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-The Project Gutenberg eBook of Keetje, by Neel Doff
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Keetje
-
-Author: Neel Doff
-
-Release Date: April 17, 2021 [eBook #65096]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Digitale Bibliotheek voor de
- Nederlandse Letteren at www.dbnl.org
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE ***
-
-
-
-
-
- NEEL DOFF
-
- KEETJE
-
-
- PARIS
- Société d’Éditions Littéraires et Artistiques
- LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
- 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-Ce livre fait suite à
-
-JOURS DE FAMINE ET DE DÉTRESSE
-
-
-
-
---Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux
-jours: comment voudrais-tu... sans manger?
-
---Hein, faisais-je.
-
-Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un
-attirail de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé
-chez nous. Je mettais les bottines à talons démesurés, la robe à trois
-volants et à traîne, un trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges
-sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais tous mes
-cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car
-dans les maisons de rendez-vous les patronnes, par crainte de la police,
-me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un
-chapeau, un châle, je n’en avais pas.
-
-En m’attifant, j’épiais ma mère... Va-t-elle venir avec moi? Je ne vais
-pas seule; non, pour rien au monde...
-
-Au moment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait
-hâtivement son bonnet et son châle.
-
-Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi...
-Quelle honte qu’une mère semblable... En ville, elle marchera derrière
-moi, elle regardera aux mêmes vitrines; si l’on m’accoste, elle fera
-semblant de ne pas me connaître; quand je suivrai un homme, elle
-m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle m’accompagne;
-puis elle attendra que je sorte... Ah! c’est infect... Et j’allongeais
-le pas de façon qu’elle haletait.
-
---Oh! Keetje...
-
---Ah! que fais-tu là? va-t’en, tu me dégoûtes.
-
-Et je la devançais.
-
-Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller
-seule... Je la cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et
-la voyais éperdue, essayant de me rattraper... Quelle abomination...
-Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle fait? Oh, que je la
-hais, que je la méprise... Et je l’attendais.
-
---Ah! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en
-sueur.
-
---Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain?... Est-ce
-que tu devrais me suivre, es-tu une mère? Ah! pouah!
-
-Elle me regardait en clignotant précipitamment des paupières, se faisait
-toute petite, évitait de me frôler.
-
-Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne
-pas s’éloigner trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui
-secouais la main.
-
---Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop!
-
-Et la pérégrination du racolage commençait.
-
-Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me
-conduisait comme une aveugle le long des boutiques fermées.
-
---Oh! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines... ces talons...
-Oh! que j’ai mal aux doigts de pied! et mes reins... chaque pas, ainsi
-sur la pointe des pieds, me donne un choc dans les reins... Si je les
-ôtais...
-
---Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds.
-Asseyons-nous un peu sur ces marches.
-
---Ah! quelle fatigue... cinq heures, nous avons marché cinq heures...
-
---Oui, tu dormiras demain toute la matinée... Marchons encore un peu;
-là-bas, il y a une boutique ouverte; j’achèterai des vivres, et tu auras
-aussi du café chaud.
-
-Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge,
-et geignais en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux
-devantures. Je ne disais rien du dégoût des mâles inconnus, du désir de
-les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage même de
-les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle
-étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question...
-
-Au bas de l’escalier, elle murmurait:
-
---Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants.
-
-Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau
-bouillir, puis m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas.
-
---Ah! que j’ai mal, que j’ai mal...
-
-Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait.
-
---Tout de suite, tu auras du café.
-
-Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me
-faisait manger sans penser à elle-même.
-
---Là, ma douce, maintenant tu vas dormir.
-
-Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds.
-
-Dormir!... il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des
-heures passées m’abreuvait: je m’agitais et me contorsionnais, de
-révolte.
-
---Dors, ma douce, demain tu auras encore du café; puis je te ferai les
-cartes. Dors, ma douce.
-
-Et je m’endormais; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le
-lendemain, qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé.
-Quand je me réveillais, elle était penchée sur moi.
-
---Ah!
-
-Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf; et elle me
-tenait ma tasse, et ajustait un coussin dans mon dos.
-
---Je vais te faire les cartes.
-
-Elle étalait les cartes sur mes genoux.
-
---Sept, une lettre... sept, avec de bonnes nouvelles... sept, il est un
-jeune homme brun qui...
-
---Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun... Hou...
-
-Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre.
-
---Avec tes bêtises... une lettre, ce sera un exploit du propriétaire; et
-l’homme brun, une brute d’huissier... Et toi, tu négliges tout pour ces
-balivernes, tu crois à cela... Pouah, est-ce possible! quelle mère!
-Allons, soignons pour le dîner des petits: cela vaudra mieux.
-
-Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait,
-mais rien à faire: J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma
-rancune, dont je lui lançais le venin à jet continu.
-
-
-
-
-KEETJE
-
-
-C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas
-derrière moi, dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me
-regardait, je tournais dans une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait
-suivie.
-
-De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me
-rejoignait, et nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés.
-Ils étaient en forme de cœur, ou carrés, ou ronds, avec des glacis de
-sucre blanc ou rose; l’inscription y serpentait en lettres dorées.
-
---J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout
-cela... Keetje, que diraient les petits si nous rentrions chargées
-toutes deux de gâteaux?
-
---Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un
-épouvantail... Comment voulez vous que je trouve un homme? répliquai-je.
-
-Et je repris ma flânerie excédante.
-
-Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta: c’était un Wallon que je
-comprenais à peine.
-
---Viens passer la nuit avec moi, petite.
-
---La nuit... Si vous voulez me donner dix francs...
-
---C’est bon, viens.
-
-Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir
-ma mère que c’était pour la nuit, mais je ne le pus.
-
-Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et
-nous nous trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand
-lit. Il me donna deux pièces de cent sous que je nouai dans mon
-mouchoir.
-
-Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée
-autant que moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne
-disions rien. Il se mit sur le dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une
-photographie de femme pendue au pied du lit: c’était le type d’une
-grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait en
-souriant.
-
-Comme l’homme voyait que je suivais son regard:
-
---Ma femme, dit-il.
-
-Il ajouta en «marollien»:
-
---«Duud»... morte.
-
-Et il se remit la figure dans l’oreiller.
-
-Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi; il
-ajouta le geste de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes
-bottines. Il me guida sur l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il
-me dit d’attendre. Il frotta une allumette et alluma une petite lampe à
-pétrole.
-
-Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une
-terrine avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain,
-déboucha une bouteille de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il
-me coupait tranche de pain sur tranche de pain, et remettait de la
-viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était mangé. Il me
-regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion. Il
-prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche
-et souffla:
-
---Chut... pour la «fille»...[1] elle dort.
-
- [1] Servante.
-
-Et il montra le haut de la maison.
-
-Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs
-étaient garnis de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au
-milieu.
-
-Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de
-joie et de surprise: ils étaient remplis de fleurs artificielles.
-
---Fabricant..., dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine.
-
-Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets
-d’œillets, des camélias,--j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché
-de fleurs de la Grand’Place,--puis des fleurs avec une goutte de rosée
-en verre dans le cœur et sur les pétales, et des feuillages embués de
-gris.
-
-L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais
-du bout des doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus
-retenir un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs, en calices de
-satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges, s’étalaient sur du papier
-de soie: c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes.
-
---Une pour vous, choisissez.
-
-Je pris celle aux bouts mauves.
-
---Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie.
-
-Nous nous remîmes au lit; il me dit de dormir et en fit autant.
-
-Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de
-m’habiller.
-
---Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de
-la rue, qu’il referma très doucement sur moi.
-
-Je ne savais pas bien où je me trouvais; la rue était en pente raide, le
-verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route
-et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la
-Grand’Place: de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des
-vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à
-la maison, il n’était que six heures.
-
---C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci!... J’ai attendu jusqu’à deux
-heures devant cette maison; si je t’avais entendue crier, j’aurais
-ameuté le quartier... As-tu de l’argent?
-
-Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les
-victuailles.
-
---J’ai aussi reçu une fleur.
-
-Et je la leur montrai.
-
---Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et
-tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir
-avec la belle fleur sur ton chapeau...
-
-Je me sentais me décolorer; il le vit et se tut.
-
-Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait
-coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail; elle lui
-versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans
-sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre
-ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.
-
-
-
-
---Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois
-heures au moins, pour une draperie, sans prendre de repos.
-
---Certes je le puis: je le veux et le ferai.
-
---Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite.
-
-Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans
-un coin de l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras
-gauche sur le dossier d’un fauteuil, le bras droit ramené devant la
-poitrine avec la main sur le poignet gauche, la tête fortement tournée
-au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques
-instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement.
-
---Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la
-nuque.
-
-J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des tiraillements dans toute
-la tête. Au bout d’une heure, il me dit:
-
---Mais tu poses admirablement, petite... Il n’y a que les femmes
-nerveuses pour avoir de l’énergie; plusieurs modèles m’ont mis dans
-l’embarras avec cette étude, et j’en ai besoin pour mon grand tableau.
-
---Vous avez remarqué que je suis nerveuse?
-
---C’est pas long à voir: tes yeux, malgré leur couleur claire, sont
-inquiets, et tes mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne
-veux pas les ouvrir.
-
-J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation
-d’être enfoncée en terre, quand la servante vint dire quelque chose à
-l’oreille du peintre.
-
---Saperlotte, quel ennui! je dois achever cette draperie. Si je
-m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis.
-
---Est-ce pour moi que vous craignez? je ne bougerai pas avant midi, je
-vous l’ai promis.
-
---C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant
-son mariage: elles sont là avec le fiancé. Saperlotte! ma draperie...
-
---Je ne bougerai pas.
-
---Alors, faites entrer.
-
-Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais
-voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent
-et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe
-nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les
-dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança: je pus le voir d’un
-œil, et je reconnus Albert: c’était le fils d’un général, je l’avais
-aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais
-je ne bougeai.
-
- * * * * *
-
-Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à
-aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un
-autre jeune homme nous attendait: blond, long et mince, avec une figure
-exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche; ses manières
-étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce: il parlait le
-flamand littéraire, nous pûmes donc causer: celui qui m’avait amenée ne
-parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A
-mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que
-j’avais lu; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en
-plus.
-
-Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des
-excursions à la campagne. C’était en hiver: j’étais ordinairement à
-jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de
-mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après
-une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare.
-
-Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais
-venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes.
-Alors nous nous enfoncions dans les fourrés.
-
-Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je
-cherchais des hommes dans la rue; mais après, il me conduisait dans une
-guinguette, où il me régalait de deux petits pains au jambon et d’un
-verre de bière. Ah! ce verre de bière à jeun!... il me torturait pour le
-restant du jour.
-
-Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas; il sentait aussi
-que je l’aimais; mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de
-ses longs cils me restaient énigmatiques.
-
-En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite.
-
-Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui
-m’avait emmenée la première fois.
-
---Vous avez donné une chaude-pisse à Albert.
-
-Et il se mit à rire.
-
-J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade...
-Et voilà qu’il était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue,
-exposée à leur inquisition, en une pose ankylosée, et ne le voyant que
-d’un œil.
-
---Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant
-la peau de mes bras.
-
-La mère murmura:
-
---Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains...
-
-Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me
-suppliait. Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux.
-
-Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me
-revoyant? Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui
-l’avais rendu malade, qui étais là dans une attitude grotesque que je ne
-pouvais quitter!... Mes larmes coulèrent, sans que je pusse les cacher,
-et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant sur la
-draperie.
-
-«... Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien...»
-
-La mère vit mes larmes.
-
---Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau...
-
---Crois-tu qu’elle sente cela?
-
-Ils étaient maintenant derrière moi: je les entendais, mais ne pouvais
-les voir. Ah! si je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui
-hurler que ma peau ne l’avait pas dégoûté, que dans les fourrés il
-s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et qu’elle en
-connaîtrait peut-être les suites... Mais je ne bronchai pas, les yeux
-obscurcis de pleurs.
-
-Ils quittèrent l’atelier sans me regarder.
-
---Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces
-bourgeois, en parlant de ta peau... Si tu pouvais prendre des bains et
-te bichonner comme elles, ta peau de blonde serait du satin...
-
-Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure.
-
---Voilà, mon enfant, tes cent sous... Attends, je vais t’aider à mettre
-ta tête droite, et dégourdis un peu tes petites quilles... Tu as
-merveilleusement posé: veux-tu poser pour le portrait de cette petite
-bourgeoise?... Ils ont beau te mépriser, ce seront cependant tes
-épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de
-sa vie dans le portrait de sa fiancée: si je lui collais sa charcuterie
-à elle, il en aurait honte...
-
-
-
-
-Avec tous mes tracas, je n’avais pas eu le temps de m’occuper de mon
-malaise. Aussitôt que je le pus, j’allais à l’hôpital demander de quel
-mal j’étais atteint. Un interne me visita; il déclara que je n’avais
-aucune maladie, que je n’étais qu’anémique et que ce jeune homme ne
-connaissait pas son affaire.
-
-Je décidai cependant de ne plus me prostituer, dussions-nous tous mourir
-de faim. Le pire était mes parents: ils avaient pris une telle habitude
-de la chose qu’ils la trouvaient toute simple...
-
-Un matin, j’annonçai que je ne sortirais plus. Mon père leva la tête.
-
---Et pourquoi pas?
-
---Parce que je ne veux pas, ma vie durant, être une putain... Si vous
-saviez ce que les hommes, qui ramassent des femmes, exigent d’elles...
-Ils me donneraient beaucoup plus d’argent si je voulais m’y soumettre.
-
---Tu mens, canaille, hurla-t-il, tu inventes tout cela pour nous laisser
-crever de faim.
-
-Et, marchant vers moi, qui me trouvais près de la fenêtre ouverte:
-
---Qu’est-ce qui m’empêche de te flanquer par la fenêtre?
-
-Je me dressai devant lui.
-
---Eh bien, flanquez-moi par la fenêtre, cela vaudra mieux que de me
-faire continuer cet vie abjecte... Faites-le donc, ce serait fini du
-coup!
-
-Nous étions les yeux dans les yeux; lui, dans la pose du lutteur qui va
-empoigner son adversaire; moi, mes maigres bras et mes mains crispées
-levées vers lui.
-
-Tout d’un coup, il pâlit affreusement et partit... C’était fini, j’avais
-gagné.
-
-Toute tremblante, je m’habillai et sortis battre les ateliers pour
-trouver à poser. Puis, j’avais raccommodé pour un peintre des
-tapisseries anciennes... Peut-être pourrais-je me procurer, chez des
-antiquaires, un travail de ce genre...
-
-Montagne-de-la-Cour, j’entrai dans un magasin d’antiquités. Quand j’eus
-expliqué ce que je savais faire, l’antiquaire me répondit:
-
---Certes, je peux vous donner de l’ouvrage, mais pas tout de suite... si
-vous voulez repasser...
-
-En sortant, une jeune fille m’accosta.
-
---Vous avez été vendre quelque chose chez ce vieux?
-
---Non, je suis allée demander de l’ouvrage.
-
---Il faut prendre garde: c’est un vieux cochon... il voudra coucher avec
-vous, mais ne rien vous donner...
-
-Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était
-aussi. Nous pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre
-le café. Elle me présenta à sa mère, comme une amie: je fus très bien
-reçue. La saleté était repoussante chez eux. En buvant du café et
-mangeant des tartines, la femme me demanda ce que je faisais.
-
---Je pose chez les peintres.
-
---Je suis couturière; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari
-s’en est désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne
-veut pas apprendre de métier, elle s’est habituée à ne rien faire...
-Comme je devais être à huit heures à l’atelier, j’étais obligée de
-laisser les enfants seuls; l’école commençait à huit heures et demie,
-mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se
-trouvant à l’autre bout de la ville: leur repas était cependant préparé,
-ils n’avaient qu’à le chauffer sur le réchaud.
-
-Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle
-n’avait pas d’atelier.
-
-Je me sentais très à l’aise avec elles, et je compris qu’elles ne
-seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité.
-
-Je sortis me balader avec ma nouvelle amie; le soir, elle me ramena
-encore chez elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester
-coucher. J’acceptai avec joie, j’avais horreur de rentrer chez nous, et
-je dormis avec les deux femmes: la mère sur le bord du lit, Stéphanie au
-milieu et moi contre la ruelle.
-
-Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne
-rentrait pas.
-
-A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte: deux
-commissionnaires entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui
-tenait une «boîte» au rez-de-chaussée.
-
-Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous
-étions cachées, en chemise, derrière le lit.
-
---Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le
-poêle! dit la femme fardée, avec mépris.
-
-Les commissionnaires enlevèrent les meubles et les portèrent sur le
-palier.
-
---C’est une bonté de ma part de ne pas les déposer sur le trottoir,
-fit-elle encore.
-
-La mère de mon amie, sa figure de cire enluminée de deux taches rouges
-aux pommettes, les yeux flamboyants, la bouche crispée de haine,
-sifflait:
-
---Parce que mon fils, que vous avez pris à quinze ans, ne veut plus de
-vous, hein? vous vous vengez... Vous n’osez pas mettre les meubles sur
-le trottoir, de peur d’attirer l’attention sur votre bouge... Si je
-trouve une habitation, c’est bien, nous partirons; sans cela nous
-resterons encore ici cette nuit.
-
-Quand tout fut dehors, la propriétaire ferma la porte et emporta la
-clef. La mère de mon amie mit son chapeau et son châle, et sortit.
-
-Je demeurai avec Stéphanie sur le palier, près des meubles; elle avait
-du pain, une voisine nous donna du café.
-
-La mère revint le soir; elle ne pouvait emménager que le lendemain dans
-sa nouvelle demeure.
-
-Nous portâmes le matelas au grenier. Elle me remercia de ne pas les
-quitter dans des moments si durs. Elle s’agitait sur le matelas:
-Stéphanie et moi avions le fou rire, en nous rappelant les cinq verrues
-à poils que nous avions comptées sur le nez d’une vieille femme. Et nous
-nous endormîmes toutes les trois.
-
-Le lendemain un homme, avec une charrette à bras, vint chercher les
-meubles, et j’aidai à aménager la petite mansarde obscure que la mère
-avait louée.
-
-Puis je rentrai chez nous, contente d’avoir trouvé des amis dans la
-ville étrangère.
-
-
-
-
-J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont
-il avait fallu rebroder presque tous les «fruits», et me hâtai d’aller
-livrer mon travail, espérant être payée; mais l’antiquaire était absent
-et je dus m’en retourner sans argent.
-
-A la maison, on m’attendait: il avait été convenu que je rapporterais
-des vivres. En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en
-était, et ne m’interrogea même pas.
-
-Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait,
-avec d’autres jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au
-cimetière. Jeannette était délicieuse, dans son étroite robe noire et
-avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de choux de gaze
-noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce
-bonnet.
-
---Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds
-mouillés.
-
-Comme je ne répondais pas:
-
---Viens avec nous à l’enterrement: cela touchera la mère, et, au retour,
-tu prendras le café avec nous.
-
-C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries
-comestibles, qu’un enfant était mort.
-
-Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère,
-les yeux bien secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux
-porteuses, parce que c’était loin et qu’il pleuvait; et l’on se mit en
-route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop étroits, femmes en
-cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse.
-
-Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette
-chevauchée, par les chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec
-ce cercueil porté par des filles qui, pour éviter les flaques, le
-faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait une chose barbare
-et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait: j’aurais voulu être déjà
-de retour pour le goûter promis.
-
-En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer
-le petit cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se
-reposer. Celle qui avait perdu sa chaussure était harassée: je m’offris
-à prendre sa place.
-
-La fille me mit son bonnet. Tremblante de dégoût et de terreur, je pris
-un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit par la pluie
-et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse
-mal jointe, qui martyrisait mes maigres épaules; je sentais comme des
-convulsions me parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on
-aurait pu trimbaler ainsi... Mais, bah! on dirait à la voisine que
-j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine au jambon, avec
-le café, comme les autres.
-
-Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes
-invitèrent les femmes à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas
-demandée: mon air de demoiselle et mon parler civilisé les éloignaient
-de moi.
-
-Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux.
-
-Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses
-s’assirent; les autres n’étaient pas invités. Je coulais des regards
-vers les tartines au jambon, le café parfumait jusqu’à me faire trembler
-de désir; mais je restai là devant le comptoir, comme si j’attendais
-Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante.
-
---Keetje, viens donc, bois à ma tasse: le café est bien chaud.
-
---Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre
-chez moi.
-
-Et je sortis.
-
-
-
-
-Elle zézayait un peu; elle avait des grosses joues très rouges, de gros
-seins que j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables
-coussinets de chair qui lui rembourraient la plante des pieds. Dans les
-allées désertes du Parc, où les hommes nous attiraient, elle les
-traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa poitrine.
-
-J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait
-un lapin, elle trouvait quand même une croûte chez sa mère; puis, elle,
-c’était pour acheter des colifichets et des gâteaux... Mais au temps où,
-moi, je devais me prostituer, je pleurais tout le long de la route
-quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains vides et
-dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger,
-eux qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant
-des histoires de brigands... Souvent, j’arpentais durant des heures les
-rues obscures d’un faubourg, n’osant entrer ou espérant les trouver
-endormis. Maintes fois aussi je marchais le long du canal, me demandant
-si je ne ferais pas bien de m’y jeter.
-
-Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par
-amitié, je me louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes,
-supprimé cette honte de ma vie.
-
-Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien
-logés et mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens: je
-croyais très sincèrement que la misère seule avait engendré la
-prostitution... Cependant ces hommes, pour le plaisir, ramassaient
-n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble de
-l’abjection... Quand je les voyais être cochons et butors, tout se
-brouillait dans mon cerveau... Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi? ils
-ont tout pour être honnêtes... Et pourquoi étaient-ils ainsi avec
-moi?... Ils auraient bien dû voir cependant que ce n’était pas pour
-m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais à
-eux, des inconnus.
-
-Je croyais qu’ils devaient deviner ma position... jamais personne n’a
-rien deviné... peut-être une fois, un officier... Il m’avait donné
-quelques francs d’avance. Pendant que je les roulais dans un petit
-papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma chemise mouchetée
-de chiures de puces. Il me leva la tête par le menton et me regarda un
-moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me livrer... il me donna
-encore deux francs.
-
-Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être
-hors nature, incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux
-conceptions viles. Il n’est même pas besoin, pour eux, d’être
-prostituée: il suffit d’être une petite fille indigente et à leur
-merci...
-
-Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le
-peintre me dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une
-vente; il voulait le montrer à un de ses amis qui était là.
-
---Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais
-regarde ça!... cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon!...
-
-Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du
-sujet.
-
-La dame qui venait de quitter avait quarante ans; moi, j’en avais
-dix-sept, ces hommes ne savaient rien de ma vie...
-
-Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais
-cependant sûre que, si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas
-acheté ce tableau rien que parce qu’il était «cochon».
-
-Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de
-voyous.
-
-Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais
-soigneusement cacher que je l’avais fait; que, sans cela, jamais je
-n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait toujours traitée avec méfiance et
-mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme un crime, qu’aucun homme
-ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon honorable...
-Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une
-politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière
-si différente, que rien n’était à espérer de ce côté.
-
-J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement
-j’étais sauvée: oui, mais les petits... et les parents... malgré mon
-aversion pour eux, j’en avais pitié... Hein gagnait maintenant un franc
-par jour; Dirk jouait de l’accordéon dans les guinguettes; Naatje posait
-de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela ne suffisait
-pas... il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce
-qu’ils fussent plus grands.
-
-Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent,
-pendant la pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression
-si lugubre ou si épouvantée.
-
- * * * * *
-
-Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on
-était fou ensemble; ces jeunes gens étaient charmants et vous traitaient
-d’égal à égal. J’avais surtout besoin de cela, de ne plus être traitée
-en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant qui, un soir,
-m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure
-gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste
-aimable.
-
-Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de
-campagne aux portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans
-une serre des grappes de raisin, je lui racontai que mon petit frère
-Klaasje avait la variole et que le médecin avait dit que des raisins lui
-feraient du bien.
-
---Je n’ose pas te donner de ceux-ci: ils ne sont pas mûrs, et ma mère
-serait fâchée si je les cueillais.
-
-Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle
-grappe de raisins.
-
---Voilà pour ton petit frère...
-
-Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse.
-
-Naturellement j’eus des amants parmi eux; ce m’était une joie de me
-donner. Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me
-relevais... Puis leur beau langage et leurs voix civilisées
-m’attiraient; je me rendais compte que ces jeunes gens avaient une
-éducation supérieure à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je
-posais.
-
-Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux
-me donna un dictionnaire français-flamand et un livre: _Histoire d’un
-enfant du Peuple_, d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en
-cherchant chaque mot dans le dictionnaire; mais tous les verbes y
-étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait.
-
-Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture,
-m’engageaient à aller au Musée et, quand je sus bien lire le français,
-me prêtaient des livres. Seulement les étudiants étaient de mon âge, et
-depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers ceux de mon
-âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on
-chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire
-avec des plus âgés ou des plus jeunes.
-
-Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers,
-bien que je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par
-les femmes de Rubens, et que ma gracilité intimidait presque... Puis je
-rebrodais les tapisseries et les soies anciennes qu’ils achetaient dans
-les ventes...
-
-
-
-
-Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je
-me hâtais sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un
-beau jeune voyou aux boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant
-moi. Il avait une branche verte effeuillée en main, et en frappait les
-chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur son chemin; il se
-retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait
-les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit: il prit des petits
-cailloux, et les jeta sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur
-pâture dans un tas de crottins de cheval.
-
-«Quelle sale bête!» me disais-je...
-
-Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons
-rendaient sa marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne
-disait ni oui ni non et la regardait, indifférent; puis, les mains dans
-les poches, il sifflota d’un air ennuyé.
-
-Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans
-les yeux. Le jeune homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la
-façon de marcher: il se cambrait et faisait le beau. Mais, voyant venir
-de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et j’allai vers elle.
-
-Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos
-amoureux vinrent en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée...
-nous étions si peu élégantes... On s’éloigna des grands chemins dans les
-sentiers peu fréquentés, et là tout respect humain les abandonna: leurs
-gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers.
-
-J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une
-guinguette, où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de
-faro: eux ne prirent rien. Une demi-heure après ce repas, j’étais
-aveuglée par la migraine, des manières de nos galants m’agaçaient. Je
-devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses mains
-balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école
-pour apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que
-cela signifiait, je lui dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui
-fourrant la mienne sous le nez:
-
---Voilà une main aristocratique...
-
-Puis je le persiflai sur sa façon de marcher et ses reins trop larges
-pour un homme, le tout accompagné de regards dégoûtés:
-
---J’ai rencontré tantôt un voyou superbe, il aurait mieux porté vos
-habits élégants que vous... Ah! le voilà! fis-je, en voyant arriver,
-d’un air dégagé, le jeune homme; on dirait un poulain pas encore
-ferré...
-
-Je me connaissais un peu en poulains. Mon père avait été longtemps
-garçon d’écurie chez un éleveur, et, quand je lui apportais son dîner,
-il me montrait les poulains, en appelant mon attention sur leurs
-qualités.
-
-Stéphanie me tira par le bras, en nous entraînant dans une allée de
-côté.
-
---Tais-toi, c’est mon frère, il serait capable de nous accoster...
-
-Mais j’étais lancée. Ma migraine me tirait un œil et m’enserrait les
-tempes. Je voyais que je pouvais insulter le bonhomme, pourvu que je me
-laissasse attirer dans les fourrés. Mon exaspération montait, montait...
-
---Ecoute, Stéphanie, je ne veux plus être vue avec quelqu’un qui a des
-pieds semblables... je serais perdue de réputation...
-
-Et je les plantai là. Stéphanie resta encore un instant à me regarder,
-estomaquée, puis elle me rejoignit, ne sachant si elle devait rire ou se
-fâcher.
-
---Tu sais, toi qui t’étonnes quand je les traite de voyous...
-
---Ce mufle qui n’osait se montrer avec nous dans les grandes allées,
-parce que nous sommes mal habillées... Si nous étions des cocottes chic,
-ils seraient fiers de nous afficher, mais ils rougissaient de nos
-guenilles... Eh bien, j’ai voulu leur montrer qu’il y a des choses plus
-ignobles que des guenilles. J’avais un vrai plaisir à faire pâlir ce
-butor, de vanité blessée: il ne savait où fourrer ses abatis... Moi qui
-pose pour ma beauté, qui suis tantôt nymphe, tantôt princesse, je ne
-veux plus me laisser humilier par des êtres de cette allure...
-
-Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver
-des poses, y avait échoué: elle en avait gardé du dépit.
-
---Oh! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers
-et de bouchers...
-
---C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des
-étudiants, mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est
-beau. L’autre jour, comme ils voisinaient chez l’un d’eux, ils
-discutaient les nuages d’un tableau: ils se fâchaient, puis
-s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis
-à discuter devant la fenêtre... Après, quand ils furent partis et que
-j’eus repris la pose, je demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si
-rare dans les nuages. Eh bien, il a déposé sa palette, m’a plantée
-devant la fenêtre et, pendant le reste de la séance, il m’a expliqué
-pourquoi c’était beau.
-
-A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais
-du pouce:
-
---Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce
-gris, ça s’accorde, ça se fond et se détache merveilleusement...
-
---C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une «drache»,
-et toi, tu ne peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des
-demi-messieurs.
-
---Je m’en fiche!... Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus
-quitter leur atelier... Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite
-femme, il pourra compter sur moi, je ne le tromperai pas... Mais ils ne
-me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et trop maigre: je n’ai
-qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre
-quatre-vingts, et des cuisses... il faudrait voir...
-
-Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et
-les nausées m’enfiévrèrent.
-
-Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et
-peigné mes boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse,
-pour me rendre à un bal d’étudiants qui se donnait dans un jardin.
-
-
-
-
-Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à
-raccommoder, je flânais avec mon amie par les rues. Impossible de rester
-chez nous: ma mère me dérangeait exprès, dans le réduit où je me
-retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte que je
-m’éloignais de la famille.
-
-Stéphanie avait sa fausse natte sur le dos; moi, mes boucles blondes
-maintenues par un ruban. Nos chapeaux étaient des objets inouïs: comme
-nous ne possédions pas de parapluie, ils devaient supporter toutes les
-intempéries; nous les retapions constamment. Nous allongions nos jupes
-en traînes, dont nous balayions les trottoirs et les rues boueuses. Sous
-les porches ou derrière un arbre des jardins publics, nous nous
-enduisions la figure de craie, parce qu’il était distingué d’être pâle.
-Nous rentrions nos corsages en pointe, pour nous découvrir la gorge.
-
-Je baragouinais le français autant que je pouvais, prêtant grande
-attention à la prononciation.
-
-Souvent des hommes nous suivaient dans des rues écartées. Ils nous
-rejoignaient, mais je refusais toute offre. Stéphanie, elle, acceptait.
-
-Quand c’était au centre de la ville, j’allais l’attendre à la Galerie
-Bortier, où je lisais, à chaque étalage, un peu dans les livres. Si elle
-tardait, je faisais un tour du Marché aux fleurs, dont les parfums me
-charmaient plus encore que les couleurs.
-
-D’ordinaire, elle riait en me rejoignant, et régalait de gâteaux, ou
-bien de moules, dans une cave de la Grand’Place. Puis nous allions au
-Vieux Marché acheter des vieux souliers ou une jupe pour Stéphanie.
-
---Tu sais, Keetje, tu es bête de ne pas profiter des occasions... tu
-pourrais aussi t’acheter des souliers.
-
---Non, c’est juré.
-
---Tu préfères marcher avec des chaussures qui prennent l’eau et la
-neige, et qui te font entrer des échardes dans les orteils, comme
-l’autre jour.
-
---Je ne veux plus me vendre.
-
---Mais tu fais la même chose avec ton amoureux pour rien...
-
---Ce n’est pas la même chose.
-
---Mais si.
-
---Mais non.
-
---Explique.
-
-Je ne savais pas expliquer, mais, pour moi, ce n’était pas la même
-chose.
-
-Puis je réfléchissais. Avais-je le droit de laisser les petits si
-souvent sans manger, et le loyer pas payé; et de me donner pour rien à
-celui qui me plaisait?... Alors, le soir, j’envoyais Stéphanie au
-rendez-vous dire à mon amoureux que je ne voulais plus «fréquenter», et,
-pendant des mois, j’avais des accès de vertu farouche.
-
- * * * * *
-
-La difficulté était avec les peintres: presque tous exigent qu’on se
-livre à eux et, si l’on refuse, ils deviennent désagréables et souvent
-ne continuent pas le tableau.
-
-Naatje, qui avait quatorze ans, n’était plus retournée chez un
-sculpteur, à cause de ses obsessions. Il se plaignit à un de ses amis,
-qui faisait un médaillon d’après moi, que ma sœur l’eût planté là.
-
---Vous allez sans doute agir de même avec mon ami, dit-il, en
-s’adressant à moi. Mais elle me le payera, votre sœur, je le dirai à
-tous les artistes, et elle n’aura plus une pose.
-
---Mais, monsieur, elle ne vous aurait pas mis dans l’embarras si vous
-l’aviez laissée tranquille. Elle était venue chez vous pour travailler
-et non pour vous servir d’amusement.
-
---Mon cher, fit l’autre, si la petite ne veut pas, il ne faut point
-insister; si elle consent, c’est autre chose...
-
---Ah! c’est pour cela... Je ne saurais travailler si je ne couche pas
-avec le modèle... Du reste, pourquoi pas? qu’est-ce que cela peut bien
-lui faire!
-
-
-
-
-Hein avait seize ans et apprenait le métier de carrossier.
-
-Depuis le printemps, il était comme plus agile, plus droit, et ses yeux
-s’étaient agrandis. Le soir, en rentrant du travail, il soupait en hâte,
-faisait un bout de toilette, et sortait. Le dimanche, il se lavait plus
-soigneusement, se graissait les cheveux et arrangeait longuement sa
-mince cravate, qu’il n’arrivait pas à nouer comme il le voulait; il
-rentrait trop tard pour le dîner. Comme j’étais très tracassée par les
-soucis du ménage, que je devais faire vivre, je ne faisais pas grande
-attention au changement de Hein; mais quand, en été, il se fit donner le
-dimanche matin des tartines pour les emporter à la campagne, et qu’au
-lieu de cinquante centimes, comme argent de poche, il en exigea
-soixante-quinze, je demandai à ma mère ce qui se passait. Elle me
-répondit, plutôt soucieuse, que Hein aimait une jeune fille de quinze
-ans qui, depuis un temps, toussait un peu et devait passer les dimanches
-à la campagne.
-
---Dans la semaine, elle ne peut pas, la besogne la retient. La mère est
-veuve, elles font de petits chaussons de bébé pour vivre: d’adorables
-petits souliers en reps blanc, en peau blanche, en satin... enfin
-délicieux, elles les fabriquent par douzaines, et n’ont pas le temps de
-lever les yeux de toute la semaine, comme moi quand j’étais
-dentellière... Elles habitent une petite chambre sur une cour, car ce
-joli métier ne rapporte presque rien.
-
---Mais comment sais-tu si bien tout cela? est-ce Hein qui te l’a confié?
-
---Non, il ne dit presque rien, il a peur que nous nous moquions. C’est
-la mère de la petite qui est venue me trouver. Voilà des mois que sa
-fille tousse, le docteur prétend qu’elle doit avoir de l’air, mais que
-veux-tu qu’elles fassent? il faut vivre... Alors, elles partent le
-dimanche matin en emportant leur nourriture, et elles vont dans les
-champs; mais la petite ne voulait plus y aller sans Hein. La mère est
-venue, m’a demandé si je permettais à mon fils de les accompagner; elle
-disait qu’elles étaient des femmes honorables et que la santé de son
-enfant en dépendait. Comme elles sont aussi très pauvres, il emporte ses
-tartines avec lui. Elle m’avait invitée à prendre le café: nous avons
-ainsi fait plus ample connaissance.
-
---Et tu ne m’as rien dit?
-
---Oh! on n’a pas le temps de te parler: dès que tu rentres, tu prends
-tes livres et tu t’isoles...
-
- * * * * *
-
-Les dimanches que Hein passait à la campagne le rendaient radieux. Il
-rentrait vers huit heures, tout rose, embaumant la chambre d’une bonne
-odeur de verdure. Il ne sortait plus. Souvent il songeait tout le reste
-de la soirée: il souriait et remuait les lèvres. Visiblement, il
-dialoguait en faisant les questions, et il entendait certes les
-réponses.
-
-D’autres fois, il prenait un cahier tout maculé et dessinait des
-voitures, des charrettes, des brancards, des avant-trains.
-
-Un soir que nous étions seuls, je m’approchai de lui pour voir son
-dessin.
-
---Tu as fait des progrès, Hein, mais aussi tu travailles beaucoup.
-
---Si je veux bien savoir mon métier, je dois bien le comprendre, et une
-bonne voiture est très difficile à faire. Il me faut donc connaître la
-mécanique de tout cela. Je ne veux pas être une croûte, et, si je me
-marie, je dois pouvoir gagner la vie des miens.
-
---Je crois que tu deviens fou: tu as seize ans.
-
---Oui, c’est pour plus tard, riait-il; mais c’est maintenant que je dois
-apprendre pour plus tard. Crois-tu que je voudrais élever mes enfants
-dans la famine, comme nous l’avons été?
-
---Ce n’est pas parce que père ne savait pas bien travailler que nous
-avons eu faim, mais parce que nous sommes trop nombreux: neuf enfants,
-c’est ridicule!
-
---Mais comment faire quand on a une femme qu’on aime?
-
-Il rougissait et baissait la tête: je sentais une vague de désir le
-parcourir.
-
-Il releva la figure vers moi.
-
---Comment faire pour ne pas avoir tant d’enfants, car, des enfants, j’en
-voudrais...
-
-Il me regardait si candidement, il me semblait si pur, que je me tus,
-honteuse que j’étais, devant lui, de mon savoir.
-
- * * * * *
-
-Un soir, il s’exclama:
-
---Ça y est...
-
---Qu’est-ce?
-
---Voilà.
-
-Et il me montra son dessin.
-
---Il faut quatre hommes pour tourner le cercle de fer d’une roue; avec
-cet engin, que je cherche depuis un temps, il n’en faut plus qu’un. Je
-vais le montrer au patron.
-
- * * * * *
-
-Un dimanche que j’avais mis une lavallière bleu marine, il me dit:
-
---Mais c’est une cravate d’homme, elle m’irait mieux qu’à toi. Regarde,
-la mienne est une vraie ficelle.
-
---Oui, mais que mettrai-je alors?
-
---Tu as encore une broche.
-
---C’est vrai. Viens, je vais te mettre la cravate.
-
-Quand j’eus fait le nœud, il se plaça devant la petite glace, et regarda
-avec satisfaction le nœud à deux bouts, sous son col rabattu.
-
---Ne trouves-tu pas mon cou trop long?
-
---Mais non, un long cou, c’est très beau.
-
---Ah! c’est beau... je ne savais pas.
-
- * * * * *
-
-Tout cet été, Hein vécut son bonheur sur la terre.
-
-Je m’étais rapprochée de plus en plus de lui: nos dimanches soir étaient
-exquis; moi, je lisais, et lui dessinait. Il avait de longues mains
-fines, au bout de poignets très minces, mais ces délicates mains étaient
-si habiles et si solides qu’elles me semblaient un outil admirable...
-
- * * * * *
-
-Vers l’automne, il devint triste.
-
---Voyons, lui dis-je un soir, parle-moi.
-
---Elle tousse beaucoup plus, pleurait-il, et le temps devient trop
-mauvais pour la campagne.
-
-En hiver, on dut la transporter à l’hôpital. Hein y allait tous les
-dimanches et revenait malade pour toute la journée. Elle mourut au
-printemps. Après l’enterrement, il s’enferma dans la petite chambre où
-était mon vieux canapé: on l’entendait gémir comme une petite fille.
-
-
-
-
-Je me sentais à bout et craignais de devoir retourner à l’hôpital: les
-conditions dans lesquelles je travaillais m’épuisaient. Je me levais à
-sept heures et m’habillais: mais ma mère n’avait pas encore préparé le
-café, le poêle fumait, l’eau ne voulait pas bouillir, ou Kees n’était
-pas encore revenu avec le pain... bref, la moitié du temps, je filais à
-jeun.
-
-Il me fallait toujours aller très loin: nous habitions aux confins d’un
-faubourg populaire, et les peintres, presque tous, à l’autre extrémité
-de la ville. En hiver, saison où je posais le plus, je devais, par la
-pluie, la neige et le gel, marcher une bonne heure, sans paletot,
-souvent la marche rendue difficile par un clou qui m’entrait dans la
-plante des pieds, toujours les bas mouillés, n’en ayant pas de rechange.
-Ainsi j’arrivais, suante de la course et dégoulinante, les yeux
-brillants et le teint haussé... Alors il fallait se déshabiller, et
-prendre la pose debout ou sur un genou, ou tout le poids du corps sur un
-coude. Au bout de quelques instants, je grelottais: des frissons me
-parcouraient, et je devenais d’une pâleur cadavérique: une toux qui ne
-me quittait pas de l’hiver me secouait à chaque instant et dérangeait la
-pose de la draperie.
-
-Les peintres avaient beaucoup de patience,--il n’y a jamais eu qu’une
-dame qui m’a renvoyée parce que je toussais;--je voyais que je leur
-inspirais une grande pitié; mais c’étaient souvent de pauvres diables,
-ayant trop peu d’argent pour pouvoir le gâcher, et quelquefois ils
-remettaient la pose à un autre jour.
-
-A midi, je déjeunais le plus souvent de tartines, avec un verre de bière
-ou du café; chez quelques-uns seulement, il y avait des sardines ou du
-fromage. Vers quatre heures, je m’en retournais.
-
-Les pommes de terre avaient été bouillies à midi; ma mère en mettait une
-dizaine sur une assiette, avec une sauce à la farine versée dessus; elle
-les déposait dans le four sans les couvrir. Dans le courant de
-l’après-midi, Dirk chipait une pomme de terre; après l’école, Kees
-chipait encore une pomme de terre, puis Naatje une autre; même ma mère
-en prenait de temps en temps, se disant que je mangeais bien à midi chez
-les peintres, et, quand je rentrais, il ne restait plus que trois ou
-quatre pommes de terre, desséchées sous une couche de farine; c’était
-mon dîner.
-
-Je faisais une scène, ou suppliais ma mère de cuire quelques pommes de
-terre fraîches pour quand je rentrais.
-
---Faire une cuisine exprès pour toi, jamais de la vie!
-
---Alors, empêchez au moins les petits de les prendre, et mettez un
-couvercle dessus: la vapeur les tiendrait fraîches.
-
---Avec tous tes embarras, si tu ne veux pas les manger, donne-les aux
-autres: ils ne se feront pas prier.
-
-C’est ce que je faisais souvent, et j’envoyais chercher par Naatje, pour
-quinze centimes, une petite tranche de lard maigre que je mangeais cru,
-de préférence sur du pain noir saupoudré de poivre et de sel; avec cela,
-une tasse de café ou plutôt d’eau de chicorée, réchauffée.
-
-Quand mes bas étaient trop sales je devais les laver le soir et les
-mettre la nuit pour les avoir secs le matin. Ma mère voulait que je
-fasse la lessive, que je récure le plancher. J’avais beau expliquer que,
-posant beaucoup pour les mains, je devais les avoir soignées: elle ne
-pouvait comprendre.
-
---C’est pour ne rien faire que tu inventes cela: selon moi, si une main
-est rouge et que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de
-la couleur blanche...
-
-J’étouffais de rage devant ces insanités.
-
-
-
-
-J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de
-genre pour vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme
-œuvre sérieuse. Je posais pour les petits tableaux. Une jeune fille, en
-robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes sur le dos, était assise sur
-une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère, ou écrivait un
-nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle; c’était moi, la jeune
-fille.
-
-Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage,
-le peintre poussa une exclamation: ma peau était toute violette, du
-corsage mouillé qui avait déteint sur moi.
-
---Mais tu ne peux pas poser dans cet état, «du armes Kind!»
-
-Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui; par dessus,
-je revêtis la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une
-grande toile jaune, qui s’étendait par terre pour donner le reflet du
-sable de la mer sur ma robe et sur mon cou.
-
-Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui; il travaillait
-à sa grande toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins
-le vendredi, il était nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout
-d’un coup il déposa sa palette, vint vers moi, me leva un peu rudement
-la tête, et me regarda longuement.
-
---Non, ce n’est pas vous...
-
---Qu’est-ce qu’il y a?
-
---On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire
-ouvert; je les y ai mises lundi et hier seulement je me suis aperçu
-qu’elles avaient disparu... Il n’y a que vous et elle, fit-il, en
-montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici; mais ce n’est
-certes pas vous.
-
---Il n’est pas dit non plus que ce soit elle: on nettoie l’atelier, on
-allume le feu, que sais-je?... Mais pourquoi laisser traîner des pièces
-d’or sur les meubles?
-
---Pourquoi?... Cela pourrait-il te tenter?
-
-Mais, tout de suite, il vint vers moi.
-
---Non, tu ne serais pas tentée... cependant si, moi, je devais me
-laisser tremper, comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais
-en prison.
-
---Brrr... j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre
-un acte qui pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais
-irrémédiablement souillée.
-
- * * * * *
-
-Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un
-Anglais qui aimait beaucoup ma tête; il la peignait et repeignait. En
-arrivant, j’ôte mes bottines: il les dépose, pour les faire sécher, sur
-le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends la pose... Au
-repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire
-ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout
-haut. Le peintre fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des
-chaussures. Je m’en achetai, naturellement, une paire de dix francs, et
-les autres dix francs passèrent à la maison.
-
-Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne
-trouvais du travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre
-anglais. Il avait vingt-quatre ans. Sans le montrer, j’avais un béguin
-pour lui. J’étais très à son goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il
-m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers pour m’ouvrir; il
-me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait sept à
-huit francs... de quoi manger pendant trois jours chez nous.
-
-
-
-
-Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si
-je ne voulais pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin
-japonais. En regardant les bibelots, je ne pus m’empêcher d’acheter un
-petit joujou de cinquante centimes, très joli et très ingénieux. Je
-l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria
-tellement de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que,
-pendant toute la matinée, j’en étais restée honteuse et triste...
-
- * * * * *
-
-Ailleurs... Pendant la pose, le mari en robe de chambre était venu
-s’asseoir dans l’atelier de sa femme. Leur fille prenait une leçon de
-chant dans une chambre voisine. Tout d’un coup elle donna une note très
-fausse. Je tressautai en faisant:
-
---Oh!...
-
-Le monsieur me regarda, étonné.
-
---Comment? vous entendez cela aussi...
-
-Aussi!... Décidément ces gens nous prennent pour des sauvages...
-Aussi!...
-
-Tout cela m’aigrissait.
-
- * * * * *
-
-Une grande dame, qui faisait de la peinture à ses moments perdus,
-m’avait prise en sympathie. A la première communion de Naatje, elle
-avait acheté des robes pour la petite et pour moi.
-
-Je lui disais un jour que j’aurais tant voulu savoir un métier.
-
---As-tu déjà été mariée, Keetje?
-
-Je la compris parfaitement. Je ne crus cependant pas mentir en répondant
-«non».
-
---Alors je vais te faire donner des leçons de français, et, après, je te
-placerai comme demoiselle de magasin.
-
---Oh! madame! oh! madame! pleurais-je.
-
-Elle chargea sa concierge de me chercher un professeur de français. La
-concierge trouva parmi ses connaissances une vieille demoiselle qui,
-pour vingt francs par mois, me donnerait deux leçons par semaine. Elle
-me faisait des dictées et je devais apprendre des verbes par cœur, mais
-elle ne me donnait aucune explication.
-
-A la fin du deuxième mois, ayant reçu les vingt francs pour payer les
-leçons, je rentrai chez nous, la pièce d’or roulée dans un petit papier.
-C’était en été: peu de peintres en ville et le loyer à payer... Mes
-parents firent si bien que je leur donnai les vingt francs.
-
-Le lendemain, la vieille demoiselle, étonnée de ce que je ne la payais
-pas, alla chez la concierge. A la leçon suivante, elle me dit:
-
---Vous avez reçu l’argent, n’est-ce pas?
-
-Je répondis «oui», en devenant cramoisie. Elle n’insista pas.
-
-Le soir, j’écrivis à la dame, qui était à son château, que j’avais payé
-notre loyer avec l’argent du professeur, puis que je ne lui avais pas
-dit la vérité en lui répondant que je n’avais jamais été mariée.
-
-Je reçus tout de suite la réponse: «J’aurais dû avouer à la demoiselle
-que j’avais payé notre loyer avec son argent, il n’y avait aucune honte
-à cela; et je pourrais aussi mieux écrire en français, maintenant que
-j’avais reçu des leçons; mais je devais comprendre qu’elle, la dame, ne
-pouvait plus s’en occuper...»
-
-J’étais sans aucune base, même dans ma langue: ma mère nous avait
-envoyés trop peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un
-verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette
-concierge ne m’en parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré
-que deux mois... Les filles de ma protectrice, âgées de dix-sept et
-dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement la langue qu’elles
-avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge de
-dix ans.
-
-Quant au «mariage», qui me rendait indigne de recevoir des leçons... Ma
-protectrice, encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure
-amie, et son mari à elle, l’amant de celle-ci. Ils vivaient toujours les
-uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des fêtes somptueuses
-qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels.
-
-Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas: je ne lui tenais compte que
-de ce qu’elle avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les
-bleuets, pendant de longues années j’allais, à la saison, lui en
-cueillir des brassées, dans les champs derrière Laeken.
-
---De la part de qui? demandait la nouvelle concierge, quand je les
-apportais.
-
---N’importe... mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir,
-bien fraîches, à Madame...
-
-
-
-
-Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une
-lettre d’une dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant
-six heures. Il fallait aller à l’autre bout de la ville: je ressortis
-immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et animée, juste à temps
-encore.
-
-En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait; mais
-j’étais trop affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la
-dame; je lui plus beaucoup. Elle allait commencer une grande toile avec
-moi... chouette! du pain sur la planche pour longtemps...
-
-Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que
-j’étais d’avoir couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais: je
-n’avais rien pris depuis midi.
-
-L’un des deux me regardait très ostensiblement: c’était un grand jeune
-homme, fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette.
-Celui qui m’avait souri dans le corridor était un juif très brun; il
-vint d’un coup vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec
-lui; j’acceptai. Le blond restait à distance; devant le café, je me
-retournai et dis:
-
---Et votre ami?
-
---Viens donc!
-
-Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun
-nous quitta, et le blond m’invita à dîner.
-
-C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais
-comment il fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller...
-je la tenais comme les enfants, puis le couteau m’embarrassait, et tenir
-la fourchette de la main gauche... Enfin, je me décidai à manger avec le
-couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune homme me
-regardait faire; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti
-d’observer comment lui faisait: je l’imitai, cela alla très bien.
-
-Après le dîner, nous fûmes voir _Les Cloches de Corneville_. Mon nouvel
-ami était Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je
-le sentais très peu expérimenté, presque fier de se trouver avec une
-femme. Aussi, quand, en me reconduisant, il me fit, sur notre chemin,
-entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire beaucoup de phrases... Je
-sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades: avoir une
-maîtresse; que son ami lui avait dit «j’ai ton affaire», et que ne pas
-lui accorder ce qu’il demandait était rompre cette chose si bien
-ébauchée; que, le lendemain, il se serait tourné vers une autre et
-n’aurait plus pensé à moi... Puis ses yeux d’or et ses cheveux blonds
-étaient très beaux... Il avait un joli nom: Eitel.
-
-En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec
-lui le lendemain.
-
-Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie.
-
-
-
-
-Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque.
-
-L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir
-dans les rues. Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a
-fait sentir du dédain. Toujours, en m’abordant, il ôtait son chapeau,
-et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il me laissa là sans rien
-dire.
-
-Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion
-que c’était bien dommage que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si
-bien qu’avant, à tous les points de vue.
-
-J’avais acquis le verbe haut; je riais et plaisantais. Voulait-il dire
-que le métier n’avait aucune importance, que la personnalité faisait
-tout?... Comme je le regardais, éplorée:
-
---Ah! ce regard est encore de toi!...
-
-Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais
-pas. Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour
-vivre?...
-
-J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je
-continuasse cette soi-disant vie de relèvement.
-
- *
-
- * *
-
-L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans.
-
-Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège; il
-avait un ami, à demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six
-mois, puis entrer à l’Ecole Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes
-ensemble par les rues isolées des faubourgs.
-
-Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui
-serait le premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent
-j’étais la première; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la
-tête vers moi, et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses
-énormes yeux noirs, le chapeau en main, les cheveux d’ébène au vent, il
-me riait d’un air de triomphe.
-
-Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de «brune»,
-mais, avant, nous sautions à pieds joints les flaques d’eau.
-
-Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était
-possible. Elle avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec
-moi, au lieu de s’occuper d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et
-les yeux flamboyants.
-
---Laisse-les! disait-il.
-
-Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler.
-Il me donnait le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine
-m’effleurant, il me parlait. Il était extrêmement fier de pouvoir causer
-avec moi.
-
---Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue?...
-j’ai une cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout...
-
-Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il
-entrât à l’Ecole Militaire.
-
---Je serai, très jeune, général, tu verras... et notre pays finira bien
-par se battre un jour; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un
-soldat de parade.
-
-Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme
-Hein ou Dirk; quant à lui... je crois que ses sens n’étaient pas
-éveillés, nous n’avons pas échangé un baiser.
-
-Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il
-m’avait vue passer avec Stéphanie; que les élèves avaient tous ri, en
-voyant des petites femmes; que lui avait rougi et s’était caché la
-figure dans sa serviette.
-
-J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis
-la réflexion qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de
-garçon. Rodrigue me demanda de sortir seule avec lui, la veille de son
-entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment l’éconduire, je le lui
-promis: je devais le trouver à six heures sur la place, devant la Gare
-du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre.
-Mais voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également
-rendez-vous...
-
-Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier; il ne
-pouvait m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long
-en large; il allait regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours
-en retard, je voyais de loin tout son dépit. A la fin il partit: il
-avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux.
-
-
-
-
-Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu
-rencontrer des étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais
-pas lui faire connaître mon amant.
-
-Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je
-m’attifais le mieux que je pouvais; à six heures, j’étais au
-rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une voilette et un parapluie.
-Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux restaurants du bas
-de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée au
-café-concert.
-
-Les chanteuses de café-concert m’ahurissaient. Je me demandais pourquoi
-elles avaient la voix si différente de la voix des chanteuses
-d’opérette, et comment elles arrivaient à la pousser ainsi; je n’avais
-aucune idée du chant appris, mais ceci me paraissait tout à fait
-défectueux.
-
-J’adorais Judic. Mme Théo, dans _La Petite Mariée_, me semblait chanter
-faux. Je crois avoir entendu Granier dans _La Marjolaine_: elle était
-mince et élancée, et me plaisait infiniment. Mais un soir, aux Galeries
-Saint-Hubert, j’eus une révélation: Céline Chaumont jouait _La Cigale_.
-Mes fusées de rire partaient si spontanément que tout le monde autour de
-moi s’en amusait. Depuis, Céline Chaumont n’est jamais venue à Bruxelles
-sans que je sois allée l’entendre.
-
-_La Petite Marquise_ et même _Toto chez Tata_ m’ont initiée au théâtre
-parlé.
-
-Avec mon ami, je discutais chaudement les faits et gestes des acteurs
-et, bien que longtemps dans ma vie j’aie préféré les hommes aux femmes,
-le travail des femmes m’intéressait davantage.
-
-Je croyais que la vie d’actrice était une vie de noce continuelle, mais
-j’en revins vite, rien que d’avoir voulu imiter Céline Chaumont quand
-elle jonglait avec des boules de laine... je vis que ce n’était pas un
-jeu de plaisir, mais d’application et de patience. Pour le moment, je
-n’approfondissais pas plus avant.
-
-Au bout d’un petit temps, Eitel me conduisit, après le dîner, au café,
-au lieu du théâtre ou du café-concert. Je m’y ennuyais mortellement; je
-me serais bien contentée de causer, mais il n’était pas causeur... alors
-je lui disais que cela m’assommait. Après quelques tiraillements, il
-m’avoua que c’était très coûteux de dîner au restaurant et d’aller au
-théâtre trois fois par semaine... puis l’hôtel... Cet argument me
-convainquit.
-
---Si tu as besoin de ton argent pour des choses plus utiles, nous ne
-devons pas le gâcher à des distractions. Je croyais que tu avais
-beaucoup d’argent...
-
---Plus maintenant... nous avons été très riches, mais mon père a perdu
-une grande partie de sa fortune.
-
---Oh! je suis très bien ici, j’aime autant causer.
-
---De quoi veux-tu parler? C’est dommage que tu ne saches pas jouer aux
-cartes ou au bac...
-
---Ah! non, cela m’horripile, mais allons nous coucher.
-
---Ah! ma petite bête, tu es charmante...
-
- *
-
- * *
-
-Le Carnaval approchait. J’avais un désir fou de me déguiser et d’aller
-au bal.
-
-Un soir, Eitel me dit:
-
---Je vais te proposer deux choses, tu peux en choisir une... Nous
-pouvons faire le Carnaval, te louer un costume, aller dîner, puis au bal
-et souper, ou t’acheter une belle robe... une des deux, c’est à toi de
-choisir.
-
-J’étais toute frémissante de joie, en l’entendant énumérer ces
-merveilles... Enfin je pourrais savoir ce que c’est que d’être belle et
-d’aller à un bal, ne fût-ce que pour une fois. Mais une jolie robe qui
-me durerait deux ans...
-
-Il me regardait curieusement, de ses beaux yeux noisette. Je n’hésitai
-pas.
-
---J’aime mieux une robe, elle me restera, et je serai plus convenable
-pour sortir avec toi...
-
---Eh bien, voilà cent vingt-cinq francs, fais-toi élégante... Dans huit
-jours, c’est le Mardi Gras, nous irons manger un morceau et voir les
-masques.
-
-Grand Dieu, quelle somme!
-
-Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite,
-qu’on changea à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue
-tunique, le corsage à basques avec une petite pèlerine, et garnie de
-boutonnières en taffetas. Elle coûtait quatre-vingts francs; il m’en
-restait quarante-cinq.
-
-Je voulais une fois pour toutes en sortir: je n’avais donc rien dit chez
-nous de cet argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps;
-un amateur avait commencé une grande toile avec moi, il la grattait
-après chaque séance et recommençait le lendemain. J’étais dans la joie:
-«S’il continue ainsi, me disais-je, il n’y a pas de raison pour que cela
-cesse...»
-
-J’achetai avec les quarante-cinq francs restants:
-
- Francs
- 1 paire de bottines 12,00
- 1 chapeau de feutre vert 3,00
- 1 touffe de plumes de coq 2,75
- 1 ruban de velours vert 1,50
- 1 voile de gaze verte 2,75
- 2 chemises à 3 fr. 6,00
- 2 pantalons à 2 fr. 50 5,00
- 1 jupon violet 5,00
- 1 paire de bas 2,50
- 3 mouchoirs 1,50
- 1 savon 0,10
- -----
- 42,10
- J’ajoute pour un bain 1,00
- Total 43,10
-
-
-
-
-Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans
-être lavée des pieds à la tête: chez nous, c’était impossible, avec tous
-les enfants autour de moi. Du reste, ma mère trouvait qu’une fille
-convenable ne devait se laver que la figure et les mains, et puisque je
-voulais être convenable!...
-
-Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre
-un bain en ville... Ah! ce premier bain... cette sensation d’être
-entièrement dans l’eau chaude... je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord
-une petite suffocation, puis, ce fut exquis...
-
-J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre
-chez nous que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais
-alerte et gaie. J’eus une scène avec ma mère, parce que j’avais acheté
-ces vêtements au lieu de donner l’argent dans le ménage, comme je
-faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper mon ami, que
-des actes semblables pourraient me le faire perdre... elle ne voulut pas
-en démordre.
-
-Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer
-mes ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un
-velours: le bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai
-mon chapeau et ma figure du voile de gaze, que je croisai derrière la
-tête, et, ramenant les bouts sous le menton, j’en fis un gros nœud.
-
-Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me
-voir dans les glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais
-longue, fine, très élégante, et le contentement me faisait une figure
-d’une joliesse rare...
-
-Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et
-qui m’aimait beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer
-deux fois près d’eux; j’entendais, Eitel dire:
-
---Mais elle n’est jamais en retard...
-
-Je relevai mon voile et les accostai.
-
---Ah! c’est toi!... Vraiment c’est incroyable! Non! mais! est-elle
-charmante! on dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements...
-
-Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras; l’ami se
-mit à ma droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant
-tous les trois le français, nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un
-long boyau mal éclairé.
-
-Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid: ma petite pèlerine
-et mon grand voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait; le vent
-était assez fort et faisait voler mes plumes de coq, et, quand
-j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre, avec ces plumes
-voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans
-l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière; il serra
-mon bras contre lui.
-
---Ma petite bête, fit-il, attendri.
-
-Va pour petite bête!... je savais ce que cela voulait dire: ça
-équivalait à «mon colibri» ou «mon papillon.»
-
-Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses
-compatriotes. J’en connaissais quelques-uns, tous me firent charmant
-accueil et me complimentèrent. Tout d’un coup, je crus me figer, mais
-fis semblant de rien.
-
-Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le
-trottoir: il m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je
-demandais. Il se mit à chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda
-s’ils parlaient affaire pour être aussi sérieux.
-
---Non, fit l’un, nous parlions d’une coureuse de trottoir, qui se fait
-passer pour une fille comme il faut...
-
-Eitel n’écoutait déjà plus, très occupé des masques qui déambulaient. Je
-mettais de temps en temps mon mouchoir sur ma bouche, pour cacher mes
-claquements de dents: je me sentais pâle. Pour qu’il ne s’aperçût de
-rien, je demandai un grog très chaud. Vers minuit, tous ces messieurs,
-qui étaient en habit, se rendirent au bal de la Monnaie, et nous
-partîmes.
-
-J’avais tant souffert dans ce café que j’en étais toute déprimée, et je
-me disais que, pour moi, toute joie serait toujours gâtée, que j’étais
-tarée et que jamais je ne pourrais m’en laver. Et tout d’un coup, sous
-ses baisers, je me pris à sangloter... Autant tout lui avouer... Ah!
-non! ah! non!
-
---Voyons, qu’as-tu?
-
-Alors, la tête sur sa poitrine, je lui dis que j’étais si malheureuse
-chez nous, que j’avais la charge de tout le ménage, que mon père ne
-travaillait jamais et que je n’en pouvais plus.
-
---Comment? c’est toi qui fais vivre toute ta famille?... mais c’est
-insensé, tu ne peux continuer cela, tu dois penser à toi, tu n’as pas le
-droit de te sacrifier ainsi.
-
-Ah! voilà un langage nouveau... Je croyais qu’on ne devait jamais penser
-à soi, et que je faisais mal de ne plus vouloir peiner exclusivement
-pour chez nous... Alors ce n’était pas mal de penser à soi: cela
-m’apaisait.
-
---Sais-tu quoi, ma petite bête, viens habiter chez moi. Seulement, le
-jour où je devrai partir ou me marier, tu ne me diras pas que je t’ai
-trompée et tu ne m’ennuieras pas.
-
-Je me mis sur mon séant, abasourdie... «Comment! il ne sait rien de moi,
-il ne le soupçonne même pas, et il me parle ainsi... que serait-ce s’il
-savait!... ce beau garçon est doublé d’un butor!»
-
---Si tu veux, viens pour le temps que cela durera: tu seras hors des
-pattes de tes parents qui t’exploitent, mais il est convenu que tu ne
-feras aucun embarras, le jour où cela devra finir. C’est par honnêteté
-que je te le dis: si tu n’étais pas la créature exquise que tu es, je ne
-te parlerais pas si loyalement.
-
-Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi
-toutes ces choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi... puis je
-me révoltais.
-
-«Zut! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue
-impossible. Je leur donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les
-quitter ou je me suicide...»
-
-Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings
-fermés:
-
---Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien
-d’autre...
-
-Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma
-mère qu’elle pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les
-peintres. Elle ne voulait pas me laisser sortir. J’avais mes plus beaux
-vêtements pendus sur mon bras. Elle appela Hein à la rescousse pour me
-barrer le chemin: il avait les larmes aux yeux.
-
-Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit; il se
-trouvait devant une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le
-canapé, ouvris la porte, et dévalai l’escalier.
-
-Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et
-sautais sur le tramway qui passait.
-
-Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace,
-à côté de ceux de mon ami.
-
-
-
-
-Quelle différence de vie!... J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais
-dans notre appartement bien tenu où j’étais seule... pas de bruit autour
-de moi... et où je pouvais lire sans être distraite. Alors je m’en
-donnais, de la lecture...
-
-A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une
-serviette: il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais
-pas, je déjeunais à midi de deux petites tasses de café que je me
-préparais dans une machine viennoise, de deux petits pains et de
-vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois heures, dans ma
-plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour.
-
-La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes
-de tous les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes
-heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se
-promener et se dévisager. Les hommes étaient plus rares.
-
-La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de
-lingerie fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures
-de luxe étaient agglomérés dans cette vieille rue en pente. On la
-descendait et, par la rue de la Madeleine, on poussait jusqu’au
-«Passage»; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu: on allait
-tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen,
-et encore... Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent.
-Il y a vingt-cinq ans, à Bruxelles, quand on ne s’était pas promené
-Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti.
-
-Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce
-milieu élégant et intime, car, intime, elle l’était, la
-Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans se connaître.
-
---Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés: elle doit être étrangère,
-disaient des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique.
-
-«Ah! voilà cette dame avec ses belles fourrures», pensais-je. Et l’on
-remontait et redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus
-tard.
-
-Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir déambuler, frivoles et
-épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites capotes
-nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard
-creux, mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs
-silhouettes frustes et savoureuses passent et repassent. Elles entrent
-dans des magasins que je pourrais énumérer, des deux côtés de la rue,
-depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen... Maintenant tout est
-démoli...
-
-J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai
-jamais connus que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite
-fille, avec des tresses sur le dos, je la voyais devenir jeune fille,
-puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre côté, puis jeune
-mariée... enceinte... ensuite avec des bébés. Plus tard la taille
-élégante s’épaississait et les cheveux grisonnaient; elle renonçait à la
-coquetterie et se transformait à la bonne franquette.
-
-Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant
-des amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis
-leur ventre... Il y a des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une
-expression de contentement quand ils me rencontraient, et qui tout
-doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir.
-
-J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants de Bruxelles, sans
-cependant que nos natures aient fusionné: je suis restée étrangère à
-leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée.
-
-Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais
-la ville, son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats;
-mais, dès que je faisais la connaissance de gens de n’importe quel
-monde, il y avait surprise... Nous nous sentions si différents que
-jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que j’ai eues
-ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su
-me donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand
-désir de ma vie, d’avoir une amie...
-
- *
-
- * *
-
-Le soir, nous restions chez nous; nous n’avions aucun besoin de sortir
-et, quand je nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette
-nationale d’Eitel, il avait la sensation d’être dans son pays,
-disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux yeux bruns... Mais
-vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains
-doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il
-soupirait et fermait à moitié les paupières, de bien-être. Lui me
-faisait peu de chatteries...
-
-Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je
-retapais mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais.
-
-J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me
-prêter. Elle me descendit du grenier des journaux de modes reliés, de
-1855 à 1865, et presque tout Molière... Molière! je l’ai lu d’un trait,
-et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le compris comme un cerveau
-de vingt ans peut le comprendre; je sentis, sous la forme étrange pour
-moi, la vie et la vérité.
-
-Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service.
-Quand, plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se
-mouvoir dans leurs atours; j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps
-blanc, qui ballonnait autour d’elle... Le costume, du reste, m’a
-toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est parce qu’il
-fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos
-attitudes: les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent
-la tête comme les femmes des tableaux gothiques, et leur masse de jupons
-les obligent à se retourner complètement pour regarder derrière elles.
-
-Pour avoir des livres à ma disposition, je m’abonnai à un cabinet de
-lecture: là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais demandé
-des livres sérieux; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien.
-J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en
-écrivains pendant tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture,
-je vois et sens réellement les gens et les choses, dans leur atmosphère,
-avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en compagnie des duchesses
-de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux... j’allais jusqu’à
-respirer l’air confiné de leurs appartements.
-
-Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus
-tard. A tous, je dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui
-s’est accomplie en moi. Je n’avais d’autre guide que cet employé.
-
---«Voilà, Madame, _Les Filles de Feu_», ou: «Je vous ai gardé
-_Mauprat_», ou: «Voici _la Cousine Bette_, vous n’allez pas en
-dormir...»
-
-Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de
-livres me retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai
-_Les Confessions_ de Jean-Jacques... J’en lus une page devant l’étal.
-
---Combien ce livre?
-
---Un franc cinquante, parce que c’est vous.
-
-Je prends le bouquin et en marchant commence à le lire; arrivée au Parc,
-je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop tard pour le dîner.
-
-Jamais aucun livre ne m’a autant remuée... Il avait eu de la misère
-comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité
-comme moi... et, chez Mme de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de
-ses mains?...
-
-Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas
-cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire... Puis
-était-ce un avilissement quand on avait été contraint? Est-ce que
-l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et choisis?
-
-Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur
-ma poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en
-donnant mon corps en pâture pour nourrir les petits chez nous...
-
-Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage.
-
---Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique
-d’étaler ainsi ses hontes...
-
---Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que
-vous ne me preniez que comme un jouet...
-
-
-
-
-Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand
-enterrement ou un déploiement militaire me faisaient faire un détour
-pour les éviter.
-
-Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne
-m’attiraient que par le côté beauté. Les bannières brodées, les surplis
-plissés et les chapes pourpres à fleurs d’argent, les petites filles en
-blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de bois avec
-son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée
-sur les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les
-fidèles, avec leurs cierges, et la foule qui suivait me faisaient
-l’impression d’un ramassis de dégénérés; ils m’inspiraient un grand
-dégoût: jamais je n’eus le désir de me joindre à eux.
-
-Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel
-voulut me faire m’agenouiller; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût
-protestant.
-
---Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après.
-
---Ah! la foule m’a entraîné...
-
- *
-
- * *
-
-Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des
-musiques et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures
-de coulées de cuivre. Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les
-voir passer. Bientôt l’on donna deux coups sur la grosse caisse, et la
-musique joua la _Marseillaise_: toute la foule entonna ce chant. J’en
-avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les paroles; mais
-ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure,
-et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me
-dégage d’une secousse; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la
-_Marseillaise_ sans paroles, mais comme soulevée de terre, je suis la
-foule.
-
-Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau
-dans les yeux et le col relevé.
-
-Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je
-croyais entrer dans un lieu enchanté: tout l’or des maisons
-scintillait... Mais soudain, par une des ruelles, des gendarmes à cheval
-débouchèrent et se jetèrent sauvagement au milieu de nous. Nous
-chantions toujours ce chant de volcan qui gronde. Les musiciens se
-débandèrent; des hommes furent foulés sous les chevaux, des cris de
-douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule
-tourbillonnait sur la place.
-
-Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre
-main sur la bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il
-monta quatre à quatre les perrons d’une des grandes maisons de la place
-et me déposa au fond d’une salle d’estaminet à faro.
-
-Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant.
-
---Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer
-au milieu de cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la
-populace qui se soulève, tu changes... tu es avec eux.
-
---Ce n’était pas de la populace, c’étaient des ouvriers: celui à qui je
-donnais le bras sentait le cuir.
-
---Oh oui! ils sentent bon!... tu es indécrassable, je l’ai vu ce soir.
-
---Et toi donc qui, l’autre jour, as ôté ton chapeau pour cette pitrerie
-religieuse... c’est bien pis.
-
-Et, cessant de le tutoyer:
-
---Du reste, ce que je fais ou ce que je sens ne vous regarde pas.
-
-Nous boudions pour de bon et ne dîmes pas un mot en nous déshabillant.
-Au lit je mis le drap entre nous et me couchai contre la ruelle pour ne
-pas le toucher.
-
-Je ne pus dormir, je me tournais et retournais. Je sentais toujours
-l’odeur de cuir de mon compagnon de foule; j’entendais le galop des
-chevaux et les cris du peuple piétiné, et toutes les maisons dorées de
-la Grand’Place se mouvaient devant moi.
-
-Vers le matin, je me calmai, et je pensai qu’Eitel avait cependant été
-chic, lui, un monsieur qui savait le latin et le grec, de m’avoir suivie
-pour veiller sur moi; que, sans lui, fanatisée comme j’étais par ce
-chant, j’aurais peut-être été piétinée aussi sous les chevaux. Je
-sentais craquer mes os et mon ventre se défoncer...
-
-Rétrécie de peur, je m’approchai de mon amant et lui grattai tout
-doucement la tête. Il se retourna vers moi.
-
---Ah! ma jolie petite bête! fit-il, en m’étreignant.
-
-
-
-
-Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela
-m’ennuyait fort, parce que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des
-airs d’opérette ou de café-concert, ou leurs «Volkslieder», mais ça...
-
-Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire; alors
-quoi!... j’en étais réduite à tourner mes pouces.
-
-Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec
-lui. Ces jours-là, je m’ennuyais moins: je m’occupais de préparer le thé
-ou de la bière chaude aux corinthes, et de couper de minces tartines au
-pain d’épice.
-
-Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas
-comprise, je lui dis:
-
---Mais cesse donc ton tapage...
-
-Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les
-mains; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que
-j’avais commis une énormité, mais en quoi?... Est-ce que vraiment ce
-vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre?
-
-Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais
-des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des
-pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir
-me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de
-faim.
-
-Eux discutaient. Le mot «la septième» revenait souvent; puis ils
-tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs
-forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et
-disaient: «Pour moi, c’est comme ça», ou «Je le sens ainsi». Alors ils
-recommençaient.
-
-Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de
-m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il
-répondait, renfrogné:
-
---Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.
-
---Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme
-vous...
-
---Non, jamais tu n’aurais compris.
-
-Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur
-laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de
-passe-temps.
-
-Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant
-qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage
-envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé
-depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais
-été supérieure...
-
-Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une
-des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique: «S’il n’avait
-pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde...»
-
-Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge
-serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me
-sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les
-_Confessions_... J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était
-faite à ce grand livre et à moi...
-
-Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient
-avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.
-
-Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait
-le menton.
-
---Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une
-petite bestiole...
-
---Non, je ne suis pas une bestiole!
-
-
-
-
-De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens.
-Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à
-faire venir Naatje et Klaasje.
-
-Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils
-suaient cependant l’enfant pauvre: Naatje surtout, avec sa tignasse
-brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne
-manquait que de beaux vêtements pour être exquis: ses jolies boucles
-blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé,
-faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.
-
-J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on
-faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux
-petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les
-peignais: Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle
-sympathisaient étroitement... Puis nous goûtions de thé et, quand ils
-étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise: des petits
-gâteaux... En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard
-pour les parents.
-
-Je restais debout à les voir s’éloigner: ils se retournaient à chaque
-instant pour me dire bonjour de la main.
-
-J’avais le cœur gros: leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore
-si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les
-rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés... Alors je
-me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de
-recommencer l’ancienne vie... n’était-ce pas mon devoir?...
-
-Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de
-voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et
-vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais
-quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures
-d’une chose essentielle à ma vie...
-
-Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande,
-je me remettais à lire.
-
-
-
-
-Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux
-cents francs par mois de son père; moi, je donnais le plus clair de mes
-gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le
-piano vingt-cinq: nous étions donc très serrés.
-
-Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air
-de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant
-courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune
-homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget: autant pour le
-loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les
-distractions... Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre...
-Quelle bêtise je dis là! quand il nous tombait du pain ou des pommes de
-terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser
-qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain...
-
-Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il
-recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par
-jour: avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait
-tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses
-recoins et à l’aimer.
-
-Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés
-et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage
-demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais
-très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous
-prenions les renseignements.
-
-Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je
-pouvais... Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des
-informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la
-sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les
-consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et
-à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits.
-Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des
-femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la
-«Madame». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui
-demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de
-deux maisons plus loin.
-
---Ah! mais adressez-vous à elle, la voilà...
-
-Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.
-
-Fichtre!...
-
---C’est à moi que tu veux parler? pourquoi ça est donc?
-
-C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de
-teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras
-sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un
-tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des
-boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un
-peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi; dans ce
-mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui
-tremblerait sous une couche de graisse.
-
-Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps:
-
---Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de
-moi?
-
---Trois, non, fis-je naïvement, mais...
-
---Deux et demi, tu veux dire... que pèses-tu?
-
---Quarante-huit kilos.
-
---Comme je disais: trois... j’en pèse cent quarante-cinq.
-
-Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me
-disait si nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais
-ou ce que je pensais d’elle, que je n’avais aucune importance... Aussi
-la moitié de mon embarras disparut.
-
---Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, «je suis tombée dedans», je ne
-savais pas que vous étiez ici.
-
---Pourquoi ça est donc? répondit-elle.
-
---C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite
-l’Allemagne, me demande pour vous.
-
---D’Allemagne? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une
-«carabistouille»... J’achète mes marchandises sur place, chez les
-commerçants en faillite, ou bien en fin de saison. Comme voilà, de
-madame, je viens d’acheter un stock de corsets...
-
-La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement.
-
---Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car,
-l’autre jour, vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande
-maison de fourrures d’en face. Je vous vois du reste battre la ville
-dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route pour écouler mes
-stocks de corsets: quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux, on
-vous reconnaît...
-
-Bah! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que «Madameke» me veut...
-Puis-je t’offrir une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion... ça
-ne m’inquiète pas pourquoi que tu viens.
-
-Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser: je pris
-une tasse de thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser
-payer.
-
---Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais
-beaucoup plus chic: j’ai là ton affaire, une vraie occasion... demande à
-madame qui me les a livrés.
-
-L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard.
-
-Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne
-pouvoir dormir. Après avoir posé toute la journée, je commençais mes
-pérégrinations, et, pendant trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux
-confins de la ville, et d’un bout à l’autre sans prendre le tramway.
-Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt centimes
-dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway.
-
-Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire
-vivre.
-
-
-
-
-Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais
-plus le spectacle de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon
-père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci,
-et, Eitel et moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se
-plaignait bien de temps en temps de mon insoumission, quand je ne
-l’avais pas consulté pour acheter de mon propre argent une voilette ou
-une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait indisciplinée,
-mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage,
-c’est qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien.
-
-Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été
-toute acquise, mais voilà... Heureusement, nous avions tous les deux un
-grand stock de jeunesse à dépenser. Cela se manifestait chez moi par un
-vif besoin de câliner: je grimpais sur ses genoux, et l’embrassais et
-l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait les yeux
-comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard
-m’observait, curieux.
-
-Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce
-que j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me
-laisser aller à tout dire et à penser tout haut, devant lui, comme je
-faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais, mais mes élans étaient
-irrésistibles.
-
-Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes abandons et de mes
-griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de ne pas
-se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée,
-jamais il n’a cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre
-au moment voulu: alors, il ne fallait pas trop se compromettre...
-
-
-
-
-Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux: Eitel se
-levait avant moi pour faire sa toilette.
-
-Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit:
-les mouvements souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et
-fin, m’intéressaient.
-
---Tu es bien beau, Eitel: si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les
-sculpteurs.
-
---Tu crois?
-
---Ah! oui... Eitel, prends donc la pose du «Gladiateur».
-
-Il prit la pose de face
-
---C’est ça... tourne-toi de profil... maintenant de derrière. Oui, c’est
-ça, tu es tout à fait le «Gladiateur»; même la tête irait très bien: à
-ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content... Là, tu
-m’as bien fait plaisir: c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme;
-les rotondités de la femme me donnent toujours envie de taper dessus...
-
---Ah! ma petite bête, tu me trouves beau... fit-il, en se recoulant sous
-les draps.
-
-Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des
-compatriotes.
-
-Moi, j’avais fait venir Naatje: j’avais une quantité de chaussettes à
-raccommoder. Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc,
-marquées de deux grandes lettres rouges. La vieille gouvernante qui
-l’avait élevé les lui tricotait; elles commençaient à s’user, et, après
-chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis un temps, j’avais eu
-beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein de
-chaussettes qui devaient être revues.
-
-Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes
-et nous remîmes tout de suite après à notre tâche: à trois heures,
-toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier.
-Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en
-rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi: d’aimer
-à coudre et à raccommoder...
-
-Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir
-les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire,
-s’ils vous trouvent à leur goût... Moi, j’y étais tellement faite que je
-ne le voyais plus; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en
-suis bien aperçue... Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes
-vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à
-m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices.
-
---Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un
-salon et tu manges de bonnes choses.
-
---Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux
-de tête et des vomissements... Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital
-dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.
-
-Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures
-de modes.
-
---Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée
-quand j’étais petite... Elle mettait, en sortant du lit, son énorme
-jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de
-l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se
-levait devant et derrière; elle en a porté jusqu’en 1870.
-
-Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje; en rentrant, je
-me couchai avec un livre: _Le Père Goriot_. A minuit, Eitel me trouva,
-les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles
-choses à ma portée.
-
---Tu t’es amusé, Eitel?... Regarde ce panier... toutes raccommodées...
-Puis j’ai lu: oh! que c’est bon!... je n’aurais pour rien au monde voulu
-être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre
-son vieux père sur la paille pour du luxe? Une conduite semblable
-m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.
-
-Il se coucha.
-
---Mais tu ne dis rien... Est-ce que tu ne t’es pas amusé?
-
---Oh! si... Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous
-séparer. J’ai été toute la journée avec Mlle A..., j’ai vu qu’elle
-m’aime: son père est très riche, mais je suis de meilleure famille, elle
-sera enchantée de devenir ma femme... Je te demande donc, dans mon
-intérêt, de partir d’ici; quand je serai marié, je te remettrai une
-somme d’argent.
-
-Je ne pus répondre.
-
---Je te demande de faire cela pour moi.
-
---Et si je ne le fais pas? demandai-je, suffoquée.
-
---Alors je te dirai que tu le dois.
-
---Eh bien, ne faisons pas de phrases...
-
-Et je lui tournai le dos.
-
-Je ne dormis pas une minute: je sentais la misère et l’ignominie me
-ressaisir. Puis une honte de devoir subir cela... Maintenant je me
-savais tout à fait jolie, je me savais aussi meilleure que beaucoup
-d’autres... alors pourquoi me traitait-on ainsi?
-
-Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne.
-
-Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer.
-
---Voyons, petite, qu’y a-t-il?
-
-Je le lui racontai.
-
---Peuh! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec
-toi... Tu veux louer une chambre garnie; mais, si tu pouvais donner un
-acompte, tu t’achèterais des meubles au mois, et tu serais chez toi.
-
---J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire.
-
---Oh! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul.
-
-Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste,
-s’était fourni pour mettre une petite femme dans ses meubles.
-
-Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions:
-il le trouva bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira
-confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant
-vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en
-noyer.
-
-Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer
-dans une petite chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier
-soir il me quitta à dix heures. Mais, quand je regardai autour de moi
-ces beaux meubles tout neufs qui m’appartenaient et que je me disais que
-je pourrais lire jusqu’au matin _Le Cousin Pons_, sans devoir éteindre
-la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me défendre de faire
-venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus
-tranquille... mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui
-promettant de ne pas être un obstacle...
-
-Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un
-jeudi, il vint chez moi, les cheveux tout frisés.
-
---Quelle horreur! fis-je, c’est trop...
-
---D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle...
-Dimanche, je veux faire ma demande.
-
-Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air
-radieux et sûr de lui. Je fus tellement choquée que, pour la première
-fois, je ressentis un mouvement de haine que j’eus grand’peine à
-réprimer... «Si je pouvais le prendre par la peau du cou et le flanquer
-par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures, quel régal!...» Mais,
-quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les bras
-vers la porte.
-
-Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je
-songeais... Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt
-ans, passait et repassait, avec toutes ses abjections, devant mon esprit
-angoissé... Puis voilà un an que je couchais toutes les nuits dans ses
-bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais prendre le
-matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir.
-
-Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant
-canné, je regardai autour de moi: les stores étaient baissés, une
-lumière rouge et jaune filtrait, mes meubles flambaient tout neufs, je
-buvais du thé dans une jolie tasse de faïence à ramages lilas.
-
-«Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer... Maintenant on me prête
-toujours des livres... les enfants grandissent et travaillent, je
-pourrai garder l’argent que je gagne, pour vivre... car ce serait
-immonde de me faire entretenir par l’argent que Mlle A... lui apportera:
-je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus... En ce moment il doit
-être occupé à faire des simagrées: il est plus petite femme que moi...
-hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire:
-«Faquin, tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés; chez toi, c’est
-artificiel, tu trompes sur la marchandise; ne le prenez pas,
-mademoiselle, il est sec comme une peau de banane, c’est toujours moi
-qui l’embrasse...» Ah! mon Dieu! que peuvent-ils bien se dire en ce
-moment? et moi qui suis ici à m’angoisser... Eitel, reviens, je serai ta
-petite bête encore plus câline... Comment vais-je savoir quelque chose?»
-
-J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas.
-
-Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus
-une frisette dans les cheveux.
-
---Hein?
-
-Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit.
-
---Cette grue ne t’a pas voulu?
-
---C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse.
-
-Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps.
-
---Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été
-imprudents... Tu ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble?
-
---Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc: elle
-m’a brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les dames...
-Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé.
-
---Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact...
-
---Du monde... je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus.
-
-J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda.
-
---Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles...
-
-Et, se mettant sur son séant:
-
---Fais-toi belle, nous allons dîner. M... sera surpris de nous voir
-arriver. Comme il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit
-que nous n’étions plus ensemble: «Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as
-quitté cette petite? Eh bien, mon cher, tu as eu tort, elle est
-adorable, tu n’en trouveras plus comme ça... Si je l’avais su...»
-
-Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes
-noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes,
-et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la
-rue en pente... Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous
-les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu...
-
-Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre.
-J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde.
-
-Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la
-taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de
-Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter: «_Ich grolle nicht
-wenn es herz auch bricht_».
-
-J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me
-porter jusqu’à l’étage.
-
-
-
-
-Eitel était officier de réserve dans son pays; il devait rentrer pour
-faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent; il
-m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un
-faux pli; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par
-pièce et en fis un bon prix.
-
-Je fus cependant très gênée cet été-là: les peintres travaillent plus à
-la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le
-passé n’existait plus pour moi; aussi, quand un riche sculpteur, qui
-avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je
-lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que «ce vieux»
-pensait de moi...
-
-Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui
-avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage.
-Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne.
-
---Naatje, grand Dieu! je vais faire un voyage! Je vais pouvoir aller en
-chemin de fer pour mon plaisir! je voyagerai en seconde! Tu comprends,
-je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de
-prince, m’attendra à la gare.
-
-Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et
-repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants
-frais, une voilette de gaze: je mis des faveurs bleues dans mes
-chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un
-chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et
-que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec
-moi; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais
-elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre
-heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne
-pus prendre qu’une tasse de thé.
-
-J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de
-dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les
-hanches, et très drapée derrière; sur le devant, depuis la taille
-jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun; elle était plus
-courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire
-des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés
-dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les
-coudes; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma
-taille de quarante-huit centimètres; l’étroit col droit, fermé par une
-broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite
-capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait
-mon gros chignon blond à reflets fauves; la passe devant se relevait en
-une pointe, pincée; l’intérieur était garni d’une dentelle brune
-plissée; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds
-de velours brun montée en aile d’oiseau; des petites brides nouées de
-côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés.
-Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De
-longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus,
-achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais
-donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait
-soi-même.
-
-Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure.
-Passant à côté de moi, ils murmurèrent: «Petit cheval anglais...»
-
-A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me
-rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai
-en wagon; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje:
-
---Je vais voir le Rhin; les Allemands parlent aussi de leur Dôme... Je
-vais voir tout cela! figure-toi! figure-toi!
-
-Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps,
-qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje,
-par la portière.
-
-Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle
-grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans
-mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je
-croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si
-largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle
-finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela... Cependant son
-regard, ce jour-là, me fut une révélation.
-
-Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les
-peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais
-donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares
-excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la
-pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des
-champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose...
-
-Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage
-se dévoila à moi en ses nuances changeantes: le ciel, les nuages et la
-rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les
-moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie,
-un bien-être que je n’avais jamais ressentis. «Peut-être, me disais-je,
-est-ce spécialement beau par ici?» Et je me tournai vers les autres
-voyageurs, pour voir leur impression: plusieurs dormaient, d’autres
-lisaient des journaux; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux
-étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut
-un enchantement.
-
-A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je
-regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me
-frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis
-pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y
-monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux
-me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.
-
-A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et
-riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre
-hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un
-mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A
-l’hôtel, il me prit dans ses bras:
-
---Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de
-pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne
-pourrait soupçonner ce que tu es...
-
-Ce que je suis!!! J’étais prête à pleurer... Tout avait été si beau...
-Enfin!!!
-
-Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien: cette église toute neuve,
-avec ses bandes d’Anglais qui entraient et sortaient... Comment jouir de
-quoi que ce soit, entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et
-de pas qui résonnent... et cette odeur confinée qui vous oppresse... Je
-préférais de beaucoup Sainte-Gudule et Notre-Dame du Sablon. Eitel en
-était indigné.
-
-Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur
-soleil, grand et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me
-surprenaient. Par les jeux de lumière, il était tantôt en or battu,
-tantôt en beurre frais, puis orange: je ne pouvais m’en rassasier.
-
- * * * * *
-
-J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la
-peinture d’amateur. Il savait que j’allais beaucoup au Musée.
-
---Et que regardez-vous de préférence?
-
---Les maîtres hollandais... Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout
-le calme des grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le
-quartier juif.
-
---Et les gothiques, les regardez-vous?
-
---Ils m’agacent: cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on
-lance des flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge
-pas, et, sur des tableaux où l’on torture les gens, ceux qui les
-entourent parlent de leurs petites affaires... c’est crispant, c’est
-irréel.
-
---Vous vous trompez: l’humanité n’avait pas la sensibilité de
-maintenant; puis ils croyaient en Dieu, le reste ne les touchait
-guère...
-
-Il avait un tableau gothique dans son atelier.
-
---Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut
-ébranler sa sérénité: pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici.
-Palpez-moi pour voir si j’y suis... riait-il.
-
---Merci, je vous crois sur parole.
-
---Eh bien, elle aussi croyait sur parole.
-
-Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté
-placide. «Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant? me demandais-je;
-quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu?» Même les mains me
-semblaient molles et bonnes à rien.
-
---N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au
-Musée, voyez et revoyez-les: peut-être arriverez-vous à comprendre...
-
-Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques,
-mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas
-sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable.
-Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient...
-
-A Cologne, comment cela se fit-il? je fus éblouie devant les gothiques:
-la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me
-prirent entièrement.
-
---Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être
-beaux: tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y
-connaître... Ces tableaux sont grotesques.
-
-Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je
-me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui
-m’envahit toujours devant de belles choses.
-
---Viens, je vais te montrer un beau tableau.
-
-Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant
-un escalier. Elle porte un voile autour de la tête et du cou: Eitel me
-disait que c’était pour cacher ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je
-jugeais être un malheur, je trouvais que le tableau comme la reine
-avaient l’air pécore...
-
-J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques.
-
---Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont
-insupportables: est-ce que Dieu et les Saints peuvent avoir cette
-expression abêtie?
-
-Et devant la Vierge à la Roseraie:
-
---C’est une image coloriée pour enfants.
-
---Le peintre N... a un vieux livre de prières, il m’en montre
-quelquefois les images, qu’il appelle des enluminures, en tenant
-lui-même le livre à la main de crainte que je ne l’abîme. Eh bien, les
-petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge sont peints
-comme ces images; leurs petites figures ont la même fraîcheur et,
-comment dirai-je, le même émaillé... Je trouve cela délicieux.
-
---C’est enfantin.
-
-Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, _Die
-heilige familie beim mahle_, qui m’attira comme par un aimant, il
-s’esclaffa encore.
-
---Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont
-heureux d’être ensemble... et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette
-cafetière en étain, et, sur cette étagère, le coffret et le livre de
-prières... Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu sur un tableau,
-au Trippenhuis à Amsterdam: un tout autre tableau, mais il y avait ce
-rouge, le tableau était de... de... Pieter de Hoogh.
-
---Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation
-d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des
-Saints.
-
---Mais Joseph était menuisier...
-
---C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme
-des êtres au-dessus des autres... Puis des cafetières et des livres de
-prières, et cette table mise, sont ridicules: tout cela n’existait pas à
-l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas
-admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête
-des artistes, ils sont ignorants; sinon ils ne peindraient pas des
-anachronismes de ce genre.
-
-Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais
-voulu embrasser le petit tableau.
-
-«L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage
-on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui,
-pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver
-chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements
-de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait
-endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme,
-et la Vierge une femme: il n’y a que le petit Jésus qui soit autre
-chose... Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la
-table, on dirait Klaasje quand il était petit... Joseph a été très chic
-en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces
-histoires d’ange, je ne puis y croire... Eh bien, une fois toutes ces
-misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient
-inconsciemment... Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut
-pour les ustensiles de l’époque! J’en aurais fait autant, et je suis
-peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à
-ces niaiseries-là...»
-
-Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous
-les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions
-heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table:
-le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un
-peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées.
-Alors j’avais Klaasje sur mes genoux; mère, Katootje; et les autres
-enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph.
-Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi... «Si j’avais pu avoir un
-peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce
-monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à
-l’aise... Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve
-cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne? Aussi il ne l’aime
-pas; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on
-m’admire, c’est lui qui rougit d’aise; tout son être exprime alors:
-«hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma
-place...» Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse: alors
-de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait
-comme une feuille...»
-
- * * * * *
-
-A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les
-«Siebengebirge». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise
-de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me
-donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites
-des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus
-prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.
-
---Eitel! comme c’est beau! comme je t’aime de me montrer tout cela!
-
-Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.
-
---Mon Dieu! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous
-embrasser...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me
-laissait assez calme: en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre
-Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait
-la Lorelei.
-
-Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce
-voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster
-chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le
-dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique;
-moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des
-maux de tête me suppliciaient.
-
-Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre
-fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les
-compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût... mais,
-comme digestion, ah! mes enfants!
-
-J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à
-quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus
-anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc
-des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le
-soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs
-Volkslieder, je me sentais leur sœur... Puis, le long des routes, les
-arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc
-d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics! on les
-saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une
-noisette...
-
-Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je
-me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière
-de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne
-connaissaient que de réputation ou par des photographies.
-
-Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu
-aller voir ces merveilles, et pas lui; mais que rien n’était juste dans
-notre ordre social; que les femmes, du reste, portent un capital en
-elle, qui leur permet d’arriver à tout... J’étais tellement vexée que je
-sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne
-pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en
-aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des
-dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait
-que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là...
-J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens,
-dont je devais subir les mufleries...
-
-
-
-
-Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son
-compte; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que
-les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs
-par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin
-à rédiger, puisque je les cherchais tous.
-
-Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à
-vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me
-passa-t-il par la tête? J’entre et demande le prix.
-
---Trois cents francs pour le tout.
-
---Pourrai-je payer par mois?
-
---Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.
-
---Alors je vous l’achète; mais je n’ai pas d’appartement où le placer,
-je vais en chercher un.
-
-Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs
-chambres, et comme les affaires marchaient... J’allai à la recherche
-d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance: un grand
-salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le
-jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les
-provisions, et une mansarde pour la bonne.
-
-La bonne?... Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de
-journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre
-une...
-
-Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue
-travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle: on le mettait dans
-mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux
-enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main: je gardais les
-petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui
-plaisait d’en avoir autant...
-
-On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale,
-qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en
-étain; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes
-fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait
-remises; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme
-je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée,
-chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui
-recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La
-blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout,
-en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers
-lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre.
-
-Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans
-mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon,
-je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces
-prunes, qu’elle aurait des coliques... Et Marie allait raconter chez les
-voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît
-une prune...
-
-Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi! c’était une
-fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle...
-Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le «Kirschenwasser»
-qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des
-compatriotes.
-
-Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.
-
---Tu es bonne! pour ces gens, tu es «Madame», et les domestiques sont
-les ennemis naturels des maîtres...
-
---Tu crois que c’est cela?... mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et
-je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi.
-
-Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que
-j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une
-armoire, je me fis un trousseau de clefs; et, quand le sucre avait
-disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait.
-Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de
-ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je
-les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en
-patronne qu’on écorche le plus qu’on peut?
-
-«Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me
-traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre?... Les
-pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les
-riches?...»
-
-Tout cela me fit longuement réfléchir; j’en étais profondément affectée,
-mais je ne trouvais pas de solution: je n’étais plus comme eux, et ils
-me le faisaient bien voir...
-
- *
-
- * *
-
-Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans.
-Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur
-le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine,
-pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle
-donnait le soir à souper: alors, c’était des jeunes gens qu’elle
-recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux
-convives. On chantait, on criait; le souper fini, l’on cassait la
-vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en
-éclats d’un rire en cascade.
-
-Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait
-sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu,
-depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze
-ans; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre
-chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.
-
---Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était
-mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui
-chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à
-toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi... Alors j’ai fait la
-connaissance du vieux... Je suis fille d’officier; j’étais orpheline,
-j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire
-gagner ma vie... Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je
-casse tout, et je ris... je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort...
-
-Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et
-rentrait chancelante et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et
-mettait tout en miettes. Je comprenais sa douleur et m’émouvait avec
-elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier.
-
---Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants? La vie en
-impose déjà assez malgré nous.
-
-Elle me regarda, effarée.
-
---Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin... vous résumez cela en cinq
-sec.
-
-Elle rougissait encore, très gênée.
-
-Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et
-elle ne cassa plus rien.
-
-Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait
-été élevée dans un pensionnat.
-
- *
-
- * *
-
-L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait
-malade. Eitel dînait chez moi; il proposa à son ami de dîner avec nous.
-
---Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de
-Moselle et du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais.
-
-J’avais acheté un livre de cuisine; la maîtresse d’un peintre m’avait
-expliqué quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une
-excellente cuisine bourgeoise. Avec l’aide de ma petite bonne, je nous
-préparais de savoureux petits repas.
-
---Bah! une personne de plus... je veux bien.
-
-J’étais du reste bonne camarade avec Fritz; nous nous appelions par
-notre petit nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais
-estomac.
-
-Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que
-j’étais à m’agiter autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans
-la cuisine:
-
---Venez, montez ce plat...
-
---Ah! non, pour qui me prenez-vous! Moi, monter des plats!...
-
---Mais je les monte bien.
-
---Oh! vous!
-
---Ah! moi!
-
-Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que
-je ne voulais plus faire à dîner pour son ami.
-
---Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance:
-je croyais que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les
-peintres, l’un moud le café, l’autre coupe le pain, sans faire de
-manières... Mais s’il me prend pour la cuisinière, il se trompe, et il
-ne mangera plus chez moi qu’invité.
-
---Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu.
-
---C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un
-ami. Je ne veux plus; un point, c’est tout.
-
---Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje: ton allure est
-distinguée, mais tu es une sauvage...
-
---Ça m’est égal.
-
---Et ce vin que j’ai acheté?
-
---Tu n’as qu’à le boire, voilà.
-
- *
-
- * *
-
-Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il
-m’avait quittée et ne venait me voir que le soir très tard.
-
-J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze
-ans, vivait avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En
-rentrant, je me couchais et lisais: c’est presque toujours lisant
-qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé.
-
---Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit: elles se faussent.
-
---Pourquoi? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma
-toilette depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset... il
-n’y a que mes gants, mes bas et mes bottines que je ne fabrique pas
-moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons, et je raccommode depuis des
-années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis toi-même qu’un employé
-ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il?
-
---Je ne sais pas, les femmes qui lisent...
-
---Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez.
-
---Tu deviens si insolente, Keetje...
-
---Ah! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi.
-
---Comment ça?
-
---Non! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements.
-Donc, je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque
-tu veux te marier, de nous traiter en hommes d’affaires.
-
---Tu as trouvé cela toute seule?
-
---Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me
-laisser ces renseignements: c’est tout ce que je te demande. Je saurais
-parfaitement rédiger les bulletins, je fais bien le reste...
-
---Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si
-tu es gentille... J’en pleurais de rage... Si j’avais ces renseignements
-à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le
-quitter...
-
-
-
-
-Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses
-élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de
-littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le
-soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de
-nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des
-idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme
-je fulminais contre le bourgeois...
-
---Deux enfants naissent, maison contre maison: l’un sera entouré de
-dentelles, l’autre de guenilles; l’un aura tout dans la vie, l’autre
-rien. C’est une infamie... un enfant est un enfant, et tous devraient
-être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus
-intelligent... Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir
-un gredin...
-
-Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient
-infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec
-le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants
-d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais
-toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant
-l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre
-promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la
-ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire.
-
-Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel; pour ne pas être
-soupçonnée, je le lui dis le même soir.
-
---Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre: on ne pourra
-plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.
-
-Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.
-
-Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je
-voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père.
-J’acceptai avec joie.
-
-En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les
-genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu: cela
-surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému.
-
---Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre
-librement...
-
-Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les
-canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un
-mot, comme intimidés: mes idées humanitaires étaient loin...
-
-Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le
-capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette
-nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire
-cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles
-dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux
-portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que
-d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient
-précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et
-blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums
-d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos...
-
-Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes
-sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant
-de grands cercles derrière eux.
-
-Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et
-jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et,
-sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et
-aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et
-notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe
-raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était
-crevé les yeux à cet élégant métier; comment, petite, quand je me
-réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses
-doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à
-huile qu’on appelait «morveuse», parce qu’il fallait la moucher tout le
-temps...
-
-Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de
-restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun
-travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues
-endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au
-soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur
-en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et
-bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient
-deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.
-
---Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des
-êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour...
-
-Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son
-travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les
-ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige: mon
-camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour,
-nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans
-cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage
-et que j’aime par-dessus tout.
-
-Il m’appelait «mademoiselle», je l’appelais «monsieur», et nous avions
-chacun notre chambre.
-
-Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal,
-il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour
-Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la
-pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros
-livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune
-homme disait:
-
---Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout,
-c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche
-des Sept qui devaient sauver la Flandre... Quand un homme veut combattre
-pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un
-homme qui a une femme est mort pour la cause.
-
---Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant
-pour époux... Quant à votre père, il s’est marié...
-
---Oh! à quarante ans.
-
---Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause?
-
-Cette réponse le dépita: son père, pour lui, était l’oracle.
-
---Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé.
-Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir: elles lui couraient
-après.
-
-Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui
-enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur
-ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le
-froisser en lui répondant ce que je pensais.
-
-Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée: la vie
-m’avait mûrie. Lui était gavé de théories: on n’avait qu’à prendre tous
-les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite...
-Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais
-cependant que ce n’était pas ça...
-
-Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs; nous
-en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La
-carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais.
-Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée,
-n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les
-petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un
-bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé; mais il n’y avait
-aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui
-les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes
-rouges, je le mis tout de suite: il me seyait comme faisant partie de
-moi-même. La vieille femme s’extasiait:
-
---Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme
-vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la
-nuque: c’est la coiffure des paysannes d’ici.
-
-Nous allâmes au cimetière: un vieux fossoyeur creusait une tombe.
-
---Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de
-ville... où sont les autres? ont-ils quitté, en abandonnant les
-vieillards?
-
-A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.
-
-Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes
-encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis
-soixante ans.
-
---Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté...
-
-Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se
-mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier
-à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de
-Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais
-riant cependant de ma frousse.
-
-La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en
-tricotant des bas de laine violette.
-
---Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage
-jeune...
-
-Dans la carriole, je me repris: nous descendîmes à nouveau dans les
-prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous
-regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous
-sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de
-l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations...
-et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous...
-
-Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles... Ah! le bon
-déjeuner!...
-
-L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus
-rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens: il n’y
-avait plus maintenant que nous deux.
-
-Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de
-la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir,
-ouvrit la porte et ne la referma pas.
-
-Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en
-fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans
-l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument.
-
---Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les
-étripe...
-
-Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.
-
---Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais
-rêvé une amitié: une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris,
-qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai
-entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous
-pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté...
-Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a
-une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours: le danger,
-c’est la femme... elles sont toutes mesquines et vaniteuses.
-
---Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me
-juger...
-
---Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si
-je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore
-plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu... Mais je ne vous épouserai
-jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai
-aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je
-n’hésiterai pas un instant, je partirai.
-
---Vous pourriez m’emmener avec vous.
-
---Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant!
-
---Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de
-mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel...
-
---Oh! les Nele n’existent plus de nos jours.
-
---Puis, je croyais que vous m’aimiez...
-
---Voilà! incapable de comprendre... L’amour, c’est ça: l’idée, le
-sacrifice n’existent pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses
-sensations directes: j’ai faim, je dois manger; j’ai sommeil, je dois
-dormir.
-
---J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je; il est évident que je
-n’irai pas faire tout cela quand je n’en ai pas envie.
-
---En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de
-l’humanité... Ils étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur
-vie. Ils auraient réalisé de grandes choses, mais l’un s’est marié, puis
-l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de combat.
-
---Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre
-chambre...
-
-Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre.
-
-Je me couchai, étouffant mes sanglots. «Qu’ai-je donc sur moi, pour
-qu’on m’aime si peu? depuis mon enfance, cela me poursuit: jamais une
-chose complète, tout m’est toujours gâté, pourquoi? pourquoi?...»
-
-Il m’entendit pleurer; il vint.
-
---Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir
-cette amitié exquise... cependant avoir une femme jolie, intelligente
-serait l’idéal... mais je n’ose pas. Je n’ai jamais connu de femme, je
-sens que je ne suis pas fait pour elles...
-
---Alors pourquoi êtes-vous venu à moi? ce n’est pas moi qui vous ai
-cherché.
-
---J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le
-danger.
-
-Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa
-route. Eh bien, non, quelque chose était cassé...
-
-Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience? ce ne fut pas
-la nuit d’amour que j’avais rêvée... ma première nuit d’amour!...
-
-Je l’aimais éperdument: sa voix chaude et musicale, son rire épanoui,
-ses longues mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout
-son être frêle et fin enfin, et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses
-méfiances et ses craintes...
-
-Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas
-encore parlé de ma position, qu’il connaissait parfaitement.
-
-Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres
-d’art, mais je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la
-Vierge à l’Enfant de Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne
-m’impressionnèrent: j’avais de bien autres préoccupations.
-
-Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos
-explications pénibles de la nuit... Ce qui me tranquillisait un peu,
-c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme un petit garçon qui
-répète une leçon: j’avais la vague sensation que tout cela n’était que
-collé sur lui par des mains prudentes... Cependant il est là à frémir
-devant ces peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre
-siècles...
-
---Mais vous ne voyez rien...
-
-Vous!
-
---Cela ne vous dit rien?
-
-Vous!
-
---Non, cela m’est indifférent.
-
-Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne
-pus, et je rentrai chez moi toute penaude... Eitel n’avait pas remarqué
-mon absence.
-
-
-
-
-Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta _Crime et Châtiment_.
-
-J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie
-et la vilenie des hommes, que je compris ce livre comme l’expression
-même de l’injustice. Rien ne m’échappa. Le ridicule de Catherine
-Ivanovna, quand elle danse mourante de faim et délirante, dans la rue
-avec ses enfants, le grotesque lamentable de cette scène, me fit plus
-pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage... Oui, la misère vous
-abreuve de ridicule: que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à
-cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide... Et n’avais-je
-pas eu moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde,
-soyeuse et bouclée, vraie parure de reine, comme elle étalait son
-éducation et ses manières de dame. Une pauvresse qui ose étaler son
-trésor!...
-
-Quant à Sonia, je croyais que c’était moi: sa timidité devant les
-hommes, je l’avais eue--je l’avais encore, mais je la cachais--et son
-geste fut identique au mien: nous nous étions sacrifiées consciemment,
-sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous enfoncions, d’où personne
-ne nous aurait tirées, au contraire... Tant pis pour nous, il le
-fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky... En
-pure perte? Je ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs,
-mais ils ne sont pas morts de faim!...
-
-Elle avait de l’éducation: moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir
-furent cependant pareilles... Etrange... Comment cela se fait-il?
-
-J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec
-André, et surtout beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement
-apprécier ce livre, et fus bouleversée: mon cas était donc si fréquent
-que des grands hommes comme cet écrivain s’en étaient inspirés...
-J’avais toujours cru que mon cas était exceptionnel: que cette honte
-était tombée sur moi parce que j’étais une créature infime, qui ne
-comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose pour
-laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle
-nobles, qui connaissaient la musique et parlaient le français, avaient
-dû passer par où moi et les miens avions été traînés depuis toujours...
-
-Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de
-l’éducation, personne n’aurait osé me traiter de la sorte... Ce n’était
-donc pas encore ça? Avec de l’éducation, on n’arrivait pas non plus à
-gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation et pas
-d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie...
-
-Ah! mais, attendez! Si Eitel ose encore me manquer!... Et même André,
-consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent?... Lui en a
-cependant... Voilà! qu’est-ce que c’est que tout cela?... moi, je ne le
-partagerais avec personne.
-
-J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je
-croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes
-et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les
-plus équivoques...
-
-Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair
-et en os, pensait. Je pris avec moi _Crime et Châtiment_, chez une
-demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle
-avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie; elle avait des
-frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je
-lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.
-
---Qu’auriez-vous fait, mademoiselle?
-
---Oh! je ne me serais pas dégradée ainsi.
-
---Mais qu’auriez-vous fait? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de
-faim vos petits frères et sœurs...
-
---J’aurais travaillé.
-
---Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif? Le travail
-d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé: pas moyen de nourrir
-sept à huit personnes...
-
---Alors comme alors, mon honneur avant tout!
-
---Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous
-possédiez n’importe quel moyen de salut.
-
---Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a
-pas donnés à garder.
-
---Ah! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre
-intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen,
-il faudrait l’employer pour les sauver.
-
---Jamais de la vie! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à
-personne.
-
---C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur
-âme...
-
---Evidemment pas.
-
---Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste.
-
-Elle haussa les épaules.
-
---Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres
-malsains, qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées.
-
---Le livre ne pose pas la question; moi, je la pose.
-
---Vous divaguez...
-
-Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.
-
-Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma
-conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant
-marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes
-mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de
-cette souillure que j’avais dû subir... Maintenant que je me rendais
-compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.
-
-Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de
-trottoir quand je la rencontrais. «Dieu ne me les a pas donnés à
-garder...» Quel monstre!
-
-Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous,
-ne me fit l’impression de _Crime et Châtiment_... J’aurais tant voulu
-savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait
-comme moi; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se
-sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à
-elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise
-partout et avec tout le monde.
-
-Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les
-temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus
-de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec
-la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que
-j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter;
-mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout...
-
-Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné
-sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de
-frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont
-endormies dans les bras l’une de l’autre... Cela a de l’allure...
-
-Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que
-j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai
-doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas
-être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le
-ronflement de mon père, ivre...
-
-Sonia a pardonné à son père. Moi... mon père, mourant à l’hôpital, avait
-chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir,
-qu’il avait quelque chose à me demander... Dans l’agonie, il s’informait
-à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje
-n’était pas encore là... Je n’y suis pas allée.
-
-Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant
-l’inévitable! Comme elle est belle, comme elle est grande!... Moi, je
-gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout
-sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite
-créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau
-sur la gorge... Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais,
-comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de
-faim...
-
-Elle connaissait mon adoration pour nos enfants: sur qui pouvait-elle
-mieux compter que sur moi? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée
-plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette
-brèche infranchissable entre nous... Chaque fois, je lui fais sentir son
-infamie, au point qu’elle a fini par tout nier; et je sais que je la
-torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable...
-
-Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur
-l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire
-qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle
-toute seule, et que je lui demande pardon à genoux... à genoux, mère, à
-genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux... Mais je
-n’ai pas besoin de faire tant de chichis: un regard suffirait, et elle
-me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été...
-
-Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout
-éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je
-suis... il y a de la marge entre Sonia et moi...
-
-
-
-
-Mais qu’avais-je? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me
-harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les
-mois de douleurs atroces; j’étais irritable et incommensurablement
-triste; des peurs et des transes m’obsédaient... puis je souffrais
-moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage?
-J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce
-chapitre que nous évitions?
-
-Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.
-
---Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu
-es là sans énergie...
-
---Je suis malade, je ne sais ce que j’ai... Quand je vais chez les
-peintres, ils me disent: «Quelle tête tu as, il faut te soigner...» De
-quelle nature était ta piqûre anatomique?
-
---J’avais demandé à mon chef de service; il m’a dit en ricanant: «Ça y
-est, tu crèveras de syphilis...» Mais, comme il me détestait, à cause de
-mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements
-d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue,
-je suis allé consulter M...; il m’a assuré que c’était une piqûre sans
-importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme;
-il m’a répondu très sérieusement: «Aucun.»
-
---Ce n’est donc pas ça...
-
-Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.
-
---André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est
-odieux! c’est odieux! Comment supportes-tu cette situation? Est-ce parce
-que je t’ai raconté ma vie? A toi, je croyais devoir tout dire.
-
---Oh! Keetje! pour moi tu es pure: comment te rendrais-je responsable
-des crimes de la société? Tu es une de ses victimes...
-
---Victime de la société... ici, je le suis des hommes... et toi, pour
-combattre la société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de
-moi-même.
-
---Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être
-libre.
-
---Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de
-m’imposer semblable torture.
-
---Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme:
-c’est un ami que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas
-un instant entra l’amitié et ce que la femme nous offre.
-
---Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L...?
-
---L... est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit
-avoir la première place dans notre vie.
-
---Eh bien, pas pour moi: tu es mon premier bien... peut-être jadis,
-quand il s’agissait des petits...
-
---Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser
-envahir par ce sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en
-as pas d’idée... mais tu ne peux pas comprendre. La femme croit qu’elle
-n’a qu’à se donner pour abolir tous les autres devoirs de la vie. Elle
-ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée... Mon père...
-
---Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent
-qu’il ne lui en fallait pour vivre.
-
---Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme
-il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de
-l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et
-pouvoir agir en toute liberté.
-
---C’est très beau... Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux
-domestiques: c’est aimer le prolétaire un peu à distance...
-
---Nous devons les affranchir sans leur concours: ils ne savent pas, ce
-sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.
-
---Ils ne savent pas! Je ne sais pas non plus sans doute?... André, ce
-n’est pas tout ça... Ma vie est intolérable: si tu ne peux pas me
-laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous... Ne crois pas
-que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je
-sais que tu m’aimes; non, mais je ne peux plus, je me sens plus
-misérable qu’avant... Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que
-même toi, tu m’y laisses pour des théories... A la fin vous me rendrez
-folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées
-humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi... Non, ce
-n’est pas tout ça!... ce n’est pas tout ça!... La souffrance humaine est
-faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse,
-créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie...
-Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé... Grand Dieu, André, regarde
-donc à côté de toi; tu es toujours dans des théories, ou tu fais
-joliment partie de cette société que tu conspues... tu n’es pas
-affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.
-
---C’est bien ça... mon père a raison: la femme est incapable d’un
-sacrifice, elle ne pense qu’à elle.
-
---Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes... Du reste, tu m’as déjà
-dit tout cela la nuit de nos noces...
-
-J’essuyai mes yeux.
-
---Restons-en là: moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne
-pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à
-pleins pieds... Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette
-existence malpropre... Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela,
-fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et
-que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de
-passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.
-
-J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.
-
---Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi; je
-t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel,
-qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le
-bonheur le plus pur, le plus complet; quand je suis avec toi, il
-m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter...
-Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent? car le
-bonheur absorbe, rend égoïste...
-
-Je ne savais plus que dire: il avait raison et il avait tort, comment en
-sortir?... Ah! zut! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur
-et de nous aimer, sans équivoque entre nous... Moi surtout, je ne dois
-pas oublier ceux qui sont lésés... Si l’on monte des barricades, je suis
-sûre de les escalader avant lui... Que ce doit être bon de se faire tuer
-pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité: on
-peut bien être deux pour cela...
-
-Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée? Il m’enferma dans ses
-bras.
-
---Keetje, ma femme! garde-moi toujours...
-
-
-
-
-J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait
-pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle,
-d’une réalité inventée ou observée en surface; il me semblait qu’il
-s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du
-peuple... L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être
-malodorant qui déambule là devant vous...
-
-Je me disais bien que j’étais ignorante; mais étais-je ignorante?... Ma
-foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola...
-Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les
-gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si
-dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je
-les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des
-autres. Alors Zola... D’où leur vient la prétention de nous connaître si
-facilement? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe: de là
-notre contrainte devant eux; nous ne savons jamais ce qu’ils nous
-réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu.
-
-André préférait _A Rebours_, de Huysmans: c’était au-dessus de ma
-portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut
-les conduire aux agissements les plus étranges: je n’avais aucune pitié
-d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. «Quand on
-avait tout pour être honnête...», telle était ma théorie éternelle. La
-beauté du style n’existait pas encore pour moi.
-
-André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de
-Lamennais--ils m’étaient lettre morte--du Phalanstère... Ah! l’horreur!
-Tout en commun, ne pas être chez soi... Comment se recueillir et suivre
-une pensée? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le
-Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.
-
-André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce
-côté factice de l’homme; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et
-grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux: il me les fit
-lire. Michelet, dans _La Femme_, m’horripilait: il fallait ramasser, sur
-un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer...
-_Notre-Dame de Paris_ m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu
-connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa
-fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces
-belles phrases...
-
-Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille
-aux boucles blondes: elle me faisait souvent venir, parce que je lui
-rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand
-elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce
-ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en
-vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de
-larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage.
-Elle ne disait rien et continuait sa besogne; puis elle me prenait par
-la main et me faisait sortir; la porte fermée, j’entendais un «han»
-prolongé... Je disais à André que cette femme sentait profondément sa
-douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me
-jeter au cou de ma mère, en sanglotant; mais que Hugo pouvait me chanter
-tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas...
-
---Ah! misère! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables!
-
---Leurs cerveaux, non; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais
-ne savent pas donner le ton.
-
-Il me regardait avec ahurissement.
-
---Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi; tu
-crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça...
-
-Et il montrait un petit bout de son doigt.
-
---Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour
-l’oser. Ne me parle plus, tu m’horripiles.
-
---Ah! tu m’embêtes à la fin: si je suis si stupide, taisons-nous et
-regardons les arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo.
-
-Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis
-s’arrêtait, la bouche large ouverte.
-
---Tais-toi, ignarde, sotte... piteuse pécore.
-
-Et il allait secouer un arbre.
-
---Bah! c’est bon, touche-moi seulement...
-
-Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt
-de Soignes, que nous traversions au moins trois fois par semaine pour
-aller dîner à Groenendael. Nous marchions, après ces altercations,
-chacun de notre côté; puis je me rapprochais de lui.
-
---André... voyons...
-
-Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait:
-
---C’est lamentable! il n’y a rien à faire avec les femmes: tu as déjà
-tant lu, et tu parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins
-compréhensive des créatures. Je croyais qu’en causant comme nous
-faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de ce poète unique.
-
---En causant... Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi? Tu as eu
-des professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans... En causant...
-tu te moques de moi... oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes
-impressions... Je comprends cependant Jean-Jacques et Dostoïevsky: ils
-me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo... il me donne la
-sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche...
-
-Il jetait violemment son cigare.
-
---Ah! non! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près.
-
---Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je
-veux être tout.
-
---Tout! mince!...
-
---Tout... tout ou rien.
-
-Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots.
-
---Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute...
-
---Ah! non! Ah! non! pas ça... je ne veux pas de ta pitié: mon cerveau
-vaut le tien.
-
---Ah, par exemple... Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as
-rien appris.
-
---Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant... Du reste, je
-n’ai pas appris ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la
-vie que toi, et cela m’a fait comprendre des choses que tu ne
-comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues pour les sentir.
-Tu sais une chose, moi une autre... Mais nous ne devrions pas nous
-fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre.
-
---Oh! non, quelle idée...
-
-Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne
-pensant plus qu’à nous câliner.
-
-Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les
-gros bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer.
-
-Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans
-la bonne voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une
-allumette flambante levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la
-taille et, sous ses baisers, m’inclinait dans la neige ou sur les
-feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du matin,
-courbaturés, mais apaisés et heureux, avec tous les parfums de la forêt
-sur nous.
-
-
-
-
---Keetje, tu ne dois pas rester ainsi: tu parles un jargon impossible,
-avec un accent anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres
-sont très bien, tu y mets toute ton âme, mais quelle orthographe! Voici
-l’adresse d’une institutrice qui enseigne la grammaire, je l’ai prise
-sur une pancarte affichée à sa fenêtre; va donc t’informer.
-
-J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une
-demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi; elle dut m’expliquer
-ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif... Au commencement, je
-ne compris pas mon infériorité: je ne savais pas que ces premiers
-éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus
-rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut,
-et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes
-leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait
-été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que
-beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me
-mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance.
-
-Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que
-maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de
-géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua
-d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites
-lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres
-des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien.
-Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya
-devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses.
-Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je
-me misse bien en tête où les événements s’étaient passés.
-
-Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme,
-m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure
-que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs
-habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses... L’inondation
-du Nil me fit crier avec eux: «Ça y est, il envahit tout...» Les
-passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je
-clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse... Mais les cadavres qu’on
-mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont
-on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute
-l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour
-l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars.
-
-André riait de l’impression que tout cela me faisait.
-
---Il t’en restera plus qu’à moi: nous autres, on nous serine ces choses
-quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et
-l’impression est nulle.
-
---C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant
-m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on
-veut savoir, la vie suffit à peine.
-
-Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise: je la
-connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de
-Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait: «Je
-vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je
-suis le Dieu vengeur.» A présent, qu’on me la représentait comme
-l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.
-
-Ma mentalité changea complètement: je voyais plus loin, je découvris des
-beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si
-la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi
-d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas
-tout que d’avoir les pieds au chaud.
-
-Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur
-lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en
-trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde... Maintenant
-j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des
-choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me
-voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le
-faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais
-André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur
-que je ne prisse l’accent belge.
-
---Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on
-connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à
-Bruxelles pour apprendre le français; avec ton allure d’«english lady»,
-cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières
-pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où
-j’y étudiais le violon,--car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir
-violoniste, mais mes parents s’y sont opposés,--cette ancienne élève est
-monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de
-bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de
-suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures
-à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis,
-elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour
-assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire
-«_mmme... nnne... pppe..._» Je m’y mis avec une fougue à en avoir des
-bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue
-voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années
-perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon
-professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en
-Belgique pour compléter ses études: j’étais déjà plus dégrossie que des
-élèves de deuxième année.
-
-Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui
-s’ouvrit pour moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je
-m’initiais. J’eus des sensations délirantes et des émotions d’art sans
-mélange. Tout mon être était tendu dans une vibration à le rompre. Puis
-mon orgueil ne connut plus de bornes... Comment! moi, j’étais d’une
-école! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus
-élevé! Moi, je travaillais mes gestes, mes attitudes, mon rire et mon
-sourire... J’en divaguais; j’étais ponctuelle, scrupuleuse. Quand le
-professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme
-j’avais un budget restreint, mes robes étaient continuellement
-reteintes, mes chapeaux retapés; tout mon argent passait à des livres et
-à des leçons, car j’avais cru absolument nécessaire d’apprendre
-l’anglais et l’allemand.
-
-Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des
-sueurs nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe
-supérieure, où j’étais maintenant, ne m’aimait pas: elle me trouvait
-trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine et de hanches...
-
---Vous êtes artiste, intelligente; mais, entre nous, au théâtre il faut
-plaire aux hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas.
-
-J’avais lu _Nana_, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas
-su donner une note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au
-professeur si c’était ça, le théâtre... Ses narines se pincèrent de
-dépit: j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès d’elle.
-
-Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé
-qu’à changer mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre.
-Très souvent, j’apportais un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le
-professeur et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je
-l’interprétais.
-
-C’était _Les Deux Pigeons_... Comment ne pas avoir la mort dans l’âme,
-quand on aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure?
-
-Ou _Le Chien et le Loup_. Je pensais au collier qui étrangla, pendant
-des siècles, une partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en
-lui jetant de temps en temps quelques reliefs... Os de poulet, os de
-pigeon...
-
-Puis _Rolla_!
-
- Pauvreté! pauvreté! c’est toi la courtisane,
- C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant...
-
-Vous comprenez l’émotion que j’y mis...
-
-J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais
-étudié avec passion:
-
- L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
-
-J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les
-roses de Saint-Cloud. Détruire les roses!... moi qui ferme les yeux
-d’émotion, au parfum d’une rose France!
-
-Puis _La Conscience_ avec Caïn, et cette répétition: _L’œil a-t-il
-disparu_? La chair de poule me parcourait en une peur indicible.
-
-Mais _Booz_!
-
- L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle...
-
-Tout mon être s’épanouissait en des aspirations vers le soleil, vers les
-champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des nuits d’été...
-J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes; mais c’était l’hiver,
-les nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela.
-
-Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui
-surprenaient mes camarades et mon professeur.
-
-Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à
-mon don de vision et d’évocation... Je ne connaissais pas la musique.
-Cependant, me trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup
-les parfums de la campagne, et je vis un clair ruisseau serpenter à
-travers des prairies.
-
---André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique.
-
---Mais il y a tout cela. C’est la «Pastorale»...
-
-J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je
-venais de voir et de humer...
-
-Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique,
-et surtout sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche!... Quand André
-fut mort, j’eus plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des
-danseurs en ample manteau pourpre, qui, devant le corbillard,
-exécutaient la «danse» funèbre de Chopin.
-
-Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec
-couleur, gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles,
-presque toutes se moquaient; d’autres croyaient à une pose, et à toutes
-cette manière de sentir était antipathique.
-
---Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer
-la Toinette du _Malade Imaginaire_?
-
---Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz?
-
-Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur,
-était une tâche pour elles: en dehors de Marthe, la seule camarade que
-je m’étais faite au Conservatoire, aucune n’avait la passion...
-
- * * * * *
-
-Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que
-j’aurais sur la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait.
-Je voulais savoir. J’achetai un arsenal complet de rouge, de blanc, de
-cold-cream et de crayons de toutes couleurs, et, un soir, je dis à
-Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre.
-
-J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher.
-
---Maintenant, mets-toi là, en face de la porte, et, quand j’entrerai, tu
-me regarderas bien pour voir l’effet que je produis.
-
-Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure
-fut faite et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond,
-je m’entourai d’un grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur
-ton, et je fis mon entrée; Naatje me regarda en silence; puis, avec de
-l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la voix, elle me dit:
-
---Je croyais que le fard ne t’allait pas.
-
---N’est-ce pas qu’il me va? fis-je, en allant vers l’armoire à glace.
-
-J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais
-que je ne me connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes
-salières trop creuses; mais mon cou, ma nuque et la poitrine, très bien
-et étonnamment jeunes. La ligne du corps, surtout de dos, était d’une
-grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère.
-
-Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à
-déclamer des tirades de comédie et de tragédie; puis je fis des sorties
-et des rentrées, avec la grande révérence.
-
-Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard
-haineux.
-
---Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la
-meilleure volonté du monde, me trouver dépourvue de charme; mais elle me
-remplirait mes salières d’une pâte et me collerait un corset avec gorge
-et hanches, et mes gestes et les beaux saluts de côté et à la ronde,
-avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de
-maintenant... Regarde comme c’est élégant.
-
-Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines
-avant de quitter une assemblée.
-
-J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje
-qu’il n’aimait pas.
-
---Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la
-vertu... Si elle ne veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus
-chez toi... nous l’aurons toujours sur le dos.
-
-Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour
-ne plus venir: elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle
-finissait mes toilettes.
-
-Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous
-l’impression de m’être vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais.
-
---Tu jettes des rayons...
-
-Nous eûmes une longue nuit d’amour...
-
- * * * * *
-
-Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours.
-Elle fit tout au monde pour m’éliminer, mais une élève vint lui
-demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire
-entendre, que je pleurais là derrière un pilier... Il fallait bien
-qu’elle me présentât, et, plus morte que vive, je déclamai les
-_Imprécations de Camille_.
-
-Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec
-animation au directeur; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la
-réflexion:
-
---C’est la seule qui sache ce qu’elle dit; et elle n’a aucun accent...
-
-Puis à moi:
-
---C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir.
-
-Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses
-observations malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce
-point que, à bout de résistance, je renonçai au concours. Puis je me
-disais aussi: «Si j’échoue, elle en profitera pour me renvoyer, et je
-veux continuer à travailler: ce concours n’augmentera pas mon savoir...»
-
-Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante.
-
---Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire: il n’y a
-pas que la scène, il y a les coulisses... Vous n’avez pas ce qu’il faut,
-vous deviez plutôt manier la plume!
-
-Je crus à une dernière noirceur.
-
-Un élève me dit:
-
---Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute
-l’attention sur la petite O... et lui permettre de décrocher un premier
-prix, et ce produit pour vieux messieurs ne l’aura pas si tu te mets de
-la partie.
-
-Mais je n’en pouvais plus; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas
-que je devinsse actrice, que cela détruirait notre bonheur...
-
-Je partis donc faire une cure.
-
- *
-
- * *
-
-Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à
-quatorze ans, je chantais, pour endormir nos enfants, tous les chants de
-l’école d’abord, puis j’improvisais.
-
-Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis
-devant sa porte; il imposait silence à toute la marmaille aussi
-longtemps que je m’égosillais; après, il me disait, très ému:
-
---C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes...
-
-Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais: même le dimanche, son
-odeur me repoussait.
-
-En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus
-jamais chanté.
-
-J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations
-qui me charmaient tellement que je me rappelai ma voix. Mme R..., mon
-professeur de diction, avec qui je prenais toujours des leçons
-particulières, avait fait ses études de chant; je lui parlai de ma voix
-chantée.
-
---Ah!... voyons cela.
-
-Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme.
-
---Oh! oh! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare...
-
---Alors je vais entrer au chant!
-
---Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant,
-l’autre de déclamation; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et
-depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix
-exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau
-et solide; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps
-vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous
-n’échouiez. Réfléchissez...
-
-Une voix rare, un très beau timbre... Quelle perspective!... Mes dons ne
-seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me
-prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi
-de produire de belles choses... et je ne devrais cela qu’à moi-même...
-Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de
-misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir: «C’est moi qui fus
-Armide, ou qui fus Phèdre.» On dira: «Vous vous rappelez la grande
-Oldéma? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art
-et de vie complètes. Ah! elle était admirable!...»
-
-Eh bien, pourquoi pas!... Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les
-meilleures? On me dit très artiste, et j’ai les dons! Si je puis les
-cultiver, pourquoi pas moi!... dites! pourquoi pas moi.
-
-Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.
-
-Le lendemain je pris Mme R... à part et lui dis que j’avais décidé
-d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études
-de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner
-des leçons particulières de diction.
-
---Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de
-chant.
-
-Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas
-occupée plus tôt. Mme B... lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que
-j’étais très travailleuse et compréhensive.
-
---Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf
-ans, elle aura encore vingt ans devant elle... cela en vaut la peine.
-
-Je me tenais coite.
-
-J’entrai au chant et au solfège. Au solfège!... Je ne connaissais pas
-une note: elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années
-auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je
-ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande
-finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait
-réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le
-matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais
-excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je
-m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je
-devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je
-revenais, les autres avaient marché, moi reculé; puis elles avaient
-dix-huit ans...
-
-Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle
-assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour
-mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant
-comédienne ou chanteuse,--j’espérais bien vaincre les appréhensions
-d’André.--Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la
-maladie...
-
-Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter,
-il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves.
-
---Oldéma va chanter...
-
-Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi
-à la déclamation.
-
---Allons à la déclamation, Oldéma déclame.
-
-Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour
-apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français.
-
-J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire: ce bruissement de ruche en
-travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance
-qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi,
-quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une
-des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur
-lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais
-lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter...
-
-Un hiver, on lisait l’_Iliade_: les élèves goûtaient si peu cette
-lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe
-me disait:
-
---Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de
-moi, j’aurai des attaques de nerfs.
-
-Le professeur s’en aperçut.
-
---Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous
-tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour
-celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des
-lectures plus à votre portée.
-
-Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans;
-moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la
-vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de
-paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs
-chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.
-
- * * * * *
-
-Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus
-appelée chez le secrétaire.
-
---Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et
-votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé
-ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez
-voulu le faire maintenant: c’est très méritoire pour une personne de
-votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard
-pour vous créer un avenir au théâtre; ajoutez à cela votre état de santé
-actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez...
-
---Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée; mais ne
-pourrais-je assister aux cours comme auditrice? Le Conservatoire est
-devenu ma vie.
-
---Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de
-chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille: c’est le
-meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos
-concerts.
-
-Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai; j’étouffais. Je me
-réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se
-lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs
-nichons. L’une me cria:
-
---Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu!
-
-Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en
-des spasmes de désespoir: Fini... tout est fini. Cette implacable misère
-m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il
-fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que
-cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout
-craindre; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait
-s’abattre sur moi ici... J’ai voulu escalader une pente, inaccessible
-quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de
-somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les
-difficultés... trop tard... et j’ai encore tant d’années devant moi pour
-regretter ma vie manquée...
-
-J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art... Fini...
-Me voilà plus désemparée que jamais... Et toutes ces beautés auxquelles
-j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en
-amateur... Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me
-reste...
-
-J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que
-j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins
-avaient conseillé de ne pas me laisser étudier... Avec quelle déférence
-le secrétaire m’a parlé: «Une personne de votre monde... Rentrez pour un
-temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour
-vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée...»
-
-Ah! mince! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne
-famille, qu’il a mis tant de gants... Aux petites du solfège, filles de
-verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a
-d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de
-théâtre... Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait
-tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où
-je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité.
-
-Encore un sale tour que la misère m’a joué: c’est de m’avoir montré les
-gens sous leur vrai jour: leurs égards ne s’adressent qu’à la position
-sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle
-Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en
-guenilles, pour voir le volte-face de son respect...
-
-C’est fini... Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une
-école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que
-la pensée humaine a produit de plus élevé; j’y ai appris à comprendre et
-à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et
-claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas!
-mais presque sans accent.
-
-Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde
-nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses; il m’est
-devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la
-douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur
-qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon
-conseil... et, maintenant, fini... Je comprends le jeu du comédien et le
-chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou
-chanter moi-même, et c’est trop tard... Tout est fini sans espoir...
-
-Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes
-que le jeune homme jouait sur l’orgue. _Do... si... ré bémol...
-la-a-a-a-a-a-a..._
-
-Lui acquiesçait de la tête.
-
-Quelle adorable trille... Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis
-leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non
-une belle voix; elle obtiendra un rappel de second prix; elle fulminera
-un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y
-pensera plus; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne
-lui ont pas fait faire un pas...
-
-La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et
-chantera _Faust_. Gounod est son dieu... Son _Ave Maria_, peuh... Je
-vois toujours, quand je l’entends chanter ou moudre sur un piano
-mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant à pleine
-voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette:
-
- Oh, ma Lisehette... Oh, ma Lisehette.
- Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours...
-
-Chaque fois que cette élève a chanté _Mireille_, elle a une extinction
-de voix... _A toi mon âhâme je t’ââhââpartiens._ Pouah!... comme si l’on
-gueulait ainsi quand on donne son âme!...
-
-Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à
-la main, qui se pâmaient... C’est étrange, je trouve cette musique
-libidineuse...
-
-... Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de
-mon passé? On m’aurait chassée ignominieusement... Même Marthe,
-aurait-elle compris? Il n’y a qu’André qui m’en aime davantage...
-André... Ah! quelle percée de lumière dans ma vie... et cette
-délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage: il est beau,
-ciselé,--évidemment les femmes le trouvent laid,--ses mains sont des
-merveilles, et, quand il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si
-franchement, et, quand il a de l’humeur et rejette sa mèche en arrière
-d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre... C’est un
-être unique. J’ai eu du bonheur: si je n’avais pas rencontré André, mon
-cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces
-merveilles.
-
-Ne pas connaître _Esther_!
-
- O, mon souverain roi,
- Me voici donc tremblante et seule devant toi.
-
-Ne pas connaître _Le Misanthrope_... _Célimène_...
-
- Et ce n’est pas le temps,
- Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.
-
-Et _Dorine_:
-
- Et je vous verrais nu du haut jusque en bas
- Que toute votre peau ne me tenterait pas.
-
-Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie...
-
-Puis, en musique... Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché
-toute seule les lieder de Beethoven et ceux de Haydn? Est-il un lied
-plus émouvant qu’_Ein kleines Haus_ de Haydn et _Geliebt wird alles
-ausser mir_ de Beethoven? Ne me suis-je pas, avec un doigt sur le piano,
-initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité?...
-
-Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure
-profondément toutes ces œuvres de beauté... Elles sont aussi de bonnes
-actions, car on n’a qu’à les évoquer pendant les jours tristes, et elles
-agissent comme un calmant... On ne peut quand même pas m’enlever tout ce
-que j’ai appris: je le possède pour toujours, et c’est déjà un grand
-trésor... Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans
-son gilet, comme il dit.
-
-Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de
-derrière l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner, et, la
-gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa.
-
---Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant? Tu aurais certainement eu
-une leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller... Tu sais, ton
-trille est clair et frais, ne rate donc pas la prochaine leçon.
-
-Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant:
-
---_Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de
-fein-in-in-indre, apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre._
-
-Et, moi, je quittai.
-
-En cheminant, je ne pus que penser encore: «Je l’ai échappé belle. Sans
-André sur mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur
-moi... Dire qu’il y eut un temps où la recherche d’une croûte de pain
-était ma seule préoccupation... C’était cependant aussi une jouissance
-intense de voir les petits manger et se chauffer...!»
-
-
-
-
-J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller.
-
-Quand le train entra dans la ville, je fus prise d’un tremblement, et
-une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur l’impression
-qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert.
-
-André vit mon émotion et me serra les mains.
-
---Tu vas me montrer tout, cela te soulagera.
-
-Nous descendîmes au Bible Hotel: mon père y avait conduit l’omnibus.
-
-Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un
-omnibus, conduisant des comédiens à Haarlem: il m’avait effleurée de son
-fouet pour que je le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je
-trottinais à côté de la voiture:
-
---Je reviens ce soir; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me
-donneront tout ce qu’il faut.
-
-Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.
-
-C’est ça... il va traverser la campagne et alors père oublie tout... Il
-va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les
-champs de l’autre; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche
-d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait
-toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à
-chanter.
-
-Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège,
-après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais
-vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie; il
-avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il
-m’appelait continuellement «Poeske», et j’avais la sensation que nous
-étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher
-qui rentrait en ville.
-
-Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir
-petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête.
-
-Et en hiver... Ah! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu: alors,
-c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des
-pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en
-ont les autres cochers...
-
- * * * * *
-
-Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je
-racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus
-passionné; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un
-privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le
-grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en
-racontait ainsi l’origine:
-
---Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond
-s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit
-donnant sur le canal «het Damrak». Bientôt une barque accosta près du
-refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient
-discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la
-ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à
-l’ennemi de la patrie.
-
-»Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert: il retenait sa
-respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume
-de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie
-l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être: il se tenait donc coi
-sans bouger une nageoire.
-
---Mais s’il avait éternué?
-
---Il méritait la mort: il était comme un soldat devant l’ennemi, et la
-moindre faute est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il
-sentait son devoir.
-
-»Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les
-ponts dans l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le
-bourgmestre et lui raconta l’histoire. Bientôt toute la ville fut
-debout; les torches furent allumées; les tambours battirent; les
-bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui
-revenait d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa
-ceinture, accrochés par les pattes, deux petits poulets blancs qu’elle
-avait gagnés à la loterie, se joignirent aux soldats, et l’on fit une
-ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour savoir
-s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer.
-
-»L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre,
-et voyant à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs
-beaux habits de soie, se le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires.
-
---Et le petit vagabond?
-
---Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il
-voulait pour avoir sauvé la ville. Il répondit: «Je voudrais que dès à
-présent, et dans les temps à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le
-privilège de jouer à la Bourse tous les jours de kermesse et qu’ils
-pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait.» Ce fut accordé,
-et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand
-hall de la Bourse.»
-
-Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était
-pas trop fatigué, nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume
-d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe en terre de Gouda, tenait Hein, son
-fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre lumière que celle
-projetée par l’âtre.
-
- * * * * *
-
-J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions l’école buissonnière sur le
-Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels il y avait eu
-du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de
-femmes et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam.
-
---Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui...
-
-Nous les suivîmes. C’était ça: ils s’arrêtèrent à une des petites portes
-de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux
-et nous nous trouvâmes dans un très grand local.
-
-Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux.
-En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les
-autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des
-petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon
-orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des
-crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier; les fillettes
-montraient, haut sur le poing, des poupées de bois; les garçonnets
-soufflaient dans des trompettes de plomb.
-
-Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de
-sirop, n’avions rien; nous suivions la file, essayant de parler avec les
-enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire:
-«raaraaraa». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée,
-disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser
-toucher à ses joujoux.
-
-Après quelques tours, nous sortîmes des rangs; nous ne disions plus rien
-et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de
-plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne
-voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs
-enfants des tartines et des couques; d’autres les faisaient boire, dans
-des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des
-bouteilles.
-
-Naatje devenait têtue et refusait d’avancer; moi, je me sentais
-fatiguée, triste... La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le
-bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je
-parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi
-d’après.
-
-Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins,
-mais ils ne nous disaient pas grand’chose: c’étaient des chemins de fer
-émaillés; des toupies grandes comme des théières; des poupées comme des
-enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les
-yeux; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça:
-on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait
-que trois par semaine...
-
-Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux
-joujoux... Ah! là, notre âme s’ouvrit: des poupées de bois peintes, des
-boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb
-coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte.
-
---Ah! Naatje, regarde donc, regarde donc.
-
-Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle
-et un petit moulin de papier.
-
-Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de
-bois articulées; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une
-de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la
-décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec
-une poupée, et Naatje avec une crécelle... «Je lui ferai une longue
-robe: ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite.»
-
-J’avais huit jours devant moi... Quand ma mère m’envoyait faire des
-commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie
-qu’on me rendait, je le distrayais; ou, si j’en voyais traîner une sur
-la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette
-à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.
-
-Il m’en fallait quatre: deux pour la crécelle, et deux pour la poupée.
-J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe
-à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle,
-provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de
-côté: on appelait ces toquets des «Tudors». Je fis des papillotes à
-Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes
-cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées «à
-l’anglaise».
-
-Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que
-je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles,
-nous fîmes semblant d’aller à l’école; mais, une fois passé l’écluse, je
-sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à
-joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse...
-
-Ah! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en
-entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres: moi,
-tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne
-étalée le long de ma main; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous
-regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs
-joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit
-pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle
-sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un
-pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux
-auxquels j’avais apporté tout mon art.
-
-Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse; puis nous retournâmes
-par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main,
-tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous
-quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants.
-
-Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma
-planchette; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement: c’était
-aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il
-fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le
-centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me
-pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts
-que je devais lui présenter levés.
-
-
-
-
-Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la
-ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au
-dix-septième siècle.
-
---Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons,
-mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont
-étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des
-générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et
-leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts
-impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la
-ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.
-
---Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens
-qui passent ont l’air contents et heureux.
-
---Oh! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne
-l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par
-l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel,
-notre vie a été une calamité presque incroyable... Du reste, à mesure
-que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai
-comment nous y vivions: ce sera triste, André... A Bruxelles, j’ai
-constamment la nostalgie d’Amsterdam; je n’aurais pas cependant dû y
-revenir.
-
-Je le conduisis à la Utrechtschedwarsstraat et lui montrai une cave,
-notre première demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit
-perron en contrebas de la rue; il me semblait que c’était nous et je me
-rappelai comment une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi
-notre cave.
-
- * * * * *
-
-Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux
-des autres enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure
-enfouie dans l’oreiller.
-
---Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent; ils
-deviennent plus grands, puis plus petits; ils sont jaunes, verts et
-violets; on dirait qu’il y a une lampe derrière, tant c’est clair...
-
---Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus
-larges et prennent toute la chambre; ils tournent très vite... Oh! voilà
-qu’ils changent: ils sont maintenant beaucoup, petits et de toute
-couleur; il y a des tas de petites lumières qui tournent avec eux. Ah!
-que c’est beau! que c’est beau!... Que vois-tu maintenant?
-
-Hein ne répondait plus, il dormait.
-
-Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller; mais, avec la
-chaleur des corps et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me
-mis sur mon séant.
-
-Notre cave était obscure; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un
-peu relevé projetaient quelques lueurs. Posées debout sur la table, les
-grandes bottes de mon père semblaient deux épouvantails. Mes frères et
-sœurs dormaient autour de moi; Hein avait pris le petit chien dans ses
-bras; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve, où
-dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts; les reflets du
-poêle glissaient sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de
-nuit; elle me parut si émaciée que j’eus peur; mais les ronflements
-bruyants de mon père me donnèrent confiance.
-
-Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais: il me sembla que
-la paillasse se mouillait.
-
---Mère! mère!
-
---Qu’y a-t-il?
-
---Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée; cela me
-brûle.
-
---Que veux-tu que j’y fasse? recule-toi et laisse-moi tranquille.
-
-Je me recouchai: j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me
-distrayaient durant mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y
-parvenais plus. Un grand malaise s’emparait de moi. Je n’osais plus
-ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des bruissements sous les
-meubles. Je me recroquevillais d’épouvante.
-
-Soudain le chat bondit sur la table; lui et les bottes me semblèrent si
-démesurément grands que j’eus la sensation de trois bêtes
-malfaisantes...
-
-La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour
-de moi: ma main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau.
-
---Mère! mère! c’est l’eau qui monte.
-
---Quoi, l’eau?
-
---Oui, nous sommes dans l’eau!
-
-Tous les enfants s’étaient mis à crier; l’eau, qui jusqu’à présent
-n’avait fait que suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva,
-et jura affreusement parce qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il
-nous porta tous dans l’alcôve où nous nous tassâmes comme nous pûmes:
-Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père; je pris un de ses
-pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous endormîmes.
-
-Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père: le dos plié
-pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de
-placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler
-dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe.
-
-A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi
-tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un
-va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on
-s’était garé.
-
-Ma mère, très excitée, lâcha tout: elle ne nous envoya pas à l’école et
-ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt
-elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants.
-
-Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un
-bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé
-sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son
-derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de
-froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous
-l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.
-
-Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le
-long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait
-encore. Mais il glissa dans l’eau; je ne pus l’en retirer, il était trop
-lourd... Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de
-cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour
-tirer Dirk de sa position.
-
-Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit; ils se
-roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à
-pleurer: la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté
-d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre
-l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient,
-accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos
-veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement
-l’après-midi.
-
-Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu; nous
-rejetions nos couvertures; nous battions des bras autour de nous; nous
-nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la
-fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait... Ma mère, une
-chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main
-nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.
-
-Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois
-loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous
-donner pour refaire nos forces.
-
-Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.
-
-Notre petit chien avait disparu; nous supposions qu’il s’était sauvé...
-Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la
-cave; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans
-l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher
-et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction.
-
-
-
-
---Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore.
-
---Je ne suis pas pour rien une détraquée: j’ai revécu tout cela chaque
-jour de ma vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire,
-pendant les trois années que nous y avons vécu, comme s’y étiolent
-encore ceux-là.
-
-Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants.
-
-Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses!... J’étais honteuse
-de manger ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André
-savait choisir; moi, je suis restée toujours inhabile à composer un
-menu.
-
-Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment.
-
---Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de
-mille francs; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie
-n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que
-j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange
-un homard,--il est excellent, ce crustacé, on le mangerait rien que pour
-la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie et de la
-lumière,--que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces
-questions sont plus complexes que cela... C’est en luttant, en faisant
-toucher du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades
-et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe
-d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du
-peuple. Nous fonderons un journal... j’y donnerai une large place à
-l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne
-l’envisage pas ainsi; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la
-femme.
-
---Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper...
-
---Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie.
-
-Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la
-confiance que je devais avoir: Je me sentais prête à payer des regards
-semblables de n’importe quelle torture, car je pressentais que, lorsque
-sa mère saurait, notre bonheur serait entamé.
-
-Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans
-une ruelle de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une
-odeur infecte. Une femme à l’entrée racolait; elle nous regardait
-ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité, comme il m’était
-encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes bandeaux
-sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première
-maisonnette à droite: la femme s’effaça, croyant que nous allions
-entrer... Oh! cette puanteur!... Quelle réminiscence!
-
- * * * * *
-
-J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement
-ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement
-d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer
-quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes; l’on jugea que j’étais
-assez grande pour voyager seule.
-
-Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la
-fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques «dubbeltjes»,
-et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.
-
-La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid,
-bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons,
-avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine
-et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur
-de ma figure.
-
-A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et
-m’annonça tout de suite une bonne nouvelle; il m’emmènerait le soir même
-à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.
-
---Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas?... Eh bien, tu vas pouvoir
-te rassasier.
-
---Oh! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.
-
---Ah! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te
-montrer...
-
-La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz
-bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons;
-c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la
-réputation «d’être sur son bec» et de faire coûte que coûte bonne chère.
-Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne:
-les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des
-jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.
-
-Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un
-paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers
-vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes.
-
-Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long
-dans l’obscurité, mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de
-parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et,
-ouvrant la bouche toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me
-remplissait d’aise et de bien-être. Bientôt je me mis à chanter des
-psaumes et les lieder de l’école.
-
---Hé! hé! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade.
-
---Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore...
-
-Je m’égosillais, débordante d’allégresse.
-
-Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts,
-alla à droite, à gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une
-petite maison. Mon cousin me fit sauter à terre et nous entrâmes.
-
-La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft; des nattes
-couvraient le plancher; au milieu, une grande toile à voile jaune, à
-bord orange. Sur la table, contre la fenêtre, le souper était servi: des
-tartines au fromage d’Edam et du café. Une paysanne, à bonnet de tulle
-blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée de mules, nous
-reçut.
-
---Ah! c’est la sœurette malade... Eh bien, elle peut être vue: on ne
-dirait pas qu’elle a les fièvres...
-
---Le parfum l’a galvanisée: elle a chanté, le long de la route, comme un
-rossignol.
-
---Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo...
-
-Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté.
-
---Et où vas-tu faire coucher la sœurette? demanda l’homme.
-
---Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous
-déranger: je sais que vous n’avez pas de lit.
-
-Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la
-paille fraîche était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers
-et mes vêtements de dessus, il me couvrit bien de l’unique couverture.
-Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste et ses chaussures, et se
-coucha.
-
-Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la
-lune et les étoiles par la lucarne du toit; le parfum entrait par les
-fissures; j’éprouvais une telle sensation de gratitude que j’aurais
-voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais jamais, je me mis à
-genoux et je récitai d’une voix fervente: «Notre Père qui êtes aux
-cieux» et «Je vous salue, Marie, pleine de grâces»; puis, j’inhalai le
-parfum qui me fit presque divaguer.
-
-Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse,
-près de l’égout et à côté du tonneau qui servait de chaise percée...
-puis que j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir
-les fleurs... et je commençai à pleurer. Mon cousin se réveilla et me
-demanda:
-
---Qu’as-tu, sœurette?
-
-Je le lui dis.
-
---Oh! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs: je te porterai,
-entourée de la couverture, le long des champs.
-
-Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes.
-
-Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait
-de l’eau dans un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté; je me
-lavai aussi soigneusement que je pus, et je descendis.
-
-La paysanne était seule: elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son
-second petit déjeuner, puis il m’emmena.
-
-En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en
-criant:
-
---Des pissenlits! des pissenlits!...
-
-Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis
-que ce n’étaient pas des pissenlits.
-
---Ce sont des narcisses, sœurette.
-
---Mais il y en a tant! tant! m’écriai-je; tout un champ et encore et
-encore..., fis-je en me retournant.
-
-Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige.
-
---Et là! Et là!
-
-Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait
-le parfum qui me grisait depuis la veille; à côté, un autre carré énorme
-avec les mêmes fleurs, mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres
-blanches et encore des champs couleur chair et couleur pourpre...
-
-Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration.
-
-Soudain je m’arrêtai: un champ de tulipes rouge fauve se déployait
-devant moi à perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et
-jaune, là des blanches bordées de rouge groseille, et, à droite et à
-gauche, et devant et derrière, partout des champs de tulipes, de
-jacinthes et de narcisses...
-
-Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie; je me jetai dans ses
-bras en sanglotant.
-
---Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les
-fleurs.
-
---La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre.
-
-Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas.
-
-Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes:
-ils enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles
-s’étouffaient l’une l’autre, et les jetèrent en tas.
-
-Ah! que c’était donc beau! tout un grand tas de fleurettes bleues,
-presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves, et
-d’autres tas et encore d’autres...
-
-Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait
-des fleurs sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la
-Vierge. «S’ils avaient quelques brouettes de ces fleurs détachées de
-leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils pourraient faire à la
-mère de Dieu»...
-
-Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que
-j’en devins toute pâle.
-
---Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon.
-
-La fièvre ne venait pas: en rentrant à midi, la paysanne se récria sur
-ma jolie mine.
-
-L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa
-charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses
-pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers,
-et nous partîmes pour Haarlem.
-
-A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes,
-que j’avais spécialement admirées.
-
---Voilà, sœurette, pour toi...
-
-C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et
-blanc: elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères; on les
-nommait le «Vainqueur»; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve,
-qu’on appelait «Voile de mariée».
-
-Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à
-Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser
-derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me
-ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant,
-qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges,
-lilas, or et vermeil!... On ne parlait pas de parfum dans ces contes.
-Existait-il un bonheur sans parfum? Depuis que j’avais été imprégnée de
-cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits
-et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me
-disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer... Ah! j’allais
-cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à
-Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre
-jours.
-
-«Le Vainqueur! le Vainqueur!... Et Dirk aurait-il encore sa dent qui
-ballotte... Voile de mariée... tu vois, Naatje, c’est le Voile de
-mariée... Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout
-de suite... Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer...»
-
-Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux.
-Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu
-devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration; en entrant
-chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque... Les petits
-coururent vers moi, mais je les écartai, disant:
-
---Mère, cette puanteur!...
-
-Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.
-
---Mère! mère! cette puanteur...
-
---Mais tu es folle, c’est comme toujours.
-
-Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs; ils les déchiquetaient,
-hurlant et se battant pour leur possession.
-
-Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir; des fourmillements,
-précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée,
-roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes
-mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie.
-
-
-
-
-Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait,
-en marchant de long en large.
-
---On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance,
-résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique
-à faire des dégénérés et des gredins.
-
-Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait; puis
-nous errâmes sur les canaux du centre.
-
-Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est
-envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne
-sont pas éclairées: on les devine cependant astiquées comme les palais.
-Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent
-presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices
-flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir
-l’haleine.
-
-Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier
-clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des
-gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au
-delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite
-boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la
-porte; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la
-fait choisir dans le cornet.
-
-Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches,
-projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des
-banderoles tremblotantes.
-
-Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange... Deux
-femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière
-elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des
-abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la
-croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à
-la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très
-jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc; le menton appuyé sur
-les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous
-repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde
-me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André
-d’un geste imperceptible du doigt.
-
-Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune,
-rouge et orange, sur le canal clair-obscur.
-
-Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous
-longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime
-d’Amsterdam.
-
-Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin
-d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un
-vaste bâtiment éclairé: le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en
-1614.
-
---André, regarde; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à
-connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre
-arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y
-envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah! le Mont-de-Piété
-a été notre grand refuge... les voisins nous prêtaient même des objets
-pour les engager; tout y est accepté; des fers à repasser, des bottes,
-des glaces, des cadres, tout enfin... Et voilà, cela continue... Regarde
-cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec
-leurs pauvres paquets: elle était trop lourde pour moi, et un passant
-m’aidait toujours à la pousser... Elle retombe et retombe... Les hommes
-glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la
-main dessus; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de
-bonne femme.
-
-»Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure
-est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche
-sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a
-l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait,
-et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte:
-les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a
-pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les
-emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison,
-attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées
-qu’on achète ce jour-là.
-
-»Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs: ici, les
-mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart
-du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un
-caractère spécial.
-
-Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits; mais André,
-bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me
-tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir,
-le Mont de Piété me hantait... Je revoyais ma mère... ses ors, son
-manteau, son châle...
-
- * * * * *
-
-Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était
-alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de
-«ses ors», de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale
-depuis les premières années de son mariage.
-
-Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait
-jeûner, ou portait nos vêtements au clou; mais l’argent pour ces
-renouvellements, il le lui fallait, et, tout enfiévrée, elle nous
-décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche.
-
---Aux crochets, il y a un petit cœur; les pendants, sur un fond de
-filigrane, ont d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une
-feuille de trèfle avec trois têtes de clou autour, et, pour finir, cinq
-rayons formant demi-étoile. La broche est en zigzags de filigrane, avec
-une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et de rayons qui
-s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune
-fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je
-n’arrivais pas à compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et
-je lui ai proposé d’ajouter un col et un mouchoir en dentelle; il
-accepta...
-
-»Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en
-cachemire blanc a des arabesques roses et vertes: c’est un demi-châle,
-mais cela ne se voit pas quand on le porte.
-
-»Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété: Dieu sait si je les
-reverrai jamais!»
-
-Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage.
-
---Enfin j’ai renouvelé encore une fois: on ne pourra les vendre d’ici un
-an.
-
-Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces
-plaintes à chaque printemps. Pour ma part, quand je me rêvais
-Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée
-des bijoux et du châle de ma mère...
-
- * * * * *
-
-Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux
-brillants, et toute la figure épanouie de joie et de surprise. En
-s’approchant de la table, elle vit le dessin des ors, qu’une fois de
-plus ma mère nous avait tracé.
-
---Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela?...
-
-Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je
-la croyais incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura
-quelque chose à l’oreille, et lui remit un papier qu’elle tenait serré
-dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers.
-
-Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets
-arrivèrent.
-
-Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle; nous la coupâmes, et,
-dans la ouate jaunie, les ors apparurent... Ma mère les prit du bout des
-doigts, les palpa, les retourna; ses yeux clignotèrent précipitamment;
-puis, levant les ors, elle nous les montra.
-
-Ah! les horreurs!... d’affreux pendants de dix centimètres de long; la
-broche, grande comme la paume de la main; en filigrane tout noirci, d’où
-se détachaient les dessins en or rouge, minces comme une pelure. Seules,
-les femmes des forains portaient ces monstruosités...
-
---Mais que c’est laid! m’exclamai-je; et le manteau, voyons!
-
-Nous défîmes le paquet.
-
-Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en
-sortit... Il passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne
-trouvâmes pas assez de termes pour le dénigrer.
-
-Et le châle!... une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en
-avait un, noué autour de sa taille.
-
-Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses
-regards de nous à notre mère: elle était toute confuse et maniait ses
-objets avec déférence.
-
---Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux; ils sont aussi beaux
-qu’à l’époque où tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour
-nous promener... Il n’y en avait pas deux comme toi dans toute la ville,
-Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur ta crinoline, ton châle
-blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et à fleurs
-blanches sur tes bandeaux bruns ondulés... On ne voyait que le bout de
-tes oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules... Tu étais
-si jolie, Cato, que, lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme
-n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie... Mets tes
-pendants, Cato, et ton châle, que je te revoie...
-
---Non, non, fit-elle, timide: demain je serai habillée.
-
---Non, Cato, mets-les: je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors.
-
-Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y
-attacha la broche et se posa devant mon père.
-
-Il la regarda: sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne
-pas rire; mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé...
-puis il prit ma mère à bras le corps, l’assit sur ses genoux et, à eux
-deux, ils pleurèrent.
-
-Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux!... C’était ça, les belles
-choses de leur jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans
-pain et sans lumière. Ces objets ridicules, c’était ça qui faisait leur
-joie et leur orgueil! Attifés ainsi, ils avaient pu se croire beaux et
-s’aimer! Ah! non! Comme notre temps était plus chic, plus commode, et
-comme tout était mieux!... il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni
-de planches à frotter le linge; il fallait s’éclairer d’une lampe
-morveuse, qui avait donné à ma mère ses clignotements d’yeux, et
-s’écorcher les doigts à lessiver à la main... Et c’est parce que ce
-temps-là n’existe plus qu’ils pleurent...
-
-Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été
-jeunes?... On dit que je ressemble à ma mère: il n’est cependant pas
-possible qu’elle ait eu une tête comme moi et qu’il m’en viendrait une
-comme la sienne...
-
-Mina et moi, nous nous regardions; nos haussements d’épaules
-s’accordaient à les trouver grotesques: «du reste, est-ce que des vieux
-devraient pleurer et s’embrasser ainsi?...»
-
-Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi; mais
-tous les petits pleuraient autour des parents.
-
-
-
-
-Le lendemain, en nous habillant, André me dit:
-
---Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée: j’ai hâte de
-voir les Rembrandt et les Pieter de Hoogh.
-
-Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout
-m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente
-et sûre de soi, des figures et des choses; ses couleurs chaudes et
-dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore
-me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite
-fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu
-de Vermeer de Delft... André y revenait à chaque instant et tournait
-autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce
-jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte
-entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.
-
---André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.
-
-Nous regardâmes par l’entre-bâillement.
-
---Oh! oui... si nous osions...
-
-Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà
-devant la merveille... Je ne me trompais pas; j’avais ce frémissement
-que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon
-instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le
-fragment de la _Leçon d’Anatomie du Dr Deymann_, de Rembrandt: le
-cadavre vidé peint en raccourci.
-
-André ne put que dire:
-
---Ces pieds... ces pieds...
-
-Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être
-rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la
-porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait
-pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau
-restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.
-
-Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne
-fîmes plus que beauté: les rues, les maisons, les canaux, tout fut
-matière à sensation d’art: les grands canaux surtout qui encerclent la
-ville...
-
-Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre.
-Ah! le repos, l’apaisement qui me pénétraient... Les arbres au feuillage
-sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse; les
-grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf
-coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les
-carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis; les vieilles portes
-sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir;
-les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes
-forgés; et la «Naatje», en cornette et tablier blanc, nous donnaient la
-sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.
-
-Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons: deux fenêtres d’un
-rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses!
-
---Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu «égayer ce vieux
-bazar...» Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent:
-peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut
-mieux...
-
-Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est
-amorti: pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit
-par des laquais raides, la cocarde au chapeau.
-
-De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et
-dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger
-frissonnement.
-
---Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs,
-qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi
-l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte...
-
-Nos flâneries nous conduisirent vers le _Oude Waal_ et le _Binnenkant_.
-D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec
-l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne.
-Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant,
-en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les
-perrons: la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de
-chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage,
-pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à
-clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en
-contre-bas de la rue: une très vieille femme, au teint blême, en caraco
-lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.
-
---Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un
-sillon: comme c’est loin de nous...
-
---C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi;
-l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.
-
---La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A
-voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la
-femme...
-
- * * * * *
-
-Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.
-
-Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des
-marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête: «Achetez
-donc... un dubbeltje seulement... c’est tout de la marchandise
-volée!...» Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une
-intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.
-
-Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une
-mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de
-saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite
-coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah!... ta gale
-doit ressembler à ma gale...
-
-Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la
-tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les
-pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde
-poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un
-autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés
-à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour
-dix «cents», l’on s’est offert une collation de haut goût...
-
-Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un
-câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives
-sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont
-la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau
-encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil
-blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre
-leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives
-scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.
-
-André était très remué:
-
---Vois donc leurs mains flasques... comme elles sont lourdement
-abandonnées dans le giron... On devine de pauvres êtres ayant vécu une
-longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de
-ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus
-malsaines... Elles sont stigmatisées par une vie harassante de
-gagne-petit... Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes!
-alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et
-s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de
-leur race se démener autour d’elles.
-
---C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart: le juif
-est très respectueux de ses vieux parents.
-
-Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des
-immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes
-ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des
-tabliers roses ou des petites robes rouges délavées; les plus grandes, à
-l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les
-garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des
-tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon
-inintelligible pour les non initiés;--mais, moi, je comprends, et pour
-cause... je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette
-rangée là le long de la rue;--ils mangent des couques de corinthes,
-sucent des sucres d’orge, ou se régalent de «vinaigrés».
-
---Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une
-cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage,
-mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne
-dore pas ces types Orientaux: les couleurs restent crayeuses et
-délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à
-l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines... Cela vous
-serre le cœur... Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette
-dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort
-devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à
-l’excès...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le
-long du Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai:
-
---André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et
-ces grosses trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant, de
-plus généreux qui me donne confiance...
-
-Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour
-reprendre possession de la ville. Ah! que j’étais heureuse...
-
-
-
-
-André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute
-culture et d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous
-étions attardés à la campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant.
-
---Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un
-instant avec elle: elle se plaint que je la laisse trop seule...
-Attends-moi dans l’aubette du tramway, il y fait chaud.
-
-Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes
-commençaient à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement
-le trottoir de sa rue, quand je vis un homme, qui marchait devant moi,
-battre l’air de ses bras et tomber tout de son long dans la neige. Je
-courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais pas assez de
-force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux domestiques
-sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme.
-
---Qu’allons-nous faire? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage.
-
---Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André; on vous
-aidera.
-
-Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui.
-
---Qu’avez-vous? demandai-je.
-
---Faim.
-
-La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge
-de figure et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier
-des sous-sols, et cria d’une voix perçante et tranquille, avec un fort
-accent wallon:
-
---Philomène, montez donc une assiette de soupe: un homme est tombé de
-faim dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée...
-grommela-t-elle.
-
-Puis elle rentra aussi posément dans la chambre.
-
-La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée:
-
---Pauv’ homme, va. Pauv’ homme!...
-
-André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et
-demanda son adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules.
-La porte se referma, et je me remis à arpenter la rue en attendant
-qu’André pût se libérer.
-
-Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de
-violet, parlant d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils...
-«Ça, une dame de haute culture! et charitable!... On n’a pas une voix
-aussi insipide quand on a une haute culture, ni un dos aussi
-antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on
-vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la
-porte de la chambre ouverte pour avoir des nouvelles... rien de tout
-cela...» Elle avait l’air peu soigné, et les talons de ses souliers
-étaient trop étroits pour une vieille dame. «Je ne pourrais pas l’aimer.
-Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher
-l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi... ce
-serait le blesser et lui faire une grande peine.»
-
-André me rejoignit.
-
---Va donc voir demain pour cet homme.
-
---J’irai... Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais
-où m’adresser.
-
---Mais tu as bien fait.
-
---C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise?
-
---Oui.
-
---Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux.
-
-Il ne répondit pas.
-
-Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais
-continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais
-comment cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la
-créature de race qu’était son fils.
-
- * * * * *
-
-Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais
-toujours au langage d’André quand son père était à la maison: alors il
-tapait sur les femmes à tour de bras.
-
---Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent.
-
---Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent.
-
---Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai
-jamais faire des bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop
-heureuse, maintenant que tu penses ne rien me devoir et que tu te crois
-libre...
-
---Me crois libre... mais je le suis, libre...
-
---Oui, même de me torturer... Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il
-y a des gens qui souffrent; si je suis triste, je suis un être mécontent
-et ingrat envers le sort; tu oublies que le sort a été bien plus aimable
-pour toi... Pour ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu
-me gênes dans mes expansions, avec tes théories.
-
---Allons, tu as raison, je suis absurde... Je vais parler à ma mère.
-
-Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le
-lendemain.
-
---Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais
-contracté une union libre depuis quelques années; que, si je ne lui en
-avais pas parlé, c’est que je connaissais leurs préventions contre la
-femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que tu étais ma compagne pour
-la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te méconnaître.
-Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle
-s’inclinait, mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père.
-
---Mon Dieu, André, avec leurs préjugés... puis, si j’allais ne pas lui
-plaire... maintenant personne ne s’occupe de nous.
-
---Voilà, jamais contente... mon père a raison, vous êtes toutes
-impossibles.
-
---Mais je ne t’ai rien demandé.
-
-Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa
-silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux,
-et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher
-mes tares et les indiquer à André... et elle devait surtout croire me
-faire un grand honneur... «Elle va me regarder comme une personne qui a
-l’habitude de marcher sur la tête... elle attendra avec impatience la
-gaffe, mais elle sera indulgente...»
-
-Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me
-faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je
-m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une
-petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de
-Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune
-homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté
-sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta,
-couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai
-chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler
-et à pleurer.
-
---Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme
-comme André.
-
---Calmez-vous... Vous connaissiez ce jeune homme?
-
---Non... On l’a emporté, plein de boue et de sang.
-
---Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée... Il
-ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus.
-
-André entra.
-
---Qu’y a-t-il?
-
---Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous
-le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons... Allons
-déjeuner, cela vous remettra...
-
-Mon Dieu! cette voix claire et froide... et cet accent ne la quitte donc
-jamais... Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et
-aristocratique que je connaisse... de qui la tient-il?... car son plus
-grand charme est sa voix et ce qu’il y met.
-
---C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les
-cérémonies, n’est-ce pas?
-
-Comme je ne répondais point, elle répéta:
-
---Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas?
-
---C’est comme vous voulez, fis-je.
-
-La fortune du pot était: de grosses crevettes qu’on mangeait avec de
-délicieuses petites tartines fortement beurrées; du saumon sauce
-hollandaise et des pommes de terre nouvelles; une croûte aux champignons
-et un poulet avec de la salade; un fromage à la crème, puis un monceau
-de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un
-Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans
-des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les
-serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes: je ne
-comprenais pas... Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa
-mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre.
-
-En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente,
-ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur
-maison.
-
---Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.
-
---Mais bien aux bonnes... quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous
-devez avoir... nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant.
-Pourquoi dit-elle «à la fortune du pot»?
-
---Ma mère aime la table: nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une
-habitude de notre pays wallon.
-
---Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi;
-moi, qui ne suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande...
-
-André me dit le soir:
-
---Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise,
-elle est persuadée que tu as fait une toilette de circonstance: puis
-elle a la sensation que tu ne l’aimes pas.
-
---Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité,
-pour faire croire que je ne te ruinerais pas.
-
---Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la
-beauté, et tes ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub
-jouait un grand rôle dans ta vie.
-
---Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt?
-
---Si... Comment sais-tu cela?
-
---Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est
-jamais habituée aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas
-de chambre de bain: ce serait, je t’assure, la chambre que j’occuperais
-le plus. Quelle mentalité étrange avait la génération de nos parents...
-croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une tendance à se
-dévêtir trop facilement!
-
---Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise.
-
---Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât...
-Enfin, ta mère a cité cette réflexion des de Goncourt quand il
-s’agissait de moi.--Elle est bien tombée: je ne connais pas le corps de
-Naatje ni elle le mien... Je n’aime pas les impudeurs, mais que
-dirais-tu si je restais toujours couverte d’une manière quelconque?
-
---Ah! zut! non! j’aime trop ta charpente flexible.
-
---Tu ne dis pas: ta chair... le fait est que je ne dois pas en avoir dix
-kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça
-ne prend pas.
-
---Engraisser... ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un
-paquet de nerfs comme toi! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous
-emboîterez jamais, je le sens.
-
-Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents
-d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour
-eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes
-filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait.
-
-
-
-
-A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire,
-je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais
-devenue quasi étrangère à ma famille: nos chemins avaient été si
-différents...
-
-Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de
-l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne
-«m’amusais pas». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les
-promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits
-théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus
-qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et,
-quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais
-pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans
-moi...
-
-Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper
-près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais
-André: notre amour était resté, après des années, debout et entier; nous
-nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient
-mieux: mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas
-souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant
-jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté.
-Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait
-me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me
-donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de
-cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée,
-que je ne savais que geindre. «On a mal, mais on n’embête pas les
-autres...» Et il partait, furieux.
-
-Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant.
-J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais
-que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes
-misères. Alors il accourait en se traitant de brute; mais c’était plus
-fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.
-
-Puis qu’avait-il, André? ses idées ne se renouvelaient plus; il répétait
-souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des
-centaines de fois; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt
-dans son intelligence. Et quelle marche étrange... On eût dit que ses
-jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant
-d’après, il parlait comme si de rien n’était.
-
-Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais
-littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait
-plus: depuis qu’elle était de la «grande ville», j’étais devenue trop
-«pompier» pour elle...
-
-Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me
-fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie
-de sa beauté attirante: moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur
-du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un
-peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier
-qui se balance; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui
-vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression
-enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être; les pieds et les
-mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais
-presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante
-m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait
-remplacé Naatje.
-
-Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite; étant
-excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je
-l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé;
-quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande
-douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je
-demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure
-exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle; je l’entendis
-dire: «J’ai des ennuis domestiques odieux...»
-
-La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite
-bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois,
-je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si
-elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit
-oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui
-en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les
-cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me
-raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé.
-
---Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle
-nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au
-piano pour le professorat; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au
-chant. Les autres aidaient maman dans le commerce.
-
-Puis sa voix s’étrangla.
-
---Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.
-
-Et je l’embrassai.
-
---Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de
-la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais
-on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune
-homme: le vieux misérable m’a offert de m’entretenir... Il n’y a plus
-moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la
-vie intolérable.
-
-Je l’emmenai déjeuner chez moi.
-
---Alors vous voudriez devenir chanteuse?
-
---Ah! oui, le plus vite possible... les courses à travers la ville pour
-les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a
-une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par
-leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une
-cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire
-toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait... Par celle-là, j’ai eu
-encore une leçon chez une autre femme galante; là, je ne suis plus
-retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec
-un monsieur; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas
-voulu et suis partie.
-
---Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent
-tant?
-
---Mais nous sommes dans une purée noire; maman ne fait plus rien depuis
-notre malheur.
-
---Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix?
-
---Ma voix?
-
---Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime: ce que je vais vous dire
-n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez
-belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation?
-
---La déclamation! qu’est-ce que c’est? Est-ce que cela existe, peut-on
-s’en faire une position? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois
-gagner de l’argent: j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus
-bonne à rien.
-
---Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie
-sortent de la déclamation. Travaillez quelques années: avec votre allure
-et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans
-que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera... On y aime beaucoup
-les types de serre chaude comme le vôtre.
-
-Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je
-voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix... Marthe avait beau dire
-que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis
-que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et
-constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre...
-Personne ne voulait en démordre: c’était l’envie qui me poussait.
-
-Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu
-mon explication avec le secrétaire; je ne pouvais donc plus la suivre au
-Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano,
-heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des
-après-midi exquis. Je chantais d’abord: tout Grieg y passa, et Brahm et
-Schumann.
-
---Quelle voix délicieuse! s’exclamait-elle à chaque instant.
-
-Ce m’étaient autant de chocs au cœur.
-
-Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et
-elle ne savait pas donner ce qu’il fallait; mais, un jour que je lui eus
-dit _Andromaque_ comme je le comprenais, un rideau s’écarta de devant
-elle. Depuis elle vit clair.
-
-Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique
-marronnier de mon jardin.
-
---Marthe, ils me font songer à la musique de _Lohengrin_.
-
---Hein... Quoi?
-
---Mais, oui, _Lohengrin_... Son amour avec Elsa est tellement gros de
-désir, tellement tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait
-palpiter et qui sont prêts à éclater...
-
---Grand Dieu! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des
-sensations!
-
---Mais est-elle juste?
-
---Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore
-_Lohengrin_...
-
-Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le
-patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la
-vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui
-lui soufflaient des propositions dans le cou... Ereintée, mais pleine de
-courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu
-impossible par sa mère.
-
-J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en
-pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se
-présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir
-entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si
-elle avait de quoi subsister: sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent
-francs pour venir à Paris, il lui dit:
-
---Le théâtre pensera à vous.
-
-Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.
-
-Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme: il
-a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande
-actrice.
-
---Qu’aurais-je fait? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi; je
-vois qu’on donne _Andromaque_ aux Français, je prends un balcon. Pendant
-les entr’actes, je me promenais au foyer; des jeunes et des vieux
-tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce
-soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce
-directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter
-les propositions d’un de ses mâles.
-
-Elle avait tout de même eu de la chance: d’abord de m’avoir rencontrée,
-moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce
-directeur clairvoyant et bon... Et maintenant je n’entends plus parler
-d’elle que par les journaux... Je suis seule, seule... Comment faire des
-confidences à un homme, même quand on l’adore? qu’est-ce que les hommes
-comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement?...
-
-Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font
-sursauter et courir dans la chambre pour les fuir.
-
-C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément
-les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons
-de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis,
-silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue
-tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête; il est comme devenu
-insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue... Mais
-Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le
-retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est
-intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la
-bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées
-jour et nuit.
-
-Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon
-giron. Il continue de pleurer et sucer; ses larmes font deux sillons sur
-ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes... alors déjà, elles
-me frappaient par leur grosseur et leur limpidité... Il continue de
-pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins
-volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses
-lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.
-
-Kees n’était pas un déchet de l’humanité: c’était un beau petit bougre,
-qui criait comme il riait, de toute son âme goulue.
-
-Va-t’en! va-t’en! vision immonde! Parce que j’ai passé par ces tortures,
-je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous
-interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute
-ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez? ou cela m’a-t-il ôté le
-droit de jouir de la vie?
-
-Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la
-calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle
-douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans
-les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent
-cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers
-les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le
-derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante
-des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet
-autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et
-émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais
-pain et d’eau de chicorée...
-
-Quelle malédiction! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis
-continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour
-s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables... Tel vieux
-libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je
-souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès
-de table...
-
-Quelle trépidation continuelle! Je porte un mal en moi, et ce ne peut
-être que la misère et ses suites qui me l’ont donné...
-
-
-
-
- «Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit
- que tu es devenue une dame: elle m’a dit aussi que tu voudrais élever
- un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre
- mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai.
- Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.
-
- «Ton frère
-
- «HEIN.»
-
-Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant! J’en avais désiré
-ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre
-sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde?... Je voulais
-courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous
-aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la
-lettre.
-
---Mais c’est très grave d’élever un enfant... puis comment est-il?
-
---Ah! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il
-ressemble à Hein... Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.
-
---Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir
-jusqu’à demain.
-
-Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.
-
---Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir
-d’un être peut dépendre... Si nous échouons, nous aurons toujours fait
-de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que
-nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter.
-
-Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à
-Amsterdam.
-
-Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer
-le petit. Il gelait très fort; la neige, dans les rues d’Amsterdam,
-s’était recouverte d’une couche de glace; devant la cave de mon frère,
-la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont
-l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à
-moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la
-bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés
-trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils
-grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel
-l’eau faisait «cloc cloc», quand on marchait. Une odeur d’urine et de
-moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.
-
---Je suis votre tante... Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe...
-
-Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une
-grande motte de neige dans la cave.
-
---Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la
-jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car,
-quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on
-gèle.
-
---Où sont vos parents? Je suis votre tante, je viens chercher Willem.
-Qui est Willem?
-
---C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis
-par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de
-chemise innommable.
-
-Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié; de très
-beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais
-et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui
-éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse?... Il avait des
-cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine; un corps court,
-des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en
-faisaient un curieux petit bougre.
-
---Alors c’est toi, Willem, fis-je; où sont ton père et ta mère?
-
---Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage.
-
-Ah! quelle voix! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir
-un beau rire... Je le levai de terre.
-
---Dieu, quel poids!
-
-Il ne pouvait se tenir sur ses jambes.
-
---C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché
-un peu, cela s’en va.
-
-Il marcha en se dandinant comme une oie.
-
---Ah! mais j’oublie de vous donner des bonbons.
-
-Ils les engloutirent presque sans les mâcher.
-
---Encore, madame.
-
---Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne
-les mâchez pas.
-
-Mon frère rentra.
-
---Te voilà...
-
---Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est
-à l’aise qu’avec la racaille...
-
---Naatje m’a dit cela; vous autres garçons, vous en avez tous fait un
-choix, comme femmes...
-
---Que veux-tu? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche... Alors,
-nous n’osions pas nous adresser à d’autres filles: elles n’auraient pas
-voulu de nous.
-
---Ah! c’est pour ça...
-
---Evidemment! c’est pour ça... Tu as cru que c’était par goût? J’ai
-quitté Bruxelles, écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de
-boutons à ma chemise. Je tombe ici à Amsterdam; je n’y connaissais plus
-personne. La servante de mon patron me souriait; elle était laide, mais,
-le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait gardé de son
-dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter
-dans l’huile; la nuit, elle ravaudait mes chaussettes et lavait mon
-linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je l’épousai... Elle
-m’apporta en dot cette fille.
-
-Il me montra l’aînée des enfants.
-
---Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur.
-
---Oui, c’est mon enfant comme les autres... Mais le peu de bonheur que
-nous aurions pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment
-faire vivre tout cela? Ma femme va laver toute la semaine. Quand je
-travaille, cela marche, mais, ici comme ailleurs, il y a le chômage, et
-alors...
-
-Un haussement d’épaules acheva sa pensée.
-
---Enfin, j’ai de beaux enfants... Comment trouves-tu le petit?
-
---Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment.
-
---Tu dis cela pour son nez retroussé... Crois-moi, c’est une exquise
-petite créature, tu en auras du plaisir.
-
-La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à
-l’expression malhonnête, me déplut.
-
-Je leur dis à plusieurs reprises:
-
---Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre: ce
-serait terrible de le replonger dans la misère.
-
-Quand mon frère me conduisit à mon hôtel, je renouvelai ma question: si
-c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils.
-
-Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le
-lavai, l’habillai. Il riait: j’avais eu raison, il avait un beau rire
-plein et sonore... La mère était de plus en plus silencieuse, et, quand
-elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses yeux
-l’expression la plus inattendue: une expression d’envie intense, une
-expression de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que
-de le voir heureux chez les autres, une expression de tyran qui a droit
-de vie et de mort sur un être et choisit la mort, si c’est son bon
-plaisir.
-
-J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux
-partir sans le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur.
-
---Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment
-où un de ses enfants la quitte.
-
-Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le
-petit retournerait pendant huit jours chez eux.
-
-Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et
-nous partîmes. Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent
-de ma belle-sœur.
-
-En chemin de fer, une dame donna au petit une orange; le pauvre gosse
-savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents. Mon Dieu,
-quelle grimace!... quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de
-crainte qu’elle fût encore amère.
-
-Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez.
-
---Non, cela fait mal quand on pince.
-
---Mais je ne te pincerai pas!
-
-J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus
-essuyé sans lui faire mal, il me regarda tout surpris.
-
-A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire
-qui le porta dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant
-avait fait pipi dans ses culottes:
-
---Oh! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses!
-jusqu’à cinq à six ans, ils le font tous...
-
-Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus
-m’empêcher de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver
-la tête au savon, de faire remplir mon tub d’eau chaude et de l’y
-savonner d’importance. Il trouvait cela exquis et, quand je le couchai
-tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux
-luisants et l’eau à la bouche de bien-être.
-
---Oh! tante, que c’est bon! tante, que c’est bon!...
-
-Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa
-frénétiquement.
-
---Comme c’est beau ici, tante... est-ce que je peux rester ici?
-
---Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle.
-
---J’ai aussi un oncle?
-
---Oui, un oncle avec une barbe.
-
---Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme
-père?
-
---Ah! non, il t’embrassera.
-
---Alors c’est bien.
-
---Maintenant lève-toi; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne
-peux pas faire pipi dans ce beau lit.
-
---Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans: il y a des fleurs.
-
---Allons, c’est fait pour ça.
-
---Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire? fit-il, en me
-voyant enfermer le vase dans la table de nuit.
-
-Deux minutes après, il dormait.
-
-Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec
-étonnement.
-
---Ah! Wimpie, tu ne te rappelles pas? tu es chez ta tante Keetje, tu
-demeures maintenant chez moi.
-
-Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté.
-
---Ça sent bon, tante.
-
-Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à
-manger, il s’arrêta et contempla tout, ébahi.
-
---Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi?
-
---Oui, ici nous mangerons.
-
-Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres.
-
-Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie
-assiette, rien ne lui échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une
-extase, comme s’il vivait un conte de fée. Après, je lui montrai le
-salon, puis la cuisine.
-
---Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans?
-
---Oui, toujours.
-
---Et quand viendront Catootje et Keesje? car ils doivent aussi avoir de
-tout cela.
-
---Sûrement. Ils viendront bientôt.
-
-Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des
-tuyaux: tout de suite il les mania.
-
---Ah! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron.
-Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine
-à coudre et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé,
-à rompre les ressorts.
-
-Je craignais un peu le premier contact avec André: le petit, malgré ses
-deux lavages, était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa
-tête rasée n’ajoutait pas à sa beauté; on ne voyait que son nez épaté et
-tuméfié.
-
-En effet, André le considéra longuement.
-
---Ah! sapristi, il n’est pas beau...
-
---Il changera; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris.
-
---A-t-il assez l’air enfant d’impasse...
-
---Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère... j’ai été ainsi, mais
-maintenant je ne déteins pas à côté de toi.
-
---Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît
-pas chez toi... ta peau et la sienne...
-
-Puis il essaya de parler avec le petit.
-
---Qu’est-ce qu’il dit, tante? mon oncle ne sait pas parler...
-
---Voilà encore une chose agréable: un enfant avec qui je ne pourrai pas
-échanger un mot...
-
---Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le
-français.
-
-Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me
-quitta, j’allai acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers,
-ainsi que de la serge bleue pour lui faire un costume, et une belle
-étoffe brune moelleuse pour un paletot.
-
-J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le
-thé. En passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette
-et une bêche, puis une poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que
-j’eus mis la clé dans la serrure, il accourut, Suzette, la chatte,
-gambadant à côté de lui, et cria:
-
---Tante, tante, c’est toi!...
-
-Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler
-une culotte et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le
-tapis, tour à tour avec le cheval et la poupée, mais surtout avec la
-poupée qu’il appelait «Catootje». Suzette, la chatte, était assise en
-face de lui, le considérant tranquillement... Non, mais fait-il
-délicieux ici, en ai-je un home à moi... Et je taillais et faufilais,
-enivrée de bien-être moral et physique, et quand je lui essayai sa
-culotte, qui bouffait autour de son petit derrière, j’aurais bien mordu
-dedans...
-
-Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau
-paletot, d’un joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le
-présenter à la mère d’André.
-
---C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez
-plus aimer que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous
-comptez sur la reconnaissance des gens, vous serez déçus.
-
---Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être
-récompensée. J’ai pensé à l’enfant: si je puis en faire un homme... Je
-crois que je le pourrai, le fond est très bon.
-
---Est-ce qu’il est intelligent? il ne sait que le flamand.
-
---Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une
-langue...
-
---S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais
-les Flamands ne sont pas pour apprendre...
-
---Mais, madame, il n’est pas un Flamand: entre un Flamand et même un
-Belge, et un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la
-Réforme, s’instruisent dans toutes les classes de la société; ils
-commentent journellement la Bible et, que ce soit la Bible ou
-l’_Iliade_, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver,
-et ici l’on ne commente rien du tout.
-
---Mais vous n’étiez pas instruite cependant... André m’a dit qu’il vous
-a donné des professeurs.
-
---Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès
-l’âge de huit ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des
-dentelles sur les genoux; et, comme culture intellectuelle, on lui
-faisait réciter le rosaire et chanter des litanies.
-
---Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines...
-vous savez bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre
-l’allemand...
-
---Oh! l’allemand! fit-elle...
-
-Quand nous fûmes dans la rue avec André...
-
---Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est
-bête, s’il ne sait pas le français en quelques semaines; puis tu ne vas
-pas croire aussi que je ne t’aimerai plus parce que j’aimerai cet
-enfant.
-
---Mais non!... ma mère a des idées à elle... Nous nous aimerons tous les
-trois.
-
-Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec
-tant d’amour que je sentais comme une allégresse me pénétrer.
-
---André, si nous allions au Bois tous les trois... Wimpie n’a jamais vu
-la campagne, nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie.
-
-Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre.
-
- * * * * *
-
-Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin,
-Wimpie et Suzette se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait
-sur le lit, prenait ma tête entre ses deux pattes, et me léchait la
-figure comme elle faisait avec ses petits. Willem gambadait autour du
-lit. Il avait souvent les menottes noires de suie.
-
---J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter:
-c’est très difficile... tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas
-travailler et être propre.
-
-Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre.
-
---On devra recommencer à te donner un bain.
-
---Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès
-un vieux tablier.
-
-Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de
-l’enfant.
-
- * * * * *
-
-Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de
-ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui
-était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des
-vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.
-
-Huit jours après, autre lettre pour le loyer: j’envoyai encore vingt
-francs.
-
-Huit jours plus tard, nouvelle lettre: ils devaient déménager et donner
-un acompte sur le loyer; j’envoyai dix francs. La semaine suivante,
-encore une lettre pour de l’argent!
-
-Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à
-l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible
-de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du
-courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne
-le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné: que j’avais commencé à me
-dévouer à lui; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était
-heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre;
-qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid,
-parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à
-nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré; qu’ils devaient
-réfléchir; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie,
-mais encore sa postérité; que c’était le seul Oldéma qui pourrait
-normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait
-un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le
-traiterait toute sa vie comme son enfant à lui.
-
-Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait
-pas qu’un frère eût tout et les autres rien; que je devais rendre
-l’enfant.
-
-Réponse: «Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas.»
-
-Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir.
-Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train: mais, deux mois après,
-mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi.
-Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant
-articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant
-sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons
-rauques:
-
---Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie
-qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât,
-pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le
-reprenez, sans pitié. Regarde donc... ce qu’il est maintenant, et ce
-qu’il était...
-
---Mais il a maigri.
-
---Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux.
-
-En un tour de main, je l’avais mis nu.
-
---Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents... Regarde quel adorable
-petit bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant.
-
-Wimpie pleurait.
-
---Je ne veux pas partir, tante.
-
---Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et
-jour.
-
---C’est une comédie! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de
-me le laisser.
-
---Alors, évidemment, il y aurait une compensation...
-
---Mais la compensation est de le savoir heureux.
-
---Je ne peux plus vivre avec ma femme... Du reste, j’ai bien dû me
-passer de tout ce qu’il a ici, il le pourra également... Et voilà...
-Puis, c’est notre enfant... N’est-ce pas, Wimpie, tu veux bien venir
-avec ton père?
-
-Wimpie s’accrocha à moi.
-
-Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein
-partit sans lui.
-
-Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma
-belle-sœur, disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir
-chercher elle-même son enfant. Je lui envoyai cent francs, en la
-suppliant de me le laisser jusqu’après l’été: «Je lui ferai passer
-plusieurs mois à la mer: alors il aura pris des forces, et pourra mieux
-résister à l’existence qui l’attend». Je n’eus point de réponse, mais
-elle ne vint pas.
-
- * * * * *
-
-Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars... Cependant
-une vague espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme
-si son avenir en dépendait. Nous faisions de longues promenades, où
-j’attirais son attention sur tout ce que je croyais intéressant.
-
-J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants,
-était très attiré vers les soldats. Alors, en lui montrant les
-troupiers, je disais:
-
---Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour
-les dresser à tuer leurs semblables.
-
-Au bout d’un mois, il les eut en horreur.
-
-Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est
-exploité dans tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la
-différence de race peut engendrer de heurts, qu’on ne peut être heureux
-que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un enfant à élever, je
-lui dirais:
-
---Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu
-t’appliqueras à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil
-de ton grand-père et abâtardir ta race.
-
- * * * * *
-
-Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage: il
-appelait les enfants dépenaillés «Catootje» et «Jan», comme ses frères
-et sœurs.
-
---Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir: quel nez, mon
-Dieu!
-
---Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes.
-
-Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la
-petite.
-
-Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les
-étoiles, en disant que celles qui scintillaient étaient des soleils et
-les autres des terres, mais que les soleils n’étaient pas tous de la
-même couleur: qu’il y en avait des bleus, des orange, des jaunes, et
-encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa
-petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait:
-
---Tante, c’est un soleil.
-
---Oui, il est bleu.
-
---Bleu, c’est comme ta robe?
-
---Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur
-le chapeau de dimanche de Mieke: bleu électrique.
-
---Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il?
-
---Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et,
-au lieu de tourner autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu
-d’eux. Quand nous serions devant le soleil bleu, tout aurait un reflet
-bleu, même notre figure et nos mains; puis, en approchant du soleil
-jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous serions, en
-ce moment-là, verts.
-
---Verts, tante?
-
---Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec
-du safran, et elle est devenue verte: alors je crois que, nous aussi,
-nous deviendrions verts... mais, en tournant encore, nous nous
-approcherions de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet
-jaune: tu sais, comme le matin, quand tu dis que mes cheveux sont
-d’or...
-
---Tante! tante! comme je voudrais avoir tous ces soleils... je ne me
-coucherais plus, pour les regarder nuit et jour.
-
---Voilà où serait le danger: deux soleils seraient trop pour notre
-terre, il ferait clair nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et
-nous ne trouverions pas assez de repos. Car, en dormant, tu grandis, et
-ton intelligence se rafraîchit: alors il faut dormir, beaucoup dormir...
-Viens, il est temps de te coucher.
-
---Oh! tante, laisse-moi encore regarder... Comment sont les bêtes sur
-une terre avec un soleil bleu?
-
---Comment veux-tu que je le sache? on ne peut pas aller voir.
-
---Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y
-apprendre le français?
-
---Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors!...
-
-Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien
-d’émouvant comme un petit enfant grave, qui cherche à comprendre.
-
- * * * * *
-
-Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la lampe. J’étais assise
-dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux; la lune était très
-claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien
-au petit, mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard.
-
---Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre
-tout noir avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante?
-
---C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la
-terre et le soleil... Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule
-avec nous autour du soleil, mais elle tourne toujours le même côté vers
-lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement d’un côté; mais, de
-l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand
-il gèle et qu’il y a deux pieds de neige; et puis, on y étouffe.
-
---On ne peut pas y aller non plus, tante?
-
---Non, impossible.
-
---Même pas avec le tramway à vapeur?
-
---Non, avec rien.
-
---Elle est bien jolie, tante; quel dommage qu’on ne peut pas y aller...
-
---Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une
-moitié, et gelé à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié...
-
---Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été?
-
---Par les livres... tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles
-choses tu apprendras.
-
---Je veux lire, tante.
-
---Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre.
-
---Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres?
-
---Oui, autant que tu voudras: ton oncle a, à la campagne, tous les
-livres, avec des images, dans lesquels il a appris, et il a promis
-qu’ils seraient tous pour toi.
-
---Je dois dormir pour grandir: alors, je vais me coucher.
-
---Nous devons encore souper.
-
-Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites
-menottes, et m’embrassa toute la figure.
-
---Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie.
-
- * * * * *
-
-Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa
-chambre. Il dormait avec une expression d’extase sur tout le visage.
-Bientôt il se réveilla. Il regarda autour de lui, un peu déçu.
-
---Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs? Tantôt la chambre
-était remplie de fleurs.
-
---Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé.
-
---Rêver, qu’est-ce que c’est?
-
---C’est... je ne sais pas... Rêver, c’est voir ou faire des choses,
-pendant qu’on dort.
-
---Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante...
-
---Viens vite pour ton bain.
-
- * * * * *
-
---Tante, raconte-moi quelque chose.
-
---Eh bien, écoute... Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des
-maisons, des gens et des bêtes sur la terre?
-
---Mais oui, tante.
-
---Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des
-fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme
-construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du
-soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour
-du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle
-de savon, mais grande, grande comme le monde entier... Elle a brillé
-comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs
-couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur
-autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand
-vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la
-masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en
-dedans.
-
-»Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut
-retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes,--tu verras la
-mer, cet été,--de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors
-de l’eau; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des
-plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement,
-sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes; et, quand
-les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes
-ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais
-d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne
-parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des
-plantes ont aussi poussé sur les terres.
-
-»Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se
-sont couvertes de poils et de plumes; au lieu de ramper, elles ont
-soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes... Elles ont marché,
-puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu
-très longtemps...
-
-»Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison: en
-volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient
-le jour, comme un gros nuage noir; et, en marchant, elles défonçaient la
-terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi
-étaient gigantesques: ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à
-côté.
-
-»Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les
-autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas
-être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens
-de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils
-sont montés sur les arbres où ils ont vécu.
-
---Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est
-assez grand: si nous bâtissions une maison sur ses branches... Ce serait
-bien amusant; on y monterait avec l’échelle.
-
---Une maison, c’est impossible, chéri; une cage, cela irait encore...
-Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la
-cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches?
-
---Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas?
-
---Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de
-chêne... ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères... Et tout
-doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme; mais il
-n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait
-souvent froid, il s’habillait de branches feuillues; au lieu de vivre
-sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a
-construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se
-nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains,
-il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il
-commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur
-chair toute crue et se vêtait de leur peau... Puis, encore longtemps
-après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches:
-dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il
-se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer.
-
---Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû
-souvent être mordu? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais
-chez ma mère: cela faisait très mal.
-
---Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise
-et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode... Il trouva en outre
-le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a
-semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre
-et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la
-bêche et la charrue... Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a
-adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à
-leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le
-fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des
-liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux
-apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.
-
-»Et peu à peu l’homme a tout pris: ce qui se trouve au-dessus de la
-terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il
-a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit
-tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait... Et
-nous voilà!
-
---Et nous voilà! fit Wimpie, tout étourdi.
-
-Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était
-ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large
-ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et
-malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant! Et cela par envie
-haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela
-par un pouvoir despotique... Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi
-soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le
-produit de cet accouplement! Ces êtres inconscients, irresponsables par
-leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine... Ah! que
-c’est odieux, odieux!
-
-Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en
-temps, j’allais à son lit le regarder dormir: il souriait, il voyait
-sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé... Mon
-Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui
-t’attend?... Dans quelques mois, ça y est... Il n’y a pas à croire que
-c’est un mauvais rêve... tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez
-coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine... Rien à faire, ils
-ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave...
-
-Sa main fit le mouvement de caresser; son sourire s’élargissait, tandis
-que ses lèvres remuaient.
-
-André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes,
-assis sur le lit du petit.
-
- * * * * *
-
-Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais
-une petite maison de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné
-des culottes avec blouse cousue à même, décolletée et sans manches, en
-coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue. Le matin, quand je
-l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le
-chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai
-d’un chapeau blanc à large bord, il m’interrogea:
-
---Tante, on s’habille comme ça ici? vais-je me promener ainsi à moitié
-nu? toi, tu mets cependant des bas...
-
---Oh, mais! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger
-dans la mer.
-
-Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un
-essuie-mains. Je voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa
-grandeur. Pour cela nous grimpâmes par derrière une haute dune.
-
---Voilà! fis-je, au sommet.
-
-Il resta muet, respirant par saccades, puis:
-
---Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau... elle est bleue, elle
-est verte, et et encore autre chose.
-
---Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons.
-
---Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur
-nous, elle avance.
-
---Elle recule aussi, regarde.
-
---Ah! oui! pourquoi?
-
---Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis,
-là entre ces pilots, nous chercherons des moules.
-
-Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que
-l’eau nous entraînerait.
-
-Bientôt il jubilait en une joie délirante... le sable chaud, les
-coquillages... Entre les brise-lames, nous cherchâmes, sous les pierres,
-des moules dont nous remplissions le seau. Subitement il se redressa en
-criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot, et une jambe
-levée comme pour donner un coup de pied.
-
---Tante! Tante!
-
-C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en
-sa marche latérale.
-
-Je pris la bête et la déposai dans le seau.
-
---Tante, jette-la... Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et
-qui sont devenues des hommes?
-
-J’avais envie de dire «oui»...
-
---Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas
-méchante, mais elle se défend, tu comprends... Nous allons la faire
-bouillir et la manger pour notre souper.
-
---Mais, tante, c’est _infâme_, fit-il, en français.
-
---Que dis-tu? tu répètes les paroles de ton oncle.
-
-Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je.
-
---Viens, je vais te tremper dans l’eau.
-
-J’ôtai mes bas et ma jupe; je le mis nu. Nous marchions à petits pas
-dans la mer. Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand
-l’écume nous sautait au visage. Il bégayait de joie et d’émotion, et sa
-peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si radieusement
-bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et
-l’atmosphère embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce
-moment la joie de vivre.
-
-... Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les
-éléments de la joie et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont
-que des éléments de torture. Je dois assister à cet épanouissement d’une
-âme adorable, et dans trois mois... et je ne peux rien, rien.
-
-Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se
-contractait.
-
---Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant.
-
---Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur.
-
- * * * * *
-
-Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il
-bâtissait, avec les autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans
-le sable. Pendant les vacances, avec André, nous allâmes en excursion
-par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le bonheur de Wimpie
-était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en lui
-tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise,
-alors, il voulait être à côté d’elle: elle pouvait porter son jouet, et
-il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle en eût aussi.
-Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois
-l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse
-de le bercer dans mes bras.
-
- * * * * *
-
-Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une
-lettre: ils arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis
-que je leur défendais de se présenter chez moi et chargeai Naatje de
-venir chercher Wimpie.
-
-Je fis un gros paquet de ses vêtements--je ne gardai que son paletot de
-capucin--et Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux,
-remontèrent la rue. J’étais penchée hors de la fenêtre du
-rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la courbe, il se retourna
-et me salua du bras, en criant:
-
---Je vais revenir, tante, à tantôt... mais ne pleure donc pas, voyons,
-tu es mon Wimpie.
-
-Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin.
-
-Maintenant la mesure est-elle pleine?... que peut-il encore
-m’arriver?... est-ce assez, est-ce assez maintenant?... et lui, mon
-glorieux petit garçon!...
-
-André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut
-qui les guettait; quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez
-moi.
-
-Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que
-cela valait mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune
-reconnaissance.
-
---Cela vous fait pleurer? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné
-leur enfant?
-
---Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui
-est la leur... André et moi, nous en aurions fait un homme.
-
---Peuh!... Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je
-commence par les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous?
-Il faut les acheter, il n’y a que cela...
-
-André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa
-cuiller.
-
---Qu’as-tu, André? tu ne _man-ges_ pas... J’ai envie de te faire
-chercher des huîtres...
-
-Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la
-table. Elle sonna comme si le feu était à la maison. Philomène accourut.
-
---Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur,
-_il ne sait pas man-ger_...
-
---Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres.
-
---Si! si! En voulez-vous aussi? oui da! cela vous fera oublier votre
-chagrin. Une douzaine et demie, Philomène.
-
---Mais non, mais non! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres... Ce que
-l’on mange dans cette maison!
-
-Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les
-autres.
-
-Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla:
-
---Voyons, que veux-tu que j’y fasse? on ne choisit pas sa mère.
-
-Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où
-je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son
-amertume ne s’accordait pas avec la mienne.
-
-
-
-
-J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon
-grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé
-et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il
-faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans
-l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin
-faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je
-vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens
-crottés, hâves et farouches; ils avaient le cou tendu vers une maison où
-un boucher délivrait de la viande; à côté de la charrette, une femme,
-aussi crottée et hagarde que ses bêtes.
-
-Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens:
-
---Regarde, ils meurent de faim...
-
-La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et
-excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant:
-
---Oui, belle madame, nous mourons de faim: moi, que tu ne comptais pas,
-aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous
-n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et
-moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à
-vendre un seau de sable... Encore si c’étaient des moules,
-pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable... Oui, nous
-mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates? pas
-pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien
-lourd... Ah! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait,
-et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons... Et même le singe que
-tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous
-ferait grand plaisir: il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais
-bien une côtelette...
-
-Elle continuait d’exciter ses chiens; les passants me dévisageaient,
-amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents; moi,
-j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que
-j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller:
-
---Une belle maison comme une belle dame... il doit faire chaud et
-moelleux là-dedans...
-
-Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets: les chiens s’étaient affalés
-dans la boue.
-
---Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à
-la femme.
-
---Madame n’y songe pas, c’est une soularde: dix centimes suffisent.
-
-La femme continuait de fulminer.
-
---Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police... non! non! pas
-ça, mais faites-la taire.
-
---C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette
-mégère.
-
---C’est bon, laissez-moi.
-
-Ah! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi... «Ton
-manteau de cinq cents francs», a-t-elle dit... Il en a coûté le
-quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune... Et
-pourquoi ai-je fait cette réflexion: «ils meurent de faim...» Je n’en
-continuerai pas moins à avoir, dans le fond d’un tiroir, de l’argent
-pour m’acheter des fanfreluches et offrir des colifichets à des amies
-qui n’en ont pas besoin... «Ils meurent de faim»... Pourquoi cet
-apitoiement stérile? Pourquoi cette larme à l’œil?... Ah! au diable,
-quand vais-je donc me ficher la paix?
-
-
-
-
-Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté
-nous y promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage
-doré, cuivré, bronzé; mais André, à peine descendu du tramway, se livra
-à une marche si accélérée que je trottais littéralement à côté de lui.
-
---André, pourquoi courons-nous ainsi? regarde donc autour de toi, c’est
-admirable.
-
-Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il
-m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant:
-
---Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est
-beau... quelle opulence... Asseyons-nous...
-
---Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.
-
-Il se tourna vers moi, étonné:
-
---Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal... Ma pauvre
-amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis
-m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et,
-le lendemain, d’être triste... Que se passe-t-il en moi?... Je suis
-toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie
-nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la
-femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce
-qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu
-besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée...
-
---Mais, André, qu’aurais-je été sans toi? tu m’as admirablement
-conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et
-toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont
-rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches?
-
---C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un
-pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou
-mal... Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre... Mon rêve
-d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour
-l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti
-incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et
-je ne ferai rien... Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux
-idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en
-toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon.
-Comment as-tu pu résister? tu devrais me haïr...
-
---Moi, te haïr!...
-
-Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.
-
---Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que
-j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi...
-
---Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta
-piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler.
-Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement... tu m’as donné tout le
-bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi: si je comprends toute
-cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais
-jamais sortie de ma gangue: je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune
-amour en plus... Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi... Mais tu
-ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je
-ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine.
-
---Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.
-
---Allons, tu n’es pas bien portant: c’est toi qui es fatigué de
-t’absorber toujours dans des livres et quels livres... de vieux
-philosophes rancis... Colins!... comment peux-tu avaler cela? Sais-tu
-quoi? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison; la mer
-te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions
-autour de l’île, habillés en Esquimaux...
-
-Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.
-
-Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il
-n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il
-aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse
-plainte...
-
-Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de
-travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il
-se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa
-course: il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le
-tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux
-poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante; lui continua son chemin
-presque sans me regarder.
-
-J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui,
-quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.
-
---Je voulais vous entretenir d’André: je vous ai vus courir le long de
-l’Avenue; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa
-mère qui est tombée... Puis, il est toujours congestionné: vous devriez
-l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels.
-
---Mais je ne peux pas; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre
-d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et
-inapte au travail.
-
---Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer
-l’hiver dans le Midi, et en tous cas supprimez toute occupation
-intellectuelle.
-
-J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi:
-
---Ah! vous avez envie de faire un voyage...
-
---Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous
-pas qu’il est si surexcité et si je ne sais comment...
-
---Ce n’est rien, il a toujours été ainsi.
-
---Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences.
-
---Des absences, mon fils? Nous avons le cerveau trop bien fait: aucune
-défaillance ne peut nous arriver de ce côté-là.
-
-Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de faire un voyage, et que
-j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins.
-
-L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes.
-
-Ce voyage fut presque une galopade; il n’y eut qu’à Nîmes où André
-consentit à rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête
-dégagée de se trouver toute la journée au grand air, par un temps pur et
-splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme dans les Arènes, mais il me fit
-passer par les affres de la peur, en se promenant tout en haut, sur le
-bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car
-il aurait continué exprès... Les Bains nous impressionnèrent fort: nous
-pensions aux beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même
-place.
-
-Mais la Maison Carrée!!!... André récitait des vers en grec ou en latin,
-je ne sus pas bien: il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée
-à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne
-voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir
-le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins.
-Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre
-ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se
-trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut _la Femme_, puis il le
-jeta.
-
---L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout
-d’un coup, amer.
-
---Mais, André, cela devient une obsession; tu m’as déjà parlé ainsi au
-Bois.
-
---Ah!... je ne me souviens pas... Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal
-agi envers toi: quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais
-une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta
-figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en
-toi: tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.
-
---Est-ce une supériorité? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le
-sacrifier... à une Naatje, disons?
-
---Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire,
-et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton
-instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et
-tu le ferais... Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes
-encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur
-ensemble: plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence
-n’aura prise sur moi.
-
---Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi? Moi aussi, je
-t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains.
-
---Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma
-mentalité... Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui
-attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité,
-tandis que nous!... J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques
-professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je
-te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te
-voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait
-revenir pour tenir compagnie à mon père; et je repartais, te laissant
-encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations...
-Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme
-tu étais? toute bourgeoise m’aurait trompée... Pourquoi ne t’ai-je pas
-prise dans ma vie? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps.
-
---Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais
-puisque tu te devais à tes parents...
-
---Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils
-ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait
-avoir de personnalité... Je dois penser comme eux, je dois agir comme
-eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne
-devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe
-qui pensant comme lui... Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la
-médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance... Ma mère a vécu
-dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait
-revenir de voyage, elle me chauffait d’avance: il ne fallait pas le
-contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir
-l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je
-pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but
-même de sa vie... Surtout je ne devais pas lui parler de la femme,
-puisqu’il ne les supporte pas... Alors, quand il rentrait, j’étais comme
-un petit garçon: au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer
-aux siennes; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne,
-il fallait en parler comme d’une inférieure... Quant aux questions
-d’art, c’étaient des balivernes... Si je déviais aussi peu que ce fût
-des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère
-m’implorer...
-
-»Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi: il sait très bien que tu
-existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins
-par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage... Ma mère ne
-t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce
-qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux... je suis leur toton...
-mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de
-te le dire... Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant...
-
---C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.
-
---Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire... Si
-jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie: le reste des
-phrases... Mon père s’est emparé de l’idée du «Surhomme»; c’est homme
-qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à
-toutes ses mauvaises tendances... non, être homme, c’est les combattre
-et essayer de devenir le meilleur possible...
-
---Mais, André, tu les juges si sévèrement... Pourquoi, les devinant si
-bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi? Cela m’a souvent étonnée, et je me
-suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement.
-
---Tu vois, je t’ai fait douter de moi.
-
---Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires
-passaient avant.
-
---Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis
-longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas,
-arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu
-es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à
-mes convictions... Mon père fera ce qu’il voudra.
-
---Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la
-campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit... Et ta mère?
-
---Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je
-m’installerai chez toi.
-
-D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête
-sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant... Il
-s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait...
-Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend? car quelque
-chose de sinistre nous attend... Comment faire pour que rien ne puisse
-l’atteindre?... Il tousse: peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi
-qu’il arrive, qu’il guérisse... Il est riche, nous dépenserons jusqu’au
-dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour...
-Qu’est-ce qui nous attend? De l’aide, mon Dieu, de l’aide!...
-
-J’étais prête à crier au secours; je m’enfonçai le drap dans ma bouche,
-pour ne pas l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit
-dans un malaise insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma
-poitrine était si confiant, ses mains aux doigts écartés pour chercher
-de la fraîcheur étaient si touchantes, que jusqu’au milieu de la nuit je
-le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se remit à me parler
-de notre vie future.
-
-C’est la dernière causerie où il put lucidement développer ses pensées,
-et ce fut pour m’exprimer sou amour.
-
- * * * * *
-
-Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa
-mère qu’il voulait habiter avec moi. Elle s’écria:
-
---Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux...
-
-Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait
-chez moi, si elle croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans
-leur maison.
-
---Oh! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça... Du reste, je dois aller avec
-ton père à la campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici.
-
-Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu
-agité, mais charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma
-le gaz dans toute la maison, remonta toutes les pendules et voulut
-sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis doucement je le fis
-se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon feu
-qu’il y avait encore dans sa chambre.
-
-Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il?
-
-Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot,
-comme sous l’impression d’un narcotique. Son ami médecin voulait
-absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à
-André. Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui
-venait lui parler de son livre.
-
-Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de
-lui. Il répondit doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda
-pas. Il me prit à part, me dit que son état était très grave et la
-maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la paralysie générale.
-
---Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si
-elle était syphilitique.
-
---Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le
-contraire.
-
---Bien, j’irai moi-même chez eux: ils doivent se rappeler.
-
---Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir?
-
---Non, aucun: il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an
-peut-être... mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la
-fin.
-
-Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai
-du médecin:
-
---Comment, vous avez fait venir un médecin? mais vous êtes dangereuse...
-un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout
-avec les purgatifs et les vomitifs Leroi... Les médecins sont des
-ignorants.
-
---Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas
-syphilitique...
-
---Oui, elle l’était... J’ai fait analyser ses urines.
-
---Et il ne s’est pas soigné? et vous avez laissé cette maladie
-l’empoisonner?
-
---Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs: aucune maladie ne
-résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse
-devenir fou, non, notre tête est trop bien faite.
-
---Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et
-vous ne m’avez rien dit! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants?
-Ah!...
-
-Une haine féroce passa sur sa figure.
-
---Oh! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté; nous nous aimions
-trop complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre...
-
-Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers.
-C’était André qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque; les
-livres gisaient à terre pêle-mêle avec les planches et des platras.
-
---Des étrangers ont osé signer mes livres, je vais les brûler et en
-faire imprimer d’autres, signés de mon nom.
-
-Et il s’assit en riant.
-
-Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son
-enfant, et elle courut chez le médecin.
-
- * * * * *
-
-... Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un
-progrès nouveau dans la maladie... Ils sont les maîtres, ils vont
-m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des
-étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin...
-Ah! je le tuerai plutôt, et moi avec lui... Nous allons bien voir si,
-parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de
-droits... Comment? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et
-trois minutes devant le maire les donneraient tous... Je ne demande qu’à
-pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible... Aucun
-moyen de guérison, aucun... Alors, d’ici un temps, André sera fou!
-fou!!... Et je sais cela, et je vais assister à cela!... Les parents n’y
-croient pas... est-ce bêtise ou vanité?... vanité... cela ne peut pas
-leur arriver, c’est bon pour les autres!... Maladie honteuse... quelle
-stupidité!! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre
-anatomique...
-
-De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des
-influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé
-comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées
-de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent... Ah! mon pauvre adoré,
-comme il a dû souffrir--car cela s’est préparé depuis longtemps--lui qui
-croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit! Je le
-vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses
-rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide.
-Quelles utopies! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis
-toute son exquise sensibilité...
-
-Et voilà... perdu... et rien, rien à faire... Allons, Keetje, du
-courage! avale encore celle-là... Ah! celle-là va m’étrangler... soit,
-mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras
-pas... Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras:
-que deviendrait-il?... Lui vaut bien les petits...
-
-Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais
-pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André;
-cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal.
-
-Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que
-je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison,
-qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme
-une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me
-le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant
-de les rejoindre.
-
-Il était au jardin. Quand il me vit, il fit «han», me prit par la main
-et partit avec moi.
-
---Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée?
-
-Puis, se parlant à lui-même:
-
---Keetje Oldéma... elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre,
-fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison.
-
---Mais je suis ici, je ne pars plus.
-
---Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je
-suis anarchiste... Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es
-pauvre...
-
-Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait
-emprisonnée.
-
-Le père maintenant m’acceptait d’emblée... Je suis sûre que c’était
-encore la mère qui avait tout exagéré, pour intimider André... Il fut
-convenu que je m’installerais avec lui à la campagne, près de la ville
-pour les facilités. Eux, les parents, craignaient trop les émotions.
-
-Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne maison de campagne, au
-milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je pouvais lui laisser
-toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie, ou de
-Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après
-quelques jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était
-resté avec elle, il se fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort
-blanchi dans les derniers temps.
-
---Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau
-grise?...
-
-Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit
-les mains.
-
---Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez...
-
-Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je
-me trouvais sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand
-il était agité, je glissais son bras sous le mien et, en nous promenant
-au jardin, je chantais doucement la gloire du grand écrivain André: cela
-le calmait toujours.
-
-Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce;
-il se prit la tête à deux mains et haleta:
-
---Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il? que m’arrive-t-il?
-Je ne peux plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées.
-Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a.
-
---Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant,
-c’est tout.
-
---Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien; qu’y a-t-il?
-dis-le-moi... je deviens fou... si... si... je le sais, je le sens.
-
-Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son
-regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il
-regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules.
-
---Où sommes-nous ici? Ce n’est pas notre maison... Fou! je deviens fou,
-et, toi, que deviendras-tu? J’ai déposé pour toi chez le notaire... Fou,
-André devient fou... mon cerveau, mon cerveau... Fou... fou... fou...
-
-Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya:
-
---Fou, André est fou...
-
-Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais
-plus quel discours j’ai tenu: j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous
-les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je
-faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif,
-que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.
-
-En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour
-faire place, hélas! à l’égarement le plus absolu.
-
-Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis.
-Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer
-dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais.
-Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix
-chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux:
-il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait
-facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il
-recommençait, disant qu’il expliquait mal... Puis nous cueillions des
-fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de
-sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige,
-et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la
-figure.
-
-Et fini... Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est
-hagard, il branle sur ses jambes... Cependant je voudrais le garder, et
-rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner... pourvu que je
-puisse le garder... il y avait alors déjà des choses très pénibles pour
-moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais: une
-mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire
-manger... pourvu que je puisse le garder... Mais, quand vint la
-gangrène!! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies
-des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à
-l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater
-aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.
-
-Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient
-surtout leur femme.
-
---André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte
-de sa présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi: moi
-seule, je sais le calmer.
-
---Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette
-prédilection est la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses
-pénibles entre vous. Ceux qui sont méchants l’étaient déjà avant leur
-maladie, mais alors ils avaient la raison pour se contrôler. Chez André,
-rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon.
-
-Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir,
-même inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des
-regards d’affection.
-
-Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je
-voyais le mal progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il
-n’eut plus aucun contrôle sur ses fonctions et ses agissements. Mais,
-même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi.
-
-Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses
-nouvelles; les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me
-disaient que je n’avais pas le droit de m’annihiler, que je me devais à
-moi-même; d’autres me faisaient entendre que je devais être bien sèche
-pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient; d’autres, que je
-devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade, et
-qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte...
-
-Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais
-devant quoi j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui
-voulaient régenter mon doux agneau: je les avais flanqués à la porte.
-Quant à moi... j’avais eu ses beaux jours de jeunesse et d’amour, et,
-maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner à des
-mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents
-de faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et
-toute ma reconnaissance; j’aurais dû laisser manier cet être délicat,
-aux manières restées aristocratiques, par des paysans flamands qui
-quittent la charrue pour devenir domestiques d’hôpital et, au bout de
-six mois, aguichés par le gain, se placent comme infirmiers... Ah! non!
-plutôt y rester...
-
-Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en
-souffrait trop; son mari était du reste malade, et elle me dit un jour
-qu’elle aurait préféré qu’André mourût avant son mari, «pour des
-questions d’argent».
-
---Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son
-père...
-
---Je ne sais, madame; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi.
-
---Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous
-donne! Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable.
-
---André m’a dit qu’il est chez un notaire.
-
---Alors c’est sérieusement fait... et chez quel notaire?
-
---Je ne sais pas.
-
-Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le
-médecin me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien
-soignées et bandées.
-
-Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers
-six mois.
-
-Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule
-avec Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui
-que ce fût. Pendant quatre années personne ne s’était informé de lui: la
-pudeur m’interdisait de les déranger.
-
-Maintenant je ne savais plus... Avais-je du chagrin?... il y avait si
-longtemps qu’il était mort... J’étais abrutie... Je n’avais plus de
-mémoire... Je ne dormais plus... Je vomissais tout le temps... J’étais
-surtout insensible... Mon avocat arrangea mes affaires. Le médecin
-m’envoya en Suisse.
-
-Je n’ai plus revu la mère d’André.
-
-
-
-
-Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps
-au lit. Le peu que je pus voir du pays m’horripilait: toujours une
-montagne devant soi... Pendant le voyage de retour, une fois en
-Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière: je ne pouvais
-assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges, de
-nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos
-prairies, des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la
-verdure et de la lumière argentée et enveloppante... Ah! non, je suis du
-Nord: il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire
-littéralement pas à l’aise.
-
-Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne.
-J’errais dans les rues où j’avais habité et où avait habité André; j’y
-retournais comme un chien à son ancien gîte. Il me semblait que ces
-quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant m’avoir adoptée un
-peu. La Montagne de la Cour était démolie; l’Université, où j’allais
-l’attendre, se trouvait dans un bas fond; tout le quartier aux alentours
-était défoncé: plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse
-m’orienter. Où était-ce donc que je m’étais promenée avec André, pleine
-de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un homme comme lui? Ah, Dieu,
-je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer... Je m’en vais, je
-vais à Amsterdam: peut-être que là je pourrai me refaire une vie.
-
-Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé,
-je battis la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur
-les canaux puants du Jordaan, revoir toutes les impasses, toutes les
-caves, toutes les masures que nous avions habitées: la plupart étaient
-fermées, avec une pancarte sur la porte: «Inhabitable pour insalubrité»;
-d’autres avaient été démolies pour la même raison.
-
-Puis quoi?... quel moi a vécu là? pas le moi de maintenant... Est-ce que
-les mêmes joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes
-impressions? La Keetje d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la
-Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de commun?... et laquelle était
-la plus misérable?...
-
-La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur
-les quais de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir
-regarder le haut des maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau,
-ce qui montre bien que je ne suis plus de la ville: quand j’étais
-petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui bordent les
-canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes
-maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux
-monsieur avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me
-regarder, et je vois à leurs bouches qu’ils se disent: «Voilà encore
-cette dame étrangère...» La jeune bonne, que j’ai prise à mon service,
-vient aussi me raconter combien les fournisseurs s’informent comment
-mange, boit et parle la dame étrangère... C’est bien ça: étrangère
-partout! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de
-moi...
-
-Ah! je ne reste pas ici, je pars pour Paris: ce foyer d’art et
-d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations.
-
-Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle; elle me
-parla de ses succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez
-Redfern, chez son coiffeur, puis elle me déposa aux Tuileries. Elle
-avait tant et tant à faire... et ne me demanda même pas si je quittais
-Paris ou si j’allais y rester.
-
-Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes,
-et même des Music Hall... Puis je rentrais seule à mon hôtel: pas un
-chat, pas un chien, pour venir vers moi.
-
-Cette vie me conduira au suicide; j’ai cependant des rentes
-maintenant... Ah! je voudrais être née dans un petit village que je
-n’aurais jamais quitté, et où tout le monde serait mon cousin. Je n’aime
-que les figures que j’ai toujours vues: je puis les lire, je crois que
-je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours
-fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service:
-alors c’est que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère
-surtout...
-
-... Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous
-appartenions à la même nichée et qu’ils faisaient un avec moi... Puis
-André, qui est venu dans ma vie comme le Prince Charmant, que je ne
-croyais exister que sur les images: il a illuminé ma vie, comme d’une
-torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre... Puis
-Wimpie, avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites
-pattes: il m’était comme nos enfants, mais avec l’idée en plus de le
-perfectionner par l’étude, et à l’abri du besoin... Et Suzette,
-l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont les
-yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient
-comme vers un objet précieux plein de mystère...
-
-Tous disparus! Comment et par quoi les remplacer? Ils étaient mon âme:
-est-ce qu’on remplace son âme!... Ce n’est certes pas parmi ces gens
-pressés qui se bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi...
-c’est comme un courant qui déferle, et un autobus me passerait dessus
-qu’il ne pourrait se détourner.
-
-Je m’en vais!... où?...
-
-
-
-
-Cinq ans après...
-
-La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici,
-village perdu dans les bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai
-acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte devant, et les pineraies
-derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de blé. Mon
-lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les
-houx cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué
-des ouvertures.
-
-J’ai bâti au beau milieu du champ, face à la vallée, une petite maison
-en briques, badigeonnée de blanc, à larges baies et à volets oranges.
-J’ai laissé tout le jardin devant la maison à découvert, j’y ai semé de
-grandes pelouses avec des corbeilles de roses; derrière la maison et le
-massif, un verger bordé des plate-bandes de dahlias, de tournesols et
-d’asters. A côté du verger, j’ai planté un petit bois de bouleaux,
-traversé de chemins sinueux. J’ai clôturé le tout de fils de fer, et les
-champs de blé où travaille le paysan et les prairies où paissent les
-vaches jusque contre ma clôture, sont comme un prolongement de mon
-jardin.
-
-Je m’y suis installée, un printemps, avec une petite bonne du pays à qui
-j’apprends la cuisine, Dick, mon berger de Malines, et deux petits
-griffons bruxellois.
-
-J’ai quarante-cinq ans. Depuis quatre ans que je suis ici, mes douleurs
-m’ont quittée; j’ai engraissé de dix kilos, j’en pèse maintenant
-soixante. Je suis très fraîche de teint, mes cheveux sont tout blancs,
-mais je vous assure que ce n’est pas laid, des cheveux blancs ondulés.
-
-Il n’y a aucun bourgeois dans mon village, tous des cultivateurs; le
-brasseur est bourgmestre; deux épiceries et deux auberges.
-
-Le matin, je fais une grande promenade avec mes chiens à travers bois,
-ou dans les bruyères, ou aux mares. Quand je rentre, Caroline me
-demande, avant de le servir, de goûter le plat qu’elle m’a préparé.
-Pendant que je dîne, elle me conte les nouvelles.
-
---Madame, la femme de Jef est venue demander si vous ne pourriez pas le
-guérir: il est raide de rhumatismes et beugle nuit et jour. Le docteur
-l’a vu, il y a cinq jours, et a dit que ça devait passer tout seul.
-Voilà une semaine qu’il ne travaille pas.
-
---Mais je ne suis pas guérisseuse.
-
---Allez-y quand même, madame.
-
-Après le déjeuner, je prends un gant de crin et la cruche d’eau-de-vie
-de Hasselt «du vieux Système», et je vais chez Jef.
-
---Ah! Dieu de Dieu, madame, ah! nom de Dieu, avec votre permission, que
-j’ai mal...
-
---Comment est-ce venu?
-
---J’étais en transpiration, et je m’ai mis dans le courant d’air:
-c’était délicieux, mais le lendemain je n’ai pu me lever.
-
---Allons, Anneke, donne-moi encore une couverture de laine et aide-moi.
-
-Je découvre le torse de Jef et, avec le gant de crin imbibé d’alcool, je
-le trotte, devant et derrière, jusqu’à ce qu’il soit rouge feu.
-
---Madame, quel dommage... ce bon genièvre, de le gaspiller ainsi... Si
-je le buvais plutôt...
-
---Mon vieux, vous n’en aurez pas une goutte en dedans; mais pour
-l’extérieur, je n’y regarde pas.
-
---C’est un péché vraiment, madame, il me fera plus de bien en dedans.
-
-Le bougre a un regard si sincère que j’en suis touchée.
-
---Non, vous n’en aurez pas.
-
-Et je frotte.
-
---Maintenant les couvertures. Viens, Anneke, on va l’emmailloter.
-
-Je le roule dans trois couvertures, que j’attache avec des épingles de
-sûreté.
-
---Voilà, maintenant il faut suer.
-
-Je prends la cruche et vais vers la porte. Son regard éploré s’attache à
-la cruche et dit naïvement: «Comment, elle va l’emporter sans m’en
-donner une goutte...»
-
---Allons, Anneke, passe-moi un verre, je lui en verserai un peu: mais
-c’est pour mieux suer.
-
---Oui, c’est pour mieux suer, fait-il, comme un enfant.
-
-Je lui en donne un bon verre.
-
-Il sua et le lendemain retourna au travail.
-
- * * * * *
-
-Un autre jour:
-
---Madame, la petite femme, en couches de son huitième, est levée. C’est
-le troisième jour, et elle trait déjà les vaches, mais elle n’est pas
-bien du tout.
-
-J’y vais et la couche de force. Je démaillote le petit et envoie la
-marmaille dehors, pour laisser dormir la mère.
-
- * * * * *
-
---Madame, ce monsieur et cette dame sont encore revenus; ils disent que,
-dans le village, on leur a assuré que vous n’êtes pas en voyage.
-
---Ah! bien, Caroline, s’ils insistent encore, lâche Dick.
-
---Tiens, oui, je n’y avais pas songé...
-
- * * * * *
-
---Madame! Madame! je l’ai réussie!...
-
-C’est Caroline qui accourt, les yeux flamboyants, les lèvres humides,
-ses frisettes noires au vent.
-
---Ah! voyons ça.
-
---Il est monté, haut comme ça, il est doré et luisant, comme verni, et
-je l’ai fait toute seule.
-
---Ah! il est beau, vraiment... c’est d’une grande cuisinière... Quel
-beau gâteau aux corinthes!
-
---J’ai fait exactement comme vous m’aviez expliqué, et voilà... Les
-femmes du village disent que j’arriverai bien à faire la cuisine de tous
-les jours, mais jamais de la pâtisserie.
-
---Eh bien, tu vas leur montrer qu’elles se trompent. Tantôt, quand il
-sera refroidi, nous le couperons en deux, nous partagerons une moitié en
-trois parts, que tu porteras chez Anneke, chez Siska, et chez Wantje,
-pour prendre avec leur café; et elles verront bien que tu sais faire
-autre chose que la cuisine de tous les jours. L’autre moitié, nous lui
-ferons honneur cet après-midi avec le thé. Ce gâteau est ton
-chef-d’œuvre, Caroline, et tu peux en être fière.
-
- * * * * *
-
-Le samedi après-midi, il n’y a pas de classe. Alors, on m’envoie une
-demi-douzaine d’enfants, à têtes couvertes de croûtes et de poux. Je
-coupe les cheveux par places, pour mieux pouvoir nettoyer, et, à grandes
-savonnées, je les lave, je tresse les cheveux restants, et j’explique
-aux petites comment leurs mères doivent le lendemain défaire les tresses
-et faire bouffer les cheveux pour cacher les places vides...
-
---Tu vois, ainsi... et l’on ne remarquera rien, à l’église.
-
- * * * * *
-
-Au commencement de mon installation, j’allais de temps en temps en ville
-pour entendre un concert, ou j’achetais un beau livre. Mais le pays m’a
-tellement pénétrée, que je vis maintenant de son parfum, de son
-atmosphère, de sa lumière, de la vie intense de ses champs, de ses
-pineraies, de ses bruyères.
-
-Une promenade avec mes chiens, aux mares, me fait revoir tous les Turner
-de Londres.
-
-Des concerts!... Le chant de ces oiseaux, là dans le massif, n’est-ce
-pas du Haydn? n’est-ce pas la même candeur fraîche et spontanée?... Les
-nuits de pluie et de tempête, où ma petite maison est secouée de haut en
-bas, n’entends-je pas les Walkyries s’interpeller en des rires
-stridents, et passer au-dessus de ma maison avec des _houhou_
-assourdissants? N’entends-je pas des hennissements, des rugissements de
-bêtes qu’on poursuit, des hurlements de terreur et d’allégresse?... Quel
-régal que ces nuits farouches? Que la meilleure clarinette ou la
-meilleure flûte essaye donc de jouer, comme le vent joue sur le toit en
-courant autour de la cheminée et ne s’y engouffrant!
-
-Lire encore des livres... Et les drames qui se passent dans le gazon où,
-couchée sur le ventre, je suis les insectes qui se poursuivent, se
-volent, s’assassinent et s’aiment avec passion... Dans les bois, je vois
-des choses adorables et féroces... A la fin de l’été, quand je me
-promène dans les pineraies, les jeunes lapins qui ignorent encore
-l’homme et le résultat d’un coup de fusil, restent couchés sur un petit
-tas d’herbe et me regardent naïvement. Mais l’approche de mes chiens les
-effraie et ils se sauvent, laissant un petit creux bien chaud. Comme
-j’empêche mes chiens de les poursuivre, ceux-ci se jettent en reniflant
-sur le petit creux et le ravagent de leurs pattes.
-
-Puis, n’est-ce pas une page de poésie que ces petites fleurs qui se
-ferment les jours où il n’y a pas de soleil, comme si alors la vie ne
-valait pas d’être vécue... Et ce vieux ménage de corbeaux qui passent en
-diagonale sur le jardin, tous les jours à la même heure, comme s’ils
-rentraient chez eux, après des heures de travail... et avec quelles
-intonations logiques ils s’interpellent, tout en volant... Il n’y a
-certes pas de ménage aussi uni dans tout le village.
-
-J’ai appris seulement à lire, à voir et à écouter, depuis que je suis
-ici et que les voix jamais d’accord des hommes ne m’atteignent plus. Je
-me raconte des histoires. Après, je les répète à Caroline, comme les
-ayant lues dans des livres, et je lui montre des livres de fleurs et
-d’oiseaux et le texte latin que je lui dis être l’histoire que je lui ai
-contée. Caroline fait un auditoire très curieux: elle ne s’étonne pas
-quand je donne aux fleurs un caractère ou des sentiments, selon leur
-forme et leur couleur, ou quand j’identifie les deux corbeaux aux gens.
-Elle n’est pas comme la dame qui se choquait parce que je disais: «Mon
-fils» à mon berger Malinois.
-
---Voyons, chère amie, cette brute sans âme, l’appeler ainsi!
-
-Dick, pas d’âme!... Quelle hérésie!
-
- * * * * *
-
-Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses
-et de senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols
-chantent: j’ai deux concerts par soirée, un aussitôt qu’il fait noir,
-l’autre après une heure d’interruption, qui continue tard dans la nuit.
-Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de
-roses; le ciel est pur, mais les étoiles loin; des effluves chaudes me
-font palpiter de bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur
-et de beauté, et, au lieu d’être obsédée par des visions de loqueteux
-haves, torturés par la misère, je vois des bois aux arbres gigantesques,
-à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes superbes
-dans des prairies jaspées de fleurs, et des paysans fauchant des blés à
-grains tendres et doubles.
-
-Et les matins... Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous
-la rosée!... Et dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs
-bourdonnent, et des contes de fées chuchotent à mes oreilles!
-
-... Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille... Cela existe donc
-tout de même, le bonheur... Je ne suis plus jamais triste... Je vois
-bien encore de temps en temps un bambin qui joue sur le gazon, mais
-l’image sourit et rejoint là-bas une autre image d’homme--il a sa
-redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une
-expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne
-pas me lever, de jouir, jouir de la joie qui m’environne...
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE ***
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-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
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- The Project Gutenberg eBook of Keetje, by Neel Doff.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Keetje, by Neel Doff</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Keetje</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Neel Doff</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 17, 2021 [eBook #65096]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Digitale Bibliotheek voor de Nederlandse Letteren at www.dbnl.org</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE ***</div>
-<p class="c large">NEEL DOFF</p>
-
-<h1>KEETJE</h1>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<i class="small">Société d’Éditions Littéraires et Artistiques</i><br />
-LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF<br />
-50, <span class="xsmall">CHAUSSÉE D’ANTIN</span>, 50</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em i">Ce livre fait suite à<br />
-JOURS DE FAMINE ET DE DÉTRESSE</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[Prologue]"></h2>
-
-<p>— Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux jours : comment
-voudrais-tu… sans manger ?</p>
-
-<p>— Hein, faisais-je.</p>
-
-<p>Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un attirail
-de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé chez nous. Je mettais les
-bottines à talons démesurés, la robe à trois volants et à traîne, un trait de noir sous
-les yeux, deux plaques rouges sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais
-tous mes cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car dans
-les maisons de rendez-vous les patronnes, par crainte de la police, me chassaient
-quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un chapeau, un châle, je n’en avais
-pas.</p>
-
-<p>En m’attifant, j’épiais ma mère… Va-t-elle venir avec moi ? Je ne vais pas seule ;
-non, pour rien au monde…</p>
-
-<p>Au moment de sortir, je la regardais. Alors
-seulement elle mettait hâtivement son bonnet et son châle.</p>
-
-<p>Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi… Quelle honte qu’une
-mère semblable… En ville, elle marchera derrière moi, elle regardera aux mêmes
-vitrines ; si l’on m’accoste, elle fera semblant de ne pas me connaître ; quand je suivrai
-un homme, elle m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle
-m’accompagne ; puis elle attendra que je sorte… Ah ! c’est infect… Et j’allongeais le
-pas de façon qu’elle haletait.</p>
-
-<p>— Oh ! Keetje…</p>
-
-<p>— Ah ! que fais-tu là ? va-t’en, tu me dégoûtes.</p>
-
-<p>Et je la devançais.</p>
-
-<p>Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller seule… Je la
-cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et la voyais éperdue, essayant
-de me rattraper… Quelle abomination… Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle
-fait ? Oh, que je la hais, que je la méprise… Et je l’attendais.</p>
-
-<p>— Ah ! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en sueur.</p>
-
-<p>— Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain ?… Est-ce que tu devrais
-me suivre, es-tu une mère ? Ah ! pouah !</p>
-
-<p>Elle me regardait en clignotant précipitamment
-des paupières, se faisait toute petite, évitait de me frôler.</p>
-
-<p>Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne pas s’éloigner
-trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui secouais la main.</p>
-
-<p>— Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop !</p>
-
-<p>Et la pérégrination du racolage commençait.</p>
-
-<p>Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me conduisait
-comme une aveugle le long des boutiques fermées.</p>
-
-<p>— Oh ! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines… ces talons… Oh ! que j’ai
-mal aux doigts de pied ! et mes reins… chaque pas, ainsi sur la pointe des pieds, me
-donne un choc dans les reins… Si je les ôtais…</p>
-
-<p>— Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds. Asseyons-nous un peu
-sur ces marches.</p>
-
-<p>— Ah ! quelle fatigue… cinq heures, nous avons marché cinq heures…</p>
-
-<p>— Oui, tu dormiras demain toute la matinée… Marchons encore un peu ; là-bas, il
-y a une boutique ouverte ; j’achèterai des vivres, et tu auras aussi du café chaud.</p>
-
-<p>Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge, et geignais
-en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux devantures. Je ne disais rien
-du dégoût des
-mâles inconnus, du désir de les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage
-même de les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle
-étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question…</p>
-
-<p>Au bas de l’escalier, elle murmurait :</p>
-
-<p>— Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants.</p>
-
-<p>Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau bouillir, puis
-m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas.</p>
-
-<p>— Ah ! que j’ai mal, que j’ai mal…</p>
-
-<p>Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait.</p>
-
-<p>— Tout de suite, tu auras du café.</p>
-
-<p>Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me faisait manger
-sans penser à elle-même.</p>
-
-<p>— Là, ma douce, maintenant tu vas dormir.</p>
-
-<p>Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds.</p>
-
-<p>Dormir !… il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des heures
-passées m’abreuvait : je m’agitais et me contorsionnais, de révolte.</p>
-
-<p>— Dors, ma douce, demain tu auras encore du café ; puis je te ferai les cartes. Dors,
-ma douce.</p>
-
-<p>Et je m’endormais ; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le lendemain,
-qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé. Quand je me réveillais, elle
-était penchée sur moi.</p>
-
-<p>— Ah !</p>
-
-<p>Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf ; et elle me tenait ma tasse,
-et ajustait un coussin dans mon dos.</p>
-
-<p>— Je vais te faire les cartes.</p>
-
-<p>Elle étalait les cartes sur mes genoux.</p>
-
-<p>— Sept, une lettre… sept, avec de bonnes nouvelles… sept, il est un jeune homme
-brun qui…</p>
-
-<p>— Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun… Hou…</p>
-
-<p>Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre.</p>
-
-<p>— Avec tes bêtises… une lettre, ce sera un exploit du propriétaire ; et l’homme brun,
-une brute d’huissier… Et toi, tu négliges tout pour ces balivernes, tu crois à cela…
-Pouah, est-ce possible ! quelle mère ! Allons, soignons pour le dîner des petits : cela
-vaudra mieux.</p>
-
-<p>Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait, mais rien à
-faire : J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma rancune, dont je lui lançais le
-venin à jet continu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">KEETJE</p>
-
-<h2 class="nobreak" title="[I]"></h2>
-
-<p>C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas derrière moi,
-dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me regardait, je tournais dans
-une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait suivie.</p>
-
-<p>De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me rejoignait, et
-nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés. Ils étaient en forme de cœur,
-ou carrés, ou ronds, avec des glacis de sucre blanc ou rose ; l’inscription y serpentait
-en lettres dorées.</p>
-
-<p>— J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout cela… Keetje,
-que diraient les petits si nous rentrions chargées toutes deux de gâteaux ?</p>
-
-<p>— Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un épouvantail…
-Comment
-voulez vous que je trouve un homme ? répliquai-je.</p>
-
-<p>Et je repris ma flânerie excédante.</p>
-
-<p>Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta : c’était un Wallon que je comprenais à
-peine.</p>
-
-<p>— Viens passer la nuit avec moi, petite.</p>
-
-<p>— La nuit… Si vous voulez me donner dix francs…</p>
-
-<p>— C’est bon, viens.</p>
-
-<p>Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir ma mère que
-c’était pour la nuit, mais je ne le pus.</p>
-
-<p>Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et nous nous
-trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand lit. Il me donna
-deux pièces de cent sous que je nouai dans mon mouchoir.</p>
-
-<p>Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée autant que
-moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne disions rien. Il se mit sur le
-dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une photographie de femme pendue au pied du lit :
-c’était le type d’une grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait
-en souriant.</p>
-
-<p>Comme l’homme voyait que je suivais son regard :</p>
-
-<p>— Ma femme, dit-il.</p>
-
-<p>Il ajouta en « marollien » :</p>
-
-<p>— « <span lang="nl" xml:lang="nl">Duud</span> »… morte.</p>
-
-<p>Et il se remit la figure dans l’oreiller.</p>
-
-<p>Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi ; il ajouta le geste
-de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes bottines. Il me guida sur
-l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il me dit d’attendre. Il frotta une allumette
-et alluma une petite lampe à pétrole.</p>
-
-<p>Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une terrine
-avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain, déboucha une bouteille
-de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il me coupait tranche de pain sur tranche
-de pain, et remettait de la viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était
-mangé. Il me regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion.
-Il prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche et souffla :</p>
-
-<p>— Chut… pour la « fille »…<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> elle dort.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Servante.</p>
-</div>
-<p>Et il montra le haut de la maison.</p>
-
-<p>Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs étaient garnis
-de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au milieu.</p>
-
-<p>Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de joie et de surprise :
-ils étaient remplis de fleurs artificielles.</p>
-
-<p>— Fabricant…, dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets d’œillets,
-des camélias, — j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché de fleurs de la
-Grand’Place, — puis des fleurs avec une goutte de rosée en verre dans le cœur et sur
-les pétales, et des feuillages embués de gris.</p>
-
-<p>L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais du bout des
-doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus retenir un cri d’admiration. Des
-guirlandes de fleurs, en calices de satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges,
-s’étalaient sur du papier de soie : c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes.</p>
-
-<p>— Une pour vous, choisissez.</p>
-
-<p>Je pris celle aux bouts mauves.</p>
-
-<p>— Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie.</p>
-
-<p>Nous nous remîmes au lit ; il me dit de dormir et en fit autant.</p>
-
-<p>Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de m’habiller.</p>
-
-<p>— Les employés vont venir, murmurait-il,
-en me conduisant à la porte de la rue, qu’il referma très doucement sur moi.</p>
-
-<p>Je ne savais pas bien où je me trouvais ; la rue était en pente raide, le verglas me
-faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route et me faisait avaler des grains
-de glace. J’aboutis cependant à la Grand’Place : de là, je savais m’orienter vers chez
-nous. J’achetai des vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai
-à la maison, il n’était que six heures.</p>
-
-<p>— C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci !… J’ai attendu jusqu’à deux heures
-devant cette maison ; si je t’avais entendue crier, j’aurais ameuté le quartier… As-tu
-de l’argent ?</p>
-
-<p>Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les victuailles.</p>
-
-<p>— J’ai aussi reçu une fleur.</p>
-
-<p>Et je la leur montrai.</p>
-
-<p>— Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et tu peux
-dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir avec la belle fleur sur ton
-chapeau…</p>
-
-<p>Je me sentais me décolorer ; il le vit et se tut.</p>
-
-<p>Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait coupé les
-tartines de Hein qui devait aller à son travail ; elle lui versa une tasse de café brûlant
-qu’il but debout,
-en la déversant dans sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis
-à coudre ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[II]"></h2>
-
-<p>— Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois heures au moins,
-pour une draperie, sans prendre de repos.</p>
-
-<p>— Certes je le puis : je le veux et le ferai.</p>
-
-<p>— Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite.</p>
-
-<p>Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans un coin de
-l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras gauche sur le dossier d’un
-fauteuil, le bras droit ramené devant la poitrine avec la main sur le poignet gauche,
-la tête fortement tournée au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques
-instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement.</p>
-
-<p>— Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la nuque.</p>
-
-<p>J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des
-tiraillements dans toute la tête. Au bout d’une heure, il me dit :</p>
-
-<p>— Mais tu poses admirablement, petite… Il n’y a que les femmes nerveuses pour
-avoir de l’énergie ; plusieurs modèles m’ont mis dans l’embarras avec cette étude, et
-j’en ai besoin pour mon grand tableau.</p>
-
-<p>— Vous avez remarqué que je suis nerveuse ?</p>
-
-<p>— C’est pas long à voir : tes yeux, malgré leur couleur claire, sont inquiets, et tes
-mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne veux pas les ouvrir.</p>
-
-<p>J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation d’être enfoncée
-en terre, quand la servante vint dire quelque chose à l’oreille du peintre.</p>
-
-<p>— Saperlotte, quel ennui ! je dois achever cette draperie. Si je m’interromps, je ne
-pourrai retrouver les plis.</p>
-
-<p>— Est-ce pour moi que vous craignez ? je ne bougerai pas avant midi, je vous l’ai
-promis.</p>
-
-<p>— C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant son mariage :
-elles sont là avec le fiancé. Saperlotte ! ma draperie…</p>
-
-<p>— Je ne bougerai pas.</p>
-
-<p>— Alors, faites entrer.</p>
-
-<p>Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille
-boulotte. Je ne pouvais voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles
-avancèrent et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe
-nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les dames s’étant
-reculées un peu, le fiancé s’avança : je pus le voir d’un œil, et je reconnus Albert :
-c’était le fils d’un général, je l’avais aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa
-figure épouvantée, mais je ne bougeai.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à aller à la
-campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un autre jeune homme nous
-attendait : blond, long et mince, avec une figure exquise aux cils dorés recourbés, et
-une peau très fraîche ; ses manières étaient déférentes avec moi, sa voix claire et
-douce : il parlait le flamand littéraire, nous pûmes donc causer : celui qui m’avait
-amenée ne parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A mesure
-que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que j’avais lu ; il
-l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en plus.</p>
-
-<p>Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des excursions à
-la campagne. C’était en hiver : j’étais ordinairement
-à jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de mes jupes,
-sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après une bonne heure de marche,
-essoufflée, à la gare.</p>
-
-<p>Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais venir. Nous
-montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes. Alors nous nous
-enfoncions dans les fourrés.</p>
-
-<p>Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je cherchais des
-hommes dans la rue ; mais après, il me conduisait dans une guinguette, où il me
-régalait de deux petits pains au jambon et d’un verre de bière. Ah ! ce verre de bière
-à jeun !… il me torturait pour le restant du jour.</p>
-
-<p>Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas ; il sentait aussi que je l’aimais ;
-mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de ses longs cils me restaient
-énigmatiques.</p>
-
-<p>En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite.</p>
-
-<p>Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui m’avait
-emmenée la première fois.</p>
-
-<p>— Vous avez donné une chaude-pisse à Albert.</p>
-
-<p>Et il se mit à rire.</p>
-
-<p>J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade… Et voilà qu’il
-était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue, exposée à leur inquisition, en
-une pose ankylosée, et ne le voyant que d’un œil.</p>
-
-<p>— Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant la peau de
-mes bras.</p>
-
-<p>La mère murmura :</p>
-
-<p>— Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains…</p>
-
-<p>Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me suppliait.
-Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux.</p>
-
-<p>Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me revoyant ?
-Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui l’avais rendu malade, qui
-étais là dans une attitude grotesque que je ne pouvais quitter !… Mes larmes coulèrent,
-sans que je pusse les cacher, et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant
-sur la draperie.</p>
-
-<p>« … Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien… »</p>
-
-<p>La mère vit mes larmes.</p>
-
-<p>— Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau…</p>
-
-<p>— Crois-tu qu’elle sente cela ?</p>
-
-<p>Ils étaient maintenant derrière moi : je les entendais, mais ne pouvais les voir. Ah ! si
-je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui hurler que ma peau ne l’avait pas
-dégoûté, que dans les fourrés il s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et
-qu’elle en connaîtrait peut-être les suites… Mais je ne bronchai pas, les yeux obscurcis
-de pleurs.</p>
-
-<p>Ils quittèrent l’atelier sans me regarder.</p>
-
-<p>— Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces bourgeois, en parlant
-de ta peau… Si tu pouvais prendre des bains et te bichonner comme elles, ta peau de
-blonde serait du satin…</p>
-
-<p>Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure.</p>
-
-<p>— Voilà, mon enfant, tes cent sous… Attends, je vais t’aider à mettre ta tête droite,
-et dégourdis un peu tes petites quilles… Tu as merveilleusement posé : veux-tu poser
-pour le portrait de cette petite bourgeoise ?… Ils ont beau te mépriser, ce seront
-cependant tes épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de
-sa vie dans le portrait de sa fiancée : si je lui collais sa charcuterie à elle, il en aurait
-honte…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[III]"></h2>
-
-<p>Avec tous mes tracas, je n’avais pas eu le temps de m’occuper de mon malaise.
-Aussitôt que je le pus, j’allais à l’hôpital demander de quel mal j’étais atteint. Un
-interne me visita ; il déclara que je n’avais aucune maladie, que je n’étais qu’anémique
-et que ce jeune homme ne connaissait pas son affaire.</p>
-
-<p>Je décidai cependant de ne plus me prostituer, dussions-nous tous mourir de faim.
-Le pire était mes parents : ils avaient pris une telle habitude de la chose qu’ils la
-trouvaient toute simple…</p>
-
-<p>Un matin, j’annonçai que je ne sortirais plus. Mon père leva la tête.</p>
-
-<p>— Et pourquoi pas ?</p>
-
-<p>— Parce que je ne veux pas, ma vie durant, être une putain… Si vous saviez ce que
-les hommes, qui ramassent des femmes, exigent d’elles… Ils me donneraient beaucoup
-plus d’argent si je voulais m’y soumettre.</p>
-
-<p>— Tu mens, canaille, hurla-t-il, tu inventes tout cela pour nous laisser crever de
-faim.</p>
-
-<p>Et, marchant vers moi, qui me trouvais près de la fenêtre ouverte :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui m’empêche de te flanquer par la fenêtre ?</p>
-
-<p>Je me dressai devant lui.</p>
-
-<p>— Eh bien, flanquez-moi par la fenêtre, cela vaudra mieux que de me faire continuer
-cet vie abjecte… Faites-le donc, ce serait fini du coup !</p>
-
-<p>Nous étions les yeux dans les yeux ; lui, dans la pose du lutteur qui va empoigner
-son adversaire ; moi, mes maigres bras et mes mains crispées levées vers lui.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, il pâlit affreusement et partit… C’était fini, j’avais gagné.</p>
-
-<p>Toute tremblante, je m’habillai et sortis battre les ateliers pour trouver à poser.
-Puis, j’avais raccommodé pour un peintre des tapisseries anciennes… Peut-être
-pourrais-je me procurer, chez des antiquaires, un travail de ce genre…</p>
-
-<p>Montagne-de-la-Cour, j’entrai dans un magasin d’antiquités. Quand j’eus expliqué
-ce que je savais faire, l’antiquaire me répondit :</p>
-
-<p>— Certes, je peux vous donner de l’ouvrage, mais pas tout de suite… si vous voulez
-repasser…</p>
-
-<p>En sortant, une jeune fille m’accosta.</p>
-
-<p>— Vous avez été vendre quelque chose chez ce vieux ?</p>
-
-<p>— Non, je suis allée demander de l’ouvrage.</p>
-
-<p>— Il faut prendre garde : c’est un vieux cochon… il voudra coucher avec vous, mais
-ne rien vous donner…</p>
-
-<p>Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était aussi. Nous
-pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre le café. Elle me
-présenta à sa mère, comme une amie : je fus très bien reçue. La saleté était repoussante
-chez eux. En buvant du café et mangeant des tartines, la femme me demanda ce que
-je faisais.</p>
-
-<p>— Je pose chez les peintres.</p>
-
-<p>— Je suis couturière ; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari s’en est
-désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne veut pas apprendre de
-métier, elle s’est habituée à ne rien faire… Comme je devais être à huit heures à
-l’atelier, j’étais obligée de laisser les enfants seuls ; l’école commençait à huit heures
-et demie, mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se trouvant
-à l’autre bout de la ville : leur repas était cependant préparé, ils n’avaient qu’à le
-chauffer sur le réchaud.</p>
-
-<p>Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle n’avait pas
-d’atelier.</p>
-
-<p>Je me sentais très à l’aise avec elles, et je
-compris qu’elles ne seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité.</p>
-
-<p>Je sortis me balader avec ma nouvelle amie ; le soir, elle me ramena encore chez
-elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester coucher. J’acceptai avec joie, j’avais
-horreur de rentrer chez nous, et je dormis avec les deux femmes : la mère sur le bord
-du lit, Stéphanie au milieu et moi contre la ruelle.</p>
-
-<p>Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne rentrait
-pas.</p>
-
-<p>A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte : deux commissionnaires
-entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui tenait une « boîte » au
-rez-de-chaussée.</p>
-
-<p>Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous étions
-cachées, en chemise, derrière le lit.</p>
-
-<p>— Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le poêle !
-dit la femme fardée, avec mépris.</p>
-
-<p>Les commissionnaires enlevèrent les meubles et les portèrent sur le palier.</p>
-
-<p>— C’est une bonté de ma part de ne pas les déposer sur le trottoir, fit-elle encore.</p>
-
-<p>La mère de mon amie, sa figure de cire enluminée de deux taches rouges aux
-pommettes, les yeux flamboyants, la bouche crispée de haine, sifflait :</p>
-
-<p>— Parce que mon fils, que vous avez pris à quinze ans, ne veut plus de vous, hein ?
-vous vous vengez… Vous n’osez pas mettre les meubles sur le trottoir, de peur
-d’attirer l’attention sur votre bouge… Si je trouve une habitation, c’est bien, nous
-partirons ; sans cela nous resterons encore ici cette nuit.</p>
-
-<p>Quand tout fut dehors, la propriétaire ferma la porte et emporta la clef. La mère
-de mon amie mit son chapeau et son châle, et sortit.</p>
-
-<p>Je demeurai avec Stéphanie sur le palier, près des meubles ; elle avait du pain, une
-voisine nous donna du café.</p>
-
-<p>La mère revint le soir ; elle ne pouvait emménager que le lendemain dans sa nouvelle
-demeure.</p>
-
-<p>Nous portâmes le matelas au grenier. Elle me remercia de ne pas les quitter dans
-des moments si durs. Elle s’agitait sur le matelas : Stéphanie et moi avions le fou rire,
-en nous rappelant les cinq verrues à poils que nous avions comptées sur le nez d’une
-vieille femme. Et nous nous endormîmes toutes les trois.</p>
-
-<p>Le lendemain un homme, avec une charrette à bras, vint chercher les meubles, et
-j’aidai à aménager la petite mansarde obscure que la mère avait louée.</p>
-
-<p>Puis je rentrai chez nous, contente d’avoir trouvé des amis dans la ville étrangère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[IV]"></h2>
-
-<p>J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont il avait fallu
-rebroder presque tous les « fruits », et me hâtai d’aller livrer mon travail, espérant être
-payée ; mais l’antiquaire était absent et je dus m’en retourner sans argent.</p>
-
-<p>A la maison, on m’attendait : il avait été convenu que je rapporterais des vivres.
-En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en était, et ne m’interrogea
-même pas.</p>
-
-<p>Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait, avec d’autres
-jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au cimetière. Jeannette était délicieuse,
-dans son étroite robe noire et avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de
-choux de gaze noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce
-bonnet.</p>
-
-<p>— Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds mouillés.</p>
-
-<p>Comme je ne répondais pas :</p>
-
-<p>— Viens avec nous à l’enterrement : cela
-touchera la mère, et, au retour, tu prendras le café avec nous.</p>
-
-<p>C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries comestibles,
-qu’un enfant était mort.</p>
-
-<p>Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère, les yeux bien
-secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux porteuses, parce que c’était loin
-et qu’il pleuvait ; et l’on se mit en route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop
-étroits, femmes en cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse.</p>
-
-<p>Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette chevauchée, par les
-chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec ce cercueil porté par des filles
-qui, pour éviter les flaques, le faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait
-une chose barbare et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait : j’aurais voulu être
-déjà de retour pour le goûter promis.</p>
-
-<p>En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer le petit
-cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se reposer. Celle qui avait
-perdu sa chaussure était harassée : je m’offris à prendre sa place.</p>
-
-<p>La fille me mit son bonnet. Tremblante de
-dégoût et de terreur, je pris un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit
-par la pluie et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse mal
-jointe, qui martyrisait mes maigres épaules ; je sentais comme des convulsions me
-parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on aurait pu trimbaler ainsi… Mais,
-bah ! on dirait à la voisine que j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine
-au jambon, avec le café, comme les autres.</p>
-
-<p>Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes invitèrent les femmes
-à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas demandée : mon air de demoiselle
-et mon parler civilisé les éloignaient de moi.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux.</p>
-
-<p>Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses s’assirent ; les autres
-n’étaient pas invités. Je coulais des regards vers les tartines au jambon, le café
-parfumait jusqu’à me faire trembler de désir ; mais je restai là devant le comptoir,
-comme si j’attendais Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante.</p>
-
-<p>— Keetje, viens donc, bois à ma tasse : le café est bien chaud.</p>
-
-<p>— Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre chez moi.</p>
-
-<p>Et je sortis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[V]"></h2>
-
-<p>Elle zézayait un peu ; elle avait des grosses joues très rouges, de gros seins que
-j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables coussinets de chair qui lui
-rembourraient la plante des pieds. Dans les allées désertes du Parc, où les hommes
-nous attiraient, elle les traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa
-poitrine.</p>
-
-<p>J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait un lapin,
-elle trouvait quand même une croûte chez sa mère ; puis, elle, c’était pour acheter des
-colifichets et des gâteaux… Mais au temps où, moi, je devais me prostituer, je pleurais
-tout le long de la route quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains
-vides et dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger, eux
-qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant des histoires de
-brigands… Souvent, j’arpentais durant des heures les rues obscures d’un faubourg,
-n’osant entrer ou espérant les trouver endormis. Maintes
-fois aussi je marchais le long du canal, me demandant si je ne ferais pas bien de m’y
-jeter.</p>
-
-<p>Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par amitié, je me
-louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes, supprimé cette honte de ma vie.</p>
-
-<p>Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien logés et
-mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens : je croyais très sincèrement que
-la misère seule avait engendré la prostitution… Cependant ces hommes, pour le plaisir,
-ramassaient n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble
-de l’abjection… Quand je les voyais être cochons et butors, tout se brouillait dans
-mon cerveau… Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi ? ils ont tout pour être honnêtes…
-Et pourquoi étaient-ils ainsi avec moi ?… Ils auraient bien dû voir cependant que ce
-n’était pas pour m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais
-à eux, des inconnus.</p>
-
-<p>Je croyais qu’ils devaient deviner ma position… jamais personne n’a rien deviné…
-peut-être une fois, un officier… Il m’avait donné quelques francs d’avance. Pendant
-que je les roulais dans un petit papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma
-chemise mouchetée de chiures de puces. Il me leva la tête
-par le menton et me regarda un moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me
-livrer… il me donna encore deux francs.</p>
-
-<p>Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être hors nature,
-incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux conceptions viles. Il n’est
-même pas besoin, pour eux, d’être prostituée : il suffit d’être une petite fille indigente
-et à leur merci…</p>
-
-<p>Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le peintre me
-dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une vente ; il voulait le montrer à
-un de ses amis qui était là.</p>
-
-<p>— Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais regarde ça !…
-cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon !…</p>
-
-<p>Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du sujet.</p>
-
-<p>La dame qui venait de quitter avait quarante ans ; moi, j’en avais dix-sept, ces
-hommes ne savaient rien de ma vie…</p>
-
-<p>Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais cependant sûre que,
-si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas acheté ce tableau rien que parce qu’il était
-« cochon ».</p>
-
-<p>Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de voyous.</p>
-
-<p>Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais soigneusement
-cacher que je l’avais fait ; que, sans cela, jamais je n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait
-toujours traitée avec méfiance et mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme
-un crime, qu’aucun homme ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon
-honorable… Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une
-politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière si différente, que
-rien n’était à espérer de ce côté.</p>
-
-<p>J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement j’étais sauvée :
-oui, mais les petits… et les parents… malgré mon aversion pour eux, j’en avais pitié…
-Hein gagnait maintenant un franc par jour ; Dirk jouait de l’accordéon dans les
-guinguettes ; Naatje posait de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela
-ne suffisait pas… il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce qu’ils
-fussent plus grands.</p>
-
-<p>Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent, pendant la
-pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression si lugubre ou si
-épouvantée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on était fou ensemble ;
-ces
-jeunes gens étaient charmants et vous traitaient d’égal à égal. J’avais surtout besoin
-de cela, de ne plus être traitée en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant
-qui, un soir, m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure
-gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste aimable.</p>
-
-<p>Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de campagne aux
-portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans une serre des grappes de
-raisin, je lui racontai que mon petit frère Klaasje avait la variole et que le médecin
-avait dit que des raisins lui feraient du bien.</p>
-
-<p>— Je n’ose pas te donner de ceux-ci : ils ne sont pas mûrs, et ma mère serait fâchée
-si je les cueillais.</p>
-
-<p>Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle grappe de
-raisins.</p>
-
-<p>— Voilà pour ton petit frère…</p>
-
-<p>Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse.</p>
-
-<p>Naturellement j’eus des amants parmi eux ; ce m’était une joie de me donner.
-Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me relevais… Puis
-leur beau langage et leurs voix civilisées m’attiraient ; je me rendais compte que ces
-jeunes gens avaient une éducation supérieure
-à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je posais.</p>
-
-<p>Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux me donna
-un dictionnaire français-flamand et un livre : <i>Histoire d’un enfant du Peuple</i>,
-d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en cherchant chaque mot dans le dictionnaire ;
-mais tous les verbes y étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait.</p>
-
-<p>Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture, m’engageaient à aller au
-Musée et, quand je sus bien lire le français, me prêtaient des livres. Seulement les
-étudiants étaient de mon âge, et depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers
-ceux de mon âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on
-chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire avec des plus
-âgés ou des plus jeunes.</p>
-
-<p>Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers, bien que
-je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par les femmes de Rubens,
-et que ma gracilité intimidait presque… Puis je rebrodais les tapisseries et les soies
-anciennes qu’ils achetaient dans les ventes…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VI]"></h2>
-
-<p>Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je me hâtais
-sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un beau jeune voyou aux
-boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant moi. Il avait une branche verte
-effeuillée en main, et en frappait les chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur
-son chemin ; il se retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait
-les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit : il prit des petits cailloux, et les jeta
-sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur pâture dans un tas de crottins de
-cheval.</p>
-
-<p>« Quelle sale bête ! » me disais-je…</p>
-
-<p>Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons rendaient sa
-marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne disait ni oui ni non et la
-regardait, indifférent ; puis, les mains dans les poches, il sifflota d’un air ennuyé.</p>
-
-<p>Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans les yeux. Le
-jeune
-homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la façon de marcher : il se cambrait
-et faisait le beau. Mais, voyant venir de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et
-j’allai vers elle.</p>
-
-<p>Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos amoureux vinrent
-en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée… nous étions si peu élégantes…
-On s’éloigna des grands chemins dans les sentiers peu fréquentés, et là tout respect
-humain les abandonna : leurs gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers.</p>
-
-<p>J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une guinguette,
-où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de faro : eux ne prirent rien. Une
-demi-heure après ce repas, j’étais aveuglée par la migraine, des manières de nos
-galants m’agaçaient. Je devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses
-mains balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école pour
-apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que cela signifiait, je lui
-dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui fourrant la mienne sous le nez :</p>
-
-<p>— Voilà une main aristocratique…</p>
-
-<p>Puis je le persiflai sur sa façon de marcher et ses reins trop larges pour un homme,
-le tout accompagné de regards dégoûtés :</p>
-
-<p>— J’ai rencontré tantôt un voyou superbe, il aurait mieux porté vos habits élégants que
-vous… Ah ! le voilà ! fis-je, en voyant arriver, d’un air dégagé, le jeune homme ; on
-dirait un poulain pas encore ferré…</p>
-
-<p>Je me connaissais un peu en poulains. Mon père avait été longtemps garçon d’écurie
-chez un éleveur, et, quand je lui apportais son dîner, il me montrait les poulains, en
-appelant mon attention sur leurs qualités.</p>
-
-<p>Stéphanie me tira par le bras, en nous entraînant dans une allée de côté.</p>
-
-<p>— Tais-toi, c’est mon frère, il serait capable de nous accoster…</p>
-
-<p>Mais j’étais lancée. Ma migraine me tirait un œil et m’enserrait les tempes. Je
-voyais que je pouvais insulter le bonhomme, pourvu que je me laissasse attirer dans
-les fourrés. Mon exaspération montait, montait…</p>
-
-<p>— Ecoute, Stéphanie, je ne veux plus être vue avec quelqu’un qui a des pieds
-semblables… je serais perdue de réputation…</p>
-
-<p>Et je les plantai là. Stéphanie resta encore un instant à me regarder, estomaquée,
-puis elle me rejoignit, ne sachant si elle devait rire ou se fâcher.</p>
-
-<p>— Tu sais, toi qui t’étonnes quand je les traite de voyous…</p>
-
-<p>— Ce mufle qui n’osait se montrer avec nous
-dans les grandes allées, parce que nous sommes mal habillées… Si nous étions des
-cocottes chic, ils seraient fiers de nous afficher, mais ils rougissaient de nos guenilles…
-Eh bien, j’ai voulu leur montrer qu’il y a des choses plus ignobles que des guenilles.
-J’avais un vrai plaisir à faire pâlir ce butor, de vanité blessée : il ne savait où fourrer
-ses abatis… Moi qui pose pour ma beauté, qui suis tantôt nymphe, tantôt princesse,
-je ne veux plus me laisser humilier par des êtres de cette allure…</p>
-
-<p>Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver des poses, y
-avait échoué : elle en avait gardé du dépit.</p>
-
-<p>— Oh ! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers et de
-bouchers…</p>
-
-<p>— C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des étudiants,
-mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est beau. L’autre jour, comme ils
-voisinaient chez l’un d’eux, ils discutaient les nuages d’un tableau : ils se fâchaient,
-puis s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis à discuter
-devant la fenêtre… Après, quand ils furent partis et que j’eus repris la pose, je
-demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si rare dans les nuages. Eh bien, il a
-déposé sa palette, m’a plantée devant la fenêtre et, pendant le reste
-de la séance, il m’a expliqué pourquoi c’était beau.</p>
-
-<p>A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais du pouce :</p>
-
-<p>— Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce gris, ça s’accorde,
-ça se fond et se détache merveilleusement…</p>
-
-<p>— C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une « drache », et toi, tu ne
-peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des demi-messieurs.</p>
-
-<p>— Je m’en fiche !… Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus quitter leur atelier…
-Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite femme, il pourra compter sur moi, je
-ne le tromperai pas… Mais ils ne me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et
-trop maigre : je n’ai qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre
-quatre-vingts, et des cuisses… il faudrait voir…</p>
-
-<p>Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et les nausées
-m’enfiévrèrent.</p>
-
-<p>Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et peigné mes
-boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse, pour me rendre à un bal
-d’étudiants qui se donnait dans un jardin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VII]"></h2>
-
-<p>Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à raccommoder, je flânais
-avec mon amie par les rues. Impossible de rester chez nous : ma mère me dérangeait
-exprès, dans le réduit où je me retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte
-que je m’éloignais de la famille.</p>
-
-<p>Stéphanie avait sa fausse natte sur le dos ; moi, mes boucles blondes maintenues
-par un ruban. Nos chapeaux étaient des objets inouïs : comme nous ne possédions
-pas de parapluie, ils devaient supporter toutes les intempéries ; nous les retapions
-constamment. Nous allongions nos jupes en traînes, dont nous balayions les trottoirs
-et les rues boueuses. Sous les porches ou derrière un arbre des jardins publics, nous
-nous enduisions la figure de craie, parce qu’il était distingué d’être pâle. Nous rentrions
-nos corsages en pointe, pour nous découvrir la gorge.</p>
-
-<p>Je baragouinais le français autant que je pouvais, prêtant grande attention à la
-prononciation.</p>
-
-<p>Souvent des hommes nous suivaient dans des
-rues écartées. Ils nous rejoignaient, mais je refusais toute offre. Stéphanie, elle,
-acceptait.</p>
-
-<p>Quand c’était au centre de la ville, j’allais l’attendre à la Galerie Bortier, où je lisais,
-à chaque étalage, un peu dans les livres. Si elle tardait, je faisais un tour du Marché
-aux fleurs, dont les parfums me charmaient plus encore que les couleurs.</p>
-
-<p>D’ordinaire, elle riait en me rejoignant, et régalait de gâteaux, ou bien de moules,
-dans une cave de la Grand’Place. Puis nous allions au Vieux Marché acheter des
-vieux souliers ou une jupe pour Stéphanie.</p>
-
-<p>— Tu sais, Keetje, tu es bête de ne pas profiter des occasions… tu pourrais aussi
-t’acheter des souliers.</p>
-
-<p>— Non, c’est juré.</p>
-
-<p>— Tu préfères marcher avec des chaussures qui prennent l’eau et la neige, et qui te
-font entrer des échardes dans les orteils, comme l’autre jour.</p>
-
-<p>— Je ne veux plus me vendre.</p>
-
-<p>— Mais tu fais la même chose avec ton amoureux pour rien…</p>
-
-<p>— Ce n’est pas la même chose.</p>
-
-<p>— Mais si.</p>
-
-<p>— Mais non.</p>
-
-<p>— Explique.</p>
-
-<p>Je ne savais pas expliquer, mais, pour moi, ce n’était pas la même chose.</p>
-
-<p>Puis je réfléchissais. Avais-je le droit de laisser les petits si souvent sans manger,
-et le loyer pas payé ; et de me donner pour rien à celui qui me plaisait ?… Alors, le
-soir, j’envoyais Stéphanie au rendez-vous dire à mon amoureux que je ne voulais
-plus « fréquenter », et, pendant des mois, j’avais des accès de vertu farouche.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La difficulté était avec les peintres : presque tous exigent qu’on se livre à eux et, si
-l’on refuse, ils deviennent désagréables et souvent ne continuent pas le tableau.</p>
-
-<p>Naatje, qui avait quatorze ans, n’était plus retournée chez un sculpteur, à cause de
-ses obsessions. Il se plaignit à un de ses amis, qui faisait un médaillon d’après moi,
-que ma sœur l’eût planté là.</p>
-
-<p>— Vous allez sans doute agir de même avec mon ami, dit-il, en s’adressant à moi.
-Mais elle me le payera, votre sœur, je le dirai à tous les artistes, et elle n’aura plus
-une pose.</p>
-
-<p>— Mais, monsieur, elle ne vous aurait pas mis dans l’embarras si vous l’aviez laissée
-tranquille. Elle était venue chez vous pour travailler et non pour vous servir
-d’amusement.</p>
-
-<p>— Mon cher, fit l’autre, si la petite ne veut
-pas, il ne faut point insister ; si elle consent, c’est autre chose…</p>
-
-<p>— Ah ! c’est pour cela… Je ne saurais travailler si je ne couche pas avec le modèle…
-Du reste, pourquoi pas ? qu’est-ce que cela peut bien lui faire !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[VIII]"></h2>
-
-<p>Hein avait seize ans et apprenait le métier de carrossier.</p>
-
-<p>Depuis le printemps, il était comme plus agile, plus droit, et ses yeux s’étaient
-agrandis. Le soir, en rentrant du travail, il soupait en hâte, faisait un bout de toilette,
-et sortait. Le dimanche, il se lavait plus soigneusement, se graissait les cheveux et
-arrangeait longuement sa mince cravate, qu’il n’arrivait pas à nouer comme il le
-voulait ; il rentrait trop tard pour le dîner. Comme j’étais très tracassée par les soucis
-du ménage, que je devais faire vivre, je ne faisais pas grande attention au changement
-de Hein ; mais quand, en été, il se fit donner le dimanche matin des tartines pour
-les emporter à la campagne, et qu’au lieu de cinquante centimes, comme argent de
-poche, il en
-exigea soixante-quinze, je demandai à ma mère ce qui se passait. Elle me répondit,
-plutôt soucieuse, que Hein aimait une jeune fille de quinze ans qui, depuis un temps,
-toussait un peu et devait passer les dimanches à la campagne.</p>
-
-<p>— Dans la semaine, elle ne peut pas, la besogne la retient. La mère est veuve, elles
-font de petits chaussons de bébé pour vivre : d’adorables petits souliers en reps blanc,
-en peau blanche, en satin… enfin délicieux, elles les fabriquent par douzaines, et n’ont
-pas le temps de lever les yeux de toute la semaine, comme moi quand j’étais
-dentellière… Elles habitent une petite chambre sur une cour, car ce joli métier ne
-rapporte presque rien.</p>
-
-<p>— Mais comment sais-tu si bien tout cela ? est-ce Hein qui te l’a confié ?</p>
-
-<p>— Non, il ne dit presque rien, il a peur que nous nous moquions. C’est la mère de
-la petite qui est venue me trouver. Voilà des mois que sa fille tousse, le docteur
-prétend qu’elle doit avoir de l’air, mais que veux-tu qu’elles fassent ? il faut vivre…
-Alors, elles partent le dimanche matin en emportant leur nourriture, et elles vont dans
-les champs ; mais la petite ne voulait plus y aller sans Hein. La mère est venue, m’a
-demandé si je permettais à mon fils de les accompagner ; elle disait qu’elles étaient
-des femmes honorables et que la santé de son enfant
-en dépendait. Comme elles sont aussi très pauvres, il emporte ses tartines avec
-lui. Elle m’avait invitée à prendre le café : nous avons ainsi fait plus ample
-connaissance.</p>
-
-<p>— Et tu ne m’as rien dit ?</p>
-
-<p>— Oh ! on n’a pas le temps de te parler : dès que tu rentres, tu prends tes livres et tu
-t’isoles…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les dimanches que Hein passait à la campagne le rendaient radieux. Il rentrait vers
-huit heures, tout rose, embaumant la chambre d’une bonne odeur de verdure. Il ne
-sortait plus. Souvent il songeait tout le reste de la soirée : il souriait et remuait les
-lèvres. Visiblement, il dialoguait en faisant les questions, et il entendait certes les
-réponses.</p>
-
-<p>D’autres fois, il prenait un cahier tout maculé et dessinait des voitures, des
-charrettes, des brancards, des avant-trains.</p>
-
-<p>Un soir que nous étions seuls, je m’approchai de lui pour voir son dessin.</p>
-
-<p>— Tu as fait des progrès, Hein, mais aussi tu travailles beaucoup.</p>
-
-<p>— Si je veux bien savoir mon métier, je dois bien le comprendre, et une bonne
-voiture est très difficile à faire. Il me faut donc connaître la mécanique de tout cela.
-Je ne veux pas être
-une croûte, et, si je me marie, je dois pouvoir gagner la vie des miens.</p>
-
-<p>— Je crois que tu deviens fou : tu as seize ans.</p>
-
-<p>— Oui, c’est pour plus tard, riait-il ; mais c’est maintenant que je dois apprendre pour
-plus tard. Crois-tu que je voudrais élever mes enfants dans la famine, comme nous
-l’avons été ?</p>
-
-<p>— Ce n’est pas parce que père ne savait pas bien travailler que nous avons eu faim,
-mais parce que nous sommes trop nombreux : neuf enfants, c’est ridicule !</p>
-
-<p>— Mais comment faire quand on a une femme qu’on aime ?</p>
-
-<p>Il rougissait et baissait la tête : je sentais une vague de désir le parcourir.</p>
-
-<p>Il releva la figure vers moi.</p>
-
-<p>— Comment faire pour ne pas avoir tant d’enfants, car, des enfants, j’en voudrais…</p>
-
-<p>Il me regardait si candidement, il me semblait si pur, que je me tus, honteuse que
-j’étais, devant lui, de mon savoir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un soir, il s’exclama :</p>
-
-<p>— Ça y est…</p>
-
-<p>— Qu’est-ce ?</p>
-
-<p>— Voilà.</p>
-
-<p>Et il me montra son dessin.</p>
-
-<p>— Il faut quatre hommes pour tourner le cercle de fer d’une roue ; avec cet engin,
-que
-je cherche depuis un temps, il n’en faut plus qu’un. Je vais le montrer au patron.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un dimanche que j’avais mis une lavallière bleu marine, il me dit :</p>
-
-<p>— Mais c’est une cravate d’homme, elle m’irait mieux qu’à toi. Regarde, la mienne
-est une vraie ficelle.</p>
-
-<p>— Oui, mais que mettrai-je alors ?</p>
-
-<p>— Tu as encore une broche.</p>
-
-<p>— C’est vrai. Viens, je vais te mettre la cravate.</p>
-
-<p>Quand j’eus fait le nœud, il se plaça devant la petite glace, et regarda avec
-satisfaction le nœud à deux bouts, sous son col rabattu.</p>
-
-<p>— Ne trouves-tu pas mon cou trop long ?</p>
-
-<p>— Mais non, un long cou, c’est très beau.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est beau… je ne savais pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tout cet été, Hein vécut son bonheur sur la terre.</p>
-
-<p>Je m’étais rapprochée de plus en plus de lui : nos dimanches soir étaient exquis ;
-moi, je lisais, et lui dessinait. Il avait de longues mains fines, au bout de poignets
-très minces, mais ces délicates mains étaient si habiles et si solides qu’elles me
-semblaient un outil admirable…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vers l’automne, il devint triste.</p>
-
-<p>— Voyons, lui dis-je un soir, parle-moi.</p>
-
-<p>— Elle tousse beaucoup plus, pleurait-il, et le temps devient trop mauvais pour la
-campagne.</p>
-
-<p>En hiver, on dut la transporter à l’hôpital. Hein y allait tous les dimanches et revenait
-malade pour toute la journée. Elle mourut au printemps. Après l’enterrement, il
-s’enferma dans la petite chambre où était mon vieux canapé : on l’entendait gémir
-comme une petite fille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[IX]"></h2>
-
-<p>Je me sentais à bout et craignais de devoir retourner à l’hôpital : les conditions dans
-lesquelles je travaillais m’épuisaient. Je me levais à sept heures et m’habillais : mais
-ma mère n’avait pas encore préparé le café, le poêle fumait, l’eau ne voulait pas
-bouillir, ou Kees n’était pas encore revenu avec le pain… bref, la moitié du temps, je
-filais à jeun.</p>
-
-<p>Il me fallait toujours aller très loin : nous habitions aux confins d’un faubourg
-populaire, et les peintres, presque tous, à l’autre extrémité de la ville. En hiver, saison
-où je posais le plus, je devais, par la pluie, la neige et le gel, marcher une bonne
-heure, sans
-paletot, souvent la marche rendue difficile par un clou qui m’entrait dans la plante
-des pieds, toujours les bas mouillés, n’en ayant pas de rechange. Ainsi j’arrivais,
-suante de la course et dégoulinante, les yeux brillants et le teint haussé… Alors il
-fallait se déshabiller, et prendre la pose debout ou sur un genou, ou tout le poids du
-corps sur un coude. Au bout de quelques instants, je grelottais : des frissons me
-parcouraient, et je devenais d’une pâleur cadavérique : une toux qui ne me quittait
-pas de l’hiver me secouait à chaque instant et dérangeait la pose de la draperie.</p>
-
-<p>Les peintres avaient beaucoup de patience, — il n’y a jamais eu qu’une dame qui
-m’a renvoyée parce que je toussais ; — je voyais que je leur inspirais une grande pitié ;
-mais c’étaient souvent de pauvres diables, ayant trop peu d’argent pour pouvoir le
-gâcher, et quelquefois ils remettaient la pose à un autre jour.</p>
-
-<p>A midi, je déjeunais le plus souvent de tartines, avec un verre de bière ou du café ;
-chez quelques-uns seulement, il y avait des sardines ou du fromage. Vers quatre
-heures, je m’en retournais.</p>
-
-<p>Les pommes de terre avaient été bouillies à midi ; ma mère en mettait une dizaine
-sur une assiette, avec une sauce à la farine versée dessus ; elle les déposait dans le
-four sans les
-couvrir. Dans le courant de l’après-midi, Dirk chipait une pomme de terre ; après
-l’école, Kees chipait encore une pomme de terre, puis Naatje une autre ; même ma
-mère en prenait de temps en temps, se disant que je mangeais bien à midi chez les
-peintres, et, quand je rentrais, il ne restait plus que trois ou quatre pommes de terre,
-desséchées sous une couche de farine ; c’était mon dîner.</p>
-
-<p>Je faisais une scène, ou suppliais ma mère de cuire quelques pommes de terre
-fraîches pour quand je rentrais.</p>
-
-<p>— Faire une cuisine exprès pour toi, jamais de la vie !</p>
-
-<p>— Alors, empêchez au moins les petits de les prendre, et mettez un couvercle dessus :
-la vapeur les tiendrait fraîches.</p>
-
-<p>— Avec tous tes embarras, si tu ne veux pas les manger, donne-les aux autres : ils
-ne se feront pas prier.</p>
-
-<p>C’est ce que je faisais souvent, et j’envoyais chercher par Naatje, pour quinze
-centimes, une petite tranche de lard maigre que je mangeais cru, de préférence sur
-du pain noir saupoudré de poivre et de sel ; avec cela, une tasse de café ou plutôt
-d’eau de chicorée, réchauffée.</p>
-
-<p>Quand mes bas étaient trop sales je devais les laver le soir et les mettre la nuit pour
-les avoir secs le matin. Ma mère voulait que je
-fasse la lessive, que je récure le plancher. J’avais beau expliquer que, posant beaucoup
-pour les mains, je devais les avoir soignées : elle ne pouvait comprendre.</p>
-
-<p>— C’est pour ne rien faire que tu inventes cela : selon moi, si une main est rouge et
-que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de la couleur blanche…</p>
-
-<p>J’étouffais de rage devant ces insanités.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[X]"></h2>
-
-<p>J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de genre pour
-vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme œuvre sérieuse. Je posais
-pour les petits tableaux. Une jeune fille, en robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes
-sur le dos, était assise sur une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère,
-ou écrivait un nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle ; c’était moi, la jeune
-fille.</p>
-
-<p>Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage, le peintre
-poussa une exclamation : ma peau était toute violette, du corsage mouillé qui avait
-déteint sur moi.</p>
-
-<p>— Mais tu ne peux pas poser dans cet état, « <span lang="de" xml:lang="de">du armes Kind !</span> »</p>
-
-<p>Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui ; par dessus, je revêtis
-la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une grande toile jaune, qui s’étendait
-par terre pour donner le reflet du sable de la mer sur ma robe et sur mon cou.</p>
-
-<p>Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui ; il travaillait à sa grande
-toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins le vendredi, il était
-nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout d’un coup il déposa sa palette, vint
-vers moi, me leva un peu rudement la tête, et me regarda longuement.</p>
-
-<p>— Non, ce n’est pas vous…</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
-
-<p>— On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire ouvert ; je les y ai
-mises lundi et hier seulement je me suis aperçu qu’elles avaient disparu… Il n’y a que
-vous et elle, fit-il, en montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici ; mais ce
-n’est certes pas vous.</p>
-
-<p>— Il n’est pas dit non plus que ce soit elle : on nettoie l’atelier, on allume le feu, que
-sais-je ?… Mais pourquoi laisser traîner des pièces d’or sur les meubles ?</p>
-
-<p>— Pourquoi ?… Cela pourrait-il te tenter ?</p>
-
-<p>Mais, tout de suite, il vint vers moi.</p>
-
-<p>— Non, tu ne serais pas tentée… cependant si, moi, je devais me laisser tremper,
-comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais en prison.</p>
-
-<p>— Brrr… j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre un acte qui
-pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais irrémédiablement souillée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un Anglais qui aimait
-beaucoup ma tête ; il la peignait et repeignait. En arrivant, j’ôte mes bottines : il les
-dépose, pour les faire sécher, sur le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends
-la pose… Au repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire
-ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout haut. Le peintre
-fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des chaussures. Je m’en achetai,
-naturellement, une paire de dix francs, et les autres dix francs passèrent à la maison.</p>
-
-<p>Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne trouvais du
-travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre anglais. Il avait vingt-quatre ans.
-Sans le montrer, j’avais un béguin pour lui. J’étais très à son
-goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers
-pour m’ouvrir ; il me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait
-sept à huit francs… de quoi manger pendant trois jours chez nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XI]"></h2>
-
-<p>Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si je ne voulais
-pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin japonais. En regardant les bibelots,
-je ne pus m’empêcher d’acheter un petit joujou de cinquante centimes, très joli et très
-ingénieux. Je l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria tellement
-de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que, pendant toute la matinée,
-j’en étais restée honteuse et triste…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ailleurs… Pendant la pose, le mari en robe de chambre était venu s’asseoir dans
-l’atelier de sa femme. Leur fille prenait une leçon de chant dans une chambre voisine.
-Tout d’un coup elle
-donna une note très fausse. Je tressautai en faisant :</p>
-
-<p>— Oh !…</p>
-
-<p>Le monsieur me regarda, étonné.</p>
-
-<p>— Comment ? vous entendez cela aussi…</p>
-
-<p>Aussi !… Décidément ces gens nous prennent pour des sauvages… Aussi !…</p>
-
-<p>Tout cela m’aigrissait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une grande dame, qui faisait de la peinture à ses moments perdus, m’avait prise en
-sympathie. A la première communion de Naatje, elle avait acheté des robes pour la
-petite et pour moi.</p>
-
-<p>Je lui disais un jour que j’aurais tant voulu savoir un métier.</p>
-
-<p>— As-tu déjà été mariée, Keetje ?</p>
-
-<p>Je la compris parfaitement. Je ne crus cependant pas mentir en répondant « non ».</p>
-
-<p>— Alors je vais te faire donner des leçons de français, et, après, je te placerai comme
-demoiselle de magasin.</p>
-
-<p>— Oh ! madame ! oh ! madame ! pleurais-je.</p>
-
-<p>Elle chargea sa concierge de me chercher un professeur de français. La concierge
-trouva parmi ses connaissances une vieille demoiselle qui, pour vingt francs par
-mois, me donnerait deux leçons par semaine. Elle me faisait des dictées et je devais
-apprendre des verbes par
-cœur, mais elle ne me donnait aucune explication.</p>
-
-<p>A la fin du deuxième mois, ayant reçu les vingt francs pour payer les leçons, je
-rentrai chez nous, la pièce d’or roulée dans un petit papier. C’était en été : peu de
-peintres en ville et le loyer à payer… Mes parents firent si bien que je leur donnai les
-vingt francs.</p>
-
-<p>Le lendemain, la vieille demoiselle, étonnée de ce que je ne la payais pas, alla
-chez la concierge. A la leçon suivante, elle me dit :</p>
-
-<p>— Vous avez reçu l’argent, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Je répondis « oui », en devenant cramoisie. Elle n’insista pas.</p>
-
-<p>Le soir, j’écrivis à la dame, qui était à son château, que j’avais payé notre loyer
-avec l’argent du professeur, puis que je ne lui avais pas dit la vérité en lui répondant
-que je n’avais jamais été mariée.</p>
-
-<p>Je reçus tout de suite la réponse : « J’aurais dû avouer à la demoiselle que j’avais
-payé notre loyer avec son argent, il n’y avait aucune honte à cela ; et je pourrais aussi
-mieux écrire en français, maintenant que j’avais reçu des leçons ; mais je devais
-comprendre qu’elle, la dame, ne pouvait plus s’en occuper… »</p>
-
-<p>J’étais sans aucune base, même dans ma langue : ma mère nous avait envoyés trop
-peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un
-verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette concierge ne m’en
-parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré que deux mois… Les filles de
-ma protectrice, âgées de dix-sept et dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement
-la langue qu’elles avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge
-de dix ans.</p>
-
-<p>Quant au « mariage », qui me rendait indigne de recevoir des leçons… Ma protectrice,
-encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure amie, et son mari à elle, l’amant
-de celle-ci. Ils vivaient toujours les uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des
-fêtes somptueuses qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels.</p>
-
-<p>Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas : je ne lui tenais compte que de ce qu’elle
-avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les bleuets, pendant de longues
-années j’allais, à la saison, lui en cueillir des brassées, dans les champs derrière
-Laeken.</p>
-
-<p>— De la part de qui ? demandait la nouvelle concierge, quand je les apportais.</p>
-
-<p>— N’importe… mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir, bien fraîches,
-à Madame…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XII]"></h2>
-
-<p>Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une lettre d’une
-dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant six heures. Il fallait aller
-à l’autre bout de la ville : je ressortis immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et
-animée, juste à temps encore.</p>
-
-<p>En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait ; mais j’étais trop
-affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la dame ; je lui plus beaucoup.
-Elle allait commencer une grande toile avec moi… chouette ! du pain sur la planche
-pour longtemps…</p>
-
-<p>Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que j’étais d’avoir
-couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais : je n’avais rien pris depuis midi.</p>
-
-<p>L’un des deux me regardait très ostensiblement : c’était un grand jeune homme,
-fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette. Celui qui m’avait souri
-dans le corridor était un juif très brun ; il vint d’un coup
-vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec lui ; j’acceptai.
-Le blond restait à distance ; devant le café, je me retournai et dis :</p>
-
-<p>— Et votre ami ?</p>
-
-<p>— Viens donc !</p>
-
-<p>Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun nous quitta,
-et le blond m’invita à dîner.</p>
-
-<p>C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais comment il
-fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller… je la tenais comme les enfants,
-puis le couteau m’embarrassait, et tenir la fourchette de la main gauche… Enfin, je
-me décidai à manger avec le couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune
-homme me regardait faire ; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti d’observer
-comment lui faisait : je l’imitai, cela alla très bien.</p>
-
-<p>Après le dîner, nous fûmes voir <i>Les Cloches de Corneville</i>. Mon nouvel ami était
-Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je le sentais très peu
-expérimenté, presque fier de se trouver avec une femme. Aussi, quand, en me
-reconduisant, il me fit, sur notre chemin, entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire
-beaucoup de phrases… Je sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades :
-avoir une
-maîtresse ; que son ami lui avait dit « j’ai ton affaire », et que ne pas lui accorder ce
-qu’il demandait était rompre cette chose si bien ébauchée ; que, le lendemain, il se
-serait tourné vers une autre et n’aurait plus pensé à moi… Puis ses yeux d’or et ses
-cheveux blonds étaient très beaux… Il avait un joli nom : Eitel.</p>
-
-<p>En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec lui le
-lendemain.</p>
-
-<p>Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIII]"></h2>
-
-<p>Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque.</p>
-
-<p>L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir dans les rues.
-Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a fait sentir du dédain. Toujours,
-en m’abordant, il ôtait son chapeau, et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il
-me laissa là sans rien dire.</p>
-
-<p>Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion que c’était bien
-dommage
-que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si bien qu’avant, à tous les points de
-vue.</p>
-
-<p>J’avais acquis le verbe haut ; je riais et plaisantais. Voulait-il dire que le métier
-n’avait aucune importance, que la personnalité faisait tout ?… Comme je le regardais,
-éplorée :</p>
-
-<p>— Ah ! ce regard est encore de toi !…</p>
-
-<p>Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais pas.
-Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour vivre ?…</p>
-
-<p>J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je continuasse cette soi-disant
-vie de relèvement.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans.</p>
-
-<p>Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège ; il avait un ami, à
-demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six mois, puis entrer à l’Ecole
-Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes ensemble par les rues isolées des faubourgs.</p>
-
-<p>Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui serait le
-premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent
-j’étais la première ; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la tête vers moi,
-et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses énormes yeux noirs, le chapeau
-en main, les cheveux d’ébène au vent, il me riait d’un air de triomphe.</p>
-
-<p>Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de « brune », mais, avant,
-nous sautions à pieds joints les flaques d’eau.</p>
-
-<p>Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était possible. Elle
-avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec moi, au lieu de s’occuper
-d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et les yeux flamboyants.</p>
-
-<p>— Laisse-les ! disait-il.</p>
-
-<p>Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler. Il me donnait
-le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine m’effleurant, il me parlait. Il
-était extrêmement fier de pouvoir causer avec moi.</p>
-
-<p>— Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue ?… j’ai une
-cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout…</p>
-
-<p>Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il entrât à l’Ecole
-Militaire.</p>
-
-<p>— Je serai, très jeune, général, tu verras… et notre pays finira bien par se battre un
-jour ; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un soldat de parade.</p>
-
-<p>Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme Hein ou
-Dirk ; quant à lui… je crois que ses sens n’étaient pas éveillés, nous n’avons pas échangé
-un baiser.</p>
-
-<p>Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il m’avait vue
-passer avec Stéphanie ; que les élèves avaient tous ri, en voyant des petites femmes ;
-que lui avait rougi et s’était caché la figure dans sa serviette.</p>
-
-<p>J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis la réflexion
-qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de garçon. Rodrigue me demanda de
-sortir seule avec lui, la veille de son entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment
-l’éconduire, je le lui promis : je devais le trouver à six heures sur la place, devant la
-Gare du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre. Mais
-voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également rendez-vous…</p>
-
-<p>Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier ; il ne pouvait
-m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long en large ; il allait
-regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours en retard, je voyais de loin tout
-son dépit. A la fin il partit : il avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIV]"></h2>
-
-<p>Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu rencontrer des
-étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais pas lui faire connaître mon
-amant.</p>
-
-<p>Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je m’attifais le mieux
-que je pouvais ; à six heures, j’étais au rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une
-voilette et un parapluie. Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux
-restaurants du bas de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée
-au café-concert.</p>
-
-<p>Les chanteuses de café-concert m’ahurissaient. Je me demandais pourquoi elles
-avaient la voix si différente de la voix des chanteuses d’opérette, et comment elles
-arrivaient à la pousser ainsi ; je n’avais aucune idée du chant appris, mais ceci me
-paraissait tout à fait défectueux.</p>
-
-<p>J’adorais Judic. M<sup>me</sup> Théo, dans <i>La Petite Mariée</i>, me semblait chanter faux. Je
-crois avoir entendu Granier dans <i>La Marjolaine</i> : elle était mince et élancée, et me
-plaisait infiniment.
-Mais un soir, aux Galeries Saint-Hubert, j’eus une révélation : Céline Chaumont
-jouait <i>La Cigale</i>. Mes fusées de rire partaient si spontanément que tout le monde
-autour de moi s’en amusait. Depuis, Céline Chaumont n’est jamais venue à Bruxelles
-sans que je sois allée l’entendre.</p>
-
-<p><i>La Petite Marquise</i> et même <i>Toto chez Tata</i> m’ont initiée au théâtre parlé.</p>
-
-<p>Avec mon ami, je discutais chaudement les faits et gestes des acteurs et, bien que
-longtemps dans ma vie j’aie préféré les hommes aux femmes, le travail des femmes
-m’intéressait davantage.</p>
-
-<p>Je croyais que la vie d’actrice était une vie de noce continuelle, mais j’en revins
-vite, rien que d’avoir voulu imiter Céline Chaumont quand elle jonglait avec des
-boules de laine… je vis que ce n’était pas un jeu de plaisir, mais d’application et de
-patience. Pour le moment, je n’approfondissais pas plus avant.</p>
-
-<p>Au bout d’un petit temps, Eitel me conduisit, après le dîner, au café, au lieu du
-théâtre ou du café-concert. Je m’y ennuyais mortellement ; je me serais bien contentée
-de causer, mais il n’était pas causeur… alors je lui disais que cela m’assommait. Après
-quelques tiraillements, il m’avoua que c’était très coûteux de dîner au restaurant et
-d’aller au théâtre trois
-fois par semaine… puis l’hôtel… Cet argument me convainquit.</p>
-
-<p>— Si tu as besoin de ton argent pour des choses plus utiles, nous ne devons pas le
-gâcher à des distractions. Je croyais que tu avais beaucoup d’argent…</p>
-
-<p>— Plus maintenant… nous avons été très riches, mais mon père a perdu une grande
-partie de sa fortune.</p>
-
-<p>— Oh ! je suis très bien ici, j’aime autant causer.</p>
-
-<p>— De quoi veux-tu parler ? C’est dommage que tu ne saches pas jouer aux cartes ou
-au bac…</p>
-
-<p>— Ah ! non, cela m’horripile, mais allons nous coucher.</p>
-
-<p>— Ah ! ma petite bête, tu es charmante…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le Carnaval approchait. J’avais un désir fou de me déguiser et d’aller au bal.</p>
-
-<p>Un soir, Eitel me dit :</p>
-
-<p>— Je vais te proposer deux choses, tu peux en choisir une… Nous pouvons faire le
-Carnaval, te louer un costume, aller dîner, puis au bal et souper, ou t’acheter une belle
-robe… une des deux, c’est à toi de choisir.</p>
-
-<p>J’étais toute frémissante de joie, en l’entendant énumérer ces merveilles… Enfin je
-pourrais savoir ce que c’est que d’être belle et d’aller à un bal, ne fût-ce que pour une
-fois. Mais une jolie robe qui me durerait deux ans…</p>
-
-<p>Il me regardait curieusement, de ses beaux yeux noisette. Je n’hésitai pas.</p>
-
-<p>— J’aime mieux une robe, elle me restera, et je serai plus convenable pour sortir
-avec toi…</p>
-
-<p>— Eh bien, voilà cent vingt-cinq francs, fais-toi élégante… Dans huit jours, c’est le
-Mardi Gras, nous irons manger un morceau et voir les masques.</p>
-
-<p>Grand Dieu, quelle somme !</p>
-
-<p>Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite, qu’on changea
-à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue tunique, le corsage à basques
-avec une petite pèlerine, et garnie de boutonnières en taffetas. Elle coûtait
-quatre-vingts francs ; il m’en restait quarante-cinq.</p>
-
-<p>Je voulais une fois pour toutes en sortir : je n’avais donc rien dit chez nous de cet
-argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps ; un amateur avait
-commencé une grande toile avec moi, il la grattait après chaque séance et
-recommençait le lendemain. J’étais dans la joie : « S’il continue ainsi, me disais-je, il
-n’y a pas de raison pour que cela cesse… »</p>
-
-<p>J’achetai avec les quarante-cinq francs restants :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td>Francs</td></tr>
-<tr><td>1 paire de bottines</td> <td class="r"><div>12,00</div></td></tr>
-<tr><td>1 chapeau de feutre vert</td> <td class="r"><div>3,00</div></td></tr>
-<tr><td>1 touffe de plumes de coq</td> <td class="r"><div>2,75</div></td></tr>
-<tr><td>1 ruban de velours vert</td> <td class="r"><div>1,50</div></td></tr>
-<tr><td>1 voile de gaze verte</td> <td class="r"><div>2,75</div></td></tr>
-<tr><td>2 chemises à 3 fr.</td> <td class="r"><div>6,00</div></td></tr>
-<tr><td>2 pantalons à 2 fr. 50</td> <td class="r"><div>5,00</div></td></tr>
-<tr><td>1 jupon violet</td> <td class="r"><div>5,00</div></td></tr>
-<tr><td>1 paire de bas</td> <td class="r"><div>2,50</div></td></tr>
-<tr><td>3 mouchoirs</td> <td class="r"><div>1,50</div></td></tr>
-<tr><td>1 savon</td> <td class="r"><div>0,10</div></td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td> <td class="r"><div>——</div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>42,10</div></td></tr>
-<tr><td>J’ajoute pour un bain</td> <td class="r"><div>1,00</div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>Total</div></td> <td class="r"><div>43,10</div></td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XV]"></h2>
-
-<p>Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans être lavée
-des pieds à la tête : chez nous, c’était impossible, avec tous les enfants autour de moi.
-Du reste, ma mère trouvait qu’une fille convenable ne devait se laver que la figure
-et les mains, et puisque je voulais être convenable !…</p>
-
-<p>Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre un bain en
-ville… Ah ! ce premier bain… cette sensation d’être entièrement dans l’eau chaude…
-je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord une petite suffocation, puis, ce fut exquis…</p>
-
-<p>J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre chez nous
-que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais alerte et gaie. J’eus une
-scène avec ma mère, parce que j’avais acheté ces vêtements au lieu de donner l’argent
-dans le ménage, comme je faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper
-mon ami, que des actes semblables pourraient me le faire perdre… elle ne voulut pas
-en démordre.</p>
-
-<p>Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer mes
-ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un velours : le
-bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai mon chapeau et ma figure
-du voile de gaze, que je croisai derrière la tête, et, ramenant les bouts sous le menton,
-j’en fis un gros nœud.</p>
-
-<p>Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me voir dans les
-glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais longue, fine, très élégante, et le
-contentement me faisait une figure d’une joliesse rare…</p>
-
-<p>Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et qui m’aimait
-beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer deux fois près d’eux ;
-j’entendais, Eitel dire :</p>
-
-<p>— Mais elle n’est jamais en retard…</p>
-
-<p>Je relevai mon voile et les accostai.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est toi !… Vraiment c’est incroyable ! Non ! mais ! est-elle charmante ! on
-dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements…</p>
-
-<p>Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras ; l’ami se mit à ma
-droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant tous les trois le français,
-nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un long boyau mal éclairé.</p>
-
-<p>Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid : ma petite pèlerine et mon grand
-voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait ; le vent était assez fort et faisait voler
-mes plumes de coq, et, quand j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre,
-avec ces plumes voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans
-l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière ; il serra mon bras contre
-lui.</p>
-
-<p>— Ma petite bête, fit-il, attendri.</p>
-
-<p>Va pour petite bête !… je savais ce que cela
-voulait dire : ça équivalait à « mon colibri » ou « mon papillon. »</p>
-
-<p>Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses compatriotes. J’en
-connaissais quelques-uns, tous me firent charmant accueil et me complimentèrent.
-Tout d’un coup, je crus me figer, mais fis semblant de rien.</p>
-
-<p>Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le trottoir : il
-m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je demandais. Il se mit à
-chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda s’ils parlaient affaire pour être aussi
-sérieux.</p>
-
-<p>— Non, fit l’un, nous parlions d’une coureuse de trottoir, qui se fait passer pour une
-fille comme il faut…</p>
-
-<p>Eitel n’écoutait déjà plus, très occupé des masques qui déambulaient. Je mettais
-de temps en temps mon mouchoir sur ma bouche, pour cacher mes claquements de
-dents : je me sentais pâle. Pour qu’il ne s’aperçût de rien, je demandai un grog très
-chaud. Vers minuit, tous ces messieurs, qui étaient en habit, se rendirent au bal de
-la Monnaie, et nous partîmes.</p>
-
-<p>J’avais tant souffert dans ce café que j’en étais toute déprimée, et je me disais que,
-pour moi, toute joie serait toujours gâtée, que j’étais
-tarée et que jamais je ne pourrais m’en laver. Et tout d’un coup, sous ses baisers, je
-me pris à sangloter… Autant tout lui avouer… Ah ! non ! ah ! non !</p>
-
-<p>— Voyons, qu’as-tu ?</p>
-
-<p>Alors, la tête sur sa poitrine, je lui dis que j’étais si malheureuse chez nous, que
-j’avais la charge de tout le ménage, que mon père ne travaillait jamais et que je n’en
-pouvais plus.</p>
-
-<p>— Comment ? c’est toi qui fais vivre toute ta famille ?… mais c’est insensé, tu ne
-peux continuer cela, tu dois penser à toi, tu n’as pas le droit de te sacrifier ainsi.</p>
-
-<p>Ah ! voilà un langage nouveau… Je croyais qu’on ne devait jamais penser à soi, et
-que je faisais mal de ne plus vouloir peiner exclusivement pour chez nous… Alors
-ce n’était pas mal de penser à soi : cela m’apaisait.</p>
-
-<p>— Sais-tu quoi, ma petite bête, viens habiter chez moi. Seulement, le jour où je
-devrai partir ou me marier, tu ne me diras pas que je t’ai trompée et tu ne m’ennuieras
-pas.</p>
-
-<p>Je me mis sur mon séant, abasourdie… « Comment ! il ne sait rien de moi, il ne le
-soupçonne même pas, et il me parle ainsi… que serait-ce s’il savait !… ce beau garçon
-est doublé d’un butor ! »</p>
-
-<p>— Si tu veux, viens pour le temps que cela durera : tu seras hors des pattes de tes
-parents
-qui t’exploitent, mais il est convenu que tu ne feras aucun embarras, le jour où cela
-devra finir. C’est par honnêteté que je te le dis : si tu n’étais pas la créature exquise
-que tu es, je ne te parlerais pas si loyalement.</p>
-
-<p>Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi toutes ces
-choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi… puis je me révoltais.</p>
-
-<p>« Zut ! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue impossible. Je leur
-donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les quitter ou je me suicide… »</p>
-
-<p>Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings fermés :</p>
-
-<p>— Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien d’autre…</p>
-
-<p>Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma mère qu’elle
-pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les peintres. Elle ne voulait pas
-me laisser sortir. J’avais mes plus beaux vêtements pendus sur mon bras. Elle appela
-Hein à la rescousse pour me barrer le chemin : il avait les larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit ; il se trouvait devant
-une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le canapé, ouvris la porte, et dévalai
-l’escalier.</p>
-
-<p>Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et sautais sur le tramway
-qui passait.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace, à côté
-de ceux de mon ami.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVI]"></h2>
-
-<p>Quelle différence de vie !… J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais dans notre
-appartement bien tenu où j’étais seule… pas de bruit autour de moi… et où je pouvais
-lire sans être distraite. Alors je m’en donnais, de la lecture…</p>
-
-<p>A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une serviette :
-il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais pas, je déjeunais à midi
-de deux petites tasses de café que je me préparais dans une machine viennoise, de
-deux petits pains et de vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois
-heures, dans ma plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour.</p>
-
-<p>La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes de tous
-les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes
-heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se promener et se
-dévisager. Les hommes étaient plus rares.</p>
-
-<p>La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de lingerie
-fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures de luxe étaient agglomérés
-dans cette vieille rue en pente. On la descendait et, par la rue de la Madeleine, on
-poussait jusqu’au « Passage » ; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu : on allait
-tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen, et encore…
-Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent. Il y a vingt-cinq ans, à
-Bruxelles, quand on ne s’était pas promené Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti.</p>
-
-<p>Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce milieu élégant
-et intime, car, intime, elle l’était, la Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans
-se connaître.</p>
-
-<p>— Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés : elle doit être étrangère, disaient
-des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique.</p>
-
-<p>« Ah ! voilà cette dame avec ses belles fourrures », pensais-je. Et l’on remontait et
-redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus tard.</p>
-
-<p>Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir
-déambuler, frivoles et épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites
-capotes nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard creux,
-mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs silhouettes frustes et
-savoureuses passent et repassent. Elles entrent dans des magasins que je pourrais
-énumérer, des deux côtés de la rue, depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen…
-Maintenant tout est démoli…</p>
-
-<p>J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai jamais connus
-que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite fille, avec des tresses sur le dos,
-je la voyais devenir jeune fille, puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre
-côté, puis jeune mariée… enceinte… ensuite avec des bébés. Plus tard la taille élégante
-s’épaississait et les cheveux grisonnaient ; elle renonçait à la coquetterie et se
-transformait à la bonne franquette.</p>
-
-<p>Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant des
-amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis leur ventre… Il y a
-des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une expression de contentement quand
-ils me rencontraient, et qui tout doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir.</p>
-
-<p>J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants
-de Bruxelles, sans cependant que nos natures aient fusionné : je suis restée
-étrangère à leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée.</p>
-
-<p>Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais la ville,
-son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats ; mais, dès que je faisais la
-connaissance de gens de n’importe quel monde, il y avait surprise… Nous nous
-sentions si différents que jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que
-j’ai eues ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su me
-donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand désir de ma vie,
-d’avoir une amie…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le soir, nous restions chez nous ; nous n’avions aucun besoin de sortir et, quand je
-nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette nationale d’Eitel, il avait
-la sensation d’être dans son pays, disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux
-yeux bruns… Mais vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains
-doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il soupirait et fermait
-à moitié les paupières, de bien-être. Lui me faisait peu de chatteries…</p>
-
-<p>Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je retapais
-mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais.</p>
-
-<p>J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me prêter. Elle me
-descendit du grenier des journaux de modes reliés, de 1855 à 1865, et presque tout
-Molière… Molière ! je l’ai lu d’un trait, et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le
-compris comme un cerveau de vingt ans peut le comprendre ; je sentis, sous la forme
-étrange pour moi, la vie et la vérité.</p>
-
-<p>Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service. Quand,
-plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se mouvoir dans leurs atours ;
-j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps blanc, qui ballonnait autour d’elle… Le
-costume, du reste, m’a toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est
-parce qu’il fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos attitudes :
-les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent la tête comme les femmes
-des tableaux gothiques, et leur masse de jupons les obligent à se retourner
-complètement pour regarder derrière elles.</p>
-
-<p>Pour avoir des livres à ma disposition, je
-m’abonnai à un cabinet de lecture : là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais
-demandé des livres sérieux ; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien.
-J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en écrivains pendant
-tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture, je vois et sens réellement les gens
-et les choses, dans leur atmosphère, avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en
-compagnie des duchesses de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux… j’allais
-jusqu’à respirer l’air confiné de leurs appartements.</p>
-
-<p>Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus tard. A tous, je
-dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui s’est accomplie en moi.
-Je n’avais d’autre guide que cet employé.</p>
-
-<p>— « Voilà, Madame, <i>Les Filles de Feu</i> », ou : « Je vous ai gardé <i>Mauprat</i> », ou : « Voici
-<i>la Cousine Bette</i>, vous n’allez pas en dormir… »</p>
-
-<p>Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de livres me
-retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai <i>Les Confessions</i> de
-Jean-Jacques… J’en lus une page devant l’étal.</p>
-
-<p>— Combien ce livre ?</p>
-
-<p>— Un franc cinquante, parce que c’est vous.</p>
-
-<p>Je prends le bouquin et en marchant commence
-à le lire ; arrivée au Parc, je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop
-tard pour le dîner.</p>
-
-<p>Jamais aucun livre ne m’a autant remuée… Il avait eu de la misère comme moi, il
-avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité comme moi… et, chez M<sup>me</sup>
-de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de ses mains ?…</p>
-
-<p>Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas cacher leurs
-souffrances et leur avilissement involontaire… Puis était-ce un avilissement quand
-on avait été contraint ? Est-ce que l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et
-choisis ?</p>
-
-<p>Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur ma
-poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en donnant mon corps
-en pâture pour nourrir les petits chez nous…</p>
-
-<p>Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage.</p>
-
-<p>— Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique d’étaler ainsi ses
-hontes…</p>
-
-<p>— Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que vous ne me
-preniez que comme un jouet…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVII]"></h2>
-
-<p>Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand enterrement ou un
-déploiement militaire me faisaient faire un détour pour les éviter.</p>
-
-<p>Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne m’attiraient que par le
-côté beauté. Les bannières brodées, les surplis plissés et les chapes pourpres à fleurs
-d’argent, les petites filles en blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de
-bois avec son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée sur
-les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les fidèles, avec leurs
-cierges, et la foule qui suivait me faisaient l’impression d’un ramassis de dégénérés ;
-ils m’inspiraient un grand dégoût : jamais je n’eus le désir de me joindre à eux.</p>
-
-<p>Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel voulut me
-faire m’agenouiller ; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût protestant.</p>
-
-<p>— Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après.</p>
-
-<p>— Ah ! la foule m’a entraîné…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des musiques
-et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures de coulées de cuivre.
-Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les voir passer. Bientôt l’on donna
-deux coups sur la grosse caisse, et la musique joua la <i>Marseillaise</i> : toute la foule
-entonna ce chant. J’en avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les
-paroles ; mais ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure,
-et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me dégage d’une
-secousse ; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la <i>Marseillaise</i> sans paroles, mais
-comme soulevée de terre, je suis la foule.</p>
-
-<p>Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau dans les
-yeux et le col relevé.</p>
-
-<p>Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je croyais entrer
-dans un lieu enchanté : tout l’or des maisons scintillait… Mais soudain, par une des
-ruelles, des gendarmes à cheval débouchèrent et se jetèrent
-sauvagement au milieu de nous. Nous chantions toujours ce chant de volcan
-qui gronde. Les musiciens se débandèrent ; des hommes furent foulés sous les chevaux,
-des cris de douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule tourbillonnait
-sur la place.</p>
-
-<p>Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre main sur la
-bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il monta quatre à quatre les
-perrons d’une des grandes maisons de la place et me déposa au fond d’une salle
-d’estaminet à faro.</p>
-
-<p>Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant.</p>
-
-<p>— Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer au milieu de
-cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la populace qui se soulève, tu
-changes… tu es avec eux.</p>
-
-<p>— Ce n’était pas de la populace, c’étaient des ouvriers : celui à qui je donnais le bras
-sentait le cuir.</p>
-
-<p>— Oh oui ! ils sentent bon !… tu es indécrassable, je l’ai vu ce soir.</p>
-
-<p>— Et toi donc qui, l’autre jour, as ôté ton chapeau pour cette pitrerie religieuse…
-c’est bien pis.</p>
-
-<p>Et, cessant de le tutoyer :</p>
-
-<p>— Du reste, ce que je fais ou ce que je sens ne vous regarde pas.</p>
-
-<p>Nous boudions pour de bon et ne dîmes pas un mot en nous déshabillant. Au lit
-je mis le drap entre nous et me couchai contre la ruelle pour ne pas le toucher.</p>
-
-<p>Je ne pus dormir, je me tournais et retournais. Je sentais toujours l’odeur de cuir
-de mon compagnon de foule ; j’entendais le galop des chevaux et les cris du peuple
-piétiné, et toutes les maisons dorées de la Grand’Place se mouvaient devant moi.</p>
-
-<p>Vers le matin, je me calmai, et je pensai qu’Eitel avait cependant été chic, lui, un
-monsieur qui savait le latin et le grec, de m’avoir suivie pour veiller sur moi ; que,
-sans lui, fanatisée comme j’étais par ce chant, j’aurais peut-être été piétinée aussi sous
-les chevaux. Je sentais craquer mes os et mon ventre se défoncer…</p>
-
-<p>Rétrécie de peur, je m’approchai de mon amant et lui grattai tout doucement la
-tête. Il se retourna vers moi.</p>
-
-<p>— Ah ! ma jolie petite bête ! fit-il, en m’étreignant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XVIII]"></h2>
-
-<p>Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela m’ennuyait fort, parce
-que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des airs d’opérette ou de café-concert, ou
-leurs « <span lang="en" xml:lang="en">Volkslieder</span> », mais ça…</p>
-
-<p>Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire ; alors quoi !… j’en
-étais réduite à tourner mes pouces.</p>
-
-<p>Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec lui. Ces
-jours-là, je m’ennuyais moins : je m’occupais de préparer le thé ou de la bière chaude
-aux corinthes, et de couper de minces tartines au pain d’épice.</p>
-
-<p>Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas comprise, je
-lui dis :</p>
-
-<p>— Mais cesse donc ton tapage…</p>
-
-<p>Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les mains ; Eitel
-me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que j’avais commis une énormité,
-mais en quoi ?… Est-ce que vraiment ce vacarme était quelque
-chose de beau, que je ne pouvais comprendre ?</p>
-
-<p>Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais des parties,
-et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des pas de danse sur cette
-musique. Il y avait un passage qui, un autre soir me fit me sauver pour sangloter et
-penser à ma petite sœur morte de faim.</p>
-
-<p>Eux discutaient. Le mot « la septième » revenait souvent ; puis ils tapaient des deux
-mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs forces, quelquefois délicatement
-comme s’ils touchaient du velours, et disaient : « Pour moi, c’est comme ça », ou « Je le
-sens ainsi ». Alors ils recommençaient.</p>
-
-<p>Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de
-m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il répondait,
-renfrogné :</p>
-
-<p>— Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.</p>
-
-<p>— Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme vous…</p>
-
-<p>— Non, jamais tu n’aurais compris.</p>
-
-<p>Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur laquelle rien
-d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de passe-temps.</p>
-
-<p>Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le
-tutoiement, comprenant qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une
-rage envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé depuis mon
-enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais été supérieure…</p>
-
-<p>Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une des tares de
-Jean-Jacques était d’avoir été domestique : « S’il n’avait pas été domestique, il n’aurait
-pas étalé ses plaies devant le monde… »</p>
-
-<p>Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge serrée, je lui
-criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me sauvais dans notre chambre,
-pleurant et embrassant frénétiquement les <i>Confessions</i>… J’étais sûre qu’une injustice
-abominable nous était faite à ce grand livre et à moi…</p>
-
-<p>Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient avait été
-vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.</p>
-
-<p>Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait le menton.</p>
-
-<p>— Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une petite bestiole…</p>
-
-<p>— Non, je ne suis pas une bestiole !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XIX]"></h2>
-
-<p>De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens. Mais mes parents
-m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à faire venir Naatje et Klaasje.</p>
-
-<p>Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils suaient cependant
-l’enfant pauvre : Naatje surtout, avec sa tignasse brune et rêche, mal peignée, et son
-nez retroussé. A Klaasje, il ne manquait que de beaux vêtements pour être exquis :
-ses jolies boucles blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps
-élancé, faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.</p>
-
-<p>J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on faisait deux
-fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux petites tasses. Entre le
-déjeuner et le goûter, je les lavais et les peignais : Naatje en avait le plus grand besoin,
-la vermine et elle sympathisaient étroitement… Puis nous goûtions de thé et, quand
-ils étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise : des petits gâteaux…
-En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard pour les parents.</p>
-
-<p>Je restais debout à les voir s’éloigner : ils se retournaient à chaque instant pour me
-dire bonjour de la main.</p>
-
-<p>J’avais le cœur gros : leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore si chers, que
-souvent je faisais quelques pas en avant pour les rejoindre, pour leur demander pardon
-de les avoir abandonnés… Alors je me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer
-avec eux et de recommencer l’ancienne vie… n’était-ce pas mon devoir ?…</p>
-
-<p>Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de voir ma
-mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et vite je rentrais, me
-sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais quand même avec la sensation
-d’avoir été privée pendant quelques heures d’une chose essentielle à ma vie…</p>
-
-<p>Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande, je me
-remettais à lire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XX]"></h2>
-
-<p>Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux cents francs
-par mois de son père ; moi, je donnais le plus clair de mes gains chez nous. Notre
-appartement coûtait soixante francs par mois, le piano vingt-cinq : nous étions donc
-très serrés.</p>
-
-<p>Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air de prince
-creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant courageux devant la ruine,
-et j’étais étonnée de voir comment ce jeune homme, élevé dans le luxe, savait diviser
-notre budget : autant pour le loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements
-et les distractions… Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre… Quelle bêtise
-je dis là ! quand il nous tombait du pain ou des pommes de terre, nous étions si affamés
-que nous étions hors d’état de penser qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain…</p>
-
-<p>Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il recevait
-1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par jour : avec mon air de
-demoiselle
-aisée et comme il faut, cela allait tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître
-la ville dans tous ses recoins et à l’aimer.</p>
-
-<p>Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés et solvables
-et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage demander simplement ce que
-je désirais savoir. Il paraît que j’étais très adroite, car on nous envoyait des éloges
-sur la façon dont nous prenions les renseignements.</p>
-
-<p>Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je pouvais…
-Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des informations sur une marchande
-de soldes. J’entre, à deux maisons de la sienne, dans un petit estaminet où, du dehors,
-je n’avais pu voir les consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes
-attablées, et à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits.
-Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des femmes me
-demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la « Madame ». Je vais près
-d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui demander des renseignements sur
-madame *** la marchande de soldes de deux maisons plus loin.</p>
-
-<p>— Ah ! mais adressez-vous à elle, la voilà…</p>
-
-<p>Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.</p>
-
-<p>Fichtre !…</p>
-
-<p>— C’est à moi que tu veux parler ? pourquoi ça est donc ?</p>
-
-<p>C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de teint, avec
-de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras sur la table et y enfouissait
-à chaque instant la tête, comme quelqu’un tombant de sommeil. Ses mains trop courtes
-avaient des doigts comme des boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair.
-Elle se tourna un peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi ; dans ce
-mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui tremblerait
-sous une couche de graisse.</p>
-
-<p>Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps :</p>
-
-<p>— Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de moi ?</p>
-
-<p>— Trois, non, fis-je naïvement, mais…</p>
-
-<p>— Deux et demi, tu veux dire… que pèses-tu ?</p>
-
-<p>— Quarante-huit kilos.</p>
-
-<p>— Comme je disais : trois… j’en pèse cent quarante-cinq.</p>
-
-<p>Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me disait si
-nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais ou ce que je pensais d’elle,
-que je n’avais aucune importance…
-Aussi la moitié de mon embarras disparut.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, « je suis tombée dedans », je ne savais
-pas que vous étiez ici.</p>
-
-<p>— Pourquoi ça est donc ? répondit-elle.</p>
-
-<p>— C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite l’Allemagne, me
-demande pour vous.</p>
-
-<p>— D’Allemagne ? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une « carabistouille »…
-J’achète mes marchandises sur place, chez les commerçants en faillite, ou bien en
-fin de saison. Comme voilà, de madame, je viens d’acheter un stock de corsets…</p>
-
-<p>La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement.</p>
-
-<p>— Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car, l’autre jour,
-vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande maison de fourrures d’en face.
-Je vous vois du reste battre la ville dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route
-pour écouler mes stocks de corsets : quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux,
-on vous reconnaît…</p>
-
-<p>Bah ! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que « Madameke » me veut… Puis-je t’offrir
-une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion… ça ne m’inquiète pas pourquoi que
-tu viens.</p>
-
-<p>Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser : je pris une tasse de
-thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser payer.</p>
-
-<p>— Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais beaucoup plus chic :
-j’ai là ton affaire, une vraie occasion… demande à madame qui me les a livrés.</p>
-
-<p>L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard.</p>
-
-<p>Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne pouvoir dormir.
-Après avoir posé toute la journée, je commençais mes pérégrinations, et, pendant
-trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux confins de la ville, et d’un bout à l’autre
-sans prendre le tramway. Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt
-centimes dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway.</p>
-
-<p>Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire vivre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXI]"></h2>
-
-<p>Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais plus le spectacle
-de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon
-père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci, et, Eitel et
-moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se plaignait bien de temps en temps
-de mon insoumission, quand je ne l’avais pas consulté pour acheter de mon propre
-argent une voilette ou une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait
-indisciplinée, mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage, c’est
-qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien.</p>
-
-<p>Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été toute acquise,
-mais voilà… Heureusement, nous avions tous les deux un grand stock de jeunesse à
-dépenser. Cela se manifestait chez moi par un vif besoin de câliner : je grimpais sur
-ses genoux, et l’embrassais et l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait
-les yeux comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard
-m’observait, curieux.</p>
-
-<p>Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce que
-j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me laisser aller à tout dire et
-à penser tout haut, devant lui, comme je faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais,
-mais mes élans étaient irrésistibles.</p>
-
-<p>Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes
-abandons et de mes griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de
-ne pas se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée, jamais il n’a
-cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre au moment voulu : alors, il
-ne fallait pas trop se compromettre…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXII]"></h2>
-
-<p>Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux : Eitel se levait avant moi
-pour faire sa toilette.</p>
-
-<p>Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit : les mouvements
-souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et fin, m’intéressaient.</p>
-
-<p>— Tu es bien beau, Eitel : si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les sculpteurs.</p>
-
-<p>— Tu crois ?</p>
-
-<p>— Ah ! oui… Eitel, prends donc la pose du « Gladiateur ».</p>
-
-<p>Il prit la pose de face</p>
-
-<p>— C’est ça… tourne-toi de profil… maintenant de derrière. Oui, c’est ça, tu es tout
-à fait le « Gladiateur » ; même la tête irait très bien :
-à ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content… Là, tu m’as bien fait
-plaisir : c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme ; les rotondités de la femme me
-donnent toujours envie de taper dessus…</p>
-
-<p>— Ah ! ma petite bête, tu me trouves beau… fit-il, en se recoulant sous les draps.</p>
-
-<p>Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des compatriotes.</p>
-
-<p>Moi, j’avais fait venir Naatje : j’avais une quantité de chaussettes à raccommoder.
-Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc, marquées de deux grandes
-lettres rouges. La vieille gouvernante qui l’avait élevé les lui tricotait ; elles
-commençaient à s’user, et, après chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis
-un temps, j’avais eu beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein
-de chaussettes qui devaient être revues.</p>
-
-<p>Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes et nous
-remîmes tout de suite après à notre tâche : à trois heures, toutes les chaussettes bien
-roulées étaient de nouveau dans le panier. Toute contente, je le posai sur une chaise
-pour qu’Eitel pût le voir en rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en
-moi : d’aimer à coudre et à raccommoder…</p>
-
-<p>Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje
-s’étonnait toujours de voir les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient
-pas dire, s’ils vous trouvent à leur goût… Moi, j’y étais tellement faite que je ne le
-voyais plus ; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en suis bien aperçue…
-Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes vers cinq heures. Je fis le thé et
-nous goûtâmes. Je commençais à m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje
-savourait avec délices.</p>
-
-<p>— Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un salon et
-tu manges de bonnes choses.</p>
-
-<p>— Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux de tête et
-des vomissements… Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital dit que j’ai eu trop
-longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.</p>
-
-<p>Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures de
-modes.</p>
-
-<p>— Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée quand j’étais
-petite… Elle mettait, en sortant du lit, son énorme jupon à cerceau, puis descendait
-deux étages pour aller chercher de l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque
-main. Sa crinoline se levait devant et derrière ; elle en a porté jusqu’en 1870.</p>
-
-<p>Après le souper, je donnai un pas de conduite
-à Naatje ; en rentrant, je me couchai avec un livre : <i>Le Père Goriot</i>. A minuit,
-Eitel me trouva, les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi
-belles choses à ma portée.</p>
-
-<p>— Tu t’es amusé, Eitel ?… Regarde ce panier… toutes raccommodées… Puis j’ai lu :
-oh ! que c’est bon !… je n’aurais pour rien au monde voulu être aussi mauvaise que
-ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre son vieux père sur la paille pour du
-luxe ? Une conduite semblable m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.</p>
-
-<p>Il se coucha.</p>
-
-<p>— Mais tu ne dis rien… Est-ce que tu ne t’es pas amusé ?</p>
-
-<p>— Oh ! si… Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous séparer. J’ai
-été toute la journée avec M<sup>lle</sup> A…, j’ai vu qu’elle m’aime : son père est très riche, mais
-je suis de meilleure famille, elle sera enchantée de devenir ma femme… Je te demande
-donc, dans mon intérêt, de partir d’ici ; quand je serai marié, je te remettrai une somme
-d’argent.</p>
-
-<p>Je ne pus répondre.</p>
-
-<p>— Je te demande de faire cela pour moi.</p>
-
-<p>— Et si je ne le fais pas ? demandai-je, suffoquée.</p>
-
-<p>— Alors je te dirai que tu le dois.</p>
-
-<p>— Eh bien, ne faisons pas de phrases…</p>
-
-<p>Et je lui tournai le dos.</p>
-
-<p>Je ne dormis pas une minute : je sentais la misère et l’ignominie me ressaisir. Puis
-une honte de devoir subir cela… Maintenant je me savais tout à fait jolie, je me savais
-aussi meilleure que beaucoup d’autres… alors pourquoi me traitait-on ainsi ?</p>
-
-<p>Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne.</p>
-
-<p>Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer.</p>
-
-<p>— Voyons, petite, qu’y a-t-il ?</p>
-
-<p>Je le lui racontai.</p>
-
-<p>— Peuh ! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec toi… Tu
-veux louer une chambre garnie ; mais, si tu pouvais donner un acompte, tu t’achèterais
-des meubles au mois, et tu serais chez toi.</p>
-
-<p>— J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire.</p>
-
-<p>— Oh ! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul.</p>
-
-<p>Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste, s’était fourni
-pour mettre une petite femme dans ses meubles.</p>
-
-<p>Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions : il le trouva
-bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira
-confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant
-vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en noyer.</p>
-
-<p>Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer dans une petite
-chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier soir il me quitta à dix heures.
-Mais, quand je regardai autour de moi ces beaux meubles tout neufs qui
-m’appartenaient et que je me disais que je pourrais lire jusqu’au matin <i>Le Cousin
-Pons</i>, sans devoir éteindre la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me
-défendre de faire venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus
-tranquille… mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui promettant de ne
-pas être un obstacle…</p>
-
-<p>Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un jeudi, il vint
-chez moi, les cheveux tout frisés.</p>
-
-<p>— Quelle horreur ! fis-je, c’est trop…</p>
-
-<p>— D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle… Dimanche, je
-veux faire ma demande.</p>
-
-<p>Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air radieux et sûr de
-lui. Je fus tellement choquée que, pour la première fois, je ressentis un mouvement
-de haine que j’eus grand’peine à réprimer… « Si je pouvais
-le prendre par la peau du cou et le flanquer par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures,
-quel régal !… » Mais, quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les
-bras vers la porte.</p>
-
-<p>Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je songeais…
-Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt ans, passait et repassait,
-avec toutes ses abjections, devant mon esprit angoissé… Puis voilà un an que je
-couchais toutes les nuits dans ses bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais
-prendre le matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir.</p>
-
-<p>Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant canné, je
-regardai autour de moi : les stores étaient baissés, une lumière rouge et jaune filtrait,
-mes meubles flambaient tout neufs, je buvais du thé dans une jolie tasse de faïence
-à ramages lilas.</p>
-
-<p>« Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer… Maintenant on me prête toujours
-des livres… les enfants grandissent et travaillent, je pourrai garder l’argent que je
-gagne, pour vivre… car ce serait immonde de me faire entretenir par l’argent que M<sup>lle</sup>
-A… lui apportera : je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus… En ce moment il
-doit être occupé à faire des simagrées : il est plus petite femme
-que moi… hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire : « Faquin,
-tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés ; chez toi, c’est artificiel, tu trompes sur
-la marchandise ; ne le prenez pas, mademoiselle, il est sec comme une peau de banane,
-c’est toujours moi qui l’embrasse… » Ah ! mon Dieu ! que peuvent-ils bien se dire en
-ce moment ? et moi qui suis ici à m’angoisser… Eitel, reviens, je serai ta petite bête
-encore plus câline… Comment vais-je savoir quelque chose ? »</p>
-
-<p>J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas.</p>
-
-<p>Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus une frisette
-dans les cheveux.</p>
-
-<p>— Hein ?</p>
-
-<p>Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit.</p>
-
-<p>— Cette grue ne t’a pas voulu ?</p>
-
-<p>— C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse.</p>
-
-<p>Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps.</p>
-
-<p>— Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été imprudents… Tu
-ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble ?</p>
-
-<p>— Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc : elle m’a
-brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les
-dames… Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé.</p>
-
-<p>— Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact…</p>
-
-<p>— Du monde… je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus.</p>
-
-<p>J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda.</p>
-
-<p>— Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles…</p>
-
-<p>Et, se mettant sur son séant :</p>
-
-<p>— Fais-toi belle, nous allons dîner. M… sera surpris de nous voir arriver. Comme
-il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit que nous n’étions plus ensemble :
-« Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as quitté cette petite ? Eh bien, mon cher, tu as eu tort,
-elle est adorable, tu n’en trouveras plus comme ça… Si je l’avais su… »</p>
-
-<p>Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes noires
-recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes, et, frémissante et
-grisée de joie, je sautai à son bras en montant la rue en pente… Je ne sais ce que
-j’avais ce soir-là sur moi, mais tous les hommes dans mon entourage m’auraient
-emportée s’ils avaient pu…</p>
-
-<p>Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre. J’avais
-la sensation d’avoir reconquis le monde.</p>
-
-<p>Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la taille, je couchai
-ma tête sur son épaule et susurrai le lied de Schumann, que je lui avais souvent
-entendu chanter : « <i lang="de" xml:lang="de">Ich grolle nicht wenn es herz auch bricht</i> ».</p>
-
-<p>J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me porter jusqu’à
-l’étage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIII]"></h2>
-
-<p>Eitel était officier de réserve dans son pays ; il devait rentrer pour faire un service de
-deux mois. Il ne put me laisser aucun argent ; il m’abandonna sa garde-robe, très
-usagée, mais sans une tache, sans un faux pli ; au lieu de la passer à mes frères, je la
-vendis pièce par pièce et en fis un bon prix.</p>
-
-<p>Je fus cependant très gênée cet été-là : les peintres travaillent plus à la campagne
-qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le passé n’existait plus pour
-moi ; aussi, quand un riche sculpteur, qui avait bien quarante ans, m’offrit deux mois
-de plaisir et de luxe, je lui répondis que je ne l’aimais pas, et je
-me demandai ce que « ce vieux » pensait de moi…</p>
-
-<p>Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui avait remis
-une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage. Il m’envoya cent francs,
-me disant de le rejoindre à Cologne.</p>
-
-<p>— Naatje, grand Dieu ! je vais faire un voyage ! Je vais pouvoir aller en chemin de
-fer pour mon plaisir ! je voyagerai en seconde ! Tu comprends, je ne peux pas descendre
-d’une troisième, quand lui, avec son allure de prince, m’attendra à la gare.</p>
-
-<p>Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et repassais les robes
-qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants frais, une voilette de gaze : je mis
-des faveurs bleues dans mes chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai
-la plume d’un chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et
-que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec moi ; la femme
-de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais elle préféra s’allonger par
-terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre heures, nous étions debout. Je m’habillai,
-grelottant d’émotion, et ne pus prendre qu’une tasse de thé.</p>
-
-<p>J’avais une toilette exquise. Une jupe à
-grande tournure, en drap de dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers
-bouffants sur les hanches, et très drapée derrière ; sur le devant, depuis la taille jusqu’au
-bas de la jupe, des nœuds de velours brun ; elle était plus courte derrière que devant.
-Le corsage à petites basques, en cachemire des Indes brun uni, froncé sur les épaules
-et au cou, les plis ramenés dans la taille, des petites manches très collantes dépassant
-à peine les coudes ; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait
-ma taille de quarante-huit centimètres ; l’étroit col droit, fermé par une broche de
-pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite capote, en paille de
-riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait mon gros chignon blond à reflets
-fauves ; la passe devant se relevait en une pointe, pincée ; l’intérieur était garni d’une
-dentelle brune plissée ; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds
-de velours brun montée en aile d’oiseau ; des petites brides nouées de côté sous le
-menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés. Aux pieds, des bas de fil
-brun à coins à jour et des souliers vernis. De longs gants de Suède et une ombrelle
-de soie, à reflets bruns et bleus, achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et
-à laquelle j’avais donné ce cachet personnel
-qui marque les toilettes que l’on fait soi-même.</p>
-
-<p>Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure. Passant à côté
-de moi, ils murmurèrent : « Petit cheval anglais… »</p>
-
-<p>A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me rendis à la
-gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai en wagon ; moitié riant,
-moitié pleurant, je disais à Naatje :</p>
-
-<p>— Je vais voir le Rhin ; les Allemands parlent aussi de leur Dôme… Je vais voir tout
-cela ! figure-toi ! figure-toi !</p>
-
-<p>Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps, qui me coupa
-la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje, par la portière.</p>
-
-<p>Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle grandissait
-et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans mon ombre, je m’étais tant
-démenée pour leur procurer du pain, que je croyais que le reste m’était dû et qu’elle
-surtout, qui en profitait si largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont
-elle finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela… Cependant son regard, ce jour-là,
-me fut une révélation.</p>
-
-<p>Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les peintres,
-j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais
-donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares excursions à la
-campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la pureté et la largeur de l’air que
-j’y respirais, et par les fleurs des champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait
-grand’chose…</p>
-
-<p>Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage se dévoila
-à moi en ses nuances changeantes : le ciel, les nuages et la rosée qui perlait aux brins
-d’herbe, les bêtes dans les prairies, les moulins, les paysans au labour, me saisirent
-et m’émurent en une joie, un bien-être que je n’avais jamais ressentis. « Peut-être, me
-disais-je, est-ce spécialement beau par ici ? » Et je me tournai vers les autres voyageurs,
-pour voir leur impression : plusieurs dormaient, d’autres lisaient des journaux ; un
-Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux étincelants. Je me remis au paysage,
-et, de Bruxelles à Cologne, ce fut un enchantement.</p>
-
-<p>A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je regardais
-les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me frôlant de près, me demanda
-s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis pas. Je croyais lui échapper en montant dans
-un autre wagon, mais il y monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son
-regard libidineux me distraya
-de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.</p>
-
-<p>A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et riante, comme
-ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre hommes et femmes remarquaient
-mon exotique fragilité, il eut un mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à
-une grande dame. A l’hôtel, il me prit dans ses bras :</p>
-
-<p>— Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de pensionnaire
-et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne pourrait soupçonner ce que
-tu es…</p>
-
-<p>Ce que je suis ! ! ! J’étais prête à pleurer… Tout avait été si beau… Enfin ! ! !</p>
-
-<p>Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien : cette église toute neuve, avec ses
-bandes d’Anglais qui entraient et sortaient… Comment jouir de quoi que ce soit,
-entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et de pas qui résonnent… et
-cette odeur confinée qui vous oppresse… Je préférais de beaucoup Sainte-Gudule et
-Notre-Dame du Sablon. Eitel en était indigné.</p>
-
-<p>Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur soleil, grand
-et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me surprenaient. Par les jeux
-de lumière, il était tantôt en or battu, tantôt en beurre
-frais, puis orange : je ne pouvais m’en rassasier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la peinture d’amateur. Il
-savait que j’allais beaucoup au Musée.</p>
-
-<p>— Et que regardez-vous de préférence ?</p>
-
-<p>— Les maîtres hollandais… Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout le calme des
-grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le quartier juif.</p>
-
-<p>— Et les gothiques, les regardez-vous ?</p>
-
-<p>— Ils m’agacent : cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on lance des
-flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge pas, et, sur des tableaux
-où l’on torture les gens, ceux qui les entourent parlent de leurs petites affaires… c’est
-crispant, c’est irréel.</p>
-
-<p>— Vous vous trompez : l’humanité n’avait pas la sensibilité de maintenant ; puis ils
-croyaient en Dieu, le reste ne les touchait guère…</p>
-
-<p>Il avait un tableau gothique dans son atelier.</p>
-
-<p>— Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut ébranler sa
-sérénité : pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici. Palpez-moi pour voir si j’y
-suis… riait-il.</p>
-
-<p>— Merci, je vous crois sur parole.</p>
-
-<p>— Eh bien, elle aussi croyait sur parole.</p>
-
-<p>Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté placide. « Pourquoi
-s’est-elle laissé faire un enfant ? me demandais-je ; quel intérêt pouvait-elle trouver à
-ce jeu ? » Même les mains me semblaient molles et bonnes à rien.</p>
-
-<p>— N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au Musée,
-voyez et revoyez-les : peut-être arriverez-vous à comprendre…</p>
-
-<p>Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques, mais je ne pouvais
-aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas sentir la vie qui se démène autour
-de soi, me semblait invraisemblable. Puis ces corps figés, cette étrange perspective
-me déroutaient…</p>
-
-<p>A Cologne, comment cela se fit-il ? je fus éblouie devant les gothiques : la couleur
-délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me prirent entièrement.</p>
-
-<p>— Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être beaux : tu fais
-semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y connaître… Ces tableaux sont
-grotesques.</p>
-
-<p>Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je me sentais
-pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui m’envahit toujours devant de
-belles choses.</p>
-
-<p>— Viens, je vais te montrer un beau tableau.</p>
-
-<p>Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant un escalier.
-Elle porte un voile autour de la tête et du cou : Eitel me disait que c’était pour cacher
-ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je jugeais être un malheur, je trouvais que le
-tableau comme la reine avaient l’air pécore…</p>
-
-<p>J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques.</p>
-
-<p>— Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont insupportables : est-ce
-que Dieu et les Saints peuvent avoir cette expression abêtie ?</p>
-
-<p>Et devant la Vierge à la Roseraie :</p>
-
-<p>— C’est une image coloriée pour enfants.</p>
-
-<p>— Le peintre N… a un vieux livre de prières, il m’en montre quelquefois les images,
-qu’il appelle des enluminures, en tenant lui-même le livre à la main de crainte que
-je ne l’abîme. Eh bien, les petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge
-sont peints comme ces images ; leurs petites figures ont la même fraîcheur et, comment
-dirai-je, le même émaillé… Je trouve cela délicieux.</p>
-
-<p>— C’est enfantin.</p>
-
-<p>Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, <i lang="de" xml:lang="de">Die heilige familie
-beim mahle</i>, qui m’attira comme par un aimant, il s’esclaffa encore.</p>
-
-<p>— Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont heureux d’être
-ensemble… et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette cafetière en étain, et, sur cette
-étagère, le coffret et le livre de prières… Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu
-sur un tableau, au <span lang="nl" xml:lang="nl">Trippenhuis</span> à Amsterdam : un tout autre tableau, mais il y avait
-ce rouge, le tableau était de… de… Pieter de Hoogh.</p>
-
-<p>— Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation d’esprit.
-Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des Saints.</p>
-
-<p>— Mais Joseph était menuisier…</p>
-
-<p>— C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme des êtres
-au-dessus des autres… Puis des cafetières et des livres de prières, et cette table mise,
-sont ridicules : tout cela n’existait pas à l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite,
-tu ne pourrais pas admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la
-tête des artistes, ils sont ignorants ; sinon ils ne peindraient pas des anachronismes
-de ce genre.</p>
-
-<p>Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais voulu
-embrasser le petit tableau.</p>
-
-<p>« L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage on avait à
-l’époque
-du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui, pour rendre le bonheur que cette
-Sainte Famille ressentait à se trouver chez elle, au milieu de ses objets intimes, après
-tous les embêtements de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait
-fait endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme, et la Vierge
-une femme : il n’y a que le petit Jésus qui soit autre chose… Cependant, à le voir là,
-avec le pain qu’il a pris sur la table, on dirait Klaasje quand il était petit… Joseph a
-été très chic en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces
-histoires d’ange, je ne puis y croire… Eh bien, une fois toutes ces misères derrière
-eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient inconsciemment… Le peintre a voulu
-montrer leur vie intime, et zut pour les ustensiles de l’époque ! J’en aurais fait autant,
-et je suis peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à ces
-niaiseries-là… »</p>
-
-<p>Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous les autres
-tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions heureux les rares fois qu’il
-faisait bon chez nous autour de la table : le jour, par exemple, que le loyer était payé
-et qu’il nous restait un peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines
-beurrées. Alors j’avais
-Klaasje sur mes genoux ; mère, Katootje ; et les autres enfants étaient autour de nous,
-et père découpait le pain comme Joseph. Chaque fois j’en avais chaud au dedans de
-moi… « Si j’avais pu avoir un peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en
-compagnie de ce monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à
-l’aise… Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve cette figure jolie,
-comment peut-il aimer la mienne ? Aussi il ne l’aime pas ; mais les autres me trouvent
-bien et ça le flatte. Quand on m’admire, c’est lui qui rougit d’aise ; tout son être exprime
-alors : « hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma place… »
-Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse : alors de grosses larmes lui
-coulaient le long de ses joues, et il tremblait comme une feuille… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les « <span lang="de" xml:lang="de">Siebengebirge</span> ». La
-campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise de joie, d’amour, et d’une folie
-d’embrasser que rien d’autre ne peut me donner, et, quand lentement nous montâmes
-en voiture les routes étroites des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se
-déployer, je fus prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.</p>
-
-<p>— Eitel ! comme c’est beau ! comme je t’aime de me montrer tout cela !</p>
-
-<p>Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous embrasser…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me laissait assez
-calme : en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre Bingen et Saint-Goar, pendant
-un orage derrière lequel le soleil dorait la Lorelei.</p>
-
-<p>Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce voyage.
-Même le <span lang="de" xml:lang="de">Niersteiner</span> et le <span lang="de" xml:lang="de">Rüdesheimer</span>, que nous allions déguster chez les vignerons,
-ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le dégustait comme s’il accomplissait
-un rite, et il devenait mélancolique ; moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant
-une demi-heure, puis des maux de tête me suppliciaient.</p>
-
-<p>Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre fondu avaient
-toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les compotes aigres-douces
-me plaisaient infiniment comme goût… mais, comme digestion, ah ! mes enfants !</p>
-
-<p>J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à quatre tours,
-qu’Eitel
-me disait être des églises romanes, plus anciennes que les gothiques. J’aimais aussi
-le regard honnête et franc des paysans que nous voyions travailler dans les vignes,
-et, quand le soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs <span lang="de" xml:lang="de">Volkslieder</span>, je
-me sentais leur sœur… Puis, le long des routes, les arbres fruitiers que tout le monde
-respecte, m’étonnaient. Essayez donc d’en planter, en Belgique, le long des chemins
-publics ! on les saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une
-noisette…</p>
-
-<p>Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je me suis
-délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière de leur raconter que j’avais
-vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne connaissaient que de réputation ou par des
-photographies.</p>
-
-<p>Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu aller voir
-ces merveilles, et pas lui ; mais que rien n’était juste dans notre ordre social ; que les
-femmes, du reste, portent un capital en elle, qui leur permet d’arriver à tout… J’étais
-tellement vexée que je sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute
-de ne pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en aurait pas usé
-pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des dîners fins rue des Harengs. Je
-savais qu’il était goinfre et n’allait que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis
-je le plantai là… J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens,
-dont je devais subir les mufleries…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIV]"></h2>
-
-<p>Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son compte ; mais il n’était
-pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que les renseignements, qui nous
-rapportaient au moins trois cents francs par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre
-besogne que le bulletin à rédiger, puisque je les cherchais tous.</p>
-
-<p>Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à vendre d’occasion
-un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me passa-t-il par la tête ?
-J’entre et demande le prix.</p>
-
-<p>— Trois cents francs pour le tout.</p>
-
-<p>— Pourrai-je payer par mois ?</p>
-
-<p>— Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.</p>
-
-<p>— Alors je vous l’achète ; mais je n’ai pas
-d’appartement où le placer, je vais en chercher un.</p>
-
-<p>Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs chambres, et
-comme les affaires marchaient… J’allai à la recherche d’un appartement. J’en trouvai
-un tout à fait à ma convenance : un grand salon à trois fenêtres sur le devant, une
-bonne chambre à coucher sur le jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le
-charbon et les provisions, et une mansarde pour la bonne.</p>
-
-<p>La bonne ?… Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de journée, mais,
-puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre une…</p>
-
-<p>Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue travailler,
-enceinte, puis son enfant à la mamelle : on le mettait dans mon lit pendant qu’elle
-rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux enfants, l’un au sein, et l’autre
-trottinant à la main : je gardais les petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six
-gosses, s’il lui plaisait d’en avoir autant…</p>
-
-<p>On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale, qui était
-blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en étain ; étant venue bavarder
-avec Marie, elle avait prétendu que mes fourchettes et mes cuillers étaient
-à elle. Eh bien, Marie les lui avait remises ; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais
-mes ustensiles. Comme je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui
-m’avaient volée, chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui
-recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La blanchisseuse
-en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout, en expliquant qu’elle avait
-bien cru que les fourchettes et les cuillers lui appartenaient, puisque Marie les lui
-avait laissé prendre.</p>
-
-<p>Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans mon buffet
-pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon, je lui dis, de mon lit, de
-ne pas laisser sa petite manger de ces prunes, qu’elle aurait des coliques… Et Marie
-allait raconter chez les voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa
-petite prît une prune…</p>
-
-<p>Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi ! c’était une fille comme
-moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle… Quand j’étais sortie, elle et
-Marie buvaient le « <span lang="de" xml:lang="de">Kirschenwasser</span> » qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il
-dégustait avec des compatriotes.</p>
-
-<p>Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.</p>
-
-<p>— Tu es bonne ! pour ces gens, tu es
-« Madame », et les domestiques sont les ennemis naturels des maîtres…</p>
-
-<p>— Tu crois que c’est cela ?… mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et je n’ai jamais
-trompé ceux qui avaient confiance en moi.</p>
-
-<p>Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que j’avais regardés
-comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une armoire, je me fis un trousseau
-de clefs ; et, quand le sucre avait disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche
-s’élargissait. Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de
-ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je les aimais
-moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en patronne qu’on écorche le
-plus qu’on peut ?</p>
-
-<p>« Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me traiter en
-être suspect, parce que je ne suis plus pauvre ?… Les pauvres ne peuvent donc aimer
-que les pauvres, et les riches que les riches ?… »</p>
-
-<p>Tout cela me fit longuement réfléchir ; j’en étais profondément affectée, mais je
-ne trouvais pas de solution : je n’étais plus comme eux, et ils me le faisaient bien
-voir…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans. Elle
-passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur le dos. Un vieux
-docteur lui rendait visite deux fois par semaine, pendant que son équipage se
-promenait dans le quartier. Souvent, elle donnait le soir à souper : alors, c’était des
-jeunes gens qu’elle recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux
-convives. On chantait, on criait ; le souper fini, l’on cassait la vaisselle, et la jeune
-femme accompagnait chaque objet qui volait en éclats d’un rire en cascade.</p>
-
-<p>Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait sa vaisselle.
-Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu, depuis bientôt deux ans, son
-amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze ans ; qu’ils s’aimaient follement, et que,
-dans un accès de fièvre chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.</p>
-
-<p>— Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était mort.
-L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui chantaient, pendant que
-les cloches de Sainte-Marie
-sonnaient le glas à toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi… Alors j’ai fait
-la connaissance du vieux… Je suis fille d’officier ; j’étais orpheline, j’ai été élevée en
-pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire gagner ma vie… Quand le spleen me
-prend, je donne à souper, et je casse tout, et je ris… je ne ris ainsi que depuis qu’il est
-mort…</p>
-
-<p>Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et rentrait chancelante
-et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et mettait tout en miettes. Je comprenais
-sa douleur et m’émouvait avec elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier.</p>
-
-<p>— Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants ? La vie en impose déjà
-assez malgré nous.</p>
-
-<p>Elle me regarda, effarée.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin… vous résumez cela en cinq sec.</p>
-
-<p>Elle rougissait encore, très gênée.</p>
-
-<p>Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et elle ne cassa
-plus rien.</p>
-
-<p>Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait été élevée dans
-un pensionnat.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait malade. Eitel dînait
-chez moi ; il proposa à son ami de dîner avec nous.</p>
-
-<p>— Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de Moselle et
-du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais.</p>
-
-<p>J’avais acheté un livre de cuisine ; la maîtresse d’un peintre m’avait expliqué
-quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une excellente cuisine bourgeoise.
-Avec l’aide de ma petite bonne, je nous préparais de savoureux petits repas.</p>
-
-<p>— Bah ! une personne de plus… je veux bien.</p>
-
-<p>J’étais du reste bonne camarade avec Fritz ; nous nous appelions par notre petit
-nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais estomac.</p>
-
-<p>Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que j’étais à m’agiter
-autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans la cuisine :</p>
-
-<p>— Venez, montez ce plat…</p>
-
-<p>— Ah ! non, pour qui me prenez-vous ! Moi, monter des plats !…</p>
-
-<p>— Mais je les monte bien.</p>
-
-<p>— Oh ! vous !</p>
-
-<p>— Ah ! moi !</p>
-
-<p>Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que je ne voulais
-plus faire à dîner pour son ami.</p>
-
-<p>— Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance : je croyais
-que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les peintres, l’un moud le café,
-l’autre coupe le pain, sans faire de manières… Mais s’il me prend pour la cuisinière,
-il se trompe, et il ne mangera plus chez moi qu’invité.</p>
-
-<p>— Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu.</p>
-
-<p>— C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un ami. Je ne
-veux plus ; un point, c’est tout.</p>
-
-<p>— Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje : ton allure est distinguée, mais tu
-es une sauvage…</p>
-
-<p>— Ça m’est égal.</p>
-
-<p>— Et ce vin que j’ai acheté ?</p>
-
-<p>— Tu n’as qu’à le boire, voilà.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il m’avait quittée et
-ne venait me voir que le soir très tard.</p>
-
-<p>J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze ans, vivait
-avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En rentrant, je me couchais
-et lisais : c’est presque toujours lisant qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé.</p>
-
-<p>— Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit : elles se faussent.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma toilette
-depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset… il n’y a que mes gants, mes
-bas et mes bottines que je ne fabrique pas moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons,
-et je raccommode depuis des années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis
-toi-même qu’un employé ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas, les femmes qui lisent…</p>
-
-<p>— Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez.</p>
-
-<p>— Tu deviens si insolente, Keetje…</p>
-
-<p>— Ah ! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi.</p>
-
-<p>— Comment ça ?</p>
-
-<p>— Non ! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements. Donc,
-je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque tu veux te marier,
-de nous traiter en hommes d’affaires.</p>
-
-<p>— Tu as trouvé cela toute seule ?</p>
-
-<p>— Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me laisser ces
-renseignements : c’est tout ce que je te demande. Je saurais parfaitement rédiger les
-bulletins, je fais bien le reste…</p>
-
-<p>— Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si tu es gentille…
-J’en pleurais de rage… Si j’avais ces renseignements à moi, je pourrais vivre sans
-lui, et maintenant, je voudrais tant le quitter…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXV]"></h2>
-
-<p>Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses élèves un étudiant
-en médecine, fils de famille, qui s’occupait de littérature et de peinture. Ce jeune
-homme venait
-également beaucoup le soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous
-causions de nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des idées
-humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme je fulminais contre
-le bourgeois…</p>
-
-<p>— Deux enfants naissent, maison contre maison : l’un sera entouré de dentelles,
-l’autre de guenilles ; l’un aura tout dans la vie, l’autre rien. C’est une infamie… un
-enfant est un enfant, et tous devraient être égaux, et souvent le plus pauvre est le
-meilleur et le plus intelligent… Un enfant de riche a mille chances contre une de
-devenir un gredin…</p>
-
-<p>Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient infailliblement
-des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec le jeune homme, et tous les
-deux, la tête en feu, les yeux étincelants d’enthousiasme humanitaire, et souvent les
-larmes aux yeux, mais toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer
-avant l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre promenade et
-faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la ville, sans pouvoir nous
-quitter ou nous taire.</p>
-
-<p>Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel ; pour ne pas être soupçonnée, je
-le lui dis le même soir.</p>
-
-<p>— Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre : on ne pourra plus aller dire à la
-jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.</p>
-
-<p>Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.</p>
-
-<p>Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je voulais
-l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père. J’acceptai avec joie.</p>
-
-<p>En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les genêts en
-fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu : cela surprit si fort le jeune
-homme qu’il en fut tout ému.</p>
-
-<p>— Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre librement…</p>
-
-<p>Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les canaux
-d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un mot, comme
-intimidés : mes idées humanitaires étaient loin…</p>
-
-<p>Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le capuchon
-ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette nonchalance qui donne
-l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire cette course le lendemain ou l’année
-suivante. En hésitant, elles dépêtraient une main blême de dessous leur manteau,
-pour sonner aux portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil,
-que d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient précautionneusement
-sur de larges corridors dallés de pierres bleues et blanches, dégageant des odeurs de
-cire et de conserves, des parfums d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos…</p>
-
-<p>Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes sur les
-bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant de grands cercles
-derrière eux.</p>
-
-<p>Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et jeunes, vêtues
-de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et, sous les épingles, les dentelles
-se dessinaient somptueuses et aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées
-humanitaires, et notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe
-raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était crevé les yeux
-à cet élégant métier ; comment, petite, quand je me réveillais la nuit, je la voyais
-toujours inclinée sur le coussin, ses doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée
-par une petite lampe à huile qu’on appelait « morveuse », parce qu’il fallait la moucher
-tout le temps…</p>
-
-<p>Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de restaurant. Des
-hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun
-travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues endormies,
-errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au soleil au coin des
-carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur en donnais, avec dix centimes.
-Les uns allaient le dire aux autres, et bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de
-joie quand ils recevaient deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.</p>
-
-<p>— Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des êtres dans
-cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour…</p>
-
-<p>Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son travail de
-raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les ouvertures, mes genoux
-s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige : mon camarade dut me prendre le bras
-pour descendre. Une fois dans la cour, nous nous attardâmes sur les degrés d’un
-perron, à nous délecter dans cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout
-Bruges dégage et que j’aime par-dessus tout.</p>
-
-<p>Il m’appelait « mademoiselle », je l’appelais « monsieur », et nous avions chacun notre
-chambre.</p>
-
-<p>Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal, il me
-parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour Nele, chez un sculpteur
-qui m’en avait expliqué
-le caractère pour la pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus
-lu le gros livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune homme
-disait :</p>
-
-<p>— Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout, c’est-à-dire l’idée,
-et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche des Sept qui devaient sauver la
-Flandre… Quand un homme veut combattre pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer
-de femme, dit mon père, un homme qui a une femme est mort pour la cause.</p>
-
-<p>— Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant pour
-époux… Quant à votre père, il s’est marié…</p>
-
-<p>— Oh ! à quarante ans.</p>
-
-<p>— Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause ?</p>
-
-<p>Cette réponse le dépita : son père, pour lui, était l’oracle.</p>
-
-<p>— Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. Quand il
-eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir : elles lui couraient après.</p>
-
-<p>Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui enseignaient ou lui
-disaient, et qu’il était même très pointilleux sur ce chapitre. Moi, j’étais prévenue
-contre les parents, et
-j’aurais pu le froisser en lui répondant ce que je pensais.</p>
-
-<p>Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée : la vie m’avait
-mûrie. Lui était gavé de théories : on n’avait qu’à prendre tous les enfants, les bien
-élever, et tous auraient été des êtres d’élite… Je ne savais pas très bien, je disais comme
-lui, mais je sentais cependant que ce n’était pas ça…</p>
-
-<p>Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs ; nous en mîmes
-des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La carriole s’arrêta devant
-l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais. Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville,
-morte et abandonnée, n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus
-les petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un bonnet flamand
-comme celui avec lequel j’avais posé ; mais il n’y avait aucun magasin dans la ville.
-On nous indiqua la maison de la femme qui les confectionnait. J’en trouvai un en
-indienne jaune à fleurettes rouges, je le mis tout de suite : il me seyait comme faisant
-partie de moi-même. La vieille femme s’extasiait :</p>
-
-<p>— Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme vous, avec
-une raie et des ondulations, et les tresses tournées
-sur la nuque : c’est la coiffure des paysannes d’ici.</p>
-
-<p>Nous allâmes au cimetière : un vieux fossoyeur creusait une tombe.</p>
-
-<p>— Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de ville… où sont
-les autres ? ont-ils quitté, en abandonnant les vieillards ?</p>
-
-<p>A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.</p>
-
-<p>Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes encore
-un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis soixante ans.</p>
-
-<p>— Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté…</p>
-
-<p>Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se mit à sonner
-onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier à toutes jambes, sentant à
-mes trousses toutes les sorcelleries de Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas
-plus rassuré que moi, mais riant cependant de ma frousse.</p>
-
-<p>La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en tricotant des
-bas de laine violette.</p>
-
-<p>— Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage jeune…</p>
-
-<p>Dans la carriole, je me repris : nous descendîmes
-à nouveau dans les prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole.
-Puis, nous regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous sentir
-et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Ce fut une frénésie
-de baisers, un paroxysme de sensations… et dire que nous étions dans une carriole,
-avec un cocher devant nous…</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles… Ah ! le bon déjeuner !…</p>
-
-<p>L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus rien. Même
-le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens : il n’y avait plus maintenant que
-nous deux.</p>
-
-<p>Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de la porte de
-communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir, ouvrit la porte et ne la
-referma pas.</p>
-
-<p>Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en fleurs,
-dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans l’obscurité. Deux chats se
-mirent à miauler éperdument.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les étripe…</p>
-
-<p>Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.</p>
-
-<p>— Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons
-plus reculer. J’avais rêvé une amitié : une femme jolie et intelligente, qui m’aurait
-compris, qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai entreprise
-contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous pouviez le mieux me
-comprendre, et voilà que nous avons tout gâté… Vous allez m’empêcher d’agir, vous
-serez l’entrave, car un homme qui a une femme est un homme paralysé. Mon père le
-dit toujours : le danger, c’est la femme… elles sont toutes mesquines et vaniteuses.</p>
-
-<p>— Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me juger…</p>
-
-<p>— Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si je n’avais
-pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore plus jolie, vous ne
-m’auriez pas retenu… Mais je ne vous épouserai jamais, je ne veux pas d’entrave dans
-ma vie, et, le jour où je devrai aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes
-convictions, je n’hésiterai pas un instant, je partirai.</p>
-
-<p>— Vous pourriez m’emmener avec vous.</p>
-
-<p>— Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant !</p>
-
-<p>— Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de mer, et
-depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel…</p>
-
-<p>— Oh ! les Nele n’existent plus de nos jours.</p>
-
-<p>— Puis, je croyais que vous m’aimiez…</p>
-
-<p>— Voilà ! incapable de comprendre… L’amour, c’est ça : l’idée, le sacrifice n’existent
-pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses sensations directes : j’ai faim, je
-dois manger ; j’ai sommeil, je dois dormir.</p>
-
-<p>— J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je ; il est évident que je n’irai pas faire tout
-cela quand je n’en ai pas envie.</p>
-
-<p>— En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de l’humanité… Ils
-étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur vie. Ils auraient réalisé de
-grandes choses, mais l’un s’est marié, puis l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de
-combat.</p>
-
-<p>— Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre chambre…</p>
-
-<p>Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre.</p>
-
-<p>Je me couchai, étouffant mes sanglots. « Qu’ai-je donc sur moi, pour qu’on m’aime
-si peu ? depuis mon enfance, cela me poursuit : jamais une chose complète, tout m’est
-toujours gâté, pourquoi ? pourquoi ?… »</p>
-
-<p>Il m’entendit pleurer ; il vint.</p>
-
-<p>— Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir cette amitié
-exquise… cependant avoir une femme jolie, intelligente serait l’idéal… mais je n’ose
-pas. Je n’ai jamais
-connu de femme, je sens que je ne suis pas fait pour elles…</p>
-
-<p>— Alors pourquoi êtes-vous venu à moi ? ce n’est pas moi qui vous ai cherché.</p>
-
-<p>— J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le danger.</p>
-
-<p>Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa route. Eh bien,
-non, quelque chose était cassé…</p>
-
-<p>Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience ? ce ne fut pas la nuit d’amour
-que j’avais rêvée… ma première nuit d’amour !…</p>
-
-<p>Je l’aimais éperdument : sa voix chaude et musicale, son rire épanoui, ses longues
-mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout son être frêle et fin enfin,
-et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses méfiances et ses craintes…</p>
-
-<p>Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas encore parlé
-de ma position, qu’il connaissait parfaitement.</p>
-
-<p>Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres d’art, mais
-je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la Vierge à l’Enfant de
-Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne m’impressionnèrent : j’avais de
-bien autres préoccupations.</p>
-
-<p>Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos explications
-pénibles de la
-nuit… Ce qui me tranquillisait un peu, c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme
-un petit garçon qui répète une leçon : j’avais la vague sensation que tout cela n’était
-que collé sur lui par des mains prudentes… Cependant il est là à frémir devant ces
-peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre siècles…</p>
-
-<p>— Mais vous ne voyez rien…</p>
-
-<p>Vous !</p>
-
-<p>— Cela ne vous dit rien ?</p>
-
-<p>Vous !</p>
-
-<p>— Non, cela m’est indifférent.</p>
-
-<p>Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne pus, et je
-rentrai chez moi toute penaude… Eitel n’avait pas remarqué mon absence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVI]"></h2>
-
-<p>Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta <i>Crime et Châtiment</i>.</p>
-
-<p>J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie et la vilenie des
-hommes, que je compris ce livre comme l’expression même de l’injustice. Rien ne
-m’échappa. Le ridicule de Catherine Ivanovna, quand elle danse
-mourante de faim et délirante, dans la rue avec ses enfants, le grotesque lamentable
-de cette scène, me fit plus pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage… Oui,
-la misère vous abreuve de ridicule : que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à
-cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide… Et n’avais-je pas eu
-moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde, soyeuse et bouclée,
-vraie parure de reine, comme elle étalait son éducation et ses manières de dame. Une
-pauvresse qui ose étaler son trésor !…</p>
-
-<p>Quant à Sonia, je croyais que c’était moi : sa timidité devant les hommes, je l’avais
-eue — je l’avais encore, mais je la cachais — et son geste fut identique au mien : nous
-nous étions sacrifiées consciemment, sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous
-enfoncions, d’où personne ne nous aurait tirées, au contraire… Tant pis pour nous, il
-le fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky… En pure perte ? Je
-ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs, mais ils ne sont pas morts de
-faim !…</p>
-
-<p>Elle avait de l’éducation : moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir furent cependant
-pareilles… Etrange… Comment cela se fait-il ?</p>
-
-<p>J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec André, et surtout
-beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement apprécier
-ce livre, et fus bouleversée : mon cas était donc si fréquent que des grands hommes
-comme cet écrivain s’en étaient inspirés… J’avais toujours cru que mon cas était
-exceptionnel : que cette honte était tombée sur moi parce que j’étais une créature
-infime, qui ne comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose
-pour laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle nobles, qui
-connaissaient la musique et parlaient le français, avaient dû passer par où moi et les
-miens avions été traînés depuis toujours…</p>
-
-<p>Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de l’éducation, personne
-n’aurait osé me traiter de la sorte… Ce n’était donc pas encore ça ? Avec de l’éducation,
-on n’arrivait pas non plus à gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation
-et pas d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie…</p>
-
-<p>Ah ! mais, attendez ! Si Eitel ose encore me manquer !… Et même André,
-consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent ?… Lui en a cependant… Voilà !
-qu’est-ce que c’est que tout cela ?… moi, je ne le partagerais avec personne.</p>
-
-<p>J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je croyais à
-une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes et femmes se
-mouvoir, avec aisance et
-agrément, dans les situations les plus équivoques…</p>
-
-<p>Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair et en os,
-pensait. Je pris avec moi <i>Crime et Châtiment</i>, chez une demoiselle où j’allais poser
-et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle avait trente ans, et appartenait à la bonne
-bourgeoisie ; elle avait des frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait
-avec amour. Je lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.</p>
-
-<p>— Qu’auriez-vous fait, mademoiselle ?</p>
-
-<p>— Oh ! je ne me serais pas dégradée ainsi.</p>
-
-<p>— Mais qu’auriez-vous fait ? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de faim vos
-petits frères et sœurs…</p>
-
-<p>— J’aurais travaillé.</p>
-
-<p>— Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif ? Le travail d’une pauvre
-fille n’est pas suffisamment payé : pas moyen de nourrir sept à huit personnes…</p>
-
-<p>— Alors comme alors, mon honneur avant tout !</p>
-
-<p>— Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous possédiez
-n’importe quel moyen de salut.</p>
-
-<p>— Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a pas donnés
-à garder.</p>
-
-<p>— Ah ! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre
-intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen, il faudrait
-l’employer pour les sauver.</p>
-
-<p>— Jamais de la vie ! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à personne.</p>
-
-<p>— C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur âme…</p>
-
-<p>— Evidemment pas.</p>
-
-<p>— Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste.</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres malsains,
-qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées.</p>
-
-<p>— Le livre ne pose pas la question ; moi, je la pose.</p>
-
-<p>— Vous divaguez…</p>
-
-<p>Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma conviction
-que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant marquée pour toujours,
-et je savais que cela me poursuivrait, que toutes mes impressions et appréciations
-sur la vie subiraient le contre-coup de cette souillure que j’avais dû subir… Maintenant
-que je me rendais compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.</p>
-
-<p>Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de trottoir quand
-je la rencontrais. « Dieu ne me les a pas donnés à garder… » Quel monstre !</p>
-
-<p>Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous, ne me fit
-l’impression de <i>Crime et Châtiment</i>… J’aurais tant voulu savoir si Sonia, après avoir
-suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait comme moi ; si, malgré sa conviction qu’elle
-avait bien agi, elle se sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à
-elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise partout et avec tout le
-monde.</p>
-
-<p>Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les temps
-avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus de soi-même, et
-que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec la résignation de Sonia, ma
-déchéance. J’étais sûre cependant que j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je
-n’avais rien à racheter ; mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer
-le tout…</p>
-
-<p>Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné sa figure
-du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées
-de frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont
-endormies dans les bras l’une de l’autre… Cela a de l’allure…</p>
-
-<p>Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que j’avais
-rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai doucement sur mon vieux
-canapé, la tête sous la couverture pour ne pas être entendue, et jusqu’au matin je ne
-fus distraite que par le ronflement de mon père, ivre…</p>
-
-<p>Sonia a pardonné à son père. Moi… mon père, mourant à l’hôpital, avait chargé
-Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir, qu’il avait quelque chose
-à me demander… Dans l’agonie, il s’informait à chaque instant, auprès de la sœur
-infirmière, si sa fille Keetje n’était pas encore là… Je n’y suis pas allée.</p>
-
-<p>Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant l’inévitable !
-Comme elle est belle, comme elle est grande !… Moi, je gueule, je trépigne, et, chaque
-fois que je vois ma mère, je mets tout sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler
-cette jolie petite créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le
-couteau sur la gorge… Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais, comme si
-elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de faim…</p>
-
-<p>Elle connaissait mon adoration pour nos enfants :
-sur qui pouvait-elle mieux compter que sur moi ? Elle croyait que, après, je
-l’aurais aimée plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette
-brèche infranchissable entre nous… Chaque fois, je lui fais sentir son infamie, au
-point qu’elle a fini par tout nier ; et je sais que je la torture, et je sais que c’est injuste
-et inqualifiable…</p>
-
-<p>Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur l’escalier, je
-veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire qu’elle peut toujours compter sur
-moi, que je recommencerais pour elle toute seule, et que je lui demande pardon à
-genoux… à genoux, mère, à genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à
-genoux… Mais je n’ai pas besoin de faire tant de chichis : un regard suffirait, et elle
-me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été…</p>
-
-<p>Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout éplorée, je la regarde
-encore méchamment. Quelle vilaine créature je suis… il y a de la marge entre Sonia
-et moi…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVII]"></h2>
-
-<p>Mais qu’avais-je ? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me harcelaient, j’avais
-des poches sous les yeux, je souffrais tous les mois de douleurs atroces ; j’étais irritable
-et incommensurablement triste ; des peurs et des transes m’obsédaient… puis je
-souffrais moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage ?
-J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce chapitre que
-nous évitions ?</p>
-
-<p>Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.</p>
-
-<p>— Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu es là sans
-énergie…</p>
-
-<p>— Je suis malade, je ne sais ce que j’ai… Quand je vais chez les peintres, ils me
-disent : « Quelle tête tu as, il faut te soigner… » De quelle nature était ta piqûre
-anatomique ?</p>
-
-<p>— J’avais demandé à mon chef de service ; il m’a dit en ricanant : « Ça y est, tu crèveras
-de syphilis… » Mais, comme il me détestait, à cause de mes idées, et parce que je
-distribuais aux malades mes appointements d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus
-tard, quand je t’ai
-connue, je suis allé consulter M… ; il m’a assuré que c’était une piqûre sans importance.
-Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme ; il m’a répondu très
-sérieusement : « Aucun. »</p>
-
-<p>— Ce n’est donc pas ça…</p>
-
-<p>Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.</p>
-
-<p>— André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est odieux !
-c’est odieux ! Comment supportes-tu cette situation ? Est-ce parce que je t’ai raconté
-ma vie ? A toi, je croyais devoir tout dire.</p>
-
-<p>— Oh ! Keetje ! pour moi tu es pure : comment te rendrais-je responsable des crimes
-de la société ? Tu es une de ses victimes…</p>
-
-<p>— Victime de la société… ici, je le suis des hommes… et toi, pour combattre la
-société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de moi-même.</p>
-
-<p>— Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être libre.</p>
-
-<p>— Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de m’imposer
-semblable torture.</p>
-
-<p>— Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme : c’est un ami
-que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas un instant entra l’amitié et
-ce que la femme nous offre.</p>
-
-<p>— Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L… ?</p>
-
-<p>— L… est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit avoir la première
-place dans notre vie.</p>
-
-<p>— Eh bien, pas pour moi : tu es mon premier bien… peut-être jadis, quand il s’agissait
-des petits…</p>
-
-<p>— Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser envahir par ce
-sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en as pas d’idée… mais tu ne
-peux pas comprendre. La femme croit qu’elle n’a qu’à se donner pour abolir tous les
-autres devoirs de la vie. Elle ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée…
-Mon père…</p>
-
-<p>— Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent qu’il ne lui en
-fallait pour vivre.</p>
-
-<p>— Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme il a dû
-gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de l’humanité, il a voulu que
-j’eusse de l’argent pour être indépendant et pouvoir agir en toute liberté.</p>
-
-<p>— C’est très beau… Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux domestiques :
-c’est aimer le prolétaire un peu à distance…</p>
-
-<p>— Nous devons les affranchir sans leur concours :
-ils ne savent pas, ce sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.</p>
-
-<p>— Ils ne savent pas ! Je ne sais pas non plus sans doute ?… André, ce n’est pas tout
-ça… Ma vie est intolérable : si tu ne peux pas me laisser une petite place dans la tienne,
-séparons-nous… Ne crois pas que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser
-parce que je sais que tu m’aimes ; non, mais je ne peux plus, je me sens plus misérable
-qu’avant… Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que même toi, tu m’y laisses
-pour des théories… A la fin vous me rendrez folle. L’un doit me quitter pour épouser
-une dot, l’autre pour ses idées humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage,
-mais toi… Non, ce n’est pas tout ça !… ce n’est pas tout ça !… La souffrance humaine
-est faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse, créer de la
-douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie… Tu n’es ni dur ni hypocrite,
-tu es faussé… Grand Dieu, André, regarde donc à côté de toi ; tu es toujours dans des
-théories, ou tu fais joliment partie de cette société que tu conspues… tu n’es pas
-affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.</p>
-
-<p>— C’est bien ça… mon père a raison : la femme est incapable d’un sacrifice, elle ne
-pense qu’à elle.</p>
-
-<p>— Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes…
-Du reste, tu m’as déjà dit tout cela la nuit de nos noces…</p>
-
-<p>J’essuyai mes yeux.</p>
-
-<p>— Restons-en là : moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne pas être
-gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à pleins pieds… Je
-suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette existence malpropre… Ce qu’il y a
-de plus navrant dans tout cela, fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel
-amour est gâché, et que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de
-passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.</p>
-
-<p>J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.</p>
-
-<p>— Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi ; je t’aime
-complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel, qu’on n’a pas le droit
-de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le bonheur le plus pur, le plus complet ;
-quand je suis avec toi, il m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à
-t’écouter… Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent ? car le
-bonheur absorbe, rend égoïste…</p>
-
-<p>Je ne savais plus que dire : il avait raison et il avait tort, comment en sortir ?… Ah !
-zut ! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur
-et de nous aimer, sans équivoque entre nous… Moi surtout, je ne dois pas oublier
-ceux qui sont lésés… Si l’on monte des barricades, je suis sûre de les escalader avant
-lui… Que ce doit être bon de se faire tuer pour une belle cause, et la plus belle cause
-est celle de l’humanité : on peut bien être deux pour cela…</p>
-
-<p>Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée ? Il m’enferma dans ses bras.</p>
-
-<p>— Keetje, ma femme ! garde-moi toujours…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXVIII]"></h2>
-
-<p>J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait pas. J’avais la
-sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d’une réalité inventée ou observée
-en surface ; il me semblait qu’il s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait
-du peuple… L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être malodorant qui
-déambule là devant vous…</p>
-
-<p>Je me disais bien que j’étais ignorante ; mais étais-je ignorante ?… Ma foi, je suis
-certaine que je connais autrement bien cela que Zola… Mieux encore, je sentais que
-je n’aurais jamais compris ni pénétré les gens d’une autre classe
-que celle dont j’étais sortie. Même, si dorénavant tout contact entre ceux de ma classe
-et moi devait cesser, je les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme
-des autres. Alors Zola… D’où leur vient la prétention de nous connaître si facilement ?
-Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe : de là notre contrainte devant
-eux ; nous ne savons jamais ce qu’ils nous réservent, et d’avance nous avons peur,
-comme de l’inconnu.</p>
-
-<p>André préférait <i>A Rebours</i>, de Huysmans : c’était au-dessus de ma portée. J’ignorais
-que la vie mène aussi les riches de la terre et peut les conduire aux agissements les
-plus étranges : je n’avais aucune pitié d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux
-impardonnable. « Quand on avait tout pour être honnête… », telle était ma théorie
-éternelle. La beauté du style n’existait pas encore pour moi.</p>
-
-<p>André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de Lamennais — ils
-m’étaient lettre morte — du Phalanstère… Ah ! l’horreur ! Tout en commun, ne pas
-être chez soi… Comment se recueillir et suivre une pensée ? J’éprouvais une antipathie
-insurmontable pour le Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.</p>
-
-<p>André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce côté
-factice de l’homme ; mais, chez lui, il y avait aussi une
-réelle et grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux : il me les fit lire.
-Michelet, dans <i>La Femme</i>, m’horripilait : il fallait ramasser, sur un banc du boulevard,
-une femme et l’introduire dans son foyer… <i>Notre-Dame de Paris</i> m’avait étourdie.
-Cependant j’aurais voulu connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on
-lui eut ravi sa fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces
-belles phrases…</p>
-
-<p>Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille aux boucles
-blondes : elle me faisait souvent venir, parce que je lui rappelais sa petite. Elle tournait
-mes boucles sur ses doigts et, quand elle me levait la tête par le menton, je remarquais
-sa surprise que ce ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en
-vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de larmes lui coulaient
-le long des joues et tombaient sur son corsage. Elle ne disait rien et continuait sa
-besogne ; puis elle me prenait par la main et me faisait sortir ; la porte fermée,
-j’entendais un « han » prolongé… Je disais à André que cette femme sentait
-profondément sa douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait
-me jeter au cou de ma mère, en sanglotant ; mais que Hugo pouvait me chanter tout
-ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas…</p>
-
-<p>— Ah ! misère ! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables !</p>
-
-<p>— Leurs cerveaux, non ; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais ne savent
-pas donner le ton.</p>
-
-<p>Il me regardait avec ahurissement.</p>
-
-<p>— Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi ; tu crois être
-une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça…</p>
-
-<p>Et il montrait un petit bout de son doigt.</p>
-
-<p>— Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour l’oser. Ne me
-parle plus, tu m’horripiles.</p>
-
-<p>— Ah ! tu m’embêtes à la fin : si je suis si stupide, taisons-nous et regardons les
-arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo.</p>
-
-<p>Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis s’arrêtait, la bouche
-large ouverte.</p>
-
-<p>— Tais-toi, ignarde, sotte… piteuse pécore.</p>
-
-<p>Et il allait secouer un arbre.</p>
-
-<p>— Bah ! c’est bon, touche-moi seulement…</p>
-
-<p>Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt de Soignes,
-que nous traversions au moins trois fois par semaine pour aller dîner à Groenendael.
-Nous marchions, après ces altercations, chacun de notre côté ; puis je me rapprochais
-de lui.</p>
-
-<p>— André… voyons…</p>
-
-<p>Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait :</p>
-
-<p>— C’est lamentable ! il n’y a rien à faire avec les femmes : tu as déjà tant lu, et tu
-parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins compréhensive des créatures.
-Je croyais qu’en causant comme nous faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de
-ce poète unique.</p>
-
-<p>— En causant… Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi ? Tu as eu des
-professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans… En causant… tu te moques de moi…
-oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes impressions… Je comprends cependant
-Jean-Jacques et Dostoïevsky : ils me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo… il
-me donne la sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche…</p>
-
-<p>Il jetait violemment son cigare.</p>
-
-<p>— Ah ! non ! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près.</p>
-
-<p>— Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je veux être tout.</p>
-
-<p>— Tout ! mince !…</p>
-
-<p>— Tout… tout ou rien.</p>
-
-<p>Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute…</p>
-
-<p>— Ah ! non ! Ah ! non ! pas ça… je ne veux pas de ta pitié : mon cerveau vaut le tien.</p>
-
-<p>— Ah, par exemple… Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as rien appris.</p>
-
-<p>— Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant… Du reste, je n’ai pas appris
-ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la vie que toi, et cela m’a fait
-comprendre des choses que tu ne comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues
-pour les sentir. Tu sais une chose, moi une autre… Mais nous ne devrions pas nous
-fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre.</p>
-
-<p>— Oh ! non, quelle idée…</p>
-
-<p>Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne pensant plus
-qu’à nous câliner.</p>
-
-<p>Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les gros
-bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer.</p>
-
-<p>Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans la bonne
-voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une allumette flambante
-levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la taille et, sous ses baisers, m’inclinait
-dans la neige ou sur les feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du
-matin, courbaturés, mais apaisés
-et heureux, avec tous les parfums de la forêt sur nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXIX]"></h2>
-
-<p>— Keetje, tu ne dois pas rester ainsi : tu parles un jargon impossible, avec un accent
-anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres sont très bien, tu y mets
-toute ton âme, mais quelle orthographe ! Voici l’adresse d’une institutrice qui enseigne
-la grammaire, je l’ai prise sur une pancarte affichée à sa fenêtre ; va donc t’informer.</p>
-
-<p>J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une demoiselle de quatre
-à cinq ans plus jeune que moi ; elle dut m’expliquer ce qu’était un verbe, un adjectif,
-un substantif… Au commencement, je ne compris pas mon infériorité : je ne savais
-pas que ces premiers éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand
-je me fus rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut, et,
-pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes leçons, dans le
-grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait été négligée à cause de leur
-santé ou pour d’autres motifs, et que beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je
-lui sus gré de vouloir me mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse
-ignorance.</p>
-
-<p>Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que maintenant je
-devrais également prendre un professeur d’histoire et de géographie. J’en eus un d’un
-grand lycée de garçons. Il m’expliqua d’abord, sur une carte de géographie, ce que
-signifiaient les petites lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes,
-les autres des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien. Quand
-j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya devant moi toute
-l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses. Tout en me racontant, il me faisait
-suivre sur les cartes, pour que je me misse bien en tête où les événements s’étaient
-passés.</p>
-
-<p>Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme, m’ennuyait,
-mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure que tout me devint clair,
-je vis devant moi les pays, avec leurs habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les
-choses… L’inondation du Nil me fit crier avec eux : « Ça y est, il envahit tout… » Les
-passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je clapotais, pieds
-nus, dans l’eau limoneuse… Mais les cadavres
-qu’on mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et
-dont on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute l’horrible préparation
-qu’ils devaient subir avant d’être à point pour l’emmaillotement, me donnaient de
-véritables cauchemars.</p>
-
-<p>André riait de l’impression que tout cela me faisait.</p>
-
-<p>— Il t’en restera plus qu’à moi : nous autres, on nous serine ces choses quand nous
-sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et l’impression est nulle.</p>
-
-<p>— C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant m’occuper de
-choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on veut savoir, la vie suffit à
-peine.</p>
-
-<p>Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise : je la connaissais très bien,
-mais on me l’avait enseignée comme la parole de Dieu, et mon bon sens s’était révolté
-contre ce Dieu qui disait : « Je vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger
-de vous, car je suis le Dieu vengeur. » A présent, qu’on me la représentait comme
-l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.</p>
-
-<p>Ma mentalité changea complètement : je voyais plus loin, je découvris des beautés
-et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre
-que si la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi d’autres
-douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas tout que d’avoir les pieds
-au chaud.</p>
-
-<p>Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur lesquelles je
-ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en trouvais, je n’osais les dire, me
-croyant bête et absurde… Maintenant j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à
-savoir faire la part des choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre
-de me voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le faire. Je parlais
-déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais André trouvait que mon accent
-restait trop étranger, et il avait peur que je ne prisse l’accent belge.</p>
-
-<p>— Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on connaisse ta
-position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à Bruxelles pour apprendre le
-français ; avec ton allure d’« <span lang="en" xml:lang="en">english lady</span> », cela passera. Mais il faut, avant, prendre
-quelques leçons particulières pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne
-élève, du temps où j’y étudiais le violon, — car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir
-violoniste, mais mes parents s’y sont opposés, — cette ancienne élève est monitrice,
-elle est méchante
-comme une gale, mais elle te donnera de bonnes leçons, elle connaît bien le métier.
-Cela s’arrangea tout de suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes
-par des lectures à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis,
-elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour assouplir
-l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire « <i>mmme… nnne… pppe…</i> »
-Je m’y mis avec une fougue à en avoir des bâillements de fatigue des mâchoires, et
-le sang à la tête, et la vue voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les
-années perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon
-professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en Belgique
-pour compléter ses études : j’étais déjà plus dégrossie que des élèves de deuxième
-année.</p>
-
-<p>Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui s’ouvrit pour
-moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je m’initiais. J’eus des sensations
-délirantes et des émotions d’art sans mélange. Tout mon être était tendu dans une
-vibration à le rompre. Puis mon orgueil ne connut plus de bornes… Comment ! moi,
-j’étais d’une école ! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus élevé !
-Moi, je travaillais mes gestes, mes
-attitudes, mon rire et mon sourire… J’en divaguais ; j’étais ponctuelle, scrupuleuse.
-Quand le professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme j’avais un
-budget restreint, mes robes étaient continuellement reteintes, mes chapeaux retapés ;
-tout mon argent passait à des livres et à des leçons, car j’avais cru absolument
-nécessaire d’apprendre l’anglais et l’allemand.</p>
-
-<p>Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des sueurs
-nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe supérieure, où j’étais
-maintenant, ne m’aimait pas : elle me trouvait trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine
-et de hanches…</p>
-
-<p>— Vous êtes artiste, intelligente ; mais, entre nous, au théâtre il faut plaire aux
-hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas.</p>
-
-<p>J’avais lu <i>Nana</i>, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas su donner une
-note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au professeur si c’était ça, le théâtre…
-Ses narines se pincèrent de dépit : j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé qu’à changer
-mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre. Très souvent, j’apportais
-un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le professeur
-et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je l’interprétais.</p>
-
-<p>C’était <i>Les Deux Pigeons</i>… Comment ne pas avoir la mort dans l’âme, quand on
-aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure ?</p>
-
-<p>Ou <i>Le Chien et le Loup</i>. Je pensais au collier qui étrangla, pendant des siècles, une
-partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en lui jetant de temps en temps
-quelques reliefs… Os de poulet, os de pigeon…</p>
-
-<p>Puis <i>Rolla</i> !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pauvreté ! pauvreté ! c’est toi la courtisane,</div>
-<div class="verse">C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant…</div>
-</div>
-
-<p>Vous comprenez l’émotion que j’y mis…</p>
-
-<p>J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais étudié avec
-passion :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.</div>
-</div>
-
-<p>J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les roses de Saint-Cloud.
-Détruire les roses !… moi qui ferme les yeux d’émotion, au parfum d’une rose France !</p>
-
-<p>Puis <i>La Conscience</i> avec Caïn, et cette répétition : <i>L’œil a-t-il disparu</i> ?
-La chair de poule me parcourait en une peur indicible.</p>
-
-<p>Mais <i>Booz</i> !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle…</div>
-</div>
-
-<p>Tout mon être s’épanouissait en des aspirations
-vers le soleil, vers les champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des
-nuits d’été… J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes ; mais c’était l’hiver, les
-nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela.</p>
-
-<p>Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui surprenaient mes
-camarades et mon professeur.</p>
-
-<p>Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à mon
-don de vision et d’évocation… Je ne connaissais pas la musique. Cependant, me
-trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup les parfums de la campagne,
-et je vis un clair ruisseau serpenter à travers des prairies.</p>
-
-<p>— André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique.</p>
-
-<p>— Mais il y a tout cela. C’est la « Pastorale »…</p>
-
-<p>J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je venais
-de voir et de humer…</p>
-
-<p>Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique, et surtout
-sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche !… Quand André fut mort, j’eus
-plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des danseurs en ample manteau
-pourpre, qui, devant le corbillard, exécutaient la « danse » funèbre de Chopin.</p>
-
-<p>Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec couleur,
-gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles, presque toutes se moquaient ;
-d’autres croyaient à une pose, et à toutes cette manière de sentir était antipathique.</p>
-
-<p>— Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer la Toinette
-du <i>Malade Imaginaire</i> ?</p>
-
-<p>— Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz ?</p>
-
-<p>Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur, était une tâche
-pour elles : en dehors de Marthe, la seule camarade que je m’étais faite au
-Conservatoire, aucune n’avait la passion…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que j’aurais sur
-la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait. Je voulais savoir. J’achetai
-un arsenal complet de rouge, de blanc, de cold-cream et de crayons de toutes couleurs,
-et, un soir, je dis à Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre.</p>
-
-<p>J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher.</p>
-
-<p>— Maintenant, mets-toi là, en face de la
-porte, et, quand j’entrerai, tu me regarderas bien pour voir l’effet que je produis.</p>
-
-<p>Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure fut faite
-et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond, je m’entourai d’un
-grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur ton, et je fis mon entrée ; Naatje
-me regarda en silence ; puis, avec de l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la
-voix, elle me dit :</p>
-
-<p>— Je croyais que le fard ne t’allait pas.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas qu’il me va ? fis-je, en allant vers l’armoire à glace.</p>
-
-<p>J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais que je ne me
-connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes salières trop creuses ; mais mon
-cou, ma nuque et la poitrine, très bien et étonnamment jeunes. La ligne du corps,
-surtout de dos, était d’une grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère.</p>
-
-<p>Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à déclamer des tirades
-de comédie et de tragédie ; puis je fis des sorties et des rentrées, avec la grande
-révérence.</p>
-
-<p>Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard haineux.</p>
-
-<p>— Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la meilleure
-volonté du
-monde, me trouver dépourvue de charme ; mais elle me remplirait mes salières d’une
-pâte et me collerait un corset avec gorge et hanches, et mes gestes et les beaux saluts
-de côté et à la ronde, avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de
-maintenant… Regarde comme c’est élégant.</p>
-
-<p>Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines avant de
-quitter une assemblée.</p>
-
-<p>J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje qu’il n’aimait
-pas.</p>
-
-<p>— Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la vertu… Si elle ne
-veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus chez toi… nous l’aurons toujours
-sur le dos.</p>
-
-<p>Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour ne plus venir :
-elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle finissait mes toilettes.</p>
-
-<p>Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous l’impression de m’être
-vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais.</p>
-
-<p>— Tu jettes des rayons…</p>
-
-<p>Nous eûmes une longue nuit d’amour…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours. Elle fit tout
-au monde pour m’éliminer, mais une élève vint
-lui demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire entendre, que je
-pleurais là derrière un pilier… Il fallait bien qu’elle me présentât, et, plus morte que
-vive, je déclamai les <i>Imprécations de Camille</i>.</p>
-
-<p>Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec animation au
-directeur ; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la réflexion :</p>
-
-<p>— C’est la seule qui sache ce qu’elle dit ; et elle n’a aucun accent…</p>
-
-<p>Puis à moi :</p>
-
-<p>— C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir.</p>
-
-<p>Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses observations
-malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce point que, à bout de
-résistance, je renonçai au concours. Puis je me disais aussi : « Si j’échoue, elle en
-profitera pour me renvoyer, et je veux continuer à travailler : ce concours n’augmentera
-pas mon savoir… »</p>
-
-<p>Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante.</p>
-
-<p>— Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire : il n’y a pas que la
-scène, il y a les coulisses… Vous n’avez pas ce qu’il faut, vous deviez plutôt manier
-la plume !</p>
-
-<p>Je crus à une dernière noirceur.</p>
-
-<p>Un élève me dit :</p>
-
-<p>— Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute l’attention sur la petite
-O… et lui permettre de décrocher un premier prix, et ce produit pour vieux messieurs
-ne l’aura pas si tu te mets de la partie.</p>
-
-<p>Mais je n’en pouvais plus ; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas que je devinsse
-actrice, que cela détruirait notre bonheur…</p>
-
-<p>Je partis donc faire une cure.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à quatorze ans, je chantais,
-pour endormir nos enfants, tous les chants de l’école d’abord, puis j’improvisais.</p>
-
-<p>Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis devant sa
-porte ; il imposait silence à toute la marmaille aussi longtemps que je m’égosillais ;
-après, il me disait, très ému :</p>
-
-<p>— C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes…</p>
-
-<p>Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais : même le dimanche, son odeur me
-repoussait.</p>
-
-<p>En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus jamais chanté.</p>
-
-<p>J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations qui me
-charmaient tellement que je me rappelai ma voix. M<sup>me</sup> R…, mon professeur de diction,
-avec qui je prenais toujours des leçons particulières, avait fait ses études de chant ;
-je lui parlai de ma voix chantée.</p>
-
-<p>— Ah !… voyons cela.</p>
-
-<p>Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare…</p>
-
-<p>— Alors je vais entrer au chant !</p>
-
-<p>— Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant, l’autre de
-déclamation ; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et depuis j’avais continué.
-Vous avez vingt-neuf ans, une voix exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée,
-un médium très beau et solide ; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le
-temps vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous
-n’échouiez. Réfléchissez…</p>
-
-<p>Une voix rare, un très beau timbre… Quelle perspective !… Mes dons ne seraient
-pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me prouver qu’ils ne
-demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi de
-produire de belles choses… et je ne devrais cela qu’à moi-même… Mes visions, plus
-tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de misère et d’infamie. Je pourrais
-me ressouvenir : « C’est moi qui fus Armide, ou qui fus Phèdre. » On dira : « Vous vous
-rappelez la grande Oldéma ? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations
-d’art et de vie complètes. Ah ! elle était admirable !… »</p>
-
-<p>Eh bien, pourquoi pas !… Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les meilleures ? On
-me dit très artiste, et j’ai les dons ! Si je puis les cultiver, pourquoi pas moi !… dites !
-pourquoi pas moi.</p>
-
-<p>Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.</p>
-
-<p>Le lendemain je pris M<sup>me</sup> R… à part et lui dis que j’avais décidé d’entrer au chant,
-que je me sentais de taille à mener les deux études de front, que je comptais qu’elle
-voudrait bien continuer à me donner des leçons particulières de diction.</p>
-
-<p>— Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de chant.</p>
-
-<p>Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas occupée plus
-tôt. M<sup>me</sup> B… lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que j’étais très travailleuse et
-compréhensive.</p>
-
-<p>— Bien, bien, avec cet organe et du travail,
-elle chantera à vingt-neuf ans, elle aura encore vingt ans devant elle… cela en vaut
-la peine.</p>
-
-<p>Je me tenais coite.</p>
-
-<p>J’entrai au chant et au solfège. Au solfège !… Je ne connaissais pas une note : elles
-étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années auparavant les cartes de
-géographie. C’est là que je devais échouer. Je ne pouvais plus me mettre les sons
-dans la mémoire, malgré une grande finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne,
-ma volonté m’eût fait réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais
-le matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais
-excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je m’empoisonnais
-avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je devais cependant à chaque
-instant demander des congés. Quand je revenais, les autres avaient marché, moi
-reculé ; puis elles avaient dix-huit ans…</p>
-
-<p>Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle assurée, car
-André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour mon avenir, et je n’y pensais
-plus à l’avenir, qu’en me voyant comédienne ou chanteuse, — j’espérais bien vaincre
-les appréhensions d’André. — Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la
-maladie…</p>
-
-<p>Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter, il y avait
-tout un remue-ménage parmi les élèves.</p>
-
-<p>— Oldéma va chanter…</p>
-
-<p>Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi à la
-déclamation.</p>
-
-<p>— Allons à la déclamation, Oldéma déclame.</p>
-
-<p>Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour apprendre aux
-chanteuses à prononcer convenablement en français.</p>
-
-<p>J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire : ce bruissement de ruche en travail,
-dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance qui m’était délicieuse.
-J’aimais surtout les lectures du mercredi, quand, toutes assises autour de la table en
-une exquise intimité, une des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le
-professeur lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais
-lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter…</p>
-
-<p>Un hiver, on lisait l’<i>Iliade</i> : les élèves goûtaient si peu cette lecture, qu’elles en
-avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe me disait :</p>
-
-<p>— Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de moi, j’aurai
-des attaques de nerfs.</p>
-
-<p>Le professeur s’en aperçut.</p>
-
-<p>— Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous tourmente pas.
-Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour celles que cela intéresse,
-et, pendant une heure, nous ferons des lectures plus à votre portée.</p>
-
-<p>Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans ; moi, j’avais
-dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la vie. Surtout un paysage de
-nuit m’avait frappée, plein de lumière et de paix, où les Troyens attendent le jour
-autour des feux et où leurs chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus appelée chez
-le secrétaire.</p>
-
-<p>— Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et votre sens
-artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé ne vous a pas permis
-d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez voulu le faire maintenant : c’est très
-méritoire pour une personne de votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail,
-mais il est trop tard pour vous créer un avenir au théâtre ; ajoutez à cela votre état de
-santé actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez…</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée ; mais ne pourrais-je
-assister aux cours comme auditrice ? Le Conservatoire est devenu ma vie.</p>
-
-<p>— Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de chagrin. Allez
-en Hollande, rentrez dans votre famille : c’est le meilleur milieu pour vous retremper,
-et revenez après assister à nos concerts.</p>
-
-<p>Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai ; j’étouffais. Je me réfugiai dans
-la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se lever, comme des perdreaux,
-deux élèves du chant qui se montraient leurs nichons. L’une me cria :</p>
-
-<p>— Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu !</p>
-
-<p>Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en des spasmes
-de désespoir : Fini… tout est fini. Cette implacable misère m’a tout fait rater dans la
-vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé,
-elle ne m’a laissé que cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et
-tout craindre ; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait s’abattre sur moi
-ici… J’ai voulu escalader une pente, inaccessible quand l’heure est passée.
-J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de somme, à cette tâche, j’ai eu beau me
-colleter avec les obstacles et les difficultés… trop tard… et j’ai encore tant d’années
-devant moi pour regretter ma vie manquée…</p>
-
-<p>J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art… Fini… Me voilà plus
-désemparée que jamais… Et toutes ces beautés auxquelles j’aurais encore voulu
-m’initier et m’intéresser autrement qu’en amateur… Je hais le travail d’amateur, et
-c’est tout ce qui me reste…</p>
-
-<p>J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que j’avais eu une
-enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins avaient conseillé de ne
-pas me laisser étudier… Avec quelle déférence le secrétaire m’a parlé : « Une personne
-de votre monde… Rentrez pour un temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le
-meilleur milieu pour vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée… »</p>
-
-<p>Ah ! mince ! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne famille, qu’il
-a mis tant de gants… Aux petites du solfège, filles de verdurières ou de
-gardes-couches, il tient un autre langage, et il a d’autres gestes quand elles viennent
-lui demander des places de théâtre… Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais
-il n’aurait tenu aucun compte de mes
-luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun
-gré de son amabilité.</p>
-
-<p>Encore un sale tour que la misère m’a joué : c’est de m’avoir montré les gens sous
-leur vrai jour : leurs égards ne s’adressent qu’à la position sociale et non à l’individu,
-et, quand un mâle est poli avec M<sup>lle</sup> Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les
-yeux la petite Keetje en guenilles, pour voir le volte-face de son respect…</p>
-
-<p>C’est fini… Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une école admirable,
-où je me suis initiée aux classiques français, à ce que la pensée humaine a produit
-de plus élevé ; j’y ai appris à comprendre et à sentir la langue la plus belle, la plus
-aristocratiquement élégante et claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans
-faute, hélas ! mais presque sans accent.</p>
-
-<p>Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde nouveau,
-plein de visions et de sensations enchanteresses ; il m’est devenu clair que la musique,
-mieux que la parole, exprime la joie, la douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce
-moment, l’immense valeur qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide
-et mon conseil… et, maintenant, fini… Je comprends le jeu du comédien
-et le chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou chanter
-moi-même, et c’est trop tard… Tout est fini sans espoir…</p>
-
-<p>Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes que le jeune
-homme jouait sur l’orgue. <i>Do… si… ré bémol… la-a-a-a-a-a-a…</i></p>
-
-<p>Lui acquiesçait de la tête.</p>
-
-<p>Quelle adorable trille… Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis leur enfance.
-L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non une belle voix ; elle obtiendra
-un rappel de second prix ; elle fulminera un petit temps contre les injustices, puis
-épousera un employé et n’y pensera plus ; et toutes ses années d’études seront gâchées,
-car elles ne lui ont pas fait faire un pas…</p>
-
-<p>La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et chantera <i>Faust</i>. Gounod
-est son dieu… Son <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, peuh… Je vois toujours, quand je l’entends chanter ou
-moudre sur un piano mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant
-à pleine voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oh, ma Lisehette… Oh, ma Lisehette.</div>
-<div class="verse">Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours…</div>
-</div>
-
-<p>Chaque fois que cette élève a chanté <i>Mireille</i>, elle a une extinction de voix… <i>A toi
-mon
-âhâme je t’ââhââpartiens.</i> Pouah !… comme si l’on gueulait ainsi quand on donne son
-âme !…</p>
-
-<p>Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à la
-main, qui se pâmaient… C’est étrange, je trouve cette musique libidineuse…</p>
-
-<p>… Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de mon passé ? On
-m’aurait chassée ignominieusement… Même Marthe, aurait-elle compris ? Il n’y a
-qu’André qui m’en aime davantage… André… Ah ! quelle percée de lumière dans ma
-vie… et cette délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage : il est beau,
-ciselé, — évidemment les femmes le trouvent laid, — ses mains sont des merveilles, et, quand
-il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si franchement, et, quand il a de l’humeur et
-rejette sa mèche en arrière d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre…
-C’est un être unique. J’ai eu du bonheur : si je n’avais pas rencontré André, mon
-cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces merveilles.</p>
-
-<p>Ne pas connaître <i>Esther</i> !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">O, mon souverain roi,</div>
-<div class="verse">Me voici donc tremblante et seule devant toi.</div>
-</div>
-
-<p>Ne pas connaître <i>Le Misanthrope</i>… <i>Célimène</i>…</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et ce n’est pas le temps,</div>
-<div class="verse">Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.</div>
-</div>
-
-<p>Et <i>Dorine</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je vous verrais nu du haut jusque en bas</div>
-<div class="verse">Que toute votre peau ne me tenterait pas.</div>
-</div>
-
-<p>Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie…</p>
-
-<p>Puis, en musique… Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché toute seule
-les lieder de Beethoven et ceux de Haydn ? Est-il un lied plus émouvant qu’<i lang="de" xml:lang="de">Ein kleines
-Haus</i> de Haydn et <i lang="de" xml:lang="de">Geliebt wird alles ausser mir</i> de Beethoven ? Ne me suis-je pas,
-avec un doigt sur le piano, initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité ?…</p>
-
-<p>Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure profondément toutes
-ces œuvres de beauté… Elles sont aussi de bonnes actions, car on n’a qu’à les évoquer
-pendant les jours tristes, et elles agissent comme un calmant… On ne peut quand
-même pas m’enlever tout ce que j’ai appris : je le possède pour toujours, et c’est déjà
-un grand trésor… Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans son
-gilet, comme il dit.</p>
-
-<p>Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de derrière
-l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner,
-et, la gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa.</p>
-
-<p>— Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant ? Tu aurais certainement eu une
-leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller… Tu sais, ton trille est clair et frais,
-ne rate donc pas la prochaine leçon.</p>
-
-<p>Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant :</p>
-
-<p>— <i>Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de fein-in-in-indre,
-apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre.</i></p>
-
-<p>Et, moi, je quittai.</p>
-
-<p>En cheminant, je ne pus que penser encore : « Je l’ai échappé belle. Sans André sur
-mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur moi… Dire qu’il y eut
-un temps où la recherche d’une croûte de pain était ma seule préoccupation… C’était
-cependant aussi une jouissance intense de voir les petits manger et se chauffer… ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXX]"></h2>
-
-<p>J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller.</p>
-
-<p>Quand le train entra dans la ville, je fus prise
-d’un tremblement, et une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur
-l’impression qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert.</p>
-
-<p>André vit mon émotion et me serra les mains.</p>
-
-<p>— Tu vas me montrer tout, cela te soulagera.</p>
-
-<p>Nous descendîmes au Bible Hotel : mon père y avait conduit l’omnibus.</p>
-
-<p>Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un omnibus,
-conduisant des comédiens à Haarlem : il m’avait effleurée de son fouet pour que je
-le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je trottinais à côté de la voiture :</p>
-
-<p>— Je reviens ce soir ; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me donneront
-tout ce qu’il faut.</p>
-
-<p>Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.</p>
-
-<p>C’est ça… il va traverser la campagne et alors père oublie tout… Il va longer la
-digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les champs de l’autre ; il va
-plaisanter avec les hommes qui halent le coche d’eau, et dire des amabilités aux
-moissonneurs, comme s’il les avait toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé,
-il se mettra à chanter.</p>
-
-<p>Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège, après en avoir
-demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais
-vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie ; il avait ôté son
-haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il m’appelait continuellement
-« <span lang="nl" xml:lang="nl">Poeske</span> », et j’avais la sensation que nous étions tous les deux petits. Au Halfweg, il
-m’avait confiée à un cocher qui rentrait en ville.</p>
-
-<p>Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir petit, et je
-regrettais bien de n’être pas de la fête.</p>
-
-<p>Et en hiver… Ah ! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu : alors, c’est la neige
-qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des pieds d’être juché là-haut, en
-plein froid, sans chaufferette, comme en ont les autres cochers…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je racontai à André
-un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus passionné ; pour le lui rendre plus
-clair, je lui expliquai d’abord un privilège ancien qui permettait aux enfants de la
-ville de jouer dans le grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père
-nous en racontait ainsi l’origine :</p>
-
-<p>— Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond s’était réfugié,
-pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit donnant sur le canal « <span lang="nl" xml:lang="nl">het Damrak</span> ».
-Bientôt
-une barque accosta près du refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui
-l’occupaient discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de
-la ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à l’ennemi de
-la patrie.</p>
-
-<p>» Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert : il retenait sa respiration et
-n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume de coucher ainsi dehors par
-tous les temps. Et les ennemis de la patrie l’auraient certes noyé ou pis, pendu
-peut-être : il se tenait donc coi sans bouger une nageoire.</p>
-
-<p>— Mais s’il avait éternué ?</p>
-
-<p>— Il méritait la mort : il était comme un soldat devant l’ennemi, et la moindre faute
-est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il sentait son devoir.</p>
-
-<p>» Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les ponts dans
-l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le bourgmestre et lui raconta
-l’histoire. Bientôt toute la ville fut debout ; les torches furent allumées ; les tambours
-battirent ; les bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui revenait
-d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa ceinture, accrochés par les
-pattes, deux petits poulets blancs qu’elle avait gagnés à la loterie, se joignirent aux
-soldats, et l’on fit une ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour
-savoir s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer.</p>
-
-<p>» L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre, et voyant
-à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs beaux habits de soie, se
-le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires.</p>
-
-<p>— Et le petit vagabond ?</p>
-
-<p>— Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il voulait
-pour avoir sauvé la ville. Il répondit : « Je voudrais que dès à présent, et dans les temps
-à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le privilège de jouer à la Bourse tous les
-jours de kermesse et qu’ils pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait. » Ce fut
-accordé, et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand hall
-de la Bourse. »</p>
-
-<p>Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était pas trop fatigué,
-nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe
-en terre de Gouda, tenait Hein, son fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre
-lumière que celle projetée par l’âtre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions
-l’école buissonnière sur le Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels
-il y avait eu du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de femmes
-et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam.</p>
-
-<p>— Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui…</p>
-
-<p>Nous les suivîmes. C’était ça : ils s’arrêtèrent à une des petites portes de la Bourse.
-Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux et nous nous trouvâmes
-dans un très grand local.</p>
-
-<p>Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux. En rangées
-de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les autres, dans les galeries latérales.
-Les uns portaient sur un bâton des petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et
-bleu, avec un pompon orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient
-des crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier ; les fillettes montraient, haut
-sur le poing, des poupées de bois ; les garçonnets soufflaient dans des trompettes de
-plomb.</p>
-
-<p>Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de sirop, n’avions
-rien ; nous suivions la file, essayant de parler avec les enfants ou de leur emprunter
-leur crécelle pour
-lui faire faire : « raaraaraa ». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée,
-disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser toucher à
-ses joujoux.</p>
-
-<p>Après quelques tours, nous sortîmes des rangs ; nous ne disions plus rien et
-regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de plaisir d’être là à pouvoir
-montrer leurs beaux joujoux. Nous ne voulions cependant pas encore quitter. Des
-mères donnaient à leurs enfants des tartines et des couques ; d’autres les faisaient
-boire, dans des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des bouteilles.</p>
-
-<p>Naatje devenait têtue et refusait d’avancer ; moi, je me sentais fatiguée, triste… La
-honte me faisait maintenant tirer Naatje par le bras pour partir, mais elle se mit à
-pleurer et à battre des pieds. Je parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle
-pour le lundi d’après.</p>
-
-<p>Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins, mais
-ils ne nous disaient pas grand’chose : c’étaient des chemins de fer émaillés ; des toupies
-grandes comme des théières ; des poupées comme des enfants de trois ans, avec de
-vrais cheveux, et fermant horriblement les yeux ; des services de table dorés. Non,
-on ne pouvait pas jouer avec ça : on aurait abîmé pour des florins et des florins,
-et père n’en gagnait que trois par semaine…</p>
-
-<p>Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux joujoux…
-Ah ! là, notre âme s’ouvrit : des poupées de bois peintes, des boîtes avec des perles
-de toutes couleurs, des trompettes de plomb coloriées de rouge, des crécelles, des
-services de table en terre verte.</p>
-
-<p>— Ah ! Naatje, regarde donc, regarde donc.</p>
-
-<p>Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle et un
-petit moulin de papier.</p>
-
-<p>Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de bois articulées ;
-elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une de ces poupées pour le lundi
-suivant, car je venais de prendre la décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la
-kermesse, moi avec une poupée, et Naatje avec une crécelle… « Je lui ferai une longue
-robe : ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite. »</p>
-
-<p>J’avais huit jours devant moi… Quand ma mère m’envoyait faire des commissions
-et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie qu’on me rendait, je le
-distrayais ; ou, si j’en voyais traîner une sur la table ou l’armoire, je la prenais. Je les
-cachais sur une planchette à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.</p>
-
-<p>Il m’en fallait quatre : deux pour la crécelle,
-et deux pour la poupée. J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai
-d’une robe à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle,
-provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de côté : on
-appelait ces toquets des « Tudors ». Je fis des papillotes à Naatje, je défis mes boucles
-naturelles avec de l’eau, et tressai mes cheveux en de multiples petites nattes, pour
-les avoir frisées « à l’anglaise ».</p>
-
-<p>Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que je n’avais
-pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles, nous fîmes semblant
-d’aller à l’école ; mais, une fois passé l’écluse, je sortis ma poupée de dessous mes
-jupes, et nous entrâmes dans la cave à joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà
-parties pour la Bourse…</p>
-
-<p>Ah ! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en entrant dans
-le Hall, où cette fois nous étions comme les autres : moi, tenant de deux doigts et du
-pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne étalée le long de ma main ; Naatje tournant
-sa crécelle. On ne nous regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient
-prendre leurs joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi
-petit pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle sensation
-exquise de
-ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un pied d’égalité, et même d’être admirés,
-car on admirait nos cheveux auxquels j’avais apporté tout mon art.</p>
-
-<p>Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse ; puis nous retournâmes par le
-Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main, tandis que la mère
-marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous quitta en disant que nous
-étions de bien gentilles enfants.</p>
-
-<p>Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma planchette ;
-mais ce n’était pas pour des joujoux seulement : c’était aussi pour renouveler les
-couvertures de mes livres d’école qu’il fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait
-pas toujours me donner le centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le
-maître me pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts que je
-devais lui présenter levés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXI]"></h2>
-
-<p>Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la ville.
-André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au dix-septième siècle.</p>
-
-<p>— Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons, mais je puis te
-raconter comment des générations d’enfants se sont étiolés dans ses caves inondées
-et ses impasses empuanties, comment des générations d’adultes s’y sont rhumatisés,
-ont vu leurs dents tomber et leur cou se couturer, comment des générations de
-vieillards y sont morts impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers
-de la ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.</p>
-
-<p>— Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens qui passent
-ont l’air contents et heureux.</p>
-
-<p>— Oh ! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne l’ai pas
-connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par l’Amstel, jusqu’au
-soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel, notre vie a été une calamité
-presque incroyable… Du reste, à mesure que nous marcherons, je te montrerai mes
-anciennes demeures et te dirai comment nous y vivions : ce sera triste, André… A
-Bruxelles, j’ai constamment la nostalgie d’Amsterdam ; je n’aurais pas cependant dû
-y revenir.</p>
-
-<p>Je le conduisis à la <span lang="nl" xml:lang="nl">Utrechtschedwarsstraat</span> et lui montrai une cave, notre première
-demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit perron
-en contrebas de la rue ; il me semblait que c’était nous et je me rappelai comment
-une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi notre cave.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux des autres
-enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure enfouie dans l’oreiller.</p>
-
-<p>— Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent ; ils deviennent plus grands,
-puis plus petits ; ils sont jaunes, verts et violets ; on dirait qu’il y a une lampe derrière,
-tant c’est clair…</p>
-
-<p>— Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus larges et
-prennent toute la chambre ; ils tournent très vite… Oh ! voilà qu’ils changent : ils sont
-maintenant beaucoup, petits et de toute couleur ; il y a des tas de petites lumières qui
-tournent avec eux. Ah ! que c’est beau ! que c’est beau !… Que vois-tu maintenant ?</p>
-
-<p>Hein ne répondait plus, il dormait.</p>
-
-<p>Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller ; mais, avec la chaleur des corps
-et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me mis sur mon séant.</p>
-
-<p>Notre cave était obscure ; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un peu relevé
-projetaient
-quelques lueurs. Posées debout sur la table, les grandes bottes de mon père semblaient
-deux épouvantails. Mes frères et sœurs dormaient autour de moi ; Hein avait pris le
-petit chien dans ses bras ; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve,
-où dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts ; les reflets du poêle glissaient
-sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de nuit ; elle me parut si émaciée
-que j’eus peur ; mais les ronflements bruyants de mon père me donnèrent confiance.</p>
-
-<p>Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais : il me sembla que la paillasse
-se mouillait.</p>
-
-<p>— Mère ! mère !</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
-
-<p>— Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée ; cela me brûle.</p>
-
-<p>— Que veux-tu que j’y fasse ? recule-toi et laisse-moi tranquille.</p>
-
-<p>Je me recouchai : j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me distrayaient durant
-mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y parvenais plus. Un grand malaise
-s’emparait de moi. Je n’osais plus ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des
-bruissements sous les meubles. Je me recroquevillais d’épouvante.</p>
-
-<p>Soudain le chat bondit sur la table ; lui et les bottes me semblèrent si démesurément
-grands
-que j’eus la sensation de trois bêtes malfaisantes…</p>
-
-<p>La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour de moi : ma
-main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau.</p>
-
-<p>— Mère ! mère ! c’est l’eau qui monte.</p>
-
-<p>— Quoi, l’eau ?</p>
-
-<p>— Oui, nous sommes dans l’eau !</p>
-
-<p>Tous les enfants s’étaient mis à crier ; l’eau, qui jusqu’à présent n’avait fait que
-suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva, et jura affreusement parce
-qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il nous porta tous dans l’alcôve où nous nous
-tassâmes comme nous pûmes : Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père ;
-je pris un de ses pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous
-endormîmes.</p>
-
-<p>Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père : le dos plié pour ne pas se
-cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de placer des blocs de bois et d’y
-poser des planches pour pouvoir circuler dans notre cave, où l’eau était montée
-jusqu’au-dessus de la plinthe.</p>
-
-<p>A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi tous les
-sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un va-et-vient
-continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on s’était garé.</p>
-
-<p>Ma mère, très excitée, lâcha tout : elle ne nous envoya pas à l’école et ne fit pas à
-dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt elle me renvoya à la
-maison pour surveiller les enfants.</p>
-
-<p>Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un bâton, y
-attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé sur une chaise, il pêcha
-dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son derrière le long des planches et tenait,
-dans ses mains bleuies de froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées
-de dessous l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.</p>
-
-<p>Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le long des planches,
-il nous montra avec joie la bête qui respirait encore. Mais il glissa dans l’eau ; je ne
-pus l’en retirer, il était trop lourd… Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se
-dandinait de cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour tirer
-Dirk de sa position.</p>
-
-<p>Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit ; ils se roulèrent en
-boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à pleurer : la fièvre me
-tourmentait également. Ma mère me coucha à côté d’eux, nous couvrit
-de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre l’autre, nos dents s’entrechoquant, de
-grands frissons nous secouaient, accompagnés de grouillements, comme si des fourmis
-parcouraient nos veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement
-l’après-midi.</p>
-
-<p>Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu ; nous rejetions
-nos couvertures ; nous battions des bras autour de nous ; nous nous reculions l’un de
-l’autre et écartions les jambes, cherchant de la fraîcheur, pendant qu’une soif intense
-nous desséchait… Ma mère, une chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve
-obscure, de l’autre main nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.</p>
-
-<p>Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois loques, et ma mère
-n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous donner pour refaire nos forces.</p>
-
-<p>Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.</p>
-
-<p>Notre petit chien avait disparu ; nous supposions qu’il s’était sauvé… Une odeur de
-pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la cave ; mes parents croyaient
-que des rats morts devaient se trouver dans l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut
-disparu, ils se mirent à chercher et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en
-putréfaction.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXII]"></h2>
-
-<p>— Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas pour rien une détraquée : j’ai revécu tout cela chaque jour de ma
-vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire, pendant les trois années
-que nous y avons vécu, comme s’y étiolent encore ceux-là.</p>
-
-<p>Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants.</p>
-
-<p>Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses !… J’étais honteuse de manger
-ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André savait choisir ; moi, je suis
-restée toujours inhabile à composer un menu.</p>
-
-<p>Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment.</p>
-
-<p>— Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de mille
-francs ; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie n’est pas faite que
-d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que j’achète de temps en temps une petite
-étude de tableau ou que je mange un homard, — il est excellent, ce crustacé,
-on le mangerait rien que pour la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie
-et de la lumière, — que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces questions
-sont plus complexes que cela… C’est en luttant, en faisant toucher du doigt les iniquités
-qu’on aboutira. Avec quelques camarades et plusieurs sociologues amis, nous allons
-fonder un groupe d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation
-du peuple. Nous fonderons un journal… j’y donnerai une large place à l’art. Ma mère
-dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne l’envisage pas ainsi ; elle n’y voit
-qu’un moyen de m’éloigner de la femme.</p>
-
-<p>— Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper…</p>
-
-<p>— Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie.</p>
-
-<p>Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la confiance que je
-devais avoir : Je me sentais prête à payer des regards semblables de n’importe quelle
-torture, car je pressentais que, lorsque sa mère saurait, notre bonheur serait entamé.</p>
-
-<p>Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans une ruelle
-de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une odeur infecte. Une
-femme à l’entrée
-racolait ; elle nous regardait ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité,
-comme il m’était encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes
-bandeaux sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première
-maisonnette à droite : la femme s’effaça, croyant que nous allions entrer… Oh ! cette
-puanteur !… Quelle réminiscence !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement ravagée que le
-docteur, à bout de quinine, déclara que le changement d’air seul pouvait me sauver.
-Mes parents décidèrent que j’irais passer quelques jours à Haarlem, chez une de mes
-tantes ; l’on jugea que j’étais assez grande pour voyager seule.</p>
-
-<p>Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la fièvre. Ma mère
-lava mes vêtements, elle me donna quelques « <span lang="nl" xml:lang="nl">dubbeltjes</span> », et je m’en allai prendre le
-coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.</p>
-
-<p>La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid, bien que les
-vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons, avec leurs brebis, y jouassent
-en gambadant. Je descendis dans la cabine et m’amusai fort à voir, par les fenêtres,
-l’eau clapoter à la hauteur de ma figure.</p>
-
-<p>A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait
-un peu, m’attendait et m’annonça tout de suite une bonne nouvelle ; il m’emmènerait
-le soir même à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.</p>
-
-<p>— Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas ?… Eh bien, tu vas pouvoir te rassasier.</p>
-
-<p>— Oh ! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.</p>
-
-<p>— Ah ! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te montrer…</p>
-
-<p>La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz bouillis
-ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons ; c’était chaud et bon.
-Du reste, ma tante avait, dans la famille, la réputation « d’être sur son bec » et de faire
-coûte que coûte bonne chère. Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui
-était bonne : les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des
-jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.</p>
-
-<p>Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un paysan, vint
-nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers vides, m’entoura de sacs, et
-nous partîmes.</p>
-
-<p>Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long dans l’obscurité,
-mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de
-parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et, ouvrant la bouche
-toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me remplissait d’aise et de bien-être.
-Bientôt je me mis à chanter des psaumes et les <span lang="de" xml:lang="de">lieder</span> de l’école.</p>
-
-<p>— Hé ! hé ! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade.</p>
-
-<p>— Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore…</p>
-
-<p>Je m’égosillais, débordante d’allégresse.</p>
-
-<p>Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts, alla à droite, à
-gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une petite maison. Mon cousin me
-fit sauter à terre et nous entrâmes.</p>
-
-<p>La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft ; des nattes couvraient le
-plancher ; au milieu, une grande toile à voile jaune, à bord orange. Sur la table, contre
-la fenêtre, le souper était servi : des tartines au fromage d’Edam et du café. Une
-paysanne, à bonnet de tulle blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée
-de mules, nous reçut.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est la sœurette malade… Eh bien, elle peut être vue : on ne dirait pas qu’elle
-a les fièvres…</p>
-
-<p>— Le parfum l’a galvanisée : elle a chanté, le long de la route, comme un rossignol.</p>
-
-<p>— Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo…</p>
-
-<p>Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté.</p>
-
-<p>— Et où vas-tu faire coucher la sœurette ? demanda l’homme.</p>
-
-<p>— Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous déranger :
-je sais que vous n’avez pas de lit.</p>
-
-<p>Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la paille fraîche
-était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers et mes vêtements de dessus, il
-me couvrit bien de l’unique couverture. Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste
-et ses chaussures, et se coucha.</p>
-
-<p>Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la lune et les
-étoiles par la lucarne du toit ; le parfum entrait par les fissures ; j’éprouvais une telle
-sensation de gratitude que j’aurais voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais
-jamais, je me mis à genoux et je récitai d’une voix fervente : « Notre Père qui êtes aux
-cieux » et « Je vous salue, Marie, pleine de grâces » ; puis, j’inhalai le parfum qui me fit
-presque divaguer.</p>
-
-<p>Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse, près de l’égout
-et à côté du tonneau qui servait de chaise percée… puis que
-j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir les fleurs… et je commençai
-à pleurer. Mon cousin se réveilla et me demanda :</p>
-
-<p>— Qu’as-tu, sœurette ?</p>
-
-<p>Je le lui dis.</p>
-
-<p>— Oh ! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs : je te porterai, entourée de la
-couverture, le long des champs.</p>
-
-<p>Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes.</p>
-
-<p>Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait de l’eau dans
-un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté ; je me lavai aussi soigneusement
-que je pus, et je descendis.</p>
-
-<p>La paysanne était seule : elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son second
-petit déjeuner, puis il m’emmena.</p>
-
-<p>En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en criant :</p>
-
-<p>— Des pissenlits ! des pissenlits !…</p>
-
-<p>Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis que ce n’étaient
-pas des pissenlits.</p>
-
-<p>— Ce sont des narcisses, sœurette.</p>
-
-<p>— Mais il y en a tant ! tant ! m’écriai-je ; tout un champ et encore et encore…, fis-je
-en me retournant.</p>
-
-<p>Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige.</p>
-
-<p>— Et là ! Et là !</p>
-
-<p>Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait le parfum
-qui me grisait depuis la veille ; à côté, un autre carré énorme avec les mêmes fleurs,
-mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres blanches et encore des champs couleur
-chair et couleur pourpre…</p>
-
-<p>Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration.</p>
-
-<p>Soudain je m’arrêtai : un champ de tulipes rouge fauve se déployait devant moi à
-perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et jaune, là des blanches bordées
-de rouge groseille, et, à droite et à gauche, et devant et derrière, partout des champs
-de tulipes, de jacinthes et de narcisses…</p>
-
-<p>Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie ; je me jetai dans ses bras en
-sanglotant.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les fleurs.</p>
-
-<p>— La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre.</p>
-
-<p>Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas.</p>
-
-<p>Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes : ils
-enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles s’étouffaient l’une l’autre,
-et les jetèrent en tas.</p>
-
-<p>Ah ! que c’était donc beau ! tout un grand tas
-de fleurettes bleues, presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves,
-et d’autres tas et encore d’autres…</p>
-
-<p>Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait des fleurs
-sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la Vierge. « S’ils avaient quelques
-brouettes de ces fleurs détachées de leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils
-pourraient faire à la mère de Dieu »…</p>
-
-<p>Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que j’en devins
-toute pâle.</p>
-
-<p>— Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon.</p>
-
-<p>La fièvre ne venait pas : en rentrant à midi, la paysanne se récria sur ma jolie mine.</p>
-
-<p>L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa charrette
-à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses pour le marché de la ville.
-Il m’assit sur des sacs entre les paniers, et nous partîmes pour Haarlem.</p>
-
-<p>A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes, que j’avais
-spécialement admirées.</p>
-
-<p>— Voilà, sœurette, pour toi…</p>
-
-<p>C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et blanc : elles
-m’en avaient imposé, je les trouvais sévères ; on les
-nommait le « Vainqueur » ; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve, qu’on appelait
-« Voile de mariée ».</p>
-
-<p>Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à Amsterdam avant
-midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser derrière moi un trésor, qui m’avait
-un moment appartenu et qu’on me ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle
-au bois dormant, qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres,
-rouges, lilas, or et vermeil !… On ne parlait pas de parfum dans ces contes. Existait-il
-un bonheur sans parfum ? Depuis que j’avais été imprégnée de cet arome, que nuit et
-jour j’en avais été escortée dans tous mes faits et gestes, je le voulais ardemment, je
-haletais après lui, et je me disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer… Ah ! j’allais
-cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à Naatje, et leur
-raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre jours.</p>
-
-<p>« Le Vainqueur ! le Vainqueur !… Et Dirk aurait-il encore sa dent qui ballotte… Voile
-de mariée… tu vois, Naatje, c’est le Voile de mariée… Je porterai mon bouquet devant
-moi, pour qu’ils le voient tout de suite… Demain c’est dimanche, il faudra payer le
-loyer… »</p>
-
-<p>Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux.
-Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu devant moi,
-la puanteur de l’égout me coupa la respiration ; en entrant chez nous, l’odeur du petit
-tonneau me suffoqua presque… Les petits coururent vers moi, mais je les écartai,
-disant :</p>
-
-<p>— Mère, cette puanteur !…</p>
-
-<p>Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.</p>
-
-<p>— Mère ! mère ! cette puanteur…</p>
-
-<p>— Mais tu es folle, c’est comme toujours.</p>
-
-<p>Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs ; ils les déchiquetaient, hurlant et se battant
-pour leur possession.</p>
-
-<p>Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir ; des fourmillements, précurseurs de
-la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée, roulée en boule dans l’alcôve, le
-menton contre les genoux, mes mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait
-ressaisie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIII]"></h2>
-
-<p>Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait, en marchant
-de long en large.</p>
-
-<p>— On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance, résistent à des
-traitements pareils. On dirait que la société s’applique à faire des dégénérés et des
-gredins.</p>
-
-<p>Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait ; puis nous errâmes
-sur les canaux du centre.</p>
-
-<p>Le soir, le <span lang="nl" xml:lang="nl">Oudezydsachterburgwal</span>, canal étroit aux quais exigus, est envahi d’une
-nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne sont pas éclairées : on les
-devine cependant astiquées comme les palais. Des ponts de bois on aperçoit les arbres
-tordus, qui se rejoignent presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les
-immondices flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir
-l’haleine.</p>
-
-<p>Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier clair, dévisagent
-les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des gamins et une fillette pubère se
-poursuivent et se tâtent goulûment. Au delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre
-en bombe dans la petite boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette
-de la porte ; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la fait choisir dans
-le cornet.</p>
-
-<p>Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches, projettent leur
-lueur plutôt
-sur l’eau, où tout miroite en des banderoles tremblotantes.</p>
-
-<p>Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange… Deux femmes
-sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière elles, la chambre est
-enveloppée dans une lumière tamisée un des abat-jour orange et rouge et des rideaux
-unis et diaphanes. Le dos et la croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré.
-Sa figure juive, à la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très
-jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc ; le menton appuyé sur les deux mains,
-elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous repassons une seconde fois,
-en notre curiosité éveillée, la femme blonde me toise avec défi. L’autre ne se soucie
-pas de moi, mais invite André d’un geste imperceptible du doigt.</p>
-
-<p>Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune, rouge et orange,
-sur le canal clair-obscur.</p>
-
-<p>Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous longeâmes
-le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime d’Amsterdam.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin d’une ruelle,
-des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un
-vaste bâtiment éclairé : le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en 1614.</p>
-
-<p>— André, regarde ; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à connaître
-le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre arrivée à Amsterdam.
-Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y envoyer seule dans la suite, et j’y ai
-été souvent. Ah ! le Mont-de-Piété a été notre grand refuge… les voisins nous prêtaient
-même des objets pour les engager ; tout y est accepté ; des fers à repasser, des bottes,
-des glaces, des cadres, tout enfin… Et voilà, cela continue… Regarde cette porte à
-poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec leurs pauvres paquets : elle
-était trop lourde pour moi, et un passant m’aidait toujours à la pousser… Elle retombe
-et retombe… Les hommes glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et
-tiennent la main dessus ; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de
-bonne femme.</p>
-
-<p>» Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure est soignée.
-C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche sort avec sa femme pour faire
-les emplettes de la semaine. Il a l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un
-salon de lait, et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte : les
-femmes de cette classe n’entrent
-pas dans les cabarets. Comme il n’a pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou
-pour pouvoir faire les emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la
-maison, attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées
-qu’on achète ce jour-là.</p>
-
-<p>» Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs : ici, les mœurs des
-prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart du temps, de père en fils,
-d’un quartier, et cela leur donne un caractère spécial.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits ; mais André, bouleversé par
-tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me tint une bonne partie de la
-nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir, le Mont de Piété me hantait… Je revoyais
-ma mère… ses ors, son manteau, son châle…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était alors qu’il
-fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de « ses ors », de son manteau
-et de son châle, engagés dans sa ville natale depuis les premières années de son
-mariage.</p>
-
-<p>Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait jeûner, ou portait
-nos vêtements au clou ; mais l’argent pour ces renouvellements, il le lui fallait, et,
-tout enfiévrée, elle
-nous décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche.</p>
-
-<p>— Aux crochets, il y a un petit cœur ; les pendants, sur un fond de filigrane, ont
-d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une feuille de trèfle avec trois têtes
-de clou autour, et, pour finir, cinq rayons formant demi-étoile. La broche est en
-zigzags de filigrane, avec une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et
-de rayons qui s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune
-fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je n’arrivais pas à
-compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et je lui ai proposé d’ajouter un
-col et un mouchoir en dentelle ; il accepta…</p>
-
-<p>» Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en cachemire blanc
-a des arabesques roses et vertes : c’est un demi-châle, mais cela ne se voit pas quand
-on le porte.</p>
-
-<p>» Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété : Dieu sait si je les reverrai jamais ! »</p>
-
-<p>Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage.</p>
-
-<p>— Enfin j’ai renouvelé encore une fois : on ne pourra les vendre d’ici un an.</p>
-
-<p>Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces plaintes
-à chaque printemps. Pour ma part, quand je me
-rêvais Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée des
-bijoux et du châle de ma mère…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux brillants, et toute la
-figure épanouie de joie et de surprise. En s’approchant de la table, elle vit le dessin
-des ors, qu’une fois de plus ma mère nous avait tracé.</p>
-
-<p>— Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela ?…</p>
-
-<p>Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je la croyais
-incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura quelque chose à l’oreille, et lui
-remit un papier qu’elle tenait serré dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers.</p>
-
-<p>Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets arrivèrent.</p>
-
-<p>Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle ; nous la coupâmes, et, dans la ouate
-jaunie, les ors apparurent… Ma mère les prit du bout des doigts, les palpa, les retourna ;
-ses yeux clignotèrent précipitamment ; puis, levant les ors, elle nous les montra.</p>
-
-<p>Ah ! les horreurs !… d’affreux pendants de dix centimètres de long ; la broche, grande
-comme la paume de la main ; en filigrane tout noirci, d’où se détachaient les dessins
-en or
-rouge, minces comme une pelure. Seules, les femmes des forains portaient ces
-monstruosités…</p>
-
-<p>— Mais que c’est laid ! m’exclamai-je ; et le manteau, voyons !</p>
-
-<p>Nous défîmes le paquet.</p>
-
-<p>Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en sortit… Il
-passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne trouvâmes pas assez de termes
-pour le dénigrer.</p>
-
-<p>Et le châle !… une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en avait un, noué
-autour de sa taille.</p>
-
-<p>Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses regards de
-nous à notre mère : elle était toute confuse et maniait ses objets avec déférence.</p>
-
-<p>— Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux ; ils sont aussi beaux qu’à l’époque où
-tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour nous promener… Il n’y en avait
-pas deux comme toi dans toute la ville, Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur
-ta crinoline, ton châle blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et
-à fleurs blanches sur tes bandeaux bruns ondulés… On ne voyait que le bout de tes
-oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules… Tu étais si jolie, Cato, que,
-lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme
-n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie… Mets tes pendants, Cato,
-et ton châle, que je te revoie…</p>
-
-<p>— Non, non, fit-elle, timide : demain je serai habillée.</p>
-
-<p>— Non, Cato, mets-les : je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors.</p>
-
-<p>Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y attacha la
-broche et se posa devant mon père.</p>
-
-<p>Il la regarda : sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne pas rire ;
-mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé… puis il prit ma mère à bras le
-corps, l’assit sur ses genoux et, à eux deux, ils pleurèrent.</p>
-
-<p>Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux !… C’était ça, les belles choses de leur
-jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans pain et sans lumière. Ces objets
-ridicules, c’était ça qui faisait leur joie et leur orgueil ! Attifés ainsi, ils avaient pu se
-croire beaux et s’aimer ! Ah ! non ! Comme notre temps était plus chic, plus commode,
-et comme tout était mieux !… il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni de planches
-à frotter le linge ; il fallait s’éclairer d’une lampe morveuse, qui avait donné à ma mère
-ses clignotements d’yeux, et s’écorcher les doigts à lessiver à la
-main… Et c’est parce que ce temps-là n’existe plus qu’ils pleurent…</p>
-
-<p>Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été jeunes ?… On
-dit que je ressemble à ma mère : il n’est cependant pas possible qu’elle ait eu une tête
-comme moi et qu’il m’en viendrait une comme la sienne…</p>
-
-<p>Mina et moi, nous nous regardions ; nos haussements d’épaules s’accordaient à les
-trouver grotesques : « du reste, est-ce que des vieux devraient pleurer et s’embrasser
-ainsi ?… »</p>
-
-<p>Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi ; mais tous les
-petits pleuraient autour des parents.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIV]"></h2>
-
-<p>Le lendemain, en nous habillant, André me dit :</p>
-
-<p>— Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée : j’ai hâte de voir les
-Rembrandt et les Pieter de Hoogh.</p>
-
-<p>Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout m’attiraient. Nul
-autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente et sûre de soi, des figures et des
-choses ; ses couleurs
-chaudes et dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore
-me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite fille, j’allais
-chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu de Vermeer de Delft…
-André y revenait à chaque instant et tournait autour, comme un chat autour d’un bol
-de lait. Rembrandt m’échappa ce jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop,
-je vis par une porte entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.</p>
-
-<p>— André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.</p>
-
-<p>Nous regardâmes par l’entre-bâillement.</p>
-
-<p>— Oh ! oui… si nous osions…</p>
-
-<p>Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà devant la
-merveille… Je ne me trompais pas ; j’avais ce frémissement que me donne le summum
-de l’art, où tout mon être bondit, où mon instinct est aux prises avec l’absolu et ne
-me trompe plus. C’était le fragment de la <i>Leçon d’Anatomie du D<sup>r</sup> Deymann</i>, de
-Rembrandt : le cadavre vidé peint en raccourci.</p>
-
-<p>André ne put que dire :</p>
-
-<p>— Ces pieds… ces pieds…</p>
-
-<p>Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être rassasiés
-longuement,
-nous nous glissâmes aussi furtivement par la porte, que je fermai sur nous
-comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps
-après que ce tableau restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.</p>
-
-<p>Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne fîmes plus
-que beauté : les rues, les maisons, les canaux, tout fut matière à sensation d’art : les
-grands canaux surtout qui encerclent la ville…</p>
-
-<p>Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre. Ah ! le repos,
-l’apaisement qui me pénétraient… Les arbres au feuillage sombre et frais, se penchant
-et se répétant dans l’eau épaisse ; les grandes maisons calmes, sans moulure ni relief,
-couleur sang de bœuf coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune,
-les carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis ; les vieilles portes sculptées,
-luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir ; les hauts et les bas perrons
-de granit, aux grillages et aux chaînes forgés ; et la « Naatje », en cornette et tablier
-blanc, nous donnaient la sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.</p>
-
-<p>Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons : deux fenêtres d’un
-rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses !</p>
-
-<p>— Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu « égayer ce vieux bazar… » Ici,
-madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent : peut-être des pensées, ou des
-pourpres crêtes de coq, mais rien vaut mieux…</p>
-
-<p>Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est amorti : pas
-de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit par des laquais raides, la
-cocarde au chapeau.</p>
-
-<p>De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et dans l’eau encore
-tout se réfléchissait, estompé, en un léger frissonnement.</p>
-
-<p>— Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs, qui nous
-inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi l’hiver quand il neige et qu’on
-patine devant leur porte…</p>
-
-<p>Nos flâneries nous conduisirent vers le <i lang="nl" xml:lang="nl">Oude Waal</i> et le <i lang="nl" xml:lang="nl">Binnenkant</i>. D’un pont,
-l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec l’ancienne tour que jadis baignait
-la mer, les vieux ponts en dos d’âne. Les maisons moins grandioses mais aussi
-mystérieuses, penchées en avant, en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des
-bancs flanquent les perrons : la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches
-de chemise observent avec amour le
-serin qui s’égosille dans sa cage, pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense
-fuchsia en bac, à clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en
-contre-bas de la rue : une très vieille femme, au teint blême, en caraco lilas et bonnet
-blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.</p>
-
-<p>— Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un sillon : comme
-c’est loin de nous…</p>
-
-<p>— C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi ; l’hiver dans
-l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.</p>
-
-<p>— La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A voir le tronc
-court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la femme…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.</p>
-
-<p>Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des marchands de
-cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête : « Achetez donc… un <span lang="nl" xml:lang="nl">dubbeltje</span> seulement…
-c’est tout de la marchandise volée !… » Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant
-une intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.</p>
-
-<p>Le marchand de cornichons et de concombres
-salés ou vinaigrés chante une mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans
-un tonneau de saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite coupés
-en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah !… ta gale doit ressembler à ma
-gale…</p>
-
-<p>Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la tranche, puis
-encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les pique sur une fourchette
-rouillée, les trempe dans un pot de moutarde poivrée et vinaigrée, les met en bouche,
-et passe la fourchette à un autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de
-concombre mangés à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre.
-Et pour dix « <span lang="nl" xml:lang="nl">cents</span> », l’on s’est offert une collation de haut goût…</p>
-
-<p>Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un câble laissant
-des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives sont assises sur les marches ou
-à même les pierres du perron. Elles ont la chair bouffie, les yeux suintants, les
-interstices de la peau encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec
-un fil blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre leurs
-figures à la bouche édentée, lippue,
-découvrant des gencives scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.</p>
-
-<p>André était très remué :</p>
-
-<p>— Vois donc leurs mains flasques… comme elles sont lourdement abandonnées
-dans le giron… On devine de pauvres êtres ayant vécu une longue existence dans ces
-taudis sans air, sans lumière, au-dessus de ces canaux-cloaques, nourris de pitances
-les plus viles, les plus malsaines… Elles sont stigmatisées par une vie harassante de
-gagne-petit… Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes ! alors elles
-descendent le dimanche matin leur escalier raide, et s’asseyent pour jouir d’un rayon
-de soleil et voir la vie trépidante de leur race se démener autour d’elles.</p>
-
-<p>— C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart : le juif est très
-respectueux de ses vieux parents.</p>
-
-<p>Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des immondices.
-Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes ou aux épaisses nattes,
-le nez busqué, le teint jaune blafard, en des tabliers roses ou des petites robes rouges
-délavées ; les plus grandes, à l’expression de petites femmes, portent ou traînent les
-marmots. Les garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des
-tambours ou font claquer des fouets.
-Tous crient, piaillent en un jargon inintelligible pour les non initiés ; — mais, moi, je
-comprends, et pour cause… je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma
-charrette rangée là le long de la rue ; — ils mangent des couques de corinthes, sucent
-des sucres d’orge, ou se régalent de « vinaigrés ».</p>
-
-<p>— Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une cage d’escalier,
-dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage, mais ne tombe pas franchement
-pour les chauffer une bonne fois, et il ne dore pas ces types Orientaux : les couleurs
-restent crayeuses et délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules,
-à l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines… Cela vous serre le cœur…
-Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée
-et écrouelleuse, et quel ressort devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse
-et vivante à l’excès…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le long du
-Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai :</p>
-
-<p>— André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et ces grosses
-trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant,
-de plus généreux qui me donne confiance…</p>
-
-<p>Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour reprendre
-possession de la ville. Ah ! que j’étais heureuse…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXV]"></h2>
-
-<p>André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute culture et
-d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous étions attardés à la
-campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant.</p>
-
-<p>— Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un instant avec
-elle : elle se plaint que je la laisse trop seule… Attends-moi dans l’aubette du tramway,
-il y fait chaud.</p>
-
-<p>Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes commençaient
-à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement le trottoir de sa rue, quand
-je vis un homme, qui marchait devant moi, battre l’air de ses bras et tomber tout de
-son long dans la neige. Je courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais
-pas assez de force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux
-domestiques sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme.</p>
-
-<p>— Qu’allons-nous faire ? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage.</p>
-
-<p>— Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André ; on vous aidera.</p>
-
-<p>Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Faim.</p>
-
-<p>La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge de figure
-et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier des sous-sols, et cria d’une
-voix perçante et tranquille, avec un fort accent wallon :</p>
-
-<p>— Philomène, montez donc une assiette de soupe : un homme est tombé de faim
-dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée… grommela-t-elle.</p>
-
-<p>Puis elle rentra aussi posément dans la chambre.</p>
-
-<p>La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée :</p>
-
-<p>— Pauv’ homme, va. Pauv’ homme !…</p>
-
-<p>André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et demanda son
-adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules. La porte se referma, et je
-me remis à
-arpenter la rue en attendant qu’André pût se libérer.</p>
-
-<p>Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de violet, parlant
-d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils… « Ça, une dame de haute culture !
-et charitable !… On n’a pas une voix aussi insipide quand on a une haute culture, ni
-un dos aussi antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on
-vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la porte de la chambre
-ouverte pour avoir des nouvelles… rien de tout cela… » Elle avait l’air peu soigné, et
-les talons de ses souliers étaient trop étroits pour une vieille dame. « Je ne pourrais
-pas l’aimer. Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher
-l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi… ce serait le blesser
-et lui faire une grande peine. »</p>
-
-<p>André me rejoignit.</p>
-
-<p>— Va donc voir demain pour cet homme.</p>
-
-<p>— J’irai… Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais où m’adresser.</p>
-
-<p>— Mais tu as bien fait.</p>
-
-<p>— C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas.</p>
-
-<p>Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais
-continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais comment
-cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la créature de race qu’était son
-fils.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais toujours au
-langage d’André quand son père était à la maison : alors il tapait sur les femmes à
-tour de bras.</p>
-
-<p>— Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent.</p>
-
-<p>— Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent.</p>
-
-<p>— Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai jamais faire des
-bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop heureuse, maintenant que tu
-penses ne rien me devoir et que tu te crois libre…</p>
-
-<p>— Me crois libre… mais je le suis, libre…</p>
-
-<p>— Oui, même de me torturer… Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il y a des gens
-qui souffrent ; si je suis triste, je suis un être mécontent et ingrat envers le sort ; tu
-oublies que le sort a été bien plus aimable pour toi… Pour
-ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu me gênes dans mes expansions,
-avec tes théories.</p>
-
-<p>— Allons, tu as raison, je suis absurde… Je vais parler à ma mère.</p>
-
-<p>Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le lendemain.</p>
-
-<p>— Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais contracté une
-union libre depuis quelques années ; que, si je ne lui en avais pas parlé, c’est que je
-connaissais leurs préventions contre la femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que
-tu étais ma compagne pour la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te
-méconnaître. Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle s’inclinait,
-mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, André, avec leurs préjugés… puis, si j’allais ne pas lui plaire…
-maintenant personne ne s’occupe de nous.</p>
-
-<p>— Voilà, jamais contente… mon père a raison, vous êtes toutes impossibles.</p>
-
-<p>— Mais je ne t’ai rien demandé.</p>
-
-<p>Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa silhouette de
-bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux, et je craignais qu’elle n’eût
-consenti à me recevoir que pour chercher mes tares et les indiquer
-à André… et elle devait surtout croire me faire un grand honneur… « Elle va
-me regarder comme une personne qui a l’habitude de marcher sur la tête… elle attendra
-avec impatience la gaffe, mais elle sera indulgente… »</p>
-
-<p>Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me faisaient à chaque
-instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je m’habillai comme d’habitude
-d’une robe de coton bleu très sobre, d’une petite capote de paille bleue garnie de
-choux de velours, et de gants de Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue
-d’André, un jeune homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et
-rejeté sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta, couvert de
-boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai chez André, à moitié
-évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler et à pleurer.</p>
-
-<p>— Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme comme
-André.</p>
-
-<p>— Calmez-vous… Vous connaissiez ce jeune homme ?</p>
-
-<p>— Non… On l’a emporté, plein de boue et de sang.</p>
-
-<p>— Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée… Il ne faut pas
-vous
-mettre dans des états semblables pour des inconnus.</p>
-
-<p>André entra.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
-
-<p>— Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous le
-tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons… Allons déjeuner, cela
-vous remettra…</p>
-
-<p>Mon Dieu ! cette voix claire et froide… et cet accent ne la quitte donc jamais… Et
-André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et aristocratique que je connaisse…
-de qui la tient-il ?… car son plus grand charme est sa voix et ce qu’il y met.</p>
-
-<p>— C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce
-pas ?</p>
-
-<p>Comme je ne répondais point, elle répéta :</p>
-
-<p>— Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— C’est comme vous voulez, fis-je.</p>
-
-<p>La fortune du pot était : de grosses crevettes qu’on mangeait avec de délicieuses
-petites tartines fortement beurrées ; du saumon sauce hollandaise et des pommes de
-terre nouvelles ; une croûte aux champignons et un poulet avec de la salade ; un
-fromage à la crème, puis un monceau de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner,
-du Pontet-Canet, et un Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le
-café était servi dans des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et
-les serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes : je ne comprenais pas…
-Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa mère et moi, nous nous
-méfiions l’une de l’autre.</p>
-
-<p>En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente, ce vieux
-service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur maison.</p>
-
-<p>— Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.</p>
-
-<p>— Mais bien aux bonnes… quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous devez
-avoir… nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant. Pourquoi dit-elle « à la
-fortune du pot » ?</p>
-
-<p>— Ma mère aime la table : nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une habitude de
-notre pays wallon.</p>
-
-<p>— Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi ; moi, qui ne
-suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande…</p>
-
-<p>André me dit le soir :</p>
-
-<p>— Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise, elle est
-persuadée que tu as fait une toilette de circonstance :
-puis elle a la sensation que tu ne l’aimes pas.</p>
-
-<p>— Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité, pour faire croire
-que je ne te ruinerais pas.</p>
-
-<p>— Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la beauté, et tes
-ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub jouait un grand rôle dans ta
-vie.</p>
-
-<p>— Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt ?</p>
-
-<p>— Si… Comment sais-tu cela ?</p>
-
-<p>— Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est jamais habituée
-aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas de chambre de bain : ce serait,
-je t’assure, la chambre que j’occuperais le plus. Quelle mentalité étrange avait la
-génération de nos parents… croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une
-tendance à se dévêtir trop facilement !</p>
-
-<p>— Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise.</p>
-
-<p>— Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât… Enfin, ta mère a cité
-cette réflexion des de Goncourt quand il s’agissait de moi. — Elle est bien tombée : je
-ne connais pas le corps de Naatje ni elle le mien… Je n’aime pas les impudeurs, mais
-que dirais-tu si je
-restais toujours couverte d’une manière quelconque ?</p>
-
-<p>— Ah ! zut ! non ! j’aime trop ta charpente flexible.</p>
-
-<p>— Tu ne dis pas : ta chair… le fait est que je ne dois pas en avoir dix kilos sur tout
-le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça ne prend pas.</p>
-
-<p>— Engraisser… ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un paquet de
-nerfs comme toi ! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous emboîterez jamais, je le sens.</p>
-
-<p>Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents d’André ne
-tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour eux ou lui donner une
-femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes filles d’une laideur accomplie et
-incolores à souhait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVI]"></h2>
-
-<p>A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire, je passais de longs
-après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais devenue quasi étrangère à ma famille :
-nos chemins avaient été si différents…</p>
-
-<p>Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de l’argent, ma vie
-n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne « m’amusais pas ». S’amuser, c’était, pour
-elle, des sorties en bande, les promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter,
-les petits théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus qu’elle
-vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et, quand je lui parlai d’un
-métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais pas à m’occuper de son avenir, qu’elle
-se débrouillerait très bien sans moi…</p>
-
-<p>Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper près d’eux,
-les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais André : notre amour était
-resté, après des années, debout et entier ; nous nous désirions comme dans les premiers
-jours, et nos âmes s’accordaient mieux : mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais
-il n’avait pas souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant jamais
-eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté. Quand j’avais le ventre
-tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait me lire du Victor Hugo pour me les
-faire oublier. Comme ces lectures me donnaient presque des crises de nerfs, il disait
-que je n’avais pas de cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la
-pensée, que je ne savais que
-geindre. « On a mal, mais on n’embête pas les autres… » Et il partait, furieux.</p>
-
-<p>Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant. J’envoyais la
-bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais que, dorénavant, je vaincrais
-mon mal et ne l’ennuierais plus de mes misères. Alors il accourait en se traitant de
-brute ; mais c’était plus fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.</p>
-
-<p>Puis qu’avait-il, André ? ses idées ne se renouvelaient plus ; il répétait souvent, avec
-les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des centaines de fois ; j’avais la
-sensation encore très fugitive d’un arrêt dans son intelligence. Et quelle marche
-étrange… On eût dit que ses jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison,
-et, l’instant d’après, il parlait comme si de rien n’était.</p>
-
-<p>Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais littéralement
-personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait plus : depuis qu’elle était de
-la « grande ville », j’étais devenue trop « pompier » pour elle…</p>
-
-<p>Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me fusse liée.
-La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie de sa beauté attirante : moi
-qui étais toujours allée vers la fraîcheur du corps et d’âme, je me trouvais
-sous le charme de cette créature un peu faisandée. Grande et mince, la démarche
-ondulée, comme un palmier qui se balance ; des yeux noirs énormes, la bouche naïve,
-les narines qui vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression
-enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être ; les pieds et les mains fins et
-impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais presque pas la présenter à
-André, tant sa beauté troublante m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer.
-Elle m’avait remplacé Naatje.</p>
-
-<p>Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite ; étant excellente musicienne,
-elle vivait de donner des leçons de piano. Je l’avais entrevue au chant, un peu avant
-de demander un congé de santé ; quand je revins six mois après, elle était toute
-changée. Une grande douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie.
-Je demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure exprimât autre
-chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle ; je l’entendis dire : « J’ai des ennuis domestiques
-odieux… »</p>
-
-<p>La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite bourgeoisie
-bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois, je me mettais à côté d’elle,
-et un jour je lui demandai carrément si elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes
-dans le regard, elle fit oui
-de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui en demandai pas
-plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les cours. Un jour, elle tomba dans
-mes bras et, la voix étouffée, elle me raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur
-leur était arrivé.</p>
-
-<p>— Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle nous a fait
-revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au piano pour le professorat ;
-mais je préfère le théâtre, je suis entrée au chant. Les autres aidaient maman dans le
-commerce.</p>
-
-<p>Puis sa voix s’étrangla.</p>
-
-<p>— Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.</p>
-
-<p>Et je l’embrassai.</p>
-
-<p>— Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de la noblesse et
-est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais on ne parvient pas à les
-découvrir. Je suis allée chez le père du jeune homme : le vieux misérable m’a offert
-de m’entretenir… Il n’y a plus moyen de vivre avec maman, elle est devenue
-soupçonneuse et nous rend la vie intolérable.</p>
-
-<p>Je l’emmenai déjeuner chez moi.</p>
-
-<p>— Alors vous voudriez devenir chanteuse ?</p>
-
-<p>— Ah ! oui, le plus vite possible… les courses à travers la ville pour les leçons de
-piano sont
-tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a une dame qui m’a offert soixante-quinze
-centimes et le goûter, par leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je
-vais chez une cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire
-toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait… Par celle-là, j’ai eu encore une
-leçon chez une autre femme galante ; là, je ne suis plus retournée. Un jour, j’arrive
-chez elle, elle achevait de déjeuner avec un monsieur ; elle me demanda de leur faire
-de la musique, je n’ai pas voulu et suis partie.</p>
-
-<p>— Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent tant ?</p>
-
-<p>— Mais nous sommes dans une purée noire ; maman ne fait plus rien depuis notre
-malheur.</p>
-
-<p>— Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix ?</p>
-
-<p>— Ma voix ?</p>
-
-<p>— Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime : ce que je vais vous dire n’est pas
-pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez belle pour le théâtre.
-Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation ?</p>
-
-<p>— La déclamation ! qu’est-ce que c’est ? Est-ce que cela existe, peut-on s’en faire une
-position ? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois gagner de l’argent : j’ai encore une
-petite sœur et maman n’est plus bonne à rien.</p>
-
-<p>— Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie sortent de la
-déclamation. Travaillez quelques années : avec votre allure et votre physionomie
-vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans que vous ayez ouvert la bouche, on
-vous y engagera… On y aime beaucoup les types de serre chaude comme le vôtre.</p>
-
-<p>Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je voulais la crouler,
-j’étais jalouse de sa voix… Marthe avait beau dire que ma voix était incomparablement
-plus belle que la sienne, que, depuis que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix
-à d’autres et constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre… Personne
-ne voulait en démordre : c’était l’envie qui me poussait.</p>
-
-<p>Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu mon explication
-avec le secrétaire ; je ne pouvais donc plus la suivre au Conservatoire, mais je la fis
-venir pour m’accompagner au piano, heureuse de pouvoir la soulager de cette façon.
-Et ce nous furent des après-midi exquis. Je chantais d’abord : tout Grieg y passa,
-et Brahm et Schumann.</p>
-
-<p>— Quelle voix délicieuse ! s’exclamait-elle à chaque instant.</p>
-
-<p>Ce m’étaient autant de chocs au cœur.</p>
-
-<p>Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et elle ne savait
-pas donner ce qu’il fallait ; mais, un jour que je lui eus dit <i>Andromaque</i> comme je le
-comprenais, un rideau s’écarta de devant elle. Depuis elle vit clair.</p>
-
-<p>Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique
-marronnier de mon jardin.</p>
-
-<p>— Marthe, ils me font songer à la musique de <i>Lohengrin</i>.</p>
-
-<p>— Hein… Quoi ?</p>
-
-<p>— Mais, oui, <i>Lohengrin</i>… Son amour avec Elsa est tellement gros de désir, tellement
-tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait palpiter et qui sont prêts à
-éclater…</p>
-
-<p>— Grand Dieu ! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des sensations !</p>
-
-<p>— Mais est-elle juste ?</p>
-
-<p>— Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore <i>Lohengrin</i>…</p>
-
-<p>Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le patelot trop mince,
-préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la vie, exhalant, elle aussi, un
-parfum de bourgeon, suivie des hommes qui lui soufflaient des propositions dans le
-cou… Ereintée, mais pleine de courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui
-étant rendu impossible par sa mère.</p>
-
-<p>J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en pouvait plus. Elle
-partit pour Paris avec son second prix. Elle se présenta chez un directeur de théâtre,
-qui l’engagea sans l’avoir entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui
-demanda si elle avait de quoi subsister : sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent
-francs pour venir à Paris, il lui dit :</p>
-
-<p>— Le théâtre pensera à vous.</p>
-
-<p>Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.</p>
-
-<p>Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme : il a sauvé d’une
-perte certaine une femme qui est devenue une grande actrice.</p>
-
-<p>— Qu’aurais-je fait ? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi ; je vois qu’on donne
-<i>Andromaque</i> aux Français, je prends un balcon. Pendant les entr’actes, je me
-promenais au foyer ; des jeunes et des vieux tournaient autour de moi, un vieux s’était
-enhardi jusqu’à me parler. Ce soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain,
-si ce directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter les
-propositions d’un de ses mâles.</p>
-
-<p>Elle avait tout de même eu de la chance : d’abord de m’avoir rencontrée, moi qui
-l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie,
-puis ce directeur clairvoyant et bon… Et maintenant je n’entends plus parler d’elle que
-par les journaux… Je suis seule, seule… Comment faire des confidences à un homme,
-même quand on l’adore ? qu’est-ce que les hommes comprennent de la femme, en
-dehors de ce qui les attire directement ?…</p>
-
-<p>Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font sursauter
-et courir dans la chambre pour les fuir.</p>
-
-<p>C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément les deux mains
-dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons de bienfaisance. Moi, je
-dois garder nos enfants. Hein est assis, silencieux et boudeur, sur un siège, presque
-aveugle d’anémie. Dirk joue tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête ; il est
-comme devenu insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue… Mais Kees,
-que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le retournant une fois sur
-le dos et une fois sur le ventre, Kees est intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs,
-les menottes dans la bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et
-mordillées jour et nuit.</p>
-
-<p>Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon giron.
-Il continue de pleurer et sucer ; ses larmes font deux sillons
-sur ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes… alors déjà, elles me frappaient
-par leur grosseur et leur limpidité… Il continue de pleurer, il devient de plus en plus
-pâle, ses cris sont moins volontaires et finissent en un gémissement, mais ses
-mâchoires et ses lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.</p>
-
-<p>Kees n’était pas un déchet de l’humanité : c’était un beau petit bougre, qui criait
-comme il riait, de toute son âme goulue.</p>
-
-<p>Va-t’en ! va-t’en ! vision immonde ! Parce que j’ai passé par ces tortures, je ne peux
-plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous interposiez entre moi et l’image
-enchanteresse. Toute mon enfance, toute ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas
-assez ? ou cela m’a-t-il ôté le droit de jouir de la vie ?</p>
-
-<p>Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la calamité qui a
-pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle douleur ou quelle sensation
-provoque cette allure voûtée, la tête dans les épaules. Je sais que les souliers rétrécis
-par l’humidité donnent cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée,
-à travers les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le derrière. Je sais
-que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante des pieds, celui-là se secoue
-parce que la vermine le harcèle, et cet autre parce que la saleté l’ankylose. Je
-sais que la figure jaune et émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie
-seulement de mauvais pain et d’eau de chicorée…</p>
-
-<p>Quelle malédiction ! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis continuellement leur
-misère et leurs transes. Et la haine et l’amour s’entrechoquent dans ma tête, comme
-des inséparables… Tel vieux libidineux me donne envie de le pousser sous les roues
-du tramway, et je souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant
-d’excès de table…</p>
-
-<p>Quelle trépidation continuelle ! Je porte un mal en moi, et ce ne peut être que la
-misère et ses suites qui me l’ont donné…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVII]"></h2>
-
-<blockquote>
-<p>« Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit que tu es devenue
-une dame : elle m’a dit aussi que tu voudrais élever un enfant. J’en ai dix, et, si tu
-veux un de mes garçons, je t’offre mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide,
-très bon et gai.
-Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.</p>
-
-<p class="sign">« Ton frère</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Hein</span>. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant ! J’en avais désiré ardemment, tout en
-ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre sur soi cette responsabilité de
-mettre un être au monde ?… Je voulais courir chez André, mais je craignais les
-réflexions de sa mère qui nous aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui
-traduisis la lettre.</p>
-
-<p>— Mais c’est très grave d’élever un enfant… puis comment est-il ?</p>
-
-<p>— Ah ! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il ressemble à
-Hein… Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.</p>
-
-<p>— Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir jusqu’à demain.</p>
-
-<p>Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.</p>
-
-<p>— Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir d’un être
-peut dépendre… Si nous échouons, nous aurons toujours fait de notre mieux, et entre
-une vie de misère morale et physique et ce que nous sommes à même de lui donner,
-nous n’avons pas le droit d’hésiter.</p>
-
-<p>Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à
-Amsterdam.</p>
-
-<p>Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer le petit.
-Il gelait très fort ; la neige, dans les rues d’Amsterdam, s’était recouverte d’une couche
-de glace ; devant la cave de mon frère, la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la
-porte, dix gosses, dont l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient
-à moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la bouche
-enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés trop près du feu et de
-jouer avec des tisonniers rougis. Ils grouillaient là tous, par terre, sur le plancher
-humide, sous lequel l’eau faisait « cloc cloc », quand on marchait. Une odeur d’urine
-et de moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.</p>
-
-<p>— Je suis votre tante… Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe…</p>
-
-<p>Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une grande motte
-de neige dans la cave.</p>
-
-<p>— Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la jetant sur le
-perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car, quand ces tourbes seront brûlées,
-il n’y en aura plus, et la nuit on gèle.</p>
-
-<p>— Où sont vos parents ? Je suis votre tante,
-je viens chercher Willem. Qui est Willem ?</p>
-
-<p>— C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis par terre,
-n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de chemise innommable.</p>
-
-<p>Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié ; de très beaux yeux
-bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais et interrogateur sur
-toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui éclairaient ainsi cette figure bouffie et
-terreuse ?… Il avait des cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine ; un
-corps court, des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en faisaient
-un curieux petit bougre.</p>
-
-<p>— Alors c’est toi, Willem, fis-je ; où sont ton père et ta mère ?</p>
-
-<p>— Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage.</p>
-
-<p>Ah ! quelle voix ! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir un beau rire…
-Je le levai de terre.</p>
-
-<p>— Dieu, quel poids !</p>
-
-<p>Il ne pouvait se tenir sur ses jambes.</p>
-
-<p>— C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché un peu, cela
-s’en va.</p>
-
-<p>Il marcha en se dandinant comme une oie.</p>
-
-<p>— Ah ! mais j’oublie de vous donner des bonbons.</p>
-
-<p>Ils les engloutirent presque sans les mâcher.</p>
-
-<p>— Encore, madame.</p>
-
-<p>— Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne les mâchez
-pas.</p>
-
-<p>Mon frère rentra.</p>
-
-<p>— Te voilà…</p>
-
-<p>— Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est à l’aise
-qu’avec la racaille…</p>
-
-<p>— Naatje m’a dit cela ; vous autres garçons, vous en avez tous fait un choix, comme
-femmes…</p>
-
-<p>— Que veux-tu ? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche… Alors, nous
-n’osions pas nous adresser à d’autres filles : elles n’auraient pas voulu de nous.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est pour ça…</p>
-
-<p>— Evidemment ! c’est pour ça… Tu as cru que c’était par goût ? J’ai quitté Bruxelles,
-écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de boutons à ma chemise. Je tombe
-ici à Amsterdam ; je n’y connaissais plus personne. La servante de mon patron me
-souriait ; elle était laide, mais, le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait
-gardé de son dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter dans
-l’huile ; la nuit, elle ravaudait
-mes chaussettes et lavait mon linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je
-l’épousai… Elle m’apporta en dot cette fille.</p>
-
-<p>Il me montra l’aînée des enfants.</p>
-
-<p>— Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur.</p>
-
-<p>— Oui, c’est mon enfant comme les autres… Mais le peu de bonheur que nous aurions
-pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment faire vivre tout cela ? Ma
-femme va laver toute la semaine. Quand je travaille, cela marche, mais, ici comme
-ailleurs, il y a le chômage, et alors…</p>
-
-<p>Un haussement d’épaules acheva sa pensée.</p>
-
-<p>— Enfin, j’ai de beaux enfants… Comment trouves-tu le petit ?</p>
-
-<p>— Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment.</p>
-
-<p>— Tu dis cela pour son nez retroussé… Crois-moi, c’est une exquise petite créature,
-tu en auras du plaisir.</p>
-
-<p>La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à l’expression
-malhonnête, me déplut.</p>
-
-<p>Je leur dis à plusieurs reprises :</p>
-
-<p>— Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre : ce serait terrible de
-le replonger dans la misère.</p>
-
-<p>Quand mon frère me conduisit à mon hôtel,
-je renouvelai ma question : si c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le lavai, l’habillai.
-Il riait : j’avais eu raison, il avait un beau rire plein et sonore… La mère était de plus
-en plus silencieuse, et, quand elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses
-yeux l’expression la plus inattendue : une expression d’envie intense, une expression
-de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que de le voir heureux chez
-les autres, une expression de tyran qui a droit de vie et de mort sur un être et choisit
-la mort, si c’est son bon plaisir.</p>
-
-<p>J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux partir sans
-le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur.</p>
-
-<p>— Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment où un de
-ses enfants la quitte.</p>
-
-<p>Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le petit
-retournerait pendant huit jours chez eux.</p>
-
-<p>Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et nous partîmes.
-Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent de ma belle-sœur.</p>
-
-<p>En chemin de fer, une dame donna au petit
-une orange ; le pauvre gosse savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents.
-Mon Dieu, quelle grimace !… quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de crainte
-qu’elle fût encore amère.</p>
-
-<p>Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez.</p>
-
-<p>— Non, cela fait mal quand on pince.</p>
-
-<p>— Mais je ne te pincerai pas !</p>
-
-<p>J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus essuyé sans lui
-faire mal, il me regarda tout surpris.</p>
-
-<p>A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire qui le porta
-dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant avait fait pipi dans ses culottes :</p>
-
-<p>— Oh ! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses ! jusqu’à cinq
-à six ans, ils le font tous…</p>
-
-<p>Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus m’empêcher
-de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver la tête au savon, de faire
-remplir mon tub d’eau chaude et de l’y savonner d’importance. Il trouvait cela exquis
-et, quand je le couchai tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux
-luisants et l’eau à la bouche de bien-être.</p>
-
-<p>— Oh ! tante, que c’est bon ! tante, que c’est bon !…</p>
-
-<p>Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa frénétiquement.</p>
-
-<p>— Comme c’est beau ici, tante… est-ce que je peux rester ici ?</p>
-
-<p>— Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle.</p>
-
-<p>— J’ai aussi un oncle ?</p>
-
-<p>— Oui, un oncle avec une barbe.</p>
-
-<p>— Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme père ?</p>
-
-<p>— Ah ! non, il t’embrassera.</p>
-
-<p>— Alors c’est bien.</p>
-
-<p>— Maintenant lève-toi ; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne peux pas faire
-pipi dans ce beau lit.</p>
-
-<p>— Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans : il y a des fleurs.</p>
-
-<p>— Allons, c’est fait pour ça.</p>
-
-<p>— Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire ? fit-il, en me voyant enfermer
-le vase dans la table de nuit.</p>
-
-<p>Deux minutes après, il dormait.</p>
-
-<p>Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec étonnement.</p>
-
-<p>— Ah ! Wimpie, tu ne te rappelles pas ? tu es chez ta tante Keetje, tu demeures
-maintenant chez moi.</p>
-
-<p>Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté.</p>
-
-<p>— Ça sent bon, tante.</p>
-
-<p>Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à manger, il
-s’arrêta et contempla tout, ébahi.</p>
-
-<p>— Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi ?</p>
-
-<p>— Oui, ici nous mangerons.</p>
-
-<p>Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres.</p>
-
-<p>Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie assiette, rien ne lui
-échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une extase, comme s’il vivait un conte
-de fée. Après, je lui montrai le salon, puis la cuisine.</p>
-
-<p>— Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans ?</p>
-
-<p>— Oui, toujours.</p>
-
-<p>— Et quand viendront Catootje et Keesje ? car ils doivent aussi avoir de tout cela.</p>
-
-<p>— Sûrement. Ils viendront bientôt.</p>
-
-<p>Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des tuyaux : tout
-de suite il les mania.</p>
-
-<p>— Ah ! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron.
-Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine à coudre
-et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé, à rompre les ressorts.</p>
-
-<p>Je craignais un peu le premier contact avec André : le petit, malgré ses deux lavages,
-était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa tête rasée n’ajoutait pas à sa
-beauté ; on ne voyait que son nez épaté et tuméfié.</p>
-
-<p>En effet, André le considéra longuement.</p>
-
-<p>— Ah ! sapristi, il n’est pas beau…</p>
-
-<p>— Il changera ; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris.</p>
-
-<p>— A-t-il assez l’air enfant d’impasse…</p>
-
-<p>— Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère… j’ai été ainsi, mais maintenant je ne
-déteins pas à côté de toi.</p>
-
-<p>— Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît pas chez
-toi… ta peau et la sienne…</p>
-
-<p>Puis il essaya de parler avec le petit.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’il dit, tante ? mon oncle ne sait pas parler…</p>
-
-<p>— Voilà encore une chose agréable : un enfant avec qui je ne pourrai pas échanger
-un mot…</p>
-
-<p>— Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le français.</p>
-
-<p>Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me quitta, j’allai
-acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers, ainsi que de la serge bleue pour
-lui faire un costume, et une belle étoffe brune moelleuse pour un paletot.</p>
-
-<p>J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le thé. En
-passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette et une bêche, puis une
-poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que j’eus mis la clé dans la serrure, il
-accourut, Suzette, la chatte, gambadant à côté de lui, et cria :</p>
-
-<p>— Tante, tante, c’est toi !…</p>
-
-<p>Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler une culotte
-et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le tapis, tour à tour avec le
-cheval et la poupée, mais surtout avec la poupée qu’il appelait « Catootje ». Suzette,
-la chatte, était assise en face de lui, le considérant tranquillement… Non, mais fait-il
-délicieux ici, en ai-je un <span lang="en" xml:lang="en">home</span> à moi… Et je taillais et faufilais, enivrée de bien-être
-moral et physique, et quand je lui essayai sa culotte, qui bouffait autour de son petit
-derrière, j’aurais bien mordu dedans…</p>
-
-<p>Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau paletot, d’un
-joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le présenter à la mère d’André.</p>
-
-<p>— C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez plus aimer
-que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous comptez sur la
-reconnaissance des gens, vous serez déçus.</p>
-
-<p>— Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être récompensée. J’ai pensé
-à l’enfant : si je puis en faire un homme… Je crois que je le pourrai, le fond est très
-bon.</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il est intelligent ? il ne sait que le flamand.</p>
-
-<p>— Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une langue…</p>
-
-<p>— S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais les Flamands
-ne sont pas pour apprendre…</p>
-
-<p>— Mais, madame, il n’est pas un Flamand : entre un Flamand et même un Belge, et
-un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la Réforme, s’instruisent
-dans toutes les classes de la société ; ils commentent journellement la Bible et, que
-ce soit la Bible ou l’<i>Iliade</i>, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver,
-et ici l’on ne commente rien du tout.</p>
-
-<p>— Mais vous n’étiez pas instruite cependant… André m’a dit qu’il vous a donné des
-professeurs.</p>
-
-<p>— Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès l’âge de huit
-ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des dentelles sur les genoux ; et, comme
-culture intellectuelle, on lui faisait réciter le rosaire et chanter des litanies.</p>
-
-<p>— Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines… vous savez
-bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre l’allemand…</p>
-
-<p>— Oh ! l’allemand ! fit-elle…</p>
-
-<p>Quand nous fûmes dans la rue avec André…</p>
-
-<p>— Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est bête, s’il ne sait
-pas le français en quelques semaines ; puis tu ne vas pas croire aussi que je ne t’aimerai
-plus parce que j’aimerai cet enfant.</p>
-
-<p>— Mais non !… ma mère a des idées à elle… Nous nous aimerons tous les trois.</p>
-
-<p>Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec tant d’amour
-que je sentais comme une allégresse me pénétrer.</p>
-
-<p>— André, si nous allions au Bois tous les trois… Wimpie n’a jamais vu la campagne,
-nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie.</p>
-
-<p>Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin, Wimpie et Suzette
-se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait sur le lit, prenait ma tête entre
-ses deux pattes, et me léchait la figure comme elle faisait avec ses petits. Willem
-gambadait autour du lit. Il avait souvent les menottes noires de suie.</p>
-
-<p>— J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter : c’est très difficile…
-tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas travailler et être propre.</p>
-
-<p>Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre.</p>
-
-<p>— On devra recommencer à te donner un bain.</p>
-
-<p>— Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès un vieux
-tablier.</p>
-
-<p>Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de l’enfant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de ses enfants avait
-tout et les autres rien, que cette comparaison lui était pénible. Elle demandait si je
-ne pouvais pas leur envoyer des vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.</p>
-
-<p>Huit jours après, autre lettre pour le loyer : j’envoyai encore vingt francs.</p>
-
-<p>Huit jours plus tard, nouvelle lettre : ils devaient déménager et donner un acompte
-sur le loyer ; j’envoyai dix francs. La semaine suivante, encore une lettre pour de
-l’argent !</p>
-
-<p>Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à l’abri de la misère
-pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible de faire plus, que moi-même je
-dépendais de quelqu’un.
-Par retour du courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que
-je ne le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné : que j’avais commencé à me dévouer
-à lui ; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était heureux, et chantait et dansait
-toute la journée, de joie de vivre ; qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent
-de sang-froid, parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à nouveau
-dans la misère, dont un miracle l’avait tiré ; qu’ils devaient réfléchir ; que non seulement,
-lui, Willem, en était sorti pour la vie, mais encore sa postérité ; que c’était le seul
-Oldéma qui pourrait normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait
-déjà fait un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le traiterait toute
-sa vie comme son enfant à lui.</p>
-
-<p>Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait pas qu’un frère
-eût tout et les autres rien ; que je devais rendre l’enfant.</p>
-
-<p>Réponse : « Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas. »</p>
-
-<p>Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir. Ils n’avaient pas
-d’argent pour payer le train : mais, deux mois après, mon frère arriva à Bruxelles, et
-accompagné de Naatje, vint chez moi. Dès la porte je l’empoignai
-par les épaules et le secouai, ne pouvant articuler un mot, la gorge serrée comme
-dans un étau. Je pris l’enfant sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais,
-en des sons rauques :</p>
-
-<p>— Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie qu’est la misère.
-Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, pour m’exploiter, et, parce
-que je ne peux pas me laisser faire, vous le reprenez, sans pitié. Regarde donc… ce
-qu’il est maintenant, et ce qu’il était…</p>
-
-<p>— Mais il a maigri.</p>
-
-<p>— Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux.</p>
-
-<p>En un tour de main, je l’avais mis nu.</p>
-
-<p>— Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents… Regarde quel adorable petit
-bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant.</p>
-
-<p>Wimpie pleurait.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas partir, tante.</p>
-
-<p>— Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et jour.</p>
-
-<p>— C’est une comédie ! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de me le laisser.</p>
-
-<p>— Alors, évidemment, il y aurait une compensation…</p>
-
-<p>— Mais la compensation est de le savoir heureux.</p>
-
-<p>— Je ne peux plus vivre avec ma femme… Du reste, j’ai bien dû me passer de tout ce
-qu’il a ici, il le pourra également… Et voilà… Puis, c’est notre enfant… N’est-ce pas,
-Wimpie, tu veux bien venir avec ton père ?</p>
-
-<p>Wimpie s’accrocha à moi.</p>
-
-<p>Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein partit sans lui.</p>
-
-<p>Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma belle-sœur,
-disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir chercher elle-même son enfant.
-Je lui envoyai cent francs, en la suppliant de me le laisser jusqu’après l’été : « Je lui
-ferai passer plusieurs mois à la mer : alors il aura pris des forces, et pourra mieux
-résister à l’existence qui l’attend ». Je n’eus point de réponse, mais elle ne vint pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars… Cependant une vague
-espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme si son avenir en
-dépendait. Nous faisions de longues promenades, où j’attirais son attention sur tout
-ce que je croyais intéressant.</p>
-
-<p>J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants, était très
-attiré vers les
-soldats. Alors, en lui montrant les troupiers, je disais :</p>
-
-<p>— Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour les
-dresser à tuer leurs semblables.</p>
-
-<p>Au bout d’un mois, il les eut en horreur.</p>
-
-<p>Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est exploité dans
-tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la différence de race peut engendrer de
-heurts, qu’on ne peut être heureux que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un
-enfant à élever, je lui dirais :</p>
-
-<p>— Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu t’appliqueras
-à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil de ton grand-père et abâtardir
-ta race.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage : il appelait les enfants
-dépenaillés « Catootje » et « Jan », comme ses frères et sœurs.</p>
-
-<p>— Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir : quel nez, mon Dieu !</p>
-
-<p>— Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes.</p>
-
-<p>Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la petite.</p>
-
-<p>Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les étoiles, en disant
-que celles qui scintillaient étaient des soleils et les autres des terres, mais que les
-soleils n’étaient pas tous de la même couleur : qu’il y en avait des bleus, des orange,
-des jaunes, et encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa
-petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait :</p>
-
-<p>— Tante, c’est un soleil.</p>
-
-<p>— Oui, il est bleu.</p>
-
-<p>— Bleu, c’est comme ta robe ?</p>
-
-<p>— Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur le chapeau
-de dimanche de Mieke : bleu électrique.</p>
-
-<p>— Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il ?</p>
-
-<p>— Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et, au lieu de tourner
-autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu d’eux. Quand nous serions devant le
-soleil bleu, tout aurait un reflet bleu, même notre figure et nos mains ; puis, en
-approchant du soleil jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous
-serions, en ce moment-là, verts.</p>
-
-<p>— Verts, tante ?</p>
-
-<p>— Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec du safran,
-et elle est devenue verte : alors je crois que, nous
-aussi, nous deviendrions verts… mais, en tournant encore, nous nous approcherions
-de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet jaune : tu sais, comme le
-matin, quand tu dis que mes cheveux sont d’or…</p>
-
-<p>— Tante ! tante ! comme je voudrais avoir tous ces soleils… je ne me coucherais plus,
-pour les regarder nuit et jour.</p>
-
-<p>— Voilà où serait le danger : deux soleils seraient trop pour notre terre, il ferait clair
-nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et nous ne trouverions pas assez de repos. Car,
-en dormant, tu grandis, et ton intelligence se rafraîchit : alors il faut dormir, beaucoup
-dormir… Viens, il est temps de te coucher.</p>
-
-<p>— Oh ! tante, laisse-moi encore regarder… Comment sont les bêtes sur une terre
-avec un soleil bleu ?</p>
-
-<p>— Comment veux-tu que je le sache ? on ne peut pas aller voir.</p>
-
-<p>— Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y apprendre le
-français ?</p>
-
-<p>— Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors !…</p>
-
-<p>Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien d’émouvant comme
-un petit enfant grave, qui cherche à comprendre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la
-lampe. J’étais assise dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux ; la lune était
-très claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien au petit,
-mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard.</p>
-
-<p>— Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre tout noir
-avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante ?</p>
-
-<p>— C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la terre et le soleil…
-Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule avec nous autour du soleil, mais elle
-tourne toujours le même côté vers lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement
-d’un côté ; mais, de l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand
-il gèle et qu’il y a deux pieds de neige ; et puis, on y étouffe.</p>
-
-<p>— On ne peut pas y aller non plus, tante ?</p>
-
-<p>— Non, impossible.</p>
-
-<p>— Même pas avec le tramway à vapeur ?</p>
-
-<p>— Non, avec rien.</p>
-
-<p>— Elle est bien jolie, tante ; quel dommage qu’on ne peut pas y aller…</p>
-
-<p>— Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une moitié, et gelé
-à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié…</p>
-
-<p>— Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été ?</p>
-
-<p>— Par les livres… tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles choses tu apprendras.</p>
-
-<p>— Je veux lire, tante.</p>
-
-<p>— Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre.</p>
-
-<p>— Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres ?</p>
-
-<p>— Oui, autant que tu voudras : ton oncle a, à la campagne, tous les livres, avec des
-images, dans lesquels il a appris, et il a promis qu’ils seraient tous pour toi.</p>
-
-<p>— Je dois dormir pour grandir : alors, je vais me coucher.</p>
-
-<p>— Nous devons encore souper.</p>
-
-<p>Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites menottes, et
-m’embrassa toute la figure.</p>
-
-<p>— Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa chambre. Il
-dormait avec une expression d’extase sur tout le visage. Bientôt il se réveilla. Il
-regarda autour de lui, un peu déçu.</p>
-
-<p>— Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs ? Tantôt la chambre était remplie
-de fleurs.</p>
-
-<p>— Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé.</p>
-
-<p>— Rêver, qu’est-ce que c’est ?</p>
-
-<p>— C’est… je ne sais pas… Rêver, c’est voir ou faire des choses, pendant qu’on dort.</p>
-
-<p>— Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante…</p>
-
-<p>— Viens vite pour ton bain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tante, raconte-moi quelque chose.</p>
-
-<p>— Eh bien, écoute… Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des maisons, des gens
-et des bêtes sur la terre ?</p>
-
-<p>— Mais oui, tante.</p>
-
-<p>— Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des fleurs, des
-arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme construit des maisons et
-des boulevards, est une partie détachée du soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le
-ciel sur elle-même et autour du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui
-dirait une bulle de savon, mais grande, grande comme le monde entier… Elle a brillé
-comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs couleurs. Elle
-bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur autour d’elle. Mais, comme elle
-tourbillonnait follement, dans un grand vide, où il faisait effroyablement froid, une
-croûte s’est formée sur la masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore
-à brûler en dedans.</p>
-
-<p>» Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut retombée pour
-former les mers, qui étaient alors tièdes, — tu verras la mer, cet été, — de grands
-morceaux de cette croûte se sont soulevés hors de l’eau ; ce sont les terres. Et encore
-très longtemps après, des plantes qui croissaient dans les mers out commencé à
-remuer doucement, sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes ; et,
-quand les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes ont dû
-s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais d’autres se sont
-acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne parvenaient pas à bouger sont
-devenues des arbres. Des herbes et des plantes ont aussi poussé sur les terres.</p>
-
-<p>» Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se sont couvertes
-de poils et de plumes ; au lieu de ramper, elles ont soulevé leur ventre, et les voilà à
-quatre pattes… Elles ont marché, puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les
-oiseaux, il a fallu très longtemps…</p>
-
-<p>» Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison : en volant, elles
-jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient le jour, comme un gros
-nuage noir ; et, en marchant, elles défonçaient la terre. Elles
-se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi étaient gigantesques : ceux
-du Bois de la Cambre sont des brindilles à côté.</p>
-
-<p>» Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les autres, peut-être
-parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas être mangés toujours, ils devaient
-inventer continuellement des moyens de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se
-sont mis debout, et ils sont montés sur les arbres où ils ont vécu.</p>
-
-<p>— Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est assez grand :
-si nous bâtissions une maison sur ses branches… Ce serait bien amusant ; on y
-monterait avec l’échelle.</p>
-
-<p>— Une maison, c’est impossible, chéri ; une cage, cela irait encore… Puis maintenant
-il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la cuisine. Comment nous y
-prendrions-nous, perchés sur les branches ?</p>
-
-<p>— Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas ?</p>
-
-<p>— Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de chêne… ils
-sont amers, tu n’aimes pas les choses amères… Et tout doucement, par son intelligence,
-ce singe est devenu l’homme ; mais il n’était pas encore aussi beau ni si blanc que
-maintenant. Comme il avait souvent froid, il s’habillait de branches
-feuillues ; au lieu de vivre sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis
-il a construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se nourrir que de
-ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains, il a cherché autre chose, et, après
-encore un très long temps, il commença de se battre avec des animaux pour les tuer.
-Il mangeait leur chair toute crue et se vêtait de leur peau… Puis, encore longtemps
-après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches : dès lors, au lieu
-de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il se servit de son couteau ou de
-sa hache pour les tuer.</p>
-
-<p>— Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû souvent être
-mordu ? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais chez ma mère : cela faisait
-très mal.</p>
-
-<p>— Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise et au vol. C’était
-moins loyal, mais plus commode… Il trouva en outre le feu, et il put cuire la viande.
-Puis encore, longtemps après, il a semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le
-maître de la terre et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la
-bêche et la charrue… Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a adoucies par
-l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à leurs petits, il le prenait
-pour le boire lui-même. Mais, comme cela le fatiguait très fort de travailler la terre,
-seul, il a attelé avec des liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à
-des animaux apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.</p>
-
-<p>» Et peu à peu l’homme a tout pris : ce qui se trouve au-dessus de la terre, sur la
-terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il a démoli, il a inventé, il a fait et
-refait, il mange tout, il boit tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le
-gênait… Et nous voilà !</p>
-
-<p>— Et nous voilà ! fit Wimpie, tout étourdi.</p>
-
-<p>Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était ce petit bonhomme
-sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large ouverts sur la vie, dont on allait
-refaire la larve bouffie et malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant ! Et
-cela par envie haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela
-par un pouvoir despotique… Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi soir, après
-des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le produit de cet accouplement !
-Ces êtres inconscients, irresponsables par leur ignorance, ont le droit d’annihiler une
-créature humaine… Ah ! que c’est odieux, odieux !</p>
-
-<p>Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en temps, j’allais
-à son lit le regarder dormir : il souriait, il voyait sans doute des fleurs, et les bêtes
-dont je lui avais parlé… Mon Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te
-soustraire à ce qui t’attend ?… Dans quelques mois, ça y est… Il n’y a pas à croire que
-c’est un mauvais rêve… tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez coulant, les
-cheveux hérissés remplis de vermine… Rien à faire, ils ont le droit, le droit de faire
-de toi une brute, une épave…</p>
-
-<p>Sa main fit le mouvement de caresser ; son sourire s’élargissait, tandis que ses
-lèvres remuaient.</p>
-
-<p>André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes, assis sur le
-lit du petit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais une petite maison
-de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné des culottes avec blouse cousue
-à même, décolletée et sans manches, en coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue.
-Le matin, quand je l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le
-chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai d’un chapeau blanc
-à large bord, il m’interrogea :</p>
-
-<p>— Tante, on s’habille comme ça ici ? vais-je me promener ainsi à moitié nu ? toi, tu
-mets cependant des bas…</p>
-
-<p>— Oh, mais ! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger dans la mer.</p>
-
-<p>Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un essuie-mains. Je
-voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa grandeur. Pour cela nous
-grimpâmes par derrière une haute dune.</p>
-
-<p>— Voilà ! fis-je, au sommet.</p>
-
-<p>Il resta muet, respirant par saccades, puis :</p>
-
-<p>— Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau… elle est bleue, elle est verte, et et encore
-autre chose.</p>
-
-<p>— Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons.</p>
-
-<p>— Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur nous, elle
-avance.</p>
-
-<p>— Elle recule aussi, regarde.</p>
-
-<p>— Ah ! oui ! pourquoi ?</p>
-
-<p>— Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis, là entre ces
-pilots, nous chercherons des moules.</p>
-
-<p>Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que l’eau nous
-entraînerait.</p>
-
-<p>Bientôt il jubilait en une joie délirante… le sable chaud, les coquillages… Entre les
-brise-lames,
-nous cherchâmes, sous les pierres, des moules dont nous remplissions le seau.
-Subitement il se redressa en criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot,
-et une jambe levée comme pour donner un coup de pied.</p>
-
-<p>— Tante ! Tante !</p>
-
-<p>C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en sa marche
-latérale.</p>
-
-<p>Je pris la bête et la déposai dans le seau.</p>
-
-<p>— Tante, jette-la… Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et qui sont
-devenues des hommes ?</p>
-
-<p>J’avais envie de dire « oui »…</p>
-
-<p>— Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas méchante, mais elle
-se défend, tu comprends… Nous allons la faire bouillir et la manger pour notre souper.</p>
-
-<p>— Mais, tante, c’est <i>infâme</i>, fit-il, en français.</p>
-
-<p>— Que dis-tu ? tu répètes les paroles de ton oncle.</p>
-
-<p>Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je.</p>
-
-<p>— Viens, je vais te tremper dans l’eau.</p>
-
-<p>J’ôtai mes bas et ma jupe ; je le mis nu. Nous marchions à petits pas dans la mer.
-Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand l’écume nous sautait au visage.
-Il bégayait de
-joie et d’émotion, et sa peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si
-radieusement bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et l’atmosphère
-embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce moment la joie de vivre.</p>
-
-<p>… Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les éléments de la joie
-et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont que des éléments de torture. Je dois
-assister à cet épanouissement d’une âme adorable, et dans trois mois… et je ne peux
-rien, rien.</p>
-
-<p>Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se contractait.</p>
-
-<p>— Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant.</p>
-
-<p>— Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il bâtissait, avec les
-autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans le sable. Pendant les vacances, avec
-André, nous allâmes en excursion par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le
-bonheur de Wimpie était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en
-lui tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise, alors, il
-voulait être à côté d’elle : elle
-pouvait porter son jouet, et il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle
-en eût aussi. Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois
-l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse de le bercer
-dans mes bras.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une lettre : ils
-arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis que je leur défendais de se
-présenter chez moi et chargeai Naatje de venir chercher Wimpie.</p>
-
-<p>Je fis un gros paquet de ses vêtements — je ne gardai que son paletot de capucin — et
-Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux, remontèrent la rue.
-J’étais penchée hors de la fenêtre du rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la
-courbe, il se retourna et me salua du bras, en criant :</p>
-
-<p>— Je vais revenir, tante, à tantôt… mais ne pleure donc pas, voyons, tu es mon
-Wimpie.</p>
-
-<p>Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin.</p>
-
-<p>Maintenant la mesure est-elle pleine ?… que peut-il encore m’arriver ?… est-ce assez,
-est-ce assez maintenant ?… et lui, mon glorieux petit garçon !…</p>
-
-<p>André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut qui les guettait ;
-quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez moi.</p>
-
-<p>Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que cela valait
-mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune reconnaissance.</p>
-
-<p>— Cela vous fait pleurer ? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné leur enfant ?</p>
-
-<p>— Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui est la
-leur… André et moi, nous en aurions fait un homme.</p>
-
-<p>— Peuh !… Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je commence par
-les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous ? Il faut les acheter, il n’y
-a que cela…</p>
-
-<p>André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa cuiller.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu, André ? tu ne <i>man-ges</i> pas… J’ai envie de te faire chercher des huîtres…</p>
-
-<p>Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la table. Elle sonna
-comme si le feu était à la maison. Philomène accourut.</p>
-
-<p>— Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur, <i>il ne
-sait pas man-ger</i>…</p>
-
-<p>— Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres.</p>
-
-<p>— Si ! si ! En voulez-vous aussi ? oui da !
-cela vous fera oublier votre chagrin. Une douzaine et demie, Philomène.</p>
-
-<p>— Mais non, mais non ! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres… Ce que l’on mange
-dans cette maison !</p>
-
-<p>Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les autres.</p>
-
-<p>Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla :</p>
-
-<p>— Voyons, que veux-tu que j’y fasse ? on ne choisit pas sa mère.</p>
-
-<p>Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où je l’avais
-abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son amertume ne s’accordait
-pas avec la mienne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXVIII]"></h2>
-
-<p>J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon grand
-manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé et aux yeux
-flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il faisait beau, quoique humide,
-et, comme elle passe
-l’hiver dans l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais.
-Chemin faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je vis
-une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens crottés, hâves et
-farouches ; ils avaient le cou tendu vers une maison où un boucher délivrait de la
-viande ; à côté de la charrette, une femme, aussi crottée et hagarde que ses bêtes.</p>
-
-<p>Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens :</p>
-
-<p>— Regarde, ils meurent de faim…</p>
-
-<p>La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et excitant les
-chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant :</p>
-
-<p>— Oui, belle madame, nous mourons de faim : moi, que tu ne comptais pas, aussi
-bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous n’avons pas mangé, c’est
-depuis hier midi. A six heures du matin, eux et moi nous étions attelés à la charrette,
-et nous ne parvenons pas à vendre un seau de sable… Encore si c’étaient des moules,
-pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable… Oui, nous mourons de
-faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates ? pas pour nous aider sûrement,
-et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien lourd… Ah ! une petite caille comme toi
-leur conviendrait tout à fait, et ils ne laisseraient
-rien sur tes os mignons… Et même le singe que tu portes sous ton manteau, de cinq
-cents francs pour le moins, nous ferait grand plaisir : il y passerait, poil et tout, et j’en
-réclamerais bien une côtelette…</p>
-
-<p>Elle continuait d’exciter ses chiens ; les passants me dévisageaient, amusés. Bézy,
-terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents ; moi, j’étais moins fière, et je hâtais
-le pas vers la maison. Pendant que j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de
-m’interpeller :</p>
-
-<p>— Une belle maison comme une belle dame… il doit faire chaud et moelleux
-là-dedans…</p>
-
-<p>Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets : les chiens s’étaient affalés dans la boue.</p>
-
-<p>— Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à la femme.</p>
-
-<p>— Madame n’y songe pas, c’est une soularde : dix centimes suffisent.</p>
-
-<p>La femme continuait de fulminer.</p>
-
-<p>— Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police… non ! non ! pas ça, mais faites-la
-taire.</p>
-
-<p>— C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette mégère.</p>
-
-<p>— C’est bon, laissez-moi.</p>
-
-<p>Ah ! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi… « Ton manteau de
-cinq cents francs », a-t-elle dit… Il en a coûté
-le quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune… Et pourquoi ai-je
-fait cette réflexion : « ils meurent de faim… » Je n’en continuerai pas moins à avoir,
-dans le fond d’un tiroir, de l’argent pour m’acheter des fanfreluches et offrir des
-colifichets à des amies qui n’en ont pas besoin… « Ils meurent de faim »… Pourquoi
-cet apitoiement stérile ? Pourquoi cette larme à l’œil ?… Ah ! au diable, quand vais-je
-donc me ficher la paix ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XXXIX]"></h2>
-
-<p>Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté nous y
-promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage doré, cuivré, bronzé ;
-mais André, à peine descendu du tramway, se livra à une marche si accélérée que je
-trottais littéralement à côté de lui.</p>
-
-<p>— André, pourquoi courons-nous ainsi ? regarde donc autour de toi, c’est admirable.</p>
-
-<p>Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il m’avait déjà
-dit pendant une promenade, quelques jours auparavant :</p>
-
-<p>— Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est beau… quelle
-opulence… Asseyons-nous…</p>
-
-<p>— Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.</p>
-
-<p>Il se tourna vers moi, étonné :</p>
-
-<p>— Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal… Ma pauvre amie, je ne commets
-que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis m’empêcher de recommencer.
-Comme de te reprocher un jour d’être gaie et, le lendemain, d’être triste… Que se
-passe-t-il en moi ?… Je suis toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la
-plus jolie nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la femme.
-Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce qu’il y avait en toi
-de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu besoin moi-même d’être guidé. Je
-t’ai abîmée…</p>
-
-<p>— Mais, André, qu’aurais-je été sans toi ? tu m’as admirablement conseillée, tu m’as
-toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et toutes les théories de tes parents
-contre la femme et le mariage n’ont rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des
-reproches ?</p>
-
-<p>— C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un pauvre être
-harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou mal…
-Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre… Mon rêve d’adolescent, de produire
-une œuvre qui aurait apporté une idée pour l’affranchissement de l’humanité, s’est
-effrité, je me suis senti incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait,
-et je ne ferai rien… Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux idées. Alors
-je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en toi d’amour qui ne demande qu’à
-se donner, je te harcèle comme un taon. Comment as-tu pu résister ? tu devrais me
-haïr…</p>
-
-<p>— Moi, te haïr !…</p>
-
-<p>Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.</p>
-
-<p>— Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que j’ai mis sur la
-défensive et que j’ai fait douter de moi…</p>
-
-<p>— Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta piqûre anatomique,
-tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler. Aussi je ne t’en ai jamais voulu
-sérieusement… tu m’as donné tout le bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi :
-si je comprends toute cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne
-serais jamais sortie de ma gangue : je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune amour
-en plus… Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi… Mais tu ne m’as jamais parlé de
-tout cela et, pour un peu de fatigue que je ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en
-vaut pas la peine.</p>
-
-<p>— Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.</p>
-
-<p>— Allons, tu n’es pas bien portant : c’est toi qui es fatigué de t’absorber toujours dans
-des livres et quels livres… de vieux philosophes rancis… Colins !… comment peux-tu
-avaler cela ? Sais-tu quoi ? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison ;
-la mer te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions autour
-de l’île, habillés en Esquimaux…</p>
-
-<p>Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.</p>
-
-<p>Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il n’avait pas
-l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il aurait pu me faire galoper ainsi
-jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse plainte…</p>
-
-<p>Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de travers et,
-avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il se mit à rire longuement
-de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa course : il ne m’entendait même pas quand
-je parlais de prendre le tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de
-deux poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante ; lui continua son chemin presque
-sans me regarder.</p>
-
-<p>J’étais encore à me demander avec anxiété ce
-qui se passait en lui, quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.</p>
-
-<p>— Je voulais vous entretenir d’André : je vous ai vus courir le long de l’Avenue ;
-l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa mère qui est tombée… Puis,
-il est toujours congestionné : vous devriez l’empêcher de s’occuper exclusivement de
-travaux intellectuels.</p>
-
-<p>— Mais je ne peux pas ; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre d’économie
-sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et inapte au travail.</p>
-
-<p>— Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer l’hiver dans le
-Midi, et en tous cas supprimez toute occupation intellectuelle.</p>
-
-<p>J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi :</p>
-
-<p>— Ah ! vous avez envie de faire un voyage…</p>
-
-<p>— Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous pas
-qu’il est si surexcité et si je ne sais comment…</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, il a toujours été ainsi.</p>
-
-<p>— Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences.</p>
-
-<p>— Des absences, mon fils ? Nous avons le cerveau trop bien fait : aucune défaillance
-ne peut nous arriver de ce côté-là.</p>
-
-<p>Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de
-faire un voyage, et que j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins.</p>
-
-<p>L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes.</p>
-
-<p>Ce voyage fut presque une galopade ; il n’y eut qu’à Nîmes où André consentit à
-rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête dégagée de se trouver toute la
-journée au grand air, par un temps pur et splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme
-dans les Arènes, mais il me fit passer par les affres de la peur, en se promenant tout
-en haut, sur le bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car
-il aurait continué exprès… Les Bains nous impressionnèrent fort : nous pensions aux
-beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même place.</p>
-
-<p>Mais la Maison Carrée ! ! !… André récitait des vers en grec ou en latin, je ne sus
-pas bien : il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée à tourner autour de
-ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne voulut pas sortir, pour rester sous cette
-impression. Nous fîmes servir le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers
-grecs ou latins. Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre
-ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se trouvait un
-Laforgue. Il le feuilleta et me lut <i>la Femme</i>, puis il le jeta.</p>
-
-<p>— L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout d’un coup,
-amer.</p>
-
-<p>— Mais, André, cela devient une obsession ; tu m’as déjà parlé ainsi au Bois.</p>
-
-<p>— Ah !… je ne me souviens pas… Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal agi envers
-toi : quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais une sale sensation de mâle
-vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta figure et ta ligne que pour ce qu’il y
-avait de vraiment supérieur en toi : tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.</p>
-
-<p>— Est-ce une supériorité ? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le sacrifier… à
-une Naatje, disons ?</p>
-
-<p>— Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire, et, si demain
-tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton instinct te montrerait sans une
-hésitation ce qu’il y aurait à faire, et tu le ferais… Mais les épreuves sont finies pour
-toi, nous sommes encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur
-ensemble : plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence n’aura prise
-sur moi.</p>
-
-<p>— Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi ? Moi aussi, je t’ai aimé pour
-ton rire et pour les gestes de tes mains.</p>
-
-<p>— Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et
-mon rire font partie de ma mentalité… Toujours la femme, même quand elle aime
-un imbécile, lui attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité, tandis
-que nous !… J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques professeurs, mais je n’ai
-pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je te laissais pendant des mois seule à la
-campagne, et, quand je venais te voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il
-me fallait revenir pour tenir compagnie à mon père ; et je repartais, te laissant encore
-seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations… Puis, dans quelle position
-équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme tu étais ? toute bourgeoise m’aurait
-trompée… Pourquoi ne t’ai-je pas prise dans ma vie ? nous aurions dû vivre ensemble
-depuis longtemps.</p>
-
-<p>— Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais puisque tu te
-devais à tes parents…</p>
-
-<p>— Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils ont procréé
-un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait avoir de personnalité… Je
-dois penser comme eux, je dois agir comme eux, je dois manger comme eux, et mon
-père dit que, si son fils ne devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune
-à n’importe qui pensant comme lui… Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné
-la médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance… Ma mère a vécu dans la
-terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait revenir de voyage, elle me
-chauffait d’avance : il ne fallait pas le contrarier, il avait travaillé toute son existence
-pour m’acquérir l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que
-je pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but même de sa vie…
-Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, puisqu’il ne les supporte pas… Alors,
-quand il rentrait, j’étais comme un petit garçon : au lieu de discuter mes idées, il fallait
-acquiescer aux siennes ; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne,
-il fallait en parler comme d’une inférieure… Quant aux questions d’art, c’étaient des
-balivernes… Si je déviais aussi peu que ce fût des préjugés de mon père, je voyais le
-regard terrifié de ma mère m’implorer…</p>
-
-<p>» Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi : il sait très bien que tu existes, mais il ne
-veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins par préjugé contre toi que
-contre la femme et le mariage… Ma mère ne t’a admise que pour me faire croire
-qu’elle est mon esclave, et parce qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux…
-je suis leur toton… mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait
-de te le dire… Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant…</p>
-
-<p>— C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.</p>
-
-<p>— Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire… Si jamais j’écris un
-livre, ce sera un livre de vie : le reste des phrases… Mon père s’est emparé de l’idée
-du « Surhomme » ; c’est homme qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut
-à s’abandonner à toutes ses mauvaises tendances… non, être homme, c’est les combattre
-et essayer de devenir le meilleur possible…</p>
-
-<p>— Mais, André, tu les juges si sévèrement… Pourquoi, les devinant si bien, t’es-tu
-laissé annihiler ainsi ? Cela m’a souvent étonnée, et je me suis quelquefois demandé
-si tu m’aimais complètement.</p>
-
-<p>— Tu vois, je t’ai fait douter de moi.</p>
-
-<p>— Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires passaient avant.</p>
-
-<p>— Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis longtemps je vois
-qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas, arrive que pourra, je veux que
-désormais tu vives et luttes avec moi. Tu es ma femme, il n’y a que le mariage devant
-la loi qui soit contraire à mes convictions… Mon père fera ce qu’il voudra.</p>
-
-<p>— Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la campagne pour sa
-santé, attendons qu’il y soit… Et ta mère ?</p>
-
-<p>— Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je m’installerai chez
-toi.</p>
-
-<p>D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête sur ma poitrine.
-Alors je sentis que tout son corps était brûlant… Il s’endormit bientôt. Ses paupières
-battaient et une sueur l’inondait… Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui
-nous attend ? car quelque chose de sinistre nous attend… Comment faire pour que
-rien ne puisse l’atteindre ?… Il tousse : peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi qu’il
-arrive, qu’il guérisse… Il est riche, nous dépenserons jusqu’au dernier centime pour
-le guérir, je le soignerai nuit et jour… Qu’est-ce qui nous attend ? De l’aide, mon Dieu,
-de l’aide !…</p>
-
-<p>J’étais prête à crier au secours ; je m’enfonçai le drap dans ma bouche, pour ne pas
-l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit dans un malaise
-insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma poitrine était si confiant, ses
-mains aux doigts écartés pour chercher de la fraîcheur étaient si touchantes, que
-jusqu’au milieu de la nuit je le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se
-remit à me parler de notre vie future.</p>
-
-<p>C’est la dernière causerie où il put lucidement
-développer ses pensées, et ce fut pour m’exprimer sou amour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa mère qu’il
-voulait habiter avec moi. Elle s’écria :</p>
-
-<p>— Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux…</p>
-
-<p>Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait chez moi, si elle
-croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans leur maison.</p>
-
-<p>— Oh ! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça… Du reste, je dois aller avec ton père à la
-campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici.</p>
-
-<p>Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu agité, mais
-charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma le gaz dans toute la maison,
-remonta toutes les pendules et voulut sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis
-doucement je le fis se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon
-feu qu’il y avait encore dans sa chambre.</p>
-
-<p>Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il ?</p>
-
-<p>Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot, comme sous
-l’impression d’un narcotique. Son ami médecin
-voulait absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à André.
-Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui venait lui parler de son
-livre.</p>
-
-<p>Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de lui. Il répondit
-doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda pas. Il me prit à part, me
-dit que son état était très grave et la maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la
-paralysie générale.</p>
-
-<p>— Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si elle était
-syphilitique.</p>
-
-<p>— Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le contraire.</p>
-
-<p>— Bien, j’irai moi-même chez eux : ils doivent se rappeler.</p>
-
-<p>— Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir ?</p>
-
-<p>— Non, aucun : il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an peut-être…
-mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la fin.</p>
-
-<p>Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai du médecin :</p>
-
-<p>— Comment, vous avez fait venir un médecin ? mais vous êtes dangereuse… un
-homme livré aux médecins est un homme perdu, nous
-guérissons tout avec les purgatifs et les vomitifs Leroi… Les médecins sont des
-ignorants.</p>
-
-<p>— Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas syphilitique…</p>
-
-<p>— Oui, elle l’était… J’ai fait analyser ses urines.</p>
-
-<p>— Et il ne s’est pas soigné ? et vous avez laissé cette maladie l’empoisonner ?</p>
-
-<p>— Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs : aucune maladie ne résiste à cela.
-Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse devenir fou, non, notre tête est
-trop bien faite.</p>
-
-<p>— Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et vous ne
-m’avez rien dit ! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants ? Ah !…</p>
-
-<p>Une haine féroce passa sur sa figure.</p>
-
-<p>— Oh ! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté ; nous nous aimions trop
-complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre…</p>
-
-<p>Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers. C’était André
-qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque ; les livres gisaient à terre pêle-mêle
-avec les planches et des platras.</p>
-
-<p>— Des étrangers ont osé signer mes livres, je
-vais les brûler et en faire imprimer d’autres, signés de mon nom.</p>
-
-<p>Et il s’assit en riant.</p>
-
-<p>Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son enfant, et elle
-courut chez le médecin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un progrès nouveau
-dans la maladie… Ils sont les maîtres, ils vont m’éloigner de lui. Eux sont incapables
-de le soigner, ce seront donc des étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires
-cet être si fin… Ah ! je le tuerai plutôt, et moi avec lui… Nous allons bien voir si,
-parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de droits…
-Comment ? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et trois minutes devant
-le maire les donneraient tous… Je ne demande qu’à pouvoir le soigner et le garder le
-plus longtemps possible… Aucun moyen de guérison, aucun… Alors, d’ici un temps,
-André sera fou ! fou ! !… Et je sais cela, et je vais assister à cela !… Les parents n’y
-croient pas… est-ce bêtise ou vanité ?… vanité… cela ne peut pas leur arriver, c’est
-bon pour les autres !… Maladie honteuse… quelle stupidité ! ! il était vierge quand il
-s’est fait cette piqûre anatomique…</p>
-
-<p>De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des influences en
-contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé comment il se faisait qu’il
-n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent…
-Ah ! mon pauvre adoré, comme il a dû souffrir — car cela s’est préparé depuis longtemps — lui
-qui croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit ! Je le vois devant
-le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses rêves d’un monde meilleur,
-plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide. Quelles utopies ! mais comme ce livre
-aurait été beau, car il y eût mis toute son exquise sensibilité…</p>
-
-<p>Et voilà… perdu… et rien, rien à faire… Allons, Keetje, du courage ! avale encore
-celle-là… Ah ! celle-là va m’étrangler… soit, mais aussi longtemps qu’il aura besoin
-de toi, tu ne t’étrangleras pas… Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la
-supporteras : que deviendrait-il ?… Lui vaut bien les petits…</p>
-
-<p>Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais pas les
-accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André ; cela pourrait l’exciter
-et lui faire beaucoup de mal.</p>
-
-<p>Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que je ne le verrais
-peut-être
-plus. Je dus retourner dans ma maison, qu’heureusement je n’avais pas encore
-déménagée. Je la parcourais, comme une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa
-mère, la suppliant de me le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme
-me disant de les rejoindre.</p>
-
-<p>Il était au jardin. Quand il me vit, il fit « han », me prit par la main et partit avec
-moi.</p>
-
-<p>— Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée ?</p>
-
-<p>Puis, se parlant à lui-même :</p>
-
-<p>— Keetje Oldéma… elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre, fit-il, en se tournant
-vers moi. Ils l’ont mise en prison.</p>
-
-<p>— Mais je suis ici, je ne pars plus.</p>
-
-<p>— Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je suis
-anarchiste… Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es pauvre…</p>
-
-<p>Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait emprisonnée.</p>
-
-<p>Le père maintenant m’acceptait d’emblée… Je suis sûre que c’était encore la mère
-qui avait tout exagéré, pour intimider André… Il fut convenu que je m’installerais
-avec lui à la campagne, près de la ville pour les facilités. Eux, les parents, craignaient
-trop les émotions.</p>
-
-<p>Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne
-maison de campagne, au milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je
-pouvais lui laisser toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie,
-ou de Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après quelques
-jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était resté avec elle, il se
-fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort blanchi dans les derniers temps.</p>
-
-<p>— Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau grise ?…</p>
-
-<p>Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit les mains.</p>
-
-<p>— Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez…</p>
-
-<p>Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je me trouvais
-sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand il était agité, je glissais
-son bras sous le mien et, en nous promenant au jardin, je chantais doucement la gloire
-du grand écrivain André : cela le calmait toujours.</p>
-
-<p>Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce ; il se prit la tête
-à deux mains et haleta :</p>
-
-<p>— Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il ? que m’arrive-t-il ? Je ne peux
-plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées.
-Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a.</p>
-
-<p>— Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant, c’est tout.</p>
-
-<p>— Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien ; qu’y a-t-il ? dis-le-moi…
-je deviens fou… si… si… je le sais, je le sens.</p>
-
-<p>Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son regard
-m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il regarda autour de lui, en me
-tenant toujours par les épaules.</p>
-
-<p>— Où sommes-nous ici ? Ce n’est pas notre maison… Fou ! je deviens fou, et, toi,
-que deviendras-tu ? J’ai déposé pour toi chez le notaire… Fou, André devient fou…
-mon cerveau, mon cerveau… Fou… fou… fou…</p>
-
-<p>Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya :</p>
-
-<p>— Fou, André est fou…</p>
-
-<p>Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais plus quel discours
-j’ai tenu : j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous les tons qu’il avait toute son
-intelligence, mais, à part moi, je faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait
-être définitif, que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.</p>
-
-<p>En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour faire place,
-hélas ! à l’égarement le plus absolu.</p>
-
-<p>Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis. Alors, je laissais
-l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer dans ma chambre, et, avec ses
-portraits et ses lettres, je le refaisais. Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait
-de sa jolie voix chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes
-yeux : il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait facile de
-rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il recommençait, disant
-qu’il expliquait mal… Puis nous cueillions des fleurs et apportions en ville d’immenses
-bouquets de genêts ou de sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des
-boules de neige, et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la figure.</p>
-
-<p>Et fini… Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est hagard, il branle
-sur ses jambes… Cependant je voudrais le garder, et rester toute ma vie à côté de lui
-pour le soigner… pourvu que je puisse le garder… il y avait alors déjà des choses très
-pénibles pour moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais : une
-mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire manger… pourvu que
-je puisse le garder… Mais, quand vint la gangrène ! ! et que je vis
-dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies des cuisses les veines et artères tendues,
-d’un bord de la plaie à l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit
-éclater aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.</p>
-
-<p>Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient surtout
-leur femme.</p>
-
-<p>— André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte de sa
-présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi : moi seule, je sais le calmer.</p>
-
-<p>— Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette prédilection est
-la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses pénibles entre vous. Ceux qui
-sont méchants l’étaient déjà avant leur maladie, mais alors ils avaient la raison pour
-se contrôler. Chez André, rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon.</p>
-
-<p>Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir, même
-inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des regards d’affection.</p>
-
-<p>Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je voyais le mal
-progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il n’eut plus aucun contrôle sur
-ses fonctions
-et ses agissements. Mais, même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi.</p>
-
-<p>Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses nouvelles ;
-les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me disaient que je n’avais pas
-le droit de m’annihiler, que je me devais à moi-même ; d’autres me faisaient entendre
-que je devais être bien sèche pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient ;
-d’autres, que je devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade,
-et qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte…</p>
-
-<p>Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais devant quoi
-j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui voulaient régenter mon
-doux agneau : je les avais flanqués à la porte. Quant à moi… j’avais eu ses beaux jours
-de jeunesse et d’amour, et, maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner
-à des mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents de
-faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et toute ma
-reconnaissance ; j’aurais dû laisser manier cet être délicat, aux manières restées
-aristocratiques, par des paysans flamands qui quittent la charrue pour devenir
-domestiques d’hôpital et, au bout de six mois, aguichés par le gain, se placent
-comme infirmiers… Ah ! non ! plutôt y rester…</p>
-
-<p>Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en souffrait trop ;
-son mari était du reste malade, et elle me dit un jour qu’elle aurait préféré qu’André
-mourût avant son mari, « pour des questions d’argent ».</p>
-
-<p>— Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son père…</p>
-
-<p>— Je ne sais, madame ; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi.</p>
-
-<p>— Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous donne !
-Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable.</p>
-
-<p>— André m’a dit qu’il est chez un notaire.</p>
-
-<p>— Alors c’est sérieusement fait… et chez quel notaire ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le médecin
-me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien soignées et bandées.</p>
-
-<p>Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers six mois.</p>
-
-<p>Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule avec
-Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui que ce fût. Pendant
-quatre années personne
-ne s’était informé de lui : la pudeur m’interdisait de les déranger.</p>
-
-<p>Maintenant je ne savais plus… Avais-je du chagrin ?… il y avait si longtemps qu’il
-était mort… J’étais abrutie… Je n’avais plus de mémoire… Je ne dormais plus… Je
-vomissais tout le temps… J’étais surtout insensible… Mon avocat arrangea mes affaires.
-Le médecin m’envoya en Suisse.</p>
-
-<p>Je n’ai plus revu la mère d’André.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XL]"></h2>
-
-<p>Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps au lit. Le peu
-que je pus voir du pays m’horripilait : toujours une montagne devant soi… Pendant
-le voyage de retour, une fois en Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière :
-je ne pouvais assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges,
-de nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos prairies,
-des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la verdure et de la lumière
-argentée et enveloppante… Ah ! non, je
-suis du Nord : il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire littéralement
-pas à l’aise.</p>
-
-<p>Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne. J’errais dans les
-rues où j’avais habité et où avait habité André ; j’y retournais comme un chien à son
-ancien gîte. Il me semblait que ces quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant
-m’avoir adoptée un peu. La Montagne de la Cour était démolie ; l’Université, où j’allais
-l’attendre, se trouvait dans un bas fond ; tout le quartier aux alentours était défoncé :
-plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse m’orienter. Où était-ce donc que
-je m’étais promenée avec André, pleine de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un
-homme comme lui ? Ah, Dieu, je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer…
-Je m’en vais, je vais à Amsterdam : peut-être que là je pourrai me refaire une vie.</p>
-
-<p>Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé, je battis
-la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur les canaux puants du Jordaan,
-revoir toutes les impasses, toutes les caves, toutes les masures que nous avions
-habitées : la plupart étaient fermées, avec une pancarte sur la porte : « Inhabitable pour
-insalubrité » ; d’autres avaient été démolies pour la même raison.</p>
-
-<p>Puis quoi ?… quel moi a vécu là ? pas le moi de maintenant… Est-ce que les mêmes
-joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes impressions ? La Keetje
-d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de
-commun ?… et laquelle était la plus misérable ?…</p>
-
-<p>La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur les quais
-de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir regarder le haut des
-maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau, ce qui montre bien que je ne suis
-plus de la ville : quand j’étais petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui
-bordent les canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes
-maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux monsieur
-avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me regarder, et je vois à
-leurs bouches qu’ils se disent : « Voilà encore cette dame étrangère… » La jeune bonne,
-que j’ai prise à mon service, vient aussi me raconter combien les fournisseurs
-s’informent comment mange, boit et parle la dame étrangère… C’est bien ça : étrangère
-partout ! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de moi…</p>
-
-<p>Ah ! je ne reste pas ici, je pars pour Paris :
-ce foyer d’art et d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations.</p>
-
-<p>Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle ; elle me parla de ses
-succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez Redfern, chez son coiffeur,
-puis elle me déposa aux Tuileries. Elle avait tant et tant à faire… et ne me demanda
-même pas si je quittais Paris ou si j’allais y rester.</p>
-
-<p>Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes, et même
-des <span lang="en" xml:lang="en">Music Hall</span>… Puis je rentrais seule à mon hôtel : pas un chat, pas un chien, pour
-venir vers moi.</p>
-
-<p>Cette vie me conduira au suicide ; j’ai cependant des rentes maintenant… Ah ! je
-voudrais être née dans un petit village que je n’aurais jamais quitté, et où tout le
-monde serait mon cousin. Je n’aime que les figures que j’ai toujours vues : je puis les
-lire, je crois que je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours
-fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service : alors c’est
-que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère surtout…</p>
-
-<p>… Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous appartenions à la même
-nichée et qu’ils faisaient un avec moi… Puis André, qui est venu dans ma vie comme le
-Prince Charmant, que je ne croyais exister que sur les images : il a illuminé ma vie,
-comme d’une torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre… Puis Wimpie,
-avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites pattes : il m’était comme
-nos enfants, mais avec l’idée en plus de le perfectionner par l’étude, et à l’abri du
-besoin… Et Suzette, l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont
-les yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient comme vers
-un objet précieux plein de mystère…</p>
-
-<p>Tous disparus ! Comment et par quoi les remplacer ? Ils étaient mon âme : est-ce
-qu’on remplace son âme !… Ce n’est certes pas parmi ces gens pressés qui se
-bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi… c’est comme un courant qui
-déferle, et un autobus me passerait dessus qu’il ne pourrait se détourner.</p>
-
-<p>Je m’en vais !… où ?…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="[XLI]"></h2>
-
-<p>Cinq ans après…</p>
-
-<p>La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici, village perdu
-dans les
-bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte
-devant, et les pineraies derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de
-blé. Mon lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les houx
-cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué des ouvertures.</p>
-
-<p>J’ai bâti au beau milieu du champ, face à la vallée, une petite maison en briques,
-badigeonnée de blanc, à larges baies et à volets oranges. J’ai laissé tout le jardin
-devant la maison à découvert, j’y ai semé de grandes pelouses avec des corbeilles de
-roses ; derrière la maison et le massif, un verger bordé des plate-bandes de dahlias,
-de tournesols et d’asters. A côté du verger, j’ai planté un petit bois de bouleaux,
-traversé de chemins sinueux. J’ai clôturé le tout de fils de fer, et les champs de blé
-où travaille le paysan et les prairies où paissent les vaches jusque contre ma clôture,
-sont comme un prolongement de mon jardin.</p>
-
-<p>Je m’y suis installée, un printemps, avec une petite bonne du pays à qui j’apprends
-la cuisine, Dick, mon berger de Malines, et deux petits griffons bruxellois.</p>
-
-<p>J’ai quarante-cinq ans. Depuis quatre ans que je suis ici, mes douleurs m’ont quittée ;
-j’ai engraissé de dix kilos, j’en pèse maintenant
-soixante. Je suis très fraîche de teint, mes cheveux sont tout blancs, mais je vous
-assure que ce n’est pas laid, des cheveux blancs ondulés.</p>
-
-<p>Il n’y a aucun bourgeois dans mon village, tous des cultivateurs ; le brasseur est
-bourgmestre ; deux épiceries et deux auberges.</p>
-
-<p>Le matin, je fais une grande promenade avec mes chiens à travers bois, ou dans
-les bruyères, ou aux mares. Quand je rentre, Caroline me demande, avant de le servir,
-de goûter le plat qu’elle m’a préparé. Pendant que je dîne, elle me conte les nouvelles.</p>
-
-<p>— Madame, la femme de Jef est venue demander si vous ne pourriez pas le guérir :
-il est raide de rhumatismes et beugle nuit et jour. Le docteur l’a vu, il y a cinq jours,
-et a dit que ça devait passer tout seul. Voilà une semaine qu’il ne travaille pas.</p>
-
-<p>— Mais je ne suis pas guérisseuse.</p>
-
-<p>— Allez-y quand même, madame.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, je prends un gant de crin et la cruche d’eau-de-vie de Hasselt
-« du vieux Système », et je vais chez Jef.</p>
-
-<p>— Ah ! Dieu de Dieu, madame, ah ! nom de Dieu, avec votre permission, que j’ai
-mal…</p>
-
-<p>— Comment est-ce venu ?</p>
-
-<p>— J’étais en transpiration, et je m’ai mis dans le courant d’air : c’était délicieux, mais
-le lendemain je n’ai pu me lever.</p>
-
-<p>— Allons, Anneke, donne-moi encore une couverture de laine et aide-moi.</p>
-
-<p>Je découvre le torse de Jef et, avec le gant de crin imbibé d’alcool, je le trotte,
-devant et derrière, jusqu’à ce qu’il soit rouge feu.</p>
-
-<p>— Madame, quel dommage… ce bon genièvre, de le gaspiller ainsi… Si je le buvais
-plutôt…</p>
-
-<p>— Mon vieux, vous n’en aurez pas une goutte en dedans ; mais pour l’extérieur, je
-n’y regarde pas.</p>
-
-<p>— C’est un péché vraiment, madame, il me fera plus de bien en dedans.</p>
-
-<p>Le bougre a un regard si sincère que j’en suis touchée.</p>
-
-<p>— Non, vous n’en aurez pas.</p>
-
-<p>Et je frotte.</p>
-
-<p>— Maintenant les couvertures. Viens, Anneke, on va l’emmailloter.</p>
-
-<p>Je le roule dans trois couvertures, que j’attache avec des épingles de sûreté.</p>
-
-<p>— Voilà, maintenant il faut suer.</p>
-
-<p>Je prends la cruche et vais vers la porte. Son regard éploré s’attache à la cruche et
-dit naïvement : « Comment, elle va l’emporter sans m’en donner une goutte… »</p>
-
-<p>— Allons, Anneke, passe-moi un verre, je lui en verserai un peu : mais c’est pour
-mieux suer.</p>
-
-<p>— Oui, c’est pour mieux suer, fait-il, comme un enfant.</p>
-
-<p>Je lui en donne un bon verre.</p>
-
-<p>Il sua et le lendemain retourna au travail.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un autre jour :</p>
-
-<p>— Madame, la petite femme, en couches de son huitième, est levée. C’est le troisième
-jour, et elle trait déjà les vaches, mais elle n’est pas bien du tout.</p>
-
-<p>J’y vais et la couche de force. Je démaillote le petit et envoie la marmaille dehors,
-pour laisser dormir la mère.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Madame, ce monsieur et cette dame sont encore revenus ; ils disent que, dans le
-village, on leur a assuré que vous n’êtes pas en voyage.</p>
-
-<p>— Ah ! bien, Caroline, s’ils insistent encore, lâche Dick.</p>
-
-<p>— Tiens, oui, je n’y avais pas songé…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Madame ! Madame ! je l’ai réussie !…</p>
-
-<p>C’est Caroline qui accourt, les yeux flamboyants, les lèvres humides, ses frisettes
-noires au vent.</p>
-
-<p>— Ah ! voyons ça.</p>
-
-<p>— Il est monté, haut comme ça, il est doré et luisant, comme verni, et je l’ai fait
-toute seule.</p>
-
-<p>— Ah ! il est beau, vraiment… c’est d’une grande cuisinière… Quel beau gâteau aux
-corinthes !</p>
-
-<p>— J’ai fait exactement comme vous m’aviez expliqué, et voilà… Les femmes du
-village disent que j’arriverai bien à faire la cuisine de tous les jours, mais jamais de
-la pâtisserie.</p>
-
-<p>— Eh bien, tu vas leur montrer qu’elles se trompent. Tantôt, quand il sera refroidi,
-nous le couperons en deux, nous partagerons une moitié en trois parts, que tu porteras
-chez Anneke, chez Siska, et chez Wantje, pour prendre avec leur café ; et elles verront
-bien que tu sais faire autre chose que la cuisine de tous les jours. L’autre moitié, nous
-lui ferons honneur cet après-midi avec le thé. Ce gâteau est ton chef-d’œuvre,
-Caroline, et tu peux en être fière.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le samedi après-midi, il n’y a pas de classe. Alors, on m’envoie une demi-douzaine
-d’enfants, à têtes couvertes de croûtes et de poux. Je coupe les cheveux par places,
-pour mieux pouvoir nettoyer, et, à grandes savonnées, je les lave, je tresse les cheveux
-restants, et j’explique aux petites comment leurs mères doivent le lendemain défaire
-les tresses et faire bouffer les cheveux pour cacher les places vides…</p>
-
-<p>— Tu vois, ainsi… et l’on ne remarquera rien, à l’église.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au commencement de mon installation, j’allais de temps en temps en ville pour
-entendre un concert, ou j’achetais un beau livre. Mais le pays m’a tellement pénétrée,
-que je vis maintenant de son parfum, de son atmosphère, de sa lumière, de la vie
-intense de ses champs, de ses pineraies, de ses bruyères.</p>
-
-<p>Une promenade avec mes chiens, aux mares, me fait revoir tous les Turner de
-Londres.</p>
-
-<p>Des concerts !… Le chant de ces oiseaux, là dans le massif, n’est-ce pas du Haydn ?
-n’est-ce pas la même candeur fraîche et spontanée ?… Les nuits de pluie et de tempête,
-où ma petite maison est secouée de haut en bas, n’entends-je pas les Walkyries
-s’interpeller en des rires stridents, et passer au-dessus de ma maison avec des <i>houhou</i>
-assourdissants ? N’entends-je pas des hennissements, des rugissements de bêtes qu’on
-poursuit, des hurlements de terreur et d’allégresse ?… Quel régal que ces nuits
-farouches ? Que la meilleure clarinette ou la meilleure flûte essaye donc de jouer,
-comme le vent joue sur le toit en courant autour de la cheminée et ne s’y engouffrant !</p>
-
-<p>Lire encore des livres… Et les drames qui se passent dans le gazon où, couchée
-sur le ventre,
-je suis les insectes qui se poursuivent, se volent, s’assassinent et s’aiment avec
-passion… Dans les bois, je vois des choses adorables et féroces… A la fin de l’été,
-quand je me promène dans les pineraies, les jeunes lapins qui ignorent encore l’homme
-et le résultat d’un coup de fusil, restent couchés sur un petit tas d’herbe et me regardent
-naïvement. Mais l’approche de mes chiens les effraie et ils se sauvent, laissant un
-petit creux bien chaud. Comme j’empêche mes chiens de les poursuivre, ceux-ci se
-jettent en reniflant sur le petit creux et le ravagent de leurs pattes.</p>
-
-<p>Puis, n’est-ce pas une page de poésie que ces petites fleurs qui se ferment les jours
-où il n’y a pas de soleil, comme si alors la vie ne valait pas d’être vécue… Et ce vieux
-ménage de corbeaux qui passent en diagonale sur le jardin, tous les jours à la même
-heure, comme s’ils rentraient chez eux, après des heures de travail… et avec quelles
-intonations logiques ils s’interpellent, tout en volant… Il n’y a certes pas de ménage
-aussi uni dans tout le village.</p>
-
-<p>J’ai appris seulement à lire, à voir et à écouter, depuis que je suis ici et que les voix
-jamais d’accord des hommes ne m’atteignent plus. Je me raconte des histoires. Après,
-je les répète à Caroline, comme les ayant lues dans des livres, et je lui montre des
-livres de fleurs et d’oiseaux
-et le texte latin que je lui dis être l’histoire que je lui ai contée. Caroline fait
-un auditoire très curieux : elle ne s’étonne pas quand je donne aux fleurs un caractère
-ou des sentiments, selon leur forme et leur couleur, ou quand j’identifie les deux
-corbeaux aux gens. Elle n’est pas comme la dame qui se choquait parce que je disais :
-« Mon fils » à mon berger Malinois.</p>
-
-<p>— Voyons, chère amie, cette brute sans âme, l’appeler ainsi !</p>
-
-<p>Dick, pas d’âme !… Quelle hérésie !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les nuits sont paradisiaques dans mon jardin embaumé de parfums de roses et de
-senteurs de pins. Dans les houx du massif, les rossignols chantent : j’ai deux concerts
-par soirée, un aussitôt qu’il fait noir, l’autre après une heure d’interruption, qui continue
-tard dans la nuit. Je suis sur une chaise longue au milieu d’une pelouse, entourée de
-roses ; le ciel est pur, mais les étoiles loin ; des effluves chaudes me font palpiter de
-bien-être. Mes hantises sont des histoires de bonheur et de beauté, et, au lieu d’être
-obsédée par des visions de loqueteux haves, torturés par la misère, je vois des bois
-aux arbres gigantesques, à feuillages étendus et savoureux, je vois des bêtes à cornes
-superbes dans des prairies jaspées de fleurs, et des
-paysans fauchant des blés à grains tendres et doubles.</p>
-
-<p>Et les matins… Quelle gloire de lumière s’étend sur ces bruyères, sous la rosée !… Et
-dans mon jardin, les abeilles sur les fleurs bourdonnent, et des contes de fées
-chuchotent à mes oreilles !</p>
-
-<p>… Je voudrais vivre ici, vieille, très vieille… Cela existe donc tout de même, le
-bonheur… Je ne suis plus jamais triste… Je vois bien encore de temps en temps un
-bambin qui joue sur le gazon, mais l’image sourit et rejoint là-bas une autre image
-d’homme — il a sa redingote de toujours. Ils me sourient tous les deux, avec une
-expression d’infinie douceur sur le visage, et me font le geste de ne pas me lever, de
-jouir, jouir de la joie qui m’environne…</p>
-
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KEETJE ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-</div>
-
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-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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