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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Keetje Trottin - -Author: Neel Doff - -Illustrator: Albert Marquet - -Release Date: April 18, 2021 [eBook #65105] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN *** - - - - - - NEEL DOFF - - Keetje - trottin - - [Illustration] - - Roman - - croquis - d’Albert Marquet - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS et Cie - 21, RUE HAUTEFEUILLE. VIe - - 1921 - - - - -KEETJE TROTTIN - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - _Jours de Famine et de Détresse_ (chez FASQUELLE). - _Contes Farouches_ (chez OLLENDORFF). - _Keetje_ (chez OLLENDORFF). - - -Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour -tous pays - - - - - NEEL DOFF - - Keetje - trottin - - Le pêcheur de perles - ne craint pas la boue. - - Multatuli. - - - PARIS - LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie - 21, rue Hautefeuille - - 1921 - - - - -KEETJE TROTTIN - - - - -A QUATRE ANS - ---Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu peux bien rester debout. - ---Non, laisse-la avec son petit dos au soleil. Hier, elle a encore eu la -fièvre, et le soleil lui fait du bien, dit une autre grande. - -Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue de la voix douce et -ferme de cette fillette, et combien de fois n’ai-je pas senti, vivante -encore, la caresse de cette exquise commisération! - - -A CINQ ANS - -Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter un col de dentelle chez -une dame. Le petit garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais -obstinément: j’avais entendu dire par des grandes qu’on ne pouvait pas -embrasser les garçons. Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser mes -petits frères. Quelques gifles m’en guérirent. - - * * * * * - ---Je ne les trouve plus! - -Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs. - ---Mes beaux rubans bleus!... C’est toi, Keetje, qui les a troqués contre -des chiffons pour tes poupées! De qui tiens-tu la loque dont tu habilles -ta poupée? - ---De la demoiselle d’en bas. - ---Tu vois, tu lui as donné mes rubans en échange, avoue! - ---Mais non, ce n’est pas moi. - ---Si, c’est toi! si, c’est toi! - -Et je reçus une bonne raclée. - -Cette injustice ne m’est jamais sortie de la mémoire: c’est la première -rancune qui a aigri mon âme d’enfant. - - - - -A SIX ANS - -Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin, -s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses -pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte, -la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés. - ---Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi -aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi. - -Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et -me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me -lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque -fois qu’il me voit, et moi aussi... - -Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et -m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le -tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant: -mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait -chassé Tom: - ---La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le -bougre sent cela... - -Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui. - -Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me -lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et -mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans -leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me -caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père -ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt -qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse... - -Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les -mains crispées au mur, et pleurai éperdument. - ---Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père. - ---Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire. - -Et on me laissa braire. - - * * * * * - ---Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout -pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui -faire. - -Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa -grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux -s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient. - - * * * * * - -Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait -la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette -peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la -première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une -anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les -yeux bleus. - - * * * * * - -Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après -que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains -rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me -semblaient des mains malades. - - - - -A SEPT ANS - -J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je -m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en -fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une -guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient -en se tapant la cuisse; les enfants me poursuivaient et se moquaient. -Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait; -tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent: - ---C’est bien, jolie enfant. - -Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous. -Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne -m’occupant plus des quolibets. - - * * * * * - -C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe -de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves. -Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me -toléraient avec elles. Nous combinions une escapade. - ---Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par -les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera -pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à -être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des -vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de -plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les -aperçoit un peu de l’extérieur. - ---Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec -vous! Je me tiendrai bien tranquille. - ---Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas -dehors: nous avons nos robes de dimanche. - -Elle nous toisa de haut en bas. - ---Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur -sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux. - -Je rentrai en pleurant. - ---Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois? - ---Mais elle braie pour braire, comme toujours... - - * * * * * - -Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser. -Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en -arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je -m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête -en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long -frisson de crainte et de volupté. - - - - -A HUIT ANS - ---Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul: porter la -casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre -Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui -donnerais dix-sept _cents_ et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser -la Haute-Ecluse, les remparts: la fabrique est au bout à gauche. - -Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la -casserole de terre nouée dans un lange d’enfant: elle penchait à droite -et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois -donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais -longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé; j’étais très -étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau... «Ce ne sont pas des -harengs, voyons...» et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si -je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui -s’épanouissaient sur les bords me tentaient... - -J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son -travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi -par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait, -mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout -droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats -devenaient dans l’eau. - -Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en -couronnes. - ---C’est froid, n... de D... et sec: toute la sauce est dans le lange. -Voilà la casserole. - ---Voulez-vous une fleur, oncle? - ---Non!... Oui, donne. - -Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant. - -Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis -la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son -homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me -gronda; je protestai; elles n’en démordirent point. - -Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de -colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me -cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement. - - - - -Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait -pas eu le temps de cuire les pommes de terre: nous dinâmes avec du pain -et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous -chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma -mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras; nous les grands, -deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la -main. - -Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était -très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup -au milieu de la foule; que, devant les baraques, des dames, en costumes -d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée; qu’un -homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie; que -les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient, -pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient -et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des -trompettes: «Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule...» - -Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu -autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et -tapaient des pieds en cadence: - -«Hosse. Hosse, Hosse...» - -Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant. - ---Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner. - -Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un -canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais -pas le chemin vers chez nous: je le demandai à un homme. - ---Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à -gauche, et tu trouveras bien ta rue. - -En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus. - -De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai -dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus -peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par -terre, pleurant et appelant éperdument ma mère. - ---Mère chérie, où es-tu maintenant? Mère chérie, reviens, je ne le ferai -plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis -ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni -Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu? Mère, reviens! J’en veux mourir, si tu -ne reviens pas. - -Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand ma mère, hagarde, en -sueur, traînant après elle les enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai -sur mes pieds; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui jetai mes bras -autour du cou; elle m’enlaça, et toutes les deux, en bégayant des mots -d’amour, nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait. - ---Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma Keetje adorée, ma perle, ma -pigeonnette de velours. - -Le bébé criait; Dirk voulait faire pipi; tous braillaient pour avoir à -manger. Ma mère n’écoutait pas et, quand elle se mit à la besogne, ce -fut en me tenant enlacée autour du cou, et moi la serrant, les deux bras -autour de ses jupes. Toute la soirée, avec le bébé au sein, elle me -garda assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père qui bougonnait, -elle voulut que je couchasse entre eux deux. - - - - -A NEUF ANS - ---Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils -durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois -enfants: Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel -lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses -brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre. -Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits--dame, -pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les -brûlait--car Dieu n’était pas content de lui. - -«Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de -satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par -terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de -Dieu et dit: «Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de -moi.» Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec -lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda: «Où est -votre frère?» il répondit: «Je ne sais pas: suis-je le gardien de mon -frère?» Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa -une femme d’un autre peuple. - -Je levai le doigt. - ---Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où -venait cette femme? - -Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux -écarquillés. - ---Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout. - -Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les -enfants me tirèrent par les cheveux, raillant: «D’où venait cette -femme?» - -Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me -montra au prédicateur. - ---C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme... - - * * * * * - -Nous habitions dans les bruyères de _Holland op zijn smalst_. - -A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la -campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au -milieu de la voie ferrée. Un train était en vue: je me mis à crier, à la -supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant -follement. Quand le train fut tout près, elle se leva. - -Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du -chemin. Les autres enfants n’avaient rien. - - - - ---Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte! Et ils ne nous ont rien -fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds! -Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits. - ---Dame! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de -jeunes: ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole -Moe! Mine Ole Moe! - -Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait -d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé -jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins -lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors -cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui -avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les -prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans -cœur. - ---Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les -garder; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait -encore des souvenirs de famille: le fouet du père, l’alliance de la -grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions -petits, et les livres d’oncle Freerik. - ---Oh! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas -tous: il nous en faut notre part. - ---Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée, -elle valait beaucoup; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère. - ---Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir -de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources, -et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même -qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les -ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service -sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin! Mais ne -rien nous faire savoir, et je suis l’aîné! - -Et les deux hommes se remirent à se lamenter: - ---Mine Ole Moe, Mine Ole Moe... - -Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux -étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les -deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se -faire remettre leur part des livres et des joujoux. - -Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient -coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur -avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir -conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour -payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme -étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les -portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée. - -Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous. -C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à -une cordelette; des perles de verre et de faïence; d’effroyables poupées -de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué; un sac, rempli de -petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand -elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village -demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en -briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés -avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait -tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait -au bout des grandes pinces de l’âtre. - -Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes -grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les -pierres; des osselets à pores ouverts de vieillesse; puis un gros -rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres, -c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis -des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait -mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des -sentences et des maximes gravées sur les tombes. - -Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle -Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries -que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la -clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma -mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les -comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi -cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une -Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère -oublia ces livres en même temps que notre chien. - -Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et -détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des -regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son -enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu: il -ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image -dans les anciens plis. - -Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre -grand’mère; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant -laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines, -après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les -perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à -fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la -Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans -chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la -religion et faisait un petit somme. - -Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses -devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que -leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à -Lopersum, en Frise. - - - - -Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie: mon -père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et -gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous -cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne -parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à -chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer -les lacets. - -En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines; mes -deux talons étaient écorchés. Mais quoi! elles me dureraient trois -années, avait dit la femme: alors, la peau des talons, qu’est-ce que -cela fait? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on -se moque de moi et qui me font aussi tomber. - -Hein également inspectait ses pieds: lui, c’étaient ses orteils qui -saignaient. - ---Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines: du cuir épais comme le -doigt, et dur... et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront -trois ans: la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les -tiennes. - -Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes -vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue. - -Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon -père était furieux. Des jeunes semblables! Lui était tellement content -quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient -pu tomber avant qu’il se plaignît. - ---Je vais les rendre: cela leur apprendra! - -Nous sautâmes du lit. - ---Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles -ne nous font pas mal. - -Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à -chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là... - - - - ---Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est -tard. - -Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure -en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une, -tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui -entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus -prendre le lange à côté du nœud. - -Je devais être là à midi, et il était midi et demi: mère était restée -bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce -soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant -aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me -vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de -pied en jurant: - ---Sale jeune, pas lavée et toujours en retard! - -Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le -soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au -milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri -qui sortait des impasses et des caves. - -Ah! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher -avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et -chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage -et laisser les vagues déferler sur moi! Mais voilà, quand on est bien à -l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente -d’habiter une maison de chaume: il lui faut la ville et les magasins, et -alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam... Là-bas, on ne -m’insultait pas pour ma saleté; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on -devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu -d’eau dans un petit pot, l’on reste noir... - -Je m’engouffrai dans notre cave. Ah! quelle délivrance! On eût dit que -tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes -de-ci, tête de-là, sur une chaise: ainsi couchée, les membres pendants, -le calme et le bien-être me revenaient. - -Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil! Ici, il ne pénètre jamais; -il y fait noir et frais, c’est exquis; l’eau coule des murs; le plancher -est mouillé... Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés... Si je -pouvais boire et manger, couchée ainsi... - ---Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre? - ---Oh! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les -tenir chaudes. - ---Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre. - ---Ah je ne savais pas!... - ---Où sont-elles, mère? - ---Nous les avons mangées: je croyais que tu les aurais voulues chaudes. -Voici une tartine. - -Je la mangeai en maugréant. - -Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse. - ---Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient. - -C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque -chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour -le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la -chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas -beurre à boire, mais à boire là à pleins pots... Et j’incrustai mes -pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs -suintants... - - - - -Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout -un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur -les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant -des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage. -Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains. - -Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à -l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la -Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer -barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du -rez-de-chaussée: quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes -coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des -ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la -porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs -signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me -demanda pourquoi je regardais ces putains. - -Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père, -une maison était aussi habitée par des dames: elles étaient toujours sur -le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains. - -Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au -sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait -plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très -empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des -épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les -traitaient de putains. - -Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel. -Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je -croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient -ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu! c’était comme d’autres -étaient modistes ou repasseuses... Plus tard, j’ai compris que leur -métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes -usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et -par les réflexions des adultes. - - - - -A ONZE ANS - -Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines -affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le -compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois -que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir. - ---Mère, qu’est-ce qu’on te fait? Pourquoi cries-tu? - ---Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une des femmes. - -Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve, observant curieusement. -Il m’empoigna. - ---Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la soirée. - -Et il me jeta dans l’impasse. - -Na! comme si je ne savais pas que mère allait venir dans l’échoppe! Je -sais très bien que les enfants sortent du ventre. Mais comment? Est-ce -par le nombril, ou est-ce qu’on éclate? Les chiens et les chats, c’est -par leur «pissie». Ce n’est pas possible chez nous... Enfin, la -prochaine fois, je me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai -bien. - -J’allai errer sur le Nieuwendyk. Bientôt je rencontrai des petites -voisines. Nous nous mîmes à chanter des tyroliennes, puis à raconter des -contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner aux portes; mais, une à -une, mes camarades rentraient chez elles. Moi, je n’osais pas. Je -m’assis sur le banc du perron de la marchande de friture. Je toussais -fort. Bientôt la femme sortit pour voir qui toussait ainsi devant sa -porte. - ---Que fais-tu là, petite? pourquoi ne retournes-tu pas chez toi? - ---Mère doit acheter un petit enfant. - ---Ah! ah! Eh bien, viens un peu chez nous. - -Elle m’amena au fond de la salle, devant la porte ouverte de la cuisine. -Elle murmura quelque chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit: - ---Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement habillée. - -Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu de tourbe faisait -bouillir de l’huile dans une marmite de fer suspendue à la chaîne, et -continua sa friture de poissons pour le lendemain. Je la regardai -longtemps, à moitié assoupie par la chaleur. - ---Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais jouer avec elle, mais tu -reviendras le jour. Maintenant retourne chez toi, je crois que tu peux -rentrer, et reviens demain. - -Elle me poussa doucement devant elle. - -J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par la fenêtre. Mon père -était assis près de l’âtre, fumant sa pipe. La lampe morveuse se -trouvait derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout y était -tranquille. J’ouvris la porte et restai sur le seuil. - ---Ah! Keetje, c’est toi, ma Poeske, viens te chauffer. - -Il me donna un peu de café; il ne me parla pas de l’événement; je -n’osais rien demander. - ---Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une petite sœur. - -Je sautai vers le lit et ma mère me remit un petit paquet fortement -emmaillotté. - -Je m’approchai de la lampe. Une petite tête rouge en sortait, mais -tellement achevée et fine que j’en fus tremblante de tendresse. - ---Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant! elle est si -jolie, si jolie! nous allons tous l’aimer très fort. - ---Rends-la vite, elle pourrait se refroidir. - -Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des -reins pour me hisser dans l’alcôve. - ---Toi! fit-il, toi! - -Et il me donna un gros baiser. - -Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai: «C’est -amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de -jolis enfants que l’on veut! Quand je serai grande, j’en aurai un tas!» - - - - -A DOUZE ANS - -En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que -son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se -faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète: je me -figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque -fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me -penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et, -quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour -des douves, j’étais contente ou je soupirais: «Ah! Dieu, bientôt il -n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux -qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il -la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera -pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux...» Et ma -gorge se serrait d’émotion. - -Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti -le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le -prend et a les mains remplies de couleur. - ---Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il -sera sec. - -L’apprenti le reprend, effrayé. - ---Oh! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé pour avoir plus vite -l’argent, parce qu’il n’a presque plus de commandes. - -J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le seau aussitôt qu’il -serait sec. - ---Père a mal à la tête et l’odeur de couleur le dérange. - -C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait, mais je voulais excuser mon -père. - - - - -Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon, d’un papier doré, -et des petites boîtes rouges, bleues, pourpres, dans un coquet panier, -pour ne pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand j’aurai -remis les médicaments chez les clients, je devrai garder un peu la -petite fille de deux ans. Elle est jolie, la petite fille: heureusement, -car les enfants laids, non, je ne peux pas... - -Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai longtemps avant de -sonner une seconde fois, si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira, -je dirai: «_Vryster_[1], avec les compliments du pharmacien, j’apporte -une bouteille... ou une boîte...» Oui, ce sera bien: «avec les -compliments», et «_Vryster_» sera bien aussi. J’entends toujours les -bouchers dire cela aux servantes, et elles rient: donc c’est bien... - - [1] Bonne amie. - -Et je serai employée dans une grande maison. Il est vrai que c’est au -Zeedyk, mais près du Nieuwe Markt: les «boîtes» sont beaucoup plus loin. -Il y a un aide-pharmacien; je dois l’appeler Monsieur: alors ce n’est -pas un domestique, comme les deux servantes. Voyez un peu: deux -servantes, et moi, le trottin... Puis il y a huit enfants: six garçons -et deux petites filles. L’aîné des garçons a vingt-deux ans et est -étudiant, donc tout à fait un Monsieur, et la plus petite fille a deux -ans; l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole militaire: -aussi un Monsieur. Encore un autre apprend la pharmacie; puis trois plus -jeunes. - -Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela, pendant que mère et moi, -nous attendions le retour de «Madame», le jour où je suis allée -m’engager. «Madame», parfaitement: c’est une «madame», la femme d’un -pharmacien, et non une «mademoiselle», comme la femme de l’épicier d’à -côté. - -Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai soixante «cents» par -semaine, une tartine à midi, et j’aurai fini à quatre heures. Huhu! ce -n’est pas si mal pour commencer: j’ai déjà douze ans, c’est vrai... - -En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du corps me parcourait depuis -les cheveux jusqu’aux orteils et me rendait toute frissonnante. Il me -fallut de suite porter une assez grande bouteille tout près, au -_Kloveniersburgwal_, à côté du _Trippenhuis_. - ---C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien. - -Je sonnai à la porte qui me semblait être celle de l’appartement. - ---_Vryster_, c’est pour Mlle X..., fis-je. - ---C’est à l’autre porte pour l’appartement: ici, c’est la maison. - -Et la _Vryster_ me claque la porte au nez. - -Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le cordon. Une dame -furibonde me crie: - ---Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi chaque fois qu’on vient de -chez l’apothicaire. Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai -ailleurs... Quel besoin ont les voisins de savoir qu’on m’apporte des -médicaments? Dépose la bouteille sur l’escalier et dis bien que je -changerai d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables de -distinguer la maison de l’appartement. - -Na! si ç’avait été dans mon quartier, comme je vous l’aurais engueulée, -cette vieille tuméfiée... S’il vous faut toujours des médicaments, c’est -que vous êtes pourrie... - -Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus. -La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi -qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée. - -En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher -de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres! -on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison... Chez -ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes, -qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis -parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je -produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière, -aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa -robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement -plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu -d’apparence: j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait -elle-même, parce qu’elle chipait des «cents» sur chaque article; elle -m’avait même recommandé de retenir cinq «cents» sur la viande: nous les -aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait -ajouté: - ---J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait. - -Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne -sortait pas de la chambre d’enfants au second: elle surveillait là les -deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait -continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui -était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des -repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils, -l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à -table et recevait de tout. - ---Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines, -mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de -foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de -pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous -seulement du fromage: allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq -heures... et pour ce qu’il descend alors de viande! et ces éternelles -pommes de terre étuvées aux oignons... j’en ai le ventre comme un -tambour. - ---Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je. - ---Oh! toi, tu n’es que le trottin: tu n’es pas de la maison et il ne te -revient pas plus. - -Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se -tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie -pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame -confectionnait elle-même ces robes d’enfant; elle tricotait aussi des -chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient -dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je -promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains -de Madame: comment faisait-elle ces trous de broderie?... J’aurais donné -tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame -me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant. - -Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves -à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau -de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes -garçons: des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais -surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient -chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait -au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa -chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me -laissait lire et faisait «ssst!» dès qu’il entendait revenir sa mère. - ---Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je -t’expliquerai. - -Na! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce qu’il avait de beaux -cheveux blonds en touffe sur la tête, et une peau propre et rose, et une -voix claire, comme tous les enfants riches... - - - - -«Joost van den Vondel», lisais-je sur le dos d’un livre. - ---Qui est-ce ça? demandai-je. Est-ce lui qui a fait le Vondelpark? - ---Oh! non, dit Willem, c’est notre plus grand poète. Ce livre raconte sa -vie. Tu peux le lire, ou veux-tu que je te le raconte? - ---Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas le lire en entier. - ---Eh bien, Joost van den Vondel vivait de 1500 à 1600: tu vois, il y a -trois cents ans. Il était né à Cologne, mais habitait ici dans la -Warmoesstraat, où il avait un commerce de bas. Il faisait surtout des -vers et des pièces de théâtre en vers: _Ghysbrecht van Amstel_, -_Lucifer_, _Adam en Eva_. Son commerce de bas périclitait, mais c’était -plus fort que lui, il aimait avant tout écrire des vers. - ---Il habitait la Warmoesstraat? Tu ne sais pas dans quelle maison? -j’irais voir... - ---Oh! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors n’était pas comme -maintenant. La Kalverstraat et le Nieuwendyk avaient des maisons de -bois, goudronnées comme les barques: elles étaient habitées par des -bateliers et des pêcheurs, dont les filets séchaient à la porte. - ---Allons, voyons, la Kalverstraat, des maisons de bois goudronnées? -C’est la plus belle rue d’Amsterdam. Tu te moques de moi, je ne te crois -pas. - ---C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il n’y a que le Palais du -Roi, sur le Dam, qu’on a bâti alors au milieu de tout cela, mais comme -hôtel de ville. - ---Na! ce que tu me dis... - ---Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu près comme nos pêcheurs -de l’île de Marken. - ---Allons! d’une culotte à harengs? - ---Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes et les petites filles -portaient beaucoup de longs jupons et trois ou quatre bonnets... Et -l’orphelinat bourgeois, tu sais bien, dans la Kalverstraat? - ---Oui. - ---Eh bien, à cette époque, les enfants sans parents étaient abandonnés. -Alors une dame Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six, je crois: -elle les a habillés comme les orphelins le sont encore aujourd’hui et -les a fait élever: c’est le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la -Kalverstraat. - ---Mais ce que tu me racontes... dis-tu vrai? Ah! que c’est beau... - ---Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur l’escalier, quand nous -descendrons pour la table de café... Tiens, maman n’entre pas... - -Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée. - ---Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant... ici, derrière la porte de -l’alcôve, où l’on ne nous verra pas de la rue. - -Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour -de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et -mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure: ce qu’il -sentait bon le savon!... - -J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire -semblant de rien. - - * * * * * - -Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des -maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost -van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand -théâtre de la Leidsche Plein... Un théâtre, comment est-ce fait? Je ne -connais que la _Poppenkast_[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt... -Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons... Mais oui, -elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les -bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah! voilà un magasin de bas: -des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je -regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de -bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce -lui, Joost? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes; -il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de -poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un -passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je -traversais le pont du Rokin--ce pont était comme maintenant--et -j’entrais dans la Kalverstraat. Oh! qu’il y faisait noir, qu’il y -faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron... - - [2] Théâtre de marionnettes. - -Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était -cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte. - ---Elle va mourir de froid. - -Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier, -qui tournaient quand ils couraient. - ---Quelle est cette petite fille? Oh! ce sera une petite orpheline. Nous -allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois. - ---Non, non! mère est à la maison! criais-je. - -Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne me tranquillisais que -sur le Dam, en reconnaissant le Palais du Roi, tel qu’il est encore -aujourd’hui... - - * * * * * - ---Keetje, qu’as-tu à gémir? me demanda ma mère. - ---Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la ville était encore en bois: -elle était noire et obscure, et les gens voulaient me faire entrer à -l’Orphelinat bourgeois. - ---Grand Dieu! qu’est-ce que c’est que ce galimatias? - ---Willem, un des fils, m’a raconté des histoires de la ville et de Joost -van den Vondel, et m’a montré les images. - ---Et toi, créature enfantine, tu te donnes la chair de poule à remuer -tout cela... Allons, dors et laisse-moi dormir! - - - - -J’étais là depuis quelques jours. Une petite cousine était venue jouer -avec les fillettes. Je monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais -l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je vois la petite Betsy et -sa cousine, assises à terre, entourées de poupées. Comment ont-elles -tant de poupées? et je ne les avais pas encore vues... Il y en avait -d’énormes, assises dans de petits fauteuils, vêtues comme des dames; -d’autres couchées tout habillées dans des voiturettes, et encore des -petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre, avec leurs vêtements -pliés dans des casiers. A terre, il y en avait à tête de bois, de -caoutchouc, de porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de son; -d’autres en chemise, jetées dans des coins, avec une grande chevelure -brune, les yeux à demi-fermés. - -Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce, j’enjambai l’alcôve -et, assise par terre, le bébé entre mes jambes, à qui je donnai une -poupée de caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que je passais -aux petites pour les rhabiller. Puis je commençai à attifer une grande -poupée. - -J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer Monsieur et Madame. -Quand je les vis, je lâchai la poupée. - ---Du moment que les enfants s’amusent, tu peux t’amuser aussi, Keetje, -dit Madame... Quel dommage! ajouta-t-elle. - ---Oui, quel dommage! fit Monsieur. - -Depuis ce jour, ce fut mon grand truc, pour tenir les enfants -tranquilles, de m’asseoir avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en -dévêtir une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller. Alors je -pouvais, à mon aise, parer de costumes différents une grande poupée qui -était ma favorite... - - - - -Na, ce Willem! Quand sa petite cousine de huit ans est à la maison, il -ne me demande pas si je veux lire, il ne me regarde seulement pas. Il -l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant tout le monde. Avec moi, -il se cache: pourquoi? Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que -je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou parce que je suis le -trottin... Si j’avais sa belle robe et ses beaux souliers, je serais -bien plus jolie qu’elle: mes dents sont bien rangées, et l’une pas plus -grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes dents qui poussent en -avant, avec un cercle d’or qui doit les remettre en place, m’a dit -Willem. Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns, des joues -rouges... Elle est jolie quand même, et c’est sa cousine... donc il peut -l’embrasser... - -Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez l’épicier d’à côté, avec -le jeune Monsieur qui est aussi grand que lui et qui va à la même école. -Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait: - ---C’est un canari aussi quand elle chante. Maman dit que l’organe est -superbe. - -Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai chanté toute la matinée, -à la cuisine, de beaux chants que j’avais écoutés le dimanche, au -Plantagie, devant les jardins où des dames, la poitrine et les bras nus, -viennent chanter sur une estrade: - -_Martha! Martha!_ et _Si tu crois à la parole sainte, ne parle pas, -Rosa... ne parle pas._ Sur les cours, les repasseuses et le cordonnier -se penchaient hors des fenêtres et me criaient que c’était beau. Mais -dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant, et Frans, celui qui -est à l’Ecole militaire, marchaient de long en large au salon, où ils -travaillent à côté de la cuisine--ils lisent et écrivent: ils appellent -cela travailler. Puis ils sont montés, disant que c’était intenable. -Quand je suis montée à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont -regardée comme si j’avais cassé une glace, mais ils ne disaient rien. Je -voulais encore chanter en me promenant avec la petite. Alors les fils -sont descendus au galop et Madame m’a demandé si je n’étais pas encore -fatiguée, puisque j’avais chanté déjà toute la matinée, que les vitres -en tintaient et la tête lui en tournait. - -Ah! c’est ça leur tête... Na! lorsqu’elle chante en tapant sur le piano, -c’est comme une poule qui glousse. Pour ces riches, tout ce que nous -faisons est laid, et tout ce qu’eux font est joli... - -Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai s’il trouvait aussi que -mon chant était laid. - ---Non, et maman dit que tu as une jolie voix, et que c’est bien dommage -que tu ne pourras pas la cultiver. - ---Cultiver? mais je n’ai pas besoin de la cultiver: elle est là, ma -voix. Ce que tu dis pour des bêtises... On ne peut pas apprendre à -chanter, dit mon père;--lui aussi chante et ne l’a pas appris--on doit -le faire naturellement. - ---Mais, Keetje, si... on... - ---Non, non, c’est comme ta cousine: elle n’aura jamais de belles dents, -malgré son cercle d’or. - ---Mais, Keetje... - -Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au grenier, où je restai à -bouder pendant plus d’une heure. - -Enfin, ils ont tout de même été gentils, et Madame n’a presque rien dit. -Mais je ne chanterai plus: je croyais leur faire plaisir, et voilà... on -prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce que je dis. - -Ainsi, cultiver ma voix! comme si elle n’était pas assez jolie et comme -si je leur avais scié les oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien... -Encore l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin de papier pour -le bébé, Bette disait que je jetais un goujon pour pêcher un -cabillaud... Mina croyait que je ne voulais pas donner mon sale ruban à -Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau, il doit être beau, et ce -ruban était sale et vieux... Et ce petit garçon qui traînait avec une -ficelle un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse sans qu’il -s’en aperçoive, et le joujou reste derrière lui; je le ramasse pour le -lui remettre, et voilà qu’une femme crie par la fenêtre: - ---Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le joujou de cet enfant! - -Voilà! voler le joujou, quand je voulais le lui rendre. - -Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute -seule... ou lire, toujours lire... - -Quel beau livre Willem m’a fait lire hier... Cette reine Esther, qu’on -avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la -marier... de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco... Dieu, -qu’elle devait sentir bon! Puis on lui a mis de très beaux habits, et, -le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus, -son mari... Hou! je comprends cela: sur l’image, il avait de gros yeux -ronds... Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et -misérable. Oh! ça, je l’aurais fait aussi... Si je pouvais, par ma bonne -conduite, rendre riches nos enfants et père et mère! Père aurait des -chevaux; mère, un métier à dentelles; j’habillerais les enfants comme -les deux petites ici; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois. -Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve -remplie de livres, comme Willem et Gerrit. - -La reine Esther, elle était juive: c’est pour ça qu’elle s’appelait -Esther. Moi, je serais la reine Keetje... Keetje? non, cela ne va pas -pour une reine. Kee, Kee... Keetelina. Voilà! la reine Keetelina... -J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous -irions voir pendre Aman, ce sale bougre... - ---Keetjou! Keetjou! - -C’est Line qui m’appelle. - ---Vite, descends! - -En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter -chez des malades. - - - - -Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au -fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je -mangeais ma tartine à sec: je n’étais pas de la maison. - -Line bêchait: - ---Oui, elle dit des vers en société: ce que ça doit être gracieux, cette -femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel -et les mains sur le cœur. - ---Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur -le cœur pour dire des vers? demandai-je. - ---De quoi te mêles-tu, morveuse? Mais je veux bien t’expliquer comment -je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au -Palais de Cristal: il y a là des représentations où l’on chante et où -l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux -mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on -parle d’amour... Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée -par les enfants, c’est grotesque. - ---Peuh! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent -jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos -rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est -marié: notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à -s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus -vieilles, aux plus folles... As-tu remarqué hier soir ce décolletage et -ce cou de vieux dindon? - ---Oh! oui, et l’autre jour encore... ils avaient oublié un parapluie. -Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait -monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de -l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand -on va en soirée, l’on prend des voitures. - ---Oh! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause -de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en -voiture: mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier. - ---Cependant cette pharmacie rapporte ferme! - ---Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes: un docteur, -un officier, un pharmacien... Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas -jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien? Puis la musique, -les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce -n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop! Je suis entrée, il y a -cinq ans, à cinquante florins par an; depuis deux ans, j’en ai -cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me -donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que -je parte: cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de -terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout -le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent. - ---Na! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais -comme vous tous les jours de la viande. - ---Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela... Une gamine qui se -laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de -lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je -t’implanterais d’autres idées: tu serais mieux lavée, et je t’en -donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu -prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup. - ---Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien: pourquoi t’acharnes-tu -ainsi sur elle? - ---Elle ne me sert à rien quand elle est en haut. L’autre jour, elle a -laissé tomber la petite sur la tête, que je croyais que c’était un fer à -repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt. Je ne l’ai pas dit à -Madame, parce qu’on l’aurait renvoyée, et j’aurais été encore une fois -seule pour la besogne. Et quand je me plains à Madame qu’elle lit -toujours, elle me répond: «Oui, c’est bien dommage pour cette enfant -qu’elle ne puisse étudier: je n’ai jamais vu une rage de la lecture -comme la sienne.» Voilà, c’est dommage pour l’enfant... Pour moi, ce -n’est pas dommage que je m’anémie et me casse ici depuis six heures du -matin jusqu’à minuit, tous les jours! Tiens, ne me parle pas de ces -gens, ni de cette gamine... - -Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit. - -Bette me dit, en ramassant la chaise: - ---Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne veut pas l’augmenter de -cinq florins par an! - -Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage... Moi aussi, je pourrais me -plaindre. Au lieu de partir à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je -reste tout le temps sans manger. Mais quand je lis, je n’y pense pas. -Elle peut dire ce qu’elle veut: je lirai tout de même! - -Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de la maison, était là: -c’était le parrain de Willem; il lui apportait souvent des livres. -Alors, un livre sur la table et Willem entre ses jambes, ils le -parcouraient ensemble. C’était presque toujours des livres à insectes ou -à poissons, magnifiquement coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté -un livre avec des poissons. - ---Des poissons vulgaires, disait-il: «vulgaires» ici veut dire qu’il y -en a beaucoup. Mais vois ces couleurs copiées de la nature: elles ne -sont pas vulgaires. Voilà des harengs: on dirait de l’argent verdâtre et -bleuâtre; ils sont aussi beaux que bons. Dans l’eau, ils doivent être -superbes, mais nous les apprécions le mieux dans la poêle: rien de -meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés dans de la -farine et rissolés, tout croustillants, dans de l’huile. Quel dommage -qu’on ne puisse les conserver pour l’hiver! J’en parle souvent avec ma -sœur, mais elle me dit que c’est impossible. Cependant si on les mettait -tout à fait préparés dans des cruches, en laquant bien les bouchons? - ---Mais on ne saurait faire entrer la tête par le goulot, fis-je. - -Il me regarda. - ---Eïe, eïe, tu dis quelque chose... - ---Si on les mettait en rond dans des verres ou des pots, avec un papier -dessus ou une vessie, comme la confiture. - -Je montrai un pot de confiture dans le buffet. - ---Eïe, eïe, une vessie... tu dis quelque chose, répéta-t-il, en me -regardant par-dessus ses lunettes. Je vais en parler à ma sœur. Je -donnerais beaucoup pour avoir en hiver des harengs rissolés, et, si cela -réussit, je t’inviterai à venir en manger... Viens donc, un de ces -jours, voir les tulipes de ma sœur, elles sont justement en fleurs, et -nos canaris... pour ce qui est de chanter, tu n’auras jamais entendu -cela! - ---Ne parlez pas de chanter devant Keetje: elle s’y mettrait, et cela -empêche Eudore de travailler son examen. - -J’en avais le sang à la tête. - ---Je puis aller voir les tulipes et les oiseaux, Willem, fis-je, en me -laissant embrasser derrière le battant de l’alcôve aux livres. - - * * * * * - -J’y fus deux jours après. C’était, à l’Oudezydsachterburgwal, une maison -à un étage, à large fenêtre à guillotine et à petits carreaux. On -montait un perron de face, de deux marches, flanqué de bancs. La porte -brillait comme un miroir. La servante ouvrit la moitié du haut. - ---Je puis venir voir les tulipes et les canaris. - -Alors elle me fit entrer et me conduisit par le long corridor, sur un -beau tapis moelleux, jusqu’à la porte du jardin, et me dit d’attendre, -qu’elle allait appeler Mademoiselle. - -Une vieille dame vint, à large crinoline, les manches bouffantes, une -collerette plate, en dentelle, autour de son cou nu et ridé, des -bandeaux collés sur ses oreilles, et une coiffure de dentelles blanches, -à rubans lilas. - ---Tu viens voir mes tulipes? - -Elle ouvrit la porte du jardin. - ---Oh! fis-je. - -Dans un tout petit jardin, dont les murs étaient entièrement couverts de -lierre, il y avait deux corbeilles de tulipes, et, autour du jardin, une -bande également de tulipes. Dans une des corbeilles se trouvaient des -mélangées, surtout des mauves et des pourpres; dans l’autre, seulement -des rouges à rainure orange, et les tulipes autour du jardin étaient -jaunes, rien que jaunes, comme de l’or: le soleil donnait droit dessus. - -Je ne pus rien dire. Elle crut que je n’aimais pas ses tulipes. - ---Tu ne les trouves pas belles? - ---Oh! Mademoiselle, fis-je, en levant les yeux vers elle. - ---Ah, je vois, tu es saisie... tu n’as jamais vu ça, n’est-ce pas? Il -m’est impossible d’en couper, cela ferait un vide; puis les tulipes de -cette corbeille-là sont toutes des premiers prix. - -Elle me montra la corbeille de mauves et de pourpres. - ---Mais tu peux revenir les regarder, puisqu’elles t’impressionnent tant. -Viens maintenant voir les canaris. - -Dans mon émoi, je n’avais pas aperçu la grande cage de canaris sur le -haut du perron du jardin. J’avais déjà vu un ou deux canaris dans une -cage, mais ici il y en avait vingt-cinq, me disait la dame. Ils étaient -tous jaune-clair et avaient le chant doux. - ---Je ne puis supporter le chant aigu, cela m’étourdit. - -Je regardai en extase les oiseaux voltiger, ou s’ébouriffer les plumes, -ou s’arrêter sur le bâton, se gonfler la gorge, ou chanter de joie, ou -gazouiller comme s’ils se parlaient, se parlaient... Puis, il y en avait -qui se trempaient dans un petit bac d’eau. - -J’étais très intimidée, parce que je ne savais comment expliquer à la -demoiselle que, si j’avais habité la maison, j’aurais passé les journées -assise sur un petit banc entre les fleurs et les oiseaux. Je me sentais -impolie de ne pouvoir rien dire et ne savais comment partir. - -Elle me donna deux caramels en me conduisant à la porte. - ---Alors, Mademoiselle, je puis revenir? risquai-je. - ---Oui, et bientôt, car les tulipes en ont encore pour huit ou dix jours. - ---Je peux aussi revenir pour les canaris? - ---Oui, aussi pour les canaris. - -Elle ferma la porte en me souriant. - -Oh! je dois dire ça à mère. Oh! que c’était beau, et je puis revenir... - -Le surlendemain, Willem avait été à la table de café chez son parrain. -Je demandai comment étaient les tulipes, maintenant qu’il avait plu, et -si les oiseaux se trouvaient encore dehors. - ---Non, ce n’est que lorsqu’il y a du soleil qu’on les met sur la -terrasse... Marraine m’a dit que tu es une sensitive... - ---C’est mal ça, Willem? - ---Non, mais elle dit que c’est malheureux, que tu souffriras beaucoup, à -moins que tu ne t’abrutisses... - ---M’abrutir, moi? Pourquoi? pourquoi? - ---Ah! je ne sais pas... - - - - -_Vie de Rembrandt van Ryn._ - ---Est-ce beau, Willem? - ---Oui, tu l’aimeras. Rembrandt est notre plus grand peintre, comme Joost -van den Vondel est notre plus grand poète. - ---Qu’est-ce qu’il peignait, Willem? - ---Oh! des portraits, des tableaux avec des Juifs de la Bible, des leçons -d’anatomie; il a aussi peint une _Ronde de Nuit_ à travers la ville, et -il a fait des eaux-fortes, beaucoup d’eaux-fortes. - ---Des eaux-fortes, qu’est-ce que c’est? - ---Je ne sais pas très bien comment cela se fait. Je demanderai à -parrain; après, je te l’expliquerai... Voilà une eau-forte; elle est -justement de Rembrandt: _La Fuite en Egypte_. Tu sais ce que c’est, la -fuite en Egypte? - ---Mais oui: de la Bible... Ah! voilà l’âne, et Marie et l’enfant Jésus -dessus, et, à côté, Joseph... Ah! c’est une eau-forte?... Ce sont des -images enfin, mais noires... - ---Images... oui... mais il y a de l’art... Je ne sais pas encore bien; -il faut entendre Eudore quand il en parle! - ---J’aime surtout l’âne: il porte si docilement la Vierge et Jésus. Tu ne -trouves pas que c’est un chéri d’âne? - ---Oui, mais on ne doit pas juger ainsi. Eudore sait comment on doit en -parler... Rembrandt habitait dans la Jodenbreestraat. - ---Ici, dans le quartier juif? - ---Oui, près du pont. - ---Etait-il Juif? - ---Non, mais Eudore dit que, s’il a peint les Juifs comme il l’a fait, -c’est parce qu’il les voyait tous les jours. - ---J’irai regarder la maison. - ---Puis il a eu de la misère et il a dû aller au Canal des Fleurs, dans -le Jordaan. - ---Ah! il a eu de la misère, et on écrit des livres là-dessus? Je vais -lire celui-ci. Et que sont devenus ces portraits et ces images? - ---Ils sont, pour la plupart, au _Trippenhuis_. - ---Willem, Willem, vite, arrive, il est temps pour l’école! - -Willem fila. Je descendis et pris mon panier rempli de bouteilles et de -boîtes. - -J’irai d’abord à la maison de Rembrandt... Quand j’eus passé le pont, je -la vis tout de suite, à droite. C’était écrit dessus: _Maison de -Rembrandt_. Je n’y remarquai rien, à cette maison; elle était comme les -autres, mais je fus émue qu’un homme qui avait vécu il y a si longtemps -et qui avait eu de la misère, eût monté et descendu ce perron et qu’il -eût regardé, par ses fenêtres, les Juifs, pour les peindre. - -Peindre ces Juifs sales, aux yeux malades, comment était-ce possible? Il -les aimait sans doute parce qu’ils étaient pauvres? Moi, je les aime -bien également: ils sont si bons... Il m’aurait peinte aussi peut-être, -car je ne suis pas mieux habillée qu’eux... Je vais voir au -_Trippenhuis_. Père doit souvent y conduire des étrangers: il dit aussi -que, quand la porte s’ouvre, on aperçoit des tableaux avec des gens -habillés comme il y a des siècles. - -Je portai vite toutes mes commissions, en gardant, pour la dernière, -celle de la dame à côté du _Trippenhuis_. Puis je montai le grand perron -et voulus entrer. Un monsieur, assis sur un tabouret, me retint de la -main. - ---Que viens-tu faire ici? - ---Je veux voir les tableaux et les images de Rembrandt. - ---Toi? Déguerpis, n’est-ce pas, ou je te «Rembrandterai». Allons file, -et plus vite que ça, ou peux-tu payer plusieurs «dubbeltjes»? - -Il me poussa dehors en grognant: «Où a-t-elle cherché cette idée?» - -De loin, je crachai vers lui et l’appelai «pierre de tonnerre...» Et je -dirai à mon père de ne plus vous amener de clients. A-t-on jamais vu? -n’aurait-il pu me laisser passer en tapinois? - -En traversant le Nieuwe Markt, je vis Bette arrêtée devant des paniers -de poisson: elle discutait le prix d’une belle alose, que la marchande, -le joug en travers du dos, tenait levée d’une main, en ouvrant de -l’autre les branchies. - ---Il est frais comme du beurre: un florin, vraiment, pas moins... Je -dois cependant gagner deux sous, je ne puis travailler tout à fait pour -rien. - ---Seize sous, je ne donne pas plus. - ---Allons, une bête semblable? dix huit, voyons, c’est donné! - ---Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant. - ---Allons, venez! - -Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber les boyaux, gratta les -écailles, et le taillada à détacher presque les morceaux. L’eau m’en -venait à la bouche. Comme ça doit être bon à manger, du poisson rose -ainsi! Bette fit mettre le poisson sur la paille dans un panier plat; -puis on le couvrit encore de paille. - ---Voilà, _Vryster_. - ---Bette, vous allez manger ce bon poisson à la maison, demain dimanche? - ---Ho! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour eux. Non, c’est demain -l’anniversaire de ma mère. Toute la famille envoie quelque chose de bon -pour un grand repas... Moi, j’envoie cette alose, on ne pourra pas se -plaindre. Veux-tu porter ce panier chez ma mère, ici tout près, dans la -Jonkerstraat? Je te donnerai une tasse de café à quatre heures. - -En revenant, Bette me versa une tasse de café, que je dus aller boire -dans un placard, de crainte que quelqu’un de la maison n’entrât dans la -cuisine et ne le vît. - ---Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la maison... - -Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe propre, Bette et Line étaient -en émoi. Le samedi soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient -chacun de leur côté et rentraient très tard. Un d’eux avait, en -rentrant, vomi affreusement sur le cabinet, mais personne n’avouait. -Aucune des servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient cependant -rien à Madame, mais elles prétendaient me faire nettoyer cette horreur. - ---Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis pas de la maison, -c’est votre besogne. - ---Tu le feras! fit Line, blanche de colère. - -Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut me forcer de le prendre, en -courbant ma main sur l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le -renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je m’enfuis de la maison et -rentrai chez nous. Tout le monde me donna raison, Mina en tête, et je ne -retournai plus chez le pharmacien. - -Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais pu lire, et un peu à -Willem, mais pas beaucoup... en somme, c’était un riche... Ma mère -trouva mieux de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école. - ---C’est encore là que cette créature enfantine est le mieux... - - - - ---Père ne revient pas. Il ira encore boire la moitié de sa paie. Je ne -peux pas aller à sa recherche, Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje, -va donc voir si tu ne le trouves pas aux _Trois Pigeons_, ou chez la -«bancale», ou chez les autres... - -Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets, j’essayais d’abord de -voir par les fentes des rideaux, puis j’écoutais si je n’entendais pas -chanter mon père, car il avait la boisson heureuse, mon père. Chez la -bancale, je l’entendis qui discutait. - ---Mes chevaux sont mes enfants! Ils sont bons, intelligents, je vous -dis: pour me laisser me coucher à côté d’eux dans le box, ils me font -littéralement une petite place. - -Il est éméché, mais pas saoul... J’entrouvris la porte et regardai -d’abord comment je serais reçue. - ---Ah! Poeske, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, tu viens me chercher, -approche. - -J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et -clair; le plancher était saupoudré de sable blanc; sur le comptoir, des -samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en -bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand -tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de -grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi. -Elle me souriait. - ---Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père! Une tasse de -chocolat pour la petite demoiselle... Quels beaux cheveux elle a, Dirk, -cela te fait honneur, une fille comme ça... - -Mon père m’avait prise sur ses genoux. - ---Va pour le chocolat! - -En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat -fumant et une biscotte. - ---La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que -c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents. -Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait, -elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès -d’elle et j’ai trouvé: elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au -sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie: je le lui mettais -le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait -disparu... Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils -finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants... Leen, -encore un «bittertje». - -Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout -cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père -discutait. - -Mon Dieu, qu’il fait bon ici... Et, couchée ainsi contre la poitrine de -père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et -la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi... Personne n’a -une voix comme lui... Et je chantai avec eux: _Wilhelmus van -Nassauwe_... - ---Ah non, fit mon père. - -Et il entonna: _Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux -dorés_... - -Je m’égosillai en des notes aiguës. - ---Ecoutez ce rossignol; elle a une fortune dans le gosier. - -L’un après l’autre, les consommateurs étaient partis, emmenés par leurs -femmes. - ---Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien de rentrer avec ta -fillette, et ne marche pas trop près du bord du canal. - ---Bien, Leentje, bien. Viens, Poeske! - -Nous sortîmes; je donnai la main à mon père. La neige s’était mise à -tomber. Tout à coup je le lâche et, faisant des boules de neige, je l’en -bombarde. - -Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses. - ---Ah! petite coquine, attends. - -Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie. - -Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand détour, nous poursuivant -dans la neige. Je sonnai à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si la -vieille qui habitait la maison était à nos trousses. - -Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant -dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me -tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant -devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des -pas. - -Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre -porte. Je levai le loquet: la chandelle était à sa fin, le feu éteint. -Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous, -furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied. - -Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai -vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne -pût jamais s’amuser... Père ne joue presque plus jamais avec nous, et, -quand il le fait, voilà... Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au -cabaret: il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici... - -Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme -folle, fiévreusement vider ses poches. - - - - ---Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller: un florin par semaine, c’est -beaucoup. Je suis grande; à l’école, on me traite comme une mendiante, -parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine, -c’est le loyer. - -A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville, -comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de -Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire -comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école, -où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on -levait le doigt... Ah! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas -devoir retourner à l’école... Mais je ne disais rien de tout cela à ma -mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme -trottin chez une modiste. - -J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement. - ---Tu n’as pas de chapeau? Et rien au cou?... Encore s’il était lavé... - -On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté -de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je. -Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait -les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise. - -En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une -demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux -quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à -mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché -de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche. -Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec -les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais -avec précaution et respect celui que je devais remettre. - -A la première maison, on me paya six florins, et je reçus cinq _cents_ -pour moi... Ah! ça va bien, je vais acheter un petit pain avec du boudin -de foie... Non, je les donnerai à mère: elle verra que je puis gagner -beaucoup. - -J’eus encore cinq _cents_ dans une autre maison. Voilà! voilà! Je -rapporterai ainsi plus que père, et plus que cette rosse de Mina, qui -gueule toutes les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre -les quatre-vingts _cents_ de ses gages. Je gagnerai cela en trois jours, -et bientôt on pourra se passer d’elle... Et père qui boit ses -pourboires! Je ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les -rapporter: on sent quelque chose en dedans de soi... - -En allant dîner chez nous à midi, je marchai d’un pas rapide comme les -grands, et ne traînai pas en route pour parler avec les enfants, ainsi -que je faisais encore la veille... J’ai un atelier, je dois marcher -comme les ouvriers qui rentrent chez eux, vite, vite, pour être de -nouveau à leur travail à une heure... - -Je remis mes dix _cents_ devant tout le monde. - ---Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu aies assez pour -t’acheter une robe, fit ma mère, Dieu sait si tu en as besoin! - ---Mais non, c’est pour dans le ménage: tu peux avoir quarante tourbes -pour cela, ou deux mesures de pommes de terre, ou deux choux blancs ou -une livre de riz. - ---C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille, quoi! - -L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de chapeaux. Je me balançais -d’un côté à l’autre, le corps plié en avant. - ---On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le patron en riant. - -Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur un perron. - -C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin. -Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus -jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients, -à part moi, de riches sans cœur. - -Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la -facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant: «Pour la -petite!» puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en -poche. - ---On ira payer, fit-il. - -Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai «charogne» -et «presseur d’éponges». - -Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches. -Les chapeaux ne me disaient plus rien: ces sales objets pour les riches -étaient la cause de mon mal. - - - - -La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle -parallèle: elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin, -il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à -coucher éclairée seulement par des portes vitrées: cet appartement était -loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une -chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui -l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une -grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par -un Juif, employé de banque. - -Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners. -J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur -de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge. - ---Mais, mais, Keetje, les odeurs?... je crois que les langes de vos -enfants avaient un autre bouquet. - ---Cela ne me donnait tout de même pas des nausées. - ---Eh bien, va-t’en vite! - -Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs. Après, quand -ils étaient partis et qu’elle avait fait les lits, je devais ôter la -poussière et descendre les plateaux. Je mangeais les restes de petit -pain qu’on avait laissés; je buvais le lait, en y ajoutant du sucre en -poudre. Puis je regardais les beaux vêtements pendus au porte-manteau de -l’étudiant du grand appartement et les sept paires de bottines rangées -au-dessous... - -En a-t-il, des bottines! sept paires... et une paire aux pieds, ça fait -huit. Père n’a qu’une paire de vieilles bottes qui prennent l’eau. Et -les vêtements! Trois costumes, encore deux pantalons, et un long habit à -pans, deux pardessus... Ah! la, la, et ça pour un seul homme... Les -riches ont toujours de trop: que peut-il faire de tout cela? - -J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en mettre sur moi, de peur -qu’on ne le sentît en bas, mais j’y fourrais goulûment mon nez, et -j’aspirais jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah! qu’est-ce donc? -qu’est-ce donc? j’en boirais, tant c’est délicieux... - -Puis je prenais les livres... Il y en avait beaucoup dans des langues -que je ne comprenais pas... _Idëen_, de Multatuli: je le feuilletai... -_Idëen, Idëen..._ Peuh!... Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé -par fragments, tout le roman de _Woutertje Pietersen_... Woutertje -n’était pas pauvre autant que moi, mais il n’était pas riche, et je -vivais avec lui sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses qui -l’aimaient et qu’il aimait: Fancy, Omicron, Amalia. Je les connaissais -toutes... Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais aussi: -j’avais fait ma première communion en même temps qu’elle. Ce devait être -cette fillette avec une couronne de roses blanches et une robe de -mousseline lavée: la robe était bien lavée et repassée, mais on voyait -qu’elle avait été lavée et qu’elle n’était pas neuve comme les autres. - -Fancy, Omicron... Quand j’habitais les bruyères, elles m’avaient aussi -parlé au milieu des lentilles d’eau et des branches des arbres; je les -avais mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel était très bleu, -mais cela surtout à l’époque où je lisais les Contes de Perrault et les -Mille et une Nuits, Puis je les avais oubliées... Tout le monde avait la -variole maintenant, et la guerre là-bas, en des pays étrangers, tuait, -tuait, et avait affamé Paris, une grande ville, disait-on, plus grande -qu’Amsterdam... Affamer! affamer les gens par méchanceté! les gens de -toute une ville! pauvres et riches... Na! pourquoi pas les riches? ils -peuvent bien avoir leur tour comme nous... Toute une ville... c’est -encore pire que lorsque nous sommes affamés par le chômage ou parce que -père boit... - -Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore Fancy, Omicron, de -causer avec elles, et d’entendre leur douce voix me dire: «Keetje, tu es -notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux d’or...» Et voilà -que ce livre me remettait en plein dans mes visions et me donnait même -un compagnon qui voyait et sentait comme moi, qui était un petit garçon -d’Amsterdam, comme moi une petite fille... Il habitait le Noordermarkt; -il avait l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des amandes de Curaçao -à la brouette de la Juive. Il dormait dans une chambre au second -derrière, dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient comme -nous. Il mangeait des pommes de terre et avait eu la fièvre... Ah! Dieu, -que je l’aimais! J’en tressaillais de joie; mes lèvres s’humectaient. - ---Wouter! Wouter! - - Fanne, fanne, fan, fan, - Sine, sine, si, si. - Fanne, sinne, fanne, sinne. - Fanne, sinne. Fan... cy, - Fanne, sinne. Fan... cy. - Puis le moulin faisait - Karre, karre, kra, kra. - Il y avait une fillette - Endormie dans le gazon... - Si c’était Femke! - -O Wouter, Femke!... c’est moi Keetje, Keetelina! Puis quoi?... J’aurais -voulu qu’il courût le soir dans la rue après moi pour m’embrasser: je -n’aurais pas crié! Mais il n’aurait pas osé!... Alors j’embrassais le -livre aux endroits où Woutertje était le plus à mon goût, où il -ressemblait le plus à nos enfants, et aussi là où il veut être brigand -pour le plaisir!... - - - - -Keeeee... Keeeee... Est-ce que tu t’es couchée dans son lit, toi, sotte -gamine? Je n’ai aucune aide de toi! - -Je me dépêchai de descendre avec le plateau. - ---Il n’y a plus de lait... non, depuis que tu es ici, les messieurs -boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre. - -Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur -les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la -cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait: les -battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait -tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela -en ordre avant le dîner de midi. - -Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier -de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de -bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En -manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé -quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des -carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers -moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. «Que tu -manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les -carottes et les navets, je les aime aussi.» - ---Keeeee! Keeeee! vite, prends les caisses et file. - -J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En -rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une -tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait -repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires: mon orgueil -était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par -semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à -rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le -dos jusqu’à me faire tousser. - - - - -Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond--nous sommes tous blonds chez -nous--et si tu as des yeux bleus: nous avons tous des yeux bleus. Père -est Frison; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup -plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus. -Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que -j’aime et déteste. - -Puis, es-tu grand ou petit? Père est grand et mince et peut sauter à -pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais -beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non! Nous sommes -tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre... -Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger... Quand Mina a un -service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus -mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons -des voisins diamantaires: ils sont dix fois plus insolents que les -autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de -faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes. - -Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je -verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père, -je peux causer sans parler; avec mère, moins, ses yeux sont bruns; et -père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers -lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en -aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je -puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne -m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi -seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons -de même l’impression que nous font les gens et les choses! Ah! que je -t’attends, que je voudrais que tu viennes! - -Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune -homme pour voir si c’est toi, elle me dit: «Créature enfantine, pense -plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons; du reste aucun homme ne -voudra jamais de pareille sauterelle!» Cette menteuse! Je suis sûre que -tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de -toi, si je n’arrive pas... - - - - -Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles, -pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière -elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée -d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un -volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière; la robe, -très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à -bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils -jaunes, des yeux verts à longs cils blancs; une haute coiffure blond -maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille, -surmontée d’un chapeau gris dit «Pamela», garni de rubans bleus et -roses; des gants de fil très sales et usés, à trous; une toute petite -ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le -corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante. -Les messieurs lui souriaient beaucoup. - -Arrivés sur l’Oudezydsachterburgwal, elle me fait monter un haut perron, -sonne, et nous entrons par une porte entrebaillée... Mais que fait-elle, -mon Dieu! c’est une boîte!... Les femmes sont toute la journée à la -fenêtre et devant la porte, aguichant les hommes; elles me regardent -chaque fois que je passe. - -On nous fit entrer dans une chambre de côté. Deux femmes étaient là, -dont une très vieille. J’ouvris les caisses. Elles s’écrièrent -d’admiration, et on essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop -basses: la première releva les peignes. - ---Voilà! ainsi, il va admirablement à madame... ce chapeau blanc fera -ressortir la fraîcheur de madame. - ---Vous avez raison, je prends celui-ci. - -Une dame entr’ouvrit la porte. - ---Peut-on voir? - ---Oui, venez donc. - -Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux et regardai la -première... Qu’est-ce que je vous disais? ce sont des putains... Elles -sont chic, par exemple: des robes de soie, de hautes coiffures blondes -et brunes, et quel teint! Je sais que c’est du fard, mais quel parfum! - -Elles essayèrent tous les chapeaux. - ---Oh! ce gris à myosotis... - ---Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec les roses. - -Une me leva le menton: - ---Hum... quel âge as-tu? - ---Treize ans. - ---Encore deux ou trois ans et elle sera exquise. - -Elle me donna des jujubes. - -La première était affairée: elle essayait, tirait une bouclette sur une -tempe, fichait le «Pamela» sur le sommet de la tête, en le faisant -pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux. -C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de -suite. Moi, je reçus vingt-cinq _cents_ et encore des jujubes. - -Une fois sur le canal, je dis: - ---Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de -jeunes filles. - ---Oh! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que -tu viens de dire. - ---Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat? - -Puis j’ajoutai: - ---Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains. - ---Oh! mais elles sont chic: des chapeaux à douze florins, beaucoup de -grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu -comprends... Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé -français. - -Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et -gentilles, et qu’elles sentaient donc bon! Pourquoi dit-on toujours -qu’elles sont ignobles et communes? Encore un mensonge... - -Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les -patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus -chers. - -Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que -c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses -mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que -plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé -plus qu’elle ne demandait. - ---Mais alors?... Une m’a dit: Dans deux ou trois ans... Mina a trois ans -de plus que moi: pourquoi ne se fait-elle pas putain?... Je croyais -qu’elles fouillaient les poches des hommes... La première leur parlait -avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle -«paresseux animal», quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt. - ---Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas -ce stupide langage devant Mina: Dieu sait ce qu’elle se mettrait en -tête!... - ---Mais... - ---Tais-toi ou... - -Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que -je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle -sentît si bon... - - - - -J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais -longuement lu _Woutertje Pietersen_. Je ne pouvais m’en arracher. - ---Kééééé! Kééééé! - -Je dévale l’escalier. - ---Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes. - -Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine. - -Woutertje! Woutertje! je suis Fancy... Non, je suis... Femke... Elle est -blanchisseuse, moi... j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des -bonnets; des chapeaux, c’est plus chic; je serai aussi une demoiselle, -comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de -Paris. Mon père... mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un -fiacre: alors mon père sera patron comme le tien... et tu vois, nous -serons très bien ensemble. Nous lirons à deux _Glorioso_, car, tu sais, -je lis tout ce que je puis attraper... Chez nous, on ne parle pas -toujours de la Bible, comme chez toi; nous sommes catholiques comme -Femke... Femke... Keetje, il y a aussi un K dans mon nom; oui, Keetje... -et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les -deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que -je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi. -Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel; seulement Mina -est une sœur et Stoffel un frère... - -Mais pourquoi ne dis-tu pas: «Moe»? Des gens comme vous ne disent pas -«mère». Quand mon père sera patron, je dirai: «Pâ et Moe...» Nous -n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère... Moe fait -tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje: c’est une orpheline de -l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le -dimanche... - -Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour -aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je -tâcherai d’être propre... tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des -poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent... Et nous -irons ensemble hors de la Porte des Cendres... Oh! je cirerai mes -bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et -j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première -communion, il ne faut pas y penser, il est aplati... Et nous irons sur -le petit pont de bois, et le moulin fera: «Karre, karre, krakra... Il y -avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem... Keetje...» - -Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des -fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi... -Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de -cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux -mollets, avec des lacets de soie blanche... Beaucoup de garçons ont -couru après moi pour m’embrasser, mais je criais... toi, tu peux, je ne -crierai pas... Rarakarakara... Si c’était Fem... Keetje... - -Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le -tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons. - ---Keetje, viens donc ici. - -Je me levai et y allai. - -Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla -de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts, -puis me lâcha et remonta l’escalier. - -Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais -si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les -fers du fourneau. Corry entra. - ---Qu’as-tu à pleurnicher? - ---J’ai mal. - ---Où? - ---Au ventre. - ---Es-tu déjà grande fille? - -Je la regardai. - ---Mais tu sais bien la grandeur que j’ai... - ---Niaise, ce n’est pas ça... perds-tu du sang tous les mois? - ---Moi? Non... Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête. - ---Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu -n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop -de pelures de pommes... - - - - -La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des -clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes -les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur -donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma -mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions -parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la -table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre, -comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux. - -Une dame et trois demoiselles entrèrent. - ---Fillette, voulez-vous appeler la «demoiselle»? - -J’allai avertir la patronne. - ---Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles. - ---Dans quel prix, s’il vous plaît? - ---Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois: vous me ferez une -différence. - ---Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux. - -J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde, -qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que -je devais aller présenter; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même. - -Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur -d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas -expédier: elle les essayait et réessayait à ses filles; elle débattait -les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très -tranquillement. - -Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je, -mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont -rapées à souhait, et pâles et jaunes: ce sont des rats tondus. Je vois -ce que c’est: «un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ -reçoit...» - -La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année -précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main -adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi -même. - ---Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler «madame»! -Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah! -misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes... je connais -ce genre: pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une -migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père -en grande tenue... Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre -paiement, sinon je pourrais droguer. - -J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire... Rats tondus, -va, ça a des gants pour nettoyer, ah! là là, quel froid caca! - -Je rentrai. - ---Ah! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part: jamais à ces -sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement. - -Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en -dedans: «Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou! c’est comme quand nous ne -pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous; même nos -petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser. -Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle. -J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano; -l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la -troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir -autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer... Et elles -étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes -comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas, -celles-là? cinq chapeaux à douze florins!!! - -Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage. - -Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de -carton à acheter. J’allai chez la patronne. - ---Es-tu folle? retourne vite au magasin: c’est un vagabond sans doute ou -un voleur. - -Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur -allemand, me disais-je,--mon père nous en parlait tous les jours,--il -est sur le pavé sans nourriture. - -Je fouillai ma poche; j’avais encore deux «cents». Je courus, toute -tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau -en disant: _Danke schön!_ Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer -longuement. - - - - -Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la -rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche -contre bouche: lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en -avant; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il -se décollèrent; il se sauva en bougonnant. - ---Ah! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les -oreilles... Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et -pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite... Tu -comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien -lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les -poires ne sont pas assez cuites... Allons, sois gentille comme une -grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne -ni la première... Oh! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne -ferait du tort à qui que ce soit... Je suis maintenant si bien habituée -ici... - -Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues. - ---Na! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se -fouiller... - - - - -Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande -avec qui j’avais été à l’école: elle était fille de blanchisseuse. Mon -Dieu, si c’était Femke... Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter -n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face... et elle -s’appelle Rika. - ---Que deviens-tu, Keetje? - ---J’apprends les modes. - ---C’est-à-dire que tu es commissionnaire: tu livres les chapeaux chez -les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge, -mais elle n’apprend rien du métier: quand elle a fait les courses, elle -nettoie... toi aussi, sans doute? Moi, j’ai appris le métier de ma mère: -je suis repasseuse. - ---De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée? - ---Oh! je sais que je suis laide... c’est ce que tu veux dire, n’est-ce -pas? Cela ne fait rien, j’ai quand même une «meue»... Quels grands yeux -tu ouvres! Tu appelles ça encore une «pissie»... Quand on est grand, -cela change de nom... Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir: qu’on -soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela... Toi, avec -tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois -tout avoir... Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi, -tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout... -Veux-tu des vinaigrés? - -Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres -vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine. - ---Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les -chemises d’homme, j’y vais moi-même: les hommes sont généreux. Je mange -l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer: ma mère me tordrait le cou -si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou -qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse. -Mais je me dis: «Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce -que tu m’as donné en naissant...» - -Elle me quitta au coin d’une rue. - ---Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela: autant être -aveugle... - - - - -Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une -vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes -du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une -vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante. -Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter; je puis te la chanter, -cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux: - - Jolies filles, jolies fleurs... - D’une jolie fille je suis venue, - Une jolie fille m’a ravi mon cœur, - Pour ce, j’aime toutes les jolies filles. - Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles, - Je les enfilerais à une cordelette, - Je les salerais dans un tonneau, - Oh! si j’avais toutes ces jolies filles... - Quand je serai mort, elles m’enterreront; - Elles me porteront au cimetière; - Elles écriront sur mon tombeau: - Ici repose le jeune homme - Qui aimait toutes les jolies filles. - -Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons «enfiler à un fil», -et non «mettre en tonneau» mais «saler dans un tonneau». A cela près, -c’est la même chose. - -Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes -chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme -les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir -où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout -d’il y a longtemps... Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand -tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi: un -«bakkertje»; n’est-ce pas amusant, ça? c’est comme si l’on s’était -toujours connu... Et maintenant je chanterai souvent: «Jolies filles, -jolies fleurs...» parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi. - -C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les -livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir... J’ai été une -fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante: quand je suis -rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout -était encore en place; j’étais contente, contente, mais je pleurais -presque... Je te dis ça à toi: à la maison ou ici, j’en attraperais des -«créature enfantine» ou des «sotte fille»... - -Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les -villes... Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau? Ce sont donc -tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la -gaffe? Et pas de marché sur l’eau? Et en hiver, quand il gèle, où -va-t-on patiner et faire des glissades? Et où sont les échoppes où l’on -peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de -l’argent? Ça ne doit pas être gai comme ici... Non, il faut revenir... - -Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le -monde et je m’y sens comme à la maison; même il y a des maisons où je me -sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est -continuellement sens dessus-dessous; puis il y a beaucoup de bruit, et -je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en -ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur -des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si -j’y touche, la voisine me dit: «Keetje, prends, garde, c’est la tasse -dans laquelle buvait ma grand’mère» ou: «C’est le grand’oncle de mon -mari qui a rapporté cette image des Indes.» Alors, tu comprends que j’ai -du respect et que je n’y touche plus... Chez nous, il n’y a rien d’il y -a longtemps, que le tiroir aux bonnets. - -Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier, -parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père: ainsi il ne doit -pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de -notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours -dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore -déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons -déjà habité: j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien... - -Père, lui, n’a jamais tenu en place; il allait toujours ailleurs, -toujours ailleurs... Nous avons habité toutes les villes de la Hollande. -D’abord, il s’y trouvait bien; mais bientôt nous devions faire des -dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez; puis il se saoulait, perdait -sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage, -il nous faisait venir: à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise -humeur. Enfin ça n’allait jamais... il fallait toujours partir, et je -déteste partir: ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi. -Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux, -nous resterons au moins à Amsterdam... Toi, tu n’as jamais quitté -Amsterdam. Tu voudrais voyager? Tu ne sais pas ce que c’est: tous -entassés dans une charrette ou au fond d’une barque... - ---??? - -Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou -porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec -des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais -notre manière, la vraie, est horrible... Et pourquoi voyager loin? -Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à -Bloemendael: on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes, -et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et -mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux -voisines, tout ce que l’on a vu. - ---??? - -Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi: ça, je -le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir... Avoir toute -une île pour nous deux, ce serait merveilleux... Ah! j’aurais peur -cependant... Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien -aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île... - -J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a -longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je -les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde... et -chaque fois ils me semblent plus blancs... Que veux-tu que me fassent -tous ces objets étrangers? Je veux bien les regarder, mais ne puis les -aimer... J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et -sais-tu pourquoi je l’aime? La dernière fois qu’elle a joué avec cette -poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée -par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je -la garde, et je ne voudrais pas la laver... - - - - ---Kééééé! Kééééé! - -C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver -ici dans l’appartement de l’étudiant? - ---Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le -pharmacien, près du Nieuwe Markt? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit -pâle... - -J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk... Si c’était le même -aide?... Je ne puis cependant refuser... - ---Je veux bien. Que faut-il dire? - ---Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il -doit te donner cinq _cents_. - ---Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est -toute petite. - ---Non, pas dans la caisse: la patronne pourrait la voir et le dirait à -ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine. - -Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise. - ---Là! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à -personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il -est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais, -dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie: alors -que veux-tu que je fasse? Je dois bien me livrer à des cachotteries. -Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui -verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois -rusée, tu sais: ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron. - ---Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et -personne n’en saura rien. - -En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le -papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche. -J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre? Je ne -puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main... Je l’ôtai de mon -corsage... Mon Dieu! si Willem allait sortir... - -La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide--ce n’était pas le -même--était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me -mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés -sur la vitre: «Pilules Holloway! Pilules Holloway!» lisais-je à haute -voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison; il me -regarda fixement. «Pilules Holloway, pilules Holloway» criais-je, en -suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces... Bette va -rager, elle pourra laver les carreaux... Pourquoi ne vient-il pas me -chasser? Je pourrais lui passer la lettre... «Pilules Holloway, pilules -Holloway!» - -Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron -fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte; je lui fourrai -ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en -l’enfermant dans ses doigts. Je partis... Oh, mais mes cinq _cents_? -Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments... Je -retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre -intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai -le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors -je m’approchai de nouveau et me remis à lire «Holloway, Holloway», en -faisant des doigts sur la glace... Bette sera furibonde... Le jeune -homme n’attendit pas les ordres du patron: il sauta sur la porte comme -pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq _cents_. - ---Avec ses compliments, murmurai-je. - -Puis, à haute voix: - ---Peuh! quel embarras! ne puis-je pas lire? - -Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la -ramassai. - -Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt _cents_ de -pourboire chez quatre clients... Bonne journée, cela me fait un -_kwaartje_. - -En rentrant, la seconde me regarda anxieusement. - ---C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières. - - - - ---Kééééé! Kééééé! - -Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée. - ---Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille? Vite, ce -sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les. - ---Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou -des poires? fis-je. - ---Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu -crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange -pas tous les jours, il ne va pas, voilà! Dépêche-toi, les poires doivent -cuire plus longtemps que les pommes. - -Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les -poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire. - -Cette sale demoiselle Laps! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher -Wouter, et cela tard dans la soirée; puis lui faire manger des pommes de -terre rissolées et boire du Focking! Je connais le nom de cette maison: -il y en a une au Nieuwendyk, je crois... - -Et se mettre contre toi... et vouloir que tu ôtes ton habit, puis -t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser: quel torchon!... Sais-tu ce -qu’elle voulait? Elle voulait faire des saletés avec toi... Oh Wouter, -pourquoi n’es-tu pas parti? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont -sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc -par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me -lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir! Mais peut-être n’as-tu pas -senti ce choc... Ce choc, il me rend toute tremblante; je voudrais -l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous -mes jupes... Toi, Wouter, qu’as-tu fait? Oui, je ne sais pas très bien, -mais tu aurais dû crier et te débattre. - -Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes. -Il m’a lâchée tout de suite, en disant: «Tu n’as pas de poils.» Je te -demande un peu: qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile?... J’ai demandé à -Rika. Ah! cette Rika, quelle malpropre! Elle m’a regardée, tout ébahie: -«Quoi, tu ne sais pas?» Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie -derrière un arbre; elle m’a dit: «Regarde.» Alors j’ai regardé... Je me -suis encourue. Elle m’a rattrapée... Je lui ai dit qu’elle était sans -doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que -dans un an j’en aurais autant... Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux -pas! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle: «Tu joues sans doute encore -à la poupée...» La poupée, Wouter... oui, comme Omicron, dont la poupée -s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je -les ai toujours tant aimées, mes poupées: pourquoi tout d’un coup, parce -que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus? Le dimanche, -seule, je les habille et les déshabille encore; mais je ne voulais pas -dire cela à Rika. - ---Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les -vieux, si tu restes rase: du reste, que tu le veuilles ou non, cela -poussera... - -Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles... Corry qui -dit que je dois perdre du sang tous les mois... J’ai trouvé Mina au -grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui -sont poussés: sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa -tirelire. - -Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela? Je comprends mère, qui doit -allaiter continuellement des enfants... Le lait... mon Dieu, d’où -vient-il?... Ah, je ne veux pas de tout ça: je veux rester lisse et -propre comme je suis... Pouah! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête -sur un bloc de bois... - -Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé... frère. Ça, -c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps!... Et tu n’étais -même pas fâché... Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps! Oh -que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne! J’ai, comme -toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi -vieille que ta mère: alors crie et débats-toi... - -Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma -mère, ni à mon père... Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore -plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke... Keetje ou -Femke... Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse -Erika, ni à Zietske Holsma... seulement à Femke, comme moi, je ne -penserai qu’à toi, Wouter. - -J’étais réconfortée: il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette -hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma--encore -un nom qui ressemble au mien... J’aurais voulu remonter lire la suite, -mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait -attendre le lendemain. - -Corry entra. - ---Mettons vite les poires sur le feu... Mon Dieu, on n’arrive pas à -quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as -encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures; ce n’est pas -toi qui dois ne pas aller... Dis donc à ta mère de te donner un bain de -pieds: il est temps qu’elles te viennent... Monte maintenant et ne -raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que -ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites... - - - - -J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des -chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle -portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée -en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de -paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle -le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua. - ---Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux. - -Et elle enleva les roses. - ---Voilà ce qu’il faut: ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à -la place deux choux de velours noir. Vous voyez... - -Et se tournant vers la première: - ---C’est beaucoup mieux: c’est ainsi que je le veux. - -J’étais étonnée: en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et -plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute -coiffure. - ---Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des -nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour -après-demain au plus tard. - -Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les -ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose -piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit -sortir. - -La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot, -avait simplement commandé et était partie. - ---Peuh! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans! -Sais-tu, Keetje, ce que c’est? Elle n’a pas le sou: quelqu’un qui a des -sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse, -elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger -moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais -par ici; toi, tu dois prendre par là. - -L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une -comtesse... elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir... - -J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond -avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux: d’abord un avec des -fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore -celui avec des nœuds; et je vis que les chapeaux les plus simples -étaient les plus seyants. - -Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit: un vieux monsieur -et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits; moi aussi, avec un -chapeau sur ma tête; alors, en pouffant, ils partirent. - -Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un -chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas -de pourboire. - -En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler: - ---Kee! Kee! attends donc. - -C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide. - ---Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge; on ne m’a pas payée, -sans cela... Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la -bouche. Tu n’as pas d’argent? - ---Moi! non, on ne m’a pas donné de pourboire. - ---Mais tu as l’argent des chapeaux. - ---Oui, d’un chapeau: six florins. - ---Eh bien alors? viens, nous allons en prendre vingt-cinq _cents_. - ---Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que -contre argent: s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce -n’est pas à moi. - ---Tu têtes encore? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre -l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant -qu’elle te donne vingt-cinq _cents_ de trop peu. Tu n’as qu’à dire -qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets -ou la somme moins vingt-cinq _cents_, et que tu as préféré accepter la -somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu -comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai, -et samedi tu le rendras sur ta semaine. - ---Mais je donne ma semaine à ma mère: c’est juste le loyer. - ---Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires. - -Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua -dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à -mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin -pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains. - ---Merci, tu sais... Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui -paye. - -La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans -cela elle n’aurait jamais vu un sou. - ---Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq -_cents_. - - - - -Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les -Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais -pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait -que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te -rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois, -hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante... Mina -est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le -dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en -papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout. -Moi, en causant avec toi, je te dis tout; sans cela tu ne me connaîtrais -pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé. - -Ecoute... je n’apprends pas les modes... je fais les commissions, j’ôte -les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires... -je mange les pelures... Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans -la cave au charbon... il m’a fait très mal... Il a encore essayé de m’y -faire venir; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu -les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire -venir... Corry, elle, ne le mord pas, ni la première... Puis chez nous, -Wouter, comme mon père boit toujours... nous ne pouvons payer le -boutiquier, ni le propriétaire, et... nous n’avons pas toujours à -manger... Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon -père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était -cocher... J’ai dû porter ma robe de première communion au «Lombard»... -Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution; -maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié... Tu vois, -je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur... Non, -je suis une fille comme Femke... et tu ne voudras pas me reconnaître -quand tu me rencontreras... Na... Na... il fallait cependant que je te -le dise... Maintenant tu sais qui je suis... - -Mais, Wouter, je deviendrai modiste... je regarde comment fait la -première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin, -en se coiffant du nouveau; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait -qu’il avait de l’allure... la première disait: - ---Oh, elle ne l’a pas appris: elle ramasse ça en nous voyant faire: il -ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir -autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage. - -Elle m’éloigne d’elle maintenant... Mais j’ai mes yeux... tu vois, je -serai modiste, et nous pourrions bien... en empruntant, ouvrir un -magasin. Ton père vendait des souliers... des chaussures de Paris... -c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne -savait pas tenir une alêne en main... Na! moi, je ne suis pas une -demoiselle: il faudra donc que je connaisse le métier... - -Wouter, quand vais-je te rencontrer?... Pourvu que ce soit un dimanche, -quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne -sois pas avec cette traînée de repasseuse... elle, il ne faut pas la -vouloir: elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait -voler... Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir -à mère: j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais -cassée... Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela... - -Toi, tu avais brocanté ta _Bible_ pour louer des livres: _Glorioso_... -J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour -ma mère, _Glorioso_. Ils ne l’avaient pas: ils m’ont donné _Gustave, le -mauvais sujet_... Ah que c’est drôle! il faut lire ça: mère a ri comme -une folle avec _yes, yes_... Je préfère cependant beaucoup les _Mystères -de Paris_ et les _Mystères d’Amsterdam_... Avant, j’étais Fleur de -Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi: j’aime mieux -être Femke, et toi, Wouter... Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de -Gérolstein: tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon -amoureux... Comment ferais-je pour le tutoyer... et l’embrasser...? Je -voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons -seuls... Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde, -je n’aime pas ça... - -Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera: - - Warre, warre, wirre, wa. - Où est, warre, wirre, wa, - Wouter qui me sauvera. - -Si c’était F... Keetje... et nous irons dans les prairies cueillir des -fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes, -ma mère me l’a appris: elle en tressait dans son pays pour la Sainte -Vierge; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje -est adorable avec une couronne de pâquerettes... Toi, tu serais très -joli aussi avec une couronne... Je suis bête?... Non, Wouter, Mina et ma -mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas -combien c’est joli et combien cela sent bon... Oui, elles disent qu’il -n’y a rien à faire avec moi; que je suis une créature enfantine... Eh -bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel, -et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose... et -puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier... - - * * * * * - ---Kééééé! Kéééé! Sotte fille, allons, monte... - -Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier. - ---Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau. - -Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté -un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite... Mais je me -rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai. - ---Que fais-tu, petite? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu -trimballes ces caisses? - ---Trois mois, dame. - ---Tu apprends sans doute les modes? - ---Oui... je... j’essaie. - ---C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour -apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul... Et ça te fait mal -là... - -Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la -regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses -noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit -chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et -un médaillon de jais; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines -en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très -chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames -du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant -toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme -un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle... -Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé -ses bottines tant je l’aimais. - ---Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça... Viens, ma petite -fille, je demeure ici... - -C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre -Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à -trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et -de lys blancs qui parfumait tout l’appartement. - ---Je vais vite essayer mon chapeau pour voir... Attends, je demanderai -d’abord le thé. - -Elle sortit; je l’entendis commander: - ---Plusieurs tartines au fromage et à la confiture. - -On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça -l’assiette de tartines devant moi. - ---Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme -moi... J’ai assez d’une tartine; les autres, il faut que tu les -manges... - -Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle -noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe. -Je n’avais jamais rien vu comme elle: sa peau brune me semblait -veloutée. - ---Il me va, n’est-ce pas? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a -pas beaucoup d’argent. - -Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des -trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait -de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait -en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des -doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une -jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté: - ---Marquis... - -J’étais anxieuse d’admiration... Elle courut au piano, tapa dessus et -fit: _Laaaaaaaa_... - ---Est-ce bon, petite? - -Je ne savais presque pas répondre... J’aurais voulu ne plus jamais la -quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout: -comme j’aurais pu lire!... - -Un monsieur fit irruption. - ---Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va: magnifique, dis? - -Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui. - ---Ah, et viens donc ici que je te montre... - -Elle l’arrêta devant moi. - ---Que dis-tu de ça? Elle est blonde, par exemple: un rayon, quoi!... -Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine... Des os -de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet. - -Sam me regardait. C’était un juif... Comment pouvait-elle être aussi -familière avec un juif? - ---Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi... - ---Oui, arrangé ainsi, fit Sam. - ---Parle, petite, pour qu’il entende ta voix. - -Je ne desserrais pas les dents. - ---Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam. - ---Non, rien. - -Il me donna un «kwartje» de pourboire. - ---Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la -répétition générale. - ---C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau. - -Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre -chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines. - -A la rue, je me mis à pleurer... Son chapeau ne sera pas si vite usé, et -elle peut aussi aller chez une autre modiste... - - - - -Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose: nous avons tous la -gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient -contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la -petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa -mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous -cas, nous voilà bien: nous avons des ampoules sur le corps et entre les -doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que -je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale!... J’en -ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée... Je -n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et -si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le -verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il -semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et -maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise. - -Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais -souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans -un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la -scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a -dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est -venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine. - -Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps, -au dispensaire de la ville; le docteur a donné un pot d’onguent jaune, -avec quoi il faut nous frotter; puis nous devons laver au savon noir et -à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire: il faut -trois seaux d’eau chaque soir; ça fait trois _cents_ pour l’eau seule, -alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de -terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et -rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout -cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu -ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute: quand nous -habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante -comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut -acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse... - - - - -Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se -marier? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les -tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu! que ce serait -délicieux! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous -ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous -laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous -mettrions nos beaux habits... comme je serais la femme d’un monsieur qui -est «sur un bureau»... - -Ecoute, écoute! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de -balle... - ---??? - -Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc... -Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus, -des bas fins sans pieds, à sous-pieds; alors, un caleçon fermé, en -molleton; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je -mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites -floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à -grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de -courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds -derrière, à moins que tu ne préfères le bleu; le cou décolleté en carré, -avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or; des pendants -d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de -la tête; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant «oui, non», -devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses -mousseuses; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter, -Wouter, me vois-tu ainsi?... Toi, tu aurais ton costume de velours noir, -à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans -flottants sur la nuque, et une canne pour te promener. - -Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la -Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à -côté de nous dans le _theestoof_, je préparerai le thé et nous prendrons -des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur, -faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis -dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une -«boîte à présenter». C’est donc bien cela, n’est-ce pas? Ah mon Dieu! -quelle joie! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés... on se -moquerait de nous... En rentrant à la maison, je préparerai du lait de -sauge, et nous casserons des noix... Mais les dimanches où il n’y aura -pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs -sauter les fossés--je saute, tu sais--et courir l’un après l’autre: il -faudra que tu galopes pour m’attraper... Oui... mais nous devons d’abord -nous marier: sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble... - -Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie, -en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même, -et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les -doigts, en disant «Maudit gosse...» Ta mère porte une jupe de mérinos, -un caraco blanc et un bonnet tuyauté; ma mère, une crinoline, bien que -ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à -ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et -un chapeau; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison: les -robes de femme ne lui vont pas... Ma mère, en parlant, ne saute pas, -comme la tienne, du bœuf sur l’âne; non, elle commence à parler, dit -jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter: -moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères -s’aiment... - -Père... oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé... Sais-tu ce -qui serait bon? Ce serait de marier Stoffel avec Mina... Mais oui, je -ris, mais oui... seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous: au -bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade: comme -ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre... Mes petits frères et -sœurs pourront venir comme ils voudront: alors tes autres frères et -sœurs aussi, ils en ont le droit... - -Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des -livres; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat. -Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons -depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous -les livres des étaux; le bossu qui y a un étal me laisse toujours -faire, et les autres brocanteurs aussi... Nous irons de là au -Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout? C’est quand on ouvre -les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble -et répandent leurs parfums: on le sent jusqu’au Spui... Ah j’aime tant -me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel. -Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le -Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux -Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je -les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du -bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les -compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai: à -cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur... Aimes-tu tout cela? Ce -n’est peut-être pas pour des gens comme toi... le fait est qu’on y -gueule... Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs: là, -il n’y a que des gens comme il faut... - - * * * * * - -Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor... C’est -l’étudiant!... Je jetai le livre et filai au magasin. - -Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de -rubans, puis remontai pour enlever les poussières. - -J’entrai par la chambre à coucher. Hé! qu’est-ce que c’est que cela? A -travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près -d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte -ouverte: elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle -coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle -se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta; -puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en -ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et -se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de -cheveux pour en mettre sur le front; elle n’en mit pas sur le cou. -«C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa -figure...» Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les -cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua -ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires! Chez -Mina, c’est comme des demi-pommes... Elle se reboutonna, se donna un -coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble. -Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son -corsage et sortit. - -Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque -là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés -sur du velours bleu! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles? -Maintenant, je comprends... Moi, qui croyais que c’était naturel, ces -ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi? Mes ongles -sont plats et tout petits... - -J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter: surtout faire -descendre la peau était difficile et douloureux; mais j’y arrivai et vis -apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des -riches. Dieu, que c’est joli, joli! je limai, je pris le polissoir... -Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver. - -Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant; je mis la poudre sur le -polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains... Je -poudrai ma figure et mon cou: un cou jaune et une figure rose, c’est -affreux; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la -première l’avait fait; mes tétons étaient deux petits pois sur une -planchette, rien d’autre; je n’oubliai pas le coup de peigne. - -Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront -sales!... J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne -avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis -une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes -mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le -délicieux petit croissant à leur base... - ---Kééééé! Kééééé! - ---Ah Dieu!... - ---Vite, les pommes!... Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la -charrette à fleurs passe dans la rue. - -Les pommes? les pommes? Comment préserver mes ongles? Il n’y avait rien -à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai -mes récurages et polissages. - -La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit -rien. - -Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût, -nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier. - - - - -Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps... elle te -dit que tu dois penser qu’elle est «ta propre Kristien». Vieille -malpropre, va! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle! Tu -voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du -Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi, -tu l’aurais fait aussi... - -Mais quelle nuit tu as passée! D’abord cette Laps, brr... puis dans cet -estaminet, où Femke est debout sur la table... Ecoute, je n’en sors pas! -est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table? En -tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces -extravagances... Cependant j’aurais bien voulu être elle... - -Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes, -je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu -m’as embrassé la main... Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi... Non, -non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma -main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille -et me serais jetée dans tes bras... Mais elle, elle est partie avec le -vieux Klaas, je ne comprends pas... Tu m’aurais emmenée, et nous serions -allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres; le -moulin aurait chanté: - - Fanne, fanne, fan, fan - Sine, sine, si, si - Fanne, sine, fanne, sine - Fanne, sine, Fancy - -Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke, -Keetje... Mais oui, c’était Keetje: nous aurions été là à nous deux, -sans penser encore à cette nuit terrible; à nous deux, sans penser aux -autres... - -Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke; -tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un -ivrogne. Comme c’est bête! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même -la mère de Femke te croyait ivre... enfin... Femke n’était naturellement -pas à la maison. - -Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment -as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un? Dans ta famille, on -lit tant la Bible: on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça... - -Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous -lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore -nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche -gauche aussi: je les chatouillais toujours et Hein voulait les -embrasser. Seraient-ils encore là? Depuis que ma mère ne me lave plus, -je ne me suis plus vue: ce n’est pas convenable... Tu sais cela -cependant: chez toi où l’on parle tant de «comme il faut», on doit -savoir ce que c’est que les bonnes manières. - -Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car -il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble... Sietske Holsma -disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les -garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses -malpropres: dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans -l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça. -Na... na... c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger... Moi, je -voudrais seulement être embrassée par toi... - -Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke... mais pompé, là... Oh, je -me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions -dans le ruisseau, comme nous étions gais après... Et un jour, seule sur -la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à -un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues; après, j’ai chanté, -et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie. -Mais on peut faire cela quand on est petit: depuis que je commence à -être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour -changer de chemise... Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais -pas dû le faire... Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke -n’est pas une mammifère comme cette Laps... «Appelle-moi Kristien, ta -propre Kristien...» Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas -du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus; il t’enverra son -frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter, -peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux; mais nous, nous -irons là-bas, où le moulin fera: - - Fanne, fanne, fan, fan. - -Si c’était F... Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje... Sine, sine, -Fanne, sine, si, si... - ---Kééééé! Kééééé... Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la -viande hachée: l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de -chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande; je ferai déjà tremper -le pain. Allons, cours... J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il -raconte! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt! - - - - -Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra -une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une -dizaine d’années. - ---Où est la dame? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau -pour ma petite-fille. - -J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui -vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du -Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand -nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient -les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait -continuellement avec elle à propos de la petite: - ---Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi, -votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire. - ---A-t-on jamais vu? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et -elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la -laisser faire: alors tu aurais eu tout. - -Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux -femmes à propos de l’enfant. - -Corry et moi en faisions des gorges chaudes. - ---Hé, hé, hé! ces poissardes, écoutez-moi ça... - -Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des -rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange. - ---Voilà! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance. - ---C’est cinq florins, et vous payerez chez vous; j’ajouterai la -quittance. - ---Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire. -Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer. - ---Vous l’aurez. - -C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la -première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis: on descendrait -au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le -Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois -chapeaux dans la matinée; moi, je les porterais l’après-midi. Il était -convenu que nous dînerions à la maison. - -La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet -claqua, et en avant! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua -tout là... Bah! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus... -Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez... La -seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait. - ---Et, à quatre heures, j’offre du chocolat. - -Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le -boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous -mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première. - ---Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le -chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec, -ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban! Ne pouvait-elle -en trouver un plus criard? - -Je bondis de joie. - ---Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle? Ah! moi, je puis le -faire! - -Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure. - ---Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même -paille. - -Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches. - ---Là, laisse voir... pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux -ans. - -Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte. - ---Roule-le ainsi... C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche. - -Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques. - ---Voilà... toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud... -Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté? - ---Devant, c’est bien démodé... derrière, c’est pour les dames; pour moi, -je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière; puis le piquet -avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle -marchera. - ---Eh bien, essaye. - -Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée, -importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne. - ---Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu -le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si -la garniture avait été soufflée dessus... C’est ça, arrange les coques, -éparpille un peu les boutons. - -Elle l’examina de tous côtés. - ---Il est très bien. La patronne est stupide: tu pourrais lui faire de la -bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez. - -Corry ne prétendit pas monter le dîner: nous descendîmes à la cuisine. -Dieu, que c’était bon! Le café, de l’extrait; les tartines, tout beurre, -rembourrées de lard maigre et de boudin de foie. - ---Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg. - ---Alors!... fîmes-nous. - ---Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne -voudrais-tu surveiller le magasin? Je devrais sortir, je serai vite de -retour. - ---Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et -de cette teigne de première... Allez, je préparerai le chocolat pour -quatre heures. Kee, tu en es... - -La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres -chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais -fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon -poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment -ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle; je montai l’escalier -droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à -gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu! quelle odeur de poisson! -il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements -en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier. - ---Ah voyons... Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau! Oh qu’il est -beau et frais! il sonne comme une pendule. Ah... - -La petite fille mit posément sa poupée sur la table... Dieu, quelle -poupée! C’est une poupée de riche... - -Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses -cheveux fades. - ---Oh, mais qu’il te va! Oh, ce que tu es jolie!... Toi, toujours pâle, -ça te relève, un chapeau aussi gai. - -La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire. - ---Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va -que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très -contente, il est vraiment bien, oui, très bien... Veux-tu une tasse de -thé avec une boule de sucre? oui? - -Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un «balletje». - -En buvant le thé, je demandai: - ---Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes -satisfaite? - ---Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas, -Aaltje? - ---Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher. - ---Oui, et qu’il vient d’une grande modiste. - ---Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau. - -La vieille me regarda, paf; son nez se pinça; la petite devint toute -rouge. - ---Comment, c’est toi qui as fait le chapeau? - ---Toi? toi? ajouta la petite. - ---Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste? Est-ce que mon -argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner -mes commandes par la commissionnaire? - ---La commissionnaire, répéta la petite. - ---Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit -être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler... Cinq florins, et -bâclé par une gamine!... - -Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors. - -Ah bien! me voilà jolie! Qu’est-ce que je vais dire?... Mais -puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes... Du moment où -c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première? Voilà, c’est -parce que je suis la commissionnaire... Je croyais que les riches seuls -avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais -cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux... -C’est comme pour père: parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les -gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un -seul client; il doit tout gagner à la maraude... Cependant, quand il -rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval; il lui noue -la queue et tresse sa crinière; alors il mange lui-même. Le matin, il -étrille le cheval; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait -reluire les cuivres, remet les coussins; puis il attelle! Et le tout -brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face -les voitures et les chevaux sont cochonnés; père le dit, et il s’y -connaît... Na! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais, -comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en -face... - -Pour moi maintenant, c’est la même chose: ce chapeau n’est plus bon, -parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné... Ah bien, si on -m’attrape encore à dire la vérité... Qu’est-ce que je vais dire?... La -patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh! pas -toujours... les vingt-cinq _cents_ de Kattenburg... Na! je les ai -rendus... c’est ce torchon de repasseuse... Que vais-je faire?... Pas -dire la vérité, non pas la vérité... - -A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le -tout. - ---Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à -cette mégère? Mon Dieu! la voilà... - ---Ah! vous faites faire les chapeaux que je commande par la -commissionnaire! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen? - ---Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des -courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans -en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté -le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne -le chapeau. - ---Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait. - ---Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé: elle ment -tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer. - -Elle fit tourner le chapeau devant la femme. - ---Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela? - ---Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez, -je vais vous le payer, je l’emporte. - ---Mais le trottin vous le portera: elle est là pour cela et ne fait que -cela. - ---Non! non! voici l’argent... Tu vois, Aaltje, il est fait par la -modiste. - -Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait -rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte... - ---Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées... Essuie tes yeux. Corry -ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons. -Ouf! quelle alerte!... Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à -toi-même... Allons, viens... Corry! Corry! le chocolat est-il prêt? - - - - -Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la -maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon -père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres: -il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est -pas du hollandais... Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas, -que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu -étais «délicatement outillé». J’ai demandé à mon père comment il fallait -entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils -pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas -que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement -outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut -d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes -dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en -colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a -giflée... Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu?... Mère a dit qu’ils -étaient absurdes; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours -avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze -ans. - -Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma, -le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que -ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela -pourrait te faire de la peine... A moi, personne n’a peur de faire de la -peine... - -Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne -veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde -comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie -au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi -pendant qu’eux se passent des friandises... L’autre jour, la première -prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons -essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait -fait relaver sa vaisselle... Ce n’est pas eux qui diraient que je suis -délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina -ce que c’est: délicatement outillé. Qu’est-ce donc?... L’étudiant -pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre, -ou, si je monte le plateau, il me dit de loin: «Posez-le là et -partez...» Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres? -cela m’est encore arrivé... Si j’y allais... - -J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est -écrit: _Lexicon_. J’en ai ouvert un: c’est ce que nous appelons des -livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait -eu écrit dessus: «Livre à mots», je n’aurais pas cherché dans les -autres, mais _Lexicon_... J’ai donc regardé à _Outil_, puis à -_Outiller_: c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis -pas... Délicatement outillé... A l’école, on nous apprend que nous avons -cinq sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher... Nous nous -servons de ces sens... non... oui... comme d’instruments... C’est -évident... je me sers de mes yeux pour voir... ce... ce... pourrait bien -être ça... - -Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous... eux ne sentent -rien et disent que j’invente cela pour les vexer... Et quand mère est -allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte -tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être -délicatement outillé, c’est peut-être ça... Dirk, la nuit, entend les -rats ronger, tandis que nous n’entendons rien... c’est peut-être ça... - -Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te -donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons: il me -réveille la nuit quand il entend les rats... Si ce n’est pas ainsi, -Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce -délicat outillage... Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la -Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres--moi également, je -laisse tout là pour lire--mais maintenant que je vois comment l’on te -traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien, -je t’aime encore davantage... Si, moi aussi, j’étais délicatement -outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble... Mais -comment le savoir?... Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille -Holsma? Madame me le dirait aussi bien que monsieur... - -Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions... ça, c’est cependant -difficile... Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais -chassée d’ici... Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre -derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un -sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle -pour essayer les beaux chapeaux devant les dames... Ah là là, je -sauterais à la porte... Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde -serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline, -que lui avec sa grosse tête rouge... Ah, cher Seigneur, si j’agissais -selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont -tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles -femmes... - -Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même... -Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je -suis délicatement outillée... J’erre souvent sur le Canal où il -habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas -un seul ne se nomme Holsma... Depuis cinquante ans qu’il y habita, il -doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi... Toi, Wouter, tu n’es -pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques -jours, je vais te rencontrer... alors... alors... chut, voilà Corry qui -descend. - ---Kee! oh Kee! vite! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre -le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon? Aïe, si tu étais -ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je -rallume le fourneau. - - - - -Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants, -d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie -d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées -dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à -midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne -poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles -gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus: alors bientôt -un petit bourgeon courbe perçait la terre; après, la fève éclatait, et -le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux -petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et -j’appelais tout le monde pour admirer. - ---Ah cette créature enfantine... - -Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un -des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses -tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop: un jour ou l’autre -il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les -jambes... - -Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à -l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants -pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés, -près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne. - -Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une -grosse mouche; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant -marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de -pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus -alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje. -Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de -longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles -venaient venger l’autre. - -Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était -changé; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup -d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient -restées de même: donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes -et vieilles... - -Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait -toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse; qu’elle -avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi... -mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui; que, -quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite; que le bâton était -du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il -fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper; que les -parents savaient se faire obéir; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses -«charnières» quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant: -«Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets», et que je -continuais, en faisant «tic tic» avec ma grosse bille. - ---Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère! - -Et les larmes lui venaient aux yeux. - -Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans -l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme -maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six -jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants -dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les -enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a -recomptés quand nous sommes revenus. - ---Tiens! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus... seulement -un? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour -trois... Quel plaisir avez-vous à cela?... Depuis soixante-dix ans que -j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans -toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de -l’extérieur... Ah ceux-là surtout m’horripilent: ceux nés ici sont tout -de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais -n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus -dessous... - -Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil, -exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et -son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa -ment: elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours -été comme maintenant. Brrr... Oh j’en ai peur: jamais je ne veux entrer -chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle -cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux -qu’elle; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid; -que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à -empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore -une preuve qu’elle a toujours été décrépite: ce fuchsia ne change pas; -depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de -ses clochettes roses et pourpres... Et son chien Lette, il est gros -comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours, -il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de -dents. - -Kaa me déteste: elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche, -quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou -aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans -l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le -seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son -vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser -passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse, -attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien; puis elle me -regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux -d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour -faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière -sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia -me feraient devenir vieille comme eux. Ah non! Ah non!... Hououou, avoir -toujours été vieux, vieux... Elle me chasse un frisson par les côtes, de -peur... - -J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête -à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis. - ---Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje, -voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté -il y a trois ans... Dieu! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs: c’est -comme du maïs... Et voyez donc ses ongles... Elle s’est élancée, elle -est haute sur échasses, mais un peu pâle... Bientôt il lui faudra une -robe longue... - -On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère. - ---Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle. - ---Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe -tant. - ---Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle! c’est elle, le coq -faisan de la famille. - ---Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est -une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt... Quant à ses -cheveux jaunes, huhu... - -Elle n’acheva pas sa pensée. - ---Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est? servir? -aller à la fabrique? - ---Oh non! j’apprends les modes. - ---Les modes! Ah la la! fit Mina; elle est trottin chez une modiste. - ---J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande -de poisson de rivière, il était très joli; et j’ai fait aussi ton -chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye -donc de faire une ruche. - ---C’est égal, tu n’apprends pas les modes: ce sont les demoiselles qui -paient, qui apprennent. - ---Moi, j’apprends aussi: je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les -doigts gourds. - ---Quoi? Quoi? avec tes cheveux de putain... toutes les putains se -teignent les cheveux de la couleur des tiens. - ---C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur; et toi, -tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune. - ---Hein! quoi! - -Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je -jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle -l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent. - ---Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes -comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me -donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de -rire pour qu’on ne voie pas mes dents... Quant à mon cou de girafe, dans -les livres on dit: «long cou de cygne»: long, long, entends-tu, et un -long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre... - -Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans -l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne -m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette -vilaine grande bringue... Petite aussi, quand je voulais coucher dans le -lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait -dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour -elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère -sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous -étions à l’école: je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en -rentrant... Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre -argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten; -et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des -embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre. -Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son -vieux châle... - -Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien -loin, bien loin... Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le -cœur hors de la panse... Et mère qui laisse faire: elle en a peur... -Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses -talons. - ---Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de -tes talons. - -Et je riais, et lui montrais la langue et les poings. - -Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui -parla doucement de mes maux de reins et de tête. - ---Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es -jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute... - -Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina -allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule. - ---Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre. - -Nous nous regardâmes; mais non, nous ne nous supportions pas... Depuis, -il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon -paletot. - - - - -Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs -que ceux que nous pouvons accomplir: notre devoir le plus proche, et que -nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer; que cette forge, -dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la -déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est -pas mon devoir, disait-il. - -Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de -parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m... -Non, tu n’es pas mort, je te trouverai... Mais mon devoir le plus -proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il?... où est -il?... - -Klaasje a des engelures... La première en avait aussi, et elle a raconté -que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les -laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les -jours, et que ses engelures s’étaient guéries... Alors mon devoir le -plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau -chaude et de les savonner?... Oui... Toi, te trouverai-je?... et alors -est-ce bien de te chercher, de t’attendre?... Je vais mettre les pieds -de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri... mais... je -continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin... - -J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte -quand elle veut manger quelque chose de bon... elle en rit et recommence -chaque fois... dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela?... Non, -car je ne puis pas la changer... mais les pieds de Klaasje, et tout te -raconter, cela je le dois, parce que je le peux. - -Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu as donné du tabac au -vieux vétéran... Tu es le meilleur... Oui, Wouter, les pieds de Klaasje -et toi, vous êtes mon devoir le plus proche... - - - - -C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne trois «dubbeltjes», de -la première une vieille jupe dont je pouvais me faire une robe, et de la -seconde une partie des bonbons qu’on lui avait donnés. Corry m’avait -versé en secret un verre de cognac au sucre. J’en étais contente, mais -cependant rien n’y faisait: depuis un temps, j’étais malheureuse comme -les pierres, je cherchais à être seule pour pleurer désespérément. Aussi -tout le monde était injuste envers moi... Puis Wouter était devenu de -plus en plus un monsieur; il connaissait de vraies princesses: certes, -si je l’avais rencontré, il n’aurait pas fait attention à moi... A la -maison, je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté mère, ils -m’aiment de moins en moins... Pour Mina, je suis un objet qu’on jette -d’un coin dans un autre. Celle-là, je la comprends bien cependant: elle -est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale; elle ne saura et ne -fera jamais rien; puis je n’aime pas des créatures aussi laides... Mère -m’aime certes beaucoup... Je ne veux cependant pas lui raconter que je -pleure tout le temps, et que j’ai ce poids dans le ventre, et que des -frissons me parcourent... Et ces sensations... c’est comme quand les -garçons m’embrassent, mais plus fort, et j’ai mal en même temps. Je ne -veux pas demander à Corry, moins encore à Rika... Si je pouvais le -raconter à quelqu’un... A Femke, je le dirais... A Wouter aussi, mes -bras à son cou et en l’embrassant... Mais je n’ai personne, personne, je -suis comme seule au monde... - -Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie mes yeux et continue à -peler les pommes. - ---Kee! Kee! tu devrais me faire un plaisir. - ---Qu’est-ce? - ---J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller souhaiter l’an à ma -famille; mais, comme il faut servir le thé au juif malade, elle dit que -cela ne se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et lui servir son -thé. Je préparerai le plateau, je mettrai le thé dans la théière, tu -n’auras qu’à verser l’eau bouillante dessus. - ---Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste encore à la maison? - ---Personne, les patrons vont chez les parents; elle y restera, et lui -fera des visites. Ça va? - ---Oui, ça va. - -Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de -cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au -dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier. - -Ah quel bonheur! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand -j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt. - ---Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à -quatre heures. - -Seule!... qu’allais-je faire? mes jambes étaient flasques et une -pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute! Si je continuais -_Woutertje Pietersen_... - -Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je -lis la fin du livre qui me sembla inachevé... Tous les romans finissent -par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche -d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton -veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour -cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une -colère... Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends: pourquoi tes -patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire -garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge? Tu n’es pas un -domestique, tu es un employé: tu as eu raison de briser cette ombrelle, -j’en aurais fait autant; mais te voilà quitte de ton habit et certes -aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te -supporter... Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces -deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça... -allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des -drôlesses? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de -suite. - -Trois heures et demie... je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En -descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et -mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande -tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la -table. Le Juif me remercia gentiment. - -Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes -me gênaient: je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher... Une -langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de -caresse, me parcourait la peau; je m’étirais. Oh, si je pouvais me -coucher et avoir chaud aux pieds... - -Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux -gouttes de sang sur ma chemise: mon émoi fut intense... Alors, quand -même, cette vilaine chose me venait: je n’avais cependant pas été sale -avec les garçons... Oh que dirait mère?... Tons les malheurs à la fois: -Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que -la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils -en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah -Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais -cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec -des dames... Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il?... Mon -Dieu, on descend l’escalier: c’est le pas du patron... - -Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête; il -regarda à peine l’alcôve et sortit. - -Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout son long; il était nu. -Je ne pus crier: il avait collé sa bouche sur la mienne. De ses deux -mains, il travailla sous moi pour écarter mes jambes, puis!... Oh! comme -s’il me défonçait... Je me crus assassinée tant j’avais mal. Il grognait -comme un chien affamé qui ronge un os; j’essayais de mordre, de bondir -sous lui, mais rien n’y fit: il m’ouvrait le ventre par la «pissie». Oh -que c’était... Ah je ne sais pas: de longs titillements étaient au bout -de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de son corps nu en se -remuant sur moi. - -Il me délivra. Il se regarda. - ---Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie. - -Il rit. - -J’étais dans une grande torpeur et me demandais s’il m’avait enlevé -quelque chose du ventre, tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès -de fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre mes pensées. - -Corry rentra tard. - ---Comment, tu es dans mon lit? Ne te gêne pas. Voyons, va-t’en. - -Je me levai: elle vit mes linges maculés. - ---Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An! Tant mieux, tu ne pleureras -plus, car je t’ai très bien vue te fourrer dans les coins pour pleurer. - -Je m’en allai par le quartier juif, douchée par le froid de la nuit, -grelottant, recroquevillée, et murmurant: «Wouter, maintenant je ne -voudrais plus te rencontrer: je n’oserais pas venir sous tes yeux...» - - - - -LES ÉDITIONS G. GRÈS ET CIE - -21, rue Hautefeuille--PARIS, VIe - - -_EXTRAIT DU CATALOGUE_ - - - Georges Clemenceau.--Au pied du Sinaï 6 fr. - Colette (Colette Willy).--La Paix chez les Bêtes 6 » - -- Dans la Foule 6 » - Élie Faure.--La Roue 6 » - -- La Sainte Face 6 » - -- La Conquête 6 » - -- La Danse sur le feu et sur l’eau 6 » - Daniel de Foe.--Moll Flanders, trad. de Marcel Schwob 6 » - -- Lady Roxana ou l’heureuse maîtresse 6 » - Gustave Geffroy.--Nouveaux Contes du Pays de l’Ouest 6 » - Paul Géraldy.--La Guerre, Madame 1 95 - Gilbert de Voisins.--L’Esprit Impur 6 » - O. Henry.--Contes 6 » - J.-K. Huysmans.--Marthe. Illustrations de Bernard Naudin 6 » - Albert Nast.--L’Enfant dans la lumière. Illustr. en couleurs - de Guy Arnoux, musique d’Andrée Fœgeli 22 » - Gérard de Nerval.--Sylvie. Bois originaux de P.-E. Vibert 35 » - Jules Renard.--Les Cloportes 6 » - Stilgebauer.--Inferno. Roman interdit en Allemagne pendant - la guerre 6 » - Gabriel Soulages.--Les plus jolies roses de l’Anthologie - grecque 6 » - Ernest Tisserand.--Contes de la Popote 6 » - P.-J. Toulet.--Comme une Fantaisie 6 » - -- Les Contes de Behanzigue 27 50 - Vallery-Radot.--L’Homme de douleur 3 30 - Jean Variot.--Les Hasards de la Guerre 6 » - -- Le Sang des Autres 6 » - Villiers de L’Isle-Adam.--Nouveaux contes cruels 6 » - -- Chez les Passants 6 » - Carton de Wiart.--La Cité ardente 2 50 - Israel Zangwill.--Les Enfants du Ghetto 6 » - -- Ce n’est que Mary-Ann. 6 » - -- Les Rêveurs du Ghetto. T. I 6 » - -- Les Rêveurs du Ghetto. T. II 6 » - -- Had Gadya 2 » - Charles Baudelaire.--Les Fleurs du Mal. - Édit. critique revue sur les textes originaux et manuscrits, - accompagnés de notes et variantes et publiés par Ad. van - Bever, 4 portraits en phototypie 6 » - Charles Baudelaire.--Le Spleen de Paris (Petits poèmes en - prose) 6 » - -- Journaux intimes 6 » - Léon Bloy.--Jeanne d’Arc et l’Allemagne 6 » - -- Le Salut par les Juifs 6 » - -- Constantinople et Byzance 6 » - G. K. Chesterton.--Les Crimes de l’Angleterre 3 » - E. de Clermont-Tonnerre.--Almanach des bonnes choses de France 7 » - Henry Cormeau.--Folklore angevin. Terroirs mauges.--I. - Glossaire.--II. Contes, devinailles, chansons, coutumes, - etc., etc., 2 vol. 13 20 - François de Curel.--Discours de réception à l’Académie - Française 2 20 - -- Théâtre complet (7 vol.) - Parus: I. La Danse devant le miroir.--La Figurante 7 » - II. L’Envers d’une Sainte.--Les Fossiles 6 » - III. L’Invité.--La Nouvelle Idole 6 » - IV. Le Repas du Lion.--La Fille sauvage 6 » - V, VI et VII sous presse. - Edouard Drumont.--Sur le chemin de la vie 3 » - Dumont-Wilden.--Anthologie des Écrivains belges. 2 vol. 12 » - R.-W. Emerson.--Hommes représentatifs. (Les Surhumains) 6 » - Gustave Geffroy.--Notre Temps, scènes d’histoire 6 » - -- Notre Temps. Années de la guerre 7 » - -- Clemenceau (huit illust. par Rodin, Manet, etc.) 6 » - Remy de Gourmont.--La Belgique littéraire 1 95 - -- Les Idées du jour. Tome I, Octobre 1914.--Avril 1915. - Tome II, Mai 1915.--Septembre 1915, 2 vol. 6 » - Pierre Mille.--Le Bol de Chine, ou Divagations sur les - Beaux-Arts 3 75 - Gonzague de Reynold.--Charles Baudelaire 14 » - Gustave Simon.--Histoire d’une collaboration. Alexandre Dumas - et Auguste Maquet 6 » - Louis Thomas.--L’Esprit d’Oscar Wilde 6 » - Ambroise Vollard.--Le Père Ubu à la guerre 3 » - De Qui Est-ce? Recueil de morceaux choisis d’écrivains - célèbres à lire tout haut pour en faire deviner les - auteurs. Préface de Paul Reboux. Véritable jeu de société. - 1 vol. avec la brochure-clef 6 » - Auguste Comte.--Pages choisies 6 » - Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 » - André Maurel.--Le Tour de l’Angleterre 7 » - Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 » - Paul Gauguin.--Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid 7 50 - Gustave Kahn.--La Femme dans la Caricature française. 448 - illustr. et 74 hors texte 40 » - André Salmon.--L’Art vivant. Avec 12 phototypies 9 » - Ambroise Vollard.--Paul Cézanne. Avec 8 phototypies 7 50 - Henry Bataille.--Écrits sur le théâtre 6 » - -- Le Phalène 7 » - -- Les Sœurs d’Amour 7 » - - -Bruxelles.--Imp. A. Lesigne 27, rue de la Charité. - - - - -LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie - -21, rue Hautefeuille, PARIS (VIe) - - -DERNIÈRES NOUVEAUTÉS - - - Henry Bataille.--Le Phalène 7 » - Albert Cohen.--Paroles juives 22 » - André David.--Douze ballades et chansons d’Ecosse 6 60 - Gustave Geffroy.--Nouveaux contes du pays de l’Ouest 6 » - Gustave Geffroy.--Constantin Guys. L’historien du second - Empire, illustré 66 » - Gottfried Keller.--Les Trois justes 27 50 - Berthe Kolbrunner.--Son petit enfant 4 » - Arthur Machen.--Le grand dieu Pan (trad. P. J. Toulet) 3 » - Rioux de Maillou.--Souvenirs des autres 3 » - André Salmon.--L’Art vivant. Illustré 9 » - Marcel Schwob.--Le Roi au Masque d’or 6 » - Ernest Tisserand.--Pour les Finances d’un dictateur 7 » - P.-J. Toulet.--Les Contes de Behanzigue 27 50 - Gilbert de Voisins.--Fantasques 22 » - Léon Werth.--Voyages avec ma pipe 7 » - - -Typ. Grou-Radenez.--1-21 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE TROTTIN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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