille, à son
-premier amant, au monde, aux hommes, à quelque
-vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour
-désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front
-pâle, j’épiais son sommeil, et je tâchais de découvrir
-un sens au son rauque qui sortait de ses narines.</p>
-
-<p>Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie
-dormir; les lumières, près de s’éteindre, pétillaient
-dans les bobèches de cristal. L’aube parut, une ligne
-jaune saillit dans le ciel, s’allongea horizontalement
-et, prenant de plus en plus des teintes dorées et
-vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière
-blanchâtre, irisée de violet, qui se jouait encore avec
-la nuit et avec l’éclat des bougies expirantes, reflétées
-dans la glace.</p>
-
-<p>Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties
-du corps dans la lumière, d’autres dans l’ombre; elle
-s’était dérangée un peu, sa tête était plus basse que
-ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait
-hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait
-sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un
-verre d’eau, j’étendis la main, je le pris, je cassai le
-fil avec mes dents et je les respirai. La chaleur de
-la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis
-qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai
-une odeur exquise et toute particulière, je humai une
-à une leur parfum; comme elles étaient humides, je
-me les appliquai sur les yeux pour me refroidir,
-car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient
-comme une brûlure au contact des draps.
-Alors, ne sachant que faire et ne voulant pas l’éveiller,
-car j’éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je
-mis doucement toutes les violettes sur la gorge de
-<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span>
-Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles
-fleurs fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent
-à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré
-leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle
-m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le
-malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle
-de l’amertume que sa bouche conservait, même en
-dormant, belle des deux rides qu’elle avait derrière
-le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses
-cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté
-et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre,
-je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû
-sillonner comme la foudre à en juger par les traces
-restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre
-raconter, moi qui recherchais dans l’existence
-humaine le côté sonore et vibrant, le monde des
-grandes passions et des belles larmes.</p>
-
-<p>A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes
-tombèrent, elle sourit, les yeux encore à demi fermés,
-en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon
-cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un
-baiser de colombe qui s’éveille.</p>
-
-<p>Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle
-me dit:</p>
-
-<p class="sep2">—A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et
-commenceraient par te dire qu’elles n’ont pas toujours
-été ce qu’elles sont, elles te feraient des contes sur
-leurs familles et sur leurs amours, mais je ne veux
-pas te tromper ni me faire passer pour une princesse;
-écoute, tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que
-souvent j’ai eu envie de me tuer? une fois on est
-arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié asphyxiée.
-Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps
-que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là
-à passer m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être
-morte!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span>
-Je suis de la campagne, notre père était fermier.
-Jusqu’à ma première communion, on m’envoyait
-tous les matins garder les vaches dans les champs;
-toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord
-d’un fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois
-dénicher des nids; je montais aux arbres comme un
-garçon, mes habits étaient toujours déchirés; souvent
-on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé
-aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la
-moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans
-la cour, j’entendais chanter des chansons où il y avait
-des choses que je ne comprenais pas, les garçons
-embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait
-et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route,
-en m’en retournant à la maison, je demandais à
-monter dans une voiture de foin, l’homme me prenait
-avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne;
-croirais-tu que je finis par goûter un indicible plaisir
-à me sentir soulever de terre par les mains fortes et
-robustes d’un gars solide, qui avait la figure brûlée
-par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire
-ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais
-à toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des
-creux à chaque mouvement de sa main, et à me
-faire embrasser par lui, pour me sentir râper la joue
-par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les
-jours, il y avait un petit ruisseau entre deux rangées
-de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs
-poussaient; j’en faisais des bouquets, des couronnes,
-des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais
-des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours
-mon tablier plein, mon père me grondait et disait
-que je ne serais jamais qu’une coquette. Dans ma
-petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois cette
-quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais,
-étourdie, mais jouissant de ce malaise. L’odeur du
-foin coupé par exemple, du foin chaud et fermenté,
-<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span>
-m’a toujours semblé délicieuse, si bien que, les
-dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant
-tout mon après-midi à regarder les araignées
-filer leurs toiles aux sommiers, et à entendre les
-mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante,
-mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine
-de santé. Souvent une espèce de folie me prenait,
-et je courais, je courais jusqu’à tomber ou bien je
-chantais à tue-tête, ou je parlais seule et longtemps;
-d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours
-les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour,
-quelques-uns venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre
-au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j’entendais
-encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement,
-qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu
-être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou,
-comme ils faisaient pour s’embrasser. «Que se disent-ils
-donc, pensais-je, qu’ils ont l’air si heureux?», et
-je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu
-courir les chevaux après les juments, et comment
-leurs naseaux étaient ouverts; je me rappelais la joie
-qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches
-du bélier, et le murmure des abeilles quand elles se
-suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans
-l’étable, souvent, je me glissais entre les animaux
-pour sentir l’émanation de leurs membres, vapeur de
-vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour contempler
-furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours
-mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois,
-au crépuscule surtout, les arbres eux-mêmes prenaient
-des formes singulières: c’étaient tantôt des bras qui
-s’élevaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait
-comme un corps sous les coups du vent. La nuit,
-quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des
-nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient
-et qui me faisaient envie. Je me souviens
-qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une grande
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle
-avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant
-toujours en s’amincissant, et finit par se couper,
-chaque membre resta séparé, la tête s’envola la première,
-tout le reste s’agitait encore. Ou bien je rêvais;
-à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits
-pleines de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait
-dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait
-bondir le cœur au frôlement de mes membres entre
-eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des
-cantiques de volupté; dans mes visions, les chairs
-brillaient comme de l’or, des formes inconnues remuaient,
-comme du vif-argent répandu.</p>
-
-<p>A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix,
-et je redressais sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais
-tous ses membres, je levais ses paupières; je
-me faisais devant moi un homme beau, avec un regard
-de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre
-vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il
-s’avançait dans la fumée, et de sensuels frémissements
-me couraient sur la peau.</p>
-
-<p>Quand un homme me parlait, j’examinais son œil
-et le jet qui en sort, j’aimais surtout ceux dont les
-paupières remuent toujours, qui cachent leurs prunelles
-et qui les montrent, mouvement semblable au battement
-d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs
-vêtements, je tâchais de surprendre le secret de leur
-sexe, et là-dessus j’interrogeais mes jeunes amies,
-j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la
-nuit le bruit de leur couche.</p>
-
-<p>A douze ans, je fis ma première communion, on
-m’avait fait venir de la ville une belle robe blanche,
-nous avions toutes des ceintures bleues; j’avais voulu
-qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme à une
-dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace,
-j’étais belle comme un amour, je fus presque amoureuse
-de moi, j’aurais voulu pouvoir l’être. C’était aux
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs avaient
-rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même,
-depuis trois jours, j’avais travaillé avec les autres à
-orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce
-les vœux, l’autel était couvert d’hyacinthes, les
-marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous
-avions toutes des gants blancs et un cierge dans la
-main; j’étais bien heureuse, je me sentais faite pour
-cela; pendant toute la messe, je remuais des pieds sur
-le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père; j’aurais
-voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et
-demeurer toute seule dans l’église, au milieu des
-cierges allumés; mon cœur battait d’une espérance
-nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais entendu
-dire que la première communion changeait, et
-je croyais que, le sacrement passé, tous mes désirs
-seraient calmés. Mais non! rassise à ma place, je me
-retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que
-l’on m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et
-qu’on m’avait admirée, je me rengorgeai, je me
-trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de toutes
-les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.</p>
-
-<p>A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en
-rang, dans le cimetière; les parents et les curieux
-étaient des deux côtés, dans l’herbe, pour nous voir
-passer; je marchais la première, j’étais la plus grande,
-Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur
-tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant
-l’office, avait encore les yeux rouges; quelques voisins
-vinrent pour me féliciter et m’embrassèrent avec
-effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir, aux
-vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin.
-En face de nous, on avait disposé les garçons, ils nous
-regardaient avidement, moi surtout; même lorsque
-j’avais les yeux baissés, je sentais encore leurs regards.
-On les <ins id="cor_4" title="avais">avait</ins> frisés, ils étaient en toilette comme nous.
-Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-cantique, ils reprenaient à leur tour, leur voix me
-soulevait l’âme, et quand elle s’éteignait, ma jouissance
-expirait avec elle, et puis s’élançait de nouveau
-quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux;
-tout ce que je me rappelle, c’est que je parlais de robe
-blanche et d’innocence.</p>
-
-<p class="sep2">Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant
-souvenir par lequel elle avait peur d’être vaincue,
-puis elle reprit en riant d’une manière désespérée:</p>
-
-<p>—Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle
-est usée! et l’innocence avec elle! Où sont les autres
-maintenant? il y en a qui sont mortes, d’autres qui
-sont mariées et ont des enfants; je n’en vois plus
-aucune, je ne connais personne. Tous les jours de
-l’an encore, je veux écrire à ma mère, mais je n’ose
-pas, et puis bah! c’est bête, tous ces sentiments-là!</p>
-
-<p class="sep2">Se raidissant contre son émotion, elle continua:</p>
-
-<p>—Le lendemain, qui était encore un jour de fête,
-un camarade vint pour jouer avec moi; ma mère me
-dit: «Maintenant que tu es une grande fille, tu ne
-devrais plus aller avec les garçons», et elle nous
-sépara. Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse
-de celui-là, je le recherchais, je lui fis la cour,
-j’avais envie de m’enfuir avec lui de mon pays, il
-devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais
-mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que
-nous étions seuls, et que nous revenions ensemble du
-bois où nous avions été cueillir des fraises, en passant
-près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant de
-tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me
-mis à crier: «Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!»
-Il se dégagea de moi et s’enfuit.</p>
-
-<p>Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde
-et ne sortis plus de la ferme, je vivais solitairement
-dans mes désirs, comme d’autres dans leurs jouissances.
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille qu’on lui
-refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec
-lui en croupe, à travers champs, et le serrer dans mes
-bras; si l’on parlait d’une noce, je me couchais vite
-dans le lit blanc, comme la mariée je tremblais de
-crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements
-plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en
-rêvant la cause, je jalousais leurs douleurs.</p>
-
-<p>A cette époque-là mon père mourut, ma mère
-m’emmena à la ville avec elle, mon frère partit pour
-l’armée, où il est devenu capitaine. J’avais seize ans
-quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour
-toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau,
-adieu au portail de l’église, où j’avais passé de si
-bonnes heures à jouer au soleil, adieu aussi à ma
-pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela.
-Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies,
-me montrèrent leurs amoureux, j’allais avec elles en
-parties, je les regardais s’aimer, et je me repaissais à
-loisir de ce spectacle. Tous les jours c’était quelque
-nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en
-aperçut bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis
-finit par me laisser tranquille.</p>
-
-<p>Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais
-depuis quelque temps, me proposa de faire ma fortune,
-me disant qu’elle m’avait trouvé un amant fort
-riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir
-comme pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et
-qu’elle m’y mènerait.</p>
-
-<p>Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je
-crus souvent que j’allais devenir folle; à mesure que
-l’heure approchait, le moment s’éloignait, je n’avais
-que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant!
-j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc
-aimer! Je mis d’abord mes souliers les plus minces,
-puis, m’apercevant que mon pied s’évasait dedans, je
-pris des bottines; j’arrangeai également mes cheveux
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en
-papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais
-dans la glace, je devenais plus belle, mais je ne l’étais
-pas assez, mes habits étaient communs, j’en rougis de
-honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui sont
-blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de
-dentelles, sentant l’ambre et la rose, avec de la soie
-qui craque, et des domestiques tout cousus d’or! Je
-maudis ma mère, ma vie passée, et je m’enfuis,
-poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance
-les savourant toutes.</p>
-
-<p>Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous
-montâmes dedans; une heure après il nous arrêta à la
-grille d’un parc. Après nous y être promenées quelque
-temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée, et
-je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres
-étaient grands, tout couverts de feuilles, des bandes
-de gazon entouraient des plates-bandes de fleurs, jamais
-je n’avais vu de si beau jardin, une rivière passait au
-milieu, des pierres, disposées habilement çà et là,
-formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau
-et, les ailes enflées, se laissaient pousser par le courant.
-Je m’amusai aussi à voir la volière, où des oiseaux de
-toutes sortes criaient et se balançaient sur leurs anneaux;
-ils étalaient leurs queues panachées et passaient
-les uns devant les autres, c’était un éblouissement.
-Deux statues de marbre blanc, au bas du perron, se
-regardaient, dans des poses charmantes; le grand
-bassin d’en face était doré par le soleil couchant et
-donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant
-inconnu qui demeurait là, à chaque instant je m’attendais
-à voir sortir de derrière un bouquet d’arbres
-quelque homme beau et marchant fièrement comme
-un Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du
-château, que j’entendais depuis longtemps, se fut
-apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard tout
-blanc et maigre, serré dans des habits trop justes,
-<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-avec une croix d’honneur sur son habit, et des dessous
-de pied qui l’empêchaient de remuer les genoux; il
-avait un grand nez, et de petits yeux verts qui avaient
-l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus
-de dents. Quand on sourit il faut avoir une petite
-lèvre rose comme la tienne, avec un peu de moustache
-aux deux bouts, n’est-ce pas, cher ange?</p>
-
-<p>Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me
-prit les mains, il me les trouva si jolies qu’il en baisait
-chaque doigt; il me dit que si je voulais être sa maîtresse,
-rester sage et demeurer avec lui, je serais bien
-riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et
-tous les jours de belles robes, je monterais à cheval, je
-me promènerais en voiture; mais pour cela, disait-il,
-il fallait l’aimer. Je lui promis que je l’aimerais.</p>
-
-<p>Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui
-naguère me brûlaient les entrailles, à l’approche des
-hommes, ne m’arrivait; à force d’être à côté de lui et
-de me dire intérieurement que c’était celui-là dont
-j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie.
-Quand il me dit de rentrer, je me levai vivement, il
-était ravi, il tremblait de joie, le bonhomme! Après
-avoir traversé un beau salon, où les meubles étaient
-tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut
-me déshabiller lui-même; il commença par m’ôter
-mon bonnet, mais voulant ensuite me déchausser, il
-eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je
-suis vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me
-suppliait du regard, il ajouta, en joignant les deux
-mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de ce qui allait
-suivre.</p>
-
-<p>Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y
-traîna en criant; je me sentis noyée dans les édredons
-et dans les matelas, son corps pesait sur moi, avec un
-horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient de
-baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait.
-Comme il était heureux! comme il se pâmait! Tâchant,
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-à mon tour, de trouver des jouissances, j’excitais les
-siennes à ce qu’il paraît; mais que m’importait son
-plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était le
-mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse
-et de ses membres débiles, j’en évoquais de tout ce
-vieillard, et réunissant dans un incroyable effort tout
-ce que j’avais en moi de lubricité contenue, je ne parvins
-qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.</p>
-
-<p>A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la
-fenêtre, je l’ouvris et je laissai l’air me refroidir la
-peau; j’aurais voulu que l’Océan pût me laver de lui,
-je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les places où
-ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la
-nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme
-un tigre qu’on a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si
-nous nous étions connus dans ce temps-là! si tu avais
-été du même âge que moi, c’est alors que nous nous
-serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon
-cœur était neuf! toute notre vie se fût passée à cela,
-mes bras se seraient usés à t’étreindre sur moi et mes
-yeux à plonger dans les tiens.</p>
-
-<p class="sep2">Elle continua:</p>
-
-<p>—Grande dame, je me levais à midi, j’avais une
-livrée qui me suivait partout, et une calèche où je
-m’étendais sur les coussins; ma bête de race sautait
-merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et la
-plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec
-grâce; mais devenue riche du jour au lendemain,
-tout ce luxe m’excitait au lieu de m’apaiser. Bientôt
-on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants
-faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je
-lisais les billets doux de la journée, pour y trouver
-l’expression nouvelle de quelque cœur autrement
-moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se
-ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases
-et la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y
-<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
-en a deux que j’ai repoussés par caprice et qui se sont
-tués, leur mort ne m’a point touchée, pourquoi mourir?
-que n’ont-ils plutôt tout franchi pour m’avoir?
-Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers
-assez larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher
-d’arriver jusqu’à lui. Comme je me serais bien entendue,
-si j’avais été homme, à corrompre des gardiens,
-à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer
-sous ma bouche les cris de ma victime, trompée
-chaque matin de l’espoir que j’avais eu la veille!</p>
-
-<p>Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres,
-l’uniformité du plaisir me désespérait, et je courais à
-sa poursuite avec frénésie, toujours altérée de jouissances
-nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable
-aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer
-et ne peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les
-brûle!</p>
-
-<p>Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient
-de même; j’ai goûté la passion des hommes, aux
-mains blanches et grasses, aux cheveux teints collés
-sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds,
-efféminés comme des filles, qui se mouraient sur
-moi; les vieillards aussi m’ont salie de leurs joies
-décrépites, et j’ai contemplé au réveil leur poitrine
-oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de bois,
-dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une
-pipe de tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée
-avec violence; je me suis fait comme lui une
-joie épaisse et des allures faciles; mais la canaille ne
-fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte de
-paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les
-rendre plus ardents, je me suis dévouée à quelques-uns
-comme une esclave, et ils ne m’en aimaient pas
-davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses infâmes,
-et en échange ils me haïssaient et me méprisaient,
-alors que j’aurais voulu leur centupler mes
-caresses et les inonder de bonheur. Espérant enfin que
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-les gens difformes pouvaient mieux aimer que les
-autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à
-la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus,
-à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre
-jaloux des millionnaires, mais je les épouvantais peut-être,
-car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les
-riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir
-l’amour que je leur demandais à remplir; tous, faibles,
-languissants, conçus dans l’ennui, avortons faits par
-des paralytiques que le vin enivre, que la femme tue,
-craignant de mourir dans les draps comme on meurt
-à la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès
-la première heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de
-ces jeunesses divines comme autrefois! plus de Bacchus,
-plus d’Apollons, plus de ces héros qui marchaient
-nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite
-pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me
-fallait l’amour d’un bandit, sur un rocher dur, par un
-soleil d’Afrique; j’ai souhaité les enlacements des serpents,
-et les baisers rugissants que se donnent les
-lions.</p>
-
-<p>A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux
-livres que j’ai relus cent fois: <i>Paul et Virginie</i> et un
-autre qui s’appelait <i>les Crimes des Reines</i>. On y voyait les
-portraits de Messaline, de Théodora, de Marguerite
-de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II.
-«Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse
-de toi!» Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut
-l’être maintenant; en entrant dans ma loge je promenais
-sur le public un regard triomphant et provocateur,
-mille têtes suivaient le mouvement de mes
-sourcils, je dominais tout par l’insolence de ma beauté.</p>
-
-<p>Fatiguée cependant de toujours poursuivre un
-amant, et plus que jamais en voulant à tout prix,
-ayant d’ailleurs fait du vice un supplice qui m’était
-cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si
-j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je
-<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span>
-me résignais à vivre mal; opulente, à m’endormir
-dans la misère, car à force de descendre si bas je
-n’aspirais peut-être plus à monter éternellement, à
-mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient
-sans doute, je voulais par là en finir d’un seul
-coup et me dégoûter pour toujours de ce que j’enviais
-avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai pris des bains
-de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre sur
-le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la
-maîtresse d’un seul, je me suis faite servante de tous,
-et quel rude maître j’ai pris là! Plus de feu l’hiver,
-plus de vin fin à mes repas, il y a un an que j’ai la
-même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas d’être
-nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir,
-le sais-tu? Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour
-ce que je n’avais jamais rencontré, l’homme qui m’a
-toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit des élégants,
-au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans
-mon cœur et que je veux tenir dans mes mains; un
-beau jour, espérais-je, quelqu’un viendra sans doute—dans
-le nombre cela doit être—plus grand, plus
-noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux
-des sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie
-lascive, ses membres auront la souplesse terrible et
-voluptueuse des léopards, il sentira des odeurs à faire
-pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein qui
-se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais:
-«est-ce lui» et à un autre encore: «est-ce lui? qu’il
-m’aime! qu’il m’aime! qu’il me batte! qu’il me brise!
-à moi seule je lui ferai un sérail, je connais quelles
-fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et
-comment la fatigue même se transforme en délicieuse
-extase; coquette quand il le voudra, pour
-irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il
-me trouvera langoureuse, pliante comme un roseau,
-exhalant des mots doux et des soupirs tendres; pour
-lui je me tordrai dans des mouvements de couleuvre,
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations
-qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du
-beau vin dans du cristal, je lui danserai, avec des castagnettes,
-des danses espagnoles, ou je bondirai en
-hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des
-sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux,
-je me ferai des poses de grand maître devant lesquelles
-il tombera à genoux; s’il aime mieux que je sois son
-ami, je m’habillerai en homme et j’irai à la chasse avec
-lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut assassiner
-quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur,
-nous volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le
-manteau qui l’enveloppe.» Mais non! jamais, jamais! le
-temps a eu beau s’écouler et les matins revenir, on a
-en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les
-voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée
-comme j’étais, à dix ans, vierge, si une vierge est
-celle qui n’a pas de mari, pas d’amant, qui na pas
-connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui se fait
-des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes,
-qui en entend la voix dans le bruit des vents, qui en
-cherche les traits dans la figure de la lune. Je suis
-vierge! cela te fait rire? mais n’en ai-je <ins id="cor_5" title="par">pas</ins> les vagues
-pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai tout,
-sauf la virginité elle-même.</p>
-
-<p>Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées
-sur l’acajou, ce sont les marques d’ongle de
-tous ceux qui s’y sont débattus, de tous ceux dont
-les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu rien de commun
-avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des
-bras humains peuvent le permettre, je ne sais quel
-abîme m’en a toujours séparée. Oh! que de fois,
-tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer tout entiers
-dans leur jouissance, mentalement je m’écartais
-à mille lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage
-ou l’antre garni de peaux de moutons de quelque
-berger des Abruzzes!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me
-connaît, ils cherchent peut-être en moi une certaine
-femme comme je cherche en eux un certain homme;
-n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en
-va flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet
-et des morceaux de viande? de même, qui saura tous
-les amours exaltés qui s’abattent sur une fille publique,
-toutes les belles élégies qui finissent dans le bonjour
-qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le
-cœur gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les
-uns, au sortir d’un bal, pour résumer sur une seule
-femme toutes celles qu’ils venaient de quitter; les
-autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence;
-et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir
-leurs maîtresses à qui ils n’osent parler, fermant les
-yeux et la voyant ainsi dans leurs cœurs; des maris
-pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs faciles
-de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon
-et ne voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane,
-mais du péché incarné, ils me maudissent, ils ont
-peur de moi et ils m’adorent; pour que la tentation
-soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient
-que j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât
-de pierreries. Tous passent tristement, uniformément,
-comme des ombres qui se succèdent, comme une
-foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit
-qu’elle faisait, du piétinement de ces mille pieds, des
-clameurs confuses qui en sortaient. Sais-je, en effet,
-le nom d’un seul? ils viennent et ils me quittent,
-jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent,
-ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les
-appeler beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et
-puis ils aiment à rire, quelquefois il faut chanter, ou
-se taire ou parler. Dans cette femme si connue, personne
-ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles
-qui louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes
-épaules, tout heureux d’avoir à bon marché un
-<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet amour
-inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait
-à leurs genoux!</p>
-
-<p>J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici,
-de vrais amants qui les aiment; elles leur font une
-place à part, dans leur lit comme dans leur âme, et
-quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour
-eux, vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les
-cheveux et qu’elles arrosent les pots de fleurs qui sont
-à leurs fenêtres; mais moi, personne, personne; pas
-même l’affection paisible d’un pauvre enfant, car on
-la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent
-devant elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps,
-mon Dieu, que je ne suis sortie dans les champs et
-que je n’ai vu la campagne! que de dimanches j’ai
-passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui
-appellent tout le monde aux offices où je ne vais pas!
-qu’il y a longtemps que je n’ai entendu le grelot des
-vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en aller d’ici, je
-m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays,
-j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui
-me recevra bien. Quand j’étais toute petite, j’allais
-chez elle, et elle me donnait du lait; je lui aiderai à
-élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai ramasser
-du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le
-soir, au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt
-l’hiver; aux rois nous tirerons le gâteau. Oh! elle
-m’aimera bien, je bercerai les petits pour les endormir,
-comme je serai heureuse!</p>
-
-<p class="sep2">Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant
-à travers ses larmes, comme pour me dire: Est-ce
-toi?</p>
-
-<p>Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous
-les mots sortir de sa bouche; tâchant de m’identifier
-à la vie qu’ils m’exprimaient. Agrandie tout à coup à
-des proportions que je lui prêtais, sans doute, elle me
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés
-et, malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un
-charme irritant et d’attraits nouveaux. Les hommes,
-en effet, qui l’avaient possédée avaient laissé sur elle
-comme une odeur de parfum éteint, traces de passions
-disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse;
-la débauche la décorait d’une beauté infernale.
-Sans les orgies passées, aurait-elle eu ce sourire de
-suicide, qui la faisait ressembler à une morte se réveillant
-dans l’amour? sa joue en était plus appâlie,
-ses cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres
-plus souples, plus mous et plus chauds; comme
-moi, aussi, elle avait marché de joies en chagrins,
-couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans
-nom avaient succédé à des spasmes fous; sans nous
-connaître, elle dans sa prostitution et moi dans ma
-chasteté, nous avions suivi le même chemin, aboutissant
-au même gouffre; pendant que je me cherchais
-une maîtresse, elle s’était cherché un amant, elle dans
-le monde, moi dans mon cœur, l’un et l’autre nous
-avaient fuis.</p>
-
-<p>—Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi,
-comme tu as dû souffrir!</p>
-
-<p>—Tu as donc souffert quelque chose de semblable?
-me répondit-elle, est-ce que tu es comme moi? est-ce
-que souvent tu as trempé ton oreiller de larmes?
-est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver sont
-aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et
-que je marche seule, il me semble que la pluie traverse
-mon cœur et le fait tomber en débris.</p>
-
-<p>—Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée
-que moi dans le monde, tu as eu tes jours de
-plaisir, mais moi c’est comme si j’étais né en prison,
-j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière.</p>
-
-<p>—Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les
-hommes sont vieux maintenant, les enfants se trouvent
-dégoûtés comme les vieillards, nos mères
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas
-comme ça autrefois, n’est-ce pas vrai?</p>
-
-<p>—C’est vrai, repris-je, les maisons où nous habitons
-sont toutes pareilles, blanches et mornes comme
-des tombes dans des cimetières; dans les vieilles baraques
-noires qu’on démolit la vie devait être plus
-chaude, on y chantait fort, on y brisait les brocs sur
-les tables, on y cassait les lits en faisant l’amour.</p>
-
-<p>—Mais qui te rend si triste? tu as donc bien
-aimé?</p>
-
-<p>—Si j’ai aimé, mon Dieu! assez pour envier ta
-vie.</p>
-
-<p>—Envier ma vie! dit-elle.</p>
-
-<p>—Oui, l’envier! car, à ta place, j’aurais peut-être
-été heureux, car, si un homme comme tu le désires
-n’existe pas, une femme comme j’en veux doit vivre
-quelque part; parmi tant de cœurs qui battent, il doit
-s’en trouver un pour moi.</p>
-
-<p>—Cherche-le! cherche-le!</p>
-
-<p>—Oh! si, j’ai aimé! si bien que je suis saturé de
-désirs rentrés. Non, tu ne sauras jamais toutes celles
-qui m’ont égaré et que dans le fond de mon cœur
-j’abritais d’un amour angélique. Écoute, quand j’avais
-vécu un jour avec une femme, je me disais: «Que
-ne l’ai-je connue depuis dix ans! tous ses jours qui
-ont fui m’appartenaient, son premier sourire devait
-être pour moi, sa première pensée au monde, pour
-moi. Des gens viennent et lui parlent, elle leur répond,
-elle y pense, les livres qu’elle admire, j’aurais dû les
-lire. Que ne me suis-je promené avec elle, sous tous
-les ombrages qui l’ont abritée! il y a bien des robes
-qu’elle a usées et que je n’ai pas vues, elle a entendu,
-dans sa vie, les plus beaux opéras et je n’étais pas là;
-d’autres lui ont déjà fait sentir les fleurs que je n’avais
-pas cueillies, je ne pourrai rien faire, elle m’oubliera,
-je suis pour elle comme un passant dans la rue», et
-quand j’en étais séparé je me disais: «Où est-elle?
-<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-que fait-elle, toute la journée, loin de moi? à quoi
-son temps se passe-t-il?» Qu’une femme aime un
-homme, qu’elle lui fasse un signe, et il tombe à ses
-genoux! Mais nous, quel hasard qu’elle vienne à nous
-regarder, et encore!... il faut être riche, avoir des chevaux
-qui vous emportent, avoir une maison ornée de
-statues, donner des fêtes, jeter l’or, faire du bruit;
-mais vivre dans la foule, sans pouvoir la dominer par
-le génie ou par l’argent, et demeurer aussi inconnu
-que le plus lâche et le plus sot de tous, quand on
-aspire à des amours du ciel, quand on mourrait avec
-joie sous le regard d’une femme aimée, j’ai connu ce
-supplice.</p>
-
-<p>—Tu es timide, n’est-ce pas? elles te font peur.</p>
-
-<p>—Plus maintenant. Autrefois, le bruit de leurs
-pas seulement me faisait tressaillir, je restais devant
-la boutique d’un coiffeur, à regarder les belles figures
-de cire avec des fleurs et des diamants dans les cheveux,
-roses, blanches et décolletées, j’ai été amoureux
-de quelques-unes; l’étalage d’un cordonnier me tenait
-aussi en extase: dans ces petits souliers de satin, que
-l’on allait emporter pour le bal du soir, je plaçais un
-pied nu, un pied charmant, avec des ongles fins,
-un pied d’albâtre vivant, tel que celui d’une princesse
-qui entre au bain; les corsets suspendus devant les
-magasins de modes, et que le vent fait remuer, me
-donnaient également de bizarres envies; j’ai offert des
-bouquets de fleurs à des femmes que je n’aimais pas,
-espérant que l’amour viendrait par là, je l’avais entendu
-dire; j’ai écrit des lettres adressées n’importe à
-qui, pour m’attendrir avec la plume, et j’ai pleuré; le
-moindre sourire d’une bouche de femme me faisait
-fondre le cœur en délices, et puis c’était tout! Tant de
-bonheur n’était pas fait pour moi, qu’est-ce qui pouvait
-m’aimer?</p>
-
-<p>—Attends! attends encore un an, six mois! demain
-peut-être, espère!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
-—J’ai trop espéré pour obtenir.</p>
-
-<p>—Tu parles comme un enfant, me dit-elle.</p>
-
-<p>—Non, je ne vois pas même d’amour dont je ne
-serais rassasié au bout de vingt-quatre heures, j’ai tant
-rêvé le sentiment que j’en suis fatigué, comme ceux
-que l’on a trop fortement chéris.</p>
-
-<p>—Il n’y a pourtant que cela de beau dans le
-monde.</p>
-
-<p>—A qui le dis-tu? je donnerais tout pour passer
-une seule nuit avec une femme qui m’aimerait.</p>
-
-<p>—Oh! si au lieu de cacher ton cœur, tu laissais
-voir tout ce qui bat dedans de généreux et de bon,
-toutes les femmes voudraient de toi, il n’en est pas
-une qui ne tâcherait d’être ta maîtresse; mais tu as été
-plus fou que moi encore! Fait-on cas des trésors
-enfouis? les coquettes seules devinent les gens comme
-toi, et les torturent, les autres ne les voient pas. Tu
-valais pourtant bien la peine qu’on t’aimât! Eh bien,
-tant mieux! c’est moi qui t’aimerai, c’est moi qui serai
-ta maîtresse.</p>
-
-<p>—Ma maîtresse?</p>
-
-<p>—Oh! je t’en prie! je te suivrai où tu voudras, je
-partirai d’ici, j’irai louer une chambre en face de toi,
-je te regarderai toute la journée. Comme je t’aimerai!
-être avec toi, le soir, le matin, la nuit dormir ensemble,
-les bras passés autour du corps, manger à la
-même table, vis-à-vis l’un de l’autre, nous habiller
-dans la même chambre, sortir ensemble et te sentir
-près de moi! Ne sommes-nous pas faits l’un pour
-l’autre? tes espérances ne vont-elles pas bien avec mes
-dégoûts? ta vie et la mienne, n’est-ce pas la même?
-Tu me raconteras tous les ennuis de ta solitude, je te
-redirai les supplices que j’ai endurés; il faudra vivre
-comme si nous ne devions rester ensemble qu’une
-heure, épuiser tout ce qu’il y a en nous de voluptés
-et de tendresses, et puis recommencer, et mourir ensemble.
-Embrasse-moi, embrasse-moi encore! mets là
-<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span>
-ta tête sur ma poitrine, que j’en sente bien le poids,
-que tes cheveux me caressent le cou, que mes mains
-parcourent tes épaules, ton regard est si tendre!</p>
-
-<p>La couverture défaite, qui pendait à terre, laissait
-nos pieds à nu; elle se releva sur les genoux et la
-repoussa sous le matelas, je vis son dos blanc se
-courber comme un roseau; les insomnies de la nuit
-m’avaient brisé, mon front était lourd, les yeux me
-brûlaient les paupières, elle me les baisa doucement
-du bout des lèvres, ce qui me les rafraîchit comme
-si on me les eût humectés avec de l’eau froide. Elle
-aussi, se réveillait de plus en plus de la torpeur où
-elle s’était laissée aller un instant; irritée par la fatigue,
-enflammée par le goût des caresses précédentes, elle
-m’étreignit avec une volupté désespérée, en me disant:
-«Aimons-nous, puisque personne ne nous a aimés,
-tu es à moi!»</p>
-
-<p>Elle haletait, la bouche ouverte, et m’embrassait
-furieusement, puis tout à coup, se reprenant et passant
-sa main sur ses bandeaux dérangés, elle ajouta:</p>
-
-<p>—Écoute, comme notre vie serait belle si c’était
-ainsi, si nous allions demeurer dans un pays où le
-soleil fait pousser des fleurs jaunes et mûrit les oranges,
-sur un rivage comme il y en a, à ce qu’il paraît,
-où le sable est tout blanc, où les hommes portent des
-turbans, où les femmes ont des robes de gaze; nous
-demeurerions couchés sous quelque grand arbre à
-larges feuilles, nous écouterions le bruit des golfes,
-nous marcherions ensemble au bord des flots pour
-ramasser des coquilles, je ferais des paniers avec des
-roseaux, tu irais les vendre; c’est moi qui t’habillerais,
-je friserais tes cheveux dans mes doigts, je te mettrais
-un collier autour du cou, oh! comme je t’aimerais!
-comme je t’aime! laisse-moi donc m’assouvir de toi!</p>
-
-<p>Me collant à sa couche, d’un mouvement impétueux,
-elle s’abattit sur tout mon corps et s’y étendit
-avec une joie obscène, pâle, frissonnante, les dents
-<span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span>
-serrées et me serrant sur elle avec une force enragée;
-je me sentis entraîné comme dans un ouragan d’amour,
-des sanglots éclataient, et puis des cris aigus; ma
-lèvre, humide de sa salive, pétillait et me démangeait;
-nos muscles, tordus dans les mêmes nœuds, se serraient
-et entraient les uns dans les autres, la volupté
-se tournait en délire, la jouissance en supplices.</p>
-
-<p>Ouvrant tout à coup les yeux ébahis et épouvantés,
-elle dit:</p>
-
-<p>—Si j’allais avoir un enfant!</p>
-
-<p>Et passant, au contraire, à une câlinerie suppliante:</p>
-
-<p>—Oui, oui, un enfant! un enfant de toi!... Tu
-me quittes? nous ne nous reverrons plus, jamais tu
-ne reviendras, penseras-tu à moi quelquefois? j’aurai
-toujours tes cheveux là, adieu!... Attends, il fait à
-peine jour.</p>
-
-<p>Pourquoi donc avais-je hâte de la fuir? est-ce que
-déjà je l’aimais?</p>
-
-<p>Marie ne me parla plus, quoique je restasse bien
-encore une demi-heure chez elle; elle songeait peut-être
-à l’amant absent. Il y a un instant, dans le départ,
-où, par anticipation de tristesse, la personne aimée
-n’est déjà plus avec vous.</p>
-
-<p>Nous ne nous fîmes pas d’adieux, je lui pris la
-main, elle y répondit, mais la force pour la serrer était
-restée dans son cœur.</p>
-
-<p>Je ne l’ai plus revue.</p>
-
-<p class="sep2">J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé
-sans perdre à y rêver le plus d’heures possible, quelquefois
-je m’enferme exprès et seul, je tâche de revivre
-dans ce souvenir; souvent je m’efforce à y penser
-avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce
-bonheur-là ne m’est pas arrivé.</p>
-
-<p>Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au
-théâtre, au coin des rues, sans savoir pourquoi j’ai
-<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span>
-cru qu’elle m’écrirait; quand j’entendais une voiture
-s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle allait en
-descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines
-femmes! avec quel battement de cœur je détournais la
-tête pour voir si c’était elle!</p>
-
-<p>La maison a été démolie, personne n’a pu me dire
-ce qu’elle était devenue.</p>
-
-<p>Le désir d’une femme que l’on a obtenue est quelque
-chose d’atroce et de mille fois pire que l’autre, de
-terribles images vous poursuivent comme des remords.
-Je ne suis pas jaloux des hommes qui l’ont eue avant
-moi, mais je suis jaloux de ceux qui l’ont eue depuis;
-une convention tacite faisait, il me semble, que nous
-devions nous être fidèles, j’ai été plus d’un an à lui
-garder cette parole, et puis le hasard, l’ennui, la lassitude
-du même sentiment peut-être, ont fait que j’y
-ai manqué. Mais c’était elle que je poursuivais partout;
-dans le lit des autres je rêvais à ses caresses.</p>
-
-<p>On a beau, par-dessus les passions anciennes, vouloir
-en semer de nouvelles, elles reparaissent toujours,
-il n’y a pas de force au monde pour en arracher les
-racines. Les voies romaines, où roulaient les chars
-consulaires, ne servent plus depuis longtemps, mille
-nouveaux sentiers les traversent, les champs se sont
-élevés dessus, le blé y pousse, mais on en aperçoit
-encore la trace, et leurs grosses pierres ébrèchent les
-charrues quand on laboure.</p>
-
-<p>Le type dont presque tous les hommes sont en
-quête n’est peut-être que le souvenir d’un amour conçu
-dans le ciel ou dès les premiers jours de la vie; nous
-sommes en quête de tout ce qui s’y rapporte, la seconde
-femme qui vous plaît ressemble presque toujours
-à la première, il faut un grand degré de corruption
-ou un cœur bien vaste pour tout aimer. Voyez
-aussi comme ce sont éternellement les mêmes dont
-vous parlent les gens qui écrivent, et qu’ils décrivent
-cent fois sans jamais s’en lasser. J’ai connu un ami
-<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span>
-qui avait adoré, à 15 ans, une jeune mère qu’il avait
-vue nourrissant son enfant; de longtemps il n’estima
-que les tailles de poissarde, la beauté des femmes
-sveltes lui était odieuse.</p>
-
-<p>A mesure que le temps s’éloignait, je l’en aimais
-de plus en plus; avec la rage que l’on a pour les
-choses impossibles, j’inventais des aventures pour la
-retrouver, j’imaginais notre rencontre, j’ai revu ses
-yeux dans les globules bleus des fleuves, et la couleur
-de sa figure dans les feuilles du tremble, quand
-l’automne les colore. Une fois, je marchais vite dans
-un pré, les herbes sifflaient autour de mes pieds en
-m’avançant, elle était derrière moi; je me suis retourné,
-il n’y avait personne. Un autre jour, une
-voiture a passé devant mes yeux, j’ai levé la tête, un
-grand voile blanc sortait de la portière et s’agitait au
-vent, les roues tournaient, il se tordait, il m’appelait,
-il a disparu, et je suis retombé seul, abîmé, plus
-abandonné qu’au fond d’un précipice.</p>
-
-<p>Oh! si l’on pouvait extraire de soi tout ce qui y est
-et faire un être avec la pensée seule! si l’on pouvait
-tenir son fantôme dans les mains et le toucher au
-front, au lieu de perdre dans l’air tant de caresses
-et tant de soupirs! Loin de là, la mémoire oublie et
-l’image s’efface, tandis que l’acharnement de la douleur
-reste en vous. C’est pour me la rappeler que j’ai
-écrit ce qui précède, espérant que les mots me la
-feraient revivre; j’y ai échoué, j’en sais bien plus que
-je n’en ai dit.</p>
-
-<p>C’est, d’ailleurs, une confidence que je n’ai faite à
-personne, on se serait moqué de moi. Ne se raille-t-on
-pas de ceux qui aiment, car c’est une honte parmi les
-hommes; chacun, par pudeur ou par égoïsme, cache
-ce qu’il possède dans l’âme de meilleur et de plus
-délicat; pour se faire estimer, il ne faut montrer que
-les côtés les plus laids, c’est le moyen d’être au niveau
-commun. Aimer une telle femme? m’aurait-on dit, et
-<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span>
-d’abord personne ne l’eût compris; à quoi bon, dès
-lors, en ouvrir la bouche?</p>
-
-<p>Ils auraient eu raison, elle n’était peut-être ni plus
-belle ni plus ardente qu’une autre, j’ai peur de n’aimer
-qu’une conception de mon esprit et de ne chérir en
-elle que l’amour qu’elle m’avait fait rêver.</p>
-
-<p>Longtemps je me suis débattu sous cette pensée,
-j’avais placé l’amour trop haut pour espérer qu’il descendrait
-jusqu’à moi; mais, à la persistance de cette
-idée, il a bien fallu reconnaître que c’était quelque
-chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après
-l’avoir quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers
-temps, au contraire, j’ai vécu dans un grand calme.</p>
-
-<p>Comme le monde est vide à celui qui y marche
-seul! Qu’allais-je faire? Comment passer le temps?
-à quoi employer mon cerveau? comme les journées
-sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de
-la brièveté des jours de la vie? qu’on me le montre,
-ce doit être un mortel heureux.</p>
-
-<p>Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me
-dire: tâchez d’être heureux; mais comment? et à
-quoi bon tant de mouvement? Tout est bien dans la
-nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les
-oiseaux chantent, les étoiles brillent; mais l’homme
-tourmenté remue, s’agite, abat les forêts, bouleverse
-la terre, s’élance sur la mer, voyage, court, tue les
-animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense
-à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit
-pour concevoir encore plus de maux qu’il n’en endure!</p>
-
-<p>Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque
-chose de beau, de grand; mais maintenant il est stupide,
-c’est l’ennui d’un homme plein de mauvaise
-eau-de-vie, sommeil d’ivre mort.</p>
-
-<p>Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même.
-A 50 ans, ils sont plus frais que moi à vingt, tout leur
-est encore neuf et attrayant. Serai-je comme ces
-<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span>
-mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de
-l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long
-bout de route, fait en boitant et en souffrant? Trop
-de spectacles me font mal, trop aussi me font pitié,
-ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût.</p>
-
-<p>Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de
-maîtresse parce qu’il ne pourrait la couvrir de diamants
-ni la loger dans un palais, et qui assiste à des
-amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme, la
-laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on
-appelle un amant et une maîtresse, n’est pas tenté de
-se ravaler si bas, il se défend d’aimer comme d’une
-faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les désirs
-qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique
-des hommes m’écarte d’eux, de même que l’esprit
-borné des femmes me dégoûte de leur commerce; j’ai
-tort, après tout, car deux belles lèvres valent mieux
-que toute l’éloquence du monde.</p>
-
-<p>La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de
-même, moi, je voudrais voler, m’en aller, partir pour
-ne plus revenir, n’importe où, mais quitter mon pays;
-ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de
-fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois
-levé les yeux à la même place, au plafond de ma
-chambre, qu’il en devrait être usé.</p>
-
-<p>Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant
-soi un ciel tout rouge, un sable tout brun, l’horizon
-flamboyant qui s’allonge, les terrains qui ondulent,
-l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin, une
-troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et
-s’en vont vers les citernes; le vaisseau mobile du désert
-vous berce, le soleil vous fait fermer les yeux,
-vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le bruit
-étouffé du pas des montures, le conducteur vient de
-finir sa chanson, on va, on va. Le soir on plante les
-pieux, on dresse la tente, on fait boire les dromadaires,
-on se couche sur une peau de lion, on fume,
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on
-entend glapir au fond du désert, des étoiles inconnues
-et quatre fois grandes comme les nôtres palpitent
-aux cieux; le matin on remplit les outres à l’oasis,
-on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en
-tourbillons.</p>
-
-<p>Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le
-jour, des palmiers s’élèvent entre les colonnes et agitent
-doucement leur ombrage, à côté de l’ombre
-immobile des temples détruits; des chèvres grimpent
-sur les frontispices renversés et mordent les plantes
-qui ont poussé dans les ciselures du marbre, elles
-fuient en bondissant quand vous approchez. Au delà,
-après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés
-ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves
-dont on n’aperçoit pas l’autre rive du bord, c’est le
-Soudan, le pays des nègres, le pays de l’or; mais plus
-loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar
-furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent
-la mort comme les poisons, les poisons sont doux
-comme les vins; la mer, une mer bleue remplie de
-corail et de perles, retentit du bruit des orgies sacrées
-qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a
-plus de vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans
-nuage se mire dans le tiède Océan, les câbles fument
-quand on les retire de l’eau, les requins suivent le
-navire et mangent les morts.</p>
-
-<p>Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches,
-remplies de pagodes et d’idoles, au milieu de
-bois remplis de tigres et d’éléphants, des hommes
-jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur
-d’étain avec des anneaux aux pieds et aux mains, des
-robes de gaze qui les enveloppent comme une vapeur,
-des yeux dont on ne voit que les paupières noircies
-avec du henné; elles chantent ensemble une hymne
-à quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère,
-fille du Gange, tournoie bien tes pieds dans
-<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
-ma tête! Comme une couleuvre, elle se replie, dénoue
-ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses
-narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens
-qui fume entoure l’idole stupide et dorée, qui a quatre
-têtes et vingt bras.</p>
-
-<p>Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé,
-dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une
-voile faite de bambous tressés, au bruit des tam-tams
-et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on
-appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent
-dans la main, leur tête est petite, leurs sourcils minces,
-relevés aux coins, elles vivent dans des tonnelles de
-roseau vert, et mangent des fruits à la peau de velours,
-dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant
-sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui
-lui descend jusque sur le dos, le mandarin, un éventail
-rond dans les doigts, se promène dans la galerie,
-où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les
-nattes de riz; une petite pipe est passée dans son
-bonnet pointu, et des écritures noires sont empreintes
-sur ses vêtements de soie rouge. Oh! que les boîtes à
-thé m’ont fait faire de voyages!</p>
-
-<p>Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui
-déracinez les chênes séculaires et tourmentez les lacs
-où les serpents se jouent dans les flots! Que les torrents
-de Norvège me couvrent de leur mousse! que
-la neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin!
-Oh! voyager, voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans
-cette valse immense, tout voir apparaître et passer,
-jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang jaillisse!</p>
-
-<p>Que les vallées succèdent aux montagnes, les
-champs aux villes, les plaines aux mers. Descendons
-et montons les côtes, que les aiguilles des cathédrales
-disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés
-dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les
-rochers, le vent dans les forêts, les glaciers se fondre
-au soleil; que je voie des cavaliers arabes courir, des
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-femmes portées en palanquin, et puis des coupoles
-s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des
-souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés
-étroits, où le brigand arme son fusil, des joncs
-où se cache le serpent à sonnettes, des zèbres bariolés
-courant dans les grandes herbes, des kangourous
-dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant
-au bout des branches des cocotiers, des tigres
-bondissant sur leur proie, des gazelles leur échappant...</p>
-
-<p>Allons, allons! passons les océans larges, où les
-baleines et les cachalots se font la guerre. Voici venir
-comme un grand oiseau de mer, qui bat des deux
-ailes, sur la surface des flots, la pirogue des sauvages;
-des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se
-sont peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le
-visage barbouillé, des anneaux dans le nez, ils chantent
-en hurlant le chant de la mort, leur grand arc
-est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées
-et font mourir dans les tourments; leurs
-femmes nues, seins et mains tatoués, élèvent de grands
-bûchers pour les victimes de leurs époux, qui leur ont
-promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.</p>
-
-<p>Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les
-chemins, je viderai tous les horizons; puissé-je périr
-en doublant le Cap, mourir du choléra à Calcutta ou
-de la peste à Constantinople!</p>
-
-<p>Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et
-trotter tout le jour, dans les gorges des sierras, voir
-couler le Guadalquivir, sur lequel il y a des îles de
-lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les voix
-chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer
-dans le bassin de marbre de l’Alhambra, où autrefois
-se baignaient les sultanes.</p>
-
-<p>Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur
-d’une de ces carrioles, qui, dans la belle saison, vous
-mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant des gens qui
-vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours.
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-Heureux le mendiant de Naples, qui dort au grand
-soleil, couché sur le rivage, et qui, en fumant son
-cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans le
-ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y
-peut faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum
-de ses flots et le murmure lointain qui vient de
-Caprée.</p>
-
-<p>Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un
-petit village de pêcheurs, où toutes les barques ont des
-voiles latines. C’est le matin; là, entre des corbeilles
-et des filets étendus, une fille du peuple est assise, elle
-a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or,
-comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux
-noirs, séparés en deux tresses, lui tombent jusqu’aux
-talons, elle se lève, secoue son tablier; elle marche, et sa
-taille est robuste et souple à la fois, comme celle de la
-nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme! une
-pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas
-lire, mais dont la voix serait si douce, quand elle me
-dirait, avec son accent sicilien: «Je t’aime! reste ici!»</p>
-
-<p class="sep2">Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur,
-et si quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à
-cette page, à travers toutes les métaphores, hyperboles
-et autres figures qui remplissent les précédentes,
-désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la
-lui donner.</p>
-
-<p>Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur
-service, sans cela le livre se fût achevé à la première
-personne. Sans doute que notre homme n’aura plus
-rien trouvé à dire; il se trouve un point où l’on n’écrit
-plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il
-s’arrêta, tant pis pour le lecteur!</p>
-
-<p>J’admire le hasard, qui a voulu que le livre en demeurât
-là, au moment où il serait devenu meilleur;
-l’auteur allait entrer dans le monde, il aurait eu mille
-choses à nous apprendre, mais il s’est, au contraire,
-<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span>
-livré de plus en plus à une solitude austère, d’où rien
-ne sortait. Or il jugea convenable de ne plus se
-plaindre, preuve peut-être qu’il commença réellement
-à souffrir. Ni dans sa conversation, ni dans ses lettres,
-ni dans les papiers que j’ai fouillés après sa mort, et
-où ceci se trouvait, je n’ai saisi rien qui dévoilât l’état
-de son âme, à partir de l’époque où il cessa d’écrire
-ses confessions.</p>
-
-<p>Son grand regret était de ne pas être peintre, il
-disait avoir de très beaux tableaux dans l’imagination.
-Il se désolait également de n’être pas musicien; par les
-matinées de printemps, quand il se promenait le long
-des avenues de peupliers, des symphonies sans fin lui
-résonnaient dans la tête. Du reste, il n’entendait rien
-à la peinture ni à la musique, je l’ai vu admirer des
-galettes authentiques et avoir la migraine en sortant
-de l’Opéra. Avec un peu plus de temps, de patience,
-de travail, et surtout avec un goût plus délicat de la
-plastique des arts, il fût arrivé à faire des vers médiocres,
-bons à mettre dans l’album d’une dame, ce
-qui est toujours galant, quoi qu’on en dise.</p>
-
-<p>Dans sa première jeunesse, il s’était nourri de très
-mauvais auteurs, comme on l’a pu voir à son style;
-en vieillissant, il s’en dégoûta, mais les excellents ne
-lui donnèrent plus le même enthousiasme.</p>
-
-<p>Passionné pour ce qui est beau, la laideur lui répugnait
-comme le crime; c’est, en effet, quelque chose
-d’atroce qu’un être laid, de loin il épouvante, de près
-il dégoûte; quand il parle, on souffre; s’il pleure, ses
-larmes vous agacent; on voudrait le battre quand il
-rit et, dans le silence, sa figure immobile vous semble
-le siège de tous les vices et de tous les bas instincts.
-Aussi il ne pardonna jamais à un homme qui lui avait
-déplu dès le premier abord; en revanche, il était très
-dévoué à des gens qui ne lui avaient jamais adressé
-quatre mots, mais dont il aimait la démarche ou la
-coupe du crâne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span>
-Il fuyait les assemblées, les spectacles, les bals, les
-concerts, car, à peine y était-il entré, qu’il se sentait
-glacé de tristesse et qu’il avait froid dans les cheveux.
-Quand la foule le coudoyait, une haine toute jeune
-lui montait au cœur, il lui portait, à cette foule, un
-cœur de loup, un cœur de bête fauve traquée dans
-son terrier.</p>
-
-<p>Il avait la vanité de croire que les hommes ne l’aimaient
-pas, les hommes ne le connaissaient pas.</p>
-
-<p>Les malheurs publics et les douleurs collectives l’attristaient
-médiocrement, je dirai même qu’il s’apitoyait
-plus sur les serins en cage, battant des ailes quand il
-fait du soleil, que sur les peuples en esclavage, c’est
-ainsi qu’il était fait. Il était plein de scrupules délicats
-et de vraie pudeur, il ne pouvait, par exemple, rester
-chez un pâtissier et voir un pauvre le regarder manger
-sans rougir jusqu’aux oreilles; en sortant, il lui donnait
-tout ce qu’il avait d’argent dans la main et s’enfuyait
-bien vite. Mais on le trouvait cynique, parce
-qu’il se servait des mots propres et disait tout haut ce
-que l’on pense tout bas.</p>
-
-<p>L’amour des femmes entretenues (idéal des jeunes
-gens qui n’ont pas le moyen d’en entretenir) lui était
-odieux, le dégoûtait; il pensait que l’homme qui paye
-est le maître, le seigneur, le roi. Quoiqu’il fût pauvre,
-il respectait la richesse et non les gens riches; être
-gratis l’amant d’une femme qu’un autre loge, habille
-et nourrit, lui semblait quelque chose d’aussi spirituel
-que de voler une bouteille de vin dans la cave d’autrui;
-il ajoutait que s’en vanter était le propre des
-domestiques fripons et des petites gens.</p>
-
-<p>Vouloir une femme mariée, et pour cela se rendre
-l’ami du mari, lui serrer affectueusement les mains,
-rire à ses calembours, s’attrister de ses mauvaises
-affaires, faire ses commissions, lire le même journal
-que lui, en un mot exécuter, dans un seul jour, plus
-de bassesses et de platitudes que dix galériens n’en
-<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
-ont fait en toute leur vie, c’était quelque chose de
-trop humiliant pour son orgueil, et il aima cependant
-plusieurs femmes mariées; quelquefois il se mit en
-beau chemin, mais la répugnance le prenait tout à
-coup, quand déjà la belle dame commençait à lui
-faire les yeux doux, comme les gelées du mois de mai
-qui brûlent les abricotiers en fleurs.</p>
-
-<p>Et les grisettes, me direz-vous? Eh bien, non! il ne
-pouvait se résigner à monter dans une mansarde,
-pour embrasser une bouche qui vient de déjeuner avec
-du fromage, et prendre une main qui a des engelures.</p>
-
-<p>Quant à séduire une jeune fille, il se serait cru
-moins coupable s’il l’avait violée, attacher quelqu’un à
-soi était pour lui pire que de l’assassiner. Il pensait
-sérieusement qu’il y a moins de mal à tuer un homme
-qu’à faire un enfant: au premier vous ôtez la vie,
-non pas la vie entière, mais la moitié ou le quart ou
-la centième partie de cette existence qui va finir, qui
-finirait sans vous; mais envers le second, disait-il,
-n’êtes-vous pas responsable de toutes les larmes qu’il
-versera depuis son berceau jusqu’à sa tombe? sans
-vous il ne serait pas né, et il naît, pourquoi cela? pour
-votre amusement, non pour le sien à coup sûr; pour
-porter votre nom, le nom d’un sot, je parie? autant
-vaudrait l’écrire sur un mur, à quoi bon un homme
-pour supporter le fardeau de trois ou quatre lettres?</p>
-
-<p>A ses yeux, celui qui, appuyé sur le Code civil,
-entre de force dans le lit de la vierge qu’on lui a
-donnée le matin, exerçant ainsi un viol légal que l’autorité
-protège, n’avait pas d’analogue chez les singes,
-les hippopotames et les crapauds, qui, mâle et femelle,
-s’accouplent lorsque des désirs communs les font se
-chercher et s’unir, où il n’y a ni épouvante et dégoût
-d’un côté, ni brutalité et despotisme obscène de l’autre;
-et il exposait là-dessus de longues théories immorales,
-qu’il est inutile de rapporter.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi il ne se maria point et n’eut pour
-<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span>
-maîtresse ni fille entretenue, ni femme mariée, ni grisette,
-ni jeune fille; restaient les veuves, il n’y pensa
-pas.</p>
-
-<p>Quand il fallut choisir un état, il hésita entre mille
-répugnances. Pour se mettre philanthrope, il n’était
-pas assez malin, et son bon naturel l’écartait de la
-médecine;—quant au commerce, il était incapable
-de calculer, la vue seule d’une banque lui agaçait les
-nerfs. Malgré ses folies, il avait trop de sens pour
-prendre au sérieux la noble profession d’avocat; d’ailleurs
-sa justice ne se fût pas accommodée aux lois. Il
-avait aussi trop de goût pour se lancer dans la critique,
-il était trop poète, peut-être, pour réussir dans
-les lettres. Et puis, sont-ce là des <i>états</i>? <i>Il faut s’établir,
-avoir une position dans le monde</i>, <i>on s’ennuie à rester oisif</i>, <i>il
-faut se rendre utile</i>, <i>l’homme est né pour travailler</i>: maximes
-difficiles à comprendre et qu’on avait soin de souvent
-lui répéter.</p>
-
-<p>Résigné à s’ennuyer partout et à s’ennuyer de tout,
-il déclara vouloir faire son droit et il alla habiter
-Paris. Beaucoup de gens l’envièrent dans son village,
-et lui dirent qu’il allait être heureux de fréquenter les
-cafés, les spectacles, les restaurants, de voir les belles
-femmes; il les laissa dire, et il sourit comme lorsqu’on
-a envie de pleurer. Que de fois, cependant, il avait
-désiré quitter pour toujours sa chambre, où il avait
-tant bâillé, et dérangé ses coudes de dessus le vieux
-bureau d’acajou où il avait composé ses drames à
-quinze ans! et il se sépara de tout cela avec peine; ce
-sont peut-être les endroits qu’on a le plus maudits que
-l’on préfère aux autres, les prisonniers ne regrettent-ils
-pas leur prison? C’est que, dans cette prison, ils
-espéraient et que, sortis, ils n’espèrent plus; à travers
-les murs de leur cachot, ils voyaient la campagne
-émaillée de marguerites, sillonnée de ruisseaux, couverte
-de blés jaunes, avec des routes bordées d’arbres,—mais,
-rendus à la liberté, à la misère, ils revoient
-<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span>
-la vie telle qu’elle est, pauvre, raboteuse, toute fangeuse
-et toute froide, la campagne aussi, la belle campagne
-telle qu’elle est, ornée de gardes champêtres
-pour les empêcher de prendre les fruits s’ils ont soif,
-fournie en gardes forestiers, s’ils veulent tuer du gibier
-et qu’ils aient faim, couverte de gendarmes, s’ils
-ont envie de se promener et qu’ils n’aient pas de
-passeport.</p>
-
-<p>Il alla se loger dans une chambre garnie, où les
-meubles avaient été achetés pour d’autres, usés par
-d’autres que lui; il lui sembla habiter dans des ruines.
-Il passait la journée à travailler, à écouter le bruit
-sourd de la rue, à regarder la pluie tomber sur les toits.</p>
-
-<p>Quand il faisait du soleil, il allait se promener au
-Luxembourg, il marchait sur les feuilles tombées, se
-rappelant qu’au collège il faisait de même; mais il ne
-se serait pas douté que, dix ans plus tard, il en serait
-là. Ou bien il s’asseyait sur un banc et songeait à
-mille choses tendres et tristes, il regardait l’eau froide
-et noire des bassins, puis il s’en retournait le cœur
-serré. Deux ou trois fois, ne sachant que faire, il alla
-dans les églises à l’heure du salut, il tâchait de prier;
-comme ses amis auraient ri, s’ils l’avaient vu tremper
-ses doigts dans le bénitier et faire le signe de la croix!</p>
-
-<p>Un soir, qu’il errait dans un faubourg et qu’irrité
-sans cause il eût voulu sauter sur des épées nues et se
-battre à outrance, il entendit des voix chanter et les
-sons doux d’un orgue y répondre par bouffées, il
-entra. Sous le portique, une vieille femme, accroupie
-par terre, demandait la charité en secouant des sous
-dans un gobelet de fer-blanc; la porte tapissée allait
-et venait à chaque personne qui entrait ou qui sortait,
-on entendait des bruits de sabots, des chaises qui
-remuaient sur les dalles; au fond, le chœur était illuminé,
-le tabernacle brillait aux flambeaux, le prêtre
-chantait des prières, les lampes, suspendues dans la
-nef, se balançaient à leurs longues cordes, le haut des
-<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span>
-ogives et les bas côtés étaient dans l’ombre, la pluie
-fouettait sur les vitraux et en faisait craquer les filets
-de plomb, l’orgue allait, et les voix reprenaient,
-comme le jour où il avait entendu sur les falaises la
-mer et les oiseaux se parler. Il fut pris d’envie d’être
-prêtre, pour dire des oraisons sur le corps des morts,
-pour porter un cilice et se prosterner ébloui dans
-l’amour de Dieu... Tout à coup un ricanement de
-pitié lui vint au fond du cœur, il enfonça son chapeau
-sur ses oreilles, et sortit en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Plus que jamais il devint triste, plus que jamais les
-jours furent longs pour lui; les orgues de Barbarie
-qu’il entendait jouer sous sa fenêtre lui arrachaient
-l’âme, il trouvait à ces instruments une mélancolie invincible,
-il disait que ces boîtes-là étaient pleines de
-larmes. Ou plutôt il ne disait rien, car il ne faisait pas
-le blasé, l’ennuyé, l’homme qui est désillusionné de
-tout; sur la fin, même, on trouva qu’il était devenu
-d’un caractère plus gai. C’était, le plus souvent,
-quelque pauvre homme du Midi, un Piémontais, un
-Génois, qui tournait la manivelle. Pourquoi celui-là
-avait-il quitté sa corniche, et sa cabane couronnée de
-maïs à la moisson? il le regardait jouer <ins id="cor_6" title="lontemps">longtemps</ins>, sa
-grosse tête carrée, sa barbe noire et ses mains brunes,
-un petit singe habillé de rouge sautait sur son épaule
-et grimaçait, l’homme tendait sa casquette, il lui jetait
-son aumône dedans et le suivait jusqu’à ce qu’il l’eût
-perdu de vue.</p>
-
-<p>En face de lui on bâtissait une maison, cela dura
-trois mois; il vit les murs s’élever, les étages monter
-les uns sur les autres, on mit des carreaux aux fenêtres,
-on la crépit, on la peignit, puis on ferma les
-portes; des ménages vinrent l’habiter et commencèrent
-à y vivre, il fut fâché d’avoir des voisins, il
-aimait mieux la vue des pierres.</p>
-
-<p>Il se promenait dans les musées, il contemplait tous
-ces personnages factices, immobiles et toujours jeunes
-<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span>
-dans leur vie idéale, que l’on va voir, et qui voient
-passer devant eux la foule, sans déranger leur tête,
-sans ôter la main de dessus leur épée, et dont les yeux
-brilleront encore quand nos petits-fils seront ensevelis.
-Il se perdait en contemplations devant les statues antiques,
-surtout celles qui étaient mutilées.</p>
-
-<p>Une chose pitoyable lui arriva. Un jour, dans la
-rue, il crut reconnaître quelqu’un en passant près de
-lui, l’étranger avait fait le même mouvement, ils s’arrêtèrent
-et s’abordèrent. C’était lui! son ancien ami,
-son meilleur ami, son frère, celui à côté de qui il était
-au collège, en classe, à l’étude, au dortoir; ils faisaient
-leurs pensums et leurs devoirs ensemble; dans la cour
-et en promenade, ils se promenaient bras dessus bras
-dessous, ils avaient juré autrefois de vivre en commun
-et d’être <i>amis jusqu’à la mort</i>. D’abord ils se donnèrent
-une poignée de main, en s’appelant par leur nom,
-puis se regardèrent des pieds à la tête sans se rien
-dire, ils étaient changés tous les deux et déjà un peu
-vieillis. Après s’être demandé ce qu’ils faisaient, ils
-s’arrêtèrent tout court et ne surent aller plus loin;
-ils ne s’étaient pas vus depuis six ans et ils ne purent
-trouver quatre mots à échanger. Ennuyés, à la fin,
-de s’être regardés l’un et l’autre dans le blanc des
-yeux, ils se séparèrent.</p>
-
-<p>Comme il n’avait d’énergie pour rien et que le
-temps, contrairement à l’avis des philosophes, lui
-semblait la richesse la moins prêteuse du monde, il
-se mit à boire de l’eau-de-vie et à fumer de l’opium;
-il passait souvent ses journées tout couché et à moitié
-ivre, dans un état qui tenait le milieu entre l’apathie
-et le cauchemar.</p>
-
-<p>D’autres fois la force lui revenait, et il se redressait
-tout à coup comme un ressort. Alors le travail lui
-apparaissait plein de charmes, et le rayonnement de
-la pensée le faisait sourire, de ce sourire placide et
-profond des sages; il se mettait vite à l’ouvrage, il
-<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>
-avait des plans superbes, il voulait faire apparaître
-certaines époques sous un jour tout nouveau, lier l’art
-à l’histoire, commenter les grands poètes comme les
-grands peintres, pour cela apprendre les langues, remonter
-à l’antiquité, entrer dans l’Orient; il se voyait
-déjà lisant des inscriptions et déchiffrant des obélisques;
-puis il se trouvait fou et recroisait les bras.</p>
-
-<p>Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il
-trouvait mauvais et qui, néanmoins, lui causaient un
-certain plaisir par leur médiocrité même. La nuit il
-ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur
-son lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin,
-il était plus fatigué que s’il eût veillé.</p>
-
-<p>Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant
-même un certain plaisir à l’abrutissement qui en est
-la suite, il était comme les gens qui se voient mourir,
-il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il ne
-se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de
-pauvre, la même chemise lui servait une semaine, il
-ne se faisait plus la barbe et ne se peignait plus les
-cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti dans la matinée
-et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute
-la journée sans changer de chaussures et sans faire
-de feu, ou bien il se jetait tout habillé sur son lit et
-tâchait de s’endormir; il regardait les mouches courir
-sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les petites
-spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.</p>
-
-<p>On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et
-c’est là le malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir?
-l’amour? il s’en écartait; l’ambition le faisait rire; pour
-l’argent, sa cupidité était fort grande, mais sa paresse
-avait le dessus, et puis un million ne valait pas pour
-lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans
-l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa
-fortune, presque jamais ne la sait manger; son orgueil
-était tel qu’il n’aurait pas voulu d’un trône. Vous me
-demanderez: Que voulait-il? je n’en sais rien, mais,
-<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>
-à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard
-élire député; il eût même refusé une place de préfet,
-y compris l’habit brodé, la croix d’honneur passée
-autour du cou, la culotte de peau et les bottes
-écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire
-André Chénier que d’être ministre, il aurait préféré
-être Talma que Napoléon.</p>
-
-<p>C’était un homme qui donnait dans le faux, dans
-l’amphigourique et faisait grand abus d’épithètes.</p>
-
-<p>Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout
-ce qu’on s’y arrache. Il y a également des douleurs du
-haut desquelles on n’est plus rien et l’on méprise tout;
-quand elles ne vous tuent pas, le suicide seul vous en
-délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore.</p>
-
-<p>Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait
-tout à contretemps, les enterrements excitaient
-presque sa gaieté, et les spectacles lui donnaient de la
-tristesse; toujours il se figurait une foule de squelettes
-habillés, avec des gants, des manchettes et des chapeaux
-à plumes, se penchant au bord des loges, se
-lorgnant, minaudant, s’envoyant des regards vides;
-au parterre il voyait étinceler, sous le feu du lustre,
-une foule de crânes blancs serrés les uns près des
-autres. Il entendit des gens descendre en courant l’escalier,
-ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes.</p>
-
-<p>Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit,
-il pensa à X..., ce village où il avait été un jour à pied,
-et dont il a parlé lui-même dans ce que vous avez
-lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se sentait
-s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son
-manteau et partit tout de suite. Les jours gras, cette
-année-là, étaient tombés dès le commencement de
-février, il faisait encore très froid, les routes étaient
-gelées, la voiture roulait au grand galop, il était dans
-le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec
-plaisir vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait
-les guides du postillon, éclairées par la
-<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span>
-lanterne de l’impériale, se remuer en l’air et sauter sur
-la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et les
-étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.</p>
-
-<p>Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là
-fit la route à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette
-fois, d’ailleurs il courait pour se réchauffer. Les fossés
-étaient pleins de glace, les arbres, dépouillés, avaient
-le bout de leurs branches rouge, les feuilles tombées,
-pourries par les pluies, formaient une grande couche
-noire et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt,
-le ciel était tout blanc sans soleil. Il remarqua que les
-poteaux qui indiquent le chemin avaient été renversés;
-à un endroit on avait fait une coupe de bois, depuis
-qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte
-d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit,
-à travers champs, un sentier qu’il connaissait, et
-bientôt il vit, dans le loin, la mer. Il s’arrêta, il l’entendait
-battre sur le rivage et gronder au fond de
-l’horizon, <i lang="la" xml:lang="la">in altum</i>; une odeur salée lui arriva, portée
-par la brise froide d’hiver, son cœur battait.</p>
-
-<p>On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du
-village, deux ou trois autres avaient été abattues.</p>
-
-<p>Les barques étaient à la mer, le quai était désert,
-chacun se tenait enfermé dans sa maison; de longs
-morceaux de glace, que les enfants appellent <i>chandelles
-des rois</i>, pendaient au bord des toits et au bout
-des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste
-criaient aigrement sur leur tringle de fer, la
-marée montait et s’avançait sur les galets, avec un
-bruit de chaînes et de sanglots.</p>
-
-<p>Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de
-n’avoir pas faim, il s’alla promener sur la grève. Le
-vent chantait dans l’air, les joncs minces, qui poussent
-dans les dunes, sifflaient et se courbaient avec furie,
-la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable,
-quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.</p>
-
-<p>La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la
-<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
-précède dans les plus tristes jours de l’année; de gros
-flocons de neige tombèrent du ciel, ils se fondaient
-sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la plage,
-qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.</p>
-
-<p>Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie
-dans le sable, échouée là peut-être depuis vingt ans,
-de la christe marine avait poussé dedans, des polypes
-et des moules s’étaient attachés à ses planches verdies;
-il aima cette barque, il tourna tout autour, il la toucha
-à différentes places, il la regarda singulièrement,
-comme on regarde un cadavre.</p>
-
-<p>A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans
-la gorge d’un rocher, où souvent il avait été s’asseoir
-et avait passé de bonnes heures à ne rien faire,—il
-emportait un livre et ne lisait pas, il s’y installait tout
-seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel
-entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là
-qu’il avait fait ses plus doux rêves, c’était là qu’il
-avait le mieux entendu le cri des mouettes, et que les
-fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles de
-leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux
-s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour
-lui, avait été plus chaud que partout ailleurs sur le
-reste de la terre.</p>
-
-<p>Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en
-avaient pris possession, car, en fouillant le sol machinalement,
-avec son pied, il fit trouvaille d’un cul de
-bouteille et d’un couteau. Des gens y avaient fait une
-partie, sans doute, on était venu là avec des dames,
-on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries.
-«Ô mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a
-pas sur la terre des lieux que nous avons assez aimés,
-où nous avons assez vécu pour qu’ils nous appartiennent
-jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes
-n’y mettent jamais les yeux!»</p>
-
-<p>Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait
-fait dérouler des pierres sous ses pieds; souvent même
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-il en avait lancé exprès, avec force, pour les entendre
-se frapper contre les parois des rochers et l’écho solitaire
-y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise,
-l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face,
-dans une portion du ciel bleu, sombre; sous la lune,
-à gauche, il y avait une petite étoile.</p>
-
-<p>Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son
-cœur crevait, il avait besoin de parler à quelqu’un.
-Il entra dans un cabaret, où quelquefois il avait été
-boire de la bière, il demanda un cigare, et il ne put
-s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait:
-«Je suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais,
-c’est pas la belle saison, m’sieu, c’est pas la belle saison»,
-et elle lui rendit de la monnaie.</p>
-
-<p>Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher
-dans un trou qui sert aux chasseurs pour tirer les canards
-sauvages, il vit un instant l’image de la lune
-rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme
-un grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des
-nuages s’amoncelèrent de nouveau, et tout fut noir.
-Dans les ténèbres, des flots ténébreux se balançaient,
-montaient les uns sur les autres et détonaient comme
-cent canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit
-une mélodie terrible, le rivage, vibrant sous le coup
-des vagues, répondait à la haute mer retentissante.</p>
-
-<p>Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne
-ne le verrait, pas de secours à espérer, en trois
-minutes il serait mort; mais, de suite, par une antithèse
-ordinaire dans ces moments-là, l’existence vint
-à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante et
-pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail,
-et tous les jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore.
-Et cependant les voix de l’abîme l’appelaient,
-les flots s’ouvraient comme un tombeau, prêt de suite
-à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis
-liquides...</p>
-
-<p>Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span>
-siffler dans la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa
-de façon à se rôtir les jambes.</p>
-
-<p>Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses
-vitres blanches couvertes de givre, dans la cheminée
-les charbons étaient éteints, ses vêtements étaient
-restés sur son lit comme il les avait laissés, l’encre avait
-séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et
-suintaient.</p>
-
-<p>Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et
-il pensa avec amertume à la joie de son départ.</p>
-
-<p>L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois
-seulement il allait sur le pont des Arts, et il
-regardait remuer les arbres des Tuileries, et les rayons
-du soleil couchant qui empourprent le ciel passer,
-comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.</p>
-
-<p>Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut,
-mais lentement, petit à petit, par la seule force de la
-pensée, sans qu’aucun organe fût malade, comme on
-meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens
-qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer
-dans un roman, par amour du merveilleux.</p>
-
-<p>Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré
-vif, mais il défendit bien qu’on l’embaumât.</p>
-
-<p class="sep2 scenr">25 octobre 1842.</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<h3>NOTE.</h3>
-
-<p class="cs8">Un court fragment de <i>Novembre</i> parut dans <i>Par les Champs et
-par les Grèves</i> (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). <i>Novembre</i> est
-à la jeunesse de Flaubert ce que les <i>Mémoires d’un Fou</i> sont à
-son adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique,
-furent lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand
-secret. Ce dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus
-aucun effort à faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais
-sous le charme et subjugué. Enfin un grand écrivain nous est
-né, et j’en recevais la bonne nouvelle».</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_257">
-
-<p><i>N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence,
-nous plaçons à la fin du second volume des</i> Œuvres
-inédites <i>ces quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent,
-sauf le dernier, au tome I.</i></p>
-
-<h2 class="nobreak">CHRONIQUE NORMANDE<br />
-<span class="cs6">DU</span><br />
-<span class="cs8">DIXIÈME SIÈCLE.</span><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-Mai 1836.</p>
-
-<p class="sep2">Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre
-classique du moyen âge, où chaque champ a eu sa
-bataille, chaque pierre garde son nom et chaque
-débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la
-métropole, au temps des assauts, des guerres, des
-famines, au temps où les preux venaient se battre
-sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le
-pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais?</p>
-
-<p>Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952,
-toutes les cloches y étaient en branle; les habitants,
-parés de leurs vêtements de fête, se montraient partout,
-sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les
-rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris
-en criant de joie et en jetant des fleurs.</p>
-
-<p>Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures
-du soir, on l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut,
-ce furent des trépignements, des bravos, des cris de
-joie, des hurlements d’enthousiasme, et l’on vit même
-<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span>
-des mains qui laissaient tomber des lis et des roses à
-travers les meurtrières des tours.</p>
-
-<p>Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné
-en Flandre, alla au-devant de lui. Il était âgé de
-12 ans, et c’était un bel enfant aux cheveux blonds,
-aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait
-habilement sa jument noire, et sa main portait fort
-bien une grande épée, qu’il abaissa devant le roi,
-comme vassal et sujet.</p>
-
-<p>—Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et
-en versant une larme que chacun vit couler sur sa
-joue, je viens ici pour vous venger de la mort de
-Guillaume.</p>
-
-<p>Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait,
-et ses bras tatoués jetaient des couronnes qui tombaient
-sur le casque du monarque. N’est-ce pas que
-tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque
-pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de
-rue, de muraille, n’est-ce pas que toute cette multitude
-enfin, bénissant un seul homme, avait quelque
-chose d’auguste et de solennel?</p>
-
-<p>Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient
-à y briller, l’air embaumait des fleurs que l’on
-avait jetées aux pieds des chevaux, et les eaux de la
-Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait
-toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau
-jour! La lune vint reluire sur les armes des chevaliers
-tout couverts de poussière, ce qui les fit paraître d’argent,
-et le roi entra à l’hôtel de ville.</p>
-
-<p>—Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc
-en entrant sous le portique de la salle basse; veillez,
-messire bailli, à ce que tout soit prêt dans notre appartement
-commun.</p>
-
-<p>Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil
-paisible auprès de Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon,
-regardait attentivement les dernières lumières
-de la ville, qui s’éteignaient les unes après les autres;
-<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span>
-bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit
-avec calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait
-gracieusement hors de sa couche sa belle chevelure
-blonde.</p>
-
-<p>La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec
-volupté le vent frais de la nuit, car il est de si beaux
-moments dans la vie d’un homme, où la nature
-émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on
-se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices.</p>
-
-<p>Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand
-salut, le tira de sa rêverie.</p>
-
-<p>—Que veux-tu? lui dit-il.</p>
-
-<p>—Sire, un homme entouré d’un large manteau,
-ayant une toque de velours rouge sur la tête, demande
-audience sur-le-champ; il prétend avoir de grands
-secrets à vous communiquer.</p>
-
-<p>—Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu,
-qui ôta son manteau et laissa voir un homme
-d’une stature élevée, le corps maigre, le front ridé,
-et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould.
-Quelles nouvelles de Flandre?</p>
-
-<p>—Vous savez <i>la grande</i> d’abord?</p>
-
-<p>—Oui, et qu’a dit le peuple?</p>
-
-<p>—Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un
-bâillon et il ne dit plus rien.</p>
-
-<p>—Qu’a-t-il été, ce bâillon?</p>
-
-<p>—Une distribution de blé aux pauvres.</p>
-
-<p>—Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant?</p>
-
-<p>Et il montrait Richard.</p>
-
-<p>—Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer
-qu’il est malade, qu’il tombe en langueur, et puis, une
-nuit, on fait venir dans sa chambre un prêtre et un
-bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite,
-le jeune prince est mort; le lendemain on fait dire
-douze messes pour le repos de son âme, et tout est
-fini. Vous comprenez, sire?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span>
-—Oui, je te fais mon premier ministre et je te
-donne la Normandie que je vais avoir... Ah! ah! je
-l’aurai, dit-il comme machinalement et en lui-même,
-je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je
-serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas
-la Bourgogne, la Champagne, la Bretagne?... Encore
-une fois, Arnould, je te fais mon premier ministre.</p>
-
-<p>Et il le congédia en l’embrassant.</p>
-
-<p>—En ce moment le vent devint plus fort, et son
-souffle dans l’air souleva quelques fleurs que le soleil
-avait fanées et qui vinrent voltiger devant la fenêtre
-du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en riant amèrement,
-et un remords lui tortura l’âme.</p>
-
-<p>Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander
-son pupille au roi.</p>
-
-<p>—Pourquoi? répondit celui-ci.</p>
-
-<p>—Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la
-Normandie lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé
-bien des larges gouttes de sang dans des champs de
-bataille, le duc m’aimait comme son fils, et lorsqu’il
-partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement
-assassiné...</p>
-
-<p>—Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette
-affaire? dit le roi en rougissant, nous la connaissons,
-continuez.</p>
-
-<p>—Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la
-Flandre, il se méfiait de quelque chose et il craignait
-Arnould, ce seigneur assassin.</p>
-
-<p>—Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le
-nom d’un de nos vassaux c’est m’insulter moi-même.
-Vous croyez donc, parce que vous êtes tuteur de cet
-enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que
-le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner
-Rouen sans que personne, excepté vous, ait le
-droit de vie ou de mort? Vous vous trompez, car si je
-faisais dresser une potence et mettre un grand seigneur
-au haut, que diriez-vous alors?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span>
-—Pardon, sire.</p>
-
-<p>—Continuez.</p>
-
-<p>—Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux,
-en mettant le pied dans l’étrier: «Veillez sur mon fils,
-ne le quittez pas d’un instant, d’une minute, et si
-je ne reviens pas dans quinze jours, un mois, brûlez
-huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le
-repos de votre ami; vous entendez? prenez garde à
-mon fils! Adieu, et, si c’est pour toujours, encore
-adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me serrant
-la main en me disant ces mots d’adieu, et des
-larmes restèrent longtemps sur sa barbe blanche; il
-embrassa son fils, et nous vîmes bientôt son cheval
-disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous l’attendîmes
-quinze jours, un mois, personne! Alors toute
-la ville prit le deuil, et l’on fit plus, car on versa des
-larmes!</p>
-
-<p>—Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant,
-vos paroles m’ont touché. Eh bien, craignez-vous
-quelque chose pour cet enfant? Eh, mon Dieu, nous
-avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi
-voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond,
-un roi sait garder quelque chose de précieux, et la
-preuve c’est que lorsqu’on lui prend sa couronne on
-lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y
-tient.</p>
-
-<p>Osmond sortit sans rien dire.</p>
-
-<p>—Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le
-roi, le lendemain matin, Richard est malade?</p>
-
-<p>—Mais oui.</p>
-
-<p>—Qu’a-t-il?</p>
-
-<p>—Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux
-garder le duc auprès de moi, je l’aurai. Il est temps de
-cesser cet inutile carnaval; dans une heure huit mille
-hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé
-Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie.
-Quant à vous, messire Osmond, qui voulez
-<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span>
-faire la leçon à l’homme roi comme au duc enfant,
-vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de
-lune, les vautours auront un cadavre de plus aux
-chasses du gibet... Allez maintenant, le masque est
-jeté, montrez-le au peuple.</p>
-
-<p>Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui
-descend en courant le grand escalier. Il s’enfonça dans
-les rues tortueuses de la basse vieille tour. Sur la place
-Saint-Marc il rencontra Jehan de Montivilliers.</p>
-
-<p>—Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles
-à t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous
-une chose?</p>
-
-<p>—Laquelle? dirent-ils avec empressement.</p>
-
-<p>—Nous sommes dans une ville assiégée.</p>
-
-<p>—Gare! cria un homme monté sur un cheval et
-qui traversait la place à bride abattue.</p>
-
-<p>C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi.</p>
-
-<p>—Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux
-lorsqu’il le vit passer.</p>
-
-<p>—Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi
-encore; ce même homme que vous avez accueilli avec
-des bravos est un assassin, et le vengeur de Guillaume
-est son meurtrier!</p>
-
-<p>—Mais, voyons, comment le savez-vous?</p>
-
-<p>—Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à
-l’heure, lorsque j’ai été lui redemander mon cher enfant,
-il m’a dit... oh! non, vous ne le croirez pas!... il
-m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que tout
-ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade,
-et qu’il se moquait du peuple comme d’un enfant
-qu’on trompe; il a ajouté que dans une heure huit
-mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes
-seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous
-nous faire assassiner comme Guillaume Longue-Épée!
-non, non, le peuple ne se laissera pas tromper de la
-sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan de Montivilliers,
-va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux,
-<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span>
-va au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la
-grève, tu y trouveras le peuple; va, dis-lui qu’on lui a
-pris son duc, son enfant bien-aimé, excite-le, mets-lui
-les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt, vole
-à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y
-chante un <i>Te Deum</i> pour le roi; va, dis-lui que Louis IV
-l’a trompé, dirige sur l’hôtel de ville nos amis. Hardi!
-allez!</p>
-
-<p>Deux heures après la multitude assiégeait le palais
-du roi avec des cris, des huées, des menaces, et les
-yeux tout rouges de colère; elle avait déjà massacré les
-sentinelles qui veillaient à la porte, et elle promettait
-avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait.</p>
-
-<p>C’était pourtant le même peuple qui était venu avec
-des fleurs et des cris d’amour! Maintenant il trépignait
-d’impatience et de rage, comme un homme en
-délire, il demandait à grands cris: le roi! le roi! et
-mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches,
-des hallebardes, des poignards, des lances et des
-poings fermés.</p>
-
-<p>Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur
-son lit; il attendait Arnould avec impatience, et les
-hurlements effrénés du peuple, qui allaient toujours
-croissant, étaient pour lui l’heure qui précède le moment
-où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud.
-Un instant il eut le courage de s’approcher du
-balcon et de regarder par la fenêtre, mais lorsqu’il vit
-toute cette mer de têtes qui s’agitait dans les rues tortueuses
-et qui montait vers le palais comme la tempête,
-il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient
-sous lui, ses dents claquaient, et ses mains humides
-d’une sueur moite et maladive touchaient instinctivement
-un crucifix de bois qu’il avait sur la poitrine.</p>
-
-<p>Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor,
-son cœur bat avec violence. Arnould entra, il
-était pâle et défiguré, il avait du sang sur le visage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span>
-—Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes?</p>
-
-<p>—Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je
-lui demande des troupes, je dis qu’il y va pour vous
-de la vie ou de la mort, il refuse; je le supplie, j’embrasse
-ses genoux, ses mains, je le prie comme on prie
-Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec
-mépris et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton
-maître! si j’avais des assassins, je lui en enverrais;
-mais il en a un, c’est toi! Tu as bien assassiné Guillaume,
-assassine le peuple, assassine-le donc, ce seigneur-là!...
-Moi! des troupes au roi de France! je ne
-dois donner du secours qu’au duc de Normandie. Que
-le roi rende son prisonnier et qu’il laisse cette province!»
-«Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant un coup
-de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces
-mots à celui qui t’envoie!»</p>
-
-<p>En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il
-était dans les escaliers, ses pas retentissaient sous les
-voûtes.</p>
-
-<p>—Le roi! le roi! criait-il.</p>
-
-<p>La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant
-dans ses bras le duc de Normandie.</p>
-
-<p>Les piques et les armes tombèrent des mains.</p>
-
-<p>—Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le
-peuple.</p>
-
-<p>Et cette immense acclamation se répandait dans
-toutes les rues, et trouvait un écho dans tous les
-cœurs.</p>
-
-
-
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_265">
-
-<h2 class="nobreak">LA DERNIERE HEURE<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</h2>
-
-<p class="cent cs9">(CONTE PHILOSOPHIQUE.)</p>
-
-<div style="width: 13em; margin: 1.5em 0 1.5em auto;">
-
-<p class="cs8">Le moyne dit: «Que pensez-vous
-en vostre entendement estre par cet
-enigme designé et signifié?»</p>
-
-<p class="ralign cs8"><span class="smcap">Rabelais</span>, <i>Gargantua</i>.</p>
-
-</div>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Janvier 1837.</p>
-
-<p class="sep2">J’ai regardé à ma montre et j’ai calculé combien de
-temps il me restait à vivre; j’ai vu que j’avais encore
-une heure à peine. Il me reste assez de papier sur ma
-table pour retracer à la hâte tous les souvenirs de
-ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet
-enchaînement stupide et logique de jours et de nuits,
-de larmes et de rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence
-d’un homme.</p>
-
-<p>Ma chambre est basse et étroite, mes fenêtres sont
-bien fermées, j’ai eu soin de boucher la serrure avec
-de la mie de pain, mon charbon commence à s’enflammer,
-la mort va donc venir; je puis l’attendre
-calme et tranquille, voyant à chaque minute la vie qui
-s’éloigne et l’éternité qui s’avance.</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>On a coutume d’appeler heureux un homme qui a
-vingt-cinq mille livres de rente, qui est beau, grand,
-bien fait, vit au milieu de sa famille, va tous les soirs
-au spectacle, rit, boit, dort, mange, et digère bien.
-L’adage est vieux, mais il n’en est pas moins faux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span>
-Pour moi, j’ai eu plus de vingt-cinq mille livres de
-rente, ma famille était bonne pour moi; j’ai vu presque
-tous les théâtres de l’Europe, j’ai bu, j’ai dormi, je
-n’ai jamais eu une seule indigestion depuis le jour
-de ma naissance, je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni
-bossu,... et je suis si heureux qu’aujourd’hui, à 19 ans,
-je me suicide!</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Un jour, je m’en souviens, j’avais dix ans à cette
-époque, ma mère m’embrassa en pleurant et me dit
-d’aller jouer sous les marronniers qui bordaient la
-pelouse du château... (Oh! comme ils doivent avoir
-grandi depuis!). Je m’y rendis, mais comme ma Lélia
-ne vint pas m’y trouver, j’eus peur qu’elle ne fût malade,
-je revins à la maison. Tout était désert, un grand
-drap noir était étendu sur la grille d’entrée; je montai
-à la chambre de ma sœur, je me souvins alors qu’il y
-avait plus de huit jours qu’elle n’était venue jouer avec
-moi.</p>
-
-<p>Je montai donc à sa chambre. Il y avait deux femmes
-qui venaient d’ordinaire demander l’aumône à la porte
-du château, elles tenaient quelque chose de lourd dans
-leurs bras, qu’elles entouraient d’un drap blanc...
-C’était elle!</p>
-
-<p>On m’a souvent demandé depuis pourquoi j’étais
-triste.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>C’était elle! ma sœur! morte! sans souffle!</p>
-
-<p>La nuit arriva bientôt, oh! qu’elle fut longue et
-amère!</p>
-
-<p>Les deux femmes, vêtues de noir, remirent le corps
-dans le lit de ma sœur, elles jetèrent dessus des fleurs
-et de l’eau bénite, puis, lorsque le soleil eut fini de
-<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span>
-jeter dans l’appartement sa lueur rougeâtre et terne
-comme le regard d’un cadavre, quand le jour eut disparu
-de dessus les vitres, elles allumèrent deux petites
-bougies qui étaient sur la table de nuit, s’agenouillèrent
-et me dirent de prier comme elles.</p>
-
-<p>Je priai, oh! bien fort, le plus qu’il m’était possible!
-mais rien... Lélia ne remuait pas!</p>
-
-<p>Je fus longtemps ainsi agenouillé, la tête sur les
-draps du lit froids et humides, je pleurais, mais bas et
-sans angoisses; il me semblait qu’en pensant, en pleurant,
-en me déchirant l’âme avec des prières et des
-vœux, j’obtiendrais un souffle, un regard, un geste de
-ce corps aux formes indécises et dont on ne distinguait
-rien si ce n’est, à une place, une forme ronde
-qui devait être la tête, et plus bas une autre qui semblait
-être les pieds. Je croyais, moi, pauvre naïf enfant,
-je croyais que la prière pouvait rendre la vie à un
-cadavre, tant j’avais de foi et de candeur!</p>
-
-<p>Oh! on ne sait ce qu’a d’amer et de sombre une
-nuit ainsi passée à prier sur un cadavre, à pleurer, à
-vouloir faire renaître le néant! On ne sait tout ce qu’il
-y a de hideux et d’horrible dans une nuit de larmes et
-de sanglots, à la lueur de deux cierges mortuaires,
-entouré de deux femmes aux chants monotones, aux
-larmes vénales, aux grotesques psalmodies! On ne
-sait enfin tout ce que cette scène de désespoir et de
-deuil vous remplit le cœur: enfant, de tristesse et
-d’amertume; jeune homme, de scepticisme; vieillard,
-de désespoir!</p>
-
-<p>Le jour arriva.</p>
-
-<p>Mais quand le jour commença à paraître, lorsque
-les deux cierges mortuaires commençaient à mourir
-aussi, alors ces deux femmes partirent et me laissèrent
-seul. Je courus après elles, et me traînant à leurs
-pieds, m’attachant à leurs vêtements:</p>
-
-<p>—Ma sœur! leur dis-je, eh bien, ma sœur! oui,
-Lélia! où est-elle?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span>
-Elles me regardèrent étonnées.</p>
-
-<p>—Ma sœur! vous m’avez dit de prier, j’ai prié
-pour qu’elle revienne, vous m’avez trompé!</p>
-
-<p>—Mais c’était pour son âme!</p>
-
-<p>Son âme? Qu’est-ce que cela signifiait? On m’avait
-souvent parlé de Dieu, jamais de l’âme.</p>
-
-<p>Dieu, je comprenais cela au moins, car si l’on
-m’eût demandé ce qu’il était, eh bien, j’aurais pris la
-linotte de Lélia, et, lui brisant la tête entre mes mains,
-j’aurais dit: «Et moi aussi, je suis Dieu!» Mais l’âme?
-l’âme? qu’est-ce cela?</p>
-
-<p>J’eus la hardiesse de le leur demander, mais elles
-s’en allèrent sans me répondre.</p>
-
-<p>Son âme! eh bien, elles m’ont trompé, ces femmes.
-Pour moi, ce que je voulais, c’était Lélia, Lélia qui
-jouait avec moi sur le gazon, dans les bois, qui se
-couchait sur la mousse, qui cueillait des fleurs et puis
-qui les jetait au vent; c’était Lélia, ma belle petite
-sœur aux grands yeux bleus, Lélia qui m’embrassait
-le soir après sa poupée, après son mouton chéri, après
-sa linotte. Pauvre sœur! c’était toi que je demandais
-à grands cris, en pleurant, et ces gens barbares et
-inhumains me répondaient: «Non, tu ne la reverras
-pas, tu as prié non pour elle, mais tu as prié pour
-son âme! quelque chose d’inconnu, de vague comme
-un mot d’une langue étrangère; tu as prié pour un
-souffle, pour un mot, pour le néant, pour son âme
-enfin!»</p>
-
-<p>Son âme, son âme, je la méprise, son âme, je la
-regrette, je n’y pense plus. Qu’est-ce que ça me fait
-à moi, son âme? savez-vous ce que c’est que son âme?
-Mais c’est son corps que je veux! c’est son regard, sa
-vie, c’est elle enfin! et vous ne m’avez rien rendu de
-tout cela.</p>
-
-<p>Ces femmes m’ont trompé, eh bien, je les ai maudites.</p>
-
-<p>Cette malédiction est retombée sur moi, philosophe
-<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span>
-imbécile qui ne sais pas comprendre un mot sans
-l’épeler, croire à une âme sans la sentir, et craindre
-un Dieu dont, semblable au Prométhée d’Eschyle, je
-brave les coups et que je méprise trop pour blasphémer.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Souvent, en regardant le soleil, je me suis dit:
-«Pourquoi viens-tu chaque jour éclairer tant de souffrances,
-découvrir tant de douleurs, présider à tant de
-sottes misères?»</p>
-
-<p>Souvent, en me regardant moi-même, je me suis
-dit: «Pourquoi existes-tu? pourquoi, puisque tu
-pleures, ne taris-tu pas tes larmes d’un seul coup qui
-serait sûr et infaillible, et dont Dieu lui-même ne
-pourrait empêcher la fatale conséquence?»</p>
-
-<p>Souvent, en regardant tous ces hommes qui marchent,
-qui courent les uns après un nom, d’autres
-après un trône, d’autres après un type idéal de vertu,
-toutes choses plus ou moins creuses et vides de sens,
-en voyant ce tourbillon, cette fournaise ardente, cet
-immonde chaos de joie, de vices, de faits, de sentiments,
-de matière et de passions: «Où tend tout
-cela? sur qui va tomber toute cette fétide poussière?
-et puisqu’un vent l’emporte toujours, dans le sein de
-quel néant va-t-il l’enfermer?»</p>
-
-<p>Plus souvent encore je me suis dit en regardant les
-bois, la nature si vantée, ce beau soleil qui se couche
-chaque soir, se lève chaque matin, qui brille aussi
-bien un jour de larmes qu’un jour de bonheur, en
-regardant les arbres, la mer, le ciel toujours étincelant
-de ses étoiles, que de fois je me suis dit alors, dans
-mon amer désespoir: «Pourquoi tout cela existe-t-il?»</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span>
-V</h3>
-
-<p>Une pensée m’est venue, et c’est le seul remords
-qui soit venu me troubler, car jamais je n’ai eu de
-remords, croyant que les hommes n’étaient ni bons,
-ni mauvais, ni coupables, ni innocents, sachant que
-j’agissais non par ma volonté, mais par instinct, par
-puissance d’organisation, par une fatalité plus forte
-que moi—je ne m’affligerai jamais des sottises que
-mon ennemi aurait pu faire,—je trouve donc
-que j’aurais dû vivre comme je meurs, gai et tranquille;
-qu’au lieu de pleurer et de maudire Dieu,
-j’aurais dû en rire et le braver; j’aurais dû éteindre
-mes pleurs sous un rire, oublier la réalité, et puisque
-je n’avais pu trouver l’amour, prendre la volupté!</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>J’ai éprouvé de bonne heure un profond dégoût des
-hommes, dès que j’ai été mis en contact avec eux.</p>
-
-<p>Dès douze ans on me plaça dans un collège: là, j’y
-vis le raccourci du monde, ses vices en miniature,
-ses germes de ridicules, ses petites passions, ses petites
-coteries, sa petite cruauté; j’y vis le triomphe de la
-force, mystérieux emblème de la puissance de Dieu;
-je vis des défauts qui devaient plus tard être des vices,
-des vices qui seraient des crimes, et des enfants qui
-seraient des hommes.</p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p class="ralign padr">(<i>Inachevé.</i>)</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_271">
-
-<h2 class="nobreak">
-LA MAIN DE FER<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</h2>
-
-<p class="cent cs9">(CONTE PHILOSOPHIQUE.)</p>
-
-<div style="width: 13em; margin: 1.5em 0 1.5em auto;">
-
-<p class="cs8">Maintenant j’éprouve que les hommes
-sont esclaves du destin et obéissent aux
-décrets des fées qui président à leur
-naissance.</p>
-
- <div style="width: 10em; margin: 0 0 0 auto;">
- <p class="cent cs8">(Chant de mort<br />
- de Raghenard Lodbrog.)</p>
- </div>
-
-</div>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-Février 1837.</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>C’était dans Saragosse, la ville espagnole aux souvenirs
-d’Orient, Saragosse, l’antique cité des califes,
-jadis si forte et si pleine de vie, et qui maintenant
-reste plongée dans ses rêves du passé et dort d’ennui
-et de lassitude sous son beau soleil du Midi. Où est-il
-le temps où les cavaliers arabes faisaient piaffer leurs
-chevaux sur les dalles de tes quais? où les fraîches
-odalisques erraient la nuit dans tes jardins? et où
-l’encens de la mosquée du prophète se mêlait aux parfums
-des roses qui couvrent tes terrasses? Non, tout
-est morne et désert; à peine si, lorsque la lourde
-cloche d’airain vibre sous les aiguilles gothiques, à
-peine, dis-je, si quelque fidèle vient s’agenouiller sur
-la pierre de tes cathédrales; quelques femmes, il est
-vrai, de temps en temps, des jeunes filles, et puis des
-enfants et des vieillards, mais des hommes? oh!
-jamais.</p>
-
-<p>Pourtant il se trouve parfois un cœur jeune et vierge
-qui vient se nourrir de la foi, et plus souvent encore
-<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span>
-quelque âme blasée et flétrie qui vient se rajeunir
-dans l’amour céleste, se vivifier dans les croyances,
-se sanctifier dans la prière. Celui-là qui prend Dieu
-comme un amour de jeunesse et la foi comme une
-passion, celui-là s’y livre tout entier, il s’agenouille
-avec délices, il prie avec ardeur, il croit par instinct;
-la messe des morts n’est plus pour lui une grotesque
-psalmodie, le chant des prêtres cesse d’être vénal,
-l’église est quelque chose de saint, l’espérance est pour
-lui palpable et positive, il est heureux, car il croit.
-Que faut-il de plus pour le bonheur? une croyance,
-il y a tant de gens qui n’en ont pas!</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Tel était Manoello. Il était beau, riche, grand seigneur
-et religieux; la chose est bizarre, mais c’est
-possible. Il était triste, mais sans avoir rien de sombre
-ni de fantasque; sa mélancolie avait quelque chose
-d’évangélique et de doux, sans ce chagrin âpre et
-brutal qu’impriment chez les poètes le désespoir et le
-malheur. Il y avait de la noblesse dans ses paroles, de
-la fierté dans ses gestes et de la poésie dans son regard,
-car il était né poète sans le savoir; enfant, il aimait à
-cueillir des roses, à écouter la mer qui se brise sur les
-rochers, et couché sur la plage, il s’endormait avec
-bonheur au bruit des vagues qui le berçaient mollement
-comme un chant de nourrice.</p>
-
-<p>Plus tard il aima une belle enfant de 15 ans, mais
-cet amour passa bientôt comme celui de la mer, des
-coquilles et des roses.</p>
-
-<p>Un jour, il avait 19 ans alors, il entra dans une
-église, il prêta l’oreille. C’étaient des sons graves et
-sonores qui s’élevaient dans la nef, sublimes et majestueux;
-c’était l’orgue, et puis des cris purs et plaintifs,
-et, au loin, la voix gracieuse et frêle d’un enfant, qui
-<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span>
-se mariait avec l’encens, comme deux parfums! Le
-soleil, pénétrant à travers les vitraux dorés, jetait sur
-tout cela un jour mystique et azuré qui lui remplit
-l’âme d’une douce rêverie de foi et d’amour. Cette
-rêverie fut sa jeunesse, il prit dès lors Dieu comme
-une autre passion; elle passa comme les autres!</p>
-
-<p>De ce jour on vit Manoello dans la cathédrale; il y
-venait le matin, n’en sortait que le soir et passait ses
-jours dans la méditation et la prière. On savait peu de
-choses sur sa personne et sur son genre de vie: il
-vivait retiré avec ses parents, il était riche, et voilà
-tout. Il paraissait sans désirs, sans passions de jeunesse,
-sans amours de femmes; son indifférence pour
-elles les excitait davantage à lui faire des avances, et
-jamais pour aucune d’elles un regard aimable, une
-douce parole. Plus d’une pourtant vint souvent, au
-sortir de la messe, lui offrir l’eau bénite, avec un sourire
-apprêté et qui renfermait toute une pensée de
-jalousie et de désirs, et jamais pour ces pauvres jeunes
-filles un tendre soupir, un pressement de main langoureux!
-son regard de plomb leur faisait baisser les
-yeux, et son front pâle les intimidait comme celui
-d’un vieillard.</p>
-
-<p>Aussi on le haïssait, en revanche, on déchirait sa
-réputation dans les salons et dans les cercles de la
-haute société, sa tristesse passait pour des remords
-et son indifférence pour un dédain vaniteux; le peuple
-le haïssait aussi, son laconisme et ses hauteurs semblaient
-l’insulter. S’il faisait l’aumône à un pauvre, il
-accompagnait cela d’un regard si froid et si paisible
-que le mendiant voyait sans peine que la pièce d’or
-sortait de la bourse mais non du cœur, de l’habitude
-mais non de l’âme.</p>
-
-<p>Jamais la jeunesse de Saragosse ne l’avait vu s’enivrer
-avec elle, dans une splendide orgie; jamais on
-ne l’avait vu faire blanchir d’écume sa cavale andalouse
-aux courses du Prado, ni applaudir au théâtre à
-<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span>
-une danse de volupté. Il aimait, à la vérité, sa famille,
-son Dieu, sa patrie; eh! qu’est-ce que tout cela fait
-au peuple, en vérité, lui qui maintenant n’a plus ni
-Dieu, ni famille, ni patrie?</p>
-
-<p class="ralign padr">(<i>Inachevé.</i>)</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_275">
-
-<h2 class="nobreak">ROME ET LES CÉSARS<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-Août 1839.</p>
-
-<p class="sep2">Vu à travers le prisme que jette toujours une société
-évanouie, l’Empire romain nous apparaît encore
-comme le plus monstrueux phénomène de la puissance
-des hommes. Après avoir, dans l’antiquité, conquis
-matériellement le monde, après l’avoir dominé par ses
-croyances au moyen âge, nous le retrouvons encore
-enseveli sous sa vieille poussière et murmurant son
-éternelle douleur. Il n’a plus à craindre pourtant la
-torche d’Alaric, ou le coup de pied du cheval barbare
-d’Attila; on ne peut plus lui arracher ses provinces
-dispersées, et il n’a plus d’empereur qui réunisse dans
-sa main les nations assemblées sous le joug, car le
-moyen âge l’a battu en brèche, il lui a arraché sa
-gloire pierre à pierre, lui a substitué la sienne, a chassé
-Jupiter de Rome et y a fait entrer Jésus-Christ, les
-martyrs du christianisme ont remplacé ses héros.</p>
-
-<p>Sacerdotale et liturgique sous les Étrusques, matérialiste
-et guerrière sous les Romains, spiritualiste et
-artistique sous les papes, que va-t-elle maintenant
-devenir? et depuis le <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle qu’a-t-elle fait? Après
-avoir été la ruine des choses passées, sera-t-elle aussi
-éternellement la ruine de toute croyance, de toute
-foi, de tout amour? restera-t-elle gisante au milieu
-des deux océans, entre l’Orient et l’Occident, reniée
-de sa mère, oubliée de sa fille?</p>
-
-<p>Hélas! malgré sa sainteté, ses martyrs, ses papes,
-toute sa gloire chrétienne et toutes les splendeurs de
-<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span>
-son pompeux <ins id="cor_7" title="catholicieme">catholicisme</ins> elle demeurera toujours
-romaine et impériale avant tout; ce sera la terre du
-matérialisme ou plutôt du sensualisme artistique, car
-le sol ici est plus poète que tous les poètes du monde,
-et sa poussière porte les pas de l’histoire tout entière.
-Mais à travers la grande voix du moyen âge, qui
-retentit encore sur les marches du Vatican, j’entends
-toujours le dernier murmure de l’orgie impériale, les
-temples me font penser au paganisme, et le Tibre,
-qui murmure son onde dans ses joncs flétris, ne roule-t-il
-pas encore la cendre toute chaude de l’Empire?</p>
-
-<p>La nuit, quand la lune éclaire ces débris d’un autre
-monde, que le renard des marais pontins pousse son
-cri rauque dans les rues silencieuses, que la grenouille
-coasse dans les thermes de Titus, ne doit-il pas s’élever
-souvent un long soupir du monde païen évanoui? ne
-monte-t-il pas quelquefois jusqu’à nous un dernier
-écho des voluptés impériales? le cirque est-il vide?
-les lions ne rugissent-ils plus au bruit de la clameur du
-peuple en délire, qui s’en va jusqu’à Ostie? les coupes
-d’or ne retentissent-elles plus, entrechoquées par les
-belles mains ivres? Néron ne vient-il jamais reprendre
-les rênes de son char splendide, qui vole sur le sable
-d’or et dont les roues broient des hommes? ses orgies
-titaniques, aux flambeaux humains, sont-elles bien
-finies? et l’amoureuse Naples a-t-elle cessé de soupirer
-comme une femme endormie, dans les eaux bleues
-de son golfe d’Ischia, et sa terre chaude n’a-t-elle
-plus au crépuscule des parfums de fleur?</p>
-
-<p>Oh! non, vous avez beau faire, le monde romain
-n’est pas mort! il vit en vous, il vous obsède de ses
-souvenirs et de sa gloire éternelle; ses empereurs vous
-font oublier ses papes, ses artistes ses fidèles; l’art a
-plus de pouvoir que la foi, car la foi elle-même ici
-a quelque chose d’artiste, de théâtral et de superbe;
-Michel-Ange efface Mino da Fiesole, et Raphaël
-Cimabué.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span>
-C’est que l’époque des Césars est en effet le plus
-bel acte, le plus somptueux, le plus sanglant de cette
-longue tragédie que Rome a jouée au monde; il y a
-là deux ou trois hommes qui sont venus pour épuiser
-les dernières voluptés, pour vider le vin des coupes,
-pour chasser la vertu des cœurs et faire place, après,
-à des voluptés plus mâles, au vin du calice et aux
-vertus chrétiennes.</p>
-
-<p>L’œuvre de Rome, c’est la conquête du monde.
-Quand le monde fut conquis, elle n’eut plus qu’à
-s’enivrer et à s’endormir; gorgée de sang chaud, de
-vin, de voluptés, elle roule sur son or, elle chancelle
-et elle tombe épuisée. Vous ne rêverez rien de si terrible
-et de si monstrueux que les dernières heures de
-l’Empire, c’est là le règne du crime, c’est son apogée,
-sa gloire; il est monté sur le trône, il s’y étale à l’aise,
-en souverain; il se farde encore pour être plus beau,
-à aucune époque vous le verrez pareil; Alexandre VI
-est un nain à côté de Tibère, et les imaginations de dix
-grands poètes ne créeraient pas quelque chose qui
-vaudrait cinq minutes de la vie de Néron. Nous
-remarquerons d’abord le crime grand, politique et
-froid, dans la personne de Sylla: il accomplit sa mission
-fatalement, comme une hache, puis il abdique
-la dictature et s’en va au milieu du peuple; c’est là un
-orgueil plein de grandeur, ce sont là les crimes d’un
-homme de génie. J’aime encore Marius pleurant sur
-les ruines de Carthage; mais Pompée, mais Caton,
-mais Brutus, que leurs têtes républicaines sont étroites
-à côté de ce large front de César, rendu chauve avant
-l’âge par les débauches de Rome et par ses pensées
-de géant! Il avilit le Sénat, tue en Gaule des populations
-entières, fait entrer des Gaulois dans le Sénat,
-et est aimé des peuples vaincus attelés à son char de
-triomphe. On conspire contre lui et il pardonne,
-il voulait rétablir Corinthe et Carthage, il voulait
-conquérir l’Asie... mais il mourut... comme un homme,
-<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span>
-et l’Empire après lui agonisa dans un festin de cinq
-siècles.</p>
-
-<p>Auguste l’imite dans ses crimes et dans sa clémence,
-et il demandait tout fier en mourant: «Ai-je bien
-joué mon rôle?» En effet, il n’y a plus de foi, les
-augures ne peuvent se regarder sans rire; l’empereur
-se fait appeler Dieu par ses poètes, qui n’ont, eux,
-pour toute religion que l’intime conviction de leur talent
-et du néant de la vie. Nous n’en sommes qu’au
-sentiment de Virgile et à la grâce ciselée d’Horace,
-ils sentent bien que la volupté ne va pas plus loin,
-et ils s’arrêtent à un point difficile à préciser, qui
-n’est ni le spiritualisme ni le matérialisme, ni le dogme
-ni la dialectique, mais qui est le point artistique humain
-par excellence; ils s’arrêtent aux pensées morales,
-au sentiment de l’homme, à la satisfaction des sens,
-aux douces choses, au simple courant de la vie qui
-coule entre le rire et les pleurs pour arriver à la tombe,
-un soir d’été, après que la treille n’a plus de fruits, le
-cœur plus d’amour. Bientôt va venir le sensualisme
-excité, la débauche savante de Pétrone, l’inspiration
-fiévreuse d’Apulée, les soupirs amoureux de Tibulle,
-tandis que, de l’autre côté, Tacite écrit avec un style
-de bronze et que Juvénal fait retentir son hexamètre
-ronflant de colère. Attendez.</p>
-
-<p>L’Orient et l’Occident ont lutté ensemble avec
-Auguste et Antoine, et l’Orient a été vaincu, Antoine
-s’est enfui sur sa galère pour rejoindre Cléopâtre, le
-vent a soufflé dans ses voiles de pourpre, les rames
-d’argent ont battu l’onde, la reine d’Égypte est retournée
-dans son palais; une dernière fois elle veut
-essayer sur Octave les charmes de sa beauté orientale
-et la coquetterie de son désespoir, mais c’est en vain;
-un matin on la trouve morte dans ses vêtements
-royaux, car elle avait craint d’être l’esclave d’Octave
-et de servir à son triomphe. Son empire est mort avec
-elle, Octave n’a que le cadavre de l’un et de l’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span>
-Avec Tibère commence l’ère nouvelle voluptueuse;
-le premier, il est atteint du malaise intime qui torture
-les entrailles de la société à ses vieux jours; il se retire
-à Caprée, malade, fatigué de la vie et craignant la
-mort; il convoite le bonheur, il aspire aux voluptés,
-mais le bonheur fuit devant lui et la volupté glisse
-dans ses mains.</p>
-
-<p>Le pouvoir est alors si élevé que le vertige monte
-à la tête de ceux qui s’en emparent, et ils sont pris
-d’une manie insensée; le monde étant à un seul homme,
-comme un esclave, il pouvait le torturer pour son
-plaisir, et il fut torturé en effet jusqu’à la dernière fibre.</p>
-
-<p>Après qu’il avait arraché au monde romain sa gloire
-passée pour se l’attribuer, ses dieux pour se mettre
-à leur place, ses richesses pour les manger, ses sénateurs
-pour en faire des laquais, ses prêtres pour en
-faire des bouffons, et la capitale de l’empire pour
-l’honorer du spectacle de ses débauches, étonné alors
-que cela fût si superbe, et surpris lui-même, l’empereur
-eût pu s’écrier, dans l’étonnement d’un sensualisme
-atroce et regardant la patrie esclave à ses pieds:
-«Je ne savais pas que ma mère fût si belle!»</p>
-
-<p>Ils s’appelaient Caligula, Néron, Domitien; des
-millions se mangent à leur table, on égorge des hommes
-pendant qu’ils s’enivrent, et la vapeur du sang se mêle
-à celle des mets. Le crime est une volupté comme les
-autres, on entendait les cris des victimes égorgées
-dans le cirque pendant que la fanfare résonnait, que
-les esclaves chantaient. Néron disait aux bourreaux:
-«Faites en sorte qu’ils se sentent mourir», et, penché
-en avant sur les poitrines ouvertes des victimes, il regardait
-le sang battre dans les cœurs, et il trouvait,
-dans ces derniers gémissements d’un être qui quitte
-la vie, des délices inconnues, des voluptés suprêmes,
-comme lorsqu’une femme, éperdue sous l’œil de l’empereur,
-tombait dans ses bras et se mourait sous ses
-baisers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span>
-Oh! les cœurs atroces! oh! les âmes sublimes dans
-le crime! Chaque jour ils redoublent, chaque jour ils
-inventent, leur esprit est un enfer qui fournit des tortures
-au monde, ils insultent à la nature dans leurs
-débauches; bêtes fauves, ils se déguisent en bêtes
-fauves, ils assassinent leurs mères, ils épousent leurs
-valets, ils se font applaudir au théâtre.</p>
-
-<p>La société se modèle sur l’empereur, les patriciens
-s’efforcent de l’imiter; l’âme des hommes, en effet,
-n’est qu’une prostituée qui se donne à tous les vices, à
-tous les crimes. Quelque chose de cela palpite encore
-dans les pages de Suétone, dans les vers de Juvénal.
-Vous rappelez-vous la longue Maura, qui épuisa tant
-d’hommes en un jour? Hamiltus qui corrompt les enfants?
-et la noblesse entière, et la famille de l’empereur,
-et l’empereur lui-même, et sa femme, et ses
-sœurs, et son affranchi? L’histoire alors est une orgie
-sanglante, dans laquelle il nous faut entrer, sa vue
-même enivre et fait venir la nausée au cœur.</p>
-
-<p>Cela dure longtemps, trop longtemps pour le
-monde, quoique les empereurs s’usent vite sur ce
-trône de feu et que leur âme se fatigue vite à contenir
-tant de choses monstrueuses.</p>
-
-<p>Comme la mort les emporte tous! Après Néron,
-Galba; après lui, Othon qui a au moins le cœur de
-mourir, «et alors le secret de l’Empire est divulgué»,
-dit Tacite; et après Othon, Vitellius dont le règne ne
-fut qu’un long repas qui commença avec des applaudissements
-et qui finit avec du sang; puis Vespasien
-et Titus. Mais Commode ranime la fête; Pertinax et
-Didius Julianus, Sévère, Caracalla, Macrin, et nous
-voici à Héliogabale, le dernier de cette famille.
-L’Orient avait débordé dans Rome, <i lang="la" xml:lang="la">in Tiberim defluxit
-orantes</i>; depuis longtemps les bouffons d’Antoine
-avaient chassé les bouffons italiens; les prêtres de
-Cybèle arrivent, toutes les religions s’accumulent dans
-la Ville éternelle, avec tous les vices inventés; la
-<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span>
-philosophie se débat mieux, la rhétorique pérore dans ses
-écoles, la société agonise au milieu de tous ces bruits.
-Elle voudrait bien se cacher la ruine qu’elle a dans le
-cœur, et farder ses rides avec le parfum de quelque
-croyance, c’est en vain, elle ne sait laquelle adopter.
-Son empereur veut introduire le culte des juifs et des
-chrétiens, il se fait juif lui-même, il est, comme la nature,
-tourmenté d’une grande douleur, et, comme le
-monde romain, il reste haletant de débauches et d’angoisses
-sur ses lits de fleurs, fanées moins vite que son
-âme.</p>
-
-<p>Tout craquait donc au cœur du vieux monde: pouvoir
-civil, croyance religieuse, et l’âme et le corps;
-tout tombait délabré, abîmé dans un immense dégoût.
-Il faudra, pour ranimer cette chair flétrie, pour remettre
-de la force dans les muscles de ce grand corps,
-le long ascétisme du moyen âge et les douleurs du
-monde chrétien. Alors reparaîtra, au <small>XVI<sup>e</sup></small> siècle,
-cette force, cette sève, ce nouvel empire invisible
-substitué à l’autre, et qui s’étale splendidement sur les
-toiles de Raphaël et se courbe sur le monde avec la
-coupole de Saint-Pierre.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="toc">
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdr" colspan="2">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Les Arts et le Commerce</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Smarh</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_8">8</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Les Funérailles du D<sup>r</sup> Mathurin</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Rabelais</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_144">144</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Mademoiselle Rachel</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Novembre</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_162">162</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Chronique normande du <small>X<sup>e</sup></small> siècle</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">La dernière Heure</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">La Main de fer</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Rome et les Césars</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_275">275</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_284">
-
-<p class="cent wesp lh2">
-<span class="cs12">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="cs8">DE</span><br />
-<span class="cs16 esp">GUSTAVE FLAUBERT</span></p>
-
-<p class="cent cs8">EN 18&nbsp;VOLUMES<br />
-AUGMENTÉES DE VARIANTES; DE&nbsp;NOTES<br />
-D’APRÈS LES MANUSCRITS, VERSIONS ET SCÉNARIOS DE&nbsp;L’AUTEUR<br />
-ET DE REPRODUCTIONS EN&nbsp;FAC-SIMILÉ<br />
-DE PAGES D’ÉBAUCHES ET DÉFINITIVES DE SES&nbsp;MANUSCRITS.</p>
-
-<table summary="Catalogue">
-<tr>
- <td class="tdl">Chaque volume broché</td>
- <td class="tdr"><b>8</b> fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl1">Relié amateur, par Canape, en chagrin vert foncé,&nbsp;<i>net</i></td>
- <td class="tdr"><b>15</b> fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl1">Relié amateur, par Canape, en maroquin,&nbsp;<i>net</i></td>
- <td class="tdr"><b>22</b> fr.</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Il est tiré des œuvres complètes 50 ex. numérotés sur chine,&nbsp;<i>net</i></td>
- <td class="tdr"><b>40</b> fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent cs16">CORRESPONDANCE</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent lh1"><span class="cs12">DEUXIÈME SÉRIE</span><br />
-(1850-1854)<br />
-<span class="cs8">AUGMENTÉE DE LETTRES ET FRAGMENTS&nbsp;INÉDITS</span></p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cs9">On sait avec quelle pudeur intransigeante Gustave Flaubert a tenu à
-s’exiler lui-même de ses livres. Sa religion de l’art désintéressé, de l’Art
-pour l’Art, son dogme de l’impersonnalité littéraire lui imposaient le
-devoir de taire son existence. Se confesser au public lui apparaissait à la
-fois comme une erreur, une trahison et une lâcheté. Et, sans la <i>Correspondance</i>,
-nous ne connaîtrions pour ainsi dire rien de lui.</p>
-
-<p class="cs9">C’est, en effet, dans ses lettres que le véritable Flaubert nous apparaît
-avec ses enthousiasmes et ses découragements, ses touchantes délicatesses
-et ses superbes violences, son exquise sensibilité et sa terrible clairvoyance.
-Par elles nous sont révélées toute l’intime noblesse, toute la
-naïve bonhomie de ce pur martyr des lettres. Elles nous font assister
-enfin à la genèse douloureuse de tant de chefs-d’œuvre; elles en sont le
-commentaire vivant, <i>indispensable</i>. Personne n’a le droit de les ignorer
-sous peine de moins comprendre, partant de moins admirer <i>Bovary</i>,
-<i>Salammbô</i>, <i>l’Éducation</i>, <i>la Tentation</i>, <i>Bouvard</i>.</p>
-
-<p class="cs9">Et leur réunion même est un immortel monument. Écrites hors des
-habituelles contraintes, avec tout l’abandon du génie qui se donne, leur
-magnifique spontanéité a fait justement dire à bien des maîtres qu’en
-elles la prose du <small>XIX<sup>e</sup></small> siècle avait trouvé son expression souveraine, sa
-perfection française.</p>
-
-<p class="sep1 cent wesp cs8">VOLUMES EN VENTE:</p>
-
-<p class="cs9"><i>Madame Bovary</i>, 1 vol. — <i>Correspondance</i>, I-II, 2 vol. — <i>Trois Contes</i>,
-1 vol. — <i>Par les Champs et par les Grèves</i>, 1 vol. — <i>Œuvres de Jeunesse inédites</i>, I,
-1 vol. — <i>L’Éducation Sentimentale</i>, 1 vol.</p>
-
-</div>
-
-<div class="npage box" id="note">
-
-<p class="ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et
-l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques erreurs
-typographiques évidentes ont été corrigées. Ces corrections sont
-soulignées <ins title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte.
-Placez le curseur sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
-mineures.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE JEUNESSE INÉDITES ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
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- </div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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