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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Keetje - -Author: Neel Doff - -Release Date: April 17, 2021 [eBook #65096] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Digitale Bibliotheek voor de - Nederlandse Letteren at www.dbnl.org - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE *** - - - - - - NEEL DOFF - - KEETJE - - - PARIS - Société d’Éditions Littéraires et Artistiques - LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50 - - Tous droits réservés - - - - -Ce livre fait suite à - -JOURS DE FAMINE ET DE DÉTRESSE - - - - ---Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux -jours: comment voudrais-tu... sans manger? - ---Hein, faisais-je. - -Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un -attirail de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé -chez nous. Je mettais les bottines à talons démesurés, la robe à trois -volants et à traîne, un trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges -sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais tous mes -cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car -dans les maisons de rendez-vous les patronnes, par crainte de la police, -me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un -chapeau, un châle, je n’en avais pas. - -En m’attifant, j’épiais ma mère... Va-t-elle venir avec moi? Je ne vais -pas seule; non, pour rien au monde... - -Au moment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait -hâtivement son bonnet et son châle. - -Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi... -Quelle honte qu’une mère semblable... En ville, elle marchera derrière -moi, elle regardera aux mêmes vitrines; si l’on m’accoste, elle fera -semblant de ne pas me connaître; quand je suivrai un homme, elle -m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle m’accompagne; -puis elle attendra que je sorte... Ah! c’est infect... Et j’allongeais -le pas de façon qu’elle haletait. - ---Oh! Keetje... - ---Ah! que fais-tu là? va-t’en, tu me dégoûtes. - -Et je la devançais. - -Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller -seule... Je la cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et -la voyais éperdue, essayant de me rattraper... Quelle abomination... -Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle fait? Oh, que je la -hais, que je la méprise... Et je l’attendais. - ---Ah! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en -sueur. - ---Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain?... Est-ce -que tu devrais me suivre, es-tu une mère? Ah! pouah! - -Elle me regardait en clignotant précipitamment des paupières, se faisait -toute petite, évitait de me frôler. - -Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne -pas s’éloigner trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui -secouais la main. - ---Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop! - -Et la pérégrination du racolage commençait. - -Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me -conduisait comme une aveugle le long des boutiques fermées. - ---Oh! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines... ces talons... -Oh! que j’ai mal aux doigts de pied! et mes reins... chaque pas, ainsi -sur la pointe des pieds, me donne un choc dans les reins... Si je les -ôtais... - ---Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds. -Asseyons-nous un peu sur ces marches. - ---Ah! quelle fatigue... cinq heures, nous avons marché cinq heures... - ---Oui, tu dormiras demain toute la matinée... Marchons encore un peu; -là-bas, il y a une boutique ouverte; j’achèterai des vivres, et tu auras -aussi du café chaud. - -Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge, -et geignais en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux -devantures. Je ne disais rien du dégoût des mâles inconnus, du désir de -les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage même de -les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle -étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question... - -Au bas de l’escalier, elle murmurait: - ---Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants. - -Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau -bouillir, puis m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas. - ---Ah! que j’ai mal, que j’ai mal... - -Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait. - ---Tout de suite, tu auras du café. - -Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me -faisait manger sans penser à elle-même. - ---Là, ma douce, maintenant tu vas dormir. - -Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds. - -Dormir!... il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des -heures passées m’abreuvait: je m’agitais et me contorsionnais, de -révolte. - ---Dors, ma douce, demain tu auras encore du café; puis je te ferai les -cartes. Dors, ma douce. - -Et je m’endormais; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le -lendemain, qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé. -Quand je me réveillais, elle était penchée sur moi. - ---Ah! - -Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf; et elle me -tenait ma tasse, et ajustait un coussin dans mon dos. - ---Je vais te faire les cartes. - -Elle étalait les cartes sur mes genoux. - ---Sept, une lettre... sept, avec de bonnes nouvelles... sept, il est un -jeune homme brun qui... - ---Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun... Hou... - -Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre. - ---Avec tes bêtises... une lettre, ce sera un exploit du propriétaire; et -l’homme brun, une brute d’huissier... Et toi, tu négliges tout pour ces -balivernes, tu crois à cela... Pouah, est-ce possible! quelle mère! -Allons, soignons pour le dîner des petits: cela vaudra mieux. - -Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait, -mais rien à faire: J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma -rancune, dont je lui lançais le venin à jet continu. - - - - -KEETJE - - -C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas -derrière moi, dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me -regardait, je tournais dans une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait -suivie. - -De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me -rejoignait, et nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés. -Ils étaient en forme de cœur, ou carrés, ou ronds, avec des glacis de -sucre blanc ou rose; l’inscription y serpentait en lettres dorées. - ---J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout -cela... Keetje, que diraient les petits si nous rentrions chargées -toutes deux de gâteaux? - ---Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un -épouvantail... Comment voulez vous que je trouve un homme? répliquai-je. - -Et je repris ma flânerie excédante. - -Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta: c’était un Wallon que je -comprenais à peine. - ---Viens passer la nuit avec moi, petite. - ---La nuit... Si vous voulez me donner dix francs... - ---C’est bon, viens. - -Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir -ma mère que c’était pour la nuit, mais je ne le pus. - -Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et -nous nous trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand -lit. Il me donna deux pièces de cent sous que je nouai dans mon -mouchoir. - -Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée -autant que moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne -disions rien. Il se mit sur le dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une -photographie de femme pendue au pied du lit: c’était le type d’une -grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait en -souriant. - -Comme l’homme voyait que je suivais son regard: - ---Ma femme, dit-il. - -Il ajouta en «marollien»: - ---«Duud»... morte. - -Et il se remit la figure dans l’oreiller. - -Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi; il -ajouta le geste de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes -bottines. Il me guida sur l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il -me dit d’attendre. Il frotta une allumette et alluma une petite lampe à -pétrole. - -Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une -terrine avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain, -déboucha une bouteille de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il -me coupait tranche de pain sur tranche de pain, et remettait de la -viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était mangé. Il me -regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion. Il -prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche -et souffla: - ---Chut... pour la «fille»...[1] elle dort. - - [1] Servante. - -Et il montra le haut de la maison. - -Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs -étaient garnis de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au -milieu. - -Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de -joie et de surprise: ils étaient remplis de fleurs artificielles. - ---Fabricant..., dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine. - -Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets -d’œillets, des camélias,--j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché -de fleurs de la Grand’Place,--puis des fleurs avec une goutte de rosée -en verre dans le cœur et sur les pétales, et des feuillages embués de -gris. - -L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais -du bout des doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus -retenir un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs, en calices de -satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges, s’étalaient sur du papier -de soie: c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes. - ---Une pour vous, choisissez. - -Je pris celle aux bouts mauves. - ---Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie. - -Nous nous remîmes au lit; il me dit de dormir et en fit autant. - -Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de -m’habiller. - ---Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de -la rue, qu’il referma très doucement sur moi. - -Je ne savais pas bien où je me trouvais; la rue était en pente raide, le -verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route -et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la -Grand’Place: de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des -vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à -la maison, il n’était que six heures. - ---C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci!... J’ai attendu jusqu’à deux -heures devant cette maison; si je t’avais entendue crier, j’aurais -ameuté le quartier... As-tu de l’argent? - -Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les -victuailles. - ---J’ai aussi reçu une fleur. - -Et je la leur montrai. - ---Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et -tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir -avec la belle fleur sur ton chapeau... - -Je me sentais me décolorer; il le vit et se tut. - -Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait -coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail; elle lui -versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans -sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre -ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide. - - - - ---Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois -heures au moins, pour une draperie, sans prendre de repos. - ---Certes je le puis: je le veux et le ferai. - ---Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite. - -Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans -un coin de l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras -gauche sur le dossier d’un fauteuil, le bras droit ramené devant la -poitrine avec la main sur le poignet gauche, la tête fortement tournée -au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques -instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement. - ---Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la -nuque. - -J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des tiraillements dans toute -la tête. Au bout d’une heure, il me dit: - ---Mais tu poses admirablement, petite... Il n’y a que les femmes -nerveuses pour avoir de l’énergie; plusieurs modèles m’ont mis dans -l’embarras avec cette étude, et j’en ai besoin pour mon grand tableau. - ---Vous avez remarqué que je suis nerveuse? - ---C’est pas long à voir: tes yeux, malgré leur couleur claire, sont -inquiets, et tes mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne -veux pas les ouvrir. - -J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation -d’être enfoncée en terre, quand la servante vint dire quelque chose à -l’oreille du peintre. - ---Saperlotte, quel ennui! je dois achever cette draperie. Si je -m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis. - ---Est-ce pour moi que vous craignez? je ne bougerai pas avant midi, je -vous l’ai promis. - ---C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant -son mariage: elles sont là avec le fiancé. Saperlotte! ma draperie... - ---Je ne bougerai pas. - ---Alors, faites entrer. - -Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais -voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent -et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe -nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les -dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança: je pus le voir d’un -œil, et je reconnus Albert: c’était le fils d’un général, je l’avais -aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais -je ne bougeai. - - * * * * * - -Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à -aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un -autre jeune homme nous attendait: blond, long et mince, avec une figure -exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche; ses manières -étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce: il parlait le -flamand littéraire, nous pûmes donc causer: celui qui m’avait amenée ne -parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A -mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que -j’avais lu; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en -plus. - -Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des -excursions à la campagne. C’était en hiver: j’étais ordinairement à -jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de -mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après -une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare. - -Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais -venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes. -Alors nous nous enfoncions dans les fourrés. - -Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je -cherchais des hommes dans la rue; mais après, il me conduisait dans une -guinguette, où il me régalait de deux petits pains au jambon et d’un -verre de bière. Ah! ce verre de bière à jeun!... il me torturait pour le -restant du jour. - -Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas; il sentait aussi -que je l’aimais; mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de -ses longs cils me restaient énigmatiques. - -En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite. - -Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui -m’avait emmenée la première fois. - ---Vous avez donné une chaude-pisse à Albert. - -Et il se mit à rire. - -J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade... -Et voilà qu’il était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue, -exposée à leur inquisition, en une pose ankylosée, et ne le voyant que -d’un œil. - ---Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant -la peau de mes bras. - -La mère murmura: - ---Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains... - -Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me -suppliait. Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux. - -Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me -revoyant? Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui -l’avais rendu malade, qui étais là dans une attitude grotesque que je ne -pouvais quitter!... Mes larmes coulèrent, sans que je pusse les cacher, -et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant sur la -draperie. - -«... Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien...» - -La mère vit mes larmes. - ---Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau... - ---Crois-tu qu’elle sente cela? - -Ils étaient maintenant derrière moi: je les entendais, mais ne pouvais -les voir. Ah! si je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui -hurler que ma peau ne l’avait pas dégoûté, que dans les fourrés il -s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et qu’elle en -connaîtrait peut-être les suites... Mais je ne bronchai pas, les yeux -obscurcis de pleurs. - -Ils quittèrent l’atelier sans me regarder. - ---Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces -bourgeois, en parlant de ta peau... Si tu pouvais prendre des bains et -te bichonner comme elles, ta peau de blonde serait du satin... - -Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure. - ---Voilà, mon enfant, tes cent sous... Attends, je vais t’aider à mettre -ta tête droite, et dégourdis un peu tes petites quilles... Tu as -merveilleusement posé: veux-tu poser pour le portrait de cette petite -bourgeoise?... Ils ont beau te mépriser, ce seront cependant tes -épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de -sa vie dans le portrait de sa fiancée: si je lui collais sa charcuterie -à elle, il en aurait honte... - - - - -Avec tous mes tracas, je n’avais pas eu le temps de m’occuper de mon -malaise. Aussitôt que je le pus, j’allais à l’hôpital demander de quel -mal j’étais atteint. Un interne me visita; il déclara que je n’avais -aucune maladie, que je n’étais qu’anémique et que ce jeune homme ne -connaissait pas son affaire. - -Je décidai cependant de ne plus me prostituer, dussions-nous tous mourir -de faim. Le pire était mes parents: ils avaient pris une telle habitude -de la chose qu’ils la trouvaient toute simple... - -Un matin, j’annonçai que je ne sortirais plus. Mon père leva la tête. - ---Et pourquoi pas? - ---Parce que je ne veux pas, ma vie durant, être une putain... Si vous -saviez ce que les hommes, qui ramassent des femmes, exigent d’elles... -Ils me donneraient beaucoup plus d’argent si je voulais m’y soumettre. - ---Tu mens, canaille, hurla-t-il, tu inventes tout cela pour nous laisser -crever de faim. - -Et, marchant vers moi, qui me trouvais près de la fenêtre ouverte: - ---Qu’est-ce qui m’empêche de te flanquer par la fenêtre? - -Je me dressai devant lui. - ---Eh bien, flanquez-moi par la fenêtre, cela vaudra mieux que de me -faire continuer cet vie abjecte... Faites-le donc, ce serait fini du -coup! - -Nous étions les yeux dans les yeux; lui, dans la pose du lutteur qui va -empoigner son adversaire; moi, mes maigres bras et mes mains crispées -levées vers lui. - -Tout d’un coup, il pâlit affreusement et partit... C’était fini, j’avais -gagné. - -Toute tremblante, je m’habillai et sortis battre les ateliers pour -trouver à poser. Puis, j’avais raccommodé pour un peintre des -tapisseries anciennes... Peut-être pourrais-je me procurer, chez des -antiquaires, un travail de ce genre... - -Montagne-de-la-Cour, j’entrai dans un magasin d’antiquités. Quand j’eus -expliqué ce que je savais faire, l’antiquaire me répondit: - ---Certes, je peux vous donner de l’ouvrage, mais pas tout de suite... si -vous voulez repasser... - -En sortant, une jeune fille m’accosta. - ---Vous avez été vendre quelque chose chez ce vieux? - ---Non, je suis allée demander de l’ouvrage. - ---Il faut prendre garde: c’est un vieux cochon... il voudra coucher avec -vous, mais ne rien vous donner... - -Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était -aussi. Nous pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre -le café. Elle me présenta à sa mère, comme une amie: je fus très bien -reçue. La saleté était repoussante chez eux. En buvant du café et -mangeant des tartines, la femme me demanda ce que je faisais. - ---Je pose chez les peintres. - ---Je suis couturière; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari -s’en est désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne -veut pas apprendre de métier, elle s’est habituée à ne rien faire... -Comme je devais être à huit heures à l’atelier, j’étais obligée de -laisser les enfants seuls; l’école commençait à huit heures et demie, -mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se -trouvant à l’autre bout de la ville: leur repas était cependant préparé, -ils n’avaient qu’à le chauffer sur le réchaud. - -Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle -n’avait pas d’atelier. - -Je me sentais très à l’aise avec elles, et je compris qu’elles ne -seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité. - -Je sortis me balader avec ma nouvelle amie; le soir, elle me ramena -encore chez elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester -coucher. J’acceptai avec joie, j’avais horreur de rentrer chez nous, et -je dormis avec les deux femmes: la mère sur le bord du lit, Stéphanie au -milieu et moi contre la ruelle. - -Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne -rentrait pas. - -A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte: deux -commissionnaires entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui -tenait une «boîte» au rez-de-chaussée. - -Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous -étions cachées, en chemise, derrière le lit. - ---Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le -poêle! dit la femme fardée, avec mépris. - -Les commissionnaires enlevèrent les meubles et les portèrent sur le -palier. - ---C’est une bonté de ma part de ne pas les déposer sur le trottoir, -fit-elle encore. - -La mère de mon amie, sa figure de cire enluminée de deux taches rouges -aux pommettes, les yeux flamboyants, la bouche crispée de haine, -sifflait: - ---Parce que mon fils, que vous avez pris à quinze ans, ne veut plus de -vous, hein? vous vous vengez... Vous n’osez pas mettre les meubles sur -le trottoir, de peur d’attirer l’attention sur votre bouge... Si je -trouve une habitation, c’est bien, nous partirons; sans cela nous -resterons encore ici cette nuit. - -Quand tout fut dehors, la propriétaire ferma la porte et emporta la -clef. La mère de mon amie mit son chapeau et son châle, et sortit. - -Je demeurai avec Stéphanie sur le palier, près des meubles; elle avait -du pain, une voisine nous donna du café. - -La mère revint le soir; elle ne pouvait emménager que le lendemain dans -sa nouvelle demeure. - -Nous portâmes le matelas au grenier. Elle me remercia de ne pas les -quitter dans des moments si durs. Elle s’agitait sur le matelas: -Stéphanie et moi avions le fou rire, en nous rappelant les cinq verrues -à poils que nous avions comptées sur le nez d’une vieille femme. Et nous -nous endormîmes toutes les trois. - -Le lendemain un homme, avec une charrette à bras, vint chercher les -meubles, et j’aidai à aménager la petite mansarde obscure que la mère -avait louée. - -Puis je rentrai chez nous, contente d’avoir trouvé des amis dans la -ville étrangère. - - - - -J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont -il avait fallu rebroder presque tous les «fruits», et me hâtai d’aller -livrer mon travail, espérant être payée; mais l’antiquaire était absent -et je dus m’en retourner sans argent. - -A la maison, on m’attendait: il avait été convenu que je rapporterais -des vivres. En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en -était, et ne m’interrogea même pas. - -Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait, -avec d’autres jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au -cimetière. Jeannette était délicieuse, dans son étroite robe noire et -avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de choux de gaze -noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce -bonnet. - ---Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds -mouillés. - -Comme je ne répondais pas: - ---Viens avec nous à l’enterrement: cela touchera la mère, et, au retour, -tu prendras le café avec nous. - -C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries -comestibles, qu’un enfant était mort. - -Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère, -les yeux bien secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux -porteuses, parce que c’était loin et qu’il pleuvait; et l’on se mit en -route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop étroits, femmes en -cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse. - -Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette -chevauchée, par les chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec -ce cercueil porté par des filles qui, pour éviter les flaques, le -faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait une chose barbare -et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait: j’aurais voulu être déjà -de retour pour le goûter promis. - -En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer -le petit cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se -reposer. Celle qui avait perdu sa chaussure était harassée: je m’offris -à prendre sa place. - -La fille me mit son bonnet. Tremblante de dégoût et de terreur, je pris -un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit par la pluie -et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse -mal jointe, qui martyrisait mes maigres épaules; je sentais comme des -convulsions me parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on -aurait pu trimbaler ainsi... Mais, bah! on dirait à la voisine que -j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine au jambon, avec -le café, comme les autres. - -Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes -invitèrent les femmes à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas -demandée: mon air de demoiselle et mon parler civilisé les éloignaient -de moi. - -Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux. - -Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses -s’assirent; les autres n’étaient pas invités. Je coulais des regards -vers les tartines au jambon, le café parfumait jusqu’à me faire trembler -de désir; mais je restai là devant le comptoir, comme si j’attendais -Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante. - ---Keetje, viens donc, bois à ma tasse: le café est bien chaud. - ---Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre -chez moi. - -Et je sortis. - - - - -Elle zézayait un peu; elle avait des grosses joues très rouges, de gros -seins que j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables -coussinets de chair qui lui rembourraient la plante des pieds. Dans les -allées désertes du Parc, où les hommes nous attiraient, elle les -traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa poitrine. - -J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait -un lapin, elle trouvait quand même une croûte chez sa mère; puis, elle, -c’était pour acheter des colifichets et des gâteaux... Mais au temps où, -moi, je devais me prostituer, je pleurais tout le long de la route -quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains vides et -dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger, -eux qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant -des histoires de brigands... Souvent, j’arpentais durant des heures les -rues obscures d’un faubourg, n’osant entrer ou espérant les trouver -endormis. Maintes fois aussi je marchais le long du canal, me demandant -si je ne ferais pas bien de m’y jeter. - -Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par -amitié, je me louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes, -supprimé cette honte de ma vie. - -Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien -logés et mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens: je -croyais très sincèrement que la misère seule avait engendré la -prostitution... Cependant ces hommes, pour le plaisir, ramassaient -n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble de -l’abjection... Quand je les voyais être cochons et butors, tout se -brouillait dans mon cerveau... Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi? ils -ont tout pour être honnêtes... Et pourquoi étaient-ils ainsi avec -moi?... Ils auraient bien dû voir cependant que ce n’était pas pour -m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais à -eux, des inconnus. - -Je croyais qu’ils devaient deviner ma position... jamais personne n’a -rien deviné... peut-être une fois, un officier... Il m’avait donné -quelques francs d’avance. Pendant que je les roulais dans un petit -papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma chemise mouchetée -de chiures de puces. Il me leva la tête par le menton et me regarda un -moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me livrer... il me donna -encore deux francs. - -Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être -hors nature, incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux -conceptions viles. Il n’est même pas besoin, pour eux, d’être -prostituée: il suffit d’être une petite fille indigente et à leur -merci... - -Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le -peintre me dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une -vente; il voulait le montrer à un de ses amis qui était là. - ---Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais -regarde ça!... cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon!... - -Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du -sujet. - -La dame qui venait de quitter avait quarante ans; moi, j’en avais -dix-sept, ces hommes ne savaient rien de ma vie... - -Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais -cependant sûre que, si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas -acheté ce tableau rien que parce qu’il était «cochon». - -Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de -voyous. - -Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais -soigneusement cacher que je l’avais fait; que, sans cela, jamais je -n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait toujours traitée avec méfiance et -mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme un crime, qu’aucun homme -ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon honorable... -Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une -politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière -si différente, que rien n’était à espérer de ce côté. - -J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement -j’étais sauvée: oui, mais les petits... et les parents... malgré mon -aversion pour eux, j’en avais pitié... Hein gagnait maintenant un franc -par jour; Dirk jouait de l’accordéon dans les guinguettes; Naatje posait -de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela ne suffisait -pas... il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce -qu’ils fussent plus grands. - -Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent, -pendant la pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression -si lugubre ou si épouvantée. - - * * * * * - -Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on -était fou ensemble; ces jeunes gens étaient charmants et vous traitaient -d’égal à égal. J’avais surtout besoin de cela, de ne plus être traitée -en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant qui, un soir, -m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure -gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste -aimable. - -Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de -campagne aux portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans -une serre des grappes de raisin, je lui racontai que mon petit frère -Klaasje avait la variole et que le médecin avait dit que des raisins lui -feraient du bien. - ---Je n’ose pas te donner de ceux-ci: ils ne sont pas mûrs, et ma mère -serait fâchée si je les cueillais. - -Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle -grappe de raisins. - ---Voilà pour ton petit frère... - -Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse. - -Naturellement j’eus des amants parmi eux; ce m’était une joie de me -donner. Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me -relevais... Puis leur beau langage et leurs voix civilisées -m’attiraient; je me rendais compte que ces jeunes gens avaient une -éducation supérieure à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je -posais. - -Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux -me donna un dictionnaire français-flamand et un livre: _Histoire d’un -enfant du Peuple_, d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en -cherchant chaque mot dans le dictionnaire; mais tous les verbes y -étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait. - -Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture, -m’engageaient à aller au Musée et, quand je sus bien lire le français, -me prêtaient des livres. Seulement les étudiants étaient de mon âge, et -depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers ceux de mon -âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on -chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire -avec des plus âgés ou des plus jeunes. - -Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers, -bien que je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par -les femmes de Rubens, et que ma gracilité intimidait presque... Puis je -rebrodais les tapisseries et les soies anciennes qu’ils achetaient dans -les ventes... - - - - -Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je -me hâtais sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un -beau jeune voyou aux boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant -moi. Il avait une branche verte effeuillée en main, et en frappait les -chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur son chemin; il se -retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait -les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit: il prit des petits -cailloux, et les jeta sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur -pâture dans un tas de crottins de cheval. - -«Quelle sale bête!» me disais-je... - -Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons -rendaient sa marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne -disait ni oui ni non et la regardait, indifférent; puis, les mains dans -les poches, il sifflota d’un air ennuyé. - -Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans -les yeux. Le jeune homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la -façon de marcher: il se cambrait et faisait le beau. Mais, voyant venir -de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et j’allai vers elle. - -Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos -amoureux vinrent en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée... -nous étions si peu élégantes... On s’éloigna des grands chemins dans les -sentiers peu fréquentés, et là tout respect humain les abandonna: leurs -gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers. - -J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une -guinguette, où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de -faro: eux ne prirent rien. Une demi-heure après ce repas, j’étais -aveuglée par la migraine, des manières de nos galants m’agaçaient. Je -devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses mains -balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école -pour apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que -cela signifiait, je lui dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui -fourrant la mienne sous le nez: - ---Voilà une main aristocratique... - -Puis je le persiflai sur sa façon de marcher et ses reins trop larges -pour un homme, le tout accompagné de regards dégoûtés: - ---J’ai rencontré tantôt un voyou superbe, il aurait mieux porté vos -habits élégants que vous... Ah! le voilà! fis-je, en voyant arriver, -d’un air dégagé, le jeune homme; on dirait un poulain pas encore -ferré... - -Je me connaissais un peu en poulains. Mon père avait été longtemps -garçon d’écurie chez un éleveur, et, quand je lui apportais son dîner, -il me montrait les poulains, en appelant mon attention sur leurs -qualités. - -Stéphanie me tira par le bras, en nous entraînant dans une allée de -côté. - ---Tais-toi, c’est mon frère, il serait capable de nous accoster... - -Mais j’étais lancée. Ma migraine me tirait un œil et m’enserrait les -tempes. Je voyais que je pouvais insulter le bonhomme, pourvu que je me -laissasse attirer dans les fourrés. Mon exaspération montait, montait... - ---Ecoute, Stéphanie, je ne veux plus être vue avec quelqu’un qui a des -pieds semblables... je serais perdue de réputation... - -Et je les plantai là. Stéphanie resta encore un instant à me regarder, -estomaquée, puis elle me rejoignit, ne sachant si elle devait rire ou se -fâcher. - ---Tu sais, toi qui t’étonnes quand je les traite de voyous... - ---Ce mufle qui n’osait se montrer avec nous dans les grandes allées, -parce que nous sommes mal habillées... Si nous étions des cocottes chic, -ils seraient fiers de nous afficher, mais ils rougissaient de nos -guenilles... Eh bien, j’ai voulu leur montrer qu’il y a des choses plus -ignobles que des guenilles. J’avais un vrai plaisir à faire pâlir ce -butor, de vanité blessée: il ne savait où fourrer ses abatis... Moi qui -pose pour ma beauté, qui suis tantôt nymphe, tantôt princesse, je ne -veux plus me laisser humilier par des êtres de cette allure... - -Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver -des poses, y avait échoué: elle en avait gardé du dépit. - ---Oh! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers -et de bouchers... - ---C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des -étudiants, mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est -beau. L’autre jour, comme ils voisinaient chez l’un d’eux, ils -discutaient les nuages d’un tableau: ils se fâchaient, puis -s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis -à discuter devant la fenêtre... Après, quand ils furent partis et que -j’eus repris la pose, je demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si -rare dans les nuages. Eh bien, il a déposé sa palette, m’a plantée -devant la fenêtre et, pendant le reste de la séance, il m’a expliqué -pourquoi c’était beau. - -A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais -du pouce: - ---Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce -gris, ça s’accorde, ça se fond et se détache merveilleusement... - ---C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une «drache», -et toi, tu ne peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des -demi-messieurs. - ---Je m’en fiche!... Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus -quitter leur atelier... Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite -femme, il pourra compter sur moi, je ne le tromperai pas... Mais ils ne -me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et trop maigre: je n’ai -qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre -quatre-vingts, et des cuisses... il faudrait voir... - -Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et -les nausées m’enfiévrèrent. - -Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et -peigné mes boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse, -pour me rendre à un bal d’étudiants qui se donnait dans un jardin. - - - - -Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à -raccommoder, je flânais avec mon amie par les rues. Impossible de rester -chez nous: ma mère me dérangeait exprès, dans le réduit où je me -retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte que je -m’éloignais de la famille. - -Stéphanie avait sa fausse natte sur le dos; moi, mes boucles blondes -maintenues par un ruban. Nos chapeaux étaient des objets inouïs: comme -nous ne possédions pas de parapluie, ils devaient supporter toutes les -intempéries; nous les retapions constamment. Nous allongions nos jupes -en traînes, dont nous balayions les trottoirs et les rues boueuses. Sous -les porches ou derrière un arbre des jardins publics, nous nous -enduisions la figure de craie, parce qu’il était distingué d’être pâle. -Nous rentrions nos corsages en pointe, pour nous découvrir la gorge. - -Je baragouinais le français autant que je pouvais, prêtant grande -attention à la prononciation. - -Souvent des hommes nous suivaient dans des rues écartées. Ils nous -rejoignaient, mais je refusais toute offre. Stéphanie, elle, acceptait. - -Quand c’était au centre de la ville, j’allais l’attendre à la Galerie -Bortier, où je lisais, à chaque étalage, un peu dans les livres. Si elle -tardait, je faisais un tour du Marché aux fleurs, dont les parfums me -charmaient plus encore que les couleurs. - -D’ordinaire, elle riait en me rejoignant, et régalait de gâteaux, ou -bien de moules, dans une cave de la Grand’Place. Puis nous allions au -Vieux Marché acheter des vieux souliers ou une jupe pour Stéphanie. - ---Tu sais, Keetje, tu es bête de ne pas profiter des occasions... tu -pourrais aussi t’acheter des souliers. - ---Non, c’est juré. - ---Tu préfères marcher avec des chaussures qui prennent l’eau et la -neige, et qui te font entrer des échardes dans les orteils, comme -l’autre jour. - ---Je ne veux plus me vendre. - ---Mais tu fais la même chose avec ton amoureux pour rien... - ---Ce n’est pas la même chose. - ---Mais si. - ---Mais non. - ---Explique. - -Je ne savais pas expliquer, mais, pour moi, ce n’était pas la même -chose. - -Puis je réfléchissais. Avais-je le droit de laisser les petits si -souvent sans manger, et le loyer pas payé; et de me donner pour rien à -celui qui me plaisait?... Alors, le soir, j’envoyais Stéphanie au -rendez-vous dire à mon amoureux que je ne voulais plus «fréquenter», et, -pendant des mois, j’avais des accès de vertu farouche. - - * * * * * - -La difficulté était avec les peintres: presque tous exigent qu’on se -livre à eux et, si l’on refuse, ils deviennent désagréables et souvent -ne continuent pas le tableau. - -Naatje, qui avait quatorze ans, n’était plus retournée chez un -sculpteur, à cause de ses obsessions. Il se plaignit à un de ses amis, -qui faisait un médaillon d’après moi, que ma sœur l’eût planté là. - ---Vous allez sans doute agir de même avec mon ami, dit-il, en -s’adressant à moi. Mais elle me le payera, votre sœur, je le dirai à -tous les artistes, et elle n’aura plus une pose. - ---Mais, monsieur, elle ne vous aurait pas mis dans l’embarras si vous -l’aviez laissée tranquille. Elle était venue chez vous pour travailler -et non pour vous servir d’amusement. - ---Mon cher, fit l’autre, si la petite ne veut pas, il ne faut point -insister; si elle consent, c’est autre chose... - ---Ah! c’est pour cela... Je ne saurais travailler si je ne couche pas -avec le modèle... Du reste, pourquoi pas? qu’est-ce que cela peut bien -lui faire! - - - - -Hein avait seize ans et apprenait le métier de carrossier. - -Depuis le printemps, il était comme plus agile, plus droit, et ses yeux -s’étaient agrandis. Le soir, en rentrant du travail, il soupait en hâte, -faisait un bout de toilette, et sortait. Le dimanche, il se lavait plus -soigneusement, se graissait les cheveux et arrangeait longuement sa -mince cravate, qu’il n’arrivait pas à nouer comme il le voulait; il -rentrait trop tard pour le dîner. Comme j’étais très tracassée par les -soucis du ménage, que je devais faire vivre, je ne faisais pas grande -attention au changement de Hein; mais quand, en été, il se fit donner le -dimanche matin des tartines pour les emporter à la campagne, et qu’au -lieu de cinquante centimes, comme argent de poche, il en exigea -soixante-quinze, je demandai à ma mère ce qui se passait. Elle me -répondit, plutôt soucieuse, que Hein aimait une jeune fille de quinze -ans qui, depuis un temps, toussait un peu et devait passer les dimanches -à la campagne. - ---Dans la semaine, elle ne peut pas, la besogne la retient. La mère est -veuve, elles font de petits chaussons de bébé pour vivre: d’adorables -petits souliers en reps blanc, en peau blanche, en satin... enfin -délicieux, elles les fabriquent par douzaines, et n’ont pas le temps de -lever les yeux de toute la semaine, comme moi quand j’étais -dentellière... Elles habitent une petite chambre sur une cour, car ce -joli métier ne rapporte presque rien. - ---Mais comment sais-tu si bien tout cela? est-ce Hein qui te l’a confié? - ---Non, il ne dit presque rien, il a peur que nous nous moquions. C’est -la mère de la petite qui est venue me trouver. Voilà des mois que sa -fille tousse, le docteur prétend qu’elle doit avoir de l’air, mais que -veux-tu qu’elles fassent? il faut vivre... Alors, elles partent le -dimanche matin en emportant leur nourriture, et elles vont dans les -champs; mais la petite ne voulait plus y aller sans Hein. La mère est -venue, m’a demandé si je permettais à mon fils de les accompagner; elle -disait qu’elles étaient des femmes honorables et que la santé de son -enfant en dépendait. Comme elles sont aussi très pauvres, il emporte ses -tartines avec lui. Elle m’avait invitée à prendre le café: nous avons -ainsi fait plus ample connaissance. - ---Et tu ne m’as rien dit? - ---Oh! on n’a pas le temps de te parler: dès que tu rentres, tu prends -tes livres et tu t’isoles... - - * * * * * - -Les dimanches que Hein passait à la campagne le rendaient radieux. Il -rentrait vers huit heures, tout rose, embaumant la chambre d’une bonne -odeur de verdure. Il ne sortait plus. Souvent il songeait tout le reste -de la soirée: il souriait et remuait les lèvres. Visiblement, il -dialoguait en faisant les questions, et il entendait certes les -réponses. - -D’autres fois, il prenait un cahier tout maculé et dessinait des -voitures, des charrettes, des brancards, des avant-trains. - -Un soir que nous étions seuls, je m’approchai de lui pour voir son -dessin. - ---Tu as fait des progrès, Hein, mais aussi tu travailles beaucoup. - ---Si je veux bien savoir mon métier, je dois bien le comprendre, et une -bonne voiture est très difficile à faire. Il me faut donc connaître la -mécanique de tout cela. Je ne veux pas être une croûte, et, si je me -marie, je dois pouvoir gagner la vie des miens. - ---Je crois que tu deviens fou: tu as seize ans. - ---Oui, c’est pour plus tard, riait-il; mais c’est maintenant que je dois -apprendre pour plus tard. Crois-tu que je voudrais élever mes enfants -dans la famine, comme nous l’avons été? - ---Ce n’est pas parce que père ne savait pas bien travailler que nous -avons eu faim, mais parce que nous sommes trop nombreux: neuf enfants, -c’est ridicule! - ---Mais comment faire quand on a une femme qu’on aime? - -Il rougissait et baissait la tête: je sentais une vague de désir le -parcourir. - -Il releva la figure vers moi. - ---Comment faire pour ne pas avoir tant d’enfants, car, des enfants, j’en -voudrais... - -Il me regardait si candidement, il me semblait si pur, que je me tus, -honteuse que j’étais, devant lui, de mon savoir. - - * * * * * - -Un soir, il s’exclama: - ---Ça y est... - ---Qu’est-ce? - ---Voilà. - -Et il me montra son dessin. - ---Il faut quatre hommes pour tourner le cercle de fer d’une roue; avec -cet engin, que je cherche depuis un temps, il n’en faut plus qu’un. Je -vais le montrer au patron. - - * * * * * - -Un dimanche que j’avais mis une lavallière bleu marine, il me dit: - ---Mais c’est une cravate d’homme, elle m’irait mieux qu’à toi. Regarde, -la mienne est une vraie ficelle. - ---Oui, mais que mettrai-je alors? - ---Tu as encore une broche. - ---C’est vrai. Viens, je vais te mettre la cravate. - -Quand j’eus fait le nœud, il se plaça devant la petite glace, et regarda -avec satisfaction le nœud à deux bouts, sous son col rabattu. - ---Ne trouves-tu pas mon cou trop long? - ---Mais non, un long cou, c’est très beau. - ---Ah! c’est beau... je ne savais pas. - - * * * * * - -Tout cet été, Hein vécut son bonheur sur la terre. - -Je m’étais rapprochée de plus en plus de lui: nos dimanches soir étaient -exquis; moi, je lisais, et lui dessinait. Il avait de longues mains -fines, au bout de poignets très minces, mais ces délicates mains étaient -si habiles et si solides qu’elles me semblaient un outil admirable... - - * * * * * - -Vers l’automne, il devint triste. - ---Voyons, lui dis-je un soir, parle-moi. - ---Elle tousse beaucoup plus, pleurait-il, et le temps devient trop -mauvais pour la campagne. - -En hiver, on dut la transporter à l’hôpital. Hein y allait tous les -dimanches et revenait malade pour toute la journée. Elle mourut au -printemps. Après l’enterrement, il s’enferma dans la petite chambre où -était mon vieux canapé: on l’entendait gémir comme une petite fille. - - - - -Je me sentais à bout et craignais de devoir retourner à l’hôpital: les -conditions dans lesquelles je travaillais m’épuisaient. Je me levais à -sept heures et m’habillais: mais ma mère n’avait pas encore préparé le -café, le poêle fumait, l’eau ne voulait pas bouillir, ou Kees n’était -pas encore revenu avec le pain... bref, la moitié du temps, je filais à -jeun. - -Il me fallait toujours aller très loin: nous habitions aux confins d’un -faubourg populaire, et les peintres, presque tous, à l’autre extrémité -de la ville. En hiver, saison où je posais le plus, je devais, par la -pluie, la neige et le gel, marcher une bonne heure, sans paletot, -souvent la marche rendue difficile par un clou qui m’entrait dans la -plante des pieds, toujours les bas mouillés, n’en ayant pas de rechange. -Ainsi j’arrivais, suante de la course et dégoulinante, les yeux -brillants et le teint haussé... Alors il fallait se déshabiller, et -prendre la pose debout ou sur un genou, ou tout le poids du corps sur un -coude. Au bout de quelques instants, je grelottais: des frissons me -parcouraient, et je devenais d’une pâleur cadavérique: une toux qui ne -me quittait pas de l’hiver me secouait à chaque instant et dérangeait la -pose de la draperie. - -Les peintres avaient beaucoup de patience,--il n’y a jamais eu qu’une -dame qui m’a renvoyée parce que je toussais;--je voyais que je leur -inspirais une grande pitié; mais c’étaient souvent de pauvres diables, -ayant trop peu d’argent pour pouvoir le gâcher, et quelquefois ils -remettaient la pose à un autre jour. - -A midi, je déjeunais le plus souvent de tartines, avec un verre de bière -ou du café; chez quelques-uns seulement, il y avait des sardines ou du -fromage. Vers quatre heures, je m’en retournais. - -Les pommes de terre avaient été bouillies à midi; ma mère en mettait une -dizaine sur une assiette, avec une sauce à la farine versée dessus; elle -les déposait dans le four sans les couvrir. Dans le courant de -l’après-midi, Dirk chipait une pomme de terre; après l’école, Kees -chipait encore une pomme de terre, puis Naatje une autre; même ma mère -en prenait de temps en temps, se disant que je mangeais bien à midi chez -les peintres, et, quand je rentrais, il ne restait plus que trois ou -quatre pommes de terre, desséchées sous une couche de farine; c’était -mon dîner. - -Je faisais une scène, ou suppliais ma mère de cuire quelques pommes de -terre fraîches pour quand je rentrais. - ---Faire une cuisine exprès pour toi, jamais de la vie! - ---Alors, empêchez au moins les petits de les prendre, et mettez un -couvercle dessus: la vapeur les tiendrait fraîches. - ---Avec tous tes embarras, si tu ne veux pas les manger, donne-les aux -autres: ils ne se feront pas prier. - -C’est ce que je faisais souvent, et j’envoyais chercher par Naatje, pour -quinze centimes, une petite tranche de lard maigre que je mangeais cru, -de préférence sur du pain noir saupoudré de poivre et de sel; avec cela, -une tasse de café ou plutôt d’eau de chicorée, réchauffée. - -Quand mes bas étaient trop sales je devais les laver le soir et les -mettre la nuit pour les avoir secs le matin. Ma mère voulait que je -fasse la lessive, que je récure le plancher. J’avais beau expliquer que, -posant beaucoup pour les mains, je devais les avoir soignées: elle ne -pouvait comprendre. - ---C’est pour ne rien faire que tu inventes cela: selon moi, si une main -est rouge et que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de -la couleur blanche... - -J’étouffais de rage devant ces insanités. - - - - -J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de -genre pour vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme -œuvre sérieuse. Je posais pour les petits tableaux. Une jeune fille, en -robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes sur le dos, était assise sur -une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère, ou écrivait un -nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle; c’était moi, la jeune -fille. - -Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage, -le peintre poussa une exclamation: ma peau était toute violette, du -corsage mouillé qui avait déteint sur moi. - ---Mais tu ne peux pas poser dans cet état, «du armes Kind!» - -Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui; par dessus, -je revêtis la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une -grande toile jaune, qui s’étendait par terre pour donner le reflet du -sable de la mer sur ma robe et sur mon cou. - -Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui; il travaillait -à sa grande toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins -le vendredi, il était nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout -d’un coup il déposa sa palette, vint vers moi, me leva un peu rudement -la tête, et me regarda longuement. - ---Non, ce n’est pas vous... - ---Qu’est-ce qu’il y a? - ---On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire -ouvert; je les y ai mises lundi et hier seulement je me suis aperçu -qu’elles avaient disparu... Il n’y a que vous et elle, fit-il, en -montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici; mais ce n’est -certes pas vous. - ---Il n’est pas dit non plus que ce soit elle: on nettoie l’atelier, on -allume le feu, que sais-je?... Mais pourquoi laisser traîner des pièces -d’or sur les meubles? - ---Pourquoi?... Cela pourrait-il te tenter? - -Mais, tout de suite, il vint vers moi. - ---Non, tu ne serais pas tentée... cependant si, moi, je devais me -laisser tremper, comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais -en prison. - ---Brrr... j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre -un acte qui pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais -irrémédiablement souillée. - - * * * * * - -Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un -Anglais qui aimait beaucoup ma tête; il la peignait et repeignait. En -arrivant, j’ôte mes bottines: il les dépose, pour les faire sécher, sur -le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends la pose... Au -repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire -ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout -haut. Le peintre fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des -chaussures. Je m’en achetai, naturellement, une paire de dix francs, et -les autres dix francs passèrent à la maison. - -Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne -trouvais du travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre -anglais. Il avait vingt-quatre ans. Sans le montrer, j’avais un béguin -pour lui. J’étais très à son goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il -m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers pour m’ouvrir; il -me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait sept à -huit francs... de quoi manger pendant trois jours chez nous. - - - - -Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si -je ne voulais pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin -japonais. En regardant les bibelots, je ne pus m’empêcher d’acheter un -petit joujou de cinquante centimes, très joli et très ingénieux. Je -l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria -tellement de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que, -pendant toute la matinée, j’en étais restée honteuse et triste... - - * * * * * - -Ailleurs... Pendant la pose, le mari en robe de chambre était venu -s’asseoir dans l’atelier de sa femme. Leur fille prenait une leçon de -chant dans une chambre voisine. Tout d’un coup elle donna une note très -fausse. Je tressautai en faisant: - ---Oh!... - -Le monsieur me regarda, étonné. - ---Comment? vous entendez cela aussi... - -Aussi!... Décidément ces gens nous prennent pour des sauvages... -Aussi!... - -Tout cela m’aigrissait. - - * * * * * - -Une grande dame, qui faisait de la peinture à ses moments perdus, -m’avait prise en sympathie. A la première communion de Naatje, elle -avait acheté des robes pour la petite et pour moi. - -Je lui disais un jour que j’aurais tant voulu savoir un métier. - ---As-tu déjà été mariée, Keetje? - -Je la compris parfaitement. Je ne crus cependant pas mentir en répondant -«non». - ---Alors je vais te faire donner des leçons de français, et, après, je te -placerai comme demoiselle de magasin. - ---Oh! madame! oh! madame! pleurais-je. - -Elle chargea sa concierge de me chercher un professeur de français. La -concierge trouva parmi ses connaissances une vieille demoiselle qui, -pour vingt francs par mois, me donnerait deux leçons par semaine. Elle -me faisait des dictées et je devais apprendre des verbes par cœur, mais -elle ne me donnait aucune explication. - -A la fin du deuxième mois, ayant reçu les vingt francs pour payer les -leçons, je rentrai chez nous, la pièce d’or roulée dans un petit papier. -C’était en été: peu de peintres en ville et le loyer à payer... Mes -parents firent si bien que je leur donnai les vingt francs. - -Le lendemain, la vieille demoiselle, étonnée de ce que je ne la payais -pas, alla chez la concierge. A la leçon suivante, elle me dit: - ---Vous avez reçu l’argent, n’est-ce pas? - -Je répondis «oui», en devenant cramoisie. Elle n’insista pas. - -Le soir, j’écrivis à la dame, qui était à son château, que j’avais payé -notre loyer avec l’argent du professeur, puis que je ne lui avais pas -dit la vérité en lui répondant que je n’avais jamais été mariée. - -Je reçus tout de suite la réponse: «J’aurais dû avouer à la demoiselle -que j’avais payé notre loyer avec son argent, il n’y avait aucune honte -à cela; et je pourrais aussi mieux écrire en français, maintenant que -j’avais reçu des leçons; mais je devais comprendre qu’elle, la dame, ne -pouvait plus s’en occuper...» - -J’étais sans aucune base, même dans ma langue: ma mère nous avait -envoyés trop peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un -verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette -concierge ne m’en parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré -que deux mois... Les filles de ma protectrice, âgées de dix-sept et -dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement la langue qu’elles -avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge de -dix ans. - -Quant au «mariage», qui me rendait indigne de recevoir des leçons... Ma -protectrice, encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure -amie, et son mari à elle, l’amant de celle-ci. Ils vivaient toujours les -uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des fêtes somptueuses -qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels. - -Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas: je ne lui tenais compte que -de ce qu’elle avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les -bleuets, pendant de longues années j’allais, à la saison, lui en -cueillir des brassées, dans les champs derrière Laeken. - ---De la part de qui? demandait la nouvelle concierge, quand je les -apportais. - ---N’importe... mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir, -bien fraîches, à Madame... - - - - -Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une -lettre d’une dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant -six heures. Il fallait aller à l’autre bout de la ville: je ressortis -immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et animée, juste à temps -encore. - -En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait; mais -j’étais trop affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la -dame; je lui plus beaucoup. Elle allait commencer une grande toile avec -moi... chouette! du pain sur la planche pour longtemps... - -Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que -j’étais d’avoir couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais: je -n’avais rien pris depuis midi. - -L’un des deux me regardait très ostensiblement: c’était un grand jeune -homme, fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette. -Celui qui m’avait souri dans le corridor était un juif très brun; il -vint d’un coup vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec -lui; j’acceptai. Le blond restait à distance; devant le café, je me -retournai et dis: - ---Et votre ami? - ---Viens donc! - -Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun -nous quitta, et le blond m’invita à dîner. - -C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais -comment il fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller... -je la tenais comme les enfants, puis le couteau m’embarrassait, et tenir -la fourchette de la main gauche... Enfin, je me décidai à manger avec le -couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune homme me -regardait faire; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti -d’observer comment lui faisait: je l’imitai, cela alla très bien. - -Après le dîner, nous fûmes voir _Les Cloches de Corneville_. Mon nouvel -ami était Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je -le sentais très peu expérimenté, presque fier de se trouver avec une -femme. Aussi, quand, en me reconduisant, il me fit, sur notre chemin, -entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire beaucoup de phrases... Je -sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades: avoir une -maîtresse; que son ami lui avait dit «j’ai ton affaire», et que ne pas -lui accorder ce qu’il demandait était rompre cette chose si bien -ébauchée; que, le lendemain, il se serait tourné vers une autre et -n’aurait plus pensé à moi... Puis ses yeux d’or et ses cheveux blonds -étaient très beaux... Il avait un joli nom: Eitel. - -En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec -lui le lendemain. - -Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie. - - - - -Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque. - -L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir -dans les rues. Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a -fait sentir du dédain. Toujours, en m’abordant, il ôtait son chapeau, -et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il me laissa là sans rien -dire. - -Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion -que c’était bien dommage que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si -bien qu’avant, à tous les points de vue. - -J’avais acquis le verbe haut; je riais et plaisantais. Voulait-il dire -que le métier n’avait aucune importance, que la personnalité faisait -tout?... Comme je le regardais, éplorée: - ---Ah! ce regard est encore de toi!... - -Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais -pas. Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour -vivre?... - -J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je -continuasse cette soi-disant vie de relèvement. - - * - - * * - -L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans. - -Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège; il -avait un ami, à demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six -mois, puis entrer à l’Ecole Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes -ensemble par les rues isolées des faubourgs. - -Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui -serait le premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent -j’étais la première; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la -tête vers moi, et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses -énormes yeux noirs, le chapeau en main, les cheveux d’ébène au vent, il -me riait d’un air de triomphe. - -Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de «brune», -mais, avant, nous sautions à pieds joints les flaques d’eau. - -Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était -possible. Elle avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec -moi, au lieu de s’occuper d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et -les yeux flamboyants. - ---Laisse-les! disait-il. - -Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler. -Il me donnait le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine -m’effleurant, il me parlait. Il était extrêmement fier de pouvoir causer -avec moi. - ---Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue?... -j’ai une cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout... - -Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il -entrât à l’Ecole Militaire. - ---Je serai, très jeune, général, tu verras... et notre pays finira bien -par se battre un jour; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un -soldat de parade. - -Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme -Hein ou Dirk; quant à lui... je crois que ses sens n’étaient pas -éveillés, nous n’avons pas échangé un baiser. - -Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il -m’avait vue passer avec Stéphanie; que les élèves avaient tous ri, en -voyant des petites femmes; que lui avait rougi et s’était caché la -figure dans sa serviette. - -J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis -la réflexion qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de -garçon. Rodrigue me demanda de sortir seule avec lui, la veille de son -entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment l’éconduire, je le lui -promis: je devais le trouver à six heures sur la place, devant la Gare -du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre. -Mais voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également -rendez-vous... - -Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier; il ne -pouvait m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long -en large; il allait regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours -en retard, je voyais de loin tout son dépit. A la fin il partit: il -avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux. - - - - -Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu -rencontrer des étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais -pas lui faire connaître mon amant. - -Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je -m’attifais le mieux que je pouvais; à six heures, j’étais au -rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une voilette et un parapluie. -Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux restaurants du bas -de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée au -café-concert. - -Les chanteuses de café-concert m’ahurissaient. Je me demandais pourquoi -elles avaient la voix si différente de la voix des chanteuses -d’opérette, et comment elles arrivaient à la pousser ainsi; je n’avais -aucune idée du chant appris, mais ceci me paraissait tout à fait -défectueux. - -J’adorais Judic. Mme Théo, dans _La Petite Mariée_, me semblait chanter -faux. Je crois avoir entendu Granier dans _La Marjolaine_: elle était -mince et élancée, et me plaisait infiniment. Mais un soir, aux Galeries -Saint-Hubert, j’eus une révélation: Céline Chaumont jouait _La Cigale_. -Mes fusées de rire partaient si spontanément que tout le monde autour de -moi s’en amusait. Depuis, Céline Chaumont n’est jamais venue à Bruxelles -sans que je sois allée l’entendre. - -_La Petite Marquise_ et même _Toto chez Tata_ m’ont initiée au théâtre -parlé. - -Avec mon ami, je discutais chaudement les faits et gestes des acteurs -et, bien que longtemps dans ma vie j’aie préféré les hommes aux femmes, -le travail des femmes m’intéressait davantage. - -Je croyais que la vie d’actrice était une vie de noce continuelle, mais -j’en revins vite, rien que d’avoir voulu imiter Céline Chaumont quand -elle jonglait avec des boules de laine... je vis que ce n’était pas un -jeu de plaisir, mais d’application et de patience. Pour le moment, je -n’approfondissais pas plus avant. - -Au bout d’un petit temps, Eitel me conduisit, après le dîner, au café, -au lieu du théâtre ou du café-concert. Je m’y ennuyais mortellement; je -me serais bien contentée de causer, mais il n’était pas causeur... alors -je lui disais que cela m’assommait. Après quelques tiraillements, il -m’avoua que c’était très coûteux de dîner au restaurant et d’aller au -théâtre trois fois par semaine... puis l’hôtel... Cet argument me -convainquit. - ---Si tu as besoin de ton argent pour des choses plus utiles, nous ne -devons pas le gâcher à des distractions. Je croyais que tu avais -beaucoup d’argent... - ---Plus maintenant... nous avons été très riches, mais mon père a perdu -une grande partie de sa fortune. - ---Oh! je suis très bien ici, j’aime autant causer. - ---De quoi veux-tu parler? C’est dommage que tu ne saches pas jouer aux -cartes ou au bac... - ---Ah! non, cela m’horripile, mais allons nous coucher. - ---Ah! ma petite bête, tu es charmante... - - * - - * * - -Le Carnaval approchait. J’avais un désir fou de me déguiser et d’aller -au bal. - -Un soir, Eitel me dit: - ---Je vais te proposer deux choses, tu peux en choisir une... Nous -pouvons faire le Carnaval, te louer un costume, aller dîner, puis au bal -et souper, ou t’acheter une belle robe... une des deux, c’est à toi de -choisir. - -J’étais toute frémissante de joie, en l’entendant énumérer ces -merveilles... Enfin je pourrais savoir ce que c’est que d’être belle et -d’aller à un bal, ne fût-ce que pour une fois. Mais une jolie robe qui -me durerait deux ans... - -Il me regardait curieusement, de ses beaux yeux noisette. Je n’hésitai -pas. - ---J’aime mieux une robe, elle me restera, et je serai plus convenable -pour sortir avec toi... - ---Eh bien, voilà cent vingt-cinq francs, fais-toi élégante... Dans huit -jours, c’est le Mardi Gras, nous irons manger un morceau et voir les -masques. - -Grand Dieu, quelle somme! - -Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite, -qu’on changea à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue -tunique, le corsage à basques avec une petite pèlerine, et garnie de -boutonnières en taffetas. Elle coûtait quatre-vingts francs; il m’en -restait quarante-cinq. - -Je voulais une fois pour toutes en sortir: je n’avais donc rien dit chez -nous de cet argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps; -un amateur avait commencé une grande toile avec moi, il la grattait -après chaque séance et recommençait le lendemain. J’étais dans la joie: -«S’il continue ainsi, me disais-je, il n’y a pas de raison pour que cela -cesse...» - -J’achetai avec les quarante-cinq francs restants: - - Francs - 1 paire de bottines 12,00 - 1 chapeau de feutre vert 3,00 - 1 touffe de plumes de coq 2,75 - 1 ruban de velours vert 1,50 - 1 voile de gaze verte 2,75 - 2 chemises à 3 fr. 6,00 - 2 pantalons à 2 fr. 50 5,00 - 1 jupon violet 5,00 - 1 paire de bas 2,50 - 3 mouchoirs 1,50 - 1 savon 0,10 - ----- - 42,10 - J’ajoute pour un bain 1,00 - Total 43,10 - - - - -Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans -être lavée des pieds à la tête: chez nous, c’était impossible, avec tous -les enfants autour de moi. Du reste, ma mère trouvait qu’une fille -convenable ne devait se laver que la figure et les mains, et puisque je -voulais être convenable!... - -Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre -un bain en ville... Ah! ce premier bain... cette sensation d’être -entièrement dans l’eau chaude... je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord -une petite suffocation, puis, ce fut exquis... - -J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre -chez nous que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais -alerte et gaie. J’eus une scène avec ma mère, parce que j’avais acheté -ces vêtements au lieu de donner l’argent dans le ménage, comme je -faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper mon ami, que -des actes semblables pourraient me le faire perdre... elle ne voulut pas -en démordre. - -Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer -mes ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un -velours: le bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai -mon chapeau et ma figure du voile de gaze, que je croisai derrière la -tête, et, ramenant les bouts sous le menton, j’en fis un gros nœud. - -Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me -voir dans les glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais -longue, fine, très élégante, et le contentement me faisait une figure -d’une joliesse rare... - -Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et -qui m’aimait beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer -deux fois près d’eux; j’entendais, Eitel dire: - ---Mais elle n’est jamais en retard... - -Je relevai mon voile et les accostai. - ---Ah! c’est toi!... Vraiment c’est incroyable! Non! mais! est-elle -charmante! on dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements... - -Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras; l’ami se -mit à ma droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant -tous les trois le français, nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un -long boyau mal éclairé. - -Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid: ma petite pèlerine -et mon grand voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait; le vent -était assez fort et faisait voler mes plumes de coq, et, quand -j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre, avec ces plumes -voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans -l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière; il serra -mon bras contre lui. - ---Ma petite bête, fit-il, attendri. - -Va pour petite bête!... je savais ce que cela voulait dire: ça -équivalait à «mon colibri» ou «mon papillon.» - -Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses -compatriotes. J’en connaissais quelques-uns, tous me firent charmant -accueil et me complimentèrent. Tout d’un coup, je crus me figer, mais -fis semblant de rien. - -Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le -trottoir: il m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je -demandais. Il se mit à chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda -s’ils parlaient affaire pour être aussi sérieux. - ---Non, fit l’un, nous parlions d’une coureuse de trottoir, qui se fait -passer pour une fille comme il faut... - -Eitel n’écoutait déjà plus, très occupé des masques qui déambulaient. Je -mettais de temps en temps mon mouchoir sur ma bouche, pour cacher mes -claquements de dents: je me sentais pâle. Pour qu’il ne s’aperçût de -rien, je demandai un grog très chaud. Vers minuit, tous ces messieurs, -qui étaient en habit, se rendirent au bal de la Monnaie, et nous -partîmes. - -J’avais tant souffert dans ce café que j’en étais toute déprimée, et je -me disais que, pour moi, toute joie serait toujours gâtée, que j’étais -tarée et que jamais je ne pourrais m’en laver. Et tout d’un coup, sous -ses baisers, je me pris à sangloter... Autant tout lui avouer... Ah! -non! ah! non! - ---Voyons, qu’as-tu? - -Alors, la tête sur sa poitrine, je lui dis que j’étais si malheureuse -chez nous, que j’avais la charge de tout le ménage, que mon père ne -travaillait jamais et que je n’en pouvais plus. - ---Comment? c’est toi qui fais vivre toute ta famille?... mais c’est -insensé, tu ne peux continuer cela, tu dois penser à toi, tu n’as pas le -droit de te sacrifier ainsi. - -Ah! voilà un langage nouveau... Je croyais qu’on ne devait jamais penser -à soi, et que je faisais mal de ne plus vouloir peiner exclusivement -pour chez nous... Alors ce n’était pas mal de penser à soi: cela -m’apaisait. - ---Sais-tu quoi, ma petite bête, viens habiter chez moi. Seulement, le -jour où je devrai partir ou me marier, tu ne me diras pas que je t’ai -trompée et tu ne m’ennuieras pas. - -Je me mis sur mon séant, abasourdie... «Comment! il ne sait rien de moi, -il ne le soupçonne même pas, et il me parle ainsi... que serait-ce s’il -savait!... ce beau garçon est doublé d’un butor!» - ---Si tu veux, viens pour le temps que cela durera: tu seras hors des -pattes de tes parents qui t’exploitent, mais il est convenu que tu ne -feras aucun embarras, le jour où cela devra finir. C’est par honnêteté -que je te le dis: si tu n’étais pas la créature exquise que tu es, je ne -te parlerais pas si loyalement. - -Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi -toutes ces choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi... puis je -me révoltais. - -«Zut! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue -impossible. Je leur donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les -quitter ou je me suicide...» - -Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings -fermés: - ---Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien -d’autre... - -Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma -mère qu’elle pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les -peintres. Elle ne voulait pas me laisser sortir. J’avais mes plus beaux -vêtements pendus sur mon bras. Elle appela Hein à la rescousse pour me -barrer le chemin: il avait les larmes aux yeux. - -Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit; il se -trouvait devant une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le -canapé, ouvris la porte, et dévalai l’escalier. - -Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et -sautais sur le tramway qui passait. - -Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace, -à côté de ceux de mon ami. - - - - -Quelle différence de vie!... J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais -dans notre appartement bien tenu où j’étais seule... pas de bruit autour -de moi... et où je pouvais lire sans être distraite. Alors je m’en -donnais, de la lecture... - -A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une -serviette: il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais -pas, je déjeunais à midi de deux petites tasses de café que je me -préparais dans une machine viennoise, de deux petits pains et de -vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois heures, dans ma -plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour. - -La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes -de tous les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes -heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se -promener et se dévisager. Les hommes étaient plus rares. - -La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de -lingerie fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures -de luxe étaient agglomérés dans cette vieille rue en pente. On la -descendait et, par la rue de la Madeleine, on poussait jusqu’au -«Passage»; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu: on allait -tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen, -et encore... Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent. -Il y a vingt-cinq ans, à Bruxelles, quand on ne s’était pas promené -Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti. - -Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce -milieu élégant et intime, car, intime, elle l’était, la -Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans se connaître. - ---Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés: elle doit être étrangère, -disaient des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique. - -«Ah! voilà cette dame avec ses belles fourrures», pensais-je. Et l’on -remontait et redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus -tard. - -Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir déambuler, frivoles et -épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites capotes -nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard -creux, mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs -silhouettes frustes et savoureuses passent et repassent. Elles entrent -dans des magasins que je pourrais énumérer, des deux côtés de la rue, -depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen... Maintenant tout est -démoli... - -J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai -jamais connus que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite -fille, avec des tresses sur le dos, je la voyais devenir jeune fille, -puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre côté, puis jeune -mariée... enceinte... ensuite avec des bébés. Plus tard la taille -élégante s’épaississait et les cheveux grisonnaient; elle renonçait à la -coquetterie et se transformait à la bonne franquette. - -Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant -des amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis -leur ventre... Il y a des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une -expression de contentement quand ils me rencontraient, et qui tout -doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir. - -J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants de Bruxelles, sans -cependant que nos natures aient fusionné: je suis restée étrangère à -leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée. - -Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais -la ville, son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats; -mais, dès que je faisais la connaissance de gens de n’importe quel -monde, il y avait surprise... Nous nous sentions si différents que -jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que j’ai eues -ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su -me donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand -désir de ma vie, d’avoir une amie... - - * - - * * - -Le soir, nous restions chez nous; nous n’avions aucun besoin de sortir -et, quand je nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette -nationale d’Eitel, il avait la sensation d’être dans son pays, -disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux yeux bruns... Mais -vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains -doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il -soupirait et fermait à moitié les paupières, de bien-être. Lui me -faisait peu de chatteries... - -Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je -retapais mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais. - -J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me -prêter. Elle me descendit du grenier des journaux de modes reliés, de -1855 à 1865, et presque tout Molière... Molière! je l’ai lu d’un trait, -et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le compris comme un cerveau -de vingt ans peut le comprendre; je sentis, sous la forme étrange pour -moi, la vie et la vérité. - -Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service. -Quand, plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se -mouvoir dans leurs atours; j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps -blanc, qui ballonnait autour d’elle... Le costume, du reste, m’a -toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est parce qu’il -fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos -attitudes: les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent -la tête comme les femmes des tableaux gothiques, et leur masse de jupons -les obligent à se retourner complètement pour regarder derrière elles. - -Pour avoir des livres à ma disposition, je m’abonnai à un cabinet de -lecture: là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais demandé -des livres sérieux; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien. -J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en -écrivains pendant tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture, -je vois et sens réellement les gens et les choses, dans leur atmosphère, -avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en compagnie des duchesses -de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux... j’allais jusqu’à -respirer l’air confiné de leurs appartements. - -Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus -tard. A tous, je dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui -s’est accomplie en moi. Je n’avais d’autre guide que cet employé. - ---«Voilà, Madame, _Les Filles de Feu_», ou: «Je vous ai gardé -_Mauprat_», ou: «Voici _la Cousine Bette_, vous n’allez pas en -dormir...» - -Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de -livres me retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai -_Les Confessions_ de Jean-Jacques... J’en lus une page devant l’étal. - ---Combien ce livre? - ---Un franc cinquante, parce que c’est vous. - -Je prends le bouquin et en marchant commence à le lire; arrivée au Parc, -je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop tard pour le dîner. - -Jamais aucun livre ne m’a autant remuée... Il avait eu de la misère -comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité -comme moi... et, chez Mme de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de -ses mains?... - -Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas -cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire... Puis -était-ce un avilissement quand on avait été contraint? Est-ce que -l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et choisis? - -Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur -ma poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en -donnant mon corps en pâture pour nourrir les petits chez nous... - -Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage. - ---Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique -d’étaler ainsi ses hontes... - ---Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que -vous ne me preniez que comme un jouet... - - - - -Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand -enterrement ou un déploiement militaire me faisaient faire un détour -pour les éviter. - -Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne -m’attiraient que par le côté beauté. Les bannières brodées, les surplis -plissés et les chapes pourpres à fleurs d’argent, les petites filles en -blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de bois avec -son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée -sur les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les -fidèles, avec leurs cierges, et la foule qui suivait me faisaient -l’impression d’un ramassis de dégénérés; ils m’inspiraient un grand -dégoût: jamais je n’eus le désir de me joindre à eux. - -Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel -voulut me faire m’agenouiller; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût -protestant. - ---Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après. - ---Ah! la foule m’a entraîné... - - * - - * * - -Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des -musiques et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures -de coulées de cuivre. Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les -voir passer. Bientôt l’on donna deux coups sur la grosse caisse, et la -musique joua la _Marseillaise_: toute la foule entonna ce chant. J’en -avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les paroles; mais -ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure, -et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me -dégage d’une secousse; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la -_Marseillaise_ sans paroles, mais comme soulevée de terre, je suis la -foule. - -Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau -dans les yeux et le col relevé. - -Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je -croyais entrer dans un lieu enchanté: tout l’or des maisons -scintillait... Mais soudain, par une des ruelles, des gendarmes à cheval -débouchèrent et se jetèrent sauvagement au milieu de nous. Nous -chantions toujours ce chant de volcan qui gronde. Les musiciens se -débandèrent; des hommes furent foulés sous les chevaux, des cris de -douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule -tourbillonnait sur la place. - -Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre -main sur la bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il -monta quatre à quatre les perrons d’une des grandes maisons de la place -et me déposa au fond d’une salle d’estaminet à faro. - -Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant. - ---Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer -au milieu de cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la -populace qui se soulève, tu changes... tu es avec eux. - ---Ce n’était pas de la populace, c’étaient des ouvriers: celui à qui je -donnais le bras sentait le cuir. - ---Oh oui! ils sentent bon!... tu es indécrassable, je l’ai vu ce soir. - ---Et toi donc qui, l’autre jour, as ôté ton chapeau pour cette pitrerie -religieuse... c’est bien pis. - -Et, cessant de le tutoyer: - ---Du reste, ce que je fais ou ce que je sens ne vous regarde pas. - -Nous boudions pour de bon et ne dîmes pas un mot en nous déshabillant. -Au lit je mis le drap entre nous et me couchai contre la ruelle pour ne -pas le toucher. - -Je ne pus dormir, je me tournais et retournais. Je sentais toujours -l’odeur de cuir de mon compagnon de foule; j’entendais le galop des -chevaux et les cris du peuple piétiné, et toutes les maisons dorées de -la Grand’Place se mouvaient devant moi. - -Vers le matin, je me calmai, et je pensai qu’Eitel avait cependant été -chic, lui, un monsieur qui savait le latin et le grec, de m’avoir suivie -pour veiller sur moi; que, sans lui, fanatisée comme j’étais par ce -chant, j’aurais peut-être été piétinée aussi sous les chevaux. Je -sentais craquer mes os et mon ventre se défoncer... - -Rétrécie de peur, je m’approchai de mon amant et lui grattai tout -doucement la tête. Il se retourna vers moi. - ---Ah! ma jolie petite bête! fit-il, en m’étreignant. - - - - -Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela -m’ennuyait fort, parce que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des -airs d’opérette ou de café-concert, ou leurs «Volkslieder», mais ça... - -Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire; alors -quoi!... j’en étais réduite à tourner mes pouces. - -Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec -lui. Ces jours-là, je m’ennuyais moins: je m’occupais de préparer le thé -ou de la bière chaude aux corinthes, et de couper de minces tartines au -pain d’épice. - -Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas -comprise, je lui dis: - ---Mais cesse donc ton tapage... - -Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les -mains; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que -j’avais commis une énormité, mais en quoi?... Est-ce que vraiment ce -vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre? - -Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais -des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des -pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir -me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de -faim. - -Eux discutaient. Le mot «la septième» revenait souvent; puis ils -tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs -forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et -disaient: «Pour moi, c’est comme ça», ou «Je le sens ainsi». Alors ils -recommençaient. - -Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de -m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il -répondait, renfrogné: - ---Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais. - ---Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme -vous... - ---Non, jamais tu n’aurais compris. - -Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur -laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de -passe-temps. - -Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant -qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage -envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé -depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais -été supérieure... - -Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une -des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique: «S’il n’avait -pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde...» - -Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge -serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me -sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les -_Confessions_... J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était -faite à ce grand livre et à moi... - -Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient -avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre. - -Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait -le menton. - ---Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une -petite bestiole... - ---Non, je ne suis pas une bestiole! - - - - -De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens. -Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à -faire venir Naatje et Klaasje. - -Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils -suaient cependant l’enfant pauvre: Naatje surtout, avec sa tignasse -brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne -manquait que de beaux vêtements pour être exquis: ses jolies boucles -blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé, -faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire. - -J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on -faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux -petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les -peignais: Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle -sympathisaient étroitement... Puis nous goûtions de thé et, quand ils -étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise: des petits -gâteaux... En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard -pour les parents. - -Je restais debout à les voir s’éloigner: ils se retournaient à chaque -instant pour me dire bonjour de la main. - -J’avais le cœur gros: leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore -si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les -rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés... Alors je -me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de -recommencer l’ancienne vie... n’était-ce pas mon devoir?... - -Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de -voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et -vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais -quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures -d’une chose essentielle à ma vie... - -Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande, -je me remettais à lire. - - - - -Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux -cents francs par mois de son père; moi, je donnais le plus clair de mes -gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le -piano vingt-cinq: nous étions donc très serrés. - -Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air -de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant -courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune -homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget: autant pour le -loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les -distractions... Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre... -Quelle bêtise je dis là! quand il nous tombait du pain ou des pommes de -terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser -qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain... - -Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il -recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par -jour: avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait -tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses -recoins et à l’aimer. - -Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés -et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage -demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais -très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous -prenions les renseignements. - -Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je -pouvais... Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des -informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la -sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les -consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et -à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits. -Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des -femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la -«Madame». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui -demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de -deux maisons plus loin. - ---Ah! mais adressez-vous à elle, la voilà... - -Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle. - -Fichtre!... - ---C’est à moi que tu veux parler? pourquoi ça est donc? - -C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de -teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras -sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un -tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des -boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un -peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi; dans ce -mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui -tremblerait sous une couche de graisse. - -Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps: - ---Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de -moi? - ---Trois, non, fis-je naïvement, mais... - ---Deux et demi, tu veux dire... que pèses-tu? - ---Quarante-huit kilos. - ---Comme je disais: trois... j’en pèse cent quarante-cinq. - -Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me -disait si nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais -ou ce que je pensais d’elle, que je n’avais aucune importance... Aussi -la moitié de mon embarras disparut. - ---Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, «je suis tombée dedans», je ne -savais pas que vous étiez ici. - ---Pourquoi ça est donc? répondit-elle. - ---C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite -l’Allemagne, me demande pour vous. - ---D’Allemagne? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une -«carabistouille»... J’achète mes marchandises sur place, chez les -commerçants en faillite, ou bien en fin de saison. Comme voilà, de -madame, je viens d’acheter un stock de corsets... - -La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement. - ---Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car, -l’autre jour, vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande -maison de fourrures d’en face. Je vous vois du reste battre la ville -dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route pour écouler mes -stocks de corsets: quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux, on -vous reconnaît... - -Bah! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que «Madameke» me veut... -Puis-je t’offrir une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion... ça -ne m’inquiète pas pourquoi que tu viens. - -Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser: je pris -une tasse de thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser -payer. - ---Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais -beaucoup plus chic: j’ai là ton affaire, une vraie occasion... demande à -madame qui me les a livrés. - -L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard. - -Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne -pouvoir dormir. Après avoir posé toute la journée, je commençais mes -pérégrinations, et, pendant trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux -confins de la ville, et d’un bout à l’autre sans prendre le tramway. -Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt centimes -dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway. - -Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire -vivre. - - - - -Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais -plus le spectacle de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon -père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci, -et, Eitel et moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se -plaignait bien de temps en temps de mon insoumission, quand je ne -l’avais pas consulté pour acheter de mon propre argent une voilette ou -une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait indisciplinée, -mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage, -c’est qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien. - -Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été -toute acquise, mais voilà... Heureusement, nous avions tous les deux un -grand stock de jeunesse à dépenser. Cela se manifestait chez moi par un -vif besoin de câliner: je grimpais sur ses genoux, et l’embrassais et -l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait les yeux -comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard -m’observait, curieux. - -Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce -que j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me -laisser aller à tout dire et à penser tout haut, devant lui, comme je -faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais, mais mes élans étaient -irrésistibles. - -Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes abandons et de mes -griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de ne pas -se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée, -jamais il n’a cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre -au moment voulu: alors, il ne fallait pas trop se compromettre... - - - - -Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux: Eitel se -levait avant moi pour faire sa toilette. - -Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit: -les mouvements souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et -fin, m’intéressaient. - ---Tu es bien beau, Eitel: si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les -sculpteurs. - ---Tu crois? - ---Ah! oui... Eitel, prends donc la pose du «Gladiateur». - -Il prit la pose de face - ---C’est ça... tourne-toi de profil... maintenant de derrière. Oui, c’est -ça, tu es tout à fait le «Gladiateur»; même la tête irait très bien: à -ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content... Là, tu -m’as bien fait plaisir: c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme; -les rotondités de la femme me donnent toujours envie de taper dessus... - ---Ah! ma petite bête, tu me trouves beau... fit-il, en se recoulant sous -les draps. - -Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des -compatriotes. - -Moi, j’avais fait venir Naatje: j’avais une quantité de chaussettes à -raccommoder. Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc, -marquées de deux grandes lettres rouges. La vieille gouvernante qui -l’avait élevé les lui tricotait; elles commençaient à s’user, et, après -chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis un temps, j’avais eu -beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein de -chaussettes qui devaient être revues. - -Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes -et nous remîmes tout de suite après à notre tâche: à trois heures, -toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier. -Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en -rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi: d’aimer -à coudre et à raccommoder... - -Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir -les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire, -s’ils vous trouvent à leur goût... Moi, j’y étais tellement faite que je -ne le voyais plus; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en -suis bien aperçue... Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes -vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à -m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices. - ---Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un -salon et tu manges de bonnes choses. - ---Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux -de tête et des vomissements... Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital -dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai. - -Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures -de modes. - ---Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée -quand j’étais petite... Elle mettait, en sortant du lit, son énorme -jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de -l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se -levait devant et derrière; elle en a porté jusqu’en 1870. - -Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje; en rentrant, je -me couchai avec un livre: _Le Père Goriot_. A minuit, Eitel me trouva, -les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles -choses à ma portée. - ---Tu t’es amusé, Eitel?... Regarde ce panier... toutes raccommodées... -Puis j’ai lu: oh! que c’est bon!... je n’aurais pour rien au monde voulu -être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre -son vieux père sur la paille pour du luxe? Une conduite semblable -m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours. - -Il se coucha. - ---Mais tu ne dis rien... Est-ce que tu ne t’es pas amusé? - ---Oh! si... Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous -séparer. J’ai été toute la journée avec Mlle A..., j’ai vu qu’elle -m’aime: son père est très riche, mais je suis de meilleure famille, elle -sera enchantée de devenir ma femme... Je te demande donc, dans mon -intérêt, de partir d’ici; quand je serai marié, je te remettrai une -somme d’argent. - -Je ne pus répondre. - ---Je te demande de faire cela pour moi. - ---Et si je ne le fais pas? demandai-je, suffoquée. - ---Alors je te dirai que tu le dois. - ---Eh bien, ne faisons pas de phrases... - -Et je lui tournai le dos. - -Je ne dormis pas une minute: je sentais la misère et l’ignominie me -ressaisir. Puis une honte de devoir subir cela... Maintenant je me -savais tout à fait jolie, je me savais aussi meilleure que beaucoup -d’autres... alors pourquoi me traitait-on ainsi? - -Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne. - -Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer. - ---Voyons, petite, qu’y a-t-il? - -Je le lui racontai. - ---Peuh! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec -toi... Tu veux louer une chambre garnie; mais, si tu pouvais donner un -acompte, tu t’achèterais des meubles au mois, et tu serais chez toi. - ---J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire. - ---Oh! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul. - -Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste, -s’était fourni pour mettre une petite femme dans ses meubles. - -Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions: -il le trouva bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira -confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant -vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en -noyer. - -Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer -dans une petite chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier -soir il me quitta à dix heures. Mais, quand je regardai autour de moi -ces beaux meubles tout neufs qui m’appartenaient et que je me disais que -je pourrais lire jusqu’au matin _Le Cousin Pons_, sans devoir éteindre -la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me défendre de faire -venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus -tranquille... mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui -promettant de ne pas être un obstacle... - -Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un -jeudi, il vint chez moi, les cheveux tout frisés. - ---Quelle horreur! fis-je, c’est trop... - ---D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle... -Dimanche, je veux faire ma demande. - -Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air -radieux et sûr de lui. Je fus tellement choquée que, pour la première -fois, je ressentis un mouvement de haine que j’eus grand’peine à -réprimer... «Si je pouvais le prendre par la peau du cou et le flanquer -par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures, quel régal!...» Mais, -quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les bras -vers la porte. - -Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je -songeais... Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt -ans, passait et repassait, avec toutes ses abjections, devant mon esprit -angoissé... Puis voilà un an que je couchais toutes les nuits dans ses -bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais prendre le -matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir. - -Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant -canné, je regardai autour de moi: les stores étaient baissés, une -lumière rouge et jaune filtrait, mes meubles flambaient tout neufs, je -buvais du thé dans une jolie tasse de faïence à ramages lilas. - -«Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer... Maintenant on me prête -toujours des livres... les enfants grandissent et travaillent, je -pourrai garder l’argent que je gagne, pour vivre... car ce serait -immonde de me faire entretenir par l’argent que Mlle A... lui apportera: -je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus... En ce moment il doit -être occupé à faire des simagrées: il est plus petite femme que moi... -hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire: -«Faquin, tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés; chez toi, c’est -artificiel, tu trompes sur la marchandise; ne le prenez pas, -mademoiselle, il est sec comme une peau de banane, c’est toujours moi -qui l’embrasse...» Ah! mon Dieu! que peuvent-ils bien se dire en ce -moment? et moi qui suis ici à m’angoisser... Eitel, reviens, je serai ta -petite bête encore plus câline... Comment vais-je savoir quelque chose?» - -J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas. - -Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus -une frisette dans les cheveux. - ---Hein? - -Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit. - ---Cette grue ne t’a pas voulu? - ---C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse. - -Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps. - ---Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été -imprudents... Tu ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble? - ---Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc: elle -m’a brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les dames... -Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé. - ---Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact... - ---Du monde... je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus. - -J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda. - ---Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles... - -Et, se mettant sur son séant: - ---Fais-toi belle, nous allons dîner. M... sera surpris de nous voir -arriver. Comme il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit -que nous n’étions plus ensemble: «Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as -quitté cette petite? Eh bien, mon cher, tu as eu tort, elle est -adorable, tu n’en trouveras plus comme ça... Si je l’avais su...» - -Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes -noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes, -et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la -rue en pente... Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous -les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu... - -Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre. -J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde. - -Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la -taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de -Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter: «_Ich grolle nicht -wenn es herz auch bricht_». - -J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me -porter jusqu’à l’étage. - - - - -Eitel était officier de réserve dans son pays; il devait rentrer pour -faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent; il -m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un -faux pli; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par -pièce et en fis un bon prix. - -Je fus cependant très gênée cet été-là: les peintres travaillent plus à -la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le -passé n’existait plus pour moi; aussi, quand un riche sculpteur, qui -avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je -lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que «ce vieux» -pensait de moi... - -Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui -avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage. -Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne. - ---Naatje, grand Dieu! je vais faire un voyage! Je vais pouvoir aller en -chemin de fer pour mon plaisir! je voyagerai en seconde! Tu comprends, -je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de -prince, m’attendra à la gare. - -Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et -repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants -frais, une voilette de gaze: je mis des faveurs bleues dans mes -chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un -chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et -que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec -moi; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais -elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre -heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne -pus prendre qu’une tasse de thé. - -J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de -dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les -hanches, et très drapée derrière; sur le devant, depuis la taille -jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun; elle était plus -courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire -des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés -dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les -coudes; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma -taille de quarante-huit centimètres; l’étroit col droit, fermé par une -broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite -capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait -mon gros chignon blond à reflets fauves; la passe devant se relevait en -une pointe, pincée; l’intérieur était garni d’une dentelle brune -plissée; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds -de velours brun montée en aile d’oiseau; des petites brides nouées de -côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés. -Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De -longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus, -achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais -donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait -soi-même. - -Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure. -Passant à côté de moi, ils murmurèrent: «Petit cheval anglais...» - -A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me -rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai -en wagon; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje: - ---Je vais voir le Rhin; les Allemands parlent aussi de leur Dôme... Je -vais voir tout cela! figure-toi! figure-toi! - -Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps, -qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje, -par la portière. - -Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle -grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans -mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je -croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si -largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle -finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela... Cependant son -regard, ce jour-là, me fut une révélation. - -Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les -peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais -donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares -excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la -pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des -champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose... - -Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage -se dévoila à moi en ses nuances changeantes: le ciel, les nuages et la -rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les -moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie, -un bien-être que je n’avais jamais ressentis. «Peut-être, me disais-je, -est-ce spécialement beau par ici?» Et je me tournai vers les autres -voyageurs, pour voir leur impression: plusieurs dormaient, d’autres -lisaient des journaux; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux -étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut -un enchantement. - -A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je -regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me -frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis -pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y -monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux -me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur. - -A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et -riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre -hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un -mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A -l’hôtel, il me prit dans ses bras: - ---Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de -pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne -pourrait soupçonner ce que tu es... - -Ce que je suis!!! J’étais prête à pleurer... Tout avait été si beau... -Enfin!!! - -Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien: cette église toute neuve, -avec ses bandes d’Anglais qui entraient et sortaient... Comment jouir de -quoi que ce soit, entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et -de pas qui résonnent... et cette odeur confinée qui vous oppresse... Je -préférais de beaucoup Sainte-Gudule et Notre-Dame du Sablon. Eitel en -était indigné. - -Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur -soleil, grand et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me -surprenaient. Par les jeux de lumière, il était tantôt en or battu, -tantôt en beurre frais, puis orange: je ne pouvais m’en rassasier. - - * * * * * - -J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la -peinture d’amateur. Il savait que j’allais beaucoup au Musée. - ---Et que regardez-vous de préférence? - ---Les maîtres hollandais... Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout -le calme des grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le -quartier juif. - ---Et les gothiques, les regardez-vous? - ---Ils m’agacent: cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on -lance des flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge -pas, et, sur des tableaux où l’on torture les gens, ceux qui les -entourent parlent de leurs petites affaires... c’est crispant, c’est -irréel. - ---Vous vous trompez: l’humanité n’avait pas la sensibilité de -maintenant; puis ils croyaient en Dieu, le reste ne les touchait -guère... - -Il avait un tableau gothique dans son atelier. - ---Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut -ébranler sa sérénité: pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici. -Palpez-moi pour voir si j’y suis... riait-il. - ---Merci, je vous crois sur parole. - ---Eh bien, elle aussi croyait sur parole. - -Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté -placide. «Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant? me demandais-je; -quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu?» Même les mains me -semblaient molles et bonnes à rien. - ---N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au -Musée, voyez et revoyez-les: peut-être arriverez-vous à comprendre... - -Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques, -mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas -sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable. -Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient... - -A Cologne, comment cela se fit-il? je fus éblouie devant les gothiques: -la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me -prirent entièrement. - ---Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être -beaux: tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y -connaître... Ces tableaux sont grotesques. - -Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je -me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui -m’envahit toujours devant de belles choses. - ---Viens, je vais te montrer un beau tableau. - -Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant -un escalier. Elle porte un voile autour de la tête et du cou: Eitel me -disait que c’était pour cacher ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je -jugeais être un malheur, je trouvais que le tableau comme la reine -avaient l’air pécore... - -J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques. - ---Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont -insupportables: est-ce que Dieu et les Saints peuvent avoir cette -expression abêtie? - -Et devant la Vierge à la Roseraie: - ---C’est une image coloriée pour enfants. - ---Le peintre N... a un vieux livre de prières, il m’en montre -quelquefois les images, qu’il appelle des enluminures, en tenant -lui-même le livre à la main de crainte que je ne l’abîme. Eh bien, les -petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge sont peints -comme ces images; leurs petites figures ont la même fraîcheur et, -comment dirai-je, le même émaillé... Je trouve cela délicieux. - ---C’est enfantin. - -Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, _Die -heilige familie beim mahle_, qui m’attira comme par un aimant, il -s’esclaffa encore. - ---Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont -heureux d’être ensemble... et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette -cafetière en étain, et, sur cette étagère, le coffret et le livre de -prières... Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu sur un tableau, -au Trippenhuis à Amsterdam: un tout autre tableau, mais il y avait ce -rouge, le tableau était de... de... Pieter de Hoogh. - ---Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation -d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des -Saints. - ---Mais Joseph était menuisier... - ---C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme -des êtres au-dessus des autres... Puis des cafetières et des livres de -prières, et cette table mise, sont ridicules: tout cela n’existait pas à -l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas -admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête -des artistes, ils sont ignorants; sinon ils ne peindraient pas des -anachronismes de ce genre. - -Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais -voulu embrasser le petit tableau. - -«L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage -on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui, -pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver -chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements -de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait -endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme, -et la Vierge une femme: il n’y a que le petit Jésus qui soit autre -chose... Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la -table, on dirait Klaasje quand il était petit... Joseph a été très chic -en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces -histoires d’ange, je ne puis y croire... Eh bien, une fois toutes ces -misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient -inconsciemment... Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut -pour les ustensiles de l’époque! J’en aurais fait autant, et je suis -peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à -ces niaiseries-là...» - -Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous -les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions -heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table: -le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un -peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées. -Alors j’avais Klaasje sur mes genoux; mère, Katootje; et les autres -enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph. -Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi... «Si j’avais pu avoir un -peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce -monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à -l’aise... Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve -cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne? Aussi il ne l’aime -pas; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on -m’admire, c’est lui qui rougit d’aise; tout son être exprime alors: -«hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma -place...» Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse: alors -de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait -comme une feuille...» - - * * * * * - -A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les -«Siebengebirge». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise -de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me -donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites -des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus -prise d’une exaltation qui me fit tout oublier. - ---Eitel! comme c’est beau! comme je t’aime de me montrer tout cela! - -Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps. - ---Mon Dieu! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous -embrasser... - - * * * * * - -Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me -laissait assez calme: en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre -Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait -la Lorelei. - -Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce -voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster -chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le -dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique; -moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des -maux de tête me suppliciaient. - -Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre -fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les -compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût... mais, -comme digestion, ah! mes enfants! - -J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à -quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus -anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc -des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le -soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs -Volkslieder, je me sentais leur sœur... Puis, le long des routes, les -arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc -d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics! on les -saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une -noisette... - -Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je -me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière -de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne -connaissaient que de réputation ou par des photographies. - -Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu -aller voir ces merveilles, et pas lui; mais que rien n’était juste dans -notre ordre social; que les femmes, du reste, portent un capital en -elle, qui leur permet d’arriver à tout... J’étais tellement vexée que je -sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne -pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en -aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des -dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait -que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là... -J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens, -dont je devais subir les mufleries... - - - - -Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son -compte; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que -les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs -par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin -à rédiger, puisque je les cherchais tous. - -Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à -vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me -passa-t-il par la tête? J’entre et demande le prix. - ---Trois cents francs pour le tout. - ---Pourrai-je payer par mois? - ---Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares. - ---Alors je vous l’achète; mais je n’ai pas d’appartement où le placer, -je vais en chercher un. - -Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs -chambres, et comme les affaires marchaient... J’allai à la recherche -d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance: un grand -salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le -jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les -provisions, et une mansarde pour la bonne. - -La bonne?... Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de -journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre -une... - -Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue -travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle: on le mettait dans -mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux -enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main: je gardais les -petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui -plaisait d’en avoir autant... - -On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale, -qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en -étain; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes -fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait -remises; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme -je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée, -chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui -recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La -blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout, -en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers -lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre. - -Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans -mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon, -je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces -prunes, qu’elle aurait des coliques... Et Marie allait raconter chez les -voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît -une prune... - -Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi! c’était une -fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle... -Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le «Kirschenwasser» -qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des -compatriotes. - -Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux. - ---Tu es bonne! pour ces gens, tu es «Madame», et les domestiques sont -les ennemis naturels des maîtres... - ---Tu crois que c’est cela?... mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et -je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi. - -Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que -j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une -armoire, je me fis un trousseau de clefs; et, quand le sucre avait -disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait. -Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de -ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je -les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en -patronne qu’on écorche le plus qu’on peut? - -«Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me -traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre?... Les -pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les -riches?...» - -Tout cela me fit longuement réfléchir; j’en étais profondément affectée, -mais je ne trouvais pas de solution: je n’étais plus comme eux, et ils -me le faisaient bien voir... - - * - - * * - -Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans. -Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur -le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine, -pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle -donnait le soir à souper: alors, c’était des jeunes gens qu’elle -recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux -convives. On chantait, on criait; le souper fini, l’on cassait la -vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en -éclats d’un rire en cascade. - -Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait -sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu, -depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze -ans; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre -chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre. - ---Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était -mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui -chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à -toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi... Alors j’ai fait la -connaissance du vieux... Je suis fille d’officier; j’étais orpheline, -j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire -gagner ma vie... Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je -casse tout, et je ris... je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort... - -Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et -rentrait chancelante et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et -mettait tout en miettes. Je comprenais sa douleur et m’émouvait avec -elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier. - ---Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants? La vie en -impose déjà assez malgré nous. - -Elle me regarda, effarée. - ---Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin... vous résumez cela en cinq -sec. - -Elle rougissait encore, très gênée. - -Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et -elle ne cassa plus rien. - -Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait -été élevée dans un pensionnat. - - * - - * * - -L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait -malade. Eitel dînait chez moi; il proposa à son ami de dîner avec nous. - ---Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de -Moselle et du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais. - -J’avais acheté un livre de cuisine; la maîtresse d’un peintre m’avait -expliqué quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une -excellente cuisine bourgeoise. Avec l’aide de ma petite bonne, je nous -préparais de savoureux petits repas. - ---Bah! une personne de plus... je veux bien. - -J’étais du reste bonne camarade avec Fritz; nous nous appelions par -notre petit nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais -estomac. - -Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que -j’étais à m’agiter autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans -la cuisine: - ---Venez, montez ce plat... - ---Ah! non, pour qui me prenez-vous! Moi, monter des plats!... - ---Mais je les monte bien. - ---Oh! vous! - ---Ah! moi! - -Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que -je ne voulais plus faire à dîner pour son ami. - ---Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance: -je croyais que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les -peintres, l’un moud le café, l’autre coupe le pain, sans faire de -manières... Mais s’il me prend pour la cuisinière, il se trompe, et il -ne mangera plus chez moi qu’invité. - ---Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu. - ---C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un -ami. Je ne veux plus; un point, c’est tout. - ---Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje: ton allure est -distinguée, mais tu es une sauvage... - ---Ça m’est égal. - ---Et ce vin que j’ai acheté? - ---Tu n’as qu’à le boire, voilà. - - * - - * * - -Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il -m’avait quittée et ne venait me voir que le soir très tard. - -J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze -ans, vivait avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En -rentrant, je me couchais et lisais: c’est presque toujours lisant -qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé. - ---Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit: elles se faussent. - ---Pourquoi? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma -toilette depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset... il -n’y a que mes gants, mes bas et mes bottines que je ne fabrique pas -moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons, et je raccommode depuis des -années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis toi-même qu’un employé -ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il? - ---Je ne sais pas, les femmes qui lisent... - ---Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez. - ---Tu deviens si insolente, Keetje... - ---Ah! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi. - ---Comment ça? - ---Non! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements. -Donc, je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque -tu veux te marier, de nous traiter en hommes d’affaires. - ---Tu as trouvé cela toute seule? - ---Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me -laisser ces renseignements: c’est tout ce que je te demande. Je saurais -parfaitement rédiger les bulletins, je fais bien le reste... - ---Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si -tu es gentille... J’en pleurais de rage... Si j’avais ces renseignements -à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le -quitter... - - - - -Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses -élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de -littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le -soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de -nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des -idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme -je fulminais contre le bourgeois... - ---Deux enfants naissent, maison contre maison: l’un sera entouré de -dentelles, l’autre de guenilles; l’un aura tout dans la vie, l’autre -rien. C’est une infamie... un enfant est un enfant, et tous devraient -être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus -intelligent... Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir -un gredin... - -Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient -infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec -le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants -d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais -toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant -l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre -promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la -ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire. - -Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel; pour ne pas être -soupçonnée, je le lui dis le même soir. - ---Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre: on ne pourra -plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse. - -Le jeune homme ne me parlait pas d’amour. - -Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je -voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père. -J’acceptai avec joie. - -En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les -genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu: cela -surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému. - ---Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre -librement... - -Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les -canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un -mot, comme intimidés: mes idées humanitaires étaient loin... - -Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le -capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette -nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire -cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles -dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux -portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que -d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient -précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et -blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums -d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos... - -Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes -sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant -de grands cercles derrière eux. - -Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et -jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et, -sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et -aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et -notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe -raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était -crevé les yeux à cet élégant métier; comment, petite, quand je me -réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses -doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à -huile qu’on appelait «morveuse», parce qu’il fallait la moucher tout le -temps... - -Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de -restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun -travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues -endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au -soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur -en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et -bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient -deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux. - ---Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des -êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour... - -Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son -travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les -ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige: mon -camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour, -nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans -cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage -et que j’aime par-dessus tout. - -Il m’appelait «mademoiselle», je l’appelais «monsieur», et nous avions -chacun notre chambre. - -Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal, -il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour -Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la -pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros -livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune -homme disait: - ---Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout, -c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche -des Sept qui devaient sauver la Flandre... Quand un homme veut combattre -pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un -homme qui a une femme est mort pour la cause. - ---Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant -pour époux... Quant à votre père, il s’est marié... - ---Oh! à quarante ans. - ---Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause? - -Cette réponse le dépita: son père, pour lui, était l’oracle. - ---Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. -Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir: elles lui couraient -après. - -Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui -enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur -ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le -froisser en lui répondant ce que je pensais. - -Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée: la vie -m’avait mûrie. Lui était gavé de théories: on n’avait qu’à prendre tous -les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite... -Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais -cependant que ce n’était pas ça... - -Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs; nous -en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La -carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais. -Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée, -n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les -petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un -bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé; mais il n’y avait -aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui -les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes -rouges, je le mis tout de suite: il me seyait comme faisant partie de -moi-même. La vieille femme s’extasiait: - ---Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme -vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la -nuque: c’est la coiffure des paysannes d’ici. - -Nous allâmes au cimetière: un vieux fossoyeur creusait une tombe. - ---Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de -ville... où sont les autres? ont-ils quitté, en abandonnant les -vieillards? - -A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet. - -Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes -encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis -soixante ans. - ---Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté... - -Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se -mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier -à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de -Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais -riant cependant de ma frousse. - -La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en -tricotant des bas de laine violette. - ---Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage -jeune... - -Dans la carriole, je me repris: nous descendîmes à nouveau dans les -prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous -regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous -sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de -l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations... -et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous... - -Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles... Ah! le bon -déjeuner!... - -L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus -rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens: il n’y -avait plus maintenant que nous deux. - -Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de -la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir, -ouvrit la porte et ne la referma pas. - -Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en -fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans -l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument. - ---Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les -étripe... - -Mon compagnon, songeur, ne répondait pas. - ---Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais -rêvé une amitié: une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris, -qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai -entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous -pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté... -Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a -une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours: le danger, -c’est la femme... elles sont toutes mesquines et vaniteuses. - ---Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me -juger... - ---Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si -je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore -plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu... Mais je ne vous épouserai -jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai -aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je -n’hésiterai pas un instant, je partirai. - ---Vous pourriez m’emmener avec vous. - ---Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant! - ---Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de -mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel... - ---Oh! les Nele n’existent plus de nos jours. - ---Puis, je croyais que vous m’aimiez... - ---Voilà! incapable de comprendre... L’amour, c’est ça: l’idée, le -sacrifice n’existent pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses -sensations directes: j’ai faim, je dois manger; j’ai sommeil, je dois -dormir. - ---J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je; il est évident que je -n’irai pas faire tout cela quand je n’en ai pas envie. - ---En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de -l’humanité... Ils étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur -vie. Ils auraient réalisé de grandes choses, mais l’un s’est marié, puis -l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de combat. - ---Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre -chambre... - -Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre. - -Je me couchai, étouffant mes sanglots. «Qu’ai-je donc sur moi, pour -qu’on m’aime si peu? depuis mon enfance, cela me poursuit: jamais une -chose complète, tout m’est toujours gâté, pourquoi? pourquoi?...» - -Il m’entendit pleurer; il vint. - ---Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir -cette amitié exquise... cependant avoir une femme jolie, intelligente -serait l’idéal... mais je n’ose pas. Je n’ai jamais connu de femme, je -sens que je ne suis pas fait pour elles... - ---Alors pourquoi êtes-vous venu à moi? ce n’est pas moi qui vous ai -cherché. - ---J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le -danger. - -Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa -route. Eh bien, non, quelque chose était cassé... - -Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience? ce ne fut pas -la nuit d’amour que j’avais rêvée... ma première nuit d’amour!... - -Je l’aimais éperdument: sa voix chaude et musicale, son rire épanoui, -ses longues mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout -son être frêle et fin enfin, et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses -méfiances et ses craintes... - -Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas -encore parlé de ma position, qu’il connaissait parfaitement. - -Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres -d’art, mais je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la -Vierge à l’Enfant de Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne -m’impressionnèrent: j’avais de bien autres préoccupations. - -Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos -explications pénibles de la nuit... Ce qui me tranquillisait un peu, -c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme un petit garçon qui -répète une leçon: j’avais la vague sensation que tout cela n’était que -collé sur lui par des mains prudentes... Cependant il est là à frémir -devant ces peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre -siècles... - ---Mais vous ne voyez rien... - -Vous! - ---Cela ne vous dit rien? - -Vous! - ---Non, cela m’est indifférent. - -Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne -pus, et je rentrai chez moi toute penaude... Eitel n’avait pas remarqué -mon absence. - - - - -Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta _Crime et Châtiment_. - -J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie -et la vilenie des hommes, que je compris ce livre comme l’expression -même de l’injustice. Rien ne m’échappa. Le ridicule de Catherine -Ivanovna, quand elle danse mourante de faim et délirante, dans la rue -avec ses enfants, le grotesque lamentable de cette scène, me fit plus -pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage... Oui, la misère vous -abreuve de ridicule: que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à -cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide... Et n’avais-je -pas eu moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde, -soyeuse et bouclée, vraie parure de reine, comme elle étalait son -éducation et ses manières de dame. Une pauvresse qui ose étaler son -trésor!... - -Quant à Sonia, je croyais que c’était moi: sa timidité devant les -hommes, je l’avais eue--je l’avais encore, mais je la cachais--et son -geste fut identique au mien: nous nous étions sacrifiées consciemment, -sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous enfoncions, d’où personne -ne nous aurait tirées, au contraire... Tant pis pour nous, il le -fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky... En -pure perte? Je ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs, -mais ils ne sont pas morts de faim!... - -Elle avait de l’éducation: moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir -furent cependant pareilles... Etrange... Comment cela se fait-il? - -J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec -André, et surtout beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement -apprécier ce livre, et fus bouleversée: mon cas était donc si fréquent -que des grands hommes comme cet écrivain s’en étaient inspirés... -J’avais toujours cru que mon cas était exceptionnel: que cette honte -était tombée sur moi parce que j’étais une créature infime, qui ne -comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose pour -laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle -nobles, qui connaissaient la musique et parlaient le français, avaient -dû passer par où moi et les miens avions été traînés depuis toujours... - -Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de -l’éducation, personne n’aurait osé me traiter de la sorte... Ce n’était -donc pas encore ça? Avec de l’éducation, on n’arrivait pas non plus à -gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation et pas -d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie... - -Ah! mais, attendez! Si Eitel ose encore me manquer!... Et même André, -consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent?... Lui en a -cependant... Voilà! qu’est-ce que c’est que tout cela?... moi, je ne le -partagerais avec personne. - -J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je -croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes -et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les -plus équivoques... - -Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair -et en os, pensait. Je pris avec moi _Crime et Châtiment_, chez une -demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle -avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie; elle avait des -frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je -lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia. - ---Qu’auriez-vous fait, mademoiselle? - ---Oh! je ne me serais pas dégradée ainsi. - ---Mais qu’auriez-vous fait? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de -faim vos petits frères et sœurs... - ---J’aurais travaillé. - ---Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif? Le travail -d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé: pas moyen de nourrir -sept à huit personnes... - ---Alors comme alors, mon honneur avant tout! - ---Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous -possédiez n’importe quel moyen de salut. - ---Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a -pas donnés à garder. - ---Ah! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre -intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen, -il faudrait l’employer pour les sauver. - ---Jamais de la vie! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à -personne. - ---C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur -âme... - ---Evidemment pas. - ---Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste. - -Elle haussa les épaules. - ---Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres -malsains, qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées. - ---Le livre ne pose pas la question; moi, je la pose. - ---Vous divaguez... - -Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur. - -Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma -conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant -marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes -mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de -cette souillure que j’avais dû subir... Maintenant que je me rendais -compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité. - -Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de -trottoir quand je la rencontrais. «Dieu ne me les a pas donnés à -garder...» Quel monstre! - -Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous, -ne me fit l’impression de _Crime et Châtiment_... J’aurais tant voulu -savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait -comme moi; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se -sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à -elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise -partout et avec tout le monde. - -Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les -temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus -de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec -la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que -j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter; -mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout... - -Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné -sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de -frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont -endormies dans les bras l’une de l’autre... Cela a de l’allure... - -Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que -j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai -doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas -être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le -ronflement de mon père, ivre... - -Sonia a pardonné à son père. Moi... mon père, mourant à l’hôpital, avait -chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir, -qu’il avait quelque chose à me demander... Dans l’agonie, il s’informait -à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje -n’était pas encore là... Je n’y suis pas allée. - -Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant -l’inévitable! Comme elle est belle, comme elle est grande!... Moi, je -gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout -sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite -créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau -sur la gorge... Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais, -comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de -faim... - -Elle connaissait mon adoration pour nos enfants: sur qui pouvait-elle -mieux compter que sur moi? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée -plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette -brèche infranchissable entre nous... Chaque fois, je lui fais sentir son -infamie, au point qu’elle a fini par tout nier; et je sais que je la -torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable... - -Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur -l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire -qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle -toute seule, et que je lui demande pardon à genoux... à genoux, mère, à -genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux... Mais je -n’ai pas besoin de faire tant de chichis: un regard suffirait, et elle -me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été... - -Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout -éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je -suis... il y a de la marge entre Sonia et moi... - - - - -Mais qu’avais-je? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me -harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les -mois de douleurs atroces; j’étais irritable et incommensurablement -triste; des peurs et des transes m’obsédaient... puis je souffrais -moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage? -J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce -chapitre que nous évitions? - -Le soir, quand il vint, j’étais très abattue. - ---Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu -es là sans énergie... - ---Je suis malade, je ne sais ce que j’ai... Quand je vais chez les -peintres, ils me disent: «Quelle tête tu as, il faut te soigner...» De -quelle nature était ta piqûre anatomique? - ---J’avais demandé à mon chef de service; il m’a dit en ricanant: «Ça y -est, tu crèveras de syphilis...» Mais, comme il me détestait, à cause de -mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements -d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue, -je suis allé consulter M...; il m’a assuré que c’était une piqûre sans -importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme; -il m’a répondu très sérieusement: «Aucun.» - ---Ce n’est donc pas ça... - -Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter. - ---André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est -odieux! c’est odieux! Comment supportes-tu cette situation? Est-ce parce -que je t’ai raconté ma vie? A toi, je croyais devoir tout dire. - ---Oh! Keetje! pour moi tu es pure: comment te rendrais-je responsable -des crimes de la société? Tu es une de ses victimes... - ---Victime de la société... ici, je le suis des hommes... et toi, pour -combattre la société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de -moi-même. - ---Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être -libre. - ---Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de -m’imposer semblable torture. - ---Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme: -c’est un ami que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas -un instant entra l’amitié et ce que la femme nous offre. - ---Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L...? - ---L... est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit -avoir la première place dans notre vie. - ---Eh bien, pas pour moi: tu es mon premier bien... peut-être jadis, -quand il s’agissait des petits... - ---Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser -envahir par ce sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en -as pas d’idée... mais tu ne peux pas comprendre. La femme croit qu’elle -n’a qu’à se donner pour abolir tous les autres devoirs de la vie. Elle -ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée... Mon père... - ---Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent -qu’il ne lui en fallait pour vivre. - ---Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme -il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de -l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et -pouvoir agir en toute liberté. - ---C’est très beau... Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux -domestiques: c’est aimer le prolétaire un peu à distance... - ---Nous devons les affranchir sans leur concours: ils ne savent pas, ce -sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient. - ---Ils ne savent pas! Je ne sais pas non plus sans doute?... André, ce -n’est pas tout ça... Ma vie est intolérable: si tu ne peux pas me -laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous... Ne crois pas -que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je -sais que tu m’aimes; non, mais je ne peux plus, je me sens plus -misérable qu’avant... Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que -même toi, tu m’y laisses pour des théories... A la fin vous me rendrez -folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées -humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi... Non, ce -n’est pas tout ça!... ce n’est pas tout ça!... La souffrance humaine est -faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse, -créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie... -Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé... Grand Dieu, André, regarde -donc à côté de toi; tu es toujours dans des théories, ou tu fais -joliment partie de cette société que tu conspues... tu n’es pas -affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire. - ---C’est bien ça... mon père a raison: la femme est incapable d’un -sacrifice, elle ne pense qu’à elle. - ---Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes... Du reste, tu m’as déjà -dit tout cela la nuit de nos noces... - -J’essuyai mes yeux. - ---Restons-en là: moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne -pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à -pleins pieds... Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette -existence malpropre... Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela, -fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et -que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de -passer, ne me sortiront jamais de la mémoire. - -J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains. - ---Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi; je -t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel, -qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le -bonheur le plus pur, le plus complet; quand je suis avec toi, il -m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter... -Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent? car le -bonheur absorbe, rend égoïste... - -Je ne savais plus que dire: il avait raison et il avait tort, comment en -sortir?... Ah! zut! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur -et de nous aimer, sans équivoque entre nous... Moi surtout, je ne dois -pas oublier ceux qui sont lésés... Si l’on monte des barricades, je suis -sûre de les escalader avant lui... Que ce doit être bon de se faire tuer -pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité: on -peut bien être deux pour cela... - -Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée? Il m’enferma dans ses -bras. - ---Keetje, ma femme! garde-moi toujours... - - - - -J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait -pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, -d’une réalité inventée ou observée en surface; il me semblait qu’il -s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du -peuple... L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être -malodorant qui déambule là devant vous... - -Je me disais bien que j’étais ignorante; mais étais-je ignorante?... Ma -foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola... -Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les -gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si -dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je -les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des -autres. Alors Zola... D’où leur vient la prétention de nous connaître si -facilement? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe: de là -notre contrainte devant eux; nous ne savons jamais ce qu’ils nous -réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu. - -André préférait _A Rebours_, de Huysmans: c’était au-dessus de ma -portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut -les conduire aux agissements les plus étranges: je n’avais aucune pitié -d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. «Quand on -avait tout pour être honnête...», telle était ma théorie éternelle. La -beauté du style n’existait pas encore pour moi. - -André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de -Lamennais--ils m’étaient lettre morte--du Phalanstère... Ah! l’horreur! -Tout en commun, ne pas être chez soi... Comment se recueillir et suivre -une pensée? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le -Phalanstère, et j’aurais préféré le désert. - -André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce -côté factice de l’homme; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et -grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux: il me les fit -lire. Michelet, dans _La Femme_, m’horripilait: il fallait ramasser, sur -un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer... -_Notre-Dame de Paris_ m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu -connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa -fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces -belles phrases... - -Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille -aux boucles blondes: elle me faisait souvent venir, parce que je lui -rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand -elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce -ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en -vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de -larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage. -Elle ne disait rien et continuait sa besogne; puis elle me prenait par -la main et me faisait sortir; la porte fermée, j’entendais un «han» -prolongé... Je disais à André que cette femme sentait profondément sa -douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me -jeter au cou de ma mère, en sanglotant; mais que Hugo pouvait me chanter -tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas... - ---Ah! misère! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables! - ---Leurs cerveaux, non; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais -ne savent pas donner le ton. - -Il me regardait avec ahurissement. - ---Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi; tu -crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça... - -Et il montrait un petit bout de son doigt. - ---Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour -l’oser. Ne me parle plus, tu m’horripiles. - ---Ah! tu m’embêtes à la fin: si je suis si stupide, taisons-nous et -regardons les arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo. - -Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis -s’arrêtait, la bouche large ouverte. - ---Tais-toi, ignarde, sotte... piteuse pécore. - -Et il allait secouer un arbre. - ---Bah! c’est bon, touche-moi seulement... - -Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt -de Soignes, que nous traversions au moins trois fois par semaine pour -aller dîner à Groenendael. Nous marchions, après ces altercations, -chacun de notre côté; puis je me rapprochais de lui. - ---André... voyons... - -Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait: - ---C’est lamentable! il n’y a rien à faire avec les femmes: tu as déjà -tant lu, et tu parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins -compréhensive des créatures. Je croyais qu’en causant comme nous -faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de ce poète unique. - ---En causant... Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi? Tu as eu -des professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans... En causant... -tu te moques de moi... oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes -impressions... Je comprends cependant Jean-Jacques et Dostoïevsky: ils -me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo... il me donne la -sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche... - -Il jetait violemment son cigare. - ---Ah! non! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près. - ---Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je -veux être tout. - ---Tout! mince!... - ---Tout... tout ou rien. - -Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots. - ---Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute... - ---Ah! non! Ah! non! pas ça... je ne veux pas de ta pitié: mon cerveau -vaut le tien. - ---Ah, par exemple... Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as -rien appris. - ---Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant... Du reste, je -n’ai pas appris ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la -vie que toi, et cela m’a fait comprendre des choses que tu ne -comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues pour les sentir. -Tu sais une chose, moi une autre... Mais nous ne devrions pas nous -fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre. - ---Oh! non, quelle idée... - -Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne -pensant plus qu’à nous câliner. - -Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les -gros bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer. - -Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans -la bonne voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une -allumette flambante levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la -taille et, sous ses baisers, m’inclinait dans la neige ou sur les -feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du matin, -courbaturés, mais apaisés et heureux, avec tous les parfums de la forêt -sur nous. - - - - ---Keetje, tu ne dois pas rester ainsi: tu parles un jargon impossible, -avec un accent anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres -sont très bien, tu y mets toute ton âme, mais quelle orthographe! Voici -l’adresse d’une institutrice qui enseigne la grammaire, je l’ai prise -sur une pancarte affichée à sa fenêtre; va donc t’informer. - -J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une -demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi; elle dut m’expliquer -ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif... Au commencement, je -ne compris pas mon infériorité: je ne savais pas que ces premiers -éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus -rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut, -et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes -leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait -été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que -beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me -mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance. - -Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que -maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de -géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua -d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites -lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres -des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien. -Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya -devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses. -Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je -me misse bien en tête où les événements s’étaient passés. - -Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme, -m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure -que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs -habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses... L’inondation -du Nil me fit crier avec eux: «Ça y est, il envahit tout...» Les -passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je -clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse... Mais les cadavres qu’on -mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont -on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute -l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour -l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars. - -André riait de l’impression que tout cela me faisait. - ---Il t’en restera plus qu’à moi: nous autres, on nous serine ces choses -quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et -l’impression est nulle. - ---C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant -m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on -veut savoir, la vie suffit à peine. - -Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise: je la -connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de -Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait: «Je -vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je -suis le Dieu vengeur.» A présent, qu’on me la représentait comme -l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup. - -Ma mentalité changea complètement: je voyais plus loin, je découvris des -beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si -la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi -d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas -tout que d’avoir les pieds au chaud. - -Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur -lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en -trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde... Maintenant -j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des -choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me -voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le -faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais -André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur -que je ne prisse l’accent belge. - ---Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on -connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à -Bruxelles pour apprendre le français; avec ton allure d’«english lady», -cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières -pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où -j’y étudiais le violon,--car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir -violoniste, mais mes parents s’y sont opposés,--cette ancienne élève est -monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de -bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de -suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures -à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis, -elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour -assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire -«_mmme... nnne... pppe..._» Je m’y mis avec une fougue à en avoir des -bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue -voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années -perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon -professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en -Belgique pour compléter ses études: j’étais déjà plus dégrossie que des -élèves de deuxième année. - -Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui -s’ouvrit pour moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je -m’initiais. J’eus des sensations délirantes et des émotions d’art sans -mélange. Tout mon être était tendu dans une vibration à le rompre. Puis -mon orgueil ne connut plus de bornes... Comment! moi, j’étais d’une -école! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus -élevé! Moi, je travaillais mes gestes, mes attitudes, mon rire et mon -sourire... J’en divaguais; j’étais ponctuelle, scrupuleuse. Quand le -professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme -j’avais un budget restreint, mes robes étaient continuellement -reteintes, mes chapeaux retapés; tout mon argent passait à des livres et -à des leçons, car j’avais cru absolument nécessaire d’apprendre -l’anglais et l’allemand. - -Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des -sueurs nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe -supérieure, où j’étais maintenant, ne m’aimait pas: elle me trouvait -trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine et de hanches... - ---Vous êtes artiste, intelligente; mais, entre nous, au théâtre il faut -plaire aux hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas. - -J’avais lu _Nana_, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas -su donner une note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au -professeur si c’était ça, le théâtre... Ses narines se pincèrent de -dépit: j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès d’elle. - -Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé -qu’à changer mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre. -Très souvent, j’apportais un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le -professeur et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je -l’interprétais. - -C’était _Les Deux Pigeons_... Comment ne pas avoir la mort dans l’âme, -quand on aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure? - -Ou _Le Chien et le Loup_. Je pensais au collier qui étrangla, pendant -des siècles, une partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en -lui jetant de temps en temps quelques reliefs... Os de poulet, os de -pigeon... - -Puis _Rolla_! - - Pauvreté! pauvreté! c’est toi la courtisane, - C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant... - -Vous comprenez l’émotion que j’y mis... - -J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais -étudié avec passion: - - L’enfant avait reçu deux balles dans la tête. - -J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les -roses de Saint-Cloud. Détruire les roses!... moi qui ferme les yeux -d’émotion, au parfum d’une rose France! - -Puis _La Conscience_ avec Caïn, et cette répétition: _L’œil a-t-il -disparu_? La chair de poule me parcourait en une peur indicible. - -Mais _Booz_! - - L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle... - -Tout mon être s’épanouissait en des aspirations vers le soleil, vers les -champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des nuits d’été... -J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes; mais c’était l’hiver, -les nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela. - -Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui -surprenaient mes camarades et mon professeur. - -Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à -mon don de vision et d’évocation... Je ne connaissais pas la musique. -Cependant, me trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup -les parfums de la campagne, et je vis un clair ruisseau serpenter à -travers des prairies. - ---André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique. - ---Mais il y a tout cela. C’est la «Pastorale»... - -J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je -venais de voir et de humer... - -Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique, -et surtout sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche!... Quand André -fut mort, j’eus plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des -danseurs en ample manteau pourpre, qui, devant le corbillard, -exécutaient la «danse» funèbre de Chopin. - -Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec -couleur, gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles, -presque toutes se moquaient; d’autres croyaient à une pose, et à toutes -cette manière de sentir était antipathique. - ---Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer -la Toinette du _Malade Imaginaire_? - ---Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz? - -Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur, -était une tâche pour elles: en dehors de Marthe, la seule camarade que -je m’étais faite au Conservatoire, aucune n’avait la passion... - - * * * * * - -Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que -j’aurais sur la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait. -Je voulais savoir. J’achetai un arsenal complet de rouge, de blanc, de -cold-cream et de crayons de toutes couleurs, et, un soir, je dis à -Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre. - -J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher. - ---Maintenant, mets-toi là, en face de la porte, et, quand j’entrerai, tu -me regarderas bien pour voir l’effet que je produis. - -Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure -fut faite et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond, -je m’entourai d’un grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur -ton, et je fis mon entrée; Naatje me regarda en silence; puis, avec de -l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la voix, elle me dit: - ---Je croyais que le fard ne t’allait pas. - ---N’est-ce pas qu’il me va? fis-je, en allant vers l’armoire à glace. - -J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais -que je ne me connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes -salières trop creuses; mais mon cou, ma nuque et la poitrine, très bien -et étonnamment jeunes. La ligne du corps, surtout de dos, était d’une -grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère. - -Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à -déclamer des tirades de comédie et de tragédie; puis je fis des sorties -et des rentrées, avec la grande révérence. - -Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard -haineux. - ---Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la -meilleure volonté du monde, me trouver dépourvue de charme; mais elle me -remplirait mes salières d’une pâte et me collerait un corset avec gorge -et hanches, et mes gestes et les beaux saluts de côté et à la ronde, -avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de -maintenant... Regarde comme c’est élégant. - -Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines -avant de quitter une assemblée. - -J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje -qu’il n’aimait pas. - ---Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la -vertu... Si elle ne veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus -chez toi... nous l’aurons toujours sur le dos. - -Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour -ne plus venir: elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle -finissait mes toilettes. - -Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous -l’impression de m’être vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais. - ---Tu jettes des rayons... - -Nous eûmes une longue nuit d’amour... - - * * * * * - -Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours. -Elle fit tout au monde pour m’éliminer, mais une élève vint lui -demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire -entendre, que je pleurais là derrière un pilier... Il fallait bien -qu’elle me présentât, et, plus morte que vive, je déclamai les -_Imprécations de Camille_. - -Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec -animation au directeur; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la -réflexion: - ---C’est la seule qui sache ce qu’elle dit; et elle n’a aucun accent... - -Puis à moi: - ---C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir. - -Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses -observations malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce -point que, à bout de résistance, je renonçai au concours. Puis je me -disais aussi: «Si j’échoue, elle en profitera pour me renvoyer, et je -veux continuer à travailler: ce concours n’augmentera pas mon savoir...» - -Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante. - ---Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire: il n’y a -pas que la scène, il y a les coulisses... Vous n’avez pas ce qu’il faut, -vous deviez plutôt manier la plume! - -Je crus à une dernière noirceur. - -Un élève me dit: - ---Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute -l’attention sur la petite O... et lui permettre de décrocher un premier -prix, et ce produit pour vieux messieurs ne l’aura pas si tu te mets de -la partie. - -Mais je n’en pouvais plus; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas -que je devinsse actrice, que cela détruirait notre bonheur... - -Je partis donc faire une cure. - - * - - * * - -Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à -quatorze ans, je chantais, pour endormir nos enfants, tous les chants de -l’école d’abord, puis j’improvisais. - -Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis -devant sa porte; il imposait silence à toute la marmaille aussi -longtemps que je m’égosillais; après, il me disait, très ému: - ---C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes... - -Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais: même le dimanche, son -odeur me repoussait. - -En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus -jamais chanté. - -J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations -qui me charmaient tellement que je me rappelai ma voix. Mme R..., mon -professeur de diction, avec qui je prenais toujours des leçons -particulières, avait fait ses études de chant; je lui parlai de ma voix -chantée. - ---Ah!... voyons cela. - -Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme. - ---Oh! oh! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare... - ---Alors je vais entrer au chant! - ---Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant, -l’autre de déclamation; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et -depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix -exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau -et solide; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps -vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous -n’échouiez. Réfléchissez... - -Une voix rare, un très beau timbre... Quelle perspective!... Mes dons ne -seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me -prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi -de produire de belles choses... et je ne devrais cela qu’à moi-même... -Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de -misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir: «C’est moi qui fus -Armide, ou qui fus Phèdre.» On dira: «Vous vous rappelez la grande -Oldéma? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art -et de vie complètes. Ah! elle était admirable!...» - -Eh bien, pourquoi pas!... Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les -meilleures? On me dit très artiste, et j’ai les dons! Si je puis les -cultiver, pourquoi pas moi!... dites! pourquoi pas moi. - -Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue. - -Le lendemain je pris Mme R... à part et lui dis que j’avais décidé -d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études -de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner -des leçons particulières de diction. - ---Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de -chant. - -Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas -occupée plus tôt. Mme B... lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que -j’étais très travailleuse et compréhensive. - ---Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf -ans, elle aura encore vingt ans devant elle... cela en vaut la peine. - -Je me tenais coite. - -J’entrai au chant et au solfège. Au solfège!... Je ne connaissais pas -une note: elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années -auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je -ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande -finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait -réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le -matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais -excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je -m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je -devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je -revenais, les autres avaient marché, moi reculé; puis elles avaient -dix-huit ans... - -Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle -assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour -mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant -comédienne ou chanteuse,--j’espérais bien vaincre les appréhensions -d’André.--Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la -maladie... - -Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter, -il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves. - ---Oldéma va chanter... - -Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi -à la déclamation. - ---Allons à la déclamation, Oldéma déclame. - -Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour -apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français. - -J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire: ce bruissement de ruche en -travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance -qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi, -quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une -des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur -lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais -lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter... - -Un hiver, on lisait l’_Iliade_: les élèves goûtaient si peu cette -lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe -me disait: - ---Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de -moi, j’aurai des attaques de nerfs. - -Le professeur s’en aperçut. - ---Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous -tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour -celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des -lectures plus à votre portée. - -Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans; -moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la -vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de -paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs -chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine. - - * * * * * - -Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus -appelée chez le secrétaire. - ---Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et -votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé -ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez -voulu le faire maintenant: c’est très méritoire pour une personne de -votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard -pour vous créer un avenir au théâtre; ajoutez à cela votre état de santé -actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez... - ---Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée; mais ne -pourrais-je assister aux cours comme auditrice? Le Conservatoire est -devenu ma vie. - ---Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de -chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille: c’est le -meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos -concerts. - -Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai; j’étouffais. Je me -réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se -lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs -nichons. L’une me cria: - ---Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu! - -Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en -des spasmes de désespoir: Fini... tout est fini. Cette implacable misère -m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il -fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que -cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout -craindre; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait -s’abattre sur moi ici... J’ai voulu escalader une pente, inaccessible -quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de -somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les -difficultés... trop tard... et j’ai encore tant d’années devant moi pour -regretter ma vie manquée... - -J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art... Fini... -Me voilà plus désemparée que jamais... Et toutes ces beautés auxquelles -j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en -amateur... Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me -reste... - -J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que -j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins -avaient conseillé de ne pas me laisser étudier... Avec quelle déférence -le secrétaire m’a parlé: «Une personne de votre monde... Rentrez pour un -temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour -vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée...» - -Ah! mince! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne -famille, qu’il a mis tant de gants... Aux petites du solfège, filles de -verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a -d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de -théâtre... Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait -tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où -je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité. - -Encore un sale tour que la misère m’a joué: c’est de m’avoir montré les -gens sous leur vrai jour: leurs égards ne s’adressent qu’à la position -sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle -Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en -guenilles, pour voir le volte-face de son respect... - -C’est fini... Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une -école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que -la pensée humaine a produit de plus élevé; j’y ai appris à comprendre et -à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et -claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas! -mais presque sans accent. - -Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde -nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses; il m’est -devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la -douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur -qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon -conseil... et, maintenant, fini... Je comprends le jeu du comédien et le -chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou -chanter moi-même, et c’est trop tard... Tout est fini sans espoir... - -Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes -que le jeune homme jouait sur l’orgue. _Do... si... ré bémol... -la-a-a-a-a-a-a..._ - -Lui acquiesçait de la tête. - -Quelle adorable trille... Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis -leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non -une belle voix; elle obtiendra un rappel de second prix; elle fulminera -un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y -pensera plus; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne -lui ont pas fait faire un pas... - -La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et -chantera _Faust_. Gounod est son dieu... Son _Ave Maria_, peuh... Je -vois toujours, quand je l’entends chanter ou moudre sur un piano -mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant à pleine -voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette: - - Oh, ma Lisehette... Oh, ma Lisehette. - Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours... - -Chaque fois que cette élève a chanté _Mireille_, elle a une extinction -de voix... _A toi mon âhâme je t’ââhââpartiens._ Pouah!... comme si l’on -gueulait ainsi quand on donne son âme!... - -Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à -la main, qui se pâmaient... C’est étrange, je trouve cette musique -libidineuse... - -... Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de -mon passé? On m’aurait chassée ignominieusement... Même Marthe, -aurait-elle compris? Il n’y a qu’André qui m’en aime davantage... -André... Ah! quelle percée de lumière dans ma vie... et cette -délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage: il est beau, -ciselé,--évidemment les femmes le trouvent laid,--ses mains sont des -merveilles, et, quand il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si -franchement, et, quand il a de l’humeur et rejette sa mèche en arrière -d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre... C’est un -être unique. J’ai eu du bonheur: si je n’avais pas rencontré André, mon -cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces -merveilles. - -Ne pas connaître _Esther_! - - O, mon souverain roi, - Me voici donc tremblante et seule devant toi. - -Ne pas connaître _Le Misanthrope_... _Célimène_... - - Et ce n’est pas le temps, - Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans. - -Et _Dorine_: - - Et je vous verrais nu du haut jusque en bas - Que toute votre peau ne me tenterait pas. - -Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie... - -Puis, en musique... Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché -toute seule les lieder de Beethoven et ceux de Haydn? Est-il un lied -plus émouvant qu’_Ein kleines Haus_ de Haydn et _Geliebt wird alles -ausser mir_ de Beethoven? Ne me suis-je pas, avec un doigt sur le piano, -initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité?... - -Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure -profondément toutes ces œuvres de beauté... Elles sont aussi de bonnes -actions, car on n’a qu’à les évoquer pendant les jours tristes, et elles -agissent comme un calmant... On ne peut quand même pas m’enlever tout ce -que j’ai appris: je le possède pour toujours, et c’est déjà un grand -trésor... Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans -son gilet, comme il dit. - -Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de -derrière l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner, et, la -gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa. - ---Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant? Tu aurais certainement eu -une leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller... Tu sais, ton -trille est clair et frais, ne rate donc pas la prochaine leçon. - -Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant: - ---_Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de -fein-in-in-indre, apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre._ - -Et, moi, je quittai. - -En cheminant, je ne pus que penser encore: «Je l’ai échappé belle. Sans -André sur mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur -moi... Dire qu’il y eut un temps où la recherche d’une croûte de pain -était ma seule préoccupation... C’était cependant aussi une jouissance -intense de voir les petits manger et se chauffer...!» - - - - -J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller. - -Quand le train entra dans la ville, je fus prise d’un tremblement, et -une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur l’impression -qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert. - -André vit mon émotion et me serra les mains. - ---Tu vas me montrer tout, cela te soulagera. - -Nous descendîmes au Bible Hotel: mon père y avait conduit l’omnibus. - -Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un -omnibus, conduisant des comédiens à Haarlem: il m’avait effleurée de son -fouet pour que je le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je -trottinais à côté de la voiture: - ---Je reviens ce soir; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me -donneront tout ce qu’il faut. - -Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot. - -C’est ça... il va traverser la campagne et alors père oublie tout... Il -va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les -champs de l’autre; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche -d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait -toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à -chanter. - -Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège, -après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais -vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie; il -avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il -m’appelait continuellement «Poeske», et j’avais la sensation que nous -étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher -qui rentrait en ville. - -Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir -petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête. - -Et en hiver... Ah! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu: alors, -c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des -pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en -ont les autres cochers... - - * * * * * - -Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je -racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus -passionné; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un -privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le -grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en -racontait ainsi l’origine: - ---Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond -s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit -donnant sur le canal «het Damrak». Bientôt une barque accosta près du -refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient -discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la -ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à -l’ennemi de la patrie. - -»Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert: il retenait sa -respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume -de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie -l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être: il se tenait donc coi -sans bouger une nageoire. - ---Mais s’il avait éternué? - ---Il méritait la mort: il était comme un soldat devant l’ennemi, et la -moindre faute est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il -sentait son devoir. - -»Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les -ponts dans l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le -bourgmestre et lui raconta l’histoire. Bientôt toute la ville fut -debout; les torches furent allumées; les tambours battirent; les -bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui -revenait d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa -ceinture, accrochés par les pattes, deux petits poulets blancs qu’elle -avait gagnés à la loterie, se joignirent aux soldats, et l’on fit une -ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour savoir -s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer. - -»L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre, -et voyant à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs -beaux habits de soie, se le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires. - ---Et le petit vagabond? - ---Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il -voulait pour avoir sauvé la ville. Il répondit: «Je voudrais que dès à -présent, et dans les temps à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le -privilège de jouer à la Bourse tous les jours de kermesse et qu’ils -pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait.» Ce fut accordé, -et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand -hall de la Bourse.» - -Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était -pas trop fatigué, nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume -d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe en terre de Gouda, tenait Hein, son -fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre lumière que celle -projetée par l’âtre. - - * * * * * - -J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions l’école buissonnière sur le -Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels il y avait eu -du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de -femmes et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam. - ---Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui... - -Nous les suivîmes. C’était ça: ils s’arrêtèrent à une des petites portes -de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux -et nous nous trouvâmes dans un très grand local. - -Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux. -En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les -autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des -petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon -orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des -crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier; les fillettes -montraient, haut sur le poing, des poupées de bois; les garçonnets -soufflaient dans des trompettes de plomb. - -Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de -sirop, n’avions rien; nous suivions la file, essayant de parler avec les -enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire: -«raaraaraa». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée, -disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser -toucher à ses joujoux. - -Après quelques tours, nous sortîmes des rangs; nous ne disions plus rien -et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de -plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne -voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs -enfants des tartines et des couques; d’autres les faisaient boire, dans -des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des -bouteilles. - -Naatje devenait têtue et refusait d’avancer; moi, je me sentais -fatiguée, triste... La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le -bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je -parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi -d’après. - -Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins, -mais ils ne nous disaient pas grand’chose: c’étaient des chemins de fer -émaillés; des toupies grandes comme des théières; des poupées comme des -enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les -yeux; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça: -on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait -que trois par semaine... - -Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux -joujoux... Ah! là, notre âme s’ouvrit: des poupées de bois peintes, des -boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb -coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte. - ---Ah! Naatje, regarde donc, regarde donc. - -Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle -et un petit moulin de papier. - -Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de -bois articulées; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une -de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la -décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec -une poupée, et Naatje avec une crécelle... «Je lui ferai une longue -robe: ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite.» - -J’avais huit jours devant moi... Quand ma mère m’envoyait faire des -commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie -qu’on me rendait, je le distrayais; ou, si j’en voyais traîner une sur -la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette -à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois. - -Il m’en fallait quatre: deux pour la crécelle, et deux pour la poupée. -J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe -à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle, -provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de -côté: on appelait ces toquets des «Tudors». Je fis des papillotes à -Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes -cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées «à -l’anglaise». - -Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que -je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles, -nous fîmes semblant d’aller à l’école; mais, une fois passé l’écluse, je -sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à -joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse... - -Ah! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en -entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres: moi, -tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne -étalée le long de ma main; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous -regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs -joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit -pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle -sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un -pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux -auxquels j’avais apporté tout mon art. - -Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse; puis nous retournâmes -par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main, -tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous -quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants. - -Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma -planchette; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement: c’était -aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il -fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le -centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me -pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts -que je devais lui présenter levés. - - - - -Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la -ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au -dix-septième siècle. - ---Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons, -mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont -étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des -générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et -leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts -impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la -ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts. - ---Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens -qui passent ont l’air contents et heureux. - ---Oh! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne -l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par -l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel, -notre vie a été une calamité presque incroyable... Du reste, à mesure -que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai -comment nous y vivions: ce sera triste, André... A Bruxelles, j’ai -constamment la nostalgie d’Amsterdam; je n’aurais pas cependant dû y -revenir. - -Je le conduisis à la Utrechtschedwarsstraat et lui montrai une cave, -notre première demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit -perron en contrebas de la rue; il me semblait que c’était nous et je me -rappelai comment une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi -notre cave. - - * * * * * - -Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux -des autres enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure -enfouie dans l’oreiller. - ---Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent; ils -deviennent plus grands, puis plus petits; ils sont jaunes, verts et -violets; on dirait qu’il y a une lampe derrière, tant c’est clair... - ---Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus -larges et prennent toute la chambre; ils tournent très vite... Oh! voilà -qu’ils changent: ils sont maintenant beaucoup, petits et de toute -couleur; il y a des tas de petites lumières qui tournent avec eux. Ah! -que c’est beau! que c’est beau!... Que vois-tu maintenant? - -Hein ne répondait plus, il dormait. - -Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller; mais, avec la -chaleur des corps et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me -mis sur mon séant. - -Notre cave était obscure; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un -peu relevé projetaient quelques lueurs. Posées debout sur la table, les -grandes bottes de mon père semblaient deux épouvantails. Mes frères et -sœurs dormaient autour de moi; Hein avait pris le petit chien dans ses -bras; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve, où -dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts; les reflets du -poêle glissaient sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de -nuit; elle me parut si émaciée que j’eus peur; mais les ronflements -bruyants de mon père me donnèrent confiance. - -Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais: il me sembla que -la paillasse se mouillait. - ---Mère! mère! - ---Qu’y a-t-il? - ---Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée; cela me -brûle. - ---Que veux-tu que j’y fasse? recule-toi et laisse-moi tranquille. - -Je me recouchai: j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me -distrayaient durant mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y -parvenais plus. Un grand malaise s’emparait de moi. Je n’osais plus -ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des bruissements sous les -meubles. Je me recroquevillais d’épouvante. - -Soudain le chat bondit sur la table; lui et les bottes me semblèrent si -démesurément grands que j’eus la sensation de trois bêtes -malfaisantes... - -La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour -de moi: ma main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau. - ---Mère! mère! c’est l’eau qui monte. - ---Quoi, l’eau? - ---Oui, nous sommes dans l’eau! - -Tous les enfants s’étaient mis à crier; l’eau, qui jusqu’à présent -n’avait fait que suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva, -et jura affreusement parce qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il -nous porta tous dans l’alcôve où nous nous tassâmes comme nous pûmes: -Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père; je pris un de ses -pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous endormîmes. - -Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père: le dos plié -pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de -placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler -dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe. - -A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi -tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un -va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on -s’était garé. - -Ma mère, très excitée, lâcha tout: elle ne nous envoya pas à l’école et -ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt -elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants. - -Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un -bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé -sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son -derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de -froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous -l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise. - -Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le -long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait -encore. Mais il glissa dans l’eau; je ne pus l’en retirer, il était trop -lourd... Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de -cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour -tirer Dirk de sa position. - -Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit; ils se -roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à -pleurer: la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté -d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre -l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient, -accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos -veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement -l’après-midi. - -Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu; nous -rejetions nos couvertures; nous battions des bras autour de nous; nous -nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la -fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait... Ma mère, une -chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main -nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager. - -Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois -loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous -donner pour refaire nos forces. - -Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années. - -Notre petit chien avait disparu; nous supposions qu’il s’était sauvé... -Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la -cave; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans -l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher -et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction. - - - - ---Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore. - ---Je ne suis pas pour rien une détraquée: j’ai revécu tout cela chaque -jour de ma vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire, -pendant les trois années que nous y avons vécu, comme s’y étiolent -encore ceux-là. - -Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants. - -Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses!... J’étais honteuse -de manger ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André -savait choisir; moi, je suis restée toujours inhabile à composer un -menu. - -Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment. - ---Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de -mille francs; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie -n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que -j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange -un homard,--il est excellent, ce crustacé, on le mangerait rien que pour -la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie et de la -lumière,--que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces -questions sont plus complexes que cela... C’est en luttant, en faisant -toucher du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades -et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe -d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du -peuple. Nous fonderons un journal... j’y donnerai une large place à -l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne -l’envisage pas ainsi; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la -femme. - ---Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper... - ---Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie. - -Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la -confiance que je devais avoir: Je me sentais prête à payer des regards -semblables de n’importe quelle torture, car je pressentais que, lorsque -sa mère saurait, notre bonheur serait entamé. - -Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans -une ruelle de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une -odeur infecte. Une femme à l’entrée racolait; elle nous regardait -ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité, comme il m’était -encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes bandeaux -sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première -maisonnette à droite: la femme s’effaça, croyant que nous allions -entrer... Oh! cette puanteur!... Quelle réminiscence! - - * * * * * - -J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement -ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement -d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer -quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes; l’on jugea que j’étais -assez grande pour voyager seule. - -Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la -fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques «dubbeltjes», -et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem. - -La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid, -bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons, -avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine -et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur -de ma figure. - -A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et -m’annonça tout de suite une bonne nouvelle; il m’emmènerait le soir même -à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs. - ---Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas?... Eh bien, tu vas pouvoir -te rassasier. - ---Oh! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe. - ---Ah! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te -montrer... - -La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz -bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons; -c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la -réputation «d’être sur son bec» et de faire coûte que coûte bonne chère. -Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne: -les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des -jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon. - -Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un -paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers -vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes. - -Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long -dans l’obscurité, mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de -parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et, -ouvrant la bouche toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me -remplissait d’aise et de bien-être. Bientôt je me mis à chanter des -psaumes et les lieder de l’école. - ---Hé! hé! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade. - ---Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore... - -Je m’égosillais, débordante d’allégresse. - -Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts, -alla à droite, à gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une -petite maison. Mon cousin me fit sauter à terre et nous entrâmes. - -La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft; des nattes -couvraient le plancher; au milieu, une grande toile à voile jaune, à -bord orange. Sur la table, contre la fenêtre, le souper était servi: des -tartines au fromage d’Edam et du café. Une paysanne, à bonnet de tulle -blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée de mules, nous -reçut. - ---Ah! c’est la sœurette malade... Eh bien, elle peut être vue: on ne -dirait pas qu’elle a les fièvres... - ---Le parfum l’a galvanisée: elle a chanté, le long de la route, comme un -rossignol. - ---Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo... - -Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté. - ---Et où vas-tu faire coucher la sœurette? demanda l’homme. - ---Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous -déranger: je sais que vous n’avez pas de lit. - -Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la -paille fraîche était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers -et mes vêtements de dessus, il me couvrit bien de l’unique couverture. -Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste et ses chaussures, et se -coucha. - -Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la -lune et les étoiles par la lucarne du toit; le parfum entrait par les -fissures; j’éprouvais une telle sensation de gratitude que j’aurais -voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais jamais, je me mis à -genoux et je récitai d’une voix fervente: «Notre Père qui êtes aux -cieux» et «Je vous salue, Marie, pleine de grâces»; puis, j’inhalai le -parfum qui me fit presque divaguer. - -Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse, -près de l’égout et à côté du tonneau qui servait de chaise percée... -puis que j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir -les fleurs... et je commençai à pleurer. Mon cousin se réveilla et me -demanda: - ---Qu’as-tu, sœurette? - -Je le lui dis. - ---Oh! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs: je te porterai, -entourée de la couverture, le long des champs. - -Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes. - -Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait -de l’eau dans un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté; je me -lavai aussi soigneusement que je pus, et je descendis. - -La paysanne était seule: elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son -second petit déjeuner, puis il m’emmena. - -En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en -criant: - ---Des pissenlits! des pissenlits!... - -Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis -que ce n’étaient pas des pissenlits. - ---Ce sont des narcisses, sœurette. - ---Mais il y en a tant! tant! m’écriai-je; tout un champ et encore et -encore..., fis-je en me retournant. - -Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige. - ---Et là! Et là! - -Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait -le parfum qui me grisait depuis la veille; à côté, un autre carré énorme -avec les mêmes fleurs, mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres -blanches et encore des champs couleur chair et couleur pourpre... - -Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration. - -Soudain je m’arrêtai: un champ de tulipes rouge fauve se déployait -devant moi à perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et -jaune, là des blanches bordées de rouge groseille, et, à droite et à -gauche, et devant et derrière, partout des champs de tulipes, de -jacinthes et de narcisses... - -Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie; je me jetai dans ses -bras en sanglotant. - ---Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les -fleurs. - ---La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre. - -Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas. - -Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes: -ils enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles -s’étouffaient l’une l’autre, et les jetèrent en tas. - -Ah! que c’était donc beau! tout un grand tas de fleurettes bleues, -presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves, et -d’autres tas et encore d’autres... - -Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait -des fleurs sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la -Vierge. «S’ils avaient quelques brouettes de ces fleurs détachées de -leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils pourraient faire à la -mère de Dieu»... - -Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que -j’en devins toute pâle. - ---Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon. - -La fièvre ne venait pas: en rentrant à midi, la paysanne se récria sur -ma jolie mine. - -L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa -charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses -pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers, -et nous partîmes pour Haarlem. - -A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes, -que j’avais spécialement admirées. - ---Voilà, sœurette, pour toi... - -C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et -blanc: elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères; on les -nommait le «Vainqueur»; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve, -qu’on appelait «Voile de mariée». - -Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à -Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser -derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me -ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant, -qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges, -lilas, or et vermeil!... On ne parlait pas de parfum dans ces contes. -Existait-il un bonheur sans parfum? Depuis que j’avais été imprégnée de -cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits -et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me -disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer... Ah! j’allais -cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à -Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre -jours. - -«Le Vainqueur! le Vainqueur!... Et Dirk aurait-il encore sa dent qui -ballotte... Voile de mariée... tu vois, Naatje, c’est le Voile de -mariée... Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout -de suite... Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer...» - -Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux. -Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu -devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration; en entrant -chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque... Les petits -coururent vers moi, mais je les écartai, disant: - ---Mère, cette puanteur!... - -Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée. - ---Mère! mère! cette puanteur... - ---Mais tu es folle, c’est comme toujours. - -Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs; ils les déchiquetaient, -hurlant et se battant pour leur possession. - -Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir; des fourmillements, -précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée, -roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes -mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie. - - - - -Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait, -en marchant de long en large. - ---On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance, -résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique -à faire des dégénérés et des gredins. - -Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait; puis -nous errâmes sur les canaux du centre. - -Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est -envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne -sont pas éclairées: on les devine cependant astiquées comme les palais. -Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent -presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices -flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir -l’haleine. - -Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier -clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des -gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au -delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite -boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la -porte; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la -fait choisir dans le cornet. - -Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches, -projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des -banderoles tremblotantes. - -Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange... Deux -femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière -elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des -abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la -croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à -la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très -jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc; le menton appuyé sur -les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous -repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde -me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André -d’un geste imperceptible du doigt. - -Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune, -rouge et orange, sur le canal clair-obscur. - -Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous -longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime -d’Amsterdam. - -Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin -d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un -vaste bâtiment éclairé: le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en -1614. - ---André, regarde; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à -connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre -arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y -envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah! le Mont-de-Piété -a été notre grand refuge... les voisins nous prêtaient même des objets -pour les engager; tout y est accepté; des fers à repasser, des bottes, -des glaces, des cadres, tout enfin... Et voilà, cela continue... Regarde -cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec -leurs pauvres paquets: elle était trop lourde pour moi, et un passant -m’aidait toujours à la pousser... Elle retombe et retombe... Les hommes -glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la -main dessus; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de -bonne femme. - -»Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure -est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche -sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a -l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait, -et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte: -les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a -pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les -emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison, -attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées -qu’on achète ce jour-là. - -»Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs: ici, les -mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart -du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un -caractère spécial. - -Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits; mais André, -bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me -tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir, -le Mont de Piété me hantait... Je revoyais ma mère... ses ors, son -manteau, son châle... - - * * * * * - -Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était -alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de -«ses ors», de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale -depuis les premières années de son mariage. - -Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait -jeûner, ou portait nos vêtements au clou; mais l’argent pour ces -renouvellements, il le lui fallait, et, tout enfiévrée, elle nous -décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche. - ---Aux crochets, il y a un petit cœur; les pendants, sur un fond de -filigrane, ont d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une -feuille de trèfle avec trois têtes de clou autour, et, pour finir, cinq -rayons formant demi-étoile. La broche est en zigzags de filigrane, avec -une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et de rayons qui -s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune -fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je -n’arrivais pas à compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et -je lui ai proposé d’ajouter un col et un mouchoir en dentelle; il -accepta... - -»Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en -cachemire blanc a des arabesques roses et vertes: c’est un demi-châle, -mais cela ne se voit pas quand on le porte. - -»Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété: Dieu sait si je les -reverrai jamais!» - -Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage. - ---Enfin j’ai renouvelé encore une fois: on ne pourra les vendre d’ici un -an. - -Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces -plaintes à chaque printemps. Pour ma part, quand je me rêvais -Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée -des bijoux et du châle de ma mère... - - * * * * * - -Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux -brillants, et toute la figure épanouie de joie et de surprise. En -s’approchant de la table, elle vit le dessin des ors, qu’une fois de -plus ma mère nous avait tracé. - ---Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela?... - -Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je -la croyais incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura -quelque chose à l’oreille, et lui remit un papier qu’elle tenait serré -dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers. - -Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets -arrivèrent. - -Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle; nous la coupâmes, et, -dans la ouate jaunie, les ors apparurent... Ma mère les prit du bout des -doigts, les palpa, les retourna; ses yeux clignotèrent précipitamment; -puis, levant les ors, elle nous les montra. - -Ah! les horreurs!... d’affreux pendants de dix centimètres de long; la -broche, grande comme la paume de la main; en filigrane tout noirci, d’où -se détachaient les dessins en or rouge, minces comme une pelure. Seules, -les femmes des forains portaient ces monstruosités... - ---Mais que c’est laid! m’exclamai-je; et le manteau, voyons! - -Nous défîmes le paquet. - -Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en -sortit... Il passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne -trouvâmes pas assez de termes pour le dénigrer. - -Et le châle!... une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en -avait un, noué autour de sa taille. - -Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses -regards de nous à notre mère: elle était toute confuse et maniait ses -objets avec déférence. - ---Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux; ils sont aussi beaux -qu’à l’époque où tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour -nous promener... Il n’y en avait pas deux comme toi dans toute la ville, -Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur ta crinoline, ton châle -blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et à fleurs -blanches sur tes bandeaux bruns ondulés... On ne voyait que le bout de -tes oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules... Tu étais -si jolie, Cato, que, lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme -n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie... Mets tes -pendants, Cato, et ton châle, que je te revoie... - ---Non, non, fit-elle, timide: demain je serai habillée. - ---Non, Cato, mets-les: je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors. - -Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y -attacha la broche et se posa devant mon père. - -Il la regarda: sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne -pas rire; mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé... -puis il prit ma mère à bras le corps, l’assit sur ses genoux et, à eux -deux, ils pleurèrent. - -Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux!... C’était ça, les belles -choses de leur jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans -pain et sans lumière. Ces objets ridicules, c’était ça qui faisait leur -joie et leur orgueil! Attifés ainsi, ils avaient pu se croire beaux et -s’aimer! Ah! non! Comme notre temps était plus chic, plus commode, et -comme tout était mieux!... il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni -de planches à frotter le linge; il fallait s’éclairer d’une lampe -morveuse, qui avait donné à ma mère ses clignotements d’yeux, et -s’écorcher les doigts à lessiver à la main... Et c’est parce que ce -temps-là n’existe plus qu’ils pleurent... - -Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été -jeunes?... On dit que je ressemble à ma mère: il n’est cependant pas -possible qu’elle ait eu une tête comme moi et qu’il m’en viendrait une -comme la sienne... - -Mina et moi, nous nous regardions; nos haussements d’épaules -s’accordaient à les trouver grotesques: «du reste, est-ce que des vieux -devraient pleurer et s’embrasser ainsi?...» - -Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi; mais -tous les petits pleuraient autour des parents. - - - - -Le lendemain, en nous habillant, André me dit: - ---Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée: j’ai hâte de -voir les Rembrandt et les Pieter de Hoogh. - -Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout -m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente -et sûre de soi, des figures et des choses; ses couleurs chaudes et -dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore -me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite -fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu -de Vermeer de Delft... André y revenait à chaque instant et tournait -autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce -jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte -entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur. - ---André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau. - -Nous regardâmes par l’entre-bâillement. - ---Oh! oui... si nous osions... - -Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà -devant la merveille... Je ne me trompais pas; j’avais ce frémissement -que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon -instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le -fragment de la _Leçon d’Anatomie du Dr Deymann_, de Rembrandt: le -cadavre vidé peint en raccourci. - -André ne put que dire: - ---Ces pieds... ces pieds... - -Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être -rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la -porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait -pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau -restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée. - -Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne -fîmes plus que beauté: les rues, les maisons, les canaux, tout fut -matière à sensation d’art: les grands canaux surtout qui encerclent la -ville... - -Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre. -Ah! le repos, l’apaisement qui me pénétraient... Les arbres au feuillage -sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse; les -grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf -coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les -carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis; les vieilles portes -sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir; -les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes -forgés; et la «Naatje», en cornette et tablier blanc, nous donnaient la -sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés. - -Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons: deux fenêtres d’un -rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses! - ---Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu «égayer ce vieux -bazar...» Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent: -peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut -mieux... - -Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est -amorti: pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit -par des laquais raides, la cocarde au chapeau. - -De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et -dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger -frissonnement. - ---Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs, -qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi -l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte... - -Nos flâneries nous conduisirent vers le _Oude Waal_ et le _Binnenkant_. -D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec -l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne. -Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant, -en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les -perrons: la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de -chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage, -pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à -clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en -contre-bas de la rue: une très vieille femme, au teint blême, en caraco -lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse. - ---Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un -sillon: comme c’est loin de nous... - ---C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi; -l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron. - ---La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A -voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la -femme... - - * * * * * - -Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif. - -Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des -marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête: «Achetez -donc... un dubbeltje seulement... c’est tout de la marchandise -volée!...» Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une -intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous. - -Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une -mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de -saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite -coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah!... ta gale -doit ressembler à ma gale... - -Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la -tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les -pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde -poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un -autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés -à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour -dix «cents», l’on s’est offert une collation de haut goût... - -Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un -câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives -sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont -la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau -encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil -blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre -leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives -scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible. - -André était très remué: - ---Vois donc leurs mains flasques... comme elles sont lourdement -abandonnées dans le giron... On devine de pauvres êtres ayant vécu une -longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de -ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus -malsaines... Elles sont stigmatisées par une vie harassante de -gagne-petit... Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes! -alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et -s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de -leur race se démener autour d’elles. - ---C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart: le juif -est très respectueux de ses vieux parents. - -Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des -immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes -ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des -tabliers roses ou des petites robes rouges délavées; les plus grandes, à -l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les -garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des -tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon -inintelligible pour les non initiés;--mais, moi, je comprends, et pour -cause... je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette -rangée là le long de la rue;--ils mangent des couques de corinthes, -sucent des sucres d’orge, ou se régalent de «vinaigrés». - ---Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une -cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage, -mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne -dore pas ces types Orientaux: les couleurs restent crayeuses et -délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à -l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines... Cela vous -serre le cœur... Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette -dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort -devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à -l’excès... - - * * * * * - -Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le -long du Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai: - ---André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et -ces grosses trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant, de -plus généreux qui me donne confiance... - -Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour -reprendre possession de la ville. Ah! que j’étais heureuse... - - - - -André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute -culture et d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous -étions attardés à la campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant. - ---Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un -instant avec elle: elle se plaint que je la laisse trop seule... -Attends-moi dans l’aubette du tramway, il y fait chaud. - -Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes -commençaient à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement -le trottoir de sa rue, quand je vis un homme, qui marchait devant moi, -battre l’air de ses bras et tomber tout de son long dans la neige. Je -courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais pas assez de -force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux domestiques -sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme. - ---Qu’allons-nous faire? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage. - ---Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André; on vous -aidera. - -Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui. - ---Qu’avez-vous? demandai-je. - ---Faim. - -La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge -de figure et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier -des sous-sols, et cria d’une voix perçante et tranquille, avec un fort -accent wallon: - ---Philomène, montez donc une assiette de soupe: un homme est tombé de -faim dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée... -grommela-t-elle. - -Puis elle rentra aussi posément dans la chambre. - -La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée: - ---Pauv’ homme, va. Pauv’ homme!... - -André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et -demanda son adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules. -La porte se referma, et je me remis à arpenter la rue en attendant -qu’André pût se libérer. - -Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de -violet, parlant d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils... -«Ça, une dame de haute culture! et charitable!... On n’a pas une voix -aussi insipide quand on a une haute culture, ni un dos aussi -antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on -vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la -porte de la chambre ouverte pour avoir des nouvelles... rien de tout -cela...» Elle avait l’air peu soigné, et les talons de ses souliers -étaient trop étroits pour une vieille dame. «Je ne pourrais pas l’aimer. -Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher -l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi... ce -serait le blesser et lui faire une grande peine.» - -André me rejoignit. - ---Va donc voir demain pour cet homme. - ---J’irai... Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais -où m’adresser. - ---Mais tu as bien fait. - ---C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise? - ---Oui. - ---Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux. - -Il ne répondit pas. - -Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais -continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais -comment cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la -créature de race qu’était son fils. - - * * * * * - -Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais -toujours au langage d’André quand son père était à la maison: alors il -tapait sur les femmes à tour de bras. - ---Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent. - ---Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent. - ---Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai -jamais faire des bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop -heureuse, maintenant que tu penses ne rien me devoir et que tu te crois -libre... - ---Me crois libre... mais je le suis, libre... - ---Oui, même de me torturer... Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il -y a des gens qui souffrent; si je suis triste, je suis un être mécontent -et ingrat envers le sort; tu oublies que le sort a été bien plus aimable -pour toi... Pour ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu -me gênes dans mes expansions, avec tes théories. - ---Allons, tu as raison, je suis absurde... Je vais parler à ma mère. - -Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le -lendemain. - ---Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais -contracté une union libre depuis quelques années; que, si je ne lui en -avais pas parlé, c’est que je connaissais leurs préventions contre la -femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que tu étais ma compagne pour -la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te méconnaître. -Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle -s’inclinait, mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père. - ---Mon Dieu, André, avec leurs préjugés... puis, si j’allais ne pas lui -plaire... maintenant personne ne s’occupe de nous. - ---Voilà, jamais contente... mon père a raison, vous êtes toutes -impossibles. - ---Mais je ne t’ai rien demandé. - -Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa -silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux, -et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher -mes tares et les indiquer à André... et elle devait surtout croire me -faire un grand honneur... «Elle va me regarder comme une personne qui a -l’habitude de marcher sur la tête... elle attendra avec impatience la -gaffe, mais elle sera indulgente...» - -Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me -faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je -m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une -petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de -Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune -homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté -sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta, -couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai -chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler -et à pleurer. - ---Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme -comme André. - ---Calmez-vous... Vous connaissiez ce jeune homme? - ---Non... On l’a emporté, plein de boue et de sang. - ---Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée... Il -ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus. - -André entra. - ---Qu’y a-t-il? - ---Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous -le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons... Allons -déjeuner, cela vous remettra... - -Mon Dieu! cette voix claire et froide... et cet accent ne la quitte donc -jamais... Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et -aristocratique que je connaisse... de qui la tient-il?... car son plus -grand charme est sa voix et ce qu’il y met. - ---C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les -cérémonies, n’est-ce pas? - -Comme je ne répondais point, elle répéta: - ---Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas? - ---C’est comme vous voulez, fis-je. - -La fortune du pot était: de grosses crevettes qu’on mangeait avec de -délicieuses petites tartines fortement beurrées; du saumon sauce -hollandaise et des pommes de terre nouvelles; une croûte aux champignons -et un poulet avec de la salade; un fromage à la crème, puis un monceau -de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un -Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans -des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les -serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes: je ne -comprenais pas... Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa -mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre. - -En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente, -ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur -maison. - ---Ma mère n’est pas sensible aux belles choses. - ---Mais bien aux bonnes... quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous -devez avoir... nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant. -Pourquoi dit-elle «à la fortune du pot»? - ---Ma mère aime la table: nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une -habitude de notre pays wallon. - ---Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi; -moi, qui ne suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande... - -André me dit le soir: - ---Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise, -elle est persuadée que tu as fait une toilette de circonstance: puis -elle a la sensation que tu ne l’aimes pas. - ---Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité, -pour faire croire que je ne te ruinerais pas. - ---Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la -beauté, et tes ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub -jouait un grand rôle dans ta vie. - ---Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt? - ---Si... Comment sais-tu cela? - ---Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est -jamais habituée aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas -de chambre de bain: ce serait, je t’assure, la chambre que j’occuperais -le plus. Quelle mentalité étrange avait la génération de nos parents... -croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une tendance à se -dévêtir trop facilement! - ---Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise. - ---Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât... -Enfin, ta mère a cité cette réflexion des de Goncourt quand il -s’agissait de moi.--Elle est bien tombée: je ne connais pas le corps de -Naatje ni elle le mien... Je n’aime pas les impudeurs, mais que -dirais-tu si je restais toujours couverte d’une manière quelconque? - ---Ah! zut! non! j’aime trop ta charpente flexible. - ---Tu ne dis pas: ta chair... le fait est que je ne dois pas en avoir dix -kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça -ne prend pas. - ---Engraisser... ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un -paquet de nerfs comme toi! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous -emboîterez jamais, je le sens. - -Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents -d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour -eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes -filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait. - - - - -A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire, -je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais -devenue quasi étrangère à ma famille: nos chemins avaient été si -différents... - -Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de -l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne -«m’amusais pas». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les -promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits -théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus -qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et, -quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais -pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans -moi... - -Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper -près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais -André: notre amour était resté, après des années, debout et entier; nous -nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient -mieux: mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas -souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant -jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté. -Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait -me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me -donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de -cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée, -que je ne savais que geindre. «On a mal, mais on n’embête pas les -autres...» Et il partait, furieux. - -Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant. -J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais -que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes -misères. Alors il accourait en se traitant de brute; mais c’était plus -fort que lui, la femme souffrante l’horripilait. - -Puis qu’avait-il, André? ses idées ne se renouvelaient plus; il répétait -souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des -centaines de fois; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt -dans son intelligence. Et quelle marche étrange... On eût dit que ses -jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant -d’après, il parlait comme si de rien n’était. - -Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais -littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait -plus: depuis qu’elle était de la «grande ville», j’étais devenue trop -«pompier» pour elle... - -Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me -fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie -de sa beauté attirante: moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur -du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un -peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier -qui se balance; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui -vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression -enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être; les pieds et les -mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais -presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante -m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait -remplacé Naatje. - -Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite; étant -excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je -l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé; -quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande -douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je -demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure -exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle; je l’entendis -dire: «J’ai des ennuis domestiques odieux...» - -La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite -bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois, -je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si -elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit -oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui -en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les -cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me -raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé. - ---Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle -nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au -piano pour le professorat; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au -chant. Les autres aidaient maman dans le commerce. - -Puis sa voix s’étrangla. - ---Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure. - -Et je l’embrassai. - ---Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de -la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais -on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune -homme: le vieux misérable m’a offert de m’entretenir... Il n’y a plus -moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la -vie intolérable. - -Je l’emmenai déjeuner chez moi. - ---Alors vous voudriez devenir chanteuse? - ---Ah! oui, le plus vite possible... les courses à travers la ville pour -les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a -une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par -leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une -cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire -toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait... Par celle-là, j’ai eu -encore une leçon chez une autre femme galante; là, je ne suis plus -retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec -un monsieur; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas -voulu et suis partie. - ---Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent -tant? - ---Mais nous sommes dans une purée noire; maman ne fait plus rien depuis -notre malheur. - ---Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix? - ---Ma voix? - ---Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime: ce que je vais vous dire -n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez -belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation? - ---La déclamation! qu’est-ce que c’est? Est-ce que cela existe, peut-on -s’en faire une position? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois -gagner de l’argent: j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus -bonne à rien. - ---Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie -sortent de la déclamation. Travaillez quelques années: avec votre allure -et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans -que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera... On y aime beaucoup -les types de serre chaude comme le vôtre. - -Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je -voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix... Marthe avait beau dire -que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis -que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et -constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre... -Personne ne voulait en démordre: c’était l’envie qui me poussait. - -Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu -mon explication avec le secrétaire; je ne pouvais donc plus la suivre au -Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano, -heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des -après-midi exquis. Je chantais d’abord: tout Grieg y passa, et Brahm et -Schumann. - ---Quelle voix délicieuse! s’exclamait-elle à chaque instant. - -Ce m’étaient autant de chocs au cœur. - -Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et -elle ne savait pas donner ce qu’il fallait; mais, un jour que je lui eus -dit _Andromaque_ comme je le comprenais, un rideau s’écarta de devant -elle. Depuis elle vit clair. - -Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique -marronnier de mon jardin. - ---Marthe, ils me font songer à la musique de _Lohengrin_. - ---Hein... Quoi? - ---Mais, oui, _Lohengrin_... Son amour avec Elsa est tellement gros de -désir, tellement tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait -palpiter et qui sont prêts à éclater... - ---Grand Dieu! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des -sensations! - ---Mais est-elle juste? - ---Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore -_Lohengrin_... - -Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le -patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la -vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui -lui soufflaient des propositions dans le cou... Ereintée, mais pleine de -courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu -impossible par sa mère. - -J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en -pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se -présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir -entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si -elle avait de quoi subsister: sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent -francs pour venir à Paris, il lui dit: - ---Le théâtre pensera à vous. - -Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre. - -Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme: il -a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande -actrice. - ---Qu’aurais-je fait? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi; je -vois qu’on donne _Andromaque_ aux Français, je prends un balcon. Pendant -les entr’actes, je me promenais au foyer; des jeunes et des vieux -tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce -soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce -directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter -les propositions d’un de ses mâles. - -Elle avait tout de même eu de la chance: d’abord de m’avoir rencontrée, -moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce -directeur clairvoyant et bon... Et maintenant je n’entends plus parler -d’elle que par les journaux... Je suis seule, seule... Comment faire des -confidences à un homme, même quand on l’adore? qu’est-ce que les hommes -comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement?... - -Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font -sursauter et courir dans la chambre pour les fuir. - -C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément -les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons -de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis, -silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue -tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête; il est comme devenu -insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue... Mais -Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le -retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est -intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la -bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées -jour et nuit. - -Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon -giron. Il continue de pleurer et sucer; ses larmes font deux sillons sur -ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes... alors déjà, elles -me frappaient par leur grosseur et leur limpidité... Il continue de -pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins -volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses -lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main. - -Kees n’était pas un déchet de l’humanité: c’était un beau petit bougre, -qui criait comme il riait, de toute son âme goulue. - -Va-t’en! va-t’en! vision immonde! Parce que j’ai passé par ces tortures, -je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous -interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute -ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez? ou cela m’a-t-il ôté le -droit de jouir de la vie? - -Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la -calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle -douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans -les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent -cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers -les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le -derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante -des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet -autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et -émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais -pain et d’eau de chicorée... - -Quelle malédiction! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis -continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour -s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables... Tel vieux -libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je -souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès -de table... - -Quelle trépidation continuelle! Je porte un mal en moi, et ce ne peut -être que la misère et ses suites qui me l’ont donné... - - - - - «Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit - que tu es devenue une dame: elle m’a dit aussi que tu voudrais élever - un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre - mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai. - Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher. - - «Ton frère - - «HEIN.» - -Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant! J’en avais désiré -ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre -sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde?... Je voulais -courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous -aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la -lettre. - ---Mais c’est très grave d’élever un enfant... puis comment est-il? - ---Ah! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il -ressemble à Hein... Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit. - ---Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir -jusqu’à demain. - -Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi. - ---Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir -d’un être peut dépendre... Si nous échouons, nous aurons toujours fait -de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que -nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter. - -Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à -Amsterdam. - -Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer -le petit. Il gelait très fort; la neige, dans les rues d’Amsterdam, -s’était recouverte d’une couche de glace; devant la cave de mon frère, -la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont -l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à -moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la -bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés -trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils -grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel -l’eau faisait «cloc cloc», quand on marchait. Une odeur d’urine et de -moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent. - ---Je suis votre tante... Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe... - -Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une -grande motte de neige dans la cave. - ---Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la -jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car, -quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on -gèle. - ---Où sont vos parents? Je suis votre tante, je viens chercher Willem. -Qui est Willem? - ---C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis -par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de -chemise innommable. - -Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié; de très -beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais -et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui -éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse?... Il avait des -cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine; un corps court, -des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en -faisaient un curieux petit bougre. - ---Alors c’est toi, Willem, fis-je; où sont ton père et ta mère? - ---Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage. - -Ah! quelle voix! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir -un beau rire... Je le levai de terre. - ---Dieu, quel poids! - -Il ne pouvait se tenir sur ses jambes. - ---C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché -un peu, cela s’en va. - -Il marcha en se dandinant comme une oie. - ---Ah! mais j’oublie de vous donner des bonbons. - -Ils les engloutirent presque sans les mâcher. - ---Encore, madame. - ---Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne -les mâchez pas. - -Mon frère rentra. - ---Te voilà... - ---Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est -à l’aise qu’avec la racaille... - ---Naatje m’a dit cela; vous autres garçons, vous en avez tous fait un -choix, comme femmes... - ---Que veux-tu? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche... Alors, -nous n’osions pas nous adresser à d’autres filles: elles n’auraient pas -voulu de nous. - ---Ah! c’est pour ça... - ---Evidemment! c’est pour ça... Tu as cru que c’était par goût? J’ai -quitté Bruxelles, écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de -boutons à ma chemise. Je tombe ici à Amsterdam; je n’y connaissais plus -personne. La servante de mon patron me souriait; elle était laide, mais, -le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait gardé de son -dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter -dans l’huile; la nuit, elle ravaudait mes chaussettes et lavait mon -linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je l’épousai... Elle -m’apporta en dot cette fille. - -Il me montra l’aînée des enfants. - ---Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur. - ---Oui, c’est mon enfant comme les autres... Mais le peu de bonheur que -nous aurions pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment -faire vivre tout cela? Ma femme va laver toute la semaine. Quand je -travaille, cela marche, mais, ici comme ailleurs, il y a le chômage, et -alors... - -Un haussement d’épaules acheva sa pensée. - ---Enfin, j’ai de beaux enfants... Comment trouves-tu le petit? - ---Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment. - ---Tu dis cela pour son nez retroussé... Crois-moi, c’est une exquise -petite créature, tu en auras du plaisir. - -La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à -l’expression malhonnête, me déplut. - -Je leur dis à plusieurs reprises: - ---Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre: ce -serait terrible de le replonger dans la misère. - -Quand mon frère me conduisit à mon hôtel, je renouvelai ma question: si -c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils. - -Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le -lavai, l’habillai. Il riait: j’avais eu raison, il avait un beau rire -plein et sonore... La mère était de plus en plus silencieuse, et, quand -elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses yeux -l’expression la plus inattendue: une expression d’envie intense, une -expression de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que -de le voir heureux chez les autres, une expression de tyran qui a droit -de vie et de mort sur un être et choisit la mort, si c’est son bon -plaisir. - -J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux -partir sans le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur. - ---Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment -où un de ses enfants la quitte. - -Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le -petit retournerait pendant huit jours chez eux. - -Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et -nous partîmes. Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent -de ma belle-sœur. - -En chemin de fer, une dame donna au petit une orange; le pauvre gosse -savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents. Mon Dieu, -quelle grimace!... quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de -crainte qu’elle fût encore amère. - -Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez. - ---Non, cela fait mal quand on pince. - ---Mais je ne te pincerai pas! - -J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus -essuyé sans lui faire mal, il me regarda tout surpris. - -A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire -qui le porta dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant -avait fait pipi dans ses culottes: - ---Oh! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses! -jusqu’à cinq à six ans, ils le font tous... - -Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus -m’empêcher de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver -la tête au savon, de faire remplir mon tub d’eau chaude et de l’y -savonner d’importance. Il trouvait cela exquis et, quand je le couchai -tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux -luisants et l’eau à la bouche de bien-être. - ---Oh! tante, que c’est bon! tante, que c’est bon!... - -Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa -frénétiquement. - ---Comme c’est beau ici, tante... est-ce que je peux rester ici? - ---Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle. - ---J’ai aussi un oncle? - ---Oui, un oncle avec une barbe. - ---Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme -père? - ---Ah! non, il t’embrassera. - ---Alors c’est bien. - ---Maintenant lève-toi; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne -peux pas faire pipi dans ce beau lit. - ---Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans: il y a des fleurs. - ---Allons, c’est fait pour ça. - ---Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire? fit-il, en me -voyant enfermer le vase dans la table de nuit. - -Deux minutes après, il dormait. - -Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec -étonnement. - ---Ah! Wimpie, tu ne te rappelles pas? tu es chez ta tante Keetje, tu -demeures maintenant chez moi. - -Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté. - ---Ça sent bon, tante. - -Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à -manger, il s’arrêta et contempla tout, ébahi. - ---Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi? - ---Oui, ici nous mangerons. - -Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres. - -Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie -assiette, rien ne lui échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une -extase, comme s’il vivait un conte de fée. Après, je lui montrai le -salon, puis la cuisine. - ---Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans? - ---Oui, toujours. - ---Et quand viendront Catootje et Keesje? car ils doivent aussi avoir de -tout cela. - ---Sûrement. Ils viendront bientôt. - -Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des -tuyaux: tout de suite il les mania. - ---Ah! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron. -Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine -à coudre et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé, -à rompre les ressorts. - -Je craignais un peu le premier contact avec André: le petit, malgré ses -deux lavages, était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa -tête rasée n’ajoutait pas à sa beauté; on ne voyait que son nez épaté et -tuméfié. - -En effet, André le considéra longuement. - ---Ah! sapristi, il n’est pas beau... - ---Il changera; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris. - ---A-t-il assez l’air enfant d’impasse... - ---Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère... j’ai été ainsi, mais -maintenant je ne déteins pas à côté de toi. - ---Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît -pas chez toi... ta peau et la sienne... - -Puis il essaya de parler avec le petit. - ---Qu’est-ce qu’il dit, tante? mon oncle ne sait pas parler... - ---Voilà encore une chose agréable: un enfant avec qui je ne pourrai pas -échanger un mot... - ---Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le -français. - -Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me -quitta, j’allai acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers, -ainsi que de la serge bleue pour lui faire un costume, et une belle -étoffe brune moelleuse pour un paletot. - -J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le -thé. En passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette -et une bêche, puis une poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que -j’eus mis la clé dans la serrure, il accourut, Suzette, la chatte, -gambadant à côté de lui, et cria: - ---Tante, tante, c’est toi!... - -Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler -une culotte et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le -tapis, tour à tour avec le cheval et la poupée, mais surtout avec la -poupée qu’il appelait «Catootje». Suzette, la chatte, était assise en -face de lui, le considérant tranquillement... Non, mais fait-il -délicieux ici, en ai-je un home à moi... Et je taillais et faufilais, -enivrée de bien-être moral et physique, et quand je lui essayai sa -culotte, qui bouffait autour de son petit derrière, j’aurais bien mordu -dedans... - -Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau -paletot, d’un joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le -présenter à la mère d’André. - ---C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez -plus aimer que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous -comptez sur la reconnaissance des gens, vous serez déçus. - ---Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être -récompensée. J’ai pensé à l’enfant: si je puis en faire un homme... Je -crois que je le pourrai, le fond est très bon. - ---Est-ce qu’il est intelligent? il ne sait que le flamand. - ---Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une -langue... - ---S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais -les Flamands ne sont pas pour apprendre... - ---Mais, madame, il n’est pas un Flamand: entre un Flamand et même un -Belge, et un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la -Réforme, s’instruisent dans toutes les classes de la société; ils -commentent journellement la Bible et, que ce soit la Bible ou -l’_Iliade_, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver, -et ici l’on ne commente rien du tout. - ---Mais vous n’étiez pas instruite cependant... André m’a dit qu’il vous -a donné des professeurs. - ---Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès -l’âge de huit ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des -dentelles sur les genoux; et, comme culture intellectuelle, on lui -faisait réciter le rosaire et chanter des litanies. - ---Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines... -vous savez bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre -l’allemand... - ---Oh! l’allemand! fit-elle... - -Quand nous fûmes dans la rue avec André... - ---Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est -bête, s’il ne sait pas le français en quelques semaines; puis tu ne vas -pas croire aussi que je ne t’aimerai plus parce que j’aimerai cet -enfant. - ---Mais non!... ma mère a des idées à elle... Nous nous aimerons tous les -trois. - -Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec -tant d’amour que je sentais comme une allégresse me pénétrer. - ---André, si nous allions au Bois tous les trois... Wimpie n’a jamais vu -la campagne, nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie. - -Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre. - - * * * * * - -Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin, -Wimpie et Suzette se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait -sur le lit, prenait ma tête entre ses deux pattes, et me léchait la -figure comme elle faisait avec ses petits. Willem gambadait autour du -lit. Il avait souvent les menottes noires de suie. - ---J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter: -c’est très difficile... tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas -travailler et être propre. - -Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre. - ---On devra recommencer à te donner un bain. - ---Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès -un vieux tablier. - -Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de -l’enfant. - - * * * * * - -Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de -ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui -était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des -vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs. - -Huit jours après, autre lettre pour le loyer: j’envoyai encore vingt -francs. - -Huit jours plus tard, nouvelle lettre: ils devaient déménager et donner -un acompte sur le loyer; j’envoyai dix francs. La semaine suivante, -encore une lettre pour de l’argent! - -Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à -l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible -de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du -courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne -le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné: que j’avais commencé à me -dévouer à lui; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était -heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre; -qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid, -parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à -nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré; qu’ils devaient -réfléchir; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie, -mais encore sa postérité; que c’était le seul Oldéma qui pourrait -normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait -un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le -traiterait toute sa vie comme son enfant à lui. - -Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait -pas qu’un frère eût tout et les autres rien; que je devais rendre -l’enfant. - -Réponse: «Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas.» - -Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir. -Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train: mais, deux mois après, -mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi. -Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant -articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant -sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons -rauques: - ---Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie -qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, -pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le -reprenez, sans pitié. Regarde donc... ce qu’il est maintenant, et ce -qu’il était... - ---Mais il a maigri. - ---Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux. - -En un tour de main, je l’avais mis nu. - ---Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents... Regarde quel adorable -petit bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant. - -Wimpie pleurait. - ---Je ne veux pas partir, tante. - ---Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et -jour. - ---C’est une comédie! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de -me le laisser. - ---Alors, évidemment, il y aurait une compensation... - ---Mais la compensation est de le savoir heureux. - ---Je ne peux plus vivre avec ma femme... Du reste, j’ai bien dû me -passer de tout ce qu’il a ici, il le pourra également... Et voilà... -Puis, c’est notre enfant... N’est-ce pas, Wimpie, tu veux bien venir -avec ton père? - -Wimpie s’accrocha à moi. - -Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein -partit sans lui. - -Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma -belle-sœur, disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir -chercher elle-même son enfant. Je lui envoyai cent francs, en la -suppliant de me le laisser jusqu’après l’été: «Je lui ferai passer -plusieurs mois à la mer: alors il aura pris des forces, et pourra mieux -résister à l’existence qui l’attend». Je n’eus point de réponse, mais -elle ne vint pas. - - * * * * * - -Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars... Cependant -une vague espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme -si son avenir en dépendait. Nous faisions de longues promenades, où -j’attirais son attention sur tout ce que je croyais intéressant. - -J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants, -était très attiré vers les soldats. Alors, en lui montrant les -troupiers, je disais: - ---Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour -les dresser à tuer leurs semblables. - -Au bout d’un mois, il les eut en horreur. - -Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est -exploité dans tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la -différence de race peut engendrer de heurts, qu’on ne peut être heureux -que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un enfant à élever, je -lui dirais: - ---Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu -t’appliqueras à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil -de ton grand-père et abâtardir ta race. - - * * * * * - -Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage: il -appelait les enfants dépenaillés «Catootje» et «Jan», comme ses frères -et sœurs. - ---Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir: quel nez, mon -Dieu! - ---Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes. - -Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la -petite. - -Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les -étoiles, en disant que celles qui scintillaient étaient des soleils et -les autres des terres, mais que les soleils n’étaient pas tous de la -même couleur: qu’il y en avait des bleus, des orange, des jaunes, et -encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa -petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait: - ---Tante, c’est un soleil. - ---Oui, il est bleu. - ---Bleu, c’est comme ta robe? - ---Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur -le chapeau de dimanche de Mieke: bleu électrique. - ---Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il? - ---Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et, -au lieu de tourner autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu -d’eux. Quand nous serions devant le soleil bleu, tout aurait un reflet -bleu, même notre figure et nos mains; puis, en approchant du soleil -jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous serions, en -ce moment-là, verts. - ---Verts, tante? - ---Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec -du safran, et elle est devenue verte: alors je crois que, nous aussi, -nous deviendrions verts... mais, en tournant encore, nous nous -approcherions de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet -jaune: tu sais, comme le matin, quand tu dis que mes cheveux sont -d’or... - ---Tante! tante! comme je voudrais avoir tous ces soleils... je ne me -coucherais plus, pour les regarder nuit et jour. - ---Voilà où serait le danger: deux soleils seraient trop pour notre -terre, il ferait clair nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et -nous ne trouverions pas assez de repos. Car, en dormant, tu grandis, et -ton intelligence se rafraîchit: alors il faut dormir, beaucoup dormir... -Viens, il est temps de te coucher. - ---Oh! tante, laisse-moi encore regarder... Comment sont les bêtes sur -une terre avec un soleil bleu? - ---Comment veux-tu que je le sache? on ne peut pas aller voir. - ---Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y -apprendre le français? - ---Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors!... - -Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien -d’émouvant comme un petit enfant grave, qui cherche à comprendre. - - * * * * * - -Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la lampe. J’étais assise -dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux; la lune était très -claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien -au petit, mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard. - ---Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre -tout noir avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante? - ---C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la -terre et le soleil... Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule -avec nous autour du soleil, mais elle tourne toujours le même côté vers -lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement d’un côté; mais, de -l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand -il gèle et qu’il y a deux pieds de neige; et puis, on y étouffe. - ---On ne peut pas y aller non plus, tante? - ---Non, impossible. - ---Même pas avec le tramway à vapeur? - ---Non, avec rien. - ---Elle est bien jolie, tante; quel dommage qu’on ne peut pas y aller... - ---Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une -moitié, et gelé à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié... - ---Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été? - ---Par les livres... tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles -choses tu apprendras. - ---Je veux lire, tante. - ---Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre. - ---Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres? - ---Oui, autant que tu voudras: ton oncle a, à la campagne, tous les -livres, avec des images, dans lesquels il a appris, et il a promis -qu’ils seraient tous pour toi. - ---Je dois dormir pour grandir: alors, je vais me coucher. - ---Nous devons encore souper. - -Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites -menottes, et m’embrassa toute la figure. - ---Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie. - - * * * * * - -Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa -chambre. Il dormait avec une expression d’extase sur tout le visage. -Bientôt il se réveilla. Il regarda autour de lui, un peu déçu. - ---Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs? Tantôt la chambre -était remplie de fleurs. - ---Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé. - ---Rêver, qu’est-ce que c’est? - ---C’est... je ne sais pas... Rêver, c’est voir ou faire des choses, -pendant qu’on dort. - ---Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante... - ---Viens vite pour ton bain. - - * * * * * - ---Tante, raconte-moi quelque chose. - ---Eh bien, écoute... Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des -maisons, des gens et des bêtes sur la terre? - ---Mais oui, tante. - ---Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des -fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme -construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du -soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour -du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle -de savon, mais grande, grande comme le monde entier... Elle a brillé -comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs -couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur -autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand -vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la -masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en -dedans. - -»Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut -retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes,--tu verras la -mer, cet été,--de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors -de l’eau; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des -plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement, -sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes; et, quand -les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes -ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais -d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne -parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des -plantes ont aussi poussé sur les terres. - -»Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se -sont couvertes de poils et de plumes; au lieu de ramper, elles ont -soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes... Elles ont marché, -puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu -très longtemps... - -»Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison: en -volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient -le jour, comme un gros nuage noir; et, en marchant, elles défonçaient la -terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi -étaient gigantesques: ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à -côté. - -»Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les -autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas -être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens -de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils -sont montés sur les arbres où ils ont vécu. - ---Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est -assez grand: si nous bâtissions une maison sur ses branches... Ce serait -bien amusant; on y monterait avec l’échelle. - ---Une maison, c’est impossible, chéri; une cage, cela irait encore... -Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la -cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches? - ---Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas? - ---Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de -chêne... ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères... Et tout -doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme; mais il -n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait -souvent froid, il s’habillait de branches feuillues; au lieu de vivre -sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a -construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se -nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains, -il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il -commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur -chair toute crue et se vêtait de leur peau... Puis, encore longtemps -après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches: -dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il -se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer. - ---Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû -souvent être mordu? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais -chez ma mère: cela faisait très mal. - ---Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise -et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode... Il trouva en outre -le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a -semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre -et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la -bêche et la charrue... Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a -adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à -leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le -fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des -liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux -apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail. - -»Et peu à peu l’homme a tout pris: ce qui se trouve au-dessus de la -terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il -a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit -tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait... Et -nous voilà! - ---Et nous voilà! fit Wimpie, tout étourdi. - -Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était -ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large -ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et -malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant! Et cela par envie -haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela -par un pouvoir despotique... Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi -soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le -produit de cet accouplement! Ces êtres inconscients, irresponsables par -leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine... Ah! que -c’est odieux, odieux! - -Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en -temps, j’allais à son lit le regarder dormir: il souriait, il voyait -sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé... Mon -Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui -t’attend?... Dans quelques mois, ça y est... Il n’y a pas à croire que -c’est un mauvais rêve... tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez -coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine... Rien à faire, ils -ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave... - -Sa main fit le mouvement de caresser; son sourire s’élargissait, tandis -que ses lèvres remuaient. - -André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes, -assis sur le lit du petit. - - * * * * * - -Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais -une petite maison de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné -des culottes avec blouse cousue à même, décolletée et sans manches, en -coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue. Le matin, quand je -l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le -chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai -d’un chapeau blanc à large bord, il m’interrogea: - ---Tante, on s’habille comme ça ici? vais-je me promener ainsi à moitié -nu? toi, tu mets cependant des bas... - ---Oh, mais! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger -dans la mer. - -Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un -essuie-mains. Je voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa -grandeur. Pour cela nous grimpâmes par derrière une haute dune. - ---Voilà! fis-je, au sommet. - -Il resta muet, respirant par saccades, puis: - ---Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau... elle est bleue, elle -est verte, et et encore autre chose. - ---Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons. - ---Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur -nous, elle avance. - ---Elle recule aussi, regarde. - ---Ah! oui! pourquoi? - ---Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis, -là entre ces pilots, nous chercherons des moules. - -Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que -l’eau nous entraînerait. - -Bientôt il jubilait en une joie délirante... le sable chaud, les -coquillages... Entre les brise-lames, nous cherchâmes, sous les pierres, -des moules dont nous remplissions le seau. Subitement il se redressa en -criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot, et une jambe -levée comme pour donner un coup de pied. - ---Tante! Tante! - -C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en -sa marche latérale. - -Je pris la bête et la déposai dans le seau. - ---Tante, jette-la... Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et -qui sont devenues des hommes? - -J’avais envie de dire «oui»... - ---Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas -méchante, mais elle se défend, tu comprends... Nous allons la faire -bouillir et la manger pour notre souper. - ---Mais, tante, c’est _infâme_, fit-il, en français. - ---Que dis-tu? tu répètes les paroles de ton oncle. - -Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je. - ---Viens, je vais te tremper dans l’eau. - -J’ôtai mes bas et ma jupe; je le mis nu. Nous marchions à petits pas -dans la mer. Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand -l’écume nous sautait au visage. Il bégayait de joie et d’émotion, et sa -peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si radieusement -bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et -l’atmosphère embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce -moment la joie de vivre. - -... Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les -éléments de la joie et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont -que des éléments de torture. Je dois assister à cet épanouissement d’une -âme adorable, et dans trois mois... et je ne peux rien, rien. - -Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se -contractait. - ---Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant. - ---Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur. - - * * * * * - -Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il -bâtissait, avec les autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans -le sable. Pendant les vacances, avec André, nous allâmes en excursion -par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le bonheur de Wimpie -était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en lui -tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise, -alors, il voulait être à côté d’elle: elle pouvait porter son jouet, et -il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle en eût aussi. -Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois -l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse -de le bercer dans mes bras. - - * * * * * - -Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une -lettre: ils arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis -que je leur défendais de se présenter chez moi et chargeai Naatje de -venir chercher Wimpie. - -Je fis un gros paquet de ses vêtements--je ne gardai que son paletot de -capucin--et Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux, -remontèrent la rue. J’étais penchée hors de la fenêtre du -rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la courbe, il se retourna -et me salua du bras, en criant: - ---Je vais revenir, tante, à tantôt... mais ne pleure donc pas, voyons, -tu es mon Wimpie. - -Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin. - -Maintenant la mesure est-elle pleine?... que peut-il encore -m’arriver?... est-ce assez, est-ce assez maintenant?... et lui, mon -glorieux petit garçon!... - -André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut -qui les guettait; quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez -moi. - -Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que -cela valait mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune -reconnaissance. - ---Cela vous fait pleurer? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné -leur enfant? - ---Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui -est la leur... André et moi, nous en aurions fait un homme. - ---Peuh!... Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je -commence par les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous? -Il faut les acheter, il n’y a que cela... - -André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa -cuiller. - ---Qu’as-tu, André? tu ne _man-ges_ pas... J’ai envie de te faire -chercher des huîtres... - -Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la -table. Elle sonna comme si le feu était à la maison. Philomène accourut. - ---Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur, -_il ne sait pas man-ger_... - ---Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres. - ---Si! si! En voulez-vous aussi? oui da! cela vous fera oublier votre -chagrin. Une douzaine et demie, Philomène. - ---Mais non, mais non! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres... Ce que -l’on mange dans cette maison! - -Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les -autres. - -Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla: - ---Voyons, que veux-tu que j’y fasse? on ne choisit pas sa mère. - -Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où -je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son -amertume ne s’accordait pas avec la mienne. - - - - -J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon -grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé -et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il -faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans -l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin -faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je -vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens -crottés, hâves et farouches; ils avaient le cou tendu vers une maison où -un boucher délivrait de la viande; à côté de la charrette, une femme, -aussi crottée et hagarde que ses bêtes. - -Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens: - ---Regarde, ils meurent de faim... - -La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et -excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant: - ---Oui, belle madame, nous mourons de faim: moi, que tu ne comptais pas, -aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous -n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et -moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à -vendre un seau de sable... Encore si c’étaient des moules, -pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable... Oui, nous -mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates? pas -pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien -lourd... Ah! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait, -et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons... Et même le singe que -tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous -ferait grand plaisir: il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais -bien une côtelette... - -Elle continuait d’exciter ses chiens; les passants me dévisageaient, -amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents; moi, -j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que -j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller: - ---Une belle maison comme une belle dame... il doit faire chaud et -moelleux là-dedans... - -Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets: les chiens s’étaient affalés -dans la boue. - ---Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à -la femme. - ---Madame n’y songe pas, c’est une soularde: dix centimes suffisent. - -La femme continuait de fulminer. - ---Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police... non! non! pas -ça, mais faites-la taire. - ---C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette -mégère. - ---C’est bon, laissez-moi. - -Ah! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi... «Ton -manteau de cinq cents francs», a-t-elle dit... Il en a coûté le -quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune... Et -pourquoi ai-je fait cette réflexion: «ils meurent de faim...» Je n’en -continuerai pas moins à avoir, dans le fond d’un tiroir, de l’argent -pour m’acheter des fanfreluches et offrir des colifichets à des amies -qui n’en ont pas besoin... «Ils meurent de faim»... Pourquoi cet -apitoiement stérile? Pourquoi cette larme à l’œil?... Ah! au diable, -quand vais-je donc me ficher la paix? - - - - -Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté -nous y promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage -doré, cuivré, bronzé; mais André, à peine descendu du tramway, se livra -à une marche si accélérée que je trottais littéralement à côté de lui. - ---André, pourquoi courons-nous ainsi? regarde donc autour de toi, c’est -admirable. - -Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il -m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant: - ---Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est -beau... quelle opulence... Asseyons-nous... - ---Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir. - -Il se tourna vers moi, étonné: - ---Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal... Ma pauvre -amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis -m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et, -le lendemain, d’être triste... Que se passe-t-il en moi?... Je suis -toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie -nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la -femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce -qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu -besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée... - ---Mais, André, qu’aurais-je été sans toi? tu m’as admirablement -conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et -toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont -rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches? - ---C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un -pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou -mal... Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre... Mon rêve -d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour -l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti -incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et -je ne ferai rien... Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux -idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en -toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon. -Comment as-tu pu résister? tu devrais me haïr... - ---Moi, te haïr!... - -Je ne sais ce que j’avais dans mon regard. - ---Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que -j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi... - ---Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta -piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler. -Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement... tu m’as donné tout le -bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi: si je comprends toute -cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais -jamais sortie de ma gangue: je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune -amour en plus... Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi... Mais tu -ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je -ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine. - ---Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi. - ---Allons, tu n’es pas bien portant: c’est toi qui es fatigué de -t’absorber toujours dans des livres et quels livres... de vieux -philosophes rancis... Colins!... comment peux-tu avaler cela? Sais-tu -quoi? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison; la mer -te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions -autour de l’île, habillés en Esquimaux... - -Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents. - -Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il -n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il -aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse -plainte... - -Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de -travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il -se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa -course: il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le -tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux -poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante; lui continua son chemin -presque sans me regarder. - -J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui, -quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler. - ---Je voulais vous entretenir d’André: je vous ai vus courir le long de -l’Avenue; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa -mère qui est tombée... Puis, il est toujours congestionné: vous devriez -l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels. - ---Mais je ne peux pas; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre -d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et -inapte au travail. - ---Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer -l’hiver dans le Midi, et en tous cas supprimez toute occupation -intellectuelle. - -J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi: - ---Ah! vous avez envie de faire un voyage... - ---Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous -pas qu’il est si surexcité et si je ne sais comment... - ---Ce n’est rien, il a toujours été ainsi. - ---Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences. - ---Des absences, mon fils? Nous avons le cerveau trop bien fait: aucune -défaillance ne peut nous arriver de ce côté-là. - -Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de faire un voyage, et que -j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins. - -L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes. - -Ce voyage fut presque une galopade; il n’y eut qu’à Nîmes où André -consentit à rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête -dégagée de se trouver toute la journée au grand air, par un temps pur et -splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme dans les Arènes, mais il me fit -passer par les affres de la peur, en se promenant tout en haut, sur le -bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car -il aurait continué exprès... Les Bains nous impressionnèrent fort: nous -pensions aux beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même -place. - -Mais la Maison Carrée!!!... André récitait des vers en grec ou en latin, -je ne sus pas bien: il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée -à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne -voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir -le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins. -Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre -ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se -trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut _la Femme_, puis il le -jeta. - ---L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout -d’un coup, amer. - ---Mais, André, cela devient une obsession; tu m’as déjà parlé ainsi au -Bois. - ---Ah!... je ne me souviens pas... Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal -agi envers toi: quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais -une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta -figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en -toi: tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même. - ---Est-ce une supériorité? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le -sacrifier... à une Naatje, disons? - ---Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire, -et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton -instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et -tu le ferais... Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes -encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur -ensemble: plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence -n’aura prise sur moi. - ---Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi? Moi aussi, je -t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains. - ---Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma -mentalité... Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui -attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité, -tandis que nous!... J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques -professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je -te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te -voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait -revenir pour tenir compagnie à mon père; et je repartais, te laissant -encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations... -Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme -tu étais? toute bourgeoise m’aurait trompée... Pourquoi ne t’ai-je pas -prise dans ma vie? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps. - ---Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais -puisque tu te devais à tes parents... - ---Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils -ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait -avoir de personnalité... Je dois penser comme eux, je dois agir comme -eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne -devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe -qui pensant comme lui... Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la -médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance... Ma mère a vécu -dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait -revenir de voyage, elle me chauffait d’avance: il ne fallait pas le -contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir -l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je -pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but -même de sa vie... Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, -puisqu’il ne les supporte pas... Alors, quand il rentrait, j’étais comme -un petit garçon: au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer -aux siennes; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne, -il fallait en parler comme d’une inférieure... Quant aux questions -d’art, c’étaient des balivernes... Si je déviais aussi peu que ce fût -des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère -m’implorer... - -»Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi: il sait très bien que tu -existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins -par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage... Ma mère ne -t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce -qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux... je suis leur toton... -mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de -te le dire... Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant... - ---C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment. - ---Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire... Si -jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie: le reste des -phrases... Mon père s’est emparé de l’idée du «Surhomme»; c’est homme -qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à -toutes ses mauvaises tendances... non, être homme, c’est les combattre -et essayer de devenir le meilleur possible... - ---Mais, André, tu les juges si sévèrement... Pourquoi, les devinant si -bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi? Cela m’a souvent étonnée, et je me -suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement. - ---Tu vois, je t’ai fait douter de moi. - ---Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires -passaient avant. - ---Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis -longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas, -arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu -es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à -mes convictions... Mon père fera ce qu’il voudra. - ---Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la -campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit... Et ta mère? - ---Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je -m’installerai chez toi. - -D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête -sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant... Il -s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait... -Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend? car quelque -chose de sinistre nous attend... Comment faire pour que rien ne puisse -l’atteindre?... Il tousse: peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi -qu’il arrive, qu’il guérisse... Il est riche, nous dépenserons jusqu’au -dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour... -Qu’est-ce qui nous attend? De l’aide, mon Dieu, de l’aide!... - -J’étais prête à crier au secours; je m’enfonçai le drap dans ma bouche, -pour ne pas l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit -dans un malaise insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma -poitrine était si confiant, ses mains aux doigts écartés pour chercher -de la fraîcheur étaient si touchantes, que jusqu’au milieu de la nuit je -le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se remit à me parler -de notre vie future. - -C’est la dernière causerie où il put lucidement développer ses pensées, -et ce fut pour m’exprimer sou amour. - - * * * * * - -Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa -mère qu’il voulait habiter avec moi. Elle s’écria: - ---Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux... - -Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait -chez moi, si elle croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans -leur maison. - ---Oh! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça... Du reste, je dois aller avec -ton père à la campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici. - -Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu -agité, mais charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma -le gaz dans toute la maison, remonta toutes les pendules et voulut -sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis doucement je le fis -se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon feu -qu’il y avait encore dans sa chambre. - -Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il? - -Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot, -comme sous l’impression d’un narcotique. Son ami médecin voulait -absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à -André. Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui -venait lui parler de son livre. - -Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de -lui. Il répondit doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda -pas. Il me prit à part, me dit que son état était très grave et la -maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la paralysie générale. - ---Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si -elle était syphilitique. - ---Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le -contraire. - ---Bien, j’irai moi-même chez eux: ils doivent se rappeler. - ---Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir? - ---Non, aucun: il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an -peut-être... mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la -fin. - -Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai -du médecin: - ---Comment, vous avez fait venir un médecin? mais vous êtes dangereuse... -un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout -avec les purgatifs et les vomitifs Leroi... Les médecins sont des -ignorants. - ---Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas -syphilitique... - ---Oui, elle l’était... J’ai fait analyser ses urines. - ---Et il ne s’est pas soigné? et vous avez laissé cette maladie -l’empoisonner? - ---Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs: aucune maladie ne -résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse -devenir fou, non, notre tête est trop bien faite. - ---Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et -vous ne m’avez rien dit! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants? -Ah!... - -Une haine féroce passa sur sa figure. - ---Oh! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté; nous nous aimions -trop complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre... - -Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers. -C’était André qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque; les -livres gisaient à terre pêle-mêle avec les planches et des platras. - ---Des étrangers ont osé signer mes livres, je vais les brûler et en -faire imprimer d’autres, signés de mon nom. - -Et il s’assit en riant. - -Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son -enfant, et elle courut chez le médecin. - - * * * * * - -... Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un -progrès nouveau dans la maladie... Ils sont les maîtres, ils vont -m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des -étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin... -Ah! je le tuerai plutôt, et moi avec lui... Nous allons bien voir si, -parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de -droits... Comment? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et -trois minutes devant le maire les donneraient tous... Je ne demande qu’à -pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible... Aucun -moyen de guérison, aucun... Alors, d’ici un temps, André sera fou! -fou!!... Et je sais cela, et je vais assister à cela!... Les parents n’y -croient pas... est-ce bêtise ou vanité?... vanité... cela ne peut pas -leur arriver, c’est bon pour les autres!... Maladie honteuse... quelle -stupidité!! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre -anatomique... - -De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des -influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé -comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées -de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent... Ah! mon pauvre adoré, -comme il a dû souffrir--car cela s’est préparé depuis longtemps--lui qui -croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit! Je le -vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses -rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide. -Quelles utopies! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis -toute son exquise sensibilité... - -Et voilà... perdu... et rien, rien à faire... Allons, Keetje, du -courage! avale encore celle-là... Ah! celle-là va m’étrangler... soit, -mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras -pas... Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras: -que deviendrait-il?... Lui vaut bien les petits... - -Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais -pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André; -cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal. - -Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que -je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison, -qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme -une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me -le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant -de les rejoindre. - -Il était au jardin. Quand il me vit, il fit «han», me prit par la main -et partit avec moi. - ---Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée? - -Puis, se parlant à lui-même: - ---Keetje Oldéma... elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre, -fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison. - ---Mais je suis ici, je ne pars plus. - ---Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je -suis anarchiste... Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es -pauvre... - -Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait -emprisonnée. - -Le père maintenant m’acceptait d’emblée... Je suis sûre que c’était -encore la mère qui avait tout exagéré, pour intimider André... Il fut -convenu que je m’installerais avec lui à la campagne, près de la ville -pour les facilités. Eux, les parents, craignaient trop les émotions. - -Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne maison de campagne, au -milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je pouvais lui laisser -toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie, ou de -Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après -quelques jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était -resté avec elle, il se fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort -blanchi dans les derniers temps. - ---Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau -grise?... - -Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit -les mains. - ---Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez... - -Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je -me trouvais sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand -il était agité, je glissais son bras sous le mien et, en nous promenant -au jardin, je chantais doucement la gloire du grand écrivain André: cela -le calmait toujours. - -Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce; -il se prit la tête à deux mains et haleta: - ---Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il? que m’arrive-t-il? -Je ne peux plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées. -Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a. - ---Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant, -c’est tout. - ---Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien; qu’y a-t-il? -dis-le-moi... je deviens fou... si... si... je le sais, je le sens. - -Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son -regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il -regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules. - ---Où sommes-nous ici? Ce n’est pas notre maison... Fou! je deviens fou, -et, toi, que deviendras-tu? J’ai déposé pour toi chez le notaire... Fou, -André devient fou... mon cerveau, mon cerveau... Fou... fou... fou... - -Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya: - ---Fou, André est fou... - -Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais -plus quel discours j’ai tenu: j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous -les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je -faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif, -que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus. - -En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour -faire place, hélas! à l’égarement le plus absolu. - -Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis. -Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer -dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais. -Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix -chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux: -il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait -facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il -recommençait, disant qu’il expliquait mal... Puis nous cueillions des -fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de -sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige, -et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la -figure. - -Et fini... Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est -hagard, il branle sur ses jambes... Cependant je voudrais le garder, et -rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner... pourvu que je -puisse le garder... il y avait alors déjà des choses très pénibles pour -moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais: une -mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire -manger... pourvu que je puisse le garder... Mais, quand vint la -gangrène!! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies -des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à -l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater -aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre. - -Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient -surtout leur femme. - ---André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte -de sa présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi: moi -seule, je sais le calmer. - ---Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette -prédilection est la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses -pénibles entre vous. Ceux qui sont méchants l’étaient déjà avant leur -maladie, mais alors ils avaient la raison pour se contrôler. Chez André, -rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon. - -Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir, -même inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des -regards d’affection. - -Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je -voyais le mal progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il -n’eut plus aucun contrôle sur ses fonctions et ses agissements. Mais, -même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi. - -Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses -nouvelles; les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me -disaient que je n’avais pas le droit de m’annihiler, que je me devais à -moi-même; d’autres me faisaient entendre que je devais être bien sèche -pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient; d’autres, que je -devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade, et -qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte... - -Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais -devant quoi j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui -voulaient régenter mon doux agneau: je les avais flanqués à la porte. -Quant à moi... j’avais eu ses beaux jours de jeunesse et d’amour, et, -maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner à des -mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents -de faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et -toute ma reconnaissance; j’aurais dû laisser manier cet être délicat, -aux manières restées aristocratiques, par des paysans flamands qui -quittent la charrue pour devenir domestiques d’hôpital et, au bout de -six mois, aguichés par le gain, se placent comme infirmiers... Ah! non! -plutôt y rester... - -Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en -souffrait trop; son mari était du reste malade, et elle me dit un jour -qu’elle aurait préféré qu’André mourût avant son mari, «pour des -questions d’argent». - ---Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son -père... - ---Je ne sais, madame; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi. - ---Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous -donne! Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable. - ---André m’a dit qu’il est chez un notaire. - ---Alors c’est sérieusement fait... et chez quel notaire? - ---Je ne sais pas. - -Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le -médecin me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien -soignées et bandées. - -Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers -six mois. - -Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule -avec Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui -que ce fût. Pendant quatre années personne ne s’était informé de lui: la -pudeur m’interdisait de les déranger. - -Maintenant je ne savais plus... Avais-je du chagrin?... il y avait si -longtemps qu’il était mort... J’étais abrutie... Je n’avais plus de -mémoire... Je ne dormais plus... Je vomissais tout le temps... J’étais -surtout insensible... Mon avocat arrangea mes affaires. Le médecin -m’envoya en Suisse. - -Je n’ai plus revu la mère d’André. - - - - -Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps -au lit. Le peu que je pus voir du pays m’horripilait: toujours une -montagne devant soi... Pendant le voyage de retour, une fois en -Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière: je ne pouvais -assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges, de -nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos -prairies, des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la -verdure et de la lumière argentée et enveloppante... Ah! non, je suis du -Nord: il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire -littéralement pas à l’aise. - -Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne. -J’errais dans les rues où j’avais habité et où avait habité André; j’y -retournais comme un chien à son ancien gîte. Il me semblait que ces -quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant m’avoir adoptée un -peu. La Montagne de la Cour était démolie; l’Université, où j’allais -l’attendre, se trouvait dans un bas fond; tout le quartier aux alentours -était défoncé: plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse -m’orienter. Où était-ce donc que je m’étais promenée avec André, pleine -de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un homme comme lui? Ah, Dieu, -je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer... Je m’en vais, je -vais à Amsterdam: peut-être que là je pourrai me refaire une vie. - -Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé, -je battis la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur -les canaux puants du Jordaan, revoir toutes les impasses, toutes les -caves, toutes les masures que nous avions habitées: la plupart étaient -fermées, avec une pancarte sur la porte: «Inhabitable pour insalubrité»; -d’autres avaient été démolies pour la même raison. - -Puis quoi?... quel moi a vécu là? pas le moi de maintenant... Est-ce que -les mêmes joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes -impressions? La Keetje d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la -Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de commun?... et laquelle était -la plus misérable?... - -La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur -les quais de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir -regarder le haut des maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau, -ce qui montre bien que je ne suis plus de la ville: quand j’étais -petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui bordent les -canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes -maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux -monsieur avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me -regarder, et je vois à leurs bouches qu’ils se disent: «Voilà encore -cette dame étrangère...» La jeune bonne, que j’ai prise à mon service, -vient aussi me raconter combien les fournisseurs s’informent comment -mange, boit et parle la dame étrangère... C’est bien ça: étrangère -partout! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de -moi... - -Ah! je ne reste pas ici, je pars pour Paris: ce foyer d’art et -d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations. - -Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle; elle me -parla de ses succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez -Redfern, chez son coiffeur, puis elle me déposa aux Tuileries. Elle -avait tant et tant à faire... et ne me demanda même pas si je quittais -Paris ou si j’allais y rester. - -Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes, -et même des Music Hall... Puis je rentrais seule à mon hôtel: pas un -chat, pas un chien, pour venir vers moi. - -Cette vie me conduira au suicide; j’ai cependant des rentes -maintenant... Ah! je voudrais être née dans un petit village que je -n’aurais jamais quitté, et où tout le monde serait mon cousin. Je n’aime -que les figures que j’ai toujours vues: je puis les lire, je crois que -je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours -fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service: -alors c’est que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère -surtout... - -... Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous -appartenions à la même nichée et qu’ils faisaient un avec moi... Puis -André, qui est venu dans ma vie comme le Prince Charmant, que je ne -croyais exister que sur les images: il a illuminé ma vie, comme d’une -torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre... Puis -Wimpie, avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites -pattes: il m’était comme nos enfants, mais avec l’idée en plus de le -perfectionner par l’étude, et à l’abri du besoin... Et Suzette, -l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont les -yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient -comme vers un objet précieux plein de mystère... - -Tous disparus! Comment et par quoi les remplacer? Ils étaient mon âme: -est-ce qu’on remplace son âme!... Ce n’est certes pas parmi ces gens -pressés qui se bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi... -c’est comme un courant qui déferle, et un autobus me passerait dessus -qu’il ne pourrait se détourner. - -Je m’en vais!... où?... - - - - -Cinq ans après... - -La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici, -village perdu dans les bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai -acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte devant, et les pineraies -derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de blé. Mon -lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les -houx cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué -des ouvertures. - -J’ai bâti au beau milieu du champ, face à la vallée, une petite maison -en briques, badigeonnée de blanc, à larges baies et à volets oranges. -J’ai laissé tout le jardin devant la maison à découvert, j’y ai semé de -grandes pelouses avec des corbeilles de roses; derrière la maison et le -massif, un verger bordé des plate-bandes de dahlias, de tournesols et -d’asters. A côté du verger, j’ai planté un petit bois de bouleaux, -traversé de chemins sinueux. J’ai clôturé le tout de fils de fer, et les -champs de blé où travaille le paysan et les prairies où paissent les -vaches jusque contre ma clôture, sont comme un prolongement de mon -jardin. - -Je m’y suis installée, un printemps, avec une petite bonne du pays à qui -j’apprends la cuisine, Dick, mon berger de Malines, et deux petits -griffons bruxellois. - -J’ai quarante-cinq ans. Depuis quatre ans que je suis ici, mes douleurs -m’ont quittée; j’ai engraissé de dix kilos, j’en pèse maintenant -soixante. Je suis très fraîche de teint, mes cheveux sont tout blancs, -mais je vous assure que ce n’est pas laid, des cheveux blancs ondulés. - -Il n’y a aucun bourgeois dans mon village, tous des cultivateurs; le -brasseur est bourgmestre; deux épiceries et deux auberges. - -Le matin, je fais une grande promenade avec mes chiens à travers bois, -ou dans les bruyères, ou aux mares. Quand je rentre, Caroline me -demande, avant de le servir, de goûter le plat qu’elle m’a préparé. -Pendant que je dîne, elle me conte les nouvelles. - ---Madame, la femme de Jef est venue demander si vous ne pourriez pas le -guérir: il est raide de rhumatismes et beugle nuit et jour. Le docteur -l’a vu, il y a cinq jours, et a dit que ça devait passer tout seul. -Voilà une semaine qu’il ne travaille pas. - ---Mais je ne suis pas guérisseuse. - ---Allez-y quand même, madame. - -Après le déjeuner, je prends un gant de crin et la cruche d’eau-de-vie -de Hasselt «du vieux Système», et je vais chez Jef. - ---Ah! Dieu de Dieu, madame, ah! nom de Dieu, avec votre permission, que -j’ai mal... - ---Comment est-ce venu? - ---J’étais en transpiration, et je m’ai mis dans le courant d’air: -c’était délicieux, mais le lendemain je n’ai pu me lever. - ---Allons, Anneke, donne-moi encore une couverture de laine et aide-moi. - -Je découvre le torse de Jef et, avec le gant de crin imbibé d’alcool, je -le trotte, devant et derrière, jusqu’à ce qu’il soit rouge feu. - ---Madame, quel dommage... ce bon genièvre, de le gaspiller ainsi... Si -je le buvais plutôt... - ---Mon vieux, vous n’en aurez pas une goutte en dedans; mais pour -l’extérieur, je n’y regarde pas. - ---C’est un péché vraiment, madame, il me fera plus de bien en dedans. - -Le bougre a un regard si sincère que j’en suis touchée. - ---Non, vous n’en aurez pas. - -Et je frotte. - ---Maintenant les couvertures. Viens, Anneke, on va l’emmailloter. - -Je le roule dans trois couvertures, que j’attache avec des épingles de -sûreté. - ---Voilà, maintenant il faut suer. - -Je prends la cruche et vais vers la porte. Son regard éploré s’attache à -la cruche et dit naïvement: «Comment, elle va l’emporter sans m’en -donner une goutte...» - ---Allons, Anneke, passe-moi un verre, je lui en verserai un peu: mais -c’est pour mieux suer. - ---Oui, c’est pour mieux suer, fait-il, comme un enfant. - -Je lui en donne un bon verre. - -Il sua et le lendemain retourna au travail. - - * * * * * - -Un autre jour: - ---Madame, la petite femme, en couches de son huitième, est levée. C’est -le troisième jour, et elle trait déjà les vaches, mais elle n’est pas -bien du tout. - -J’y vais et la couche de force. Je démaillote le petit et envoie la -marmaille dehors, pour laisser dormir la mère. - - * * * * * - ---Madame, ce monsieur et cette dame sont encore revenus; ils disent que, -dans le village, on leur a assuré que vous n’êtes pas en voyage. - ---Ah! bien, Caroline, s’ils insistent encore, lâche Dick. - ---Tiens, oui, je n’y avais pas songé... - - * * * * * - ---Madame! Madame! je l’ai réussie!... - -C’est Caroline qui accourt, les yeux flamboyants, les lèvres humides, -ses frisettes noires au vent. - ---Ah! voyons ça. - ---Il est monté, haut comme ça, il est doré et luisant, comme verni, et -je l’ai fait toute seule. - ---Ah! il est beau, vraiment... c’est d’une grande cuisinière... Quel -beau gâteau aux corinthes! - ---J’ai fait exactement comme vous m’aviez expliqué, et voilà... Les -femmes du village disent que j’arriverai bien à faire la cuisine de tous -les jours, mais jamais de la pâtisserie. - ---Eh bien, tu vas leur montrer qu’elles se trompent. Tantôt, quand il -sera refroidi, nous le couperons en deux, nous partagerons une moitié en -trois parts, que tu porteras chez Anneke, chez Siska, et chez Wantje, -pour prendre avec leur café; et elles verront bien que tu sais faire -autre chose que la cuisine de tous les jours. L’autre moitié, nous lui -ferons honneur cet après-midi avec le thé. Ce gâteau est ton -chef-d’œuvre, Caroline, et tu peux en être fière. - - * * * * * - -Le samedi après-midi, il n’y a pas de classe. Alors, on m’envoie une -demi-douzaine d’enfants, à têtes couvertes de croûtes et de poux. Je -coupe les cheveux par places, pour mieux pouvoir nettoyer, et, à grandes -savonnées, je les lave, je tresse les cheveux restants, et j’explique -aux petites comment leurs mères doivent le lendemain défaire les tresses -et faire bouffer les cheveux pour cacher les places vides... - ---Tu vois, ainsi... et l’on ne remarquera rien, à l’église. - - * * * * * - -Au commencement de mon installation, j’allais de temps en temps en ville -pour entendre un concert, ou j’achetais un beau livre. Mais le pays m’a -tellement pénétrée, que je vis maintenant de son parfum, de son -atmosphère, de sa lumière, de la vie intense de ses champs, de ses -pineraies, de ses bruyères. - -Une promenade avec mes chiens, aux mares, me fait revoir tous les Turner -de Londres. - -Des concerts!... Le chant de ces oiseaux, là dans le massif, n’est-ce -pas du Haydn? n’est-ce pas la même candeur fraîche et spontanée?... Les -nuits de pluie et de tempête, où ma petite maison est secouée de haut en -bas, n’entends-je pas les Walkyries s’interpeller en des rires -stridents, et passer au-dessus de ma maison avec des _houhou_ -assourdissants? N’entends-je pas des hennissements, des rugissements de -bêtes qu’on poursuit, des hurlements de terreur et d’allégresse?... Quel -régal que ces nuits farouches? Que la meilleure clarinette ou la -meilleure flûte essaye donc de jouer, comme le vent joue sur le toit en -courant autour de la cheminée et ne s’y engouffrant! - -Lire encore des livres... Et les drames qui se passent dans le gazon où, -couchée sur le ventre, je suis les insectes qui se poursuivent, se -volent, s’assassinent et s’aiment avec passion... Dans les bois, je vois -des choses adorables et féroces... A la fin de l’été, quand je me -promène dans les pineraies, les jeunes lapins qui ignorent encore -l’homme et le résultat d’un coup de fusil, restent couchés sur un petit -tas d’herbe et me regardent naïvement. Mais l’approche de mes chiens les -effraie et ils se sauvent, laissant un petit creux bien chaud. Comme -j’empêche mes chiens de les poursuivre, ceux-ci se jettent en reniflant -sur le petit creux et le ravagent de leurs pattes. - -Puis, n’est-ce pas une page de poésie que ces petites fleurs qui se -ferment les jours où il n’y a pas de soleil, comme si alors la vie ne -valait pas d’être vécue... Et ce vieux ménage de corbeaux qui passent en -diagonale sur le jardin, tous les jours à la même heure, comme s’ils -rentraient chez eux, après des heures de travail... et avec quelles -intonations logiques ils s’interpellent, tout en volant... Il n’y a -certes pas de ménage aussi uni dans tout le village. - -J’ai appris seulement à lire, à voir et à écouter, depuis que je suis -ici et que les voix jamais d’accord des hommes ne m’atteignent plus. Je -me raconte des histoires. Après, je les répète à Caroline, comme les -ayant lues dans des livres, et je lui montre des livres de fleurs et -d’oiseaux et le texte latin que je lui dis être l’histoire que je lui ai -contée. Caroline fait un auditoire très curieux: elle ne s’étonne pas -quand je donne aux fleurs un caractère ou des sentiments, selon leur -forme et leur couleur, ou quand j’identifie les deux corbeaux aux gens. -Elle n’est pas comme la dame qui se choquait parce que je disais: «Mon -fils» à mon berger Malinois. - ---Voyons, chère amie, cette brute sans âme, l’appeler ainsi! - -Dick, pas d’âme!... Quelle hérésie! - - * * * * * - -Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses -et de senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols -chantent: j’ai deux concerts par soirée, un aussitôt qu’il fait noir, -l’autre après une heure d’interruption, qui continue tard dans la nuit. -Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de -roses; le ciel est pur, mais les étoiles loin; des effluves chaudes me -font palpiter de bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur -et de beauté, et, au lieu d’être obsédée par des visions de loqueteux -haves, torturés par la misère, je vois des bois aux arbres gigantesques, -à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes superbes -dans des prairies jaspées de fleurs, et des paysans fauchant des blés à -grains tendres et doubles. - -Et les matins... Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous -la rosée!... Et dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs -bourdonnent, et des contes de fées chuchotent à mes oreilles! - -... Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille... Cela existe donc -tout de même, le bonheur... Je ne suis plus jamais triste... Je vois -bien encore de temps en temps un bambin qui joue sur le gazon, mais -l’image sourit et rejoint là-bas une autre image d’homme--il a sa -redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une -expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne -pas me lever, de jouir, jouir de la joie qui m’environne... - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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