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-The Project Gutenberg eBook of Keetje Trottin, by Neel Doff
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Keetje Trottin
-
-Author: Neel Doff
-
-Illustrator: Albert Marquet
-
-Release Date: April 18, 2021 [eBook #65105]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN ***
-
-
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- NEEL DOFF
-
- Keetje
- trottin
-
- [Illustration]
-
- Roman
-
- croquis
- d’Albert Marquet
-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS et Cie
- 21, RUE HAUTEFEUILLE. VIe
-
- 1921
-
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-
-KEETJE TROTTIN
-
-
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-DU MÊME AUTEUR:
-
- _Jours de Famine et de Détresse_ (chez FASQUELLE).
- _Contes Farouches_ (chez OLLENDORFF).
- _Keetje_ (chez OLLENDORFF).
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
-tous pays
-
-
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-
- NEEL DOFF
-
- Keetje
- trottin
-
- Le pêcheur de perles
- ne craint pas la boue.
-
- Multatuli.
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-
- PARIS
- LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
- 21, rue Hautefeuille
-
- 1921
-
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-
-KEETJE TROTTIN
-
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-
-A QUATRE ANS
-
---Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu peux bien rester debout.
-
---Non, laisse-la avec son petit dos au soleil. Hier, elle a encore eu la
-fièvre, et le soleil lui fait du bien, dit une autre grande.
-
-Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue de la voix douce et
-ferme de cette fillette, et combien de fois n’ai-je pas senti, vivante
-encore, la caresse de cette exquise commisération!
-
-
-A CINQ ANS
-
-Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter un col de dentelle chez
-une dame. Le petit garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais
-obstinément: j’avais entendu dire par des grandes qu’on ne pouvait pas
-embrasser les garçons. Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser mes
-petits frères. Quelques gifles m’en guérirent.
-
- * * * * *
-
---Je ne les trouve plus!
-
-Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs.
-
---Mes beaux rubans bleus!... C’est toi, Keetje, qui les a troqués contre
-des chiffons pour tes poupées! De qui tiens-tu la loque dont tu habilles
-ta poupée?
-
---De la demoiselle d’en bas.
-
---Tu vois, tu lui as donné mes rubans en échange, avoue!
-
---Mais non, ce n’est pas moi.
-
---Si, c’est toi! si, c’est toi!
-
-Et je reçus une bonne raclée.
-
-Cette injustice ne m’est jamais sortie de la mémoire: c’est la première
-rancune qui a aigri mon âme d’enfant.
-
-
-
-
-A SIX ANS
-
-Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin,
-s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses
-pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte,
-la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.
-
---Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi
-aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.
-
-Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et
-me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me
-lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque
-fois qu’il me voit, et moi aussi...
-
-Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et
-m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le
-tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant:
-mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait
-chassé Tom:
-
---La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le
-bougre sent cela...
-
-Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.
-
-Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me
-lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et
-mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans
-leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me
-caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père
-ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt
-qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse...
-
-Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les
-mains crispées au mur, et pleurai éperdument.
-
---Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père.
-
---Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire.
-
-Et on me laissa braire.
-
- * * * * *
-
---Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout
-pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui
-faire.
-
-Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa
-grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux
-s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.
-
- * * * * *
-
-Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait
-la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette
-peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la
-première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une
-anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les
-yeux bleus.
-
- * * * * *
-
-Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après
-que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains
-rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me
-semblaient des mains malades.
-
-
-
-
-A SEPT ANS
-
-J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je
-m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en
-fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une
-guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient
-en se tapant la cuisse; les enfants me poursuivaient et se moquaient.
-Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait;
-tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent:
-
---C’est bien, jolie enfant.
-
-Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous.
-Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne
-m’occupant plus des quolibets.
-
- * * * * *
-
-C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe
-de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves.
-Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me
-toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.
-
---Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par
-les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera
-pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à
-être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des
-vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de
-plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les
-aperçoit un peu de l’extérieur.
-
---Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec
-vous! Je me tiendrai bien tranquille.
-
---Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas
-dehors: nous avons nos robes de dimanche.
-
-Elle nous toisa de haut en bas.
-
---Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur
-sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux.
-
-Je rentrai en pleurant.
-
---Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois?
-
---Mais elle braie pour braire, comme toujours...
-
- * * * * *
-
-Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser.
-Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en
-arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je
-m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête
-en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long
-frisson de crainte et de volupté.
-
-
-
-
-A HUIT ANS
-
---Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul: porter la
-casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre
-Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui
-donnerais dix-sept _cents_ et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser
-la Haute-Ecluse, les remparts: la fabrique est au bout à gauche.
-
-Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la
-casserole de terre nouée dans un lange d’enfant: elle penchait à droite
-et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois
-donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais
-longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé; j’étais très
-étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau... «Ce ne sont pas des
-harengs, voyons...» et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si
-je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui
-s’épanouissaient sur les bords me tentaient...
-
-J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son
-travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi
-par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait,
-mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout
-droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats
-devenaient dans l’eau.
-
-Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en
-couronnes.
-
---C’est froid, n... de D... et sec: toute la sauce est dans le lange.
-Voilà la casserole.
-
---Voulez-vous une fleur, oncle?
-
---Non!... Oui, donne.
-
-Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant.
-
-Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis
-la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son
-homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me
-gronda; je protestai; elles n’en démordirent point.
-
-Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de
-colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me
-cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement.
-
-
-
-
-Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait
-pas eu le temps de cuire les pommes de terre: nous dinâmes avec du pain
-et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous
-chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma
-mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras; nous les grands,
-deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la
-main.
-
-Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était
-très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup
-au milieu de la foule; que, devant les baraques, des dames, en costumes
-d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée; qu’un
-homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie; que
-les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient,
-pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient
-et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des
-trompettes: «Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule...»
-
-Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu
-autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et
-tapaient des pieds en cadence:
-
-«Hosse. Hosse, Hosse...»
-
-Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.
-
---Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner.
-
-Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un
-canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais
-pas le chemin vers chez nous: je le demandai à un homme.
-
---Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à
-gauche, et tu trouveras bien ta rue.
-
-En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.
-
-De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai
-dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus
-peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par
-terre, pleurant et appelant éperdument ma mère.
-
---Mère chérie, où es-tu maintenant? Mère chérie, reviens, je ne le ferai
-plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis
-ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni
-Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu? Mère, reviens! J’en veux mourir, si tu
-ne reviens pas.
-
-Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand ma mère, hagarde, en
-sueur, traînant après elle les enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai
-sur mes pieds; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui jetai mes bras
-autour du cou; elle m’enlaça, et toutes les deux, en bégayant des mots
-d’amour, nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait.
-
---Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma Keetje adorée, ma perle, ma
-pigeonnette de velours.
-
-Le bébé criait; Dirk voulait faire pipi; tous braillaient pour avoir à
-manger. Ma mère n’écoutait pas et, quand elle se mit à la besogne, ce
-fut en me tenant enlacée autour du cou, et moi la serrant, les deux bras
-autour de ses jupes. Toute la soirée, avec le bébé au sein, elle me
-garda assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père qui bougonnait,
-elle voulut que je couchasse entre eux deux.
-
-
-
-
-A NEUF ANS
-
---Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils
-durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois
-enfants: Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel
-lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses
-brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre.
-Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits--dame,
-pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les
-brûlait--car Dieu n’était pas content de lui.
-
-«Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de
-satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par
-terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de
-Dieu et dit: «Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de
-moi.» Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec
-lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda: «Où est
-votre frère?» il répondit: «Je ne sais pas: suis-je le gardien de mon
-frère?» Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa
-une femme d’un autre peuple.
-
-Je levai le doigt.
-
---Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où
-venait cette femme?
-
-Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux
-écarquillés.
-
---Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.
-
-Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les
-enfants me tirèrent par les cheveux, raillant: «D’où venait cette
-femme?»
-
-Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me
-montra au prédicateur.
-
---C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme...
-
- * * * * *
-
-Nous habitions dans les bruyères de _Holland op zijn smalst_.
-
-A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la
-campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au
-milieu de la voie ferrée. Un train était en vue: je me mis à crier, à la
-supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant
-follement. Quand le train fut tout près, elle se leva.
-
-Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du
-chemin. Les autres enfants n’avaient rien.
-
-
-
-
---Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte! Et ils ne nous ont rien
-fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds!
-Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits.
-
---Dame! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de
-jeunes: ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole
-Moe! Mine Ole Moe!
-
-Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait
-d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé
-jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins
-lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors
-cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui
-avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les
-prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans
-cœur.
-
---Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les
-garder; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait
-encore des souvenirs de famille: le fouet du père, l’alliance de la
-grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions
-petits, et les livres d’oncle Freerik.
-
---Oh! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas
-tous: il nous en faut notre part.
-
---Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée,
-elle valait beaucoup; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.
-
---Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir
-de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources,
-et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même
-qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les
-ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service
-sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin! Mais ne
-rien nous faire savoir, et je suis l’aîné!
-
-Et les deux hommes se remirent à se lamenter:
-
---Mine Ole Moe, Mine Ole Moe...
-
-Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux
-étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les
-deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se
-faire remettre leur part des livres et des joujoux.
-
-Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient
-coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur
-avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir
-conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour
-payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme
-étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les
-portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.
-
-Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous.
-C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à
-une cordelette; des perles de verre et de faïence; d’effroyables poupées
-de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué; un sac, rempli de
-petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand
-elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village
-demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en
-briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés
-avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait
-tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait
-au bout des grandes pinces de l’âtre.
-
-Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes
-grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les
-pierres; des osselets à pores ouverts de vieillesse; puis un gros
-rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres,
-c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis
-des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait
-mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des
-sentences et des maximes gravées sur les tombes.
-
-Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle
-Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries
-que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la
-clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma
-mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les
-comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi
-cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une
-Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère
-oublia ces livres en même temps que notre chien.
-
-Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et
-détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des
-regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son
-enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu: il
-ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image
-dans les anciens plis.
-
-Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre
-grand’mère; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant
-laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines,
-après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les
-perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à
-fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la
-Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans
-chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la
-religion et faisait un petit somme.
-
-Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses
-devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que
-leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à
-Lopersum, en Frise.
-
-
-
-
-Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie: mon
-père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et
-gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous
-cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne
-parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à
-chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer
-les lacets.
-
-En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines; mes
-deux talons étaient écorchés. Mais quoi! elles me dureraient trois
-années, avait dit la femme: alors, la peau des talons, qu’est-ce que
-cela fait? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on
-se moque de moi et qui me font aussi tomber.
-
-Hein également inspectait ses pieds: lui, c’étaient ses orteils qui
-saignaient.
-
---Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines: du cuir épais comme le
-doigt, et dur... et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront
-trois ans: la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les
-tiennes.
-
-Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes
-vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue.
-
-Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon
-père était furieux. Des jeunes semblables! Lui était tellement content
-quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient
-pu tomber avant qu’il se plaignît.
-
---Je vais les rendre: cela leur apprendra!
-
-Nous sautâmes du lit.
-
---Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles
-ne nous font pas mal.
-
-Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à
-chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là...
-
-
-
-
---Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est
-tard.
-
-Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure
-en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une,
-tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui
-entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus
-prendre le lange à côté du nœud.
-
-Je devais être là à midi, et il était midi et demi: mère était restée
-bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce
-soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant
-aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me
-vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de
-pied en jurant:
-
---Sale jeune, pas lavée et toujours en retard!
-
-Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le
-soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au
-milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri
-qui sortait des impasses et des caves.
-
-Ah! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher
-avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et
-chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage
-et laisser les vagues déferler sur moi! Mais voilà, quand on est bien à
-l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente
-d’habiter une maison de chaume: il lui faut la ville et les magasins, et
-alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam... Là-bas, on ne
-m’insultait pas pour ma saleté; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on
-devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu
-d’eau dans un petit pot, l’on reste noir...
-
-Je m’engouffrai dans notre cave. Ah! quelle délivrance! On eût dit que
-tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes
-de-ci, tête de-là, sur une chaise: ainsi couchée, les membres pendants,
-le calme et le bien-être me revenaient.
-
-Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil! Ici, il ne pénètre jamais;
-il y fait noir et frais, c’est exquis; l’eau coule des murs; le plancher
-est mouillé... Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés... Si je
-pouvais boire et manger, couchée ainsi...
-
---Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre?
-
---Oh! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les
-tenir chaudes.
-
---Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre.
-
---Ah je ne savais pas!...
-
---Où sont-elles, mère?
-
---Nous les avons mangées: je croyais que tu les aurais voulues chaudes.
-Voici une tartine.
-
-Je la mangeai en maugréant.
-
-Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse.
-
---Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
-
-C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque
-chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour
-le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la
-chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas
-beurre à boire, mais à boire là à pleins pots... Et j’incrustai mes
-pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs
-suintants...
-
-
-
-
-Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout
-un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur
-les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant
-des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage.
-Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
-
-Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à
-l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la
-Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer
-barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du
-rez-de-chaussée: quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes
-coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des
-ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la
-porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs
-signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me
-demanda pourquoi je regardais ces putains.
-
-Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père,
-une maison était aussi habitée par des dames: elles étaient toujours sur
-le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
-
-Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au
-sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait
-plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très
-empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des
-épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les
-traitaient de putains.
-
-Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel.
-Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je
-croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient
-ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu! c’était comme d’autres
-étaient modistes ou repasseuses... Plus tard, j’ai compris que leur
-métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes
-usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et
-par les réflexions des adultes.
-
-
-
-
-A ONZE ANS
-
-Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines
-affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le
-compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois
-que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir.
-
---Mère, qu’est-ce qu’on te fait? Pourquoi cries-tu?
-
---Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une des femmes.
-
-Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve, observant curieusement.
-Il m’empoigna.
-
---Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la soirée.
-
-Et il me jeta dans l’impasse.
-
-Na! comme si je ne savais pas que mère allait venir dans l’échoppe! Je
-sais très bien que les enfants sortent du ventre. Mais comment? Est-ce
-par le nombril, ou est-ce qu’on éclate? Les chiens et les chats, c’est
-par leur «pissie». Ce n’est pas possible chez nous... Enfin, la
-prochaine fois, je me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai
-bien.
-
-J’allai errer sur le Nieuwendyk. Bientôt je rencontrai des petites
-voisines. Nous nous mîmes à chanter des tyroliennes, puis à raconter des
-contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner aux portes; mais, une à
-une, mes camarades rentraient chez elles. Moi, je n’osais pas. Je
-m’assis sur le banc du perron de la marchande de friture. Je toussais
-fort. Bientôt la femme sortit pour voir qui toussait ainsi devant sa
-porte.
-
---Que fais-tu là, petite? pourquoi ne retournes-tu pas chez toi?
-
---Mère doit acheter un petit enfant.
-
---Ah! ah! Eh bien, viens un peu chez nous.
-
-Elle m’amena au fond de la salle, devant la porte ouverte de la cuisine.
-Elle murmura quelque chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit:
-
---Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement habillée.
-
-Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu de tourbe faisait
-bouillir de l’huile dans une marmite de fer suspendue à la chaîne, et
-continua sa friture de poissons pour le lendemain. Je la regardai
-longtemps, à moitié assoupie par la chaleur.
-
---Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais jouer avec elle, mais tu
-reviendras le jour. Maintenant retourne chez toi, je crois que tu peux
-rentrer, et reviens demain.
-
-Elle me poussa doucement devant elle.
-
-J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par la fenêtre. Mon père
-était assis près de l’âtre, fumant sa pipe. La lampe morveuse se
-trouvait derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout y était
-tranquille. J’ouvris la porte et restai sur le seuil.
-
---Ah! Keetje, c’est toi, ma Poeske, viens te chauffer.
-
-Il me donna un peu de café; il ne me parla pas de l’événement; je
-n’osais rien demander.
-
---Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une petite sœur.
-
-Je sautai vers le lit et ma mère me remit un petit paquet fortement
-emmaillotté.
-
-Je m’approchai de la lampe. Une petite tête rouge en sortait, mais
-tellement achevée et fine que j’en fus tremblante de tendresse.
-
---Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant! elle est si
-jolie, si jolie! nous allons tous l’aimer très fort.
-
---Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.
-
-Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des
-reins pour me hisser dans l’alcôve.
-
---Toi! fit-il, toi!
-
-Et il me donna un gros baiser.
-
-Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai: «C’est
-amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de
-jolis enfants que l’on veut! Quand je serai grande, j’en aurai un tas!»
-
-
-
-
-A DOUZE ANS
-
-En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que
-son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se
-faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète: je me
-figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque
-fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me
-penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et,
-quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour
-des douves, j’étais contente ou je soupirais: «Ah! Dieu, bientôt il
-n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux
-qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il
-la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera
-pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux...» Et ma
-gorge se serrait d’émotion.
-
-Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti
-le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le
-prend et a les mains remplies de couleur.
-
---Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il
-sera sec.
-
-L’apprenti le reprend, effrayé.
-
---Oh! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé pour avoir plus vite
-l’argent, parce qu’il n’a presque plus de commandes.
-
-J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le seau aussitôt qu’il
-serait sec.
-
---Père a mal à la tête et l’odeur de couleur le dérange.
-
-C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait, mais je voulais excuser mon
-père.
-
-
-
-
-Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon, d’un papier doré,
-et des petites boîtes rouges, bleues, pourpres, dans un coquet panier,
-pour ne pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand j’aurai
-remis les médicaments chez les clients, je devrai garder un peu la
-petite fille de deux ans. Elle est jolie, la petite fille: heureusement,
-car les enfants laids, non, je ne peux pas...
-
-Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai longtemps avant de
-sonner une seconde fois, si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira,
-je dirai: «_Vryster_[1], avec les compliments du pharmacien, j’apporte
-une bouteille... ou une boîte...» Oui, ce sera bien: «avec les
-compliments», et «_Vryster_» sera bien aussi. J’entends toujours les
-bouchers dire cela aux servantes, et elles rient: donc c’est bien...
-
- [1] Bonne amie.
-
-Et je serai employée dans une grande maison. Il est vrai que c’est au
-Zeedyk, mais près du Nieuwe Markt: les «boîtes» sont beaucoup plus loin.
-Il y a un aide-pharmacien; je dois l’appeler Monsieur: alors ce n’est
-pas un domestique, comme les deux servantes. Voyez un peu: deux
-servantes, et moi, le trottin... Puis il y a huit enfants: six garçons
-et deux petites filles. L’aîné des garçons a vingt-deux ans et est
-étudiant, donc tout à fait un Monsieur, et la plus petite fille a deux
-ans; l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole militaire:
-aussi un Monsieur. Encore un autre apprend la pharmacie; puis trois plus
-jeunes.
-
-Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela, pendant que mère et moi,
-nous attendions le retour de «Madame», le jour où je suis allée
-m’engager. «Madame», parfaitement: c’est une «madame», la femme d’un
-pharmacien, et non une «mademoiselle», comme la femme de l’épicier d’à
-côté.
-
-Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai soixante «cents» par
-semaine, une tartine à midi, et j’aurai fini à quatre heures. Huhu! ce
-n’est pas si mal pour commencer: j’ai déjà douze ans, c’est vrai...
-
-En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du corps me parcourait depuis
-les cheveux jusqu’aux orteils et me rendait toute frissonnante. Il me
-fallut de suite porter une assez grande bouteille tout près, au
-_Kloveniersburgwal_, à côté du _Trippenhuis_.
-
---C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien.
-
-Je sonnai à la porte qui me semblait être celle de l’appartement.
-
---_Vryster_, c’est pour Mlle X..., fis-je.
-
---C’est à l’autre porte pour l’appartement: ici, c’est la maison.
-
-Et la _Vryster_ me claque la porte au nez.
-
-Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le cordon. Une dame
-furibonde me crie:
-
---Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi chaque fois qu’on vient de
-chez l’apothicaire. Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai
-ailleurs... Quel besoin ont les voisins de savoir qu’on m’apporte des
-médicaments? Dépose la bouteille sur l’escalier et dis bien que je
-changerai d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables de
-distinguer la maison de l’appartement.
-
-Na! si ç’avait été dans mon quartier, comme je vous l’aurais engueulée,
-cette vieille tuméfiée... S’il vous faut toujours des médicaments, c’est
-que vous êtes pourrie...
-
-Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus.
-La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi
-qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée.
-
-En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher
-de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres!
-on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison... Chez
-ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes,
-qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis
-parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je
-produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière,
-aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa
-robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement
-plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu
-d’apparence: j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait
-elle-même, parce qu’elle chipait des «cents» sur chaque article; elle
-m’avait même recommandé de retenir cinq «cents» sur la viande: nous les
-aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait
-ajouté:
-
---J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait.
-
-Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne
-sortait pas de la chambre d’enfants au second: elle surveillait là les
-deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait
-continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui
-était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des
-repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils,
-l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à
-table et recevait de tout.
-
---Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines,
-mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de
-foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de
-pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous
-seulement du fromage: allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq
-heures... et pour ce qu’il descend alors de viande! et ces éternelles
-pommes de terre étuvées aux oignons... j’en ai le ventre comme un
-tambour.
-
---Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je.
-
---Oh! toi, tu n’es que le trottin: tu n’es pas de la maison et il ne te
-revient pas plus.
-
-Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se
-tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie
-pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame
-confectionnait elle-même ces robes d’enfant; elle tricotait aussi des
-chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient
-dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je
-promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains
-de Madame: comment faisait-elle ces trous de broderie?... J’aurais donné
-tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame
-me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant.
-
-Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves
-à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau
-de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes
-garçons: des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais
-surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient
-chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait
-au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa
-chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me
-laissait lire et faisait «ssst!» dès qu’il entendait revenir sa mère.
-
---Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je
-t’expliquerai.
-
-Na! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce qu’il avait de beaux
-cheveux blonds en touffe sur la tête, et une peau propre et rose, et une
-voix claire, comme tous les enfants riches...
-
-
-
-
-«Joost van den Vondel», lisais-je sur le dos d’un livre.
-
---Qui est-ce ça? demandai-je. Est-ce lui qui a fait le Vondelpark?
-
---Oh! non, dit Willem, c’est notre plus grand poète. Ce livre raconte sa
-vie. Tu peux le lire, ou veux-tu que je te le raconte?
-
---Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas le lire en entier.
-
---Eh bien, Joost van den Vondel vivait de 1500 à 1600: tu vois, il y a
-trois cents ans. Il était né à Cologne, mais habitait ici dans la
-Warmoesstraat, où il avait un commerce de bas. Il faisait surtout des
-vers et des pièces de théâtre en vers: _Ghysbrecht van Amstel_,
-_Lucifer_, _Adam en Eva_. Son commerce de bas périclitait, mais c’était
-plus fort que lui, il aimait avant tout écrire des vers.
-
---Il habitait la Warmoesstraat? Tu ne sais pas dans quelle maison?
-j’irais voir...
-
---Oh! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors n’était pas comme
-maintenant. La Kalverstraat et le Nieuwendyk avaient des maisons de
-bois, goudronnées comme les barques: elles étaient habitées par des
-bateliers et des pêcheurs, dont les filets séchaient à la porte.
-
---Allons, voyons, la Kalverstraat, des maisons de bois goudronnées?
-C’est la plus belle rue d’Amsterdam. Tu te moques de moi, je ne te crois
-pas.
-
---C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il n’y a que le Palais du
-Roi, sur le Dam, qu’on a bâti alors au milieu de tout cela, mais comme
-hôtel de ville.
-
---Na! ce que tu me dis...
-
---Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu près comme nos pêcheurs
-de l’île de Marken.
-
---Allons! d’une culotte à harengs?
-
---Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes et les petites filles
-portaient beaucoup de longs jupons et trois ou quatre bonnets... Et
-l’orphelinat bourgeois, tu sais bien, dans la Kalverstraat?
-
---Oui.
-
---Eh bien, à cette époque, les enfants sans parents étaient abandonnés.
-Alors une dame Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six, je crois:
-elle les a habillés comme les orphelins le sont encore aujourd’hui et
-les a fait élever: c’est le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la
-Kalverstraat.
-
---Mais ce que tu me racontes... dis-tu vrai? Ah! que c’est beau...
-
---Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur l’escalier, quand nous
-descendrons pour la table de café... Tiens, maman n’entre pas...
-
-Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée.
-
---Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant... ici, derrière la porte de
-l’alcôve, où l’on ne nous verra pas de la rue.
-
-Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour
-de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et
-mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure: ce qu’il
-sentait bon le savon!...
-
-J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire
-semblant de rien.
-
- * * * * *
-
-Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des
-maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost
-van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand
-théâtre de la Leidsche Plein... Un théâtre, comment est-ce fait? Je ne
-connais que la _Poppenkast_[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt...
-Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons... Mais oui,
-elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les
-bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah! voilà un magasin de bas:
-des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je
-regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de
-bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce
-lui, Joost? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes;
-il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de
-poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un
-passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je
-traversais le pont du Rokin--ce pont était comme maintenant--et
-j’entrais dans la Kalverstraat. Oh! qu’il y faisait noir, qu’il y
-faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron...
-
- [2] Théâtre de marionnettes.
-
-Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était
-cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.
-
---Elle va mourir de froid.
-
-Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier,
-qui tournaient quand ils couraient.
-
---Quelle est cette petite fille? Oh! ce sera une petite orpheline. Nous
-allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois.
-
---Non, non! mère est à la maison! criais-je.
-
-Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne me tranquillisais que
-sur le Dam, en reconnaissant le Palais du Roi, tel qu’il est encore
-aujourd’hui...
-
- * * * * *
-
---Keetje, qu’as-tu à gémir? me demanda ma mère.
-
---Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la ville était encore en bois:
-elle était noire et obscure, et les gens voulaient me faire entrer à
-l’Orphelinat bourgeois.
-
---Grand Dieu! qu’est-ce que c’est que ce galimatias?
-
---Willem, un des fils, m’a raconté des histoires de la ville et de Joost
-van den Vondel, et m’a montré les images.
-
---Et toi, créature enfantine, tu te donnes la chair de poule à remuer
-tout cela... Allons, dors et laisse-moi dormir!
-
-
-
-
-J’étais là depuis quelques jours. Une petite cousine était venue jouer
-avec les fillettes. Je monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais
-l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je vois la petite Betsy et
-sa cousine, assises à terre, entourées de poupées. Comment ont-elles
-tant de poupées? et je ne les avais pas encore vues... Il y en avait
-d’énormes, assises dans de petits fauteuils, vêtues comme des dames;
-d’autres couchées tout habillées dans des voiturettes, et encore des
-petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre, avec leurs vêtements
-pliés dans des casiers. A terre, il y en avait à tête de bois, de
-caoutchouc, de porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de son;
-d’autres en chemise, jetées dans des coins, avec une grande chevelure
-brune, les yeux à demi-fermés.
-
-Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce, j’enjambai l’alcôve
-et, assise par terre, le bébé entre mes jambes, à qui je donnai une
-poupée de caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que je passais
-aux petites pour les rhabiller. Puis je commençai à attifer une grande
-poupée.
-
-J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer Monsieur et Madame.
-Quand je les vis, je lâchai la poupée.
-
---Du moment que les enfants s’amusent, tu peux t’amuser aussi, Keetje,
-dit Madame... Quel dommage! ajouta-t-elle.
-
---Oui, quel dommage! fit Monsieur.
-
-Depuis ce jour, ce fut mon grand truc, pour tenir les enfants
-tranquilles, de m’asseoir avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en
-dévêtir une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller. Alors je
-pouvais, à mon aise, parer de costumes différents une grande poupée qui
-était ma favorite...
-
-
-
-
-Na, ce Willem! Quand sa petite cousine de huit ans est à la maison, il
-ne me demande pas si je veux lire, il ne me regarde seulement pas. Il
-l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant tout le monde. Avec moi,
-il se cache: pourquoi? Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que
-je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou parce que je suis le
-trottin... Si j’avais sa belle robe et ses beaux souliers, je serais
-bien plus jolie qu’elle: mes dents sont bien rangées, et l’une pas plus
-grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes dents qui poussent en
-avant, avec un cercle d’or qui doit les remettre en place, m’a dit
-Willem. Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns, des joues
-rouges... Elle est jolie quand même, et c’est sa cousine... donc il peut
-l’embrasser...
-
-Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez l’épicier d’à côté, avec
-le jeune Monsieur qui est aussi grand que lui et qui va à la même école.
-Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait:
-
---C’est un canari aussi quand elle chante. Maman dit que l’organe est
-superbe.
-
-Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai chanté toute la matinée,
-à la cuisine, de beaux chants que j’avais écoutés le dimanche, au
-Plantagie, devant les jardins où des dames, la poitrine et les bras nus,
-viennent chanter sur une estrade:
-
-_Martha! Martha!_ et _Si tu crois à la parole sainte, ne parle pas,
-Rosa... ne parle pas._ Sur les cours, les repasseuses et le cordonnier
-se penchaient hors des fenêtres et me criaient que c’était beau. Mais
-dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant, et Frans, celui qui
-est à l’Ecole militaire, marchaient de long en large au salon, où ils
-travaillent à côté de la cuisine--ils lisent et écrivent: ils appellent
-cela travailler. Puis ils sont montés, disant que c’était intenable.
-Quand je suis montée à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont
-regardée comme si j’avais cassé une glace, mais ils ne disaient rien. Je
-voulais encore chanter en me promenant avec la petite. Alors les fils
-sont descendus au galop et Madame m’a demandé si je n’étais pas encore
-fatiguée, puisque j’avais chanté déjà toute la matinée, que les vitres
-en tintaient et la tête lui en tournait.
-
-Ah! c’est ça leur tête... Na! lorsqu’elle chante en tapant sur le piano,
-c’est comme une poule qui glousse. Pour ces riches, tout ce que nous
-faisons est laid, et tout ce qu’eux font est joli...
-
-Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai s’il trouvait aussi que
-mon chant était laid.
-
---Non, et maman dit que tu as une jolie voix, et que c’est bien dommage
-que tu ne pourras pas la cultiver.
-
---Cultiver? mais je n’ai pas besoin de la cultiver: elle est là, ma
-voix. Ce que tu dis pour des bêtises... On ne peut pas apprendre à
-chanter, dit mon père;--lui aussi chante et ne l’a pas appris--on doit
-le faire naturellement.
-
---Mais, Keetje, si... on...
-
---Non, non, c’est comme ta cousine: elle n’aura jamais de belles dents,
-malgré son cercle d’or.
-
---Mais, Keetje...
-
-Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au grenier, où je restai à
-bouder pendant plus d’une heure.
-
-Enfin, ils ont tout de même été gentils, et Madame n’a presque rien dit.
-Mais je ne chanterai plus: je croyais leur faire plaisir, et voilà... on
-prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce que je dis.
-
-Ainsi, cultiver ma voix! comme si elle n’était pas assez jolie et comme
-si je leur avais scié les oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien...
-Encore l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin de papier pour
-le bébé, Bette disait que je jetais un goujon pour pêcher un
-cabillaud... Mina croyait que je ne voulais pas donner mon sale ruban à
-Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau, il doit être beau, et ce
-ruban était sale et vieux... Et ce petit garçon qui traînait avec une
-ficelle un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse sans qu’il
-s’en aperçoive, et le joujou reste derrière lui; je le ramasse pour le
-lui remettre, et voilà qu’une femme crie par la fenêtre:
-
---Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le joujou de cet enfant!
-
-Voilà! voler le joujou, quand je voulais le lui rendre.
-
-Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute
-seule... ou lire, toujours lire...
-
-Quel beau livre Willem m’a fait lire hier... Cette reine Esther, qu’on
-avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la
-marier... de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco... Dieu,
-qu’elle devait sentir bon! Puis on lui a mis de très beaux habits, et,
-le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus,
-son mari... Hou! je comprends cela: sur l’image, il avait de gros yeux
-ronds... Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et
-misérable. Oh! ça, je l’aurais fait aussi... Si je pouvais, par ma bonne
-conduite, rendre riches nos enfants et père et mère! Père aurait des
-chevaux; mère, un métier à dentelles; j’habillerais les enfants comme
-les deux petites ici; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois.
-Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve
-remplie de livres, comme Willem et Gerrit.
-
-La reine Esther, elle était juive: c’est pour ça qu’elle s’appelait
-Esther. Moi, je serais la reine Keetje... Keetje? non, cela ne va pas
-pour une reine. Kee, Kee... Keetelina. Voilà! la reine Keetelina...
-J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous
-irions voir pendre Aman, ce sale bougre...
-
---Keetjou! Keetjou!
-
-C’est Line qui m’appelle.
-
---Vite, descends!
-
-En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter
-chez des malades.
-
-
-
-
-Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au
-fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je
-mangeais ma tartine à sec: je n’étais pas de la maison.
-
-Line bêchait:
-
---Oui, elle dit des vers en société: ce que ça doit être gracieux, cette
-femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel
-et les mains sur le cœur.
-
---Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur
-le cœur pour dire des vers? demandai-je.
-
---De quoi te mêles-tu, morveuse? Mais je veux bien t’expliquer comment
-je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au
-Palais de Cristal: il y a là des représentations où l’on chante et où
-l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux
-mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on
-parle d’amour... Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée
-par les enfants, c’est grotesque.
-
---Peuh! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent
-jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos
-rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est
-marié: notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à
-s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus
-vieilles, aux plus folles... As-tu remarqué hier soir ce décolletage et
-ce cou de vieux dindon?
-
---Oh! oui, et l’autre jour encore... ils avaient oublié un parapluie.
-Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait
-monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de
-l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand
-on va en soirée, l’on prend des voitures.
-
---Oh! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause
-de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en
-voiture: mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier.
-
---Cependant cette pharmacie rapporte ferme!
-
---Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes: un docteur,
-un officier, un pharmacien... Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas
-jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien? Puis la musique,
-les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce
-n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop! Je suis entrée, il y a
-cinq ans, à cinquante florins par an; depuis deux ans, j’en ai
-cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me
-donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que
-je parte: cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de
-terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout
-le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent.
-
---Na! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais
-comme vous tous les jours de la viande.
-
---Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela... Une gamine qui se
-laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de
-lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je
-t’implanterais d’autres idées: tu serais mieux lavée, et je t’en
-donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu
-prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup.
-
---Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien: pourquoi t’acharnes-tu
-ainsi sur elle?
-
---Elle ne me sert à rien quand elle est en haut. L’autre jour, elle a
-laissé tomber la petite sur la tête, que je croyais que c’était un fer à
-repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt. Je ne l’ai pas dit à
-Madame, parce qu’on l’aurait renvoyée, et j’aurais été encore une fois
-seule pour la besogne. Et quand je me plains à Madame qu’elle lit
-toujours, elle me répond: «Oui, c’est bien dommage pour cette enfant
-qu’elle ne puisse étudier: je n’ai jamais vu une rage de la lecture
-comme la sienne.» Voilà, c’est dommage pour l’enfant... Pour moi, ce
-n’est pas dommage que je m’anémie et me casse ici depuis six heures du
-matin jusqu’à minuit, tous les jours! Tiens, ne me parle pas de ces
-gens, ni de cette gamine...
-
-Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit.
-
-Bette me dit, en ramassant la chaise:
-
---Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne veut pas l’augmenter de
-cinq florins par an!
-
-Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage... Moi aussi, je pourrais me
-plaindre. Au lieu de partir à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je
-reste tout le temps sans manger. Mais quand je lis, je n’y pense pas.
-Elle peut dire ce qu’elle veut: je lirai tout de même!
-
-Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de la maison, était là:
-c’était le parrain de Willem; il lui apportait souvent des livres.
-Alors, un livre sur la table et Willem entre ses jambes, ils le
-parcouraient ensemble. C’était presque toujours des livres à insectes ou
-à poissons, magnifiquement coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté
-un livre avec des poissons.
-
---Des poissons vulgaires, disait-il: «vulgaires» ici veut dire qu’il y
-en a beaucoup. Mais vois ces couleurs copiées de la nature: elles ne
-sont pas vulgaires. Voilà des harengs: on dirait de l’argent verdâtre et
-bleuâtre; ils sont aussi beaux que bons. Dans l’eau, ils doivent être
-superbes, mais nous les apprécions le mieux dans la poêle: rien de
-meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés dans de la
-farine et rissolés, tout croustillants, dans de l’huile. Quel dommage
-qu’on ne puisse les conserver pour l’hiver! J’en parle souvent avec ma
-sœur, mais elle me dit que c’est impossible. Cependant si on les mettait
-tout à fait préparés dans des cruches, en laquant bien les bouchons?
-
---Mais on ne saurait faire entrer la tête par le goulot, fis-je.
-
-Il me regarda.
-
---Eïe, eïe, tu dis quelque chose...
-
---Si on les mettait en rond dans des verres ou des pots, avec un papier
-dessus ou une vessie, comme la confiture.
-
-Je montrai un pot de confiture dans le buffet.
-
---Eïe, eïe, une vessie... tu dis quelque chose, répéta-t-il, en me
-regardant par-dessus ses lunettes. Je vais en parler à ma sœur. Je
-donnerais beaucoup pour avoir en hiver des harengs rissolés, et, si cela
-réussit, je t’inviterai à venir en manger... Viens donc, un de ces
-jours, voir les tulipes de ma sœur, elles sont justement en fleurs, et
-nos canaris... pour ce qui est de chanter, tu n’auras jamais entendu
-cela!
-
---Ne parlez pas de chanter devant Keetje: elle s’y mettrait, et cela
-empêche Eudore de travailler son examen.
-
-J’en avais le sang à la tête.
-
---Je puis aller voir les tulipes et les oiseaux, Willem, fis-je, en me
-laissant embrasser derrière le battant de l’alcôve aux livres.
-
- * * * * *
-
-J’y fus deux jours après. C’était, à l’Oudezydsachterburgwal, une maison
-à un étage, à large fenêtre à guillotine et à petits carreaux. On
-montait un perron de face, de deux marches, flanqué de bancs. La porte
-brillait comme un miroir. La servante ouvrit la moitié du haut.
-
---Je puis venir voir les tulipes et les canaris.
-
-Alors elle me fit entrer et me conduisit par le long corridor, sur un
-beau tapis moelleux, jusqu’à la porte du jardin, et me dit d’attendre,
-qu’elle allait appeler Mademoiselle.
-
-Une vieille dame vint, à large crinoline, les manches bouffantes, une
-collerette plate, en dentelle, autour de son cou nu et ridé, des
-bandeaux collés sur ses oreilles, et une coiffure de dentelles blanches,
-à rubans lilas.
-
---Tu viens voir mes tulipes?
-
-Elle ouvrit la porte du jardin.
-
---Oh! fis-je.
-
-Dans un tout petit jardin, dont les murs étaient entièrement couverts de
-lierre, il y avait deux corbeilles de tulipes, et, autour du jardin, une
-bande également de tulipes. Dans une des corbeilles se trouvaient des
-mélangées, surtout des mauves et des pourpres; dans l’autre, seulement
-des rouges à rainure orange, et les tulipes autour du jardin étaient
-jaunes, rien que jaunes, comme de l’or: le soleil donnait droit dessus.
-
-Je ne pus rien dire. Elle crut que je n’aimais pas ses tulipes.
-
---Tu ne les trouves pas belles?
-
---Oh! Mademoiselle, fis-je, en levant les yeux vers elle.
-
---Ah, je vois, tu es saisie... tu n’as jamais vu ça, n’est-ce pas? Il
-m’est impossible d’en couper, cela ferait un vide; puis les tulipes de
-cette corbeille-là sont toutes des premiers prix.
-
-Elle me montra la corbeille de mauves et de pourpres.
-
---Mais tu peux revenir les regarder, puisqu’elles t’impressionnent tant.
-Viens maintenant voir les canaris.
-
-Dans mon émoi, je n’avais pas aperçu la grande cage de canaris sur le
-haut du perron du jardin. J’avais déjà vu un ou deux canaris dans une
-cage, mais ici il y en avait vingt-cinq, me disait la dame. Ils étaient
-tous jaune-clair et avaient le chant doux.
-
---Je ne puis supporter le chant aigu, cela m’étourdit.
-
-Je regardai en extase les oiseaux voltiger, ou s’ébouriffer les plumes,
-ou s’arrêter sur le bâton, se gonfler la gorge, ou chanter de joie, ou
-gazouiller comme s’ils se parlaient, se parlaient... Puis, il y en avait
-qui se trempaient dans un petit bac d’eau.
-
-J’étais très intimidée, parce que je ne savais comment expliquer à la
-demoiselle que, si j’avais habité la maison, j’aurais passé les journées
-assise sur un petit banc entre les fleurs et les oiseaux. Je me sentais
-impolie de ne pouvoir rien dire et ne savais comment partir.
-
-Elle me donna deux caramels en me conduisant à la porte.
-
---Alors, Mademoiselle, je puis revenir? risquai-je.
-
---Oui, et bientôt, car les tulipes en ont encore pour huit ou dix jours.
-
---Je peux aussi revenir pour les canaris?
-
---Oui, aussi pour les canaris.
-
-Elle ferma la porte en me souriant.
-
-Oh! je dois dire ça à mère. Oh! que c’était beau, et je puis revenir...
-
-Le surlendemain, Willem avait été à la table de café chez son parrain.
-Je demandai comment étaient les tulipes, maintenant qu’il avait plu, et
-si les oiseaux se trouvaient encore dehors.
-
---Non, ce n’est que lorsqu’il y a du soleil qu’on les met sur la
-terrasse... Marraine m’a dit que tu es une sensitive...
-
---C’est mal ça, Willem?
-
---Non, mais elle dit que c’est malheureux, que tu souffriras beaucoup, à
-moins que tu ne t’abrutisses...
-
---M’abrutir, moi? Pourquoi? pourquoi?
-
---Ah! je ne sais pas...
-
-
-
-
-_Vie de Rembrandt van Ryn._
-
---Est-ce beau, Willem?
-
---Oui, tu l’aimeras. Rembrandt est notre plus grand peintre, comme Joost
-van den Vondel est notre plus grand poète.
-
---Qu’est-ce qu’il peignait, Willem?
-
---Oh! des portraits, des tableaux avec des Juifs de la Bible, des leçons
-d’anatomie; il a aussi peint une _Ronde de Nuit_ à travers la ville, et
-il a fait des eaux-fortes, beaucoup d’eaux-fortes.
-
---Des eaux-fortes, qu’est-ce que c’est?
-
---Je ne sais pas très bien comment cela se fait. Je demanderai à
-parrain; après, je te l’expliquerai... Voilà une eau-forte; elle est
-justement de Rembrandt: _La Fuite en Egypte_. Tu sais ce que c’est, la
-fuite en Egypte?
-
---Mais oui: de la Bible... Ah! voilà l’âne, et Marie et l’enfant Jésus
-dessus, et, à côté, Joseph... Ah! c’est une eau-forte?... Ce sont des
-images enfin, mais noires...
-
---Images... oui... mais il y a de l’art... Je ne sais pas encore bien;
-il faut entendre Eudore quand il en parle!
-
---J’aime surtout l’âne: il porte si docilement la Vierge et Jésus. Tu ne
-trouves pas que c’est un chéri d’âne?
-
---Oui, mais on ne doit pas juger ainsi. Eudore sait comment on doit en
-parler... Rembrandt habitait dans la Jodenbreestraat.
-
---Ici, dans le quartier juif?
-
---Oui, près du pont.
-
---Etait-il Juif?
-
---Non, mais Eudore dit que, s’il a peint les Juifs comme il l’a fait,
-c’est parce qu’il les voyait tous les jours.
-
---J’irai regarder la maison.
-
---Puis il a eu de la misère et il a dû aller au Canal des Fleurs, dans
-le Jordaan.
-
---Ah! il a eu de la misère, et on écrit des livres là-dessus? Je vais
-lire celui-ci. Et que sont devenus ces portraits et ces images?
-
---Ils sont, pour la plupart, au _Trippenhuis_.
-
---Willem, Willem, vite, arrive, il est temps pour l’école!
-
-Willem fila. Je descendis et pris mon panier rempli de bouteilles et de
-boîtes.
-
-J’irai d’abord à la maison de Rembrandt... Quand j’eus passé le pont, je
-la vis tout de suite, à droite. C’était écrit dessus: _Maison de
-Rembrandt_. Je n’y remarquai rien, à cette maison; elle était comme les
-autres, mais je fus émue qu’un homme qui avait vécu il y a si longtemps
-et qui avait eu de la misère, eût monté et descendu ce perron et qu’il
-eût regardé, par ses fenêtres, les Juifs, pour les peindre.
-
-Peindre ces Juifs sales, aux yeux malades, comment était-ce possible? Il
-les aimait sans doute parce qu’ils étaient pauvres? Moi, je les aime
-bien également: ils sont si bons... Il m’aurait peinte aussi peut-être,
-car je ne suis pas mieux habillée qu’eux... Je vais voir au
-_Trippenhuis_. Père doit souvent y conduire des étrangers: il dit aussi
-que, quand la porte s’ouvre, on aperçoit des tableaux avec des gens
-habillés comme il y a des siècles.
-
-Je portai vite toutes mes commissions, en gardant, pour la dernière,
-celle de la dame à côté du _Trippenhuis_. Puis je montai le grand perron
-et voulus entrer. Un monsieur, assis sur un tabouret, me retint de la
-main.
-
---Que viens-tu faire ici?
-
---Je veux voir les tableaux et les images de Rembrandt.
-
---Toi? Déguerpis, n’est-ce pas, ou je te «Rembrandterai». Allons file,
-et plus vite que ça, ou peux-tu payer plusieurs «dubbeltjes»?
-
-Il me poussa dehors en grognant: «Où a-t-elle cherché cette idée?»
-
-De loin, je crachai vers lui et l’appelai «pierre de tonnerre...» Et je
-dirai à mon père de ne plus vous amener de clients. A-t-on jamais vu?
-n’aurait-il pu me laisser passer en tapinois?
-
-En traversant le Nieuwe Markt, je vis Bette arrêtée devant des paniers
-de poisson: elle discutait le prix d’une belle alose, que la marchande,
-le joug en travers du dos, tenait levée d’une main, en ouvrant de
-l’autre les branchies.
-
---Il est frais comme du beurre: un florin, vraiment, pas moins... Je
-dois cependant gagner deux sous, je ne puis travailler tout à fait pour
-rien.
-
---Seize sous, je ne donne pas plus.
-
---Allons, une bête semblable? dix huit, voyons, c’est donné!
-
---Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant.
-
---Allons, venez!
-
-Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber les boyaux, gratta les
-écailles, et le taillada à détacher presque les morceaux. L’eau m’en
-venait à la bouche. Comme ça doit être bon à manger, du poisson rose
-ainsi! Bette fit mettre le poisson sur la paille dans un panier plat;
-puis on le couvrit encore de paille.
-
---Voilà, _Vryster_.
-
---Bette, vous allez manger ce bon poisson à la maison, demain dimanche?
-
---Ho! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour eux. Non, c’est demain
-l’anniversaire de ma mère. Toute la famille envoie quelque chose de bon
-pour un grand repas... Moi, j’envoie cette alose, on ne pourra pas se
-plaindre. Veux-tu porter ce panier chez ma mère, ici tout près, dans la
-Jonkerstraat? Je te donnerai une tasse de café à quatre heures.
-
-En revenant, Bette me versa une tasse de café, que je dus aller boire
-dans un placard, de crainte que quelqu’un de la maison n’entrât dans la
-cuisine et ne le vît.
-
---Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la maison...
-
-Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe propre, Bette et Line étaient
-en émoi. Le samedi soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient
-chacun de leur côté et rentraient très tard. Un d’eux avait, en
-rentrant, vomi affreusement sur le cabinet, mais personne n’avouait.
-Aucune des servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient cependant
-rien à Madame, mais elles prétendaient me faire nettoyer cette horreur.
-
---Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis pas de la maison,
-c’est votre besogne.
-
---Tu le feras! fit Line, blanche de colère.
-
-Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut me forcer de le prendre, en
-courbant ma main sur l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le
-renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je m’enfuis de la maison et
-rentrai chez nous. Tout le monde me donna raison, Mina en tête, et je ne
-retournai plus chez le pharmacien.
-
-Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais pu lire, et un peu à
-Willem, mais pas beaucoup... en somme, c’était un riche... Ma mère
-trouva mieux de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école.
-
---C’est encore là que cette créature enfantine est le mieux...
-
-
-
-
---Père ne revient pas. Il ira encore boire la moitié de sa paie. Je ne
-peux pas aller à sa recherche, Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje,
-va donc voir si tu ne le trouves pas aux _Trois Pigeons_, ou chez la
-«bancale», ou chez les autres...
-
-Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets, j’essayais d’abord de
-voir par les fentes des rideaux, puis j’écoutais si je n’entendais pas
-chanter mon père, car il avait la boisson heureuse, mon père. Chez la
-bancale, je l’entendis qui discutait.
-
---Mes chevaux sont mes enfants! Ils sont bons, intelligents, je vous
-dis: pour me laisser me coucher à côté d’eux dans le box, ils me font
-littéralement une petite place.
-
-Il est éméché, mais pas saoul... J’entrouvris la porte et regardai
-d’abord comment je serais reçue.
-
---Ah! Poeske, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, tu viens me chercher,
-approche.
-
-J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et
-clair; le plancher était saupoudré de sable blanc; sur le comptoir, des
-samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en
-bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand
-tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de
-grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi.
-Elle me souriait.
-
---Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père! Une tasse de
-chocolat pour la petite demoiselle... Quels beaux cheveux elle a, Dirk,
-cela te fait honneur, une fille comme ça...
-
-Mon père m’avait prise sur ses genoux.
-
---Va pour le chocolat!
-
-En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat
-fumant et une biscotte.
-
---La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que
-c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents.
-Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait,
-elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès
-d’elle et j’ai trouvé: elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au
-sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie: je le lui mettais
-le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait
-disparu... Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils
-finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants... Leen,
-encore un «bittertje».
-
-Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout
-cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père
-discutait.
-
-Mon Dieu, qu’il fait bon ici... Et, couchée ainsi contre la poitrine de
-père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et
-la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi... Personne n’a
-une voix comme lui... Et je chantai avec eux: _Wilhelmus van
-Nassauwe_...
-
---Ah non, fit mon père.
-
-Et il entonna: _Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux
-dorés_...
-
-Je m’égosillai en des notes aiguës.
-
---Ecoutez ce rossignol; elle a une fortune dans le gosier.
-
-L’un après l’autre, les consommateurs étaient partis, emmenés par leurs
-femmes.
-
---Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien de rentrer avec ta
-fillette, et ne marche pas trop près du bord du canal.
-
---Bien, Leentje, bien. Viens, Poeske!
-
-Nous sortîmes; je donnai la main à mon père. La neige s’était mise à
-tomber. Tout à coup je le lâche et, faisant des boules de neige, je l’en
-bombarde.
-
-Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses.
-
---Ah! petite coquine, attends.
-
-Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie.
-
-Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand détour, nous poursuivant
-dans la neige. Je sonnai à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si la
-vieille qui habitait la maison était à nos trousses.
-
-Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant
-dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me
-tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant
-devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des
-pas.
-
-Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre
-porte. Je levai le loquet: la chandelle était à sa fin, le feu éteint.
-Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous,
-furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied.
-
-Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai
-vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne
-pût jamais s’amuser... Père ne joue presque plus jamais avec nous, et,
-quand il le fait, voilà... Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au
-cabaret: il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici...
-
-Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme
-folle, fiévreusement vider ses poches.
-
-
-
-
---Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller: un florin par semaine, c’est
-beaucoup. Je suis grande; à l’école, on me traite comme une mendiante,
-parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine,
-c’est le loyer.
-
-A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville,
-comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de
-Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire
-comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école,
-où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on
-levait le doigt... Ah! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas
-devoir retourner à l’école... Mais je ne disais rien de tout cela à ma
-mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme
-trottin chez une modiste.
-
-J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement.
-
---Tu n’as pas de chapeau? Et rien au cou?... Encore s’il était lavé...
-
-On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté
-de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je.
-Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait
-les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise.
-
-En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une
-demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux
-quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à
-mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché
-de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche.
-Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec
-les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais
-avec précaution et respect celui que je devais remettre.
-
-A la première maison, on me paya six florins, et je reçus cinq _cents_
-pour moi... Ah! ça va bien, je vais acheter un petit pain avec du boudin
-de foie... Non, je les donnerai à mère: elle verra que je puis gagner
-beaucoup.
-
-J’eus encore cinq _cents_ dans une autre maison. Voilà! voilà! Je
-rapporterai ainsi plus que père, et plus que cette rosse de Mina, qui
-gueule toutes les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre
-les quatre-vingts _cents_ de ses gages. Je gagnerai cela en trois jours,
-et bientôt on pourra se passer d’elle... Et père qui boit ses
-pourboires! Je ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les
-rapporter: on sent quelque chose en dedans de soi...
-
-En allant dîner chez nous à midi, je marchai d’un pas rapide comme les
-grands, et ne traînai pas en route pour parler avec les enfants, ainsi
-que je faisais encore la veille... J’ai un atelier, je dois marcher
-comme les ouvriers qui rentrent chez eux, vite, vite, pour être de
-nouveau à leur travail à une heure...
-
-Je remis mes dix _cents_ devant tout le monde.
-
---Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu aies assez pour
-t’acheter une robe, fit ma mère, Dieu sait si tu en as besoin!
-
---Mais non, c’est pour dans le ménage: tu peux avoir quarante tourbes
-pour cela, ou deux mesures de pommes de terre, ou deux choux blancs ou
-une livre de riz.
-
---C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille, quoi!
-
-L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de chapeaux. Je me balançais
-d’un côté à l’autre, le corps plié en avant.
-
---On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le patron en riant.
-
-Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur un perron.
-
-C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin.
-Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus
-jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients,
-à part moi, de riches sans cœur.
-
-Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la
-facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant: «Pour la
-petite!» puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en
-poche.
-
---On ira payer, fit-il.
-
-Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai «charogne»
-et «presseur d’éponges».
-
-Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches.
-Les chapeaux ne me disaient plus rien: ces sales objets pour les riches
-étaient la cause de mon mal.
-
-
-
-
-La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle
-parallèle: elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin,
-il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à
-coucher éclairée seulement par des portes vitrées: cet appartement était
-loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une
-chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui
-l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une
-grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par
-un Juif, employé de banque.
-
-Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners.
-J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur
-de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.
-
---Mais, mais, Keetje, les odeurs?... je crois que les langes de vos
-enfants avaient un autre bouquet.
-
---Cela ne me donnait tout de même pas des nausées.
-
---Eh bien, va-t’en vite!
-
-Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs. Après, quand
-ils étaient partis et qu’elle avait fait les lits, je devais ôter la
-poussière et descendre les plateaux. Je mangeais les restes de petit
-pain qu’on avait laissés; je buvais le lait, en y ajoutant du sucre en
-poudre. Puis je regardais les beaux vêtements pendus au porte-manteau de
-l’étudiant du grand appartement et les sept paires de bottines rangées
-au-dessous...
-
-En a-t-il, des bottines! sept paires... et une paire aux pieds, ça fait
-huit. Père n’a qu’une paire de vieilles bottes qui prennent l’eau. Et
-les vêtements! Trois costumes, encore deux pantalons, et un long habit à
-pans, deux pardessus... Ah! la, la, et ça pour un seul homme... Les
-riches ont toujours de trop: que peut-il faire de tout cela?
-
-J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en mettre sur moi, de peur
-qu’on ne le sentît en bas, mais j’y fourrais goulûment mon nez, et
-j’aspirais jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah! qu’est-ce donc?
-qu’est-ce donc? j’en boirais, tant c’est délicieux...
-
-Puis je prenais les livres... Il y en avait beaucoup dans des langues
-que je ne comprenais pas... _Idëen_, de Multatuli: je le feuilletai...
-_Idëen, Idëen..._ Peuh!... Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé
-par fragments, tout le roman de _Woutertje Pietersen_... Woutertje
-n’était pas pauvre autant que moi, mais il n’était pas riche, et je
-vivais avec lui sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses qui
-l’aimaient et qu’il aimait: Fancy, Omicron, Amalia. Je les connaissais
-toutes... Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais aussi:
-j’avais fait ma première communion en même temps qu’elle. Ce devait être
-cette fillette avec une couronne de roses blanches et une robe de
-mousseline lavée: la robe était bien lavée et repassée, mais on voyait
-qu’elle avait été lavée et qu’elle n’était pas neuve comme les autres.
-
-Fancy, Omicron... Quand j’habitais les bruyères, elles m’avaient aussi
-parlé au milieu des lentilles d’eau et des branches des arbres; je les
-avais mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel était très bleu,
-mais cela surtout à l’époque où je lisais les Contes de Perrault et les
-Mille et une Nuits, Puis je les avais oubliées... Tout le monde avait la
-variole maintenant, et la guerre là-bas, en des pays étrangers, tuait,
-tuait, et avait affamé Paris, une grande ville, disait-on, plus grande
-qu’Amsterdam... Affamer! affamer les gens par méchanceté! les gens de
-toute une ville! pauvres et riches... Na! pourquoi pas les riches? ils
-peuvent bien avoir leur tour comme nous... Toute une ville... c’est
-encore pire que lorsque nous sommes affamés par le chômage ou parce que
-père boit...
-
-Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore Fancy, Omicron, de
-causer avec elles, et d’entendre leur douce voix me dire: «Keetje, tu es
-notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux d’or...» Et voilà
-que ce livre me remettait en plein dans mes visions et me donnait même
-un compagnon qui voyait et sentait comme moi, qui était un petit garçon
-d’Amsterdam, comme moi une petite fille... Il habitait le Noordermarkt;
-il avait l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des amandes de Curaçao
-à la brouette de la Juive. Il dormait dans une chambre au second
-derrière, dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient comme
-nous. Il mangeait des pommes de terre et avait eu la fièvre... Ah! Dieu,
-que je l’aimais! J’en tressaillais de joie; mes lèvres s’humectaient.
-
---Wouter! Wouter!
-
- Fanne, fanne, fan, fan,
- Sine, sine, si, si.
- Fanne, sinne, fanne, sinne.
- Fanne, sinne. Fan... cy,
- Fanne, sinne. Fan... cy.
- Puis le moulin faisait
- Karre, karre, kra, kra.
- Il y avait une fillette
- Endormie dans le gazon...
- Si c’était Femke!
-
-O Wouter, Femke!... c’est moi Keetje, Keetelina! Puis quoi?... J’aurais
-voulu qu’il courût le soir dans la rue après moi pour m’embrasser: je
-n’aurais pas crié! Mais il n’aurait pas osé!... Alors j’embrassais le
-livre aux endroits où Woutertje était le plus à mon goût, où il
-ressemblait le plus à nos enfants, et aussi là où il veut être brigand
-pour le plaisir!...
-
-
-
-
-Keeeee... Keeeee... Est-ce que tu t’es couchée dans son lit, toi, sotte
-gamine? Je n’ai aucune aide de toi!
-
-Je me dépêchai de descendre avec le plateau.
-
---Il n’y a plus de lait... non, depuis que tu es ici, les messieurs
-boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre.
-
-Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur
-les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la
-cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait: les
-battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait
-tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela
-en ordre avant le dîner de midi.
-
-Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier
-de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de
-bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En
-manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé
-quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des
-carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers
-moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. «Que tu
-manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les
-carottes et les navets, je les aime aussi.»
-
---Keeeee! Keeeee! vite, prends les caisses et file.
-
-J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En
-rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une
-tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait
-repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires: mon orgueil
-était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par
-semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à
-rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le
-dos jusqu’à me faire tousser.
-
-
-
-
-Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond--nous sommes tous blonds chez
-nous--et si tu as des yeux bleus: nous avons tous des yeux bleus. Père
-est Frison; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup
-plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus.
-Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que
-j’aime et déteste.
-
-Puis, es-tu grand ou petit? Père est grand et mince et peut sauter à
-pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais
-beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non! Nous sommes
-tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre...
-Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger... Quand Mina a un
-service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus
-mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons
-des voisins diamantaires: ils sont dix fois plus insolents que les
-autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de
-faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes.
-
-Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je
-verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père,
-je peux causer sans parler; avec mère, moins, ses yeux sont bruns; et
-père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers
-lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en
-aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je
-puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne
-m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi
-seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons
-de même l’impression que nous font les gens et les choses! Ah! que je
-t’attends, que je voudrais que tu viennes!
-
-Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune
-homme pour voir si c’est toi, elle me dit: «Créature enfantine, pense
-plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons; du reste aucun homme ne
-voudra jamais de pareille sauterelle!» Cette menteuse! Je suis sûre que
-tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de
-toi, si je n’arrive pas...
-
-
-
-
-Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles,
-pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière
-elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée
-d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un
-volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière; la robe,
-très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à
-bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils
-jaunes, des yeux verts à longs cils blancs; une haute coiffure blond
-maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille,
-surmontée d’un chapeau gris dit «Pamela», garni de rubans bleus et
-roses; des gants de fil très sales et usés, à trous; une toute petite
-ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le
-corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante.
-Les messieurs lui souriaient beaucoup.
-
-Arrivés sur l’Oudezydsachterburgwal, elle me fait monter un haut perron,
-sonne, et nous entrons par une porte entrebaillée... Mais que fait-elle,
-mon Dieu! c’est une boîte!... Les femmes sont toute la journée à la
-fenêtre et devant la porte, aguichant les hommes; elles me regardent
-chaque fois que je passe.
-
-On nous fit entrer dans une chambre de côté. Deux femmes étaient là,
-dont une très vieille. J’ouvris les caisses. Elles s’écrièrent
-d’admiration, et on essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop
-basses: la première releva les peignes.
-
---Voilà! ainsi, il va admirablement à madame... ce chapeau blanc fera
-ressortir la fraîcheur de madame.
-
---Vous avez raison, je prends celui-ci.
-
-Une dame entr’ouvrit la porte.
-
---Peut-on voir?
-
---Oui, venez donc.
-
-Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux et regardai la
-première... Qu’est-ce que je vous disais? ce sont des putains... Elles
-sont chic, par exemple: des robes de soie, de hautes coiffures blondes
-et brunes, et quel teint! Je sais que c’est du fard, mais quel parfum!
-
-Elles essayèrent tous les chapeaux.
-
---Oh! ce gris à myosotis...
-
---Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec les roses.
-
-Une me leva le menton:
-
---Hum... quel âge as-tu?
-
---Treize ans.
-
---Encore deux ou trois ans et elle sera exquise.
-
-Elle me donna des jujubes.
-
-La première était affairée: elle essayait, tirait une bouclette sur une
-tempe, fichait le «Pamela» sur le sommet de la tête, en le faisant
-pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux.
-C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de
-suite. Moi, je reçus vingt-cinq _cents_ et encore des jujubes.
-
-Une fois sur le canal, je dis:
-
---Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de
-jeunes filles.
-
---Oh! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que
-tu viens de dire.
-
---Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat?
-
-Puis j’ajoutai:
-
---Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains.
-
---Oh! mais elles sont chic: des chapeaux à douze florins, beaucoup de
-grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu
-comprends... Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé
-français.
-
-Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et
-gentilles, et qu’elles sentaient donc bon! Pourquoi dit-on toujours
-qu’elles sont ignobles et communes? Encore un mensonge...
-
-Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les
-patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus
-chers.
-
-Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que
-c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses
-mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que
-plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé
-plus qu’elle ne demandait.
-
---Mais alors?... Une m’a dit: Dans deux ou trois ans... Mina a trois ans
-de plus que moi: pourquoi ne se fait-elle pas putain?... Je croyais
-qu’elles fouillaient les poches des hommes... La première leur parlait
-avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle
-«paresseux animal», quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt.
-
---Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas
-ce stupide langage devant Mina: Dieu sait ce qu’elle se mettrait en
-tête!...
-
---Mais...
-
---Tais-toi ou...
-
-Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que
-je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle
-sentît si bon...
-
-
-
-
-J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais
-longuement lu _Woutertje Pietersen_. Je ne pouvais m’en arracher.
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-Je dévale l’escalier.
-
---Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes.
-
-Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine.
-
-Woutertje! Woutertje! je suis Fancy... Non, je suis... Femke... Elle est
-blanchisseuse, moi... j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des
-bonnets; des chapeaux, c’est plus chic; je serai aussi une demoiselle,
-comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de
-Paris. Mon père... mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un
-fiacre: alors mon père sera patron comme le tien... et tu vois, nous
-serons très bien ensemble. Nous lirons à deux _Glorioso_, car, tu sais,
-je lis tout ce que je puis attraper... Chez nous, on ne parle pas
-toujours de la Bible, comme chez toi; nous sommes catholiques comme
-Femke... Femke... Keetje, il y a aussi un K dans mon nom; oui, Keetje...
-et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les
-deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que
-je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi.
-Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel; seulement Mina
-est une sœur et Stoffel un frère...
-
-Mais pourquoi ne dis-tu pas: «Moe»? Des gens comme vous ne disent pas
-«mère». Quand mon père sera patron, je dirai: «Pâ et Moe...» Nous
-n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère... Moe fait
-tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje: c’est une orpheline de
-l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le
-dimanche...
-
-Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour
-aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je
-tâcherai d’être propre... tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des
-poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent... Et nous
-irons ensemble hors de la Porte des Cendres... Oh! je cirerai mes
-bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et
-j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première
-communion, il ne faut pas y penser, il est aplati... Et nous irons sur
-le petit pont de bois, et le moulin fera: «Karre, karre, krakra... Il y
-avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem... Keetje...»
-
-Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des
-fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi...
-Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de
-cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux
-mollets, avec des lacets de soie blanche... Beaucoup de garçons ont
-couru après moi pour m’embrasser, mais je criais... toi, tu peux, je ne
-crierai pas... Rarakarakara... Si c’était Fem... Keetje...
-
-Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le
-tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons.
-
---Keetje, viens donc ici.
-
-Je me levai et y allai.
-
-Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla
-de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts,
-puis me lâcha et remonta l’escalier.
-
-Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais
-si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les
-fers du fourneau. Corry entra.
-
---Qu’as-tu à pleurnicher?
-
---J’ai mal.
-
---Où?
-
---Au ventre.
-
---Es-tu déjà grande fille?
-
-Je la regardai.
-
---Mais tu sais bien la grandeur que j’ai...
-
---Niaise, ce n’est pas ça... perds-tu du sang tous les mois?
-
---Moi? Non... Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête.
-
---Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu
-n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop
-de pelures de pommes...
-
-
-
-
-La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des
-clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes
-les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur
-donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma
-mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions
-parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la
-table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre,
-comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux.
-
-Une dame et trois demoiselles entrèrent.
-
---Fillette, voulez-vous appeler la «demoiselle»?
-
-J’allai avertir la patronne.
-
---Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles.
-
---Dans quel prix, s’il vous plaît?
-
---Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois: vous me ferez une
-différence.
-
---Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux.
-
-J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde,
-qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que
-je devais aller présenter; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même.
-
-Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur
-d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas
-expédier: elle les essayait et réessayait à ses filles; elle débattait
-les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très
-tranquillement.
-
-Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je,
-mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont
-rapées à souhait, et pâles et jaunes: ce sont des rats tondus. Je vois
-ce que c’est: «un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ
-reçoit...»
-
-La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année
-précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main
-adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi
-même.
-
---Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler «madame»!
-Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah!
-misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes... je connais
-ce genre: pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une
-migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père
-en grande tenue... Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre
-paiement, sinon je pourrais droguer.
-
-J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire... Rats tondus,
-va, ça a des gants pour nettoyer, ah! là là, quel froid caca!
-
-Je rentrai.
-
---Ah! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part: jamais à ces
-sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.
-
-Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en
-dedans: «Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou! c’est comme quand nous ne
-pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous; même nos
-petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser.
-Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle.
-J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano;
-l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la
-troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir
-autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer... Et elles
-étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes
-comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas,
-celles-là? cinq chapeaux à douze florins!!!
-
-Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.
-
-Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de
-carton à acheter. J’allai chez la patronne.
-
---Es-tu folle? retourne vite au magasin: c’est un vagabond sans doute ou
-un voleur.
-
-Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur
-allemand, me disais-je,--mon père nous en parlait tous les jours,--il
-est sur le pavé sans nourriture.
-
-Je fouillai ma poche; j’avais encore deux «cents». Je courus, toute
-tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau
-en disant: _Danke schön!_ Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer
-longuement.
-
-
-
-
-Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la
-rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche
-contre bouche: lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en
-avant; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il
-se décollèrent; il se sauva en bougonnant.
-
---Ah! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les
-oreilles... Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et
-pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite... Tu
-comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien
-lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les
-poires ne sont pas assez cuites... Allons, sois gentille comme une
-grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne
-ni la première... Oh! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne
-ferait du tort à qui que ce soit... Je suis maintenant si bien habituée
-ici...
-
-Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.
-
---Na! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se
-fouiller...
-
-
-
-
-Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande
-avec qui j’avais été à l’école: elle était fille de blanchisseuse. Mon
-Dieu, si c’était Femke... Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter
-n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face... et elle
-s’appelle Rika.
-
---Que deviens-tu, Keetje?
-
---J’apprends les modes.
-
---C’est-à-dire que tu es commissionnaire: tu livres les chapeaux chez
-les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge,
-mais elle n’apprend rien du métier: quand elle a fait les courses, elle
-nettoie... toi aussi, sans doute? Moi, j’ai appris le métier de ma mère:
-je suis repasseuse.
-
---De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée?
-
---Oh! je sais que je suis laide... c’est ce que tu veux dire, n’est-ce
-pas? Cela ne fait rien, j’ai quand même une «meue»... Quels grands yeux
-tu ouvres! Tu appelles ça encore une «pissie»... Quand on est grand,
-cela change de nom... Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir: qu’on
-soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela... Toi, avec
-tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois
-tout avoir... Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi,
-tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout...
-Veux-tu des vinaigrés?
-
-Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres
-vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.
-
---Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les
-chemises d’homme, j’y vais moi-même: les hommes sont généreux. Je mange
-l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer: ma mère me tordrait le cou
-si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou
-qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse.
-Mais je me dis: «Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce
-que tu m’as donné en naissant...»
-
-Elle me quitta au coin d’une rue.
-
---Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela: autant être
-aveugle...
-
-
-
-
-Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une
-vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes
-du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une
-vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante.
-Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter; je puis te la chanter,
-cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux:
-
- Jolies filles, jolies fleurs...
- D’une jolie fille je suis venue,
- Une jolie fille m’a ravi mon cœur,
- Pour ce, j’aime toutes les jolies filles.
- Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles,
- Je les enfilerais à une cordelette,
- Je les salerais dans un tonneau,
- Oh! si j’avais toutes ces jolies filles...
- Quand je serai mort, elles m’enterreront;
- Elles me porteront au cimetière;
- Elles écriront sur mon tombeau:
- Ici repose le jeune homme
- Qui aimait toutes les jolies filles.
-
-Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons «enfiler à un fil»,
-et non «mettre en tonneau» mais «saler dans un tonneau». A cela près,
-c’est la même chose.
-
-Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes
-chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme
-les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir
-où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout
-d’il y a longtemps... Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand
-tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi: un
-«bakkertje»; n’est-ce pas amusant, ça? c’est comme si l’on s’était
-toujours connu... Et maintenant je chanterai souvent: «Jolies filles,
-jolies fleurs...» parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi.
-
-C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les
-livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir... J’ai été une
-fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante: quand je suis
-rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout
-était encore en place; j’étais contente, contente, mais je pleurais
-presque... Je te dis ça à toi: à la maison ou ici, j’en attraperais des
-«créature enfantine» ou des «sotte fille»...
-
-Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les
-villes... Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau? Ce sont donc
-tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la
-gaffe? Et pas de marché sur l’eau? Et en hiver, quand il gèle, où
-va-t-on patiner et faire des glissades? Et où sont les échoppes où l’on
-peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de
-l’argent? Ça ne doit pas être gai comme ici... Non, il faut revenir...
-
-Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le
-monde et je m’y sens comme à la maison; même il y a des maisons où je me
-sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est
-continuellement sens dessus-dessous; puis il y a beaucoup de bruit, et
-je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en
-ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur
-des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si
-j’y touche, la voisine me dit: «Keetje, prends, garde, c’est la tasse
-dans laquelle buvait ma grand’mère» ou: «C’est le grand’oncle de mon
-mari qui a rapporté cette image des Indes.» Alors, tu comprends que j’ai
-du respect et que je n’y touche plus... Chez nous, il n’y a rien d’il y
-a longtemps, que le tiroir aux bonnets.
-
-Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier,
-parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père: ainsi il ne doit
-pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de
-notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours
-dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore
-déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons
-déjà habité: j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien...
-
-Père, lui, n’a jamais tenu en place; il allait toujours ailleurs,
-toujours ailleurs... Nous avons habité toutes les villes de la Hollande.
-D’abord, il s’y trouvait bien; mais bientôt nous devions faire des
-dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez; puis il se saoulait, perdait
-sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage,
-il nous faisait venir: à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise
-humeur. Enfin ça n’allait jamais... il fallait toujours partir, et je
-déteste partir: ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi.
-Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux,
-nous resterons au moins à Amsterdam... Toi, tu n’as jamais quitté
-Amsterdam. Tu voudrais voyager? Tu ne sais pas ce que c’est: tous
-entassés dans une charrette ou au fond d’une barque...
-
---???
-
-Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou
-porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec
-des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais
-notre manière, la vraie, est horrible... Et pourquoi voyager loin?
-Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à
-Bloemendael: on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes,
-et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et
-mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux
-voisines, tout ce que l’on a vu.
-
---???
-
-Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi: ça, je
-le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir... Avoir toute
-une île pour nous deux, ce serait merveilleux... Ah! j’aurais peur
-cependant... Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien
-aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île...
-
-J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a
-longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je
-les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde... et
-chaque fois ils me semblent plus blancs... Que veux-tu que me fassent
-tous ces objets étrangers? Je veux bien les regarder, mais ne puis les
-aimer... J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et
-sais-tu pourquoi je l’aime? La dernière fois qu’elle a joué avec cette
-poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée
-par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je
-la garde, et je ne voudrais pas la laver...
-
-
-
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver
-ici dans l’appartement de l’étudiant?
-
---Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le
-pharmacien, près du Nieuwe Markt? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit
-pâle...
-
-J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk... Si c’était le même
-aide?... Je ne puis cependant refuser...
-
---Je veux bien. Que faut-il dire?
-
---Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il
-doit te donner cinq _cents_.
-
---Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est
-toute petite.
-
---Non, pas dans la caisse: la patronne pourrait la voir et le dirait à
-ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine.
-
-Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise.
-
---Là! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à
-personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il
-est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais,
-dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie: alors
-que veux-tu que je fasse? Je dois bien me livrer à des cachotteries.
-Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui
-verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois
-rusée, tu sais: ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.
-
---Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et
-personne n’en saura rien.
-
-En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le
-papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche.
-J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre? Je ne
-puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main... Je l’ôtai de mon
-corsage... Mon Dieu! si Willem allait sortir...
-
-La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide--ce n’était pas le
-même--était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me
-mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés
-sur la vitre: «Pilules Holloway! Pilules Holloway!» lisais-je à haute
-voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison; il me
-regarda fixement. «Pilules Holloway, pilules Holloway» criais-je, en
-suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces... Bette va
-rager, elle pourra laver les carreaux... Pourquoi ne vient-il pas me
-chasser? Je pourrais lui passer la lettre... «Pilules Holloway, pilules
-Holloway!»
-
-Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron
-fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte; je lui fourrai
-ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en
-l’enfermant dans ses doigts. Je partis... Oh, mais mes cinq _cents_?
-Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments... Je
-retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre
-intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai
-le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors
-je m’approchai de nouveau et me remis à lire «Holloway, Holloway», en
-faisant des doigts sur la glace... Bette sera furibonde... Le jeune
-homme n’attendit pas les ordres du patron: il sauta sur la porte comme
-pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq _cents_.
-
---Avec ses compliments, murmurai-je.
-
-Puis, à haute voix:
-
---Peuh! quel embarras! ne puis-je pas lire?
-
-Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la
-ramassai.
-
-Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt _cents_ de
-pourboire chez quatre clients... Bonne journée, cela me fait un
-_kwaartje_.
-
-En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.
-
---C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.
-
-
-
-
---Kééééé! Kééééé!
-
-Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée.
-
---Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille? Vite, ce
-sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les.
-
---Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou
-des poires? fis-je.
-
---Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu
-crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange
-pas tous les jours, il ne va pas, voilà! Dépêche-toi, les poires doivent
-cuire plus longtemps que les pommes.
-
-Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les
-poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire.
-
-Cette sale demoiselle Laps! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher
-Wouter, et cela tard dans la soirée; puis lui faire manger des pommes de
-terre rissolées et boire du Focking! Je connais le nom de cette maison:
-il y en a une au Nieuwendyk, je crois...
-
-Et se mettre contre toi... et vouloir que tu ôtes ton habit, puis
-t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser: quel torchon!... Sais-tu ce
-qu’elle voulait? Elle voulait faire des saletés avec toi... Oh Wouter,
-pourquoi n’es-tu pas parti? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont
-sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc
-par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me
-lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir! Mais peut-être n’as-tu pas
-senti ce choc... Ce choc, il me rend toute tremblante; je voudrais
-l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous
-mes jupes... Toi, Wouter, qu’as-tu fait? Oui, je ne sais pas très bien,
-mais tu aurais dû crier et te débattre.
-
-Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes.
-Il m’a lâchée tout de suite, en disant: «Tu n’as pas de poils.» Je te
-demande un peu: qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile?... J’ai demandé à
-Rika. Ah! cette Rika, quelle malpropre! Elle m’a regardée, tout ébahie:
-«Quoi, tu ne sais pas?» Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie
-derrière un arbre; elle m’a dit: «Regarde.» Alors j’ai regardé... Je me
-suis encourue. Elle m’a rattrapée... Je lui ai dit qu’elle était sans
-doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que
-dans un an j’en aurais autant... Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux
-pas! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle: «Tu joues sans doute encore
-à la poupée...» La poupée, Wouter... oui, comme Omicron, dont la poupée
-s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je
-les ai toujours tant aimées, mes poupées: pourquoi tout d’un coup, parce
-que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus? Le dimanche,
-seule, je les habille et les déshabille encore; mais je ne voulais pas
-dire cela à Rika.
-
---Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les
-vieux, si tu restes rase: du reste, que tu le veuilles ou non, cela
-poussera...
-
-Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles... Corry qui
-dit que je dois perdre du sang tous les mois... J’ai trouvé Mina au
-grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui
-sont poussés: sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa
-tirelire.
-
-Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela? Je comprends mère, qui doit
-allaiter continuellement des enfants... Le lait... mon Dieu, d’où
-vient-il?... Ah, je ne veux pas de tout ça: je veux rester lisse et
-propre comme je suis... Pouah! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête
-sur un bloc de bois...
-
-Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé... frère. Ça,
-c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps!... Et tu n’étais
-même pas fâché... Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps! Oh
-que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne! J’ai, comme
-toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi
-vieille que ta mère: alors crie et débats-toi...
-
-Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma
-mère, ni à mon père... Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore
-plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke... Keetje ou
-Femke... Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse
-Erika, ni à Zietske Holsma... seulement à Femke, comme moi, je ne
-penserai qu’à toi, Wouter.
-
-J’étais réconfortée: il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette
-hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma--encore
-un nom qui ressemble au mien... J’aurais voulu remonter lire la suite,
-mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait
-attendre le lendemain.
-
-Corry entra.
-
---Mettons vite les poires sur le feu... Mon Dieu, on n’arrive pas à
-quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as
-encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures; ce n’est pas
-toi qui dois ne pas aller... Dis donc à ta mère de te donner un bain de
-pieds: il est temps qu’elles te viennent... Monte maintenant et ne
-raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que
-ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites...
-
-
-
-
-J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des
-chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle
-portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée
-en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de
-paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle
-le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua.
-
---Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux.
-
-Et elle enleva les roses.
-
---Voilà ce qu’il faut: ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à
-la place deux choux de velours noir. Vous voyez...
-
-Et se tournant vers la première:
-
---C’est beaucoup mieux: c’est ainsi que je le veux.
-
-J’étais étonnée: en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et
-plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute
-coiffure.
-
---Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des
-nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour
-après-demain au plus tard.
-
-Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les
-ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose
-piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit
-sortir.
-
-La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot,
-avait simplement commandé et était partie.
-
---Peuh! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans!
-Sais-tu, Keetje, ce que c’est? Elle n’a pas le sou: quelqu’un qui a des
-sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse,
-elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger
-moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais
-par ici; toi, tu dois prendre par là.
-
-L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une
-comtesse... elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir...
-
-J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond
-avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux: d’abord un avec des
-fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore
-celui avec des nœuds; et je vis que les chapeaux les plus simples
-étaient les plus seyants.
-
-Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit: un vieux monsieur
-et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits; moi aussi, avec un
-chapeau sur ma tête; alors, en pouffant, ils partirent.
-
-Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un
-chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas
-de pourboire.
-
-En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler:
-
---Kee! Kee! attends donc.
-
-C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide.
-
---Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge; on ne m’a pas payée,
-sans cela... Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la
-bouche. Tu n’as pas d’argent?
-
---Moi! non, on ne m’a pas donné de pourboire.
-
---Mais tu as l’argent des chapeaux.
-
---Oui, d’un chapeau: six florins.
-
---Eh bien alors? viens, nous allons en prendre vingt-cinq _cents_.
-
---Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que
-contre argent: s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce
-n’est pas à moi.
-
---Tu têtes encore? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre
-l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant
-qu’elle te donne vingt-cinq _cents_ de trop peu. Tu n’as qu’à dire
-qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets
-ou la somme moins vingt-cinq _cents_, et que tu as préféré accepter la
-somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu
-comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai,
-et samedi tu le rendras sur ta semaine.
-
---Mais je donne ma semaine à ma mère: c’est juste le loyer.
-
---Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.
-
-Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua
-dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à
-mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin
-pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains.
-
---Merci, tu sais... Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui
-paye.
-
-La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans
-cela elle n’aurait jamais vu un sou.
-
---Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq
-_cents_.
-
-
-
-
-Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les
-Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais
-pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait
-que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te
-rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois,
-hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante... Mina
-est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le
-dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en
-papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout.
-Moi, en causant avec toi, je te dis tout; sans cela tu ne me connaîtrais
-pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé.
-
-Ecoute... je n’apprends pas les modes... je fais les commissions, j’ôte
-les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires...
-je mange les pelures... Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans
-la cave au charbon... il m’a fait très mal... Il a encore essayé de m’y
-faire venir; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu
-les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire
-venir... Corry, elle, ne le mord pas, ni la première... Puis chez nous,
-Wouter, comme mon père boit toujours... nous ne pouvons payer le
-boutiquier, ni le propriétaire, et... nous n’avons pas toujours à
-manger... Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon
-père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était
-cocher... J’ai dû porter ma robe de première communion au «Lombard»...
-Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution;
-maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié... Tu vois,
-je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur... Non,
-je suis une fille comme Femke... et tu ne voudras pas me reconnaître
-quand tu me rencontreras... Na... Na... il fallait cependant que je te
-le dise... Maintenant tu sais qui je suis...
-
-Mais, Wouter, je deviendrai modiste... je regarde comment fait la
-première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin,
-en se coiffant du nouveau; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait
-qu’il avait de l’allure... la première disait:
-
---Oh, elle ne l’a pas appris: elle ramasse ça en nous voyant faire: il
-ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir
-autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage.
-
-Elle m’éloigne d’elle maintenant... Mais j’ai mes yeux... tu vois, je
-serai modiste, et nous pourrions bien... en empruntant, ouvrir un
-magasin. Ton père vendait des souliers... des chaussures de Paris...
-c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne
-savait pas tenir une alêne en main... Na! moi, je ne suis pas une
-demoiselle: il faudra donc que je connaisse le métier...
-
-Wouter, quand vais-je te rencontrer?... Pourvu que ce soit un dimanche,
-quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne
-sois pas avec cette traînée de repasseuse... elle, il ne faut pas la
-vouloir: elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait
-voler... Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir
-à mère: j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais
-cassée... Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela...
-
-Toi, tu avais brocanté ta _Bible_ pour louer des livres: _Glorioso_...
-J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour
-ma mère, _Glorioso_. Ils ne l’avaient pas: ils m’ont donné _Gustave, le
-mauvais sujet_... Ah que c’est drôle! il faut lire ça: mère a ri comme
-une folle avec _yes, yes_... Je préfère cependant beaucoup les _Mystères
-de Paris_ et les _Mystères d’Amsterdam_... Avant, j’étais Fleur de
-Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi: j’aime mieux
-être Femke, et toi, Wouter... Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de
-Gérolstein: tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon
-amoureux... Comment ferais-je pour le tutoyer... et l’embrasser...? Je
-voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons
-seuls... Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde,
-je n’aime pas ça...
-
-Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera:
-
- Warre, warre, wirre, wa.
- Où est, warre, wirre, wa,
- Wouter qui me sauvera.
-
-Si c’était F... Keetje... et nous irons dans les prairies cueillir des
-fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes,
-ma mère me l’a appris: elle en tressait dans son pays pour la Sainte
-Vierge; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje
-est adorable avec une couronne de pâquerettes... Toi, tu serais très
-joli aussi avec une couronne... Je suis bête?... Non, Wouter, Mina et ma
-mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas
-combien c’est joli et combien cela sent bon... Oui, elles disent qu’il
-n’y a rien à faire avec moi; que je suis une créature enfantine... Eh
-bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel,
-et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose... et
-puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier...
-
- * * * * *
-
---Kééééé! Kéééé! Sotte fille, allons, monte...
-
-Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.
-
---Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.
-
-Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté
-un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite... Mais je me
-rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.
-
---Que fais-tu, petite? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu
-trimballes ces caisses?
-
---Trois mois, dame.
-
---Tu apprends sans doute les modes?
-
---Oui... je... j’essaie.
-
---C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour
-apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul... Et ça te fait mal
-là...
-
-Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la
-regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses
-noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit
-chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et
-un médaillon de jais; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines
-en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très
-chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames
-du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant
-toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme
-un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle...
-Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé
-ses bottines tant je l’aimais.
-
---Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça... Viens, ma petite
-fille, je demeure ici...
-
-C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre
-Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à
-trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et
-de lys blancs qui parfumait tout l’appartement.
-
---Je vais vite essayer mon chapeau pour voir... Attends, je demanderai
-d’abord le thé.
-
-Elle sortit; je l’entendis commander:
-
---Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.
-
-On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça
-l’assiette de tartines devant moi.
-
---Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme
-moi... J’ai assez d’une tartine; les autres, il faut que tu les
-manges...
-
-Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle
-noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe.
-Je n’avais jamais rien vu comme elle: sa peau brune me semblait
-veloutée.
-
---Il me va, n’est-ce pas? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a
-pas beaucoup d’argent.
-
-Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des
-trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait
-de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait
-en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des
-doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une
-jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté:
-
---Marquis...
-
-J’étais anxieuse d’admiration... Elle courut au piano, tapa dessus et
-fit: _Laaaaaaaa_...
-
---Est-ce bon, petite?
-
-Je ne savais presque pas répondre... J’aurais voulu ne plus jamais la
-quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout:
-comme j’aurais pu lire!...
-
-Un monsieur fit irruption.
-
---Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va: magnifique, dis?
-
-Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui.
-
---Ah, et viens donc ici que je te montre...
-
-Elle l’arrêta devant moi.
-
---Que dis-tu de ça? Elle est blonde, par exemple: un rayon, quoi!...
-Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine... Des os
-de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.
-
-Sam me regardait. C’était un juif... Comment pouvait-elle être aussi
-familière avec un juif?
-
---Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi...
-
---Oui, arrangé ainsi, fit Sam.
-
---Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.
-
-Je ne desserrais pas les dents.
-
---Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.
-
---Non, rien.
-
-Il me donna un «kwartje» de pourboire.
-
---Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la
-répétition générale.
-
---C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau.
-
-Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre
-chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.
-
-A la rue, je me mis à pleurer... Son chapeau ne sera pas si vite usé, et
-elle peut aussi aller chez une autre modiste...
-
-
-
-
-Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose: nous avons tous la
-gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient
-contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la
-petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa
-mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous
-cas, nous voilà bien: nous avons des ampoules sur le corps et entre les
-doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que
-je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale!... J’en
-ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée... Je
-n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et
-si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le
-verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il
-semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et
-maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.
-
-Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais
-souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans
-un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la
-scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a
-dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est
-venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.
-
-Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps,
-au dispensaire de la ville; le docteur a donné un pot d’onguent jaune,
-avec quoi il faut nous frotter; puis nous devons laver au savon noir et
-à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire: il faut
-trois seaux d’eau chaque soir; ça fait trois _cents_ pour l’eau seule,
-alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de
-terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et
-rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout
-cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu
-ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute: quand nous
-habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante
-comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut
-acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse...
-
-
-
-
-Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se
-marier? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les
-tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu! que ce serait
-délicieux! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous
-ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous
-laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous
-mettrions nos beaux habits... comme je serais la femme d’un monsieur qui
-est «sur un bureau»...
-
-Ecoute, écoute! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de
-balle...
-
---???
-
-Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc...
-Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus,
-des bas fins sans pieds, à sous-pieds; alors, un caleçon fermé, en
-molleton; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je
-mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites
-floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à
-grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de
-courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds
-derrière, à moins que tu ne préfères le bleu; le cou décolleté en carré,
-avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or; des pendants
-d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de
-la tête; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant «oui, non»,
-devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses
-mousseuses; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter,
-Wouter, me vois-tu ainsi?... Toi, tu aurais ton costume de velours noir,
-à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans
-flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.
-
-Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la
-Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à
-côté de nous dans le _theestoof_, je préparerai le thé et nous prendrons
-des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur,
-faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis
-dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une
-«boîte à présenter». C’est donc bien cela, n’est-ce pas? Ah mon Dieu!
-quelle joie! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés... on se
-moquerait de nous... En rentrant à la maison, je préparerai du lait de
-sauge, et nous casserons des noix... Mais les dimanches où il n’y aura
-pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs
-sauter les fossés--je saute, tu sais--et courir l’un après l’autre: il
-faudra que tu galopes pour m’attraper... Oui... mais nous devons d’abord
-nous marier: sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble...
-
-Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie,
-en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même,
-et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les
-doigts, en disant «Maudit gosse...» Ta mère porte une jupe de mérinos,
-un caraco blanc et un bonnet tuyauté; ma mère, une crinoline, bien que
-ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à
-ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et
-un chapeau; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison: les
-robes de femme ne lui vont pas... Ma mère, en parlant, ne saute pas,
-comme la tienne, du bœuf sur l’âne; non, elle commence à parler, dit
-jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter:
-moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères
-s’aiment...
-
-Père... oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé... Sais-tu ce
-qui serait bon? Ce serait de marier Stoffel avec Mina... Mais oui, je
-ris, mais oui... seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous: au
-bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade: comme
-ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre... Mes petits frères et
-sœurs pourront venir comme ils voudront: alors tes autres frères et
-sœurs aussi, ils en ont le droit...
-
-Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des
-livres; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat.
-Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons
-depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous
-les livres des étaux; le bossu qui y a un étal me laisse toujours
-faire, et les autres brocanteurs aussi... Nous irons de là au
-Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout? C’est quand on ouvre
-les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble
-et répandent leurs parfums: on le sent jusqu’au Spui... Ah j’aime tant
-me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel.
-Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le
-Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux
-Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je
-les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du
-bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les
-compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai: à
-cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur... Aimes-tu tout cela? Ce
-n’est peut-être pas pour des gens comme toi... le fait est qu’on y
-gueule... Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs: là,
-il n’y a que des gens comme il faut...
-
- * * * * *
-
-Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor... C’est
-l’étudiant!... Je jetai le livre et filai au magasin.
-
-Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de
-rubans, puis remontai pour enlever les poussières.
-
-J’entrai par la chambre à coucher. Hé! qu’est-ce que c’est que cela? A
-travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près
-d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte
-ouverte: elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle
-coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle
-se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta;
-puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en
-ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et
-se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de
-cheveux pour en mettre sur le front; elle n’en mit pas sur le cou.
-«C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa
-figure...» Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les
-cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua
-ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires! Chez
-Mina, c’est comme des demi-pommes... Elle se reboutonna, se donna un
-coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble.
-Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son
-corsage et sortit.
-
-Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque
-là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés
-sur du velours bleu! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles?
-Maintenant, je comprends... Moi, qui croyais que c’était naturel, ces
-ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi? Mes ongles
-sont plats et tout petits...
-
-J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter: surtout faire
-descendre la peau était difficile et douloureux; mais j’y arrivai et vis
-apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des
-riches. Dieu, que c’est joli, joli! je limai, je pris le polissoir...
-Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.
-
-Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant; je mis la poudre sur le
-polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains... Je
-poudrai ma figure et mon cou: un cou jaune et une figure rose, c’est
-affreux; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la
-première l’avait fait; mes tétons étaient deux petits pois sur une
-planchette, rien d’autre; je n’oubliai pas le coup de peigne.
-
-Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront
-sales!... J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne
-avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis
-une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes
-mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le
-délicieux petit croissant à leur base...
-
---Kééééé! Kééééé!
-
---Ah Dieu!...
-
---Vite, les pommes!... Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la
-charrette à fleurs passe dans la rue.
-
-Les pommes? les pommes? Comment préserver mes ongles? Il n’y avait rien
-à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai
-mes récurages et polissages.
-
-La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit
-rien.
-
-Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût,
-nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier.
-
-
-
-
-Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps... elle te
-dit que tu dois penser qu’elle est «ta propre Kristien». Vieille
-malpropre, va! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle! Tu
-voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du
-Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi,
-tu l’aurais fait aussi...
-
-Mais quelle nuit tu as passée! D’abord cette Laps, brr... puis dans cet
-estaminet, où Femke est debout sur la table... Ecoute, je n’en sors pas!
-est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table? En
-tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces
-extravagances... Cependant j’aurais bien voulu être elle...
-
-Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes,
-je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu
-m’as embrassé la main... Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi... Non,
-non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma
-main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille
-et me serais jetée dans tes bras... Mais elle, elle est partie avec le
-vieux Klaas, je ne comprends pas... Tu m’aurais emmenée, et nous serions
-allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres; le
-moulin aurait chanté:
-
- Fanne, fanne, fan, fan
- Sine, sine, si, si
- Fanne, sine, fanne, sine
- Fanne, sine, Fancy
-
-Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke,
-Keetje... Mais oui, c’était Keetje: nous aurions été là à nous deux,
-sans penser encore à cette nuit terrible; à nous deux, sans penser aux
-autres...
-
-Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke;
-tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un
-ivrogne. Comme c’est bête! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même
-la mère de Femke te croyait ivre... enfin... Femke n’était naturellement
-pas à la maison.
-
-Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment
-as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un? Dans ta famille, on
-lit tant la Bible: on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça...
-
-Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous
-lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore
-nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche
-gauche aussi: je les chatouillais toujours et Hein voulait les
-embrasser. Seraient-ils encore là? Depuis que ma mère ne me lave plus,
-je ne me suis plus vue: ce n’est pas convenable... Tu sais cela
-cependant: chez toi où l’on parle tant de «comme il faut», on doit
-savoir ce que c’est que les bonnes manières.
-
-Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car
-il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble... Sietske Holsma
-disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les
-garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses
-malpropres: dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans
-l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça.
-Na... na... c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger... Moi, je
-voudrais seulement être embrassée par toi...
-
-Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke... mais pompé, là... Oh, je
-me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions
-dans le ruisseau, comme nous étions gais après... Et un jour, seule sur
-la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à
-un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues; après, j’ai chanté,
-et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie.
-Mais on peut faire cela quand on est petit: depuis que je commence à
-être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour
-changer de chemise... Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais
-pas dû le faire... Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke
-n’est pas une mammifère comme cette Laps... «Appelle-moi Kristien, ta
-propre Kristien...» Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas
-du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus; il t’enverra son
-frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter,
-peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux; mais nous, nous
-irons là-bas, où le moulin fera:
-
- Fanne, fanne, fan, fan.
-
-Si c’était F... Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje... Sine, sine,
-Fanne, sine, si, si...
-
---Kééééé! Kééééé... Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la
-viande hachée: l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de
-chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande; je ferai déjà tremper
-le pain. Allons, cours... J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il
-raconte! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt!
-
-
-
-
-Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra
-une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une
-dizaine d’années.
-
---Où est la dame? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau
-pour ma petite-fille.
-
-J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui
-vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du
-Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand
-nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient
-les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait
-continuellement avec elle à propos de la petite:
-
---Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi,
-votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire.
-
---A-t-on jamais vu? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et
-elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la
-laisser faire: alors tu aurais eu tout.
-
-Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux
-femmes à propos de l’enfant.
-
-Corry et moi en faisions des gorges chaudes.
-
---Hé, hé, hé! ces poissardes, écoutez-moi ça...
-
-Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des
-rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange.
-
---Voilà! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance.
-
---C’est cinq florins, et vous payerez chez vous; j’ajouterai la
-quittance.
-
---Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire.
-Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer.
-
---Vous l’aurez.
-
-C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la
-première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis: on descendrait
-au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le
-Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois
-chapeaux dans la matinée; moi, je les porterais l’après-midi. Il était
-convenu que nous dînerions à la maison.
-
-La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet
-claqua, et en avant! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua
-tout là... Bah! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus...
-Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez... La
-seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.
-
---Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.
-
-Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le
-boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous
-mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première.
-
---Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le
-chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec,
-ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban! Ne pouvait-elle
-en trouver un plus criard?
-
-Je bondis de joie.
-
---Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle? Ah! moi, je puis le
-faire!
-
-Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure.
-
---Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même
-paille.
-
-Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches.
-
---Là, laisse voir... pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux
-ans.
-
-Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.
-
---Roule-le ainsi... C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche.
-
-Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques.
-
---Voilà... toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud...
-Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté?
-
---Devant, c’est bien démodé... derrière, c’est pour les dames; pour moi,
-je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière; puis le piquet
-avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle
-marchera.
-
---Eh bien, essaye.
-
-Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée,
-importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne.
-
---Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu
-le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si
-la garniture avait été soufflée dessus... C’est ça, arrange les coques,
-éparpille un peu les boutons.
-
-Elle l’examina de tous côtés.
-
---Il est très bien. La patronne est stupide: tu pourrais lui faire de la
-bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez.
-
-Corry ne prétendit pas monter le dîner: nous descendîmes à la cuisine.
-Dieu, que c’était bon! Le café, de l’extrait; les tartines, tout beurre,
-rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.
-
---Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg.
-
---Alors!... fîmes-nous.
-
---Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne
-voudrais-tu surveiller le magasin? Je devrais sortir, je serai vite de
-retour.
-
---Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et
-de cette teigne de première... Allez, je préparerai le chocolat pour
-quatre heures. Kee, tu en es...
-
-La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres
-chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais
-fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon
-poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment
-ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle; je montai l’escalier
-droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à
-gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu! quelle odeur de poisson!
-il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements
-en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier.
-
---Ah voyons... Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau! Oh qu’il est
-beau et frais! il sonne comme une pendule. Ah...
-
-La petite fille mit posément sa poupée sur la table... Dieu, quelle
-poupée! C’est une poupée de riche...
-
-Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses
-cheveux fades.
-
---Oh, mais qu’il te va! Oh, ce que tu es jolie!... Toi, toujours pâle,
-ça te relève, un chapeau aussi gai.
-
-La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire.
-
---Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va
-que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très
-contente, il est vraiment bien, oui, très bien... Veux-tu une tasse de
-thé avec une boule de sucre? oui?
-
-Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un «balletje».
-
-En buvant le thé, je demandai:
-
---Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes
-satisfaite?
-
---Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas,
-Aaltje?
-
---Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher.
-
---Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.
-
---Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau.
-
-La vieille me regarda, paf; son nez se pinça; la petite devint toute
-rouge.
-
---Comment, c’est toi qui as fait le chapeau?
-
---Toi? toi? ajouta la petite.
-
---Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste? Est-ce que mon
-argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner
-mes commandes par la commissionnaire?
-
---La commissionnaire, répéta la petite.
-
---Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit
-être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler... Cinq florins, et
-bâclé par une gamine!...
-
-Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors.
-
-Ah bien! me voilà jolie! Qu’est-ce que je vais dire?... Mais
-puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes... Du moment où
-c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première? Voilà, c’est
-parce que je suis la commissionnaire... Je croyais que les riches seuls
-avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais
-cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux...
-C’est comme pour père: parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les
-gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un
-seul client; il doit tout gagner à la maraude... Cependant, quand il
-rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval; il lui noue
-la queue et tresse sa crinière; alors il mange lui-même. Le matin, il
-étrille le cheval; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait
-reluire les cuivres, remet les coussins; puis il attelle! Et le tout
-brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face
-les voitures et les chevaux sont cochonnés; père le dit, et il s’y
-connaît... Na! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais,
-comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en
-face...
-
-Pour moi maintenant, c’est la même chose: ce chapeau n’est plus bon,
-parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné... Ah bien, si on
-m’attrape encore à dire la vérité... Qu’est-ce que je vais dire?... La
-patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh! pas
-toujours... les vingt-cinq _cents_ de Kattenburg... Na! je les ai
-rendus... c’est ce torchon de repasseuse... Que vais-je faire?... Pas
-dire la vérité, non pas la vérité...
-
-A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le
-tout.
-
---Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à
-cette mégère? Mon Dieu! la voilà...
-
---Ah! vous faites faire les chapeaux que je commande par la
-commissionnaire! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen?
-
---Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des
-courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans
-en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté
-le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne
-le chapeau.
-
---Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait.
-
---Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé: elle ment
-tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.
-
-Elle fit tourner le chapeau devant la femme.
-
---Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela?
-
---Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez,
-je vais vous le payer, je l’emporte.
-
---Mais le trottin vous le portera: elle est là pour cela et ne fait que
-cela.
-
---Non! non! voici l’argent... Tu vois, Aaltje, il est fait par la
-modiste.
-
-Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait
-rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte...
-
---Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées... Essuie tes yeux. Corry
-ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons.
-Ouf! quelle alerte!... Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à
-toi-même... Allons, viens... Corry! Corry! le chocolat est-il prêt?
-
-
-
-
-Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la
-maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon
-père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres:
-il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est
-pas du hollandais... Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas,
-que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu
-étais «délicatement outillé». J’ai demandé à mon père comment il fallait
-entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils
-pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas
-que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement
-outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut
-d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes
-dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en
-colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a
-giflée... Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu?... Mère a dit qu’ils
-étaient absurdes; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours
-avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze
-ans.
-
-Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma,
-le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que
-ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela
-pourrait te faire de la peine... A moi, personne n’a peur de faire de la
-peine...
-
-Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne
-veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde
-comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie
-au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi
-pendant qu’eux se passent des friandises... L’autre jour, la première
-prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons
-essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait
-fait relaver sa vaisselle... Ce n’est pas eux qui diraient que je suis
-délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina
-ce que c’est: délicatement outillé. Qu’est-ce donc?... L’étudiant
-pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre,
-ou, si je monte le plateau, il me dit de loin: «Posez-le là et
-partez...» Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres?
-cela m’est encore arrivé... Si j’y allais...
-
-J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est
-écrit: _Lexicon_. J’en ai ouvert un: c’est ce que nous appelons des
-livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait
-eu écrit dessus: «Livre à mots», je n’aurais pas cherché dans les
-autres, mais _Lexicon_... J’ai donc regardé à _Outil_, puis à
-_Outiller_: c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis
-pas... Délicatement outillé... A l’école, on nous apprend que nous avons
-cinq sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher... Nous nous
-servons de ces sens... non... oui... comme d’instruments... C’est
-évident... je me sers de mes yeux pour voir... ce... ce... pourrait bien
-être ça...
-
-Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous... eux ne sentent
-rien et disent que j’invente cela pour les vexer... Et quand mère est
-allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte
-tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être
-délicatement outillé, c’est peut-être ça... Dirk, la nuit, entend les
-rats ronger, tandis que nous n’entendons rien... c’est peut-être ça...
-
-Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te
-donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons: il me
-réveille la nuit quand il entend les rats... Si ce n’est pas ainsi,
-Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce
-délicat outillage... Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la
-Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres--moi également, je
-laisse tout là pour lire--mais maintenant que je vois comment l’on te
-traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien,
-je t’aime encore davantage... Si, moi aussi, j’étais délicatement
-outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble... Mais
-comment le savoir?... Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille
-Holsma? Madame me le dirait aussi bien que monsieur...
-
-Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions... ça, c’est cependant
-difficile... Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais
-chassée d’ici... Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre
-derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un
-sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle
-pour essayer les beaux chapeaux devant les dames... Ah là là, je
-sauterais à la porte... Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde
-serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline,
-que lui avec sa grosse tête rouge... Ah, cher Seigneur, si j’agissais
-selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont
-tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles
-femmes...
-
-Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même...
-Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je
-suis délicatement outillée... J’erre souvent sur le Canal où il
-habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas
-un seul ne se nomme Holsma... Depuis cinquante ans qu’il y habita, il
-doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi... Toi, Wouter, tu n’es
-pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques
-jours, je vais te rencontrer... alors... alors... chut, voilà Corry qui
-descend.
-
---Kee! oh Kee! vite! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre
-le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon? Aïe, si tu étais
-ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je
-rallume le fourneau.
-
-
-
-
-Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants,
-d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie
-d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées
-dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à
-midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne
-poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles
-gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus: alors bientôt
-un petit bourgeon courbe perçait la terre; après, la fève éclatait, et
-le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux
-petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et
-j’appelais tout le monde pour admirer.
-
---Ah cette créature enfantine...
-
-Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un
-des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses
-tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop: un jour ou l’autre
-il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les
-jambes...
-
-Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à
-l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants
-pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés,
-près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.
-
-Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une
-grosse mouche; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant
-marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de
-pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus
-alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje.
-Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de
-longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles
-venaient venger l’autre.
-
-Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était
-changé; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup
-d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient
-restées de même: donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes
-et vieilles...
-
-Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait
-toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse; qu’elle
-avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi...
-mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui; que,
-quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite; que le bâton était
-du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il
-fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper; que les
-parents savaient se faire obéir; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses
-«charnières» quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant:
-«Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets», et que je
-continuais, en faisant «tic tic» avec ma grosse bille.
-
---Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère!
-
-Et les larmes lui venaient aux yeux.
-
-Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans
-l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme
-maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six
-jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants
-dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les
-enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a
-recomptés quand nous sommes revenus.
-
---Tiens! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus... seulement
-un? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour
-trois... Quel plaisir avez-vous à cela?... Depuis soixante-dix ans que
-j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans
-toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de
-l’extérieur... Ah ceux-là surtout m’horripilent: ceux nés ici sont tout
-de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais
-n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus
-dessous...
-
-Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil,
-exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et
-son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa
-ment: elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours
-été comme maintenant. Brrr... Oh j’en ai peur: jamais je ne veux entrer
-chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle
-cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux
-qu’elle; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid;
-que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à
-empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore
-une preuve qu’elle a toujours été décrépite: ce fuchsia ne change pas;
-depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de
-ses clochettes roses et pourpres... Et son chien Lette, il est gros
-comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours,
-il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de
-dents.
-
-Kaa me déteste: elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche,
-quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou
-aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans
-l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le
-seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son
-vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser
-passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse,
-attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien; puis elle me
-regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux
-d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour
-faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière
-sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia
-me feraient devenir vieille comme eux. Ah non! Ah non!... Hououou, avoir
-toujours été vieux, vieux... Elle me chasse un frisson par les côtes, de
-peur...
-
-J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête
-à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis.
-
---Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje,
-voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté
-il y a trois ans... Dieu! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs: c’est
-comme du maïs... Et voyez donc ses ongles... Elle s’est élancée, elle
-est haute sur échasses, mais un peu pâle... Bientôt il lui faudra une
-robe longue...
-
-On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère.
-
---Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.
-
---Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe
-tant.
-
---Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle! c’est elle, le coq
-faisan de la famille.
-
---Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est
-une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt... Quant à ses
-cheveux jaunes, huhu...
-
-Elle n’acheva pas sa pensée.
-
---Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est? servir?
-aller à la fabrique?
-
---Oh non! j’apprends les modes.
-
---Les modes! Ah la la! fit Mina; elle est trottin chez une modiste.
-
---J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande
-de poisson de rivière, il était très joli; et j’ai fait aussi ton
-chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye
-donc de faire une ruche.
-
---C’est égal, tu n’apprends pas les modes: ce sont les demoiselles qui
-paient, qui apprennent.
-
---Moi, j’apprends aussi: je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les
-doigts gourds.
-
---Quoi? Quoi? avec tes cheveux de putain... toutes les putains se
-teignent les cheveux de la couleur des tiens.
-
---C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur; et toi,
-tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.
-
---Hein! quoi!
-
-Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je
-jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle
-l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.
-
---Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes
-comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me
-donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de
-rire pour qu’on ne voie pas mes dents... Quant à mon cou de girafe, dans
-les livres on dit: «long cou de cygne»: long, long, entends-tu, et un
-long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre...
-
-Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans
-l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne
-m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette
-vilaine grande bringue... Petite aussi, quand je voulais coucher dans le
-lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait
-dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour
-elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère
-sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous
-étions à l’école: je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en
-rentrant... Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre
-argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten;
-et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des
-embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre.
-Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son
-vieux châle...
-
-Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien
-loin, bien loin... Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le
-cœur hors de la panse... Et mère qui laisse faire: elle en a peur...
-Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses
-talons.
-
---Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de
-tes talons.
-
-Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.
-
-Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui
-parla doucement de mes maux de reins et de tête.
-
---Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es
-jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute...
-
-Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina
-allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule.
-
---Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre.
-
-Nous nous regardâmes; mais non, nous ne nous supportions pas... Depuis,
-il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon
-paletot.
-
-
-
-
-Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs
-que ceux que nous pouvons accomplir: notre devoir le plus proche, et que
-nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer; que cette forge,
-dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la
-déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est
-pas mon devoir, disait-il.
-
-Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de
-parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m...
-Non, tu n’es pas mort, je te trouverai... Mais mon devoir le plus
-proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il?... où est
-il?...
-
-Klaasje a des engelures... La première en avait aussi, et elle a raconté
-que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les
-laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les
-jours, et que ses engelures s’étaient guéries... Alors mon devoir le
-plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau
-chaude et de les savonner?... Oui... Toi, te trouverai-je?... et alors
-est-ce bien de te chercher, de t’attendre?... Je vais mettre les pieds
-de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri... mais... je
-continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin...
-
-J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte
-quand elle veut manger quelque chose de bon... elle en rit et recommence
-chaque fois... dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela?... Non,
-car je ne puis pas la changer... mais les pieds de Klaasje, et tout te
-raconter, cela je le dois, parce que je le peux.
-
-Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu as donné du tabac au
-vieux vétéran... Tu es le meilleur... Oui, Wouter, les pieds de Klaasje
-et toi, vous êtes mon devoir le plus proche...
-
-
-
-
-C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne trois «dubbeltjes», de
-la première une vieille jupe dont je pouvais me faire une robe, et de la
-seconde une partie des bonbons qu’on lui avait donnés. Corry m’avait
-versé en secret un verre de cognac au sucre. J’en étais contente, mais
-cependant rien n’y faisait: depuis un temps, j’étais malheureuse comme
-les pierres, je cherchais à être seule pour pleurer désespérément. Aussi
-tout le monde était injuste envers moi... Puis Wouter était devenu de
-plus en plus un monsieur; il connaissait de vraies princesses: certes,
-si je l’avais rencontré, il n’aurait pas fait attention à moi... A la
-maison, je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté mère, ils
-m’aiment de moins en moins... Pour Mina, je suis un objet qu’on jette
-d’un coin dans un autre. Celle-là, je la comprends bien cependant: elle
-est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale; elle ne saura et ne
-fera jamais rien; puis je n’aime pas des créatures aussi laides... Mère
-m’aime certes beaucoup... Je ne veux cependant pas lui raconter que je
-pleure tout le temps, et que j’ai ce poids dans le ventre, et que des
-frissons me parcourent... Et ces sensations... c’est comme quand les
-garçons m’embrassent, mais plus fort, et j’ai mal en même temps. Je ne
-veux pas demander à Corry, moins encore à Rika... Si je pouvais le
-raconter à quelqu’un... A Femke, je le dirais... A Wouter aussi, mes
-bras à son cou et en l’embrassant... Mais je n’ai personne, personne, je
-suis comme seule au monde...
-
-Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie mes yeux et continue à
-peler les pommes.
-
---Kee! Kee! tu devrais me faire un plaisir.
-
---Qu’est-ce?
-
---J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller souhaiter l’an à ma
-famille; mais, comme il faut servir le thé au juif malade, elle dit que
-cela ne se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et lui servir son
-thé. Je préparerai le plateau, je mettrai le thé dans la théière, tu
-n’auras qu’à verser l’eau bouillante dessus.
-
---Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste encore à la maison?
-
---Personne, les patrons vont chez les parents; elle y restera, et lui
-fera des visites. Ça va?
-
---Oui, ça va.
-
-Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de
-cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au
-dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier.
-
-Ah quel bonheur! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand
-j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt.
-
---Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à
-quatre heures.
-
-Seule!... qu’allais-je faire? mes jambes étaient flasques et une
-pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute! Si je continuais
-_Woutertje Pietersen_...
-
-Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je
-lis la fin du livre qui me sembla inachevé... Tous les romans finissent
-par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche
-d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton
-veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour
-cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une
-colère... Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends: pourquoi tes
-patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire
-garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge? Tu n’es pas un
-domestique, tu es un employé: tu as eu raison de briser cette ombrelle,
-j’en aurais fait autant; mais te voilà quitte de ton habit et certes
-aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te
-supporter... Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces
-deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça...
-allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des
-drôlesses? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de
-suite.
-
-Trois heures et demie... je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En
-descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et
-mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande
-tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la
-table. Le Juif me remercia gentiment.
-
-Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes
-me gênaient: je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher... Une
-langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de
-caresse, me parcourait la peau; je m’étirais. Oh, si je pouvais me
-coucher et avoir chaud aux pieds...
-
-Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux
-gouttes de sang sur ma chemise: mon émoi fut intense... Alors, quand
-même, cette vilaine chose me venait: je n’avais cependant pas été sale
-avec les garçons... Oh que dirait mère?... Tons les malheurs à la fois:
-Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que
-la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils
-en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah
-Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais
-cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec
-des dames... Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il?... Mon
-Dieu, on descend l’escalier: c’est le pas du patron...
-
-Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête; il
-regarda à peine l’alcôve et sortit.
-
-Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout son long; il était nu.
-Je ne pus crier: il avait collé sa bouche sur la mienne. De ses deux
-mains, il travailla sous moi pour écarter mes jambes, puis!... Oh! comme
-s’il me défonçait... Je me crus assassinée tant j’avais mal. Il grognait
-comme un chien affamé qui ronge un os; j’essayais de mordre, de bondir
-sous lui, mais rien n’y fit: il m’ouvrait le ventre par la «pissie». Oh
-que c’était... Ah je ne sais pas: de longs titillements étaient au bout
-de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de son corps nu en se
-remuant sur moi.
-
-Il me délivra. Il se regarda.
-
---Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie.
-
-Il rit.
-
-J’étais dans une grande torpeur et me demandais s’il m’avait enlevé
-quelque chose du ventre, tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès
-de fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre mes pensées.
-
-Corry rentra tard.
-
---Comment, tu es dans mon lit? Ne te gêne pas. Voyons, va-t’en.
-
-Je me levai: elle vit mes linges maculés.
-
---Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An! Tant mieux, tu ne pleureras
-plus, car je t’ai très bien vue te fourrer dans les coins pour pleurer.
-
-Je m’en allai par le quartier juif, douchée par le froid de la nuit,
-grelottant, recroquevillée, et murmurant: «Wouter, maintenant je ne
-voudrais plus te rencontrer: je n’oserais pas venir sous tes yeux...»
-
-
-
-
-LES ÉDITIONS G. GRÈS ET CIE
-
-21, rue Hautefeuille--PARIS, VIe
-
-
-_EXTRAIT DU CATALOGUE_
-
-
- Georges Clemenceau.--Au pied du Sinaï 6 fr.
- Colette (Colette Willy).--La Paix chez les Bêtes 6 »
- -- Dans la Foule 6 »
- Élie Faure.--La Roue 6 »
- -- La Sainte Face 6 »
- -- La Conquête 6 »
- -- La Danse sur le feu et sur l’eau 6 »
- Daniel de Foe.--Moll Flanders, trad. de Marcel Schwob 6 »
- -- Lady Roxana ou l’heureuse maîtresse 6 »
- Gustave Geffroy.--Nouveaux Contes du Pays de l’Ouest 6 »
- Paul Géraldy.--La Guerre, Madame 1 95
- Gilbert de Voisins.--L’Esprit Impur 6 »
- O. Henry.--Contes 6 »
- J.-K. Huysmans.--Marthe. Illustrations de Bernard Naudin 6 »
- Albert Nast.--L’Enfant dans la lumière. Illustr. en couleurs
- de Guy Arnoux, musique d’Andrée Fœgeli 22 »
- Gérard de Nerval.--Sylvie. Bois originaux de P.-E. Vibert 35 »
- Jules Renard.--Les Cloportes 6 »
- Stilgebauer.--Inferno. Roman interdit en Allemagne pendant
- la guerre 6 »
- Gabriel Soulages.--Les plus jolies roses de l’Anthologie
- grecque 6 »
- Ernest Tisserand.--Contes de la Popote 6 »
- P.-J. Toulet.--Comme une Fantaisie 6 »
- -- Les Contes de Behanzigue 27 50
- Vallery-Radot.--L’Homme de douleur 3 30
- Jean Variot.--Les Hasards de la Guerre 6 »
- -- Le Sang des Autres 6 »
- Villiers de L’Isle-Adam.--Nouveaux contes cruels 6 »
- -- Chez les Passants 6 »
- Carton de Wiart.--La Cité ardente 2 50
- Israel Zangwill.--Les Enfants du Ghetto 6 »
- -- Ce n’est que Mary-Ann. 6 »
- -- Les Rêveurs du Ghetto. T. I 6 »
- -- Les Rêveurs du Ghetto. T. II 6 »
- -- Had Gadya 2 »
- Charles Baudelaire.--Les Fleurs du Mal.
- Édit. critique revue sur les textes originaux et manuscrits,
- accompagnés de notes et variantes et publiés par Ad. van
- Bever, 4 portraits en phototypie 6 »
- Charles Baudelaire.--Le Spleen de Paris (Petits poèmes en
- prose) 6 »
- -- Journaux intimes 6 »
- Léon Bloy.--Jeanne d’Arc et l’Allemagne 6 »
- -- Le Salut par les Juifs 6 »
- -- Constantinople et Byzance 6 »
- G. K. Chesterton.--Les Crimes de l’Angleterre 3 »
- E. de Clermont-Tonnerre.--Almanach des bonnes choses de France 7 »
- Henry Cormeau.--Folklore angevin. Terroirs mauges.--I.
- Glossaire.--II. Contes, devinailles, chansons, coutumes,
- etc., etc., 2 vol. 13 20
- François de Curel.--Discours de réception à l’Académie
- Française 2 20
- -- Théâtre complet (7 vol.)
- Parus: I. La Danse devant le miroir.--La Figurante 7 »
- II. L’Envers d’une Sainte.--Les Fossiles 6 »
- III. L’Invité.--La Nouvelle Idole 6 »
- IV. Le Repas du Lion.--La Fille sauvage 6 »
- V, VI et VII sous presse.
- Edouard Drumont.--Sur le chemin de la vie 3 »
- Dumont-Wilden.--Anthologie des Écrivains belges. 2 vol. 12 »
- R.-W. Emerson.--Hommes représentatifs. (Les Surhumains) 6 »
- Gustave Geffroy.--Notre Temps, scènes d’histoire 6 »
- -- Notre Temps. Années de la guerre 7 »
- -- Clemenceau (huit illust. par Rodin, Manet, etc.) 6 »
- Remy de Gourmont.--La Belgique littéraire 1 95
- -- Les Idées du jour. Tome I, Octobre 1914.--Avril 1915.
- Tome II, Mai 1915.--Septembre 1915, 2 vol. 6 »
- Pierre Mille.--Le Bol de Chine, ou Divagations sur les
- Beaux-Arts 3 75
- Gonzague de Reynold.--Charles Baudelaire 14 »
- Gustave Simon.--Histoire d’une collaboration. Alexandre Dumas
- et Auguste Maquet 6 »
- Louis Thomas.--L’Esprit d’Oscar Wilde 6 »
- Ambroise Vollard.--Le Père Ubu à la guerre 3 »
- De Qui Est-ce? Recueil de morceaux choisis d’écrivains
- célèbres à lire tout haut pour en faire deviner les
- auteurs. Préface de Paul Reboux. Véritable jeu de société.
- 1 vol. avec la brochure-clef 6 »
- Auguste Comte.--Pages choisies 6 »
- Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 »
- André Maurel.--Le Tour de l’Angleterre 7 »
- Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 »
- Paul Gauguin.--Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid 7 50
- Gustave Kahn.--La Femme dans la Caricature française. 448
- illustr. et 74 hors texte 40 »
- André Salmon.--L’Art vivant. Avec 12 phototypies 9 »
- Ambroise Vollard.--Paul Cézanne. Avec 8 phototypies 7 50
- Henry Bataille.--Écrits sur le théâtre 6 »
- -- Le Phalène 7 »
- -- Les Sœurs d’Amour 7 »
-
-
-Bruxelles.--Imp. A. Lesigne 27, rue de la Charité.
-
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-
-21, rue Hautefeuille, PARIS (VIe)
-
-
-DERNIÈRES NOUVEAUTÉS
-
-
- Henry Bataille.--Le Phalène 7 »
- Albert Cohen.--Paroles juives 22 »
- André David.--Douze ballades et chansons d’Ecosse 6 60
- Gustave Geffroy.--Nouveaux contes du pays de l’Ouest 6 »
- Gustave Geffroy.--Constantin Guys. L’historien du second
- Empire, illustré 66 »
- Gottfried Keller.--Les Trois justes 27 50
- Berthe Kolbrunner.--Son petit enfant 4 »
- Arthur Machen.--Le grand dieu Pan (trad. P. J. Toulet) 3 »
- Rioux de Maillou.--Souvenirs des autres 3 »
- André Salmon.--L’Art vivant. Illustré 9 »
- Marcel Schwob.--Le Roi au Masque d’or 6 »
- Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 »
- P.-J. Toulet.--Les Contes de Behanzigue 27 50
- Gilbert de Voisins.--Fantasques 22 »
- Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 »
-
-
-Typ. Grou-Radenez.--1-21
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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