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-The Project Gutenberg eBook of Keetje Trottin, by Neel Doff
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Keetje Trottin
-
-Author: Neel Doff
-
-Illustrator: Albert Marquet
-
-Release Date: April 18, 2021 [eBook #65105]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN ***
-
-
-
-
-
- NEEL DOFF
-
- Keetje
- trottin
-
- [Illustration]
-
- Roman
-
- croquis
- d’Albert Marquet
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS et Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE. VIe
-
- 1921
-
-
-
-
-KEETJE TROTTIN
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
- _Jours de Famine et de Détresse_ (chez FASQUELLE).
- _Contes Farouches_ (chez OLLENDORFF).
- _Keetje_ (chez OLLENDORFF).
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays
-
-
-
-
- NEEL DOFF
-
- Keetje
- trottin
-
- Le pêcheur de perles
- ne craint pas la boue.
-
- Multatuli.
-
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
- 21, rue Hautefeuille
-
- 1921
-
-
-
-
-KEETJE TROTTIN
-
-
-
-
-A QUATRE ANS
-
---Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu peux bien rester debout.
-
---Non, laisse-la avec son petit dos au soleil. Hier, elle a encore eu la
-fièvre, et le soleil lui fait du bien, dit une autre grande.
-
-Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue de la voix douce et
-ferme de cette fillette, et combien de fois n’ai-je pas senti, vivante
-encore, la caresse de cette exquise commisération!
-
-
-A CINQ ANS
-
-Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter un col de dentelle chez
-une dame. Le petit garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais
-obstinément: j’avais entendu dire par des grandes qu’on ne pouvait pas
-embrasser les garçons. Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser mes
-petits frères. Quelques gifles m’en guérirent.
-
- * * * * *
-
---Je ne les trouve plus!
-
-Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs.
-
---Mes beaux rubans bleus!... C’est toi, Keetje, qui les a troqués contre
-des chiffons pour tes poupées! De qui tiens-tu la loque dont tu habilles
-ta poupée?
-
---De la demoiselle d’en bas.
-
---Tu vois, tu lui as donné mes rubans en échange, avoue!
-
---Mais non, ce n’est pas moi.
-
---Si, c’est toi! si, c’est toi!
-
-Et je reçus une bonne raclée.
-
-Cette injustice ne m’est jamais sortie de la mémoire: c’est la première
-rancune qui a aigri mon âme d’enfant.
-
-
-
-
-A SIX ANS
-
-Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin,
-s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses
-pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte,
-la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.
-
---Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi
-aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.
-
-Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et
-me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me
-lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque
-fois qu’il me voit, et moi aussi...
-
-Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et
-m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le
-tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant:
-mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait
-chassé Tom:
-
---La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le
-bougre sent cela...
-
-Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.
-
-Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me
-lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et
-mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans
-leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me
-caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père
-ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt
-qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse...
-
-Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les
-mains crispées au mur, et pleurai éperdument.
-
---Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père.
-
---Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire.
-
-Et on me laissa braire.
-
- * * * * *
-
---Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout
-pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui
-faire.
-
-Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa
-grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux
-s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.
-
- * * * * *
-
-Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait
-la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette
-peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la
-première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une
-anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les
-yeux bleus.
-
- * * * * *
-
-Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après
-que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains
-rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me
-semblaient des mains malades.
-
-
-
-
-A SEPT ANS
-
-J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je
-m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en
-fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une
-guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient
-en se tapant la cuisse; les enfants me poursuivaient et se moquaient.
-Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait;
-tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent:
-
---C’est bien, jolie enfant.
-
-Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous.
-Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne
-m’occupant plus des quolibets.
-
- * * * * *
-
-C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe
-de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves.
-Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me
-toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.
-
---Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par
-les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera
-pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à
-être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des
-vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de
-plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les
-aperçoit un peu de l’extérieur.
-
---Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec
-vous! Je me tiendrai bien tranquille.
-
---Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas
-dehors: nous avons nos robes de dimanche.
-
-Elle nous toisa de haut en bas.
-
---Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur
-sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux.
-
-Je rentrai en pleurant.
-
---Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois?
-
---Mais elle braie pour braire, comme toujours...
-
- * * * * *
-
-Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser.
-Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en
-arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je
-m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête
-en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long
-frisson de crainte et de volupté.
-
-
-
-
-A HUIT ANS
-
---Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul: porter la
-casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre
-Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui
-donnerais dix-sept _cents_ et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser
-la Haute-Ecluse, les remparts: la fabrique est au bout à gauche.
-
-Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la
-casserole de terre nouée dans un lange d’enfant: elle penchait à droite
-et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois
-donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais
-longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé; j’étais très
-étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau... «Ce ne sont pas des
-harengs, voyons...» et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si
-je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui
-s’épanouissaient sur les bords me tentaient...
-
-J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son
-travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi
-par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait,
-mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout
-droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats
-devenaient dans l’eau.
-
-Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en
-couronnes.
-
---C’est froid, n... de D... et sec: toute la sauce est dans le lange.
-Voilà la casserole.
-
---Voulez-vous une fleur, oncle?
-
---Non!... Oui, donne.
-
-Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant.
-
-Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis
-la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son
-homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me
-gronda; je protestai; elles n’en démordirent point.
-
-Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de
-colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me
-cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement.
-
-
-
-
-Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait
-pas eu le temps de cuire les pommes de terre: nous dinâmes avec du pain
-et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous
-chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma
-mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras; nous les grands,
-deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la
-main.
-
-Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était
-très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup
-au milieu de la foule; que, devant les baraques, des dames, en costumes
-d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée; qu’un
-homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie; que
-les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient,
-pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient
-et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des
-trompettes: «Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule...»
-
-Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu
-autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et
-tapaient des pieds en cadence:
-
-«Hosse. Hosse, Hosse...»
-
-Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.
-
---Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner.
-
-Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un
-canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais
-pas le chemin vers chez nous: je le demandai à un homme.
-
---Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à
-gauche, et tu trouveras bien ta rue.
-
-En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.
-
-De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai
-dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus
-peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par
-terre, pleurant et appelant éperdument ma mère.
-
---Mère chérie, où es-tu maintenant? Mère chérie, reviens, je ne le ferai
-plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis
-ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni
-Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu? Mère, reviens! J’en veux mourir, si tu
-ne reviens pas.
-
-Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand ma mère, hagarde, en
-sueur, traînant après elle les enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai
-sur mes pieds; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui jetai mes bras
-autour du cou; elle m’enlaça, et toutes les deux, en bégayant des mots
-d’amour, nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait.
-
---Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma Keetje adorée, ma perle, ma
-pigeonnette de velours.
-
-Le bébé criait; Dirk voulait faire pipi; tous braillaient pour avoir à
-manger. Ma mère n’écoutait pas et, quand elle se mit à la besogne, ce
-fut en me tenant enlacée autour du cou, et moi la serrant, les deux bras
-autour de ses jupes. Toute la soirée, avec le bébé au sein, elle me
-garda assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père qui bougonnait,
-elle voulut que je couchasse entre eux deux.
-
-
-
-
-A NEUF ANS
-
---Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils
-durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois
-enfants: Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel
-lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses
-brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre.
-Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits--dame,
-pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les
-brûlait--car Dieu n’était pas content de lui.
-
-«Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de
-satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par
-terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de
-Dieu et dit: «Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de
-moi.» Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec
-lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda: «Où est
-votre frère?» il répondit: «Je ne sais pas: suis-je le gardien de mon
-frère?» Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa
-une femme d’un autre peuple.
-
-Je levai le doigt.
-
---Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où
-venait cette femme?
-
-Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux
-écarquillés.
-
---Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.
-
-Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les
-enfants me tirèrent par les cheveux, raillant: «D’où venait cette
-femme?»
-
-Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me
-montra au prédicateur.
-
---C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme...
-
- * * * * *
-
-Nous habitions dans les bruyères de _Holland op zijn smalst_.
-
-A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la
-campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au
-milieu de la voie ferrée. Un train était en vue: je me mis à crier, à la
-supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant
-follement. Quand le train fut tout près, elle se leva.
-
-Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du
-chemin. Les autres enfants n’avaient rien.
-
-
-
-
---Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte! Et ils ne nous ont rien
-fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds!
-Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits.
-
---Dame! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de
-jeunes: ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole
-Moe! Mine Ole Moe!
-
-Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait
-d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé
-jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins
-lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors
-cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui
-avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les
-prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans
-cœur.
-
---Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les
-garder; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait
-encore des souvenirs de famille: le fouet du père, l’alliance de la
-grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions
-petits, et les livres d’oncle Freerik.
-
---Oh! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas
-tous: il nous en faut notre part.
-
---Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée,
-elle valait beaucoup; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.
-
---Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir
-de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources,
-et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même
-qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les
-ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service
-sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin! Mais ne
-rien nous faire savoir, et je suis l’aîné!
-
-Et les deux hommes se remirent à se lamenter:
-
---Mine Ole Moe, Mine Ole Moe...
-
-Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux
-étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les
-deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se
-faire remettre leur part des livres et des joujoux.
-
-Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient
-coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur
-avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir
-conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour
-payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme
-étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les
-portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.
-
-Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous.
-C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à
-une cordelette; des perles de verre et de faïence; d’effroyables poupées
-de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué; un sac, rempli de
-petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand
-elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village
-demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en
-briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés
-avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait
-tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait
-au bout des grandes pinces de l’âtre.
-
-Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes
-grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les
-pierres; des osselets à pores ouverts de vieillesse; puis un gros
-rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres,
-c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis
-des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait
-mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des
-sentences et des maximes gravées sur les tombes.
-
-Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle
-Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries
-que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la
-clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma
-mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les
-comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi
-cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une
-Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère
-oublia ces livres en même temps que notre chien.
-
-Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et
-détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des
-regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son
-enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu: il
-ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image
-dans les anciens plis.
-
-Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre
-grand’mère; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant
-laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines,
-après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les
-perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à
-fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la
-Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans
-chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la
-religion et faisait un petit somme.
-
-Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses
-devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que
-leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à
-Lopersum, en Frise.
-
-
-
-
-Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie: mon
-père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et
-gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous
-cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne
-parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à
-chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer
-les lacets.
-
-En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines; mes
-deux talons étaient écorchés. Mais quoi! elles me dureraient trois
-années, avait dit la femme: alors, la peau des talons, qu’est-ce que
-cela fait? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on
-se moque de moi et qui me font aussi tomber.
-
-Hein également inspectait ses pieds: lui, c’étaient ses orteils qui
-saignaient.
-
---Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines: du cuir épais comme le
-doigt, et dur... et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront
-trois ans: la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les
-tiennes.
-
-Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes
-vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue.
-
-Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon
-père était furieux. Des jeunes semblables! Lui était tellement content
-quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient
-pu tomber avant qu’il se plaignît.
-
---Je vais les rendre: cela leur apprendra!
-
-Nous sautâmes du lit.
-
---Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles
-ne nous font pas mal.
-
-Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à
-chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là...
-
-
-
-
---Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est
-tard.
-
-Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure
-en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une,
-tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui
-entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus
-prendre le lange à côté du nœud.
-
-Je devais être là à midi, et il était midi et demi: mère était restée
-bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce
-soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant
-aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me
-vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de
-pied en jurant:
-
---Sale jeune, pas lavée et toujours en retard!
-
-Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le
-soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au
-milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri
-qui sortait des impasses et des caves.
-
-Ah! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher
-avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et
-chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage
-et laisser les vagues déferler sur moi! Mais voilà, quand on est bien à
-l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente
-d’habiter une maison de chaume: il lui faut la ville et les magasins, et
-alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam... Là-bas, on ne
-m’insultait pas pour ma saleté; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on
-devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu
-d’eau dans un petit pot, l’on reste noir...
-
-Je m’engouffrai dans notre cave. Ah! quelle délivrance! On eût dit que
-tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes
-de-ci, tête de-là, sur une chaise: ainsi couchée, les membres pendants,
-le calme et le bien-être me revenaient.
-
-Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil! Ici, il ne pénètre jamais;
-il y fait noir et frais, c’est exquis; l’eau coule des murs; le plancher
-est mouillé... Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés... Si je
-pouvais boire et manger, couchée ainsi...
-
---Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre?
-
---Oh! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les
-tenir chaudes.
-
---Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre.
-
---Ah je ne savais pas!...
-
---Où sont-elles, mère?
-
---Nous les avons mangées: je croyais que tu les aurais voulues chaudes.
-Voici une tartine.
-
-Je la mangeai en maugréant.
-
-Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse.
-
---Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
-
-C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque
-chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour
-le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la
-chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas
-beurre à boire, mais à boire là à pleins pots... Et j’incrustai mes
-pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs
-suintants...
-
-
-
-
-Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout
-un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur
-les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant
-des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage.
-Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
-
-Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à
-l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la
-Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer
-barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du
-rez-de-chaussée: quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes
-coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des
-ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la
-porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs
-signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me
-demanda pourquoi je regardais ces putains.
-
-Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père,
-une maison était aussi habitée par des dames: elles étaient toujours sur
-le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
-
-Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au
-sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait
-plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très
-empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des
-épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les
-traitaient de putains.
-
-Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel.
-Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je
-croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient
-ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu! c’était comme d’autres
-étaient modistes ou repasseuses... Plus tard, j’ai compris que leur
-métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes
-usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et
-par les réflexions des adultes.
-
-
-
-
-A ONZE ANS
-
-Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines
-affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le
-compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois
-que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir.
-
---Mère, qu’est-ce qu’on te fait? Pourquoi cries-tu?
-
---Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une des femmes.
-
-Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve, observant curieusement.
-Il m’empoigna.
-
---Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la soirée.
-
-Et il me jeta dans l’impasse.
-
-Na! comme si je ne savais pas que mère allait venir dans l’échoppe! Je
-sais très bien que les enfants sortent du ventre. Mais comment? Est-ce
-par le nombril, ou est-ce qu’on éclate? Les chiens et les chats, c’est
-par leur «pissie». Ce n’est pas possible chez nous... Enfin, la
-prochaine fois, je me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai
-bien.
-
-J’allai errer sur le Nieuwendyk. Bientôt je rencontrai des petites
-voisines. Nous nous mîmes à chanter des tyroliennes, puis à raconter des
-contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner aux portes; mais, une à
-une, mes camarades rentraient chez elles. Moi, je n’osais pas. Je
-m’assis sur le banc du perron de la marchande de friture. Je toussais
-fort. Bientôt la femme sortit pour voir qui toussait ainsi devant sa
-porte.
-
---Que fais-tu là, petite? pourquoi ne retournes-tu pas chez toi?
-
---Mère doit acheter un petit enfant.
-
---Ah! ah! Eh bien, viens un peu chez nous.
-
-Elle m’amena au fond de la salle, devant la porte ouverte de la cuisine.
-Elle murmura quelque chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit:
-
---Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement habillée.
-
-Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu de tourbe faisait
-bouillir de l’huile dans une marmite de fer suspendue à la chaîne, et
-continua sa friture de poissons pour le lendemain. Je la regardai
-longtemps, à moitié assoupie par la chaleur.
-
---Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais jouer avec elle, mais tu
-reviendras le jour. Maintenant retourne chez toi, je crois que tu peux
-rentrer, et reviens demain.
-
-Elle me poussa doucement devant elle.
-
-J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par la fenêtre. Mon père
-était assis près de l’âtre, fumant sa pipe. La lampe morveuse se
-trouvait derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout y était
-tranquille. J’ouvris la porte et restai sur le seuil.
-
---Ah! Keetje, c’est toi, ma Poeske, viens te chauffer.
-
-Il me donna un peu de café; il ne me parla pas de l’événement; je
-n’osais rien demander.
-
---Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une petite sœur.
-
-Je sautai vers le lit et ma mère me remit un petit paquet fortement
-emmaillotté.
-
-Je m’approchai de la lampe. Une petite tête rouge en sortait, mais
-tellement achevée et fine que j’en fus tremblante de tendresse.
-
---Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant! elle est si
-jolie, si jolie! nous allons tous l’aimer très fort.
-
---Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.
-
-Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des
-reins pour me hisser dans l’alcôve.
-
---Toi! fit-il, toi!
-
-Et il me donna un gros baiser.
-
-Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai: «C’est
-amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de
-jolis enfants que l’on veut! Quand je serai grande, j’en aurai un tas!»
-
-
-
-
-A DOUZE ANS
-
-En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que
-son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se
-faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète: je me
-figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque
-fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me
-penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et,
-quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour
-des douves, j’étais contente ou je soupirais: «Ah! Dieu, bientôt il
-n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux
-qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il
-la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera
-pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux...» Et ma
-gorge se serrait d’émotion.
-
-Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti
-le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le
-prend et a les mains remplies de couleur.
-
---Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il
-sera sec.
-
-L’apprenti le reprend, effrayé.
-
---Oh! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé pour avoir plus vite
-l’argent, parce qu’il n’a presque plus de commandes.
-
-J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le seau aussitôt qu’il
-serait sec.
-
---Père a mal à la tête et l’odeur de couleur le dérange.
-
-C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait, mais je voulais excuser mon
-père.
-
-
-
-
-Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon, d’un papier doré,
-et des petites boîtes rouges, bleues, pourpres, dans un coquet panier,
-pour ne pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand j’aurai
-remis les médicaments chez les clients, je devrai garder un peu la
-petite fille de deux ans. Elle est jolie, la petite fille: heureusement,
-car les enfants laids, non, je ne peux pas...
-
-Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai longtemps avant de
-sonner une seconde fois, si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira,
-je dirai: «_Vryster_[1], avec les compliments du pharmacien, j’apporte
-une bouteille... ou une boîte...» Oui, ce sera bien: «avec les
-compliments», et «_Vryster_» sera bien aussi. J’entends toujours les
-bouchers dire cela aux servantes, et elles rient: donc c’est bien...
-
- [1] Bonne amie.
-
-Et je serai employée dans une grande maison. Il est vrai que c’est au
-Zeedyk, mais près du Nieuwe Markt: les «boîtes» sont beaucoup plus loin.
-Il y a un aide-pharmacien; je dois l’appeler Monsieur: alors ce n’est
-pas un domestique, comme les deux servantes. Voyez un peu: deux
-servantes, et moi, le trottin... Puis il y a huit enfants: six garçons
-et deux petites filles. L’aîné des garçons a vingt-deux ans et est
-étudiant, donc tout à fait un Monsieur, et la plus petite fille a deux
-ans; l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole militaire:
-aussi un Monsieur. Encore un autre apprend la pharmacie; puis trois plus
-jeunes.
-
-Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela, pendant que mère et moi,
-nous attendions le retour de «Madame», le jour où je suis allée
-m’engager. «Madame», parfaitement: c’est une «madame», la femme d’un
-pharmacien, et non une «mademoiselle», comme la femme de l’épicier d’à
-côté.
-
-Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai soixante «cents» par
-semaine, une tartine à midi, et j’aurai fini à quatre heures. Huhu! ce
-n’est pas si mal pour commencer: j’ai déjà douze ans, c’est vrai...
-
-En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du corps me parcourait depuis
-les cheveux jusqu’aux orteils et me rendait toute frissonnante. Il me
-fallut de suite porter une assez grande bouteille tout près, au
-_Kloveniersburgwal_, à côté du _Trippenhuis_.
-
---C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien.
-
-Je sonnai à la porte qui me semblait être celle de l’appartement.
-
---_Vryster_, c’est pour Mlle X..., fis-je.
-
---C’est à l’autre porte pour l’appartement: ici, c’est la maison.
-
-Et la _Vryster_ me claque la porte au nez.
-
-Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le cordon. Une dame
-furibonde me crie:
-
---Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi chaque fois qu’on vient de
-chez l’apothicaire. Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai
-ailleurs... Quel besoin ont les voisins de savoir qu’on m’apporte des
-médicaments? Dépose la bouteille sur l’escalier et dis bien que je
-changerai d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables de
-distinguer la maison de l’appartement.
-
-Na! si ç’avait été dans mon quartier, comme je vous l’aurais engueulée,
-cette vieille tuméfiée... S’il vous faut toujours des médicaments, c’est
-que vous êtes pourrie...
-
-Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus.
-La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi
-qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée.
-
-En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher
-de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres!
-on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison... Chez
-ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes,
-qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis
-parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je
-produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière,
-aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa
-robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement
-plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu
-d’apparence: j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait
-elle-même, parce qu’elle chipait des «cents» sur chaque article; elle
-m’avait même recommandé de retenir cinq «cents» sur la viande: nous les
-aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait
-ajouté:
-
---J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait.
-
-Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne
-sortait pas de la chambre d’enfants au second: elle surveillait là les
-deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait
-continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui
-était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des
-repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils,
-l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à
-table et recevait de tout.
-
---Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines,
-mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de
-foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de
-pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous
-seulement du fromage: allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq
-heures... et pour ce qu’il descend alors de viande! et ces éternelles
-pommes de terre étuvées aux oignons... j’en ai le ventre comme un
-tambour.
-
---Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je.
-
---Oh! toi, tu n’es que le trottin: tu n’es pas de la maison et il ne te
-revient pas plus.
-
-Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se
-tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie
-pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame
-confectionnait elle-même ces robes d’enfant; elle tricotait aussi des
-chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient
-dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je
-promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains
-de Madame: comment faisait-elle ces trous de broderie?... J’aurais donné
-tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame
-me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant.
-
-Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves
-à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau
-de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes
-garçons: des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais
-surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient
-chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait
-au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa
-chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me
-laissait lire et faisait «ssst!» dès qu’il entendait revenir sa mère.
-
---Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je
-t’expliquerai.
-
-Na! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce qu’il avait de beaux
-cheveux blonds en touffe sur la tête, et une peau propre et rose, et une
-voix claire, comme tous les enfants riches...
-
-
-
-
-«Joost van den Vondel», lisais-je sur le dos d’un livre.
-
---Qui est-ce ça? demandai-je. Est-ce lui qui a fait le Vondelpark?
-
---Oh! non, dit Willem, c’est notre plus grand poète. Ce livre raconte sa
-vie. Tu peux le lire, ou veux-tu que je te le raconte?
-
---Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas le lire en entier.
-
---Eh bien, Joost van den Vondel vivait de 1500 à 1600: tu vois, il y a
-trois cents ans. Il était né à Cologne, mais habitait ici dans la
-Warmoesstraat, où il avait un commerce de bas. Il faisait surtout des
-vers et des pièces de théâtre en vers: _Ghysbrecht van Amstel_,
-_Lucifer_, _Adam en Eva_. Son commerce de bas périclitait, mais c’était
-plus fort que lui, il aimait avant tout écrire des vers.
-
---Il habitait la Warmoesstraat? Tu ne sais pas dans quelle maison?
-j’irais voir...
-
---Oh! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors n’était pas comme
-maintenant. La Kalverstraat et le Nieuwendyk avaient des maisons de
-bois, goudronnées comme les barques: elles étaient habitées par des
-bateliers et des pêcheurs, dont les filets séchaient à la porte.
-
---Allons, voyons, la Kalverstraat, des maisons de bois goudronnées?
-C’est la plus belle rue d’Amsterdam. Tu te moques de moi, je ne te crois
-pas.
-
---C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il n’y a que le Palais du
-Roi, sur le Dam, qu’on a bâti alors au milieu de tout cela, mais comme
-hôtel de ville.
-
---Na! ce que tu me dis...
-
---Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu près comme nos pêcheurs
-de l’île de Marken.
-
---Allons! d’une culotte à harengs?
-
---Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes et les petites filles
-portaient beaucoup de longs jupons et trois ou quatre bonnets... Et
-l’orphelinat bourgeois, tu sais bien, dans la Kalverstraat?
-
---Oui.
-
---Eh bien, à cette époque, les enfants sans parents étaient abandonnés.
-Alors une dame Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six, je crois:
-elle les a habillés comme les orphelins le sont encore aujourd’hui et
-les a fait élever: c’est le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la
-Kalverstraat.
-
---Mais ce que tu me racontes... dis-tu vrai? Ah! que c’est beau...
-
---Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur l’escalier, quand nous
-descendrons pour la table de café... Tiens, maman n’entre pas...
-
-Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée.
-
---Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant... ici, derrière la porte de
-l’alcôve, où l’on ne nous verra pas de la rue.
-
-Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour
-de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et
-mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure: ce qu’il
-sentait bon le savon!...
-
-J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire
-semblant de rien.
-
- * * * * *
-
-Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des
-maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost
-van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand
-théâtre de la Leidsche Plein... Un théâtre, comment est-ce fait? Je ne
-connais que la _Poppenkast_[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt...
-Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons... Mais oui,
-elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les
-bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah! voilà un magasin de bas:
-des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je
-regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de
-bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce
-lui, Joost? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes;
-il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de
-poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un
-passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je
-traversais le pont du Rokin--ce pont était comme maintenant--et
-j’entrais dans la Kalverstraat. Oh! qu’il y faisait noir, qu’il y
-faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron...
-
- [2] Théâtre de marionnettes.
-
-Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était
-cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.
-
---Elle va mourir de froid.
-
-Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier,
-qui tournaient quand ils couraient.
-
---Quelle est cette petite fille? Oh! ce sera une petite orpheline. Nous
-allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois.
-
---Non, non! mère est à la maison! criais-je.
-
-Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne me tranquillisais que
-sur le Dam, en reconnaissant le Palais du Roi, tel qu’il est encore
-aujourd’hui...
-
- * * * * *
-
---Keetje, qu’as-tu à gémir? me demanda ma mère.
-
---Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la ville était encore en bois:
-elle était noire et obscure, et les gens voulaient me faire entrer à
-l’Orphelinat bourgeois.
-
---Grand Dieu! qu’est-ce que c’est que ce galimatias?
-
---Willem, un des fils, m’a raconté des histoires de la ville et de Joost
-van den Vondel, et m’a montré les images.
-
---Et toi, créature enfantine, tu te donnes la chair de poule à remuer
-tout cela... Allons, dors et laisse-moi dormir!
-
-
-
-
-J’étais là depuis quelques jours. Une petite cousine était venue jouer
-avec les fillettes. Je monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais
-l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je vois la petite Betsy et
-sa cousine, assises à terre, entourées de poupées. Comment ont-elles
-tant de poupées? et je ne les avais pas encore vues... Il y en avait
-d’énormes, assises dans de petits fauteuils, vêtues comme des dames;
-d’autres couchées tout habillées dans des voiturettes, et encore des
-petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre, avec leurs vêtements
-pliés dans des casiers. A terre, il y en avait à tête de bois, de
-caoutchouc, de porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de son;
-d’autres en chemise, jetées dans des coins, avec une grande chevelure
-brune, les yeux à demi-fermés.
-
-Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce, j’enjambai l’alcôve
-et, assise par terre, le bébé entre mes jambes, à qui je donnai une
-poupée de caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que je passais
-aux petites pour les rhabiller. Puis je commençai à attifer une grande
-poupée.
-
-J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer Monsieur et Madame.
-Quand je les vis, je lâchai la poupée.
-
---Du moment que les enfants s’amusent, tu peux t’amuser aussi, Keetje,
-dit Madame... Quel dommage! ajouta-t-elle.
-
---Oui, quel dommage! fit Monsieur.
-
-Depuis ce jour, ce fut mon grand truc, pour tenir les enfants
-tranquilles, de m’asseoir avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en
-dévêtir une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller. Alors je
-pouvais, à mon aise, parer de costumes différents une grande poupée qui
-était ma favorite...
-
-
-
-
-Na, ce Willem! Quand sa petite cousine de huit ans est à la maison, il
-ne me demande pas si je veux lire, il ne me regarde seulement pas. Il
-l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant tout le monde. Avec moi,
-il se cache: pourquoi? Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que
-je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou parce que je suis le
-trottin... Si j’avais sa belle robe et ses beaux souliers, je serais
-bien plus jolie qu’elle: mes dents sont bien rangées, et l’une pas plus
-grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes dents qui poussent en
-avant, avec un cercle d’or qui doit les remettre en place, m’a dit
-Willem. Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns, des joues
-rouges... Elle est jolie quand même, et c’est sa cousine... donc il peut
-l’embrasser...
-
-Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez l’épicier d’à côté, avec
-le jeune Monsieur qui est aussi grand que lui et qui va à la même école.
-Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait:
-
---C’est un canari aussi quand elle chante. Maman dit que l’organe est
-superbe.
-
-Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai chanté toute la matinée,
-à la cuisine, de beaux chants que j’avais écoutés le dimanche, au
-Plantagie, devant les jardins où des dames, la poitrine et les bras nus,
-viennent chanter sur une estrade:
-
-_Martha! Martha!_ et _Si tu crois à la parole sainte, ne parle pas,
-Rosa... ne parle pas._ Sur les cours, les repasseuses et le cordonnier
-se penchaient hors des fenêtres et me criaient que c’était beau. Mais
-dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant, et Frans, celui qui
-est à l’Ecole militaire, marchaient de long en large au salon, où ils
-travaillent à côté de la cuisine--ils lisent et écrivent: ils appellent
-cela travailler. Puis ils sont montés, disant que c’était intenable.
-Quand je suis montée à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont
-regardée comme si j’avais cassé une glace, mais ils ne disaient rien. Je
-voulais encore chanter en me promenant avec la petite. Alors les fils
-sont descendus au galop et Madame m’a demandé si je n’étais pas encore
-fatiguée, puisque j’avais chanté déjà toute la matinée, que les vitres
-en tintaient et la tête lui en tournait.
-
-Ah! c’est ça leur tête... Na! lorsqu’elle chante en tapant sur le piano,
-c’est comme une poule qui glousse. Pour ces riches, tout ce que nous
-faisons est laid, et tout ce qu’eux font est joli...
-
-Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai s’il trouvait aussi que
-mon chant était laid.
-
---Non, et maman dit que tu as une jolie voix, et que c’est bien dommage
-que tu ne pourras pas la cultiver.
-
---Cultiver? mais je n’ai pas besoin de la cultiver: elle est là, ma
-voix. Ce que tu dis pour des bêtises... On ne peut pas apprendre à
-chanter, dit mon père;--lui aussi chante et ne l’a pas appris--on doit
-le faire naturellement.
-
---Mais, Keetje, si... on...
-
---Non, non, c’est comme ta cousine: elle n’aura jamais de belles dents,
-malgré son cercle d’or.
-
---Mais, Keetje...
-
-Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au grenier, où je restai à
-bouder pendant plus d’une heure.
-
-Enfin, ils ont tout de même été gentils, et Madame n’a presque rien dit.
-Mais je ne chanterai plus: je croyais leur faire plaisir, et voilà... on
-prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce que je dis.
-
-Ainsi, cultiver ma voix! comme si elle n’était pas assez jolie et comme
-si je leur avais scié les oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien...
-Encore l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin de papier pour
-le bébé, Bette disait que je jetais un goujon pour pêcher un
-cabillaud... Mina croyait que je ne voulais pas donner mon sale ruban à
-Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau, il doit être beau, et ce
-ruban était sale et vieux... Et ce petit garçon qui traînait avec une
-ficelle un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse sans qu’il
-s’en aperçoive, et le joujou reste derrière lui; je le ramasse pour le
-lui remettre, et voilà qu’une femme crie par la fenêtre:
-
---Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le joujou de cet enfant!
-
-Voilà! voler le joujou, quand je voulais le lui rendre.
-
-Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute
-seule... ou lire, toujours lire...
-
-Quel beau livre Willem m’a fait lire hier... Cette reine Esther, qu’on
-avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la
-marier... de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco... Dieu,
-qu’elle devait sentir bon! Puis on lui a mis de très beaux habits, et,
-le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus,
-son mari... Hou! je comprends cela: sur l’image, il avait de gros yeux
-ronds... Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et
-misérable. Oh! ça, je l’aurais fait aussi... Si je pouvais, par ma bonne
-conduite, rendre riches nos enfants et père et mère! Père aurait des
-chevaux; mère, un métier à dentelles; j’habillerais les enfants comme
-les deux petites ici; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois.
-Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve
-remplie de livres, comme Willem et Gerrit.
-
-La reine Esther, elle était juive: c’est pour ça qu’elle s’appelait
-Esther. Moi, je serais la reine Keetje... Keetje? non, cela ne va pas
-pour une reine. Kee, Kee... Keetelina. Voilà! la reine Keetelina...
-J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous
-irions voir pendre Aman, ce sale bougre...
-
---Keetjou! Keetjou!
-
-C’est Line qui m’appelle.
-
---Vite, descends!
-
-En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter
-chez des malades.
-
-
-
-
-Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au
-fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je
-mangeais ma tartine à sec: je n’étais pas de la maison.
-
-Line bêchait:
-
---Oui, elle dit des vers en société: ce que ça doit être gracieux, cette
-femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel
-et les mains sur le cœur.
-
---Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur
-le cœur pour dire des vers? demandai-je.
-
---De quoi te mêles-tu, morveuse? Mais je veux bien t’expliquer comment
-je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au
-Palais de Cristal: il y a là des représentations où l’on chante et où
-l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux
-mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on
-parle d’amour... Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée
-par les enfants, c’est grotesque.
-
---Peuh! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent
-jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos
-rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est
-marié: notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à
-s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus
-vieilles, aux plus folles... As-tu remarqué hier soir ce décolletage et
-ce cou de vieux dindon?
-
---Oh! oui, et l’autre jour encore... ils avaient oublié un parapluie.
-Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait
-monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de
-l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand
-on va en soirée, l’on prend des voitures.
-
---Oh! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause
-de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en
-voiture: mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier.
-
---Cependant cette pharmacie rapporte ferme!
-
---Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes: un docteur,
-un officier, un pharmacien... Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas
-jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien? Puis la musique,
-les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce
-n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop! Je suis entrée, il y a
-cinq ans, à cinquante florins par an; depuis deux ans, j’en ai
-cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me
-donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que
-je parte: cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de
-terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout
-le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent.
-
---Na! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais
-comme vous tous les jours de la viande.
-
---Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela... Une gamine qui se
-laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de
-lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je
-t’implanterais d’autres idées: tu serais mieux lavée, et je t’en
-donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu
-prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup.
-
---Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien: pourquoi t’acharnes-tu
-ainsi sur elle?
-
---Elle ne me sert à rien quand elle est en haut. L’autre jour, elle a
-laissé tomber la petite sur la tête, que je croyais que c’était un fer à
-repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt. Je ne l’ai pas dit à
-Madame, parce qu’on l’aurait renvoyée, et j’aurais été encore une fois
-seule pour la besogne. Et quand je me plains à Madame qu’elle lit
-toujours, elle me répond: «Oui, c’est bien dommage pour cette enfant
-qu’elle ne puisse étudier: je n’ai jamais vu une rage de la lecture
-comme la sienne.» Voilà, c’est dommage pour l’enfant... Pour moi, ce
-n’est pas dommage que je m’anémie et me casse ici depuis six heures du
-matin jusqu’à minuit, tous les jours! Tiens, ne me parle pas de ces
-gens, ni de cette gamine...
-
-Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit.
-
-Bette me dit, en ramassant la chaise:
-
---Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne veut pas l’augmenter de
-cinq florins par an!
-
-Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage... Moi aussi, je pourrais me
-plaindre. Au lieu de partir à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je
-reste tout le temps sans manger. Mais quand je lis, je n’y pense pas.
-Elle peut dire ce qu’elle veut: je lirai tout de même!
-
-Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de la maison, était là:
-c’était le parrain de Willem; il lui apportait souvent des livres.
-Alors, un livre sur la table et Willem entre ses jambes, ils le
-parcouraient ensemble. C’était presque toujours des livres à insectes ou
-à poissons, magnifiquement coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté
-un livre avec des poissons.
-
---Des poissons vulgaires, disait-il: «vulgaires» ici veut dire qu’il y
-en a beaucoup. Mais vois ces couleurs copiées de la nature: elles ne
-sont pas vulgaires. Voilà des harengs: on dirait de l’argent verdâtre et
-bleuâtre; ils sont aussi beaux que bons. Dans l’eau, ils doivent être
-superbes, mais nous les apprécions le mieux dans la poêle: rien de
-meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés dans de la
-farine et rissolés, tout croustillants, dans de l’huile. Quel dommage
-qu’on ne puisse les conserver pour l’hiver! J’en parle souvent avec ma
-sœur, mais elle me dit que c’est impossible. Cependant si on les mettait
-tout à fait préparés dans des cruches, en laquant bien les bouchons?
-
---Mais on ne saurait faire entrer la tête par le goulot, fis-je.
-
-Il me regarda.
-
---Eïe, eïe, tu dis quelque chose...
-
---Si on les mettait en rond dans des verres ou des pots, avec un papier
-dessus ou une vessie, comme la confiture.
-
-Je montrai un pot de confiture dans le buffet.
-
---Eïe, eïe, une vessie... tu dis quelque chose, répéta-t-il, en me
-regardant par-dessus ses lunettes. Je vais en parler à ma sœur. Je
-donnerais beaucoup pour avoir en hiver des harengs rissolés, et, si cela
-réussit, je t’inviterai à venir en manger... Viens donc, un de ces
-jours, voir les tulipes de ma sœur, elles sont justement en fleurs, et
-nos canaris... pour ce qui est de chanter, tu n’auras jamais entendu
-cela!
-
---Ne parlez pas de chanter devant Keetje: elle s’y mettrait, et cela
-empêche Eudore de travailler son examen.
-
-J’en avais le sang à la tête.
-
---Je puis aller voir les tulipes et les oiseaux, Willem, fis-je, en me
-laissant embrasser derrière le battant de l’alcôve aux livres.
-
- * * * * *
-
-J’y fus deux jours après. C’était, à l’Oudezydsachterburgwal, une maison
-à un étage, à large fenêtre à guillotine et à petits carreaux. On
-montait un perron de face, de deux marches, flanqué de bancs. La porte
-brillait comme un miroir. La servante ouvrit la moitié du haut.
-
---Je puis venir voir les tulipes et les canaris.
-
-Alors elle me fit entrer et me conduisit par le long corridor, sur un
-beau tapis moelleux, jusqu’à la porte du jardin, et me dit d’attendre,
-qu’elle allait appeler Mademoiselle.
-
-Une vieille dame vint, à large crinoline, les manches bouffantes, une
-collerette plate, en dentelle, autour de son cou nu et ridé, des
-bandeaux collés sur ses oreilles, et une coiffure de dentelles blanches,
-à rubans lilas.
-
---Tu viens voir mes tulipes?
-
-Elle ouvrit la porte du jardin.
-
---Oh! fis-je.
-
-Dans un tout petit jardin, dont les murs étaient entièrement couverts de
-lierre, il y avait deux corbeilles de tulipes, et, autour du jardin, une
-bande également de tulipes. Dans une des corbeilles se trouvaient des
-mélangées, surtout des mauves et des pourpres; dans l’autre, seulement
-des rouges à rainure orange, et les tulipes autour du jardin étaient
-jaunes, rien que jaunes, comme de l’or: le soleil donnait droit dessus.
-
-Je ne pus rien dire. Elle crut que je n’aimais pas ses tulipes.
-
---Tu ne les trouves pas belles?
-
---Oh! Mademoiselle, fis-je, en levant les yeux vers elle.
-
---Ah, je vois, tu es saisie... tu n’as jamais vu ça, n’est-ce pas? Il
-m’est impossible d’en couper, cela ferait un vide; puis les tulipes de
-cette corbeille-là sont toutes des premiers prix.
-
-Elle me montra la corbeille de mauves et de pourpres.
-
---Mais tu peux revenir les regarder, puisqu’elles t’impressionnent tant.
-Viens maintenant voir les canaris.
-
-Dans mon émoi, je n’avais pas aperçu la grande cage de canaris sur le
-haut du perron du jardin. J’avais déjà vu un ou deux canaris dans une
-cage, mais ici il y en avait vingt-cinq, me disait la dame. Ils étaient
-tous jaune-clair et avaient le chant doux.
-
---Je ne puis supporter le chant aigu, cela m’étourdit.
-
-Je regardai en extase les oiseaux voltiger, ou s’ébouriffer les plumes,
-ou s’arrêter sur le bâton, se gonfler la gorge, ou chanter de joie, ou
-gazouiller comme s’ils se parlaient, se parlaient... Puis, il y en avait
-qui se trempaient dans un petit bac d’eau.
-
-J’étais très intimidée, parce que je ne savais comment expliquer à la
-demoiselle que, si j’avais habité la maison, j’aurais passé les journées
-assise sur un petit banc entre les fleurs et les oiseaux. Je me sentais
-impolie de ne pouvoir rien dire et ne savais comment partir.
-
-Elle me donna deux caramels en me conduisant à la porte.
-
---Alors, Mademoiselle, je puis revenir? risquai-je.
-
---Oui, et bientôt, car les tulipes en ont encore pour huit ou dix jours.
-
---Je peux aussi revenir pour les canaris?
-
---Oui, aussi pour les canaris.
-
-Elle ferma la porte en me souriant.
-
-Oh! je dois dire ça à mère. Oh! que c’était beau, et je puis revenir...
-
-Le surlendemain, Willem avait été à la table de café chez son parrain.
-Je demandai comment étaient les tulipes, maintenant qu’il avait plu, et
-si les oiseaux se trouvaient encore dehors.
-
---Non, ce n’est que lorsqu’il y a du soleil qu’on les met sur la
-terrasse... Marraine m’a dit que tu es une sensitive...
-
---C’est mal ça, Willem?
-
---Non, mais elle dit que c’est malheureux, que tu souffriras beaucoup, à
-moins que tu ne t’abrutisses...
-
---M’abrutir, moi? Pourquoi? pourquoi?
-
---Ah! je ne sais pas...
-
-
-
-
-_Vie de Rembrandt van Ryn._
-
---Est-ce beau, Willem?
-
---Oui, tu l’aimeras. Rembrandt est notre plus grand peintre, comme Joost
-van den Vondel est notre plus grand poète.
-
---Qu’est-ce qu’il peignait, Willem?
-
---Oh! des portraits, des tableaux avec des Juifs de la Bible, des leçons
-d’anatomie; il a aussi peint une _Ronde de Nuit_ à travers la ville, et
-il a fait des eaux-fortes, beaucoup d’eaux-fortes.
-
---Des eaux-fortes, qu’est-ce que c’est?
-
---Je ne sais pas très bien comment cela se fait. Je demanderai à
-parrain; après, je te l’expliquerai... Voilà une eau-forte; elle est
-justement de Rembrandt: _La Fuite en Egypte_. Tu sais ce que c’est, la
-fuite en Egypte?
-
---Mais oui: de la Bible... Ah! voilà l’âne, et Marie et l’enfant Jésus
-dessus, et, à côté, Joseph... Ah! c’est une eau-forte?... Ce sont des
-images enfin, mais noires...
-
---Images... oui... mais il y a de l’art... Je ne sais pas encore bien;
-il faut entendre Eudore quand il en parle!
-
---J’aime surtout l’âne: il porte si docilement la Vierge et Jésus. Tu ne
-trouves pas que c’est un chéri d’âne?
-
---Oui, mais on ne doit pas juger ainsi. Eudore sait comment on doit en
-parler... Rembrandt habitait dans la Jodenbreestraat.
-
---Ici, dans le quartier juif?
-
---Oui, près du pont.
-
---Etait-il Juif?
-
---Non, mais Eudore dit que, s’il a peint les Juifs comme il l’a fait,
-c’est parce qu’il les voyait tous les jours.
-
---J’irai regarder la maison.
-
---Puis il a eu de la misère et il a dû aller au Canal des Fleurs, dans
-le Jordaan.
-
---Ah! il a eu de la misère, et on écrit des livres là-dessus? Je vais
-lire celui-ci. Et que sont devenus ces portraits et ces images?
-
---Ils sont, pour la plupart, au _Trippenhuis_.
-
---Willem, Willem, vite, arrive, il est temps pour l’école!
-
-Willem fila. Je descendis et pris mon panier rempli de bouteilles et de
-boîtes.
-
-J’irai d’abord à la maison de Rembrandt... Quand j’eus passé le pont, je
-la vis tout de suite, à droite. C’était écrit dessus: _Maison de
-Rembrandt_. Je n’y remarquai rien, à cette maison; elle était comme les
-autres, mais je fus émue qu’un homme qui avait vécu il y a si longtemps
-et qui avait eu de la misère, eût monté et descendu ce perron et qu’il
-eût regardé, par ses fenêtres, les Juifs, pour les peindre.
-
-Peindre ces Juifs sales, aux yeux malades, comment était-ce possible? Il
-les aimait sans doute parce qu’ils étaient pauvres? Moi, je les aime
-bien également: ils sont si bons... Il m’aurait peinte aussi peut-être,
-car je ne suis pas mieux habillée qu’eux... Je vais voir au
-_Trippenhuis_. Père doit souvent y conduire des étrangers: il dit aussi
-que, quand la porte s’ouvre, on aperçoit des tableaux avec des gens
-habillés comme il y a des siècles.
-
-Je portai vite toutes mes commissions, en gardant, pour la dernière,
-celle de la dame à côté du _Trippenhuis_. Puis je montai le grand perron
-et voulus entrer. Un monsieur, assis sur un tabouret, me retint de la
-main.
-
---Que viens-tu faire ici?
-
---Je veux voir les tableaux et les images de Rembrandt.
-
---Toi? Déguerpis, n’est-ce pas, ou je te «Rembrandterai». Allons file,
-et plus vite que ça, ou peux-tu payer plusieurs «dubbeltjes»?
-
-Il me poussa dehors en grognant: «Où a-t-elle cherché cette idée?»
-
-De loin, je crachai vers lui et l’appelai «pierre de tonnerre...» Et je
-dirai à mon père de ne plus vous amener de clients. A-t-on jamais vu?
-n’aurait-il pu me laisser passer en tapinois?
-
-En traversant le Nieuwe Markt, je vis Bette arrêtée devant des paniers
-de poisson: elle discutait le prix d’une belle alose, que la marchande,
-le joug en travers du dos, tenait levée d’une main, en ouvrant de
-l’autre les branchies.
-
---Il est frais comme du beurre: un florin, vraiment, pas moins... Je
-dois cependant gagner deux sous, je ne puis travailler tout à fait pour
-rien.
-
---Seize sous, je ne donne pas plus.
-
---Allons, une bête semblable? dix huit, voyons, c’est donné!
-
---Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant.
-
---Allons, venez!
-
-Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber les boyaux, gratta les
-écailles, et le taillada à détacher presque les morceaux. L’eau m’en
-venait à la bouche. Comme ça doit être bon à manger, du poisson rose
-ainsi! Bette fit mettre le poisson sur la paille dans un panier plat;
-puis on le couvrit encore de paille.
-
---Voilà, _Vryster_.
-
---Bette, vous allez manger ce bon poisson à la maison, demain dimanche?
-
---Ho! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour eux. Non, c’est demain
-l’anniversaire de ma mère. Toute la famille envoie quelque chose de bon
-pour un grand repas... Moi, j’envoie cette alose, on ne pourra pas se
-plaindre. Veux-tu porter ce panier chez ma mère, ici tout près, dans la
-Jonkerstraat? Je te donnerai une tasse de café à quatre heures.
-
-En revenant, Bette me versa une tasse de café, que je dus aller boire
-dans un placard, de crainte que quelqu’un de la maison n’entrât dans la
-cuisine et ne le vît.
-
---Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la maison...
-
-Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe propre, Bette et Line étaient
-en émoi. Le samedi soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient
-chacun de leur côté et rentraient très tard. Un d’eux avait, en
-rentrant, vomi affreusement sur le cabinet, mais personne n’avouait.
-Aucune des servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient cependant
-rien à Madame, mais elles prétendaient me faire nettoyer cette horreur.
-
---Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis pas de la maison,
-c’est votre besogne.
-
---Tu le feras! fit Line, blanche de colère.
-
-Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut me forcer de le prendre, en
-courbant ma main sur l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le
-renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je m’enfuis de la maison et
-rentrai chez nous. Tout le monde me donna raison, Mina en tête, et je ne
-retournai plus chez le pharmacien.
-
-Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais pu lire, et un peu à
-Willem, mais pas beaucoup... en somme, c’était un riche... Ma mère
-trouva mieux de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école.
-
---C’est encore là que cette créature enfantine est le mieux...
-
-
-
-
---Père ne revient pas. Il ira encore boire la moitié de sa paie. Je ne
-peux pas aller à sa recherche, Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje,
-va donc voir si tu ne le trouves pas aux _Trois Pigeons_, ou chez la
-«bancale», ou chez les autres...
-
-Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets, j’essayais d’abord de
-voir par les fentes des rideaux, puis j’écoutais si je n’entendais pas
-chanter mon père, car il avait la boisson heureuse, mon père. Chez la
-bancale, je l’entendis qui discutait.
-
---Mes chevaux sont mes enfants! Ils sont bons, intelligents, je vous
-dis: pour me laisser me coucher à côté d’eux dans le box, ils me font
-littéralement une petite place.
-
-Il est éméché, mais pas saoul... J’entrouvris la porte et regardai
-d’abord comment je serais reçue.
-
---Ah! Poeske, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, tu viens me chercher,
-approche.
-
-J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et
-clair; le plancher était saupoudré de sable blanc; sur le comptoir, des
-samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en
-bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand
-tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de
-grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi.
-Elle me souriait.
-
---Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père! Une tasse de
-chocolat pour la petite demoiselle... Quels beaux cheveux elle a, Dirk,
-cela te fait honneur, une fille comme ça...
-
-Mon père m’avait prise sur ses genoux.
-
---Va pour le chocolat!
-
-En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat
-fumant et une biscotte.
-
---La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que
-c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents.
-Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait,
-elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès
-d’elle et j’ai trouvé: elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au
-sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie: je le lui mettais
-le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait
-disparu... Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils
-finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants... Leen,
-encore un «bittertje».
-
-Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout
-cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père
-discutait.
-
-Mon Dieu, qu’il fait bon ici... Et, couchée ainsi contre la poitrine de
-père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et
-la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi... Personne n’a
-une voix comme lui... Et je chantai avec eux: _Wilhelmus van
-Nassauwe_...
-
---Ah non, fit mon père.
-
-Et il entonna: _Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux
-dorés_...
-
-Je m’égosillai en des notes aiguës.
-
---Ecoutez ce rossignol; elle a une fortune dans le gosier.
-
-L’un après l’autre, les consommateurs étaient partis, emmenés par leurs
-femmes.
-
---Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien de rentrer avec ta
-fillette, et ne marche pas trop près du bord du canal.
-
---Bien, Leentje, bien. Viens, Poeske!
-
-Nous sortîmes; je donnai la main à mon père. La neige s’était mise à
-tomber. Tout à coup je le lâche et, faisant des boules de neige, je l’en
-bombarde.
-
-Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses.
-
---Ah! petite coquine, attends.
-
-Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie.
-
-Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand détour, nous poursuivant
-dans la neige. Je sonnai à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si la
-vieille qui habitait la maison était à nos trousses.
-
-Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant
-dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me
-tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant
-devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des
-pas.
-
-Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre
-porte. Je levai le loquet: la chandelle était à sa fin, le feu éteint.
-Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous,
-furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied.
-
-Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai
-vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne
-pût jamais s’amuser... Père ne joue presque plus jamais avec nous, et,
-quand il le fait, voilà... Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au
-cabaret: il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici...
-
-Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme
-folle, fiévreusement vider ses poches.
-
-
-
-
---Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller: un florin par semaine, c’est
-beaucoup. Je suis grande; à l’école, on me traite comme une mendiante,
-parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine,
-c’est le loyer.
-
-A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville,
-comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de
-Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire
-comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école,
-où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on
-levait le doigt... Ah! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas
-devoir retourner à l’école... Mais je ne disais rien de tout cela à ma
-mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme
-trottin chez une modiste.
-
-J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement.
-
---Tu n’as pas de chapeau? Et rien au cou?... Encore s’il était lavé...
-
-On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté
-de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je.
-Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait
-les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise.
-
-En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une
-demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux
-quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à
-mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché
-de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche.
-Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec
-les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais
-avec précaution et respect celui que je devais remettre.
-
-A la première maison, on me paya six florins, et je reçus cinq _cents_
-pour moi... Ah! ça va bien, je vais acheter un petit pain avec du boudin
-de foie... Non, je les donnerai à mère: elle verra que je puis gagner
-beaucoup.
-
-J’eus encore cinq _cents_ dans une autre maison. Voilà! voilà! Je
-rapporterai ainsi plus que père, et plus que cette rosse de Mina, qui
-gueule toutes les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre
-les quatre-vingts _cents_ de ses gages. Je gagnerai cela en trois jours,
-et bientôt on pourra se passer d’elle... Et père qui boit ses
-pourboires! Je ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les
-rapporter: on sent quelque chose en dedans de soi...
-
-En allant dîner chez nous à midi, je marchai d’un pas rapide comme les
-grands, et ne traînai pas en route pour parler avec les enfants, ainsi
-que je faisais encore la veille... J’ai un atelier, je dois marcher
-comme les ouvriers qui rentrent chez eux, vite, vite, pour être de
-nouveau à leur travail à une heure...
-
-Je remis mes dix _cents_ devant tout le monde.
-
---Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu aies assez pour
-t’acheter une robe, fit ma mère, Dieu sait si tu en as besoin!
-
---Mais non, c’est pour dans le ménage: tu peux avoir quarante tourbes
-pour cela, ou deux mesures de pommes de terre, ou deux choux blancs ou
-une livre de riz.
-
---C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille, quoi!
-
-L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de chapeaux. Je me balançais
-d’un côté à l’autre, le corps plié en avant.
-
---On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le patron en riant.
-
-Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur un perron.
-
-C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin.
-Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus
-jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients,
-à part moi, de riches sans cœur.
-
-Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la
-facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant: «Pour la
-petite!» puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en
-poche.
-
---On ira payer, fit-il.
-
-Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai «charogne»
-et «presseur d’éponges».
-
-Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches.
-Les chapeaux ne me disaient plus rien: ces sales objets pour les riches
-étaient la cause de mon mal.
-
-
-
-
-La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle
-parallèle: elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin,
-il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à
-coucher éclairée seulement par des portes vitrées: cet appartement était
-loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une
-chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui
-l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une
-grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par
-un Juif, employé de banque.
-
-Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners.
-J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur
-de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.
-
---Mais, mais, Keetje, les odeurs?... je crois que les langes de vos
-enfants avaient un autre bouquet.
-
---Cela ne me donnait tout de même pas des nausées.
-
---Eh bien, va-t’en vite!
-
-Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs. Après, quand
-ils étaient partis et qu’elle avait fait les lits, je devais ôter la
-poussière et descendre les plateaux. Je mangeais les restes de petit
-pain qu’on avait laissés; je buvais le lait, en y ajoutant du sucre en
-poudre. Puis je regardais les beaux vêtements pendus au porte-manteau de
-l’étudiant du grand appartement et les sept paires de bottines rangées
-au-dessous...
-
-En a-t-il, des bottines! sept paires... et une paire aux pieds, ça fait
-huit. Père n’a qu’une paire de vieilles bottes qui prennent l’eau. Et
-les vêtements! Trois costumes, encore deux pantalons, et un long habit à
-pans, deux pardessus... Ah! la, la, et ça pour un seul homme... Les
-riches ont toujours de trop: que peut-il faire de tout cela?
-
-J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en mettre sur moi, de peur
-qu’on ne le sentît en bas, mais j’y fourrais goulûment mon nez, et
-j’aspirais jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah! qu’est-ce donc?
-qu’est-ce donc? j’en boirais, tant c’est délicieux...
-
-Puis je prenais les livres... Il y en avait beaucoup dans des langues
-que je ne comprenais pas... _Idëen_, de Multatuli: je le feuilletai...
-_Idëen, Idëen..._ Peuh!... Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé
-par fragments, tout le roman de _Woutertje Pietersen_... Woutertje
-n’était pas pauvre autant que moi, mais il n’était pas riche, et je
-vivais avec lui sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses qui
-l’aimaient et qu’il aimait: Fancy, Omicron, Amalia. Je les connaissais
-toutes... Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais aussi:
-j’avais fait ma première communion en même temps qu’elle. Ce devait être
-cette fillette avec une couronne de roses blanches et une robe de
-mousseline lavée: la robe était bien lavée et repassée, mais on voyait
-qu’elle avait été lavée et qu’elle n’était pas neuve comme les autres.
-
-Fancy, Omicron... Quand j’habitais les bruyères, elles m’avaient aussi
-parlé au milieu des lentilles d’eau et des branches des arbres; je les
-avais mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel était très bleu,
-mais cela surtout à l’époque où je lisais les Contes de Perrault et les
-Mille et une Nuits, Puis je les avais oubliées... Tout le monde avait la
-variole maintenant, et la guerre là-bas, en des pays étrangers, tuait,
-tuait, et avait affamé Paris, une grande ville, disait-on, plus grande
-qu’Amsterdam... Affamer! affamer les gens par méchanceté! les gens de
-toute une ville! pauvres et riches... Na! pourquoi pas les riches? ils
-peuvent bien avoir leur tour comme nous... Toute une ville... c’est
-encore pire que lorsque nous sommes affamés par le chômage ou parce que
-père boit...
-
-Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore Fancy, Omicron, de
-causer avec elles, et d’entendre leur douce voix me dire: «Keetje, tu es
-notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux d’or...» Et voilà
-que ce livre me remettait en plein dans mes visions et me donnait même
-un compagnon qui voyait et sentait comme moi, qui était un petit garçon
-d’Amsterdam, comme moi une petite fille... Il habitait le Noordermarkt;
-il avait l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des amandes de Curaçao
-à la brouette de la Juive. Il dormait dans une chambre au second
-derrière, dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient comme
-nous. Il mangeait des pommes de terre et avait eu la fièvre... Ah! Dieu,
-que je l’aimais! J’en tressaillais de joie; mes lèvres s’humectaient.
-
---Wouter! Wouter!
-
- Fanne, fanne, fan, fan,
- Sine, sine, si, si.
- Fanne, sinne, fanne, sinne.
- Fanne, sinne. Fan... cy,
- Fanne, sinne. Fan... cy.
- Puis le moulin faisait
- Karre, karre, kra, kra.
- Il y avait une fillette
- Endormie dans le gazon...
- Si c’était Femke!
-
-O Wouter, Femke!... c’est moi Keetje, Keetelina! Puis quoi?... J’aurais
-voulu qu’il courût le soir dans la rue après moi pour m’embrasser: je
-n’aurais pas crié! Mais il n’aurait pas osé!... Alors j’embrassais le
-livre aux endroits où Woutertje était le plus à mon goût, où il
-ressemblait le plus à nos enfants, et aussi là où il veut être brigand
-pour le plaisir!...
-
-
-
-
-Keeeee... Keeeee... Est-ce que tu t’es couchée dans son lit, toi, sotte
-gamine? Je n’ai aucune aide de toi!
-
-Je me dépêchai de descendre avec le plateau.
-
---Il n’y a plus de lait... non, depuis que tu es ici, les messieurs
-boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre.
-
-Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur
-les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la
-cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait: les
-battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait
-tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela
-en ordre avant le dîner de midi.
-
-Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier
-de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de
-bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En
-manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé
-quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des
-carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers
-moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. «Que tu
-manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les
-carottes et les navets, je les aime aussi.»
-
---Keeeee! Keeeee! vite, prends les caisses et file.
-
-J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En
-rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une
-tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait
-repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires: mon orgueil
-était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par
-semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à
-rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le
-dos jusqu’à me faire tousser.
-
-
-
-
-Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond--nous sommes tous blonds chez
-nous--et si tu as des yeux bleus: nous avons tous des yeux bleus. Père
-est Frison; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup
-plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus.
-Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que
-j’aime et déteste.
-
-Puis, es-tu grand ou petit? Père est grand et mince et peut sauter à
-pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais
-beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non! Nous sommes
-tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre...
-Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger... Quand Mina a un
-service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus
-mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons
-des voisins diamantaires: ils sont dix fois plus insolents que les
-autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de
-faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes.
-
-Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je
-verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père,
-je peux causer sans parler; avec mère, moins, ses yeux sont bruns; et
-père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers
-lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en
-aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je
-puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne
-m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi
-seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons
-de même l’impression que nous font les gens et les choses! Ah! que je
-t’attends, que je voudrais que tu viennes!
-
-Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune
-homme pour voir si c’est toi, elle me dit: «Créature enfantine, pense
-plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons; du reste aucun homme ne
-voudra jamais de pareille sauterelle!» Cette menteuse! Je suis sûre que
-tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de
-toi, si je n’arrive pas...
-
-
-
-
-Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles,
-pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière
-elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée
-d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un
-volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière; la robe,
-très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à
-bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils
-jaunes, des yeux verts à longs cils blancs; une haute coiffure blond
-maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille,
-surmontée d’un chapeau gris dit «Pamela», garni de rubans bleus et
-roses; des gants de fil très sales et usés, à trous; une toute petite
-ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le
-corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante.
-Les messieurs lui souriaient beaucoup.
-
-Arrivés sur l’Oudezydsachterburgwal, elle me fait monter un haut perron,
-sonne, et nous entrons par une porte entrebaillée... Mais que fait-elle,
-mon Dieu! c’est une boîte!... Les femmes sont toute la journée à la
-fenêtre et devant la porte, aguichant les hommes; elles me regardent
-chaque fois que je passe.
-
-On nous fit entrer dans une chambre de côté. Deux femmes étaient là,
-dont une très vieille. J’ouvris les caisses. Elles s’écrièrent
-d’admiration, et on essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop
-basses: la première releva les peignes.
-
---Voilà! ainsi, il va admirablement à madame... ce chapeau blanc fera
-ressortir la fraîcheur de madame.
-
---Vous avez raison, je prends celui-ci.
-
-Une dame entr’ouvrit la porte.
-
---Peut-on voir?
-
---Oui, venez donc.
-
-Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux et regardai la
-première... Qu’est-ce que je vous disais? ce sont des putains... Elles
-sont chic, par exemple: des robes de soie, de hautes coiffures blondes
-et brunes, et quel teint! Je sais que c’est du fard, mais quel parfum!
-
-Elles essayèrent tous les chapeaux.
-
---Oh! ce gris à myosotis...
-
---Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec les roses.
-
-Une me leva le menton:
-
---Hum... quel âge as-tu?
-
---Treize ans.
-
---Encore deux ou trois ans et elle sera exquise.
-
-Elle me donna des jujubes.
-
-La première était affairée: elle essayait, tirait une bouclette sur une
-tempe, fichait le «Pamela» sur le sommet de la tête, en le faisant
-pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux.
-C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de
-suite. Moi, je reçus vingt-cinq _cents_ et encore des jujubes.
-
-Une fois sur le canal, je dis:
-
---Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de
-jeunes filles.
-
---Oh! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que
-tu viens de dire.
-
---Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat?
-
-Puis j’ajoutai:
-
---Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains.
-
---Oh! mais elles sont chic: des chapeaux à douze florins, beaucoup de
-grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu
-comprends... Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé
-français.
-
-Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et
-gentilles, et qu’elles sentaient donc bon! Pourquoi dit-on toujours
-qu’elles sont ignobles et communes? Encore un mensonge...
-
-Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les
-patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus
-chers.
-
-Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que
-c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses
-mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que
-plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé
-plus qu’elle ne demandait.
-
---Mais alors?... Une m’a dit: Dans deux ou trois ans... Mina a trois ans
-de plus que moi: pourquoi ne se fait-elle pas putain?... Je croyais
-qu’elles fouillaient les poches des hommes... La première leur parlait
-avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle
-«paresseux animal», quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt.
-
---Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas
-ce stupide langage devant Mina: Dieu sait ce qu’elle se mettrait en
-tête!...
-
---Mais...
-
---Tais-toi ou...
-
-Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que
-je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle
-sentît si bon...
-
-
-
-
-J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais
-longuement lu _Woutertje Pietersen_. Je ne pouvais m’en arracher.
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-Je dévale l’escalier.
-
---Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes.
-
-Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine.
-
-Woutertje! Woutertje! je suis Fancy... Non, je suis... Femke... Elle est
-blanchisseuse, moi... j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des
-bonnets; des chapeaux, c’est plus chic; je serai aussi une demoiselle,
-comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de
-Paris. Mon père... mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un
-fiacre: alors mon père sera patron comme le tien... et tu vois, nous
-serons très bien ensemble. Nous lirons à deux _Glorioso_, car, tu sais,
-je lis tout ce que je puis attraper... Chez nous, on ne parle pas
-toujours de la Bible, comme chez toi; nous sommes catholiques comme
-Femke... Femke... Keetje, il y a aussi un K dans mon nom; oui, Keetje...
-et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les
-deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que
-je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi.
-Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel; seulement Mina
-est une sœur et Stoffel un frère...
-
-Mais pourquoi ne dis-tu pas: «Moe»? Des gens comme vous ne disent pas
-«mère». Quand mon père sera patron, je dirai: «Pâ et Moe...» Nous
-n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère... Moe fait
-tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje: c’est une orpheline de
-l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le
-dimanche...
-
-Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour
-aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je
-tâcherai d’être propre... tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des
-poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent... Et nous
-irons ensemble hors de la Porte des Cendres... Oh! je cirerai mes
-bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et
-j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première
-communion, il ne faut pas y penser, il est aplati... Et nous irons sur
-le petit pont de bois, et le moulin fera: «Karre, karre, krakra... Il y
-avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem... Keetje...»
-
-Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des
-fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi...
-Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de
-cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux
-mollets, avec des lacets de soie blanche... Beaucoup de garçons ont
-couru après moi pour m’embrasser, mais je criais... toi, tu peux, je ne
-crierai pas... Rarakarakara... Si c’était Fem... Keetje...
-
-Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le
-tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons.
-
---Keetje, viens donc ici.
-
-Je me levai et y allai.
-
-Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla
-de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts,
-puis me lâcha et remonta l’escalier.
-
-Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais
-si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les
-fers du fourneau. Corry entra.
-
---Qu’as-tu à pleurnicher?
-
---J’ai mal.
-
---Où?
-
---Au ventre.
-
---Es-tu déjà grande fille?
-
-Je la regardai.
-
---Mais tu sais bien la grandeur que j’ai...
-
---Niaise, ce n’est pas ça... perds-tu du sang tous les mois?
-
---Moi? Non... Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête.
-
---Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu
-n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop
-de pelures de pommes...
-
-
-
-
-La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des
-clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes
-les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur
-donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma
-mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions
-parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la
-table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre,
-comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux.
-
-Une dame et trois demoiselles entrèrent.
-
---Fillette, voulez-vous appeler la «demoiselle»?
-
-J’allai avertir la patronne.
-
---Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles.
-
---Dans quel prix, s’il vous plaît?
-
---Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois: vous me ferez une
-différence.
-
---Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux.
-
-J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde,
-qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que
-je devais aller présenter; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même.
-
-Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur
-d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas
-expédier: elle les essayait et réessayait à ses filles; elle débattait
-les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très
-tranquillement.
-
-Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je,
-mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont
-rapées à souhait, et pâles et jaunes: ce sont des rats tondus. Je vois
-ce que c’est: «un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ
-reçoit...»
-
-La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année
-précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main
-adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi
-même.
-
---Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler «madame»!
-Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah!
-misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes... je connais
-ce genre: pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une
-migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père
-en grande tenue... Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre
-paiement, sinon je pourrais droguer.
-
-J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire... Rats tondus,
-va, ça a des gants pour nettoyer, ah! là là, quel froid caca!
-
-Je rentrai.
-
---Ah! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part: jamais à ces
-sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.
-
-Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en
-dedans: «Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou! c’est comme quand nous ne
-pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous; même nos
-petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser.
-Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle.
-J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano;
-l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la
-troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir
-autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer... Et elles
-étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes
-comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas,
-celles-là? cinq chapeaux à douze florins!!!
-
-Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.
-
-Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de
-carton à acheter. J’allai chez la patronne.
-
---Es-tu folle? retourne vite au magasin: c’est un vagabond sans doute ou
-un voleur.
-
-Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur
-allemand, me disais-je,--mon père nous en parlait tous les jours,--il
-est sur le pavé sans nourriture.
-
-Je fouillai ma poche; j’avais encore deux «cents». Je courus, toute
-tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau
-en disant: _Danke schön!_ Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer
-longuement.
-
-
-
-
-Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la
-rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche
-contre bouche: lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en
-avant; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il
-se décollèrent; il se sauva en bougonnant.
-
---Ah! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les
-oreilles... Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et
-pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite... Tu
-comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien
-lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les
-poires ne sont pas assez cuites... Allons, sois gentille comme une
-grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne
-ni la première... Oh! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne
-ferait du tort à qui que ce soit... Je suis maintenant si bien habituée
-ici...
-
-Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.
-
---Na! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se
-fouiller...
-
-
-
-
-Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande
-avec qui j’avais été à l’école: elle était fille de blanchisseuse. Mon
-Dieu, si c’était Femke... Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter
-n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face... et elle
-s’appelle Rika.
-
---Que deviens-tu, Keetje?
-
---J’apprends les modes.
-
---C’est-à-dire que tu es commissionnaire: tu livres les chapeaux chez
-les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge,
-mais elle n’apprend rien du métier: quand elle a fait les courses, elle
-nettoie... toi aussi, sans doute? Moi, j’ai appris le métier de ma mère:
-je suis repasseuse.
-
---De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée?
-
---Oh! je sais que je suis laide... c’est ce que tu veux dire, n’est-ce
-pas? Cela ne fait rien, j’ai quand même une «meue»... Quels grands yeux
-tu ouvres! Tu appelles ça encore une «pissie»... Quand on est grand,
-cela change de nom... Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir: qu’on
-soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela... Toi, avec
-tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois
-tout avoir... Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi,
-tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout...
-Veux-tu des vinaigrés?
-
-Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres
-vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.
-
---Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les
-chemises d’homme, j’y vais moi-même: les hommes sont généreux. Je mange
-l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer: ma mère me tordrait le cou
-si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou
-qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse.
-Mais je me dis: «Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce
-que tu m’as donné en naissant...»
-
-Elle me quitta au coin d’une rue.
-
---Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela: autant être
-aveugle...
-
-
-
-
-Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une
-vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes
-du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une
-vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante.
-Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter; je puis te la chanter,
-cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux:
-
- Jolies filles, jolies fleurs...
- D’une jolie fille je suis venue,
- Une jolie fille m’a ravi mon cœur,
- Pour ce, j’aime toutes les jolies filles.
- Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles,
- Je les enfilerais à une cordelette,
- Je les salerais dans un tonneau,
- Oh! si j’avais toutes ces jolies filles...
- Quand je serai mort, elles m’enterreront;
- Elles me porteront au cimetière;
- Elles écriront sur mon tombeau:
- Ici repose le jeune homme
- Qui aimait toutes les jolies filles.
-
-Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons «enfiler à un fil»,
-et non «mettre en tonneau» mais «saler dans un tonneau». A cela près,
-c’est la même chose.
-
-Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes
-chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme
-les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir
-où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout
-d’il y a longtemps... Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand
-tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi: un
-«bakkertje»; n’est-ce pas amusant, ça? c’est comme si l’on s’était
-toujours connu... Et maintenant je chanterai souvent: «Jolies filles,
-jolies fleurs...» parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi.
-
-C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les
-livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir... J’ai été une
-fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante: quand je suis
-rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout
-était encore en place; j’étais contente, contente, mais je pleurais
-presque... Je te dis ça à toi: à la maison ou ici, j’en attraperais des
-«créature enfantine» ou des «sotte fille»...
-
-Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les
-villes... Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau? Ce sont donc
-tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la
-gaffe? Et pas de marché sur l’eau? Et en hiver, quand il gèle, où
-va-t-on patiner et faire des glissades? Et où sont les échoppes où l’on
-peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de
-l’argent? Ça ne doit pas être gai comme ici... Non, il faut revenir...
-
-Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le
-monde et je m’y sens comme à la maison; même il y a des maisons où je me
-sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est
-continuellement sens dessus-dessous; puis il y a beaucoup de bruit, et
-je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en
-ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur
-des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si
-j’y touche, la voisine me dit: «Keetje, prends, garde, c’est la tasse
-dans laquelle buvait ma grand’mère» ou: «C’est le grand’oncle de mon
-mari qui a rapporté cette image des Indes.» Alors, tu comprends que j’ai
-du respect et que je n’y touche plus... Chez nous, il n’y a rien d’il y
-a longtemps, que le tiroir aux bonnets.
-
-Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier,
-parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père: ainsi il ne doit
-pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de
-notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours
-dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore
-déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons
-déjà habité: j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien...
-
-Père, lui, n’a jamais tenu en place; il allait toujours ailleurs,
-toujours ailleurs... Nous avons habité toutes les villes de la Hollande.
-D’abord, il s’y trouvait bien; mais bientôt nous devions faire des
-dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez; puis il se saoulait, perdait
-sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage,
-il nous faisait venir: à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise
-humeur. Enfin ça n’allait jamais... il fallait toujours partir, et je
-déteste partir: ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi.
-Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux,
-nous resterons au moins à Amsterdam... Toi, tu n’as jamais quitté
-Amsterdam. Tu voudrais voyager? Tu ne sais pas ce que c’est: tous
-entassés dans une charrette ou au fond d’une barque...
-
---???
-
-Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou
-porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec
-des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais
-notre manière, la vraie, est horrible... Et pourquoi voyager loin?
-Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à
-Bloemendael: on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes,
-et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et
-mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux
-voisines, tout ce que l’on a vu.
-
---???
-
-Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi: ça, je
-le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir... Avoir toute
-une île pour nous deux, ce serait merveilleux... Ah! j’aurais peur
-cependant... Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien
-aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île...
-
-J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a
-longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je
-les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde... et
-chaque fois ils me semblent plus blancs... Que veux-tu que me fassent
-tous ces objets étrangers? Je veux bien les regarder, mais ne puis les
-aimer... J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et
-sais-tu pourquoi je l’aime? La dernière fois qu’elle a joué avec cette
-poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée
-par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je
-la garde, et je ne voudrais pas la laver...
-
-
-
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver
-ici dans l’appartement de l’étudiant?
-
---Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le
-pharmacien, près du Nieuwe Markt? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit
-pâle...
-
-J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk... Si c’était le même
-aide?... Je ne puis cependant refuser...
-
---Je veux bien. Que faut-il dire?
-
---Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il
-doit te donner cinq _cents_.
-
---Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est
-toute petite.
-
---Non, pas dans la caisse: la patronne pourrait la voir et le dirait à
-ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine.
-
-Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise.
-
---Là! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à
-personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il
-est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais,
-dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie: alors
-que veux-tu que je fasse? Je dois bien me livrer à des cachotteries.
-Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui
-verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois
-rusée, tu sais: ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.
-
---Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et
-personne n’en saura rien.
-
-En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le
-papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche.
-J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre? Je ne
-puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main... Je l’ôtai de mon
-corsage... Mon Dieu! si Willem allait sortir...
-
-La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide--ce n’était pas le
-même--était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me
-mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés
-sur la vitre: «Pilules Holloway! Pilules Holloway!» lisais-je à haute
-voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison; il me
-regarda fixement. «Pilules Holloway, pilules Holloway» criais-je, en
-suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces... Bette va
-rager, elle pourra laver les carreaux... Pourquoi ne vient-il pas me
-chasser? Je pourrais lui passer la lettre... «Pilules Holloway, pilules
-Holloway!»
-
-Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron
-fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte; je lui fourrai
-ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en
-l’enfermant dans ses doigts. Je partis... Oh, mais mes cinq _cents_?
-Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments... Je
-retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre
-intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai
-le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors
-je m’approchai de nouveau et me remis à lire «Holloway, Holloway», en
-faisant des doigts sur la glace... Bette sera furibonde... Le jeune
-homme n’attendit pas les ordres du patron: il sauta sur la porte comme
-pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq _cents_.
-
---Avec ses compliments, murmurai-je.
-
-Puis, à haute voix:
-
---Peuh! quel embarras! ne puis-je pas lire?
-
-Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la
-ramassai.
-
-Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt _cents_ de
-pourboire chez quatre clients... Bonne journée, cela me fait un
-_kwaartje_.
-
-En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.
-
---C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.
-
-
-
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée.
-
---Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille? Vite, ce
-sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les.
-
---Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou
-des poires? fis-je.
-
---Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu
-crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange
-pas tous les jours, il ne va pas, voilà! Dépêche-toi, les poires doivent
-cuire plus longtemps que les pommes.
-
-Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les
-poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire.
-
-Cette sale demoiselle Laps! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher
-Wouter, et cela tard dans la soirée; puis lui faire manger des pommes de
-terre rissolées et boire du Focking! Je connais le nom de cette maison:
-il y en a une au Nieuwendyk, je crois...
-
-Et se mettre contre toi... et vouloir que tu ôtes ton habit, puis
-t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser: quel torchon!... Sais-tu ce
-qu’elle voulait? Elle voulait faire des saletés avec toi... Oh Wouter,
-pourquoi n’es-tu pas parti? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont
-sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc
-par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me
-lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir! Mais peut-être n’as-tu pas
-senti ce choc... Ce choc, il me rend toute tremblante; je voudrais
-l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous
-mes jupes... Toi, Wouter, qu’as-tu fait? Oui, je ne sais pas très bien,
-mais tu aurais dû crier et te débattre.
-
-Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes.
-Il m’a lâchée tout de suite, en disant: «Tu n’as pas de poils.» Je te
-demande un peu: qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile?... J’ai demandé à
-Rika. Ah! cette Rika, quelle malpropre! Elle m’a regardée, tout ébahie:
-«Quoi, tu ne sais pas?» Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie
-derrière un arbre; elle m’a dit: «Regarde.» Alors j’ai regardé... Je me
-suis encourue. Elle m’a rattrapée... Je lui ai dit qu’elle était sans
-doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que
-dans un an j’en aurais autant... Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux
-pas! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle: «Tu joues sans doute encore
-à la poupée...» La poupée, Wouter... oui, comme Omicron, dont la poupée
-s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je
-les ai toujours tant aimées, mes poupées: pourquoi tout d’un coup, parce
-que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus? Le dimanche,
-seule, je les habille et les déshabille encore; mais je ne voulais pas
-dire cela à Rika.
-
---Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les
-vieux, si tu restes rase: du reste, que tu le veuilles ou non, cela
-poussera...
-
-Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles... Corry qui
-dit que je dois perdre du sang tous les mois... J’ai trouvé Mina au
-grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui
-sont poussés: sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa
-tirelire.
-
-Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela? Je comprends mère, qui doit
-allaiter continuellement des enfants... Le lait... mon Dieu, d’où
-vient-il?... Ah, je ne veux pas de tout ça: je veux rester lisse et
-propre comme je suis... Pouah! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête
-sur un bloc de bois...
-
-Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé... frère. Ça,
-c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps!... Et tu n’étais
-même pas fâché... Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps! Oh
-que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne! J’ai, comme
-toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi
-vieille que ta mère: alors crie et débats-toi...
-
-Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma
-mère, ni à mon père... Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore
-plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke... Keetje ou
-Femke... Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse
-Erika, ni à Zietske Holsma... seulement à Femke, comme moi, je ne
-penserai qu’à toi, Wouter.
-
-J’étais réconfortée: il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette
-hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma--encore
-un nom qui ressemble au mien... J’aurais voulu remonter lire la suite,
-mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait
-attendre le lendemain.
-
-Corry entra.
-
---Mettons vite les poires sur le feu... Mon Dieu, on n’arrive pas à
-quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as
-encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures; ce n’est pas
-toi qui dois ne pas aller... Dis donc à ta mère de te donner un bain de
-pieds: il est temps qu’elles te viennent... Monte maintenant et ne
-raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que
-ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites...
-
-
-
-
-J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des
-chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle
-portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée
-en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de
-paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle
-le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua.
-
---Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux.
-
-Et elle enleva les roses.
-
---Voilà ce qu’il faut: ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à
-la place deux choux de velours noir. Vous voyez...
-
-Et se tournant vers la première:
-
---C’est beaucoup mieux: c’est ainsi que je le veux.
-
-J’étais étonnée: en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et
-plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute
-coiffure.
-
---Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des
-nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour
-après-demain au plus tard.
-
-Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les
-ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose
-piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit
-sortir.
-
-La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot,
-avait simplement commandé et était partie.
-
---Peuh! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans!
-Sais-tu, Keetje, ce que c’est? Elle n’a pas le sou: quelqu’un qui a des
-sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse,
-elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger
-moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais
-par ici; toi, tu dois prendre par là.
-
-L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une
-comtesse... elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir...
-
-J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond
-avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux: d’abord un avec des
-fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore
-celui avec des nœuds; et je vis que les chapeaux les plus simples
-étaient les plus seyants.
-
-Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit: un vieux monsieur
-et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits; moi aussi, avec un
-chapeau sur ma tête; alors, en pouffant, ils partirent.
-
-Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un
-chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas
-de pourboire.
-
-En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler:
-
---Kee! Kee! attends donc.
-
-C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide.
-
---Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge; on ne m’a pas payée,
-sans cela... Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la
-bouche. Tu n’as pas d’argent?
-
---Moi! non, on ne m’a pas donné de pourboire.
-
---Mais tu as l’argent des chapeaux.
-
---Oui, d’un chapeau: six florins.
-
---Eh bien alors? viens, nous allons en prendre vingt-cinq _cents_.
-
---Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que
-contre argent: s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce
-n’est pas à moi.
-
---Tu têtes encore? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre
-l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant
-qu’elle te donne vingt-cinq _cents_ de trop peu. Tu n’as qu’à dire
-qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets
-ou la somme moins vingt-cinq _cents_, et que tu as préféré accepter la
-somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu
-comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai,
-et samedi tu le rendras sur ta semaine.
-
---Mais je donne ma semaine à ma mère: c’est juste le loyer.
-
---Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.
-
-Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua
-dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à
-mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin
-pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains.
-
---Merci, tu sais... Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui
-paye.
-
-La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans
-cela elle n’aurait jamais vu un sou.
-
---Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq
-_cents_.
-
-
-
-
-Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les
-Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais
-pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait
-que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te
-rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois,
-hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante... Mina
-est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le
-dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en
-papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout.
-Moi, en causant avec toi, je te dis tout; sans cela tu ne me connaîtrais
-pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé.
-
-Ecoute... je n’apprends pas les modes... je fais les commissions, j’ôte
-les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires...
-je mange les pelures... Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans
-la cave au charbon... il m’a fait très mal... Il a encore essayé de m’y
-faire venir; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu
-les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire
-venir... Corry, elle, ne le mord pas, ni la première... Puis chez nous,
-Wouter, comme mon père boit toujours... nous ne pouvons payer le
-boutiquier, ni le propriétaire, et... nous n’avons pas toujours à
-manger... Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon
-père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était
-cocher... J’ai dû porter ma robe de première communion au «Lombard»...
-Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution;
-maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié... Tu vois,
-je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur... Non,
-je suis une fille comme Femke... et tu ne voudras pas me reconnaître
-quand tu me rencontreras... Na... Na... il fallait cependant que je te
-le dise... Maintenant tu sais qui je suis...
-
-Mais, Wouter, je deviendrai modiste... je regarde comment fait la
-première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin,
-en se coiffant du nouveau; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait
-qu’il avait de l’allure... la première disait:
-
---Oh, elle ne l’a pas appris: elle ramasse ça en nous voyant faire: il
-ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir
-autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage.
-
-Elle m’éloigne d’elle maintenant... Mais j’ai mes yeux... tu vois, je
-serai modiste, et nous pourrions bien... en empruntant, ouvrir un
-magasin. Ton père vendait des souliers... des chaussures de Paris...
-c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne
-savait pas tenir une alêne en main... Na! moi, je ne suis pas une
-demoiselle: il faudra donc que je connaisse le métier...
-
-Wouter, quand vais-je te rencontrer?... Pourvu que ce soit un dimanche,
-quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne
-sois pas avec cette traînée de repasseuse... elle, il ne faut pas la
-vouloir: elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait
-voler... Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir
-à mère: j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais
-cassée... Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela...
-
-Toi, tu avais brocanté ta _Bible_ pour louer des livres: _Glorioso_...
-J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour
-ma mère, _Glorioso_. Ils ne l’avaient pas: ils m’ont donné _Gustave, le
-mauvais sujet_... Ah que c’est drôle! il faut lire ça: mère a ri comme
-une folle avec _yes, yes_... Je préfère cependant beaucoup les _Mystères
-de Paris_ et les _Mystères d’Amsterdam_... Avant, j’étais Fleur de
-Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi: j’aime mieux
-être Femke, et toi, Wouter... Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de
-Gérolstein: tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon
-amoureux... Comment ferais-je pour le tutoyer... et l’embrasser...? Je
-voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons
-seuls... Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde,
-je n’aime pas ça...
-
-Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera:
-
- Warre, warre, wirre, wa.
- Où est, warre, wirre, wa,
- Wouter qui me sauvera.
-
-Si c’était F... Keetje... et nous irons dans les prairies cueillir des
-fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes,
-ma mère me l’a appris: elle en tressait dans son pays pour la Sainte
-Vierge; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje
-est adorable avec une couronne de pâquerettes... Toi, tu serais très
-joli aussi avec une couronne... Je suis bête?... Non, Wouter, Mina et ma
-mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas
-combien c’est joli et combien cela sent bon... Oui, elles disent qu’il
-n’y a rien à faire avec moi; que je suis une créature enfantine... Eh
-bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel,
-et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose... et
-puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier...
-
- * * * * *
-
---Kééééé! Kéééé! Sotte fille, allons, monte...
-
-Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.
-
---Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.
-
-Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté
-un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite... Mais je me
-rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.
-
---Que fais-tu, petite? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu
-trimballes ces caisses?
-
---Trois mois, dame.
-
---Tu apprends sans doute les modes?
-
---Oui... je... j’essaie.
-
---C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour
-apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul... Et ça te fait mal
-là...
-
-Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la
-regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses
-noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit
-chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et
-un médaillon de jais; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines
-en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très
-chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames
-du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant
-toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme
-un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle...
-Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé
-ses bottines tant je l’aimais.
-
---Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça... Viens, ma petite
-fille, je demeure ici...
-
-C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre
-Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à
-trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et
-de lys blancs qui parfumait tout l’appartement.
-
---Je vais vite essayer mon chapeau pour voir... Attends, je demanderai
-d’abord le thé.
-
-Elle sortit; je l’entendis commander:
-
---Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.
-
-On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça
-l’assiette de tartines devant moi.
-
---Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme
-moi... J’ai assez d’une tartine; les autres, il faut que tu les
-manges...
-
-Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle
-noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe.
-Je n’avais jamais rien vu comme elle: sa peau brune me semblait
-veloutée.
-
---Il me va, n’est-ce pas? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a
-pas beaucoup d’argent.
-
-Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des
-trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait
-de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait
-en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des
-doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une
-jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté:
-
---Marquis...
-
-J’étais anxieuse d’admiration... Elle courut au piano, tapa dessus et
-fit: _Laaaaaaaa_...
-
---Est-ce bon, petite?
-
-Je ne savais presque pas répondre... J’aurais voulu ne plus jamais la
-quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout:
-comme j’aurais pu lire!...
-
-Un monsieur fit irruption.
-
---Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va: magnifique, dis?
-
-Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui.
-
---Ah, et viens donc ici que je te montre...
-
-Elle l’arrêta devant moi.
-
---Que dis-tu de ça? Elle est blonde, par exemple: un rayon, quoi!...
-Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine... Des os
-de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.
-
-Sam me regardait. C’était un juif... Comment pouvait-elle être aussi
-familière avec un juif?
-
---Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi...
-
---Oui, arrangé ainsi, fit Sam.
-
---Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.
-
-Je ne desserrais pas les dents.
-
---Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.
-
---Non, rien.
-
-Il me donna un «kwartje» de pourboire.
-
---Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la
-répétition générale.
-
---C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau.
-
-Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre
-chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.
-
-A la rue, je me mis à pleurer... Son chapeau ne sera pas si vite usé, et
-elle peut aussi aller chez une autre modiste...
-
-
-
-
-Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose: nous avons tous la
-gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient
-contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la
-petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa
-mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous
-cas, nous voilà bien: nous avons des ampoules sur le corps et entre les
-doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que
-je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale!... J’en
-ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée... Je
-n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et
-si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le
-verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il
-semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et
-maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.
-
-Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais
-souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans
-un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la
-scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a
-dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est
-venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.
-
-Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps,
-au dispensaire de la ville; le docteur a donné un pot d’onguent jaune,
-avec quoi il faut nous frotter; puis nous devons laver au savon noir et
-à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire: il faut
-trois seaux d’eau chaque soir; ça fait trois _cents_ pour l’eau seule,
-alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de
-terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et
-rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout
-cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu
-ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute: quand nous
-habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante
-comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut
-acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse...
-
-
-
-
-Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se
-marier? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les
-tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu! que ce serait
-délicieux! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous
-ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous
-laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous
-mettrions nos beaux habits... comme je serais la femme d’un monsieur qui
-est «sur un bureau»...
-
-Ecoute, écoute! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de
-balle...
-
---???
-
-Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc...
-Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus,
-des bas fins sans pieds, à sous-pieds; alors, un caleçon fermé, en
-molleton; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je
-mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites
-floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à
-grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de
-courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds
-derrière, à moins que tu ne préfères le bleu; le cou décolleté en carré,
-avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or; des pendants
-d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de
-la tête; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant «oui, non»,
-devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses
-mousseuses; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter,
-Wouter, me vois-tu ainsi?... Toi, tu aurais ton costume de velours noir,
-à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans
-flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.
-
-Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la
-Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à
-côté de nous dans le _theestoof_, je préparerai le thé et nous prendrons
-des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur,
-faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis
-dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une
-«boîte à présenter». C’est donc bien cela, n’est-ce pas? Ah mon Dieu!
-quelle joie! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés... on se
-moquerait de nous... En rentrant à la maison, je préparerai du lait de
-sauge, et nous casserons des noix... Mais les dimanches où il n’y aura
-pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs
-sauter les fossés--je saute, tu sais--et courir l’un après l’autre: il
-faudra que tu galopes pour m’attraper... Oui... mais nous devons d’abord
-nous marier: sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble...
-
-Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie,
-en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même,
-et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les
-doigts, en disant «Maudit gosse...» Ta mère porte une jupe de mérinos,
-un caraco blanc et un bonnet tuyauté; ma mère, une crinoline, bien que
-ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à
-ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et
-un chapeau; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison: les
-robes de femme ne lui vont pas... Ma mère, en parlant, ne saute pas,
-comme la tienne, du bœuf sur l’âne; non, elle commence à parler, dit
-jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter:
-moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères
-s’aiment...
-
-Père... oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé... Sais-tu ce
-qui serait bon? Ce serait de marier Stoffel avec Mina... Mais oui, je
-ris, mais oui... seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous: au
-bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade: comme
-ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre... Mes petits frères et
-sœurs pourront venir comme ils voudront: alors tes autres frères et
-sœurs aussi, ils en ont le droit...
-
-Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des
-livres; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat.
-Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons
-depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous
-les livres des étaux; le bossu qui y a un étal me laisse toujours
-faire, et les autres brocanteurs aussi... Nous irons de là au
-Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout? C’est quand on ouvre
-les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble
-et répandent leurs parfums: on le sent jusqu’au Spui... Ah j’aime tant
-me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel.
-Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le
-Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux
-Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je
-les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du
-bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les
-compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai: à
-cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur... Aimes-tu tout cela? Ce
-n’est peut-être pas pour des gens comme toi... le fait est qu’on y
-gueule... Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs: là,
-il n’y a que des gens comme il faut...
-
- * * * * *
-
-Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor... C’est
-l’étudiant!... Je jetai le livre et filai au magasin.
-
-Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de
-rubans, puis remontai pour enlever les poussières.
-
-J’entrai par la chambre à coucher. Hé! qu’est-ce que c’est que cela? A
-travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près
-d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte
-ouverte: elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle
-coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle
-se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta;
-puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en
-ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et
-se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de
-cheveux pour en mettre sur le front; elle n’en mit pas sur le cou.
-«C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa
-figure...» Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les
-cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua
-ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires! Chez
-Mina, c’est comme des demi-pommes... Elle se reboutonna, se donna un
-coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble.
-Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son
-corsage et sortit.
-
-Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque
-là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés
-sur du velours bleu! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles?
-Maintenant, je comprends... Moi, qui croyais que c’était naturel, ces
-ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi? Mes ongles
-sont plats et tout petits...
-
-J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter: surtout faire
-descendre la peau était difficile et douloureux; mais j’y arrivai et vis
-apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des
-riches. Dieu, que c’est joli, joli! je limai, je pris le polissoir...
-Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.
-
-Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant; je mis la poudre sur le
-polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains... Je
-poudrai ma figure et mon cou: un cou jaune et une figure rose, c’est
-affreux; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la
-première l’avait fait; mes tétons étaient deux petits pois sur une
-planchette, rien d’autre; je n’oubliai pas le coup de peigne.
-
-Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront
-sales!... J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne
-avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis
-une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes
-mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le
-délicieux petit croissant à leur base...
-
---Kééééé! Kééééé!
-
---Ah Dieu!...
-
---Vite, les pommes!... Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la
-charrette à fleurs passe dans la rue.
-
-Les pommes? les pommes? Comment préserver mes ongles? Il n’y avait rien
-à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai
-mes récurages et polissages.
-
-La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit
-rien.
-
-Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût,
-nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier.
-
-
-
-
-Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps... elle te
-dit que tu dois penser qu’elle est «ta propre Kristien». Vieille
-malpropre, va! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle! Tu
-voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du
-Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi,
-tu l’aurais fait aussi...
-
-Mais quelle nuit tu as passée! D’abord cette Laps, brr... puis dans cet
-estaminet, où Femke est debout sur la table... Ecoute, je n’en sors pas!
-est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table? En
-tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces
-extravagances... Cependant j’aurais bien voulu être elle...
-
-Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes,
-je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu
-m’as embrassé la main... Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi... Non,
-non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma
-main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille
-et me serais jetée dans tes bras... Mais elle, elle est partie avec le
-vieux Klaas, je ne comprends pas... Tu m’aurais emmenée, et nous serions
-allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres; le
-moulin aurait chanté:
-
- Fanne, fanne, fan, fan
- Sine, sine, si, si
- Fanne, sine, fanne, sine
- Fanne, sine, Fancy
-
-Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke,
-Keetje... Mais oui, c’était Keetje: nous aurions été là à nous deux,
-sans penser encore à cette nuit terrible; à nous deux, sans penser aux
-autres...
-
-Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke;
-tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un
-ivrogne. Comme c’est bête! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même
-la mère de Femke te croyait ivre... enfin... Femke n’était naturellement
-pas à la maison.
-
-Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment
-as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un? Dans ta famille, on
-lit tant la Bible: on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça...
-
-Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous
-lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore
-nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche
-gauche aussi: je les chatouillais toujours et Hein voulait les
-embrasser. Seraient-ils encore là? Depuis que ma mère ne me lave plus,
-je ne me suis plus vue: ce n’est pas convenable... Tu sais cela
-cependant: chez toi où l’on parle tant de «comme il faut», on doit
-savoir ce que c’est que les bonnes manières.
-
-Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car
-il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble... Sietske Holsma
-disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les
-garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses
-malpropres: dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans
-l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça.
-Na... na... c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger... Moi, je
-voudrais seulement être embrassée par toi...
-
-Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke... mais pompé, là... Oh, je
-me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions
-dans le ruisseau, comme nous étions gais après... Et un jour, seule sur
-la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à
-un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues; après, j’ai chanté,
-et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie.
-Mais on peut faire cela quand on est petit: depuis que je commence à
-être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour
-changer de chemise... Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais
-pas dû le faire... Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke
-n’est pas une mammifère comme cette Laps... «Appelle-moi Kristien, ta
-propre Kristien...» Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas
-du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus; il t’enverra son
-frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter,
-peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux; mais nous, nous
-irons là-bas, où le moulin fera:
-
- Fanne, fanne, fan, fan.
-
-Si c’était F... Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje... Sine, sine,
-Fanne, sine, si, si...
-
---Kééééé! Kééééé... Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la
-viande hachée: l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de
-chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande; je ferai déjà tremper
-le pain. Allons, cours... J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il
-raconte! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt!
-
-
-
-
-Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra
-une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une
-dizaine d’années.
-
---Où est la dame? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau
-pour ma petite-fille.
-
-J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui
-vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du
-Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand
-nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient
-les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait
-continuellement avec elle à propos de la petite:
-
---Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi,
-votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire.
-
---A-t-on jamais vu? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et
-elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la
-laisser faire: alors tu aurais eu tout.
-
-Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux
-femmes à propos de l’enfant.
-
-Corry et moi en faisions des gorges chaudes.
-
---Hé, hé, hé! ces poissardes, écoutez-moi ça...
-
-Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des
-rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange.
-
---Voilà! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance.
-
---C’est cinq florins, et vous payerez chez vous; j’ajouterai la
-quittance.
-
---Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire.
-Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer.
-
---Vous l’aurez.
-
-C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la
-première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis: on descendrait
-au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le
-Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois
-chapeaux dans la matinée; moi, je les porterais l’après-midi. Il était
-convenu que nous dînerions à la maison.
-
-La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet
-claqua, et en avant! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua
-tout là... Bah! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus...
-Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez... La
-seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.
-
---Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.
-
-Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le
-boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous
-mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première.
-
---Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le
-chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec,
-ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban! Ne pouvait-elle
-en trouver un plus criard?
-
-Je bondis de joie.
-
---Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle? Ah! moi, je puis le
-faire!
-
-Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure.
-
---Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même
-paille.
-
-Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches.
-
---Là, laisse voir... pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux
-ans.
-
-Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.
-
---Roule-le ainsi... C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche.
-
-Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques.
-
---Voilà... toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud...
-Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté?
-
---Devant, c’est bien démodé... derrière, c’est pour les dames; pour moi,
-je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière; puis le piquet
-avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle
-marchera.
-
---Eh bien, essaye.
-
-Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée,
-importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne.
-
---Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu
-le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si
-la garniture avait été soufflée dessus... C’est ça, arrange les coques,
-éparpille un peu les boutons.
-
-Elle l’examina de tous côtés.
-
---Il est très bien. La patronne est stupide: tu pourrais lui faire de la
-bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez.
-
-Corry ne prétendit pas monter le dîner: nous descendîmes à la cuisine.
-Dieu, que c’était bon! Le café, de l’extrait; les tartines, tout beurre,
-rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.
-
---Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg.
-
---Alors!... fîmes-nous.
-
---Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne
-voudrais-tu surveiller le magasin? Je devrais sortir, je serai vite de
-retour.
-
---Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et
-de cette teigne de première... Allez, je préparerai le chocolat pour
-quatre heures. Kee, tu en es...
-
-La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres
-chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais
-fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon
-poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment
-ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle; je montai l’escalier
-droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à
-gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu! quelle odeur de poisson!
-il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements
-en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier.
-
---Ah voyons... Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau! Oh qu’il est
-beau et frais! il sonne comme une pendule. Ah...
-
-La petite fille mit posément sa poupée sur la table... Dieu, quelle
-poupée! C’est une poupée de riche...
-
-Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses
-cheveux fades.
-
---Oh, mais qu’il te va! Oh, ce que tu es jolie!... Toi, toujours pâle,
-ça te relève, un chapeau aussi gai.
-
-La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire.
-
---Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va
-que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très
-contente, il est vraiment bien, oui, très bien... Veux-tu une tasse de
-thé avec une boule de sucre? oui?
-
-Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un «balletje».
-
-En buvant le thé, je demandai:
-
---Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes
-satisfaite?
-
---Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas,
-Aaltje?
-
---Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher.
-
---Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.
-
---Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau.
-
-La vieille me regarda, paf; son nez se pinça; la petite devint toute
-rouge.
-
---Comment, c’est toi qui as fait le chapeau?
-
---Toi? toi? ajouta la petite.
-
---Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste? Est-ce que mon
-argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner
-mes commandes par la commissionnaire?
-
---La commissionnaire, répéta la petite.
-
---Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit
-être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler... Cinq florins, et
-bâclé par une gamine!...
-
-Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors.
-
-Ah bien! me voilà jolie! Qu’est-ce que je vais dire?... Mais
-puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes... Du moment où
-c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première? Voilà, c’est
-parce que je suis la commissionnaire... Je croyais que les riches seuls
-avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais
-cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux...
-C’est comme pour père: parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les
-gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un
-seul client; il doit tout gagner à la maraude... Cependant, quand il
-rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval; il lui noue
-la queue et tresse sa crinière; alors il mange lui-même. Le matin, il
-étrille le cheval; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait
-reluire les cuivres, remet les coussins; puis il attelle! Et le tout
-brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face
-les voitures et les chevaux sont cochonnés; père le dit, et il s’y
-connaît... Na! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais,
-comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en
-face...
-
-Pour moi maintenant, c’est la même chose: ce chapeau n’est plus bon,
-parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné... Ah bien, si on
-m’attrape encore à dire la vérité... Qu’est-ce que je vais dire?... La
-patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh! pas
-toujours... les vingt-cinq _cents_ de Kattenburg... Na! je les ai
-rendus... c’est ce torchon de repasseuse... Que vais-je faire?... Pas
-dire la vérité, non pas la vérité...
-
-A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le
-tout.
-
---Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à
-cette mégère? Mon Dieu! la voilà...
-
---Ah! vous faites faire les chapeaux que je commande par la
-commissionnaire! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen?
-
---Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des
-courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans
-en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté
-le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne
-le chapeau.
-
---Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait.
-
---Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé: elle ment
-tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.
-
-Elle fit tourner le chapeau devant la femme.
-
---Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela?
-
---Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez,
-je vais vous le payer, je l’emporte.
-
---Mais le trottin vous le portera: elle est là pour cela et ne fait que
-cela.
-
---Non! non! voici l’argent... Tu vois, Aaltje, il est fait par la
-modiste.
-
-Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait
-rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte...
-
---Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées... Essuie tes yeux. Corry
-ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons.
-Ouf! quelle alerte!... Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à
-toi-même... Allons, viens... Corry! Corry! le chocolat est-il prêt?
-
-
-
-
-Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la
-maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon
-père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres:
-il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est
-pas du hollandais... Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas,
-que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu
-étais «délicatement outillé». J’ai demandé à mon père comment il fallait
-entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils
-pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas
-que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement
-outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut
-d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes
-dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en
-colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a
-giflée... Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu?... Mère a dit qu’ils
-étaient absurdes; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours
-avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze
-ans.
-
-Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma,
-le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que
-ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela
-pourrait te faire de la peine... A moi, personne n’a peur de faire de la
-peine...
-
-Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne
-veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde
-comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie
-au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi
-pendant qu’eux se passent des friandises... L’autre jour, la première
-prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons
-essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait
-fait relaver sa vaisselle... Ce n’est pas eux qui diraient que je suis
-délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina
-ce que c’est: délicatement outillé. Qu’est-ce donc?... L’étudiant
-pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre,
-ou, si je monte le plateau, il me dit de loin: «Posez-le là et
-partez...» Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres?
-cela m’est encore arrivé... Si j’y allais...
-
-J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est
-écrit: _Lexicon_. J’en ai ouvert un: c’est ce que nous appelons des
-livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait
-eu écrit dessus: «Livre à mots», je n’aurais pas cherché dans les
-autres, mais _Lexicon_... J’ai donc regardé à _Outil_, puis à
-_Outiller_: c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis
-pas... Délicatement outillé... A l’école, on nous apprend que nous avons
-cinq sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher... Nous nous
-servons de ces sens... non... oui... comme d’instruments... C’est
-évident... je me sers de mes yeux pour voir... ce... ce... pourrait bien
-être ça...
-
-Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous... eux ne sentent
-rien et disent que j’invente cela pour les vexer... Et quand mère est
-allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte
-tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être
-délicatement outillé, c’est peut-être ça... Dirk, la nuit, entend les
-rats ronger, tandis que nous n’entendons rien... c’est peut-être ça...
-
-Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te
-donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons: il me
-réveille la nuit quand il entend les rats... Si ce n’est pas ainsi,
-Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce
-délicat outillage... Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la
-Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres--moi également, je
-laisse tout là pour lire--mais maintenant que je vois comment l’on te
-traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien,
-je t’aime encore davantage... Si, moi aussi, j’étais délicatement
-outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble... Mais
-comment le savoir?... Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille
-Holsma? Madame me le dirait aussi bien que monsieur...
-
-Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions... ça, c’est cependant
-difficile... Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais
-chassée d’ici... Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre
-derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un
-sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle
-pour essayer les beaux chapeaux devant les dames... Ah là là, je
-sauterais à la porte... Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde
-serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline,
-que lui avec sa grosse tête rouge... Ah, cher Seigneur, si j’agissais
-selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont
-tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles
-femmes...
-
-Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même...
-Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je
-suis délicatement outillée... J’erre souvent sur le Canal où il
-habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas
-un seul ne se nomme Holsma... Depuis cinquante ans qu’il y habita, il
-doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi... Toi, Wouter, tu n’es
-pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques
-jours, je vais te rencontrer... alors... alors... chut, voilà Corry qui
-descend.
-
---Kee! oh Kee! vite! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre
-le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon? Aïe, si tu étais
-ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je
-rallume le fourneau.
-
-
-
-
-Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants,
-d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie
-d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées
-dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à
-midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne
-poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles
-gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus: alors bientôt
-un petit bourgeon courbe perçait la terre; après, la fève éclatait, et
-le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux
-petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et
-j’appelais tout le monde pour admirer.
-
---Ah cette créature enfantine...
-
-Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un
-des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses
-tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop: un jour ou l’autre
-il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les
-jambes...
-
-Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à
-l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants
-pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés,
-près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.
-
-Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une
-grosse mouche; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant
-marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de
-pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus
-alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje.
-Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de
-longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles
-venaient venger l’autre.
-
-Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était
-changé; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup
-d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient
-restées de même: donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes
-et vieilles...
-
-Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait
-toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse; qu’elle
-avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi...
-mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui; que,
-quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite; que le bâton était
-du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il
-fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper; que les
-parents savaient se faire obéir; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses
-«charnières» quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant:
-«Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets», et que je
-continuais, en faisant «tic tic» avec ma grosse bille.
-
---Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère!
-
-Et les larmes lui venaient aux yeux.
-
-Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans
-l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme
-maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six
-jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants
-dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les
-enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a
-recomptés quand nous sommes revenus.
-
---Tiens! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus... seulement
-un? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour
-trois... Quel plaisir avez-vous à cela?... Depuis soixante-dix ans que
-j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans
-toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de
-l’extérieur... Ah ceux-là surtout m’horripilent: ceux nés ici sont tout
-de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais
-n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus
-dessous...
-
-Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil,
-exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et
-son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa
-ment: elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours
-été comme maintenant. Brrr... Oh j’en ai peur: jamais je ne veux entrer
-chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle
-cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux
-qu’elle; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid;
-que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à
-empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore
-une preuve qu’elle a toujours été décrépite: ce fuchsia ne change pas;
-depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de
-ses clochettes roses et pourpres... Et son chien Lette, il est gros
-comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours,
-il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de
-dents.
-
-Kaa me déteste: elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche,
-quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou
-aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans
-l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le
-seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son
-vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser
-passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse,
-attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien; puis elle me
-regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux
-d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour
-faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière
-sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia
-me feraient devenir vieille comme eux. Ah non! Ah non!... Hououou, avoir
-toujours été vieux, vieux... Elle me chasse un frisson par les côtes, de
-peur...
-
-J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête
-à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis.
-
---Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje,
-voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté
-il y a trois ans... Dieu! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs: c’est
-comme du maïs... Et voyez donc ses ongles... Elle s’est élancée, elle
-est haute sur échasses, mais un peu pâle... Bientôt il lui faudra une
-robe longue...
-
-On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère.
-
---Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.
-
---Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe
-tant.
-
---Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle! c’est elle, le coq
-faisan de la famille.
-
---Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est
-une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt... Quant à ses
-cheveux jaunes, huhu...
-
-Elle n’acheva pas sa pensée.
-
---Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est? servir?
-aller à la fabrique?
-
---Oh non! j’apprends les modes.
-
---Les modes! Ah la la! fit Mina; elle est trottin chez une modiste.
-
---J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande
-de poisson de rivière, il était très joli; et j’ai fait aussi ton
-chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye
-donc de faire une ruche.
-
---C’est égal, tu n’apprends pas les modes: ce sont les demoiselles qui
-paient, qui apprennent.
-
---Moi, j’apprends aussi: je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les
-doigts gourds.
-
---Quoi? Quoi? avec tes cheveux de putain... toutes les putains se
-teignent les cheveux de la couleur des tiens.
-
---C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur; et toi,
-tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.
-
---Hein! quoi!
-
-Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je
-jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle
-l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.
-
---Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes
-comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me
-donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de
-rire pour qu’on ne voie pas mes dents... Quant à mon cou de girafe, dans
-les livres on dit: «long cou de cygne»: long, long, entends-tu, et un
-long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre...
-
-Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans
-l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne
-m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette
-vilaine grande bringue... Petite aussi, quand je voulais coucher dans le
-lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait
-dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour
-elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère
-sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous
-étions à l’école: je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en
-rentrant... Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre
-argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten;
-et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des
-embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre.
-Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son
-vieux châle...
-
-Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien
-loin, bien loin... Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le
-cœur hors de la panse... Et mère qui laisse faire: elle en a peur...
-Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses
-talons.
-
---Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de
-tes talons.
-
-Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.
-
-Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui
-parla doucement de mes maux de reins et de tête.
-
---Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es
-jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute...
-
-Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina
-allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule.
-
---Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre.
-
-Nous nous regardâmes; mais non, nous ne nous supportions pas... Depuis,
-il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon
-paletot.
-
-
-
-
-Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs
-que ceux que nous pouvons accomplir: notre devoir le plus proche, et que
-nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer; que cette forge,
-dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la
-déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est
-pas mon devoir, disait-il.
-
-Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de
-parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m...
-Non, tu n’es pas mort, je te trouverai... Mais mon devoir le plus
-proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il?... où est
-il?...
-
-Klaasje a des engelures... La première en avait aussi, et elle a raconté
-que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les
-laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les
-jours, et que ses engelures s’étaient guéries... Alors mon devoir le
-plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau
-chaude et de les savonner?... Oui... Toi, te trouverai-je?... et alors
-est-ce bien de te chercher, de t’attendre?... Je vais mettre les pieds
-de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri... mais... je
-continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin...
-
-J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte
-quand elle veut manger quelque chose de bon... elle en rit et recommence
-chaque fois... dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela?... Non,
-car je ne puis pas la changer... mais les pieds de Klaasje, et tout te
-raconter, cela je le dois, parce que je le peux.
-
-Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu as donné du tabac au
-vieux vétéran... Tu es le meilleur... Oui, Wouter, les pieds de Klaasje
-et toi, vous êtes mon devoir le plus proche...
-
-
-
-
-C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne trois «dubbeltjes», de
-la première une vieille jupe dont je pouvais me faire une robe, et de la
-seconde une partie des bonbons qu’on lui avait donnés. Corry m’avait
-versé en secret un verre de cognac au sucre. J’en étais contente, mais
-cependant rien n’y faisait: depuis un temps, j’étais malheureuse comme
-les pierres, je cherchais à être seule pour pleurer désespérément. Aussi
-tout le monde était injuste envers moi... Puis Wouter était devenu de
-plus en plus un monsieur; il connaissait de vraies princesses: certes,
-si je l’avais rencontré, il n’aurait pas fait attention à moi... A la
-maison, je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté mère, ils
-m’aiment de moins en moins... Pour Mina, je suis un objet qu’on jette
-d’un coin dans un autre. Celle-là, je la comprends bien cependant: elle
-est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale; elle ne saura et ne
-fera jamais rien; puis je n’aime pas des créatures aussi laides... Mère
-m’aime certes beaucoup... Je ne veux cependant pas lui raconter que je
-pleure tout le temps, et que j’ai ce poids dans le ventre, et que des
-frissons me parcourent... Et ces sensations... c’est comme quand les
-garçons m’embrassent, mais plus fort, et j’ai mal en même temps. Je ne
-veux pas demander à Corry, moins encore à Rika... Si je pouvais le
-raconter à quelqu’un... A Femke, je le dirais... A Wouter aussi, mes
-bras à son cou et en l’embrassant... Mais je n’ai personne, personne, je
-suis comme seule au monde...
-
-Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie mes yeux et continue à
-peler les pommes.
-
---Kee! Kee! tu devrais me faire un plaisir.
-
---Qu’est-ce?
-
---J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller souhaiter l’an à ma
-famille; mais, comme il faut servir le thé au juif malade, elle dit que
-cela ne se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et lui servir son
-thé. Je préparerai le plateau, je mettrai le thé dans la théière, tu
-n’auras qu’à verser l’eau bouillante dessus.
-
---Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste encore à la maison?
-
---Personne, les patrons vont chez les parents; elle y restera, et lui
-fera des visites. Ça va?
-
---Oui, ça va.
-
-Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de
-cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au
-dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier.
-
-Ah quel bonheur! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand
-j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt.
-
---Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à
-quatre heures.
-
-Seule!... qu’allais-je faire? mes jambes étaient flasques et une
-pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute! Si je continuais
-_Woutertje Pietersen_...
-
-Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je
-lis la fin du livre qui me sembla inachevé... Tous les romans finissent
-par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche
-d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton
-veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour
-cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une
-colère... Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends: pourquoi tes
-patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire
-garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge? Tu n’es pas un
-domestique, tu es un employé: tu as eu raison de briser cette ombrelle,
-j’en aurais fait autant; mais te voilà quitte de ton habit et certes
-aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te
-supporter... Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces
-deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça...
-allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des
-drôlesses? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de
-suite.
-
-Trois heures et demie... je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En
-descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et
-mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande
-tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la
-table. Le Juif me remercia gentiment.
-
-Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes
-me gênaient: je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher... Une
-langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de
-caresse, me parcourait la peau; je m’étirais. Oh, si je pouvais me
-coucher et avoir chaud aux pieds...
-
-Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux
-gouttes de sang sur ma chemise: mon émoi fut intense... Alors, quand
-même, cette vilaine chose me venait: je n’avais cependant pas été sale
-avec les garçons... Oh que dirait mère?... Tons les malheurs à la fois:
-Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que
-la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils
-en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah
-Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais
-cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec
-des dames... Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il?... Mon
-Dieu, on descend l’escalier: c’est le pas du patron...
-
-Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête; il
-regarda à peine l’alcôve et sortit.
-
-Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout son long; il était nu.
-Je ne pus crier: il avait collé sa bouche sur la mienne. De ses deux
-mains, il travailla sous moi pour écarter mes jambes, puis!... Oh! comme
-s’il me défonçait... Je me crus assassinée tant j’avais mal. Il grognait
-comme un chien affamé qui ronge un os; j’essayais de mordre, de bondir
-sous lui, mais rien n’y fit: il m’ouvrait le ventre par la «pissie». Oh
-que c’était... Ah je ne sais pas: de longs titillements étaient au bout
-de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de son corps nu en se
-remuant sur moi.
-
-Il me délivra. Il se regarda.
-
---Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie.
-
-Il rit.
-
-J’étais dans une grande torpeur et me demandais s’il m’avait enlevé
-quelque chose du ventre, tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès
-de fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre mes pensées.
-
-Corry rentra tard.
-
---Comment, tu es dans mon lit? Ne te gêne pas. Voyons, va-t’en.
-
-Je me levai: elle vit mes linges maculés.
-
---Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An! Tant mieux, tu ne pleureras
-plus, car je t’ai très bien vue te fourrer dans les coins pour pleurer.
-
-Je m’en allai par le quartier juif, douchée par le froid de la nuit,
-grelottant, recroquevillée, et murmurant: «Wouter, maintenant je ne
-voudrais plus te rencontrer: je n’oserais pas venir sous tes yeux...»
-
-
-
-
-LES ÉDITIONS G. GRÈS ET CIE
-
-21, rue Hautefeuille--PARIS, VIe
-
-
-_EXTRAIT DU CATALOGUE_
-
-
- Georges Clemenceau.--Au pied du Sinaï 6 fr.
- Colette (Colette Willy).--La Paix chez les Bêtes 6 »
- -- Dans la Foule 6 »
- Élie Faure.--La Roue 6 »
- -- La Sainte Face 6 »
- -- La Conquête 6 »
- -- La Danse sur le feu et sur l’eau 6 »
- Daniel de Foe.--Moll Flanders, trad. de Marcel Schwob 6 »
- -- Lady Roxana ou l’heureuse maîtresse 6 »
- Gustave Geffroy.--Nouveaux Contes du Pays de l’Ouest 6 »
- Paul Géraldy.--La Guerre, Madame 1 95
- Gilbert de Voisins.--L’Esprit Impur 6 »
- O. Henry.--Contes 6 »
- J.-K. Huysmans.--Marthe. Illustrations de Bernard Naudin 6 »
- Albert Nast.--L’Enfant dans la lumière. Illustr. en couleurs
- de Guy Arnoux, musique d’Andrée Fœgeli 22 »
- Gérard de Nerval.--Sylvie. Bois originaux de P.-E. Vibert 35 »
- Jules Renard.--Les Cloportes 6 »
- Stilgebauer.--Inferno. Roman interdit en Allemagne pendant
- la guerre 6 »
- Gabriel Soulages.--Les plus jolies roses de l’Anthologie
- grecque 6 »
- Ernest Tisserand.--Contes de la Popote 6 »
- P.-J. Toulet.--Comme une Fantaisie 6 »
- -- Les Contes de Behanzigue 27 50
- Vallery-Radot.--L’Homme de douleur 3 30
- Jean Variot.--Les Hasards de la Guerre 6 »
- -- Le Sang des Autres 6 »
- Villiers de L’Isle-Adam.--Nouveaux contes cruels 6 »
- -- Chez les Passants 6 »
- Carton de Wiart.--La Cité ardente 2 50
- Israel Zangwill.--Les Enfants du Ghetto 6 »
- -- Ce n’est que Mary-Ann. 6 »
- -- Les Rêveurs du Ghetto. T. I 6 »
- -- Les Rêveurs du Ghetto. T. II 6 »
- -- Had Gadya 2 »
- Charles Baudelaire.--Les Fleurs du Mal.
- Édit. critique revue sur les textes originaux et manuscrits,
- accompagnés de notes et variantes et publiés par Ad. van
- Bever, 4 portraits en phototypie 6 »
- Charles Baudelaire.--Le Spleen de Paris (Petits poèmes en
- prose) 6 »
- -- Journaux intimes 6 »
- Léon Bloy.--Jeanne d’Arc et l’Allemagne 6 »
- -- Le Salut par les Juifs 6 »
- -- Constantinople et Byzance 6 »
- G. K. Chesterton.--Les Crimes de l’Angleterre 3 »
- E. de Clermont-Tonnerre.--Almanach des bonnes choses de France 7 »
- Henry Cormeau.--Folklore angevin. Terroirs mauges.--I.
- Glossaire.--II. Contes, devinailles, chansons, coutumes,
- etc., etc., 2 vol. 13 20
- François de Curel.--Discours de réception à l’Académie
- Française 2 20
- -- Théâtre complet (7 vol.)
- Parus: I. La Danse devant le miroir.--La Figurante 7 »
- II. L’Envers d’une Sainte.--Les Fossiles 6 »
- III. L’Invité.--La Nouvelle Idole 6 »
- IV. Le Repas du Lion.--La Fille sauvage 6 »
- V, VI et VII sous presse.
- Edouard Drumont.--Sur le chemin de la vie 3 »
- Dumont-Wilden.--Anthologie des Écrivains belges. 2 vol. 12 »
- R.-W. Emerson.--Hommes représentatifs. (Les Surhumains) 6 »
- Gustave Geffroy.--Notre Temps, scènes d’histoire 6 »
- -- Notre Temps. Années de la guerre 7 »
- -- Clemenceau (huit illust. par Rodin, Manet, etc.) 6 »
- Remy de Gourmont.--La Belgique littéraire 1 95
- -- Les Idées du jour. Tome I, Octobre 1914.--Avril 1915.
- Tome II, Mai 1915.--Septembre 1915, 2 vol. 6 »
- Pierre Mille.--Le Bol de Chine, ou Divagations sur les
- Beaux-Arts 3 75
- Gonzague de Reynold.--Charles Baudelaire 14 »
- Gustave Simon.--Histoire d’une collaboration. Alexandre Dumas
- et Auguste Maquet 6 »
- Louis Thomas.--L’Esprit d’Oscar Wilde 6 »
- Ambroise Vollard.--Le Père Ubu à la guerre 3 »
- De Qui Est-ce? Recueil de morceaux choisis d’écrivains
- célèbres à lire tout haut pour en faire deviner les
- auteurs. Préface de Paul Reboux. Véritable jeu de société.
- 1 vol. avec la brochure-clef 6 »
- Auguste Comte.--Pages choisies 6 »
- Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 »
- André Maurel.--Le Tour de l’Angleterre 7 »
- Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 »
- Paul Gauguin.--Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid 7 50
- Gustave Kahn.--La Femme dans la Caricature française. 448
- illustr. et 74 hors texte 40 »
- André Salmon.--L’Art vivant. Avec 12 phototypies 9 »
- Ambroise Vollard.--Paul Cézanne. Avec 8 phototypies 7 50
- Henry Bataille.--Écrits sur le théâtre 6 »
- -- Le Phalène 7 »
- -- Les Sœurs d’Amour 7 »
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-
-
- Henry Bataille.--Le Phalène 7 »
- Albert Cohen.--Paroles juives 22 »
- André David.--Douze ballades et chansons d’Ecosse 6 60
- Gustave Geffroy.--Nouveaux contes du pays de l’Ouest 6 »
- Gustave Geffroy.--Constantin Guys. L’historien du second
- Empire, illustré 66 »
- Gottfried Keller.--Les Trois justes 27 50
- Berthe Kolbrunner.--Son petit enfant 4 »
- Arthur Machen.--Le grand dieu Pan (trad. P. J. Toulet) 3 »
- Rioux de Maillou.--Souvenirs des autres 3 »
- André Salmon.--L’Art vivant. Illustré 9 »
- Marcel Schwob.--Le Roi au Masque d’or 6 »
- Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 »
- P.-J. Toulet.--Les Contes de Behanzigue 27 50
- Gilbert de Voisins.--Fantasques 22 »
- Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 »
-
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-Typ. Grou-Radenez.--1-21
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-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
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- The Project Gutenberg eBook of Keetje trottin, by Neel Doff.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Keetje Trottin, by Neel Doff</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Keetje Trottin</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Neel Doff</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Albert Marquet</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 18, 2021 [eBook #65105]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN ***</div>
-<div class="c x-ebookmaker-avoid"><img src="images/cover.jpg" class="h700" alt="" /></div>
-<p class="c g b sans-serif">NEEL DOFF</p>
-
-<p class="c red huge drap3em b">Keetje<br />
-trottin</p>
-
-<p class="c b large">Roman</p>
-
-<p class="c sc">croquis<br />
-d’Albert Marquet</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="red">LES ÉDITIONS G. CRÈS et C<sup>ie</sup></span><br />
-21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, <span class="xsmall">VI</span><sup>e</sup></p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em large">KEETJE TROTTIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
-
-<ul>
-<li><i>Jours de Famine et de Détresse</i> (chez <span class="sc">Fasquelle</span>).</li>
-<li><i>Contes Farouches</i> (chez <span class="sc">Ollendorff</span>).</li>
-<li><i>Keetje</i> (chez <span class="sc">Ollendorff</span>).</li>
-</ul>
-
-<p class="c gap xsmall">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
-réservés pour tous pays</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<div class="c"><img src="images/title.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c top4em large">NEEL DOFF</p>
-
-<h1 class="drap3em red">Keetje<br />
-trottin</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Le pêcheur de perles
-ne craint pas la boue.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Multatuli.</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="red small">LES ÉDITIONS G. CRÈS &amp; C<sup>ie</sup></span><br />
-21, rue Hautefeuille</p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">KEETJE TROTTIN</p>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" title="[I]"></h2>
-
-<p class="t3">A QUATRE ANS</p>
-
-<p>— Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu
-peux bien rester debout.</p>
-
-<p>— Non, laisse-la avec son petit dos au soleil.
-Hier, elle a encore eu la fièvre, et le soleil lui
-fait du bien, dit une autre grande.</p>
-
-<p>Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue
-de la voix douce et ferme de cette fillette, et
-combien de fois n’ai-je pas senti, vivante encore,
-la caresse de cette exquise commisération !</p>
-
-
-<p class="t3">A CINQ ANS</p>
-
-<p>Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter
-un col de dentelle chez une dame. Le petit
-garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais
-obstinément : j’avais entendu dire par des
-grandes qu’on ne pouvait pas embrasser les garçons.
-Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser
-mes petits frères. Quelques gifles m’en guérirent.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— Je ne les trouve plus !</p>
-
-<p>Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs.</p>
-
-<p>— Mes beaux rubans bleus !… C’est toi, Keetje,
-qui les a troqués contre des chiffons pour tes
-poupées ! De qui tiens-tu la loque dont tu
-habilles ta poupée ?</p>
-
-<p>— De la demoiselle d’en bas.</p>
-
-<p>— Tu vois, tu lui as donné mes rubans en
-échange, avoue !</p>
-
-<p>— Mais non, ce n’est pas moi.</p>
-
-<p>— Si, c’est toi ! si, c’est toi !</p>
-
-<p>Et je reçus une bonne raclée.</p>
-
-<p>Cette injustice ne m’est jamais sortie de la
-mémoire : c’est la première rancune qui a aigri
-mon âme d’enfant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[II]"></h2>
-
-<p class="t3">A SIX ANS</p>
-
-<p>Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le
-chien du voisin, s’approcha de moi et me flaira de
-tous côtés. Il se dressa sur ses pattes de derrière,
-m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte,
-la langue dehors, il me serra en des mouvements
-rythmés.</p>
-
-<p>— Tom, tu m’aimes, fis-je ; Tom, tu me prends
-dans tes pattes… Moi aussi, je t’aime, car tu es
-toujours gentil avec moi.</p>
-
-<p>Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna
-des tours de langue et me serra de plus en plus.
-Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me
-lâcha… Pourquoi fait-elle cela ? Tom m’aime. Tom
-est content chaque fois qu’il me voit, et moi
-aussi…</p>
-
-<p>Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha
-à nouveau de moi et m’enlaça complètement.
-J’avais entouré sa grosse tête de mes bras
-et le tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un
-coup il se sauva en hurlant : mon père l’avait
-cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui
-avait chassé Tom :</p>
-
-<p>— La petite joue tout le temps avec notre
-chienne qui est en folie ; le bougre sent cela…</p>
-
-<p>Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter
-devant lui.</p>
-
-<p>Comment ! père non plus ne veut pas que Tom
-me prenne dans ses bras et me lèche ! Il ne veut pas
-non plus qu’il me câline ! Pourquoi pas ? Lui et
-mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais
-ils ne me prennent dans leurs bras. Alors personne
-ne peut m’aimer ? Personne ne peut me caresser ?
-Je voudrais tant être toute la journée sur les
-genoux de père ou de mère, mais mère porte
-toujours le bébé, et père s’endort aussitôt qu’il
-rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse…</p>
-
-<p>Je me collai dans un coin, la figure contre le
-mur, les bras levés, les mains crispées au mur, et
-pleurai éperdument.</p>
-
-<p>— Pourquoi se met-elle à braire ? demanda mon
-père.</p>
-
-<p>— Que sais-je ? fit ma mère ; le sait-elle ? Elle
-braie pour braire.</p>
-
-<p>Et on me laissa braire.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette
-sur leur planche d’égout pour jeter mes billes dans
-les tuyaux de pipe ? Cela ne peut rien lui faire.</p>
-
-<p>Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre
-planche d’égout. Sa grosse tête rouge, aux cheveux
-drus et raides et ses énormes genoux s’entrechoquant
-dans son pantalon quand il courait, me
-révoltaient.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille,
-parce qu’elle avait la peau jaune et les yeux noirs.
-Je n’aurais su dire pourquoi, cette peau me donnait
-des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la
-première fois que je remarquais cette couleur ; elle
-me semblait une anomalie intolérable : mes frères
-et sœurs avaient la peau rose et les yeux bleus.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une dame m’avait donné des friandises. Je ne
-voulus les manger qu’après que ma mère les eût
-retournées à plusieurs reprises dans ses mains
-rouges pour les purifier : les mains fines et blanches
-de la dame me semblaient des mains malades.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[III]"></h2>
-
-<p class="t3">A SEPT ANS</p>
-
-<p>J’étais allée toute seule dans les champs hors
-de la Weesperpoort. Je m’étais tressé des guirlandes
-de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en fis
-une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture,
-et mis une guirlande en sautoir. Sur mon
-chemin vers chez nous, les femmes riaient en se
-tapant la cuisse ; les enfants me poursuivaient et se
-moquaient. Mais, sur l’Amstel, un monsieur me
-montra à la dame qui l’accompagnait ; tous les
-deux me saluèrent en souriant et me dirent :</p>
-
-<p>— C’est bien, jolie enfant.</p>
-
-<p>Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les
-regardai d’en dessous. Maintenant, je poursuivais
-mon chemin, radieuse, la tête levée, ne m’occupant
-plus des quolibets.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté :
-j’avais pu mettre ma robe de dimanche en mousseline
-blanche, ramagée de fleurs de glycines
-mauves. Nous revenions de l’école ; les rangs
-étaient rompus ; deux grandes me toléraient avec
-elles. Nous combinions une escapade.</p>
-
-<p>— Nous irons à l’Exposition, disait Daatje.
-Nous regarderons d’abord par les portes et les
-fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera
-pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors
-nous n’aurons qu’à être sages pour ne pas être
-remarquées. Nous irons voir le long des vitrines.
-On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or ; d’autres,
-de plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les
-joujoux : on les aperçoit un peu de l’extérieur.</p>
-
-<p>— Que je suis en joie, que je suis en joie que
-vous me preniez avec vous ! Je me tiendrai bien
-tranquille.</p>
-
-<p>— Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on
-ne nous jettera pas dehors : nous avons nos robes
-de dimanche.</p>
-
-<p>Elle nous toisa de haut en bas.</p>
-
-<p>— Ah mais, tourne-toi donc, Keetje… Oh ! elle
-a… elle a du caca sur sa robe… Nous n’irons qu’à
-nous deux.</p>
-
-<p>Je rentrai en pleurant.</p>
-
-<p>— Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois ?</p>
-
-<p>— Mais elle braie pour braire, comme toujours…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Sur le canal, des petits garçons couraient après
-moi pour m’embrasser. Un d’eux m’attrapa. Je me
-mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en arrière.
-Une servante me dégagea : j’en eus un vif déplaisir.
-Je m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa,
-je rejetai encore la tête en arrière, mais je ne criais
-plus : je me laissais embrasser, en un long frisson
-de crainte et de volupté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[IV]"></h2>
-
-<p class="t3">A HUIT ANS</p>
-
-<p>— Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois
-seul : porter la casserole et l’enfant est impossible,
-je l’ai essayé. Alors si votre Keetje pouvait porter
-tous les jours le manger à mon homme, je lui donnerais
-dix-sept <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> et demi par semaine. Elle n’a
-qu’à traverser la Haute-Ecluse, les remparts : la
-fabrique est au bout à gauche.</p>
-
-<p>Ma mère me retenait de l’école pour ce beau
-gain. Je partais, portant la casserole de terre nouée
-dans un lange d’enfant : elle penchait à droite et
-à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts
-bordés de bois donnaient sur des canaux. J’y
-poursuivais les rats et me penchais longuement
-sur l’eau pour voir où ils avaient passé ; j’étais
-très étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau…
-« Ce ne sont pas des harengs, voyons… » et, avec
-une branche, je remuais l’eau pour voir si je ne
-repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots
-qui s’épanouissaient sur les bords me tentaient…</p>
-
-<p>J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme
-avait déjà repris son travail, le bras gauche embrassant
-un bouquet, le bras droit engourdi par la
-casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il
-me pardonnait, mais qu’il était triste, et je me
-disais que le lendemain j’irais tout droit porter le
-manger et regarderais au retour ce que les rats
-devenaient dans l’eau.</p>
-
-<p>Il mangeait hâtivement pendant que je tressais
-les coquelicots en couronnes.</p>
-
-<p>— C’est froid, n… de D… et sec : toute la sauce
-est dans le lange. Voilà la casserole.</p>
-
-<p>— Voulez-vous une fleur, oncle ?</p>
-
-<p>— Non !… Oui, donne.</p>
-
-<p>Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de
-sucre gluant.</p>
-
-<p>Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma
-mère qu’elle avait mis la veille deux tranches de
-viande hachée sur les pommes de terre de son
-homme et qu’elles avaient disparu, que je les
-avais mangées. Ma mère me gronda ; je protestai ;
-elles n’en démordirent point.</p>
-
-<p>Je refusai de porter encore le manger, et pleurai
-et tapai des pieds de colère. Chaque fois que je
-voyais la femme, je rougissais et allais me cacher
-de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser
-faussement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[V]"></h2>
-
-<p>Ma mère avait passé la matinée à nous laver et
-nous habiller et n’avait pas eu le temps de cuire
-les pommes de terre : nous dinâmes avec du pain
-et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine,
-viendrait nous chercher pour aller à la Kermesse,
-au <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe Markt</span>. Nous partîmes, ma mère
-portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras ; nous
-les grands, deux garçons et deux filles, marchions
-devant, en nous tenant par la main.</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes
-au <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe Markt</span>, qui était très loin de chez nous.
-Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup
-au milieu de la foule ; que, devant les baraques,
-des dames, en costumes d’ange, étaient assises sur
-des chevaux harnachés de soie brodée ; qu’un
-homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une
-voix de scie ; que les carrousels, tout enguirlandés
-d’étoffes à fleurs, tournaient, pendant que des
-hommes et des femmes, se tenant par les mains,
-dansaient et chantaient devant l’orgue, d’où la
-musique sortait par des trompettes : « Plus haute,
-ta jambe, ce n’est pas une meule… »</p>
-
-<p>Des théories de servantes, le chapeau sur la
-cornette et le châle tordu autour des épaules, donnaient
-le bras à des ouvriers, et chantaient et
-tapaient des pieds en cadence :</p>
-
-<p>« Hosse. Hosse, Hosse… »</p>
-
-<p>Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.</p>
-
-<p>— Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais
-piétiner.</p>
-
-<p>Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein
-et m’enfuis par un canal. Tout d’un coup, je
-m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais pas
-le chemin vers chez nous : je le demandai à un
-homme.</p>
-
-<p>— Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel.
-Puis tu tourneras à gauche, et tu trouveras bien
-ta rue.</p>
-
-<p>En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.</p>
-
-<p>De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai
-le verrou et entrai dans notre cave. En la voyant
-vide, sans aucun de nos enfants, j’eus peur et un
-si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me
-jetai par terre, pleurant et appelant éperdument
-ma mère.</p>
-
-<p>— Mère chérie, où es-tu maintenant ? Mère
-chérie, reviens, je ne le ferai plus jamais. Mère à
-moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis
-ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans
-doute jamais, ni Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu ?
-Mère, reviens ! J’en veux mourir, si tu ne reviens
-pas.</p>
-
-<p>Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand
-ma mère, hagarde, en sueur, traînant après elle les
-enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai sur mes
-pieds ; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui
-jetai mes bras autour du cou ; elle m’enlaça, et
-toutes les deux, en bégayant des mots d’amour,
-nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait.</p>
-
-<p>— Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma
-Keetje adorée, ma perle, ma pigeonnette de velours.</p>
-
-<p>Le bébé criait ; Dirk voulait faire pipi ; tous
-braillaient pour avoir à manger. Ma mère n’écoutait
-pas et, quand elle se mit à la besogne, ce fut
-en me tenant enlacée autour du cou, et moi la
-serrant, les deux bras autour de ses jupes. Toute
-la soirée, avec le bébé au sein, elle me garda
-assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père
-qui bougonnait, elle voulut que je couchasse entre
-eux deux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VI]"></h2>
-
-<p class="t3">A NEUF ANS</p>
-
-<p>— Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les
-chassa du paradis, et ils durent gagner leur pain
-à la sueur de leur front. Ils eurent trois enfants :
-Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand
-Caïn et Abel lui faisaient des offrandes, Abel choisissait
-la plus belle de ses brebis, tandis que Caïn se
-contentait d’offrir des fruits de la terre. Caïn sans
-doute ne choisissait pas les plus beaux de ses
-produits — dame, pensais-je, Dieu n’en avait tout
-de même rien, puisqu’on les brûlait — car Dieu
-n’était pas content de lui.</p>
-
-<p>« Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel
-vers le ciel, en signe de satisfaction, et, pour
-montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par terre
-la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de
-cette préférence de Dieu et dit : « Je fais ce que
-je peux, et Dieu n’est jamais content de moi. »
-Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de
-sortir avec lui et le tua. Alors il eut très peur et
-quand Dieu lui demanda : « Où est votre frère ? »
-il répondit : « Je ne sais pas : suis-je le gardien de
-mon frère ? » Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans
-un autre pays, où il épousa une femme d’un autre
-peuple.</p>
-
-<p>Je levai le doigt.</p>
-
-<p>— Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes
-sur la terre, d’où venait cette femme ?</p>
-
-<p>Le maître se tut un instant. Les enfants le
-regardaient tous, les yeux écarquillés.</p>
-
-<p>— Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.</p>
-
-<p>Il se fit un remue-ménage de mécontentement
-de mon côté. En sortant, les enfants me tirèrent
-par les cheveux, raillant : « D’où venait cette
-femme ? »</p>
-
-<p>Le service protestant se donnait le dimanche à
-l’école. Le maître me montra au prédicateur.</p>
-
-<p>— C’est celle-là qui a demandé d’où venait
-cette femme…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous habitions dans les bruyères de <i lang="nl" xml:lang="nl">Holland op
-zijn smalst</i>.</p>
-
-<p>A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme
-à travers la campagne. Une des petites
-filles, pour nous faire peur, s’assit au milieu de la
-voie ferrée. Un train était en vue : je me mis à
-crier, à la supplier de se lever. Elle chanta. Je
-m’encourais, puis revenais, criant follement. Quand
-le train fut tout près, elle se leva.</p>
-
-<p>Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et
-ne pus parler le reste du chemin. Les autres
-enfants n’avaient rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VII]"></h2>
-
-<p>— Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte !
-Et ils ne nous ont rien fait savoir. Voilà déjà six
-mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds ! Parce
-qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les
-droits.</p>
-
-<p>— Dame ! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas,
-comme nous, une charge de jeunes : ils pouvaient
-faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole
-Moe ! Mine Ole Moe !</p>
-
-<p>Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle
-Klaas. Mon père revenait d’Amsterdam, où il
-était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé
-jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille
-mère. Les voisins lui avaient dit qu’elle était morte
-depuis six mois. Il avait alors cherché toute la
-journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui
-lui avaient, à lui et à son frère Klaas, joué
-ce sale tour de ne pas les prévenir. Il leur
-aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre
-sans cœur.</p>
-
-<p>— Les meubles, c’est eux qui les ont achetés,
-ils pouvaient donc les garder ; mais, quand Ole
-Moe est arrivée de la Frise, elle possédait encore
-des souvenirs de famille : le fouet du père, l’alliance
-de la grand’mère, les joujoux avec lesquels nous
-avons joué quand nous étions petits, et les livres
-d’oncle Freerik.</p>
-
-<p>— Oh ! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas,
-ils ne les auront pas tous : il nous en faut notre
-part.</p>
-
-<p>— Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre
-mère me l’a montrée, elle valait beaucoup ; ils l’ont
-aussi gardée, ajouta ma mère.</p>
-
-<p>— Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait
-déjà, mais ils ont fait venir de Frise la mère et les
-deux plus jeunes, qui étaient sans ressources, et,
-depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est
-tout de même qu’une servante, et Ary que
-maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les ont entretenus,
-et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje
-en service sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces
-quelques objets, enfin ! Mais ne rien nous faire
-savoir, et je suis l’aîné !</p>
-
-<p>Et les deux hommes se remirent à se lamenter :</p>
-
-<p>— Mine Ole Moe, Mine Ole Moe…</p>
-
-<p>Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les
-livres et les joujoux étaient devenus, et il fut
-convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les deux
-à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère
-et sœurs et se faire remettre leur part des livres et
-des joujoux.</p>
-
-<p>Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets.
-Les autres avaient coulé doux, les avaient bien
-reçus, les avaient invités à dîner, et leur avaient
-donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient
-avoir conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère
-avait été vendue pour payer le médecin.
-Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père,
-comme étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il
-l’avait pendu entre les portraits du père et de la
-mère. La raclée ne fut donc pas donnée.</p>
-
-<p>Les joujoux furent partagés entre les enfants
-de mon oncle et nous. C’étaient des petits œufs
-de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à une cordelette ;
-des perles de verre et de faïence ; d’effroyables
-poupées de bois, avec lesquelles mes
-tantes avaient joué ; un sac, rempli de petits morceaux
-de porcelaine à fleurettes, de ma tante
-Trientje. Quand elle était petite, elle allait dans
-toutes les maisons du village demander les tasses
-et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en
-briser les morceaux de manière qu’il lui en restait
-des petits carrés avec les fleurettes. Elle les conservait
-dans ce sac et criait tellement, quand on
-voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait
-au bout des grandes pinces de l’âtre.</p>
-
-<p>Il y avait aussi une boîte remplie de billes de
-verre de toutes grandeurs, devenues mates à force
-de les avoir fait sauter sur les pierres ; des osselets
-à pores ouverts de vieillesse ; puis un gros rouleau
-d’images, avec tous les contes de Perrault. Les
-livres, c’étaient les Mille et une Nuits, de gros
-bouquins avec des bêtes, puis des livres en parchemin,
-sur lesquels étaient écrites à la main,
-disait mon père, les inscriptions des enseignes de
-la Frise, ainsi que des sentences et des maximes
-gravées sur les tombes.</p>
-
-<p>Mon père nous racontait comment, petits, le
-soir, ils écoutaient l’oncle Freerik lire les enseignes,
-et comment ils se tordaient des drôleries que les
-gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour
-attirer la clientèle. Il essaya, pendant quelques
-soirs, de nous en lire. Mais ma mère ne goûtait pas
-ces choses, nous étions trop jeunes pour les comprendre,
-et les livres furent relégués dans un
-placard. Moi cependant, j’ai commencé à lire ainsi,
-à neuf ans, les Mille et une Nuits et tous les contes
-de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère
-oublia ces livres en même temps que notre
-chien.</p>
-
-<p>Les joujoux que ma mère nous avait donnés
-furent vite saccagés et détruits par nos enfants
-indisciplinés. Je voyais mon père jeter des regards
-tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices
-de son enfance et que son Ole Moe lui apprenait à
-ranger après le jeu : il ramassait alors une bille
-qu’il mettait en poche ou repliait une image dans
-les anciens plis.</p>
-
-<p>Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les
-joujoux, comme notre grand’mère ; ils étaient dans
-des boîtes, sur une petite table devant laquelle se
-trouvaient deux petites chaises basses, et mes
-cousines, après le repas principal, jouaient, sagement
-assises, à enfiler les perles de faïence ou à
-étaler les petits carrés de porcelaine à fleurettes,
-pendant que ma tante lisait à haute voix un
-chapitre de la Bible. Mon oncle aurait dû lire ce
-chapitre après le repas, comme dans chaque famille
-calviniste qui se respecte, mais il avait perdu
-la religion et faisait un petit somme.</p>
-
-<p>Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis
-sur les chaises basses devant la petite table, enfilaient
-ces mêmes perles de faïence, que leurs
-grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant,
-là bas à Lopersum, en Frise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VIII]"></h2>
-
-<p>Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous
-étions dans la joie : mon père nous avait acheté à
-chacun une paire de bottines, en cuir gros et gras,
-et de deux numéros trop grandes, pour la croissance.
-Nous cheminions le long du <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwendyk</span>,
-enfiévrés de contentement et ne parlant que de nos
-bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à
-chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du
-trottoir pour resserrer les lacets.</p>
-
-<p>En rentrant chez nous, je suais de malaise.
-J’ôtai mes bottines ; mes deux talons étaient
-écorchés. Mais quoi ! elles me dureraient trois
-années, avait dit la femme : alors, la peau des
-talons, qu’est-ce que cela fait ? Je préfère tout à
-porter les sabots de mère, qui font qu’on se moque
-de moi et qui me font aussi tomber.</p>
-
-<p>Hein également inspectait ses pieds : lui,
-c’étaient ses orteils qui saignaient.</p>
-
-<p>— Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines :
-du cuir épais comme le doigt, et dur… et
-elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront
-trois ans : la femme l’a dit pour les deux paires,
-pas seulement pour les tiennes.</p>
-
-<p>Et nous fourrâmes un tampon de papier dans
-les bouts, et les remîmes vite aux pieds pour aller
-les montrer à nos amis de la rue.</p>
-
-<p>Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de
-nos pieds écorchés. Mon père était furieux. Des
-jeunes semblables ! Lui était tellement content
-quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que
-ses pieds auraient pu tomber avant qu’il se
-plaignît.</p>
-
-<p>— Je vais les rendre : cela leur apprendra !</p>
-
-<p>Nous sautâmes du lit.</p>
-
-<p>— Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos
-belles bottines, elles ne nous font pas mal.</p>
-
-<p>Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous
-notre paillasson. Et, à chaque réveil, nous tâtions
-si elles étaient toujours là…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[IX]"></h2>
-
-<p>— Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le
-manger de père, il est tard.</p>
-
-<p>Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en
-broussaille et la figure en feu, je galopai le long
-du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une,
-tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le
-nœud du lange qui entourait la casserole était si
-gros que je ne pus l’étreindre et dus prendre le
-lange à côté du nœud.</p>
-
-<p>Je devais être là à midi, et il était midi et demi :
-mère était restée bavarder chez le marchand de
-pommes de terre. Je courus donc par ce soleil
-torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue,
-ne laissant aucune ombre dans la rue. Mon père,
-de loin, m’attendait. Dès qu’il me vit, il courut
-vers moi, m’arracha la casserole, me donna un
-coup de pied en jurant :</p>
-
-<p>— Sale jeune, pas lavée et toujours en retard !</p>
-
-<p>Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul,
-puis retournai par le soleil. J’étais affolée par la
-chaleur, mais marchais cependant au milieu de la
-rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson
-pourri qui sortait des impasses et des caves.</p>
-
-<p>Ah ! si je pouvais être au milieu des bruyères
-maintenant, et marcher avec cousine Kaatje,
-jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux,
-et chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher
-toute nue sur la plage et laisser les vagues déferler
-sur moi ! Mais voilà, quand on est bien à l’aise, avec
-de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente
-d’habiter une maison de chaume : il lui faut la
-ville et les magasins, et alors elle scie, et nous
-devons revenir à Amsterdam… Là-bas, on ne m’insultait
-pas pour ma saleté ; puis, dans la mer et le
-ruisseau, l’on devient propre quand on s’y lave sans
-savon, tandis qu’ici, avec un peu d’eau dans un
-petit pot, l’on reste noir…</p>
-
-<p>Je m’engouffrai dans notre cave. Ah ! quelle
-délivrance ! On eût dit que tout se remettait en
-place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes
-de-ci, tête de-là, sur une chaise : ainsi couchée, les
-membres pendants, le calme et le bien-être me
-revenaient.</p>
-
-<p>Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil ! Ici,
-il ne pénètre jamais ; il y fait noir et frais, c’est
-exquis ; l’eau coule des murs ; le plancher est
-mouillé… Et j’y frottai avec volupté mes pieds
-enflammés… Si je pouvais boire et manger,
-couchée ainsi…</p>
-
-<p>— Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre ?</p>
-
-<p>— Oh ! tu comprends, je ne pouvais pas garder
-l’âtre allumé pour te les tenir chaudes.</p>
-
-<p>— Mais je les préfère froides, avec beaucoup de
-vinaigre.</p>
-
-<p>— Ah je ne savais pas !…</p>
-
-<p>— Où sont-elles, mère ?</p>
-
-<p>— Nous les avons mangées : je croyais que tu
-les aurais voulues chaudes. Voici une tartine.</p>
-
-<p>Je la mangeai en maugréant.</p>
-
-<p>Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque
-chose dans une tasse.</p>
-
-<p>— Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le
-boiraient.</p>
-
-<p>C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après,
-je n’ai bu quelque chose qui m’ait soulagée autant.
-Je le bus à toutes petites gorgées pour le faire
-durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite,
-sur la chaise, et ruminai d’un monde où il n’y
-aurait que de l’ombre, et du bas beurre à boire,
-mais à boire là à pleins pots… Et j’incrustai
-mes pieds sur le plancher humide, et glissai mes
-mains le long des murs suintants…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[X]"></h2>
-
-<p>Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade,
-où il travailla tout un temps, le chemin le plus
-court était par le Zeedyk, où je voyais, sur les
-perrons des estaminets, des femmes en crinoline,
-décolletées, fumant des pipes en écume et allaitant
-des enfants par-dessus leur décolletage. Les
-garçons autour de moi disaient que c’étaient des
-putains.</p>
-
-<p>Quand mon père eut changé de patron, il me
-fallut aller à l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Utrechtschedwarsstraat</span>. Sur l’Amstel,
-juste au tournant de la <span lang="nl" xml:lang="nl">Regulierbreestraat</span>,
-il y avait une maison entourée de barres de fer
-barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder
-dans la chambre du rez-de-chaussée : quatre dames
-décolletées, en robes de soie et hautes coiffures, s’y
-trouvaient assises autour d’une table, faisant des
-ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient
-continuellement à la porte, et souvent alors
-des messieurs entraient, appelés par leurs signes
-et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme
-qui passait me demanda pourquoi je regardais
-ces putains.</p>
-
-<p>Dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kerkstraat</span>, à côté d’une autre écurie
-où travaillait mon père, une maison était aussi
-habitée par des dames : elles étaient toujours sur
-le perron, en blouses violettes. Les cochers les
-appelaient des putains.</p>
-
-<p>Nous étions allés habiter une impasse de la
-<span lang="nl" xml:lang="nl">Regulierdwarsstraat</span>. Au sortir de notre impasse,
-dans chaque maison des coins, il y avait plusieurs
-femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne
-claire, très empesées. Elles achetaient aux colporteuses
-des bourses de soie, des épingles à cheveux
-et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les
-traitaient de putains.</p>
-
-<p>Je les voyais dans les quartiers les plus
-convenables, comme l’Amstel. Je regardais
-leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux.
-Je croyais qu’elles avaient de l’amitié pour
-les hommes qu’elles appelaient ou que je
-voyais entrer. Des putains, mon Dieu ! c’était
-comme d’autres étaient modistes ou repasseuses…
-Plus tard, j’ai compris que leur métier avait
-quelque chose d’illicite, mais dont tous les
-hommes usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai
-débrouillé qu’en grandissant et par les réflexions
-des adultes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XI]"></h2>
-
-<p class="t3">A ONZE ANS</p>
-
-<p>Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans
-l’alcôve. Deux voisines affairées s’agitaient autour
-d’elle. On avait fourré les petits dans le compartiment
-du haut. Dirk se penchait par-dessus le
-bord chaque fois que sa mère poussait un cri, et
-essayait anxieusement de voir.</p>
-
-<p>— Mère, qu’est-ce qu’on te fait ? Pourquoi
-cries-tu ?</p>
-
-<p>— Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une
-des femmes.</p>
-
-<p>Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve,
-observant curieusement. Il m’empoigna.</p>
-
-<p>— Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la
-soirée.</p>
-
-<p>Et il me jeta dans l’impasse.</p>
-
-<p>Na ! comme si je ne savais pas que mère allait
-venir dans l’échoppe ! Je sais très bien que les
-enfants sortent du ventre. Mais comment ? Est-ce
-par le nombril, ou est-ce qu’on éclate ? Les chiens
-et les chats, c’est par leur « <span lang="nl" xml:lang="nl">pissie</span> ». Ce n’est pas
-possible chez nous… Enfin, la prochaine fois, je
-me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai
-bien.</p>
-
-<p>J’allai errer sur le <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwendyk</span>. Bientôt je
-rencontrai des petites voisines. Nous nous mîmes
-à chanter des tyroliennes, puis à raconter des
-contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner
-aux portes ; mais, une à une, mes camarades rentraient
-chez elles. Moi, je n’osais pas. Je m’assis
-sur le banc du perron de la marchande de friture.
-Je toussais fort. Bientôt la femme sortit pour voir
-qui toussait ainsi devant sa porte.</p>
-
-<p>— Que fais-tu là, petite ? pourquoi ne retournes-tu
-pas chez toi ?</p>
-
-<p>— Mère doit acheter un petit enfant.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! Eh bien, viens un peu chez nous.</p>
-
-<p>Elle m’amena au fond de la salle, devant la
-porte ouverte de la cuisine. Elle murmura quelque
-chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit :</p>
-
-<p>— Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement
-habillée.</p>
-
-<p>Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu
-de tourbe faisait bouillir de l’huile dans une marmite
-de fer suspendue à la chaîne, et continua
-sa friture de poissons pour le lendemain. Je la
-regardai longtemps, à moitié assoupie par la
-chaleur.</p>
-
-<p>— Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais
-jouer avec elle, mais tu reviendras le jour. Maintenant
-retourne chez toi, je crois que tu peux rentrer,
-et reviens demain.</p>
-
-<p>Elle me poussa doucement devant elle.</p>
-
-<p>J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par
-la fenêtre. Mon père était assis près de l’âtre,
-fumant sa pipe. La lampe morveuse se trouvait
-derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout
-y était tranquille. J’ouvris la porte et restai sur
-le seuil.</p>
-
-<p>— Ah ! Keetje, c’est toi, ma <span lang="nl" xml:lang="nl">Poeske</span>, viens te
-chauffer.</p>
-
-<p>Il me donna un peu de café ; il ne me parla pas
-de l’événement ; je n’osais rien demander.</p>
-
-<p>— Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une
-petite sœur.</p>
-
-<p>Je sautai vers le lit et ma mère me remit un
-petit paquet fortement emmaillotté.</p>
-
-<p>Je m’approchai de la lampe. Une petite tête
-rouge en sortait, mais tellement achevée et fine
-que j’en fus tremblante de tendresse.</p>
-
-<p>— Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore
-un enfant ! elle est si jolie, si jolie ! nous allons
-tous l’aimer très fort.</p>
-
-<p>— Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.</p>
-
-<p>Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il
-me prit des deux côtés des reins pour me hisser
-dans l’alcôve.</p>
-
-<p>— Toi ! fit-il, toi !</p>
-
-<p>Et il me donna un gros baiser.</p>
-
-<p>Quand je me fus rangée à côté des autres enfants,
-je pensai : « C’est amusant tout de même qu’on
-peut faire sortir de son ventre autant de jolis
-enfants que l’on veut ! Quand je serai grande, j’en
-aurai un tas ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XII]"></h2>
-
-<p class="t3">A DOUZE ANS</p>
-
-<p>En parlant avec un apprenti tonnelier de nos
-voisins, il me raconta que son patron perdait
-beaucoup de clients parce que les transports se
-faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très
-inquiète : je me figurais déjà le voisin affamé par
-le manque de commandes. Et, chaque fois que
-je passais par chez lui, je regardais avec angoisse,
-je me penchais vers la cave pour voir s’il y avait
-beaucoup de tonneaux et, quand il se démenait
-en marchant en rond et en tapant le cercle autour
-des douves, j’étais contente ou je soupirais :
-« Ah ! Dieu, bientôt il n’aura plus à taper, et il
-sera assis tristement sur l’un des tonneaux qu’il
-n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera
-dans sa cave, il la prendra pour un client, et il
-jurera ou se lamentera quand ce sera pour autre
-chose que pour commander ou acheter des tonneaux… »
-Et ma gorge se serrait d’émotion.</p>
-
-<p>Un jour, nous avions fait réparer notre petit
-seau de bois. L’apprenti le rapporte avec, dessus,
-la couleur verte encore mouillée. Mon père le
-prend et a les mains remplies de couleur.</p>
-
-<p>— Enlève ce seau ou je le jette dans le canal,
-et rapporte-le quand il sera sec.</p>
-
-<p>L’apprenti le reprend, effrayé.</p>
-
-<p>— Oh ! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé
-pour avoir plus vite l’argent, parce qu’il n’a presque
-plus de commandes.</p>
-
-<p>J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le
-seau aussitôt qu’il serait sec.</p>
-
-<p>— Père a mal à la tête et l’odeur de couleur
-le dérange.</p>
-
-<p>C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait,
-mais je voulais excuser mon père.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIII]"></h2>
-
-<p>Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon,
-d’un papier doré, et des petites boîtes rouges,
-bleues, pourpres, dans un coquet panier, pour ne
-pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand
-j’aurai remis les médicaments chez les clients, je
-devrai garder un peu la petite fille de deux ans.
-Elle est jolie, la petite fille : heureusement, car
-les enfants laids, non, je ne peux pas…</p>
-
-<p>Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai
-longtemps avant de sonner une seconde fois,
-si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira,
-je dirai : « <i lang="nl" xml:lang="nl">Vryster</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, avec les compliments du
-pharmacien, j’apporte une bouteille… ou une
-boîte… » Oui, ce sera bien : « avec les compliments »,
-et « <i lang="nl" xml:lang="nl">Vryster</i> » sera bien aussi. J’entends
-toujours les bouchers dire cela aux servantes, et
-elles rient : donc c’est bien…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Bonne amie.</p>
-</div>
-<p>Et je serai employée dans une grande maison.
-Il est vrai que c’est au Zeedyk, mais près du
-<span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe Markt</span> : les « boîtes » sont beaucoup plus
-loin. Il y a un aide-pharmacien ; je dois l’appeler
-Monsieur : alors ce n’est pas un domestique, comme
-les deux servantes. Voyez un peu : deux servantes,
-et moi, le trottin… Puis il y a huit enfants : six
-garçons et deux petites filles. L’aîné des garçons
-a vingt-deux ans et est étudiant, donc tout à fait
-un Monsieur, et la plus petite fille a deux ans ;
-l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole
-militaire : aussi un Monsieur. Encore un autre
-apprend la pharmacie ; puis trois plus jeunes.</p>
-
-<p>Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela,
-pendant que mère et moi, nous attendions le
-retour de « Madame », le jour où je suis allée
-m’engager. « Madame », parfaitement : c’est une
-« madame », la femme d’un pharmacien, et non
-une « mademoiselle », comme la femme de l’épicier
-d’à côté.</p>
-
-<p>Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai
-soixante « <span lang="nl" xml:lang="nl">cents</span> » par semaine, une tartine à midi,
-et j’aurai fini à quatre heures. Huhu ! ce n’est pas
-si mal pour commencer : j’ai déjà douze ans, c’est
-vrai…</p>
-
-<p>En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du
-corps me parcourait depuis les cheveux jusqu’aux
-orteils et me rendait toute frissonnante. Il me
-fallut de suite porter une assez grande bouteille
-tout près, au <i lang="nl" xml:lang="nl">Kloveniersburgwal</i>, à côté du <i lang="nl" xml:lang="nl">Trippenhuis</i>.</p>
-
-<p>— C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien.</p>
-
-<p>Je sonnai à la porte qui me semblait être celle
-de l’appartement.</p>
-
-<p>— <i lang="nl" xml:lang="nl">Vryster</i>, c’est pour M<sup>lle</sup> X…, fis-je.</p>
-
-<p>— C’est à l’autre porte pour l’appartement :
-ici, c’est la maison.</p>
-
-<p>Et la <i lang="nl" xml:lang="nl">Vryster</i> me claque la porte au nez.</p>
-
-<p>Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le
-cordon. Une dame furibonde me crie :</p>
-
-<p>— Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi
-chaque fois qu’on vient de chez l’apothicaire.
-Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai
-ailleurs… Quel besoin ont les voisins de savoir
-qu’on m’apporte des médicaments ? Dépose la
-bouteille sur l’escalier et dis bien que je changerai
-d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables
-de distinguer la maison de l’appartement.</p>
-
-<p>Na ! si ç’avait été dans mon quartier, comme je
-vous l’aurais engueulée, cette vieille tuméfiée…
-S’il vous faut toujours des médicaments, c’est que
-vous êtes pourrie…</p>
-
-<p>Je ne répondis pas et eus soin de ne rien
-dire à la pharmacie non plus. La porte de
-l’appartement était mal placée, mais c’est
-égal, c’est moi qu’on aurait accusée. J’étais
-toute défrisée.</p>
-
-<p>En rentrant, je dus aller dans une ruelle du
-<span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwendyk</span>, chez un boucher de viande jeune,
-acheter trois livres de poitrine de veau. Trois
-livres ! on verra bien que je ne suis pas employée
-dans une petite maison… Chez ce boucher, il y n’avait
-que de pauvres gens des ruelles environnantes,
-qui achetaient quelques ragotons de viande
-gélatineuse, et je fis parfaitement l’effet que j’avais
-escompté, et tous les jours je produisis ce même
-effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière,
-aller chercher cette viande, parce que Bette,
-la cuisinière, avec sa robe d’indienne empesée, son
-tablier blanc et sa cornette finement plissée, n’osait
-entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu
-d’apparence : j’ai su cela plus tard. Tout le reste,
-elle l’achetait elle-même, parce qu’elle chipait des
-« <span lang="nl" xml:lang="nl">cents</span> » sur chaque article ; elle m’avait même
-recommandé de retenir cinq « <span lang="nl" xml:lang="nl">cents</span> » sur la viande :
-nous les aurions partagés. Mais, me regardant bien
-dans les yeux, elle avait ajouté :</p>
-
-<p>— J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si
-Madame t’interrogeait.</p>
-
-<p>Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison
-depuis cinq ans. Elle ne sortait pas de la chambre
-d’enfants au second : elle surveillait là les deux
-petites filles, pendant que je portais les bouteilles,
-raccommodait continuellement le linge et repassait
-le linge lavé à la campagne, qui était rendu sans
-être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures
-des repas, et alors c’était des récriminations contre
-les patrons, les fils, l’excès de travail, et contre
-l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à table et
-recevait de tout.</p>
-
-<p>— Dans la semaine, au déjeuner du matin, il
-doit manger des tartines, mais le dimanche il
-reçoit tout de même des petits pains, du boudin
-de foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais
-que de grosses tartines de pain blanc et de pain
-noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous seulement
-du fromage : allez donc avec ça jusqu’au dîner
-de cinq heures… et pour ce qu’il descend alors de
-viande ! et ces éternelles pommes de terre étuvées
-aux oignons… j’en ai le ventre comme un tambour.</p>
-
-<p>— Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage,
-fis-je.</p>
-
-<p>— Oh ! toi, tu n’es que le trottin : tu n’es pas de
-la maison et il ne te revient pas plus.</p>
-
-<p>Je devais souvent jouer avec les petites filles
-à l’entresol, là où se tenait la famille. Madame
-était presque toujours occupée à une broderie pour
-les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en
-blanc et Madame confectionnait elle-même ces
-robes d’enfant ; elle tricotait aussi des chaussettes
-blanches ou bleues, très fines, que les fillettes
-portaient dans des petits souliers laqués, blancs
-ou bleus. Moi, pendant que je promenais la plus
-jeune sur mes bras, je regardais travailler les
-mains de Madame : comment faisait-elle ces trous
-de broderie ?… J’aurais donné tout au monde rien
-que pour pouvoir essayer de broder. Seulement
-Madame me disait tout le temps de m’occuper de
-l’enfant.</p>
-
-<p>Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre,
-était une des deux alcôves à double battant, remplie
-de rayons avec des livres, et aussi un monceau
-de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des
-livres pour les jeunes garçons : des livres d’étude,
-auxquels je ne comprenais rien, mais surtout des
-livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient
-chaque fois que Madame quittait la chambre,
-quand une visite l’appelait au salon ou qu’elle
-allait arranger les tiroirs et les armoires de sa
-chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui
-avait onze ans, me laissait lire et faisait « ssst ! »
-dès qu’il entendait revenir sa mère.</p>
-
-<p>— Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire
-tous les livres, et je t’expliquerai.</p>
-
-<p>Na ! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce
-qu’il avait de beaux cheveux blonds en touffe
-sur la tête, et une peau propre et rose, et une
-voix claire, comme tous les enfants riches…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIV]"></h2>
-
-<p>« Joost van den Vondel », lisais-je sur le dos
-d’un livre.</p>
-
-<p>— Qui est-ce ça ? demandai-je. Est-ce lui qui
-a fait le Vondelpark ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, dit Willem, c’est notre plus grand
-poète. Ce livre raconte sa vie. Tu peux le lire, ou
-veux-tu que je te le raconte ?</p>
-
-<p>— Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas
-le lire en entier.</p>
-
-<p>— Eh bien, Joost van den Vondel vivait
-de 1500 à 1600 : tu vois, il y a trois cents ans.
-Il était né à Cologne, mais habitait ici dans
-la <span lang="nl" xml:lang="nl">Warmoesstraat</span>, où il avait un commerce de
-bas. Il faisait surtout des vers et des pièces de
-théâtre en vers : <i lang="nl" xml:lang="nl">Ghysbrecht van Amstel</i>, <i>Lucifer</i>,
-<i lang="nl" xml:lang="nl">Adam en Eva</i>. Son commerce de bas périclitait,
-mais c’était plus fort que lui, il aimait avant
-tout écrire des vers.</p>
-
-<p>— Il habitait la <span lang="nl" xml:lang="nl">Warmoesstraat</span> ? Tu ne sais
-pas dans quelle maison ? j’irais voir…</p>
-
-<p>— Oh ! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors
-n’était pas comme maintenant. La <span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span>
-et le <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwendyk</span> avaient des maisons de bois,
-goudronnées comme les barques : elles étaient
-habitées par des bateliers et des pêcheurs, dont
-les filets séchaient à la porte.</p>
-
-<p>— Allons, voyons, la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span>, des maisons
-de bois goudronnées ? C’est la plus belle rue d’Amsterdam.
-Tu te moques de moi, je ne te crois pas.</p>
-
-<p>— C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il
-n’y a que le Palais du Roi, sur le Dam, qu’on a
-bâti alors au milieu de tout cela, mais comme
-hôtel de ville.</p>
-
-<p>— Na ! ce que tu me dis…</p>
-
-<p>— Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu
-près comme nos pêcheurs de l’île de Marken.</p>
-
-<p>— Allons ! d’une culotte à harengs ?</p>
-
-<p>— Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes
-et les petites filles portaient beaucoup de longs
-jupons et trois ou quatre bonnets… Et l’orphelinat
-bourgeois, tu sais bien, dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span> ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Eh bien, à cette époque, les enfants sans
-parents étaient abandonnés. Alors une dame
-Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six,
-je crois : elle les a habillés comme les orphelins le
-sont encore aujourd’hui et les a fait élever : c’est
-le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la
-<span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span>.</p>
-
-<p>— Mais ce que tu me racontes… dis-tu vrai ?
-Ah ! que c’est beau…</p>
-
-<p>— Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur
-l’escalier, quand nous descendrons pour la table
-de café… Tiens, maman n’entre pas…</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée.</p>
-
-<p>— Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant…
-ici, derrière la porte de l’alcôve, où l’on ne nous
-verra pas de la rue.</p>
-
-<p>Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise,
-mit ses deux bras autour de mon cou, et m’embrassa
-toute la figure, en mordillant mes joues et
-mon menton. Moi également, je l’embrassai sur
-toute la figure : ce qu’il sentait bon le savon !…</p>
-
-<p>J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la
-fenêtre pour faire semblant de rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam
-qui n’avait que des maisons de bois. Je cherchais
-dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Warmoesstraat</span> la maison de Joost van
-den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait
-encore au grand théâtre de la Leidsche Plein…
-Un théâtre, comment est-ce fait ? Je ne connais
-que la <i lang="nl" xml:lang="nl">Poppenkast</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qui joue le soir sur le <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe
-Markt</span>… Je voyais les hommes fumant sur le seuil
-de leurs maisons… Mais oui, elles étaient en bois
-goudronné, et les femmes étaient assises sur les
-bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah !
-voilà un magasin de bas : des bas jusqu’aux genoux,
-comme les pêcheurs de Marken en portent. Je
-regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis
-sur un tabouret de bois, un paysan à la large
-culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce lui,
-Joost ? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais
-par le Nes ; il y avait, sur une petite place, beaucoup
-de paniers remplis de poissons à grosses
-écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un
-passage noir, avec des paniers de poisson pendus
-au bras. Puis je traversais le pont du Rokin — ce
-pont était comme maintenant — et j’entrais dans
-la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span>. Oh ! qu’il y faisait noir, qu’il y
-faisait sale, et que cela sentait le poisson et le
-goudron…</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Théâtre de marionnettes.</p>
-</div>
-<p>Les femmes et les hommes me regardaient
-et demandaient quelle était cette petite
-fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.</p>
-
-<p>— Elle va mourir de froid.</p>
-
-<p>Les enfants me suivaient, portant des petits
-moulins à vent en papier, qui tournaient quand
-ils couraient.</p>
-
-<p>— Quelle est cette petite fille ? Oh ! ce sera une
-petite orpheline. Nous allons la conduire à l’Orphelinat
-bourgeois.</p>
-
-<p>— Non, non ! mère est à la maison ! criais-je.</p>
-
-<p>Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne
-me tranquillisais que sur le Dam, en reconnaissant
-le Palais du Roi, tel qu’il est encore aujourd’hui…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Keetje, qu’as-tu à gémir ? me demanda ma
-mère.</p>
-
-<p>— Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la
-ville était encore en bois : elle était noire et obscure,
-et les gens voulaient me faire entrer à l’Orphelinat
-bourgeois.</p>
-
-<p>— Grand Dieu ! qu’est-ce que c’est que ce
-galimatias ?</p>
-
-<p>— Willem, un des fils, m’a raconté des histoires
-de la ville et de Joost van den Vondel, et m’a
-montré les images.</p>
-
-<p>— Et toi, créature enfantine, tu te donnes la
-chair de poule à remuer tout cela… Allons, dors et
-laisse-moi dormir !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XV]"></h2>
-
-<p>J’étais là depuis quelques jours. Une petite
-cousine était venue jouer avec les fillettes. Je
-monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais
-l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je
-vois la petite Betsy et sa cousine, assises à terre,
-entourées de poupées. Comment ont-elles tant
-de poupées ? et je ne les avais pas encore vues…
-Il y en avait d’énormes, assises dans de petits
-fauteuils, vêtues comme des dames ; d’autres couchées
-tout habillées dans des voiturettes, et encore
-des petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre,
-avec leurs vêtements pliés dans des casiers. A terre,
-il y en avait à tête de bois, de caoutchouc, de
-porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de
-son ; d’autres en chemise, jetées dans des coins,
-avec une grande chevelure brune, les yeux à demi-fermés.</p>
-
-<p>Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce,
-j’enjambai l’alcôve et, assise par terre, le bébé
-entre mes jambes, à qui je donnai une poupée de
-caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que
-je passais aux petites pour les rhabiller. Puis je
-commençai à attifer une grande poupée.</p>
-
-<p>J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer
-Monsieur et Madame. Quand je les vis, je lâchai
-la poupée.</p>
-
-<p>— Du moment que les enfants s’amusent, tu
-peux t’amuser aussi, Keetje, dit Madame… Quel
-dommage ! ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>— Oui, quel dommage ! fit Monsieur.</p>
-
-<p>Depuis ce jour, ce fut mon grand truc,
-pour tenir les enfants tranquilles, de m’asseoir
-avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en dévêtir
-une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller.
-Alors je pouvais, à mon aise, parer de
-costumes différents une grande poupée qui était
-ma favorite…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVI]"></h2>
-
-<p>Na, ce Willem ! Quand sa petite cousine de
-huit ans est à la maison, il ne me demande pas
-si je veux lire, il ne me regarde seulement pas.
-Il l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant
-tout le monde. Avec moi, il se cache : pourquoi ?
-Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que
-je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou
-parce que je suis le trottin… Si j’avais sa belle
-robe et ses beaux souliers, je serais bien plus jolie
-qu’elle : mes dents sont bien rangées, et l’une pas
-plus grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes
-dents qui poussent en avant, avec un cercle d’or
-qui doit les remettre en place, m’a dit Willem.
-Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns,
-des joues rouges… Elle est jolie quand même, et
-c’est sa cousine… donc il peut l’embrasser…</p>
-
-<p>Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez
-l’épicier d’à côté, avec le jeune Monsieur qui est
-aussi grand que lui et qui va à la même école.
-Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait :</p>
-
-<p>— C’est un canari aussi quand elle chante.
-Maman dit que l’organe est superbe.</p>
-
-<p>Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai
-chanté toute la matinée, à la cuisine, de beaux
-chants que j’avais écoutés le dimanche, au Plantagie,
-devant les jardins où des dames, la poitrine
-et les bras nus, viennent chanter sur une estrade :</p>
-
-<p><i>Martha ! Martha !</i> et <i>Si tu crois à la parole
-sainte, ne parle pas, Rosa… ne parle pas.</i> Sur les
-cours, les repasseuses et le cordonnier se penchaient
-hors des fenêtres et me criaient que c’était beau.
-Mais dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant,
-et Frans, celui qui est à l’Ecole militaire, marchaient
-de long en large au salon, où ils travaillent
-à côté de la cuisine — ils lisent et écrivent : ils
-appellent cela travailler. Puis ils sont montés,
-disant que c’était intenable. Quand je suis montée
-à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont
-regardée comme si j’avais cassé une glace, mais
-ils ne disaient rien. Je voulais encore chanter en
-me promenant avec la petite. Alors les fils sont descendus
-au galop et Madame m’a demandé si je
-n’étais pas encore fatiguée, puisque j’avais chanté
-déjà toute la matinée, que les vitres en tintaient
-et la tête lui en tournait.</p>
-
-<p>Ah ! c’est ça leur tête… Na ! lorsqu’elle chante
-en tapant sur le piano, c’est comme une poule qui
-glousse. Pour ces riches, tout ce que nous faisons
-est laid, et tout ce qu’eux font est joli…</p>
-
-<p>Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai
-s’il trouvait aussi que mon chant était laid.</p>
-
-<p>— Non, et maman dit que tu as une jolie voix,
-et que c’est bien dommage que tu ne pourras pas
-la cultiver.</p>
-
-<p>— Cultiver ? mais je n’ai pas besoin de la cultiver :
-elle est là, ma voix. Ce que tu dis pour des
-bêtises… On ne peut pas apprendre à chanter, dit
-mon père ; — lui aussi chante et ne l’a pas
-appris — on doit le faire naturellement.</p>
-
-<p>— Mais, Keetje, si… on…</p>
-
-<p>— Non, non, c’est comme ta cousine : elle
-n’aura jamais de belles dents, malgré son cercle
-d’or.</p>
-
-<p>— Mais, Keetje…</p>
-
-<p>Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au
-grenier, où je restai à bouder pendant plus d’une
-heure.</p>
-
-<p>Enfin, ils ont tout de même été gentils, et
-Madame n’a presque rien dit. Mais je ne chanterai
-plus : je croyais leur faire plaisir, et voilà… on
-prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce
-que je dis.</p>
-
-<p>Ainsi, cultiver ma voix ! comme si elle n’était
-pas assez jolie et comme si je leur avais scié les
-oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien… Encore
-l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin
-de papier pour le bébé, Bette disait que je jetais
-un goujon pour pêcher un cabillaud… Mina
-croyait que je ne voulais pas donner mon sale
-ruban à Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau,
-il doit être beau, et ce ruban était sale et vieux…
-Et ce petit garçon qui traînait avec une ficelle
-un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse
-sans qu’il s’en aperçoive, et le joujou reste derrière
-lui ; je le ramasse pour le lui remettre, et
-voilà qu’une femme crie par la fenêtre :</p>
-
-<p>— Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le
-joujou de cet enfant !</p>
-
-<p>Voilà ! voler le joujou, quand je voulais le lui
-rendre.</p>
-
-<p>Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime
-mieux être seule, toute seule… ou lire, toujours
-lire…</p>
-
-<p>Quel beau livre Willem m’a fait lire hier… Cette
-reine Esther, qu’on avait frottée pendant un an
-avec des huiles parfumées, avant de la marier…
-de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco…
-Dieu, qu’elle devait sentir bon ! Puis on lui a mis de
-très beaux habits, et, le jour de son mariage, elle
-s’est évanouie, de peur du roi Assuérus, son mari…
-Hou ! je comprends cela : sur l’image, il avait de
-gros yeux ronds… Puis après, elle sauve tout son
-peuple, prisonnier et misérable. Oh ! ça, je l’aurais
-fait aussi… Si je pouvais, par ma bonne conduite,
-rendre riches nos enfants et père et mère ! Père
-aurait des chevaux ; mère, un métier à dentelles ;
-j’habillerais les enfants comme les deux petites
-ici ; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois.
-Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées
-et une alcôve remplie de livres, comme
-Willem et Gerrit.</p>
-
-<p>La reine Esther, elle était juive : c’est pour ça
-qu’elle s’appelait Esther. Moi, je serais la reine
-Keetje… Keetje ? non, cela ne va pas pour une
-reine. Kee, Kee… Keetelina. Voilà ! la reine Keetelina…
-J’aurais une couronne et une traîne, et, avec
-Mardochée mon oncle, nous irions voir pendre
-Aman, ce sale bougre…</p>
-
-<p>— Keetjou ! Keetjou !</p>
-
-<p>C’est Line qui m’appelle.</p>
-
-<p>— Vite, descends !</p>
-
-<p>En bas, on me remit tout un panier de bouteilles
-et de boîtes à porter chez des malades.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVII]"></h2>
-
-<p>Line et Bette, assises à la table de café,
-mangeaient leurs tartines au fromage et buvaient
-du café. Moi, à distance sur un tabouret, je mangeais
-ma tartine à sec : je n’étais pas de la maison.</p>
-
-<p>Line bêchait :</p>
-
-<p>— Oui, elle dit des vers en société : ce que ça
-doit être gracieux, cette femme de quarante-huit
-ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel et
-les mains sur le cœur.</p>
-
-<p>— Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel
-et qu’on met les mains sur le cœur pour dire des
-vers ? demandai-je.</p>
-
-<p>— De quoi te mêles-tu, morveuse ? Mais je veux
-bien t’expliquer comment je le sais. Le dimanche,
-quand je sors, je vais avec ma famille au Palais
-de Cristal : il y a là des représentations où l’on
-chante et où l’on déclame. Eh bien, on lève toujours
-les yeux et l’on met ses deux mains sur
-son cœur quand on parle d’amour, et dans tous
-les vers on parle d’amour… Je dis que pour une
-femme de l’âge de Madame, et abîmée par les
-enfants, c’est grotesque.</p>
-
-<p>— Peuh ! fit Bette, chez les riches, les femmes
-croient qu’elles restent jeunes. Quand nous nous
-marions, nous donnons nos robes claires et nos
-rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus
-de mise quand on est marié : notre fortune est
-faite. Mais elles commencent seulement alors à
-s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante
-ans. Aux plus vieilles, aux plus folles… As-tu
-remarqué hier soir ce décolletage et ce cou de
-vieux dindon ?</p>
-
-<p>— Oh ! oui, et l’autre jour encore… ils avaient
-oublié un parapluie. Monsieur accourt me
-dire de le porter à Madame, parce qu’il devait
-monter chercher des cigares. Elle attendait
-sur le petit pont de bois de l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Achterburgwal</span>,
-la robe retroussée, montrant ses maigres jambes.
-Quand on va en soirée, l’on prend des
-voitures.</p>
-
-<p>— Oh ! leur budget ne le leur permet pas, avec
-tous ces enfants. A cause de cela, elle est toujours
-en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en voiture :
-mais elle n’a que deux enfants, et son mari est
-courtier.</p>
-
-<p>— Cependant cette pharmacie rapporte ferme !</p>
-
-<p>— Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme
-des princes : un docteur, un officier, un pharmacien…
-Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas
-jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien ?
-Puis la musique, les langues, le dessin,
-tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce n’est
-pas leurs servantes qu’ils payeront trop ! Je suis
-entrée, il y a cinq ans, à cinquante florins par an ;
-depuis deux ans, j’en ai cinquante-cinq, et maintenant
-elle me laissera partir plutôt que de me
-donner les soixante florins que je réclame. Du
-reste, il vaut mieux que je parte : cela m’agace
-trop de manger tous les jours leurs pommes de
-terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et
-de devoir monter tout le temps des paquets de
-livres pour lesquels on gâche de l’argent.</p>
-
-<p>— Na ! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais
-aussi, si je mangeais comme vous tous les jours de
-la viande.</p>
-
-<p>— Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti
-cela… Une gamine qui se laisse appeler trois à
-quatre fois pour manger sa tartine avant de lâcher
-son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère,
-je t’implanterais d’autres idées : tu serais mieux
-lavée, et je t’en donnerais de la tignasse sur le
-dos, et au premier livre que tu prendrais dans les
-mains, je t’en ferais passer le goût du coup.</p>
-
-<p>— Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien :
-pourquoi t’acharnes-tu ainsi sur elle ?</p>
-
-<p>— Elle ne me sert à rien quand elle est en
-haut. L’autre jour, elle a laissé tomber la petite
-sur la tête, que je croyais que c’était un fer à
-repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt.
-Je ne l’ai pas dit à Madame, parce qu’on l’aurait
-renvoyée, et j’aurais été encore une fois seule pour
-la besogne. Et quand je me plains à Madame
-qu’elle lit toujours, elle me répond : « Oui, c’est
-bien dommage pour cette enfant qu’elle ne puisse
-étudier : je n’ai jamais vu une rage de la lecture
-comme la sienne. » Voilà, c’est dommage pour
-l’enfant… Pour moi, ce n’est pas dommage que
-je m’anémie et me casse ici depuis six heures
-du matin jusqu’à minuit, tous les jours !
-Tiens, ne me parle pas de ces gens, ni de cette
-gamine…</p>
-
-<p>Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit.</p>
-
-<p>Bette me dit, en ramassant la chaise :</p>
-
-<p>— Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne
-veut pas l’augmenter de cinq florins par an !</p>
-
-<p>Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage… Moi
-aussi, je pourrais me plaindre. Au lieu de partir
-à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je reste
-tout le temps sans manger. Mais quand je lis,
-je n’y pense pas. Elle peut dire ce qu’elle veut :
-je lirai tout de même !</p>
-
-<p>Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de
-la maison, était là : c’était le parrain de Willem ;
-il lui apportait souvent des livres. Alors, un livre
-sur la table et Willem entre ses jambes, ils le
-parcouraient ensemble. C’était presque toujours
-des livres à insectes ou à poissons, magnifiquement
-coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté un
-livre avec des poissons.</p>
-
-<p>— Des poissons vulgaires, disait-il : « vulgaires »
-ici veut dire qu’il y en a beaucoup. Mais vois ces
-couleurs copiées de la nature : elles ne sont pas
-vulgaires. Voilà des harengs : on dirait de l’argent
-verdâtre et bleuâtre ; ils sont aussi beaux que bons.
-Dans l’eau, ils doivent être superbes, mais nous
-les apprécions le mieux dans la poêle : rien de
-meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés
-dans de la farine et rissolés, tout croustillants,
-dans de l’huile. Quel dommage qu’on ne
-puisse les conserver pour l’hiver ! J’en parle souvent
-avec ma sœur, mais elle me dit que c’est
-impossible. Cependant si on les mettait tout à
-fait préparés dans des cruches, en laquant bien
-les bouchons ?</p>
-
-<p>— Mais on ne saurait faire entrer la tête par
-le goulot, fis-je.</p>
-
-<p>Il me regarda.</p>
-
-<p>— Eïe, eïe, tu dis quelque chose…</p>
-
-<p>— Si on les mettait en rond dans des verres
-ou des pots, avec un papier dessus ou une vessie,
-comme la confiture.</p>
-
-<p>Je montrai un pot de confiture dans le
-buffet.</p>
-
-<p>— Eïe, eïe, une vessie… tu dis quelque chose,
-répéta-t-il, en me regardant par-dessus ses lunettes.
-Je vais en parler à ma sœur. Je donnerais beaucoup
-pour avoir en hiver des harengs rissolés, et, si
-cela réussit, je t’inviterai à venir en manger…
-Viens donc, un de ces jours, voir les tulipes de
-ma sœur, elles sont justement en fleurs, et nos
-canaris… pour ce qui est de chanter, tu n’auras
-jamais entendu cela !</p>
-
-<p>— Ne parlez pas de chanter devant Keetje :
-elle s’y mettrait, et cela empêche Eudore de travailler
-son examen.</p>
-
-<p>J’en avais le sang à la tête.</p>
-
-<p>— Je puis aller voir les tulipes et les oiseaux,
-Willem, fis-je, en me laissant embrasser derrière
-le battant de l’alcôve aux livres.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’y fus deux jours après. C’était, à l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Oudezydsachterburgwal</span>,
-une maison à un étage, à large
-fenêtre à guillotine et à petits carreaux. On montait
-un perron de face, de deux marches, flanqué
-de bancs. La porte brillait comme un miroir.
-La servante ouvrit la moitié du haut.</p>
-
-<p>— Je puis venir voir les tulipes et les canaris.</p>
-
-<p>Alors elle me fit entrer et me conduisit par le
-long corridor, sur un beau tapis moelleux, jusqu’à
-la porte du jardin, et me dit d’attendre, qu’elle
-allait appeler Mademoiselle.</p>
-
-<p>Une vieille dame vint, à large crinoline, les
-manches bouffantes, une collerette plate, en dentelle,
-autour de son cou nu et ridé, des bandeaux
-collés sur ses oreilles, et une coiffure de dentelles
-blanches, à rubans lilas.</p>
-
-<p>— Tu viens voir mes tulipes ?</p>
-
-<p>Elle ouvrit la porte du jardin.</p>
-
-<p>— Oh ! fis-je.</p>
-
-<p>Dans un tout petit jardin, dont les murs étaient
-entièrement couverts de lierre, il y avait deux
-corbeilles de tulipes, et, autour du jardin, une
-bande également de tulipes. Dans une des corbeilles
-se trouvaient des mélangées, surtout des
-mauves et des pourpres ; dans l’autre, seulement
-des rouges à rainure orange, et les tulipes autour
-du jardin étaient jaunes, rien que jaunes, comme
-de l’or : le soleil donnait droit dessus.</p>
-
-<p>Je ne pus rien dire. Elle crut que je n’aimais
-pas ses tulipes.</p>
-
-<p>— Tu ne les trouves pas belles ?</p>
-
-<p>— Oh ! Mademoiselle, fis-je, en levant les yeux
-vers elle.</p>
-
-<p>— Ah, je vois, tu es saisie… tu n’as jamais vu
-ça, n’est-ce pas ? Il m’est impossible d’en couper,
-cela ferait un vide ; puis les tulipes de cette corbeille-là
-sont toutes des premiers prix.</p>
-
-<p>Elle me montra la corbeille de mauves et de
-pourpres.</p>
-
-<p>— Mais tu peux revenir les regarder, puisqu’elles
-t’impressionnent tant. Viens maintenant
-voir les canaris.</p>
-
-<p>Dans mon émoi, je n’avais pas aperçu la grande
-cage de canaris sur le haut du perron du jardin.
-J’avais déjà vu un ou deux canaris dans une cage,
-mais ici il y en avait vingt-cinq, me disait la dame.
-Ils étaient tous jaune-clair et avaient le chant doux.</p>
-
-<p>— Je ne puis supporter le chant aigu, cela
-m’étourdit.</p>
-
-<p>Je regardai en extase les oiseaux voltiger, ou
-s’ébouriffer les plumes, ou s’arrêter sur le bâton,
-se gonfler la gorge, ou chanter de joie, ou gazouiller
-comme s’ils se parlaient, se parlaient… Puis, il
-y en avait qui se trempaient dans un petit bac
-d’eau.</p>
-
-<p>J’étais très intimidée, parce que je ne savais
-comment expliquer à la demoiselle que, si j’avais
-habité la maison, j’aurais passé les journées assise
-sur un petit banc entre les fleurs et les oiseaux.
-Je me sentais impolie de ne pouvoir rien dire et
-ne savais comment partir.</p>
-
-<p>Elle me donna deux caramels en me conduisant
-à la porte.</p>
-
-<p>— Alors, Mademoiselle, je puis revenir ? risquai-je.</p>
-
-<p>— Oui, et bientôt, car les tulipes en ont encore
-pour huit ou dix jours.</p>
-
-<p>— Je peux aussi revenir pour les canaris ?</p>
-
-<p>— Oui, aussi pour les canaris.</p>
-
-<p>Elle ferma la porte en me souriant.</p>
-
-<p>Oh ! je dois dire ça à mère. Oh ! que c’était beau,
-et je puis revenir…</p>
-
-<p>Le surlendemain, Willem avait été à la table
-de café chez son parrain. Je demandai comment
-étaient les tulipes, maintenant qu’il avait plu, et
-si les oiseaux se trouvaient encore dehors.</p>
-
-<p>— Non, ce n’est que lorsqu’il y a du soleil qu’on
-les met sur la terrasse… Marraine m’a dit que tu
-es une sensitive…</p>
-
-<p>— C’est mal ça, Willem ?</p>
-
-<p>— Non, mais elle dit que c’est malheureux,
-que tu souffriras beaucoup, à moins que tu ne
-t’abrutisses…</p>
-
-<p>— M’abrutir, moi ? Pourquoi ? pourquoi ?</p>
-
-<p>— Ah ! je ne sais pas…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVIII]"></h2>
-
-<p><i>Vie de Rembrandt van Ryn.</i></p>
-
-<p>— Est-ce beau, Willem ?</p>
-
-<p>— Oui, tu l’aimeras. Rembrandt est notre plus
-grand peintre, comme Joost van den Vondel est
-notre plus grand poète.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il peignait, Willem ?</p>
-
-<p>— Oh ! des portraits, des tableaux avec des Juifs
-de la Bible, des leçons d’anatomie ; il a aussi peint
-une <i>Ronde de Nuit</i> à travers la ville, et il a fait
-des eaux-fortes, beaucoup d’eaux-fortes.</p>
-
-<p>— Des eaux-fortes, qu’est-ce que c’est ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas très bien comment cela se
-fait. Je demanderai à parrain ; après, je te l’expliquerai…
-Voilà une eau-forte ; elle est justement
-de Rembrandt : <i>La Fuite en Egypte</i>. Tu sais ce
-que c’est, la fuite en Egypte ?</p>
-
-<p>— Mais oui : de la Bible… Ah ! voilà l’âne, et
-Marie et l’enfant Jésus dessus, et, à côté, Joseph…
-Ah ! c’est une eau-forte ?… Ce sont des images enfin,
-mais noires…</p>
-
-<p>— Images… oui… mais il y a de l’art… Je ne
-sais pas encore bien ; il faut entendre Eudore quand
-il en parle !</p>
-
-<p>— J’aime surtout l’âne : il porte si docilement
-la Vierge et Jésus. Tu ne trouves pas que c’est un
-chéri d’âne ?</p>
-
-<p>— Oui, mais on ne doit pas juger ainsi. Eudore
-sait comment on doit en parler… Rembrandt
-habitait dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Jodenbreestraat</span>.</p>
-
-<p>— Ici, dans le quartier juif ?</p>
-
-<p>— Oui, près du pont.</p>
-
-<p>— Etait-il Juif ?</p>
-
-<p>— Non, mais Eudore dit que, s’il a peint les
-Juifs comme il l’a fait, c’est parce qu’il les voyait
-tous les jours.</p>
-
-<p>— J’irai regarder la maison.</p>
-
-<p>— Puis il a eu de la misère et il a dû aller au
-Canal des Fleurs, dans le Jordaan.</p>
-
-<p>— Ah ! il a eu de la misère, et on écrit des livres
-là-dessus ? Je vais lire celui-ci. Et que sont devenus
-ces portraits et ces images ?</p>
-
-<p>— Ils sont, pour la plupart, au <i lang="nl" xml:lang="nl">Trippenhuis</i>.</p>
-
-<p>— Willem, Willem, vite, arrive, il est temps
-pour l’école !</p>
-
-<p>Willem fila. Je descendis et pris mon panier
-rempli de bouteilles et de boîtes.</p>
-
-<p>J’irai d’abord à la maison de Rembrandt…
-Quand j’eus passé le pont, je la vis tout de suite,
-à droite. C’était écrit dessus : <i>Maison de Rembrandt</i>.
-Je n’y remarquai rien, à cette maison ; elle était
-comme les autres, mais je fus émue qu’un homme
-qui avait vécu il y a si longtemps et qui avait eu
-de la misère, eût monté et descendu ce perron et
-qu’il eût regardé, par ses fenêtres, les Juifs, pour
-les peindre.</p>
-
-<p>Peindre ces Juifs sales, aux yeux malades,
-comment était-ce possible ? Il les aimait sans doute
-parce qu’ils étaient pauvres ? Moi, je les aime bien
-également : ils sont si bons… Il m’aurait peinte
-aussi peut-être, car je ne suis pas mieux habillée
-qu’eux… Je vais voir au <i lang="nl" xml:lang="nl">Trippenhuis</i>. Père doit
-souvent y conduire des étrangers : il dit aussi que,
-quand la porte s’ouvre, on aperçoit des tableaux
-avec des gens habillés comme il y a des siècles.</p>
-
-<p>Je portai vite toutes mes commissions, en gardant,
-pour la dernière, celle de la dame à côté du
-<i lang="nl" xml:lang="nl">Trippenhuis</i>. Puis je montai le grand perron et
-voulus entrer. Un monsieur, assis sur un tabouret,
-me retint de la main.</p>
-
-<p>— Que viens-tu faire ici ?</p>
-
-<p>— Je veux voir les tableaux et les images de
-Rembrandt.</p>
-
-<p>— Toi ? Déguerpis, n’est-ce pas, ou je te « Rembrandterai ».
-Allons file, et plus vite que ça, ou
-peux-tu payer plusieurs « <span lang="nl" xml:lang="nl">dubbeltjes</span> » ?</p>
-
-<p>Il me poussa dehors en grognant : « Où a-t-elle
-cherché cette idée ? »</p>
-
-<p>De loin, je crachai vers lui et l’appelai « pierre
-de tonnerre… » Et je dirai à mon père de ne plus
-vous amener de clients. A-t-on jamais vu ? n’aurait-il
-pu me laisser passer en tapinois ?</p>
-
-<p>En traversant le <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe Markt</span>, je vis Bette
-arrêtée devant des paniers de poisson : elle discutait
-le prix d’une belle alose, que la marchande,
-le joug en travers du dos, tenait levée d’une main,
-en ouvrant de l’autre les branchies.</p>
-
-<p>— Il est frais comme du beurre : un florin, vraiment,
-pas moins… Je dois cependant gagner deux
-sous, je ne puis travailler tout à fait pour rien.</p>
-
-<p>— Seize sous, je ne donne pas plus.</p>
-
-<p>— Allons, une bête semblable ? dix huit, voyons,
-c’est donné !</p>
-
-<p>— Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant.</p>
-
-<p>— Allons, venez !</p>
-
-<p>Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber
-les boyaux, gratta les écailles, et le taillada à
-détacher presque les morceaux. L’eau m’en venait
-à la bouche. Comme ça doit être bon à manger,
-du poisson rose ainsi ! Bette fit mettre le poisson
-sur la paille dans un panier plat ; puis on le couvrit
-encore de paille.</p>
-
-<p>— Voilà, <i lang="nl" xml:lang="nl">Vryster</i>.</p>
-
-<p>— Bette, vous allez manger ce bon poisson à
-la maison, demain dimanche ?</p>
-
-<p>— Ho ! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour
-eux. Non, c’est demain l’anniversaire de ma mère.
-Toute la famille envoie quelque chose de bon pour
-un grand repas… Moi, j’envoie cette alose, on ne
-pourra pas se plaindre. Veux-tu porter ce panier
-chez ma mère, ici tout près, dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Jonkerstraat</span> ?
-Je te donnerai une tasse de café à quatre heures.</p>
-
-<p>En revenant, Bette me versa une tasse de café,
-que je dus aller boire dans un placard, de crainte
-que quelqu’un de la maison n’entrât dans la cuisine
-et ne le vît.</p>
-
-<p>— Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la
-maison…</p>
-
-<p>Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe
-propre, Bette et Line étaient en émoi. Le samedi
-soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient
-chacun de leur côté et rentraient très tard. Un
-d’eux avait, en rentrant, vomi affreusement sur
-le cabinet, mais personne n’avouait. Aucune des
-servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient
-cependant rien à Madame, mais elles prétendaient
-me faire nettoyer cette horreur.</p>
-
-<p>— Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis
-pas de la maison, c’est votre besogne.</p>
-
-<p>— Tu le feras ! fit Line, blanche de colère.</p>
-
-<p>Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut
-me forcer de le prendre, en courbant ma main sur
-l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le
-renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je
-m’enfuis de la maison et rentrai chez nous. Tout le
-monde me donna raison, Mina en tête, et je ne
-retournai plus chez le pharmacien.</p>
-
-<p>Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais
-pu lire, et un peu à Willem, mais pas beaucoup…
-en somme, c’était un riche… Ma mère trouva mieux
-de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école.</p>
-
-<p>— C’est encore là que cette créature enfantine
-est le mieux…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIX]"></h2>
-
-<p>— Père ne revient pas. Il ira encore boire la
-moitié de sa paie. Je ne peux pas aller à sa recherche,
-Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje,
-va donc voir si tu ne le trouves pas aux <i>Trois
-Pigeons</i>, ou chez la « bancale », ou chez les autres…</p>
-
-<p>Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets,
-j’essayais d’abord de voir par les fentes des rideaux,
-puis j’écoutais si je n’entendais pas chanter mon
-père, car il avait la boisson heureuse, mon père.
-Chez la bancale, je l’entendis qui discutait.</p>
-
-<p>— Mes chevaux sont mes enfants ! Ils sont bons,
-intelligents, je vous dis : pour me laisser me coucher
-à côté d’eux dans le box, ils me font littéralement
-une petite place.</p>
-
-<p>Il est éméché, mais pas saoul… J’entrouvris la
-porte et regardai d’abord comment je serais reçue.</p>
-
-<p>— Ah ! <span lang="nl" xml:lang="nl">Poeske</span>, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut,
-tu viens me chercher, approche.</p>
-
-<p>J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra.
-Il y faisait chaud et clair ; le plancher était saupoudré
-de sable blanc ; sur le comptoir, des samovars
-avec du thé, du café et du chocolat, fumaient.
-La bancale, en bonnet tuyauté, en caraco blanc
-et jupe noire couverte d’un grand tablier blanc,
-avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de
-grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le
-dimanche et le lundi. Elle me souriait.</p>
-
-<p>— Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son
-père ! Une tasse de chocolat pour la petite demoiselle…
-Quels beaux cheveux elle a, Dirk, cela te
-fait honneur, une fille comme ça…</p>
-
-<p>Mon père m’avait prise sur ses genoux.</p>
-
-<p>— Va pour le chocolat !</p>
-
-<p>En traînant la jambe, la bancale revint avec
-une tasse de chocolat fumant et une biscotte.</p>
-
-<p>— La jument avait une grosseur à la cuisse, le
-vétérinaire assura que c’était un épanchement et
-fit frotter avec toutes sortes d’onguents. Bien oui,
-rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait,
-elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je
-suis resté une nuit auprès d’elle et j’ai trouvé : elle
-se couchait sur son fer. J’ai commandé au sellier
-un coussinet bien rembourré avec une courroie :
-je le lui mettais le soir sous le sabot. Au
-bout de trois jours, l’enflure avait disparu…
-Pour connaître les animaux, il faut les observer,
-et ils finissent par vous devenir aussi
-intelligibles que vos enfants… Leen, encore un
-« <span lang="nl" xml:lang="nl">bittertje</span> ».</p>
-
-<p>Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de
-chocolat et que tout cela me semblait exquis, je
-goûtai encore au verre, pendant que mon père discutait.</p>
-
-<p>Mon Dieu, qu’il fait bon ici… Et, couchée ainsi
-contre la poitrine de père, tout se balance, mais
-tout est beau, et les gens qui chantent et la bancale
-sont mes amis. Voilà père qui chante aussi… Personne
-n’a une voix comme lui… Et je chantai avec
-eux : <i lang="nl" xml:lang="nl">Wilhelmus van Nassauwe</i>…</p>
-
-<p>— Ah non, fit mon père.</p>
-
-<p>Et il entonna : <i>Le bois vert, avec sur chaque
-branche des oiseaux dorés</i>…</p>
-
-<p>Je m’égosillai en des notes aiguës.</p>
-
-<p>— Ecoutez ce rossignol ; elle a une fortune dans
-le gosier.</p>
-
-<p>L’un après l’autre, les consommateurs étaient
-partis, emmenés par leurs femmes.</p>
-
-<p>— Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien
-de rentrer avec ta fillette, et ne marche pas trop
-près du bord du canal.</p>
-
-<p>— Bien, Leentje, bien. Viens, <span lang="nl" xml:lang="nl">Poeske</span> !</p>
-
-<p>Nous sortîmes ; je donnai la main à mon père.
-La neige s’était mise à tomber. Tout à coup je le
-lâche et, faisant des boules de neige, je l’en bombarde.</p>
-
-<p>Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses.</p>
-
-<p>— Ah ! petite coquine, attends.</p>
-
-<p>Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie.</p>
-
-<p>Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand
-détour, nous poursuivant dans la neige. Je sonnai
-à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si
-la vieille qui habitait la maison était à nos
-trousses.</p>
-
-<p>Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles,
-et en sifflant dansa avec moi. Il me fit pirouetter,
-le bras en dessus de ma tête, me tenant par le bout
-des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant
-devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours
-et exécutant des pas.</p>
-
-<p>Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de
-l’impasse, devant notre porte. Je levai le loquet : la
-chandelle était à sa fin, le feu éteint. Mère, maniant
-toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous,
-furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups
-de pied.</p>
-
-<p>Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette
-douche. Je me couchai vite sur le paillasson, à
-côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne pût
-jamais s’amuser… Père ne joue presque plus jamais
-avec nous, et, quand il le fait, voilà… Aussitôt que
-je serai grande, j’irai aussi au cabaret : il y fait
-chaud, clair et gai, tandis qu’ici…</p>
-
-<p>Mon père s’était couché très vite, et je voyais
-ma mère, la figure comme folle, fiévreusement
-vider ses poches.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XX]"></h2>
-
-<p>— Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller : un
-florin par semaine, c’est beaucoup. Je suis grande ;
-à l’école, on me traite comme une mendiante,
-parce que je ne suis pas proprement habillée. Un
-florin par semaine, c’est le loyer.</p>
-
-<p>A part moi, je me réjouissais de pouvoir de
-nouveau sortir en ville, comme quand j’étais chez
-le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de
-Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes
-cheveux et de tout faire comme les grands,
-pendant que les autres, les petits, étaient à
-l’école, où l’on mourait de soif et où l’on ne
-pouvait même pas sortir quand on levait le
-doigt… Ah ! cette fois-ci, je me promettais bien
-de ne pas devoir retourner à l’école… Mais je
-ne disais rien de tout cela à ma mère. Je fis tant
-et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme
-trottin chez une modiste.</p>
-
-<p>J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea
-froidement.</p>
-
-<p>— Tu n’as pas de chapeau ? Et rien au cou ?…
-Encore s’il était lavé…</p>
-
-<p>On me donna un gros paquet de briques de
-savon à porter de l’autre côté de la ville. Je fus
-déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je.
-Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des
-dames, il me semblait les avoir sur la tête. J’en
-frémissais d’aise.</p>
-
-<p>En rentrant, on me remit une caisse de bois
-remplie de chapeaux et une demi-douzaine
-d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller
-aux quatre coins de la ville. La caisse était très
-lourde, elle pendait à mon bras gauche, que je soutenais
-de la main droite, et, le corps penché de côté
-et en avant, je me mis en route, la caisse frottant
-ma hanche. Chaque fois que j’ouvrais la boîte et
-que je voyais les chapeaux avec les nœuds, les
-plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais
-avec précaution et respect celui que je
-devais remettre.</p>
-
-<p>A la première maison, on me paya six florins, et
-je reçus cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> pour moi… Ah ! ça va bien, je
-vais acheter un petit pain avec du boudin de foie…
-Non, je les donnerai à mère : elle verra que je puis
-gagner beaucoup.</p>
-
-<p>J’eus encore cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> dans une autre maison.
-Voilà ! voilà ! Je rapporterai ainsi plus que père,
-et plus que cette rosse de Mina, qui gueule toutes
-les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre
-les quatre-vingts <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> de ses gages. Je
-gagnerai cela en trois jours, et bientôt on pourra se
-passer d’elle… Et père qui boit ses pourboires ! Je
-ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les
-rapporter : on sent quelque chose en dedans de
-soi…</p>
-
-<p>En allant dîner chez nous à midi, je marchai
-d’un pas rapide comme les grands, et ne traînai
-pas en route pour parler avec les enfants, ainsi que
-je faisais encore la veille… J’ai un atelier, je dois
-marcher comme les ouvriers qui rentrent chez eux,
-vite, vite, pour être de nouveau à leur travail à
-une heure…</p>
-
-<p>Je remis mes dix <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> devant tout le
-monde.</p>
-
-<p>— Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu
-aies assez pour t’acheter une robe, fit ma mère,
-Dieu sait si tu en as besoin !</p>
-
-<p>— Mais non, c’est pour dans le ménage : tu peux
-avoir quarante tourbes pour cela, ou deux mesures
-de pommes de terre, ou deux choux blancs ou
-une livre de riz.</p>
-
-<p>— C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille,
-quoi !</p>
-
-<p>L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de
-chapeaux. Je me balançais d’un côté à l’autre, le
-corps plié en avant.</p>
-
-<p>— On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le
-patron en riant.</p>
-
-<p>Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur
-un perron.</p>
-
-<p>C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux
-jusqu’à une heure du matin. Pour les pourboires,
-il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus
-jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt
-je traitai ces clients, à part moi, de riches sans
-cœur.</p>
-
-<p>Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir,
-une dame qui rendait la facture au domestique et
-lui donnait quelque chose en disant : « Pour la
-petite ! » puis rentrait dans une chambre. Le larbin
-glissa la pièce en poche.</p>
-
-<p>— On ira payer, fit-il.</p>
-
-<p>Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je
-l’appelai « charogne » et « presseur d’éponges ».</p>
-
-<p>Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les
-pieds pleins de cloches. Les chapeaux ne me
-disaient plus rien : ces sales objets pour les riches
-étaient la cause de mon mal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXI]"></h2>
-
-<p>La maison de mes patrons allait de la <span lang="nl" xml:lang="nl">Damstraat</span>
-jusqu’à une ruelle parallèle : elle était donc très
-profonde. Devant, au-dessus du magasin, il y avait
-un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une
-chambre à coucher éclairée seulement par des
-portes vitrées : cet appartement était loué à un
-étudiant. Dans le long corridor obscur donnait
-encore une chambre à coucher, tout à fait sans
-fenêtres, où un autre étudiant, qui l’habitait,
-devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière,
-une grande chambre à deux fenêtres, très
-sombre, sur la ruelle, occupée par un Juif, employé
-de banque.</p>
-
-<p>Le matin, je devais aider Corry, la servante, à
-monter les déjeuners. J’avais horreur d’entrer dans
-ces chambres closes, où régnait une odeur de pipe
-et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.</p>
-
-<p>— Mais, mais, Keetje, les odeurs ?… je crois que
-les langes de vos enfants avaient un autre bouquet.</p>
-
-<p>— Cela ne me donnait tout de même pas des
-nausées.</p>
-
-<p>— Eh bien, va-t’en vite !</p>
-
-<p>Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs.
-Après, quand ils étaient partis et qu’elle
-avait fait les lits, je devais ôter la poussière et
-descendre les plateaux. Je mangeais les restes de
-petit pain qu’on avait laissés ; je buvais le lait, en
-y ajoutant du sucre en poudre. Puis je regardais
-les beaux vêtements pendus au porte-manteau de
-l’étudiant du grand appartement et les sept paires
-de bottines rangées au-dessous…</p>
-
-<p>En a-t-il, des bottines ! sept paires… et une
-paire aux pieds, ça fait huit. Père n’a qu’une
-paire de vieilles bottes qui prennent l’eau.
-Et les vêtements ! Trois costumes, encore
-deux pantalons, et un long habit à pans, deux
-pardessus… Ah ! la, la, et ça pour un seul homme…
-Les riches ont toujours de trop : que peut-il faire
-de tout cela ?</p>
-
-<p>J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en
-mettre sur moi, de peur qu’on ne le sentît en bas,
-mais j’y fourrais goulûment mon nez, et j’aspirais
-jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah ! qu’est-ce
-donc ? qu’est-ce donc ? j’en boirais, tant c’est
-délicieux…</p>
-
-<p>Puis je prenais les livres… Il y en avait beaucoup
-dans des langues que je ne comprenais pas…
-<i lang="nl" xml:lang="nl">Idëen</i>, de Multatuli : je le feuilletai… <i lang="nl" xml:lang="nl">Idëen, Idëen…</i>
-Peuh !… Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé
-par fragments, tout le roman de <i>Woutertje Pietersen</i>…
-Woutertje n’était pas pauvre autant que
-moi, mais il n’était pas riche, et je vivais avec lui
-sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses
-qui l’aimaient et qu’il aimait : Fancy,
-Omicron, Amalia. Je les connaissais toutes…
-Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais
-aussi : j’avais fait ma première communion en
-même temps qu’elle. Ce devait être cette fillette
-avec une couronne de roses blanches et une robe
-de mousseline lavée : la robe était bien lavée et
-repassée, mais on voyait qu’elle avait été lavée et
-qu’elle n’était pas neuve comme les autres.</p>
-
-<p>Fancy, Omicron… Quand j’habitais les bruyères,
-elles m’avaient aussi parlé au milieu des lentilles
-d’eau et des branches des arbres ; je les avais
-mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel
-était très bleu, mais cela surtout à l’époque où je
-lisais les Contes de Perrault et les Mille et une Nuits,
-Puis je les avais oubliées… Tout le monde avait la
-variole maintenant, et la guerre là-bas, en des
-pays étrangers, tuait, tuait, et avait affamé Paris,
-une grande ville, disait-on, plus grande qu’Amsterdam…
-Affamer ! affamer les gens par méchanceté !
-les gens de toute une ville ! pauvres et riches…
-Na ! pourquoi pas les riches ? ils peuvent bien avoir
-leur tour comme nous… Toute une ville… c’est
-encore pire que lorsque nous sommes affamés par
-le chômage ou parce que père boit…</p>
-
-<p>Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore
-Fancy, Omicron, de causer avec elles, et d’entendre
-leur douce voix me dire : « Keetje, tu es
-notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux
-d’or… » Et voilà que ce livre me remettait en plein
-dans mes visions et me donnait même un compagnon
-qui voyait et sentait comme moi, qui était
-un petit garçon d’Amsterdam, comme moi une
-petite fille… Il habitait le Noordermarkt ; il avait
-l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des
-amandes de Curaçao à la brouette de la Juive.
-Il dormait dans une chambre au second derrière,
-dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient
-comme nous. Il mangeait des pommes de
-terre et avait eu la fièvre… Ah ! Dieu, que je l’aimais !
-J’en tressaillais de joie ; mes lèvres s’humectaient.</p>
-
-<p>— Wouter ! Wouter !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fanne, fanne, fan, fan,</div>
-<div class="verse">Sine, sine, si, si.</div>
-<div class="verse">Fanne, sinne, fanne, sinne.</div>
-<div class="verse">Fanne, sinne. Fan… cy,</div>
-<div class="verse">Fanne, sinne. Fan… cy.</div>
-<div class="verse">Puis le moulin faisait</div>
-<div class="verse">Karre, karre, kra, kra.</div>
-<div class="verse">Il y avait une fillette</div>
-<div class="verse">Endormie dans le gazon…</div>
-<div class="verse">Si c’était Femke !</div>
-</div>
-
-<p>O Wouter, Femke !… c’est moi Keetje, Keetelina !
-Puis quoi ?… J’aurais voulu qu’il courût le
-soir dans la rue après moi pour m’embrasser : je
-n’aurais pas crié ! Mais il n’aurait pas osé !… Alors
-j’embrassais le livre aux endroits où Woutertje
-était le plus à mon goût, où il ressemblait le plus à
-nos enfants, et aussi là où il veut être brigand
-pour le plaisir !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXII]"></h2>
-
-<p>Keeeee… Keeeee… Est-ce que tu t’es couchée
-dans son lit, toi, sotte gamine ? Je n’ai aucune
-aide de toi !</p>
-
-<p>Je me dépêchai de descendre avec le plateau.</p>
-
-<p>— Il n’y a plus de lait… non, depuis que tu es
-ici, les messieurs boivent tout. Allons, aide-moi
-à peler les pommes de terre.</p>
-
-<p>Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier
-de pommes de terre sur les genoux. Corry, la cornette
-de travers, bousculait tout dans la cuisine
-obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait :
-les battants ouverts, le lit pas refait, les eaux
-pas vidées. Corry avait tant de besogne le matin
-qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela en
-ordre avant le dîner de midi.</p>
-
-<p>Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine.
-Le patron, chapelier de son métier, y préparait les
-pailles, mouillées sur les formes de bois, et, avec
-les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En
-manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il
-était très réservé quand nous étions plusieurs. Ce
-n’est que lorsque je nettoyais des carottes ou des
-navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait
-vers moi en me demandant si je n’en laisserais pas
-un peu pour eux. « Que tu manges les pelures des
-poires et des pommes, cela m’est égal, mais les
-carottes et les navets, je les aime aussi. »</p>
-
-<p>— Keeeee ! Keeeee ! vite, prends les caisses et
-file.</p>
-
-<p>J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer
-à aller manger. En rentrant, au lieu de me laisser
-retourner chez nous, on me donnait une tranche de
-pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il
-fallait repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais
-mes pourboires : mon orgueil était de les donner
-intégralement. J’en avais bien pour un florin par
-semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en
-faisait deux à rapporter. Mina en crevait de dépit
-et n’osait plus me frapper sur le dos jusqu’à me
-faire tousser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIII]"></h2>
-
-<p>Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond — nous
-sommes tous blonds chez nous — et si tu as
-des yeux bleus : nous avons tous des yeux bleus.
-Père est Frison ; là-bas les yeux sont bleus comme
-le ciel. Je suis beaucoup plus à l’aise avec les gens
-qui sont blonds et qui ont des yeux bleus. Je crois
-qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent
-ce que j’aime et déteste.</p>
-
-<p>Puis, es-tu grand ou petit ? Père est grand et
-mince et peut sauter à pieds joints sur la table
-quand il se trouve devant. Je voudrais beaucoup
-que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non !
-Nous sommes tous comme sur des échasses et
-montons les escaliers quatre à quatre… Peut-être
-que cela vient aussi de ne pas trop manger… Quand
-Mina a un service où elle mange beaucoup, elle
-devient plus grosse et plus mauvaise, et ses poings
-s’abattent sur nous plus brutalement. Nous
-avons des voisins diamantaires : ils sont dix fois
-plus insolents que les autres, et osent tout, et ont
-moins pitié, quand nos enfants crient de faim et de
-froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid
-eux-mêmes.</p>
-
-<p>Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en
-venant vers toi, je verrai déjà ce que tu penses de
-moi ou ce que tu vas me dire. Avec père, je peux
-causer sans parler ; avec mère, moins, ses yeux
-sont bruns ; et père également me comprend et me
-répond quand je lève le regard vers lui. Ainsi il y
-a moyen de tout se dire sans que personne s’en
-aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton
-frère Stoffel, je puis te parler ainsi, ce sera bien,
-car, si je dois parler haut, ils ne m’aimeront pas et
-ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi
-seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et
-moi, nous sentirons de même l’impression que nous
-font les gens et les choses ! Ah ! que je t’attends, que
-je voudrais que tu viennes !</p>
-
-<p>Quand je me promène avec Mina et que je dévisage
-tout d’un coup un jeune homme pour voir si
-c’est toi, elle me dit : « Créature enfantine, pense
-plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons ; du
-reste aucun homme ne voudra jamais de pareille
-sauterelle ! » Cette menteuse ! Je suis sûre que tu
-me voudras tout de suite et que tu regardes,
-comme moi, autour de toi, si je n’arrive pas…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIV]"></h2>
-
-<p>Je devais accompagner la première dans un pensionnat
-de jeunes filles, pour faire choisir des chapeaux.
-Elle me fit marcher à cinq pas derrière elle,
-les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle
-était habillée d’une robe grise garnie de biais bleus,
-à petite tunique entourée d’un volant, arrondie
-devant et relevée en un grand pouff derrière ;
-la robe, très courte, laissait voir des bottines à
-lacets, en lasting mordoré, à bouts carrés et à
-hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils
-jaunes, des yeux verts à longs cils blancs ; une
-haute coiffure blond maïs, à frange sur le front
-et accroche-cœur près de l’oreille, surmontée
-d’un chapeau gris dit « Pamela », garni de rubans
-bleus et roses ; des gants de fil très sales et
-usés, à trous ; une toute petite ombrelle de coton
-blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi,
-le corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons,
-raide et importante. Les messieurs lui souriaient
-beaucoup.</p>
-
-<p>Arrivés sur l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Oudezydsachterburgwal</span>, elle me
-fait monter un haut perron, sonne, et nous entrons
-par une porte entrebaillée… Mais que fait-elle,
-mon Dieu ! c’est une boîte !… Les femmes sont
-toute la journée à la fenêtre et devant la porte,
-aguichant les hommes ; elles me regardent chaque
-fois que je passe.</p>
-
-<p>On nous fit entrer dans une chambre de côté.
-Deux femmes étaient là, dont une très vieille. J’ouvris
-les caisses. Elles s’écrièrent d’admiration, et on
-essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop
-basses : la première releva les peignes.</p>
-
-<p>— Voilà ! ainsi, il va admirablement à madame…
-ce chapeau blanc fera ressortir la fraîcheur de
-madame.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, je prends celui-ci.</p>
-
-<p>Une dame entr’ouvrit la porte.</p>
-
-<p>— Peut-on voir ?</p>
-
-<p>— Oui, venez donc.</p>
-
-<p>Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux
-et regardai la première… Qu’est-ce que je vous
-disais ? ce sont des putains… Elles sont chic, par
-exemple : des robes de soie, de hautes coiffures
-blondes et brunes, et quel teint ! Je sais que c’est
-du fard, mais quel parfum !</p>
-
-<p>Elles essayèrent tous les chapeaux.</p>
-
-<p>— Oh ! ce gris à myosotis…</p>
-
-<p>— Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec
-les roses.</p>
-
-<p>Une me leva le menton :</p>
-
-<p>— Hum… quel âge as-tu ?</p>
-
-<p>— Treize ans.</p>
-
-<p>— Encore deux ou trois ans et elle sera exquise.</p>
-
-<p>Elle me donna des jujubes.</p>
-
-<p>La première était affairée : elle essayait, tirait
-une bouclette sur une tempe, fichait le « Pamela »
-sur le sommet de la tête, en le faisant pencher en
-avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de
-deux. C’étaient des chapeaux à douze florins pièce,
-et l’on payait tout de suite. Moi, je reçus vingt-cinq
-<i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> et encore des jujubes.</p>
-
-<p>Une fois sur le canal, je dis :</p>
-
-<p>— Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions
-à un pensionnat de jeunes filles.</p>
-
-<p>— Oh ! nous appelons cela ainsi, pour ne pas
-employer le vilain mot que tu viens de dire.</p>
-
-<p>— Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat ?</p>
-
-<p>Puis j’ajoutai :</p>
-
-<p>— Je ne savais pas que la patronne vendait à
-des putains.</p>
-
-<p>— Oh ! mais elles sont chic : des chapeaux à
-douze florins, beaucoup de grandes dames ne les
-ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu comprends…
-Du reste, tu as entendu, avec une d’elles
-j’ai parlé français.</p>
-
-<p>Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme
-il faut, et gentilles, et qu’elles sentaient donc bon !
-Pourquoi dit-on toujours qu’elles sont ignobles
-et communes ? Encore un mensonge…</p>
-
-<p>Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher
-derrière elle. Les patrons furent dans la joie qu’on
-eût vendu les cinq chapeaux les plus chers.</p>
-
-<p>Le soir, quand je racontai la chose chez nous
-ma mère dit aussi que c’était chez ces femmes
-qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses
-mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses
-et bonnes, que plus d’une fois elles l’avaient
-fait boire et manger et lui avaient payé plus qu’elle
-ne demandait.</p>
-
-<p>— Mais alors ?… Une m’a dit : Dans deux ou
-trois ans… Mina a trois ans de plus que moi : pourquoi
-ne se fait-elle pas putain ?… Je croyais qu’elles
-fouillaient les poches des hommes… La première
-leur parlait avec respect. Ce n’est pas comme à la
-femme de journée, qu’elle appelle « paresseux
-animal », quand l’atelier n’est pas en ordre assez
-tôt.</p>
-
-<p>— Toi, créature enfantine, parle de ce que tu
-comprends, et ne tiens pas ce stupide langage
-devant Mina : Dieu sait ce qu’elle se mettrait en
-tête !…</p>
-
-<p>— Mais…</p>
-
-<p>— Tais-toi ou…</p>
-
-<p>Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que
-je la détestais et que je n’aurais pas voulu qu’elle
-eût de si beaux vêtements ni qu’elle sentît si
-bon…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXV]"></h2>
-
-<p>J’avais dû enlever la poussière de la chambre
-de l’étudiant et avais longuement lu <i>Woutertje
-Pietersen</i>. Je ne pouvais m’en arracher.</p>
-
-<p>— Kééééé ! Kééééé !</p>
-
-<p>Je dévale l’escalier.</p>
-
-<p>— Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les
-pommes.</p>
-
-<p>Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry
-quitta la cuisine.</p>
-
-<p>Woutertje ! Woutertje ! je suis Fancy… Non, je
-suis… Femke… Elle est blanchisseuse, moi… j’apprends
-les modes. Tes sœurs faisaient des bonnets ;
-des chapeaux, c’est plus chic ; je serai aussi une
-demoiselle, comme toi tu es un jeune monsieur.
-Ton père vendait des bottines de Paris. Mon
-père… mon oncle Martin va nous acheter un cheval
-et un fiacre : alors mon père sera patron
-comme le tien… et tu vois, nous serons très bien
-ensemble. Nous lirons à deux <i>Glorioso</i>, car, tu
-sais, je lis tout ce que je puis attraper… Chez nous,
-on ne parle pas toujours de la Bible, comme chez
-toi ; nous sommes catholiques comme Femke…
-Femke… Keetje, il y a aussi un K dans mon nom ;
-oui, Keetje… et la fièvre, je l’ai aussi très souvent,
-ce qui nous donne à tous les deux un teint de la
-ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours
-que je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne
-savent que faire de moi. Oui, ma mère et Mina,
-comme chez toi ta mère et Stoffel ; seulement
-Mina est une sœur et Stoffel un frère…</p>
-
-<p>Mais pourquoi ne dis-tu pas : « Moe » ? Des gens
-comme vous ne disent pas « mère ». Quand mon
-père sera patron, je dirai : « Pâ et Moe… » Nous
-n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements.
-Mère… Moe fait tout elle-même, mais alors
-nous prendrons Mietje : c’est une orpheline de
-l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient
-chez nous le dimanche…</p>
-
-<p>Et nous pouvons très bien faire la route ensemble
-le matin, toi pour aller dans ta maison de
-commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici.
-Je tâcherai d’être propre… tu sais, ce n’est pas
-ma faute si j’ai des poux, je me peigne, mais les
-enfants en ont et me les passent… Et nous irons
-ensemble hors de la Porte des Cendres… Oh ! je
-cirerai mes bottines, je garderai mon tablier blanc
-du dimanche propre, et j’arrangerai mes cheveux
-à l’anglaise. Mon chapeau de première communion,
-il ne faut pas y penser, il est aplati… Et nous
-irons sur le petit pont de bois, et le moulin fera :
-« Karre, karre, krakra… Il y avait une fillette
-endormie dans le gazon. Si c’était Fem… Keetje… »</p>
-
-<p>Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes
-de mousseline et des fossettes dans les joues, elles
-sont trop petites maintenant pour toi… Quand
-père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera
-une robe de cachemire bleu de ciel et des bottines
-en lasting brun jusqu’aux mollets, avec des lacets
-de soie blanche… Beaucoup de garçons ont couru
-après moi pour m’embrasser, mais je criais… toi,
-tu peux, je ne crierai pas… Rarakarakara… Si
-c’était Fem… Keetje…</p>
-
-<p>Je divaguais ainsi quand le patron vint dans
-la cuisine. Il en fit le tour, me regarda et entra
-dans la cave aux charbons.</p>
-
-<p>— Keetje, viens donc ici.</p>
-
-<p>Je me levai et y allai.</p>
-
-<p>Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche
-sur la mienne, fouilla de sa main libre entre mes
-jambes. Il eut deux ou trois soubresauts, puis me
-lâcha et remonta l’escalier.</p>
-
-<p>Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes
-sur les genoux. J’étais si drôle et tremblais tellement
-que je mis à pleurer, la tête sur les fers du
-fourneau. Corry entra.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu à pleurnicher ?</p>
-
-<p>— J’ai mal.</p>
-
-<p>— Où ?</p>
-
-<p>— Au ventre.</p>
-
-<p>— Es-tu déjà grande fille ?</p>
-
-<p>Je la regardai.</p>
-
-<p>— Mais tu sais bien la grandeur que j’ai…</p>
-
-<p>— Niaise, ce n’est pas ça… perds-tu du sang
-tous les mois ?</p>
-
-<p>— Moi ? Non… Mais Mina. Seulement Mina est
-une sale bête.</p>
-
-<p>— Dis donc, sotte créature, toutes les femmes
-ont cela, c’est que tu n’es pas encore sèche derrière
-les oreilles. Tu auras encore mangé trop de
-pelures de pommes…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVI]"></h2>
-
-<p>La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes
-à fleurs, que des clientes avaient mises sens dessus
-dessous. J’adorais ce travail. Toutes les guirlandes
-et les piquets qui me passaient par les mains, je
-leur donnais une destination sur la tête de nos
-enfants, de moi-même, de ma mère et même de
-Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous
-étions parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles
-que je plaçais sur la table ou que je suspendais
-au plafond ou dans des coins de chambre, comme
-je les avais vus dans des maisons où je portais
-des chapeaux.</p>
-
-<p>Une dame et trois demoiselles entrèrent.</p>
-
-<p>— Fillette, voulez-vous appeler la « demoiselle » ?</p>
-
-<p>J’allai avertir la patronne.</p>
-
-<p>— Je désirerais voir des chapeaux pour mes
-filles.</p>
-
-<p>— Dans quel prix, s’il vous plaît ?</p>
-
-<p>— Dans les prix de trois florins. Il m’en faut
-trois : vous me ferez une différence.</p>
-
-<p>— Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi
-les chapeaux.</p>
-
-<p>J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine
-d’appeler la seconde, qui était en même temps
-vendeuse et était occupée à faire des notes que je
-devais aller présenter ; qu’elle expédierait cela
-bien vite elle-même.</p>
-
-<p>Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés
-à des clous à l’intérieur d’une grande caisse
-d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas
-expédier : elle les essayait et réessayait à ses
-filles ; elle débattait les prix, jugeait les fournitures,
-tout cela en un beau langage et très tranquillement.</p>
-
-<p>Les dames du Canal des Seigneurs, seules,
-s’expriment ainsi, pensais-je, mais elles ont
-d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci
-sont rapées à souhait, et pâles et jaunes : ce
-sont des rats tondus. Je vois ce que c’est : « un
-demi-quart de beurre monté en copeaux, car
-Mâ reçoit… »</p>
-
-<p>La dame arriva à avoir pour neuf florins trois
-chapeaux qui, l’année précédente, en coûtaient
-quatre chacun. Elle les croqua d’une main
-adroite, et ils furent à la mode. Je devais les
-livrer l’après-midi même.</p>
-
-<p>— Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut
-les appeler « madame » ! Monsieur est officier et
-elles doivent aller à une <span lang="en" xml:lang="en">garden party</span>. Ah ! misère,
-sans doute avec des robes faites par elles-mêmes…
-je connais ce genre : pour la <span lang="en" xml:lang="en">garden party</span>,
-madame se fera excuser, elle aura une migraine,
-mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec
-le père en grande tenue… Keetje, tu ne remettras
-les chapeaux que contre paiement, sinon je pourrais
-droguer.</p>
-
-<p>J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de
-pourboire… Rats tondus, va, ça a des gants pour
-nettoyer, ah ! là là, quel froid caca !</p>
-
-<p>Je rentrai.</p>
-
-<p>— Ah ! on t’a payée, je craignais une bêtise de
-ta part : jamais à ces sans-le-sou il ne faut rien
-laisser sans paiement.</p>
-
-<p>Tout d’un coup ma rage se concentra sur la
-patronne et je fulminai en dedans : « Ah les sans-le-sou,
-les sans-le-sou ! c’est comme quand nous ne
-pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes
-des voyous ; même nos petits enfants sont
-une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser.
-Cette dame parle comme une comtesse, et il fait
-très propre chez elle. J’ai vu par la porte entr’ouverte
-qu’une demoiselle jouait du piano ; l’autre
-lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du
-français, et la troisième ôtait les poussières avec
-des gants d’homme et un mouchoir autour de
-ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer…
-Et elles étaient très jolies, oui, très
-jolies, et vous et la première, vous êtes
-comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient
-bien, n’est-ce pas, celles-là ? cinq chapeaux à
-douze florins ! ! !</p>
-
-<p>Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma
-rage.</p>
-
-<p>Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand
-des vieilles boîtes de carton à acheter. J’allai chez
-la patronne.</p>
-
-<p>— Es-tu folle ? retourne vite au magasin : c’est
-un vagabond sans doute ou un voleur.</p>
-
-<p>Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit.
-Ce doit être un déserteur allemand, me disais-je, — mon
-père nous en parlait tous les jours, — il est
-sur le pavé sans nourriture.</p>
-
-<p>Je fouillai ma poche ; j’avais encore deux « <span lang="nl" xml:lang="nl">cents</span> ».
-Je courus, toute tremblante, derrière le jeune
-homme et les lui remis. Il ôta son chapeau en
-disant : <i lang="de" xml:lang="de">Danke schön !</i> Je me sauvai sur les cabinets
-pour pleurer longuement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVII]"></h2>
-
-<p>Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai
-glisser le long de la rampe jusque dans la cuisine.
-J’y trouvai Corry et le patron bouche contre
-bouche : lui, les mains sur le dos, le corps et la tête
-penchés en avant ; elle, les poings sur les hanches,
-et aussi penchée en avant. Il se décollèrent ; il se
-sauva en bougonnant.</p>
-
-<p>— Ah ! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais
-mieux de te laver les oreilles… Voilà les pommes,
-tiens, prends cette grosse pour toi, et pèle les
-autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais
-vite… Tu comprends, j’en ai assez de changer
-toujours de place, et je puis bien lui faire ce petit
-plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou
-les poires ne sont pas assez cuites… Allons, sois
-gentille comme une grande fille, ça ne fait de
-mal à personne et ne regarde ni la patronne ni la
-première… Oh ! la seconde est trop bonne fille,
-jamais elle ne ferait du tort à qui que ce soit…
-Je suis maintenant si bien habituée ici…</p>
-
-<p>Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.</p>
-
-<p>— Na ! Corry, je ne suis pas une rapporteuse,
-la patronne peut se fouiller…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVIII]"></h2>
-
-<p>Je traversais avec mes boîtes le quartier juif.
-Je rencontrai une grande avec qui j’avais été à
-l’école : elle était fille de blanchisseuse. Mon Dieu,
-si c’était Femke… Mais non, elle est jaune et pâle,
-et Wouter n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose
-pas regarder en face… et elle s’appelle Rika.</p>
-
-<p>— Que deviens-tu, Keetje ?</p>
-
-<p>— J’apprends les modes.</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que tu es commissionnaire : tu
-livres les chapeaux chez les clients. Ma mère a
-aussi une commissionnaire pour porter le linge,
-mais elle n’apprend rien du métier : quand elle a
-fait les courses, elle nettoie… toi aussi, sans doute ?
-Moi, j’ai appris le métier de ma mère : je suis
-repasseuse.</p>
-
-<p>— De là, sans doute, que tu es si jaune et si
-creusée ?</p>
-
-<p>— Oh ! je sais que je suis laide… c’est ce que tu
-veux dire, n’est-ce pas ? Cela ne fait rien, j’ai
-quand même une « meue »… Quels grands yeux
-tu ouvres ! Tu appelles ça encore une « <span lang="nl" xml:lang="nl">pissie</span> »…
-Quand on est grand, cela change de nom… Pour
-les hommes, c’est ce qu’il faut avoir : qu’on soit
-laide ou belle, peu importe, pourvu que vous
-ayez cela… Toi, avec tes cheveux comme un canari
-et ta bouche comme une framboise, tu crois tout
-avoir… Dans deux ou trois ans, quand tu seras
-grande comme moi, tu verras que, pour les
-hommes, c’est cela qu’il faut avant tout…
-Veux-tu des vinaigrés ?</p>
-
-<p>Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux
-de concombres vinaigrés et en mangea elle-même
-une demi-douzaine.</p>
-
-<p>— Tu comprends, s’il y a une réclamation
-pour les cols ou pour les chemises d’homme,
-j’y vais moi-même : les hommes sont généreux.
-Je mange l’argent qu’ils me donnent avant
-de rentrer : ma mère me tordrait le cou si
-elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je
-reste trop longtemps ou qu’elle sent que j’ai
-mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse.
-Mais je me dis : « Tape, ma vieille, tu ne peux
-quand même pas m’ôter ce que tu m’as donné en
-naissant… »</p>
-
-<p>Elle me quitta au coin d’une rue.</p>
-
-<p>— Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas
-moisir cela : autant être aveugle…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIX]"></h2>
-
-<p>Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais
-petit, que c’était une vulgaire ritournelle de rue.
-Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes du
-Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants,
-on bien une vieille femme pendant qu’elle
-attache les tiges de sa plante grimpante. Moi, je
-la connais bien aussi, tu sais, Wouter ; je puis te
-la chanter, cela te rappellera le temps où l’orgue la
-jouait sur les canaux :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jolies filles, jolies fleurs…</div>
-<div class="verse">D’une jolie fille je suis venue,</div>
-<div class="verse">Une jolie fille m’a ravi mon cœur,</div>
-<div class="verse">Pour ce, j’aime toutes les jolies filles.</div>
-<div class="verse">Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles,</div>
-<div class="verse">Je les enfilerais à une cordelette,</div>
-<div class="verse">Je les salerais dans un tonneau,</div>
-<div class="verse">Oh ! si j’avais toutes ces jolies filles…</div>
-<div class="verse">Quand je serai mort, elles m’enterreront ;</div>
-<div class="verse">Elles me porteront au cimetière ;</div>
-<div class="verse">Elles écriront sur mon tombeau :</div>
-<div class="verse">Ici repose le jeune homme</div>
-<div class="verse">Qui aimait toutes les jolies filles.</div>
-</div>
-
-<p>Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous
-disons « enfiler à un fil », et non « mettre en tonneau »
-mais « saler dans un tonneau ». A cela
-près, c’est la même chose.</p>
-
-<p>Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable.
-Nous connaissons les mêmes chansons, nous ne
-sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis
-comme les vieilles femmes, parce que je demande
-à mère de m’ouvrir le tiroir où sont les bonnets de
-quand nous étions petits et parce que j’aime tout
-d’il y a longtemps… Le bonnet à floches que tu
-avais sur la tête quand tu étais convalescent, mes
-petits frères le portent aussi : un « <span lang="nl" xml:lang="nl">bakkertje</span> » ;
-n’est-ce pas amusant, ça ? c’est comme si l’on
-s’était toujours connu… Et maintenant je chanterai
-souvent : « Jolies filles, jolies fleurs… » parce
-que tu l’as entendu chanter souvent aussi.</p>
-
-<p>C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais
-voyager comme dans les livres, mais je voudrais
-revenir, chaque fois revenir… J’ai été une fois
-pendant trois jours à Haarlem, chez une tante :
-quand je suis rentrée, je suis allée me promener
-par toute la ville, pour voir si tout était encore en
-place ; j’étais contente, contente, mais je pleurais
-presque… Je te dis ça à toi : à la maison ou ici,
-j’en attraperais des « créature enfantine » ou des
-« sotte fille »…</p>
-
-<p>Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il
-y a des canaux dans les villes… Alors, qu’est-ce
-qu’il y a à la place de l’eau ? Ce sont donc tout
-rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer
-en poussant la gaffe ? Et pas de marché sur l’eau ?
-Et en hiver, quand il gèle, où va-t-on patiner et
-faire des glissades ? Et où sont les échoppes où l’on
-peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud,
-quand on a de l’argent ? Ça ne doit pas être gai
-comme ici… Non, il faut revenir…</p>
-
-<p>Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un
-quartier, j’y aime tout le monde et je m’y sens
-comme à la maison ; même il y a des maisons où
-je me sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec
-tous ces enfants, c’est continuellement sens dessus-dessous ;
-puis il y a beaucoup de bruit, et je n’aime
-pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui
-tout est en ordre, et où il y a des petites tasses
-sans anse et sans sous-tasse, sur des planchettes,
-et des images dans des cadres d’il y a longtemps.
-Si j’y touche, la voisine me dit : « Keetje, prends,
-garde, c’est la tasse dans laquelle buvait ma grand’mère »
-ou : « C’est le grand’oncle de mon mari qui
-a rapporté cette image des Indes. » Alors, tu comprends
-que j’ai du respect et que je n’y touche
-plus… Chez nous, il n’y a rien d’il y a longtemps,
-que le tiroir aux bonnets.</p>
-
-<p>Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite
-dans le même quartier, parce que mère aime à
-habiter près de l’écurie de père : ainsi il ne doit
-pas passer par trop d’estaminets pour rentrer.
-Les premiers jours de notre nouvelle installation,
-je suis toute perdue et je reviens toujours dans
-mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous
-devons encore déménager, mais nous allons retourner
-dans une impasse où nous avons déjà
-habité : j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je
-n’en peux rien…</p>
-
-<p>Père, lui, n’a jamais tenu en place ; il allait toujours
-ailleurs, toujours ailleurs… Nous avons habité
-toutes les villes de la Hollande. D’abord, il s’y
-trouvait bien ; mais bientôt nous devions faire des
-dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez ; puis il se
-saoulait, perdait sa place, et il quittait la ville.
-Quand il avait trouvé de l’ouvrage, il nous faisait
-venir : à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise
-humeur. Enfin ça n’allait jamais… il fallait
-toujours partir, et je déteste partir : ça me fait
-trembler et avoir peur je ne sais de quoi. Maintenant
-qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre,
-ça ira mieux, nous resterons au moins à Amsterdam…
-Toi, tu n’as jamais quitté Amsterdam. Tu
-voudrais voyager ? Tu ne sais pas ce que c’est :
-tous entassés dans une charrette ou au fond d’une
-barque…</p>
-
-<p>—  ? ? ?</p>
-
-<p>Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des
-voitures dorées, ou porté dans des hamacs par des
-esclaves noirs et nus, ou en marchant avec des
-bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager
-comme cela, mais notre manière, la vraie, est
-horrible… Et pourquoi voyager loin ? Allons nous
-promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le
-Meer et à Bloemendael : on revient si fatigué,
-comme si l’on était allé aux Indes, et alors on se
-met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et
-mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre
-ouverte, aux voisines, tout ce que l’on a vu.</p>
-
-<p>—  ? ? ?</p>
-
-<p>Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait
-un chez soi : ça, je le veux bien, mais pas toujours
-partir, et aller et venir… Avoir toute une île pour
-nous deux, ce serait merveilleux… Ah ! j’aurais
-peur cependant… Quand je rentre dans ma rue, je
-suis tout de suite bien aise et tranquille, et je ne
-sais si je sentirais cela dans cette île…</p>
-
-<p>J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs,
-ramassés il y a longtemps à la Haute Digue. Eh
-bien, je les aime, surtout parce que je les ai depuis
-longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde…
-et chaque fois ils me semblent plus blancs…
-Que veux-tu que me fassent tous ces objets
-étrangers ? Je veux bien les regarder, mais ne puis
-les aimer… J’ai gardé une poupée de ma petite
-sœur qui est morte, et sais-tu pourquoi je l’aime ?
-La dernière fois qu’elle a joué avec cette poupée,
-elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée
-est maculée par les petits doigts de ma sœurette.
-Eh bien, pour ça, je l’aime et je la garde, et je ne
-voudrais pas la laver…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXX]"></h2>
-
-<p>— Kééééé ! Kééééé !</p>
-
-<p>C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi
-vient-elle me trouver ici dans l’appartement de
-l’étudiant ?</p>
-
-<p>— Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi
-au Zeedyk, chez le pharmacien, près du <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwe
-Markt</span> ? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit
-pâle…</p>
-
-<p>J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk…
-Si c’était le même aide ?… Je ne puis cependant
-refuser…</p>
-
-<p>— Je veux bien. Que faut-il dire ?</p>
-
-<p>— Rien. Tu remettras la lettre et tu diras,
-avec mes compliments, qu’il doit te donner
-cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i>.</p>
-
-<p>— Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux,
-car ma poche est toute petite.</p>
-
-<p>— Non, pas dans la caisse : la patronne pourrait
-la voir et le dirait à ma mère. Tiens, mets-la sur ta
-poitrine.</p>
-
-<p>Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage
-et ma chemise.</p>
-
-<p>— Là ! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même,
-et ne dis rien à personne. Ma mère ne veut
-pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il est
-catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera
-jamais, dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste,
-ou elle me renie : alors que veux-tu que je
-fasse ? Je dois bien me livrer à des cachotteries.
-Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne
-me vends pas. Lui verra tout de suite, à la caisse,
-que tu viens d’ici et de ma part. Sois rusée, tu sais :
-ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.</p>
-
-<p>— Non, mademoiselle, je connais ça, la commission
-sera bien faite, et personne n’en saura rien.</p>
-
-<p>En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les
-quittances et, sous le papier du fond, le petit sac
-pour l’argent, et je me mis en marche. J’allai
-d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la
-remettre ? Je ne puis entrer. Je vais en tout cas la
-prendre en main… Je l’ôtai de mon corsage… Mon
-Dieu ! si Willem allait sortir…</p>
-
-<p>La porte du magasin avait une grande vitre.
-L’aide — ce n’était pas le même — était occupé à
-servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me mis
-sur le perron, devant la porte, à lire des noms de
-pilules affichés sur la vitre : « Pilules Holloway !
-Pilules Holloway ! » lisais-je à haute voix. Le jeune
-homme aperçut la caisse avec le nom de la maison ;
-il me regarda fixement. « Pilules Holloway, pilules
-Holloway » criais-je, en suivant du doigt sur la
-vitre, où je laissais des traces… Bette va rager, elle
-pourra laver les carreaux… Pourquoi ne vient-il
-pas me chasser ? Je pourrais lui passer la lettre…
-« Pilules Holloway, pilules Holloway ! »</p>
-
-<p>Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent
-et mon ancien patron fit signe de me chasser.
-Le jeune homme ouvrit la porte ; je lui fourrai ma
-lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa
-complètement en l’enfermant dans ses doigts. Je
-partis… Oh, mais mes cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> ? Elle a dit que
-je puis les demander, avec ses compliments… Je
-retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût
-me voir de la chambre intérieure, je lui fis de mes
-cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai le geste
-de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa
-poche. Alors je m’approchai de nouveau et me
-remis à lire « Holloway, Holloway », en faisant des
-doigts sur la glace… Bette sera furibonde… Le
-jeune homme n’attendit pas les ordres du patron :
-il sauta sur la porte comme pour me chasser et
-laissa tomber une piécette en argent de cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i>.</p>
-
-<p>— Avec ses compliments, murmurai-je.</p>
-
-<p>Puis, à haute voix :</p>
-
-<p>— Peuh ! quel embarras ! ne puis-je pas lire ?</p>
-
-<p>Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue
-du patron, et la ramassai.</p>
-
-<p>Je continuai à porter les chapeaux et reçus
-encore vingt <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> de pourboire chez quatre
-clients… Bonne journée, cela me fait un <i lang="nl" xml:lang="nl">kwaartje</i>.</p>
-
-<p>En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.</p>
-
-<p>— C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXI]"></h2>
-
-<p>— Kééééé ! Kééééé !</p>
-
-<p>Je remis vite le livre sur le rayon et descendis
-tout agitée.</p>
-
-<p>— Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut,
-sotte fille ? Vite, ce sont des poires qu’il veut
-aujourd’hui, pèle-les.</p>
-
-<p>— Comment ne se fatigue-t-il pas de manger
-tous les jours des pommes ou des poires ? fis-je.</p>
-
-<p>— Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger
-les pelures. Puis, si tu crois que c’est pour son
-plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange pas tous
-les jours, il ne va pas, voilà ! Dépêche-toi, les
-poires doivent cuire plus longtemps que les
-pommes.</p>
-
-<p>Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du
-fourneau. En pelant les poires, ce que je venais
-de lire me revint à la mémoire.</p>
-
-<p>Cette sale demoiselle Laps ! Venir ainsi, sous un
-faux prétexte, chercher Wouter, et cela tard dans
-la soirée ; puis lui faire manger des pommes de
-terre rissolées et boire du Focking ! Je connais le
-nom de cette maison : il y en a une au <span lang="nl" xml:lang="nl">Nieuwendyk</span>,
-je crois…</p>
-
-<p>Et se mettre contre toi… et vouloir que tu ôtes
-ton habit, puis t’appeler son propre Wouter, et
-t’embrasser : quel torchon !… Sais-tu ce qu’elle
-voulait ? Elle voulait faire des saletés avec toi…
-Oh Wouter, pourquoi n’es-tu pas parti ? Moi,
-quand les garçons m’attrapent et vont sous mes
-jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je
-sens un choc par tout le corps, et alors je crie, je
-me débats jusqu’à ce qu’ils me lâchent. Voilà comment
-tu aurais dû agir ! Mais peut-être n’as-tu pas
-senti ce choc… Ce choc, il me rend toute tremblante ;
-je voudrais l’avoir souvent, mais il me
-fait me débattre comme si le feu était sous mes
-jupes… Toi, Wouter, qu’as-tu fait ? Oui, je ne sais
-pas très bien, mais tu aurais dû crier et te débattre.</p>
-
-<p>Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est
-arrivé entre mes jambes. Il m’a lâchée tout de
-suite, en disant : « Tu n’as pas de poils. » Je te
-demande un peu : qu’est-ce qu’il voulait, cet
-imbécile ?… J’ai demandé à Rika. Ah ! cette Rika,
-quelle malpropre ! Elle m’a regardée, tout ébahie :
-« Quoi, tu ne sais pas ? » Nous étions au Plantagie.
-Elle s’est accroupie derrière un arbre ; elle m’a dit :
-« Regarde. » Alors j’ai regardé… Je me suis encourue.
-Elle m’a rattrapée… Je lui ai dit qu’elle
-était sans doute une sale fille pour être arrangée
-ainsi. Elle a ri, en disant que dans un an j’en aurais
-autant… Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux
-pas ! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle : « Tu
-joues sans doute encore à la poupée… » La poupée,
-Wouter… oui, comme Omicron, dont la poupée
-s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand
-Mina ne me voit pas. Je les ai toujours tant aimées,
-mes poupées : pourquoi tout d’un coup, parce que
-j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus ?
-Le dimanche, seule, je les habille et les déshabille
-encore ; mais je ne voulais pas dire cela à Rika.</p>
-
-<p>— Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra
-jamais de toi, excepté les vieux, si tu restes rase :
-du reste, que tu le veuilles ou non, cela
-poussera…</p>
-
-<p>Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes
-ignobles… Corry qui dit que je dois perdre du sang
-tous les mois… J’ai trouvé Mina au grenier, qui
-faisait danser dans ses mains de tout petits tétons
-qui lui sont poussés : sa figure rayonnait comme si
-elle avait ouvert sa tirelire.</p>
-
-<p>Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela ? Je comprends
-mère, qui doit allaiter continuellement des
-enfants… Le lait… mon Dieu, d’où vient-il ?… Ah, je
-ne veux pas de tout ça : je veux rester lisse et
-propre comme je suis… Pouah ! Wouter, je voudrais
-n’avoir que ma tête sur un bloc de bois…</p>
-
-<p>Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a
-appelé… frère. Ça, c’est bien, elle est comme il faut,
-mais cette Laps !… Et tu n’étais même pas fâché…
-Wouter, je suis Femke, ne va plus chez M<sup>lle</sup> Laps !
-Oh que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette
-charogne ! J’ai, comme toi, des hauts-le-cœur de
-son vilain gros corps, et elle est aussi vieille que ta
-mère : alors crie et débats-toi…</p>
-
-<p>Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle
-de tout cela, ni à ma mère, ni à mon père… Tu peux
-compter que, moi, je me débattrai encore plus,
-maintenant que je suis Femke, ta propre Femke…
-Keetje ou Femke… Alors, toi, tu ne dois plus penser
-à Fancy, ni à la princesse Erika, ni à Zietske
-Holsma… seulement à Femke, comme moi, je ne
-penserai qu’à toi, Wouter.</p>
-
-<p>J’étais réconfortée : il me semblait que Wouter
-n’irait plus chez cette hypocrite de Laps, après sa
-conversation avec le docteur Holsma — encore
-un nom qui ressemble au mien… J’aurais voulu
-remonter lire la suite, mais l’étudiant était maintenant
-dans son appartement et il me fallait attendre
-le lendemain.</p>
-
-<p>Corry entra.</p>
-
-<p>— Mettons vite les poires sur le feu… Mon Dieu,
-on n’arrive pas à quitter ce boucher une fois qu’on
-y est. Allons, sotte fille, tu as encore le feu aux joues
-d’avoir mangé toutes ces pelures ; ce n’est pas toi
-qui dois ne pas aller… Dis donc à ta mère de te
-donner un bain de pieds : il est temps qu’elles te
-viennent… Monte maintenant et ne raconte pas
-que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai
-croire que ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas
-moyen d’avoir cuites…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXII]"></h2>
-
-<p>J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs
-faire choisir des chapeaux. C’était une jeune dame
-brune et pâle qui devait choisir. Elle portait une
-robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique
-relevée en pouff, le corsage court à petites basques.
-Elle prit un chapeau de paille, couleur naturelle,
-garni de velours noir et de roses roses. Elle le
-tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se
-mirant, le croqua.</p>
-
-<p>— Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des
-ciseaux.</p>
-
-<p>Et elle enleva les roses.</p>
-
-<p>— Voilà ce qu’il faut : ces roses le rendent vulgaire.
-Vous me mettrez à la place deux choux de
-velours noir. Vous voyez…</p>
-
-<p>Et se tournant vers la première :</p>
-
-<p>— C’est beaucoup mieux : c’est ainsi que je le
-veux.</p>
-
-<p>J’étais étonnée : en effet la dame, sans les roses,
-était plus fraîche et plus distinguée. Elle essaya
-un autre chapeau sur le devant de sa haute
-coiffure.</p>
-
-<p>— Il faudra me faire cette forme-là en gaze
-brune coulissée, avec des nœuds noués en beau
-satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie
-pour après-demain au plus tard.</p>
-
-<p>Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui
-avait donné les ciseaux et qui portait un petit
-bonnet de tulle blanc avec une rose piquée de
-côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie,
-nous fit sortir.</p>
-
-<p>La première était vexée. La dame ne lui avait
-pas laissé dire un mot, avait simplement commandé
-et était partie.</p>
-
-<p>— Peuh ! pas de roses, pas de plume ni de boucle,
-simplement des rubans ! Sais-tu, Keetje, ce que
-c’est ? Elle n’a pas le sou : quelqu’un qui a des sous
-ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau
-être comtesse, elle ne doit pas avoir le sou. C’était
-bien la peine de me déranger moi-même, tu aurais
-parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais
-par ici ; toi, tu dois prendre par là.</p>
-
-<p>L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait
-impressionnée. Puis une comtesse… elle pourrait
-bien avoir raison. Je veux voir…</p>
-
-<p>J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais
-que la porte du fond avait une glace, et j’essayai
-tous les chapeaux : d’abord un avec des fleurs,
-puis celui sans fleurs, puis un avec une plume,
-puis encore celui avec des nœuds ; et je vis que
-les chapeaux les plus simples étaient les plus
-seyants.</p>
-
-<p>Au milieu de mes expériences, la porte-glace
-s’ouvrit : un vieux monsieur et une dame sortirent.
-Ils s’arrêtèrent, interdits ; moi aussi, avec un
-chapeau sur ma tête ; alors, en pouffant, ils
-partirent.</p>
-
-<p>Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au
-Kattenburg porter un chapeau que je ne pouvais
-laisser que contre paiement. Je ne reçus pas de
-pourboire.</p>
-
-<p>En revenant par le quartier juif, je m’entendis
-héler :</p>
-
-<p>— Kee ! Kee ! attends donc.</p>
-
-<p>C’était Rika la repasseuse, avec un panier à
-linge vide.</p>
-
-<p>— Faisons route ensemble. J’ai rapporté du
-linge ; on ne m’a pas payée, sans cela… Dieu sait si
-j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la bouche.
-Tu n’as pas d’argent ?</p>
-
-<p>— Moi ! non, on ne m’a pas donné de pourboire.</p>
-
-<p>— Mais tu as l’argent des chapeaux.</p>
-
-<p>— Oui, d’un chapeau : six florins.</p>
-
-<p>— Eh bien alors ? viens, nous allons en prendre
-vingt-cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i>.</p>
-
-<p>— Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit
-de ne livrer le chapeau que contre argent : s’il
-manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis,
-ce n’est pas à moi.</p>
-
-<p>— Tu têtes encore ? Si tu ne pouvais laisser le
-chapeau que contre l’argent, c’est que c’est une
-mauvaise paye. Alors rien d’étonnant qu’elle te
-donne vingt-cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> de trop peu. Tu n’as qu’à
-dire qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle
-n’avait que des billets ou la somme moins vingt-cinq
-<i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i>, et que tu as préféré accepter la somme
-incomplète, quitte à aller chercher le restant un
-autre jour. Tu comprends que la patronne n’ira
-pas à Kattenburg demander si c’est vrai, et samedi
-tu le rendras sur ta semaine.</p>
-
-<p>— Mais je donne ma semaine à ma mère : c’est
-juste le loyer.</p>
-
-<p>— Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.</p>
-
-<p>Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette
-de vinaigrés et piqua dans les petits tonneaux.
-L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à mon
-tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je
-changeai un florin pour payer. Nous nous essuyâmes
-avec nos mains.</p>
-
-<p>— Merci, tu sais… Je m’en vais vite, la prochaine
-fois c’est moi qui paye.</p>
-
-<p>La patronne me crut et dit que j’avais bien fait
-d’accepter, que sans cela elle n’aurait jamais vu
-un sou.</p>
-
-<p>— Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces
-jours pour les vingt-cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIII]"></h2>
-
-<p>Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu
-reconnaître Femke chez les Holsma, parce qu’elle
-est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais pas
-les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à
-lui, ce qui fait que je suis fille de patron, tu ne
-voudrais pas me reconnaître si je te rencontrais.
-Maintenant nous causons ensemble sur le petit
-pont de bois, hors la porte des Cendres. Mais si,
-comme Mina, j’étais servante… Mina est laide,
-elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe
-sur le dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni
-mettre ses cheveux en papillottes, ni faire un
-chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout. Moi,
-en causant avec toi, je te dis tout ; sans cela tu ne
-me connaîtrais pas et tu pourrais croire que je t’ai
-trompé.</p>
-
-<p>Ecoute… je n’apprends pas les modes… je fais
-les commissions, j’ôte les poussières chez les étudiants
-et je pèle les pommes et les poires… je
-mange les pelures… Puis, l’autre jour, le patron m’a
-appelée dans la cave au charbon… il m’a fait très
-mal… Il a encore essayé de m’y faire venir ; comme
-je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu
-les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il
-n’a pu me faire venir… Corry, elle, ne le mord pas,
-ni la première… Puis chez nous, Wouter, comme
-mon père boit toujours… nous ne pouvons payer
-le boutiquier, ni le propriétaire, et… nous n’avons
-pas toujours à manger… Pour le cheval et le fiacre
-qui viennent de mon oncle, mon père doit tant
-donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il
-était cocher… J’ai dû porter ma robe de première
-communion au « Lombard »… Avant d’être ici, je
-devais aller chercher la soupe à la distribution ;
-maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche
-la moitié… Tu vois, je ne suis pas une jeune demoiselle,
-comme toi un jeune monsieur… Non, je suis
-une fille comme Femke… et tu ne voudras pas me
-reconnaître quand tu me rencontreras… Na… Na…
-il fallait cependant que je te le dise… Maintenant
-tu sais qui je suis…</p>
-
-<p>Mais, Wouter, je deviendrai modiste… je regarde
-comment fait la première. On m’a donné un chapeau
-qu’une dame avait laissé au magasin, en se
-coiffant du nouveau ; je l’ai arrangé pour moi. La
-seconde trouvait qu’il avait de l’allure… la première
-disait :</p>
-
-<p>— Oh, elle ne l’a pas appris : elle ramasse ça en
-nous voyant faire : il ne manquerait plus qu’elle
-aille apprendre toute seule et en savoir autant que
-nous, qui avons payé des années d’apprentissage.</p>
-
-<p>Elle m’éloigne d’elle maintenant… Mais j’ai mes
-yeux… tu vois, je serai modiste, et nous pourrions
-bien… en empruntant, ouvrir un magasin. Ton
-père vendait des souliers… des chaussures de
-Paris… c’est aussi avoir un magasin. Et cependant
-ta mère disait qu’il ne savait pas tenir une alêne en
-main… Na ! moi, je ne suis pas une demoiselle : il
-faudra donc que je connaisse le métier…</p>
-
-<p>Wouter, quand vais-je te rencontrer ?… Pourvu
-que ce soit un dimanche, quand j’ai mes cheveux
-à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne sois
-pas avec cette traînée de repasseuse… elle, il ne
-faut pas la vouloir : elle fait des saletés avec les
-hommes, et elle m’a fait voler… Mais je l’ai rendu
-sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir à
-mère : j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle
-tasse que j’avais cassée… Non, Wouter, plus
-jamais jamais, je ne ferai cela…</p>
-
-<p>Toi, tu avais brocanté ta <i>Bible</i> pour louer des
-livres : <i>Glorioso</i>… J’ai demandé au cabinet de
-lecture, où je vais chercher des livres pour ma
-mère, <i>Glorioso</i>. Ils ne l’avaient pas : ils m’ont
-donné <i>Gustave, le mauvais sujet</i>… Ah que c’est
-drôle ! il faut lire ça : mère a ri comme une folle
-avec <i lang="an" xml:lang="an">yes, yes</i>… Je préfère cependant beaucoup
-les <i>Mystères de Paris</i> et les <i>Mystères d’Amsterdam</i>…
-Avant, j’étais Fleur de Marie, mais
-Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi :
-j’aime mieux être Femke, et toi, Wouter… Oui,
-c’est mieux que Rodolphe, prince de Gérolstein :
-tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni
-mon amoureux… Comment ferais-je pour le
-tutoyer… et l’embrasser… ? Je voudrais que tu
-m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous
-serons seuls… Quand Mina a un amoureux, elle
-l’embrasse devant tout le monde, je n’aime pas
-ça…</p>
-
-<p>Et nous irons hors de la Porte des Cendres,
-et le moulin fera :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Warre, warre, wirre, wa.</div>
-<div class="verse">Où est, warre, wirre, wa,</div>
-<div class="verse">Wouter qui me sauvera.</div>
-</div>
-
-<p>Si c’était F… Keetje… et nous irons dans les
-prairies cueillir des fleurs de beurre. Je sais tresser
-des couronnes et faire des guirlandes, ma mère me
-l’a appris : elle en tressait dans son pays pour la
-Sainte Vierge ; moi, je les tresse pour nos enfants et
-pour moi-même. Klaasje est adorable avec une
-couronne de pâquerettes… Toi, tu serais très joli
-aussi avec une couronne… Je suis bête ?… Non,
-Wouter, Mina et ma mère disent cela quand je
-tresse des fleurs, mais elles ne voient pas combien
-c’est joli et combien cela sent bon… Oui, elles
-disent qu’il n’y a rien à faire avec moi ; que je suis
-une créature enfantine… Eh bien, si je t’aime tant,
-c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel, et tes
-vilaines sœurs te disent tout le temps la même
-chose… et puisque, toi et moi, nous sommes de
-même, il faut nous marier…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Kééééé ! Kéééé ! Sotte fille, allons, monte…</p>
-
-<p>Je déposai le panier de pommes que je pelais et
-grimpai l’escalier.</p>
-
-<p>— Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.</p>
-
-<p>Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la
-dame, qui avait acheté un chapeau et voulait
-l’avoir tout de suite, tout de suite… Mais je me
-rappelai que la première m’obligeait de marcher
-derrière et je reculai.</p>
-
-<p>— Que fais-tu, petite ? Reste à côté de moi.
-Y a-t-il longtemps que tu trimballes ces caisses ?</p>
-
-<p>— Trois mois, dame.</p>
-
-<p>— Tu apprends sans doute les modes ?</p>
-
-<p>— Oui… je… j’essaie.</p>
-
-<p>— C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera.
-Celles qui paient pour apprendre ne veulent pas
-qu’on apprenne tout seul… Et ça te fait mal là…</p>
-
-<p>Elle toucha la place de mes hanches qui me
-cuisait le plus. Je la regardai. Elle était un peu
-plus âgée que Mina. De grosses tresses noires lui
-faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un
-petit chapeau de dentelle noire. Elle avait de
-longues boucles d’oreilles et un médaillon de jais ;
-une robe vert foncé, fort courte, et des bottines en
-lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait
-très jolie et très chic, mais les étoffes n’étaient pas
-aussi belles que celles des dames du Canal des
-Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant
-toutes les syllabes, et du bout des lèvres,
-et d’une voix claire comme un canari, pensais-je.
-Tout de suite j’aurais voulu être comme elle… Je
-regardais maintenant tous ses faits et gestes, et
-lui aurais délacé ses bottines tant je l’aimais.</p>
-
-<p>— Oui, oui, on apprend les modes, je connais
-ça… Viens, ma petite fille, je demeure ici…</p>
-
-<p>C’était dans l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Amstelstraat</span>, au-dessus d’un
-magasin, près du Théâtre Judels. Les meubles
-étaient comme partout, mais il y avait une glace
-à trois panneaux, toute neuve, un piano, et un
-grand bouquet de roses et de lys blancs qui parfumait
-tout l’appartement.</p>
-
-<p>— Je vais vite essayer mon chapeau pour voir…
-Attends, je demanderai d’abord le thé.</p>
-
-<p>Elle sortit ; je l’entendis commander :</p>
-
-<p>— Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.</p>
-
-<p>On apporta le plateau. Elle me versa une tasse
-de thé et plaça l’assiette de tartines devant moi.</p>
-
-<p>— Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours
-faim. Là, fais comme moi… J’ai assez d’une tartine ;
-les autres, il faut que tu les manges…</p>
-
-<p>Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était
-aussi en dentelle noire, mais avec un grand nœud
-de velours vert pour aller avec sa robe. Je n’avais
-jamais rien vu comme elle : sa peau brune me
-semblait veloutée.</p>
-
-<p>— Il me va, n’est-ce pas ? Le tout est de savoir
-choisir, quand on n’a pas beaucoup d’argent.</p>
-
-<p>Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et
-je la vis répétée des trois côtés. Elle pouvait voir
-exactement comment son chapeau lui seyait de
-côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace
-qui se trouvait en face au-dessus de la cheminée.
-Tout d’un coup, elle prit, du bout des doigts, les
-paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière
-avec une jambe, se plia et dit, la tête un peu de
-côté :</p>
-
-<p>— Marquis…</p>
-
-<p>J’étais anxieuse d’admiration… Elle courut au
-piano, tapa dessus et fit : <i>Laaaaaaaa</i>…</p>
-
-<p>— Est-ce bon, petite ?</p>
-
-<p>Je ne savais presque pas répondre… J’aurais
-voulu ne plus jamais la quitter, ni elle, ni son appartement.
-Il y avait des livres partout : comme
-j’aurais pu lire !…</p>
-
-<p>Un monsieur fit irruption.</p>
-
-<p>— Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme
-il me va : magnifique, dis ?</p>
-
-<p>Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons
-devant lui.</p>
-
-<p>— Ah, et viens donc ici que je te montre…</p>
-
-<p>Elle l’arrêta devant moi.</p>
-
-<p>— Que dis-tu de ça ? Elle est blonde, par
-exemple : un rayon, quoi !… Oui, et les hanches
-écorchées, et c’est sa cinquième tartine… Des os
-de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.</p>
-
-<p>Sam me regardait. C’était un juif… Comment
-pouvait-elle être aussi familière avec un juif ?</p>
-
-<p>— Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou
-semblable arrangé ainsi…</p>
-
-<p>— Oui, arrangé ainsi, fit Sam.</p>
-
-<p>— Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.</p>
-
-<p>Je ne desserrais pas les dents.</p>
-
-<p>— Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.</p>
-
-<p>— Non, rien.</p>
-
-<p>Il me donna un « <span lang="nl" xml:lang="nl">kwartje</span> » de pourboire.</p>
-
-<p>— Maintenant, Sophie, répétons, nous devons
-être à quatre heures à la répétition générale.</p>
-
-<p>— C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau
-chapeau.</p>
-
-<p>Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter
-bientôt un autre chapeau, et que j’aurais encore du
-thé et des tartines.</p>
-
-<p>A la rue, je me mis à pleurer… Son chapeau ne
-sera pas si vite usé, et elle peut aussi aller chez une
-autre modiste…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIV]"></h2>
-
-<p>Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque
-chose : nous avons tous la gale. On a renvoyé nos
-enfants de l’école parce qu’ils en avaient contaminé
-d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela
-par la petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait
-attrapé des putains que sa mère a fait venir dans
-son estaminet pour attirer les matelots. En tous
-cas, nous voilà bien : nous avons des ampoules sur
-le corps et entre les doigts, et nous nous grattons
-à nous arracher la peau. Il manquerait que je la
-communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première,
-la gale !… J’en ris. Tout de même, ce serait bête,
-car je serais renvoyée… Je n’oserais te tendre la
-main si je te rencontrais, tant ça se donne, et si tu
-allais en visite chez le docteur au <span lang="nl" xml:lang="nl">Kloveniersburgwal</span>,
-il le verrait et croirait que tu es allé dans
-une boîte à femmes, car il semble bien que
-c’est originaire de là. Père et mère le disent, et
-maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons
-prise.</p>
-
-<p>Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez
-Tante Naa. J’y rigolais souvent avec Kaatje, à
-voir les donzelles danser, et nous dansions dans
-un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je
-danse bien la <span lang="en" xml:lang="en">scottish</span>. Dernièrement un matelot
-m’a prise sous les aisselles et a dansé la <span lang="en" xml:lang="en">scottish</span>
-avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas
-est venu et m’a fait entrer à coups de pied dans
-la cuisine.</p>
-
-<p>Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules
-sur tout le corps, au dispensaire de la ville ;
-le docteur a donné un pot d’onguent jaune, avec
-quoi il faut nous frotter ; puis nous devons laver
-au savon noir et à l’eau chaude. Ça mord à nous
-faire hurler. C’est une affaire : il faut trois seaux
-d’eau chaque soir ; ça fait trois <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> pour l’eau
-seule, alors que nous allons souvent en emprunter,
-pour cuire des pommes de terre, chez la voisine
-qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et
-rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de
-l’eau. Tu sais tout cela, Wouter, mais je te le dis
-de crainte, si je te rencontre, que tu ne me trouves
-mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute : quand
-nous habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois,
-et j’en sortais luisante comme de l’argent et rose
-pour toute la journée, mais ici, où il faut acheter
-l’eau par seaux, je deviens terreuse…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXV]"></h2>
-
-<p>Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter,
-ne pourraient-ils se marier ? Je sais très bien cuire
-les pommes de terre, couper les tartines, récurer la
-chambre et refaire les lits. Dieu ! que ce serait
-délicieux ! J’irais te chercher à ton bureau chez les
-Kopperlith, et nous ferions un petit tour sur les
-canaux. Le samedi soir, nous nous laverions dans
-le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche
-nous mettrions nos beaux habits… comme je
-serais la femme d’un monsieur qui est « sur un
-bureau »…</p>
-
-<p>Ecoute, écoute ! Je passerai d’abord une chemise
-propre, en coton de balle…</p>
-
-<p>—  ? ? ?</p>
-
-<p>Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore,
-cela devient blanc… Puis une camisole de molleton,
-des bas blancs tricotés et, au-dessus, des bas fins
-sans pieds, à sous-pieds ; alors, un caleçon fermé,
-en molleton ; et un pantalon fin, à larges jambes
-garnies de broderies. Je mettrai des bottines en
-lasting, très hautes, avec des lacets à petites
-floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc,
-puis un jupon fin à grande broderie et une robe
-froncée de mousseline blanche avec de courtes
-manches bouffantes, une ceinture de satin rose à
-grands nœuds derrière, à moins que tu ne préfères
-le bleu ; le cou décolleté en carré, avec un collier de
-corail fermé par un petit tonneau d’or ; des pendants
-d’oreille en poires de corail. Mes cheveux
-seront en boucles autour de la tête ; je porterai un
-chapeau blanc à large bord, faisant « oui, non »,
-devant et derrière, garni de rubans roses et de
-boutons de roses mousseuses ; un petit velours noir
-noué autour des poignets. Ah Wouter, Wouter,
-me vois-tu ainsi ?… Toi, tu aurais ton costume de
-velours noir, à culotte courte, une toque écossaise,
-de velours aussi, à rubans flottants sur la nuque,
-et une canne pour te promener.</p>
-
-<p>Nous irons hors de la <span lang="nl" xml:lang="nl">Muiderpoort</span>, aux <span lang="nl" xml:lang="nl">Roomtuintjes</span>,
-ou hors de la <span lang="nl" xml:lang="nl">Weesperpoort</span>, prendre du
-thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à côté de
-nous dans le <i lang="nl" xml:lang="nl">theestoof</i>, je préparerai le thé et nous
-prendrons des biscottes beurrées, saupoudrées de
-sucre. Je vois, de l’extérieur, faire ainsi les gens
-comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis
-dans les jardins à boire du thé et à prendre des
-biscottes hors d’une « boîte à présenter ». C’est donc
-bien cela, n’est-ce pas ? Ah mon Dieu ! quelle joie !
-Nous ne dirons pas que nous sommes mariés… on
-se moquerait de nous… En rentrant à la maison,
-je préparerai du lait de sauge, et nous casserons
-des noix… Mais les dimanches où il n’y aura pas de
-soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons
-dans les champs sauter les fossés — je saute, tu
-sais — et courir l’un après l’autre : il faudra que tu
-galopes pour m’attraper… Oui… mais nous devons
-d’abord nous marier : sans cela, nous ne pouvons
-habiter ensemble…</p>
-
-<p>Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu
-comme chez toi. Mère prie, en faisant d’abord une
-croix, mais elle nous observe bien tout de même,
-et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle
-lui tape sur les doigts, en disant « Maudit gosse… »
-Ta mère porte une jupe de mérinos, un caraco
-blanc et un bonnet tuyauté ; ma mère, une crinoline,
-bien que ce ne soit plus de mode, avec une
-large jupe qui ballonne et un bonnet à ruches de
-soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand
-châle et un chapeau ; elle veut toujours être une
-dame, et elle a bien raison : les robes de femme ne
-lui vont pas… Ma mère, en parlant, ne saute pas,
-comme la tienne, du bœuf sur l’âne ; non, elle
-commence à parler, dit jusqu’au bout ce qu’elle
-veut dire, et se fâche quand elle doit répéter : moi
-aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que
-nos mères s’aiment…</p>
-
-<p>Père… oh, père dira de Stoffel que c’est un âne
-dressé… Sais-tu ce qui serait bon ? Ce serait de
-marier Stoffel avec Mina… Mais oui, je ris, mais
-oui… seulement il faudrait qu’ils habitent loin de
-nous : au bout de <span lang="nl" xml:lang="nl">Haarlemmerdyk</span> par exemple,
-et nous à la <span lang="nl" xml:lang="nl">Weesperesplanade</span> : comme ça, ils ne
-viendront pas souvent nous surprendre… Mes
-petits frères et sœurs pourront venir comme ils
-voudront : alors tes autres frères et sœurs aussi,
-ils en ont le droit…</p>
-
-<p>Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous
-deux, à lire des livres ; nous en louerons chez le
-bossu, dans la cave de la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kerkstraat</span>. Le lundi,
-nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous
-flânerons depuis la <span lang="nl" xml:lang="nl">Utrechtschestraat</span> jusqu’au
-Poids Public, en feuilletant tous les livres des
-étaux ; le bossu qui y a un étal me laisse toujours
-faire, et les autres brocanteurs aussi… Nous irons
-de là au Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime
-surtout ? C’est quand on ouvre les cloisons des
-bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble
-et répandent leurs parfums : on le sent
-jusqu’au Spui… Ah j’aime tant me promener en
-ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de
-l’Amstel. Même les sales rues du quartier juif, les
-bateaux de tourbes dans le Canal des Princes, le
-long du <span lang="nl" xml:lang="nl">Noorder Markt</span>, et plus loin le Marché aux
-Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de
-la <span lang="nl" xml:lang="nl">Looierstraat</span>, je les aime tous. Les monceaux de
-choux blancs et rouges, qu’on jette du bateau sur
-le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois
-de les compter, pendant que l’homme du bateau
-les jetait à celui du quai : à cinq cent dix-sept, j’en
-avais mal au cœur… Aimes-tu tout cela ? Ce n’est
-peut-être pas pour des gens comme toi… le fait
-est qu’on y gueule… Alors nous nous promènerons
-sur les remparts extérieurs : là, il n’y a que des gens
-comme il faut…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je tressautai en entendant des pas précipités
-dans le corridor… C’est l’étudiant !… Je jetai le
-livre et filai au magasin.</p>
-
-<p>Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de
-ranger les boîtes de rubans, puis remontai pour
-enlever les poussières.</p>
-
-<p>J’entrai par la chambre à coucher. Hé ! qu’est-ce
-que c’est que cela ? A travers la porte vitrée, je vis
-la première assise dans le salon, près d’un petit
-meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une
-boîte ouverte : elle y prenait des ustensiles et se
-tripotait les ongles. Elle coupait, limait, et, de la
-pointe de la lime, repoussait la peau. Elle se mit
-une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil,
-les frotta ; puis elle les regarda et recommença à
-frotter. Elle referma la boîte, en ouvrit une autre,
-y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches,
-et se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva
-même sa frange de cheveux pour en mettre
-sur le front ; elle n’en mit pas sur le cou. « C’est
-pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune
-que sa figure… » Alors, d’une bouteille à seringue,
-elle se seringua les cheveux, la figure, le cou. Elle
-défit ensuite son corsage et seringua ses tétons
-nus. Quels étranges tétons, allongés comme des
-poires ! Chez Mina, c’est comme des demi-pommes…
-Elle se reboutonna, se donna un coup de peigne,
-renferma les boîtes et le flacon dans le petit
-meuble. Puis elle alla devant une glace, tapota de
-ses mains la poudre de son corsage et sortit.</p>
-
-<p>Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce
-meuble. Je saute jusque là, l’ouvre, et prends la
-boîte. Quel tas de petits instruments posés sur du
-velours bleu ! Tout ça, c’est pour se nettoyer les
-ongles ? Maintenant, je comprends… Moi, qui
-croyais que c’était naturel, ces ongles roses, brillants
-et bombés. Ah, ça se fabrique aussi ? Mes
-ongles sont plats et tout petits…</p>
-
-<p>J’enlevai un à un les instruments et commençai
-à tripoter : surtout faire descendre la peau était
-difficile et douloureux ; mais j’y arrivai et vis
-apparaître le petit croissant pâle que j’enviais
-tant sur les ongles des riches. Dieu, que c’est joli,
-joli ! je limai, je pris le polissoir… Mes mains sont
-sales, je vais d’abord les laver.</p>
-
-<p>Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant ;
-je mis la poudre sur le polissoir et je polis. Ah, ce
-n’était déjà plus les mêmes mains… Je poudrai ma
-figure et mon cou : un cou jaune et une figure rose,
-c’est affreux ; avec le flacon à seringuer, je me seringuai
-exactement comme la première l’avait fait ; mes
-tétons étaient deux petits pois sur une planchette,
-rien d’autre ; je n’oubliai pas le coup de peigne.</p>
-
-<p>Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles
-mains, elles seront sales !… J’avais vu la demoiselle
-de l’officier faire cette besogne avec des gants.
-L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en
-choisis une paire de vieux et enlevai la poussière.
-Quand j’ôtai les gants, mes mains étaient encore
-propres, et mes ongles roses et brillants, avec le
-délicieux petit croissant à leur base…</p>
-
-<p>— Kééééé ! Kééééé !</p>
-
-<p>— Ah Dieu !…</p>
-
-<p>— Vite, les pommes !… Quel parfum, fit-elle, je
-suis sûre que la charrette à fleurs passe dans la
-rue.</p>
-
-<p>Les pommes ? les pommes ? Comment préserver
-mes ongles ? Il n’y avait rien à faire, il fallait les
-abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai
-mes récurages et polissages.</p>
-
-<p>La première, à l’atelier, me flaira, me regarda
-et rougit, mais ne dit rien.</p>
-
-<p>Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous
-dire quoi que ce fût, nous nous flairions et observions
-en entrant dans l’atelier.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVI]"></h2>
-
-<p>Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette
-demoiselle Laps… elle te dit que tu dois penser
-qu’elle est « ta propre Kristien ». Vieille malpropre,
-va ! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien
-d’elle ! Tu voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée
-par la foule dans ce coin du Marché au Beurre,
-et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour
-moi, tu l’aurais fait aussi…</p>
-
-<p>Mais quelle nuit tu as passée ! D’abord cette
-Laps, brr… puis dans cet estaminet, où Femke
-est debout sur la table… Ecoute, je n’en sors pas !
-est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait
-sur cette table ? En tout cas, c’est fou, et une
-jeune fille ne doit pas faire toutes ces extravagances…
-Cependant j’aurais bien voulu être elle…</p>
-
-<p>Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix
-étouffée de larmes, je t’ai bien entendu, mais je voulais
-être fière. Cependant, quand tu m’as embrassé
-la main… Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi…
-Non, non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne
-t’ai pas senti me baiser ma main, car j’aurais
-volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille
-et me serais jetée dans tes bras… Mais elle, elle
-est partie avec le vieux Klaas, je ne comprends
-pas… Tu m’aurais emmenée, et nous serions allés
-sur le petit point de bois, hors de la Porte des
-Cendres ; le moulin aurait chanté :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fanne, fanne, fan, fan</div>
-<div class="verse">Sine, sine, si, si</div>
-<div class="verse">Fanne, sine, fanne, sine</div>
-<div class="verse">Fanne, sine, Fancy</div>
-</div>
-
-<p>Il y avait une fillette endormie dans le gazon.
-Si c’était Femke, Keetje… Mais oui, c’était Keetje :
-nous aurions été là à nous deux, sans penser encore
-à cette nuit terrible ; à nous deux, sans penser
-aux autres…</p>
-
-<p>Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres,
-à la maison de Femke ; tu t’es endormi dans le
-gazon, et les passants t’ont pris pour un ivrogne.
-Comme c’est bête ! tu n’es pas assez grand pour
-te soûler. Même la mère de Femke te croyait
-ivre… enfin… Femke n’était naturellement pas à
-la maison.</p>
-
-<p>Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé
-à te laver. Mais comment as-tu pu te mettre
-ainsi tout nu devant quelqu’un ? Dans ta famille,
-on lit tant la Bible : on a dû t’apprendre qu’on ne
-peut pas faire ça…</p>
-
-<p>Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais
-petite et que ma mère nous lavait, tous les
-samedis soir, le cou et les bras, je me mettais
-encore nue. A droite sur mes côtes, j’ai un
-petit point noir, et sur ma hanche gauche
-aussi : je les chatouillais toujours et Hein
-voulait les embrasser. Seraient-ils encore là ?
-Depuis que ma mère ne me lave plus, je ne
-me suis plus vue : ce n’est pas convenable… Tu
-sais cela cependant : chez toi où l’on parle tant de
-« comme il faut », on doit savoir ce que c’est que
-les bonnes manières.</p>
-
-<p>Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui
-t’avait ôté la honte, car il semble bien que vous
-avez fait des saletés ensemble… Sietske Holsma
-disait que son frère, également, n’était pas rentré
-une nuit, que les garçons sont ainsi. C’est vrai,
-ils pensent toujours à des choses malpropres :
-dans la rue les garçons ne veulent que ça, les
-hommes dans l’impasse ne parlent que de ça, et
-le patron ici ne cherche que ça. Na… na… c’est
-étrange, ça leur ôte le boire et le manger…
-Moi, je voudrais seulement être embrassée
-par toi…</p>
-
-<p>Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke… mais
-pompé, là… Oh, je me rappelle, dans la bruyère,
-quand avec cousine Naatje nous marchions dans
-le ruisseau, comme nous étions gais après… Et un
-jour, seule sur la plage entre les brise-lames, je me
-suis mise nue, et, en me tenant à un pilot, je me
-suis laissé rincer par les vagues ; après, j’ai chanté,
-et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais
-été aussi jolie. Mais on peut faire cela quand on
-est petit : depuis que je commence à être grande,
-jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même
-pas pour changer de chemise… Non, non, ce n’est
-pas convenable, et tu n’aurais pas dû le faire…
-Enfin je te veux tout de même, et la mère de
-Femke n’est pas une mammifère comme cette
-Laps… « Appelle-moi Kristien, ta propre Kristien… »
-Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter
-n’est pas du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais
-plus ; il t’enverra son frère Stoffel, comme,
-moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter,
-peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas
-mieux ; mais nous, nous irons là-bas, où le moulin
-fera :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fanne, fanne, fan, fan.</div>
-</div>
-
-<p>Si c’était F… Oui, c’est Keetje, moi ta propre
-Keetje… Sine, sine, Fanne, sine, si, si…</p>
-
-<p>— Kééééé ! Kééééé… Vite, sotte fille, va chez
-le boucher, chercher la viande hachée : l’imbécile
-ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de chez
-l’épicier, c’est pour mettre avec la viande ; je ferai
-déjà tremper le pain. Allons, cours… J’ai vu Willem
-du boulanger, que de bêtises il raconte ! Vite,
-voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVII]"></h2>
-
-<p>Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on
-prenait le café. Entra une femme en caraco et
-bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une
-dizaine d’années.</p>
-
-<p>— Où est la dame ? me dit-elle, je veux commander
-un très beau chapeau pour ma petite-fille.</p>
-
-<p>J’appelai la patronne. La femme était une marchande
-de poisson, qui vendait tous les jours des
-anguilles au Marché au poisson de rivière du Nes.
-Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre
-cuisine. Quand nous levions la tête, nous voyions
-chez elle, et, quand eux baissaient les yeux, ils
-voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait continuellement
-avec elle à propos de la petite :</p>
-
-<p>— Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle,
-tandis que moi, votre chair et votre sang, vous
-me laissez manquer du nécessaire.</p>
-
-<p>— A-t-on jamais vu ? répliquait la grand’mère.
-C’est sa propre enfant, et elle est jalouse de ce que
-je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la laisser
-faire : alors tu aurais eu tout.</p>
-
-<p>Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades
-entre les deux femmes à propos de
-l’enfant.</p>
-
-<p>Corry et moi en faisions des gorges chaudes.</p>
-
-<p>— Hé, hé, hé ! ces poissardes, écoutez-moi ça…</p>
-
-<p>Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une
-paille blanche, des rubans bleu ciel et un piquet
-de petites roses orange.</p>
-
-<p>— Voilà ! Quelque chose de bien frais, et je vous
-paie d’avance.</p>
-
-<p>— C’est cinq florins, et vous payerez chez vous ;
-j’ajouterai la quittance.</p>
-
-<p>— Oh, une quittance, pour des gens comme nous
-ce n’est pas nécessaire. Il me faut le chapeau
-pour dimanche, nous allons au Meer.</p>
-
-<p>— Vous l’aurez.</p>
-
-<p>C’était la saison des excursions. Le lendemain,
-les patrons et la première partaient en voiture pour
-Haarlem avec des amis : on descendrait au Half
-Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à
-Haarlem et le Hout. La seconde, qui n’était pas de
-la partie, devait garnir trois chapeaux dans la
-matinée ; moi, je les porterais l’après-midi. Il était
-convenu que nous dînerions à la maison.</p>
-
-<p>La première arriva en courant, quand la voiture
-attendait déjà. Le fouet claqua, et en avant ! La
-seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua tout
-là… Bah ! on dînerait de tartines avec quelque
-chose dessus… Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter
-aujourd’hui, vous verrez… La seconde
-consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.</p>
-
-<p>— Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.</p>
-
-<p>Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le
-lard bouilli et le boudin de foie, et ne revint qu’à
-midi. La seconde et moi, nous nous mîmes au
-travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la
-première.</p>
-
-<p>— Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver,
-et je te ferai garnir le chapeau de la petite
-de la femme aux poissons. Et essuie-les bien
-sec, ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu,
-quel ruban ! Ne pouvait-elle en trouver un plus
-criard ?</p>
-
-<p>Je bondis de joie.</p>
-
-<p>— Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle ?
-Ah ! moi, je puis le faire !</p>
-
-<p>Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je
-vous assure.</p>
-
-<p>— Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit,
-reste sur la même paille.</p>
-
-<p>Elle garnissait un chapeau de dame avec une
-touffe de plumes blanches.</p>
-
-<p>— Là, laisse voir… pas mal. Tu apprendras plus
-aujourd’hui qu’en deux ans.</p>
-
-<p>Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.</p>
-
-<p>— Roule-le ainsi… C’est ça, mets-le autour et
-couds du côté gauche.</p>
-
-<p>Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à
-grandes coques.</p>
-
-<p>— Voilà… toi, chiffonne un petit chou pour
-achever le nœud… Maintenant, où mettrais-tu
-cette garniture, devant, derrière ou de côté ?</p>
-
-<p>— Devant, c’est bien démodé… derrière, c’est
-pour les dames ; pour moi, je la préfèrerais de côté,
-le nœud un peu en arrière ; puis le piquet avec les
-boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront
-quand elle marchera.</p>
-
-<p>— Eh bien, essaye.</p>
-
-<p>Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues.
-J’étais transportée, importante, et je n’aurais pas
-donné ma place pour une couronne.</p>
-
-<p>— Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que
-du bout des doigts, ou tu le froisseras. Quand un
-chapeau sort de tes mains, il doit être comme si
-la garniture avait été soufflée dessus… C’est ça,
-arrange les coques, éparpille un peu les boutons.</p>
-
-<p>Elle l’examina de tous côtés.</p>
-
-<p>— Il est très bien. La patronne est stupide : tu
-pourrais lui faire de la bonne besogne et, toutes les
-deux, vous y gagneriez.</p>
-
-<p>Corry ne prétendit pas monter le dîner : nous
-descendîmes à la cuisine. Dieu, que c’était bon !
-Le café, de l’extrait ; les tartines, tout beurre,
-rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.</p>
-
-<p>— Oh, je suis allée les acheter dans le <span lang="nl" xml:lang="nl">Ouwebrug
-Steeg</span>.</p>
-
-<p>— Alors !… fîmes-nous.</p>
-
-<p>— Corry, dit la seconde, Keetje va porter les
-trois chapeaux. Ne voudrais-tu surveiller le magasin ?
-Je devrais sortir, je serai vite de retour.</p>
-
-<p>— Eh bien oui, pour une fois que nous sommes
-débarrassés des patrons et de cette teigne de première…
-Allez, je préparerai le chocolat pour
-quatre heures. Kee, tu en es…</p>
-
-<p>La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord
-les deux autres chapeaux, voulant garder le plus
-longtemps possible celui que j’avais fait. Chaque
-fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur
-mon poing et demandais à ceux à qui je remettais
-les autres chapeaux comment ils le trouvaient.
-Enfin j’allai dans la ruelle ; je montai l’escalier droit
-et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la
-première porte à gauche. La grand’mère ouvrit
-elle-même. Dieu ! quelle odeur de poisson ! il n’y
-avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous
-ses vêtements en étaient imprégnés à empester
-jusqu’à l’escalier.</p>
-
-<p>— Ah voyons… Aaltje, viens, mon ange, voir
-ton chapeau ! Oh qu’il est beau et frais ! il sonne
-comme une pendule. Ah…</p>
-
-<p>La petite fille mit posément sa poupée sur la
-table… Dieu, quelle poupée ! C’est une poupée de
-riche…</p>
-
-<p>Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa
-grand’mère le lui mit sur ses cheveux fades.</p>
-
-<p>— Oh, mais qu’il te va ! Oh, ce que tu es jolie !…
-Toi, toujours pâle, ça te relève, un chapeau aussi
-gai.</p>
-
-<p>La petite se regarda, boudeuse, puis finit par
-rire.</p>
-
-<p>— Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une
-modiste où il ne va que du monde riche, celui qui
-achète mes poissons. Je suis très contente, il est
-vraiment bien, oui, très bien… Veux-tu une tasse
-de thé avec une boule de sucre ? oui ?</p>
-
-<p>Elle me versa une petite tasse de thé et me donna
-un « <span lang="nl" xml:lang="nl">balletje</span> ».</p>
-
-<p>En buvant le thé, je demandai :</p>
-
-<p>— Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau
-joli, et vous êtes satisfaite ?</p>
-
-<p>— Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes,
-n’est-ce pas, Aaltje ?</p>
-
-<p>— Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi
-qu’il coûte cher.</p>
-
-<p>— Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.</p>
-
-<p>— Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait,
-le chapeau.</p>
-
-<p>La vieille me regarda, paf ; son nez se pinça ; la
-petite devint toute rouge.</p>
-
-<p>— Comment, c’est toi qui as fait le chapeau ?</p>
-
-<p>— Toi ? toi ? ajouta la petite.</p>
-
-<p>— Et c’est pour ça que je vais chez une grande
-modiste ? Est-ce que mon argent n’est pas aussi
-bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner
-mes commandes par la commissionnaire ?</p>
-
-<p>— La commissionnaire, répéta la petite.</p>
-
-<p>— Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste
-que le chapeau doit être fait. Allons, emporte-le
-et j’irai lui parler… Cinq florins, et bâclé par
-une gamine !…</p>
-
-<p>Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa
-dehors.</p>
-
-<p>Ah bien ! me voilà jolie ! Qu’est-ce que je vais
-dire ?… Mais puisqu’elles le trouvaient bien et
-étaient contentes… Du moment où c’est bien, que
-lui importe que ce soit moi ou la première ? Voilà,
-c’est parce que je suis la commissionnaire… Je
-croyais que les riches seuls avaient ces idées de
-croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais
-cette femme qui vend du poisson, je supposais
-qu’elle savait mieux… C’est comme pour père :
-parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les gens
-vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive
-pas à avoir un seul client ; il doit tout gagner à la
-maraude… Cependant, quand il rentre le soir avec
-sa voiture, il donne à manger au cheval ; il lui noue
-la queue et tresse sa crinière ; alors il mange lui-même.
-Le matin, il étrille le cheval ; pendant que
-celui-ci mange, il lave la voiture, fait reluire les
-cuivres, remet les coussins ; puis il attelle ! Et le
-tout brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule,
-tandis qu’en face les voitures et les chevaux sont
-cochonnés ; père le dit, et il s’y connaît… Na ! notre
-voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais,
-comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand
-même les gens vont en face…</p>
-
-<p>Pour moi maintenant, c’est la même chose : ce
-chapeau n’est plus bon, parce que c’est moi, le
-trottin, qui l’ai confectionné… Ah bien, si on
-m’attrape encore à dire la vérité… Qu’est-ce que
-je vais dire ?… La patronne assure que de moi
-l’on saura toujours la vérité. Peuh ! pas toujours…
-les vingt-cinq <i lang="nl" xml:lang="nl">cents</i> de Kattenburg… Na ! je les
-ai rendus… c’est ce torchon de repasseuse… Que
-vais-je faire ?… Pas dire la vérité, non pas la
-vérité…</p>
-
-<p>A peine fus-je devant la seconde que je me mis
-à pleurer en avouant le tout.</p>
-
-<p>— Ah, imbécile, me voilà dans une belle position.
-Et moi, que dirai-je à cette mégère ? Mon
-Dieu ! la voilà…</p>
-
-<p>— Ah ! vous faites faire les chapeaux que je
-commande par la commissionnaire ! Mon argent
-ne vaut-il pas celui de M<sup>me</sup> van Eegen ?</p>
-
-<p>— Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La
-commissionnaire fait des courses, et nous les chapeaux,
-nous qui avons appris pendant trois ans
-en payant. La première, avant de partir en voiture
-pour Haarlem, a monté le chapeau que vous avez
-commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne
-le chapeau.</p>
-
-<p>— Mais la commissionnaire a prétendu que
-c’était elle qui l’avait fait.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée,
-elle a bluffé : elle ment tout le temps et, quand la
-patronne rentrera, je la ferai renvoyer.</p>
-
-<p>Elle fit tourner le chapeau devant la femme.</p>
-
-<p>— Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire,
-cela ?</p>
-
-<p>— Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai
-pas à réclamer. Donnez, je vais vous le payer, je
-l’emporte.</p>
-
-<p>— Mais le trottin vous le portera : elle est là
-pour cela et ne fait que cela.</p>
-
-<p>— Non ! non ! voici l’argent… Tu vois, Aaltje,
-il est fait par la modiste.</p>
-
-<p>Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si
-la seconde allait rapporter la chose à la patronne,
-qui me mettrait à la porte…</p>
-
-<p>— Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées…
-Essuie tes yeux. Corry ne doit rien savoir, car
-elle finit toujours par tout dire aux patrons. Ouf !
-quelle alerte !… Apprends, sotte fille, à ne dire la
-vérité qu’à toi-même… Allons, viens… Corry !
-Corry ! le chocolat est-il prêt ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVIII]"></h2>
-
-<p>Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit
-que je suis niaise. A la maison, Mina entre dans
-des fureurs quand je fais des réflexions. Mon père
-également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus
-dans des livres : il prétend que je les invente, que
-personne ne parle ainsi, que ce n’est pas du hollandais…
-Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce
-pas, que le docteur Holsma avait constaté, quand
-tu étais malade, que tu étais « délicatement
-outillé ». J’ai demandé à mon père comment il
-fallait entendre cela. Il m’a répondu que tu avais
-sans doute de beaux outils pour exercer ta profession.
-Je fis observer que le docteur ne disait pas
-que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même
-délicatement outillé, comme si c’était des
-choses que tu avais en toi. Alors père fut d’avis que
-ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être
-tes dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait
-être cela, il s’est mis en colère et, quand Mina a
-ajouté que je pensais à des saletés, il m’a giflée…
-Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu ?… Mère a
-dit qu’ils étaient absurdes ; puis elle m’a demandé
-pourquoi j’arrivais toujours avec des enfantillages.
-Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze
-ans.</p>
-
-<p>Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais
-tu as la famille Holsma, le docteur a vu que tu es
-délicatement outillé, et il ne veut pas que ses
-enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi,
-parce que cela pourrait te faire de la peine… A moi,
-personne n’a peur de faire de la peine…</p>
-
-<p>Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte
-fille. La première ne veut presque plus que je
-vienne à l’atelier, parce que je regarde comment
-elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course,
-on m’envoie au magasin ou à la cuisine, pour que
-je ne voie pas travailler, et aussi pendant qu’eux
-se passent des friandises… L’autre jour, la première
-prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi
-dans les maisons essayer des chapeaux, que je
-sentais le torchon. Dame, Corry m’avait fait relaver
-sa vaisselle… Ce n’est pas eux qui diraient
-que je suis délicatement outillée. D’abord ils ne
-savent pas plus que père et Mina ce que c’est :
-délicatement outillé. Qu’est-ce donc ?… L’étudiant
-pourrait bien me renseigner, mais il quitte la
-chambre quand j’y entre, ou, si je monte le plateau,
-il me dit de loin : « Posez-le là et partez… » Peut-être
-trouverai-je l’explication dans un de ses livres ?
-cela m’est encore arrivé… Si j’y allais…</p>
-
-<p>J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée
-sur laquelle est écrit : <i>Lexicon</i>. J’en ai ouvert un :
-c’est ce que nous appelons des livres à mots, mais
-très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait
-eu écrit dessus : « Livre à mots », je n’aurais pas
-cherché dans les autres, mais <i>Lexicon</i>… J’ai
-donc regardé à <i>Outil</i>, puis à <i>Outiller</i> : c’est avoir des
-outils, comme disait père. Je ne saisis pas… Délicatement
-outillé… A l’école, on nous apprend que
-nous avons cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le
-goût, le toucher… Nous nous servons de ces sens…
-non… oui… comme d’instruments… C’est évident…
-je me sers de mes yeux pour voir… ce… ce… pourrait
-bien être ça…</p>
-
-<p>Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez
-nous… eux ne sentent rien et disent que j’invente
-cela pour les vexer… Et quand mère est allée
-chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à
-tout, je goûte tout de suite que l’eau a un goût sale,
-ce qui fâche mère. Être délicatement outillé, c’est
-peut-être ça… Dirk, la nuit, entend les rats ronger,
-tandis que nous n’entendons rien… c’est peut-être
-ça…</p>
-
-<p>Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que
-les autres, et cela te donnait, comme à moi, des
-frissons. Dirk aussi en a, des frissons : il me réveille
-la nuit quand il entend les rats… Si ce n’est pas
-ainsi, Wouter, je ne comprendrai jamais comment
-tu étais et quel était ce délicat outillage… Je
-t’aimais dès que je t’ai vu dans la <span lang="nl" xml:lang="nl">Hartenstraat</span>,
-devant la vitrine du magasin de livres — moi également,
-je laisse tout là pour lire — mais maintenant
-que je vois comment l’on te traite chez toi
-et que je sais que tu es délicatement outillé, eh
-bien, je t’aime encore davantage… Si, moi aussi,
-j’étais délicatement outillée, nous serions pour toujours
-tout à fait bien ensemble… Mais comment le
-savoir ?… Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la
-famille Holsma ? Madame me le dirait aussi bien
-que monsieur…</p>
-
-<p>Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions…
-ça, c’est cependant difficile… Si je parlais seulement
-selon mes convictions, je serais chassée
-d’ici… Je dirais à la première qu’elle devrait se
-mettre derrière une fenêtre à l’<span lang="nl" xml:lang="nl">Achterburgwal</span>,
-et au patron qu’il est un sodomite, et à la patronne
-que ma mère serait bien plus jolie qu’elle pour
-essayer les beaux chapeaux devant les dames…
-Ah là là, je sauterais à la porte… Et à l’étudiant,
-je lui collerais que la seconde serait beaucoup
-mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline,
-que lui avec sa grosse tête rouge… Ah, cher
-Seigneur, si j’agissais selon mes convictions, je
-garderais tous les chapeaux, car ils me vont tous,
-depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour
-les vieilles femmes…</p>
-
-<p>Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le
-docteur Holsma lui-même… Je ferais semblant
-d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je
-suis délicatement outillée… J’erre souvent sur le
-Canal où il habitait. Sur tout le <span lang="nl" xml:lang="nl">Kloveniersburgwal</span>,
-il y a sept docteurs, mais pas un seul ne se nomme
-Holsma… Depuis cinquante ans qu’il y habita, il
-doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi…
-Toi, Wouter, tu n’es pas mort, tu ne peux pas être
-mort, je suis sûre que, d’ici quelques jours, je vais
-te rencontrer… alors… alors… chut, voilà Corry
-qui descend.</p>
-
-<p>— Kee ! oh Kee ! vite ! aide-moi à peler les
-pommes. Tu as laissé éteindre le feu, sotte fille,
-ne pouvais-tu y mettre du charbon ? Aïe, si tu
-étais ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle,
-pèle, pendant que je rallume le fourneau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIX]"></h2>
-
-<p>Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas,
-avec tous ces enfants, d’être au second sur le
-devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie
-d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé
-des fèves mouchetées dans des pots posés à l’extérieur
-de la fenêtre. Matin et soir, et à midi en
-venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots.
-Si les fèves ne poussaient pas assez vite, je remuais
-un peu la terre pour voir si elles gonflaient.
-Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus : alors
-bientôt un petit bourgeon courbe perçait la terre ;
-après, la fève éclatait, et le bourgeon, devenu tige,
-se redressait, portant à son extrémité deux petites
-feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement
-s’exaltaient, et j’appelais tout le monde pour
-admirer.</p>
-
-<p>— Ah cette créature enfantine…</p>
-
-<p>Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre
-ouverte, avait fait tomber un des pots sur le dos
-du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses tonneaux
-et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop :
-un jour ou l’autre il tomberait. Et on avait aussi
-toute la journée la marmaille dans les jambes…</p>
-
-<p>Enfin, nous étions retournés du côté de la
-Weesper Esplanade, à l’extrémité de la ville,
-dans notre ancienne impasse. Là, les enfants pouvaient
-s’amuser devant la porte, et même aller
-aux Remparts boisés, près du Moulin à scier le
-bois, et y jouer comme en pleine campagne.</p>
-
-<p>Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje,
-j’avais attrapé une grosse mouche ; je lui avais
-arraché une patte après l’autre, la laissant marcher
-après chaque amputation, pour voir. A la fin,
-n’ayant plus de pattes, elle se soulevait en des
-soubresauts pour m’échapper. J’eus alors tellement
-peur que je la laissai là, et partis vite avec
-Klaasje. Je revoyais constamment cette mouche
-en ses soubresauts, et, pendant de longues années,
-je fuyais devant les grosses mouches, croyant
-qu’elles venaient venger l’autre.</p>
-
-<p>Depuis trois ans que nous avions quitté le
-quartier, rien n’y était changé ; seulement les
-garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup
-d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les
-grandes personnes étaient restées de même : donc
-vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes
-et vieilles…</p>
-
-<p>Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante
-et onze ans, les avait toujours eus. Elle disait
-qu’elle était née dans l’impasse ; qu’elle avait joué,
-petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme
-moi… mais qu’elle était moins méchante que les
-enfants d’aujourd’hui ; que, quand sa mère l’appelait,
-elle venait tout de suite ; que le bâton était
-du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait
-été méchant, il fallait aller le chercher soi-même
-pour se faire frapper ; que les parents savaient se
-faire obéir ; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses
-« charnières » quand ma mère m’appelait et que
-je lui répondais en criant : « Attendez, attendez
-que j’aie fini mon jeu d’osselets », et que je continuais,
-en faisant « tic tic » avec ma grosse bille.</p>
-
-<p>— Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça
-avec ma chère mère !</p>
-
-<p>Et les larmes lui venaient aux yeux.</p>
-
-<p>Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la
-première fois dans l’impasse quand j’avais neuf
-ans. Kaa était là, à l’entrée, comme maintenant,
-avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses
-six jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on
-acceptait trop d’enfants dans l’impasse. Et elle
-nous comptait, comme elle comptait tous les
-enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée,
-et comme elle nous a recomptés quand nous
-sommes revenus.</p>
-
-<p>— Tiens ! s’est-elle écriée, en voyant Catootje,
-un de plus… seulement un ? fit-elle en se tournant
-vers ma mère. Enfin elle gueulera pour trois…
-Quel plaisir avez-vous à cela ?… Depuis soixante-dix
-ans que j’habite mon coin, il en est né des mille
-et des mille de ces mômes dans toutes les maisons
-de l’impasse, sans compter ceux apportés de l’extérieur…
-Ah ceux-là surtout m’horripilent : ceux
-nés ici sont tout de même un peu de la famille, ce
-sont des enfants de l’impasse. Mais n’importe,
-tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout
-sens dessus dessous…</p>
-
-<p>Quand nous sommes revenus après trois ans,
-Kaa était donc sur le seuil, exactement comme
-avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons
-et son tablier, faisant aussi exactement les mêmes
-récriminations. Donc Kaa ment : elle n’a jamais
-eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours
-été comme maintenant. Brrr… Oh j’en ai peur :
-jamais je ne veux entrer chez elle, même pas pour
-voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle cultive
-sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi
-vieux qu’elle ; que l’hiver elle le couvre de sacs pour
-le préserver du froid ; que, l’été, elle passe ses
-dimanches à le tailler, l’arroser, et à empêcher
-qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre.
-Donc, encore une preuve qu’elle a toujours été
-décrépite : ce fuchsia ne change pas ; depuis que
-nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur
-et de ses clochettes roses et pourpres… Et son chien
-Lette, il est gros comme un boudin et marche les
-pattes écarquillées, et, depuis toujours, il refuse
-de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a
-pas de dents.</p>
-
-<p>Kaa me déteste : elle voit que j’ai peur d’elle et
-que, le dimanche, quand les gens de l’impasse sont
-sortis pour se promener sur le Canal ou aux Remparts
-ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas
-entrer dans l’impasse si je la sais seule, occupée à
-son fuchsia, ou arrêtée sur le seuil, barrant l’entrée
-avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son
-vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant
-pour vous laisser passer. Je m’assieds alors sur le
-petit perron à côté de l’impasse, attendant les
-nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien ; puis
-elle me regarde, les yeux injectés, et finit par me
-dire que je ferais mieux d’aller chercher de la braise
-de tourbe et de l’eau bouillante pour faire le café
-pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon
-derrière sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas.
-Kaa, son chien et son fuchsia me feraient devenir
-vieille comme eux. Ah non ! Ah non !… Hououou,
-avoir toujours été vieux, vieux… Elle me chasse
-un frisson par les côtes, de peur…</p>
-
-<p>J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins
-nous avaient fait fête à notre retour et s’étaient
-étonnés de nous voir si grandis.</p>
-
-<p>— Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus
-une enfant. Keetje, voyez donc, elle a trois fois
-plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté il y a
-trois ans… Dieu ! qu’ils ondulent et qu’ils sont
-clairs : c’est comme du maïs… Et voyez donc ses
-ongles… Elle s’est élancée, elle est haute sur
-échasses, mais un peu pâle… Bientôt il lui
-faudra une robe longue…</p>
-
-<p>On demanda quelque chose à l’oreille de ma
-mère.</p>
-
-<p>— Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.</p>
-
-<p>— Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne
-vaut pas qu’on s’en occupe tant.</p>
-
-<p>— Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours
-d’elle ! c’est elle, le coq faisan de la famille.</p>
-
-<p>— Je ne me laisserai pas manger le fromage de
-mon pain par elle. C’est une enfant, et elle n’aura
-pas de jupe longue de si tôt… Quant à ses cheveux
-jaunes, huhu…</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas sa pensée.</p>
-
-<p>— Et que va-t-elle faire maintenant, grande
-comme elle est ? servir ? aller à la fabrique ?</p>
-
-<p>— Oh non ! j’apprends les modes.</p>
-
-<p>— Les modes ! Ah la la ! fit Mina ; elle est trottin
-chez une modiste.</p>
-
-<p>— J’ai garni tout de même un chapeau pour la
-demoiselle d’une marchande de poisson de rivière,
-il était très joli ; et j’ai fait aussi ton chapeau de
-dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère.
-Essaye donc de faire une ruche.</p>
-
-<p>— C’est égal, tu n’apprends pas les modes :
-ce sont les demoiselles qui paient, qui apprennent.</p>
-
-<p>— Moi, j’apprends aussi : je n’ai pas comme toi
-les yeux en poche et les doigts gourds.</p>
-
-<p>— Quoi ? Quoi ? avec tes cheveux de putain…
-toutes les putains se teignent les cheveux de la
-couleur des tiens.</p>
-
-<p>— C’est qu’elles trouvent cette couleur plus
-belle que la leur ; et toi, tu donnerais un de tes
-vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.</p>
-
-<p>— Hein ! quoi !</p>
-
-<p>Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos
-à coups de poing, mais je jetai ma jambe droite
-en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle l’attrapait
-sous le menton. Les voisins s’entremirent.</p>
-
-<p>— Mes cheveux jaunes, mon menton pointu,
-mon cou de girafe, mes jambes comme des échasses,
-mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me
-donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu
-veux m’empêcher de rire pour qu’on ne voie pas
-mes dents… Quant à mon cou de girafe, dans les
-livres on dit : « long cou de cygne » : long, long,
-entends-tu, et un long cou est joli, et tu es trop
-bête pour comprendre…</p>
-
-<p>Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle
-maison et grimpai dans l’alcôve de dessus
-pour pleurer et me lamenter de ce que personne
-ne m’aimait et que ma mère m’avait toujours
-laissé malmener par cette vilaine grande bringue…
-Petite aussi, quand je voulais coucher dans le lit
-de ma mère, les nuits que père ne rentrait
-pas, elle me jetait dehors et prenait ma place.
-Si on achetait une robe neuve, c’était pour
-elle, et sa vieille, à elle, était changée pour
-moi. Avec elle, mère sortait regarder les vitrines
-et buvait du café sucré pendant que nous
-étions à l’école : je trouvais les fonds de sucre
-dans les tasses, en rentrant… Et maintenant
-que j’ai acheté un paletot de mon propre
-argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à
-l’oncle Marten ; et, après, elle va se balader dans
-la <span lang="nl" xml:lang="nl">Kalverstraat</span>, et faire des embarras avec mon
-paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre.
-Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou
-je dois mettre son vieux châle…</p>
-
-<p>Personne ne prend mon parti, personne ne
-m’aime, je veux m’en aller bien loin, bien loin…
-Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai
-le cœur hors de la panse… Et mère qui laisse faire :
-elle en a peur… Père n’aime pas Mina, il dit que ses
-orteils sont un peu loin de ses talons.</p>
-
-<p>— Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes
-orteils sont trop loin de tes talons.</p>
-
-<p>Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.</p>
-
-<p>Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise
-de fureur. Ma mère lui parla doucement de mes
-maux de reins et de tête.</p>
-
-<p>— Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt.
-Voyons, tu ne t’es jamais fâchée ainsi, tu as mal
-sans doute…</p>
-
-<p>Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai,
-attendant ce que Mina allait faire. Ma mère mit
-du sucre dans ma tasse seule.</p>
-
-<p>— Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous
-comprendre.</p>
-
-<p>Nous nous regardâmes ; mais non, nous ne nous
-supportions pas… Depuis, il y eut toujours une
-gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon
-paletot.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXX]"></h2>
-
-<p>Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous
-n’avons d’autres devoirs que ceux que nous pouvons
-accomplir : notre devoir le plus proche, et
-que nous devons accepter ce que nous ne pouvons
-changer ; que cette forge, dans son voisinage,
-qui l’empêchait souvent de penser, il ne la déplaçait
-pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne
-se peut pas n’est pas mon devoir, disait-il.</p>
-
-<p>Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher,
-de te vouloir, et de parler toujours avec toi
-comme si tu étais là, toi qui dois être m… Non,
-tu n’es pas mort, je te trouverai… Mais mon
-devoir le plus proche, celui que je peux et dois
-accomplir, quel est-il ?… où est il ?…</p>
-
-<p>Klaasje a des engelures… La première en avait
-aussi, et elle a raconté que le docteur lui avait
-fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les laver
-avec du savon noir et lui avait recommandé de
-faire cela tous les jours, et que ses engelures
-s’étaient guéries… Alors mon devoir le plus
-proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de
-Klaasje dans l’eau chaude et de les savonner ?…
-Oui… Toi, te trouverai-je ?… et alors est-ce bien
-de te chercher, de t’attendre ?… Je vais mettre les
-pieds de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce
-qu’il soit guéri… mais… je continuerai à te
-chercher ou je mourrais de chagrin…</p>
-
-<p>J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de
-nous flanquer à la porte quand elle veut manger
-quelque chose de bon… elle en rit et recommence
-chaque fois… dois-je continuer à me fâcher et à lui
-dire cela ?… Non, car je ne puis pas la changer…
-mais les pieds de Klaasje, et tout te raconter,
-cela je le dois, parce que je le peux.</p>
-
-<p>Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu
-as donné du tabac au vieux vétéran… Tu es le
-meilleur… Oui, Wouter, les pieds de Klaasje et
-toi, vous êtes mon devoir le plus proche…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXXI]"></h2>
-
-<p>C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne
-trois « <span lang="nl" xml:lang="nl">dubbeltjes</span> », de la première une vieille jupe
-dont je pouvais me faire une robe, et de la seconde
-une partie des bonbons qu’on lui avait donnés.
-Corry m’avait versé en secret un verre de cognac
-au sucre. J’en étais contente, mais cependant rien
-n’y faisait : depuis un temps, j’étais malheureuse
-comme les pierres, je cherchais à être seule pour
-pleurer désespérément. Aussi tout le monde était
-injuste envers moi… Puis Wouter était devenu
-de plus en plus un monsieur ; il connaissait de
-vraies princesses : certes, si je l’avais rencontré,
-il n’aurait pas fait attention à moi… A la maison,
-je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté
-mère, ils m’aiment de moins en moins… Pour Mina,
-je suis un objet qu’on jette d’un coin dans un
-autre. Celle-là, je la comprends bien cependant :
-elle est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale ;
-elle ne saura et ne fera jamais rien ; puis je
-n’aime pas des créatures aussi laides… Mère
-m’aime certes beaucoup… Je ne veux cependant
-pas lui raconter que je pleure tout le temps,
-et que j’ai ce poids dans le ventre, et que
-des frissons me parcourent… Et ces sensations…
-c’est comme quand les garçons m’embrassent,
-mais plus fort, et j’ai mal en même
-temps. Je ne veux pas demander à Corry, moins
-encore à Rika… Si je pouvais le raconter à
-quelqu’un… A Femke, je le dirais… A Wouter
-aussi, mes bras à son cou et en l’embrassant…
-Mais je n’ai personne, personne, je suis comme
-seule au monde…</p>
-
-<p>Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie
-mes yeux et continue à peler les pommes.</p>
-
-<p>— Kee ! Kee ! tu devrais me faire un plaisir.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce ?</p>
-
-<p>— J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller
-souhaiter l’an à ma famille ; mais, comme il faut
-servir le thé au juif malade, elle dit que cela ne
-se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et
-lui servir son thé. Je préparerai le plateau, je
-mettrai le thé dans la théière, tu n’auras qu’à
-verser l’eau bouillante dessus.</p>
-
-<p>— Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste
-encore à la maison ?</p>
-
-<p>— Personne, les patrons vont chez les parents ;
-elle y restera, et lui fera des visites. Ça va ?</p>
-
-<p>— Oui, ça va.</p>
-
-<p>Elle me donna une tranche de pain d’épice et
-encore un fond de verre de cognac. Elle remonta
-vite annoncer aux patrons que je reviendrais.
-Au dîner, je prévins chez moi que je devais retourner
-à l’atelier.</p>
-
-<p>Ah quel bonheur ! Je vais être seule, seule toute
-une après-midi. Quand j’entrai, les patrons étaient
-déjà partis. Corry fila aussitôt.</p>
-
-<p>— Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et
-coupe-toi des tartines à quatre heures.</p>
-
-<p>Seule !… qu’allais-je faire ? mes jambes étaient
-flasques et une pesanteur dans le ventre m’engourdissait
-toute ! Si je continuais <i>Woutertje Pietersen</i>…</p>
-
-<p>Je montai et pendant plus d’une heure, dans
-l’appartement glacial, je lis la fin du livre qui me
-sembla inachevé… Tous les romans finissent par
-la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela
-finit dans le coche d’eau, où tu es monté avec le
-vicaire pour aller racheter à Haarlem ton veston
-que tu avais vendu trop bon marché à un Juif,
-et acheter pour cette dame une ombrelle à la place
-de celle que tu avais brisée dans une colère…
-Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends :
-pourquoi tes patrons t’invitent-ils chez eux à la
-campagne si c’est pour te faire garder l’enfant
-dans la chambre à cylindrer le linge ? Tu n’es pas
-un domestique, tu es un employé : tu as eu raison
-de briser cette ombrelle, j’en aurais fait autant ;
-mais te voilà quitte de ton habit et certes aussi
-de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront
-encore te supporter… Tu fais bien d’aller à Haarlem
-avec le vicaire, mais ces deux créatures que
-vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça…
-allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas
-que ce sont des drôlesses ? Si j’avais été avec vous,
-je m’en serais aperçu tout de suite.</p>
-
-<p>Trois heures et demie… je vais faire bouillir l’eau
-pour le thé. En descendant, je dus me tenir à la
-rampe, tant ce poids dans le ventre et mes jambes
-molles me tourmentaient. Je versai le thé, en
-pris une grande tasse, rajoutai de l’eau et montai
-le plateau, que je déposai sur la table. Le Juif
-me remercia gentiment.</p>
-
-<p>Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête.
-Les cordons de mes jupes me gênaient : je défis
-mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher…
-Une langueur douloureuse, mais frisonnante de je
-ne sais quelle sensation de caresse, me parcourait
-la peau ; je m’étirais. Oh, si je pouvais me coucher
-et avoir chaud aux pieds…</p>
-
-<p>Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant
-mes vêtements, je vis deux gouttes de sang sur
-ma chemise : mon émoi fut intense… Alors, quand
-même, cette vilaine chose me venait : je n’avais
-cependant pas été sale avec les garçons… Oh que
-dirait mère ?… Tons les malheurs à la fois : Wouter
-qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem,
-maintenant que la princesse a donné de l’argent au
-vicaire pour racheter l’habit, ils en prendront sans
-doute une partie pour aller en ribote avec elles.
-Ah Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et
-de ce vicaire je l’aurais cru encore moins, si, dans
-les livres, ils n’avaient pas des amours avec des
-dames… Je vais donc perdre du sang. A quoi cela
-sert-il ?… Mon Dieu, on descend l’escalier : c’est
-le pas du patron…</p>
-
-<p>Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau
-sur la tête ; il regarda à peine l’alcôve et
-sortit.</p>
-
-<p>Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout
-son long ; il était nu. Je ne pus crier : il avait collé
-sa bouche sur la mienne. De ses deux mains, il
-travailla sous moi pour écarter mes jambes,
-puis !… Oh ! comme s’il me défonçait… Je me crus
-assassinée tant j’avais mal. Il grognait comme un
-chien affamé qui ronge un os ; j’essayais de mordre,
-de bondir sous lui, mais rien n’y fit : il m’ouvrait
-le ventre par la « <span lang="nl" xml:lang="nl">pissie</span> ». Oh que c’était… Ah je
-ne sais pas : de longs titillements étaient au bout
-de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de
-son corps nu en se remuant sur moi.</p>
-
-<p>Il me délivra. Il se regarda.</p>
-
-<p>— Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie.</p>
-
-<p>Il rit.</p>
-
-<p>J’étais dans une grande torpeur et me demandais
-s’il m’avait enlevé quelque chose du ventre,
-tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès de
-fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre
-mes pensées.</p>
-
-<p>Corry rentra tard.</p>
-
-<p>— Comment, tu es dans mon lit ? Ne te gêne
-pas. Voyons, va-t’en.</p>
-
-<p>Je me levai : elle vit mes linges maculés.</p>
-
-<p>— Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An ! Tant
-mieux, tu ne pleureras plus, car je t’ai très bien
-vue te fourrer dans les coins pour pleurer.</p>
-
-<p>Je m’en allai par le quartier juif, douchée par
-le froid de la nuit, grelottant, recroquevillée, et
-murmurant : « Wouter, maintenant je ne voudrais
-plus te rencontrer : je n’oserais pas venir sous tes
-yeux… »</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">LES ÉDITIONS G. GRÈS ET C<sup>IE</sup></p>
-
-<p class="c b">21, rue Hautefeuille — PARIS, VI<sup>e</sup></p>
-
-
-<p class="c gap"><i>EXTRAIT DU CATALOGUE</i></p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Georges Clemenceau.</span> — <b>Au pied du Sinaï</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">fr.</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Colette (Colette Willy).</span> — <b>La Paix chez les
-Bêtes</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Dans la Foule</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Élie Faure.</span> — <b>La Roue</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>La Sainte Face</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>La Conquête</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>La Danse sur le feu et sur l’eau</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Daniel de Foe.</span> — <b>Moll Flanders</b>, trad.
-de Marcel Schwob</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Lady Roxana ou l’heureuse
-maîtresse</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Geffroy.</span> — <b>Nouveaux Contes du
-Pays de l’Ouest</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Paul Géraldy.</span> — <b>La Guerre, Madame</b></td>
-<td class="bot r"><div>1 <span class="cent">95</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gilbert de Voisins.</span> — <b>L’Esprit Impur</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">O. Henry.</span> — <b>Contes</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">J.-K. Huysmans.</span> — <b>Marthe.</b> Illustrations de
-Bernard Naudin</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Albert Nast.</span> — <b>L’Enfant dans la lumière.</b>
-Illustr. en couleurs de Guy
-Arnoux, musique d’Andrée
-Fœgeli</td>
-<td class="bot r"><div>22 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gérard de Nerval.</span> — <b>Sylvie.</b> Bois originaux de
-P.-E. Vibert</td>
-<td class="bot r"><div>35 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Jules Renard.</span> — <b>Les Cloportes</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Stilgebauer</span>. — <b>Inferno.</b> <i>Roman interdit en Allemagne
-pendant la guerre</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gabriel Soulages.</span> — <b>Les plus jolies roses de
-l’Anthologie grecque</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ernest Tisserand.</span> — <b>Contes de la Popote</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">P.-J. Toulet.</span> — <b>Comme une Fantaisie</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Les Contes de Behanzigue</b></td>
-<td class="bot r"><div>27 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Vallery-Radot.</span> — <b>L’Homme de douleur</b></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">30</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Jean Variot.</span> — <b>Les Hasards de la Guerre.</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Le Sang des Autres</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Villiers de L’Isle-Adam.</span> — <b>Nouveaux contes cruels</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Chez les Passants</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Carton de Wiart.</span> — <b>La Cité ardente</b></td>
-<td class="bot r"><div>2 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Israel Zangwill.</span> — <b>Les Enfants du Ghetto</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Ce n’est que Mary-Ann.</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Les Rêveurs du Ghetto.</b> T. I</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Les Rêveurs du Ghetto.</b> T. II</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Had Gadya</b></td>
-<td class="bot r"><div>2 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Charles Baudelaire.</span> — <b>Les Fleurs du Mal.</b>
-Édit. critique revue sur les textes
-originaux et manuscrits, accompagnés
-de notes et variantes et
-publiés par <span class="sc">Ad. van Bever</span>, 4 portraits
-en phototypie</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Charles Baudelaire.</span> — <b>Le Spleen de Paris</b>
-(Petits poèmes en prose)</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Journaux intimes</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Léon Bloy.</span> — <b>Jeanne d’Arc et l’Allemagne</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Le Salut par les Juifs</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Constantinople et Byzance</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">G. K. Chesterton.</span> — <b>Les Crimes de l’Angleterre</b></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">E. de Clermont-Tonnerre.</span> — <b>Almanach des
-bonnes choses de France</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Henry Cormeau.</span> — <b>Folklore angevin. Terroirs
-mauges.</b> — I. <i>Glossaire.</i> — II.
-<i>Contes, devinailles, chansons, coutumes</i>,
-etc., etc., 2 vol.</td>
-<td class="bot r"><div>13 <span class="cent">20</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">François de Curel.</span> — <b>Discours de réception à
-l’Académie Française</b></td>
-<td class="bot r"><div>2 <span class="cent">20</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Théâtre complet</b> (7 vol.).</td>
-<td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap23"><span class="w3">Parus :</span><span class="cent">I.</span>
-<i>La Danse devant le miroir. — La Figurante</i></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap3"><span class="cent">II.</span> <i>L’Envers d’une Sainte. — Les Fossiles</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap3"><span class="cent">III.</span> <i>L’Invité. — La Nouvelle Idole</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap3"><span class="cent">IV.</span> <i>Le Repas du Lion. — La Fille sauvage</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap3">V, VI et VII sous presse.</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Edouard Drumont.</span> — <b>Sur le chemin de la vie</b></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dumont-Wilden.</span> — <b>Anthologie des Écrivains
-belges.</b> 2 vol.</td>
-<td class="bot r"><div>12 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">R.-W. Emerson.</span> — <b>Hommes représentatifs.</b>
-(Les Surhumains)</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Geffroy.</span> — <b>Notre Temps</b>, scènes
-d’histoire</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Notre Temps.</b> Années
-de la guerre</td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Clemenceau</b> (huit illust.
-par Rodin, Manet, etc.)</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Remy de Gourmont.</span> — <b>La Belgique littéraire</b></td>
-<td class="bot r"><div>1 <span class="cent">95</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Les Idées du jour.</b>
-Tome I, Octobre 1914. — Avril
-1915. Tome II, Mai 1915. — Septembre
-1915, 2 vol.</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Pierre Mille.</span> — <b>Le Bol de Chine, ou Divagations
-sur les Beaux-Arts</b></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">75</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gonzague de Reynold.</span> — <b>Charles Baudelaire</b></td>
-<td class="bot r"><div>14 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Simon.</span> — <b>Histoire d’une collaboration.</b>
-Alexandre Dumas et
-Auguste Maquet</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Louis Thomas.</span> — <b>L’Esprit d’Oscar Wilde</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ambroise Vollard.</span> — <b>Le Père Ubu à la guerre</b></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">De Qui Est-ce ?</span> <i>Recueil de morceaux choisis d’écrivains
-célèbres</i> à lire tout haut pour en
-faire deviner les auteurs. Préface de
-<span class="sc">Paul Reboux</span>. <b>Véritable jeu de
-société.</b> 1 vol. avec la brochure-clef</td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Auguste Comte.</span> — <b>Pages choisies</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ernest Tisserand.</span> — <b>Pour les Finances d’un
-dictateur</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">André Maurel.</span> — <b>Le Tour de l’Angleterre</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Léon Werth.</span> — <b>Voyages avec ma pipe</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Paul Gauguin.</span> — <b>Lettres de Paul Gauguin à
-Daniel de Monfreid</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Kahn.</span> — <b>La Femme dans la Caricature
-française.</b> 448 illustr. et 74 hors texte</td>
-<td class="bot r"><div>40 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">André Salmon.</span> — <b>L’Art vivant.</b> Avec 12 phototypies</td>
-<td class="bot r"><div>9 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ambroise Vollard.</span> — <b>Paul Cézanne.</b> Avec
-8 phototypies</td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Henry Bataille.</span> — <b>Écrits sur le théâtre</b></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Le Phalène</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">—  <b>Les Sœurs d’Amour</b></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Bruxelles. — Imp. A. Lesigne 27, rue de la Charité.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c b">LES ÉDITIONS G. GRÈS ET C<sup>ie</sup><br />
-<span class="small">21, rue Hautefeuille, PARIS (VI<sup>e</sup>)</span></p>
-
-
-<p class="c gap sans-serif g">DERNIÈRES NOUVEAUTÉS</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Henry Bataille.</span> — <i>Le Phalène</i></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Albert Cohen.</span> — <i>Paroles juives</i></td>
-<td class="bot r"><div>22 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">André David.</span> — <i>Douze ballades et chansons
-d’Ecosse</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">60</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Geffroy.</span> — <i>Nouveaux contes du pays
-de l’Ouest</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gustave Geffroy.</span> — <i>Constantin Guys. L’historien
-du second Empire</i>, illustré</td>
-<td class="bot r"><div>66 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gottfried Keller.</span> — <i>Les Trois justes</i></td>
-<td class="bot r"><div>27 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Berthe Kolbrunner.</span> — <i>Son petit enfant</i></td>
-<td class="bot r"><div>4 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Arthur Machen.</span> — <i>Le grand dieu Pan</i> (trad.
-P. J. Toulet)</td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Rioux de Maillou.</span> — <i>Souvenirs des autres</i></td>
-<td class="bot r"><div>3 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">André Salmon.</span> — <i>L’Art vivant.</i> Illustré</td>
-<td class="bot r"><div>9 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Marcel Schwob.</span> — <i>Le Roi au Masque d’or</i></td>
-<td class="bot r"><div>6 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ernest Tisserand.</span> — <i>Pour les Finances d’un
-dictateur</i></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">P.-J. Toulet.</span> — <i>Les Contes de Behanzigue</i></td>
-<td class="bot r"><div>27 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Gilbert de Voisins.</span> — <i>Fantasques</i></td>
-<td class="bot r"><div>22 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Léon Werth.</span> — <i>Voyages avec ma pipe</i></td>
-<td class="bot r"><div>7 <span class="cent">»</span></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Typ. Grou-Radenez. — 1-21</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN ***</div>
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-</div>
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-</div>
-
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
-
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-
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-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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-</div>
-
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-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
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