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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 64902 ***
-
- RENÉ BOYLESVE
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- ÉLISE
-
- «Qui a la priorité: l'homme ou les hommes?»
-
- (EMERSON, _Société et Solitude_.)
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1921
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-CONTES
-
- LES BAINS DE BADE 1 vol.
- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --
- LE DANGEREUX JEUNE HOMME 1 --
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 --
- NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES 1 --
-
-ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage_
-
-CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
-
-_tous numérotés._
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright, 1921, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-
-
-A
-
-ANDRÉ CHAUMEIX
-
-
-
-
-ÉLISE
-
-
-
-
-PROLOGUE-ÉPILOGUE
-
-
-D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine d'années, j'extrais les
-quelques pages suivantes où je ne modifierai que les noms de personnes.
-
-
-«Granville, 17 août 189...
-
-»Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un couple dont je redoute les
-avances. Pour avoir entendu l'homme et la femme échanger entre eux
-quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à «faire connaissance».
-Pourquoi cette crainte? Ces gens sont simplement ordinaires. La femme
-n'a guère plus de trente ans et n'est pas laide. L'homme a la
-quarantaine; il est décoré; il est quelconque; il n'a pas l'air d'un
-sot. Mais quelle façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent
-d'une «madame de Vamiraud», d'un «monsieur» et d'une «madame de La
-Hotte-Saint-Pair». Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les
-régisseurs de quelque hobereau?
-
-»Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi, de griffonner ces notes à
-leur propos? Je le sais bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt,
-adresser un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air triste et
-singulier, que j'ai tant regardée sur la terrasse du Casino. Ils la
-connaissent. Par eux je pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me
-refuse à «faire connaissance».
-
-»Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de Granville. Elle s'arrondit
-en hémicycle. Trop de galets; mais de beaux rochers; et puis, là-haut,
-sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des remparts, et un bon
-clocher de granit qui a dû essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a
-gâché la vue en construisant un Casino en planches, affreux, et qui a
-l'air d'une gare provisoire de chemin de fer départemental. Mais, pour
-que les hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y abîment
-quelque chose.
-
-»Si l'on a les chevilles solides, on peut faire une jolie promenade sur
-les rochers au pied des remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne
-s'y hasardent guère; on y touche la mer brutale et sa côte rugueuse; on
-y perd de vue tout ouvrage rappelant une station d'été; et les filles du
-port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans les troubler le moins
-du monde, nues comme Ève, ou se dévêtant dans une crique, me font, au
-soleil couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à la simplicité des
-temps primitifs.
-
-»On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey, minuscule archipel
-de rocs arides ou couverts de goémons, vous laissent imaginer que vous
-êtes à mille lieues du monde habité.»
-
-
-«18 août.
-
-»On est informé de tout malgré soi, et jusque même des choses que l'on
-ne désire pas connaître.
-
-»Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me fait vis-à-vis, par un grand
-et fort homme qui vient demander «monsieur et madame Saulieu» et à qui
-l'on répond: «Les voici, monsieur Le Coûtre.» Je sais donc le nom d'un
-Le Coûtre, par-dessus le marché.
-
-»Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes, assez nombreuses,
-déposées dans le casier de «M. Saulieu». Ce M. Saulieu est joaillier, je
-ne sais quel numéro, rue Daunou.
-
-»Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais ce joaillier, du nom de
-Saulieu, donne des coups de chapeau à la jeune femme triste et
-singulière. Et le nommé Le Coûtre en fait autant.
-
-»L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne lui parlent pas.
-
-»L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune femme qui accompagne celle à
-qui il ne parle pas, et, pendant le colloque, cette dernière a
-ostensiblement affecté de s'écarter... Quant à l'homme, grand et fort,
-qui salue aussi, il n'accomplit cet acte de politesse que dans la rue ou
-sur le cours; je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.
-
-»Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me faire? Mais je suis seul;
-je ne m'amuse guère; et j'aime à regarder, à deviner.»
-
-
-«Iles Chausey, 19 août.
-
-»Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier Saulieu, de son épouse
-et de l'homme grand et fort dont j'avais oublié le nom: Le Coûtre. Ce
-qui est étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce que je l'ai
-voulu! Ce qui est stupéfiant est que je l'ai voulu dans le moment où ces
-gens-là m'agaçaient le plus. A seulement les entendre parler, je
-m'irrite; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez ordinaires
-commis voyageurs, étaient particulièrement désobligeants cette
-après-midi aux îles Chausey, poétique désert au parfum de varechs. Oui;
-mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le nom cent fois répété de
-madame de Vamiraud, et ils avaient ajouté à ce nom,--mais avec quels
-airs! et de quel ton tout à coup abaissé!--le modeste nom d'«Élise», qui
-ne saurait, à cause de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de
-Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre de celle-ci, mais
-vraisemblablement à quelqu'un qui, pour un motif que je n'ai pu démêler,
-n'est jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son nom de famille. J'ai
-été démangé tout à coup d'une curiosité exaspérée; je me suis rapproché
-un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions seuls. J'en ai été
-d'ailleurs pour mon geste inconsidéré: ma présence les a fait taire.
-
-»Nous avons échangé des banalités. Tout le reste de l'après-midi, en les
-rencontrant dans l'île, qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes
-mots stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances, ce qui, pour
-moi, a rompu en petits morceaux le plaisir, que je m'étais promis, de
-rêvasser solitairement dans ce désert marin.»
-
-
-«20 août.
-
-»Une journée torride. Je cherche de l'ombre. Je me réfugie sous les
-vieux ormes du cours Jonville, qui répandent une nuit assez épaisse. Un
-ruisseau, canalisé, court près de là; on entend le bruit des laveuses,
-et cela vous confirme la proximité de l'eau et vous donne l'illusion
-d'un peu de fraîcheur.
-
-»Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me voilà échoué à la salle
-de lecture du Casino. Un soleil implacable incendie la faible toiture.
-Comment ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je me balance dans un
-rocking pour me laisser croire que l'air s'agite, et je m'évente à
-l'aide d'un journal que je ne lirai pas.
-
-»Peu de monde; mais, parmi les oisifs désemparés, je vois entrer la
-jeune femme triste et singulière. Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause
-de la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle? Est-ce qu'elle
-excite ma compassion par son visage malheureux? Est-ce parce que,
-simplement, elle me plaît?
-
-»Elle a été s'asseoir à table; elle a écrit, longtemps. Elle ne lève les
-yeux sur personne. Se réfugier, comme un étranger, comme moi-même, sous
-les planches brûlantes d'un lieu public quand on a sa famille et sa
-maison de famille dans la ville! Car, aux bribes de conversation saisies
-par moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est bien de
-Granville; elle est parente de madame de Vamiraud et des La
-Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair est le nom d'une commune des environs.
-
-»Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit longtemps. Quand elle
-s'est levée, elle tenait à la main deux enveloppes fermées; elle a passé
-tout près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie! Mon
-désoeuvrement a quelque chose de pitoyable.
-
-»Elle n'a pas fait timbrer ses lettres; elle ne les a pas jetées à la
-boîte; elle les a conservées à la main. Elle est descendue sur la plage
-et s'est dirigée tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas encore
-trois personnes à l'eau. Elle se baigne seule et de bonne heure. Je l'ai
-regardée, ensuite, de loin. Elle nage bien; je me suis fatigué les yeux
-à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu clair.»
-
- * * * * *
-
-Le carnet de poche d'où sont extraites les notes précédentes en contient
-beaucoup d'autres, dont je fais grâce au lecteur, parce qu'elles
-s'éloignent de l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je tourne
-quatre pages en tête desquelles on lit: «Il pleut»; «Il pleut toujours»;
-«Pluie diluvienne». J'ai dû passer ces mornes journées à me morfondre
-dans une chambre d'hôtel et à jeter rageusement sur mon calepin des
-projets de romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles comme
-celle-ci, par exemple, qui m'était sans doute inspirée par la lecture
-d'un livre alors à la mode; «La description oiseuse: grande erreur du
-temps... Avant tout, ne jamais décrire un objet, qu'il ne soit traversé
-d'un rayon de lumière spirituelle, etc.» Il faut arriver au _25 août_
-pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, sur notre sujet.
-
-
-«25 août.
-
-»J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. Mais ma main tremble.
-Allons, je veux rapporter fidèlement, posément, en témoin étranger, ce
-que j'ai vu.
-
-»Le beau temps revenu, la température était délicieuse. On pouvait se
-promener au soleil. J'ai fait les cent pas sur la plage, aussitôt après
-le déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. L'heure du bain m'a
-ramené vers la plage. Comme je posais le pied sur les premiers galets,
-j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en courant vers la mer le
-bonnet de soie bleue. C'est évidemment lui que je cherchais, mais,
-l'ayant vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir l'air de
-m'intéresser à lui outre mesure et qu'au lieu de le regarder approcher
-de la mer, j'ai poursuivi ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la
-plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me suis donc retourné
-qu'après avoir heurté les autres rochers, ceux qui sont hérissés au pied
-du bloc où s'assoit la vieille ville.
-
-»Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je fus frappé par un
-mouvement inusité parmi les baigneurs: ils s'aggloméraient en un point;
-d'autres, au contraire, quittaient rapidement la mer, empoignaient leur
-peignoir, remontaient la plage, s'arrêtaient tout à coup, et
-quelques-uns redescendaient, presque aussitôt, pendant que la terrasse
-du Casino se garnissait; une quantité de gens apparaissaient sur la
-plage. «Un accident!» pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction
-qu'une seule personne pouvait avoir été victime d'un accident: celle qui
-portait le bonnet bleu. La troisième idée et les suivantes qui m'ont
-frappé ont été celles-ci: «Je n'y peux rien!... Il est trop tard!...
-C'est affreux!...»
-
-»A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant de la foule à présent
-compacte. J'avais vu, du canot où pagaye continuellement un
-maître-nageur, deux hommes plonger sur le probable «lieu du sinistre».
-
-»Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, la conviction que
-l'accident était arrivé au «bonnet bleu», comme, d'autre part, je savais
-que le «bonnet bleu» était excellent nageur, l'accident ne devait être
-causé ni par la fatigue, ni par une imprudence ou une maladresse, ni
-vraisemblablement par la crampe d'un membre, mais par l'asphyxie. Je
-déclarai le cas désespéré, apportant à cette conclusion pessimiste la
-conviction que nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre nous,
-personnellement.
-
-»Les plongeurs remontaient, soufflaient, s'agrippaient au canot et
-replongeaient; un maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, gêné
-par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix minutes allaient être
-écoulées depuis le moment où j'étais revenu sur mes pas, et l'«accident»
-avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire au moment que tout
-doucement je m'éloignais après avoir vu courir le «bonnet bleu».
-
-»Car la victime était bien la jeune femme au bonnet bleu; je le sus,
-sans étonnement, mais non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux
-groupes. Je sus même aussitôt son nom: on l'appelait madame Destroyer.
-
-»Les recherches durèrent encore un grand quart d'heure; mais elles
-devaient être vaines. Je m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour
-tous. Peu de temps après ces quelques minutes dramatiques, le public
-habituel s'agitait dans l'eau indifférente; le canot contenant le
-maître-baigneur se balançait et semblait danser parmi des vivants,
-au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, d'une splendide magnificence,
-s'abaissait sur une mer parfaitement calme.»
-
-
-«26 août.
-
-»Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai retenu ma place au bateau
-de Jersey.
-
-»La mer n'a rien rapporté... Cela «s'explique, paraît-il»?
-
-»Voici la version que l'on donne. Madame Destroyer était en effet une
-bonne nageuse; née à Granville, elle avait une complète expérience de la
-mer. Elle aurait pris tout simplement son bain trop tôt après le repas.
-Cependant, je l'ai vue entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes
-y étaient déjà, et certainement après quatre heures et demie. Oui; mais
-elle appartenait à une famille soumise aux anciennes moeurs, qui a
-coutume de faire venir chaque année ses membres jusque du fond des plus
-lointaines provinces et qui les réunissait, le jour fatal, en un
-déjeuner plantureux, lequel s'est prolongé plus que de coutume.
-
-»On dit, depuis, que ce déjeuner était une sorte de fête de famille dans
-le genre de celle qui fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de
-l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont employés les Saulieu,
-sans vouloir dire davantage. Ces termes ne font qu'accroître l'intensité
-du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément à cause de
-cela, ils s'harmonisent avec ce qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé
-et, ma foi, disons: de mystérieux, dans l'attitude de madame Destroyer
-au milieu des siens, et dans l'attitude vis-à-vis d'elle de plusieurs
-personnes amies de sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu
-disaient: «madame de Vamiraud» pour désigner cette jeune femme, compagne
-ordinaire de madame Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils
-disaient: «Élise» pour désigner madame Destroyer, à qui ils ne parlaient
-pas.
-
-»On jase. Toute la ville parle de l'événement et ne parle que de cela.
-Que n'ai-je pas entendu dire?
-
-»Le curieux est que les Saulieu, qui _la_ connaissaient, puisqu'ils
-avaient prononcé son petit nom, et qui naturellement sont interrogés par
-tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque exagérée. Je sais
-qu'ils ont été faire visite à la famille, à madame de Vamiraud
-notamment, qui est bien la propre soeur de celle qu'on nommait Élise. Et
-ils sont muets comme des tombeaux, comme cette mer qui a englouti Élise
-et ne la rend pas.
-
-»Je les ai interrogés moi-même. A la suite d'un événement pareil,
-jusqu'à des étrangers s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et
-l'autre séparément, ces rustres:
-
---C'est très délicat.
-
-»Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une jeune femme morte.
-Cela laisse supposer... Au fait, laisse supposer quoi?
-
-»Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité touchant cette jeune
-morte est piquée au vif.
-
-»Un fait à retenir: j'ai croisé, ce soir, dans l'ombre, sur la jetée, le
-couple Saulieu accompagné du grand homme robuste dont j'ai encore une
-fois oublié le nom. A mon approche, ils se sont tus. Je ne les ai pas
-abordés. Mais, en les croisant de nouveau plus près des lumières du
-port, j'ai distingué nettement que le grand homme robuste pleurait!...
-il pleurait: je l'ai vu s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant
-qu'il marchait à côté de ses amis; et, tout à coup, je l'ai vu s'asseoir
-sur une borne. Il s'est pris la tête à deux mains. Il a une chevelure
-épaisse et grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait comme un
-enfant.
-
-»J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix:
-
---Allons, allons, Jean-Marie!...
-
-»Je me souviens que l'homme grand et fort, Jean-Marie, causait aux îles
-Chausey, familièrement, avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé le
-nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.
-
-»Un roman entre la jeune femme trop charmante qui répondait au nom
-d'Élise et l'homme que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, après
-s'être affalé, comme un matelot du port, sur une borne! Non, voyons...
-
-»Ma remarque ne vaut absolument rien: je le sais, car les grandes amours
-sont extraordinaires en tout.»
-
-
-«27 août.
-
-»Le plus curieux est que je ne pars pas pour Jersey. J'apprends trop de
-choses. Je suis trop homme de lettres: un événement qui a failli me
-toucher le coeur s'enrichit de détails innombrables qui m'atteignent
-l'esprit; et me voilà accaparé par un «sujet». Je n'ai plus besoin de
-m'informer: on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus; elles se
-délient outre mesure. L'inconvénient est qu'on dit trop; il faut mettre
-de l'ordre, trier, user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste
-à percevoir le «vraisemblable».
-
-»Un hasard précieux me sert. Il se trouve qu'un des hommes en qui j'ai
-le plus de confiance, un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est
-trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère que je cherche à
-éclaircir. Il est discret, mais ne me refusera rien de ce que sa
-conscience l'autorisera à m'apprendre. Du diable si, avec le goût que je
-me suis senti pour mon héroïne, je ne tire pas de là quelqu'une de ces
-histoires, comme je les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le
-moins possible à ce qu'on appelle «un roman»!»
-
-
-
-
-I
-
-
-Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, à Granville, d'une très
-ancienne famille de la région. On voit encore, sur la route de
-Saint-Pair, les restes d'un vieux château bâti en granit, dont le vent
-de mer a décoiffé un pignon et tordu la girouette rouillée; c'est de là
-qu'ont essaimé jadis tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers de
-marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir était abandonné et déjà
-dans un grand délabrement quand Élise était une petite fille, et il ne
-servait plus que de grange. On allait le visiter, à intervalles presque
-réguliers, pour enseigner aux enfants leurs origines, ce dont ceux-ci
-profitaient surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin sec contenant
-toujours quelques chardons des dunes, qui leur piquaient les mollets.
-
-Les parents d'Élise habitaient alors, au centre de Granville même, une
-maison d'aspect modeste, mais largement étendue sur un des côtés du
-triangle de la place dite «cours Jonville». Cette place, au sol non
-pavé, était plantée d'ormes très vieux, en quinconces, qui
-assombrissaient beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage touffu ne
-laissait pas d'être agréable en été. Sous ces beaux arbres se tenait le
-marché deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le matin, madame de
-La Hotte, qui connaissait par leur nom toutes les bonnes femmes, les
-appeler de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans sortir de chez
-soi, et en papillotes.
-
-Toute la journée, c'était alors, sous les grands ormes, un bavardage
-frénétique, qui ne saurait être comparé qu'à la piaillerie des moineaux
-à leur coucher. Élise, sa soeur aînée, nommée Marie, et ses deux frères,
-à l'époque des vacances, se tenaient aux appuie-mains du
-rez-de-chaussée, criant plus fort que les maraîchères et jouant à vendre
-ou à acheter des denrées fictives, à moins que l'un des garçons,
-suspendu par les poignets, ne dégringolât, en écorchant le crépi de
-chaux grisâtre et ses propres genoux, pour aller chiper en bas ou se
-faire offrir pour sa bonne mine quelque poireau, un trognon de chou, une
-laitue piétinée, des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à
-trois à califourchon sur son nez, ou bien des cerises en pendants
-d'oreilles.
-
-L'odeur des légumes et des fruits montait et se répandait dans la
-maison, vers le soir, en même temps que s'apaisait la rumeur et que
-baissaient les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de sa nature et
-en même temps un peu serré, descendait de sa bibliothèque,
-invariablement, à cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le
-cours, entre chien et loup, humant les parfums agrestes, sa canne
-normande à la main, sans avoir l'air de rien, sinon de songer aux
-paperasses qu'il avait remuées; et, tout à coup, on le voyait aviser un
-panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, l'un assis sur son bras
-replié et l'autre suspendu par l'anse à son petit doigt.
-
-Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, M. de La Hotte-Saint-Pair
-vivait enfermé chez lui, depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie
-et de l'histoire; il s'occupait à classer d'innombrables papiers de
-famille ou à s'essayer en des biographies ancestrales. A des dates
-régulières, sa documentation s'enrichissait, grâce à des réunions
-auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, plus qu'à tout.
-Très bien apparentés l'un et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact
-avec le moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements n'avaient
-jamais pour but que d'assister à des baptêmes, à des mariages ou à des
-obsèques, parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels on ne
-lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. Pendant toute leur jeunesse,
-Élise, sa soeur et ses frères, furent à peu près toujours en deuil. Et
-il venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, des cousins,
-d'Avranches, de Saint-Malo, de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de
-Saint-Brieuc, et jusque de Nantes et d'Angers, voire de Paris. En ces
-réunions, espacées tout au long de l'année, et ménagées adroitement
-selon les affinités et même selon les besoins d'apaiser des dissensions
-ou d'éclaircir des malentendus, on se perdait en souvenirs, en exercices
-de mémoire, en rappels pénibles et interminables de dates, en escalades
-hardies de telle branche minuscule ou de tel rameau de l'arbre
-généalogique, qui n'amusaient certes pas tout le monde, mais créaient
-cependant une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément que chacun
-sentait propre à soi-même, autant qu'au groupe tout entier, où chacun,
-plus ou moins consciemment, se complaisait.
-
-Après la famille, il y avait les relations, qui ne comptaient pas peu.
-Elles grevaient le budget par les cadeaux, les transports, les dîners,
-sans compter les écritures innombrables, mais étaient tenues comme
-essentielles à la vie, au premier chef, et les personnes qui en
-faisaient partie constituaient une petite humanité à part, contre quoi
-ne s'exerçait pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique,
-humanité qu'on admettait pour bonne et impeccable, une fois pour toutes,
-qu'on soutenait en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement,
-sauf le cas de manquement grave aux règles imposées par l'honneur, le
-savoir-vivre, l'usage.
-
-Élise, de qui la tête était très bonne, semblait avoir hérité du goût de
-son père pour ce que les garçons appelaient irrévérencieusement «l'art
-de grimper à l'arbre»; elle connaissait sur le bout du doigt plus d'un
-siècle de générations non seulement de la famille, mais de mainte
-famille amie, et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se
-montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait sa mère, car on
-l'interrogeait à perte d'haleine,--et c'était devenu un jeu commun par
-la ville,--sur des faits datant de quatre-vingts ans, comme si elle eût
-été une vieille dame. Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements,
-ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces dates qui
-l'excitaient beaucoup, mais bien le succès qu'elle obtenait en se
-montrant si savante.
-
-Et cela lui fut une excellente préparation pour ses études qu'elle alla
-faire pendant cinq ou six ans au couvent des religieuses de l'Assomption
-d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au jour de l'an, à Pâques,
-aux vacances, elle poussait bel et bien des «colles» d'histoire à son
-papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé de l'érudition de sa
-fille souvent supérieure à la sienne propre. Avec ses connaissances,
-toutes locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, vis-à-vis de
-mademoiselle de La Hotte, qui vous parlait de l'histoire universelle
-comme il parlait, lui, de celle de sa grand'mère.
-
-Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, les choses commencèrent à
-se modifier beaucoup à Granville. La saison des bains de mer amenait de
-Paris, notamment, une quantité de gens que l'on n'avait jusque-là jamais
-vus; les trains fonctionnaient un peu plus rapidement, et la mode était
-lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque période de vacances; les
-médecins aussi tenaient la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa
-une animation inusitée sur la plage; on fabriqua des cabines; on édifia
-une sorte de baraquement de bois qui fut baptisé _Casino_, devant quoi
-fut cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie d'une balustrade de
-poutres croisées, d'où l'on dominait la mer, la petite plage arrondie,
-semée de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque qui porte la
-vieille ville et son clocher. Un orchestre fut attaché à
-l'établissement; il y eut des concerts, et le soir, dans une assez vaste
-salle, bien parquetée, on dansait. Les «petits chevaux» ne devaient
-apparaître que plus tard. Autour des Parisiens, nouvellement débarqués,
-cela ramassait chaque jour les officiers du 11e régiment d'infanterie.
-
-Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes filles, comme pour la
-plupart des parents, cette animation, avec ce qu'elle apportait de
-nouveau et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée; et les réunions de
-famille, un peu mornes, ne pouvaient pas tenir longtemps contre
-l'agréable vibration que causaient les gens de Paris, les plaisirs de la
-plage et du Casino, les jeux, les papotages, l'élégance, les aventures,
-la musique, le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des figures
-éternellement identiques ou progressivement ridées et jaunies de l'oncle
-et de la tante de Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on
-s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, toujours exquises
-durant un mois ou six semaines, disparues après cela, il est vrai, et à
-jamais, pour la plupart, mais remplacées l'année suivante par des
-figures nouvelles encore auxquelles l'imagination prête si aisément
-toutes les qualités qu'elle a le désir d'apprécier.
-
-Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique des familles amies!
-Car il va sans dire qu'au bout d'une semaine les «figures nouvelles»
-étaient liées et formaient corbeille non seulement entre elles, mais
-avec les plantes indigènes, comme si elles se fussent développées et
-eussent fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de fraîche
-date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci de vouloir bien dire
-d'eux-mêmes. Les renseignements, d'ailleurs, reconnus bientôt
-controuvés, on devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et
-madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, si difficile en ses
-liaisons, en arrivait à dire à propos de personnes avec qui ses filles
-passaient la journée: «Que voulez-vous? Elles sont agréables; elles ont
-l'air comme il faut... Pour le reste, l'un sur elles dit blanc, l'autre
-dit noir. C'est à donner sa langue au chat.»
-
-Que la résignation est vite venue, même aux parents les plus sages,
-quand le plaisir des enfants s'en mêle et quand on est entraîné par
-l'exemple universel et contagieux! Madame de La Hotte, qui avait opposé
-une des résistances les plus énergiques à ces liaisons faciles et
-promptes, s'y était faite au bout de peu d'années, d'une part dans la
-crainte de demeurer isolée,--en toutes matières, une de ses plus grandes
-terreurs,--et, d'autre part, entraînée qu'elle était par les propres
-cousines et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, et qui
-prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, alors qu'on s'y pouvait
-amuser.
-
-Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner raison à l'opportunité de
-cette mêlée d'éléments neufs, venus des quatre points de l'horizon?
-Marie, la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune homme de Paris, le
-vicomte de Vamiraud, venu là, simplement, par hasard, en attendant le
-bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait complètement les
-origines. Il avait eu, en apercevant mademoiselle de La Hotte, l'aînée,
-le coup de foudre; il était demeuré quinze jours, le temps de se faire
-aimer d'elle, quinze autres jours pour séduire la famille; il avait
-épousé, deux mois après; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le mari
-rêvé, irréprochable, muni de tous les dons et appartenant à une famille
-d'autant plus ignorée qu'elle était plus honorable. Une rencontre de
-hasard avait formé un excellent ménage.
-
---Il est bien difficile, opinait depuis lors madame de La Hotte, de dire
-de prime abord ce qui est bon et ce qui est mauvais; il y a tant
-d'exceptions à la règle!... Dans nos familles, jusqu'au mariage de
-Marie, exclusivement, on ne s'est jamais marié sans connaître l'un de
-l'autre tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on remonter
-son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. Or, voilà un mariage d'amour
-bâclé en quatre semaines, qui réussit à merveille et qui est tel qu'on
-n'en eût point pu souhaiter de plus satisfaisant. Je m'en suis rendu
-compte d'ailleurs, maintes fois, au cours de ma vie: bien des choses
-sont déconcertantes...
-
-Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu la bride à la soeur
-cadette, Élise, durant les vacances à Granville, qui devenaient
-franchement divertissantes.
-
-Élise, à peine au sortir du couvent, eut une toquade pour un
-sous-lieutenant, du nom de Piédoie, le boute-en-train de toute cette
-jeunesse, quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de son grade.
-Et c'était une chose comique, de voir avec quel calme madame de La
-Hotte, quelques années auparavant si intransigeante et hautaine,
-acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où elle les eût
-laissées croître, si l'on n'eût appris, tout à coup, que le lieutenant
-Piédoie était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, sorti du
-rang, et obligé pour vivre de contracter des dettes. Ah! ce fut une
-alarme chaude. Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon n'avait pas
-plus d'éducation première?
-
---Mais aussi, disait la pauvre madame de La Hotte, je le connaissais
-encore si peu! Lui ai-je parlé seulement deux fois?... Il venait prendre
-Élise à côté de moi, me saluait très poliment en souriant... Il avait,
-il faut le reconnaître, un charmant sourire, et de fort belles dents...
-Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément prendre!
-
---Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant à sa fille, toi qui
-dansais avec lui, comment, mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce
-n'était pas un homme distingué?
-
---Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux que les autres!
-
---C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre fille, tu manques
-complètement de finesse. Qu'as-tu donc appris? A quoi la science te
-sert-elle?...
-
---Mais, maman, tu le regardais plus que moi; tu avais sans cesse les
-yeux braqués sur nous, quand nous dansions...
-
---Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà où nous en sommes! Ces
-demoiselles dédaignent d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais
-elles épient leur mère qui les gêne dans leurs tournoiements!...
-
---Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais vue le regarder dans les
-yeux?... Et papa, lui, qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai
-entendu dire: «C'est un garçon très intelligent!»
-
---Ton père, ton père!...
-
---Alors, et moi?...
-
-Madame de La Hotte faisait en outre la remarque que, dorénavant, les
-enfants, sans en savoir plus long qu'autrefois, ont cependant réponse à
-tout. Et elle laissait tomber les deux bras, en signe d'impuissance.
-
-Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en compagnie de sa seule
-cousinerie? Mais, cousins et cousines, on ne les tenait plus à
-l'attache, eux non plus; ils voulaient sortir et prendre du large. Et
-elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur, qu'elle se
-priverait aujourd'hui difficilement de passer une partie de l'après-midi
-et la soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un autre aspect que
-de la fenêtre donnant sur le marché du cours Jonville.
-
-Elle pensait: «La vie a un autre aspect.»
-
-Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout temps, sa vie aux
-«relations»; mais les relations d'à présent, sans cesse changeantes,
-renouvelées, illimitées, prenaient à ses yeux un charme insoupçonné. Ces
-relations nouvelles étaient quelconques à la vérité; par elles, elle se
-sentait heurtée, choquée même quelquefois. Cependant, ces chocs et ces
-heurts, sans qu'elle y prît garde, ne lui devenaient-ils pas agréables,
-comme certains coups, douloureux d'abord, amusent petit à petit le
-boxeur qui s'y accoutume? Le seul mouvement, l'agitation pour elle-même
-en arrivaient à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait, un
-tout petit peu, elle aussi, comme allait le faire toute la société
-contemporaine. Et elle demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize
-ans, s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre généalogique, d'un
-homme non «distingué», selon la formule!
-
-L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites fâcheuses; mais Élise
-n'en demeura pas moins dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut
-recourir à mille stratagèmes pour réduire autant que faire se pouvait
-les risques de rencontres entre le sous-lieutenant et la jeune fille.
-Une année entière, la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait que
-la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur quelque baigneur
-étranger, qui, du moins, eût disparu dès septembre. Et, lorsque la
-saison se rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer à
-boycotter le Casino ni la plage, on appliqua tout un programme
-longuement et minutieusement élaboré par M. de La Hotte en sa chambre
-aux paperasses.
-
-Il consistait à couper, par des excursions, voire par un voyage, la
-période d'inévitables contacts avec la compagnie hétéroclite du Casino,
-avec cette turbulente société où l'on attendait pourtant que l'idéal
-fiancé se révélât!
-
-Dès le commencement de la saison, on remarqua, parmi les baigneurs et
-les danseurs, un très beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un
-ingénieur des arts et manufactures; il dirigeait une usine dans le
-département de la Loire.
-
-Il parut immédiatement dangereux, soit à cause de sa beauté physique,
-soit parce qu'on l'avait vu, pendant la première semaine, rejoindre sur
-la plage une femme aux cheveux teints et qui ne se mêlait à aucun
-groupe.
-
-Madame de La Hotte avait une si vive crainte que sa fille ne tombât
-amoureuse de ce bellâtre qu'elle s'en ouvrait à tout venant.
-
---Voyons, chère madame, ou chère cousine, lui répliquait-on, pourquoi si
-tôt vous alarmer? Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?
-
---Non.
-
---Eh bien?
-
---Justement! C'est un très beau garçon. Elle ne lève pas les yeux sur
-lui; du moins je ne l'ai pas vue le regarder une seule fois; ne
-cacherait-elle pas son jeu?
-
---Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là? Élise n'est pas dissimulée...
-
---Non! mais il y a eu l'expérience de l'année dernière; nous avons dû
-nous montrer extrêmement sévères pour la malheureuse enfant, et elle
-s'en souvient. Si son coeur parlait cette année, elle le serrerait dans
-un étau!...
-
---Voilà le résultat de l'expérience!...
-
-Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger qui, cependant, dansait
-le soir avec plusieurs jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous
-ses efforts pour éloigner le coeur inflammable d'Élise jusque même des
-jeunes filles avec qui dansait le bel étranger. Et le mot d'ordre était
-donné, dans la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en présence
-d'Élise.
-
-Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, la tante de
-Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci du même âge à peu près qu'Élise,
-nommée Anne, assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, ne
-causait point les mêmes alarmes que sa cousine. Anne répéta, sans
-retard, à Élise le mot d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama:
-
---On peut bien parler de lui en ma présence, dit-elle: je ne suis pas
-près de m'emballer pour sa figure. Je le trouve ridicule.
-
---Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu n'avais pas manqué de le
-regarder...
-
---Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque avec sa raie jusqu'au
-milieu du dos et ses moustaches deux fois trop longues: il me fait
-l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un tzigane.
-
-Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la Hotte fut enchantée, parut
-rassurée; puis tout à coup:
-
---De deux choses l'une, dit-elle: ou bien c'est Élise qui a parlé
-spontanément à sa cousine de ce monsieur, et c'est donc qu'elle pense à
-lui; ou bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant la
-défense de parler...
-
-Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il fut avéré que c'était elle
-qui avait parlé. Il n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la
-sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable; même en
-présence d'un si beau garçon, elle demeurait impassible; elle n'avait
-donc pas ce coeur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on
-observer, de l'aventure de l'année précédente il ne demeurait en elle
-aucune trace. Elle avait recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout
-le monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres avec le
-sous-lieutenant Piédoie la laissaient très indifférente. Allons! Allons!
-Élise était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas de pouvoir
-parler raison lorsqu'il s'agirait de la marier.
-
-Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne se donnant pas trois
-semaines pour que s'imposât quelque dérivatif aux plaisirs de la plage,
-les parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion à Jersey!
-Cette excursion était devenue inutile. Eh bien, cette excursion, ce fut
-Élise qui la réclama.
-
-Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à cela.
-
-Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut ruser pour en détourner
-la jeunesse, affirmer que les matelots pronostiquaient une mer démontée
-pour la semaine suivante, et se prêter plus que jamais aux
-divertissements du Casino, afin que tout le petit monde eût au moins une
-compensation.
-
-Une fête, au profit des «Terres-Neuviens», devait précisément avoir lieu
-dans la huitaine. Après le feu d'artifice, serait donnée une grande
-soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans maugréer, disant que
-ces saisons de bains de mer, «c'était toujours la même chose». Les
-fameux plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu d'années
-auparavant, cette génération trépidante les avait déjà épuisés.
-
-La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la soirée, d'un mortel
-ennui. Le baromètre, entre parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.
-
-Il se trouva que madame de La Hotte eut un motif de partager l'humeur
-bougonne des jeunes gens.
-
-Madame de La Hotte jugea, et elle en avait fait la remarque notamment à
-la grande soirée, qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en
-plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas folle, et elle
-prétendait même que rien ne lui répugnait davantage que de passer des
-bras d'un monsieur en ceux d'un autre. Élise était très droite, très
-sincère; il fallait la croire. Mais sa mère fut un peu froissée dans son
-amour-propre.
-
-Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, le si beau garçon,
-malgré les insuffisantes références et malgré la femme aux cheveux
-teints. M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles des plus
-honorables.
-
-Il n'avait pas même cherché à se faire présenter Élise! Madame de La
-Hotte, sans souffler mot de l'impression qu'elle en ressentait, avait
-des suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais suivait de
-l'oeil, à la dérobée, le jeune homme à la «raie jusqu'au milieu du dos»
-et à la moustache victorieuse, et elle blêmissait de voir telle et telle
-des amies d'Élise paraître charmées en valsant entre ses bras.
-
-Élise, non pas jolie précisément, était grande, souple, et fine; elle
-avait des cheveux blonds, abondants, une bouche un peu large sur des
-dents moins régulières que pures; et elle avait aussi ces yeux longs,
-facilement alanguis, où l'on devine d'infinies possibilités de
-tendresse, ces yeux légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle
-glauque, comme un étrange animal sous-marin, blotti dans sa grotte,
-semble se dissoudre tout à coup dans une belle eau d'émeraude; les
-sourcils rapprochés entre eux et rapprochés des cils; le nez petit, bien
-taillé, net et décidé. On lui reconnaissait d'un commun accord une
-séduction assez particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, était
-excellente; ses parents pleins de bonté; et enfin, indépendamment de son
-avenir, tout le pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.
-
-M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.
-
-Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent dépit, qui faillit
-éclater. Mais elle se contint. Elle attendit avec une patience peu
-ordinaire à son tempérament vif.
-
-Une après-midi de la fin d'août, par une très grande chaleur, madame de
-La Hotte, laissant sa famille, alla se réfugier dans la salle de lecture
-ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis vert portait les
-journaux, les périodiques illustrés, _le Correspondant_, _la Revue
-Britannique_ et _la Revue des Deux Mondes_. La belle raie s'allant
-perdre sous le faux-col, les deux pointes symétriques de la moustache
-noire, elle les vit, en entrant, balancées suivant l'oscillation d'un
-rocking-chair! Le visage de M. Destroyer disparaissait derrière
-l'emboîtage aux coins cuivrés de quelque journal amusant. Elle alla
-s'asseoir à une petite table à écrire, située tout à côté de lui; et,
-presque aussitôt--patatras!--laissa tomber son sac contenant son étui à
-lunettes, une lorgnette de théâtre, des ciseaux, des aiguilles, une
-boîte de perles à enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites
-boules vagabondes et multicolores.
-
-M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de l'oscillation et fut debout,
-puis à genoux sur le tapis végétal.
-
---Oh! monsieur, je me confonds en excuses! Vous êtes vraiment trop
-complaisant, monsieur! Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien,
-je suis madame de La Hotte; il apportera un balai et une petite pelle;
-vous n'en viendriez pas à bout, monsieur, et d'ailleurs, je serais très
-confuse de mettre ainsi à contribution votre complaisance... Voilà ce
-que c'est que d'être vieille et de n'y plus voir goutte!... Je crois
-poser mon sac sur la table: je le laisse tomber dans le vide.
-
---Mais, madame... il fait si sombre ici... Les meilleurs yeux du
-monde... Je vais, si vous le permettez, appeler moi-même le garçon.
-
-Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée du Casino où se tenait
-dans sa guérite un homme à tout faire.
-
-Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture, un balourd, en entrant,
-posait son énorme pied sur les perles qui crépitaient comme un feu de
-sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte levèrent simultanément les
-deux bras en un même geste de détresse, souriant toutefois, l'un et
-l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels minuscules
-malheurs, elle, le sacrifice volontiers fait de ses perles à enfiler,
-toute au plaisir d'être autorisée dorénavant à adresser des sourires de
-reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.
-
-Le garçon vint avec la pelle à poussière et un petit balai, afin de
-ramasser le reste des gouttelettes de verre coloré, et il fut secondé
-dans cette tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le tapis
-végétal, entre les fines extrémités de leurs doigts, allaient pincer les
-perles dans les anfractuosités du tissu grossier. M. Destroyer avait
-écarté le rocking, et, par discrétion, il continuait de se balancer, le
-nez dans son journal amusant, n'osant se mêler à la chasse des jeunes
-filles.
-
-Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un grand salut à madame de
-La Hotte et donna même un coup de tête supplémentaire à l'adresse
-d'Élise et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de connaître.
-Elles virent, entre les cheveux noirs parfaitement lustrés, la belle
-courbe de la raie droite qui semblait n'avoir pas de fin.
-
---Ce jeune homme, dit madame de La Hotte, est tout à fait bien élevé...
-Il a été d'une complaisance!...
-
-Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure. Élise étouffait une
-envie de rire.
-
-Le soir même, M. Destroyer croisant madame de La Hotte, lui adressa un
-cérémonieux salut. Elle suspendit son pas et crut devoir renouveler au
-jeune homme ses remerciements. Il se nomma. Elle lui dit qu'elle avait
-déjà beaucoup entendu parler de lui par des amies à elle, et comme
-danseur et comme galant homme. Élise venait par derrière avec sa cousine
-et allait esquiver la présentation, quand madame de La Hotte, l'arrêta:
-
---Je te présente, mon enfant, monsieur Destroyer, qui a eu pour ta mère
-les attentions les plus délicates,... et j'ajouterai les plus rares par
-le temps qui court...
-
-On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer demanda une valse à
-Élise. Madame de La Hotte se rengorgea.
-
-Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune homme; et elle regarda
-aussi tous ceux et toutes celles qui les regardaient. Il ne serait pas
-dit qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé mademoiselle de La
-Hotte. Elle ne pensait même pas: «Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a
-négligée, puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!...»
-
---Comment trouves-tu ce jeune homme? demanda-t-elle à Élise.
-
---Très bien, dit Élise; on a envie de l'ébouriffer et de lui couper la
-moustache.
-
---Tu es difficile. A-t-il été aimable avec toi?
-
---Comme les autres. Il m'a débité les banalités ordinaires.
-
---Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle du Haussier, pour n'en
-pas nommer d'autres, ne le trouvent pas si commun!
-
---C'est leur goût, maman.
-
-Chaque soir, M. Destroyer vint demander à Élise soit une valse, soit un
-quadrille. Il la reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des
-nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait. Il était correct,
-et non pas plus. Madame de La Hotte recommença bientôt de pester.
-Était-ce la peine de se mettre en branle à propos de ce monsieur, si
-l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait être plus familier avec
-d'autres jeunes filles.
-
-Comme il adressait pour la dixième fois à madame de La Hotte sa question
-sur l'ouvrage de perles, madame de La Hotte lui dit:
-
---Mon ouvrage de perles va être interrompu: nous avons promis à la
-jeunesse un petit voyage à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?
-
---Non, madame. Je me propose de faire cette petite expédition avant mon
-départ.
-
---C'est une excellente idée. Il ne faut pas attendre la mauvaise saison.
-
-Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite aux enfants, et bien
-qu'elle ne répondît en rien au but qu'on s'en était proposé. Ils la
-réclamaient tous les jours.
-
-On prit, un beau jour, le bateau commandé par un blond et rougeaud
-capitaine anglais; on fit une heureuse traversée de trois heures, et on
-était, le surlendemain, sur la terrasse de _Montorgueil-Castle_, d'où
-l'on aperçoit sous un soleil de plomb, au delà d'une mer calme comme un
-bol de lait, la côte de France, fine, transparente et rose, lorsqu'on
-vit émerger, par l'escalier de pierre, de magnifiques cheveux noirs
-couchés de part et d'autre d'une interminable raie, puis les deux
-pointes des moustaches de M. Destroyer, qui, ayant chaud, montait, sa
-casquette anglaise à la main.
-
-Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla qu'on eût été
-jusque-là très liés; et ce furent des saluts, des shakehands, des cris
-de surprise joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes qu'amusent la
-société des femmes et, à défaut de femmes, celle des jeunes filles.
-Privé de la guirlande que lui tendaient le soir les beautés
-granvillaises, il appréciait la rencontre d'Élise, à qui il n'avait
-accordé aucune attention particulière, mais qui ne lui déplaisait certes
-pas. Élise, il est vrai, n'était guère encourageante; mais sa mère y
-suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à profit l'occasion
-présente afin de se créer avec M. Destroyer une intimité exceptionnelle
-et qui l'emportât haut la main sur les relations qu'il avait pu nouer
-avec les autres familles.
-
-La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait pas. Ce charmant homme
-n'était même pas embarrassé d'une liaison!
-
-Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation, en prononçant le
-nom d'un sien cousin, conservateur des hypothèques à Quimper, que le
-généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt des liens de
-parenté avec trois autres groupes de parents de M. Destroyer.
-
-On fit de concert la visite du romantique _Montorgueil_, et l'on se
-promit de se retrouver pour les promenades classiques de l'île:
-_Sainte-Brelade_, _le Trou du Diable_, etc... Malheureusement, M.
-Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier, au même hôtel. On tomba
-d'accord que c'était dommage, ce qui prouvait que la compagnie du jeune
-homme était désirable.
-
-Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte se laissa convaincre
-par le nouveau compagnon de voyage d'échanger ses billets de retour par
-Granville directement, pour des billets de retour par Saint-Malo, ce qui
-allongeait l'excursion.
-
-De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade de la Rance, pittoresque et
-charmante rivière que l'on redescend à la tombée de la nuit, pour
-revenir à l'estuaire admirable où se croisent les feux de Saint-Servan,
-de Dinard et de Saint-Malo.
-
-Élise enveloppée de châles et de foulards, à l'avant du bateau, le nez
-fouetté par l'air marin, où se mêlait le parfum des foins qui venait des
-rives, s'entretint presque toute la soirée avec M. Destroyer. Les
-longues moustaches de celui-ci étaient rejetées en arrière.
-
-En retour du sacrifice que la famille de La Hotte lui avait consenti, M.
-Destroyer, galant homme, qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris,
-prolongea d'une huitaine sa saison à Granville.
-
-Mais les La Hotte, désormais, le possédaient. Grande déception pour les
-jeunes filles, triomphe inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas
-outre mesure, mais le savoura presque autant que sa mère.
-
-M. Destroyer s'était montré assez généreux durant le voyage; on crut
-devoir l'inviter à dîner. Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les
-La Hotte, et l'opinion le maria avec Élise.
-
-Il ne demanda cependant pas la main d'Élise, et il n'y avait même entre
-elle et lui aucun flirt. Mais il dut s'informer d'elle et de sa
-situation. C'était un homme accoutumé de voir les femmes se jeter à ses
-pieds; il demeurait dans l'expectative; quand les avances étaient faites
-et se trouvaient acceptables, il les examinait volontiers.
-
-Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui pût faire pressentir une
-intention matrimoniale. Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin,
-quoiqu'elle ne le jugeât pas déplaisant, quand il était là. Madame de La
-Hotte, seule, était désolée.
-
-Mais, quatre semaines après, un monsieur de soixante-cinq à soixante-dix
-ans, parfaitement conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait
-du beau jeune homme disparu, vint sonner à la porte de la maison, cours
-Jonville, en sortant de chez le notaire, de qui il portait une carte
-d'introduction. Et il demanda pour son fils la main de mademoiselle de
-La Hotte.
-
-Élise consultée ne dit ni oui ni non.
-
---Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?
-
---Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non...
-
-Au fond, la famille était ravie de la voir agréer un mariage qui
-semblait en tous points raisonnable. Madame de La Hotte se réjouissait,
-comme pour elle-même, de ce que sa fille épousât un beau garçon.
-
-Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui ne dît, la visite
-accomplie, en s'éloignant de la maison La Hotte, sous les quinconces:
-
---Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant les trois premières
-semaines!...
-
---Il faisait une cour à la petite de Mouchain!...
-
---Et à Blanche Épouville donc!...
-
---Et à combien d'autres!...
-
---Sans compter la femme aux cheveux teints, qui était sa maîtresse!...
-
---Et qui l'est encore! C'est une femme qui était descendue à l'hôtel
-Guérin, où elle a dit, en partant, qu'elle n'était pas jalouse des
-pimbêches à qui elle le laissait.
-
---C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda une jeune fille.
-
---Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça! dit une autre, est-ce que
-c'est possible?
-
-
-
-
-II
-
-
-Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la plus élémentaire
-convenance aux yeux d'une famille provinciale, Élise vint s'installer à
-Paris, boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin. Elle
-était très contente, sinon heureuse. Évidemment, un ou deux ans
-auparavant, elle imaginait le mariage sous un jour bien différent. Du
-temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec une sorte d'ivresse, aux
-bras du sous-lieutenant Piédoie, et sans qu'elle se fît une image
-précise de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir être un homme
-idolâtré, de qui tout vous ravit: il vous emmène n'importe où, où il
-veut, et l'on sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là; sa
-seule présence signifie l'état paradisiaque; ou bien on l'attendra, on
-ne pensera qu'à l'attendre, s'il s'absente; et l'instant de
-l'embrassement, au retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité
-que l'esprit a de la peine à concevoir.
-
-Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.
-
-Non, fût-ce au souvenir des premiers libres baisers sur ces trop
-délicieux rivages, ce n'était pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui
-semblaient plus beaux que l'état de son coeur! En les admirant, elle
-avait fait effort pour admirer son bonheur... Est-ce qu'en disant, en
-écrivant sa satisfaction, elle attribuait celle-ci aux beaux paysages ou
-au fait qu'elle était une heureuse nouvelle mariée?... Elle se le
-demandait, mais, toutefois, elle se déclarait très contente.
-
-Elle trouvait son mari fort gentil; elle ne le voyait plus du tout
-ridicule; elle appréciait sa longue moustache et elle s'amusait même à
-dessiner et lisser la belle raie dont elle avait tant ri. Elle voyait
-bien que madame de La Hotte, comme les jeunes filles de Granville,
-avaient eu raison de le juger si beau, puisque partout où il se
-montrait, à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en chemin de
-fer, les femmes le regardaient d'un oeil béat, cynique ou simplement
-rendu. D'un tel succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très
-contente.
-
-Son appartement, boulevard Malesherbes, lui semblait aisément plus gai
-que la maison paternelle.
-
-C'était du temps que les rues de Paris étaient agréables. A cette époque
-de l'année, les vieux chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres
-découverts, un peu bruyamment à cause de leurs roues cerclées de fer sur
-le pavé, mais si lentement, si paresseusement, avec une telle bonhomie,
-menés par leurs cochers à trogne! On montait dans ces voitures, on en
-descendait, presque sans qu'il fût besoin d'arrêter le cheval. On
-prenait, on quittait l'omnibus comme un tapis roulant; et des messieurs
-très bien et de belles dames qui payaient, sans croire déroger, six sous
-leur place d'intérieur, y compris la «correspondance», ne paraissaient
-pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie que le trottin avec son
-carton à chapeau, ou le vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle
-de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette course idéale des
-beaux jours de mai et de juin, dernier plaisir modeste, irremplaçable à
-jamais: une tournée dans Paris sur l'impériale.
-
-Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du déjeuner, de descendre,
-seule, d'errer devant les magasins et de se pencher sur les voiturettes
-ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au parc Monceau vert et
-frais, ou bien, dans la direction opposée, d'aller, par la rue de la
-Pépinière, ayant jeté un coup d'oeil à la boutique d'antiquaire,
-jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare en bois où
-pullulaient les étalages de volaille, de charcuterie ou de primeurs;
-elle poussait plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par la rue Auber
-jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où, à midi précis, elle était certaine
-de se heurter à son mari, qui descendait de son bureau. On revenait
-alors, en humant des odeurs de légumes, qui rappelaient le marché du
-cours Jonville.
-
-M. Destroyer avait présenté très rapidement sa jeune femme dans le monde
-qu'il fréquentait, de sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à
-la vie de relations, ne se trouvait pas trop dépaysée, malgré le
-changement des visages et celui des thèmes de conversation. Elle était
-très souple; elle avait vite fait de contracter une habitude nouvelle.
-D'ailleurs, malgré mille différences de détail ou d'apparence, le monde
-qu'elle voyait à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient
-étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux, les exigences, les
-susceptibilités étaient les mêmes. Seuls différaient en réalité les
-toilettes, certaines expressions employées pour relever le langage, et
-le nombre des domestiques. Ne faire allusion qu'à l'événement du jour ou
-de la veille, au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa
-portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a le goût de
-s'habiller, s'acclimate comme par enchantement à Paris. Élise n'éprouva
-point de transition pénible. Et puis, au bout de quatre mois de mariage,
-la voilà enceinte, et non pas séparée de son nouveau milieu, tant s'en
-faut, mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue presque sans
-frais intéressante à son nouveau milieu. Nombre de femmes, amoureuses de
-la maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies, la viennent voir
-hors des «jours», lui prodiguent les conseils, lui narrent surtout leur
-propre histoire, les péripéties de leurs accouchements, la biographie de
-leurs enfants et les vicissitudes de leur vie conjugale. En deux
-semaines, Élise fut plus renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût
-été à continuer de fréquenter restaurants, théâtres, Montmartre et même
-le monde. Car beaucoup d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes
-qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.
-
-Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette naissance, une grande
-partie des membres de la famille, qui, de tous les points de la France
-de l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir sur les fonts
-baptismaux de Saint-Augustin.
-
-Il n'y avait pas une grande différence, c'est entendu, entre le monde
-qu'Élise voyait à Paris et celui qu'elle avait connu à Granville; et
-cependant, quand elle revit les membres de sa famille, elle les jugea
-aussi surannés, anciens et décrépits que le manoir de Saint-Pair. Elle
-jugea Granville fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements
-du Casino tout à fait primitifs. Ces gens, et leurs souvenirs ne
-laissaient pas d'être gentils, oui, mais quelque chose,--en vérité,
-savait-elle quoi?--les séparait d'elle. Parmi ses parents, quelques-uns
-la trouvèrent distante et un peu fière.
-
-Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles et cérémonieux parents
-de province revenaient au boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à
-Saint-Augustin: c'était pour les obsèques du pauvre petit, mort de la
-diphtérie, mal contre quoi, alors, on luttait peu efficacement. La jeune
-mère n'était plus cette fois, ni distante, ni fière; elle était abîmée,
-anéantie; elle maudissait Paris qui lui avait pris son enfant. Si son
-enfant eût vécu sur la plage et non dans la poussière des squares, il
-vivrait, affirmait-elle; et elle conçut un tel dépit et demeura dans un
-désespoir si grand qu'il apparut à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son
-mari une tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle donnait
-l'impression que, son enfant disparu, il ne lui restait aucun motif de
-vivre.
-
-Ni sa soeur aînée, madame de Vamiraud, ni ses deux frères, qu'elle
-aimait tendrement, dont l'un était à Polytechnique et l'autre
-sous-lieutenant à Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne
-furent de taille à la tirer de la prostration où elle gisait. Une seule
-chose l'émut.
-
-Elle remarqua un jour que son mari tirait de la poche de sa jaquette,
-parmi d'autres papiers, une lettre dont elle avait déjà vu l'écriture
-dans le courrier. Simple observation due à ce qu'Élise avait la vue
-bonne. Mais, à quelque temps de là, son mari, en retard pour l'heure du
-dîner, reçut plusieurs jours de suite un télégramme qui demeura dans
-l'antichambre, sur le plateau d'argent, et qu'elle voyait, malgré elle,
-en allant épier dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que,
-sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner seule, le
-télégramme arriva ne portant ni mention «Monsieur» ni mention «Madame»,
-mais seulement le nom «Destroyer». Elle se crut autorisée à l'ouvrir, et
-elle lut: «Impossible supporter délaissement. T'attends en vain depuis
-cinq jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée.» C'était clair.
-Elle surprenait qu'elle était trahie par son mari en apprenant que son
-mari trahissait une maîtresse.
-
-Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative d'explication,
-elle la repoussa. Elle fit faire ses malles et partit pour Granville,
-sous prétexte que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le repos.
-
-Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à présent, Élise n'avait
-pas éprouvé de passion pour son mari; mais son éducation, les moeurs
-auxquelles elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison comme un
-impardonnable manquement, une offense capitale. Son union étant, en
-fait, sans amour, et toute conventionnelle, le premier accroc fait à la
-convention ne laissait rien subsister. La trahison, au lieu d'être un
-drame qui a une période aiguë et une fin, était dans son esprit une
-annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient lieu de tant de
-sentiments, n'avait pas encore été contractée; l'enfant, qui est entre
-époux indifférents l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu. A son
-mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité, plus rien.
-
-Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou un homme éclairé, elle
-eût reconnu sans doute qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari
-et elle quelque chose; elle avait de la religion et un attachement aux
-coutumes plus profond qu'elle ne le croyait; mais elle ne parla pas à sa
-mère; elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle n'avait pas de
-faute à se reprocher; et elle ne possédait qu'un ami sûr, un compagnon
-d'enfance, de quelque quinze ans plus âgé qu'elle, qu'elle appelait
-Jean-Marie, mais qui précisément n'avait jamais pu souffrir M.
-Destroyer.
-
-A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de remarquer la rareté de la
-correspondance entre elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de
-dire: «Mais si! j'ai reçu une lettre... hier... J'ai écrit quatre pages
-tantôt à la salle de lecture...» alors que ce n'était pas vrai.
-
-Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune fille. On la vit, les
-jours de marché, les coudes appuyés à la fenêtre sur la place. Elle
-adressait des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères; elle
-réentendait avec mélancolie leur caquetage, leurs marchandages et leurs
-disputes; et le soir, en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces
-détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs de jeunesse, lui
-faisait parfois chavirer le coeur et verser des larmes. A cette fenêtre,
-en écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle avait conçu toutes
-les espérances. Ah! les espérances folles d'une tête de dix-sept ans!
-Image insensée et merveilleuse du monde! création poétique! féerie!
-jeune homme adorable, amours éperdues, baisers sans fin, beauté,
-bonheur!... A vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée,
-tous songes d'amour à jamais interdits.
-
-Dès le mois de juin, le Casino commença de se ranimer. Élise ne parut
-pas, bien entendu, à la salle de bal, où d'ailleurs, en attendant
-l'orchestre d'été, un médiocre piano tenu par une femme se bornait à
-distraire les quelques jeunes filles de l'endroit; mais, l'après-midi,
-sur la terrasse, avec un petit ouvrage de main, à la salle de lecture,
-où toujours quelque flaneur se balançait dans le rocking-chair
-d'impérissable mémoire, on voyait la jeune madame Destroyer plus
-charmante que jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse. Le
-noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et sa tristesse lui
-donnait, semblait-il, ce qui lui avait peut-être manqué pour qu'elle fût
-belle. On l'abordait avec ménagement et respect. Les jeunes filles, ses
-anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant de M. Destroyer; les
-jeunes gens, les officiers, bien qu'ils la trouvassent exquise, ne
-faisaient pas auprès d'elle de très longues stations, écartés par la
-contrainte que commandait son malheur récent. Son «vieil ami»
-Jean-Marie, qui l'avait fait sauter jadis sur ses genoux, alors qu'il
-avait, lui, quelque dix-sept ans, fit seul exception; il se plaisait en
-la compagnie d'Élise; il évoquait avec elle des souvenirs qui déjà
-paraissaient très anciens; et il ne parlait pas de M. Destroyer.
-
-Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord existant entre Élise et
-son mari, ce fut un désespoir au prix de quoi la douleur résignée
-d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse articulait-elle? Elle
-n'en précisait aucun; elle négligeait même de dire qu'il l'avait
-trompée, tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause déterminante
-de son départ, était maigre cause de l'état de tiédeur qui l'écoeurait.
-A sa mère, à son père, à ses frères et à sa soeur aînée qui la
-pressaient de leurs questions: «Mais que t'a-t-il fait?... Qu'as-tu à
-lui reprocher?...» elle répondait: «Rien... rien...» Aucun d'eux ne
-comprenait que ce «rien» était pire cent fois que le fait qu'elle eût pu
-citer. «Rien... rien...» cela signifiait qu'elle ne l'aimait pas, ne
-l'avait jamais aimé, ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle
-l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation, si elle eût
-aimé! Le fait précis, elle dut pourtant le dire pour avoir la paix.
-Alors, tous comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise leur
-compassion, non pas tant en raison de l'horreur que le fait lui-même
-inspirait, mais parce que «le fait» était intervenu _si tôt_. Chacun, en
-ses doléances, faisait allusion à une époque si proche du mariage!
-
---Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût été mieux?
-
---On aurait pu, du moins, croire à quelques années de sincérité!...
-
---De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a peut-être essayé,
-comme moi-même, d'en avoir...
-
---C'est donc vrai? s'écriait la soeur aînée, tu ne l'aimais pas! Mais
-pourquoi l'as-tu épousé?
-
---Est-ce que je sais? faisait la malheureuse Élise. Maman, elle,
-l'aimait tant!...
-
-En effet madame de La Hotte ne concevait pas encore, malgré tout, que sa
-fille n'eût pas été éprise, éperdument, d'un si bel homme.
-
---Quant à elle, elle lui eût tout pardonné, disait-elle.
-
---Ton père m'a trompée, disait madame de La Hotte en un besoin de
-confidence: je lui ai pardonné... Je le voyais, par cette fenêtre: il
-allait me tromper; je le revoyais par cette fenêtre: il venait de me
-tromper! Je le regardais marcher: il était tellement bel homme!... Tout
-ça est fini, bien fini, ajoutait-elle... Mais si j'étais partie quand il
-a été infidèle, vous ne seriez pas là!...
-
---Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée, Élise n'aime pas son
-mari! Avant de l'épouser, souviens-toi, elle le trouvait ridicule.
-
---Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise a de singuliers goûts!
-
-Somme toute, les premiers moments d'indignation passés, la commisération
-épuisée, et dans une famille où il ne fallait pas songer au divorce, on
-commençait secrètement à ne soutenir que mollement Élise. «Monsieur
-Destroyer, disait son père, avait une très belle situation...»
-
-La situation de M. Destroyer était si absorbante qu'elle ne lui
-permettait pas de s'éloigner du centre de ses affaires. Il n'était pas à
-Paris, affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses usines. Il ne vint
-à Granville que quarante-huit heures, au fort de la saison, et pour
-sauver la face des choses. Les jeunes filles le jugeaient beaucoup moins
-bien, depuis qu'il était marié. Mais madame de La Hotte, en le
-contemplant, d'une figure attendrie, pensait: «Il est impossible
-qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet homme-là!»
-
-Et toute la famille, à qui mieux mieux, de s'employer à cette
-réconciliation. On le faisait d'une façon hâtive et maladroite. Élise
-subissait chaque assaut d'un oeil distrait et sans seulement répondre.
-
-Elle montra un visage plus chagrin que de coutume, après le départ de
-son mari. Les optimistes en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle
-n'était pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de n'avoir pas signé
-une paix définitive?
-
-Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à produire l'exaspération,
-elle avait sa soeur, madame de Vamiraud, toujours éperdument éprise,
-elle, de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler d'amour et de
-narrer ses félicités. Attitude peu généreuse envers une infortunée, de
-cela précisément dépourvue. Mais il y avait eu toujours quelque rivalité
-entre les deux soeurs. Marie avait le privilège d'être l'aînée; mais
-Élise passait pour plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains,
-plus intelligente. Marie triomphait, et faisait valoir, sans aucun
-ménagement, sa chance.
-
-Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et bien qu'elle n'entrât
-pas à la salle de danse, Élise allait s'asseoir sur la terrasse du
-Casino, où la brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre,
-souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile de gaze noire, rêvait.
-
-La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien, sur les galets de la
-plage, déferlait en lançant jusque très haut de fines gouttelettes
-d'embrun; de gros rocs sombres supportant la vieille ville
-s'allongeaient sous les remparts; le ciel d'été était criblé d'étoiles;
-ces immensités, cette mélancolie, ces bruits si charmants et si graves,
-et, par contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire, tantôt
-ensorcelante, les parfums provenant des femmes, et cette réunion enfin
-de jeunesse heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement, ne
-pouvaient être sans effet sur un coeur de jeune femme.
-
-Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir dansé un «boston idéal»,
-disait-elle, avec le petit Descouzergues, qui était meilleur danseur
-encore que son mari, venait tenir compagnie à sa soeur. Et là, dans
-l'encoignure de cette terrasse, les coudes appuyés à la balustrade de
-bois, la gorge offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait comme
-font les femmes qui croient avoir domestiqué la poésie parce que leur
-chair est satisfaite.
-
-Enivrement nocturne; entretiens dits philosophiques, et éperdus, sur
-l'infini; roucoulements à propos de la pluralité possible des mondes
-habités; pot-pourri de tous les grands noms de la musique au sujet des
-bruits de la mer; aspirations à l'au-delà; théosophie et spiritisme
-innocemment mêlés; désincarnation, réincarnation, migration dans les
-astres; Camille Flammarion, Sar Péladan, et jusque même fragments
-profanés de Pascal; puis, soudain, rappel d'une rosserie, d'un potin
-ramassé par la traîne sur le parquet de la salle de danse; à bout de
-souffle, enfin, le grand secours: l'obsession du mot et des choses de
-l'amour. Telle était la matière des éloquents épanchements de Marie.
-
-Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs par leur commune mère,
-relevait le finale du discours adressé par madame de Vamiraud à sa soeur
-Élise: ramener par d'adroits détours l'infortunée à son mari. Et alors,
-c'était le tumulte des confidences, l'aveu habilement ménagé, rendu
-sensationnel, que toutes les belles choses auxquelles on vient de faire
-allusion sont méprisables si on les compare à la seule volupté de
-rentrer dans sa chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas de
-l'homme aimé. Des chuchotements alors: allusion au bougeoir posé au
-hasard, sur la cheminée, sur la commode ou sur un pouf: et l'on est
-tombée, toute chaude et parfumée, entre les bras du chéri!...
-
---Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires et ton bougeoir et ton
-chéri!...
-
---Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!... Non, en vérité, tu me fais
-l'effet d'être encore une jeune fille...
-
---Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une jeune fille, c'est tout ce
-que je te demande.
-
---Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi qui le dis: tu gâcheras
-toute ta vie, à plaisir! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des
-baisers?
-
---J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne m'est pas venu par
-l'oreille.
-
---Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je ferais? Je recommencerais.
-
---On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive pas pour moi.
-
-Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la famille. Lorsque Élise
-avait le dos tourné, on s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge,
-demeurer comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle semblait se
-remettre à Granville du chagrin causé par la perte de son enfant,
-c'est-à-dire tant qu'elle était en convalescence pour ainsi dire, passe
-encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, qu'allait dire l'opinion
-publique? Comment faire admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas
-son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir avec elle longuement causé
-et «à coeur ouvert»; et son opinion était que la pauvre Élise
-appartenait au groupe de ces femmes particulièrement mal favorisées du
-sort, et qui, disait-elle, «n'ont ni coeur ni sens»:
-
---Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue de sentiments, loin de là;
-mais elle est atteinte de ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer... Elle
-n'a jamais aimé son mari; elle ne l'aimait pas avant qu'il l'eût
-trahie... Eh! mon Dieu! qui sait si la trahison du mari ne provient pas
-de l'inaptitude de la femme?... Les hommes sont comme nous: ils aiment à
-être aimés.
-
-L'opinion de la soeur aînée trouvait créance chez madame de La Hotte
-pour qui n'avoir pas aimé un M. Destroyer constituait un phénomène
-monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, on rappelait l'épisode du
-lieutenant Piédoie.
-
---Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes parts, une amourette de
-pensionnaire, une illusion de petite oie blanche!
-
---Le fait est, disait madame de La Hotte, que ce garçon était bien peu
-distingué.
-
-La distinction, la beauté,--du moins selon un type convenu,--et l'amour
-s'unissaient indissolublement dans l'esprit de madame de La Hotte.
-
-L'époque de la rentrée arriva; madame de Vamiraud regagna Paris;
-l'automne s'écoula; puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe qu'elle
-entendît s'éloigner de la maison paternelle.
-
-Elle passait pour être tellement «nerveuse» que personne n'osait
-s'aventurer à lui parler de sa situation. On la tenait pour malade. Le
-médecin de la famille adopta volontiers la thèse que le climat de Paris
-était funeste à l'ex-mademoiselle de La Hotte, de qui la double
-ascendance avait vécu sur les côtes de la Manche. En moins de six mois,
-après quelques convulsions de l'opinion touchant le cas de madame
-Destroyer, la soumission générale des esprits était accomplie: Élise
-vivait près de ses parents et non avec son mari. L'exception à la règle
-commune avait presque cessé d'être intéressante.
-
-Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, était favorable à la
-jeune femme éprouvée, qui, aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on
-appelle «de l'embonpoint et des couleurs». Élise menait une vie en tous
-points conforme à celle de son enfance; elle était environnée des mêmes
-visages; comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à son père
-toujours adonné aux mêmes occupations; elle répondait par des phrases
-courtes à madame de La Hotte; et de tout temps elle s'était volontiers
-entendue avec la vieille bonne, Jeannette, ou avec M. Le Coûtre, lui,
-comme à ses quinze ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant
-armateur de son métier.
-
-C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé Jean-Marie, qu'on s'en
-rapportait, chez les La Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du
-mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur l'heure des marées,
-dont nul n'avait d'ailleurs absolument que faire. Par de minimes
-services de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais assidûment
-rendus, de fortes amitiés se nouent. Élise avait, toute sa vie, été
-accoutumée à tenir son «vieil ami» comme l'homme indispensable. Par le
-«vieil ami», toute la famille de La Hotte était informée, chaque jour,
-des choses de la ville, du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi
-de Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la traversée.
-
-Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité à ces réunions du
-soir autour de la lampe. On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet.
-Les fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait pour Paris, où
-il avait aussi un domicile, et des affaires.
-
-Ce n'était ni gai ni intolérable; la parfaite régularité des actions,
-même ennuyeuses, en rend presque doux le retour. Et Élise se portait
-bien.
-
-A la fin des vacances de Pâques,--qui tombait tard cette
-année-là,--quand elle annonça qu'elle avait l'intention de rentrer à
-Paris, la joie de la nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement.
-Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une détermination conforme aux
-exigences du bon ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille
-Jeannette à la gare, on était de fort bonne humeur, et madame de La
-Hotte se permit une plaisanterie: comme M. Le Coûtre, venu pour huit
-jours, prenait, en s'en retournant, le même train qu'Élise, la maman dit
-à l'armateur:
-
---Ne la compromettez pas!
-
-Ce qui fit simplement sourire.
-
-
-
-
-III
-
-
-Élise était accompagnée, dans son voyage, par sa vieille bonne,
-Jeannette, une honnête et dévouée Normande, qui ne l'avait jamais
-quittée. Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la mésentente du
-ménage; elle en concevait, en femme d'âge, attachée à la famille et à
-toutes les coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais se fût
-fait couper en petits morceaux plutôt que d'en dire mot. Élise ne lui
-expliqua point, durant le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle
-réintégrait le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait que sa maîtresse
-le fît sans qu'aucun motif apparent déterminât une résolution si grave.
-Monsieur n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois mois, et on
-savait que Monsieur écrivait rarement à Madame; les télégrammes qu'il
-envoyait, ils traînaient partout; chacun pouvait les lire, et par eux
-Jeannette savait que Monsieur était actuellement dans la Loire. Était-ce
-à cause de cela que Madame avait l'air si tranquille et même d'une si
-parfaite bonne humeur?
-
-Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard Malesherbes,
-Jeannette se disposa à défaire les grosses malles, Élise l'interrompit,
-l'appela dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y enferma
-avec elle.
-
---Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau. Je te le confie à
-toi; je ne l'ai confié à personne...
-
-La vieille servante s'inquiéta.
-
---A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à personne, pas même à
-maman, surtout pas à maman, entends-tu?
-
---Madame me fait peur.
-
---N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.
-
---Madame est réconciliée avec Monsieur! Madame repart, comme qui dirait,
-en voyage de noces?...
-
---Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment. Tu vas m'emballer ici
-tout ce qui est à moi, et nous allons faire un petit déménagement.
-
-Jeannette s'effondra; et elle était au comble de la stupeur:
-
---Madame serait séparée de Monsieur?... divorcée, comme ils disent?...
-
---Tu n'y penses pas: ce n'est pas possible! Papa et maman en
-mourraient... Et ma soeur, et mes frères?... Quelle affaire!... Non: je
-m'en vais habiter ailleurs, ni plus ni moins.
-
---Et où ça?
-
---Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un fiacre, nous mettrons une
-première malle dessus, et en un quart d'heure nous serons chez nous.
-
---Chez nous? Madame ne va pas habiter toute seule?... Madame va chez
-madame de Vamiraud!
-
---Oh! non!
-
---Madame va habiter avec un de ses frères, alors?
-
---Non.
-
---Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge et avec la figure qu'elle a.
-Les cancans auraient beau jeu!
-
---Je me moque des cancans. Jeannette, je veux être heureuse, et j'irai
-habiter où il me plaît, comme il me plaît.
-
-Jeannette hochait la tête; elle ne pressentait là-dessous rien de bon.
-Élise lui posa un doigt sur la manche et dit:
-
---Écoute, Jeannette... Oui, tout ça est difficile à comprendre pour toi;
-mais j'ai besoin de savoir: est-ce que tu viendras avec moi?
-
---Pourquoi est-ce que Madame me pose une pareille question? Est-ce que
-j'ai jamais vécu sans Madame depuis que Madame est au monde? Pourquoi
-est-ce que j'abandonnerais Madame?... Où c'est-il que je pourrais aller
-sans Madame?
-
---Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette, mais enfin, je te disais
-tout à l'heure que je me moquais du qu'en-dira-t-on: te sens-tu de force
-à le mépriser comme moi?
-
---Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente et qu'on a du sang!...
-
---Tu ne craignais donc que les commérages! Mais tu avais ta conscience.
-Tu crois en Dieu?
-
---Le bon Dieu est loin; les commères aux portes. Il a de l'indulgence
-encore, Lui; mais non pas elles...
-
---En province, admettons; mais à Paris, quand on veut ne plus connaître
-personne?
-
---Madame compte ne plus connaître personne?... Madame ne veut pas courir
-à sa perte?...
-
---Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne Jeannette; on voit bien
-que tu n'es plus une jeunesse. Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien;
-je romps avec tout le monde; je vais habiter, toute seule, un petit
-appartement de rien du tout. Plus de visites, plus de dîners; la liberté
-complète. Honni soit qui mal y pense!
-
---Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh! oui! Madame est jeune,
-Madame ne sait pas ce qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de lui
-dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire appel à toute ma vie de
-dévoûment à elle et à sa famille pour me passer la liberté que je prends
-en lui disant un pareil mot?...
-
---Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le, dis-le; oui, je te le
-pardonne d'avance.
-
---Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en le disant: Madame fait une
-inconséquence.
-
-Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa vieille bonne.
-
---Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux partir, renoncer à tous...
-Un être comme toi, cela me suffit.
-
-Jeannette se retira de trois pas. Elle devint sombre, et il sembla que
-tout ce qu'elle avait redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui
-apparaissait.
-
---Madame me cache quelque chose... Madame ne va pas vivre toute seule et
-dans un désert... Il y a des choses possibles; il y en a qui ne se
-peuvent pas...
-
---Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni tout à fait seule, ni
-dans un désert?...
-
-Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle aurait voulu s'asseoir,
-mais elle ne l'osait faire devant sa maîtresse.
-
-Elle se traînait, s'agrippant aux meubles:
-
---Madame ne m'a pas tout dit! Madame a... une affection!...
-
---Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne pouvons pas nous épouser;
-je t'ai dit que le divorce m'est interdit.
-
-Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation:
-
---J'aiderai Madame pour son déménagement, dit-elle; mais Madame voudra
-bien chercher une autre personne pour son service.
-
---C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je désirais savoir.
-
-Élise s'employa avec un calme presque tragique à la confection de ses
-paquets, petits et grands. On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs
-d'un voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant, seul, projetait une
-ombre sur son visage; mais elle empaquetait l'objet; ce souvenir cher la
-suivait. Et de distraire cent menus objets de ceux qui lui semblaient un
-prolongement de l'homme à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un
-crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille et qu'elle avait
-placé à la tête du lit conjugal, elle s'arrêta et hésita; elle subit une
-gêne imprévue à ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au pied
-du lit. Le crucifix était à elle, après tout: pourquoi ne
-l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée se présenta: «Où le mettrai-je
-là-bas?» En une place identique? Non. Ailleurs?... Elle réfléchit à des
-conséquences sur lesquelles elle n'avait pas délibéré; puis elle chassa
-ses réflexions, se releva, laissa le crucifix à la place où il était, et
-continua son paquetage. Jeannette l'aidait, comme elle l'avait dit; mais
-Jeannette était transformée, bougonne et triste, essuyant par moments
-une ride humide. Élise lui dit:
-
---Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre sans moi. Viens avec moi.
-
---Mon plan est fait, dit Jeannette; je m'en vais à Ecquevilly, chez mon
-fils...
-
---Qui est alcoolique et si mauvais coucheur! qui te battra comme sa
-femme!...
-
---Je me dirai que c'est là ma place...
-
---Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville, chez maman? Elle te
-garderait volontiers.
-
-Jeannette laissa tomber ses bras comme si on lui posait une question
-monstrueuse. Et elle cherchait que répondre.
-
---Rentrer chez Madame!... Madame n'y pense pas!
-
-Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement son Élise sortir du
-chemin commun. Si elle l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était
-bien en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à raconter à madame
-de La Hotte ce qu'elle avait vu? Non, elle préférait avoir les os rompus
-par son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix, elle; elle
-l'enveloppa soigneusement et le coucha dans une malle. Élise la
-regardait faire. Quand la vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer
-l'ivoire enveloppé et le déposa dans un placard vide, en rougissant
-comme lorsqu'elle était petite et se cachait pour un mauvais coup. Puis,
-quand ce fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de ces fiacres
-maraudeurs qui allaient si lentement sur le boulevard; et Élise, toute
-seule, s'installa dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au
-concierge.
-
---Madame a bien laissé son adresse? demanda celui-ci.
-
---Jeannette vous dira.
-
-Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la confia au cocher, et elle
-fit signe aux autres de prendre la suite.
-
-Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent le boulevard
-Malesherbes jusqu'à la Madeleine, prirent la rue Royale et la rue de
-Rivoli. On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Élise eut
-encore une idée imprévue. Elle pensa, en femme accoutumée aux pratiques
-pieuses: «C'est là ma nouvelle paroisse», et l'ancienne élève forte en
-histoire se rappela une parole de son professeur qui l'avait toujours
-frappée: «Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient pas reçu le baptême
-n'étaient pas admis à pénétrer dans la nef et demeuraient hors de
-l'église pendant les offices.» Et elle se vit sur cette place, sous la
-pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le baptême?...
-
-L'appartement retenu pour elle par les soins de M. Le Coûtre était situé
-quai du Louvre. Elle pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor
-long et sombre qui s'ouvrait entre des volières d'oiseaux. Elle n'avait
-vu, en arrivant, que cages, que grainages, que volettement d'ailes
-multicolores; et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait accueillie à
-la descente du fiacre: le bruit du cours Jonville à l'aube, les matins
-de bals, ou celui du coucher du soleil dans les vieux arbres de
-Saint-Pair.
-
-Elle entra dans le corridor long et obscur, toute seule, sans
-domestique, car elle avait ingénument compté sur Jeannette; et M. Le
-Coûtre, par une sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire aux
-personnes qui n'ont pas coutume de violer les usages reçus, ne devait
-que plus tard venir voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame
-Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et de tout cet air de
-bon aloi qu'Élise répandait, était dévorée de curiosité. Elle comprit
-aussitôt qu'elle n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais qui
-était sa nouvelle locataire? Pour une jeune femme si bien mise,
-l'appartement du quai du Louvre était trop modeste. Un revers de
-fortune? Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?... Le
-monsieur qui avait retenu l'appartement «pour une dame seule», qui
-était-il par rapport à elle? Énigmes difficiles à résoudre et qui
-tourmentaient d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle
-locataire ne se montrait pas prodigue en paroles confidentielles. La
-concierge s'appliqua à la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui
-monter à dîner, de lui procurer une femme de ménage. Elle déballa
-elle-même ce qui était immédiatement nécessaire. Mais devant les malles
-béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol carrelé, encore sans
-tapis, aux parois toutes nues, Élise fut prise soudain d'un accès de
-mélancolie. Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut
-s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.
-
-C'était un jour ordinaire; une agitation bruyante rendait mouvants à ses
-yeux et le trottoir aux oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir,
-sous les arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient s'endormir en
-regardant le fleuve. Voitures, tramways, trains de péniches, remorqueurs
-sifflants, cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où l'on
-discernait la note aiguë des pinsons et les interjections des perroquets
-terminées sur une note trop humaine. L'air poussiéreux contenait un
-mélange des odeurs les plus variées; une impression agréable provenait
-du feuillage neuf, incomplet encore et frissonnant des peupliers;
-infiniment plus frais que les vieux ormes du cours Jonville, ils
-semblaient sourire d'aise parce que leur pied baignait dans la rivière.
-Sous leurs jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement avancer
-les chalands, grosses masses que seul un homme, à la barre, animait. Et
-chacun d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou de fuchsias.
-
-Élise demeura là longtemps, laissant flotter son rêve au gré du lent
-mouvement aperçu à travers les feuilles. Maintenant qu'elle avait
-accompli un acte dont le caractère insolite et l'importance la
-confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin d'un repos sans fin.
-Mais, en même temps, le repos dans la solitude absolue lui semblait pire
-que la mort, et quand elle se retourna vers la pièce en désordre, vit
-les malles et valises, les unes défaites, les autres closes et ficelées,
-un étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et elle s'endormit
-profondément jusqu'au crépuscule.
-
-Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie. Le lieu où elle était
-lui parut sinistre; les bruits inusités du dehors évoquaient une contrée
-étrangère, une autre planète même, pensa-t-elle, où elle avait peut-être
-émigré, seule de son espèce, seule à jamais. A aucun moment passé elle
-ne s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée chez son
-mari, sans amour; ni quand elle avait perdu son pauvre petit enfant; ni
-quand elle avait acquis l'assurance que son mari la trompait doublement;
-ni lorsque, à Granville, environnée d'une famille qui ne comprenait rien
-de sa pensée ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre à
-tout le monde; non, non, jamais elle n'avait eu jusqu'ici l'impression
-de la solitude.
-
-Pourtant elle avait presque toujours vécu au milieu d'êtres étrangers à
-son âme et très ignorants de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même.
-Or, tout au contraire, elle venait dans cette chambre se réfugier pour
-attendre le seul homme qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le
-seul homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle l'aimât pour être
-ici à l'attendre? Il viendrait demain. Elle l'aimait. C'était lui qui
-avait choisi cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement
-modeste, parce qu'il vivait modestement lui-même, et puis que savait-il,
-et que savait Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune?
-Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance pour cet appartement? Une
-nuit à attendre l'ami, qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits
-passées dans une chambre voisine de celle d'un mari indifférent, ou de
-tant de nuits, dans sa famille, entre une mère si peu intelligente,
-cause inconsciente de son malheur, et une soeur dont la stupidité
-l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville, ni au boulevard Malesherbes,
-elle n'avait éprouvé quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai du
-Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle n'avait accompli un acte
-plus libre, jamais fait un pas plus délibéré, mieux voulu ni plus
-longuement prémédité; jamais elle n'avait été poussée d'un élan plus
-indépendant vers un être. Il ne lui semblait pas qu'elle laissât rien
-d'elle au mari qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de
-contrister gravement sa famille, qu'était-ce que cette contrariété pour
-une femme amoureuse qui se donnait de plein coeur à l'homme qui la
-désirait et qu'elle voulait?
-
-Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?
-
-Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit la porte, et le fumet,
-d'ailleurs appétissant, du potage, se répandit dans la pièce en
-désordre.
-
---Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On se croirait ici à la
-consigne, rapport aux bagages! Ne manquent que les employés de l'octroi.
-Madame aurait bien dû me laisser au moins déballer ses affaires de nuit.
-Madame est «éclassée», je le vois bien; je parie que Madame aura passé
-la nuit dans ces maudits chemins de fer... J'ai fait une gibelotte de
-lapin: c'est le régal de Courvoisier, et de bien d'autres: Madame ne
-sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est situé juste par
-derrière, attiré par l'odeur, est venu un soir me demander la
-permission, et moyennant rétribution, bien entendu, de s'asseoir à notre
-table... Ah! il y en a qui sont rigolos, chez ces journalistes,--et
-c'est des sérieux, ceux-là, qu'on assure.--Madame se reposera; Madame
-peut compter sur une bonne nuit; le voisinage de l'eau est calmant...
-
-Et madame Courvoisier parlait toujours. Son bavardage ne distrayait
-aucunement Élise.
-
-Un sombre nuage que balaie le vent du matin: il ne restait rien à Élise
-de son accablement lorsqu'elle s'éveilla avec l'aube, tout habillée,
-telle qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes
-étant demeurées grandes ouvertes. Elle alla à la fenêtre, où l'air frais
-faisait frémir les platanes et où le silence à peine troublé par
-quelques premiers pas, par un roulement de charrette à bras, l'étonna.
-Elle n'avait jamais vu ni respiré Paris de si bonne heure, et le
-quartier qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris connu
-d'elle. Elle identifiait certains monuments, nommait des rues,
-n'ignorait pas la Seine; et cependant elle se trouvait transportée en un
-lieu nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait un ciel incertain,
-vaporeux, que l'on croyait tantôt lilas et tantôt rose; la statue
-équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux charmants
-bâtiments Louis XIII, donnait un air vieille France au paysage; le dôme
-du Panthéon, assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler dans le
-lointain à gauche; à l'opposé, la petite calotte de l'Institut restait
-grisonnante et tassée; entre les cimes légères et mobiles des grands
-peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais, un peu solennel,
-étranger, glacial, tout en lignes, comme un beau dessin d'architecture;
-sur tout cela un air moins guindé, plus sans façon, plus libre que les
-lieux habités jusque-là par elle. Non, en vérité, ni le profil de
-Saint-Augustin, ni les verdures du parc Monceau, ni les quinconces
-assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé une si riche bouffée
-d'oxygène. Elle aspira ce vent léger avec enivrement; et, ayant pensé
-que son ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle arracha vite ses
-vêtements et se recoucha, d'un bond, comme une enfant, réfugiée contre
-l'image de cet homme puissant et protecteur qui lui plaisait, quasi
-grisée, d'avance, par un tourbillonnement de nouveautés.
-
-Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en lui apportant un mot de M.
-Le Coûtre. Elle annonçait en même temps à sa nouvelle locataire qu'elle
-avait sous la main la femme de ménage indispensable: une fille peu
-chanceuse, nommée Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la
-Maternité, une fille adroite de ses mains «comme une fée», et qui se
-présenterait, toute prête au travail, dans la matinée, pour faire au
-besoin le déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son télégramme,
-annonçait qu'il viendrait vers midi prendre Élise pour l'emmener au
-restaurant.
-
-Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse d'une pensionnaire
-un jour de sortie. Ah! qu'elle avait en elle de jeunesse contrainte! et
-quelle grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de ses gestes dans
-cette chambre rudimentaire, au milieu de ces malles éventrées qui
-faisaient pousser des exclamations désespérées à madame Courvoisier et à
-Mélanie: «Où est-ce que Madame va loger toutes ses robes? Madame devrait
-prendre en sus le petit appartement du sixième, qui a une terrasse avec
-vue et tonnelle... Avec la vigne vierge et des volubilis, Madame serait
-là, sauf votre respect, comme une Mimi-Pinson!...»
-
-Mélanie était une fille blonde, au nez épais et arrondi, mais ornée de
-cheveux qui projetaient une auréole étincelante autour de son front;
-elle paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté des êtres qui,
-ayant commis une faute, se reconnaissent humblement descendus d'un degré
-dans leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants et comme
-confus qu'on veuille les employer, et plus dociles que les impeccables.
-Et il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont la situation
-ambiguë était interprétée par madame Courvoisier comme le résultat d'une
-déchéance, quelque secrète connexité dont, au premier abord, s'incommoda
-Élise.
-
-M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première fois qu'il se
-trouvait seul à seule avec Élise. Mais il la respectait trop pour abuser
-de la circonstance, et il semblait avoir peur de tout, de madame
-Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de la lumière et jusque
-d'Élise elle-même, qu'à vrai dire il était surpris de trouver là,
-n'ayant jamais tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave
-détermination.
-
-Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il endossé une pareille
-responsabilité? Mais il était à ce point troublé par l'aventure que son
-embarras paralysait tout épanchement et presque toute expression. S'il
-eût voulu être l'amant d'Élise, sur l'heure, elle se fût donnée à lui.
-Elle l'avait élu dans son coeur, plus solennellement, plus gravement
-qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un époux. Ils
-s'étreignirent simplement les mains, avec émotion, avec tendresse. Elle
-était plus joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs choses; elle
-ne pensait qu'à une seule chose: qu'elle l'aimait.
-
-Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme relatif de midi passé,
-puis le Pont-Neuf. Et ils allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où
-M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne s'informait seulement pas
-si elle allait déjeuner dans une salle commune ou à part. Elle ne
-s'effraya pas non plus lorsqu'elle se vit dans un cabinet, à part. Les
-yeux baissés, la mine discrète du maître d'hôtel, du sommelier, et du
-garçon, elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne l'effleurait pas
-qu'elle fût en train de commettre ce qui s'appelle une escapade.
-
-Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en face d'elle, se leva et
-vint l'embrasser. Elle pâlit, et lui devint écarlate. Lui seul avait
-conscience de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée que
-d'amour. Il était un honnête homme. Elle n'était qu'une femme heureuse.
-
---Tant que votre salle à manger ne sera pas installée, lui dit-il, nous
-pourrons venir là...
-
---Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?...
-
-Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première d'aller chez lui. Il
-ne l'avait connue qu'à Granville, environnée de sa famille, et il
-n'était pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.
-
---Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie, quand je viens à Paris,
-je ne prends jamais mes repas chez moi. Je vais au restaurant; c'est
-plus gai. Je viens ici, où je suis connu.
-
---On y est bien... Oh! quant à ma salle à manger, ce ne sera pas long:
-madame Courvoisier aidant, je pense que dès ce soir...
-
---Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas dîner avec vous, Élise...
-
-Elle sentit son coeur chavirer et faire une chute. Comment! il ne
-dînerait pas avec elle, ce soir!... Le petit mot souvent si terrible:
-«déjà!» se formula sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas; elle ne dit
-rien, ou plus exactement ne dit que: «C'est dommage», ce qui n'était
-rien au prix de ce qu'elle eût voulu dire.
-
-Il répliqua:
-
---Si vous voulez venir voir comment je suis logé, ce sera tantôt,
-n'est-ce pas? en sortant d'ici...
-
-Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.
-
-Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait pas dîner avec
-elle, ce soir, le premier soir. Son mari lui donnait autrefois, au
-moins, toujours des raisons; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la peine.
-
-Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité, à aucune
-convenance particulière. Elle piétinait avec lui les convenances et les
-formalités. Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.
-
-Il vit à quel point, malgré son silence, elle était contristée; mais,
-soit inconscience des motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel
-d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut point. A part lui, il
-pensait, faisant ce qu'il faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre
-femme.
-
-M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud, un petit
-appartement assez sombre et peu gai. Ce n'était pour lui qu'un
-pied-à-terre où il descendait depuis longtemps lors de ses voyages à
-Paris, où il demeurait à peine durant le jour, où il ne rentrait pas
-toujours la nuit. C'était un logement d'étudiant, rudimentaire, et dont
-le seul ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles et de
-sabres japonais, eût décelé pour toute autre qu'Élise la main d'une de
-ces maîtresses dont on ne tire pas vanité.
-
-Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée de la simplicité de
-l'endroit, touchée bien plus encore que son ami lui fît les honneurs de
-son home, touchée à perdre la raison quand, une fois seul avec elle,
-entre ces murs sombres, il lui manifesta cette tendresse qu'elle
-appelait de tous ses voeux, pour laquelle elle était faite et qu'elle
-n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait devant sa soeur de
-connaître l'amour parce qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle
-avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant complètement l'amour.
-Entre les bras de Jean-Marie, qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux
-des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette chambrette vulgaire et
-désolée, le plus triste lieu qu'on pût imaginer pour une femme
-gracieuse, élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans les
-salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable bonheur d'aimer.
-Tout lui fut transformé, comme était transfiguré à ses yeux cet armateur
-de quarante ans, habitué des ports, de la pipe et des bouges à matelots.
-Elle le revêtit tout entier, lui, son grand corps, son visage, de cet
-idéal travestissement que nous portons, chacun, en nous, tout prêt, pour
-nous donner la comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie était
-beau, il était jeune et généreux, et il adorait son amante. Dans son
-inexpérience, elle ne savait comment lui manifester sa joie complète et
-sa reconnaissance. Elle dit:
-
---Que c'est joli chez vous!
-
-Il en rit; il ne put la croire; il s'imagina même que c'était de sa part
-un mot de femme du monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé
-une femme du monde, mais ne sut pas lui en avoir la gratitude qu'elle
-méritait, elle qui jadis, en son voyage de noces aux lacs enchanteurs,
-et des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais eu envie de dire à
-son mari que le paysage était beau!
-
-Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie. Et ces syllabes
-passèrent sur ses lèvres charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à
-coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi, son _credo_: «Je
-t'aime!... Je crois en ton amour!... Tu m'as prouvé que tu m'aimais,
-toi, tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une autre femme; je ne
-me reconnais plus; personne ne me reconnaîtra plus; je suis recréée par
-tes mains!... Je t'aime! je t'aime!» Elle n'avait jamais été loquace ni
-même expansive. C'était bien en effet une autre femme qui parlait. La
-mémoire même ne subsistait pas en elle de ce qu'elle avait été, de ce
-qu'elle laissait derrière elle; et la plus légère représentation ne se
-formait pas en son imagination de la catastrophe que devait produire, à
-l'heure qu'il était, sa fuite du domicile conjugal.
-
-«Je t'aime!... Je t'aime!...» Il semblait que l'univers fût contenu dans
-ces petits mots.
-
-Jean-Marie était lui-même très épris. A la vérité, il n'avait jamais
-possédé une maîtresse ni de telle condition ni de pareille beauté, ni
-qui manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il eût beaucoup
-hésité à pratiquer, en son propre pays, un enlèvement si grave;
-quoiqu'il n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi dire par
-les suggestions d'Élise même, il était charmé, et rendu aussi un peu
-fat. Néanmoins, avant que six heures eussent sonné, il rappela à Élise
-qu'il était requis par ses affaires avant le dîner, et ne se montra pas
-plus généreux en explications qu'il ne l'avait été au début de cette
-inoubliable après-midi. Il était clair que, dès le premier jour, il
-tenait à sauvegarder son indépendance, et qu'il le faisait comme en
-vertu d'un privilège indiscutable que lui conférait son union
-irrégulière.
-
-Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée de le quitter, mais
-tout son être avait atteint le ravissement; une douce fatigue lui
-ralentissait les idées; elle voyait le monde à travers une buée, de
-l'autre côté des nuages, comme si elle l'eût vu de très haut et de très
-loin. Elle s'en alla toute seule au _Bon Marché_ pour quelques emplettes
-nécessaires à son ménage.
-
-Dans le magasin, elle fut abordée par une dame qu'elle fréquentait au
-temps du boulevard Malesherbes, et qui lui dit: «Vous voilà donc enfin
-de retour!... Et comment va monsieur Destroyer?... Vous recevrez de moi
-un petit mot...» Élise répondit, comme en un rêve, sans entendre
-elle-même le son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance
-pour se les rappeler par la suite. Et le fait est que, la femme
-disparue, elle se souvint à peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas
-dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant la soirée solitaire.
-Elle avait eu pourtant un imperceptible et malicieux sourire quand on
-lui avait dit: «Vous recevrez de moi un petit mot». Et ce n'était pas de
-sa situation renversée, et qui rendait le mot si vain, qu'elle souriait,
-mais de cette idée ingénue et puérile: un petit mot jeté à la boîte et
-qui ne parviendra pas à sa destinataire...
-
-Que de telles rencontres, que de telles promesses d'entrevues dussent se
-produire dans la suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la
-perspective ne l'en effraya, ne la toucha même pas. Elle était morte à
-une vie, elle naissait à une autre; elle avait cette étrange fierté
-commune à tous les hommes qui ont franchi une frontière ou changé de
-condition. S'il est un réveil au delà de la mort et si quelque chose
-d'humain persiste en nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir
-franchi un pas fameux.
-
-Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long corridor étroit du quai
-du Louvre. Madame Courvoisier sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il
-n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler de Mélanie, qui, à son
-dire, avait travaillé toute la journée comme un cheval. Pour la cuisine,
-elle-même avait un peu donné la main.
-
---Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier! il faut laisser cette
-fille se débrouiller...
-
---C'est mon plaisir, Madame. Madame aura un petit pigeon en salmis...
-Madame m'en dira des nouvelles... Mon rédacteur à _l'Écho_...
-
---Je monte, madame Courvoisier... Oh! j'aurai vite fait de dîner, et ma
-soirée ne sera pas longue.
-
---Madame est fatiguée... Oh! Madame a dû trotter... Les premiers jours
-qu'on s'installe... Il ne manque pourtant quasi rien à l'appartement...
-
-L'appartement se composait, outre la chambre à coucher dépourvue de
-cabinet de toilette, d'une salle à manger meublée dare-dare par M. Le
-Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant à un corridor,
-dont Élise pensait faire sa garde-robe, et de la cuisine sur la cour; il
-y avait d'amples placards jusque dans l'entrée: les portes s'en
-ouvraient avec un bruit de papiers déchirés, et une personne eût pu
-coucher sur chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces regardant le
-quai étaient ouvertes sur un soir tiède et paisible. Le grave sifflet
-d'un train de bateaux rendait un air marin aux oreilles de la
-Granvillaise; sur les bancs elle apercevait, dès cette heure, entre les
-branches des arbres, des couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à
-aimer. Elle se disait: «Je vais m'endormir en songeant à l'après-midi
-écoulée, et, demain, je le reverrai.»
-
-Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer l'histoire de Mélanie;
-mais son sommeil fut lourd et reposant. Le lendemain en s'éveillant,
-elle s'aperçut qu'il lui manquait un _tub_, et ce fut toute une affaire
-que d'expliquer à Mélanie ce que c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut
-à faire pour aller au magasin du Louvre et lui en rapporter un. Pendant
-l'absence de Mélanie, madame Courvoisier vint, s'excusant encore et
-déçue de n'avoir point de courrier pour Madame:
-
---Que Madame soit seule au monde, c'est une chose qui n'est pas croyable
-et qui me tord le creux de l'estomac...
-
-Élise se montrait d'une discrétion tenace.
-
---Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement, sûr et certain,
-reprenait madame Courvoisier, surtout si Madame y joint celui du haut,
-avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une supposition, où
-c'est-il que ça sera? Pas dans l'antichambre ou la salle à manger, je
-présume?...
-
---Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?
-
-Madame Courvoisier levait les bras au plafond, considérait Élise de la
-tête aux pieds, des pieds à la tête; semblait entendre d'elle qu'il n'y
-avait plus de classes dans la société, ou bien donc qu'elle était, elle,
-madame Courvoisier, devenue aveugle ou imbécile, et incapable de
-discerner entre une femme du monde et une femme perdue. Que sa locataire
-fût une créature légère, non, on ne le lui ferait pas admettre;
-d'ailleurs le rédacteur à _l'Écho du Parlement_ l'avait aperçue de sa
-loge et avait dit: «Madame Courvoisier, votre appartement n'est pas
-occupé pour trois semaines: c'est une petite femme qui a fait un coup de
-tête; vous allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon le curé
-pour une réconciliation...» Madame Courvoisier s'attendait à des drames,
-parce qu'Élise n'avait pas une tournure à vivre indépendante.
-
-Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête, comme le voulait le
-rédacteur à _l'Écho_, passe encore, mais en cette hypothèse une chose
-chiffonnait madame Courvoisier: M. Le Coûtre, en faveur de qui semblait
-se compromettre une si charmante créature, M. Le Coûtre n'avait pas la
-tête d'un héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de madame Courvoisier,
-ne représentait pas le type convenu de l'amant, du moins pour une
-personne du «rang» qu'occupait certainement Élise; et autant madame
-Courvoisier eût volontiers protégé, dorloté des tourtereaux, même des
-plus coupables, pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la figure
-classique, autant madame Courvoisier était tourmentée par une intrigue
-qui dérangeait l'ordonnance définitive de ses idées.
-
-Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien à faire. Son mari
-d'ailleurs était de son avis; Mélanie de même.
-
-Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation trop excellente
-pour aller prendre une concierge comme confidente; mais Élise éprouvait
-aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à cause de la grandeur
-de son amour.
-
-Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se tenait non sans
-difficulté la bouche cousue pour ne point témoigner son mécontentement
-d'une aventure qui ne se présentait pas conforme à son goût.
-
-Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait pas qu'Élise eût un amour,
-qu'était-ce qu'un homme qui laissait se consumer toute seule une petite
-dame si comme il faut, au déjeuner, bien souvent, et régulièrement au
-dîner, et à la soirée, et la nuit?
-
-Et cependant Élise, vivant la plupart du temps seule, était bien la
-femme la plus heureuse qu'elle eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un
-rendez-vous de Jean-Marie ou dans le souvenir des heures passées avec
-lui. Elle avait oublié le reste; son amour la comblait.
-
-Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait de penser à eux;
-elle ne se demandait pas s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes,
-s'ils attendaient avec anxiété de ses nouvelles. «Nous aurons le temps
-de revenir là-dessus!» se disait-elle en sa demi-conscience. L'état dans
-lequel elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel, et elle
-n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger trois semaines. Bien
-qu'elle n'imaginât en aucune façon par quel procédé il y serait mis fin,
-elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du caractère par trop
-insolite qu'il avait, soit à cause de l'intensité de la joie qu'il lui
-procurait: «Cela passera; d'ici là, n'approfondissons pas!» Elle vivait
-dans une béatitude provisoire.
-
-Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le lui faisait assez
-remarquer! Donc, son refuge était demeuré ignoré. Et cela contribuait
-pour un peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.
-
-Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée, elle demeurait dans une
-extase. Mélanie la trouvait étendue sur sa chaise longue, ou bien à la
-fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend les orgues célestes.
-
---Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait la bonne aux cheveux
-blonds.
-
---A ne rien faire!... soupirait Élise.
-
-Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette fille que sa réflexion
-était stupide.
-
-Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage produit par les jeunes
-feuilles luisantes des peupliers de la berge l'étourdissait,
-l'hypnotisait comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables
-points lumineux et de cette danse imaginaire de milliards de petits
-personnages frais, des visions naissaient, exquises, imprécises, mais
-aussi efficaces par leur effet qu'une musique enchanteresse.
-
-Les bruits nombreux du quai, piaulements des oiseaux encagés, cornes ou
-timbres des tramways et des omnibus, roulements des fiacres sur le pavé
-et bavardage de la foule, étaient plus suaves à son oreille que la soie
-déchirée de la mer basse, à Granville, que la montée émouvante du flot,
-ou bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne faisait que la
-suffoquer du plaisir d'autrui. La vue interceptée, contrariée, des
-dômes, du cheval d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus de
-charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique de _Montorgueil
-Castle_ ou que le paysage si beau pourtant des rives de la Rance. Mais,
-à travers les feuilles des peupliers, sur les coupoles du Panthéon et de
-l'Institut ou sur la croupe du cheval de bronze, tout ce qu'elle avait
-vu jadis de beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire,
-apparaissait aussi en remembrances embellies; le présent pour elle
-s'alliait au passé, allait même chercher le plus profond passé pour le
-transporter et l'exalter: «Comment, se disait-elle, n'ai-je pas été ce
-jour-là plus émue?...» Et il s'agissait d'un jour quelconque perdu dans
-sa mémoire. «Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais donc
-qu'une sotte!...» Un magicien lui avait ouvert le passé, illuminé le
-présent, enfin rendu l'avenir indifférent,--ce qu'on peut faire pour
-celui-ci de plus favorable.
-
-Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!... Comment cet homme
-de nature si positive, cet armateur, de qui pas un mot ne la soulevait
-jamais au-dessus du terre à terre, avait-il pu produire ce fait
-merveilleux? Oh! elle ne se demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni
-armateur, ni homme commun pour elle! Non, elle ne s'étonnait pas que M.
-Le Coûtre eût suffi à opérer un tel miracle. Elle voyait son ami égal au
-rôle qu'il jouait; elle se révoltait même qu'on ne comprît pas qu'il
-jouait ce rôle sublime, qu'il était éminemment apte à le jouer, qu'il
-était le seul homme capable de le jouer. Et, au travers des feuillages
-mobiles, et sur l'eau de la Seine aux myriades d'yeux clignotants,
-suivant le mouvement lent des longues péniches à géranium ou à basilic,
-elle voyait partout l'image du magicien; elle l'admirait; elle
-l'adorait... Et elle avait l'orgueil d'être la seule à recevoir le don
-ineffable de celui qui pouvait transformer toutes choses et faire du
-monde si banal un paradis de beauté.
-
-Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son étonnement était que
-Mélanie ne remarquât pas qu'elle descendait du ciel, ou bien était que,
-tout au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de bottes, par
-exemple: «Dieu! que Monsieur est beau!»
-
-Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît cela, après l'avoir tant
-attendu en vain, elle se résigna à demander à Mélanie:
-
---N'est-ce pas que Monsieur est beau?
-
-Mélanie tomba de son haut:
-
---Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle taille...
-
-Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle haussa les épaules.
-Dérision aussi de vouloir que cette fille comprît une telle chose! Elle
-ne put toutefois s'empêcher de lui dire:
-
---Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un bel homme?
-
-Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux blonds, laissa
-échapper sa sagesse populaire:
-
---Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours celui qui est le meilleur
-pour se blottir.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un matin, dans l'antichambre, la voix de madame Courvoisier fut
-entendue, à la fois rauque et à bout de souffle, faisant présager
-quelque importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta. Puis Mélanie
-frappa à la porte et l'ouvrit sans plus attendre:
-
---Madame! c'est une lettre...
-
-Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui donc eût pu lui écrire,
-puisque personne ne connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même,
-quand il s'absentait, se gardait de confier à la poste une adresse qui
-devait demeurer ignorée. A première vue, entre les doigts de Mélanie,
-Élise reconnut l'écriture de son mari.
-
-M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre digne, sévère, et tout
-ensemble un peu tendre, très composée, compassée comme lui-même. Il
-avait appris «l'abandon du domicile conjugal» en arrivant à Paris, par
-le concierge de l'immeuble, par le départ de Jeannette, et enfin par de
-nombreuses lettres de madame de La Hotte à sa fille. Ces lettres, il
-avait pris la liberté de les ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et
-il les renvoyait ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa propre prière
-l'angoisse d'une mère ferait réfléchir l'imprudente. Il suppliait Élise
-de rentrer, jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire; il
-terminait par des considérations, d'ailleurs justes, sur l'effroyable
-avenir réservé à une femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il
-semblait ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir une?
-
-Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était intriguée par le fait
-que son mari avait découvert sa retraite, et impatientée qu'il ne lui
-dît pas comment il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les lettres
-de madame de La Hotte la touchèrent davantage. Élise n'avait pas songé
-jusqu'à cette heure, tant son ivresse était complète, que l'on pût dans
-sa famille s'inquiéter de son silence, et la pensée soudaine du tourment
-de son père et de sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit, à
-écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche achevée, Élise
-s'aperçut que dévoiler sa situation nouvelle, même en cachant bien
-entendu la liaison, c'était ouvrir avec sa famille des hostilités sans
-fin: son père, sa mère, ses frères, sa soeur et tout ce qu'elle
-possédait d'oncles, de tantes et de cousins allaient venir ici lui
-donner l'assaut! C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne
-pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.
-
-Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner. D'ailleurs, elle
-attendait son ami: ne valait-il pas mieux prendre l'avis de celui-ci
-avant d'agir?
-
-Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue allégeait Élise de tout
-souci: elle l'aimait; il l'aimait; et puis il était si grand, si fort!
-Et il était son protecteur.
-
-Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise le fut à ce point
-qu'elle négligea même de demander à son ami ce qu'il convenait de faire,
-d'urgence, et s'il était nécessaire d'expédier à sa famille la lettre.
-Il ne subsistait plus pour elle de piquant, dans cette affaire, que le
-dépit d'avoir été découverte par son mari en ce qu'elle croyait
-ingénument être sa cachette.
-
---Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le Coûtre, c'était par plaisanterie
-que nous appelions «cachette» votre appartement, quai du Louvre!
-Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en plein Paris, vous avec
-la figure que vous avez, et moi avec ma taille? L'étonnant est que vous
-n'ayez pas reçu la lettre de votre mari trois semaines plus tôt! Qu'il
-fût à Paris ou au loin, cent personnes pouvaient l'informer!...
-
---C'est égal, soupirait Élise, je donnerais quelque chose pour savoir si
-c'est lui qui m'a suivie, ou quelque autre.
-
-Elle en revenait sans cesse à ce petit problème, avec une obstination
-puérile. Elle s'attachait à un détail qui importait peu, et elle
-demeurait insouciante du reste.
-
-M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement, ne le considérait pas
-d'un oeil serein. Il dit à Élise:
-
---Qu'allez-vous répondre à votre mari et à votre famille?
-
---Répondre à mon mari?... A quoi bon? A ma famille, c'est déjà fait:
-voici la lettre...
-
---Ah!
-
---Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la mettrai pas à la
-poste!...
-
---Qu'est-ce que vous y dites donc?
-
---La vérité.
-
---C'est absurde!
-
---Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même d'avis que nous ne
-pouvons rien cacher...
-
---Entre ne rien cacher et s'empresser de tout dire!...
-
---Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.
-
---Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant, vous avez des intérêts à
-régler...
-
---Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas qu'il y a une matelote de
-madame Courvoisier?
-
-Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était pas ce qu'elle appelait
-«son bonheur». Dans «son bonheur» elle refusait d'être troublée. Elle
-remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner. Il fut
-impossible à M. Le Coûtre de la ramener à un sujet qui ne lui permettait
-point, à lui, l'insouciance.
-
-L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là, moins encore, fut-il
-question du sujet.
-
-A une interrogation de son ami, elle dit:
-
---Je vais avoir le temps de penser à tout cela, une fois seule...
-
-Il sourit, hocha la tête; et, en lui-même, ce grand gaillard apte à
-porter des fardeaux disait: «Au diable!...»
-
-En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la journée, Élise fut comme
-happée par madame Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et
-s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla faire le vide en
-son réduit. Aucun mot, nul cri de la part de la concierge, mais cette
-porte ouverte précipitamment, cet effacement de toute la personne de la
-concierge replète, et Élise se crut appelée à l'intérieur de la loge où
-elle n'avait jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire et
-de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement. Elle entra. Madame
-Courvoisier ôta ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant, elle
-arracha d'un coin de la vitre où elles étaient fichées une carte de
-visite cornée et une lettre. Puis, remettant tout à coup et
-précipitamment ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de sa
-locataire et l'examina.
-
-Le visage de la locataire exprima assurément la surprise, mais non pas
-du tout celle qui paraissait escomptée. Toutes choses ne pouvaient
-affecter qu'à la surface cette femme à peine échappée des bras de son
-amant et encore toute ravie d'amour.
-
-La carte cornée était celle de M. Destroyer. Sur l'enveloppe de la
-lettre, Élise reconnut l'écriture de son mari.
-
-Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait connaissance, la
-concierge, pourtant attentive à l'examiner, parlait:
-
---Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas tourné le coin du quai...
-
-Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un café du voisinage,
-probablement, avait eu le temps de parvenir à son adresse avant que sa
-destinataire fût rentrée.
-
-La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée. Madame Courvoisier,
-qui ne se tenait plus, s'écria:
-
---C'est donc ça le mari de Madame!... Ça n'est pas Dieu possible que
-Madame soye sans miséricorde pour un si bel homme!...
-
-Élise sourit.
-
---Courvoisier était encore là, Madame: il est de mon sentiment exact; ça
-n'est pas mon sexe qui me fait parler: «C'est une paire de
-moustaches,»--voilà les propres paroles de Courvoisier,--«qui doivent
-prendre comme à l'hameçon tous les coeurs de femmes...»
-
-Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son mari ou de tout ce qui
-ne concernait pas son amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi
-qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée chez elle, elle se
-remémora sa journée, ses heures de bonheur.
-
-La lettre pourtant comportait des suites. M. Destroyer savait désormais
-où habitait sa femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une situation
-irrégulière et pour lui intolérable. Il tenait désormais la transfuge au
-gîte, il promettait nettement qu'il ne la lâcherait plus.
-
-Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils, homme à manquer à
-son serment de fidélité quant à la chair, il était, comme autant de ses
-pareils, homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce à soi-même.
-
-Si Élise n'avait pas été possédée par un démon ou par un dieu, elle
-n'eût pu s'empêcher de prévoir en ses détails la poursuite qui la
-menaçait, la chasse dont elle allait être, dès le lendemain, le gibier
-forcé, la meute qu'on allait incessamment lancer contre son corps de
-Diane impure, et la course excessive pour ses jambes légères, et
-l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie lui-même l'en
-avait avertie en lui conseillant de se rendre.
-
-Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour et à sa béatitude. Elle se
-laissa endormir par son heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par
-aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche, dans la fraîcheur
-du matin, la fenêtre ouverte sur les peupliers frissonnants, au chant
-déjà familier pour elle des marchands ambulants, au sifflement des
-remorqueurs de Seine.
-
-
-
-
-V
-
-
-M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à l'heure fixée par lui dans
-sa lettre, prit son café trop chaud, et, l'oeil aux horloges, quitta le
-restaurant de la rue Royale où il avait déjeuné. Il traversa la place de
-la Concorde et le jardin des Tuileries, en consultant plusieurs fois sa
-montre. Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux même, eût-on pu
-dire, en admettant que la fidélité conjugale, tout au moins du côté du
-mari, ne fait pas partie de ces règles qu'un homme du monde interprète
-d'une manière étroite.
-
-Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant donnée la lettre
-écrite par lui, et vraisemblablement remise la veille, entre les mains
-de sa destinataire. Et, par une attention galante envers Élise qui
-n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de fumer; il en éprouvait
-une gêne réelle et aspirait de temps en temps de l'air par la bouche.
-
-Il allait revoir sa femme, qui avait «abandonné le domicile conjugal»
-depuis six semaines. Il n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans
-examen, les moeurs de son temps, celles qui régnaient parmi ses amis,
-parmi ses connaissances, il n'admettait à aucun degré qu'en ayant une
-maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli, lui. Il ne se
-reprochait absolument rien. Prendre une maîtresse n'était pas même signe
-que l'on fît chez soi mauvais ménage; ç'avait été signe tout au plus
-qu'il ne trouvait pas, dans son ménage, le confort parfait auquel un
-garçon de trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il s'offrait, sans
-y ajouter d'importance, de ces distractions d'homme, comme le tabac, le
-billard ou la salle d'armes, qui constituent, dans la vie masculine, un
-domaine réservé, où nul n'a rien à voir. C'était, par ailleurs, une
-manifestation de prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement au
-fait d'avoir un bon tailleur, un bottier renommé.
-
-Par contre, si d'aventure la femme légitime avait vent de cet acte
-désinvolte et s'avisait d'en prendre ombrage, il était non moins admis
-que l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier à la femme la
-maîtresse était un acte de courtoisie apprécié et normal. Congédier la
-maîtresse, au moins momentanément, pour la forme, et ne fût-ce que par
-simulation, n'altérait pas l'acte de courtoisie. A tel congé M.
-Destroyer eût consenti avec l'affabilité la plus déférente pour peu
-qu'Élise se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule parole,
-avait «abandonné le domicile conjugal». Cette dernière expression,
-consacrée par le Code, dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le
-fond de la situation et de prononcer un jugement quelque peu nuancé.
-Élise, non pas lui, avait mis le contrat de mariage en état d'être
-rompu. Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale de M. Destroyer,
-une malchance avait voulu qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui
-une peccadille; mais Élise était la coupable.
-
-Il ignorait qu'elle eût un amant.
-
-Il avait vécu deux ans et demi avec elle; il avait eu d'elle un enfant;
-mais ni présence, ni absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne
-semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en elle le moindre symptôme de
-l'amour. Et il n'en concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car,
-l'esprit entièrement soumis aux manières de penser communes, il se
-jugeait beau, bien fait, proprement tenu, bien élevé, galant même, tel
-enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable aux femmes. Et il
-savait, pardieu! qu'il plaisait aux femmes. Pourquoi une petite fille de
-province, et qui, en somme, n'avait jamais rien vu, eût-elle fait la
-rebelle? Il la jugeait seulement peu démonstrative, jusqu'à présent
-dépourvue de sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant de son
-père, en somme, un caractère difficile et secret qu'en habile homme il
-devait dompter un jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque
-commise par elle, lissant ses longues moustaches, époussetant d'une
-chiquenaude un grain de poussière sur le revers de sa jaquette, il
-croyait qu'il ramènerait sa femme.
-
-Il tira encore une fois de son gousset sa montre, et en confronta
-l'indication avec celle d'un cadran; il dépassa le café formant le coin
-du quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison où habitait Élise.
-Il ouvrit sans frapper la porte de la loge, et vit se décomposer le
-visage de madame Courvoisier:
-
---Madame n'a pas déjeuné là,... dit celle-ci.
-
---Cependant!... fit vivement M. Destroyer.
-
---Oh! Madame ne manquera pas de rentrer, surtout si Monsieur a donné
-rendez-vous à Madame!
-
-Il était furieux; mais il prit un air dégagé, ne voulant pas faire
-figure d'un qui a donné rendez-vous et à qui l'on manque.
-
-Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue d'un si bel homme, lui
-offrit de s'asseoir et d'attendre une petite minute. M. Destroyer humait
-les relents de la loge et regardait autour de lui; il refusa. Il dit
-qu'il repasserait peut-être.
-
-En effet, il repassa, trois quarts d'heure après, saturé de la vue des
-grainages, des oiseaux, des instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au
-chevet de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant assis sur un banc du
-quai.
-
-Madame n'était pas rentrée.
-
-Il prit à peine le temps de recueillir le mot de la bouche de la
-concierge qui le prononçait avec confusion, presque avec un sentiment de
-honte personnelle, comme si elle-même eût été coupable vis-à-vis de cet
-homme si bien et, qui plus est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses
-droits.
-
-M. Destroyer s'éclipsa.
-
-Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois, la stupeur, bientôt
-transformée en colère, lui fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il
-résolut de faire ce qui répugnait à son habituelle correction: épier la
-rentrée de la femme qui se moquait de lui et saisir celle-ci à son
-retour, car il fallait en finir.
-
-Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le coin du quai, regardant
-d'un oeil la colonnade du Louvre. Consommation sur consommation; point
-de journaux de peur de perdre le moindre passant. Le rôle singulier
-auquel il était réduit lui donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire
-les cent pas; mais il craignit d'être aperçu par la concierge, et revint
-s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant ce qu'il faisait là, se mit à
-regarder pour lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait quelle
-personne cherchait son client. Le manège dura une heure, longue.
-
-A six heures et demie, dans la magnificence du soleil déclinant, Élise
-parut, son buste entier dépassant le parapet du pont, et fut
-parfaitement reconnue de son mari. Elle était aise, souriante et
-tranquille; elle sortait de chez son amant. Elle ne pensait pas plus à
-son mari que s'il n'eût pas existé.
-
-Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder pendant qu'il
-réglait ses consommations. Il calcula bien la durée de ses gestes et
-atteignit la jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre pas à côté
-d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre l'entretien, avant de
-pénétrer avec elle dans le couloir, tout en causant. Les voix des deux
-époux, confondues et accordées en un ton conventionnel et mondain qui
-simulait la belle humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier.
-Celle-ci, à la vue du couple souriant et faisant des phrases, demeura
-ahurie, plus bête, raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait
-eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que les enfants ne viennent
-pas sous les choux.
-
-Élise, au premier heurt contre son mari, avait elle-même adopté ce mode
-enjoué qui lui semblait plus facile, plus décent dans la rue que tout
-commencement d'explication, et aussi, peut-être, parce qu'il était en
-accord avec l'indifférence totale qu'elle éprouvait pour son mari.
-
-Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans son petit appartement,
-tant elle éprouvait de bonheur à montrer à son maître selon la loi
-l'ivresse que lui causait la vue de ces pauvres meubles, de ces pièces
-exiguës, de ces tentures surannées, de ce carrelage de mansarde, mais
-qui étaient pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse possession
-de soi dans l'amour; elle eût soutenu ce ton s'il n'eût été trop
-difficile de l'employer avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie,
-même à l'état normal, et aujourd'hui intimement convaincu de la gravité
-des circonstances. Au premier abord, l'harmonieux accord de cette
-jovialité avec l'aspect physique de sa femme rajeunie, ranimée,
-embellie, avait troublé M. Destroyer jusque dans sa chair, et il avait
-soudain trouvé désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent
-s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos badins, une
-bouffée de chaleur lui était montée au visage, et la pensée l'avait
-effleuré de devenir là, dans cette chambre de couturière, l'amant de sa
-légitime épouse. Mais l'homme le plus dépourvu de finesse est glacé, à
-certains moments, par le secret que la femme, avec impertinence, lui
-présente à déchiffrer. Il n'avait certes jamais bien compris Élise,
-mais, mieux qu'aucun jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune, il
-recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait en cette fille de petite
-noblesse provinciale quelque chose d'aussi étranger à lui que l'âme
-d'une Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut incommodé, puis
-intimidé; et, comme sa vanité d'homme refusait de s'incliner, il se
-réfugia, pour plus de confort, dans la persuasion que cette femme était
-un peu folle. Il recourut soudain à l'attitude de la protection; il eut
-des mots de tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au sortir du
-couvent.
-
-Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse et fière de l'état
-merveilleux et rare qui était le sien, elle regimba; et, en femme
-heureuse qui a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était
-heureuse, pleinement, incomparablement, que cela se voyait, d'ailleurs,
-que des gens inconnus, dans la rue, en la voyant passer, le lui
-déclaraient tous les jours.
-
-Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors de doute qu'elle
-semblait heureuse: l'éclat de son teint et de ses yeux le disait comme
-les inconnus de la rue: sa taille pleine, ses bras arrondis, sa bouche
-fraîche, son pied, qui jouait comme un jeune chat, le disaient aussi.
-Mais comment, mais pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait
-en aucune manière. Il ne concevait absolument pas qu'une femme comme
-elle, et surtout sa femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant
-d'oser aborder le chapitre de la défaillance morale,--pour lui
-caractérisée par l'abandon du domicile conjugal,--il revenait à l'aspect
-lamentable du pauvre appartement:
-
---Comment pouvez-vous vous dire heureuse ici?
-
-Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un rire d'ange à qui un
-naïf mortel demanderait comment on peut vivre et chanter lorsque l'on
-n'a ni eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait une supériorité
-mystérieuse et un dédain plutôt pitoyable que méchant, le dédain de ceux
-qui savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux qui éprouvent pour
-ceux qui ne sentent rien. Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut
-presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus humiliés par une
-loi dont ils ignorent la date de promulgation et les termes précis, il
-eut recours aux articles du Code qui condamnent l'épouse fugitive; il
-les possédait par coeur; il en savait les numéros.
-
-Elle lui lâcha:
-
---Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse, amoureuse à perdre la
-raison! Qu'est-ce que vous voulez que me fichent vos articles?...
-
-M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla qu'il ne restait plus rien
-ni de ses longues moustaches ni de sa belle raie, ni de tout cet air
-satisfait qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait pas à
-cela; il n'avait pas, il n'eût même jamais soupçonné cela. De la part de
-la fille de M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à Granville,
-il lui semblait que ce fût une chose extraordinaire et qui renversait
-toutes les notions acquises par un homme comme il faut. Sous les rideaux
-soyeux que formaient ses beaux cheveux noirs complaisamment séparés,
-comme en une alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée
-dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race de femmes fidèles, de
-femmes qui, aimantes ou non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent
-fidèles, par nature et par destination, enfin présentent à l'homme une
-sécurité absolue. Pour posséder cette merveille, un jeune homme de son
-monde consentait quelques sacrifices sinon sur la dot, du moins sur les
-qualités de séduction proprement dite: il ne demandait point à la jeune
-fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée en ses maîtresses; il
-se privait, en ses rapports avec la nouvelle épousée, de certains
-transports qui menaceraient de dérégler une nature pondérée; il prisait
-au-dessus de tout qu'on dît d'elle: «C'est une femme irréprochable.» Et,
-à ses yeux, le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque même le
-fameux abandon du domicile conjugal qui ébranlait la loi, n'entamaient
-point encore une femme telle que la sienne. Mais, que cette femme fût
-amoureuse, ah! cela, par exemple, non!...
-
-Il lui dit:
-
---Vous voulez vous moquer de moi!... Vous falsifiez la vérité!
-
---Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise. Qu'a donc de si
-étrange ce que je vous dis?
-
---Mais cela est indigne de vous!
-
-Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses jambes; elle se regarda dans
-la glace:
-
---De quelle matière voulez-vous donc que je sois faite? Est-ce que je ne
-suis pas construite comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un coeur
-comme les autres?
-
---Vous avez engagé tout cela.
-
---Si vous parlez d'engagement, permettez! Car vous vous étiez engagé
-aussi bien que moi, et vous avez violé vos serments.
-
---Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés, vous et moi, devant
-l'opinion publique. Eh bien! elle ne nous juge pas de la même façon.
-
---Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends pas; et je me révolte
-contre l'opinion publique. Voilà tout.
-
---Oui, «voilà tout»! Mais vous ne savez pas ce que ce «voilà tout»
-signifie. Il ne s'agit pas de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne
-pouvons pas nous passer d'elle.
-
-Élise encore une fois éclata de rire.
-
---Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion publique? Mais
-regardez-moi donc! Est-ce que j'ai l'air de manquer de nourriture?
-Est-ce que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je demande quelque
-chose? J'ai l'opinion publique contre moi, dites-vous? Mais cela ne me
-gêne pas tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main...
-
---Vous parlez comme une enfant! Vous faites l'innocente de village!
-Sachez que vous jouez avec un monstre: sa griffe terrible s'abattra sur
-vous.
-
---Soit! dit-elle, j'y consens.
-
-Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler quelque habitant de la
-lune. Il fit un geste comme pour balayer les traces matérielles, sans
-doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées, et il dit:
-
---Tout cela, c'est de l'enfantillage: il y a une situation irrégulière
-et qui demeure à régler. Vous ne pouvez pas compter sur un divorce...
-
---Pourquoi donc? dit-elle.
-
-Il parut encore recevoir une volée de cailloux par la figure. C'était
-l'ex-mademoiselle de La Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!...
-
---Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille en mourrait!
-
-L'évocation de sa famille, dont elle faisait en réalité si peu de cas en
-sa folie amoureuse, la gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse
-envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé lui causer un grand
-malheur. A part elle, elle songeait: «C'est ma famille qui a voulu la
-grande erreur de ma vie»; mais elle se refusait à toute idée de
-représailles.
-
---Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous besoin pour prendre
-une autre femme? Moi, je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je
-porte votre nom, rien de plus facile pour moi que de l'abandonner:
-voyez, je vis à l'étranger, dans un quartier peuplé d'inconnus pour moi.
-Je ne fréquente personne...
-
---Assez! dit-il, exaspéré; je vois que j'ai affaire à une démente. Si
-votre coup de tête datait d'hier soir, je pourrais croire à une crise
-passagère; mais vous avez eu tout le temps de délibérer, et je pense,
-ajouta-t-il amèrement, que vous avez des conseils... Nous obtiendrons
-une séparation.
-
-Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de ses sourcils. On ne
-pouvait imaginer un geste de tranquillité plus débonnaire, et rien ne
-pouvait paraître plus impertinent à un homme.
-
-Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement. Il souleva
-d'une main sa chaise pour la reculer un peu en faisant glisser sa
-semelle sur le sol, suivant une courbe,--un de ces gestes empruntés au
-Répertoire et où il excellait.--Puis il salua très bas, en inclinant la
-tête, de façon qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie
-magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire. Et elle avait
-encore envie de rire, ingénument, aussi éloignée de tout souci
-aujourd'hui qu'elle l'avait été dans ce passé puéril.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se mit à songer, non pas à
-lui, en vérité, car il avait le singulier privilège de ne pas compter à
-ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille; et il était vrai
-qu'elle avait négligé sa famille, et d'inconvenante manière. Jean-Marie
-aussi lui parlait quelquefois de cette famille; mais Élise, entre les
-bras de son amant, ne parvenait pas à fixer sa pensée sur ce sujet; elle
-se faisait d'ailleurs scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de
-penser à ce sujet. Pour la première fois elle reconnaissait qu'il avait
-fallu qu'elle fût, depuis six semaines, démente, ainsi qu'on le lui
-avait dit, pour ne pas se représenter l'angoisse que devait éprouver sa
-famille.
-
-Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle pensa: «Pour que j'en
-sois arrivée à négliger cela, quelle est donc l'importance de ce qui
-s'est introduit dans ma vie?»
-
-Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille que sa rêverie se
-posa, mais sur ce qui avait eu le pouvoir de lui faire oublier sa
-famille.
-
-Ainsi l'amour a raison de tout; et il semble qu'il soit toujours le plus
-fort.
-
-Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une songerie prolongée les délices
-dont l'amour la comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des visages
-de sa famille.
-
-Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit aucun doute. Si quelqu'un
-fût venu lui dire qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé;
-si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle se fût tenue pour damnée.
-
-Cependant, elle jugeait chacun des membres de sa famille froidement,
-nettement, impitoyablement.
-
-Elle aimait sa mère. La seule idée de crier «maman!» dans un instant de
-détresse lui faisait presque monter les larmes. Pourtant elle se
-souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était pas «maman» qu'elle
-appelait lorsqu'elle était malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit
-avec un cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui avait toujours
-couché à côté d'elle. Elle n'avait jamais eu la moindre idée, le moindre
-goût, communs avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux «Oiseaux», à
-Paris, et avait toujours considéré avec un dédain marqué tout ce
-qu'Élise rapportait de son pensionnat d'Avranches. Sa mère avait, sur la
-toilette, des idées arrêtées à une certaine date, et tout ce qui se
-portait depuis lors lui paraissait «inconvenant et d'un genre!...» Avec
-cela sa mère aimait les hommes de figure convenue et d'éducation polie,
-qui ne disaient jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient que
-dans la forme adoptée par la société. Qui est-ce qui lui avait fait
-épouser M. Destroyer? Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer était
-personnellement «le type» de madame de La Hotte. Qui avait éloigné
-durement Élise d'un jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa mère
-elle n'avait jamais eu aucune conversation franchement amicale et
-confidentielle. Cependant sa mère était sa mère. Elle la respectait et
-l'aimait.
-
-Sur son père, ses idées étaient plus courtes. C'était un homme que
-personne n'avait jamais vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses
-archives, ou faisant le tour du cours Jonville à la tombée de la nuit.
-Il n'était méchant envers personne; il parlait très peu; les quelques
-paroles qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé, le mépris
-du présent, une appréhension chagrine de l'avenir. Dans quel siècle
-excellent avait-il vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule chose
-lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était les connaissances
-généalogiques. C'était de bien connaître tous les liens de sa parenté,
-et c'était de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les moindres
-débris de ce groupe familial dont les noms et les dates de naissance
-figuraient dans des médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine,
-et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il dessinait et
-redessinait. Un assez gentil maniaque, au résumé, dont le fonds d'idées
-était peut-être supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont les
-rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant, indulgent,
-sociable et bon, et il menait Élise et ses frères à la campagne, quand
-ils étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était son père.
-
-Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de famille; et son esprit,
-porté à la critique pour tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait
-aux dépens de cette assemblée.
-
-A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments. C'étaient de
-bonnes gens que l'on ne voyait en somme qu'à des intervalles assez
-longs, à qui l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient guère que
-des choses relatives à des lieux lointains, dépourvues pour vous
-d'intérêt. Chacun parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient
-prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des dates! La date
-précise d'un mariage, celle d'une naissance ou d'un décès qui
-remontaient à quatre-vingts ans! Les toilettes portées à telle noce, les
-maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou arrière-grand-oncle à
-la fonction de préfet ou au grade de général, ce dont la tribu entière
-était secouée.
-
-Elle se souvenait que la consigne était d'éviter d'une manière radicale
-les questions touchant la politique ou la religion, à quoi on ne perdait
-pas grand'chose, mais ce qui causait une gêne et creusait comme un abîme
-visible où l'on avait toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux
-enfants? La plupart des membres provinciaux étaient assez chiches; si
-quelqu'un s'avisait de se fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre,
-une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on possédait déjà, d'un
-ouvrage qu'on savait par coeur ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet,
-hélas! semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y gagnaient rien;
-c'étaient les grandes calamités publiques: la guerre de 1870 et ses
-suites. Dans ce temps-là, le monde ne communiait véritablement que dans
-le souvenir du malheur national.
-
-Élise avait eu de la sympathie pour quelques bonnes figures de cousins
-très éloignés, que l'on rapprochait de soi en leur donnant un titre de
-parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi l'oncle et la tante
-de Saugeon-en-Saintonge. On prétendait que la tante de Saugeon avait «la
-dent dure», et les enfants lui regardaient constamment la mâchoire, ne
-sachant pas le sens de l'expression et n'ayant pu jamais obtenir
-là-dessus un éclaircissement suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était
-«complètement nul»! Autre mystère. On ne lui avait jamais entendu dire
-que quelques calembours; il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce qui
-peut-être le rendait intéressant. Car, enfin, comment expliquer que l'on
-fût attaché à ces deux figures comme à toutes autres, que l'on fît le
-voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein hiver, sous le prétexte que
-leur belle-fille se remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de
-cette union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort de ces braves gens,
-qui n'avaient eu qu'une existence de fantômes, on prît non seulement un
-deuil rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable, mais aussi de très
-sincères figures d'enterrement, et qu'on pleurât?
-
-On pleurait pour la perte de membres de la famille qui même ne lui
-avaient jamais causé que des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on
-avait obligés ou secourus dans la détresse, ce qu'ils ne vous
-pardonnaient jamais, à propos de quoi il se creusait infailliblement
-entre eux et la famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable
-cloison, avec le mot «Reconnaissance» et des additions, écrites à la
-craie, qu'aucune éponge n'effaçait jamais. A peine était-on décédé,
-derrière la cloison, on était loué et pleuré.
-
-Tout pour Élise restait incompréhensible qui ne correspondait pas à un
-élan spontané du coeur. Elle se demandait ce que pouvait être pour elle
-un parent, même proche, qui n'avait jamais causé avec elle, ou ne
-s'était pas accolé à elle par cette liane de la sympathie dont on ne
-saurait définir la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ
-deux personnes de sang étranger.
-
-Cependant le seul mot «famille» la troublait. Et, essayant de raisonner
-à ce propos, elle en venait invariablement à cette conclusion naïve: la
-famille est la famille. A la suite d'une telle proposition, elle se
-voyait plaçant un point. C'était tout. L'esprit n'allait pas plus loin.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait déjà la visite de M.
-Destroyer et elle ne s'en fût peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne
-lui eût demandé à brûle-pourpoint:
-
---Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore dénichée?
-
-Car il était fort préoccupé, lui.
-
---Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle: il m'attendait à ma porte.
-
-Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti des mille et une
-dissimulations de la femme, il eût dû croire que sa maîtresse avait
-voulu lui cacher cette visite; et il se fût complètement trompé, comme
-cela arrive à tant de gens avertis; car il était exact qu'Élise, durant
-l'heure bienheureuse qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir
-du tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie n'en cherchait
-pas tant; et il ne tomba pas dans l'erreur de soupçonner Élise.
-
-Il était seulement anxieux de savoir le résultat de la visite.
-
---Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en est allé comme il était
-venu. Nous avons échangé pendant trois quarts d'heure des paroles
-inutiles.
-
---Inutiles?... En êtes-vous bien sûre? C'est un homme à ne pas perdre
-son temps, et vous êtes, vous, un peu insouciante: il aura appris
-quelque chose de vous; il aura tiré de votre conversation quelque motif
-à régler vos situations respectives. Je parie que vous lui avez dit que
-vous aviez un amant?
-
---Certainement!...
-
---Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.
-
---Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être heureuse; je voudrais
-le crier de ma fenêtre!
-
---Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne venait pas chez vous pour
-jouer; il venait vous chercher ou trouver les bases d'une séparation. Ce
-n'est pas un homme à demeurer dans le vague.
-
---Eh bien! il aura trouvé des bases, comme vous dites. Je n'habite pas
-non plus, moi, dans le vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier;
-j'appartiens à un homme que j'adore. Je t'adore!
-
---Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas là!
-
---Où est-elle donc!
-
-C'était à cette différence de points de vue qu'ils en venaient toujours.
-Et, quand ils s'étaient heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus
-un mot. Les caresses et les seuls mots d'amour emplissaient le temps
-qu'il leur restait à passer côte à côte, lui résigné, avec une nuance de
-pitié, à ne jamais causer, ce qu'il appelait «sérieusement», avec Élise;
-elle, passionnément convaincue que rien d'autre n'importait que ce temps
-consacré à l'unique amour.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré son mari, et au même
-lieu, elle fut tout à coup nez à nez avec sa soeur Marie, madame de
-Vamiraud. Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise eût consenti à
-réfléchir aux suites logiques de la visite de M. Destroyer. Mais Élise
-ne réfléchissait pas à cela, et voyant sa soeur, elle eut une surprise,
-après tout, non désagréable. Et tandis qu'elle montait l'escalier
-derrière sa soeur, elle se demanda même: «Pourquoi ai-je presque du
-plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois, m'a tant
-exaspérée?»
-
-Mais, en refermant la porte de sa chambre et en embrassant Marie de
-Vamiraud, elle comprit par quel sortilège, pour la première fois, en se
-trouvant seule avec sa soeur, elle éprouvait un contentement. C'était
-qu'à sa soeur et uniquement à sa soeur elle sentait qu'il était possible
-de parler de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir l'immensité du
-bonheur d'Élise! Élise soupçonnait bien qu'évidemment elle ne pouvait
-tout dire à sa soeur, mais sa soeur, heureuse et amoureuse, n'avait
-autrefois aux lèvres que le mot «amour»; sa soeur la suffoquait
-autrefois avec ses récits ou ses exclamations de volupté; sa soeur lui
-avait été odieuse autrefois par l'abondance de ses allusions à une
-félicité ignorée d'elle: aujourd'hui, grâce à la liberté qu'autorisait
-le langage trop connu de sa soeur, elle allait, à son tour, pouvoir lui
-dire: «Je suis heureuse!... j'aime!... Ah! je ne t'avais pas comprise
-autrefois!... A présent, je sais... J'aime!...»
-
-Et, avec la même liberté,--sinon avec le même cynisme
-d'expressions,--qu'employait autrefois madame de Vamiraud pour exprimer
-ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même, mais soumise à une force
-irrésistible, raconta la joie de son évasion et les transports éprouvés
-par elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des bras aimés.
-
-Elle allait; elle parlait; elle se grisait de ses paroles tout en
-s'émerveillant de leur facilité. Elle n'avait point goûté jusqu'ici le
-plaisir de la confidence. Elle n'avait eu précédemment à confier que des
-tristesses, des écoeurements, ou bien de ces sentiments de tiédeur qui
-donnent la nausée. Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer,
-elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante vapeur. Aujourd'hui
-elle s'ouvrait. Son besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle
-le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait une femme de son
-monde! Elle s'interdisait de penser: «Mais Marie, quoique de mon monde
-et quoique ma soeur, n'a jamais rien compris aux affaires de mon
-coeur!...» Marie avait connu le bonheur de l'amour avant qu'Élise le
-soupçonnât; Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de son amour.
-
-Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère sous la voilette,
-laissait parler sa soeur. Celle-ci, peu à peu, commença à s'étonner
-d'une réserve si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup:
-
---Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que l'amour? Tu as éprouvé
-cela, toi? Je te répète peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue
-dire dans tes grands épanchements?...
-
-Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et dit:
-
---Mes grands épanchements, ma petite, étaient ceux d'une femme légitime,
-d'une femme mariée, heureuse entre les bras de son mari...
-
---Ah! dit Élise, c'est vrai: tu as de la chance!...
-
---Je comprends l'amour, certes! reprit Marie, mais quand il est permis,
-sanctifié pour ainsi dire.
-
---Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées les petites choses
-que tu racontais à tout venant et qui faisaient rougir maman et ma
-pauvre vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir faire bénir
-tout cela! Vous avez un fier privilège, vous autres qui avez eu la main
-heureuse dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais songé à celles
-que le mariage n'a pas contentées et qui errent par le monde en se
-demandant ce qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir de songer à
-ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense un instant à elles, je te prie, et
-sache que, parmi elles, a végété ta soeur, pas plus indigne qu'une autre
-d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre bois que toi, après tout,
-et nullement préservée du désir d'adorer un homme...
-
---Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très bien! Mais si l'amour
-est libre, à présent, que devenons-nous!
-
---Et, hélas! que devenons-nous si nous sommes sans amour?
-
---Ton mari est un très bel homme!...
-
---Voilà!... Toi aussi!... Toujours la même rengaine me poursuivra. Mon
-mari est un très bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche! Est-ce
-qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture ou de sculpture? Est-ce
-qu'on m'a enseigné à me pâmer devant les modèles et les plâtres? Est-ce
-qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre aux règles de l'esthétique?
-N'a-t-on pas tout fait, au contraire, pour que je me méfie de ce piège?
-Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que c'est que la beauté en amour,
-sinon une idée qui ne dépend que de nous, non de la barbe ou des cheveux
-de celui que nous aimons, puisque, dès que nous aimons un homme, nous ne
-voulons même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?
-
---Oh! tu as toujours été forte en matière de raisonnement. Moi, je ne
-vais pas si avant. Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je te
-dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il y a des règles du jeu,
-des règles de société, si tu veux, et qu'il ne faut pas tricher...
-
---Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre adversaire ne vous
-accorde pas la «belle». Si on perd, c'est définitif, c'est pour toute la
-vie... Moi, j'ai perdu.
-
-Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait: «Oui, mais qu'y faire?»
-
---Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné; voilà la différence entre nous.
-
-Elles restèrent séparées par un silence glacial. Madame de Vamiraud se
-leva:
-
---Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous désolés de cette
-malencontreuse aventure... J'espère bien que tu ne vas pas persister
-dans tes fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait sur
-tous les membres de ta famille!
-
-Élise, démunie de tout son lyrisme du premier quart d'heure, reconnut
-enfin sa soeur et ne put que lui répliquer avec un amer sourire:
-
---Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu ne voudrais pas qu'une
-seule d'elles fût diminuée par le fait que j'essaie, moi, de corriger
-mon malheur!... Mille regrets si le scandale vous gêne!
-
---Blasphème pendant que tu y es! prononça solennellement madame de
-Vamiraud; couvre d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien à
-propos, je le vois décidément: le vice mène à tout.
-
-Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle le faisait jadis
-lorsque sa soeur proférait de grands ou de gros mots ridicules. Et elle
-lui dit, s'accompagnant d'un geste tragique:
-
---Madame de Vamiraud! le Vice, pour le moment, met la Vertu à la porte.
-Allons, ouste!
-
---C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu es ma cadette!...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Cette dernière expression était bien de la fille de M. de La
-Hotte-Saint-Pair, le généalogiste. La soeur aînée insultée par sa
-cadette, cela constituait une anomalie qui signifiait que l'ordre du
-monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées ou tordues par la
-tempête les branches de l'arbre. Et la soeur aînée mêlait le dépit d'une
-telle constatation au regret de n'avoir pas mené à meilleure fin une
-entrevue diplomatique à elle confiée par ses parents «en raison, lui
-avait dit M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang et du nom
-que tu portes...».
-
-Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et courroucée, retrouver
-les malheureux parents, tout de frais débarqués de Granville, après un
-voyage accompli au reçu d'un télégramme de M. Destroyer, et installés à
-l'étroit dans l'appartement des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur
-représenta «sa cadette» comme le monstre de la rébellion et de
-l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair, qui avait eu, depuis son mariage,
-une douzaine de maîtresses au vu et au su de tout le pays et de sa
-femme, fut sincèrement indigné et non moins ingénument stupéfait. Madame
-de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps prédit que le fonds
-d'indépendance dont était affligée sa fille Élise devait conduire
-l'infortunée aux abîmes. Elle rappela tous les soins accordés par elle à
-Élise lors de ses maladies de jeunesse: elle insista sur la surveillance
-attentive dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse éprouvée lors du
-premier penchant de la jeune fille, celui qui avait failli la jeter dans
-les bras du lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de M. Destroyer,
-qui, par ailleurs, était un homme sérieux et faisant d'excellentes
-affaires. «Quand elle a procuré à sa fille un mari de la figure de
-celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le droit de dormir sur
-les deux oreilles...»
-
-Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer à Élise une entrevue avec
-ses parents, ceux-ci se refusant, comme de juste, à aller la joindre
-dans son logis de fortune; mais, la fin malencontreuse de l'entretien
-lui ayant fait oublier la commission, il fallut écrire à la dévoyée.
-
-Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément à l'heure où Élise
-allait d'ordinaire rue Guénégaud. L'amoureuse considéra cette
-désobligeante coïncidence comme une catastrophe. Elle annonça à son
-amant qu'elle était convoquée par sa famille le lendemain.
-
---Eh bien? dit Jean-Marie.
-
---Comment! «eh bien?» Mais c'est demain dans l'après-midi: alors, je ne
-te verrai pas.
-
---C'est vrai.
-
---... A moins que...
-
-Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait que Jean-Marie lui
-proposerait de la voir à une autre heure.
-
-M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui faire entendre qu'il ne
-résulterait probablement de cette entrevue avec la famille rien de plus
-grave que ce qui était déjà. Elle le regardait, sans le comprendre, et
-ses yeux restaient tout humides.
-
---Mais,... demain? insista-t-elle, demain!...
-
---Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous verrez vos parents
-demain et nous nous verrons après-demain.
-
-Alors Élise fut secouée par les sanglots.
-
-Elle attendait qu'il lui proposât pour demain une autre heure, le soir
-par exemple, l'heure du dîner, peut-être!... ou après... ou le matin...
-ou la nuit!... Ah! que savait-elle! toute heure eût été bonne. Elle se
-fût bien privée de manger et de dormir pour ne pas manquer de voir
-Jean-Marie demain!
-
-Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait pas.
-
-Elle le quitta, désolée, comme pour une longue séparation.
-
-Elle baissa sa voilette; elle sentait qu'elle allait pleurer dans la
-rue. Lui, il avait souri en l'embrassant dans l'antichambre; il
-dodelinait de la tête et il pensait: «Quelle Mimi-Pinson!»
-
-
-
-
-X
-
-
-Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina vers la rue de Sèvres,
-en s'accordant, toutefois, quelques minutes d'illusion un peu gamine: du
-quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher la rue Guénégaud pour
-gagner le faubourg Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison
-habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle allait chez lui.
-Mignardises ridicules de la femme qui aime pour la première fois, ou
-simplement de la femme qui aime.
-
-Mais, passé la porte cochère, après un regard rapide sur la vieille cour
-pavée où jouait un enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, et
-qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait effectivement et
-aux êtres qu'elle allait voir, sinon aux choses qu'elle devrait leur
-dire, car elle était complètement dépourvue de diplomatie.
-
-Elle avait été fréquemment chez madame de Vamiraud du temps qu'elle
-menait, comme elle disait elle-même en souriant: «la vie d'une femme
-comme il faut». Ce n'étaient pas des réunions très plaisantes. Madame de
-Vamiraud, qui s'entourait de quelques dames titrées du faubourg,
-abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait invariablement
-répéter un rôle où l'on eût aimé que quelque metteur en scène invisible
-l'interrompît d'un juron: «De l'aisance! de l'aisance! N. de D...,
-vicomtesse!...» Le mari, on ne le voyait jamais: il était à son cercle,
-disait-on; en réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, car on
-n'était pas riche. Élise ne gardait de ces thés qu'un souvenir d'ennui
-morne ou de propos drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à M.
-Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement la saveur, n'ayant pas le
-moindre esprit d'observation ni d'ironie.
-
-Élise fut introduite par un valet de chambre qui ne leva les yeux sur
-elle qu'à la dérobée, ce qui, à tort ou à raison, lui donna à penser que
-son cas était connu dans la maison et avait peut-être été discuté à
-table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en accusée; elle eut la vision
-du tribunal, de la cour d'assises... C'était un commencement! On allait
-sans doute la livrer un jour ou l'autre aux hommes d'affaires, aux
-avoués, aux avocats...
-
-Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, elle se trouva assise, non
-pas dans le petit salon intime, non pas dans une pièce quelconque où
-l'on reçoit une soeur, mais dans le grand salon. Tout était prémédité,
-ici. On la recevait avec cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au
-moins, car les meubles étaient recouverts de housses. C'étaient les
-vacances; on n'était point censé habiter Paris. Et il fallait marquer,
-en outre, que la soeur aînée et les vieux parents étaient venus là à
-cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, et nulle autre cause, obligeait à
-se mouvoir tous ces personnages esclaves d'habitudes et de gestes
-arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. Dans son extase
-amoureuse, elle ne s'était pas représenté que tout un monde gravitait
-autour d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait autrui, elle
-déplaçait des individus nombreux, elle entraînait dans son orbite
-déréglée toute sa famille!... Qui pense à cela quand il aime?
-N'aurait-on donc point de vie personnelle?
-
-Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait, à l'étage supérieur,
-des pas qui faisaient tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle
-songea à son père et à sa mère qui allaient paraître. Ses juges!... Elle
-eut un frisson. Elle n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer,
-parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient jamais fait de scène. Sa
-mère, il est vrai, élevait la voix assez facilement, mais cela ne tirait
-guère à conséquence; quant à son père, il se mêlait de peu de choses,
-et, avec ses enfants, n'avait jamais été qu'un répétiteur d'histoire et
-un homme bon. Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle avait
-peur. Le caractère insolite de la circonstance lui en imposait.
-
-Tout à coup, ils entrèrent.
-
-Madame de La Hotte parut d'abord, regardant la coupable bien en face. M.
-de La Hotte venait derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans
-doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager le feu.
-
-Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et l'autre blanchi. Leur
-teint était mauvais. Elle eut honte. Et, d'un coup, elle se jugea
-perdue. Non, elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient,
-au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle allait se jeter à leurs
-pieds, leur demander pardon, les accompagner à Granville par le premier
-train, afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer leur domicile
-qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup de mal à quitter!
-
-Madame de La Hotte dit, de loin:
-
---Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de chemin de fer... avec
-les retards. Nous avons failli dérailler à Folligny... Et nous voilà
-ici, à Paris, à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne. Tout
-Granville doit se demander si nous sommes devenus fous! Que dire, en
-effet, pour expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir, comme
-prétexte, de mauvaises nouvelles reçues de toi. Que dirons-nous
-lorsqu'il faudra s'expliquer sur ces mauvaises nouvelles?
-
---Nous voilà... dit le pauvre M. de La Hotte, après avoir enfin lâché la
-porte.
-
-Élise se sentit émue.
-
---Papa!... Maman!... dit-elle, et sa voix fut étranglée.
-
---Ta conduite est une honte, lui dit son père. Quelle figure allons-nous
-faire à présent devant la famille?
-
-Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première phrase, à son entrée,
-et y avait, à son insu, inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors,
-elle s'adonna à la passion. Elle murmura:
-
---Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je n'ai pas donné le jour à un
-monstre...
-
-M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille qui ne parlait pas:
-
---Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta bouche en présence de ta
-mère serait indécent. Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te
-chercher.
-
-Alors Élise sursauta:
-
---Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.
-
---Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais c'est ton père qui te
-l'ordonne!
-
---Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je suis mariée; c'est vous
-qui avez voulu que je me marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis
-libre...
-
---Mariée!... parlons-en! Et tu es libre de nous assassiner? de nous
-ravir plus que la vie: l'honneur?
-
---Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne pense à attenter ni à vos
-jours ni à votre dignité. Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans
-mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne m'a jamais aimée; je n'ai
-jamais aimé mon mari...
-
-Madame de La Hotte l'interrompit:
-
---Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais adoré cet homme-là! Si
-tu l'avais aimé comme il faut, il t'aurait adorée...
-
---Je me crois bâtie de chair et d'os, maman; mais je n'ai pas pu aimer
-cet homme-là.
-
---Personne ne t'a forcé la main, je suppose!...
-
---Sans doute!... sans doute... Mais une jeune fille ne sait pas...
-
---Tu avais des goûts extraordinaires!...
-
---Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies, dit M. de La Hotte: on
-t'a enseigné, je pense, quels étaient tes devoirs!
-
---Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise; je dis seulement: je n'ai
-pas pu demeurer avec un homme antipathique et qui vivait à la fois avec
-moi et avec des filles...
-
---Ce n'était pas une raison pour chercher un autre homme!
-
---Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne suis pas de ces femmes qui
-vont fonder leur conduite sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai
-fait, voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus, sauf en ce
-qui concerne les ennuis que je peux vous causer.
-
---Oui, mais ceci est secondaire pour toi.
-
---Tout simplement, je n'y ai pas pensé... C'est un tort, mais, si
-j'avais pensé à cela avant tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire
-ce que j'ai fait...
-
---Que veut-elle dire? firent les deux parents à la fois.
-
---Je veux dire que, quand on aime vraiment, c'est à ceci qu'on pense et
-à rien d'autre...
-
---Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond de la turpitude? Je te
-défends, encore une fois, d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de
-La Hotte. Je te renie.
-
-Puis il trouva le moyen de reporter son esprit à la chose qui le
-captivait exclusivement d'ordinaire, et il dit avec une certaine
-emphase:
-
---J'entends le bruit d'une branche fracassée qui tombe en traversant
-rameaux et rameaux...
-
-Il voyait son arbre généalogique: il entendait dégringoler la branche
-représentant Élise.
-
-Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait à la seule idée
-qu'évoquait pour elle le mot amour:
-
---Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?...
-
-Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle comparât cette image de
-la beauté idéale avec celle de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié
-ces malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, qui sont si
-innocentes par elles-mêmes et qui, pourtant, peuvent introduire le
-désordre dans toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, en ce
-pénible moment? Pourquoi était-elle reniée par son père? Pourquoi ses
-parents avaient-ils fait treize heures de voyage dont ils semblaient
-tout flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un salon où chaque
-meuble, chaque objet, la pendule, les tableaux et le lustre, semblaient
-voilés de pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise avait un jour
-doucement acquiescé au choix que madame de La Hotte lui faisait d'un
-mari conforme à son propre penchant pour les Adonis?
-
-Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame de La Hotte
-pouvait-elle songer à ce point initial d'une série de faits enchevêtrés?
-Nous oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte des motifs de nos
-actes!
-
-Madame de La Hotte ne comprit pas ce que signifiait ce sourire. Elle
-crut qu'il répondait par une timide affirmative à la question posée par
-elle. Elle crut que sa fille, ayant,--ceci était admissible,--à se
-plaindre gravement de son mari, avait trouvé _un plus bel homme encore_!
-Et, à cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup pour sa fille
-une secrète indulgence.
-
-Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main:
-
---Ton père est sévère, lui dit-elle; mais songe que tu nous fais
-beaucoup de chagrin...
-
---Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de La Hotte, il s'agit d'une
-brisure infligée à l'institution de la famille qui est la base de la
-société. Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, vous autres
-femmes; vous en venez toujours à vos petits chagrins, à vos
-satisfactions personnelles. Flattez vos instincts, vos goûts ou vos
-passionnettes comme vous l'entendez, sapristoche! Mais ne délogez pas un
-membre de la famille de la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de
-par les actes de l'état civil...
-
-Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni sa fille ne l'écoutèrent
-plus. L'une et l'autre pensaient: «Le voilà sur son dada favori.» Et un
-imperceptible lien se formait entre la mère et la fille.
-
-Madame de La Hotte était assurément imprégnée des principes qui rendent
-auguste l'institution familiale; elle les savait par coeur et les
-observait elle-même volontiers, mais c'étaient en elle comme de ces
-notions apprises à l'école, ressassées souvent, et qui n'ont jamais
-pénétré jusqu'au vif de nous-mêmes; et, dans la pratique, elle
-n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si elle était demeurée
-fidèlement attachée à son mari, malgré les innombrables manquements de
-celui-ci, c'était qu'il était à ses yeux le «bel homme» que nul autre ne
-saurait dépasser ni remplacer. Elle était simple, n'avait que quelques
-instincts et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui avait
-constitué une vertu. Elle était, comme presque tout le monde, incapable
-de se transporter jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait de
-la complaisance pour sa fille au moment exact où il lui semblait
-possible que sa fille eût enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui
-étaient les siennes.
-
-M. de La Hotte eût pu introduire dans les coeurs les sages notions qu'il
-possédait s'il se fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou s'il
-eût eu moins vite un si complet dédain pour les petites cervelles qui
-l'environnaient. Faute d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient
-vengées en le rapetissant lui-même: de concepts élevés et féconds, il en
-était descendu à l'adoption de son humble image d'Épinal: l'arbre
-généalogique, d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits
-comestibles.
-
-Si madame de La Hotte eut quelques paroles sensées à adresser à sa
-fille, ce ne fut pas aux profondes sources de son mari qu'elle les
-puisa, mais au réservoir de son expérience personnelle, et peut-être
-aussi les dut-elle à cette disposition qu'elle avait à cueillir de la
-vie ce que celle-ci pouvait offrir de moins amer:
-
---Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire, moi, je veux encore
-te laisser le temps de penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de
-ta famille ni du monde auquel tu appartiens, parce que tu ne les
-remplaceras pas. Il nous faut quelqu'un auprès de nous: mieux vaut
-encore celui qui nous incommode un peu que celui qui peut à chaque
-instant nous quitter.
-
-M. de La Hotte parut approuver ces paroles. Il avait peu envie d'en
-ajouter d'autres.
-
---Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à une conclusion.
-
-Élise sentit les larmes lui venir; elle se jeta au cou de sa mère et lui
-dit à l'oreille:
-
---Maman... Tout ça, c'est très bien, mais je suis amoureuse...
-
-Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle connût ce qui lui était
-révélé, elle s'affaissa dans un fauteuil en faisant craquer la housse.
-L'attention qu'elle dut porter à la déchirure produite la dispensa de
-retrouver ses esprits. Et ses esprits se concentraient autour de cette
-idée: «Elle a rencontré un homme _plus beau_ que monsieur Destroyer!...»
-
-A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant la parole, madame
-de La Hotte, incitée à la complaisance par l'image qu'elle se faisait
-d'une aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée pour elle-même,
-laissa tomber ces mots qui clôturèrent l'entretien:
-
---Cela passera; prenons patience. Tout vaut mieux qu'un divorce.
-
-Alors M. de La Hotte retourna vers la porte, sans mot dire. Élise vit
-son père qui s'éloignait d'elle. Madame de La Hotte se leva; elle
-s'approcha de sa fille pour lui dire un dernier mot à voix basse, qui
-fut:
-
---Petite sotte! rentre donc chez ton mari _tout de même_...
-
-Élise fit: «Ho!...» regarda sa mère avec stupeur, et s'en alla.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait. Elle avait l'esprit
-bien fait, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup réfléchi; peut-être à cause de
-cela... Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un entretien
-si important avec ses parents, d'un entretien qui avait motivé de leur
-part un déplacement extraordinaire, d'un entretien dont les plus graves
-choses semblaient dépendre, tant pour la morale publique que pour les
-intérêts privés. Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari: «On
-a réuni le Conseil d'administration.--Ah, et qu'est-ce qu'il en est
-résulté?--Rien. On a parlé...»
-
-Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il? Rien. On avait parlé.
-C'était une formalité accomplie. Les parents allaient s'en retourner à
-Granville, refaire treize heures de chemin de fer, avec les retards...
-et peut-être dérailler encore à Folligny... Qu'avaient-ils appris de
-leur fille? Rien qu'ils ne connussent précédemment. Que lui avaient-ils
-enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà. Quelles considérations pouvaient
-tenir devant cette formule: «Je suis amoureuse»?... Cette formule,
-exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de l'entretien confus.
-Madame de La Hotte, avec ses treize heures de chemin de fer, son
-déraillement, et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée de
-cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été, elle, par les quelques mots de
-sagesse ou de bon sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La
-Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore Élise
-ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa mère écrasée sur son
-fauteuil. Sa mère, qui venait tout exprès pour la tirer d'un malheur
-personnel et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa mère ne
-pouvait se défendre d'être envieuse, oui, rétrospectivement envieuse,
-pour son compte, du fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées
-de madame de La Hotte étaient mises en déroute par ce seul fait: que sa
-fille avait pu rencontrer un plus bel homme que M. Destroyer!
-
-Pour le reste, Élise pensait: «Oui, il y a des choses qu'on dit, des
-principes qu'on agite au grand air comme s'ils étaient inscrits sur des
-banderoles, et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence, et tout
-cela est le fruit de l'expérience de nombreuses générations et doit
-correspondre à des conclusions raisonnables et de première nécessité; et
-puis, en fait, chacun à part soi se conduit à peu près à sa guise, les
-uns inconsciemment, les autres en pleine connaissance de cause, les uns
-avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie. L'arbre généalogique
-de papa? Oui, ça fait un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction
-des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs illustres: un évêque
-qui fut un saint, dit-on, plusieurs généraux, et des receveurs de
-finances dont on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité
-d'honnêtes gens, en somme, et nombre de femmes vertueuses d'autrefois
-qui passèrent leur jeunesse et quelquefois leur vie à porter des enfants
-et à les mettre au monde. Cependant, je me souviens des histoires que
-l'on racontait, quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces chers
-parents dont les noms sont si bien calligraphiés dans des médaillons! ce
-n'étaient pas des histoires pour les enfants, on se cachait de nous,
-mais on riait avec indulgence en s'en communiquant les péripéties: tous
-les hommes sont secoués par le démon de l'amour et refusent d'en
-convenir parce que l'amour est comme un grand vent qui dérange les
-étiquettes et menace de les faire tomber de l'arbre. Les grands vents
-règnent parmi les arbres généalogiques comme sur les forêts. Il y a
-partout du grabuge, et cela fait de la matière pour les narrateurs
-d'anecdotes qui divertiront un jour les réunions de familles... sans
-cela un peu mornes...»
-
-Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne rentrait de coutume, et
-n'ayant pas vu ce jour-là son amant, elle fut saisie d'une crise de
-tendresse, mais de tendresse pour qui?... Pour ses parents!
-
-Elle fut tout à coup au désespoir en songeant à la peine qu'ils devaient
-éprouver d'une entrevue si mal terminée. Elle se souvint de son enfance,
-de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du Cours, madame de La
-Hotte à la fenêtre, en bigoudis, le matin; M. de La Hotte si calme, un
-peu original, mais bon homme et vraiment peu gênant. Elle le retrouvait
-en pensée le soir, à la fin du marché, allant chercher des friandises
-dont toute la maisonnée profitait; et l'odeur du marché finissant lui
-montait aux narines... Alors, elle pleura. Tout en pleurant, elle se
-demandait: «Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je remonte, je
-n'étais pas heureuse, je n'avais aucun bonheur...» Elle s'étonnait de
-pleurer; mais il n'en était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé
-et qu'elle était liée indissolublement à ces figures d'autrefois.
-
-Peut-être était-elle incitée à songer à cela non seulement parce qu'elle
-avait vu ses parents, mais parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent de
-Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la nostalgie de Granville. Il
-n'y allait plus qu'autant exactement que ses affaires l'exigeaient;
-mais, s'il n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne
-consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait mine de vouloir
-s'absenter un seul jour, elle manifestait un tel désespoir qu'il en
-demeurait paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés et plus
-encore à ses affaires. Mais comme il était en même temps de forme rude,
-il commettait de grandes maladresses en ses façons d'accéder aux désirs
-de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer trop forte peine, mais il
-le lui faisait payer quelquefois cher, involontairement. Il savait, par
-exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait que ses affaires
-souffraient de son inertie. Élise, quoique élevée au milieu de gens
-économes et ayant appris toute la valeur de l'argent, était devenue
-totalement indifférente à des questions de cette sorte. On lui avait
-enseigné à vivre non pour aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et
-elle ne voyait plus rien hors des limites de l'heure présente, pourvu
-qu'elle la passât près de son amant. Et elle enjambait avec insouciance
-et mépris les heures qui la devaient séparer de l'heure pareille, de
-l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger pour demain, toujours
-pour demain au plus tard.
-
-M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux et insipide à Paris; il
-rappelait à chaque instant des choses de là-bas. Il respirait tout à
-coup avec ivresse:
-
---Que sens-tu? lui demandait Élise.
-
---L'air du port!...
-
-Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage: «La morue!» Il
-sentait la morue déchargée de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs
-du marché finissant, les légumes piétinés, le thym, la ciboule, les
-melons et les fraises plus délectables encore,... comme chacun sent son
-passé, sa jeunesse.
-
-Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à Granville cette année.
-Pourquoi Élise n'eût-elle pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue
-en ville, au casino, comme autrefois.
-
-Un tel projet avait causé à Élise la première grande douleur éprouvée en
-son idylle. Aller à Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer
-avec son amant entre quatre murs, comme elle le faisait ici? Est-ce
-qu'il lui eût été possible même de lui parler? «On s'arrangera!...
-répondait Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas se perdre de
-vue!...» «Comment! c'est beaucoup?» Il appelait cela «beaucoup»! Elle en
-avait cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et l'oubli
-quotidien de tout, oui, de tout, même du mauvais, entre les bras du
-bien-aimé, pour que fussent effacées les traces de cette alerte.
-
-Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il fût, était lourd, disait
-encore: «Ne pas aller, moi, à Granville, pour la première fois de ma
-vie, alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la première fois,
-n'est-ce pas leur envoyer à tous nos deux photographies unies sur une
-même carte?--Et cela ne me déplairait pas,» disait Élise. Il en
-demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.
-
-Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, par sa passion, plongée
-dans un tel état d'ébriété qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste
-bonheur produisît une irritation funeste chez son amant.
-
-Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire à l'amour en privant
-son amant d'aller aspirer l'air marin dont il vivait depuis quarante
-ans. Elle n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où celui qui
-aime davantage devient un calculateur et un diplomate, un avisé
-conservateur de son bien et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires
-plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de famille trop riche,
-qui dissipe sa fortune sans aucun souci du lendemain. L'heure du
-rendez-vous, la chambre vulgaire, autrement dit: l'instant incomparable,
-le lieu du monde le plus magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de
-rien d'autre.
-
-Un double fait contribua à entretenir en elle cet aveuglement, c'est
-d'abord que M. Le Coûtre se soumit, timide encore devant sa maîtresse ou
-touché de son ardeur extrême, et c'est, en second lieu, qu'Élise se
-trouva libérée de ce qui lui avait causé une appréhension relative: la
-visite de son mari, la visite de ses parents. Il s'écoula un temps assez
-long, pendant lequel elle n'entendit plus parler de rien ni de personne.
-Elle n'entendit pas parler de requêtes, pas parler d'avoués, pas parler
-de son mari, pas même de ses malheureux parents. Son attendrissement
-pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier rendez-vous d'amour.
-Elle put, durant deux bons mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous
-d'amour.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils fussent courts.
-
-A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la fin de l'après-midi, et
-il ne lui donnait pas sa soirée. Ces conditions avaient paru très dures
-à Élise, dans les premiers temps. Puis, par une sorte d'accommodement
-miraculeux, comme l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux
-heures à peine, s'étaient répandues sur tout le jour. Élise se préparait
-dès le matin à les atteindre: ainsi les vivait-elle un peu déjà; et elle
-vivait, le soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait jamais le
-temps ni désagréable ni long. Elle avait quotidiennement, en
-s'éveillant, la vision d'un point fixe autour duquel gravitaient toutes
-les heures; sa journée avait un centre, comme un fruit a son noyau; et
-cela procurait de la stabilité à chacune de ses pensées, à chacun de ses
-actes. Elle ne faisait rien sans but; elle ne pensait jamais dans le
-nébuleux ou le vide; il y avait une fin à tout, et cette fin était
-l'heure bienheureuse.
-
-La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois avec compassion, sous
-le prétexte qu'elle était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en
-souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt, elle songeait à
-ces fausses compagnies que nous procure la visite de telle personne; on
-croit que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être seule, mais en
-réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui
-vaille. Tout instant du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait
-un tressaillement, et elle avait la foi que le reste des choses était
-méprisable et nul. Il semblait à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son
-for intérieur, elle plaignait sincèrement tout le monde.
-
-Cet état s'exalta durant les mois de vacances. Bien qu'à l'ordinaire
-elle ne se laissât guère intimider par la foule, le désencombrement de
-Paris lui parut fait exprès pour fournir plus de place à sa marche
-glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues sans se soucier de la
-poussière ni de la chaleur. L'orage autrefois l'effrayait; maintenant,
-non. La pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur de
-certaines journées, à laquelle elle avait toujours été sensible, lui
-semblait décuplée, et, quand elle se promenait avec son amant, celui-ci
-se moquait d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.
-
-Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette eau miroitait, les
-péniches parce qu'elles portaient un pot de fleurs ou parce qu'elles
-avaient à l'avant un disque de couleur vive, les arbres parce qu'ils
-jaunissaient, une petite rue parce qu'elle était déserte, une autre
-parce qu'il s'y produisait un embarras de voitures, un enfant parce
-qu'il était «si frais!» disait-elle, et un autre parce qu'il était «si
-drôle!» étant barbouillé.
-
-Car elle se promenait avec son amant. Elle ne sortait pas tous les jours
-avec lui, en vérité; mais cette aubaine lui arrivait depuis que, selon
-l'expression de M. Le Coûtre, «il n'y avait plus personne à Paris».
-Jean-Marie sortait avec elle depuis que le risque était moindre de
-tomber nez à nez avec quelque habitant de Granville, et surtout depuis
-que ses amis à lui avaient, pour les vacances, quitté la Taverne de
-l'Opéra. Il n'était pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes: la
-partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au café et entre hommes;
-mais, les partenaires lui manquant, il se trouvait désoeuvré. Élise et
-lui suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient pour le
-Point-du-Jour ou Saint-Cloud. Elle était enfant, turbulente, éperdument
-tendre, et oubliait,--chose invraisemblable,--les notions les plus
-élémentaires de la tenue; elle adorait s'asseoir dans les guinguettes,
-manger une gibelotte ou simplement des «frites». Jean-Marie lui disait,
-en s'étonnant, qu'il y avait en elle de la grisette, car il ignorait
-qu'il y en a au fond de toute femme vraiment amoureuse.
-
-Ou bien, quand le temps était menaçant, sans aller si loin, ils se
-risquaient au Jardin du Luxembourg, vidé de son public ordinaire. On y
-trouvait encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant les joues
-et riant de tout son coeur. Des étrangers seuls y erraient. Les
-parterres désertés, le grand jet d'eau, les frondaisons roussies,
-l'odeur des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage pouvaient
-émouvoir à l'extrême une âme prédisposée. Élise demeurait extasiée
-auprès de son amant, qui, lui, regrettait «l'air marin» et condescendait
-à ne pas le dire.
-
-Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment charmante. Et il
-croyait, quant à lui, mettre le comble à la gentillesse dont un homme
-est capable, en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse qu'il
-endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque, à cause d'elle, il
-manquait à ses habitudes de célibataire.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait distraitement ce qu'elle
-lui disait; il y répondait à peine; il demeurait absorbé durant de
-longues périodes; l'on eût jugé alors que son grand corps, seul, était
-présent. Élise ne concevait qu'une interprétation à ces états, et elle
-la traduisait aussitôt:
-
---Tu ne m'aimes plus!...
-
---Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant soudain, et il tâchait, à
-sa manière, de lui prouver la continuité de sa tendresse.
-
-Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le souvenir de nombreux
-moments pareils commençait à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu
-d'une conversation, elle adressait à son amant l'éternelle question dont
-les femmes aimantes trouvent l'inspiration en leur coeur et qu'elles
-redisent, malgré elles, même après en avoir éprouvé le désastreux effet:
-
-«M'aimes-tu?»
-
-Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se lassent, les amoureuses, de
-poser la question qui est la plus maladroite ennemie de l'amour.
-
-Patient, nullement nerveux, mais point habile, Jean-Marie ne s'entendait
-ni à dissimuler l'ennui qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le
-dissiper par une réplique un peu avisée ou seulement sincère.
-Certainement! il aimait son amie. Mais il la laissait souvent sur
-l'impression qu'en effet il ne l'aimait plus.
-
-Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en ses réserves de quoi
-s'étourdir, s'illusionner, voire se consoler. Et, somme toute, les
-jours, comme les scènes, se terminaient assez bien.
-
-Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait avec son allégresse
-ordinaire vers la rue Guénégaud.
-
-Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de cette vieille et sombre
-rue, sur le quai, ni avancer vers le porche de la maison où habitait
-Jean-Marie sans éprouver que son coeur s'émouvait davantage.
-
-Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait entre-bâillée.
-C'était là qu'en passant dernièrement, le jour de la visite aux parents,
-elle avait vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui
-près du porche, sur les pavés de la rue, et occupé, comme un chimiste
-sur ses cornues, à transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une
-chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à salade. Élise se pencha vers
-lui, mais il était si malpropre qu'elle n'osa le toucher; et le jeune
-descendant d'une longue race de concierges, sans se détourner de son
-occupation absorbante, trouva le moyen de reconnaître l'habituée de la
-maison, à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête, et, alors,
-égouttant sa cuiller de bois, il dit, du ton classique de ses pères:
-
-«Y a personne.»
-
-Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans lui accorder
-d'importance, elle franchit le seuil avec légèreté et passa, rapide,
-devant la loge. Elle gravit les marches de pierre usée, qui lui
-représentaient le chemin du ciel; et, arrivée au second étage, elle tira
-le long cordon de laine, à gland, qui, par une suite de fils de fer,
-mettait en branle, au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul bruit
-de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau. Elle avait sa manière de
-sonner, convenue: on entendait la voix centenaire de la clochette
-s'éteindre; on recommençait. Moyennant ce procédé, le locataire était
-assuré de la présence de la seule Élise, et il s'approchait, à pas de
-loup, pour ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait perçu que
-son ami, dès le premier tintement, stationnait dans l'antichambre, elle
-abrégeait le cérémonial en laissant reconnaître sa voix.
-
-Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une seconde fois, et puis
-une troisième, ayant toussé durant chaque intervalle. Et, après que le
-troisième tintement se fut dispersé comme une voix de moribond expirant,
-Élise, arrivée joyeuse sur le palier, crut que tout son sang se retirait
-de ses veines.
-
-Elle recommença cependant de sonner, et trois fois, nerveusement,
-raccourcissant les intervalles; elle arracha même son gant pour frapper
-du doigt contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute convention,
-peine absurde. Aucune réponse.
-
-Alors elle redescendit et frappa de son doigt nu à la vitre de la loge
-close. Elle frappa fort; son doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle
-s'efforça de voir dans l'intérieur de la loge: peut-être
-découvrirait-elle une lettre qui lui fût destinée, ou, à la rigueur, le
-courrier de M. Le Coûtre, ceci, après tout, n'ayant aucune
-signification. Mais ce qu'elle eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal
-objet, lui semblait devoir être pour elle un secours.
-
-Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait, seul, l'enfant:
-
---Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?
-
---Y a personne, répondit le gamin, toujours sans lever les yeux et sans
-interrompre ses opérations aquatiques.
-
---Ah! mais alors, dis-moi: tu connais bien les locataires de la maison,
-toi?
-
-L'enfant, habile à couper au plus court, jeta ces mots à la dame:
-
---M'sieu Le Cout'e, il est «parti à Granville».
-
---A Granville!... Quand ça? quand ça?
-
---A l'heure du train.
-
-Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle se raidit, blême.
-
---Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?
-
-L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches, il contemplait son
-ouvrage. L'eau bourbeuse débordait de la vieille bottine:
-
---J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli: avec quoi, à présent, que
-je vais le percer?
-
-Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et les soucis d'autrui ne
-l'atteignaient pas. Élise comprit qu'il était superflu d'insister. Une
-idée venait de la saisir: si l'enfant lui avait appris une nouvelle
-véridique et si M. Le Coûtre avait été appelé d'urgence à Granville sans
-avoir même le temps de lui dire adieu,--et il était homme à plutôt ne
-pas lui venir dire adieu qu'à se présenter chez elle à une heure
-insolite,--si tel était le cas, elle devait avoir chez elle, à cette
-heure, ou bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne lui restait
-plus qu'à courir chez elle. Et la voilà traversant le pont, comme une
-hallucinée.
-
-Il y avait un «bleu» pour elle chez madame Courvoisier. Et il était de
-l'écriture souhaitée. Elle ne put le lire dans la cage obscure de
-l'escalier; elle contint son coeur jusqu'au quatrième. Chez elle, elle
-se laissa tomber dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée
-était magnifique; les platanes jaunissants illuminaient la belle journée
-d'été. Un remorqueur sifflait. L'air était, à cette altitude, presque
-parfumé, ou semblait l'être à cause de la splendeur du ciel. Elle lut:
-
- «Ma chère Élise, le voyage de Granville est indispensable à mes
- affaires. Je n'ai pas voulu te dire que je partais, de peur de te
- troubler inutilement pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir rentrer
- d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne t'inquiète pas, ne te
- chagrine pas. Je ne peux, tu devrais le comprendre, abandonner ma
- maison de commerce, et d'autre part il est préférable, même pour toi,
- que l'on me sache à Granville en ce moment et pendant que tu n'y es
- pas, puisque nous avons commis l'imprudence de ne pas y venir
- ensemble, au grand jour, avec tout le monde, au commencement de la
- saison.
-
- »Je t'embrasse tendrement comme je t'aime. Un peu de patience et de
- raison, Élise, et tu me diras, à mon retour, que j'ai bien fait.»
-
-Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des platanes, le ciel
-et ce qui était visible du dôme du Panthéon entre les branches.
-Qu'était-elle en ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait
-désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison d'être. Un instinct la
-poussa à se lever, mais elle se demanda aussitôt: «Pourquoi changer de
-place?» En effet, qu'irait-elle faire à un autre endroit de la pièce ou
-dans la pièce voisine? Rien. Elle n'avait aucun motif d'agir; tout était
-indifférent. Elle demeura assise; et la seule idée qui la retint à la
-vie fut, après un certain temps, que le temps passait... Le temps était
-le seul remède: il passait.
-
-Quand le temps aurait beaucoup passé, mais beaucoup, Jean-Marie
-reviendrait repeupler cet insipide désert...
-
-Alors elle se leva pour remettre sa pendule à l'heure, en la réglant sur
-sa petite montre qui allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la
-pendule avancer...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce qui était arrivé. La
-première soirée tout entière ne fut pour elle que néant. Elle attendit
-d'abord le moment du dîner. Puis il lui fut impossible de dîner, au
-grand désespoir de Mélanie, qui la combla de réflexions et de maximes
-sur une aussi importante abstention. Après quoi, Élise attendit le
-moment du sommeil. Elle s'accouda à sa fenêtre. La soirée tiède invitait
-tous les hommes et surtout les amants à la promenade. La Seine roulait
-son eau pesante et sombre. On entendait çà et là aux horloges tinter les
-heures: c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune des heures
-sonnait, Élise, en ayant compté attentivement les coups, se confirmait,
-en regardant sa pendule, que cette heure était bien, décidément, tombée
-dans le passé. Sa pauvre tête était vide. Rien, rien, rien... était la
-seule notion qui se présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint
-pas.
-
-Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença, couchée, de réaliser
-l'événement. Loin de le tenir pour un fait naturel et simple, tel que la
-lettre très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le considéra,
-bien entendu, que du point de vue de l'amour, de la privation qu'il lui
-causait et du danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème à riches
-développements pour un esprit enfiévré.
-
-Elle s'était obstinément refusée jusque-là à admettre le moindre nuage
-en son idylle; elle voulait et créait un bonheur immaculé. Les taches, à
-la vérité, n'étaient encore que de provenance extérieure. Cette fois,
-bien que l'amour fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne
-s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée lui semblait voiler
-l'amour: elle se figurait du moins ainsi l'événement; elle ne pouvait
-réussir à le considérer d'une autre manière: «Si Jean-Marie m'aimait,
-pensait-elle, il ne se fût pas éloigné.» Est-ce qu'elle s'occupait,
-elle, d'intérêts, d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était entre
-ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à ses cargaisons! Mais, donc,
-comme un mari! C'est ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses
-conseils d'administration jusque dans la chambre à coucher. Tout ce
-qu'Élise avait de romantisme en son âme était en rumeur. Elle n'aimait
-pas moins son amant, mais elle avait pour la première fois la révélation
-qu'il était possible que son amant ne l'aimât pas comme il faut.
-
-Cependant quelle différence essentielle entre le fait d'aller à
-Granville «pour ses affaires» et celui d'être séparé d'elle, à Paris,
-tout le jour, sous le même prétexte, en somme, et de la quitter, chaque
-soir, pour un motif encore moins plausible? Elle n'avait pas songé
-sérieusement jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à Paris, à
-cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait pendant les deux heures
-passées avec lui. Cette nuit seulement elle songea: «Mais qu'est-ce
-qu'il fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il?» Son élan
-généreux avait été jusque-là si puissant qu'elle n'avait même pas subi,
-au côté de Jean-Marie, le supplice du doute qu'endurent infailliblement
-les couples lorsqu'ils ne mettent pas toute leur existence en commun. Il
-ne plaisait pas à M. Le Coûtre de lui dire tout: elle s'abstenait de
-l'interroger. L'entretien était de tendresse; l'amour étouffait le
-reste.
-
-Et, songeant maintenant à ces réticences, elle en souffrit
-rétrospectivement et se jugea plus malheureuse qu'elle ne l'avait été
-d'abord du départ subit pour Granville. Elle passa une nuit de douleur.
-Et l'avenir lui semblait perdu.
-
-Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et parla d'aller chercher un
-médecin. Madame n'avait pas dîné la veille; Madame n'avait pas dormi de
-la nuit; et Madame, avec ses traits tirés, était méconnaissable. Mais
-Élise refusa tout secours médical et dit qu'elle savait bien ce qu'elle
-avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre que quelque chose n'allait pas
-dans la liaison de sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son
-travail et réfléchit; et quand sa maîtresse la sonna, Mélanie n'était
-plus là: elle était déjà descendue afin de faire part de ses réflexions
-à la concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.
-
-Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi, transformée; mais,
-contrairement à ce que l'on eût pu attendre d'une fille si dévouée et
-qui ne cherchait d'ordinaire que le «bonheur de Madame», Mélanie portait
-sur toute la face l'expression d'une satisfaction qu'elle ne put même
-pas dissimuler. Élise lui demanda:
-
---Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque chose: vous avez retrouvé un
-bon ami!
-
---Oh! pas de danger, Madame, que je me laisse faire une seconde fois
-autrement que pour le bon motif!
-
---Eh bien! c'est peut-être pour le bon?
-
-Mélanie dit avec amertume:
-
---Le bon se trouve difficilement quand une fois il y a eu le mauvais.
-
-Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à s'attrister sur son cas.
-Deux idées n'habitent pas volontiers en même temps une même cervelle. Et
-il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.
-
-Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne humeur. Élise lui attribua
-l'attention charitable de lui vouloir «remonter le moral». Mais l'effet
-était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa femme de chambre se
-montrait plus gaie, Élise était plus triste. Nulle considération ne
-calma la jovialité de Mélanie; tout lui était beau, tout lui était bon,
-tout pour elle servait de prétexte à bavardage.
-
---Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me faites, à vous seule,
-l'effet d'une cage d'oiseaux d'en bas.
-
-Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre se montrait, on vit
-apparaître madame Courvoisier. Elle causa longuement à la porte
-d'entrée, puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter ses
-respects à Madame. On laissa entrer madame Courvoisier qui venait
-simplement prendre des nouvelles de Madame, Madame n'ayant pas dîné, la
-veille, au dire de Mélanie, et Madame ayant passé une mauvaise nuit.
-Élise dut ferrailler pour écarter les questions indirectes. Malgré la
-tristesse qu'Élise ne dissimulait pas, mais sous le prétexte que Madame
-affirmait n'être aucunement malade, la concierge exhibait une figure
-épanouie, gloussait, riait, vantait le bel été, et pour la première fois
-ne faisait pas remarquer à sa locataire: «Dire que Madame se prive de la
-campagne!» Non, non, madame Courvoisier ne vantait aujourd'hui ni la
-campagne ni la mer; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et elle
-ajouta que ce beau temps-là, avec une petite promenade le matin et le
-soir, était le plus sûr remède contre les idées grises.
-
-Mais, précisément, la mélancolique locataire se refusa toute promenade,
-tant du matin que du soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là.
-Sortir le matin n'était pas conforme à ses habitudes, et traverser le
-pont ou errer sur les quais à l'heure de son rendez-vous coutumier lui
-donnait mal au coeur. Outre cela, une humeur de dépit, insensée
-d'ailleurs, lui commandait de rester enfermée et comme prisonnière, afin
-de l'écrire à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les effets de
-la cruauté qu'il avait commise: «Tu es parti, tu m'as quittée, tu vois
-la mer, tu respires l'air marin: eh bien! moi, je me ronge, je suis
-cloîtrée, je ne prends pas même l'air de Paris.»
-
-Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti, elle ne sortit pas, de
-plusieurs jours, et elle le fit savoir par lettre à Jean-Marie.
-
-Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent la seule occupation
-d'Élise durant plusieurs jours. Elle analysa longuement et finement tout
-ce qu'elle éprouvait; elle amoncela des subtilités sentimentales
-auxquelles ne comprit certainement rien celui qui respirait l'air marin
-et la morue sur le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment que
-tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait comme surcroît de
-souffrance, et que tout ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa
-douleur, était perdu, totalement perdu, elle eût senti le désespoir
-mortel.
-
-A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se priver de toute sortie,
-Mélanie perdit sa gaieté. Cette excellente fille, comme la concierge,
-ayant tendance à ramener toutes choses au simple, et surtout à
-comprendre d'un événement ce qui était le plus conforme à ses souhaits
-personnels, n'avait pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une
-interprétation plus compliquée que celle-ci: «L'amant est parti sans
-tambour ni trompette: c'est la conclusion d'une situation fausse et qui
-ne convenait pas à une femme comme Madame.»
-
-Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le Coûtre, à Granville, nulle
-part ailleurs; et elle écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son
-ami; il était même arrivé déjà deux lettres de Granville, qui devaient
-être des réponses. Il s'agissait donc d'une séparation momentanée,
-nullement d'une brouille, ni du «lâchage» que ces femmes avaient
-escompté parce qu'elles le croyaient le plus grand bien de Madame, et
-parce qu'elles croyaient ce procédé possible de la part d'un homme qui
-n'était pas le type de l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter,
-plus à fêter d'événement favorable; au contraire, Madame se consumait,
-Madame ne se nourrissait plus, Madame refusait de prendre l'air... Les
-figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise, tantôt un solo,
-tantôt un duo de lamentations, quand madame Courvoisier montait prendre
-des nouvelles.
-
-Lamentations, monologues ou dialogues au plus haut point désobligeants,
-car le thème en demeurait indéterminé, nébuleux, réduit au genre ambigu
-et fatigant des paraboles.
-
-Il va sans dire que personne n'osait faire allusion directe au sujet.
-
-Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations dissimulées
-qui l'agaçaient moins que la compassion.
-
-Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à «prendre l'air» pour
-échapper à ces persécutions affectueuses.
-
-Mais alors la claustration volontaire, la grande bouderie, cette espèce
-de mutilation en quoi elle avait trouvé une apparence de soulagement,
-tout cela avait été vain, puisque c'était sans durée? Hélas! Et
-Jean-Marie qui, de Granville, non plus, n'appréciait nullement ces
-façons! Quelle amertume!
-
-«Pour qui agissons-nous?» se demandait Élise, la première fois qu'elle
-revit les cages d'oiseaux, les instruments aratoires, les grenages.
-«Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous?» Elle avait cru agir pour
-elle-même, ou tout au moins en faveur de quelque idée supérieure. Elle
-s'apercevait qu'en définitive c'est pour le jugement des autres que nous
-faisons ce que nous croyons le plus intime et le plus personnel.
-
-Désormais, en passant devant la loge de la concierge, elle s'arrêtait,
-ce qu'elle ne faisait pas avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que,
-jamais auparavant, elle ne songeait au courrier, tandis qu'à présent
-elle attendait continuellement une lettre. Elle ne voulait pas toutefois
-avoir l'air d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier cas
-provoquait chez la concierge une singulière expression de physionomie.
-Et Élise redoutait de paraître parler à madame Courvoisier pour le
-plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau supplice chaque fois
-qu'elle descendait de son appartement ou y remontait. En outre, depuis
-que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait dans la rue, oui, même
-à cette époque de l'année, à des personnes qu'elle avait connues au
-temps où elle était «du monde»; et elle en éprouvait de la gêne. Auprès
-de son amant, sans doute, ne les voyait-elle pas? Alors elle imagina de
-sortir à une heure où l'on ne sort pas.
-
-Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre midi et une heure, ou le
-soir, très tard, après son dîner, à huit heures. Elle trouvait alors
-dans la loge les concierges attablés, et aussi un monsieur d'une
-soixantaine d'années, le rédacteur à _l'Écho du Parlement_, vieux
-célibataire, pauvre et gourmand, qui appréciait la cuisine de madame
-Courvoisier.
-
-Il arriva que, le mari étant absent et madame Courvoisier à la porte de
-la rue afin de reconduire une personne qui venait de visiter quelque
-appartement, ce fut le journaliste sexagénaire qui eut à répondre à
-Élise: il avait vu une lettre à son nom; la concierge devait la tenir
-dans sa poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place... Et il eut la
-bonté de se lever de table, de chercher. Élise se confondait en excuses.
-Il se déclarait trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient un
-homme d'une excellente éducation; et, ayant sa petite vanité, afin de ne
-pas être pris pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se
-présenta: «Benedict Angelus, rédacteur..., etc.» _L'Écho du Parlement_
-était un journal d'ancienne date, sérieux, et renommé de tout temps par
-une rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à Granville; Élise dit
-qu'elle avait vu la feuille célèbre dans la maison paternelle, depuis
-son enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La connaissance était
-faite. Dorénavant Élise ne vit plus M. Angelus dans la loge sans lui
-adresser un sourire; et lui, dans la rue, la saluait.
-
-Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre mesure à Élise, qui voyait
-en M. Angelus un juge de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se
-méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre le petit incident à M.
-Le Coûtre, qui n'y attacha, lui, aucune espèce d'importance.
-
-Mais, depuis les premières paroles échangées entre M. Angelus et Élise,
-le vieux rédacteur à _l'Écho du Parlement_ déposait pour elle, chaque
-soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De quoi il fallut
-naturellement le remercier. Il était d'une si parfaite politesse, et
-même il se montrait si respectueux, que, chez la jeune femme,
-l'appréhension du début de leurs relations tomba; elle n'éprouva même
-pas d'embarras lorsque, ayant lu le premier article de M. Angelus, elle
-dut en complimenter l'auteur.
-
-M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux avait donné un nom fleurant
-l'encens et évoquant des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait
-lui-même, car il signait «Fra Angelico» des feuilletons touchant les
-Beaux-Arts, et qui, peu à peu, grâce à la liberté que leur avait donnée
-l'estime publique, débordaient sur le domaine de la littérature et de la
-morale. C'était un homme érudit, de grand sens et de beaucoup de goût;
-il savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise, qui, en qualité de
-fille bien élevée, et de peur de s'embourber en quelque ouvrage
-dangereux, n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans le
-feuilleton qui traitait de la supériorité des styles français, des
-choses qui se rapportaient à sa situation présente! Elle ne le dit pas à
-l'auteur, mais put lui avouer sans flagornerie que l'article l'avait
-intéressée. Les colonnes de Fra Angelico étaient toujours encadrées par
-un gros trait au crayon bleu.
-
-Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en M. Angelus, Élise
-découvrit que c'était qu'il n'avait pas l'air de la prendre en pitié,
-comme faisait madame Courvoisier, par exemple, de qui il recherchait le
-fricot. Son esprit cultivé, sa situation d'écrivain masqué, sa pauvreté
-même,--car le relatif succès dans un journal grave procure rarement la
-fortune,--et le contentement de son sort modeste, le plaçaient au-dessus
-de toutes les conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie
-locataire qui vivait seule dans un appartement du temps de Béranger; et,
-garanti par son âge et sa mine contre toute interprétation équivoque de
-ses relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir au caractère
-aventureux de la rencontre. Il craignait seulement que celle qu'il
-nommait à part lui «sa nouvelle amie» fût peu flattée s'il lui parlait
-dans la rue,--et c'était là seulement qu'il pouvait lui parler,--à cause
-de l'habit trop médiocre qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui
-n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé et la barbe mal
-taillée, estimait ces particularités propres à écarter d'elle d'emblée,
-dans la rue, toute ancienne et inopportune connaissance. «Je croiserais
-mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait de moi!...» Et elle en
-était bien aise.
-
-La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs toute sa valeur que du
-fait qu'elle était unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait
-le journal par acquit de conscience, et le feuilleton, de temps à autre,
-où elle trouvait parfois matière à soutenir ses rêveries. Puis la
-pittoresque figure du journaliste venait à son secours dans sa
-correspondance avec Jean-Marie, qu'elle-même se prenait à juger trop
-uniquement sentimentale et peut-être fastidieuse pour son destinataire.
-La figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la burlesque, fournissait
-un élément d'échange. Et quand Élise était par trop mélancolique, ou
-même désespérée par les retards de Jean-Marie à décider de son retour,
-de peur de l'importuner par les seules lamentations de son coeur, elle
-recourait à quelque nouveau croquis d'après la figure de M. Angelus. Le
-bon M. Angelus ne se doutait pas de l'usage singulier qu'on pouvait
-faire de sa personne, de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon et
-des innocents désirs de son estomac à la table du ménage Courvoisier!
-Fra Angelico, du fameux journal où écrivit l'élite du XIXe siècle,
-servait de succédané à l'aliment d'amour dont manquait, par suite d'une
-délicate attention supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.
-
-Il servit à autre chose.
-
-A mesure que se prolongeait à Granville le séjour de M. Le Coûtre,
-Élise, à qui il était interdit de se fixer une date pour le
-recommencement de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville et
-sentait naître en elle une nostalgie de Granville plus vive que celle
-dont avait souffert son amant avant d'y succomber. C'était un sujet
-auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions en ses lettres, M.
-Le Coûtre ayant toute prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il
-n'avait dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement de la
-saison. Elle jeta, comme par hasard, le nom de Granville, lors d'une
-rencontre qu'elle eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très bien
-Granville: il connaissait tout. Il lui promit de lui communiquer un
-feuilleton déjà vieux de quelques années, où il étudiait l'église de la
-haute-ville et les remparts, un autre où il était question de
-Saint-Pair, village dont les La Hotte portaient le nom, et de l'accès au
-mont Saint-Michel, le but des excursions d'enfance d'Élise et de ses
-frères. M. Benedict Angelus avait un nom à être tombé du ciel: il en
-venait, c'était évident.
-
-Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton qui ne pouvait
-qu'achever d'instruire un homme si expérimenté sur l'état d'esprit d'une
-jeune femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela va sans dire,
-qu'Élise avait fui son mari et pris un amant; il n'ignorait pas que cet
-amant était pour le moment à Granville; mais ce que madame Courvoisier,
-l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à apprendre à personne, c'était la
-façon dont Élise aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour
-madame Courvoisier l'homme qui convenait à Élise, madame Courvoisier
-n'admettait pas qu'Élise aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart
-d'heure de conversation, le très avisé journaliste acquérait la
-certitude qu'il s'agissait, au contraire, de la part d'Élise, d'un amour
-éperdu. Il suffisait d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour
-qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut que celui-ci y loge
-son amie. Nulle description de Granville, lieu d'ailleurs pittoresque,
-n'approchera de l'enchanteresse image qu'une pauvre jeune femme peu
-lettrée évoquait en marchant à côté d'un vieux feuilletoniste, sous les
-arbres du quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère en
-rappelant ses années de jeunesse, le casino de bois, la plage de galets,
-la dune, le cours Jonville et même le port et les îles Chausey: elle ne
-croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le Coûtre. Cependant, trois
-mois auparavant, quand M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la
-saison d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des choses, que ne lui
-avait-elle pas dit contre la ville même qu'elle avait, disait-elle,
-assez vue, où elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait aucun
-charme!
-
-M. Angelus comprit rapidement que, quelle que fût la séduction de
-Granville, ce n'était pas sur son savoir archéologique touchant la
-vieille église, les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il
-convenait d'insister pour se placer à l'unisson avec sa compagne. En
-fait d'érudition, il recourut à la connaissance du coeur humain, plutôt;
-et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla adroitement des
-réflexions et sentences, parfois empruntées à nos moralistes, et parfois
-originaires de son propre cru, et qui avaient trait aux sentiments que
-les hommes nous inspirent plus sûrement que les paysages. Et, comme il
-était discret et suffisamment habile, il s'aperçut qu'Élise le suivait
-sur cette pente étrangère en apparence seulement, car en fait le sujet
-ne changeait point pour elle.
-
-Il en résulta chez cet homme, accoutumé à la compagnie des sceptiques,
-un étonnement d'abord, puis une sympathie pour une âme trop éprise et,
-par conséquent, vouée à quelque insigne malheur.
-
-Leurs entrevues étaient courtes, comme il convenait, dues seulement au
-hasard, mais secrètement recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus
-procurant par sa conversation quelque soulagement à Élise, Élise
-intriguant M. Angelus par son cas peu commun, par sa qualité de femme
-jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.
-
-C'était la première fois qu'Élise entendait des propos plus élevés que
-ceux du commun, mais, comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme,
-elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs, elle eût été
-aussitôt intimidée par lui et l'eût juché à une grande altitude. Mais il
-avait coutume de dire des choses originales et souvent profondes sur le
-même ton qu'il eût dit: «Madame, le temps se couvre; avez-vous pris un
-parapluie?» Et personne n'y faisait attention.
-
-L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne pouvaient pas parler du
-sujet qui précisément les unissait et inspirait leurs entretiens, car on
-était à une époque où le goût de la ligne la plus courte ne nous avait
-pas encore habitués à franchir, fût-ce avec brutalité, les obstacles. On
-a aimé longtemps les chemins sinueux qui contournent la place; on s'y
-est attardé à cueillir mainte fleur exquise que nous ne connaissons
-plus, et ces atermoiements et ces précautions semblent aujourd'hui
-ridicules.
-
-Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement elle les immolait à
-son amour, toutes les fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes,
-par exemple: de ses parents, ou bien de gens d'une autre condition
-qu'elle. Mais elle se fût jugée déshonorée de dire nettement: «j'ai un
-amant» à M. Angelus, rédacteur à _l'Écho du Parlement_, qui cependant le
-savait, ce dont elle n'avait pas le moindre doute. Elle l'eût trouvé
-malappris s'il avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle
-n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de ses plus vifs désirs
-eût été que cette glace tout artificielle entre eux fût rompue.
-
-Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au moment où il sortait de la
-loge, après son déjeuner, et qu'elle avait poussé avec lui la promenade
-jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau, elle vit
-sortir tranquillement du Jardin, traverser le quai et s'engager sur le
-pont de Solférino,--et son compagnon, tout en discourant, vit comme
-elle,--qui? Un homme grand, robuste, la mine fraîche et dorée: M.
-Jean-Marie Le Coûtre.
-
-M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant pas le fil de son
-discours, car il était fort étonné; mais Élise perdit complètement la
-tête. Elle était devenue livide; elle n'entendait plus rien de ce qu'on
-lui disait. Elle avait très bien vu que M. Angelus reconnaissait son
-amant. Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus: «Au revoir,
-monsieur...», le planta là et courut derrière Le Coûtre, qu'elle
-rattrapa sur le sommet de la courbe du pont.
-
---Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez pas avertie!...
-
-M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait point prévenue parce
-qu'il ne voulait pas lui adresser un télégramme de là-bas.
-
-Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il marchait, la canne
-à la main, sans sacoche, sans manteau, sans poussière sur son vêtement.
-Mais elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus, car elle
-percevait ces particularités à peine; le doute n'avait pas pénétré en
-son âme, et, d'ailleurs, la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où,
-et quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence. Elle
-suffoquait; elle dut s'appuyer contre lui. Et lui, lui disait:
-«Tenez-vous! Prenez garde!... Nous ne sommes pas chez nous...» Il était
-réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par la terreur d'être aperçu
-dans la ville en compagnie d'une femme, surtout d'une femme qui se
-compromettait si aveuglément, surtout d'Élise.
-
-Ces précautions, cette réserve extrême, cette possession de soi firent,
-par contraste, souvenir Élise de la désinvolture avec quoi elle venait
-de planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis, par analogie, des
-réticences qu'elle-même s'imposait à d'autres moments avec le même M.
-Angelus. Elle ne lui eût jamais dit: «J'ai un amant», mais elle venait
-devant lui de se jeter sur cet amant! Et, chose singulière, au vif même
-du chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente, elle eut presque un
-sourire. Elle souriait et se moquait d'elle-même. Inconséquences des
-natures façonnées par l'éducation et qui gardent par hasard une
-spontanéité, une fraîcheur.
-
-Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre le trop chaleureux élan de
-sa maîtresse, la tutoya en passant devant l'étalage d'un bouquiniste
-qu'il connaissait!
-
-On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient sur le sol de
-l'antichambre, mais vidés, le linge et les effets rangés dans les
-armoires.
-
---Depuis quand es-tu là? demanda Élise.
-
---Depuis hier, dit Jean-Marie.
-
-Il était de retour depuis la veille, et il n'avait pas cherché à la
-voir.
-
-Elle fut ébranlée en toute sa chair; c'étaient deux grandes émotions
-successives trop rapprochées; elle tomba dans un fauteuil et pleura.
-
-Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse; il bourra sa pipe, l'alluma
-et attendit.
-
-Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa de la poudre, et elle
-dit:
-
---Je ne te ferai pas de scène.
-
-Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se contint et s'apaisa. Il ne
-disait rien, car il était maladroit au mensonge, et la vérité, il
-sentait que mieux valait la taire. Celle-ci était cependant simple:
-ayant repris coutume à sa vie de garçon, entièrement libre, il n'était
-pas plus fâché de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé,
-qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente du train.
-
-Et Élise songeait: «Je ne lui dirai pas, non, je ne lui dirai jamais le
-mal que son absence a pu me faire. Cela l'ennuierait, simplement... Et
-toutes ces minutes, toutes ces heures comptées sur le cadran de ma
-pendule, et ces jours et ces nuits rayés de ma vie... Pourquoi, tout
-cela? Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà revenu... et qu'il n'est
-pas pressé!...»
-
-Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé l'image aimable que faisait
-Élise dans le fauteuil, fut content d'avoir une jolie et bien charmante
-femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis longtemps; et, sans
-paroles, il se pencha vers Élise, qui en fut trop heureuse.
-
-
-
-
-XV
-
-
-M. Le Coûtre était resté bel et bien près de deux mois absent. S'il eût
-annoncé avant son départ l'intention de prolonger ainsi son voyage,
-Élise fût partie pour Granville en même temps que lui, à tous risques. A
-son retour, il éprouva pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui
-rappelait les premiers temps de la liaison et qui eut tôt fait de
-replonger Élise dans une complète griserie. Cependant il cachait mal ses
-arrière-pensées. Il était soucieux. Élise attribua cela à l'état de ses
-affaires. Non, elles allaient relativement bien, malgré la perte de deux
-bateaux dans l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux pauvres
-hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve? à leurs familles? Nullement.
-Il était ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville on jasait...
-
-Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie apprit à Élise que
-personne ne parlait plus d'elle ni à monsieur ni à madame de La Hotte...
-Elle sentit son estomac se contracter, mais chassa une douloureuse
-pensée.
-
---Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à mes parents et à moi.
-Mais toi?
-
-Il sursauta. Il était de petite ville; et il apprit à Élise la peine
-qu'un homme peut y souffrir, tout comme une femme, dont les moeurs sont
-irrégulières.
-
-On jasait. Tout le monde, à Granville, savait qu'Élise avait fui le
-domicile conjugal; quelques personnes n'ignoraient pas qu'elle
-fréquentait M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le savaient-elles
-pas déjà? En réalité, toutes l'avaient entendu dire, mais beaucoup
-estimaient la chose peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas
-autrement flatté; il disait à Élise: «Votre réputation n'est sauvée, en
-somme, dans la majeure partie des esprits, que parce que vous aimez un
-homme qui n'est ni beau ni jeune...»
-
-Cela mettait l'amoureuse en rage:
-
---Je t'adore, disait-elle; tu es beau, tu es jeune.
-
-Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps à Granville à cause des
-racontars qui le poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des
-allusions sournoises; sur le port, on lui tapait sur le ventre ou
-l'épaule en le nommant «gros paillard». Il le dit à Élise afin qu'elle
-ne lui demandât plus: «Qu'est-ce que ça peut te faire?» En effet ces
-précisions et cette interprétation, par le vulgaire, d'un amour si
-grand, la blessaient.
-
-L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce que, pour lui, désormais,
-Granville n'était plus Granville; il n'y sortait plus le nez au vent,
-bon garçon connu avantageusement de tous, serrant la main d'un chacun,
-croisant d'un regard franc le premier venu, sur la digue, sur le cours,
-et sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis quinze ans aux
-propositions qu'on lui adressait de se présenter aux suffrages de ses
-concitoyens pour les élections municipales. Cette année, on ne lui avait
-adressé aucune proposition. Quelques messieurs, d'un oeil malin lui
-avaient dit, faisant allusion tout au moins à sa longue absence: «Vous,
-vous n'êtes plus d'ici...» Certains l'appelaient «le Parisien» et
-d'autres «le citoyen de Babylone!»
-
-Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du centre de ses
-affaires, de son atmosphère. Il n'était pas homme à en éprouver de ces
-dépits qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent. Il
-possédait un épais fonds de bonhomie; il avait simplement du chagrin.
-
-Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou seulement de le supporter
-était d'en faire confidence. Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa
-maîtresse?
-
-Il le lui confia abondamment; il ne garda rien pour lui; quelle que fût
-la difficulté qu'elle eût d'abord à comprendre qu'il pouvait être
-sérieusement atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne plus ignorer
-que son amant avait perdu ce qu'il tenait pour le plus cher au monde.
-
-La confession était faite si spontanément, avec tant de naturel et
-d'innocence, qu'Élise ne put un seul instant le soupçonner de lui faire
-grief, à elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi trop aimante
-pour penser que l'autre pût l'aimer moins, c'est-à-dire n'être pas
-encore heureux, infiniment heureux, malgré les ennuis que l'amour lui
-pouvait causer. Les ennuis? est-ce qu'elle n'en avait pas, elle?
-Cependant, qu'étaient-ils pour elle en comparaison d'une seule entrevue?
-
-En vérité, tout ce que son amant lui racontait ne l'atteignait pas
-elle-même, dans le fond intime de son coeur, et elle croyait sincèrement
-que les baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait entre
-ses deux bras toujours prêts à l'étreinte valaient bien Granville.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier à Jean-Marie le
-chagrin éprouvé par lui à Granville. Ce chagrin n'était que le résultat
-d'une impression éphémère dans un milieu hostile à toute liaison. Quoi
-d'étonnant qu'une nature précisément honnête en eût été influencée?
-Élise, incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas diriger les
-sentiments de son amant? Elle y songea et elle trouva d'instinct, dans
-ses réserves de femme, les moyens d'arriver à une telle fin. Ainsi,
-cette femme dotée de la meilleure éducation et destinée plus qu'aucune à
-la vie régulière, était poussée--une fois engagée dans l'amour--à
-employer les procédés d'action propres aux créatures dont le métier est
-de séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si élevée que semblât
-à son esprit la passion dont elle environnait Jean-Marie, dès l'instant
-qu'elle était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul et aux
-particulières exigences du tyran qu'elle sacrifiait; et elle en adoptait
-toutes les moeurs, en les improvisant à son insu, avec une touchante
-inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait sans pitié et sans nulle
-considération, sous les plus beaux prétextes, un homme à la voie tracée
-aussi à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes
-prolongées, et par ce goût de la vie civique qui s'empare de bon nombre
-d'entre nous à un certain âge.
-
-Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené jusqu'à le préciser; mais
-aussitôt hors de vue de la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents
-du large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du port, dans sa
-barque de pêche, parmi les matelots au milieu desquels il aimait à
-s'attabler, et à ses îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui
-semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour, il lui suffit de
-quelques jours pour se soumettre à l'emprise de sa jolie maîtresse; il
-s'étonna même d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille
-tendresse; il se reprocha d'avoir durement négligé Élise; il voulut
-faire quelque chose pour elle; et, comme, après tout, la plupart de ses
-amis de café n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable
-amoureuse quelques soirées par semaine. Ils dînaient ensemble; ils
-passaient ensemble les heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne
-s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de ces heures.
-
-Grave concession qu'il devait être difficile de retirer, même après le
-retour des amis. C'était le fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait
-plus étroitement la porte. Danger des réactions: on décide de se libérer
-et l'on redevient prisonnier davantage.
-
-Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de la fuite à Granville,
-et, en amante, par définition insouciante du lendemain, elle s'abandonna
-à sa joie.
-
-Ce furent ses beaux moments, son triomphe. L'automne fut radieux pour
-elle. Et quand l'hiver revint et que revinrent aussi les amis de
-Jean-Marie, elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir celui-ci
-près d'elle: il avait eu le temps de contracter des habitudes. Il
-faisait sa partie de dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise,
-qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café qu'il n'en trouvait
-en aucun endroit de Paris, et des breuvages dont elle avait autrefois
-appris la recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer la liqueur
-de cassis et les cerises à l'eau-de-vie de telle manière qu'elle était
-parfois jalouse de son oeuvre, se demandant si c'était par la
-gourmandise ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à elle tous les jours
-un peu plus.
-
-Sa personne physique se modifia beaucoup à cette époque. Comme un arbre
-favorisé par la saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait eu ce
-résultat que le bonheur présent se trouvait plus précieux et plus grand.
-Celui qu'elle avait goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été
-qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires; il avait eu
-le caractère et le charme d'une surprise; elle y était demeurée dans
-l'étourdissement. Dorénavant, elle était à même d'apprécier et la face
-de son bonheur et son revers possible. Cela communiquait une maturité à
-son ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de l'affolement, mais
-commençait à se laisser considérer de près, analyser, mesurer à sa juste
-valeur: et loin d'y perdre, il gagnait.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Dès lors commença pour Élise une période qu'elle nomma elle-même, plus
-tard, «le temps du Paradis terrestre». Son farouche ami était
-apprivoisé: l'animal dompté est plus docile--ou du moins semble
-l'être--que celui qui naquit familier, à l'ombre de nos communs.
-Jean-Marie subissait le charme d'une amante chaque jour embellie et de
-qui la puissance s'augmentait à mesure que diminuait l'ingénuité
-première. Élise, à présent, raisonnait son empire: elle administrait son
-pouvoir; elle savait quelles libertés il convient d'octroyer et tout ce
-qu'on achète de précieux moyennant ces largesses. Elle connaissait les
-points où il convient de ne jamais faire peser la tyrannie et ceux où un
-certain autoritarisme ne s'applique pas sans procurer, au lieu d'une
-douleur, un plaisir.
-
-Certes, elle était aussi peu que possible femme à abuser de cette
-lumière nouvelle; une telle science dans la conduite de l'amour n'ayant
-été formulée devant elle en aucune langue, était garantie des abus que
-comporte tout système: c'étaient moyens purement empiriques qui ne se
-superposaient même pas à sa tendresse, mais se fondaient en elle; Élise
-eût été bien incapable de les enseigner à ses pareilles; elle en usait
-ingénument et en parfumait son atmosphère enchantée. Les semaines, les
-mois passaient: comme un peuple heureux, Élise n'avait pas d'histoire.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par semaine à Élise,
-Jean-Marie subissait les taquineries de la «bande». C'est le nom qu'il
-donnait lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie de la
-semaine.
-
-«La bande» était composée d'hommes de son âge, à peu d'années ou de mois
-près, les uns et les autres, «dans les affaires», gagnant gros pour la
-plupart, économes toutefois, comme les petits bourgeois de ce temps-là,
-et tous atteignant ce moment de la vie où l'encolure dépasse 43, et où
-ne connaît plus de limites la ceinture du pantalon. Au delà d'un certain
-embonpoint, l'homme infailliblement prend ses aises. C'était une petite
-compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait jamais que fort résolue à ne
-pas se laisser «embêter».
-
-Dans «la bande», Jean-Marie Le Coûtre, qui passait pour cultiver le
-mystère, avait bénéficié, un temps, de la parfaite discrétion par lui
-observée. Une aventure qu'on ne narre point, même aux amis, est
-interprétée tout d'abord dans un sens avantageux. Mais tout s'use; à
-Paris, un loustic introduit vite un mot plaisant; le mot tourne à la
-scie; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude, l'obscurité et le
-silence qui semblent d'abord auréoler une princesse, peuvent tout aussi
-bien être tenus pour cacher un laideron... Sans doute M. Le Coûtre
-n'était pas de tempérament à se laisser importuner par une allusion
-désobligeante; mais l'allusion repoussée, fût-ce du haut d'une taille
-herculéenne, elle renaît sous mille aspects inoffensifs. Finalement,
-sans que rien fût d'une façon positive formulé autour de lui, Jean-Marie
-Le Coûtre ne pouvait plus ignorer que les moins malveillants
-l'accusaient de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il était.
-
-D'autre part, se trouvait parmi ceux de «la bande» un important
-joaillier de la rue Daunou, nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le
-Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait parfois avec lui. Celle-ci
-plaisait beaucoup et était l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen
-qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle de Le Coûtre? La
-situation de celui-ci en devenait, à la longue, difficile.
-
-Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à Élise, parce qu'il était
-assez intelligent pour comprendre que le seul remède était de souffrir
-en se taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était homme ni à
-supporter la contrainte, ni à s'écarter de son cercle masculin.
-
---Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais songeur?...
-
-Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion, comme s'il eût eu
-quelque chose d'indigne à proposer:
-
---Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas tout ce qu'il te faut...
-
---C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il? Je t'ai.
-
---Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu prétendes.
-
---Moi? je ne souhaite pas de voir un autre être que toi!
-
-C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se mordait les pouces en
-maudissant sa maladresse.
-
-Comme en tous les mauvais cas, il se sentait faible, il hésitait, il
-recourait aux demi-mesures.
-
-Il voyait devant lui une balance; il en discernait le fléau, et les deux
-plateaux tant bien que mal équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait
-falloir ajouter un poids. L'un des plateaux était celui d'Élise, l'autre
-celui de «la bande». Délibérer longuement n'était plus possible.
-
-Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré à Élise. Sous des
-prétextes, et même sans prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois
-la semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux douces gâteries, à la
-compagnie tendre de sa maîtresse. Et il espérait que, accordant
-davantage aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la maîtresse. Il
-consentait plus volontiers à paraître lâcheur ou lâché qu'à demeurer en
-butte aux plaisanteries touchant le physique de sa belle!...
-
-Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un côté ni de l'autre. Du côté
-de «la bande» on ne lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi.
-Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur; la douleur vraie, muette
-d'abord, puis s'exprimant par ces douces plaintes qui sont pires que des
-cris; la douleur profonde qui vous touche, vous attendrit ou bien vous
-crispe.
-
-En ces instants critiques, Jean-Marie n'était retenu près d'Élise que
-par la timidité, par l'ascendant qu'elle avait sur lui en qualité de
-«femme du monde». Aussitôt que, chez lui, était détendu le lien
-amoureux, c'était par une telle valeur qu'Élise gardait son ascendant.
-Si elle ne l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle était
-perdue.
-
-Jean-Marie en vint à commettre un acte qui n'était pas conforme à sa
-nature, mais qui lui était offert comme expédient de fortune. Il arrive
-que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation--tout comme,
-d'ailleurs, à l'inverse, l'ivresse du sacrifice--fassent accomplir à un
-homme un geste exactement opposé à celui que l'on pouvait attendre de
-lui.
-
-Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais non de fourberie, ne
-s'avisa-t-il pas de vanter à son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que
-celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!
-
-Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son ami Saulieu, célibataire
-pourvu d'une maîtresse, et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou
-crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait d'une faveur; Le Coûtre
-était timide, chacun savait cela; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout
-de go à une partie carrée... Outre le plaisir de faire un bon dîner, la
-curiosité piqua le négociant Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de
-celui-ci.
-
-Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant Lapérouse et s'en
-trouvèrent bien; mais ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en
-effet donné aucun rendez-vous.
-
---Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa Saulieu à l'oreille de Le
-Coûtre. Pourtant, la cuisine m'a paru fade...
-
---Vous m'étonnez!
-
---Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour donc y allez-vous?
-
---Heu... fit Le Coûtre, mal préparé,... heu... eh! bien, mardi, par
-exemple.
-
---Ha.
-
-Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de rien.
-
-Cependant Jean-Marie sentit son coeur battre, trop fort. Ah! par
-exemple, voilà qui était nouveau pour un gaillard de sa trempe.
-
-Ce colosse fut troublé comme une fillette, comme un gamin qui se jette
-en sa première aventure.
-
-Cependant il fallait aller de l'avant.
-
-Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise dans un traquenard. De
-loin, oui, oui, il avait bien considéré l'événement comme inévitable.
-Mais l'événement, considéré de près, quelle différence!
-
-Il avait dit: «Mardi», jour qui tombait le surlendemain, afin de se
-ménager le temps, tout juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti
-de la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même de ne la
-point préparer, faute du temps qui eût été à cela nécessaire, s'il
-adoptait le parti un peu cavalier de ne la pas préparer.
-
-Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.
-
-Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile de mal agir. Il
-fut, durant un jour et demi, poursuivi par le remords. Il ne parvenait
-pas à dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir d'Élise, il se
-condamnait aux yeux de sa maîtresse, car elle était trop fine pour ne
-point attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation de la
-rencontre, lorsque la rencontre, qu'on aurait prétendue fortuite, serait
-devenue un fait accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir un
-état anormal en son amant. Elle le lui signala. Il le mit sur le compte
-de ces si complaisantes «affaires» qui sont toujours là pour un homme,
-toutes prêtes à expliquer tout.
-
---Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches trop tard... Je ne t'en
-dis rien, mais les soirées, de plus en plus fréquentes, que tu passes
-loin de moi, ne te sont pas bonnes!...
-
---Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens! nous allons dîner tous
-les deux...
-
-Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore qu'au lundi. Les deux
-amants allèrent ensemble chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y
-heurtèrent à aucune figure connue. Élise était heureuse; mais elle ne
-déridait pas Jean-Marie. Il pensait à la scène du lendemain, qu'il avait
-voulue et provoquée, et il avait l'oeil du marin qui voit descendre
-régulièrement le baromètre.
-
-Mais, pour Élise, le restaurant était la fête; et, impuissante à
-rasséréner Jean-Marie, ce fut elle qui le lendemain lui dit:
-
---Si nous y retournions, qu'en dis-tu?
-
-Par cette parole providentielle, il sembla soulagé. La puérilité de cet
-homme robuste était si grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui
-qui entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il y avait tant de
-chances qu'on se mêlât, peu ou prou, mais qu'un caprice de la seule
-Élise décidait du sort. Il eut l'astuce de répondre:
-
---Ce n'est pas moi qui t'y conduis!...
-
-Élise était enivrée par la perspective d'un deuxième jour de liesse, à
-passer en compagnie de son amant.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse, et d'assez bonne
-heure. Beaucoup de tables étaient inoccupées encore.
-
-Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage des fenêtres,
-s'installa près de l'une d'elles, dans une pièce petite au plafond bas,
-aux murs ornés de peintures vieillottes, et il commanda le menu, tout en
-reluquant les personnes qui entraient dans la même salle, celles qui
-passaient par cette salle pour pénétrer dans la suivante, et celles même
-que l'on voyait par la porte ouverte, passer directement de l'escalier à
-la salle du fond.
-
-Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le potage, que firent leur
-entrée Saulieu et sa maîtresse. Ceux-ci allèrent tout droit à une table
-située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise, assise vis-à-vis
-de Jean-Marie, les voyait et voyait surtout la maîtresse de Saulieu,
-celui-ci tournant le dos à Jean-Marie.
-
-Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient reconnus et avaient échangé un
-signe. Jean-Marie, d'abord pâle, avait «piqué un soleil» comme un
-collégien.
-
-Nullement troublée, Élise lui demanda:
-
---Tu les connais?
-
---C'est un joaillier de la rue Daunou; je le rencontre à la brasserie...
-
---_Elle_ est bien, dit Élise.
-
-Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût pu préparer Élise, la
-sonder, savoir ce que lui produirait un contact plus rapproché, et
-menaçant, avec un ménage irrégulier comme le sien... A vivre dans
-l'irrégularité on se donne à soi-même de bonnes raisons, mais aux
-autres?... Il n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.
-
-Élise demanda:
-
---Quel âge lui donnes-tu?
-
---A qui?
-
---A la femme de ton joaillier...
-
---Je ne sais pas... La trentaine peut-être.
-
---Tu la connais donc?
-
---Pourquoi?
-
---Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois pas; tu ne l'as pas
-regardée!
-
---Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.
-
---Ces messieurs, alors, amènent leur femme à la brasserie?
-
---Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais lieu?
-
-Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne, ignorait ce
-détail de moeurs. Et elle ne lui reconnaissait d'ailleurs pas
-d'importance. Mais elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui
-rendait la pareille amplement.
-
---Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle à son ami. Elle est
-décidément bien.
-
---Ils s'adorent, dit Jean-Marie.
-
-Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient, mais l'optimisme et
-la bonne humeur d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes,
-lui faisaient tout interpréter d'une manière favorable. Son bel appétit
-reprit. Élise, qui regardait toujours le couple, demanda:
-
---Est-ce qu'ils ont des enfants?
-
---Non, dit Jean-Marie.
-
---C'est dommage!
-
-Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient pas mariés. Après
-quoi, tout eût été facile: Élise, sachant à quoi s'en tenir, les
-accueillerait ou non. Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir?
-Et il ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise vers le but
-qu'il souhaitait d'atteindre en entamant l'éloge soit de la jeune femme,
-soit de Saulieu. Mais rien de tout cela!
-
-L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la salle du restaurant,
-les deux couples, seuls, étaient là «en partie», et décidés à dîner
-bien.
-
-Aux autres tables, des clients habituels, appelant maître d'hôtel et
-garçons par leur prénom, causant familièrement avec le patron, déjà
-réglaient leur addition.
-
-Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée juvénile:
-
---Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.
-
-Et cette constatation simplette la fit sourire. Jean-Marie était
-abasourdi, mais troublé encore.
-
-Le moment vint, en effet, où les deux tables, seules, demeurèrent
-occupées. Il fallait parler très bas pour qu'on ne s'entendît point de
-l'une à l'autre. Alors le coeur de Jean-Marie se reprit à battre avec
-excès; et celui d'Élise aussi, mais pour un motif différent.
-
---Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur parlerais...
-
---Évidemment!
-
---Ils t'auraient peut-être invité à leur table?
-
---C'est probable. Et puis?
-
---Et puis, je te gêne: voilà ce que je constate.
-
-Jean-Marie empoigna de sa main puissante les doigts menus d'Élise, et,
-très sincèrement, il les retint avec tendresse.
-
-Élise demeura un moment mélancolique. Elle faisait un retour sur
-elle-même et sur les choses. Alors elle eut cette réflexion inattendue,
-qui stupéfia son amant:
-
---C'est bien la première fois, soupira-t-elle, que je regrette de n'être
-que ta maîtresse!...
-
-Si une occasion de parler devait se présenter, c'était bien celle-là.
-Jean-Marie n'eût jamais osé souhaiter circonstance plus favorable à ses
-fins; et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté finale. Mais
-il était trop surpris, trop ébaubi par la trop belle faveur du destin.
-Et en outre, comme toujours, se présentait l'idée de parler, de
-s'engager dans une explication, de dire par exemple: «Nous ne sommes
-qu'amants? Mais eux aussi!... Alors?...» Non; il dit un mot quelconque
-et inutile:
-
---Pourquoi?
-
---Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver avec des gens qui
-t'amuseraient peut-être... Et je serais tout de même restée avec toi...
-
-Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner si longtemps et à se donner
-des palpitations comme une femmelette!... Puisqu'il était encouragé par
-Élise elle-même, et sans bien saisir d'ailleurs ce qu'il y avait de
-charmant dans l'être délicat dont il retournait le sort comme une carte
-à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite, tout en savourant son
-café, il mima soudain, vulgairement, une scène de Footit et de Chocolat
-qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque. La scène était classique
-parmi les habitués de la brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre.
-On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire. Et Jean-Marie,
-prenant tout à coup un étrange accent anglais, dit:
-
---Allô!...
-
---Allô!... répondit sur le même ton Saulieu, sans plus bouger que
-n'avait fait Le Coûtre.
-
---Avez-vô bien dîné?...
-
-Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite niaiserie.
-
-La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.
-
-Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu, ne sachant pas...
-N'avait-elle pas vu les choses les plus extraordinaires depuis qu'elle
-avait dit adieu aux moeurs des siens? N'avait-elle pas tout trouvé beau
-et bien, pourvu que son amour le couvrît? Elle faisait la figure d'une
-jeune femme mariée à un étranger et qui assiste pour la première fois à
-une représentation donnée dans une langue qu'elle ignore, mais qui est
-celle de l'homme aimé d'elle.
-
-Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction de voir son amant
-rasséréné, rieur, et mieux dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne
-l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.
-
-La farce des deux pantins se poursuivait, à l'inextinguible joie de
-l'amie de Saulieu, qui, parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du
-sien aux communications téléphoniques. La glace, par le moyen de ce jeu,
-était rompue. Le moyen, après cela, de ne pas se rapprocher? Les
-présentations, du moins celles des deux femmes, furent faites en
-bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua même pas que son amant
-disait, non pas: «Monsieur et madame», mais «Monsieur Saulieu» et puis:
-«Madame...»
-
-On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise ne pensait pas à
-elle-même, pas davantage à la situation, mais seulement à la joie de
-Jean-Marie.
-
-Quand on se quitta, Élise dit à son amant:
-
---Tout de même! j'ai un scrupule...
-
---Renfonce-le! dit Jean-Marie.
-
-Il devenait brutal, comme il était devenu d'une assez lourde vulgarité,
-aussitôt en contact avec sa compagnie ordinaire.
-
-Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son amie que son scrupule
-était superflu et que le couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus
-régulier que le leur.
-
-
-
-
-XX
-
-
---Non!... quant à ça! non, dit Élise, je ne me vois tout de même pas
-assise sur la banquette d'une taverne, devant un bock, au milieu de la
-tabagie... Mais, ne te chagrine pas, mon chéri. Écoute la solution que
-j'ai décidé de te proposer et qui ne me paraît pas impossible. Voilà:
-
-»Je ne songe pas, bien entendu, à te priver d'aller à la brasserie avec
-ta bande. Tu iras sans moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours
-que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh bien, pourquoi
-n'inviterions-nous pas ta bande à venir chez moi?... La pièce qui me
-sert de salle à manger peut se prêter à cette réunion; j'achèterai des
-verres, des cartes à jouer, je me procurerai de la bière... On pourra à
-la rigueur compléter le mobilier...
-
---Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne saura ce que tu peux être
-gentille!
-
---Tu crois que ça leur plairait?
-
---Il n'y a pas de doute... Ah! oui, mais... et Saulieu?
-
---Eh bien! Saulieu?
-
---Je veux dire: Saulieu et Clara?...
-
---Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai pas de raisons pour faire la
-prude... D'ailleurs, et elle se tient très bien, cette petite femme,
-elle est sympathique. A propos: d'où sort-elle?
-
---Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier qui l'a trompée avec
-toutes ses premières et avec quelques clientes et lui a fait mener une
-vie infernale. Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis deux, l'amie
-fidèle de Saulieu qui lui fait mener, brasserie à part, l'existence la
-plus bourgeoise.
-
-Le terme «bourgeois» appliqué à quoi que ce fût, mais de non conforme
-aux lois, faisait toujours sourire Élise.
-
-Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer, par son visage fin,
-quantité de nuances qui, par leur nature, devaient échapper à un homme
-de son espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus de cela, et il
-en résultait au contraire au bénéfice d'Élise un prestige.
-
-Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement. Bien qu'elle eût
-l'air de tenir l'opération comme légère, en fait, l'opération entraînait
-une quantité de petites opérations accessoires. Par exemple, il manquait
-des chaises, un canapé, des cendriers, la verrerie, les pots à bière,
-des plateaux et même un tapis dans la pièce dite salle à manger. Il
-manquait des porte-manteaux dans l'antichambre. Élise eût-elle jamais
-pensé être exposée à recevoir deux personnes à la fois dans son
-perchoir? Son perchoir représentait pour elle la solitude, la rêverie
-amoureuse pour quoi il suffit de peu de matière; quelque négligence, un
-aspect quelque peu bohème ne la choquaient même pas, mais à la condition
-que ce fût dans la solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque
-rappelant, fût-ce du plus loin, les moeurs de la société, s'introduisait
-en son appartement, il fallait à tout prix qu'Élise donnât aux choses un
-aspect traditionnel et classique. Une nécessité s'imposait à elle, à
-savoir: que rien ne manquât.
-
-Et tout manquait! Elle s'en apercevait après coup, la proposition de
-«recevoir» chez elle étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie. Tout
-manquait, non seulement dans la pièce destinée à accueillir «la bande»,
-non seulement dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher, où il
-se pouvait que l'aimable Clara vînt ôter son chapeau, se laver les mains
-ou se trouver mal: que sait-on jamais?
-
-Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle consacra à cette
-besogne son temps, ses économies aussi, voire davantage. Il est juste
-d'ajouter qu'elle fut ardemment secondée par la bonne Mélanie, heureuse
-de voir enfin du mouvement, du monde, d'entendre du bruit, et par madame
-Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire ce qu'elle appelait
-une «femme comme il faut», exultait à la seule pensée que de la «femme
-comme il faut» Élise allait du moins accomplir un des gestes essentiels,
-qui est, disait-elle, de «recevoir bourgeoisement».
-
-Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de l'être, Élise ne manqua
-pas d'éprouver la satisfaction qui suit un effort accompli; mais alors,
-c'était, depuis huit jours, le premier moment de réflexion qu'elle eût,
-et il lui semblait, sans qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et
-tout ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient
-l'admiration à la concierge et à la servante, lui laissaient à elle, par
-un contraste singulier, l'idée de ravage et de ruine...
-
-«Pourquoi?» se demandait-elle. Et elle crut que cela provenait de ce que
-ces meubles, ces carpettes, ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient
-l'installation rapide, provisoire, répandaient une odeur publique comme,
-par exemple, un box d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des
-inutilités, ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement; elle
-voulait imiter ce que la vie dépose jour après jour et qui, à la suite
-de longues années, communique aux murailles comme aux choses un peu de
-la personnalité des habitants. Vieux coussins, gravures anciennes,
-bibelots d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous viennent de
-famille, si muets quand on ignore à quelles haleines ils ont mêlé leur
-brise, silhouettes, miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le
-rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta des dettes. Pour
-qui, pour quoi tout cela? Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son
-amant? Sans doute, mais exactement pour que Jean-Marie demeurât plus
-étroitement uni à «la bande»!...
-
-Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue d'obtenir le résultat
-le plus opposé à ses fins personnelles les plus chères. Elle était venue
-ici pour être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour, le moment
-de voir l'homme qu'elle aimait. La nudité de ses trois petites pièces
-lui avait plu parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses rêves
-et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais garnies, ne lui
-rappelaient plus seulement Jean-Marie mais une exigence inhérente au
-caractère de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie avait des
-autres et non pas d'elle!...
-
-Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant l'air de construire,
-elle l'avait fait, c'était afin d'éviter un mal plus grand.
-
-Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une chaise longue nouvelle, en
-se reposant du tracas de toute une semaine.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection pour sa locataire,
-montrait le nez sous les prétextes les plus inattendus: un fournisseur
-s'était présenté avant l'heure du lever de Madame; on n'avait pas voulu
-déranger Madame; le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il
-s'agissait précisément d'un objet dont elle avait un pressant besoin:
-une chope à bière qui certainement ferait dire à quelqu'un: «Mais on a
-tout ce qu'il faut dans cette maison!» Madame Courvoisier mettait à
-profit l'occasion pour reparler de son appartement du haut, avec
-terrasse et tonnelle... Elle ne l'avait toujours pas loué; elle
-endossait la responsabilité de le réserver à Madame... Madame changerait
-bien un peu sa vie, un jour ou l'autre... Madame s'agrandirait... Le
-moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce que «Monsieur» ne
-serait pas mieux, là-haut, à respirer le bon air avec ces messieurs?...
-Il n'y avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était plus agréable
-que la campagne, où l'on est mangé par les insectes, où l'on entend le
-cri de la chouette et les hurlements des chiens à la lune...
-
---C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon. Je viens de faire des frais
-considérables; pour le moment, je n'ai pas le sou.
-
-Cette réflexion avait pour invariable effet de faire sourire la
-concierge. Alors, celle-ci, se retirant, ajoutait:
-
---Monsieur Angelus ne cesse pas de dire de Madame que Madame est une
-femme si intelligente!
-
---L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui le bonjour de ma part.
-
-Tout était en état, vraiment, autant que choses du monde peuvent l'être,
-lorsque tomba le premier soir où les gens de «la bande» étaient invités
-chez Élise.
-
-Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui n'était guère dans ses
-manières, affecta d'arriver légèrement en retard, afin de n'avoir point
-l'air de faire le maître de maison. Saulieu et Clara étaient là, ainsi
-qu'un M. Grévillon, caissier principal dans une banque. Jean-Marie
-rencontra dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste. Il
-vint encore un nommé Basse, simple rentier. Mais trois s'étaient
-excusés: Legérant, principal clerc de notaire; Juredieu, un chemisier
-connu, et Landais, professeur à Chaptal, de tous le plus habile joueur.
-Ces trois abstentions ne furent pas commentées, ce qui parut à tous pire
-que de l'être. Les trois hommes étaient des plus assidus à la taverne.
-Les deux premiers, mariés, pères de famille; le troisième, célibataire
-et même en puissance d'une maîtresse qui venait le prendre à onze heures
-tapant. La maîtresse de Landais était cause de l'absence du professeur,
-on le pouvait supposer. Était-ce leurs moeurs régulières qui empêchaient
-Juredieu et Legérant de venir au quai du Louvre?
-
-Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante, en une certaine
-mesure, se trouva alourdie par l'incident, qui pesait sur chacun, sans
-que personne l'osât dire.
-
-Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient grâce à des
-soucis de moindre importance, et par le babillage de Clara qui, ne se
-mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à causer.
-
-Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de tout le monde, et il
-était visible que plusieurs regrettaient celle de la brasserie; de plus,
-bien qu'on eût cru penser à tout, il manquait un «jacquet»! Par contre
-la conversation de Clara, contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer,
-ne lui était pas désagréable.
-
-Comme de juste, Clara, seule à seule avec une femme nouvelle venue,
-raconta aussitôt son histoire. Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre
-était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta volontiers.
-
---L'aimiez-vous? interrogeait Élise.
-
---Je ne savais pas! répondait Clara... Aimer un homme, j'ai su ce que
-c'était plus tard...
-
---Alors, vous n'aimiez pas votre mari?
-
---Peut-être que si... Une jeune fille qui se marie: on aime toujours le
-mariage, les toilettes, les fêtes; changer de vie n'est pas pénible non
-plus... Et puis, quand une jeune fille se marie, il y a toujours autour
-d'elle celles qui ne se marient pas... Amour ou non, d'ailleurs, être
-trompée, pour nous, est un vilain coup.
-
---C'est vrai.
-
---Maintenant, il y a manière et manière d'être trompée. Moi, je l'ai été
-royalement!
-
---Moi aussi, disait Élise.
-
-La similitude des cas unit. Clara, quoique plus éveillée qu'Élise, était
-d'âme assez rudimentaire; elle s'était, en sept ou huit années, laissé
-imprégner par ce que son mari d'abord, puis son amant avaient de
-vulgaire. Que ceci eût été insupportable à Élise s'il n'y avait eu,
-entre Clara et elle, la similitude des cas!
-
-Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle se tenait sur la
-réserve; elle laissait parler Clara, qui ne demandait pas autre chose;
-et elle éprouvait une secrète délectation à écouter une histoire qui,
-avec des variantes, ressemblait à la sienne.
-
-Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie, en le retrouvant le
-lendemain, rue Guénégaud, ne fut pas: «Pourquoi ne sont-ils pas venus?»
-ni: «Quel ennui que cette bière!... etc.» mais bien:
-
-«Cette Clara est tout à fait bonne fille.»
-
-C'était précisément ce que Jean-Marie attendait le moins d'une femme
-telle qu'Élise. Et il lui sembla que toutes les autres difficultés
-devaient s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était ce qu'il
-avait le plus redouté, devenait non seulement facile mais agréable.
-
-Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux entre les deux amants,
-elle ne voyant personne, lui ne disant que fort peu de chose de ses
-affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne connaissait pas. Tout à
-coup des thèmes à bavardage abondèrent. Et qu'ils pussent devenir
-l'occasion de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une petite
-société, munie de ses travers et de tous ses inconvénients naturels, se
-mêlait à eux. Ah! il y eut de quoi parler!
-
-Le lendemain de la réunion chez Élise, «la bande» allait à la taverne,
-avenue de l'Opéra. Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait
-demandé:
-
---Est-ce qu'on vous y verra?
-
-Élise, interloquée, avait dû répondre:
-
---Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir de chez moi.
-
---Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous allez bien chez Lapérouse?
-
---Il faut manger quelque part, avait dit Élise.
-
-A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume, et les hôtes d'Élise et
-les trois abstentionnistes: le clerc de notaire, le chemisier, le
-professeur à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages
-d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par conviction, soit par
-politesse envers Le Coûtre:
-
---Nous avons passé, hier, une excellente soirée!
-
-A quoi le professeur s'inclinant dit:
-
---J'ai regretté...
-
---Nous avons regretté... firent en se regardant le négociant et le clerc
-de notaire.
-
-Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on but comme à l'ordinaire. La
-conversation, d'ailleurs, entre ces messieurs, était maigre. Elle se
-trouvait provoquée d'une manière intermittente par une réflexion de
-Clara, qui, regardant autour d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara,
-peu politique de nature, et nullement réservée, ne voyait, elle, aucun
-obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée, et elle disait les choses
-comme elles lui venaient: par exemple qu'elle se «rasait» moins dans une
-maison particulière que dans un lieu public, ou bien que madame...--elle
-avait oublié le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre--que madame
-Destroyer était une femme très sympathique.
-
-A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé s'il eût été certain
-qu'ils fussent agréés du professeur, du chemisier et du principal clerc.
-Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de tenir la soirée comme
-n'ayant pas eu lieu. Des autres même, Clara obtenait à peine un
-acquiescement, car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes était
-considérable. Quand le professeur fut parti, à onze heures précises,
-avec la petite Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la
-compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois une détente. On
-était moins gêné, semblait-il, en présence des deux hommes mariés et
-pères de famille. On parla ouvertement de menus incidents de la soirée;
-on chargea Le Coûtre de donner des conseils à sa «charmante amie» à
-propos de la bière. Mais personne ne se risqua à dire: «Nous sommes
-invités chez madame Destroyer, mardi: viendrez-vous cette fois?»
-
-Et la situation demeura identique, toute la semaine. Nul progrès, nul
-recul. Même incertitude touchant ce que pensaient ou préméditaient les
-trois personnages; même déférence des autres vis-à-vis d'eux: même
-mémoire reconnaissante et charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait
-quitté un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait qu'en son
-absence quelque chose aurait été dit. Mais, à son retour, le lendemain,
-il semblait bien que rien n'avait été dit: on l'eût vu écrit sur le seul
-visage de Clara.
-
-Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie et lui disait:
-
---Oh! vous, vous avez une amie «chic»!
-
-Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara regardait Jean-Marie,
-l'examinait avec un regard d'enfant, et avec une inconscience cruelle
-d'enfant, lui disait:
-
---Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une chance!...
-
-Était-ce influence des opinions répétées de Clara? Était-ce impression
-réellement éprouvée par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise?
-Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois boudeurs, recevait un
-rehaut du fait de posséder une telle amie. On l'enviait, c'est possible;
-on s'expliquait mal sa chance, c'est certain; mais à tout prendre il
-gagnait. Et il le sentait bien. En tout cas, de «la bande» s'il avait
-pour lui une majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour lui
-Clara,--la femme,--ce qui est beaucoup.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc de notaire et le
-chemisier firent entendre, chacun de son côté, qu'ils étaient
-précisément retenus le mardi suivant. On eut donc, avant la seconde
-soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.
-
-Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.
-
-Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette triple abstention
-renouvelée, et d'ailleurs aggravée par le mutisme de ces messieurs, que
-les deux hommes mariés et pères de famille se refusaient à aller chez
-une femme séparée de son mari et notoirement la maîtresse d'un de leurs
-amis. Le professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y rendre par
-ses habitudes de maniaque, à moins que ce ne fût par une antipathie ou
-un dédain secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente
-camaraderie des cercles, de ces sentiments cachés qui se manifestent
-pour peu que surgisse une occasion étrangère à la coutume du lieu.
-
-Quelle allait être la répercussion de ce parti pris des trois
-abstentionnistes sur le succès des soirées chez Élise? Une première
-conséquence était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de la jeune
-femme, devaient se renouveler deux fois la semaine, étaient réduites à
-être hebdomadaires. Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du sort
-de la prochaine.
-
-Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux abstentions nouvelles
-s'ajoutèrent aux trois premières. Il est vrai que l'une était celle du
-rentier Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après l'absence
-exigée par le deuil, quel parti Basse adopterait-il? On demeurait
-d'ici-là en suspens. La seconde était celle de Grévillon, le caissier,
-appuyée sur un prétexte futile.
-
-Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur Wormser, Saulieu et
-Clara. Plutôt que de faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent
-jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire à la manille, car
-les échecs, les dames, le jacquet,--la pauvre Élise avait fait emplette
-d'un jacquet!--ne pouvaient occuper que deux de ces messieurs sur trois
-qu'ils étaient y compris Jean-Marie. On finit par une partie de dominos.
-La bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net, une atmosphère
-de défaite.
-
-Clara, insensible aux événements, se montrait de plus en plus
-enthousiasmée des grâces d'Élise; que ces messieurs fussent nombreux ou
-non, qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait; elle parlait,
-elle parlait, elle parlait...
-
-La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait qu'Élise fît dire
-qu'elle serait encore chez elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit
-sur lui de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté Élise, qu'il
-serait obligé de s'absenter dans la semaine.
-
-On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si ce n'est celle que Clara
-avait arrachée à Élise de faire ensemble un petit tour dans les
-magasins, le prochain samedi.
-
-Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le petit appartement garni
-par elle avec tant de rapidité et à si grands frais. Elle parcourut ses
-pièces, où trois personnes étrangères laissaient autant de désordre que
-six ou sept. La table était maculée, les verres poisseux, épars sur les
-meubles; l'odeur nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac
-envahissait la chambre à coucher. De cette réunion comme de la
-précédente, que restait-il, en somme, dans le souvenir? Un vain bruit.
-Et c'était l'échec de réunions pareilles qu'elle était réduite à
-déplorer! De réunions pareilles le destin voulait que son bonheur
-dépendît. Oui, elle déplorait d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou
-deux fois la semaine, contempler le désordre, les objets sordides, le
-brouillard empesté!
-
-Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un rendez-vous l'après-midi,
-elle se disait uniquement ceci: «Pourvu que celle-là n'aille pas me
-mettre en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie!» Car elle ne
-croyait pas au déplacement annoncé par celui-ci.
-
-Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du dépit éprouvé par
-Jean-Marie.
-
-Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son amant en un tel état
-d'irritation. Lui si tranquille d'ordinaire, si incapable de réaction!
-C'est qu'il avait pris à coeur ce projet de réunions, c'est qu'il avait
-satisfait sa vanité d'homme en dévoilant à ses amis une maîtresse qui,
-selon son expression, «les enfonçait tous et toutes, eux, leurs
-maîtresses et leurs femmes légitimes»! Ne leur avait-il pas fait une
-proposition très décente? car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement
-avec Élise; Élise était une «femme du monde» digne, séparée de son mari
-et chez laquelle il allait, en invité, lui comme eux. Et ces messieurs
-faisaient la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui donc
-prenaient-ils Élise?
-
---C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me font! disait-il à Élise.
-Nous allons bien voir!...
-
-Il voulait les souffleter pour commencer. Après, c'était fini avec eux,
-fini avec «la bande», bien fini.
-
---Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout congestionné; tu entends:
-ils ne me reverront plus!...
-
---Chut!... faisait Élise.
-
---Pourquoi me taire?
-
---De peur qu'on n'entende de si grands mots!... Il ne faut jurer de
-rien. Sait-on comment les choses tourneront?
-
-C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui. Il l'était si bien
-qu'il fit le voyage annoncé. Il le fit, non pour tenir sa parole, en
-vérité, mais parce qu'il avait besoin d'air.
-
-Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue et ses frais, mais
-l'échec des réunions lui valut d'être seule, une semaine durant,
-c'est-à-dire privée de Jean-Marie.
-
-Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une entreprise qu'elle avait
-approuvée, évitait de monter; Mélanie hochait la tête et ne cessait de
-déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit visite à Élise, lui,
-totalement désintéressé, étranger aux contingences, heureux de pouvoir
-exposer ses idées devant une femme qui l'écoutait et paraissait le
-comprendre.
-
-Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit surtout Clara.
-
-La possibilité de fréquenter Élise était un événement considérable dans
-la vie de Clara; aussi en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué
-Élise, n'eût été la «similitude des cas». La similitude des cas
-fournissait des sujets de causerie dont le charme était ininterrompu,
-car chacune, en ces sujets plus parallèles que semblables, ne percevait
-que le sien. Et quoique Élise, toujours discrète et réservée, donnât peu
-de voix dans le duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait
-elle-même, elle repassait toutes les péripéties de son aventure, comme
-lorsqu'on lit un roman où l'on se substitue à l'héroïne; et, continuant
-de bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle se murmurait non
-moins sincèrement: «Je ne suis donc pas seule!»
-
-Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme cela était inévitable,
-invita Élise à venir visiter son appartement quai de Béthune. Il
-s'agissait à peine de venir «chez Clara»; il s'agissait de venir «par
-curiosité» visiter un appartement peu ordinaire. Pour Élise, aller là
-était en effet faire une simple promenade. Elle suivait le quai aux
-Fleurs, passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le pied dans
-l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De vieilles maisons, une Seine
-qui, malgré la canalisation, conserve encore des airs de gravures de
-Rigaud. On passait devant de grands porches décelant une cour ornée d'un
-tronc d'arbre, d'un pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que
-surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant le vieil escalier,
-Élise, à chaque étage, voyait en effet se dessiner le bras méridional de
-l'église Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de Granville, et
-du culte de son père pour les «vieilleries». Elle pensait à M. de La
-Hotte, à son arbre généalogique, à son culte pour tout ce qui concernait
-la famille et généralement le passé, à l'instant même où elle tirait le
-cordon de l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre de
-Clara, femme divorcée, vivant maritalement avec le négociant Saulieu!...
-
-De cette qualité dernière de Clara elle eut la révélation nette, en
-pénétrant dans l'antichambre où les cannes, les chapeaux, les pardessus
-d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la maîtresse de Le
-Coûtre; toutefois jamais elle n'eût laissé dans l'entrée, sauf durant le
-temps d'une visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus... Mais
-Clara accourait, lui serrait tendrement les mains, et, aussitôt,
-l'enchantement de la vue emportait toute impression fâcheuse.
-
-Un ciel immense, une éclatante lumière, le dôme du Panthéon
-couronnant les vieux toits de la montagne Sainte-Geneviève et de
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet, la Seine miroitante, les bateaux; et, du
-balcon où l'on se porte aussitôt: le chevet de Notre-Dame! Quel tableau,
-plus fait encore pour l'esprit que pour l'oeil, ainsi qu'Élise,
-ignorante, en eut l'intuition en pensant immédiatement que ce serait un
-spectacle à montrer à M. Angelus.
-
-Revenue de son émerveillement et ayant descendu la marche haute qui vous
-jetait sur le sol du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer: ce
-fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires de cet appartement.
-
---Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou monsieur Saulieu? demanda
-Élise.
-
---C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons, chacun de notre côté.
-C'est chez un marchand de bric-à-brac que nous avons fait connaissance.
-
-Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait cru éblouir ces gens-là
-avec son ameublement bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce
-détail son amour-propre, mais, par une supériorité, et précisément de
-détail, Clara tout à coup grandissait à ses yeux. L'appartement de
-Clara--ou de Saulieu et de Clara--ressemblait à un petit musée.
-
---Et comment se fait-il, demanda Élise, que vous quittiez un si joli nid
-pour aller vous attabler le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?
-
---Mais il faut bien voir du monde! répondit Clara.
-
-Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour reconnaître que son
-ami, qui aimait follement dénicher un bon objet et se le procurer, le
-contemplait peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu, fort occupé, ne
-venait guère là, d'ailleurs, que la nuit: il déjeunait au restaurant, y
-faisait venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et l'autre à la
-brasserie jusqu'à une heure avancée de la nuit.
-
---Cependant, m'avez-vous dit, vous vous ennuyez, à la brasserie? observa
-Élise.
-
---Je m'ennuie, oui, mais encore moins là qu'ailleurs, parce que c'est
-plein de gens et que ça remue...
-
---Mais vous avez dit aussi que vous préfériez passer la soirée chez
-quelqu'un plutôt qu'à la brasserie?
-
---Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de chez vous; ensuite parce
-que c'était du changement.
-
---Vous avez besoin de changement?
-
---J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne s'ennuie pas, parce que,
-s'il s'ennuie, je m'ennuie.
-
---Avec une charmante amie comme vous, un si joli intérieur?... Que les
-hommes sont exigeants!
-
---Il leur faut une femme, oui; mais ils ont encore plus besoin des
-hommes.
-
---Mais nous: est-ce que l'homme que nous aimons ne nous suffit pas?
-
---Ce n'est pas possible, chère madame...
-
---Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous nous contentions d'un homme
-aimé?
-
---Je ne sais pas... Que nous nous contentions de lui, qu'il se contente
-de nous... Tout ce que je sais, c'est que ça ne va pas comme ça... Quand
-on se marie, on va faire un voyage de noces: c'est ce qui prouve déjà
-qu'on ne se suffit pas; et dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir
-du monde.
-
---Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne se marie pas toujours à
-son gré,--nous en savons quelque chose, vous et moi;--mais entre amants?
-
---C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite et pure simplicité.
-
---Je ne vous comprends pas! s'écria Élise; mais moi, j'aime! j'aime!...
-
---On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara. Ah! madame, je ne vous
-le dirai jamais assez: vous m'êtes sympathique!...
-
-Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la tête sur l'épaule; sa
-bouche dessinait un sourire tendre, peut-être malicieux aussi et
-peut-être pitoyable; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire tout ce
-qu'ils eussent voulu.
-
-En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle éprouvait pour elle un
-peu de la tendresse qu'on a pour une petite fille; mais la franchise et
-l'élan du coeur que l'on ne pouvait manquer de découvrir en cette femme
-lui paraissaient d'une beauté supérieure. Clara avait elle aussi son
-ingénuité, puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme tant
-d'autres:
-
---Ah! quel dommage qu'une femme comme vous n'ait pas trouvé le bonheur
-dans le mariage!
-
---Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe? puisque je l'ai trouvé.
-
-Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant pas aisément à quitter
-si tôt sa nouvelle amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli
-décor que faisait le bras droit du transept et le chevet de l'église
-avec un acacia penché, au fin feuillage très tendre, elle lui dit:
-
---Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous pas?
-
---Mais je reviendrai certainement! dit Élise.
-
---Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à déjeuner, je suis seule
-toujours: Saulieu n'est là que le dimanche,--et encore c'est pour nous
-en aller nous promener ailleurs;--viendriez-vous déjeuner avec moi?
-
---C'est que... fit Élise hésitante.
-
---Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec vous!
-
---Rarement, mais...
-
---Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!
-
---Précisément: il peut arriver d'un instant à l'autre...
-
---Eh bien! s'il arrive,--et pour déjeuner avec vous,--dit Clara, vous
-m'envoyez un bleu ou vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai pas.
-C'est dit?... Alors, pourquoi pas dès demain?...
-
---Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse pour moi!
-
-Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger de leurs languettes
-vert clair, innombrables; Notre-Dame se découpait sur un couchant rose
-auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un bleu délicat,
-s'unissait avec d'angéliques douceurs. Clara dit à Élise:
-
---Vous ne sortez donc pas le dimanche?
-
---Monsieur Le Coûtre est toujours occupé...
-
---Mais, vous?
-
---Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui prenait fantaisie de
-venir me chercher!...
-
---Est-il venu quelquefois?
-
---Non, mais j'espère toujours...
-
---Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon de la familiarité, mais il
-faudra que je vous embrasse!...
-
---Pourquoi? dit naïvement Élise.
-
---Parce que je n'en ai jamais vu encore une comme vous!
-
---Moi? dit Élise, c'est bien simple: je suis amoureuse.
-
-Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé un jour entre deux
-réflexions: «Il n'y a pas beaucoup d'amoureuses...» ce qui l'avait
-vivement étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde irrégulier,
-l'amour était de rigueur. En somme, Clara aimait-elle tant son amant! En
-déjeunant avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée par
-cette question, recueillit une série d'arguments favorables à une
-solution négative. Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le
-tête-à-tête. Une autre jeune femme se trouvait là, comme par hasard, qui
-fut présentée sous le seul nom de «mon amie Violette». Cette «amie
-Violette» parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un «Hubert des
-Bruyères», romancier pourvu alors d'une certaine vogue, mais qu'Élise,
-très ignorante, ne connaissait même pas de nom. Violette l'appelait
-tantôt «Hubert», tantôt «des Bruyères», tantôt «le maître», et, comme
-ces mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle risqua même un
-sourd, un discret, un tout menu et tout plat «mon mari» destiné sans
-doute à vaincre un préjugé chez Élise, mais un «mon mari» si timide, si
-honteux qu'il ne put même pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte,
-comprit à ce «mon mari» que le Hubert des Bruyères était seulement
-l'amant de Violette.
-
-Et, certes, Élise avait encore des «préjugés». Elle vantait sa propre
-liberté; d'abord, évidemment, parce que c'était la sienne; ensuite,
-parce que cette liberté lui semblait reposer sur quelque assise sacrée,
-à savoir un grand amour. Elle avait accepté la liaison de Clara, à la
-faveur de circonstances tout à fait extraordinaires. Elle se trouvait
-mise en rapport, par surprise, avec un couple «Violette--des Bruyères»,
-noms qui fleuraient l'idylle et la pastorale beaucoup plus que le
-registre de l'état civil, et cela la faisait regimber. Mais, peu à peu,
-les personnages nouveaux sortirent des nuées et se précisèrent.
-Assurément l'union entre Violette et des Bruyères était libre, mais elle
-était féconde; elle avait produit deux enfants. Ce fut Clara qui eut
-l'esprit de parler des enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un
-étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise, étaient sans
-valeur. Élise adopta l'image évoquée des enfants. Son instinct la
-trahit; elle dit un peu vite:
-
---Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?
-
-Elle était prise. Violette dit:
-
---On se donnera rendez-vous et je vous les ferai connaître.
-
-Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait. Violette sut se
-montrer aimable à souhait. Si elle faisait allusion, régulièrement, et
-pour ponctuer les chutes principales de ses phrases, à la renommée de
-son ami, elle avait le tact de ne se point mêler de littérature; elle
-citait bien--la plupart du temps en pure perte--des «noms connus» parmi
-ses familiers, mais ses préoccupations allaient à son ménage, sa
-principale coquetterie était de paraître femme comme il faut. Son
-langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le défaut d'une éducation
-première, était appliqué comme une dictée, et l'on y sentait les
-corrections qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement. Elle avait
-peut-être eu de la grâce naturelle, mais elle l'avait perdue par le
-souci de la correction.
-
-Élise ne pouvait guère éluder la proposition de rendez-vous,
-puisqu'elle-même avait exprimé le regret de n'avoir pas vu les enfants.
-Et voici sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux jours après:
-«Monsieur et madame Hubert des Bruyères», portait la carte d'invitation,
-«seront chez eux le..., etc.»
-
---Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce qu'elle devait faire, ils
-sont donc mariés?
-
---Oh! c'est tout comme... dit Clara. S'ils ne le sont pas, c'est
-uniquement parce que Violette est la femme d'un homme à qui ses
-croyances religieuses interdisent le divorce...
-
---Ah! elle est mariée! fit Élise.
-
---Lui aussi.
-
---Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.
-
---Elle n'était pas heureuse dans son premier ménage, dit Clara, et puis
-elle a eu un coup de foudre pour des Bruyères; il faut ajouter qu'elle
-n'avait pas d'enfants...
-
---Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?
-
---Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est un honneur qu'elle vous
-fait et dont je suis gratifiée du même coup: elle vous trouve, elle
-aussi, une femme pas comme les autres. Elle tient à vous. Oh! elle ne
-vous laissera pas échapper.
-
---Vous savez bien que je tiens à ne voir personne: voyons, ma chère
-petite, pourquoi m'avez-vous obligée--par surprise!--à connaître cette
-Violette?
-
---Oh! je vous en demande pardon! Mais... on ne comprend pas... on ne...
-vous comprend pas!... Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?...
-Il n'y a personne qui ne croira vous être agréable en vous mettant en
-rapport avec du monde... Venez chez Violette! Ne me jouez pas le mauvais
-tour de ne pas m'y accompagner: je n'irais pas sans vous, et ce serait
-la brouille.
-
---Je ne peux pas y aller, dit Élise; je n'ai pas de quoi m'habiller.
-
---Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui veut. Ce sont des
-artistes. Les meilleurs, paraît-il, ne sont pas les plus cossus. Vous
-entendrez de bonne musique... Oh! j'aurais une grande déconvenue si vous
-n'y alliez pas!...
-
-Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se laissait pas toucher à
-fond par le sujet traité. Entre ses interrogations et ses gestes
-instinctifs de défense, elle ne songeait qu'à ceci: qu'en rentrant chez
-elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être une lettre ou une
-dépêche de Jean-Marie; que si Jean-Marie lui annonçait son retour, elle
-enverrait certainement au diable les des Bruyères! Non, elle ne
-sacrifierait à qui que ce soit une soirée avec son amant.
-
-Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir accordé d'importance réelle à
-l'invitation.
-
-Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la maison. Et si elle eut un
-petit mot de Jean-Marie, le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le
-retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle ne pensait plus à
-rien. Elle ne sortait pas, ne parlait à personne; elle somnolait le jour
-et ne dormait pas la nuit.
-
-C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara. Clara voulait qu'elle
-vînt chez les des Bruyères. Élise était alors incapable de résister à
-quoi que ce fût; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit à Clara:
-
-«J'irai.»
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Lorsque Jean-Marie revint, après une absence d'environ trois semaines,
-il trouva Élise dans un état singulier. Elle venait d'assister, la
-veille, à une soirée où elle avait rencontré une quarantaine de
-personnes!
-
-Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement habillée, rendue quasi
-revêche par l'appréhension avant son entrée, puis par la soudaine
-découverte du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des Bruyères,
-elle avait plu à tout ce monde, elle avait remporté, non seulement sans
-le vouloir, mais en ne voulant que s'effacer et disparaître, un
-véritable succès. On l'avait d'abord trouvée jolie. Pourquoi? Parce que,
-disait-on, elle avait une figure, un regard, une teinte de cheveux et
-une taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique du moment
-dans les groupes dits «d'avant-garde», chez les gens de lettres et les
-artistes.
-
-Cette femme qui venait tout droit d'un passé périmé et qui avait paru un
-peu «province» dans le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se
-trouvait répondre exactement au goût de ceux qui ne croient qu'aux
-innovations radicales.
-
-Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée néanmoins, comme
-toute femme en un cas pareil, mais furieuse aussi. Elle avait failli
-dire des paroles désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur sa
-tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et qui se refusait
-totalement à comprendre qu'un triomphe pût causer du chagrin. Élise
-avait pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les ramenait aux
-quais. Et elle avait pleuré une partie de la nuit.
-
-Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle si endolorie de
-ce qui eût été cause d'enivrement joyeux pour toute autre?
-
-Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée, et elle pleurait. Il
-est des circonstances où notre nature physique s'avise de faire, toute
-seule et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons l'à-propos
-qu'après de longues méditations.
-
-Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta ce qui lui était
-arrivé.
-
---Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.
-
---Mais quand je ne serai pas là, il est bon que tu aies quelques figures
-pour te distraire.
-
---«Quand je ne serai pas là...» Tu vas donc t'en aller encore?
-
---Je veux dire: les soirs que je ne passerai pas avec toi.
-
---Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?
-
---Mais là où j'ai l'habitude d'aller...
-
-Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta d'ailleurs pas un mot.
-Elle constatait que ses trois semaines d'absence et de vie sur le port
-lui avaient réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son absence!...
-
-Nulle mémoire en lui des agissements de «la bande»! Et il fut évident,
-dès le premier soir, que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à
-la brasserie.
-
-Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle lui dit:
-
---Je suis fatiguée... fatiguée!... Je vais tâcher de dormir de bonne
-heure.
-
-Jean-Marie ne se fit pas prier; et il retourna près de ses amis, à la
-brasserie, comme si, entre eux et lui, rien ne s'était passé.
-
-Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré sa fatigue, dormit mal. Ce
-n'était plus le tumulte de la soirée qui se continuait à ses yeux,
-c'était l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville où il
-s'était réfugié pour apaiser son sang bouillant, retournait sans
-arrière-pensée à ses habitudes...
-
-De tous les difficiles efforts tentés pour modifier ces habitudes, rien
-donc ne demeurait; rien, sinon ceci: qu'elle-même, Élise, se trouvait
-engagée dans une voie nouvelle, non voulue par elle, certes! et qui lui
-déplaisait.
-
-Élise se garda de demander, le lendemain, à Jean-Marie si «la bande» lui
-avait fait un accueil favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise
-au milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune allusion à sa
-rentrée à la taverne. Mais Élise lui ayant dit qu'elle n'avait pas reçu
-dans la matinée moins de trois invitations de la part de gens rencontrés
-chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait seulement pas, il lui dit:
-
---Je serais franchement satisfait si tu pouvais dénicher un sujet de
-distraction.
-
---... De distraction sans toi! dit Élise.
-
---Là n'est pas la question. Comme il y a des moments où je ne suis pas
-avec toi, mieux vaut encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que
-te morfondre.
-
-Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à pleurer comme s'il
-n'était pas là. Et elle fut surprise par ses larmes qui devançaient
-encore une fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle chose.
-Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la destinée incompréhensible.
-
-Peu à peu, seulement, le voeu exprimé par son amant pénétra son âme. Et
-elle associait l'idée de ce voeu à la présence de trois enveloppes
-étalées sur le petit bureau.
-
-Telle était alors la solution admise par Jean-Marie aux difficultés qui
-les avaient, lui et elle, tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir
-à amener «la bande» à la maison, il retournait tout seul à la «bande»,
-et il envoyait Élise essaimer ailleurs!...
-
-Elle ne tenta même pas de protester. Cependant elle murmura:
-
---Tu ne me demandes même pas qui sont ces gens qui m'invitent?
-
---Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.
-
---Je tâcherai donc de faire leur connaissance, dit Élise, amèrement.
-
-Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt qu'en eut perlé la
-première gouttelette, et, dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de
-rage, bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois invitations.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée, Violette, dite madame des
-Bruyères, lui amena ses enfants, qui avaient servi de prétexte à
-l'invitation et cependant n'avaient point paru.
-
-Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle goûta un mélancolique
-plaisir à parler de l'enfant qu'elle avait perdu: elle causa avec la
-jeune mère, l'interrogea sur les personnes présentes à la soirée et
-notamment sur celles chez qui elle s'apprêtait à aller.
-
-Violette, qui avait débuté par des louanges sur ses invités, mit la
-sourdine aussitôt qu'il s'agit de ceux qui «vraiment étaient assez sans
-gêne», disait-elle, pour «sauter ainsi à la gorge d'une jeune femme dès
-la première rencontre».
-
---Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre place, je ne
-m'empresserais pas de les satisfaire...
-
-Élise retint avec peine un sourire étonné.
-
---Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée sont de vos amis?
-
---Hubert est homme de lettres, et, comme tel, obligé d'étendre ses
-relations un peu hors du cercle de l'amitié proprement dite.
-
-Élise n'obtint point de renseignements plus précis et ne tira de son
-entretien avec Violette qu'un avis: il était prudent à elle de
-s'abstenir.
-
-Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment d'humeur, les trois
-invitations, résolut d'interroger Clara.
-
-Elle voyait si fréquemment Clara, depuis quelque temps, qu'elle
-l'appelait par son nom:
-
---Ah! çà, dites-moi, Clara: qu'est-ce que c'est que les Van Dortmüde?
-Qu'est-ce que c'est que les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les
-Torcelli?
-
---Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme moi, dit Clara.
-
---Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je m'y perds.
-
---Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a joué de sa musique.
-
---Ah! oui, je n'ai rien compris...
-
---On dit qu'il est très fort.
-
---Et sa femme?
-
---Sa femme n'est pas sa femme. C'est une élève du Conservatoire, très
-calée.
-
---Et les autres?
-
---Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à Violette.
-
---J'ai déjà demandé à Violette: elle ne m'a rien dit.
-
---Je parie que vous avez été déjà invitée par ce monde-là!
-
---Qu'est-ce qui vous donne cette idée?
-
---Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous répondre. Elle avait jeté
-sur vous son dévolu. Elle a peur qu'on ne vous enlève!... On vous a
-invitée, avouez-le.
-
---Mais vous devez bien le savoir, Clara; on vous a invitée comme moi, je
-suppose?
-
---Moi? Jamais de la vie!... Mais, moi, je n'ai été invitée à la soirée
-de Violette qu'à cause de vous!... Oh! n'allez pas m'en croire jalouse:
-il n'y a pas de quoi!... Et la preuve que je ne suis pas jalouse, c'est
-que je ne vous dirai pas de mal des personnages sur qui vous
-m'interrogez. Le hasard fait que, sans les connaître positivement, je
-les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils. Allez chez eux! Allez
-chez eux, comme vous le leur avez promis!...
-
-Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit d'ailleurs assez
-brusquement l'entretien. Elle était piquée.
-
-Élise demeura vis-à-vis de trois invitations acceptées d'inconnus, qui
-allaient la brouiller avec Violette et avec Clara...
-
-Alors, comme une loque, et uniquement pour complaire à Jean-Marie, elle
-se traîna chez les Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.
-
-Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui contât ce qu'elle
-avait vu! Non peut-être que ce qu'elle avait vu intéressât beaucoup un
-esprit peu curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami éprouvait un
-soulagement à constater qu'Élise ne s'appuyait pas exclusivement sur
-lui. Qu'Élise fréquentât un être vivant, une maison quelconque, qu'elle
-trouvât l'emploi de quelques-unes de ses heures, il en était allégé, et
-il allait plus guilleret à ses affaires ou à sa brasserie; il y allait
-d'ailleurs même quand il sentait sur son épaule tout le poids de sa
-charmante maîtresse...
-
-Et pour faire plaisir à son amant, certes pour nulle autre raison, Élise
-allait traîner son drapeau déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par
-rapport à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.
-
-Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait dans ces lieux constamment
-mal à l'aise; mais elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes
-ou de menus faits plus ou moins burlesques, propres à distraire
-Jean-Marie.
-
-Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un jeune poète, que l'on
-nommait Romuald, lui faisait la cour, la suivait assidûment chaque fois
-qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait nombre de
-tentatives pour l'accompagner le soir en voiture. N'avait-elle pas, en
-lui rapportant cet épisode de ses soirées, espéré rendre son amant
-jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux: il avait pleine confiance en la
-vertu d'Élise. Et, lors de leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait
-embrassée, la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il lui disait,
-spontanément:
-
---Et Romuald?
-
-Et, comme il lui posait, un beau jour, cette question qui tournait à la
-scie, elle lui répondit ce qui était la vérité.
-
---Romuald? Je ne le vois plus.
-
-Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle s'en inquiétait, non
-qu'elle fût privée par l'absence de l'innocent personnage, mais parce
-que de bonnes langues lui avaient insinué que le jeune poète, désespéré
-des rigueurs d'une femme aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait
-peu de foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait un peu
-troublée. «Venez chez moi, lui avait dit la narratrice de ce fait
-divers, et je vous ferai rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat
-qui vous donnera tous les éclaircissements...»
-
-Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui, embarrassée, ne voulant
-pas paraître se désintéresser d'un malheur qu'elle eût pu causer, après
-tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle où le secrétaire du
-commissariat ne se trouvait point.
-
---Et Romuald? demandait alors Jean-Marie, car l'aventure commençait
-d'avoir pour lui l'intérêt d'un roman-feuilleton.
-
-Un jour que Jean-Marie était venu prendre son amie pour l'emmener
-déjeuner, et que tous deux, coude à coude, suivaient le quai menant au
-Pont-Neuf, Élise se trouva nez à nez avec un jeune homme qui, au milieu
-d'une foule d'employés, semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle
-sursauta et saisit le bras de son amant.
-
---Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.
-
---Mais... c'est Romuald! dit Élise.
-
-Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner, par ailleurs, aucun
-signe d'émotion.
-
-Élise se remit promptement et dit:
-
---Il y a une mauvaise farce là-dessous.
-
-Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans souhaiter le moindre
-ennui à Élise, que l'aventure n'eût pas de fin.
-
-Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire n'avait pu
-échapper et qui regrettait d'être privée d'Élise, saisit l'occasion de
-rentrer en ses bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une
-après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia qu'elle ne pouvait
-se résoudre à ne plus la voir.
-
---Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je leur pardonne de vous
-enlever de vive force!
-
---Dites qu'ils se servent de moi comme d'un bouffon! fit Élise. J'ai la
-preuve qu'ils se moquent de moi. Ils ne me reverront pas.
-
---Ce sera un malheur pour eux, dit Violette. Mais, quant à se moquer de
-vous, non! La vérité m'oblige à dire que ce n'est pas cela: je sais le
-fond de l'histoire du petit Romuald...
-
---Je ne serais pas fâchée de la connaître.
-
---C'est bien simple, dit Violette: ce garçon vous compromettait...
-
---Elle est bonne! dit Élise: qui est-ce qui craint de se compromettre,
-dans leur monde?
-
---C'est précisément pourquoi ils tiennent tant à avoir une femme de
-bonne tenue! Ils ne se moquent pas de vous: ils veillent sur votre vertu
-qui leur est précieuse.
-
---Alors, ils avaient écarté Romuald?
-
---Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne comprenait pas! Il est trop
-sincère, ce petit!...
-
---Ah! il était sincère, lui?
-
---Vous savez que je l'ai recueilli chez moi. S'il vous plaisait de le
-revoir, vous l'y trouveriez! il a appris à se conduire.
-
-Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un être étranger et tombant
-de la lune. La compagne d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne
-partie du «Tout Paris», qui avait dû connaître des gens de toutes
-sortes, qui avait des raisons d'être plus clairvoyante qu'aucune autre,
-s'imaginait attirer Élise chez elle en lui disant qu'un gamin nommé
-Romuald l'y attendait.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de s'enfermer dans son
-appartement trop meublé, mal meublé, avec les verreries inutiles et les
-grandes boîtes dérisoires qui contenaient les jetons du jeu de dames,
-les pions du jeu d'échecs, les cornets et les dés du jacquet et des
-dominos, «petits cercueils», disait-elle, d'une illusion qu'elle
-appelait «la dernière». Pourquoi s'était-elle arrachée à sa solitude?
-Dans l'unique dessein de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle
-fût donc volontiers retournée à la solitude, aujourd'hui, afin de jouir
-au moins sans mélange du peu qu'il plairait à son amant de lui donner!
-
-Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais à savoir qu'Élise
-«sortait».
-
-Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il la voyait,
-c'était pour lui parler des «sorties» dont elle avait, à son sens, grand
-tort de s'abstenir.
-
-Elle crut d'abord que ce souci de la voir «sortir» répondait à une
-conception de la vie qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît; il s'ouvrait de
-si peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des objections et opposer
-sa conception personnelle. Mais elle démêla peu à peu que c'était chez
-lui simple préférence. A un sentiment, point d'objection possible. Elle
-se soumit donc. Elle n'avait plus qu'une phrase, toujours prête:
-
---Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te faire plaisir!...
-
-Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination et malignité et de la
-connaissance de l'esprit des hommes, dépourvue surtout de jugement en
-tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle n'allait pas jusqu'à
-concevoir que Jean-Marie, dans la famille des égoïstes, figurait
-l'égoïste inachevé, le pire: celui qui ne saurait se satisfaire s'il
-s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie goûtait beaucoup mieux sa
-liberté lorsqu'il savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à déplorer
-qu'il ne fût pas là.
-
-Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez elle, Élise en quelque
-maison que ce fût, les soirées de Jean-Marie à la taverne étaient
-beaucoup plus douces...
-
-Et Élise sortit.
-
-Car elle en était venue à appréhender d'avoir à dire: «Je ne suis pas
-sortie.»
-
-D'abord frappée par les contrastes entre la vie de gens libérés des
-entraves bourgeoises et celle du monde qu'elle croyait avoir été jadis
-son bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui, c'étaient bien plutôt
-entre un monde et l'autre les analogies.
-
-Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible penchant qu'elle avait
-à tout confronter avec le monde d'où elle s'était évadée. Elle eût
-éprouvé grand plaisir à rendre compte de ses visites et de ses soirées
-si Jean-Marie eût connu lui aussi ce penchant; mais il ne l'avait à
-aucun degré.
-
-Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce qui se passait à la
-brasserie, et plus du tout de Clara.
-
---Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au moins? lui demandait Élise.
-
-Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses habitudes. Et cela était
-bien vraisemblable.
-
---Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me parler de Clara sous le
-prétexte qu'elle et moi ne nous voyons plus!...
-
---Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait Jean-Marie.
-
-Une inquiétude, encore confuse, planait sur la question de la brasserie
-et de Clara.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Élise, roulée comme un galet par le flot des relations souhaitées par
-son ami, fréquentait beaucoup pour le moment une famille Josse, qui la
-couvrait d'une paternelle affection.
-
-M. Josse dirigeait une revue dite «politique, économique et sociale».
-Cet organe était de ceux qui se créent perpétuellement dans le but
-d'écraser l'un des deux principaux et plus anciens périodiques. Ils
-semblent, dans leurs premiers numéros, apporter avec eux une aurore et
-devoir briller sur un monde renouvelé; puis le beau rayonnement pâlit,
-devient pareil à tout ce qu'on connaît, puis il s'étiole en coûtant cher
-aux initiateurs.
-
-M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En faveur de sa revue, il
-croyait devoir inviter chez lui le monde de la politique, de la pensée
-et même des arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable, Paris
-était alors, quoi qu'on en dît, assujetti, comme il le sera
-vraisemblablement toujours, à un formalisme qui s'ignore lui-même, et
-soumis, en ce qui concerne les moeurs, à une étiquette que chacun nie en
-même temps qu'il en observe scrupuleusement les articles. M. Josse
-n'était pas l'époux de celle qu'on nommait madame Josse.
-
-Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait chez lui avec exactitude et
-sans aucune variante. M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser
-la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait «madame Josse», parce
-que celle-ci, issue d'une famille excellente et fort connue, ne pouvait
-obtenir le divorce contre son mari, un chenapan, qui faisait partout
-sonner très haut son opinion sur la sainteté et la pérennité du mariage.
-
-A cause de cette particularité, M. Josse, malgré tout son mérite, ni ne
-recevait chez lui toutes les personnalités qui s'y fussent volontiers
-rendues, ni même, ce qui est moins croyable, ne possédait tous les
-collaborateurs dont les noms semblaient s'imposer au sommaire d'une
-telle publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui étaient néanmoins
-fort loin d'être les premiers venus. La ressource du salon Josse était
-fournie par des célibataires éminents, quelques veufs; et, pour
-sauvegarder le nombre, on suppléait à l'absence de ceux que le rigorisme
-de leur foyer retenait, en admettant ce que Josse appelait son «élément
-d'information», c'est-à-dire des industriels, des hommes de bourse, tout
-cela mêlé tant bien que mal aux hommes politiques, aux savants, aux
-artistes. L'élément mâle dominait; mais pour qu'il ne privât point le
-lieu d'un certain caractère mondain considéré comme indispensable, on
-recevait et les femmes divorcées, et les femmes séparées de leur mari,
-comme Élise, et aussi des couples franchement irréguliers,--comme celui
-des maîtres de la maison,--auxquels on s'exténuait par mille stratagèmes
-à communiquer les apparences de la légitimité.
-
-De la musique, et toujours de très bonne musique, de la tenue
-aussi,--beaucoup plus stricte qu'en maint ménage béni par le
-Nonce,--offraient une auguste suppléance pour cette société intéressante
-et non satisfaite, à qui ses grandes qualités jointes à son caractère de
-rébellion eussent pu donner des audaces heureuses, et qui cependant
-semblait toujours attendre d'en haut, d'on ne savait où, peut-être du
-plafond qui ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit, sous
-la forme d'une colombe, apportant, en bonne et due forme, la
-consécration sociale si ardemment convoitée.
-
-C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer à petits pas, mais
-tout droit, un monsieur d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas
-reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait jamais vu en habit, et
-puis parce qu'elle était fort loin de s'attendre à le voir: c'était M.
-Angelus. Il était vieil ami de la maison; il initia Élise à toutes les
-particularités du milieu; il continua de moraliser plaisamment avec
-elle. A lui seul elle pouvait communiquer une observation comme la
-suivante:
-
-«Depuis que j'ai quitté Granville et me suis mariée, lui dit-elle, c'est
-la première fois que j'ai l'impression de me trouver au milieu de jeunes
-filles...»
-
-M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour pratiquer, comme il le
-faisait volontiers lui-même, le paradoxe.
-
---Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que tout le monde ici n'aspire
-qu'au lien sacré du mariage?
-
-M. Angelus était enchanté; il ne la quittait plus. Ils étaient, elle et
-lui, au fort d'une causerie, lorsque Élise fut abordée par quelqu'un
-qu'elle n'avait point aperçu. C'était Saulieu.
-
-Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, ses entrées comme son
-utilité dans un groupe qui prétendait être informé de tout. Saulieu fut
-poli, réservé; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait dans le
-ton, voire d'un peu protecteur, qui tranchait et avec l'attitude
-qu'Élise lui avait connue et avec cet air d'attendre une grâce
-complémentaire qui caractérisait la plupart des hôtes de la maison
-Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de commun qui s'exaltait sous le
-frac? Était-ce la réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à
-trouver ici Élise bien en cour et même choyée, alors qu'il n'avait
-jamais osé y introduire Clara? Qu'était-ce?
-
-Élise ne put s'empêcher de communiquer à M. Angelus ce qu'elle venait de
-remarquer d'insolite en la personne de Saulieu:
-
---C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste: il vous a présenté ce
-soir une facette à éclat vif, voilà.
-
---Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il pas ici sa maîtresse?
-On ne la mettrait pas à la porte.
-
---Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il était professeur au
-Collège de France et que sa bonne amie fût un laideron, vous les verriez
-ici côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là... Nulle part ne sont
-observées plus finement les nuances. Comprenez! Dans le monde régulier,
-tout est réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de l'état civil,
-ou du moins une lettre de faire-part, un beau jour, décident de tout,
-pour la vie: les époux, après une formalité, peuvent avoir la conduite
-privée qu'il leur plaît, il faut un bien grand scandale pour effacer
-l'effet d'une bénédiction nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est
-soumis à un examen attentif et approfondi et constant, où il est tenu
-compte, chaque semaine, de la qualité des individus et de leurs faits et
-gestes; rien d'assuré, nulle garantie pour ces malheureux; nulle
-situation stable; il leur faut mériter infatigablement la grâce par une
-quotidienne vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «dans la capitale», couple
-plus pur que celui de ce Josse et de cette femme qui ne porte pas son
-nom? Non, madame, rapportez-vous-en à moi: il n'y en a pas. Eh bien,
-pour la plus petite peccadille, il serait pulvérisé!
-
---Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers comme lui, et qui ne le
-valent pas?
-
---Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour ainsi dire blanchi et
-purifié; mais, ces couples, eux, qui reçoivent-ils?
-
---Grand Dieu! monsieur Angelus... Mais qui suis-je, moi? et en quelle
-qualité suis-je ici?
-
---On vous connaît, madame, simplement.
-
---Point de galanterie, monsieur Angelus! Les irréguliers, ici, se
-relèvent par quelque prestige, m'avez-vous dit: je ne suis pas
-professeur au Collège de France, moi!
-
---Vous êtes vous-même, je le répète... En outre, on connaît votre
-famille, je le sais... On n'ignore pas que vous êtes seulement séparée
-de votre mari... Séparée de biens, je crois, tout au plus..., et que le
-divorce est impossible dans votre monde: cela fait bien! Vous n'imaginez
-pas ce que cela fait bien!
-
-Élise sourit tristement. Le journaliste, non; il connaissait les moeurs;
-elles ne le surprenaient pas.
-
-M. Angelus offrit à Élise de la reconduire. Dans la voiture il la
-félicitait d'avoir, où qu'elle allât, le don de plaire.
-
---Mais, soupira Élise, je vais vous dire une chose qui résulte des
-petites expériences que j'ai faites et vous donnera peut-être à
-réfléchir: ce qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas moi:
-c'est mon pauvre papa!...
-
-Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait, elle revit en pensée
-M. de La Hotte-Saint-Pair et son arbre généalogique; elle revit sa
-famille innombrable et unie plus par un formalisme officiel que par des
-sentiments; elle revit les cérémonies, elle se remémora les obligations
-ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un mot,--imitation de la
-cour du grand Roi par les fourmis de son royaume,--enfin tout un
-ensemble de moeurs plutôt de la place que de la maison, et dont les
-inconvénients ne trouvaient de compensation qu'en les libertés qu'un
-chacun pouvait s'octroyer impunément quand une fois il avait satisfait à
-la dette publique.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après cette soirée:
-
---Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à portée de voix,
-qu'avez-vous vu d'intéressant «là-bas?»
-
---«Là-bas?» dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré quelqu'un... Mais
-vous devez le savoir aussi bien que moi...
-
---Qui avez-vous rencontré?
-
---Comment! il ne vous l'a pas dit?... Saulieu.
-
---Saulieu!... Il ne m'a rien dit. Du moins, il m'a dit quelque chose,
-mais non pas qu'il vous avait vue.
-
---Pourquoi ces cachotteries?
-
---Ma chère amie, Saulieu avait plus important à raconter: il m'a annoncé
-son mariage.
-
---Ho?... C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait. Et qui
-épouse-t-il?
-
---Mais, Clara.
-
---Ah! bah!
-
---Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à cette régularisation?
-
---Ils ne s'aiment guère...
-
---Justement! Comme il le dit lui même: le mariage ne leur fera perdre
-aucune illusion; ils n'en goûteront que les avantages.
-
---Ha!
-
-Et l'un des premiers avantages que durent goûter Saulieu et Clara,
-légitimement--voire religieusement--unis, fut de se présenter ensemble
-chez les Josse et d'y jouir non seulement du prestige que donne
-toujours, pour un moment, une situation heureuse et nouvelle, mais de
-celui que leur conférait là une situation enviée de tous--et des maîtres
-de maison eux-mêmes!
-
-Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il avait moins de
-suffisance aujourd'hui, uni et béni, qu'il n'en avait laissé paraître la
-dernière fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore jeune,
-pouvant passer pour jolie, mais dans une mesure à ne point porter
-ombrage en un milieu qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand
-joaillier, était remarquable par sa simplicité et ne portait pas un
-bijou. On la trouva tout à fait bien. Élise entendit un dialogue entre
-deux hommes dont l'un disait: «Mais, c'est un vieux collage!...» et dont
-l'autre, vertement, répondait: «Qu'en savez-vous? des calomnies!»
-
-Clara accorda à Élise tout juste l'attention qu'on ne saurait refuser à
-une femme déjà rencontrée. Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en
-accorder aucune.
-
-On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi suivant, Clara
-vint vers Élise, mais c'était pour lui dire les noms des personnes chez
-lesquelles elle avait dîné dans la semaine. La promotion de juillet,
-pour le ministère de l'Industrie et du Commerce, venait de paraître, et
-Saulieu était nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme il était,
-d'ailleurs, intelligent, et très capable en matières économiques et
-financières, Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme partageait
-son sort.
-
-Il y eut fête à la taverne, cela va de soi; fête sur fête, car ces
-messieurs offrirent un banquet à Saulieu.
-
-Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.
-
-Un autre soir, un soir sur lequel elle avait compté pour aller avec son
-ami, par le bateau, dîner à Saint-Cloud,--partie jadis si chère!--lui
-fut ravi en outre: les Saulieu offraient à dîner. Jean-Marie, invité,
-pouvait-il leur manquer? Non.
-
-Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent à recevoir.
-
-C'était le tour de Jean-Marie à présent de «sortir».
-
---Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement Élise.
-
---Oh! un monde différent de celui des Josse, moins savant sans doute,
-mais celui-là, enfin, régulier. Saulieu est très sévère: il a décidé de
-ne jamais admettre chez lui une femme non mariée à l'église.
-
-Jean-Marie disait cela sans aucune ironie. Élise écouta cela sans
-ajouter aucun commentaire.
-
-Arriva l'époque des vacances.
-
-Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie se sentit envahi par la
-nostalgie de la mer et du pays natal. Élise le conduisit à la gare
-Montparnasse et revint seule jusqu'au quai du Louvre.
-
-Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait que ses jambes ne
-la portaient plus; elle crut aussi que les «choses tournaient». Mais
-elle s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi que sa vue
-était brouillée par les larmes. Jadis, en pareil cas, elle eût hélé un
-fiacre; mais elle se souvint aussi que la plus étroite économie lui
-était imposée par les dépenses inconsidérées qu'elle avait faites en son
-appartement pour recevoir...
-
-Pour recevoir!...
-
-Elle poursuivit donc son trajet, à pied.
-
-Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier, qui savait tout,
-détourna la tête pour ne point montrer à sa locataire la pitié que
-l'infortunée jeune femme lui inspirait.
-
-La solitude, la solitude tant louée, alors Élise la goûta! Et elle la
-goûta pendant deux mois et demi...
-
-Pour compagne, elle eut cette pendule de sa chambre à coucher, dont elle
-avait tant considéré les aiguilles lors de la première absence de
-Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées par les solitaires ces
-petites tiges de métal au service du redoutable temps! Trois années
-auparavant, elles partaient d'une heure émue pour avancer vers une heure
-bienheureuse, car, si le départ déconcertait l'amante, le retour,
-croyait-elle, la devait combler. A présent, le départ, tout prévu qu'il
-fût, lui était aussi pénible que jadis, mais elle savait que le retour
-ne lui rendrait qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers auxquels
-elle le devrait disputer par lambeaux. Elle ne désirait pas moins
-ardemment ce retour, et son impatience était la même devant les signes
-tangibles de l'écoulement des heures.
-
-L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque même M. Angelus. Élise
-baissait les stores, fermait les rideaux, demeurait dans l'obscurité,
-n'y pouvait rien faire, sommeillait, et attendait... Elle attendait
-quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et de faire effort, à la fenêtre,
-pour aspirer quelque air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il
-venait surtout des moustiques qui rendaient la nuit plus pénible que le
-jour.
-
-Et un jour recommençait.
-
-Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de longues lettres qui
-n'exigeaient pas de réponse, les hommes faisant admettre une fois pour
-toutes que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est dans la
-confection de ces lettres qu'Élise passait ses difficiles vacances. Elle
-y disait à Jean-Marie ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face.
-Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la vie idéale qu'elle
-eût voulu mener avec lui. Ce qui eût paru ridicule en paroles semblait
-légitime à la malheureuse, en cette littérature épistolaire où la poésie
-est permise. C'était pourtant bien à Jean-Marie qu'elle s'adressait, à
-Jean-Marie qui n'écoutait guère de telles sornettes; mais, à distance,
-elle se créait un Jean-Marie plus complaisant, d'esprit plus ouvert et
-capable de chevaucher avec elle les belles nuées des songeries éperdues.
-
-D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait presque heureuse, elle
-transposait, par le miracle de l'amour, la réalité désolante; mais la
-vie devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du réel, en plein
-rêve! Seule, en face de sa pendule, en ces lourdes journées d'été
-torride, c'est peut-être alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses
-aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle poussa jusqu'à la
-qualité suprême tout ce que son destin avait déposé en elle d'excellent.
-Sans s'en douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien d'autre
-qu'écrire à son amant, elle participait à cette vie superposée des
-poètes, des grands libérés du monde par le colloque avec leur être
-intime, étonnant entretien que rend possible la nécessité de trouver
-l'expression qui ne s'adresse pas aux foules, pas à autrui, mais à un
-dieu intérieur difficile à contenter, et dont l'acquiescement seul
-apaise. Une circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement de
-prétexte à ce voyage au plus haut de nous-même. Nulle proportion entre
-la valeur de l'occasion ni même entre notre propre valeur d'apparence
-habituelle, et l'ascension qui s'accomplit alors: nous sommes sur les
-sommets, les neiges éternelles nous entourent, au-dessus de notre tête
-est la nuit interplanétaire; le monde vivant se tait, il est invisible,
-il semble détruit; et une voix résonne auprès de nous, qui est la nôtre
-et que nous ne reconnaissons pas...
-
-Un instant! un instant, la mesquinerie des hommes et la difficulté de
-leurs moeurs sont oubliées... Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus
-d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses désirs d'amour!... C'est
-qu'il fait si chaud dans la ville que tout le monde en est parti; et
-c'est que le coeur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures qu'il
-est passé par delà la région de la douleur, et il s'exalte en
-chantant...
-
-Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre d'une pièce étouffante, et
-dans les pires moments de détresse, étaient des descriptions idylliques
-d'un bonheur de féerie.
-
-Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau à voile; elle voyait fuir
-à l'horizon le rocher de Granville, et grossir, d'autre part, ces masses
-de goémons et de varechs que sont les îles Chausey. Ensemble ils
-abordaient là; ils connaissaient la modeste auberge avec une chambre
-blanchie à la chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne!
-Personne!... Des rochers, du sable, des filets à poisson, des lits
-d'algues et l'odeur iodée des plantes marines... Et puis rien, rien que
-le ciel, la mer et deux amants... Et à son bien-aimé Élise parlait comme
-elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui parlait et il la
-comprenait... Elle lui prêtait un esprit, un coeur... Elle lui
-transcrivait dans sa lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait
-dire. Et elle s'évertuait à lui recommander: «Ne me réponds pas que tu
-ne me dirais pas cela! Tu ne sais pas... Tu ne sais pas... Mais, moi, je
-sais que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi seul, bien
-seul!...»
-
-Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà, selon elle, la
-circonstance qui devait opérer le miracle et faire de Jean-Marie l'être
-qu'elle voulait qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût manquer à
-Jean-Marie autre chose que cette circonstance. C'était cette foi qui la
-maintenait constamment égale en sa passion. Que la circonstance se
-réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!...
-
-Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres, de façon à prouver qu'il
-les avait reçues, mais non qu'il en avait pris connaissance. Il parlait
-du temps, du nombre approximatif des baigneurs, et quelquefois de
-certains vieux matelots du port, qu'elle connaissait. Ce qui prouvait
-aussi ou qu'il n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les lettres,
-c'est qu'il disait être allé en bateau à voile aux îles Chausey... Il
-n'était pas méchant; il ne se fût pas complu à la faire souffrir. Il ne
-risquait jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou vu. Élise
-connaissait son style, et si elle ne s'étonnait pas de cette
-insuffisance, elle n'y trouvait pas non plus prétexte à se refroidir ou
-bien à retenir, elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses
-épanchements et les élans de son coeur.
-
-Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la stupéfia même, et
-l'ébranla pour plusieurs jours, ce fut de recevoir une carte postale de
-Clara, une carte postale datée de Granville:
-
- «_Mille souvenirs._»
-
- «CLARA.»
-
-C'était tout.
-
-Comment les Saulieu étaient-ils à Granville? Comment surtout y
-étaient-ils sans que Jean-Marie parlât d'eux dans sa lettre reçue en
-même temps que la carte postale?
-
-Après des jours employés à imaginer toutes les hypothèses, Élise fut
-tirée de son incertitude par une seconde carte de Clara portant le
-timbre anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple: les nouveaux
-époux faisaient par Granville cette excursion de Jersey, qu'elle avait
-faite jadis et où s'était noué son malheureux mariage. Peut-être
-n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au moment où Clara avait jeté sa
-carte à la boîte. Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara
-d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de Granville.
-
-La seconde carte était moins chiche de mots que la première. Clara
-décrivait l'île, et, dans un coin, en tout fins caractères, faute
-d'espace, elle disait: «Nous avons fait la connaissance de votre
-famille...»
-
-Élise avait adressé, après réception de la première carte postale, une
-lettre à Jean-Marie, le priant instamment de lui répondre si, oui ou
-non, il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait pas. La seconde
-et même une troisième carte postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût
-le moindre mot de Jean-Marie.
-
-Au bout de quinze jours seulement, quand une nouvelle carte de Clara
-annonça: «_Nous voilà de nouveau à Granville_», Jean-Marie écrivit, sans
-faire état de son retard; il écrivit comme à l'ordinaire, et n'ayant
-d'ailleurs rien à dire. Pas un mot touchant les Saulieu; pas un mot de
-la présence des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.
-
-A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus, il répondit
-simplement: «Les Saulieu sont encore là; ils se plaisent beaucoup ici.»
-
-Évidemment Jean-Marie était en voyage à Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir
-pas dit? Élise se perdit en conjectures.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre avec Élise par
-le moyen de la carte postale, écrivit une lettre à la solitaire du quai
-du Louvre; une lettre où elle disait à Élise: «Ma chère amie...»
-
-Elle y parlait principalement de la famille de La Hotte; elle en parlait
-comme de connaissances charmantes avec qui elle se trouvait agréablement
-sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans jamais employer un seul
-terme de parenté qui liât à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait
-ne même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée dans les entretiens
-avec les La Hotte. Elle affectait de parler des La Hotte à Élise comme
-de gens que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un monde
-antérieur auquel elle n'appartenait plus... Manège innocent ou puéril?
-Effet d'un défaut d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?...
-
-En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires: «Monsieur Le Coûtre
-nous a menés à la voile jusqu'aux îles Chausey.»
-
-Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne savait pas exactement la
-cause de son chagrin. Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté,
-elle commençait seulement à penser que Jean-Marie mettait bien quelque
-mauvaise volonté dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le
-motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres de Clara
-n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni par la sympathie; mais, si
-elle cessa d'y répondre, ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer
-de nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante incertitude.
-
-De toute une vie d'amour le point le plus douloureux est probablement
-celui où la foi commence à être ébranlée. C'est alors que naît la
-remarque que toute volupté est dans la croyance, et que l'effort que
-l'on fait pour se tenir lié à cette foi nous meurtrit plus que ne ferait
-le si logique abandon aux raisons de douter.
-
-Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle eût craint, car
-Jean-Marie rentra à Paris d'assez bonne heure. Les quelques années
-précédentes, il s'attardait à Granville, où il était toujours
-vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il revint cette fois
-dès la fin de septembre.
-
-Élise était malade d'anxiété. Pour la première fois, sa santé se
-trouvait sérieusement altérée. Elle vivait dans l'état d'une femme qui
-épie l'entrée du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé, et
-quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut de la vanité du
-tourment et de l'attente fébrile: Jean-Marie se tenait là, debout, en
-face d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand corps robuste et
-cette figure si étrangère à toute complication sentimentale écartaient
-jusqu'à la velléité d'une question; leur seul aspect dissolvait l'espoir
-même de jamais rien apprendre.
-
-Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que ce cerveau fût capable de
-combiner un secret, ni que cette bouche sût volontairement se clore;
-non, pas cela; mais Jean-Marie était un homme d'une si extraordinaire
-inertie devant tout problème d'ordre moral, qu'il paralysait par avance
-les moins clairvoyants et dissociait les termes de l'interrogation avant
-qu'ils n'eussent pris forme sur les lèvres. A distance, Élise, qui
-cependant le connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de lui la
-lumière désirée; mais aussitôt qu'elle l'eut vu, elle lui demanda de ses
-nouvelles et comprit que la vie allait simplement reprendre comme par le
-passé.
-
-Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en regardant les aiguilles de
-la pendule!
-
-Cependant elle interrogea doucement son ami sur le voyage à Jersey. Il
-lui répondit de la même manière, sans essayer de dissimuler: c'était un
-petit événement déjà ancien...
-
---Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant tout le temps du voyage?
-
---Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis, madame Saulieu
-t'écrivait.
-
---«Madame Saulieu!» Tu l'appelles «madame Saulieu», à présent?... Mais
-«madame Saulieu» ne me parlait pas de toi!
-
---Non?... Oh! la rosse!...
-
---Ce n'est pas moi qui te le fais dire...
-
-Et il passa aussitôt à des petits détails matériels du voyage.
-
---Voyons! écoute-moi, Jean-Marie: «Madame Saulieu» a fait la
-connaissance de ma famille!
-
---C'est exact. De ta soeur tout au moins et d'un de tes frères, si je ne
-me trompe. Ils se rencontraient tous les jours sur la plage...
-
---Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit qu'elle me connaissait?...
-
---Tu me pardonneras ce que je vais te dire... Avec des lascars comme il
-y en a dans ta famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire
-valoir...
-
-Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue très facilement les
-motifs qui l'éloignaient de sa famille. Tout entière à ses
-préoccupations personnelles, elle ne situait plus sa condition sur ce
-qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant même, si inhabile à
-traiter des choses morales, elle subit ce douloureux rappel à la notion
-de la valeur qu'elle représentait aux yeux du monde.
-
-Dès lors elle évita de parler de «madame Saulieu». Elle n'osa même pas
-dire à propos d'elle à Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de
-dire, à savoir: «Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant d'insistance, et
-si ce qu'elle a fait partait d'une bonne intention, je pense qu'elle me
-verra?...»
-
-Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même, malgré le passé,
-malgré l'ambiguïté des agissements de Clara à son égard, Élise eût
-volontiers vu celle qui était devenue «madame Saulieu»!
-
-La vie reprit comme précédemment, avec cette différence que Jean-Marie
-parvint à distraire une soirée et puis deux sur le temps déjà court
-qu'il consacrait à son amie pendant la semaine. Que faisait-il de ces
-soirées? Il ne s'en cachait pas. Il y avait le soir de réception chez
-les Saulieu, et il y avait un autre soir où il était prié à dîner chez
-les Saulieu encore, avec quelques intimes.
-
-Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes d'hiver étant
-prises,--sauf les réceptions chez les Josse, de qui Élise n'avait point
-entendu parler,--Jean-Marie consacra toutefois à sa maîtresse une des
-soirées qu'il passait invariablement chez les Saulieu. Élise ne put
-s'empêcher de lui demander:
-
---Mais, enfin, comment se fait-il?...
-
-Il sentait qu'il ne devait pas répondre:
-
---Eh bien! dit-il, enfin voilà: madame Saulieu, ce soir, a invité ta
-soeur... Tu comprends? il est préférable que je ne sois pas là...
-
---Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment peux-tu me dire cela?... Je
-comprends que tu aies eu de la peine à me le dire... Mon pauvre ami, si
-tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est qu'on t'a prié...
-c'est même qu'on t'a ordonné de me la dire...
-
---«Ordonné!» Suis-je un homme?...
-
---Oui, précisément tu es un homme! Je ne te connais pas cruel... Tu
-m'aurais, de toi-même, épargné cette humiliation...
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-A part ce qui touchait directement à son amour,--mais ceci en était si
-proche!--rien n'avait été aussi blessant pour le coeur d'Élise que le
-contact établi entre sa famille, entre sa soeur, madame de Vamiraud, et
-le couple Saulieu. Madame de Vamiraud et Clara! Quel assemblage!... Sur
-les galets de Granville, encore, passe; mais que Clara en vînt à inviter
-chez elle madame de Vamiraud, à Paris, et à faire annoncer cet événement
-à la soeur déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand Jean-Marie se
-prêtât à un tel jeu de tortionnaire! que Jean-Marie fût, hélas! d'une
-espèce d'hommes à qui il était vain d'essayer de faire comprendre le
-cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise était bouleversée!
-
-Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas à dissimuler sa
-préoccupation et demanda:
-
---Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été chez vos amis?
-
-Madame de Vamiraud s'était excusée; elle n'était pas allée chez les
-Saulieu.
-
-Élise en conçut une satisfaction qui, après coup, l'étonna elle-même;
-non seulement elle se sentait redressée par le dédain qu'avait manifesté
-madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle se découvrait avec madame
-de Vamiraud, sa soeur, une solidarité profonde et indépendante des
-incidents derniers. Elle dit à Jean-Marie:
-
---Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance de ma soeur,
-croit connaître le monde auquel ma soeur appartient: dites-lui donc de
-ma part qu'elle se trompe!
-
-Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour apprécier la ferveur de
-telles paroles prononcées par une femme en état de rébellion sincère
-contre la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient si bien
-des profondeurs d'Élise qu'elle-même ne les reconnut point au passage,
-ne les estima point à leur valeur, et les oublia vite.
-
-Jean-Marie, sans malice, répondait:
-
---Madame Saulieu se trompe: je le lui dis tous les jours. Mon avis est
-qu'il faut rester dans son milieu.
-
---Et que réplique-t-elle à cela?
-
---Elle réplique que c'est tellement son avis que, par exemple, elle
-n'ira pas chez les Josse...
-
---Pourquoi pas chez les Josse?
-
---Mais, ma bonne amie, songez que les Josse ne sont pas mariés!...
-
-Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer, mais elle se
-contint cette fois-ci.
-
---En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas mariés!... Et les Saulieu,
-eux, désormais sont mariés, et religieusement!...
-
---C'est cela même.
-
---Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse... Les Josse ne sont pas
-rentrés, que je sache?...
-
---Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à dîner.
-
-Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse. Jean-Marie reprit
-tranquillement:
-
---Je ne crois pas que vous soyez exposée à rencontrer le nouveau ménage
-chez les Josse...
-
---Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis point invitée!
-
---Ah!
-
-Élise regarda son amant:
-
---Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.
-
---Moi? certainement! C'était une maison où j'aimais à vous voir passer
-la soirée quand je ne la passais pas avec vous.
-
---Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a fermé la porte...
-
---Vos soupçons se portent sur une personne!
-
---Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner, dit Élise, mais du jour où
-je suis obligée de constater un procédé infâme employé contre moi par
-une certaine personne, cela m'autorise à admettre qu'à un second coup la
-même personne a pu agir de même...
-
---Je ne comprends pas.
-
---Voyons, mon ami: ces lettres reçues de Jersey et de Granville, ces
-lettres adressées à moi par Clara qui m'avait auparavant boudée, qui ne
-me voyait plus, qui crevait de jalousie parce que j'étais invitée dans
-des maisons où l'on faisait fi d'elle,--et précisément chez les
-Josse;--ces lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient pour but que
-de me narguer d'abord en m'obligeant à savoir que vous aviez fait un
-voyage dont vous ne vous vantiez pas; ces lettres qui devaient ensuite
-m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie on ne sait d'où, ex-maîtresse
-de Saulieu, se pavanait à Granville avec ma famille; ces lettres, il
-faut bien que je les considère comme inspirées uniquement par la
-malveillance, puisque Clara, de retour à Paris, ne m'a donné signe de
-vie qu'en vous accaparant!...
-
---Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie, mais vous pouvez
-constater qu'elle ne voit pas les Josse!...
-
---Avant de faire aux Josse cet affront, elle a dû prendre la précaution
-de m'exécuter dans leur opinion.
-
---Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?
-
---Certes rien; mais leur apprendre que je suis dans la même situation
-irrégulière qui était la sienne au temps où les Josse ne l'invitaient
-pas!...
-
---Mais les Josse en admettent bien d'autres, des situations
-irrégulières...
-
---Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance aux choses dites,
-Jean-Marie, dont l'attitude était toujours telle que si la vie morale
-n'existait pas, marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles, qu'il
-avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise. Et la riposte en coup de
-cravache dont Élise cinglait les épaules de l'ancienne Clara, il en
-parut lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit combien Élise
-devait souffrir.
-
-Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle méchanceté, nulle
-malice chez Jean-Marie. Il manquait seulement de la faculté qui consiste
-à se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait point cessé d'aimer
-sa maîtresse; il l'aimait exclusivement; il n'eût jamais songé à lui
-être infidèle; il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais
-Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès qu'elle le voyait, ne lui
-manifestait pas sa douleur d'une façon assez bruyante pour que la dure
-écorce de cet homme fût percée; et il avait l'instinct égoïste, assez
-fort pour chasser dès le premier aspect toute image importune. Tant que
-sa maîtresse ne disait point qu'elle souffrait, et à haute et
-intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux doit se plaindre ou se
-révolter, et ne jamais compter que celui de qui il dépend fera le
-premier pas vers sa misère.
-
-Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la petite pièce de la rue
-Guénégaud, l'éclat d'un coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua
-même pas que son amant avait compris et, tout à coup, sanglota.
-
-Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est pourquoi elle ne se
-contenait plus. Mais elle craignait un effet désastreux des larmes sur
-son amant.
-
-Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines natures
-insensibles mais saines sont tout à coup soulevées par le sentiment du
-juste. Jean-Marie, qui détestait les scènes et se détournait de tout ce
-qui gémit, éprouva tout à coup que les pleurs d'Élise avaient un trop
-réel fondement. Non seulement il ne se détourna point de son amie
-larmoyante, mais il se pencha vers elle et la caressa. Peu habile à
-trouver les mots, il n'en chercha point, mais son attitude fut meilleure
-que tout langage; des phrases qui eussent paru insolites à Élise furent
-heureusement remplacées par un élan de tendresse plus vif que
-l'ordinaire, mais non toutefois assez différent de l'ordinaire pour
-qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin avait modifié son amant.
-
-Non; elle eut la satisfaction de reconnaître son amant tout en le
-constatant plus tendre; et parce que, précisément, elle le jugeait peu
-apte à comprendre son chagrin, elle goûta mieux des marques d'amour qui
-ne lui semblaient pas provoquées par un fait nouveau.
-
-Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et sublime:
-
---Tu m'aimes donc?...
-
-Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.
-
-Ainsi, insensiblement, la grandeur même du chagrin d'Élise la sauva du
-désespoir en ne lui permettant pas d'analyser ce qui se passait en
-Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans transition du cri de la
-douleur extrême à la volupté qui crie...
-
-«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»
-
-Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette ardente
-interrogation qui contient la réponse désirée. Entre les bras de celui
-pour qui elle avait tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots et
-par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître les fantômes de tous les
-biens du monde qu'elle avait reniés en faveur du seul amour; elle les
-pesait et elle pesait le néant de la condition où elle était réduite.
-Dans cette heure d'exaltation, toutes choses se précisaient à ses yeux
-avec une netteté implacable; plus d'ignorance, plus d'illusions
-possibles pour elle: elle savait, elle jaugeait; sa tête lucide
-n'éprouvait aucun vertige à contempler à la fois l'immensité du Paradis
-perdu et la modestie avouée, reconnue par elle, de l'objet qu'elle avait
-voulu en échange. Et comment le tumulte des pensées chez cette femme
-infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces mots qui contiennent
-question et réponse et qui, à cause de cela, font peut-être l'expression
-la plus naturelle de la passion amoureuse qui veut être satisfaite,
-fût-ce au prix de la plus grande duperie:
-
-«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue aux lèvres de son
-amant, lui demanda:
-
---Alors... demain, mon Jean, tu me restes?
-
---Mais non, dit Jean-Marie: demain, tu sais bien que je vais retrouver
-ces messieurs.
-
---Alors, dit Élise, après-demain?...
-
-Jean-Marie hésita et puis dit:
-
---Ah! fichtre, après-demain, mais non: c'est le jour des Saulieu!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11580-10-21.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 64902 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Élise, by René Boylesve.
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 64902 ***</div>
-<p class="c"><span class="large">RENÉ BOYLESVE</span><br />
-<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<h1>ÉLISE</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«&nbsp;Qui a la priorité : l'homme ou les hommes?&nbsp;»</p>
-
-<p class="attr">(<span class="sc">Emerson</span>, <i>Société et Solitude</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2"><div class="c small">CONTES</div></td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LES BAINS DE BADE</td>
-<td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE BONHEUR A CINQ SOUS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE DANGEREUX JEUNE HOMME</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td colspan="2"><div class="c small">ROMANS</div></td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS</td> <td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">SAINTE-MARIE-DES-FLEURS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MADEMOISELLE CLOQUE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA BECQUÉE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">L'ENFANT A LA BALUSTRADE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE BEL AVENIR</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MON AMOUR</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE MEILLEUR AMI</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MADELEINE JEUNE FEMME</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">E. GREVIN &mdash; IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-<span class="small">CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span>,<br />
-<i>tous numérotés.</i></p>
-
-
-<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-
-<p class="c gap" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1921, by <span class="small">CALMANN-LÉVY</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-ANDRÉ CHAUMEIX</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">ÉLISE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PROLOGUE-ÉPILOGUE</h2>
-
-
-<p>D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine
-d'années, j'extrais les quelques pages suivantes
-où je ne modifierai que les noms de personnes.</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;Granville, 17 août 189&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un
-couple dont je redoute les avances. Pour avoir
-entendu l'homme et la femme échanger entre eux
-quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à
-«&nbsp;faire connaissance&nbsp;». Pourquoi cette crainte? Ces
-gens sont simplement ordinaires. La femme n'a
-guère plus de trente ans et n'est pas laide.
-L'homme a la quarantaine ; il est décoré ; il est
-quelconque ; il n'a pas l'air d'un sot. Mais quelle
-façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent
-d'une «&nbsp;madame de Vamiraud&nbsp;», d'un «&nbsp;monsieur&nbsp;»
-et d'une «&nbsp;madame de La Hotte-Saint-Pair&nbsp;».
-Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les
-régisseurs de quelque hobereau?</p>
-
-<p>»&nbsp;Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi,
-de griffonner ces notes à leur propos? Je le sais
-bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt, adresser
-un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air
-triste et singulier, que j'ai tant regardée sur la
-terrasse du Casino. Ils la connaissent. Par eux je
-pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me
-refuse à «&nbsp;faire connaissance&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de
-Granville. Elle s'arrondit en hémicycle. Trop de
-galets ; mais de beaux rochers ; et puis, là-haut,
-sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des
-remparts, et un bon clocher de granit qui a dû
-essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a gâché
-la vue en construisant un Casino en planches,
-affreux, et qui a l'air d'une gare provisoire de chemin
-de fer départemental. Mais, pour que les
-hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y
-abîment quelque chose.</p>
-
-<p>»&nbsp;Si l'on a les chevilles solides, on peut faire
-une jolie promenade sur les rochers au pied des
-remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne s'y
-hasardent guère ; on y touche la mer brutale
-et sa côte rugueuse ; on y perd de vue tout
-ouvrage rappelant une station d'été ; et les filles
-du port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans
-les troubler le moins du monde, nues comme Ève,
-ou se dévêtant dans une crique, me font, au soleil
-couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à
-la simplicité des temps primitifs.</p>
-
-<p>»&nbsp;On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey,
-minuscule archipel de rocs arides ou couverts
-de goémons, vous laissent imaginer que vous êtes
-à mille lieues du monde habité.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;18 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;On est informé de tout malgré soi, et jusque
-même des choses que l'on ne désire pas connaître.</p>
-
-<p>»&nbsp;Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me
-fait vis-à-vis, par un grand et fort homme qui
-vient demander «&nbsp;monsieur et madame Saulieu&nbsp;»
-et à qui l'on répond : «&nbsp;Les voici, monsieur Le
-Coûtre.&nbsp;» Je sais donc le nom d'un Le Coûtre, par-dessus
-le marché.</p>
-
-<p>»&nbsp;Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes,
-assez nombreuses, déposées dans le casier
-de «&nbsp;M. Saulieu&nbsp;». Ce M. Saulieu est joaillier, je
-ne sais quel numéro, rue Daunou.</p>
-
-<p>»&nbsp;Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais
-ce joaillier, du nom de Saulieu, donne des coups
-de chapeau à la jeune femme triste et singulière.
-Et le nommé Le Coûtre en fait autant.</p>
-
-<p>»&nbsp;L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne
-lui parlent pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune
-femme qui accompagne celle à qui il ne parle pas,
-et, pendant le colloque, cette dernière a ostensiblement
-affecté de s'écarter&hellip; Quant à l'homme,
-grand et fort, qui salue aussi, il n'accomplit cet
-acte de politesse que dans la rue ou sur le cours ;
-je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.</p>
-
-<p>»&nbsp;Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me
-faire? Mais je suis seul ; je ne m'amuse guère ;
-et j'aime à regarder, à deviner.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;Iles Chausey, 19 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier
-Saulieu, de son épouse et de l'homme grand et fort
-dont j'avais oublié le nom : Le Coûtre. Ce qui est
-étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce
-que je l'ai voulu! Ce qui est stupéfiant est que je
-l'ai voulu dans le moment où ces gens-là m'agaçaient
-le plus. A seulement les entendre parler, je
-m'irrite ; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez
-ordinaires commis voyageurs, étaient particulièrement
-désobligeants cette après-midi aux îles
-Chausey, poétique désert au parfum de varechs.
-Oui ; mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le
-nom cent fois répété de madame de Vamiraud, et
-ils avaient ajouté à ce nom, &mdash; mais avec quels
-airs! et de quel ton tout à coup abaissé! &mdash; le
-modeste nom d'«&nbsp;Élise&nbsp;», qui ne saurait, à cause
-de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de
-Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre
-de celle-ci, mais vraisemblablement à quelqu'un
-qui, pour un motif que je n'ai pu démêler, n'est
-jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son
-nom de famille. J'ai été démangé tout à coup
-d'une curiosité exaspérée ; je me suis rapproché
-un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions
-seuls. J'en ai été d'ailleurs pour mon geste inconsidéré :
-ma présence les a fait taire.</p>
-
-<p>»&nbsp;Nous avons échangé des banalités. Tout le
-reste de l'après-midi, en les rencontrant dans l'île,
-qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes mots
-stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances,
-ce qui, pour moi, a rompu en petits morceaux
-le plaisir, que je m'étais promis, de rêvasser
-solitairement dans ce désert marin.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;20 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Une journée torride. Je cherche de l'ombre.
-Je me réfugie sous les vieux ormes du cours Jonville,
-qui répandent une nuit assez épaisse. Un
-ruisseau, canalisé, court près de là ; on entend le
-bruit des laveuses, et cela vous confirme la proximité
-de l'eau et vous donne l'illusion d'un peu
-de fraîcheur.</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me
-voilà échoué à la salle de lecture du Casino. Un
-soleil implacable incendie la faible toiture. Comment
-ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je
-me balance dans un <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span> pour me laisser
-croire que l'air s'agite, et je m'évente à l'aide d'un
-journal que je ne lirai pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;Peu de monde ; mais, parmi les oisifs désemparés,
-je vois entrer la jeune femme triste et singulière.
-Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause de
-la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle?
-Est-ce qu'elle excite ma compassion par son visage
-malheureux? Est-ce parce que, simplement, elle
-me plaît?</p>
-
-<p>»&nbsp;Elle a été s'asseoir à table ; elle a écrit, longtemps.
-Elle ne lève les yeux sur personne. Se
-réfugier, comme un étranger, comme moi-même,
-sous les planches brûlantes d'un lieu public quand
-on a sa famille et sa maison de famille dans la
-ville! Car, aux bribes de conversation saisies par
-moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est
-bien de Granville ; elle est parente de madame de
-Vamiraud et des La Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair
-est le nom d'une commune des environs.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit
-longtemps. Quand elle s'est levée, elle tenait à la
-main deux enveloppes fermées ; elle a passé tout
-près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie!
-Mon dés&oelig;uvrement a quelque chose de pitoyable.</p>
-
-<p>»&nbsp;Elle n'a pas fait timbrer ses lettres ; elle ne les
-a pas jetées à la boîte ; elle les a conservées à la
-main. Elle est descendue sur la plage et s'est dirigée
-tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas
-encore trois personnes à l'eau. Elle se baigne
-seule et de bonne heure. Je l'ai regardée, ensuite,
-de loin. Elle nage bien ; je me suis fatigué les yeux
-à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu
-clair.&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le carnet de poche d'où sont extraites les notes
-précédentes en contient beaucoup d'autres, dont je
-fais grâce au lecteur, parce qu'elles s'éloignent de
-l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je
-tourne quatre pages en tête desquelles on lit :
-«&nbsp;Il pleut&nbsp;» ; «&nbsp;Il pleut toujours&nbsp;» ; «&nbsp;Pluie diluvienne&nbsp;».
-J'ai dû passer ces mornes journées à me
-morfondre dans une chambre d'hôtel et à jeter
-rageusement sur mon calepin des projets de
-romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles
-comme celle-ci, par exemple, qui m'était
-sans doute inspirée par la lecture d'un livre alors
-à la mode ; «&nbsp;La description oiseuse : grande
-erreur du temps&hellip; Avant tout, ne jamais décrire
-un objet, qu'il ne soit traversé d'un rayon de
-lumière spirituelle, etc.&nbsp;» Il faut arriver au <i>25 août</i>
-pour trouver une page, mais il est vrai, capitale,
-sur notre sujet.</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;25 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému.
-Mais ma main tremble. Allons, je veux rapporter
-fidèlement, posément, en témoin étranger, ce que
-j'ai vu.</p>
-
-<p>»&nbsp;Le beau temps revenu, la température était
-délicieuse. On pouvait se promener au soleil. J'ai
-fait les cent pas sur la plage, aussitôt après le
-déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers.
-L'heure du bain m'a ramené vers la plage.
-Comme je posais le pied sur les premiers galets,
-j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en
-courant vers la mer le bonnet de soie bleue. C'est
-évidemment lui que je cherchais, mais, l'ayant
-vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir
-l'air de m'intéresser à lui outre mesure et qu'au
-lieu de le regarder approcher de la mer, j'ai poursuivi
-ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la
-plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me
-suis donc retourné qu'après avoir heurté les autres
-rochers, ceux qui sont hérissés au pied du bloc où
-s'assoit la vieille ville.</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je
-fus frappé par un mouvement inusité parmi les
-baigneurs : ils s'aggloméraient en un point ;
-d'autres, au contraire, quittaient rapidement la
-mer, empoignaient leur peignoir, remontaient
-la plage, s'arrêtaient tout à coup, et quelques-uns
-redescendaient, presque aussitôt, pendant que la
-terrasse du Casino se garnissait ; une quantité de
-gens apparaissaient sur la plage. «&nbsp;Un accident!&nbsp;»
-pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction
-qu'une seule personne pouvait avoir été victime
-d'un accident : celle qui portait le bonnet bleu. La
-troisième idée et les suivantes qui m'ont frappé
-ont été celles-ci : «&nbsp;Je n'y peux rien!&hellip; Il est
-trop tard!&hellip; C'est affreux!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>»&nbsp;A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant
-de la foule à présent compacte. J'avais vu,
-du canot où pagaye continuellement un maître-nageur,
-deux hommes plonger sur le probable
-«&nbsp;lieu du sinistre&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi,
-la conviction que l'accident était arrivé au «&nbsp;bonnet
-bleu&nbsp;», comme, d'autre part, je savais que le
-«&nbsp;bonnet bleu&nbsp;» était excellent nageur, l'accident
-ne devait être causé ni par la fatigue, ni par une
-imprudence ou une maladresse, ni vraisemblablement
-par la crampe d'un membre, mais par
-l'asphyxie. Je déclarai le cas désespéré, apportant
-à cette conclusion pessimiste la conviction que
-nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre
-nous, personnellement.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les plongeurs remontaient, soufflaient,
-s'agrippaient au canot et replongeaient ; un
-maître-baigneur avançait avec peine, à la nage,
-gêné par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix
-minutes allaient être écoulées depuis le moment
-où j'étais revenu sur mes pas, et l'«&nbsp;accident&nbsp;»
-avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire
-au moment que tout doucement je m'éloignais
-après avoir vu courir le «&nbsp;bonnet bleu&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Car la victime était bien la jeune femme au
-bonnet bleu ; je le sus, sans étonnement, mais
-non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux
-groupes. Je sus même aussitôt son nom : on l'appelait
-madame Destroyer.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les recherches durèrent encore un grand
-quart d'heure ; mais elles devaient être vaines. Je
-m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour
-tous. Peu de temps après ces quelques minutes
-dramatiques, le public habituel s'agitait dans
-l'eau indifférente ; le canot contenant le maître-baigneur
-se balançait et semblait danser parmi
-des vivants, au-dessus d'un cadavre. Et un soleil,
-d'une splendide magnificence, s'abaissait sur une
-mer parfaitement calme.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;26 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai
-retenu ma place au bateau de Jersey.</p>
-
-<p>»&nbsp;La mer n'a rien rapporté&hellip; Cela «&nbsp;s'explique,
-paraît-il&nbsp;»?</p>
-
-<p>»&nbsp;Voici la version que l'on donne. Madame
-Destroyer était en effet une bonne nageuse ; née
-à Granville, elle avait une complète expérience
-de la mer. Elle aurait pris tout simplement son
-bain trop tôt après le repas. Cependant, je l'ai vue
-entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes
-y étaient déjà, et certainement après quatre
-heures et demie. Oui ; mais elle appartenait à une
-famille soumise aux anciennes m&oelig;urs, qui a coutume
-de faire venir chaque année ses membres
-jusque du fond des plus lointaines provinces et
-qui les réunissait, le jour fatal, en un déjeuner
-plantureux, lequel s'est prolongé plus que de
-coutume.</p>
-
-<p>»&nbsp;On dit, depuis, que ce déjeuner était une
-sorte de fête de famille dans le genre de celle qui
-fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de
-l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont
-employés les Saulieu, sans vouloir dire davantage.
-Ces termes ne font qu'accroître l'intensité
-du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément
-à cause de cela, ils s'harmonisent avec ce
-qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé et, ma foi,
-disons : de mystérieux, dans l'attitude de madame
-Destroyer au milieu des siens, et dans l'attitude
-vis-à-vis d'elle de plusieurs personnes amies de
-sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu
-disaient : «&nbsp;madame de Vamiraud&nbsp;» pour désigner
-cette jeune femme, compagne ordinaire de madame
-Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils
-disaient : «&nbsp;Élise&nbsp;» pour désigner madame Destroyer,
-à qui ils ne parlaient pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;On jase. Toute la ville parle de l'événement
-et ne parle que de cela. Que n'ai-je pas entendu
-dire?</p>
-
-<p>»&nbsp;Le curieux est que les Saulieu, qui <i>la</i> connaissaient,
-puisqu'ils avaient prononcé son petit
-nom, et qui naturellement sont interrogés par
-tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque
-exagérée. Je sais qu'ils ont été faire visite à la
-famille, à madame de Vamiraud notamment, qui
-est bien la propre s&oelig;ur de celle qu'on nommait
-Élise. Et ils sont muets comme des tombeaux,
-comme cette mer qui a englouti Élise et ne la rend
-pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je les ai interrogés moi-même. A la suite
-d'un événement pareil, jusqu'à des étrangers
-s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et
-l'autre séparément, ces rustres :</p>
-
-<p>&mdash; C'est très délicat.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une
-jeune femme morte. Cela laisse supposer&hellip; Au
-fait, laisse supposer quoi?</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité
-touchant cette jeune morte est piquée au vif.</p>
-
-<p>»&nbsp;Un fait à retenir : j'ai croisé, ce soir, dans
-l'ombre, sur la jetée, le couple Saulieu accompagné
-du grand homme robuste dont j'ai encore
-une fois oublié le nom. A mon approche, ils se
-sont tus. Je ne les ai pas abordés. Mais, en les
-croisant de nouveau plus près des lumières du
-port, j'ai distingué nettement que le grand
-homme robuste pleurait!&hellip; il pleurait : je l'ai vu
-s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant
-qu'il marchait à côté de ses amis ; et, tout à coup,
-je l'ai vu s'asseoir sur une borne. Il s'est pris la
-tête à deux mains. Il a une chevelure épaisse et
-grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait
-comme un enfant.</p>
-
-<p>»&nbsp;J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, allons, Jean-Marie!&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Je me souviens que l'homme grand et fort,
-Jean-Marie, causait aux îles Chausey, familièrement,
-avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé
-le nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.</p>
-
-<p>»&nbsp;Un roman entre la jeune femme trop charmante
-qui répondait au nom d'Élise et l'homme
-que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel,
-après s'être affalé, comme un matelot du port, sur
-une borne! Non, voyons&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Ma remarque ne vaut absolument rien : je le
-sais, car les grandes amours sont extraordinaires
-en tout.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;27 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Le plus curieux est que je ne pars pas pour
-Jersey. J'apprends trop de choses. Je suis trop
-homme de lettres : un événement qui a failli me
-toucher le c&oelig;ur s'enrichit de détails innombrables
-qui m'atteignent l'esprit ; et me voilà accaparé par
-un «&nbsp;sujet&nbsp;». Je n'ai plus besoin de m'informer :
-on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus ;
-elles se délient outre mesure. L'inconvénient est
-qu'on dit trop ; il faut mettre de l'ordre, trier,
-user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste
-à percevoir le «&nbsp;vraisemblable&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Un hasard précieux me sert. Il se trouve
-qu'un des hommes en qui j'ai le plus de confiance,
-un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est
-trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère
-que je cherche à éclaircir. Il est discret, mais
-ne me refusera rien de ce que sa conscience l'autorisera
-à m'apprendre. Du diable si, avec le goût
-que je me suis senti pour mon héroïne, je ne tire
-pas de là quelqu'une de ces histoires, comme je
-les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le
-moins possible à ce qu'on appelle «&nbsp;un roman&nbsp;»!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872,
-à Granville, d'une très ancienne famille de la
-région. On voit encore, sur la route de Saint-Pair,
-les restes d'un vieux château bâti en granit, dont
-le vent de mer a décoiffé un pignon et tordu la
-girouette rouillée ; c'est de là qu'ont essaimé jadis
-tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers
-de marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir
-était abandonné et déjà dans un grand délabrement
-quand Élise était une petite fille, et il ne
-servait plus que de grange. On allait le visiter, à
-intervalles presque réguliers, pour enseigner aux
-enfants leurs origines, ce dont ceux-ci profitaient
-surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin
-sec contenant toujours quelques chardons des
-dunes, qui leur piquaient les mollets.</p>
-
-<p>Les parents d'Élise habitaient alors, au centre
-de Granville même, une maison d'aspect modeste,
-mais largement étendue sur un des côtés du
-triangle de la place dite «&nbsp;cours Jonville&nbsp;».
-Cette place, au sol non pavé, était plantée
-d'ormes très vieux, en quinconces, qui assombrissaient
-beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage
-touffu ne laissait pas d'être agréable en
-été. Sous ces beaux arbres se tenait le marché
-deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le
-matin, madame de La Hotte, qui connaissait par
-leur nom toutes les bonnes femmes, les appeler
-de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans
-sortir de chez soi, et en papillotes.</p>
-
-<p>Toute la journée, c'était alors, sous les grands
-ormes, un bavardage frénétique, qui ne saurait
-être comparé qu'à la piaillerie des moineaux à
-leur coucher. Élise, sa s&oelig;ur aînée, nommée Marie,
-et ses deux frères, à l'époque des vacances, se
-tenaient aux appuie-mains du rez-de-chaussée,
-criant plus fort que les maraîchères et jouant à
-vendre ou à acheter des denrées fictives, à moins
-que l'un des garçons, suspendu par les poignets,
-ne dégringolât, en écorchant le crépi de chaux grisâtre
-et ses propres genoux, pour aller chiper en
-bas ou se faire offrir pour sa bonne mine quelque
-poireau, un trognon de chou, une laitue piétinée,
-des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à
-trois à califourchon sur son nez, ou bien des
-cerises en pendants d'oreilles.</p>
-
-<p>L'odeur des légumes et des fruits montait et se
-répandait dans la maison, vers le soir, en même
-temps que s'apaisait la rumeur et que baissaient
-les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de
-sa nature et en même temps un peu serré, descendait
-de sa bibliothèque, invariablement, à
-cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le
-cours, entre chien et loup, humant les parfums
-agrestes, sa canne normande à la main, sans avoir
-l'air de rien, sinon de songer aux paperasses qu'il
-avait remuées ; et, tout à coup, on le voyait aviser
-un panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait,
-l'un assis sur son bras replié et l'autre suspendu
-par l'anse à son petit doigt.</p>
-
-<p>Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement,
-M. de La Hotte-Saint-Pair vivait enfermé chez lui,
-depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie et
-de l'histoire ; il s'occupait à classer d'innombrables
-papiers de famille ou à s'essayer en des
-biographies ancestrales. A des dates régulières, sa
-documentation s'enrichissait, grâce à des réunions
-auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il,
-plus qu'à tout. Très bien apparentés l'un
-et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact avec le
-moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements
-n'avaient jamais pour but que d'assister
-à des baptêmes, à des mariages ou à des obsèques,
-parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels
-on ne lésinait ni sur l'argent ni sur la peine.
-Pendant toute leur jeunesse, Élise, sa s&oelig;ur et ses
-frères, furent à peu près toujours en deuil. Et il
-venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines,
-des cousins, d'Avranches, de Saint-Malo,
-de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de Saint-Brieuc,
-et jusque de Nantes et d'Angers, voire
-de Paris. En ces réunions, espacées tout au long
-de l'année, et ménagées adroitement selon les
-affinités et même selon les besoins d'apaiser des
-dissensions ou d'éclaircir des malentendus, on se
-perdait en souvenirs, en exercices de mémoire, en
-rappels pénibles et interminables de dates, en escalades
-hardies de telle branche minuscule ou de tel
-rameau de l'arbre généalogique, qui n'amusaient
-certes pas tout le monde, mais créaient cependant
-une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément
-que chacun sentait propre à soi-même, autant
-qu'au groupe tout entier, où chacun, plus ou
-moins consciemment, se complaisait.</p>
-
-<p>Après la famille, il y avait les relations, qui ne
-comptaient pas peu. Elles grevaient le budget par
-les cadeaux, les transports, les dîners, sans compter
-les écritures innombrables, mais étaient tenues
-comme essentielles à la vie, au premier chef, et
-les personnes qui en faisaient partie constituaient
-une petite humanité à part, contre quoi ne s'exerçait
-pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique,
-humanité qu'on admettait pour bonne et
-impeccable, une fois pour toutes, qu'on soutenait
-en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement,
-sauf le cas de manquement grave
-aux règles imposées par l'honneur, le savoir-vivre,
-l'usage.</p>
-
-<p>Élise, de qui la tête était très bonne, semblait
-avoir hérité du goût de son père pour ce que les
-garçons appelaient irrévérencieusement «&nbsp;l'art de
-grimper à l'arbre&nbsp;» ; elle connaissait sur le bout
-du doigt plus d'un siècle de générations non seulement
-de la famille, mais de mainte famille amie,
-et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se
-montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait
-sa mère, car on l'interrogeait à perte
-d'haleine, &mdash; et c'était devenu un jeu commun
-par la ville, &mdash; sur des faits datant de quatre-vingts
-ans, comme si elle eût été une vieille dame.
-Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements,
-ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces
-dates qui l'excitaient beaucoup, mais bien le
-succès qu'elle obtenait en se montrant si savante.</p>
-
-<p>Et cela lui fut une excellente préparation pour
-ses études qu'elle alla faire pendant cinq ou six
-ans au couvent des religieuses de l'Assomption
-d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au
-jour de l'an, à Pâques, aux vacances, elle poussait
-bel et bien des «&nbsp;colles&nbsp;» d'histoire à son
-papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé
-de l'érudition de sa fille souvent supérieure à la
-sienne propre. Avec ses connaissances, toutes
-locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il,
-vis-à-vis de mademoiselle de La Hotte, qui vous
-parlait de l'histoire universelle comme il parlait,
-lui, de celle de sa grand'mère.</p>
-
-<p>Au temps où Élise eut une quinzaine d'années,
-les choses commencèrent à se modifier beaucoup
-à Granville. La saison des bains de mer amenait
-de Paris, notamment, une quantité de gens que
-l'on n'avait jusque-là jamais vus ; les trains fonctionnaient
-un peu plus rapidement, et la mode
-était lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque
-période de vacances ; les médecins aussi tenaient
-la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa
-une animation inusitée sur la plage ; on fabriqua
-des cabines ; on édifia une sorte de baraquement
-de bois qui fut baptisé <i>Casino</i>, devant quoi fut
-cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie
-d'une balustrade de poutres croisées, d'où l'on
-dominait la mer, la petite plage arrondie, semée
-de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque
-qui porte la vieille ville et son clocher. Un
-orchestre fut attaché à l'établissement ; il y eut
-des concerts, et le soir, dans une assez vaste salle,
-bien parquetée, on dansait. Les «&nbsp;petits chevaux&nbsp;»
-ne devaient apparaître que plus tard. Autour des
-Parisiens, nouvellement débarqués, cela ramassait
-chaque jour les officiers du 11<sup>e</sup> régiment d'infanterie.</p>
-
-<p>Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes
-filles, comme pour la plupart des parents, cette
-animation, avec ce qu'elle apportait de nouveau
-et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée ; et
-les réunions de famille, un peu mornes, ne pouvaient
-pas tenir longtemps contre l'agréable
-vibration que causaient les gens de Paris, les
-plaisirs de la plage et du Casino, les jeux, les
-papotages, l'élégance, les aventures, la musique,
-le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des
-figures éternellement identiques ou progressivement
-ridées et jaunies de l'oncle et de la tante de
-Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on
-s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles,
-toujours exquises durant un mois ou six semaines,
-disparues après cela, il est vrai, et à jamais, pour
-la plupart, mais remplacées l'année suivante par
-des figures nouvelles encore auxquelles l'imagination
-prête si aisément toutes les qualités qu'elle
-a le désir d'apprécier.</p>
-
-<p>Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique
-des familles amies! Car il va sans dire qu'au
-bout d'une semaine les «&nbsp;figures nouvelles&nbsp;»
-étaient liées et formaient corbeille non seulement
-entre elles, mais avec les plantes indigènes,
-comme si elles se fussent développées et eussent
-fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de
-fraîche date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci
-de vouloir bien dire d'eux-mêmes. Les renseignements,
-d'ailleurs, reconnus bientôt controuvés, on
-devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et
-madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche,
-si difficile en ses liaisons, en arrivait à dire à propos
-de personnes avec qui ses filles passaient la journée :
-«&nbsp;Que voulez-vous? Elles sont agréables ; elles
-ont l'air comme il faut&hellip; Pour le reste, l'un sur
-elles dit blanc, l'autre dit noir. C'est à donner sa
-langue au chat.&nbsp;»</p>
-
-<p>Que la résignation est vite venue, même aux
-parents les plus sages, quand le plaisir des enfants
-s'en mêle et quand on est entraîné par l'exemple
-universel et contagieux! Madame de La Hotte,
-qui avait opposé une des résistances les plus énergiques
-à ces liaisons faciles et promptes, s'y était
-faite au bout de peu d'années, d'une part dans la
-crainte de demeurer isolée, &mdash; en toutes matières,
-une de ses plus grandes terreurs, &mdash; et, d'autre
-part, entraînée qu'elle était par les propres cousines
-et cousins, venus de loin jusqu'à Granville,
-et qui prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart,
-alors qu'on s'y pouvait amuser.</p>
-
-<p>Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner
-raison à l'opportunité de cette mêlée d'éléments
-neufs, venus des quatre points de l'horizon? Marie,
-la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune
-homme de Paris, le vicomte de Vamiraud, venu
-là, simplement, par hasard, en attendant le
-bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait
-complètement les origines. Il avait eu, en apercevant
-mademoiselle de La Hotte, l'aînée, le coup
-de foudre ; il était demeuré quinze jours, le temps
-de se faire aimer d'elle, quinze autres jours pour
-séduire la famille ; il avait épousé, deux mois
-après ; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le
-mari rêvé, irréprochable, muni de tous les dons
-et appartenant à une famille d'autant plus ignorée
-qu'elle était plus honorable. Une rencontre de
-hasard avait formé un excellent ménage.</p>
-
-<p>&mdash; Il est bien difficile, opinait depuis lors
-madame de La Hotte, de dire de prime abord ce
-qui est bon et ce qui est mauvais ; il y a tant
-d'exceptions à la règle!&hellip; Dans nos familles, jusqu'au
-mariage de Marie, exclusivement, on ne
-s'est jamais marié sans connaître l'un de l'autre
-tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on
-remonter son enquête jusqu'aux temps immémoriaux.
-Or, voilà un mariage d'amour bâclé en
-quatre semaines, qui réussit à merveille et qui
-est tel qu'on n'en eût point pu souhaiter de plus
-satisfaisant. Je m'en suis rendu compte d'ailleurs,
-maintes fois, au cours de ma vie : bien des choses
-sont déconcertantes&hellip;</p>
-
-<p>Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu
-la bride à la s&oelig;ur cadette, Élise, durant les
-vacances à Granville, qui devenaient franchement
-divertissantes.</p>
-
-<p>Élise, à peine au sortir du couvent, eut une
-toquade pour un sous-lieutenant, du nom de
-Piédoie, le boute-en-train de toute cette jeunesse,
-quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de
-son grade. Et c'était une chose comique, de voir
-avec quel calme madame de La Hotte, quelques
-années auparavant si intransigeante et hautaine,
-acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où
-elle les eût laissées croître, si l'on n'eût
-appris, tout à coup, que le lieutenant Piédoie
-était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune,
-sorti du rang, et obligé pour vivre de contracter
-des dettes. Ah! ce fut une alarme chaude.
-Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon
-n'avait pas plus d'éducation première?</p>
-
-<p>&mdash; Mais aussi, disait la pauvre madame de La
-Hotte, je le connaissais encore si peu! Lui ai-je
-parlé seulement deux fois?&hellip; Il venait prendre
-Élise à côté de moi, me saluait très poliment
-en souriant&hellip; Il avait, il faut le reconnaître,
-un charmant sourire, et de fort belles dents&hellip;
-Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément
-prendre!</p>
-
-<p>&mdash; Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant
-à sa fille, toi qui dansais avec lui, comment,
-mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce n'était
-pas un homme distingué?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux
-que les autres!</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre
-fille, tu manques complètement de finesse. Qu'as-tu
-donc appris? A quoi la science te sert-elle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, maman, tu le regardais plus que moi ;
-tu avais sans cesse les yeux braqués sur nous,
-quand nous dansions&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà
-où nous en sommes! Ces demoiselles dédaignent
-d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais
-elles épient leur mère qui les gêne dans leurs
-tournoiements!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais
-vue le regarder dans les yeux?&hellip; Et papa, lui,
-qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai
-entendu dire : «&nbsp;C'est un garçon très intelligent!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Ton père, ton père!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, et moi?&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte faisait en outre la remarque
-que, dorénavant, les enfants, sans en savoir plus
-long qu'autrefois, ont cependant réponse à tout.
-Et elle laissait tomber les deux bras, en signe
-d'impuissance.</p>
-
-<p>Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en
-compagnie de sa seule cousinerie? Mais, cousins
-et cousines, on ne les tenait plus à l'attache, eux
-non plus ; ils voulaient sortir et prendre du large.
-Et elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur,
-qu'elle se priverait aujourd'hui difficilement
-de passer une partie de l'après-midi et la
-soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un
-autre aspect que de la fenêtre donnant sur le
-marché du cours Jonville.</p>
-
-<p>Elle pensait : «&nbsp;La vie a un autre aspect.&nbsp;»</p>
-
-<p>Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout
-temps, sa vie aux «&nbsp;relations&nbsp;» ; mais les relations
-d'à présent, sans cesse changeantes, renouvelées,
-illimitées, prenaient à ses yeux un charme
-insoupçonné. Ces relations nouvelles étaient
-quelconques à la vérité ; par elles, elle se sentait
-heurtée, choquée même quelquefois. Cependant,
-ces chocs et ces heurts, sans qu'elle y prît
-garde, ne lui devenaient-ils pas agréables, comme
-certains coups, douloureux d'abord, amusent
-petit à petit le boxeur qui s'y accoutume? Le seul
-mouvement, l'agitation pour elle-même en arrivaient
-à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait,
-un tout petit peu, elle aussi, comme allait le
-faire toute la société contemporaine. Et elle
-demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize ans,
-s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre
-généalogique, d'un homme non «&nbsp;distingué&nbsp;», selon
-la formule!</p>
-
-<p>L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites
-fâcheuses ; mais Élise n'en demeura pas moins
-dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut recourir
-à mille stratagèmes pour réduire autant que
-faire se pouvait les risques de rencontres entre le
-sous-lieutenant et la jeune fille. Une année entière,
-la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait
-que la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur
-quelque baigneur étranger, qui, du moins, eût
-disparu dès septembre. Et, lorsque la saison se
-rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer
-à boycotter le Casino ni la plage, on appliqua
-tout un programme longuement et minutieusement
-élaboré par M. de La Hotte en sa chambre
-aux paperasses.</p>
-
-<p>Il consistait à couper, par des excursions, voire
-par un voyage, la période d'inévitables contacts
-avec la compagnie hétéroclite du Casino, avec
-cette turbulente société où l'on attendait pourtant
-que l'idéal fiancé se révélât!</p>
-
-<p>Dès le commencement de la saison, on remarqua,
-parmi les baigneurs et les danseurs, un très
-beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un
-ingénieur des arts et manufactures ; il dirigeait
-une usine dans le département de la
-Loire.</p>
-
-<p>Il parut immédiatement dangereux, soit à cause
-de sa beauté physique, soit parce qu'on l'avait vu,
-pendant la première semaine, rejoindre sur la
-plage une femme aux cheveux teints et qui ne se
-mêlait à aucun groupe.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte avait une si vive crainte
-que sa fille ne tombât amoureuse de ce bellâtre
-qu'elle s'en ouvrait à tout venant.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, chère madame, ou chère cousine,
-lui répliquait-on, pourquoi si tôt vous alarmer?
-Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash; Justement! C'est un très beau garçon. Elle
-ne lève pas les yeux sur lui ; du moins je ne l'ai
-pas vue le regarder une seule fois ; ne cacherait-elle
-pas son jeu?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là?
-Élise n'est pas dissimulée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non! mais il y a eu l'expérience de l'année
-dernière ; nous avons dû nous montrer extrêmement
-sévères pour la malheureuse enfant, et elle
-s'en souvient. Si son c&oelig;ur parlait cette année, elle
-le serrerait dans un étau!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voilà le résultat de l'expérience!&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger
-qui, cependant, dansait le soir avec plusieurs
-jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous ses
-efforts pour éloigner le c&oelig;ur inflammable d'Élise
-jusque même des jeunes filles avec qui dansait le
-bel étranger. Et le mot d'ordre était donné, dans
-la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en
-présence d'Élise.</p>
-
-<p>Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville,
-la tante de Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci
-du même âge à peu près qu'Élise, nommée Anne,
-assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela,
-ne causait point les mêmes alarmes que sa
-cousine. Anne répéta, sans retard, à Élise le mot
-d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama :</p>
-
-<p>&mdash; On peut bien parler de lui en ma présence,
-dit-elle : je ne suis pas près de m'emballer pour
-sa figure. Je le trouve ridicule.</p>
-
-<p>&mdash; Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu
-n'avais pas manqué de le regarder&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque
-avec sa raie jusqu'au milieu du dos et ses
-moustaches deux fois trop longues : il me fait
-l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un
-tzigane.</p>
-
-<p>Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la
-Hotte fut enchantée, parut rassurée ; puis tout à
-coup :</p>
-
-<p>&mdash; De deux choses l'une, dit-elle : ou bien c'est
-Élise qui a parlé spontanément à sa cousine de ce
-monsieur, et c'est donc qu'elle pense à lui ; ou
-bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant
-la défense de parler&hellip;</p>
-
-<p>Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il
-fut avéré que c'était elle qui avait parlé. Il
-n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la
-sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable ;
-même en présence d'un si beau garçon,
-elle demeurait impassible ; elle n'avait donc pas
-ce c&oelig;ur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on
-observer, de l'aventure de l'année précédente
-il ne demeurait en elle aucune trace. Elle avait
-recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout le
-monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres
-avec le sous-lieutenant Piédoie la laissaient
-très indifférente. Allons! Allons! Élise
-était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas
-de pouvoir parler raison lorsqu'il s'agirait de la
-marier.</p>
-
-<p>Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne
-se donnant pas trois semaines pour que s'imposât
-quelque dérivatif aux plaisirs de la plage, les
-parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion
-à Jersey! Cette excursion était devenue inutile.
-Eh bien, cette excursion, ce fut Élise qui la
-réclama.</p>
-
-<p>Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à
-cela.</p>
-
-<p>Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut
-ruser pour en détourner la jeunesse, affirmer que
-les matelots pronostiquaient une mer démontée
-pour la semaine suivante, et se prêter plus que
-jamais aux divertissements du Casino, afin que
-tout le petit monde eût au moins une compensation.</p>
-
-<p>Une fête, au profit des «&nbsp;Terres-Neuviens&nbsp;»,
-devait précisément avoir lieu dans la huitaine.
-Après le feu d'artifice, serait donnée une grande
-soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans
-maugréer, disant que ces saisons de bains de mer,
-«&nbsp;c'était toujours la même chose&nbsp;». Les fameux
-plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu
-d'années auparavant, cette génération trépidante
-les avait déjà épuisés.</p>
-
-<p>La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la
-soirée, d'un mortel ennui. Le baromètre, entre
-parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.</p>
-
-<p>Il se trouva que madame de La Hotte eut un
-motif de partager l'humeur bougonne des jeunes
-gens.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte jugea, et elle en avait
-fait la remarque notamment à la grande soirée,
-qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en
-plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas
-folle, et elle prétendait même que rien ne lui répugnait
-davantage que de passer des bras d'un monsieur
-en ceux d'un autre. Élise était très droite,
-très sincère ; il fallait la croire. Mais sa mère fut
-un peu froissée dans son amour-propre.</p>
-
-<p>Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer,
-le si beau garçon, malgré les insuffisantes
-références et malgré la femme aux cheveux teints.
-M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles
-des plus honorables.</p>
-
-<p>Il n'avait pas même cherché à se faire présenter
-Élise! Madame de La Hotte, sans souffler mot
-de l'impression qu'elle en ressentait, avait des
-suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais
-suivait de l'&oelig;il, à la dérobée, le jeune
-homme à la «&nbsp;raie jusqu'au milieu du dos&nbsp;» et à
-la moustache victorieuse, et elle blêmissait de
-voir telle et telle des amies d'Élise paraître charmées
-en valsant entre ses bras.</p>
-
-<p>Élise, non pas jolie précisément, était grande,
-souple, et fine ; elle avait des cheveux blonds,
-abondants, une bouche un peu large sur des dents
-moins régulières que pures ; et elle avait aussi ces
-yeux longs, facilement alanguis, où l'on devine
-d'infinies possibilités de tendresse, ces yeux
-légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle
-glauque, comme un étrange animal sous-marin,
-blotti dans sa grotte, semble se dissoudre tout à
-coup dans une belle eau d'émeraude ; les sourcils
-rapprochés entre eux et rapprochés des cils ; le
-nez petit, bien taillé, net et décidé. On lui reconnaissait
-d'un commun accord une séduction assez
-particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine,
-était excellente ; ses parents pleins de bonté ; et
-enfin, indépendamment de son avenir, tout le
-pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.</p>
-
-<p>M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent
-dépit, qui faillit éclater. Mais elle se contint.
-Elle attendit avec une patience peu ordinaire à
-son tempérament vif.</p>
-
-<p>Une après-midi de la fin d'août, par une très
-grande chaleur, madame de La Hotte, laissant sa
-famille, alla se réfugier dans la salle de lecture
-ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis
-vert portait les journaux, les périodiques illustrés,
-<i>le Correspondant</i>, <i>la Revue Britannique</i> et <i>la
-Revue des Deux Mondes</i>. La belle raie s'allant perdre
-sous le faux-col, les deux pointes symétriques de
-la moustache noire, elle les vit, en entrant, balancées
-suivant l'oscillation d'un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>! Le
-visage de M. Destroyer disparaissait derrière l'emboîtage
-aux coins cuivrés de quelque journal
-amusant. Elle alla s'asseoir à une petite table à
-écrire, située tout à côté de lui ; et, presque
-aussitôt &mdash; patatras! &mdash; laissa tomber son sac contenant
-son étui à lunettes, une lorgnette de théâtre,
-des ciseaux, des aiguilles, une boîte de perles à
-enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites
-boules vagabondes et multicolores.</p>
-
-<p>M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de
-l'oscillation et fut debout, puis à genoux sur le
-tapis végétal.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, je me confonds en excuses!
-Vous êtes vraiment trop complaisant, monsieur!
-Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien, je
-suis madame de La Hotte ; il apportera un balai et
-une petite pelle ; vous n'en viendriez pas à bout,
-monsieur, et d'ailleurs, je serais très confuse de
-mettre ainsi à contribution votre complaisance&hellip;
-Voilà ce que c'est que d'être vieille et de n'y plus
-voir goutte!&hellip; Je crois poser mon sac sur la table :
-je le laisse tomber dans le vide.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, madame&hellip; il fait si sombre ici&hellip; Les
-meilleurs yeux du monde&hellip; Je vais, si vous le
-permettez, appeler moi-même le garçon.</p>
-
-<p>Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée
-du Casino où se tenait dans sa guérite un homme
-à tout faire.</p>
-
-<p>Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture,
-un balourd, en entrant, posait son énorme
-pied sur les perles qui crépitaient comme un feu
-de sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte
-levèrent simultanément les deux bras en un même
-geste de détresse, souriant toutefois, l'un et
-l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels
-minuscules malheurs, elle, le sacrifice volontiers
-fait de ses perles à enfiler, toute au plaisir d'être
-autorisée dorénavant à adresser des sourires de
-reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.</p>
-
-<p>Le garçon vint avec la pelle à poussière et un
-petit balai, afin de ramasser le reste des gouttelettes
-de verre coloré, et il fut secondé dans cette
-tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le
-tapis végétal, entre les fines extrémités de leurs
-doigts, allaient pincer les perles dans les anfractuosités
-du tissu grossier. M. Destroyer avait écarté
-le <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span>, et, par discrétion, il continuait de se
-balancer, le nez dans son journal amusant, n'osant
-se mêler à la chasse des jeunes filles.</p>
-
-<p>Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un
-grand salut à madame de La Hotte et donna même
-un coup de tête supplémentaire à l'adresse d'Élise
-et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de
-connaître. Elles virent, entre les cheveux noirs
-parfaitement lustrés, la belle courbe de la raie
-droite qui semblait n'avoir pas de fin.</p>
-
-<p>&mdash; Ce jeune homme, dit madame de La Hotte,
-est tout à fait bien élevé&hellip; Il a été d'une complaisance!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure.
-Élise étouffait une envie de rire.</p>
-
-<p>Le soir même, M. Destroyer croisant madame de
-La Hotte, lui adressa un cérémonieux salut. Elle
-suspendit son pas et crut devoir renouveler au
-jeune homme ses remerciements. Il se nomma.
-Elle lui dit qu'elle avait déjà beaucoup entendu
-parler de lui par des amies à elle, et comme danseur
-et comme galant homme. Élise venait par
-derrière avec sa cousine et allait esquiver la présentation,
-quand madame de La Hotte, l'arrêta :</p>
-
-<p>&mdash; Je te présente, mon enfant, monsieur
-Destroyer, qui a eu pour ta mère les attentions
-les plus délicates,&hellip; et j'ajouterai les plus rares
-par le temps qui court&hellip;</p>
-
-<p>On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer
-demanda une valse à Élise. Madame de La Hotte
-se rengorgea.</p>
-
-<p>Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune
-homme ; et elle regarda aussi tous ceux et toutes
-celles qui les regardaient. Il ne serait pas dit
-qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé
-mademoiselle de La Hotte. Elle ne pensait même
-pas : «&nbsp;Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a négligée,
-puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Comment trouves-tu ce jeune homme?
-demanda-t-elle à Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Très bien, dit Élise ; on a envie de l'ébouriffer
-et de lui couper la moustache.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es difficile. A-t-il été aimable avec
-toi?</p>
-
-<p>&mdash; Comme les autres. Il m'a débité les banalités
-ordinaires.</p>
-
-<p>&mdash; Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle
-du Haussier, pour n'en pas nommer d'autres,
-ne le trouvent pas si commun!</p>
-
-<p>&mdash; C'est leur goût, maman.</p>
-
-<p>Chaque soir, M. Destroyer vint demander à
-Élise soit une valse, soit un quadrille. Il la
-reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des
-nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait.
-Il était correct, et non pas plus. Madame de
-La Hotte recommença bientôt de pester. Était-ce
-la peine de se mettre en branle à propos de ce
-monsieur, si l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait
-être plus familier avec d'autres jeunes filles.</p>
-
-<p>Comme il adressait pour la dixième fois à
-madame de La Hotte sa question sur l'ouvrage de
-perles, madame de La Hotte lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Mon ouvrage de perles va être interrompu :
-nous avons promis à la jeunesse un petit voyage
-à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Non, madame. Je me propose de faire cette
-petite expédition avant mon départ.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une excellente idée. Il ne faut pas
-attendre la mauvaise saison.</p>
-
-<p>Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite
-aux enfants, et bien qu'elle ne répondît en rien
-au but qu'on s'en était proposé. Ils la réclamaient
-tous les jours.</p>
-
-<p>On prit, un beau jour, le bateau commandé par
-un blond et rougeaud capitaine anglais ; on fit
-une heureuse traversée de trois heures, et on
-était, le surlendemain, sur la terrasse de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil-Castle</i>,
-d'où l'on aperçoit sous un soleil de
-plomb, au delà d'une mer calme comme un bol
-de lait, la côte de France, fine, transparente et
-rose, lorsqu'on vit émerger, par l'escalier de
-pierre, de magnifiques cheveux noirs couchés de
-part et d'autre d'une interminable raie, puis les
-deux pointes des moustaches de M. Destroyer,
-qui, ayant chaud, montait, sa casquette anglaise
-à la main.</p>
-
-<p>Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla
-qu'on eût été jusque-là très liés ; et ce furent
-des saluts, des <span lang="en" xml:lang="en">shakehands</span>, des cris de surprise
-joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes
-qu'amusent la société des femmes et, à défaut de
-femmes, celle des jeunes filles. Privé de la guirlande
-que lui tendaient le soir les beautés granvillaises,
-il appréciait la rencontre d'Élise, à qui
-il n'avait accordé aucune attention particulière,
-mais qui ne lui déplaisait certes pas. Élise, il est
-vrai, n'était guère encourageante ; mais sa mère y
-suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à
-profit l'occasion présente afin de se créer avec
-M. Destroyer une intimité exceptionnelle et qui
-l'emportât haut la main sur les relations qu'il
-avait pu nouer avec les autres familles.</p>
-
-<p>La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait
-pas. Ce charmant homme n'était même pas
-embarrassé d'une liaison!</p>
-
-<p>Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation,
-en prononçant le nom d'un sien cousin,
-conservateur des hypothèques à Quimper, que le
-généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt
-des liens de parenté avec trois autres groupes
-de parents de M. Destroyer.</p>
-
-<p>On fit de concert la visite du romantique <i>Montorgueil</i>,
-et l'on se promit de se retrouver pour
-les promenades classiques de l'île : <i>Sainte-Brelade</i>,
-<i>le Trou du Diable</i>, etc&hellip; Malheureusement,
-M. Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier,
-au même hôtel. On tomba d'accord que c'était
-dommage, ce qui prouvait que la compagnie du
-jeune homme était désirable.</p>
-
-<p>Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte
-se laissa convaincre par le nouveau compagnon
-de voyage d'échanger ses billets de retour par
-Granville directement, pour des billets de retour
-par Saint-Malo, ce qui allongeait l'excursion.</p>
-
-<p>De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade
-de la Rance, pittoresque et charmante rivière que
-l'on redescend à la tombée de la nuit, pour revenir
-à l'estuaire admirable où se croisent les feux de
-Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.</p>
-
-<p>Élise enveloppée de châles et de foulards, à
-l'avant du bateau, le nez fouetté par l'air marin,
-où se mêlait le parfum des foins qui venait des
-rives, s'entretint presque toute la soirée avec
-M. Destroyer. Les longues moustaches de celui-ci
-étaient rejetées en arrière.</p>
-
-<p>En retour du sacrifice que la famille de La Hotte
-lui avait consenti, M. Destroyer, galant homme,
-qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris, prolongea
-d'une huitaine sa saison à Granville.</p>
-
-<p>Mais les La Hotte, désormais, le possédaient.
-Grande déception pour les jeunes filles, triomphe
-inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas outre
-mesure, mais le savoura presque autant que sa
-mère.</p>
-
-<p>M. Destroyer s'était montré assez généreux
-durant le voyage ; on crut devoir l'inviter à dîner.
-Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les La Hotte,
-et l'opinion le maria avec Élise.</p>
-
-<p>Il ne demanda cependant pas la main d'Élise,
-et il n'y avait même entre elle et lui aucun flirt.
-Mais il dut s'informer d'elle et de sa situation.
-C'était un homme accoutumé de voir les femmes
-se jeter à ses pieds ; il demeurait dans l'expectative ;
-quand les avances étaient faites et se trouvaient
-acceptables, il les examinait volontiers.</p>
-
-<p>Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui
-pût faire pressentir une intention matrimoniale.
-Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin, quoiqu'elle
-ne le jugeât pas déplaisant, quand il était
-là. Madame de La Hotte, seule, était désolée.</p>
-
-<p>Mais, quatre semaines après, un monsieur de
-soixante-cinq à soixante-dix ans, parfaitement
-conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait
-du beau jeune homme disparu, vint sonner à la
-porte de la maison, cours Jonville, en sortant de
-chez le notaire, de qui il portait une carte d'introduction.
-Et il demanda pour son fils la main de
-mademoiselle de La Hotte.</p>
-
-<p>Élise consultée ne dit ni oui ni non.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non&hellip;</p>
-
-<p>Au fond, la famille était ravie de la voir agréer
-un mariage qui semblait en tous points raisonnable.
-Madame de La Hotte se réjouissait, comme
-pour elle-même, de ce que sa fille épousât un
-beau garçon.</p>
-
-<p>Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui
-ne dît, la visite accomplie, en s'éloignant de la
-maison La Hotte, sous les quinconces :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant
-les trois premières semaines!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il faisait une cour à la petite de Mouchain!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et à Blanche Épouville donc!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et à combien d'autres!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans compter la femme aux cheveux teints,
-qui était sa maîtresse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et qui l'est encore! C'est une femme qui était
-descendue à l'hôtel Guérin, où elle a dit, en partant,
-qu'elle n'était pas jalouse des pimbêches à
-qui elle le laissait.</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda
-une jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça!
-dit une autre, est-ce que c'est possible?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la
-plus élémentaire convenance aux yeux d'une
-famille provinciale, Élise vint s'installer à Paris,
-boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin.
-Elle était très contente, sinon heureuse.
-Évidemment, un ou deux ans auparavant, elle
-imaginait le mariage sous un jour bien différent.
-Du temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec
-une sorte d'ivresse, aux bras du sous-lieutenant
-Piédoie, et sans qu'elle se fît une image précise
-de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir
-être un homme idolâtré, de qui tout vous ravit :
-il vous emmène n'importe où, où il veut, et l'on
-sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là ;
-sa seule présence signifie l'état paradisiaque ; ou
-bien on l'attendra, on ne pensera qu'à l'attendre,
-s'il s'absente ; et l'instant de l'embrassement, au
-retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité
-que l'esprit a de la peine à concevoir.</p>
-
-<p>Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.</p>
-
-<p>Non, fût-ce au souvenir des premiers libres
-baisers sur ces trop délicieux rivages, ce n'était
-pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui semblaient
-plus beaux que l'état de son c&oelig;ur! En les admirant,
-elle avait fait effort pour admirer son bonheur&hellip;
-Est-ce qu'en disant, en écrivant sa satisfaction,
-elle attribuait celle-ci aux beaux paysages
-ou au fait qu'elle était une heureuse nouvelle
-mariée?&hellip; Elle se le demandait, mais, toutefois, elle
-se déclarait très contente.</p>
-
-<p>Elle trouvait son mari fort gentil ; elle ne le
-voyait plus du tout ridicule ; elle appréciait sa
-longue moustache et elle s'amusait même à dessiner
-et lisser la belle raie dont elle avait tant ri.
-Elle voyait bien que madame de La Hotte, comme
-les jeunes filles de Granville, avaient eu raison de
-le juger si beau, puisque partout où il se montrait,
-à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en
-chemin de fer, les femmes le regardaient d'un &oelig;il
-béat, cynique ou simplement rendu. D'un tel
-succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très
-contente.</p>
-
-<p>Son appartement, boulevard Malesherbes, lui
-semblait aisément plus gai que la maison paternelle.</p>
-
-<p>C'était du temps que les rues de Paris étaient
-agréables. A cette époque de l'année, les vieux
-chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres découverts,
-un peu bruyamment à cause de leurs roues
-cerclées de fer sur le pavé, mais si lentement, si
-paresseusement, avec une telle bonhomie, menés
-par leurs cochers à trogne! On montait dans ces
-voitures, on en descendait, presque sans qu'il fût
-besoin d'arrêter le cheval. On prenait, on quittait
-l'omnibus comme un tapis roulant ; et des messieurs
-très bien et de belles dames qui payaient,
-sans croire déroger, six sous leur place d'intérieur,
-y compris la «&nbsp;correspondance&nbsp;», ne paraissaient
-pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie
-que le trottin avec son carton à chapeau, ou le
-vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle
-de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette
-course idéale des beaux jours de mai et de juin,
-dernier plaisir modeste, irremplaçable à jamais :
-une tournée dans Paris sur l'impériale.</p>
-
-<p>Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du
-déjeuner, de descendre, seule, d'errer devant les
-magasins et de se pencher sur les voiturettes
-ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au
-parc Monceau vert et frais, ou bien, dans la direction
-opposée, d'aller, par la rue de la Pépinière,
-ayant jeté un coup d'&oelig;il à la boutique d'antiquaire,
-jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare
-en bois où pullulaient les étalages de
-volaille, de charcuterie ou de primeurs ; elle poussait
-plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par
-la rue Auber jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où,
-à midi précis, elle était certaine de se heurter à
-son mari, qui descendait de son bureau. On revenait
-alors, en humant des odeurs de légumes, qui
-rappelaient le marché du cours Jonville.</p>
-
-<p>M. Destroyer avait présenté très rapidement sa
-jeune femme dans le monde qu'il fréquentait, de
-sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à
-la vie de relations, ne se trouvait pas trop
-dépaysée, malgré le changement des visages et
-celui des thèmes de conversation. Elle était très
-souple ; elle avait vite fait de contracter une habitude
-nouvelle. D'ailleurs, malgré mille différences
-de détail ou d'apparence, le monde qu'elle voyait
-à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient
-étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux,
-les exigences, les susceptibilités étaient les
-mêmes. Seuls différaient en réalité les toilettes,
-certaines expressions employées pour relever le
-langage, et le nombre des domestiques. Ne faire
-allusion qu'à l'événement du jour ou de la veille,
-au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa
-portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a
-le goût de s'habiller, s'acclimate comme par enchantement
-à Paris. Élise n'éprouva point de
-transition pénible. Et puis, au bout de quatre
-mois de mariage, la voilà enceinte, et non pas
-séparée de son nouveau milieu, tant s'en faut,
-mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue
-presque sans frais intéressante à son nouveau
-milieu. Nombre de femmes, amoureuses de la
-maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies,
-la viennent voir hors des «&nbsp;jours&nbsp;», lui prodiguent
-les conseils, lui narrent surtout leur propre histoire,
-les péripéties de leurs accouchements, la biographie
-de leurs enfants et les vicissitudes de leur
-vie conjugale. En deux semaines, Élise fut plus
-renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût été
-à continuer de fréquenter restaurants, théâtres,
-Montmartre et même le monde. Car beaucoup
-d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes
-qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.</p>
-
-<p>Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette
-naissance, une grande partie des membres de la
-famille, qui, de tous les points de la France de
-l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir
-sur les fonts baptismaux de Saint-Augustin.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas une grande différence, c'est
-entendu, entre le monde qu'Élise voyait à Paris
-et celui qu'elle avait connu à Granville ; et cependant,
-quand elle revit les membres de sa famille,
-elle les jugea aussi surannés, anciens et décrépits
-que le manoir de Saint-Pair. Elle jugea Granville
-fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements
-du Casino tout à fait primitifs. Ces gens,
-et leurs souvenirs ne laissaient pas d'être gentils,
-oui, mais quelque chose, &mdash; en vérité, savait-elle
-quoi? &mdash; les séparait d'elle. Parmi ses parents,
-quelques-uns la trouvèrent distante et un peu
-fière.</p>
-
-<p>Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles
-et cérémonieux parents de province revenaient au
-boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à Saint-Augustin :
-c'était pour les obsèques du pauvre
-petit, mort de la diphtérie, mal contre quoi, alors,
-on luttait peu efficacement. La jeune mère n'était
-plus cette fois, ni distante, ni fière ; elle était abîmée,
-anéantie ; elle maudissait Paris qui lui avait
-pris son enfant. Si son enfant eût vécu sur la plage
-et non dans la poussière des squares, il vivrait,
-affirmait-elle ; et elle conçut un tel dépit et
-demeura dans un désespoir si grand qu'il apparut
-à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son mari une
-tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle
-donnait l'impression que, son enfant disparu, il ne
-lui restait aucun motif de vivre.</p>
-
-<p>Ni sa s&oelig;ur aînée, madame de Vamiraud, ni ses
-deux frères, qu'elle aimait tendrement, dont l'un
-était à Polytechnique et l'autre sous-lieutenant à
-Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne
-furent de taille à la tirer de la prostration où elle
-gisait. Une seule chose l'émut.</p>
-
-<p>Elle remarqua un jour que son mari tirait de la
-poche de sa jaquette, parmi d'autres papiers, une
-lettre dont elle avait déjà vu l'écriture dans le
-courrier. Simple observation due à ce qu'Élise
-avait la vue bonne. Mais, à quelque temps de là,
-son mari, en retard pour l'heure du dîner, reçut
-plusieurs jours de suite un télégramme qui
-demeura dans l'antichambre, sur le plateau d'argent,
-et qu'elle voyait, malgré elle, en allant épier
-dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que,
-sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner
-seule, le télégramme arriva ne portant ni mention
-«&nbsp;Monsieur&nbsp;» ni mention «&nbsp;Madame&nbsp;», mais seulement
-le nom «&nbsp;Destroyer&nbsp;». Elle se crut autorisée
-à l'ouvrir, et elle lut : «&nbsp;Impossible supporter
-délaissement. T'attends en vain depuis cinq
-jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée.&nbsp;»
-C'était clair. Elle surprenait qu'elle était trahie par
-son mari en apprenant que son mari trahissait une
-maîtresse.</p>
-
-<p>Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative
-d'explication, elle la repoussa. Elle fit faire
-ses malles et partit pour Granville, sous prétexte
-que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le
-repos.</p>
-
-<p>Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à
-présent, Élise n'avait pas éprouvé de passion pour
-son mari ; mais son éducation, les m&oelig;urs auxquelles
-elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison
-comme un impardonnable manquement,
-une offense capitale. Son union étant, en fait, sans
-amour, et toute conventionnelle, le premier accroc
-fait à la convention ne laissait rien subsister. La
-trahison, au lieu d'être un drame qui a une
-période aiguë et une fin, était dans son esprit une
-annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient
-lieu de tant de sentiments, n'avait pas encore été
-contractée ; l'enfant, qui est entre époux indifférents
-l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu.
-A son mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité,
-plus rien.</p>
-
-<p>Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou
-un homme éclairé, elle eût reconnu sans doute
-qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari et
-elle quelque chose ; elle avait de la religion et un
-attachement aux coutumes plus profond qu'elle
-ne le croyait ; mais elle ne parla pas à sa mère ;
-elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle
-n'avait pas de faute à se reprocher ; et elle ne
-possédait qu'un ami sûr, un compagnon d'enfance,
-de quelque quinze ans plus âgé qu'elle,
-qu'elle appelait Jean-Marie, mais qui précisément
-n'avait jamais pu souffrir M. Destroyer.</p>
-
-<p>A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de
-remarquer la rareté de la correspondance entre
-elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de dire :
-«&nbsp;Mais si! j'ai reçu une lettre&hellip; hier&hellip; J'ai écrit
-quatre pages tantôt à la salle de lecture&hellip;&nbsp;» alors
-que ce n'était pas vrai.</p>
-
-<p>Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune
-fille. On la vit, les jours de marché, les coudes
-appuyés à la fenêtre sur la place. Elle adressait
-des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères ;
-elle réentendait avec mélancolie leur caquetage,
-leurs marchandages et leurs disputes ; et le soir,
-en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces
-détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs
-de jeunesse, lui faisait parfois chavirer le
-c&oelig;ur et verser des larmes. A cette fenêtre, en
-écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle
-avait conçu toutes les espérances. Ah! les espérances
-folles d'une tête de dix-sept ans! Image
-insensée et merveilleuse du monde! création poétique!
-féerie! jeune homme adorable, amours
-éperdues, baisers sans fin, beauté, bonheur!&hellip; A
-vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée,
-tous songes d'amour à jamais interdits.</p>
-
-<p>Dès le mois de juin, le Casino commença de se
-ranimer. Élise ne parut pas, bien entendu, à la
-salle de bal, où d'ailleurs, en attendant l'orchestre
-d'été, un médiocre piano tenu par une femme se
-bornait à distraire les quelques jeunes filles de
-l'endroit ; mais, l'après-midi, sur la terrasse, avec
-un petit ouvrage de main, à la salle de lecture, où
-toujours quelque flaneur se balançait dans le <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>
-d'impérissable mémoire, on voyait la
-jeune madame Destroyer plus charmante que
-jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse.
-Le noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et
-sa tristesse lui donnait, semblait-il, ce qui lui avait
-peut-être manqué pour qu'elle fût belle. On l'abordait
-avec ménagement et respect. Les jeunes filles,
-ses anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant
-de M. Destroyer ; les jeunes gens, les officiers,
-bien qu'ils la trouvassent exquise, ne faisaient pas
-auprès d'elle de très longues stations, écartés par
-la contrainte que commandait son malheur récent.
-Son «&nbsp;vieil ami&nbsp;» Jean-Marie, qui l'avait fait sauter
-jadis sur ses genoux, alors qu'il avait, lui, quelque
-dix-sept ans, fit seul exception ; il se plaisait en la
-compagnie d'Élise ; il évoquait avec elle des souvenirs
-qui déjà paraissaient très anciens ; et il ne
-parlait pas de M. Destroyer.</p>
-
-<p>Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord
-existant entre Élise et son mari, ce fut un
-désespoir au prix de quoi la douleur résignée
-d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse
-articulait-elle? Elle n'en précisait aucun ; elle
-négligeait même de dire qu'il l'avait trompée,
-tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause
-déterminante de son départ, était maigre cause de
-l'état de tiédeur qui l'éc&oelig;urait. A sa mère, à son
-père, à ses frères et à sa s&oelig;ur aînée qui la pressaient
-de leurs questions : «&nbsp;Mais que t'a-t-il
-fait?&hellip; Qu'as-tu à lui reprocher?&hellip;&nbsp;» elle répondait :
-«&nbsp;Rien&hellip; rien&hellip;&nbsp;» Aucun d'eux ne comprenait
-que ce «&nbsp;rien&nbsp;» était pire cent fois que le fait
-qu'elle eût pu citer. «&nbsp;Rien&hellip; rien&hellip;&nbsp;» cela signifiait
-qu'elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé,
-ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle
-l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation,
-si elle eût aimé! Le fait précis, elle dut
-pourtant le dire pour avoir la paix. Alors, tous
-comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise
-leur compassion, non pas tant en raison de l'horreur
-que le fait lui-même inspirait, mais parce que
-«&nbsp;le fait&nbsp;» était intervenu <i>si tôt</i>. Chacun, en ses
-doléances, faisait allusion à une époque si proche
-du mariage!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût
-été mieux?</p>
-
-<p>&mdash; On aurait pu, du moins, croire à quelques
-années de sincérité!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a
-peut-être essayé, comme moi-même, d'en avoir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc vrai? s'écriait la s&oelig;ur aînée, tu
-ne l'aimais pas! Mais pourquoi l'as-tu épousé?</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que je sais? faisait la malheureuse
-Élise. Maman, elle, l'aimait tant!&hellip;</p>
-
-<p>En effet madame de La Hotte ne concevait pas
-encore, malgré tout, que sa fille n'eût pas été
-éprise, éperdument, d'un si bel homme.</p>
-
-<p>&mdash; Quant à elle, elle lui eût tout pardonné,
-disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ton père m'a trompée, disait madame de La
-Hotte en un besoin de confidence : je lui ai pardonné&hellip;
-Je le voyais, par cette fenêtre : il allait
-me tromper ; je le revoyais par cette fenêtre : il
-venait de me tromper! Je le regardais marcher :
-il était tellement bel homme!&hellip; Tout ça est fini,
-bien fini, ajoutait-elle&hellip; Mais si j'étais partie
-quand il a été infidèle, vous ne seriez pas là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée,
-Élise n'aime pas son mari! Avant de l'épouser,
-souviens-toi, elle le trouvait ridicule.</p>
-
-<p>&mdash; Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise
-a de singuliers goûts!</p>
-
-<p>Somme toute, les premiers moments d'indignation
-passés, la commisération épuisée, et dans
-une famille où il ne fallait pas songer au divorce,
-on commençait secrètement à ne soutenir que
-mollement Élise. «&nbsp;Monsieur Destroyer, disait
-son père, avait une très belle situation&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La situation de M. Destroyer était si absorbante
-qu'elle ne lui permettait pas de s'éloigner
-du centre de ses affaires. Il n'était pas à Paris,
-affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses
-usines. Il ne vint à Granville que quarante-huit
-heures, au fort de la saison, et pour sauver la
-face des choses. Les jeunes filles le jugeaient
-beaucoup moins bien, depuis qu'il était marié.
-Mais madame de La Hotte, en le contemplant,
-d'une figure attendrie, pensait : «&nbsp;Il est impossible
-qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet
-homme-là!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et toute la famille, à qui mieux mieux, de
-s'employer à cette réconciliation. On le faisait
-d'une façon hâtive et maladroite. Élise subissait
-chaque assaut d'un &oelig;il distrait et sans seulement
-répondre.</p>
-
-<p>Elle montra un visage plus chagrin que de coutume,
-après le départ de son mari. Les optimistes
-en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle n'était
-pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de
-n'avoir pas signé une paix définitive?</p>
-
-<p>Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à
-produire l'exaspération, elle avait sa s&oelig;ur, madame
-de Vamiraud, toujours éperdument éprise, elle,
-de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler
-d'amour et de narrer ses félicités. Attitude peu
-généreuse envers une infortunée, de cela précisément
-dépourvue. Mais il y avait eu toujours
-quelque rivalité entre les deux s&oelig;urs. Marie avait
-le privilège d'être l'aînée ; mais Élise passait pour
-plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains,
-plus intelligente. Marie triomphait, et faisait
-valoir, sans aucun ménagement, sa chance.</p>
-
-<p>Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et
-bien qu'elle n'entrât pas à la salle de danse, Élise
-allait s'asseoir sur la terrasse du Casino, où la
-brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre,
-souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile
-de gaze noire, rêvait.</p>
-
-<p>La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien,
-sur les galets de la plage, déferlait en lançant
-jusque très haut de fines gouttelettes d'embrun ;
-de gros rocs sombres supportant la vieille ville
-s'allongeaient sous les remparts ; le ciel d'été
-était criblé d'étoiles ; ces immensités, cette mélancolie,
-ces bruits si charmants et si graves, et, par
-contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire,
-tantôt ensorcelante, les parfums provenant
-des femmes, et cette réunion enfin de jeunesse
-heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement,
-ne pouvaient être sans effet sur un c&oelig;ur
-de jeune femme.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir
-dansé un «&nbsp;boston idéal&nbsp;», disait-elle, avec le petit
-Descouzergues, qui était meilleur danseur encore
-que son mari, venait tenir compagnie à sa s&oelig;ur.
-Et là, dans l'encoignure de cette terrasse, les
-coudes appuyés à la balustrade de bois, la gorge
-offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait
-comme font les femmes qui croient avoir domestiqué
-la poésie parce que leur chair est satisfaite.</p>
-
-<p>Enivrement nocturne ; entretiens dits philosophiques,
-et éperdus, sur l'infini ; roucoulements à
-propos de la pluralité possible des mondes habités ;
-pot-pourri de tous les grands noms de la
-musique au sujet des bruits de la mer ; aspirations
-à l'au-delà ; théosophie et spiritisme innocemment
-mêlés ; désincarnation, réincarnation,
-migration dans les astres ; Camille Flammarion,
-Sar Péladan, et jusque même fragments profanés
-de Pascal ; puis, soudain, rappel d'une rosserie,
-d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de
-la salle de danse ; à bout de souffle, enfin, le
-grand secours : l'obsession du mot et des choses
-de l'amour. Telle était la matière des éloquents
-épanchements de Marie.</p>
-
-<p>Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs
-par leur commune mère, relevait le finale du discours
-adressé par madame de Vamiraud à sa s&oelig;ur
-Élise : ramener par d'adroits détours l'infortunée
-à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences,
-l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel,
-que toutes les belles choses auxquelles
-on vient de faire allusion sont méprisables si on
-les compare à la seule volupté de rentrer dans sa
-chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas
-de l'homme aimé. Des chuchotements alors :
-allusion au bougeoir posé au hasard, sur la
-cheminée, sur la commode ou sur un pouf : et
-l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre
-les bras du chéri!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires
-et ton bougeoir et ton chéri!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!&hellip;
-Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore
-une jeune fille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une
-jeune fille, c'est tout ce que je te demande.</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi
-qui le dis : tu gâcheras toute ta vie, à plaisir!
-Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne
-m'est pas venu par l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je
-ferais? Je recommencerais.</p>
-
-<p>&mdash; On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive
-pas pour moi.</p>
-
-<p>Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la
-famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on
-s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer
-comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle
-semblait se remettre à Granville du chagrin causé
-par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle
-était en convalescence pour ainsi dire, passe
-encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain,
-qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire
-admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas
-son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir
-avec elle longuement causé et «&nbsp;à c&oelig;ur ouvert&nbsp;» ;
-et son opinion était que la pauvre Élise appartenait
-au groupe de ces femmes particulièrement
-mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, «&nbsp;n'ont
-ni c&oelig;ur ni sens&nbsp;» :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue
-de sentiments, loin de là ; mais elle est atteinte de
-ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer&hellip; Elle n'a
-jamais aimé son mari ; elle ne l'aimait pas avant
-qu'il l'eût trahie&hellip; Eh! mon Dieu! qui sait si la
-trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude
-de la femme?&hellip; Les hommes sont comme nous :
-ils aiment à être aimés.</p>
-
-<p>L'opinion de la s&oelig;ur aînée trouvait créance
-chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas
-aimé un M. Destroyer constituait un phénomène
-monstrueux, incompréhensible. Et, par contre,
-on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.</p>
-
-<p>&mdash; Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes
-parts, une amourette de pensionnaire, une illusion
-de petite oie blanche!</p>
-
-<p>&mdash; Le fait est, disait madame de La Hotte, que
-ce garçon était bien peu distingué.</p>
-
-<p>La distinction, la beauté, &mdash; du moins selon un
-type convenu, &mdash; et l'amour s'unissaient indissolublement
-dans l'esprit de madame de La
-Hotte.</p>
-
-<p>L'époque de la rentrée arriva ; madame de
-Vamiraud regagna Paris ; l'automne s'écoula ;
-puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe
-qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.</p>
-
-<p>Elle passait pour être tellement «&nbsp;nerveuse&nbsp;»
-que personne n'osait s'aventurer à lui parler de
-sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin
-de la famille adopta volontiers la thèse que le climat
-de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de
-La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu
-sur les côtes de la Manche. En moins de six mois,
-après quelques convulsions de l'opinion touchant
-le cas de madame Destroyer, la soumission générale
-des esprits était accomplie : Élise vivait près
-de ses parents et non avec son mari. L'exception
-à la règle commune avait presque cessé d'être
-intéressante.</p>
-
-<p>Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître,
-était favorable à la jeune femme éprouvée, qui,
-aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle
-«&nbsp;de l'embonpoint et des couleurs&nbsp;». Élise menait
-une vie en tous points conforme à celle de son
-enfance ; elle était environnée des mêmes visages ;
-comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à
-son père toujours adonné aux mêmes occupations ;
-elle répondait par des phrases courtes à madame
-de La Hotte ; et de tout temps elle s'était volontiers
-entendue avec la vieille bonne, Jeannette,
-ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze
-ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant
-armateur de son métier.</p>
-
-<p>C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé
-Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La
-Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du
-mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur
-l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs
-absolument que faire. Par de minimes services
-de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais
-assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent.
-Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir
-son «&nbsp;vieil ami&nbsp;» comme l'homme indispensable.
-Par le «&nbsp;vieil ami&nbsp;», toute la famille de La Hotte
-était informée, chaque jour, des choses de la ville,
-du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de
-Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la
-traversée.</p>
-
-<p>Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité
-à ces réunions du soir autour de la lampe.
-On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les
-fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait
-pour Paris, où il avait aussi un domicile, et
-des affaires.</p>
-
-<p>Ce n'était ni gai ni intolérable ; la parfaite
-régularité des actions, même ennuyeuses, en
-rend presque doux le retour. Et Élise se portait
-bien.</p>
-
-<p>A la fin des vacances de Pâques, &mdash; qui tombait
-tard cette année-là, &mdash; quand elle annonça qu'elle
-avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la
-nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement.
-Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une
-détermination conforme aux exigences du bon
-ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille
-Jeannette à la gare, on était de fort bonne
-humeur, et madame de La Hotte se permit une
-plaisanterie : comme M. Le Coûtre, venu pour
-huit jours, prenait, en s'en retournant, le même
-train qu'Élise, la maman dit à l'armateur :</p>
-
-<p>&mdash; Ne la compromettez pas!</p>
-
-<p>Ce qui fit simplement sourire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Élise était accompagnée, dans son voyage, par
-sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et
-dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée.
-Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la
-mésentente du ménage ; elle en concevait, en
-femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les
-coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais
-se fût fait couper en petits morceaux plutôt que
-d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant
-le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait
-le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait
-que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent
-déterminât une résolution si grave. Monsieur
-n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois
-mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement
-à Madame ; les télégrammes qu'il envoyait, ils
-traînaient partout ; chacun pouvait les lire, et par
-eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement
-dans la Loire. Était-ce à cause de cela que
-Madame avait l'air si tranquille et même d'une si
-parfaite bonne humeur?</p>
-
-<p>Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard
-Malesherbes, Jeannette se disposa à défaire
-les grosses malles, Élise l'interrompit, l'appela
-dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y
-enferma avec elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau.
-Je te le confie à toi ; je ne l'ai confié à personne&hellip;</p>
-
-<p>La vieille servante s'inquiéta.</p>
-
-<p>&mdash; A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à
-personne, pas même à maman, surtout pas à
-maman, entends-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Madame me fait peur.</p>
-
-<p>&mdash; N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Madame est réconciliée avec Monsieur!
-Madame repart, comme qui dirait, en voyage de
-noces?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment.
-Tu vas m'emballer ici tout ce qui est à moi, et
-nous allons faire un petit déménagement.</p>
-
-<p>Jeannette s'effondra ; et elle était au comble de
-la stupeur :</p>
-
-<p>&mdash; Madame serait séparée de Monsieur?&hellip; divorcée,
-comme ils disent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'y penses pas : ce n'est pas possible!
-Papa et maman en mourraient&hellip; Et ma s&oelig;ur, et
-mes frères?&hellip; Quelle affaire!&hellip; Non : je m'en vais
-habiter ailleurs, ni plus ni moins.</p>
-
-<p>&mdash; Et où ça?</p>
-
-<p>&mdash; Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un
-fiacre, nous mettrons une première malle dessus,
-et en un quart d'heure nous serons chez nous.</p>
-
-<p>&mdash; Chez nous? Madame ne va pas habiter toute
-seule?&hellip; Madame va chez madame de Vamiraud!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non!</p>
-
-<p>&mdash; Madame va habiter avec un de ses frères,
-alors?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge
-et avec la figure qu'elle a. Les cancans auraient
-beau jeu!</p>
-
-<p>&mdash; Je me moque des cancans. Jeannette, je veux
-être heureuse, et j'irai habiter où il me plaît,
-comme il me plaît.</p>
-
-<p>Jeannette hochait la tête ; elle ne pressentait là-dessous
-rien de bon. Élise lui posa un doigt sur
-la manche et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Écoute, Jeannette&hellip; Oui, tout ça est difficile
-à comprendre pour toi ; mais j'ai besoin de
-savoir : est-ce que tu viendras avec moi?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi est-ce que Madame me pose une
-pareille question? Est-ce que j'ai jamais vécu
-sans Madame depuis que Madame est au monde?
-Pourquoi est-ce que j'abandonnerais Madame?&hellip;
-Où c'est-il que je pourrais aller sans Madame?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette,
-mais enfin, je te disais tout à l'heure que je me
-moquais du qu'en-dira-t-on : te sens-tu de force
-à le mépriser comme moi?</p>
-
-<p>&mdash; Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente
-et qu'on a du sang!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne craignais donc que les commérages!
-Mais tu avais ta conscience. Tu crois en
-Dieu?</p>
-
-<p>&mdash; Le bon Dieu est loin ; les commères aux
-portes. Il a de l'indulgence encore, Lui ; mais non
-pas elles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En province, admettons ; mais à Paris, quand
-on veut ne plus connaître personne?</p>
-
-<p>&mdash; Madame compte ne plus connaître personne?&hellip;
-Madame ne veut pas courir à sa
-perte?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne
-Jeannette ; on voit bien que tu n'es plus une jeunesse.
-Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien ; je
-romps avec tout le monde ; je vais habiter, toute
-seule, un petit appartement de rien du tout. Plus de
-visites, plus de dîners ; la liberté complète. Honni
-soit qui mal y pense!</p>
-
-<p>&mdash; Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh!
-oui! Madame est jeune, Madame ne sait pas ce
-qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de
-lui dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire
-appel à toute ma vie de dévoûment à elle et à sa
-famille pour me passer la liberté que je prends en
-lui disant un pareil mot?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le,
-dis-le ; oui, je te le pardonne d'avance.</p>
-
-<p>&mdash; Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en
-le disant : Madame fait une inconséquence.</p>
-
-<p>Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa
-vieille bonne.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux
-partir, renoncer à tous&hellip; Un être comme toi,
-cela me suffit.</p>
-
-<p>Jeannette se retira de trois pas. Elle devint
-sombre, et il sembla que tout ce qu'elle avait
-redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui
-apparaissait.</p>
-
-<p>&mdash; Madame me cache quelque chose&hellip; Madame
-ne va pas vivre toute seule et dans un désert&hellip; Il
-y a des choses possibles ; il y en a qui ne se
-peuvent pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni
-tout à fait seule, ni dans un désert?&hellip;</p>
-
-<p>Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle
-aurait voulu s'asseoir, mais elle ne l'osait faire
-devant sa maîtresse.</p>
-
-<p>Elle se traînait, s'agrippant aux meubles :</p>
-
-<p>&mdash; Madame ne m'a pas tout dit! Madame a&hellip;
-une affection!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne
-pouvons pas nous épouser ; je t'ai dit que le
-divorce m'est interdit.</p>
-
-<p>Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation :</p>
-
-<p>&mdash; J'aiderai Madame pour son déménagement,
-dit-elle ; mais Madame voudra bien chercher une
-autre personne pour son service.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je
-désirais savoir.</p>
-
-<p>Élise s'employa avec un calme presque tragique
-à la confection de ses paquets, petits et grands.
-On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs d'un
-voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant,
-seul, projetait une ombre sur son visage ; mais
-elle empaquetait l'objet ; ce souvenir cher la suivait.
-Et de distraire cent menus objets de ceux
-qui lui semblaient un prolongement de l'homme
-à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un
-crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille
-et qu'elle avait placé à la tête du lit conjugal, elle
-s'arrêta et hésita ; elle subit une gêne imprévue à
-ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au
-pied du lit. Le crucifix était à elle, après tout :
-pourquoi ne l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée
-se présenta : «&nbsp;Où le mettrai-je là-bas?&nbsp;» En une
-place identique? Non. Ailleurs?&hellip; Elle réfléchit à
-des conséquences sur lesquelles elle n'avait pas
-délibéré ; puis elle chassa ses réflexions, se releva,
-laissa le crucifix à la place où il était, et continua
-son paquetage. Jeannette l'aidait, comme
-elle l'avait dit ; mais Jeannette était transformée,
-bougonne et triste, essuyant par moments une
-ride humide. Élise lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre
-sans moi. Viens avec moi.</p>
-
-<p>&mdash; Mon plan est fait, dit Jeannette ; je m'en vais
-à Ecquevilly, chez mon fils&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui est alcoolique et si mauvais coucheur!
-qui te battra comme sa femme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je me dirai que c'est là ma place&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville,
-chez maman? Elle te garderait volontiers.</p>
-
-<p>Jeannette laissa tomber ses bras comme si on
-lui posait une question monstrueuse. Et elle cherchait
-que répondre.</p>
-
-<p>&mdash; Rentrer chez Madame!&hellip; Madame n'y pense
-pas!</p>
-
-<p>Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement
-son Élise sortir du chemin commun. Si elle
-l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était bien
-en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à
-raconter à madame de La Hotte ce qu'elle avait
-vu? Non, elle préférait avoir les os rompus par
-son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix,
-elle ; elle l'enveloppa soigneusement et le coucha
-dans une malle. Élise la regardait faire. Quand la
-vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer l'ivoire
-enveloppé et le déposa dans un placard vide, en
-rougissant comme lorsqu'elle était petite et se
-cachait pour un mauvais coup. Puis, quand ce
-fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de
-ces fiacres maraudeurs qui allaient si lentement
-sur le boulevard ; et Élise, toute seule, s'installa
-dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au
-concierge.</p>
-
-<p>&mdash; Madame a bien laissé son adresse? demanda
-celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash; Jeannette vous dira.</p>
-
-<p>Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la
-confia au cocher, et elle fit signe aux autres de
-prendre la suite.</p>
-
-<p>Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent
-le boulevard Malesherbes jusqu'à la Madeleine,
-prirent la rue Royale et la rue de Rivoli.
-On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
-Élise eut encore une idée imprévue. Elle
-pensa, en femme accoutumée aux pratiques
-pieuses : «&nbsp;C'est là ma nouvelle paroisse&nbsp;», et
-l'ancienne élève forte en histoire se rappela une
-parole de son professeur qui l'avait toujours frappée :
-«&nbsp;Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient
-pas reçu le baptême n'étaient pas admis à pénétrer
-dans la nef et demeuraient hors de l'église
-pendant les offices.&nbsp;» Et elle se vit sur cette place,
-sous la pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le
-baptême?&hellip;</p>
-
-<p>L'appartement retenu pour elle par les soins de
-M. Le Coûtre était situé quai du Louvre. Elle
-pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor
-long et sombre qui s'ouvrait entre des volières
-d'oiseaux. Elle n'avait vu, en arrivant, que cages,
-que grainages, que volettement d'ailes multicolores ;
-et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait
-accueillie à la descente du fiacre : le bruit du
-cours Jonville à l'aube, les matins de bals, ou
-celui du coucher du soleil dans les vieux arbres
-de Saint-Pair.</p>
-
-<p>Elle entra dans le corridor long et obscur, toute
-seule, sans domestique, car elle avait ingénument
-compté sur Jeannette ; et M. Le Coûtre, par une
-sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire
-aux personnes qui n'ont pas coutume de violer
-les usages reçus, ne devait que plus tard venir
-voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame
-Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et
-de tout cet air de bon aloi qu'Élise répandait, était
-dévorée de curiosité. Elle comprit aussitôt qu'elle
-n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais
-qui était sa nouvelle locataire? Pour une jeune
-femme si bien mise, l'appartement du quai du
-Louvre était trop modeste. Un revers de fortune?
-Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?&hellip;
-Le monsieur qui avait retenu l'appartement «&nbsp;pour
-une dame seule&nbsp;», qui était-il par rapport à elle?
-Énigmes difficiles à résoudre et qui tourmentaient
-d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle
-locataire ne se montrait pas prodigue en
-paroles confidentielles. La concierge s'appliqua à
-la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui
-monter à dîner, de lui procurer une femme de
-ménage. Elle déballa elle-même ce qui était immédiatement
-nécessaire. Mais devant les malles
-béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol
-carrelé, encore sans tapis, aux parois toutes nues,
-Élise fut prise soudain d'un accès de mélancolie.
-Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut
-s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.</p>
-
-<p>C'était un jour ordinaire ; une agitation bruyante
-rendait mouvants à ses yeux et le trottoir aux
-oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir, sous les
-arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient
-s'endormir en regardant le fleuve. Voitures, tramways,
-trains de péniches, remorqueurs sifflants,
-cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où
-l'on discernait la note aiguë des pinsons et les
-interjections des perroquets terminées sur une
-note trop humaine. L'air poussiéreux contenait
-un mélange des odeurs les plus variées ; une
-impression agréable provenait du feuillage neuf,
-incomplet encore et frissonnant des peupliers ;
-infiniment plus frais que les vieux ormes du cours
-Jonville, ils semblaient sourire d'aise parce que
-leur pied baignait dans la rivière. Sous leurs
-jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement
-avancer les chalands, grosses masses que
-seul un homme, à la barre, animait. Et chacun
-d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou
-de fuchsias.</p>
-
-<p>Élise demeura là longtemps, laissant flotter son
-rêve au gré du lent mouvement aperçu à travers
-les feuilles. Maintenant qu'elle avait accompli un
-acte dont le caractère insolite et l'importance la
-confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin
-d'un repos sans fin. Mais, en même temps, le
-repos dans la solitude absolue lui semblait pire
-que la mort, et quand elle se retourna vers la
-pièce en désordre, vit les malles et valises, les
-unes défaites, les autres closes et ficelées, un
-étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et
-elle s'endormit profondément jusqu'au crépuscule.</p>
-
-<p>Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie.
-Le lieu où elle était lui parut sinistre ; les bruits
-inusités du dehors évoquaient une contrée étrangère,
-une autre planète même, pensa-t-elle, où
-elle avait peut-être émigré, seule de son espèce,
-seule à jamais. A aucun moment passé elle ne
-s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée
-chez son mari, sans amour ; ni quand elle avait
-perdu son pauvre petit enfant ; ni quand elle avait
-acquis l'assurance que son mari la trompait doublement ;
-ni lorsque, à Granville, environnée
-d'une famille qui ne comprenait rien de sa pensée
-ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre
-à tout le monde ; non, non, jamais elle n'avait eu
-jusqu'ici l'impression de la solitude.</p>
-
-<p>Pourtant elle avait presque toujours vécu au
-milieu d'êtres étrangers à son âme et très ignorants
-de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même.
-Or, tout au contraire, elle venait dans cette
-chambre se réfugier pour attendre le seul homme
-qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le seul
-homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle
-l'aimât pour être ici à l'attendre? Il viendrait
-demain. Elle l'aimait. C'était lui qui avait choisi
-cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement
-modeste, parce qu'il vivait modestement
-lui-même, et puis que savait-il, et que savait
-Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune?
-Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance
-pour cet appartement? Une nuit à attendre l'ami,
-qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits
-passées dans une chambre voisine de celle d'un
-mari indifférent, ou de tant de nuits, dans sa
-famille, entre une mère si peu intelligente, cause
-inconsciente de son malheur, et une s&oelig;ur dont la
-stupidité l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville,
-ni au boulevard Malesherbes, elle n'avait éprouvé
-quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai
-du Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle
-n'avait accompli un acte plus libre, jamais fait un
-pas plus délibéré, mieux voulu ni plus longuement
-prémédité ; jamais elle n'avait été poussée
-d'un élan plus indépendant vers un être. Il ne lui
-semblait pas qu'elle laissât rien d'elle au mari
-qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de
-contrister gravement sa famille, qu'était-ce que
-cette contrariété pour une femme amoureuse qui
-se donnait de plein c&oelig;ur à l'homme qui la désirait
-et qu'elle voulait?</p>
-
-<p>Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?</p>
-
-<p>Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit
-la porte, et le fumet, d'ailleurs appétissant, du
-potage, se répandit dans la pièce en désordre.</p>
-
-<p>&mdash; Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On
-se croirait ici à la consigne, rapport aux
-bagages! Ne manquent que les employés de
-l'octroi. Madame aurait bien dû me laisser au
-moins déballer ses affaires de nuit. Madame est
-«&nbsp;éclassée&nbsp;», je le vois bien ; je parie que Madame
-aura passé la nuit dans ces maudits chemins de
-fer&hellip; J'ai fait une gibelotte de lapin : c'est le régal
-de Courvoisier, et de bien d'autres : Madame ne
-sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est
-situé juste par derrière, attiré par l'odeur, est venu
-un soir me demander la permission, et moyennant
-rétribution, bien entendu, de s'asseoir à
-notre table&hellip; Ah! il y en a qui sont rigolos, chez
-ces journalistes, &mdash; et c'est des sérieux, ceux-là,
-qu'on assure. &mdash; Madame se reposera ; Madame
-peut compter sur une bonne nuit ; le voisinage
-de l'eau est calmant&hellip;</p>
-
-<p>Et madame Courvoisier parlait toujours. Son
-bavardage ne distrayait aucunement Élise.</p>
-
-<p>Un sombre nuage que balaie le vent du matin :
-il ne restait rien à Élise de son accablement lorsqu'elle
-s'éveilla avec l'aube, tout habillée, telle
-qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes
-étant demeurées grandes ouvertes. Elle
-alla à la fenêtre, où l'air frais faisait frémir les
-platanes et où le silence à peine troublé par
-quelques premiers pas, par un roulement de
-charrette à bras, l'étonna. Elle n'avait jamais vu
-ni respiré Paris de si bonne heure, et le quartier
-qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris
-connu d'elle. Elle identifiait certains monuments,
-nommait des rues, n'ignorait pas la Seine ; et
-cependant elle se trouvait transportée en un lieu
-nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait
-un ciel incertain, vaporeux, que l'on croyait
-tantôt lilas et tantôt rose ; la statue équestre
-d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux
-charmants bâtiments Louis XIII, donnait un air
-vieille France au paysage ; le dôme du Panthéon,
-assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler
-dans le lointain à gauche ; à l'opposé, la petite
-calotte de l'Institut restait grisonnante et tassée ;
-entre les cimes légères et mobiles des grands
-peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais,
-un peu solennel, étranger, glacial, tout en lignes,
-comme un beau dessin d'architecture ; sur tout
-cela un air moins guindé, plus sans façon, plus
-libre que les lieux habités jusque-là par elle. Non,
-en vérité, ni le profil de Saint-Augustin, ni les
-verdures du parc Monceau, ni les quinconces
-assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé
-une si riche bouffée d'oxygène. Elle aspira ce vent
-léger avec enivrement ; et, ayant pensé que son
-ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle
-arracha vite ses vêtements et se recoucha, d'un
-bond, comme une enfant, réfugiée contre l'image
-de cet homme puissant et protecteur qui lui
-plaisait, quasi grisée, d'avance, par un tourbillonnement
-de nouveautés.</p>
-
-<p>Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en
-lui apportant un mot de M. Le Coûtre. Elle
-annonçait en même temps à sa nouvelle locataire
-qu'elle avait sous la main la femme de ménage
-indispensable : une fille peu chanceuse, nommée
-Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la
-Maternité, une fille adroite de ses mains «&nbsp;comme
-une fée&nbsp;», et qui se présenterait, toute prête au
-travail, dans la matinée, pour faire au besoin le
-déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son
-télégramme, annonçait qu'il viendrait vers midi
-prendre Élise pour l'emmener au restaurant.</p>
-
-<p>Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse
-d'une pensionnaire un jour de sortie. Ah! qu'elle
-avait en elle de jeunesse contrainte! et quelle
-grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de
-ses gestes dans cette chambre rudimentaire, au
-milieu de ces malles éventrées qui faisaient
-pousser des exclamations désespérées à madame
-Courvoisier et à Mélanie : «&nbsp;Où est-ce que Madame
-va loger toutes ses robes? Madame devrait prendre
-en sus le petit appartement du sixième, qui a une
-terrasse avec vue et tonnelle&hellip; Avec la vigne vierge
-et des volubilis, Madame serait là, sauf votre
-respect, comme une Mimi-Pinson!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mélanie était une fille blonde, au nez épais et
-arrondi, mais ornée de cheveux qui projetaient
-une auréole étincelante autour de son front ; elle
-paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté
-des êtres qui, ayant commis une faute, se reconnaissent
-humblement descendus d'un degré dans
-leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants
-et comme confus qu'on veuille les
-employer, et plus dociles que les impeccables. Et
-il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont
-la situation ambiguë était interprétée par madame
-Courvoisier comme le résultat d'une déchéance,
-quelque secrète connexité dont, au premier abord,
-s'incommoda Élise.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première
-fois qu'il se trouvait seul à seule avec Élise.
-Mais il la respectait trop pour abuser de la circonstance,
-et il semblait avoir peur de tout, de madame
-Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de
-la lumière et jusque d'Élise elle-même, qu'à vrai
-dire il était surpris de trouver là, n'ayant jamais
-tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave
-détermination.</p>
-
-<p>Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il
-endossé une pareille responsabilité? Mais il était
-à ce point troublé par l'aventure que son embarras
-paralysait tout épanchement et presque toute
-expression. S'il eût voulu être l'amant d'Élise, sur
-l'heure, elle se fût donnée à lui. Elle l'avait élu
-dans son c&oelig;ur, plus solennellement, plus gravement
-qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un
-époux. Ils s'étreignirent simplement les mains,
-avec émotion, avec tendresse. Elle était plus
-joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs
-choses ; elle ne pensait qu'à une seule chose :
-qu'elle l'aimait.</p>
-
-<p>Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme
-relatif de midi passé, puis le Pont-Neuf. Et ils
-allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où
-M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne
-s'informait seulement pas si elle allait déjeuner
-dans une salle commune ou à part. Elle ne s'effraya
-pas non plus lorsqu'elle se vit dans un
-cabinet, à part. Les yeux baissés, la mine discrète
-du maître d'hôtel, du sommelier, et du garçon,
-elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne
-l'effleurait pas qu'elle fût en train de commettre
-ce qui s'appelle une escapade.</p>
-
-<p>Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en
-face d'elle, se leva et vint l'embrasser. Elle pâlit,
-et lui devint écarlate. Lui seul avait conscience
-de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée
-que d'amour. Il était un honnête homme. Elle
-n'était qu'une femme heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Tant que votre salle à manger ne sera pas
-installée, lui dit-il, nous pourrons venir là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?&hellip;</p>
-
-<p>Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première
-d'aller chez lui. Il ne l'avait connue qu'à Granville,
-environnée de sa famille, et il n'était
-pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.</p>
-
-<p>&mdash; Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie,
-quand je viens à Paris, je ne prends jamais mes
-repas chez moi. Je vais au restaurant ; c'est plus
-gai. Je viens ici, où je suis connu.</p>
-
-<p>&mdash; On y est bien&hellip; Oh! quant à ma salle à
-manger, ce ne sera pas long : madame Courvoisier
-aidant, je pense que dès ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas
-dîner avec vous, Élise&hellip;</p>
-
-<p>Elle sentit son c&oelig;ur chavirer et faire une chute.
-Comment! il ne dînerait pas avec elle, ce soir!&hellip;
-Le petit mot souvent si terrible : «&nbsp;déjà!&nbsp;» se formula
-sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas ; elle
-ne dit rien, ou plus exactement ne dit que :
-«&nbsp;C'est dommage&nbsp;», ce qui n'était rien au prix de
-ce qu'elle eût voulu dire.</p>
-
-<p>Il répliqua :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous voulez venir voir comment je suis
-logé, ce sera tantôt, n'est-ce pas? en sortant d'ici&hellip;</p>
-
-<p>Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.</p>
-
-<p>Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait
-pas dîner avec elle, ce soir, le premier soir.
-Son mari lui donnait autrefois, au moins, toujours
-des raisons ; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la
-peine.</p>
-
-<p>Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité,
-à aucune convenance particulière. Elle piétinait
-avec lui les convenances et les formalités.
-Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.</p>
-
-<p>Il vit à quel point, malgré son silence, elle
-était contristée ; mais, soit inconscience des
-motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel
-d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut
-point. A part lui, il pensait, faisant ce qu'il
-faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre
-femme.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud,
-un petit appartement assez sombre et
-peu gai. Ce n'était pour lui qu'un pied-à-terre où
-il descendait depuis longtemps lors de ses voyages
-à Paris, où il demeurait à peine durant le jour,
-où il ne rentrait pas toujours la nuit. C'était un
-logement d'étudiant, rudimentaire, et dont le seul
-ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles
-et de sabres japonais, eût décelé pour
-toute autre qu'Élise la main d'une de ces maîtresses
-dont on ne tire pas vanité.</p>
-
-<p>Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée
-de la simplicité de l'endroit, touchée bien plus
-encore que son ami lui fît les honneurs de son
-<span lang="en" xml:lang="en">home</span>, touchée à perdre la raison quand, une
-fois seul avec elle, entre ces murs sombres, il
-lui manifesta cette tendresse qu'elle appelait de
-tous ses v&oelig;ux, pour laquelle elle était faite et
-qu'elle n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait
-devant sa s&oelig;ur de connaître l'amour parce
-qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle
-avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant
-complètement l'amour. Entre les bras de Jean-Marie,
-qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux
-des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette
-chambrette vulgaire et désolée, le plus triste lieu
-qu'on pût imaginer pour une femme gracieuse,
-élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans
-les salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable
-bonheur d'aimer. Tout lui fut transformé,
-comme était transfiguré à ses yeux cet
-armateur de quarante ans, habitué des ports, de
-la pipe et des bouges à matelots. Elle le revêtit
-tout entier, lui, son grand corps, son visage, de
-cet idéal travestissement que nous portons, chacun,
-en nous, tout prêt, pour nous donner la
-comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie
-était beau, il était jeune et généreux, et il adorait
-son amante. Dans son inexpérience, elle ne savait
-comment lui manifester sa joie complète et sa
-reconnaissance. Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Que c'est joli chez vous!</p>
-
-<p>Il en rit ; il ne put la croire ; il s'imagina même
-que c'était de sa part un mot de femme du
-monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé
-une femme du monde, mais ne sut pas lui en
-avoir la gratitude qu'elle méritait, elle qui jadis,
-en son voyage de noces aux lacs enchanteurs, et
-des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais
-eu envie de dire à son mari que le paysage était
-beau!</p>
-
-<p>Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie.
-Et ces syllabes passèrent sur ses lèvres
-charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à
-coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi,
-son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> : «&nbsp;Je t'aime!&hellip; Je crois en ton
-amour!&hellip; Tu m'as prouvé que tu m'aimais, toi,
-tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une
-autre femme ; je ne me reconnais plus ; personne
-ne me reconnaîtra plus ; je suis recréée par tes
-mains!&hellip; Je t'aime! je t'aime!&nbsp;» Elle n'avait
-jamais été loquace ni même expansive. C'était
-bien en effet une autre femme qui parlait. La
-mémoire même ne subsistait pas en elle de ce
-qu'elle avait été, de ce qu'elle laissait derrière
-elle ; et la plus légère représentation ne se formait
-pas en son imagination de la catastrophe
-que devait produire, à l'heure qu'il était, sa fuite
-du domicile conjugal.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je t'aime!&hellip; Je t'aime!&hellip;&nbsp;» Il semblait que
-l'univers fût contenu dans ces petits mots.</p>
-
-<p>Jean-Marie était lui-même très épris. A la
-vérité, il n'avait jamais possédé une maîtresse ni
-de telle condition ni de pareille beauté, ni qui
-manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il
-eût beaucoup hésité à pratiquer, en son
-propre pays, un enlèvement si grave ; quoiqu'il
-n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi
-dire par les suggestions d'Élise même, il était
-charmé, et rendu aussi un peu fat. Néanmoins,
-avant que six heures eussent sonné, il rappela à
-Élise qu'il était requis par ses affaires avant le
-dîner, et ne se montra pas plus généreux en explications
-qu'il ne l'avait été au début de cette inoubliable
-après-midi. Il était clair que, dès le
-premier jour, il tenait à sauvegarder son indépendance,
-et qu'il le faisait comme en vertu d'un
-privilège indiscutable que lui conférait son union
-irrégulière.</p>
-
-<p>Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée
-de le quitter, mais tout son être avait atteint le
-ravissement ; une douce fatigue lui ralentissait
-les idées ; elle voyait le monde à travers une
-buée, de l'autre côté des nuages, comme si elle
-l'eût vu de très haut et de très loin. Elle s'en
-alla toute seule au <i>Bon Marché</i> pour quelques
-emplettes nécessaires à son ménage.</p>
-
-<p>Dans le magasin, elle fut abordée par une dame
-qu'elle fréquentait au temps du boulevard Malesherbes,
-et qui lui dit : «&nbsp;Vous voilà donc enfin de
-retour!&hellip; Et comment va monsieur Destroyer?&hellip;
-Vous recevrez de moi un petit mot&hellip;&nbsp;» Élise répondit,
-comme en un rêve, sans entendre elle-même le
-son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance
-pour se les rappeler par la suite. Et le
-fait est que, la femme disparue, elle se souvint à
-peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas
-dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant
-la soirée solitaire. Elle avait eu pourtant un
-imperceptible et malicieux sourire quand on lui
-avait dit : «&nbsp;Vous recevrez de moi un petit mot&nbsp;».
-Et ce n'était pas de sa situation renversée, et qui
-rendait le mot si vain, qu'elle souriait, mais de
-cette idée ingénue et puérile : un petit mot jeté à
-la boîte et qui ne parviendra pas à sa destinataire&hellip;</p>
-
-<p>Que de telles rencontres, que de telles promesses
-d'entrevues dussent se produire dans la
-suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la
-perspective ne l'en effraya, ne la toucha même
-pas. Elle était morte à une vie, elle naissait à une
-autre ; elle avait cette étrange fierté commune à
-tous les hommes qui ont franchi une frontière ou
-changé de condition. S'il est un réveil au delà de
-la mort et si quelque chose d'humain persiste en
-nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir
-franchi un pas fameux.</p>
-
-<p>Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long
-corridor étroit du quai du Louvre. Madame Courvoisier
-sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il
-n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler
-de Mélanie, qui, à son dire, avait travaillé toute
-la journée comme un cheval. Pour la cuisine,
-elle-même avait un peu donné la main.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier!
-il faut laisser cette fille se débrouiller&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est mon plaisir, Madame. Madame aura
-un petit pigeon en salmis&hellip; Madame m'en dira
-des nouvelles&hellip; Mon rédacteur à <i>l'Écho</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je monte, madame Courvoisier&hellip; Oh! j'aurai
-vite fait de dîner, et ma soirée ne sera pas
-longue.</p>
-
-<p>&mdash; Madame est fatiguée&hellip; Oh! Madame a dû
-trotter&hellip; Les premiers jours qu'on s'installe&hellip; Il
-ne manque pourtant quasi rien à l'appartement&hellip;</p>
-
-<p>L'appartement se composait, outre la chambre
-à coucher dépourvue de cabinet de toilette, d'une
-salle à manger meublée dare-dare par M. Le
-Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant
-à un corridor, dont Élise pensait faire sa
-garde-robe, et de la cuisine sur la cour ; il y avait
-d'amples placards jusque dans l'entrée : les
-portes s'en ouvraient avec un bruit de papiers
-déchirés, et une personne eût pu coucher sur
-chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces
-regardant le quai étaient ouvertes sur un soir
-tiède et paisible. Le grave sifflet d'un train de
-bateaux rendait un air marin aux oreilles de la
-Granvillaise ; sur les bancs elle apercevait, dès
-cette heure, entre les branches des arbres, des
-couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à
-aimer. Elle se disait : «&nbsp;Je vais m'endormir en
-songeant à l'après-midi écoulée, et, demain, je le
-reverrai.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer
-l'histoire de Mélanie ; mais son sommeil fut lourd
-et reposant. Le lendemain en s'éveillant, elle
-s'aperçut qu'il lui manquait un <i>tub</i>, et ce fut toute
-une affaire que d'expliquer à Mélanie ce que
-c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut à faire pour
-aller au magasin du Louvre et lui en rapporter
-un. Pendant l'absence de Mélanie, madame
-Courvoisier vint, s'excusant encore et déçue de
-n'avoir point de courrier pour Madame :</p>
-
-<p>&mdash; Que Madame soit seule au monde, c'est une
-chose qui n'est pas croyable et qui me tord le
-creux de l'estomac&hellip;</p>
-
-<p>Élise se montrait d'une discrétion tenace.</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement,
-sûr et certain, reprenait madame Courvoisier,
-surtout si Madame y joint celui du haut,
-avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une
-supposition, où c'est-il que ça sera? Pas dans
-l'antichambre ou la salle à manger, je présume?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?</p>
-
-<p>Madame Courvoisier levait les bras au plafond,
-considérait Élise de la tête aux pieds, des pieds à
-la tête ; semblait entendre d'elle qu'il n'y avait
-plus de classes dans la société, ou bien donc
-qu'elle était, elle, madame Courvoisier, devenue
-aveugle ou imbécile, et incapable de discerner
-entre une femme du monde et une femme perdue.
-Que sa locataire fût une créature légère, non, on ne
-le lui ferait pas admettre ; d'ailleurs le rédacteur
-à <i>l'Écho du Parlement</i> l'avait aperçue de sa loge
-et avait dit : «&nbsp;Madame Courvoisier, votre appartement
-n'est pas occupé pour trois semaines : c'est
-une petite femme qui a fait un coup de tête ; vous
-allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon
-le curé pour une réconciliation&hellip;&nbsp;» Madame Courvoisier
-s'attendait à des drames, parce qu'Élise
-n'avait pas une tournure à vivre indépendante.</p>
-
-<p>Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête,
-comme le voulait le rédacteur à <i>l'Écho</i>, passe
-encore, mais en cette hypothèse une chose chiffonnait
-madame Courvoisier : M. Le Coûtre, en faveur
-de qui semblait se compromettre une si charmante
-créature, M. Le Coûtre n'avait pas la tête d'un
-héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de
-madame Courvoisier, ne représentait pas le type
-convenu de l'amant, du moins pour une personne
-du «&nbsp;rang&nbsp;» qu'occupait certainement Élise ; et
-autant madame Courvoisier eût volontiers protégé,
-dorloté des tourtereaux, même des plus coupables,
-pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la
-figure classique, autant madame Courvoisier était
-tourmentée par une intrigue qui dérangeait l'ordonnance
-définitive de ses idées.</p>
-
-<p>Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien
-à faire. Son mari d'ailleurs était de son avis ;
-Mélanie de même.</p>
-
-<p>Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation
-trop excellente pour aller prendre une
-concierge comme confidente ; mais Élise éprouvait
-aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à
-cause de la grandeur de son amour.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se
-tenait non sans difficulté la bouche cousue pour
-ne point témoigner son mécontentement d'une
-aventure qui ne se présentait pas conforme à son
-goût.</p>
-
-<p>Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait
-pas qu'Élise eût un amour, qu'était-ce qu'un
-homme qui laissait se consumer toute seule une
-petite dame si comme il faut, au déjeuner, bien
-souvent, et régulièrement au dîner, et à la soirée,
-et la nuit?</p>
-
-<p>Et cependant Élise, vivant la plupart du temps
-seule, était bien la femme la plus heureuse qu'elle
-eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un rendez-vous
-de Jean-Marie ou dans le souvenir des
-heures passées avec lui. Elle avait oublié le reste ;
-son amour la comblait.</p>
-
-<p>Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait
-de penser à eux ; elle ne se demandait pas
-s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes, s'ils
-attendaient avec anxiété de ses nouvelles. «&nbsp;Nous
-aurons le temps de revenir là-dessus!&nbsp;» se disait-elle
-en sa demi-conscience. L'état dans lequel
-elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel,
-et elle n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger
-trois semaines. Bien qu'elle n'imaginât en
-aucune façon par quel procédé il y serait mis fin,
-elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du
-caractère par trop insolite qu'il avait, soit à cause
-de l'intensité de la joie qu'il lui procurait : «&nbsp;Cela
-passera ; d'ici là, n'approfondissons pas!&nbsp;» Elle
-vivait dans une béatitude provisoire.</p>
-
-<p>Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le
-lui faisait assez remarquer! Donc, son refuge
-était demeuré ignoré. Et cela contribuait pour un
-peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée,
-elle demeurait dans une extase. Mélanie la trouvait
-étendue sur sa chaise longue, ou bien à la
-fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend
-les orgues célestes.</p>
-
-<p>&mdash; Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait
-la bonne aux cheveux blonds.</p>
-
-<p>&mdash; A ne rien faire!&hellip; soupirait Élise.</p>
-
-<p>Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette
-fille que sa réflexion était stupide.</p>
-
-<p>Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage
-produit par les jeunes feuilles luisantes des peupliers
-de la berge l'étourdissait, l'hypnotisait
-comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables
-points lumineux et de cette danse imaginaire
-de milliards de petits personnages frais, des
-visions naissaient, exquises, imprécises, mais
-aussi efficaces par leur effet qu'une musique
-enchanteresse.</p>
-
-<p>Les bruits nombreux du quai, piaulements des
-oiseaux encagés, cornes ou timbres des tramways
-et des omnibus, roulements des fiacres sur le
-pavé et bavardage de la foule, étaient plus suaves
-à son oreille que la soie déchirée de la mer basse,
-à Granville, que la montée émouvante du flot, ou
-bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne
-faisait que la suffoquer du plaisir d'autrui. La
-vue interceptée, contrariée, des dômes, du cheval
-d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus
-de charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique
-de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil Castle</i> ou que le paysage si
-beau pourtant des rives de la Rance. Mais, à travers
-les feuilles des peupliers, sur les coupoles du
-Panthéon et de l'Institut ou sur la croupe du cheval
-de bronze, tout ce qu'elle avait vu jadis de
-beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire,
-apparaissait aussi en remembrances embellies ;
-le présent pour elle s'alliait au passé, allait
-même chercher le plus profond passé pour le transporter
-et l'exalter : «&nbsp;Comment, se disait-elle, n'ai-je
-pas été ce jour-là plus émue?&hellip;&nbsp;» Et il s'agissait
-d'un jour quelconque perdu dans sa mémoire.
-«&nbsp;Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais
-donc qu'une sotte!&hellip;&nbsp;» Un magicien lui avait
-ouvert le passé, illuminé le présent, enfin rendu
-l'avenir indifférent, &mdash; ce qu'on peut faire pour
-celui-ci de plus favorable.</p>
-
-<p>Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!&hellip;
-Comment cet homme de nature si positive,
-cet armateur, de qui pas un mot ne la
-soulevait jamais au-dessus du terre à terre, avait-il
-pu produire ce fait merveilleux? Oh! elle ne se
-demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni armateur,
-ni homme commun pour elle! Non, elle ne
-s'étonnait pas que M. Le Coûtre eût suffi à opérer
-un tel miracle. Elle voyait son ami égal au rôle
-qu'il jouait ; elle se révoltait même qu'on ne comprît
-pas qu'il jouait ce rôle sublime, qu'il était
-éminemment apte à le jouer, qu'il était le seul
-homme capable de le jouer. Et, au travers des
-feuillages mobiles, et sur l'eau de la Seine
-aux myriades d'yeux clignotants, suivant le
-mouvement lent des longues péniches à géranium
-ou à basilic, elle voyait partout l'image du magicien ;
-elle l'admirait ; elle l'adorait&hellip; Et elle avait
-l'orgueil d'être la seule à recevoir le don ineffable
-de celui qui pouvait transformer toutes
-choses et faire du monde si banal un paradis de
-beauté.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son
-étonnement était que Mélanie ne remarquât pas
-qu'elle descendait du ciel, ou bien était que, tout
-au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de
-bottes, par exemple : «&nbsp;Dieu! que Monsieur est
-beau!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît
-cela, après l'avoir tant attendu en vain, elle se résigna
-à demander à Mélanie :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas que Monsieur est beau?</p>
-
-<p>Mélanie tomba de son haut :</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle
-taille&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle
-haussa les épaules. Dérision aussi de vouloir que
-cette fille comprît une telle chose! Elle ne put
-toutefois s'empêcher de lui dire :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un
-bel homme?</p>
-
-<p>Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux
-blonds, laissa échapper sa sagesse populaire :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours
-celui qui est le meilleur pour se blottir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Un matin, dans l'antichambre, la voix de
-madame Courvoisier fut entendue, à la fois rauque
-et à bout de souffle, faisant présager quelque
-importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta.
-Puis Mélanie frappa à la porte et l'ouvrit sans
-plus attendre :</p>
-
-<p>&mdash; Madame! c'est une lettre&hellip;</p>
-
-<p>Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui
-donc eût pu lui écrire, puisque personne ne
-connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même,
-quand il s'absentait, se gardait de confier à la
-poste une adresse qui devait demeurer ignorée.
-A première vue, entre les doigts de Mélanie, Élise
-reconnut l'écriture de son mari.</p>
-
-<p>M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre
-digne, sévère, et tout ensemble un peu tendre,
-très composée, compassée comme lui-même. Il
-avait appris «&nbsp;l'abandon du domicile conjugal&nbsp;»
-en arrivant à Paris, par le concierge de l'immeuble,
-par le départ de Jeannette, et enfin par
-de nombreuses lettres de madame de La Hotte à
-sa fille. Ces lettres, il avait pris la liberté de les
-ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et il les renvoyait
-ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa
-propre prière l'angoisse d'une mère ferait réfléchir
-l'imprudente. Il suppliait Élise de rentrer,
-jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire ;
-il terminait par des considérations, d'ailleurs
-justes, sur l'effroyable avenir réservé à une
-femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il semblait
-ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir
-une?</p>
-
-<p>Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était
-intriguée par le fait que son mari avait découvert
-sa retraite, et impatientée qu'il ne lui dît pas comment
-il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les
-lettres de madame de La Hotte la touchèrent
-davantage. Élise n'avait pas songé jusqu'à cette
-heure, tant son ivresse était complète, que l'on
-pût dans sa famille s'inquiéter de son silence, et
-la pensée soudaine du tourment de son père et de
-sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit,
-à écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche
-achevée, Élise s'aperçut que dévoiler sa situation
-nouvelle, même en cachant bien entendu la liaison,
-c'était ouvrir avec sa famille des hostilités
-sans fin : son père, sa mère, ses frères, sa s&oelig;ur
-et tout ce qu'elle possédait d'oncles, de tantes et
-de cousins allaient venir ici lui donner l'assaut!
-C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne
-pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.</p>
-
-<p>Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner.
-D'ailleurs, elle attendait son ami : ne valait-il
-pas mieux prendre l'avis de celui-ci avant d'agir?</p>
-
-<p>Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue
-allégeait Élise de tout souci : elle l'aimait ; il
-l'aimait ; et puis il était si grand, si fort! Et il
-était son protecteur.</p>
-
-<p>Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise
-le fut à ce point qu'elle négligea même de demander
-à son ami ce qu'il convenait de faire, d'urgence,
-et s'il était nécessaire d'expédier à sa
-famille la lettre. Il ne subsistait plus pour elle de
-piquant, dans cette affaire, que le dépit d'avoir été
-découverte par son mari en ce qu'elle croyait
-ingénument être sa cachette.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le
-Coûtre, c'était par plaisanterie que nous appelions
-«&nbsp;cachette&nbsp;» votre appartement, quai du Louvre!
-Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en
-plein Paris, vous avec la figure que vous avez, et
-moi avec ma taille? L'étonnant est que vous n'ayez
-pas reçu la lettre de votre mari trois semaines
-plus tôt! Qu'il fût à Paris ou au loin, cent personnes
-pouvaient l'informer!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal, soupirait Élise, je donnerais
-quelque chose pour savoir si c'est lui qui m'a suivie,
-ou quelque autre.</p>
-
-<p>Elle en revenait sans cesse à ce petit problème,
-avec une obstination puérile. Elle s'attachait à un
-détail qui importait peu, et elle demeurait insouciante
-du reste.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement,
-ne le considérait pas d'un &oelig;il serein. Il dit à Élise :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'allez-vous répondre à votre mari et à
-votre famille?</p>
-
-<p>&mdash; Répondre à mon mari?&hellip; A quoi bon? A
-ma famille, c'est déjà fait : voici la lettre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la
-mettrai pas à la poste!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que vous y dites donc?</p>
-
-<p>&mdash; La vérité.</p>
-
-<p>&mdash; C'est absurde!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même
-d'avis que nous ne pouvons rien cacher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Entre ne rien cacher et s'empresser de tout
-dire!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant,
-vous avez des intérêts à régler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas
-qu'il y a une matelote de madame Courvoisier?</p>
-
-<p>Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était
-pas ce qu'elle appelait «&nbsp;son bonheur&nbsp;». Dans
-«&nbsp;son bonheur&nbsp;» elle refusait d'être troublée. Elle
-remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner.
-Il fut impossible à M. Le Coûtre de la
-ramener à un sujet qui ne lui permettait point, à
-lui, l'insouciance.</p>
-
-<p>L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là,
-moins encore, fut-il question du sujet.</p>
-
-<p>A une interrogation de son ami, elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais avoir le temps de penser à tout cela,
-une fois seule&hellip;</p>
-
-<p>Il sourit, hocha la tête ; et, en lui-même, ce
-grand gaillard apte à porter des fardeaux disait :
-«&nbsp;Au diable!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la
-journée, Élise fut comme happée par madame
-Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et
-s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla
-faire le vide en son réduit. Aucun mot, nul cri
-de la part de la concierge, mais cette porte
-ouverte précipitamment, cet effacement de toute la
-personne de la concierge replète, et Élise se crut
-appelée à l'intérieur de la loge où elle n'avait
-jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire
-et de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement.
-Elle entra. Madame Courvoisier ôta
-ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant,
-elle arracha d'un coin de la vitre où elles étaient
-fichées une carte de visite cornée et une lettre.
-Puis, remettant tout à coup et précipitamment
-ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de
-sa locataire et l'examina.</p>
-
-<p>Le visage de la locataire exprima assurément
-la surprise, mais non pas du tout celle qui paraissait
-escomptée. Toutes choses ne pouvaient affecter
-qu'à la surface cette femme à peine échappée des
-bras de son amant et encore toute ravie d'amour.</p>
-
-<p>La carte cornée était celle de M. Destroyer.
-Sur l'enveloppe de la lettre, Élise reconnut l'écriture
-de son mari.</p>
-
-<p>Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait
-connaissance, la concierge, pourtant attentive
-à l'examiner, parlait :</p>
-
-<p>&mdash; Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas
-tourné le coin du quai&hellip;</p>
-
-<p>Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un
-café du voisinage, probablement, avait eu le temps
-de parvenir à son adresse avant que sa destinataire
-fût rentrée.</p>
-
-<p>La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée.
-Madame Courvoisier, qui ne se tenait plus,
-s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc ça le mari de Madame!&hellip; Ça
-n'est pas Dieu possible que Madame soye sans
-miséricorde pour un si bel homme!&hellip;</p>
-
-<p>Élise sourit.</p>
-
-<p>&mdash; Courvoisier était encore là, Madame : il est
-de mon sentiment exact ; ça n'est pas mon sexe
-qui me fait parler : «&nbsp;C'est une paire de moustaches,&nbsp;» &mdash; voilà
-les propres paroles de Courvoisier, &mdash; «&nbsp;qui
-doivent prendre comme à l'hameçon
-tous les c&oelig;urs de femmes&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son
-mari ou de tout ce qui ne concernait pas son
-amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi
-qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée
-chez elle, elle se remémora sa journée, ses heures
-de bonheur.</p>
-
-<p>La lettre pourtant comportait des suites.
-M. Destroyer savait désormais où habitait sa
-femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une
-situation irrégulière et pour lui intolérable. Il
-tenait désormais la transfuge au gîte, il promettait
-nettement qu'il ne la lâcherait plus.</p>
-
-<p>Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils,
-homme à manquer à son serment de fidélité quant
-à la chair, il était, comme autant de ses pareils,
-homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce
-à soi-même.</p>
-
-<p>Si Élise n'avait pas été possédée par un démon
-ou par un dieu, elle n'eût pu s'empêcher de prévoir
-en ses détails la poursuite qui la menaçait,
-la chasse dont elle allait être, dès le lendemain,
-le gibier forcé, la meute qu'on allait incessamment
-lancer contre son corps de Diane impure, et
-la course excessive pour ses jambes légères, et
-l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie
-lui-même l'en avait avertie en lui conseillant
-de se rendre.</p>
-
-<p>Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour
-et à sa béatitude. Elle se laissa endormir par son
-heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par
-aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche,
-dans la fraîcheur du matin, la fenêtre ouverte sur
-les peupliers frissonnants, au chant déjà familier
-pour elle des marchands ambulants, au sifflement
-des remorqueurs de Seine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à
-l'heure fixée par lui dans sa lettre, prit son café
-trop chaud, et, l'&oelig;il aux horloges, quitta le restaurant
-de la rue Royale où il avait déjeuné. Il
-traversa la place de la Concorde et le jardin des
-Tuileries, en consultant plusieurs fois sa montre.
-Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux
-même, eût-on pu dire, en admettant que la fidélité
-conjugale, tout au moins du côté du mari, ne fait
-pas partie de ces règles qu'un homme du monde
-interprète d'une manière étroite.</p>
-
-<p>Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant
-donnée la lettre écrite par lui, et vraisemblablement
-remise la veille, entre les mains de sa destinataire.
-Et, par une attention galante envers Élise
-qui n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de
-fumer ; il en éprouvait une gêne réelle et aspirait
-de temps en temps de l'air par la bouche.</p>
-
-<p>Il allait revoir sa femme, qui avait «&nbsp;abandonné
-le domicile conjugal&nbsp;» depuis six semaines. Il
-n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans
-examen, les m&oelig;urs de son temps, celles qui
-régnaient parmi ses amis, parmi ses connaissances,
-il n'admettait à aucun degré qu'en ayant
-une maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli,
-lui. Il ne se reprochait absolument rien. Prendre
-une maîtresse n'était pas même signe que l'on
-fît chez soi mauvais ménage ; ç'avait été signe
-tout au plus qu'il ne trouvait pas, dans son
-ménage, le confort parfait auquel un garçon de
-trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il
-s'offrait, sans y ajouter d'importance, de ces distractions
-d'homme, comme le tabac, le billard ou
-la salle d'armes, qui constituent, dans la vie
-masculine, un domaine réservé, où nul n'a rien
-à voir. C'était, par ailleurs, une manifestation de
-prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement
-au fait d'avoir un bon tailleur, un bottier
-renommé.</p>
-
-<p>Par contre, si d'aventure la femme légitime
-avait vent de cet acte désinvolte et s'avisait d'en
-prendre ombrage, il était non moins admis que
-l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier
-à la femme la maîtresse était un acte de courtoisie
-apprécié et normal. Congédier la maîtresse,
-au moins momentanément, pour la forme, et ne
-fût-ce que par simulation, n'altérait pas l'acte de
-courtoisie. A tel congé M. Destroyer eût consenti
-avec l'affabilité la plus déférente pour peu qu'Élise
-se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule
-parole, avait «&nbsp;abandonné le domicile conjugal&nbsp;».
-Cette dernière expression, consacrée par le Code,
-dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le
-fond de la situation et de prononcer un jugement
-quelque peu nuancé. Élise, non pas lui, avait
-mis le contrat de mariage en état d'être rompu.
-Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale
-de M. Destroyer, une malchance avait voulu
-qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui une
-peccadille ; mais Élise était la coupable.</p>
-
-<p>Il ignorait qu'elle eût un amant.</p>
-
-<p>Il avait vécu deux ans et demi avec elle ; il
-avait eu d'elle un enfant ; mais ni présence, ni
-absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne
-semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en
-elle le moindre symptôme de l'amour. Et il n'en
-concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car,
-l'esprit entièrement soumis aux manières de
-penser communes, il se jugeait beau, bien fait,
-proprement tenu, bien élevé, galant même, tel
-enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable
-aux femmes. Et il savait, pardieu! qu'il plaisait
-aux femmes. Pourquoi une petite fille de province,
-et qui, en somme, n'avait jamais rien vu,
-eût-elle fait la rebelle? Il la jugeait seulement
-peu démonstrative, jusqu'à présent dépourvue de
-sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant
-de son père, en somme, un caractère difficile et
-secret qu'en habile homme il devait dompter un
-jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque
-commise par elle, lissant ses longues moustaches,
-époussetant d'une chiquenaude un grain de poussière
-sur le revers de sa jaquette, il croyait qu'il
-ramènerait sa femme.</p>
-
-<p>Il tira encore une fois de son gousset sa
-montre, et en confronta l'indication avec celle
-d'un cadran ; il dépassa le café formant le coin du
-quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison
-où habitait Élise. Il ouvrit sans frapper la porte
-de la loge, et vit se décomposer le visage de
-madame Courvoisier :</p>
-
-<p>&mdash; Madame n'a pas déjeuné là,&hellip; dit celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant!&hellip; fit vivement M. Destroyer.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Madame ne manquera pas de rentrer,
-surtout si Monsieur a donné rendez-vous à
-Madame!</p>
-
-<p>Il était furieux ; mais il prit un air dégagé, ne
-voulant pas faire figure d'un qui a donné rendez-vous
-et à qui l'on manque.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue
-d'un si bel homme, lui offrit de s'asseoir et d'attendre
-une petite minute. M. Destroyer humait
-les relents de la loge et regardait autour de lui ;
-il refusa. Il dit qu'il repasserait peut-être.</p>
-
-<p>En effet, il repassa, trois quarts d'heure après,
-saturé de la vue des grainages, des oiseaux, des
-instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au chevet
-de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant
-assis sur un banc du quai.</p>
-
-<p>Madame n'était pas rentrée.</p>
-
-<p>Il prit à peine le temps de recueillir le mot de
-la bouche de la concierge qui le prononçait avec
-confusion, presque avec un sentiment de honte
-personnelle, comme si elle-même eût été coupable
-vis-à-vis de cet homme si bien et, qui plus
-est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses
-droits.</p>
-
-<p>M. Destroyer s'éclipsa.</p>
-
-<p>Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois,
-la stupeur, bientôt transformée en colère, lui
-fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il résolut
-de faire ce qui répugnait à son habituelle correction :
-épier la rentrée de la femme qui se moquait
-de lui et saisir celle-ci à son retour, car il fallait
-en finir.</p>
-
-<p>Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le
-coin du quai, regardant d'un &oelig;il la colonnade du
-Louvre. Consommation sur consommation ; point
-de journaux de peur de perdre le moindre passant.
-Le rôle singulier auquel il était réduit lui
-donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire les
-cent pas ; mais il craignit d'être aperçu par la concierge,
-et revint s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant
-ce qu'il faisait là, se mit à regarder pour
-lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait
-quelle personne cherchait son client. Le manège
-dura une heure, longue.</p>
-
-<p>A six heures et demie, dans la magnificence
-du soleil déclinant, Élise parut, son buste entier
-dépassant le parapet du pont, et fut parfaitement
-reconnue de son mari. Elle était aise, souriante
-et tranquille ; elle sortait de chez son
-amant. Elle ne pensait pas plus à son mari que
-s'il n'eût pas existé.</p>
-
-<p>Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder
-pendant qu'il réglait ses consommations. Il
-calcula bien la durée de ses gestes et atteignit la
-jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre
-pas à côté d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre
-l'entretien, avant de pénétrer avec elle
-dans le couloir, tout en causant. Les voix des
-deux époux, confondues et accordées en un ton
-conventionnel et mondain qui simulait la belle
-humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier.
-Celle-ci, à la vue du couple souriant et
-faisant des phrases, demeura ahurie, plus bête,
-raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait
-eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que
-les enfants ne viennent pas sous les choux.</p>
-
-<p>Élise, au premier heurt contre son mari, avait
-elle-même adopté ce mode enjoué qui lui semblait
-plus facile, plus décent dans la rue que tout
-commencement d'explication, et aussi, peut-être,
-parce qu'il était en accord avec l'indifférence
-totale qu'elle éprouvait pour son mari.</p>
-
-<p>Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans
-son petit appartement, tant elle éprouvait de bonheur
-à montrer à son maître selon la loi l'ivresse
-que lui causait la vue de ces pauvres meubles,
-de ces pièces exiguës, de ces tentures surannées,
-de ce carrelage de mansarde, mais qui étaient
-pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse
-possession de soi dans l'amour ; elle eût soutenu
-ce ton s'il n'eût été trop difficile de l'employer
-avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie,
-même à l'état normal, et aujourd'hui intimement
-convaincu de la gravité des circonstances. Au premier
-abord, l'harmonieux accord de cette jovialité
-avec l'aspect physique de sa femme rajeunie,
-ranimée, embellie, avait troublé M. Destroyer
-jusque dans sa chair, et il avait soudain trouvé
-désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent
-s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos
-badins, une bouffée de chaleur lui était
-montée au visage, et la pensée l'avait effleuré
-de devenir là, dans cette chambre de couturière,
-l'amant de sa légitime épouse. Mais l'homme le
-plus dépourvu de finesse est glacé, à certains
-moments, par le secret que la femme, avec impertinence,
-lui présente à déchiffrer. Il n'avait certes
-jamais bien compris Élise, mais, mieux qu'aucun
-jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune,
-il recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait
-en cette fille de petite noblesse provinciale quelque
-chose d'aussi étranger à lui que l'âme d'une
-Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut
-incommodé, puis intimidé ; et, comme sa vanité
-d'homme refusait de s'incliner, il se réfugia, pour
-plus de confort, dans la persuasion que cette
-femme était un peu folle. Il recourut soudain à
-l'attitude de la protection ; il eut des mots de
-tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au
-sortir du couvent.</p>
-
-<p>Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse
-et fière de l'état merveilleux et rare qui était le
-sien, elle regimba ; et, en femme heureuse qui
-a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était
-heureuse, pleinement, incomparablement, que
-cela se voyait, d'ailleurs, que des gens inconnus,
-dans la rue, en la voyant passer, le lui déclaraient
-tous les jours.</p>
-
-<p>Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors
-de doute qu'elle semblait heureuse : l'éclat de son
-teint et de ses yeux le disait comme les inconnus
-de la rue : sa taille pleine, ses bras arrondis, sa
-bouche fraîche, son pied, qui jouait comme un
-jeune chat, le disaient aussi. Mais comment, mais
-pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait
-en aucune manière. Il ne concevait absolument
-pas qu'une femme comme elle, et surtout sa
-femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant
-d'oser aborder le chapitre de la défaillance
-morale, &mdash; pour lui caractérisée par l'abandon
-du domicile conjugal, &mdash; il revenait à l'aspect
-lamentable du pauvre appartement :</p>
-
-<p>&mdash; Comment pouvez-vous vous dire heureuse
-ici?</p>
-
-<p>Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un
-rire d'ange à qui un naïf mortel demanderait comment
-on peut vivre et chanter lorsque l'on n'a ni
-eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait
-une supériorité mystérieuse et un dédain plutôt
-pitoyable que méchant, le dédain de ceux qui
-savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux
-qui éprouvent pour ceux qui ne sentent rien.
-Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut
-presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus
-humiliés par une loi dont ils ignorent la
-date de promulgation et les termes précis, il eut
-recours aux articles du Code qui condamnent
-l'épouse fugitive ; il les possédait par c&oelig;ur ; il en
-savait les numéros.</p>
-
-<p>Elle lui lâcha :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse,
-amoureuse à perdre la raison! Qu'est-ce que vous
-voulez que me fichent vos articles?&hellip;</p>
-
-<p>M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla
-qu'il ne restait plus rien ni de ses longues moustaches
-ni de sa belle raie, ni de tout cet air satisfait
-qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait
-pas à cela ; il n'avait pas, il n'eût même
-jamais soupçonné cela. De la part de la fille de
-M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à
-Granville, il lui semblait que ce fût une chose
-extraordinaire et qui renversait toutes les notions
-acquises par un homme comme il faut. Sous les
-rideaux soyeux que formaient ses beaux cheveux
-noirs complaisamment séparés, comme en une
-alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée
-dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race
-de femmes fidèles, de femmes qui, aimantes ou
-non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent
-fidèles, par nature et par destination, enfin présentent
-à l'homme une sécurité absolue. Pour
-posséder cette merveille, un jeune homme de son
-monde consentait quelques sacrifices sinon sur la
-dot, du moins sur les qualités de séduction proprement
-dite : il ne demandait point à la jeune
-fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée
-en ses maîtresses ; il se privait, en ses rapports
-avec la nouvelle épousée, de certains transports
-qui menaceraient de dérégler une nature pondérée ;
-il prisait au-dessus de tout qu'on dît d'elle :
-«&nbsp;C'est une femme irréprochable.&nbsp;» Et, à ses yeux,
-le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque
-même le fameux abandon du domicile conjugal
-qui ébranlait la loi, n'entamaient point encore
-une femme telle que la sienne. Mais, que cette
-femme fût amoureuse, ah! cela, par exemple,
-non!&hellip;</p>
-
-<p>Il lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous voulez vous moquer de moi!&hellip; Vous
-falsifiez la vérité!</p>
-
-<p>&mdash; Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise.
-Qu'a donc de si étrange ce que je vous dis?</p>
-
-<p>&mdash; Mais cela est indigne de vous!</p>
-
-<p>Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses
-jambes ; elle se regarda dans la glace :</p>
-
-<p>&mdash; De quelle matière voulez-vous donc que je
-sois faite? Est-ce que je ne suis pas construite
-comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un
-c&oelig;ur comme les autres?</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez engagé tout cela.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous parlez d'engagement, permettez!
-Car vous vous étiez engagé aussi bien que moi,
-et vous avez violé vos serments.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés,
-vous et moi, devant l'opinion publique. Eh
-bien! elle ne nous juge pas de la même façon.</p>
-
-<p>&mdash; Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends
-pas ; et je me révolte contre l'opinion publique.
-Voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, «&nbsp;voilà tout&nbsp;»! Mais vous ne savez pas
-ce que ce «&nbsp;voilà tout&nbsp;» signifie. Il ne s'agit pas
-de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne
-pouvons pas nous passer d'elle.</p>
-
-<p>Élise encore une fois éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion
-publique? Mais regardez-moi donc! Est-ce
-que j'ai l'air de manquer de nourriture? Est-ce
-que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je
-demande quelque chose? J'ai l'opinion publique
-contre moi, dites-vous? Mais cela ne me gêne pas
-tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous parlez comme une enfant! Vous faites
-l'innocente de village! Sachez que vous jouez avec
-un monstre : sa griffe terrible s'abattra sur vous.</p>
-
-<p>&mdash; Soit! dit-elle, j'y consens.</p>
-
-<p>Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler
-quelque habitant de la lune. Il fit un geste
-comme pour balayer les traces matérielles, sans
-doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées,
-et il dit :</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela, c'est de l'enfantillage : il y a une
-situation irrégulière et qui demeure à régler. Vous
-ne pouvez pas compter sur un divorce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi donc? dit-elle.</p>
-
-<p>Il parut encore recevoir une volée de cailloux
-par la figure. C'était l'ex-mademoiselle de La
-Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille
-en mourrait!</p>
-
-<p>L'évocation de sa famille, dont elle faisait en
-réalité si peu de cas en sa folie amoureuse, la
-gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse
-envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé
-lui causer un grand malheur. A part elle, elle
-songeait : «&nbsp;C'est ma famille qui a voulu la
-grande erreur de ma vie&nbsp;» ; mais elle se refusait
-à toute idée de représailles.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous
-besoin pour prendre une autre femme? Moi,
-je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je porte
-votre nom, rien de plus facile pour moi que de
-l'abandonner : voyez, je vis à l'étranger, dans un
-quartier peuplé d'inconnus pour moi. Je ne fréquente
-personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez! dit-il, exaspéré ; je vois que j'ai
-affaire à une démente. Si votre coup de tête datait
-d'hier soir, je pourrais croire à une crise passagère ;
-mais vous avez eu tout le temps de délibérer,
-et je pense, ajouta-t-il amèrement, que
-vous avez des conseils&hellip; Nous obtiendrons une
-séparation.</p>
-
-<p>Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de
-ses sourcils. On ne pouvait imaginer un geste de
-tranquillité plus débonnaire, et rien ne pouvait
-paraître plus impertinent à un homme.</p>
-
-<p>Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement.
-Il souleva d'une main sa chaise pour
-la reculer un peu en faisant glisser sa semelle sur
-le sol, suivant une courbe, &mdash; un de ces gestes
-empruntés au Répertoire et où il excellait. &mdash; Puis
-il salua très bas, en inclinant la tête, de façon
-qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie
-magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire.
-Et elle avait encore envie de rire, ingénument,
-aussi éloignée de tout souci aujourd'hui qu'elle
-l'avait été dans ce passé puéril.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se
-mit à songer, non pas à lui, en vérité, car il
-avait le singulier privilège de ne pas compter à
-ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille ; et
-il était vrai qu'elle avait négligé sa famille, et
-d'inconvenante manière. Jean-Marie aussi lui
-parlait quelquefois de cette famille ; mais Élise,
-entre les bras de son amant, ne parvenait pas à
-fixer sa pensée sur ce sujet ; elle se faisait d'ailleurs
-scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de
-penser à ce sujet. Pour la première fois elle
-reconnaissait qu'il avait fallu qu'elle fût, depuis
-six semaines, démente, ainsi qu'on le lui avait dit,
-pour ne pas se représenter l'angoisse que devait
-éprouver sa famille.</p>
-
-<p>Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle
-pensa : «&nbsp;Pour que j'en sois arrivée à négliger
-cela, quelle est donc l'importance de ce qui s'est
-introduit dans ma vie?&nbsp;»</p>
-
-<p>Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille
-que sa rêverie se posa, mais sur ce qui avait eu le
-pouvoir de lui faire oublier sa famille.</p>
-
-<p>Ainsi l'amour a raison de tout ; et il semble
-qu'il soit toujours le plus fort.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une
-songerie prolongée les délices dont l'amour la
-comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des
-visages de sa famille.</p>
-
-<p>Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit
-aucun doute. Si quelqu'un fût venu lui dire
-qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé ;
-si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle
-se fût tenue pour damnée.</p>
-
-<p>Cependant, elle jugeait chacun des membres de
-sa famille froidement, nettement, impitoyablement.</p>
-
-<p>Elle aimait sa mère. La seule idée de crier
-«&nbsp;maman!&nbsp;» dans un instant de détresse lui
-faisait presque monter les larmes. Pourtant elle
-se souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était
-pas «&nbsp;maman&nbsp;» qu'elle appelait lorsqu'elle était
-malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit avec un
-cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui
-avait toujours couché à côté d'elle. Elle n'avait
-jamais eu la moindre idée, le moindre goût, communs
-avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux
-«&nbsp;Oiseaux&nbsp;», à Paris, et avait toujours considéré
-avec un dédain marqué tout ce qu'Élise rapportait
-de son pensionnat d'Avranches. Sa mère
-avait, sur la toilette, des idées arrêtées à une
-certaine date, et tout ce qui se portait depuis lors
-lui paraissait «&nbsp;inconvenant et d'un genre!&hellip;&nbsp;»
-Avec cela sa mère aimait les hommes de figure
-convenue et d'éducation polie, qui ne disaient
-jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient
-que dans la forme adoptée par la société.
-Qui est-ce qui lui avait fait épouser M. Destroyer?
-Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer
-était personnellement «&nbsp;le type&nbsp;» de madame de
-La Hotte. Qui avait éloigné durement Élise d'un
-jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa
-mère elle n'avait jamais eu aucune conversation
-franchement amicale et confidentielle. Cependant
-sa mère était sa mère. Elle la respectait et
-l'aimait.</p>
-
-<p>Sur son père, ses idées étaient plus courtes.
-C'était un homme que personne n'avait jamais
-vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses
-archives, ou faisant le tour du cours Jonville à
-la tombée de la nuit. Il n'était méchant envers
-personne ; il parlait très peu ; les quelques paroles
-qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé,
-le mépris du présent, une appréhension chagrine
-de l'avenir. Dans quel siècle excellent avait-il
-vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule
-chose lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était
-les connaissances généalogiques. C'était de bien
-connaître tous les liens de sa parenté, et c'était
-de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les
-moindres débris de ce groupe familial dont les
-noms et les dates de naissance figuraient dans des
-médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine,
-et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il
-dessinait et redessinait. Un assez gentil maniaque,
-au résumé, dont le fonds d'idées était peut-être
-supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont
-les rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant,
-indulgent, sociable et bon, et il menait
-Élise et ses frères à la campagne, quand ils
-étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était
-son père.</p>
-
-<p>Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de
-famille ; et son esprit, porté à la critique pour
-tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait aux
-dépens de cette assemblée.</p>
-
-<p>A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments.
-C'étaient de bonnes gens que l'on ne voyait
-en somme qu'à des intervalles assez longs, à qui
-l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient
-guère que des choses relatives à des lieux lointains,
-dépourvues pour vous d'intérêt. Chacun
-parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient
-prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des
-dates! La date précise d'un mariage, celle d'une
-naissance ou d'un décès qui remontaient à quatre-vingts
-ans! Les toilettes portées à telle noce, les
-maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou
-arrière-grand-oncle à la fonction de préfet ou
-au grade de général, ce dont la tribu entière était
-secouée.</p>
-
-<p>Elle se souvenait que la consigne était d'éviter
-d'une manière radicale les questions touchant la
-politique ou la religion, à quoi on ne perdait pas
-grand'chose, mais ce qui causait une gêne et
-creusait comme un abîme visible où l'on avait
-toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux
-enfants? La plupart des membres provinciaux
-étaient assez chiches ; si quelqu'un s'avisait de se
-fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre,
-une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on
-possédait déjà, d'un ouvrage qu'on savait par c&oelig;ur
-ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet, hélas!
-semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y
-gagnaient rien ; c'étaient les grandes calamités
-publiques : la guerre de 1870 et ses suites. Dans
-ce temps-là, le monde ne communiait véritablement
-que dans le souvenir du malheur national.</p>
-
-<p>Élise avait eu de la sympathie pour quelques
-bonnes figures de cousins très éloignés, que l'on
-rapprochait de soi en leur donnant un titre de
-parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi
-l'oncle et la tante de Saugeon-en-Saintonge. On
-prétendait que la tante de Saugeon avait «&nbsp;la dent
-dure&nbsp;», et les enfants lui regardaient constamment
-la mâchoire, ne sachant pas le sens de l'expression
-et n'ayant pu jamais obtenir là-dessus un éclaircissement
-suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était
-«&nbsp;complètement nul&nbsp;»! Autre mystère. On ne lui
-avait jamais entendu dire que quelques calembours ;
-il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce
-qui peut-être le rendait intéressant. Car, enfin,
-comment expliquer que l'on fût attaché à ces deux
-figures comme à toutes autres, que l'on fît le
-voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein
-hiver, sous le prétexte que leur belle-fille se
-remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de cette
-union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort
-de ces braves gens, qui n'avaient eu qu'une existence
-de fantômes, on prît non seulement un deuil
-rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable,
-mais aussi de très sincères figures d'enterrement,
-et qu'on pleurât?</p>
-
-<p>On pleurait pour la perte de membres de la
-famille qui même ne lui avaient jamais causé que
-des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on
-avait obligés ou secourus dans la détresse, ce
-qu'ils ne vous pardonnaient jamais, à propos de
-quoi il se creusait infailliblement entre eux et la
-famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable
-cloison, avec le mot «&nbsp;Reconnaissance&nbsp;» et
-des additions, écrites à la craie, qu'aucune éponge
-n'effaçait jamais. A peine était-on décédé, derrière
-la cloison, on était loué et pleuré.</p>
-
-<p>Tout pour Élise restait incompréhensible qui
-ne correspondait pas à un élan spontané du c&oelig;ur.
-Elle se demandait ce que pouvait être pour elle
-un parent, même proche, qui n'avait jamais causé
-avec elle, ou ne s'était pas accolé à elle par cette
-liane de la sympathie dont on ne saurait définir
-la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ
-deux personnes de sang étranger.</p>
-
-<p>Cependant le seul mot «&nbsp;famille&nbsp;» la troublait.
-Et, essayant de raisonner à ce propos, elle en
-venait invariablement à cette conclusion naïve :
-la famille est la famille. A la suite d'une telle proposition,
-elle se voyait plaçant un point. C'était
-tout. L'esprit n'allait pas plus loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait
-déjà la visite de M. Destroyer et elle ne s'en fût
-peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne lui eût
-demandé à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>&mdash; Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore
-dénichée?</p>
-
-<p>Car il était fort préoccupé, lui.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle : il m'attendait
-à ma porte.</p>
-
-<p>Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti
-des mille et une dissimulations de la femme, il eût
-dû croire que sa maîtresse avait voulu lui cacher
-cette visite ; et il se fût complètement trompé,
-comme cela arrive à tant de gens avertis ; car il
-était exact qu'Élise, durant l'heure bienheureuse
-qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir du
-tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie
-n'en cherchait pas tant ; et il ne tomba pas dans
-l'erreur de soupçonner Élise.</p>
-
-<p>Il était seulement anxieux de savoir le résultat
-de la visite.</p>
-
-<p>&mdash; Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en
-est allé comme il était venu. Nous avons échangé
-pendant trois quarts d'heure des paroles inutiles.</p>
-
-<p>&mdash; Inutiles?&hellip; En êtes-vous bien sûre? C'est un
-homme à ne pas perdre son temps, et vous êtes,
-vous, un peu insouciante : il aura appris quelque
-chose de vous ; il aura tiré de votre conversation
-quelque motif à régler vos situations respectives.
-Je parie que vous lui avez dit que vous aviez un
-amant?</p>
-
-<p>&mdash; Certainement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être
-heureuse ; je voudrais le crier de ma fenêtre!</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne
-venait pas chez vous pour jouer ; il venait vous
-chercher ou trouver les bases d'une séparation.
-Ce n'est pas un homme à demeurer dans le vague.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! il aura trouvé des bases, comme
-vous dites. Je n'habite pas non plus, moi, dans le
-vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier ; j'appartiens
-à un homme que j'adore. Je t'adore!</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas
-là!</p>
-
-<p>&mdash; Où est-elle donc!</p>
-
-<p>C'était à cette différence de points de vue qu'ils
-en venaient toujours. Et, quand ils s'étaient
-heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus un
-mot. Les caresses et les seuls mots d'amour
-emplissaient le temps qu'il leur restait à passer
-côte à côte, lui résigné, avec une nuance de pitié,
-à ne jamais causer, ce qu'il appelait «&nbsp;sérieusement&nbsp;»,
-avec Élise ; elle, passionnément convaincue
-que rien d'autre n'importait que ce temps
-consacré à l'unique amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré
-son mari, et au même lieu, elle fut tout à coup
-nez à nez avec sa s&oelig;ur Marie, madame de Vamiraud.
-Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise
-eût consenti à réfléchir aux suites logiques de la
-visite de M. Destroyer. Mais Élise ne réfléchissait
-pas à cela, et voyant sa s&oelig;ur, elle eut une surprise,
-après tout, non désagréable. Et tandis
-qu'elle montait l'escalier derrière sa s&oelig;ur, elle
-se demanda même : «&nbsp;Pourquoi ai-je presque du
-plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois,
-m'a tant exaspérée?&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, en refermant la porte de sa chambre et
-en embrassant Marie de Vamiraud, elle comprit
-par quel sortilège, pour la première fois, en se
-trouvant seule avec sa s&oelig;ur, elle éprouvait un
-contentement. C'était qu'à sa s&oelig;ur et uniquement
-à sa s&oelig;ur elle sentait qu'il était possible de parler
-de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir
-l'immensité du bonheur d'Élise! Élise soupçonnait
-bien qu'évidemment elle ne pouvait tout
-dire à sa s&oelig;ur, mais sa s&oelig;ur, heureuse et amoureuse,
-n'avait autrefois aux lèvres que le mot
-«&nbsp;amour&nbsp;» ; sa s&oelig;ur la suffoquait autrefois avec
-ses récits ou ses exclamations de volupté ; sa s&oelig;ur
-lui avait été odieuse autrefois par l'abondance de
-ses allusions à une félicité ignorée d'elle : aujourd'hui,
-grâce à la liberté qu'autorisait le langage
-trop connu de sa s&oelig;ur, elle allait, à son tour,
-pouvoir lui dire : «&nbsp;Je suis heureuse!&hellip; j'aime!&hellip;
-Ah! je ne t'avais pas comprise autrefois!&hellip; A
-présent, je sais&hellip; J'aime!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, avec la même liberté, &mdash; sinon avec le
-même cynisme d'expressions, &mdash; qu'employait
-autrefois madame de Vamiraud pour exprimer
-ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même,
-mais soumise à une force irrésistible, raconta la
-joie de son évasion et les transports éprouvés par
-elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des
-bras aimés.</p>
-
-<p>Elle allait ; elle parlait ; elle se grisait de ses
-paroles tout en s'émerveillant de leur facilité. Elle
-n'avait point goûté jusqu'ici le plaisir de la confidence.
-Elle n'avait eu précédemment à confier
-que des tristesses, des éc&oelig;urements, ou bien de
-ces sentiments de tiédeur qui donnent la nausée.
-Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer,
-elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante
-vapeur. Aujourd'hui elle s'ouvrait. Son
-besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle
-le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait
-une femme de son monde! Elle s'interdisait de
-penser : «&nbsp;Mais Marie, quoique de mon monde et
-quoique ma s&oelig;ur, n'a jamais rien compris aux
-affaires de mon c&oelig;ur!&hellip;&nbsp;» Marie avait connu le
-bonheur de l'amour avant qu'Élise le soupçonnât ;
-Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de
-son amour.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère
-sous la voilette, laissait parler sa s&oelig;ur. Celle-ci,
-peu à peu, commença à s'étonner d'une réserve
-si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que
-l'amour? Tu as éprouvé cela, toi? Je te répète
-peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue
-dire dans tes grands épanchements?&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et
-dit :</p>
-
-<p>&mdash; Mes grands épanchements, ma petite, étaient
-ceux d'une femme légitime, d'une femme mariée,
-heureuse entre les bras de son mari&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! dit Élise, c'est vrai : tu as de la chance!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends l'amour, certes! reprit Marie,
-mais quand il est permis, sanctifié pour ainsi
-dire.</p>
-
-<p>&mdash; Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées
-les petites choses que tu racontais à tout
-venant et qui faisaient rougir maman et ma pauvre
-vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir
-faire bénir tout cela! Vous avez un fier privilège,
-vous autres qui avez eu la main heureuse
-dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais
-songé à celles que le mariage n'a pas contentées
-et qui errent par le monde en se demandant ce
-qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir
-de songer à ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense
-un instant à elles, je te prie, et sache que, parmi
-elles, a végété ta s&oelig;ur, pas plus indigne qu'une
-autre d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre
-bois que toi, après tout, et nullement préservée
-du désir d'adorer un homme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très
-bien! Mais si l'amour est libre, à présent, que
-devenons-nous!</p>
-
-<p>&mdash; Et, hélas! que devenons-nous si nous
-sommes sans amour?</p>
-
-<p>&mdash; Ton mari est un très bel homme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voilà!&hellip; Toi aussi!&hellip; Toujours la même
-rengaine me poursuivra. Mon mari est un très
-bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche!
-Est-ce qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture
-ou de sculpture? Est-ce qu'on m'a enseigné
-à me pâmer devant les modèles et les plâtres?
-Est-ce qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre
-aux règles de l'esthétique? N'a-t-on pas
-tout fait, au contraire, pour que je me méfie de
-ce piège? Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que
-c'est que la beauté en amour, sinon une idée qui
-ne dépend que de nous, non de la barbe ou des
-cheveux de celui que nous aimons, puisque, dès
-que nous aimons un homme, nous ne voulons
-même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu as toujours été forte en matière de
-raisonnement. Moi, je ne vais pas si avant.
-Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je
-te dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il
-y a des règles du jeu, des règles de société, si tu
-veux, et qu'il ne faut pas tricher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre
-adversaire ne vous accorde pas la «&nbsp;belle&nbsp;». Si on
-perd, c'est définitif, c'est pour toute la vie&hellip; Moi,
-j'ai perdu.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait :
-«&nbsp;Oui, mais qu'y faire?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné ; voilà
-la différence entre nous.</p>
-
-<p>Elles restèrent séparées par un silence glacial.
-Madame de Vamiraud se leva :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous
-désolés de cette malencontreuse aventure&hellip; J'espère
-bien que tu ne vas pas persister dans tes
-fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait
-sur tous les membres de ta famille!</p>
-
-<p>Élise, démunie de tout son lyrisme du premier
-quart d'heure, reconnut enfin sa s&oelig;ur et ne put
-que lui répliquer avec un amer sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu
-ne voudrais pas qu'une seule d'elles fût diminuée
-par le fait que j'essaie, moi, de corriger mon
-malheur!&hellip; Mille regrets si le scandale vous
-gêne!</p>
-
-<p>&mdash; Blasphème pendant que tu y es! prononça
-solennellement madame de Vamiraud ; couvre
-d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien
-à propos, je le vois décidément : le vice mène à
-tout.</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle
-le faisait jadis lorsque sa s&oelig;ur proférait de grands
-ou de gros mots ridicules. Et elle lui dit, s'accompagnant
-d'un geste tragique :</p>
-
-<p>&mdash; Madame de Vamiraud! le Vice, pour le
-moment, met la Vertu à la porte. Allons, ouste!</p>
-
-<p>&mdash; C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu
-es ma cadette!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Cette dernière expression était bien de la fille
-de M. de La Hotte-Saint-Pair, le généalogiste.
-La s&oelig;ur aînée insultée par sa cadette, cela constituait
-une anomalie qui signifiait que l'ordre du
-monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées
-ou tordues par la tempête les branches de l'arbre.
-Et la s&oelig;ur aînée mêlait le dépit d'une telle
-constatation au regret de n'avoir pas mené à
-meilleure fin une entrevue diplomatique à elle
-confiée par ses parents «&nbsp;en raison, lui avait dit
-M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang
-et du nom que tu portes&hellip;&nbsp;».</p>
-
-<p>Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et
-courroucée, retrouver les malheureux parents,
-tout de frais débarqués de Granville, après un
-voyage accompli au reçu d'un télégramme de
-M. Destroyer, et installés à l'étroit dans l'appartement
-des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur
-représenta «&nbsp;sa cadette&nbsp;» comme le monstre de la
-rébellion et de l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair,
-qui avait eu, depuis son mariage, une douzaine
-de maîtresses au vu et au su de tout le
-pays et de sa femme, fut sincèrement indigné
-et non moins ingénument stupéfait. Madame
-de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps
-prédit que le fonds d'indépendance dont était
-affligée sa fille Élise devait conduire l'infortunée
-aux abîmes. Elle rappela tous les soins
-accordés par elle à Élise lors de ses maladies de
-jeunesse : elle insista sur la surveillance attentive
-dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse
-éprouvée lors du premier penchant de la jeune
-fille, celui qui avait failli la jeter dans les bras du
-lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de
-M. Destroyer, qui, par ailleurs, était un homme
-sérieux et faisant d'excellentes affaires. «&nbsp;Quand
-elle a procuré à sa fille un mari de la figure de
-celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le
-droit de dormir sur les deux oreilles&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer
-à Élise une entrevue avec ses parents, ceux-ci se
-refusant, comme de juste, à aller la joindre dans
-son logis de fortune ; mais, la fin malencontreuse
-de l'entretien lui ayant fait oublier la commission,
-il fallut écrire à la dévoyée.</p>
-
-<p>Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément
-à l'heure où Élise allait d'ordinaire rue
-Guénégaud. L'amoureuse considéra cette désobligeante
-coïncidence comme une catastrophe.
-Elle annonça à son amant qu'elle était convoquée
-par sa famille le lendemain.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! «&nbsp;eh bien?&nbsp;» Mais c'est demain
-dans l'après-midi : alors, je ne te verrai pas.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; A moins que&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait
-que Jean-Marie lui proposerait de la voir à une
-autre heure.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui
-faire entendre qu'il ne résulterait probablement
-de cette entrevue avec la famille rien de plus
-grave que ce qui était déjà. Elle le regardait,
-sans le comprendre, et ses yeux restaient tout
-humides.</p>
-
-<p>&mdash; Mais,&hellip; demain? insista-t-elle, demain!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous
-verrez vos parents demain et nous nous verrons
-après-demain.</p>
-
-<p>Alors Élise fut secouée par les sanglots.</p>
-
-<p>Elle attendait qu'il lui proposât pour demain
-une autre heure, le soir par exemple, l'heure du
-dîner, peut-être!&hellip; ou après&hellip; ou le matin&hellip; ou
-la nuit!&hellip; Ah! que savait-elle! toute heure eût
-été bonne. Elle se fût bien privée de manger et
-de dormir pour ne pas manquer de voir Jean-Marie
-demain!</p>
-
-<p>Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait
-pas.</p>
-
-<p>Elle le quitta, désolée, comme pour une longue
-séparation.</p>
-
-<p>Elle baissa sa voilette ; elle sentait qu'elle allait
-pleurer dans la rue. Lui, il avait souri en l'embrassant
-dans l'antichambre ; il dodelinait de la
-tête et il pensait : «&nbsp;Quelle Mimi-Pinson!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina
-vers la rue de Sèvres, en s'accordant, toutefois,
-quelques minutes d'illusion un peu gamine :
-du quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher
-la rue Guénégaud pour gagner le faubourg
-Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison
-habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle
-allait chez lui. Mignardises ridicules de la femme
-qui aime pour la première fois, ou simplement de
-la femme qui aime.</p>
-
-<p>Mais, passé la porte cochère, après un regard
-rapide sur la vieille cour pavée où jouait un
-enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour,
-et qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait
-effectivement et aux êtres qu'elle allait voir,
-sinon aux choses qu'elle devrait leur dire, car elle
-était complètement dépourvue de diplomatie.</p>
-
-<p>Elle avait été fréquemment chez madame de
-Vamiraud du temps qu'elle menait, comme elle
-disait elle-même en souriant : «&nbsp;la vie d'une
-femme comme il faut&nbsp;». Ce n'étaient pas des réunions
-très plaisantes. Madame de Vamiraud, qui
-s'entourait de quelques dames titrées du faubourg,
-abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait
-invariablement répéter un rôle où l'on eût aimé
-que quelque metteur en scène invisible l'interrompît
-d'un juron : «&nbsp;De l'aisance! de l'aisance!
-N. de D&hellip;, vicomtesse!&hellip;&nbsp;» Le mari, on ne le
-voyait jamais : il était à son cercle, disait-on ; en
-réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu,
-car on n'était pas riche. Élise ne gardait de ces
-thés qu'un souvenir d'ennui morne ou de propos
-drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à
-M. Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement
-la saveur, n'ayant pas le moindre esprit d'observation
-ni d'ironie.</p>
-
-<p>Élise fut introduite par un valet de chambre qui
-ne leva les yeux sur elle qu'à la dérobée, ce qui,
-à tort ou à raison, lui donna à penser que son cas
-était connu dans la maison et avait peut-être été
-discuté à table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en
-accusée ; elle eut la vision du tribunal, de la cour
-d'assises&hellip; C'était un commencement! On allait
-sans doute la livrer un jour ou l'autre aux
-hommes d'affaires, aux avoués, aux avocats&hellip;</p>
-
-<p>Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir,
-elle se trouva assise, non pas dans le petit salon
-intime, non pas dans une pièce quelconque où
-l'on reçoit une s&oelig;ur, mais dans le grand salon.
-Tout était prémédité, ici. On la recevait avec
-cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au
-moins, car les meubles étaient recouverts de
-housses. C'étaient les vacances ; on n'était point
-censé habiter Paris. Et il fallait marquer, en outre,
-que la s&oelig;ur aînée et les vieux parents étaient
-venus là à cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise,
-et nulle autre cause, obligeait à se mouvoir
-tous ces personnages esclaves d'habitudes et de
-gestes arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée.
-Dans son extase amoureuse, elle ne s'était pas
-représenté que tout un monde gravitait autour
-d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait
-autrui, elle déplaçait des individus nombreux,
-elle entraînait dans son orbite déréglée toute sa
-famille!&hellip; Qui pense à cela quand il aime? N'aurait-on
-donc point de vie personnelle?</p>
-
-<p>Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait,
-à l'étage supérieur, des pas qui faisaient
-tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle
-songea à son père et à sa mère qui allaient
-paraître. Ses juges!&hellip; Elle eut un frisson. Elle
-n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer,
-parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient
-jamais fait de scène. Sa mère, il est vrai, élevait
-la voix assez facilement, mais cela ne tirait guère
-à conséquence ; quant à son père, il se mêlait de
-peu de choses, et, avec ses enfants, n'avait jamais
-été qu'un répétiteur d'histoire et un homme bon.
-Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle
-avait peur. Le caractère insolite de la circonstance
-lui en imposait.</p>
-
-<p>Tout à coup, ils entrèrent.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte parut d'abord, regardant
-la coupable bien en face. M. de La Hotte venait
-derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans
-doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager
-le feu.</p>
-
-<p>Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et
-l'autre blanchi. Leur teint était mauvais. Elle eut
-honte. Et, d'un coup, elle se jugea perdue. Non,
-elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient,
-au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle
-allait se jeter à leurs pieds, leur demander pardon,
-les accompagner à Granville par le premier train,
-afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer
-leur domicile qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup
-de mal à quitter!</p>
-
-<p>Madame de La Hotte dit, de loin :</p>
-
-<p>&mdash; Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de
-chemin de fer&hellip; avec les retards. Nous avons failli
-dérailler à Folligny&hellip; Et nous voilà ici, à Paris,
-à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne.
-Tout Granville doit se demander si nous
-sommes devenus fous! Que dire, en effet, pour
-expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir,
-comme prétexte, de mauvaises nouvelles reçues
-de toi. Que dirons-nous lorsqu'il faudra s'expliquer
-sur ces mauvaises nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash; Nous voilà&hellip; dit le pauvre M. de La Hotte,
-après avoir enfin lâché la porte.</p>
-
-<p>Élise se sentit émue.</p>
-
-<p>&mdash; Papa!&hellip; Maman!&hellip; dit-elle, et sa voix fut
-étranglée.</p>
-
-<p>&mdash; Ta conduite est une honte, lui dit son père.
-Quelle figure allons-nous faire à présent devant
-la famille?</p>
-
-<p>Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première
-phrase, à son entrée, et y avait, à son insu,
-inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors, elle
-s'adonna à la passion. Elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je
-n'ai pas donné le jour à un monstre&hellip;</p>
-
-<p>M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille
-qui ne parlait pas :</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta
-bouche en présence de ta mère serait indécent.
-Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te
-chercher.</p>
-
-<p>Alors Élise sursauta :</p>
-
-<p>&mdash; Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.</p>
-
-<p>&mdash; Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais
-c'est ton père qui te l'ordonne!</p>
-
-<p>&mdash; Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je
-suis mariée ; c'est vous qui avez voulu que je me
-marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis libre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mariée!&hellip; parlons-en! Et tu es libre de nous
-assassiner? de nous ravir plus que la vie : l'honneur?</p>
-
-<p>&mdash; Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne
-pense à attenter ni à vos jours ni à votre dignité.
-Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans
-mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne
-m'a jamais aimée ; je n'ai jamais aimé mon mari&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte l'interrompit :</p>
-
-<p>&mdash; Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais
-adoré cet homme-là! Si tu l'avais aimé comme il
-faut, il t'aurait adorée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je me crois bâtie de chair et d'os, maman ;
-mais je n'ai pas pu aimer cet homme-là.</p>
-
-<p>&mdash; Personne ne t'a forcé la main, je suppose!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute!&hellip; sans doute&hellip; Mais une jeune
-fille ne sait pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu avais des goûts extraordinaires!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies,
-dit M. de La Hotte : on t'a enseigné, je pense,
-quels étaient tes devoirs!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise ; je
-dis seulement : je n'ai pas pu demeurer avec un
-homme antipathique et qui vivait à la fois avec
-moi et avec des filles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'était pas une raison pour chercher un
-autre homme!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne
-suis pas de ces femmes qui vont fonder leur conduite
-sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai fait,
-voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus,
-sauf en ce qui concerne les ennuis que je peux
-vous causer.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais ceci est secondaire pour toi.</p>
-
-<p>&mdash; Tout simplement, je n'y ai pas pensé&hellip;
-C'est un tort, mais, si j'avais pensé à cela avant
-tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire ce
-que j'ai fait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que veut-elle dire? firent les deux parents
-à la fois.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire que, quand on aime vraiment,
-c'est à ceci qu'on pense et à rien d'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond
-de la turpitude? Je te défends, encore une fois,
-d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de La
-Hotte. Je te renie.</p>
-
-<p>Puis il trouva le moyen de reporter son esprit
-à la chose qui le captivait exclusivement d'ordinaire,
-et il dit avec une certaine emphase :</p>
-
-<p>&mdash; J'entends le bruit d'une branche fracassée
-qui tombe en traversant rameaux et rameaux&hellip;</p>
-
-<p>Il voyait son arbre généalogique : il entendait
-dégringoler la branche représentant Élise.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait
-à la seule idée qu'évoquait pour elle le mot
-amour :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle
-comparât cette image de la beauté idéale avec celle
-de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié ces
-malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux,
-qui sont si innocentes par elles-mêmes et qui,
-pourtant, peuvent introduire le désordre dans
-toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme,
-en ce pénible moment? Pourquoi était-elle reniée
-par son père? Pourquoi ses parents avaient-ils fait
-treize heures de voyage dont ils semblaient tout
-flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un
-salon où chaque meuble, chaque objet, la pendule,
-les tableaux et le lustre, semblaient voilés de
-pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise
-avait un jour doucement acquiescé au choix que
-madame de La Hotte lui faisait d'un mari conforme
-à son propre penchant pour les Adonis?</p>
-
-<p>Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame
-de La Hotte pouvait-elle songer à ce point
-initial d'une série de faits enchevêtrés? Nous
-oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte
-des motifs de nos actes!</p>
-
-<p>Madame de La Hotte ne comprit pas ce que
-signifiait ce sourire. Elle crut qu'il répondait par
-une timide affirmative à la question posée par elle.
-Elle crut que sa fille, ayant, &mdash; ceci était admissible, &mdash; à
-se plaindre gravement de son mari,
-avait trouvé <i>un plus bel homme encore</i>! Et, à
-cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup
-pour sa fille une secrète indulgence.</p>
-
-<p>Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main :</p>
-
-<p>&mdash; Ton père est sévère, lui dit-elle ; mais
-songe que tu nous fais beaucoup de chagrin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de
-La Hotte, il s'agit d'une brisure infligée à l'institution
-de la famille qui est la base de la société.
-Vous ne vous souciez guère de ces choses-là,
-vous autres femmes ; vous en venez toujours à
-vos petits chagrins, à vos satisfactions personnelles.
-Flattez vos instincts, vos goûts ou vos passionnettes
-comme vous l'entendez, sapristoche!
-Mais ne délogez pas un membre de la famille de
-la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de
-par les actes de l'état civil&hellip;</p>
-
-<p>Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni
-sa fille ne l'écoutèrent plus. L'une et l'autre pensaient :
-«&nbsp;Le voilà sur son dada favori.&nbsp;» Et un imperceptible
-lien se formait entre la mère et la fille.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte était assurément imprégnée
-des principes qui rendent auguste l'institution
-familiale ; elle les savait par c&oelig;ur et les observait
-elle-même volontiers, mais c'étaient en elle
-comme de ces notions apprises à l'école, ressassées
-souvent, et qui n'ont jamais pénétré jusqu'au
-vif de nous-mêmes ; et, dans la pratique, elle
-n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si
-elle était demeurée fidèlement attachée à son mari,
-malgré les innombrables manquements de celui-ci,
-c'était qu'il était à ses yeux le «&nbsp;bel homme&nbsp;»
-que nul autre ne saurait dépasser ni remplacer.
-Elle était simple, n'avait que quelques instincts
-et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui
-avait constitué une vertu. Elle était, comme
-presque tout le monde, incapable de se transporter
-jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait
-de la complaisance pour sa fille au moment
-exact où il lui semblait possible que sa fille eût
-enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui
-étaient les siennes.</p>
-
-<p>M. de La Hotte eût pu introduire dans les
-c&oelig;urs les sages notions qu'il possédait s'il se
-fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou
-s'il eût eu moins vite un si complet dédain pour
-les petites cervelles qui l'environnaient. Faute
-d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient vengées
-en le rapetissant lui-même : de concepts élevés
-et féconds, il en était descendu à l'adoption de son
-humble image d'Épinal : l'arbre généalogique,
-d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits
-comestibles.</p>
-
-<p>Si madame de La Hotte eut quelques paroles
-sensées à adresser à sa fille, ce ne fut pas aux
-profondes sources de son mari qu'elle les puisa,
-mais au réservoir de son expérience personnelle,
-et peut-être aussi les dut-elle à cette disposition
-qu'elle avait à cueillir de la vie ce que celle-ci
-pouvait offrir de moins amer :</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire,
-moi, je veux encore te laisser le temps de
-penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de ta
-famille ni du monde auquel tu appartiens, parce
-que tu ne les remplaceras pas. Il nous faut
-quelqu'un auprès de nous : mieux vaut encore
-celui qui nous incommode un peu que celui qui
-peut à chaque instant nous quitter.</p>
-
-<p>M. de La Hotte parut approuver ces paroles.
-Il avait peu envie d'en ajouter d'autres.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à
-une conclusion.</p>
-
-<p>Élise sentit les larmes lui venir ; elle se jeta
-au cou de sa mère et lui dit à l'oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Maman&hellip; Tout ça, c'est très bien, mais je
-suis amoureuse&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle
-connût ce qui lui était révélé, elle s'affaissa dans
-un fauteuil en faisant craquer la housse. L'attention
-qu'elle dut porter à la déchirure produite la
-dispensa de retrouver ses esprits. Et ses esprits se
-concentraient autour de cette idée : «&nbsp;Elle a rencontré
-un homme <i>plus beau</i> que monsieur Destroyer!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant
-la parole, madame de La Hotte, incitée à la
-complaisance par l'image qu'elle se faisait d'une
-aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée
-pour elle-même, laissa tomber ces mots qui clôturèrent
-l'entretien :</p>
-
-<p>&mdash; Cela passera ; prenons patience. Tout vaut
-mieux qu'un divorce.</p>
-
-<p>Alors M. de La Hotte retourna vers la porte,
-sans mot dire. Élise vit son père qui s'éloignait
-d'elle. Madame de La Hotte se leva ; elle s'approcha
-de sa fille pour lui dire un dernier mot à
-voix basse, qui fut :</p>
-
-<p>&mdash; Petite sotte! rentre donc chez ton mari <i>tout
-de même</i>&hellip;</p>
-
-<p>Élise fit : «&nbsp;Ho!&hellip;&nbsp;» regarda sa mère avec stupeur,
-et s'en alla.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait.
-Elle avait l'esprit bien fait, quoiqu'elle n'eût
-pas beaucoup réfléchi ; peut-être à cause de cela&hellip;
-Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un
-entretien si important avec ses parents, d'un
-entretien qui avait motivé de leur part un déplacement
-extraordinaire, d'un entretien dont les
-plus graves choses semblaient dépendre, tant pour
-la morale publique que pour les intérêts privés.
-Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari :
-«&nbsp;On a réuni le Conseil d'administration. &mdash; Ah,
-et qu'est-ce qu'il en est résulté? &mdash; Rien. On a
-parlé&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il?
-Rien. On avait parlé. C'était une formalité accomplie.
-Les parents allaient s'en retourner à Granville,
-refaire treize heures de chemin de fer, avec
-les retards&hellip; et peut-être dérailler encore à Folligny&hellip;
-Qu'avaient-ils appris de leur fille? Rien
-qu'ils ne connussent précédemment. Que lui
-avaient-ils enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà.
-Quelles considérations pouvaient tenir devant cette
-formule : «&nbsp;Je suis amoureuse&nbsp;»?&hellip; Cette formule,
-exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de
-l'entretien confus. Madame de La Hotte, avec ses
-treize heures de chemin de fer, son déraillement,
-et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée
-de cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été,
-elle, par les quelques mots de sagesse ou de bon
-sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La
-Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore
-Élise ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa
-mère écrasée sur son fauteuil. Sa mère, qui venait
-tout exprès pour la tirer d'un malheur personnel
-et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa
-mère ne pouvait se défendre d'être envieuse, oui,
-rétrospectivement envieuse, pour son compte, du
-fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées
-de madame de La Hotte étaient mises en déroute
-par ce seul fait : que sa fille avait pu rencontrer
-un plus bel homme que M. Destroyer!</p>
-
-<p>Pour le reste, Élise pensait : «&nbsp;Oui, il y a des
-choses qu'on dit, des principes qu'on agite au grand
-air comme s'ils étaient inscrits sur des banderoles,
-et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence,
-et tout cela est le fruit de l'expérience de
-nombreuses générations et doit correspondre à
-des conclusions raisonnables et de première nécessité ;
-et puis, en fait, chacun à part soi se conduit
-à peu près à sa guise, les uns inconsciemment,
-les autres en pleine connaissance de cause, les
-uns avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie.
-L'arbre généalogique de papa? Oui, ça fait
-un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction
-des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs
-illustres : un évêque qui fut un saint, dit-on, plusieurs
-généraux, et des receveurs de finances dont
-on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité
-d'honnêtes gens, en somme, et nombre de
-femmes vertueuses d'autrefois qui passèrent leur
-jeunesse et quelquefois leur vie à porter des
-enfants et à les mettre au monde. Cependant, je
-me souviens des histoires que l'on racontait,
-quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces
-chers parents dont les noms sont si bien calligraphiés
-dans des médaillons! ce n'étaient pas des
-histoires pour les enfants, on se cachait de nous,
-mais on riait avec indulgence en s'en communiquant
-les péripéties : tous les hommes sont
-secoués par le démon de l'amour et refusent d'en
-convenir parce que l'amour est comme un grand
-vent qui dérange les étiquettes et menace de les
-faire tomber de l'arbre. Les grands vents règnent
-parmi les arbres généalogiques comme sur les
-forêts. Il y a partout du grabuge, et cela fait de
-la matière pour les narrateurs d'anecdotes qui
-divertiront un jour les réunions de familles&hellip;
-sans cela un peu mornes&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne
-rentrait de coutume, et n'ayant pas vu ce jour-là
-son amant, elle fut saisie d'une crise de tendresse,
-mais de tendresse pour qui?&hellip; Pour ses parents!</p>
-
-<p>Elle fut tout à coup au désespoir en songeant
-à la peine qu'ils devaient éprouver d'une entrevue
-si mal terminée. Elle se souvint de son enfance,
-de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du
-Cours, madame de La Hotte à la fenêtre, en
-bigoudis, le matin ; M. de La Hotte si calme, un
-peu original, mais bon homme et vraiment peu
-gênant. Elle le retrouvait en pensée le soir, à la
-fin du marché, allant chercher des friandises dont
-toute la maisonnée profitait ; et l'odeur du marché
-finissant lui montait aux narines&hellip; Alors, elle
-pleura. Tout en pleurant, elle se demandait :
-«&nbsp;Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je
-remonte, je n'étais pas heureuse, je n'avais aucun
-bonheur&hellip;&nbsp;» Elle s'étonnait de pleurer ; mais il n'en
-était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé et
-qu'elle était liée indissolublement à ces figures
-d'autrefois.</p>
-
-<p>Peut-être était-elle incitée à songer à cela non
-seulement parce qu'elle avait vu ses parents, mais
-parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent
-de Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la
-nostalgie de Granville. Il n'y allait plus qu'autant
-exactement que ses affaires l'exigeaient ; mais, s'il
-n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne
-consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait
-mine de vouloir s'absenter un seul jour, elle
-manifestait un tel désespoir qu'il en demeurait
-paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés
-et plus encore à ses affaires. Mais comme il était
-en même temps de forme rude, il commettait de
-grandes maladresses en ses façons d'accéder aux
-désirs de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer
-trop forte peine, mais il le lui faisait payer quelquefois
-cher, involontairement. Il savait, par
-exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait
-que ses affaires souffraient de son inertie. Élise,
-quoique élevée au milieu de gens économes et ayant
-appris toute la valeur de l'argent, était devenue
-totalement indifférente à des questions de cette
-sorte. On lui avait enseigné à vivre non pour
-aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et elle ne
-voyait plus rien hors des limites de l'heure présente,
-pourvu qu'elle la passât près de son amant.
-Et elle enjambait avec insouciance et mépris les
-heures qui la devaient séparer de l'heure pareille,
-de l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger
-pour demain, toujours pour demain au plus tard.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux
-et insipide à Paris ; il rappelait à chaque instant
-des choses de là-bas. Il respirait tout à coup avec
-ivresse :</p>
-
-<p>&mdash; Que sens-tu? lui demandait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; L'air du port!&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage :
-«&nbsp;La morue!&nbsp;» Il sentait la morue déchargée
-de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs du
-marché finissant, les légumes piétinés, le thym,
-la ciboule, les melons et les fraises plus délectables
-encore,&hellip; comme chacun sent son passé, sa
-jeunesse.</p>
-
-<p>Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à
-Granville cette année. Pourquoi Élise n'eût-elle
-pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue en
-ville, au casino, comme autrefois.</p>
-
-<p>Un tel projet avait causé à Élise la première
-grande douleur éprouvée en son idylle. Aller à
-Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer
-avec son amant entre quatre murs, comme
-elle le faisait ici? Est-ce qu'il lui eût été possible
-même de lui parler? «&nbsp;On s'arrangera!&hellip; répondait
-Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas
-se perdre de vue!&hellip;&nbsp;» «&nbsp;Comment! c'est beaucoup?&nbsp;»
-Il appelait cela «&nbsp;beaucoup&nbsp;»! Elle en avait
-cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et
-l'oubli quotidien de tout, oui, de tout, même du
-mauvais, entre les bras du bien-aimé, pour que
-fussent effacées les traces de cette alerte.</p>
-
-<p>Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il
-fût, était lourd, disait encore : «&nbsp;Ne pas aller, moi,
-à Granville, pour la première fois de ma vie,
-alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la
-première fois, n'est-ce pas leur envoyer à tous nos
-deux photographies unies sur une même carte? &mdash; Et
-cela ne me déplairait pas,&nbsp;» disait Élise. Il en
-demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.</p>
-
-<p>Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était,
-par sa passion, plongée dans un tel état d'ébriété
-qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste
-bonheur produisît une irritation funeste chez son
-amant.</p>
-
-<p>Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire
-à l'amour en privant son amant d'aller aspirer
-l'air marin dont il vivait depuis quarante ans. Elle
-n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où
-celui qui aime davantage devient un calculateur
-et un diplomate, un avisé conservateur de son bien
-et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires
-plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de
-famille trop riche, qui dissipe sa fortune sans
-aucun souci du lendemain. L'heure du rendez-vous,
-la chambre vulgaire, autrement dit : l'instant
-incomparable, le lieu du monde le plus
-magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de
-rien d'autre.</p>
-
-<p>Un double fait contribua à entretenir en elle cet
-aveuglement, c'est d'abord que M. Le Coûtre
-se soumit, timide encore devant sa maîtresse
-ou touché de son ardeur extrême, et c'est, en
-second lieu, qu'Élise se trouva libérée de ce qui
-lui avait causé une appréhension relative : la
-visite de son mari, la visite de ses parents. Il
-s'écoula un temps assez long, pendant lequel elle
-n'entendit plus parler de rien ni de personne. Elle
-n'entendit pas parler de requêtes, pas parler
-d'avoués, pas parler de son mari, pas même de
-ses malheureux parents. Son attendrissement
-pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier
-rendez-vous d'amour. Elle put, durant deux bons
-mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous d'amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils
-fussent courts.</p>
-
-<p>A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la
-fin de l'après-midi, et il ne lui donnait pas sa
-soirée. Ces conditions avaient paru très dures
-à Élise, dans les premiers temps. Puis, par
-une sorte d'accommodement miraculeux, comme
-l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux
-heures à peine, s'étaient répandues sur tout le
-jour. Élise se préparait dès le matin à les atteindre :
-ainsi les vivait-elle un peu déjà ; et elle vivait, le
-soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait
-jamais le temps ni désagréable ni long. Elle avait
-quotidiennement, en s'éveillant, la vision d'un point
-fixe autour duquel gravitaient toutes les heures ;
-sa journée avait un centre, comme un fruit a son
-noyau ; et cela procurait de la stabilité à chacune
-de ses pensées, à chacun de ses actes. Elle ne faisait
-rien sans but ; elle ne pensait jamais dans le
-nébuleux ou le vide ; il y avait une fin à tout, et
-cette fin était l'heure bienheureuse.</p>
-
-<p>La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois
-avec compassion, sous le prétexte qu'elle
-était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en
-souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt,
-elle songeait à ces fausses compagnies que
-nous procure la visite de telle personne ; on croit
-que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être
-seule, mais en réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on
-ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui vaille. Tout instant
-du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait
-un tressaillement, et elle avait la foi que le
-reste des choses était méprisable et nul. Il semblait
-à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son for
-intérieur, elle plaignait sincèrement tout le
-monde.</p>
-
-<p>Cet état s'exalta durant les mois de vacances.
-Bien qu'à l'ordinaire elle ne se laissât guère intimider
-par la foule, le désencombrement de Paris
-lui parut fait exprès pour fournir plus de place à
-sa marche glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues
-sans se soucier de la poussière ni de la chaleur.
-L'orage autrefois l'effrayait ; maintenant, non. La
-pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur
-de certaines journées, à laquelle elle avait toujours
-été sensible, lui semblait décuplée, et, quand elle
-se promenait avec son amant, celui-ci se moquait
-d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.</p>
-
-<p>Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette
-eau miroitait, les péniches parce qu'elles portaient
-un pot de fleurs ou parce qu'elles avaient à
-l'avant un disque de couleur vive, les arbres
-parce qu'ils jaunissaient, une petite rue parce
-qu'elle était déserte, une autre parce qu'il s'y
-produisait un embarras de voitures, un enfant
-parce qu'il était «&nbsp;si frais!&nbsp;» disait-elle, et un
-autre parce qu'il était «&nbsp;si drôle!&nbsp;» étant barbouillé.</p>
-
-<p>Car elle se promenait avec son amant. Elle ne
-sortait pas tous les jours avec lui, en vérité ; mais
-cette aubaine lui arrivait depuis que, selon l'expression
-de M. Le Coûtre, «&nbsp;il n'y avait plus personne
-à Paris&nbsp;». Jean-Marie sortait avec elle depuis
-que le risque était moindre de tomber nez à nez
-avec quelque habitant de Granville, et surtout
-depuis que ses amis à lui avaient, pour les
-vacances, quitté la Taverne de l'Opéra. Il n'était
-pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes :
-la partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au
-café et entre hommes ; mais, les partenaires lui
-manquant, il se trouvait dés&oelig;uvré. Élise et lui
-suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient
-pour le Point-du-Jour ou Saint-Cloud.
-Elle était enfant, turbulente, éperdument tendre,
-et oubliait, &mdash; chose invraisemblable, &mdash; les
-notions les plus élémentaires de la tenue ; elle
-adorait s'asseoir dans les guinguettes, manger une
-gibelotte ou simplement des «&nbsp;frites&nbsp;». Jean-Marie
-lui disait, en s'étonnant, qu'il y avait en elle de
-la grisette, car il ignorait qu'il y en a au fond de
-toute femme vraiment amoureuse.</p>
-
-<p>Ou bien, quand le temps était menaçant, sans
-aller si loin, ils se risquaient au Jardin du Luxembourg,
-vidé de son public ordinaire. On y trouvait
-encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant
-les joues et riant de tout son c&oelig;ur. Des étrangers
-seuls y erraient. Les parterres désertés, le
-grand jet d'eau, les frondaisons roussies, l'odeur
-des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage
-pouvaient émouvoir à l'extrême une âme prédisposée.
-Élise demeurait extasiée auprès de son
-amant, qui, lui, regrettait «&nbsp;l'air marin&nbsp;» et condescendait
-à ne pas le dire.</p>
-
-<p>Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment
-charmante. Et il croyait, quant à lui, mettre le
-comble à la gentillesse dont un homme est capable,
-en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse
-qu'il endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque,
-à cause d'elle, il manquait à ses habitudes de
-célibataire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait
-distraitement ce qu'elle lui disait ; il y répondait à
-peine ; il demeurait absorbé durant de longues
-périodes ; l'on eût jugé alors que son grand corps,
-seul, était présent. Élise ne concevait qu'une
-interprétation à ces états, et elle la traduisait
-aussitôt :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne m'aimes plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant
-soudain, et il tâchait, à sa manière, de lui prouver
-la continuité de sa tendresse.</p>
-
-<p>Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le
-souvenir de nombreux moments pareils commençait
-à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu
-d'une conversation, elle adressait à son amant
-l'éternelle question dont les femmes aimantes
-trouvent l'inspiration en leur c&oelig;ur et qu'elles
-redisent, malgré elles, même après en avoir
-éprouvé le désastreux effet :</p>
-
-<p>«&nbsp;M'aimes-tu?&nbsp;»</p>
-
-<p>Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se
-lassent, les amoureuses, de poser la question qui
-est la plus maladroite ennemie de l'amour.</p>
-
-<p>Patient, nullement nerveux, mais point habile,
-Jean-Marie ne s'entendait ni à dissimuler l'ennui
-qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le dissiper
-par une réplique un peu avisée ou seulement sincère.
-Certainement! il aimait son amie. Mais il la
-laissait souvent sur l'impression qu'en effet il ne
-l'aimait plus.</p>
-
-<p>Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en
-ses réserves de quoi s'étourdir, s'illusionner, voire
-se consoler. Et, somme toute, les jours, comme
-les scènes, se terminaient assez bien.</p>
-
-<p>Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait
-avec son allégresse ordinaire vers la rue
-Guénégaud.</p>
-
-<p>Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de
-cette vieille et sombre rue, sur le quai, ni avancer
-vers le porche de la maison où habitait Jean-Marie
-sans éprouver que son c&oelig;ur s'émouvait davantage.</p>
-
-<p>Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait
-entre-bâillée. C'était là qu'en passant dernièrement,
-le jour de la visite aux parents, elle avait
-vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui
-près du porche, sur les pavés de la rue, et
-occupé, comme un chimiste sur ses cornues, à
-transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une
-chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à
-salade. Élise se pencha vers lui, mais il était si
-malpropre qu'elle n'osa le toucher ; et le jeune
-descendant d'une longue race de concierges, sans
-se détourner de son occupation absorbante, trouva
-le moyen de reconnaître l'habituée de la maison,
-à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête,
-et, alors, égouttant sa cuiller de bois, il dit, du
-ton classique de ses pères :</p>
-
-<p>«&nbsp;Y a personne.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans
-lui accorder d'importance, elle franchit le seuil
-avec légèreté et passa, rapide, devant la loge. Elle
-gravit les marches de pierre usée, qui lui représentaient
-le chemin du ciel ; et, arrivée au second
-étage, elle tira le long cordon de laine, à gland,
-qui, par une suite de fils de fer, mettait en branle,
-au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul
-bruit de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau.
-Elle avait sa manière de sonner, convenue : on
-entendait la voix centenaire de la clochette
-s'éteindre ; on recommençait. Moyennant ce procédé,
-le locataire était assuré de la présence de la
-seule Élise, et il s'approchait, à pas de loup, pour
-ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait
-perçu que son ami, dès le premier tintement, stationnait
-dans l'antichambre, elle abrégeait le
-cérémonial en laissant reconnaître sa voix.</p>
-
-<p>Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une
-seconde fois, et puis une troisième, ayant toussé
-durant chaque intervalle. Et, après que le troisième
-tintement se fut dispersé comme une voix
-de moribond expirant, Élise, arrivée joyeuse
-sur le palier, crut que tout son sang se retirait
-de ses veines.</p>
-
-<p>Elle recommença cependant de sonner, et trois
-fois, nerveusement, raccourcissant les intervalles ;
-elle arracha même son gant pour frapper du doigt
-contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute
-convention, peine absurde. Aucune réponse.</p>
-
-<p>Alors elle redescendit et frappa de son doigt
-nu à la vitre de la loge close. Elle frappa fort ; son
-doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle s'efforça de
-voir dans l'intérieur de la loge : peut-être découvrirait-elle
-une lettre qui lui fût destinée, ou, à la
-rigueur, le courrier de M. Le Coûtre, ceci, après
-tout, n'ayant aucune signification. Mais ce qu'elle
-eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal objet, lui
-semblait devoir être pour elle un secours.</p>
-
-<p>Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait,
-seul, l'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?</p>
-
-<p>&mdash; Y a personne, répondit le gamin, toujours
-sans lever les yeux et sans interrompre ses opérations
-aquatiques.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais alors, dis-moi : tu connais bien
-les locataires de la maison, toi?</p>
-
-<p>L'enfant, habile à couper au plus court, jeta
-ces mots à la dame :</p>
-
-<p>&mdash; M'sieu Le Cout'e, il est «&nbsp;parti à Granville&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; A Granville!&hellip; Quand ça? quand ça?</p>
-
-<p>&mdash; A l'heure du train.</p>
-
-<p>Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle
-se raidit, blême.</p>
-
-<p>&mdash; Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?</p>
-
-<p>L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches,
-il contemplait son ouvrage. L'eau bourbeuse
-débordait de la vieille bottine :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli :
-avec quoi, à présent, que je vais le percer?</p>
-
-<p>Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et
-les soucis d'autrui ne l'atteignaient pas. Élise
-comprit qu'il était superflu d'insister. Une idée
-venait de la saisir : si l'enfant lui avait appris une
-nouvelle véridique et si M. Le Coûtre avait été
-appelé d'urgence à Granville sans avoir même le
-temps de lui dire adieu, &mdash; et il était homme à
-plutôt ne pas lui venir dire adieu qu'à se présenter
-chez elle à une heure insolite, &mdash; si tel était
-le cas, elle devait avoir chez elle, à cette heure, ou
-bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne
-lui restait plus qu'à courir chez elle. Et la voilà
-traversant le pont, comme une hallucinée.</p>
-
-<p>Il y avait un «&nbsp;bleu&nbsp;» pour elle chez madame
-Courvoisier. Et il était de l'écriture souhaitée.
-Elle ne put le lire dans la cage obscure de l'escalier ;
-elle contint son c&oelig;ur jusqu'au quatrième.
-Chez elle, elle se laissa tomber dans un
-fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée
-était magnifique ; les platanes jaunissants illuminaient
-la belle journée d'été. Un remorqueur
-sifflait. L'air était, à cette altitude, presque parfumé,
-ou semblait l'être à cause de la splendeur
-du ciel. Elle lut :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Ma chère Élise, le voyage de Granville est
-indispensable à mes affaires. Je n'ai pas voulu te
-dire que je partais, de peur de te troubler inutilement
-pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir
-rentrer d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne
-t'inquiète pas, ne te chagrine pas. Je ne peux, tu
-devrais le comprendre, abandonner ma maison de
-commerce, et d'autre part il est préférable, même
-pour toi, que l'on me sache à Granville en ce
-moment et pendant que tu n'y es pas, puisque
-nous avons commis l'imprudence de ne pas y
-venir ensemble, au grand jour, avec tout le
-monde, au commencement de la saison.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je t'embrasse tendrement comme je t'aime.
-Un peu de patience et de raison, Élise, et tu me
-diras, à mon retour, que j'ai bien fait.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des
-platanes, le ciel et ce qui était visible du dôme
-du Panthéon entre les branches. Qu'était-elle en
-ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait
-désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison
-d'être. Un instinct la poussa à se lever, mais elle
-se demanda aussitôt : «&nbsp;Pourquoi changer de
-place?&nbsp;» En effet, qu'irait-elle faire à un autre
-endroit de la pièce ou dans la pièce voisine? Rien.
-Elle n'avait aucun motif d'agir ; tout était indifférent.
-Elle demeura assise ; et la seule idée qui la
-retint à la vie fut, après un certain temps, que le
-temps passait&hellip; Le temps était le seul remède :
-il passait.</p>
-
-<p>Quand le temps aurait beaucoup passé, mais
-beaucoup, Jean-Marie reviendrait repeupler cet
-insipide désert&hellip;</p>
-
-<p>Alors elle se leva pour remettre sa pendule à
-l'heure, en la réglant sur sa petite montre qui
-allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la pendule
-avancer&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce
-qui était arrivé. La première soirée tout entière
-ne fut pour elle que néant. Elle attendit d'abord
-le moment du dîner. Puis il lui fut impossible
-de dîner, au grand désespoir de Mélanie, qui
-la combla de réflexions et de maximes sur une
-aussi importante abstention. Après quoi, Élise
-attendit le moment du sommeil. Elle s'accouda
-à sa fenêtre. La soirée tiède invitait tous les
-hommes et surtout les amants à la promenade.
-La Seine roulait son eau pesante et sombre. On
-entendait çà et là aux horloges tinter les heures :
-c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune
-des heures sonnait, Élise, en ayant compté attentivement
-les coups, se confirmait, en regardant sa
-pendule, que cette heure était bien, décidément,
-tombée dans le passé. Sa pauvre tête était vide.
-Rien, rien, rien&hellip; était la seule notion qui se
-présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint
-pas.</p>
-
-<p>Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença,
-couchée, de réaliser l'événement. Loin de le tenir
-pour un fait naturel et simple, tel que la lettre
-très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le
-considéra, bien entendu, que du point de vue de
-l'amour, de la privation qu'il lui causait et du
-danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème
-à riches développements pour un esprit enfiévré.</p>
-
-<p>Elle s'était obstinément refusée jusque-là à
-admettre le moindre nuage en son idylle ; elle
-voulait et créait un bonheur immaculé. Les
-taches, à la vérité, n'étaient encore que de provenance
-extérieure. Cette fois, bien que l'amour
-fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne
-s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée
-lui semblait voiler l'amour : elle se figurait du
-moins ainsi l'événement ; elle ne pouvait réussir
-à le considérer d'une autre manière : «&nbsp;Si Jean-Marie
-m'aimait, pensait-elle, il ne se fût pas
-éloigné.&nbsp;» Est-ce qu'elle s'occupait, elle, d'intérêts,
-d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était
-entre ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à
-ses cargaisons! Mais, donc, comme un mari! C'est
-ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses conseils
-d'administration jusque dans la chambre à
-coucher. Tout ce qu'Élise avait de romantisme en
-son âme était en rumeur. Elle n'aimait pas moins
-son amant, mais elle avait pour la première fois
-la révélation qu'il était possible que son amant ne
-l'aimât pas comme il faut.</p>
-
-<p>Cependant quelle différence essentielle entre le
-fait d'aller à Granville «&nbsp;pour ses affaires&nbsp;» et
-celui d'être séparé d'elle, à Paris, tout le jour,
-sous le même prétexte, en somme, et de la quitter,
-chaque soir, pour un motif encore moins
-plausible? Elle n'avait pas songé sérieusement
-jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à
-Paris, à cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait
-pendant les deux heures passées avec lui. Cette
-nuit seulement elle songea : «&nbsp;Mais qu'est-ce qu'il
-fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il?&nbsp;»
-Son élan généreux avait été jusque-là si puissant
-qu'elle n'avait même pas subi, au côté de Jean-Marie,
-le supplice du doute qu'endurent infailliblement
-les couples lorsqu'ils ne mettent pas
-toute leur existence en commun. Il ne plaisait pas
-à M. Le Coûtre de lui dire tout : elle s'abstenait
-de l'interroger. L'entretien était de tendresse ;
-l'amour étouffait le reste.</p>
-
-<p>Et, songeant maintenant à ces réticences, elle
-en souffrit rétrospectivement et se jugea plus
-malheureuse qu'elle ne l'avait été d'abord du
-départ subit pour Granville. Elle passa une nuit
-de douleur. Et l'avenir lui semblait perdu.</p>
-
-<p>Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et
-parla d'aller chercher un médecin. Madame
-n'avait pas dîné la veille ; Madame n'avait pas
-dormi de la nuit ; et Madame, avec ses traits tirés,
-était méconnaissable. Mais Élise refusa tout
-secours médical et dit qu'elle savait bien ce
-qu'elle avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre
-que quelque chose n'allait pas dans la liaison de
-sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son
-travail et réfléchit ; et quand sa maîtresse la
-sonna, Mélanie n'était plus là : elle était déjà descendue
-afin de faire part de ses réflexions à la
-concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.</p>
-
-<p>Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi,
-transformée ; mais, contrairement à ce que l'on
-eût pu attendre d'une fille si dévouée et qui
-ne cherchait d'ordinaire que le «&nbsp;bonheur de
-Madame&nbsp;», Mélanie portait sur toute la face l'expression
-d'une satisfaction qu'elle ne put même
-pas dissimuler. Élise lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque
-chose : vous avez retrouvé un bon ami!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas de danger, Madame, que je me
-laisse faire une seconde fois autrement que pour
-le bon motif!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! c'est peut-être pour le bon?</p>
-
-<p>Mélanie dit avec amertume :</p>
-
-<p>&mdash; Le bon se trouve difficilement quand une fois
-il y a eu le mauvais.</p>
-
-<p>Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à
-s'attrister sur son cas. Deux idées n'habitent pas
-volontiers en même temps une même cervelle. Et
-il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.</p>
-
-<p>Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne
-humeur. Élise lui attribua l'attention charitable
-de lui vouloir «&nbsp;remonter le moral&nbsp;». Mais l'effet
-était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa
-femme de chambre se montrait plus gaie, Élise
-était plus triste. Nulle considération ne calma la
-jovialité de Mélanie ; tout lui était beau, tout lui
-était bon, tout pour elle servait de prétexte à
-bavardage.</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me
-faites, à vous seule, l'effet d'une cage d'oiseaux
-d'en bas.</p>
-
-<p>Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre
-se montrait, on vit apparaître madame Courvoisier.
-Elle causa longuement à la porte d'entrée,
-puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter
-ses respects à Madame. On laissa entrer
-madame Courvoisier qui venait simplement
-prendre des nouvelles de Madame, Madame
-n'ayant pas dîné, la veille, au dire de Mélanie, et
-Madame ayant passé une mauvaise nuit. Élise dut
-ferrailler pour écarter les questions indirectes.
-Malgré la tristesse qu'Élise ne dissimulait pas,
-mais sous le prétexte que Madame affirmait n'être
-aucunement malade, la concierge exhibait une
-figure épanouie, gloussait, riait, vantait le bel
-été, et pour la première fois ne faisait pas remarquer
-à sa locataire : «&nbsp;Dire que Madame se prive
-de la campagne!&nbsp;» Non, non, madame Courvoisier
-ne vantait aujourd'hui ni la campagne ni la
-mer ; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et
-elle ajouta que ce beau temps-là, avec une petite
-promenade le matin et le soir, était le plus sûr
-remède contre les idées grises.</p>
-
-<p>Mais, précisément, la mélancolique locataire se
-refusa toute promenade, tant du matin que du
-soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là. Sortir
-le matin n'était pas conforme à ses habitudes,
-et traverser le pont ou errer sur les quais à
-l'heure de son rendez-vous coutumier lui donnait
-mal au c&oelig;ur. Outre cela, une humeur de dépit,
-insensée d'ailleurs, lui commandait de rester
-enfermée et comme prisonnière, afin de l'écrire
-à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les
-effets de la cruauté qu'il avait commise : «&nbsp;Tu
-es parti, tu m'as quittée, tu vois la mer, tu respires
-l'air marin : eh bien! moi, je me ronge, je
-suis cloîtrée, je ne prends pas même l'air de
-Paris.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti,
-elle ne sortit pas, de plusieurs jours, et elle le fit
-savoir par lettre à Jean-Marie.</p>
-
-<p>Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent
-la seule occupation d'Élise durant plusieurs jours.
-Elle analysa longuement et finement tout ce
-qu'elle éprouvait ; elle amoncela des subtilités
-sentimentales auxquelles ne comprit certainement
-rien celui qui respirait l'air marin et la morue sur
-le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment
-que tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait
-comme surcroît de souffrance, et que tout
-ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa douleur,
-était perdu, totalement perdu, elle eût senti le
-désespoir mortel.</p>
-
-<p>A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se
-priver de toute sortie, Mélanie perdit sa gaieté.
-Cette excellente fille, comme la concierge, ayant
-tendance à ramener toutes choses au simple, et
-surtout à comprendre d'un événement ce qui était
-le plus conforme à ses souhaits personnels, n'avait
-pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une
-interprétation plus compliquée que celle-ci :
-«&nbsp;L'amant est parti sans tambour ni trompette :
-c'est la conclusion d'une situation fausse et qui
-ne convenait pas à une femme comme Madame.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le
-Coûtre, à Granville, nulle part ailleurs ; et elle
-écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son
-ami ; il était même arrivé déjà deux lettres de
-Granville, qui devaient être des réponses. Il
-s'agissait donc d'une séparation momentanée,
-nullement d'une brouille, ni du «&nbsp;lâchage&nbsp;» que
-ces femmes avaient escompté parce qu'elles le
-croyaient le plus grand bien de Madame, et
-parce qu'elles croyaient ce procédé possible de
-la part d'un homme qui n'était pas le type de
-l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter,
-plus à fêter d'événement favorable ; au contraire,
-Madame se consumait, Madame ne se nourrissait
-plus, Madame refusait de prendre l'air&hellip; Les
-figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise,
-tantôt un solo, tantôt un duo de lamentations,
-quand madame Courvoisier montait prendre des
-nouvelles.</p>
-
-<p>Lamentations, monologues ou dialogues au plus
-haut point désobligeants, car le thème en demeurait
-indéterminé, nébuleux, réduit au genre
-ambigu et fatigant des paraboles.</p>
-
-<p>Il va sans dire que personne n'osait faire allusion
-directe au sujet.</p>
-
-<p>Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations
-dissimulées qui l'agaçaient moins que la
-compassion.</p>
-
-<p>Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à
-«&nbsp;prendre l'air&nbsp;» pour échapper à ces persécutions
-affectueuses.</p>
-
-<p>Mais alors la claustration volontaire, la grande
-bouderie, cette espèce de mutilation en quoi elle
-avait trouvé une apparence de soulagement, tout
-cela avait été vain, puisque c'était sans durée?
-Hélas! Et Jean-Marie qui, de Granville, non plus,
-n'appréciait nullement ces façons! Quelle amertume!</p>
-
-<p>«&nbsp;Pour qui agissons-nous?&nbsp;» se demandait
-Élise, la première fois qu'elle revit les cages d'oiseaux,
-les instruments aratoires, les grenages.
-«&nbsp;Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous?&nbsp;» Elle
-avait cru agir pour elle-même, ou tout au moins
-en faveur de quelque idée supérieure. Elle s'apercevait
-qu'en définitive c'est pour le jugement
-des autres que nous faisons ce que nous croyons
-le plus intime et le plus personnel.</p>
-
-<p>Désormais, en passant devant la loge de la
-concierge, elle s'arrêtait, ce qu'elle ne faisait pas
-avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que,
-jamais auparavant, elle ne songeait au courrier,
-tandis qu'à présent elle attendait continuellement
-une lettre. Elle ne voulait pas toutefois avoir l'air
-d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier
-cas provoquait chez la concierge une singulière
-expression de physionomie. Et Élise redoutait de
-paraître parler à madame Courvoisier pour le
-plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau
-supplice chaque fois qu'elle descendait de son
-appartement ou y remontait. En outre, depuis
-que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait
-dans la rue, oui, même à cette époque de l'année,
-à des personnes qu'elle avait connues au temps
-où elle était «&nbsp;du monde&nbsp;» ; et elle en éprouvait
-de la gêne. Auprès de son amant, sans doute, ne
-les voyait-elle pas? Alors elle imagina de sortir à
-une heure où l'on ne sort pas.</p>
-
-<p>Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre
-midi et une heure, ou le soir, très tard, après son
-dîner, à huit heures. Elle trouvait alors dans la
-loge les concierges attablés, et aussi un monsieur
-d'une soixantaine d'années, le rédacteur à <i>l'Écho
-du Parlement</i>, vieux célibataire, pauvre et gourmand,
-qui appréciait la cuisine de madame Courvoisier.</p>
-
-<p>Il arriva que, le mari étant absent et madame
-Courvoisier à la porte de la rue afin de reconduire
-une personne qui venait de visiter quelque
-appartement, ce fut le journaliste sexagénaire
-qui eut à répondre à Élise : il avait vu une lettre
-à son nom ; la concierge devait la tenir dans sa
-poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place&hellip;
-Et il eut la bonté de se lever de table, de chercher.
-Élise se confondait en excuses. Il se déclarait
-trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient
-un homme d'une excellente éducation ; et,
-ayant sa petite vanité, afin de ne pas être pris
-pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se
-présenta : «&nbsp;Benedict Angelus, rédacteur&hellip;, etc.&nbsp;»
-<i>L'Écho du Parlement</i> était un journal d'ancienne
-date, sérieux, et renommé de tout temps par une
-rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à
-Granville ; Élise dit qu'elle avait vu la feuille
-célèbre dans la maison paternelle, depuis son
-enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La
-connaissance était faite. Dorénavant Élise ne vit
-plus M. Angelus dans la loge sans lui adresser un
-sourire ; et lui, dans la rue, la saluait.</p>
-
-<p>Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre
-mesure à Élise, qui voyait en M. Angelus un juge
-de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se
-méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre
-le petit incident à M. Le Coûtre, qui n'y attacha,
-lui, aucune espèce d'importance.</p>
-
-<p>Mais, depuis les premières paroles échangées
-entre M. Angelus et Élise, le vieux rédacteur à
-<i>l'Écho du Parlement</i> déposait pour elle, chaque
-soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De
-quoi il fallut naturellement le remercier. Il était
-d'une si parfaite politesse, et même il se montrait
-si respectueux, que, chez la jeune femme,
-l'appréhension du début de leurs relations tomba ;
-elle n'éprouva même pas d'embarras lorsque,
-ayant lu le premier article de M. Angelus, elle
-dut en complimenter l'auteur.</p>
-
-<p>M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux
-avait donné un nom fleurant l'encens et évoquant
-des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait
-lui-même, car il signait «&nbsp;Fra Angelico&nbsp;» des
-feuilletons touchant les Beaux-Arts, et qui, peu à
-peu, grâce à la liberté que leur avait donnée l'estime
-publique, débordaient sur le domaine de la
-littérature et de la morale. C'était un homme
-érudit, de grand sens et de beaucoup de goût ; il
-savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise,
-qui, en qualité de fille bien élevée, et de peur de
-s'embourber en quelque ouvrage dangereux,
-n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans
-le feuilleton qui traitait de la supériorité des
-styles français, des choses qui se rapportaient à sa
-situation présente! Elle ne le dit pas à l'auteur,
-mais put lui avouer sans flagornerie que l'article
-l'avait intéressée. Les colonnes de Fra Angelico
-étaient toujours encadrées par un gros trait au
-crayon bleu.</p>
-
-<p>Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en
-M. Angelus, Élise découvrit que c'était qu'il
-n'avait pas l'air de la prendre en pitié, comme faisait
-madame Courvoisier, par exemple, de qui il
-recherchait le fricot. Son esprit cultivé, sa situation
-d'écrivain masqué, sa pauvreté même, &mdash; car
-le relatif succès dans un journal grave procure
-rarement la fortune, &mdash; et le contentement de son
-sort modeste, le plaçaient au-dessus de toutes les
-conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie
-locataire qui vivait seule dans un appartement du
-temps de Béranger ; et, garanti par son âge et sa
-mine contre toute interprétation équivoque de ses
-relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir
-au caractère aventureux de la rencontre. Il craignait
-seulement que celle qu'il nommait à part
-lui «&nbsp;sa nouvelle amie&nbsp;» fût peu flattée s'il lui
-parlait dans la rue, &mdash; et c'était là seulement qu'il
-pouvait lui parler, &mdash; à cause de l'habit trop médiocre
-qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui
-n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé
-et la barbe mal taillée, estimait ces particularités
-propres à écarter d'elle d'emblée, dans la rue, toute
-ancienne et inopportune connaissance. «&nbsp;Je croiserais
-mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait
-de moi!&hellip;&nbsp;» Et elle en était bien aise.</p>
-
-<p>La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs
-toute sa valeur que du fait qu'elle était
-unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait
-le journal par acquit de conscience, et le feuilleton,
-de temps à autre, où elle trouvait parfois matière
-à soutenir ses rêveries. Puis la pittoresque figure
-du journaliste venait à son secours dans sa correspondance
-avec Jean-Marie, qu'elle-même se
-prenait à juger trop uniquement sentimentale et
-peut-être fastidieuse pour son destinataire. La
-figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la
-burlesque, fournissait un élément d'échange. Et
-quand Élise était par trop mélancolique, ou même
-désespérée par les retards de Jean-Marie à décider
-de son retour, de peur de l'importuner par les
-seules lamentations de son c&oelig;ur, elle recourait à
-quelque nouveau croquis d'après la figure de
-M. Angelus. Le bon M. Angelus ne se doutait pas
-de l'usage singulier qu'on pouvait faire de sa personne,
-de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon
-et des innocents désirs de son estomac à la
-table du ménage Courvoisier! Fra Angelico, du
-fameux journal où écrivit l'élite du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
-servait de succédané à l'aliment d'amour dont
-manquait, par suite d'une délicate attention
-supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.</p>
-
-<p>Il servit à autre chose.</p>
-
-<p>A mesure que se prolongeait à Granville le
-séjour de M. Le Coûtre, Élise, à qui il était interdit
-de se fixer une date pour le recommencement
-de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville
-et sentait naître en elle une nostalgie de
-Granville plus vive que celle dont avait souffert
-son amant avant d'y succomber. C'était un sujet
-auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions
-en ses lettres, M. Le Coûtre ayant toute
-prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il n'avait
-dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement
-de la saison. Elle jeta, comme par hasard,
-le nom de Granville, lors d'une rencontre qu'elle
-eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très
-bien Granville : il connaissait tout. Il lui promit
-de lui communiquer un feuilleton déjà vieux de
-quelques années, où il étudiait l'église de la
-haute-ville et les remparts, un autre où il était
-question de Saint-Pair, village dont les La Hotte
-portaient le nom, et de l'accès au mont Saint-Michel,
-le but des excursions d'enfance d'Élise et
-de ses frères. M. Benedict Angelus avait un nom
-à être tombé du ciel : il en venait, c'était évident.</p>
-
-<p>Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton
-qui ne pouvait qu'achever d'instruire un homme
-si expérimenté sur l'état d'esprit d'une jeune
-femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela
-va sans dire, qu'Élise avait fui son mari et pris
-un amant ; il n'ignorait pas que cet amant était
-pour le moment à Granville ; mais ce que madame
-Courvoisier, l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à
-apprendre à personne, c'était la façon dont Élise
-aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour
-madame Courvoisier l'homme qui convenait à
-Élise, madame Courvoisier n'admettait pas qu'Élise
-aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart
-d'heure de conversation, le très avisé journaliste
-acquérait la certitude qu'il s'agissait, au contraire,
-de la part d'Élise, d'un amour éperdu. Il suffisait
-d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour
-qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut
-que celui-ci y loge son amie. Nulle description de
-Granville, lieu d'ailleurs pittoresque, n'approchera
-de l'enchanteresse image qu'une pauvre
-jeune femme peu lettrée évoquait en marchant à
-côté d'un vieux feuilletoniste, sous les arbres du
-quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère
-en rappelant ses années de jeunesse, le casino
-de bois, la plage de galets, la dune, le cours Jonville
-et même le port et les îles Chausey : elle ne
-croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le
-Coûtre. Cependant, trois mois auparavant, quand
-M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la saison
-d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des
-choses, que ne lui avait-elle pas dit contre la
-ville même qu'elle avait, disait-elle, assez vue, où
-elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait
-aucun charme!</p>
-
-<p>M. Angelus comprit rapidement que, quelle que
-fût la séduction de Granville, ce n'était pas sur
-son savoir archéologique touchant la vieille église,
-les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il
-convenait d'insister pour se placer à l'unisson
-avec sa compagne. En fait d'érudition, il recourut
-à la connaissance du c&oelig;ur humain, plutôt ;
-et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla
-adroitement des réflexions et sentences, parfois
-empruntées à nos moralistes, et parfois originaires
-de son propre cru, et qui avaient trait
-aux sentiments que les hommes nous inspirent
-plus sûrement que les paysages. Et, comme il
-était discret et suffisamment habile, il s'aperçut
-qu'Élise le suivait sur cette pente étrangère en
-apparence seulement, car en fait le sujet ne changeait
-point pour elle.</p>
-
-<p>Il en résulta chez cet homme, accoutumé à
-la compagnie des sceptiques, un étonnement
-d'abord, puis une sympathie pour une âme trop
-éprise et, par conséquent, vouée à quelque
-insigne malheur.</p>
-
-<p>Leurs entrevues étaient courtes, comme il
-convenait, dues seulement au hasard, mais secrètement
-recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus
-procurant par sa conversation quelque soulagement
-à Élise, Élise intriguant M. Angelus par
-son cas peu commun, par sa qualité de femme
-jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.</p>
-
-<p>C'était la première fois qu'Élise entendait des
-propos plus élevés que ceux du commun, mais,
-comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme,
-elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs,
-elle eût été aussitôt intimidée par lui et l'eût
-juché à une grande altitude. Mais il avait coutume
-de dire des choses originales et souvent profondes
-sur le même ton qu'il eût dit : «&nbsp;Madame,
-le temps se couvre ; avez-vous pris un parapluie?&nbsp;»
-Et personne n'y faisait attention.</p>
-
-<p>L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne
-pouvaient pas parler du sujet qui précisément les
-unissait et inspirait leurs entretiens, car on était
-à une époque où le goût de la ligne la plus courte
-ne nous avait pas encore habitués à franchir, fût-ce
-avec brutalité, les obstacles. On a aimé longtemps
-les chemins sinueux qui contournent la
-place ; on s'y est attardé à cueillir mainte fleur
-exquise que nous ne connaissons plus, et ces atermoiements
-et ces précautions semblent aujourd'hui
-ridicules.</p>
-
-<p>Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement
-elle les immolait à son amour, toutes les
-fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes, par
-exemple : de ses parents, ou bien de gens d'une
-autre condition qu'elle. Mais elle se fût jugée
-déshonorée de dire nettement : «&nbsp;j'ai un amant&nbsp;»
-à M. Angelus, rédacteur à <i>l'Écho du Parlement</i>,
-qui cependant le savait, ce dont elle n'avait pas
-le moindre doute. Elle l'eût trouvé malappris s'il
-avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle
-n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de
-ses plus vifs désirs eût été que cette glace tout
-artificielle entre eux fût rompue.</p>
-
-<p>Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au
-moment où il sortait de la loge, après son déjeuner,
-et qu'elle avait poussé avec lui la promenade
-jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord
-de l'eau, elle vit sortir tranquillement du Jardin,
-traverser le quai et s'engager sur le pont de Solférino, &mdash; et
-son compagnon, tout en discourant,
-vit comme elle, &mdash; qui? Un homme grand,
-robuste, la mine fraîche et dorée : M. Jean-Marie
-Le Coûtre.</p>
-
-<p>M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant
-pas le fil de son discours, car il était
-fort étonné ; mais Élise perdit complètement la
-tête. Elle était devenue livide ; elle n'entendait
-plus rien de ce qu'on lui disait. Elle avait très
-bien vu que M. Angelus reconnaissait son amant.
-Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus : «&nbsp;Au
-revoir, monsieur&hellip;&nbsp;», le planta là et courut derrière
-Le Coûtre, qu'elle rattrapa sur le sommet de
-la courbe du pont.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez
-pas avertie!&hellip;</p>
-
-<p>M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait
-point prévenue parce qu'il ne voulait pas lui
-adresser un télégramme de là-bas.</p>
-
-<p>Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il
-marchait, la canne à la main, sans sacoche, sans
-manteau, sans poussière sur son vêtement. Mais
-elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus,
-car elle percevait ces particularités à peine ; le
-doute n'avait pas pénétré en son âme, et, d'ailleurs,
-la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où, et
-quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence.
-Elle suffoquait ; elle dut s'appuyer contre
-lui. Et lui, lui disait : «&nbsp;Tenez-vous! Prenez
-garde!&hellip; Nous ne sommes pas chez nous&hellip;&nbsp;» Il
-était réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par
-la terreur d'être aperçu dans la ville en compagnie
-d'une femme, surtout d'une femme qui se compromettait
-si aveuglément, surtout d'Élise.</p>
-
-<p>Ces précautions, cette réserve extrême, cette
-possession de soi firent, par contraste, souvenir
-Élise de la désinvolture avec quoi elle venait de
-planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis,
-par analogie, des réticences qu'elle-même s'imposait
-à d'autres moments avec le même M. Angelus.
-Elle ne lui eût jamais dit : «&nbsp;J'ai un amant&nbsp;»,
-mais elle venait devant lui de se jeter sur cet
-amant! Et, chose singulière, au vif même du
-chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente,
-elle eut presque un sourire. Elle souriait et se
-moquait d'elle-même. Inconséquences des natures
-façonnées par l'éducation et qui gardent par
-hasard une spontanéité, une fraîcheur.</p>
-
-<p>Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre
-le trop chaleureux élan de sa maîtresse, la tutoya
-en passant devant l'étalage d'un bouquiniste qu'il
-connaissait!</p>
-
-<p>On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient
-sur le sol de l'antichambre, mais vidés, le linge
-et les effets rangés dans les armoires.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand es-tu là? demanda Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis hier, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il était de retour depuis la veille, et il n'avait
-pas cherché à la voir.</p>
-
-<p>Elle fut ébranlée en toute sa chair ; c'étaient
-deux grandes émotions successives trop rapprochées ;
-elle tomba dans un fauteuil et pleura.</p>
-
-<p>Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse ; il
-bourra sa pipe, l'alluma et attendit.</p>
-
-<p>Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa
-de la poudre, et elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne te ferai pas de scène.</p>
-
-<p>Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se
-contint et s'apaisa. Il ne disait rien, car il était
-maladroit au mensonge, et la vérité, il sentait que
-mieux valait la taire. Celle-ci était cependant
-simple : ayant repris coutume à sa vie de garçon,
-entièrement libre, il n'était pas plus fâché
-de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé,
-qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente
-du train.</p>
-
-<p>Et Élise songeait : «&nbsp;Je ne lui dirai pas, non,
-je ne lui dirai jamais le mal que son absence a pu
-me faire. Cela l'ennuierait, simplement&hellip; Et
-toutes ces minutes, toutes ces heures comptées
-sur le cadran de ma pendule, et ces jours et ces
-nuits rayés de ma vie&hellip; Pourquoi, tout cela?
-Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà
-revenu&hellip; et qu'il n'est pas pressé!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé
-l'image aimable que faisait Élise dans le fauteuil,
-fut content d'avoir une jolie et bien charmante
-femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis
-longtemps ; et, sans paroles, il se pencha vers
-Élise, qui en fut trop heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>M. Le Coûtre était resté bel et bien près de
-deux mois absent. S'il eût annoncé avant son
-départ l'intention de prolonger ainsi son voyage,
-Élise fût partie pour Granville en même temps
-que lui, à tous risques. A son retour, il éprouva
-pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui
-rappelait les premiers temps de la liaison et qui
-eut tôt fait de replonger Élise dans une complète
-griserie. Cependant il cachait mal ses arrière-pensées.
-Il était soucieux. Élise attribua cela à
-l'état de ses affaires. Non, elles allaient relativement
-bien, malgré la perte de deux bateaux dans
-l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux
-pauvres hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve?
-à leurs familles? Nullement. Il était
-ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville
-on jasait&hellip;</p>
-
-<p>Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie
-apprit à Élise que personne ne parlait plus d'elle
-ni à monsieur ni à madame de La Hotte&hellip; Elle
-sentit son estomac se contracter, mais chassa une
-douloureuse pensée.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à
-mes parents et à moi. Mais toi?</p>
-
-<p>Il sursauta. Il était de petite ville ; et il apprit
-à Élise la peine qu'un homme peut y souffrir,
-tout comme une femme, dont les m&oelig;urs sont
-irrégulières.</p>
-
-<p>On jasait. Tout le monde, à Granville, savait
-qu'Élise avait fui le domicile conjugal ; quelques
-personnes n'ignoraient pas qu'elle fréquentait
-M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le
-savaient-elles pas déjà? En réalité, toutes l'avaient
-entendu dire, mais beaucoup estimaient la chose
-peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas
-autrement flatté ; il disait à Élise : «&nbsp;Votre réputation
-n'est sauvée, en somme, dans la majeure
-partie des esprits, que parce que vous aimez un
-homme qui n'est ni beau ni jeune&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Cela mettait l'amoureuse en rage :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'adore, disait-elle ; tu es beau, tu es
-jeune.</p>
-
-<p>Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps
-à Granville à cause des racontars qui le
-poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des
-allusions sournoises ; sur le port, on lui tapait
-sur le ventre ou l'épaule en le nommant «&nbsp;gros
-paillard&nbsp;». Il le dit à Élise afin qu'elle ne lui
-demandât plus : «&nbsp;Qu'est-ce que ça peut te faire?&nbsp;»
-En effet ces précisions et cette interprétation,
-par le vulgaire, d'un amour si grand, la blessaient.</p>
-
-<p>L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce
-que, pour lui, désormais, Granville n'était plus
-Granville ; il n'y sortait plus le nez au vent, bon
-garçon connu avantageusement de tous, serrant
-la main d'un chacun, croisant d'un regard franc
-le premier venu, sur la digue, sur le cours, et
-sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis
-quinze ans aux propositions qu'on lui adressait de
-se présenter aux suffrages de ses concitoyens
-pour les élections municipales. Cette année, on
-ne lui avait adressé aucune proposition. Quelques
-messieurs, d'un &oelig;il malin lui avaient dit, faisant
-allusion tout au moins à sa longue absence :
-«&nbsp;Vous, vous n'êtes plus d'ici&hellip;&nbsp;» Certains l'appelaient
-«&nbsp;le Parisien&nbsp;» et d'autres «&nbsp;le citoyen de
-Babylone!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du
-centre de ses affaires, de son atmosphère. Il
-n'était pas homme à en éprouver de ces dépits
-qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent.
-Il possédait un épais fonds de bonhomie ;
-il avait simplement du chagrin.</p>
-
-<p>Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou
-seulement de le supporter était d'en faire confidence.
-Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa
-maîtresse?</p>
-
-<p>Il le lui confia abondamment ; il ne garda rien
-pour lui ; quelle que fût la difficulté qu'elle eût
-d'abord à comprendre qu'il pouvait être sérieusement
-atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne
-plus ignorer que son amant avait perdu ce qu'il
-tenait pour le plus cher au monde.</p>
-
-<p>La confession était faite si spontanément, avec
-tant de naturel et d'innocence, qu'Élise ne put
-un seul instant le soupçonner de lui faire grief, à
-elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi
-trop aimante pour penser que l'autre pût l'aimer
-moins, c'est-à-dire n'être pas encore heureux,
-infiniment heureux, malgré les ennuis que
-l'amour lui pouvait causer. Les ennuis? est-ce
-qu'elle n'en avait pas, elle? Cependant, qu'étaient-ils
-pour elle en comparaison d'une seule entrevue?</p>
-
-<p>En vérité, tout ce que son amant lui racontait
-ne l'atteignait pas elle-même, dans le fond intime
-de son c&oelig;ur, et elle croyait sincèrement que les
-baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait
-entre ses deux bras toujours prêts à l'étreinte
-valaient bien Granville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier
-à Jean-Marie le chagrin éprouvé par lui à Granville.
-Ce chagrin n'était que le résultat d'une
-impression éphémère dans un milieu hostile à
-toute liaison. Quoi d'étonnant qu'une nature précisément
-honnête en eût été influencée? Élise,
-incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas
-diriger les sentiments de son amant? Elle y
-songea et elle trouva d'instinct, dans ses réserves
-de femme, les moyens d'arriver à une telle fin.
-Ainsi, cette femme dotée de la meilleure éducation
-et destinée plus qu'aucune à la vie régulière,
-était poussée &mdash; une fois engagée dans
-l'amour &mdash; à employer les procédés d'action
-propres aux créatures dont le métier est de
-séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si
-élevée que semblât à son esprit la passion dont
-elle environnait Jean-Marie, dès l'instant qu'elle
-était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul
-et aux particulières exigences du tyran qu'elle
-sacrifiait ; et elle en adoptait toutes les m&oelig;urs,
-en les improvisant à son insu, avec une touchante
-inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait
-sans pitié et sans nulle considération, sous les plus
-beaux prétextes, un homme à la voie tracée aussi
-à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes
-prolongées, et par ce goût de la vie civique
-qui s'empare de bon nombre d'entre nous à un
-certain âge.</p>
-
-<p>Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené
-jusqu'à le préciser ; mais aussitôt hors de vue de
-la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents du
-large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du
-port, dans sa barque de pêche, parmi les matelots
-au milieu desquels il aimait à s'attabler, et à ses
-îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui
-semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour,
-il lui suffit de quelques jours pour se soumettre à
-l'emprise de sa jolie maîtresse ; il s'étonna même
-d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille
-tendresse ; il se reprocha d'avoir durement négligé
-Élise ; il voulut faire quelque chose pour elle ; et,
-comme, après tout, la plupart de ses amis de café
-n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable
-amoureuse quelques soirées par semaine.
-Ils dînaient ensemble ; ils passaient ensemble les
-heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne
-s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de
-ces heures.</p>
-
-<p>Grave concession qu'il devait être difficile de
-retirer, même après le retour des amis. C'était le
-fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait plus
-étroitement la porte. Danger des réactions : on
-décide de se libérer et l'on redevient prisonnier
-davantage.</p>
-
-<p>Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de
-la fuite à Granville, et, en amante, par définition
-insouciante du lendemain, elle s'abandonna à sa
-joie.</p>
-
-<p>Ce furent ses beaux moments, son triomphe.
-L'automne fut radieux pour elle. Et quand l'hiver
-revint et que revinrent aussi les amis de Jean-Marie,
-elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir
-celui-ci près d'elle : il avait eu le temps de
-contracter des habitudes. Il faisait sa partie de
-dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise,
-qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café
-qu'il n'en trouvait en aucun endroit de Paris, et
-des breuvages dont elle avait autrefois appris la
-recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer
-la liqueur de cassis et les cerises à l'eau-de-vie
-de telle manière qu'elle était parfois jalouse
-de son &oelig;uvre, se demandant si c'était par la gourmandise
-ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à
-elle tous les jours un peu plus.</p>
-
-<p>Sa personne physique se modifia beaucoup à
-cette époque. Comme un arbre favorisé par la
-saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait
-eu ce résultat que le bonheur présent se trouvait
-plus précieux et plus grand. Celui qu'elle avait
-goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été
-qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires ;
-il avait eu le caractère et le charme
-d'une surprise ; elle y était demeurée dans l'étourdissement.
-Dorénavant, elle était à même d'apprécier
-et la face de son bonheur et son revers
-possible. Cela communiquait une maturité à son
-ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de
-l'affolement, mais commençait à se laisser considérer
-de près, analyser, mesurer à sa juste valeur :
-et loin d'y perdre, il gagnait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Dès lors commença pour Élise une période
-qu'elle nomma elle-même, plus tard, «&nbsp;le temps
-du Paradis terrestre&nbsp;». Son farouche ami était
-apprivoisé : l'animal dompté est plus docile &mdash; ou
-du moins semble l'être &mdash; que celui qui naquit
-familier, à l'ombre de nos communs. Jean-Marie
-subissait le charme d'une amante chaque jour
-embellie et de qui la puissance s'augmentait à
-mesure que diminuait l'ingénuité première. Élise,
-à présent, raisonnait son empire : elle administrait
-son pouvoir ; elle savait quelles libertés il
-convient d'octroyer et tout ce qu'on achète de précieux
-moyennant ces largesses. Elle connaissait
-les points où il convient de ne jamais faire peser
-la tyrannie et ceux où un certain autoritarisme ne
-s'applique pas sans procurer, au lieu d'une douleur,
-un plaisir.</p>
-
-<p>Certes, elle était aussi peu que possible femme
-à abuser de cette lumière nouvelle ; une telle
-science dans la conduite de l'amour n'ayant été formulée
-devant elle en aucune langue, était garantie
-des abus que comporte tout système : c'étaient
-moyens purement empiriques qui ne se superposaient
-même pas à sa tendresse, mais se fondaient
-en elle ; Élise eût été bien incapable de les enseigner
-à ses pareilles ; elle en usait ingénument et
-en parfumait son atmosphère enchantée. Les
-semaines, les mois passaient : comme un peuple
-heureux, Élise n'avait pas d'histoire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par
-semaine à Élise, Jean-Marie subissait les taquineries
-de la «&nbsp;bande&nbsp;». C'est le nom qu'il donnait
-lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie
-de la semaine.</p>
-
-<p>«&nbsp;La bande&nbsp;» était composée d'hommes de son
-âge, à peu d'années ou de mois près, les uns et
-les autres, «&nbsp;dans les affaires&nbsp;», gagnant gros
-pour la plupart, économes toutefois, comme les
-petits bourgeois de ce temps-là, et tous atteignant
-ce moment de la vie où l'encolure dépasse
-43, et où ne connaît plus de limites la ceinture
-du pantalon. Au delà d'un certain embonpoint,
-l'homme infailliblement prend ses aises. C'était
-une petite compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait
-jamais que fort résolue à ne pas se laisser
-«&nbsp;embêter&nbsp;».</p>
-
-<p>Dans «&nbsp;la bande&nbsp;», Jean-Marie Le Coûtre, qui
-passait pour cultiver le mystère, avait bénéficié,
-un temps, de la parfaite discrétion par lui
-observée. Une aventure qu'on ne narre point,
-même aux amis, est interprétée tout d'abord dans
-un sens avantageux. Mais tout s'use ; à Paris, un
-loustic introduit vite un mot plaisant ; le mot
-tourne à la scie ; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude,
-l'obscurité et le silence qui semblent
-d'abord auréoler une princesse, peuvent tout
-aussi bien être tenus pour cacher un laideron&hellip;
-Sans doute M. Le Coûtre n'était pas de tempérament
-à se laisser importuner par une allusion
-désobligeante ; mais l'allusion repoussée, fût-ce
-du haut d'une taille herculéenne, elle renaît sous
-mille aspects inoffensifs. Finalement, sans que
-rien fût d'une façon positive formulé autour
-de lui, Jean-Marie Le Coûtre ne pouvait plus
-ignorer que les moins malveillants l'accusaient
-de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il
-était.</p>
-
-<p>D'autre part, se trouvait parmi ceux de «&nbsp;la
-bande&nbsp;» un important joaillier de la rue Daunou,
-nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le
-Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait
-parfois avec lui. Celle-ci plaisait beaucoup et était
-l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen
-qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle
-de Le Coûtre? La situation de celui-ci en devenait,
-à la longue, difficile.</p>
-
-<p>Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à
-Élise, parce qu'il était assez intelligent pour comprendre
-que le seul remède était de souffrir en se
-taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était
-homme ni à supporter la contrainte, ni à s'écarter
-de son cercle masculin.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais
-songeur?&hellip;</p>
-
-<p>Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion,
-comme s'il eût eu quelque chose d'indigne à proposer :</p>
-
-<p>&mdash; Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas
-tout ce qu'il te faut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il?
-Je t'ai.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu
-prétendes.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? je ne souhaite pas de voir un autre
-être que toi!</p>
-
-<p>C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se
-mordait les pouces en maudissant sa maladresse.</p>
-
-<p>Comme en tous les mauvais cas, il se sentait
-faible, il hésitait, il recourait aux demi-mesures.</p>
-
-<p>Il voyait devant lui une balance ; il en discernait
-le fléau, et les deux plateaux tant bien que mal
-équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait falloir
-ajouter un poids. L'un des plateaux était celui
-d'Élise, l'autre celui de «&nbsp;la bande&nbsp;». Délibérer
-longuement n'était plus possible.</p>
-
-<p>Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré
-à Élise. Sous des prétextes, et même sans
-prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois la
-semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux
-douces gâteries, à la compagnie tendre de sa maîtresse.
-Et il espérait que, accordant davantage
-aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la
-maîtresse. Il consentait plus volontiers à paraître
-lâcheur ou lâché qu'à demeurer en butte
-aux plaisanteries touchant le physique de sa
-belle!&hellip;</p>
-
-<p>Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un
-côté ni de l'autre. Du côté de «&nbsp;la bande&nbsp;» on ne
-lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi.
-Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur ; la
-douleur vraie, muette d'abord, puis s'exprimant
-par ces douces plaintes qui sont pires que des
-cris ; la douleur profonde qui vous touche, vous
-attendrit ou bien vous crispe.</p>
-
-<p>En ces instants critiques, Jean-Marie n'était
-retenu près d'Élise que par la timidité, par l'ascendant
-qu'elle avait sur lui en qualité de
-«&nbsp;femme du monde&nbsp;». Aussitôt que, chez lui, était
-détendu le lien amoureux, c'était par une telle
-valeur qu'Élise gardait son ascendant. Si elle ne
-l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle
-était perdue.</p>
-
-<p>Jean-Marie en vint à commettre un acte qui
-n'était pas conforme à sa nature, mais qui lui
-était offert comme expédient de fortune. Il arrive
-que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation &mdash; tout
-comme, d'ailleurs, à l'inverse,
-l'ivresse du sacrifice &mdash; fassent accomplir à un
-homme un geste exactement opposé à celui que
-l'on pouvait attendre de lui.</p>
-
-<p>Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais
-non de fourberie, ne s'avisa-t-il pas de vanter à
-son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que
-celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!</p>
-
-<p>Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son
-ami Saulieu, célibataire pourvu d'une maîtresse,
-et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou
-crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait
-d'une faveur ; Le Coûtre était timide, chacun
-savait cela ; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout
-de go à une partie carrée&hellip; Outre le plaisir de
-faire un bon dîner, la curiosité piqua le négociant
-Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de
-celui-ci.</p>
-
-<p>Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant
-Lapérouse et s'en trouvèrent bien ; mais
-ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en effet
-donné aucun rendez-vous.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa
-Saulieu à l'oreille de Le Coûtre. Pourtant, la
-cuisine m'a paru fade&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'étonnez!</p>
-
-<p>&mdash; Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour
-donc y allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Heu&hellip; fit Le Coûtre, mal préparé,&hellip; heu&hellip;
-eh! bien, mardi, par exemple.</p>
-
-<p>&mdash; Ha.</p>
-
-<p>Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de
-rien.</p>
-
-<p>Cependant Jean-Marie sentit son c&oelig;ur battre,
-trop fort. Ah! par exemple, voilà qui était nouveau
-pour un gaillard de sa trempe.</p>
-
-<p>Ce colosse fut troublé comme une fillette,
-comme un gamin qui se jette en sa première
-aventure.</p>
-
-<p>Cependant il fallait aller de l'avant.</p>
-
-<p>Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise
-dans un traquenard. De loin, oui, oui, il avait bien
-considéré l'événement comme inévitable. Mais
-l'événement, considéré de près, quelle différence!</p>
-
-<p>Il avait dit : «&nbsp;Mardi&nbsp;», jour qui tombait le surlendemain,
-afin de se ménager le temps, tout
-juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti de
-la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même
-de ne la point préparer, faute du temps qui
-eût été à cela nécessaire, s'il adoptait le parti un
-peu cavalier de ne la pas préparer.</p>
-
-<p>Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.</p>
-
-<p>Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile
-de mal agir. Il fut, durant un jour et demi,
-poursuivi par le remords. Il ne parvenait pas à
-dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir
-d'Élise, il se condamnait aux yeux de sa maîtresse,
-car elle était trop fine pour ne point
-attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation
-de la rencontre, lorsque la rencontre, qu'on
-aurait prétendue fortuite, serait devenue un fait
-accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir
-un état anormal en son amant. Elle le lui
-signala. Il le mit sur le compte de ces si complaisantes
-«&nbsp;affaires&nbsp;» qui sont toujours là pour un
-homme, toutes prêtes à expliquer tout.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches
-trop tard&hellip; Je ne t'en dis rien, mais les soirées,
-de plus en plus fréquentes, que tu passes loin de
-moi, ne te sont pas bonnes!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens!
-nous allons dîner tous les deux&hellip;</p>
-
-<p>Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore
-qu'au lundi. Les deux amants allèrent ensemble
-chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y
-heurtèrent à aucune figure connue. Élise était
-heureuse ; mais elle ne déridait pas Jean-Marie. Il
-pensait à la scène du lendemain, qu'il avait voulue
-et provoquée, et il avait l'&oelig;il du marin qui voit
-descendre régulièrement le baromètre.</p>
-
-<p>Mais, pour Élise, le restaurant était la fête ; et,
-impuissante à rasséréner Jean-Marie, ce fut elle
-qui le lendemain lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Si nous y retournions, qu'en dis-tu?</p>
-
-<p>Par cette parole providentielle, il sembla soulagé.
-La puérilité de cet homme robuste était si
-grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui qui
-entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il
-y avait tant de chances qu'on se mêlât, peu ou
-prou, mais qu'un caprice de la seule Élise décidait
-du sort. Il eut l'astuce de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas moi qui t'y conduis!&hellip;</p>
-
-<p>Élise était enivrée par la perspective d'un
-deuxième jour de liesse, à passer en compagnie
-de son amant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse,
-et d'assez bonne heure. Beaucoup de tables
-étaient inoccupées encore.</p>
-
-<p>Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage
-des fenêtres, s'installa près de l'une d'elles,
-dans une pièce petite au plafond bas, aux murs
-ornés de peintures vieillottes, et il commanda
-le menu, tout en reluquant les personnes qui
-entraient dans la même salle, celles qui passaient
-par cette salle pour pénétrer dans la suivante,
-et celles même que l'on voyait par la porte
-ouverte, passer directement de l'escalier à la salle
-du fond.</p>
-
-<p>Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le
-potage, que firent leur entrée Saulieu et sa maîtresse.
-Ceux-ci allèrent tout droit à une table
-située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise,
-assise vis-à-vis de Jean-Marie, les voyait et voyait
-surtout la maîtresse de Saulieu, celui-ci tournant
-le dos à Jean-Marie.</p>
-
-<p>Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient
-reconnus et avaient échangé un signe. Jean-Marie,
-d'abord pâle, avait «&nbsp;piqué un soleil&nbsp;»
-comme un collégien.</p>
-
-<p>Nullement troublée, Élise lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu les connais?</p>
-
-<p>&mdash; C'est un joaillier de la rue Daunou ; je le
-rencontre à la brasserie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; <i>Elle</i> est bien, dit Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût
-pu préparer Élise, la sonder, savoir ce que lui
-produirait un contact plus rapproché, et menaçant,
-avec un ménage irrégulier comme le sien&hellip;
-A vivre dans l'irrégularité on se donne à soi-même
-de bonnes raisons, mais aux autres?&hellip; Il
-n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.</p>
-
-<p>Élise demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Quel âge lui donnes-tu?</p>
-
-<p>&mdash; A qui?</p>
-
-<p>&mdash; A la femme de ton joaillier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; La trentaine peut-être.</p>
-
-<p>&mdash; Tu la connais donc?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois
-pas ; tu ne l'as pas regardée!</p>
-
-<p>&mdash; Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.</p>
-
-<p>&mdash; Ces messieurs, alors, amènent leur femme à
-la brasserie?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais
-lieu?</p>
-
-<p>Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne,
-ignorait ce détail de m&oelig;urs. Et elle ne
-lui reconnaissait d'ailleurs pas d'importance. Mais
-elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui
-rendait la pareille amplement.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle
-à son ami. Elle est décidément bien.</p>
-
-<p>&mdash; Ils s'adorent, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient,
-mais l'optimisme et la bonne humeur
-d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes,
-lui faisaient tout interpréter d'une manière
-favorable. Son bel appétit reprit. Élise, qui
-regardait toujours le couple, demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'ils ont des enfants?</p>
-
-<p>&mdash; Non, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; C'est dommage!</p>
-
-<p>Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient
-pas mariés. Après quoi, tout eût été facile : Élise,
-sachant à quoi s'en tenir, les accueillerait ou non.
-Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir? Et il
-ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise
-vers le but qu'il souhaitait d'atteindre en entamant
-l'éloge soit de la jeune femme, soit de Saulieu.
-Mais rien de tout cela!</p>
-
-<p>L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la
-salle du restaurant, les deux couples, seuls,
-étaient là «&nbsp;en partie&nbsp;», et décidés à dîner bien.</p>
-
-<p>Aux autres tables, des clients habituels, appelant
-maître d'hôtel et garçons par leur prénom,
-causant familièrement avec le patron, déjà
-réglaient leur addition.</p>
-
-<p>Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée
-juvénile :</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.</p>
-
-<p>Et cette constatation simplette la fit sourire.
-Jean-Marie était abasourdi, mais troublé encore.</p>
-
-<p>Le moment vint, en effet, où les deux tables,
-seules, demeurèrent occupées. Il fallait parler
-très bas pour qu'on ne s'entendît point de l'une
-à l'autre. Alors le c&oelig;ur de Jean-Marie se reprit à
-battre avec excès ; et celui d'Élise aussi, mais
-pour un motif différent.</p>
-
-<p>&mdash; Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur
-parlerais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Évidemment!</p>
-
-<p>&mdash; Ils t'auraient peut-être invité à leur table?</p>
-
-<p>&mdash; C'est probable. Et puis?</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, je te gêne : voilà ce que je constate.</p>
-
-<p>Jean-Marie empoigna de sa main puissante les
-doigts menus d'Élise, et, très sincèrement, il les
-retint avec tendresse.</p>
-
-<p>Élise demeura un moment mélancolique. Elle
-faisait un retour sur elle-même et sur les choses.
-Alors elle eut cette réflexion inattendue, qui stupéfia
-son amant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien la première fois, soupira-t-elle,
-que je regrette de n'être que ta maîtresse!&hellip;</p>
-
-<p>Si une occasion de parler devait se présenter,
-c'était bien celle-là. Jean-Marie n'eût jamais osé
-souhaiter circonstance plus favorable à ses fins ;
-et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté
-finale. Mais il était trop surpris, trop ébaubi par
-la trop belle faveur du destin. Et en outre, comme
-toujours, se présentait l'idée de parler, de s'engager
-dans une explication, de dire par exemple :
-«&nbsp;Nous ne sommes qu'amants? Mais eux aussi!&hellip;
-Alors?&hellip;&nbsp;» Non ; il dit un mot quelconque et
-inutile :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver
-avec des gens qui t'amuseraient peut-être&hellip; Et
-je serais tout de même restée avec toi&hellip;</p>
-
-<p>Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner
-si longtemps et à se donner des palpitations
-comme une femmelette!&hellip; Puisqu'il était encouragé
-par Élise elle-même, et sans bien saisir
-d'ailleurs ce qu'il y avait de charmant dans l'être
-délicat dont il retournait le sort comme une carte
-à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite,
-tout en savourant son café, il mima soudain, vulgairement,
-une scène de Footit et de Chocolat
-qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque.
-La scène était classique parmi les habitués de la
-brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre.
-On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire.
-Et Jean-Marie, prenant tout à coup un
-étrange accent anglais, dit :</p>
-
-<p>&mdash; Allô!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allô!&hellip; répondit sur le même ton Saulieu,
-sans plus bouger que n'avait fait Le Coûtre.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vô bien dîné?&hellip;</p>
-
-<p>Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite
-niaiserie.</p>
-
-<p>La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.</p>
-
-<p>Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu,
-ne sachant pas&hellip; N'avait-elle pas vu les
-choses les plus extraordinaires depuis qu'elle avait
-dit adieu aux m&oelig;urs des siens? N'avait-elle pas
-tout trouvé beau et bien, pourvu que son amour le
-couvrît? Elle faisait la figure d'une jeune femme
-mariée à un étranger et qui assiste pour la première
-fois à une représentation donnée dans une
-langue qu'elle ignore, mais qui est celle de
-l'homme aimé d'elle.</p>
-
-<p>Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction
-de voir son amant rasséréné, rieur, et mieux
-dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne
-l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.</p>
-
-<p>La farce des deux pantins se poursuivait, à
-l'inextinguible joie de l'amie de Saulieu, qui,
-parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du sien
-aux communications téléphoniques. La glace, par
-le moyen de ce jeu, était rompue. Le moyen, après
-cela, de ne pas se rapprocher? Les présentations,
-du moins celles des deux femmes, furent faites en
-bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua
-même pas que son amant disait, non pas :
-«&nbsp;Monsieur et madame&nbsp;», mais «&nbsp;Monsieur Saulieu&nbsp;»
-et puis : «&nbsp;Madame&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise
-ne pensait pas à elle-même, pas davantage à la
-situation, mais seulement à la joie de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Quand on se quitta, Élise dit à son amant :</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même! j'ai un scrupule&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Renfonce-le! dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il devenait brutal, comme il était devenu d'une
-assez lourde vulgarité, aussitôt en contact avec
-sa compagnie ordinaire.</p>
-
-<p>Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son
-amie que son scrupule était superflu et que le
-couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus
-régulier que le leur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; quant à ça! non, dit Élise, je ne me
-vois tout de même pas assise sur la banquette
-d'une taverne, devant un bock, au milieu de la
-tabagie&hellip; Mais, ne te chagrine pas, mon chéri.
-Écoute la solution que j'ai décidé de te proposer
-et qui ne me paraît pas impossible. Voilà :</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne songe pas, bien entendu, à te priver
-d'aller à la brasserie avec ta bande. Tu iras sans
-moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours
-que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh
-bien, pourquoi n'inviterions-nous pas ta bande à
-venir chez moi?&hellip; La pièce qui me sert de salle à
-manger peut se prêter à cette réunion ; j'achèterai
-des verres, des cartes à jouer, je me procurerai
-de la bière&hellip; On pourra à la rigueur compléter
-le mobilier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne
-saura ce que tu peux être gentille!</p>
-
-<p>&mdash; Tu crois que ça leur plairait?</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas de doute&hellip; Ah! oui, mais&hellip; et
-Saulieu?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! Saulieu?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire : Saulieu et Clara?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai
-pas de raisons pour faire la prude&hellip; D'ailleurs,
-et elle se tient très bien, cette petite femme,
-elle est sympathique. A propos : d'où sort-elle?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier
-qui l'a trompée avec toutes ses premières et avec
-quelques clientes et lui a fait mener une vie infernale.
-Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis
-deux, l'amie fidèle de Saulieu qui lui fait mener,
-brasserie à part, l'existence la plus bourgeoise.</p>
-
-<p>Le terme «&nbsp;bourgeois&nbsp;» appliqué à quoi que ce
-fût, mais de non conforme aux lois, faisait toujours
-sourire Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer,
-par son visage fin, quantité de nuances qui, par
-leur nature, devaient échapper à un homme de son
-espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus
-de cela, et il en résultait au contraire au bénéfice
-d'Élise un prestige.</p>
-
-<p>Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement.
-Bien qu'elle eût l'air de tenir l'opération
-comme légère, en fait, l'opération entraînait une
-quantité de petites opérations accessoires. Par
-exemple, il manquait des chaises, un canapé, des
-cendriers, la verrerie, les pots à bière, des plateaux
-et même un tapis dans la pièce dite salle à
-manger. Il manquait des porte-manteaux dans
-l'antichambre. Élise eût-elle jamais pensé être
-exposée à recevoir deux personnes à la fois dans
-son perchoir? Son perchoir représentait pour elle
-la solitude, la rêverie amoureuse pour quoi il
-suffit de peu de matière ; quelque négligence, un
-aspect quelque peu bohème ne la choquaient
-même pas, mais à la condition que ce fût dans la
-solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque rappelant,
-fût-ce du plus loin, les m&oelig;urs de la
-société, s'introduisait en son appartement, il fallait
-à tout prix qu'Élise donnât aux choses un
-aspect traditionnel et classique. Une nécessité
-s'imposait à elle, à savoir : que rien ne manquât.</p>
-
-<p>Et tout manquait! Elle s'en apercevait après
-coup, la proposition de «&nbsp;recevoir&nbsp;» chez elle
-étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie.
-Tout manquait, non seulement dans la pièce destinée
-à accueillir «&nbsp;la bande&nbsp;», non seulement
-dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher,
-où il se pouvait que l'aimable Clara vînt
-ôter son chapeau, se laver les mains ou se trouver
-mal : que sait-on jamais?</p>
-
-<p>Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle
-consacra à cette besogne son temps, ses économies
-aussi, voire davantage. Il est juste d'ajouter
-qu'elle fut ardemment secondée par la bonne
-Mélanie, heureuse de voir enfin du mouvement,
-du monde, d'entendre du bruit, et par madame
-Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire
-ce qu'elle appelait une «&nbsp;femme comme il faut&nbsp;»,
-exultait à la seule pensée que de la «&nbsp;femme
-comme il faut&nbsp;» Élise allait du moins accomplir
-un des gestes essentiels, qui est, disait-elle, de
-«&nbsp;recevoir bourgeoisement&nbsp;».</p>
-
-<p>Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de
-l'être, Élise ne manqua pas d'éprouver la satisfaction
-qui suit un effort accompli ; mais alors,
-c'était, depuis huit jours, le premier moment de
-réflexion qu'elle eût, et il lui semblait, sans
-qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et tout
-ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient
-l'admiration à la concierge et à la servante,
-lui laissaient à elle, par un contraste singulier,
-l'idée de ravage et de ruine&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi?&nbsp;» se demandait-elle. Et elle crut
-que cela provenait de ce que ces meubles, ces carpettes,
-ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient
-l'installation rapide, provisoire, répandaient une
-odeur publique comme, par exemple, un box
-d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des inutilités,
-ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement ;
-elle voulait imiter ce que la vie dépose
-jour après jour et qui, à la suite de longues
-années, communique aux murailles comme aux
-choses un peu de la personnalité des habitants.
-Vieux coussins, gravures anciennes, bibelots
-d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous
-viennent de famille, si muets quand on ignore à
-quelles haleines ils ont mêlé leur brise, silhouettes,
-miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le
-rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta
-des dettes. Pour qui, pour quoi tout cela?
-Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son
-amant? Sans doute, mais exactement pour que
-Jean-Marie demeurât plus étroitement uni à «&nbsp;la
-bande&nbsp;»!&hellip;</p>
-
-<p>Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue
-d'obtenir le résultat le plus opposé à ses fins personnelles
-les plus chères. Elle était venue ici pour
-être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour,
-le moment de voir l'homme qu'elle aimait. La
-nudité de ses trois petites pièces lui avait plu
-parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses
-rêves et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais
-garnies, ne lui rappelaient plus seulement
-Jean-Marie mais une exigence inhérente au caractère
-de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie
-avait des autres et non pas d'elle!&hellip;</p>
-
-<p>Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant
-l'air de construire, elle l'avait fait, c'était afin
-d'éviter un mal plus grand.</p>
-
-<p>Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une
-chaise longue nouvelle, en se reposant du tracas
-de toute une semaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection
-pour sa locataire, montrait le nez sous
-les prétextes les plus inattendus : un fournisseur
-s'était présenté avant l'heure du lever de
-Madame ; on n'avait pas voulu déranger Madame ;
-le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il
-s'agissait précisément d'un objet dont elle avait
-un pressant besoin : une chope à bière qui certainement
-ferait dire à quelqu'un : «&nbsp;Mais on a tout
-ce qu'il faut dans cette maison!&nbsp;» Madame Courvoisier
-mettait à profit l'occasion pour reparler de
-son appartement du haut, avec terrasse et tonnelle&hellip;
-Elle ne l'avait toujours pas loué ; elle
-endossait la responsabilité de le réserver à
-Madame&hellip; Madame changerait bien un peu sa vie,
-un jour ou l'autre&hellip; Madame s'agrandirait&hellip; Le
-moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce
-que «&nbsp;Monsieur&nbsp;» ne serait pas mieux, là-haut, à
-respirer le bon air avec ces messieurs?&hellip; Il n'y
-avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était
-plus agréable que la campagne, où l'on est mangé
-par les insectes, où l'on entend le cri de la chouette
-et les hurlements des chiens à la lune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon.
-Je viens de faire des frais considérables ; pour le
-moment, je n'ai pas le sou.</p>
-
-<p>Cette réflexion avait pour invariable effet de
-faire sourire la concierge. Alors, celle-ci, se retirant,
-ajoutait :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Angelus ne cesse pas de dire
-de Madame que Madame est une femme si intelligente!</p>
-
-<p>&mdash; L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui
-le bonjour de ma part.</p>
-
-<p>Tout était en état, vraiment, autant que choses
-du monde peuvent l'être, lorsque tomba le premier
-soir où les gens de «&nbsp;la bande&nbsp;» étaient
-invités chez Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui
-n'était guère dans ses manières, affecta d'arriver
-légèrement en retard, afin de n'avoir point l'air
-de faire le maître de maison. Saulieu et Clara
-étaient là, ainsi qu'un M. Grévillon, caissier principal
-dans une banque. Jean-Marie rencontra
-dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste.
-Il vint encore un nommé Basse,
-simple rentier. Mais trois s'étaient excusés :
-Legérant, principal clerc de notaire ; Juredieu, un
-chemisier connu, et Landais, professeur à Chaptal,
-de tous le plus habile joueur. Ces trois abstentions
-ne furent pas commentées, ce qui parut
-à tous pire que de l'être. Les trois hommes étaient
-des plus assidus à la taverne. Les deux premiers,
-mariés, pères de famille ; le troisième, célibataire
-et même en puissance d'une maîtresse qui venait
-le prendre à onze heures tapant. La maîtresse de
-Landais était cause de l'absence du professeur, on
-le pouvait supposer. Était-ce leurs m&oelig;urs régulières
-qui empêchaient Juredieu et Legérant de
-venir au quai du Louvre?</p>
-
-<p>Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante,
-en une certaine mesure, se trouva alourdie
-par l'incident, qui pesait sur chacun, sans que
-personne l'osât dire.</p>
-
-<p>Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient
-grâce à des soucis de moindre importance,
-et par le babillage de Clara qui, ne se
-mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à
-causer.</p>
-
-<p>Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de
-tout le monde, et il était visible que plusieurs
-regrettaient celle de la brasserie ; de plus, bien
-qu'on eût cru penser à tout, il manquait un
-«&nbsp;jacquet&nbsp;»! Par contre la conversation de Clara,
-contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer,
-ne lui était pas désagréable.</p>
-
-<p>Comme de juste, Clara, seule à seule avec une
-femme nouvelle venue, raconta aussitôt son histoire.
-Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre
-était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta
-volontiers.</p>
-
-<p>&mdash; L'aimiez-vous? interrogeait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne savais pas! répondait Clara&hellip; Aimer
-un homme, j'ai su ce que c'était plus tard&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous n'aimiez pas votre mari?</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être que si&hellip; Une jeune fille qui se
-marie : on aime toujours le mariage, les toilettes,
-les fêtes ; changer de vie n'est pas pénible non
-plus&hellip; Et puis, quand une jeune fille se marie, il
-y a toujours autour d'elle celles qui ne se marient
-pas&hellip; Amour ou non, d'ailleurs, être trompée,
-pour nous, est un vilain coup.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, il y a manière et manière d'être
-trompée. Moi, je l'ai été royalement!</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, disait Élise.</p>
-
-<p>La similitude des cas unit. Clara, quoique plus
-éveillée qu'Élise, était d'âme assez rudimentaire ;
-elle s'était, en sept ou huit années, laissé imprégner
-par ce que son mari d'abord, puis son amant
-avaient de vulgaire. Que ceci eût été insupportable
-à Élise s'il n'y avait eu, entre Clara et elle,
-la similitude des cas!</p>
-
-<p>Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle
-se tenait sur la réserve ; elle laissait parler Clara,
-qui ne demandait pas autre chose ; et elle éprouvait
-une secrète délectation à écouter une histoire
-qui, avec des variantes, ressemblait à la sienne.</p>
-
-<p>Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie,
-en le retrouvant le lendemain, rue Guénégaud,
-ne fut pas : «&nbsp;Pourquoi ne sont-ils pas
-venus?&nbsp;» ni : «&nbsp;Quel ennui que cette bière!&hellip; etc.&nbsp;»
-mais bien :</p>
-
-<p>«&nbsp;Cette Clara est tout à fait bonne fille.&nbsp;»</p>
-
-<p>C'était précisément ce que Jean-Marie attendait
-le moins d'une femme telle qu'Élise. Et il lui
-sembla que toutes les autres difficultés devaient
-s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était
-ce qu'il avait le plus redouté, devenait non seulement
-facile mais agréable.</p>
-
-<p>Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux
-entre les deux amants, elle ne voyant personne,
-lui ne disant que fort peu de chose de ses
-affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne
-connaissait pas. Tout à coup des thèmes à bavardage
-abondèrent. Et qu'ils pussent devenir l'occasion
-de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une
-petite société, munie de ses travers et de tous ses
-inconvénients naturels, se mêlait à eux. Ah! il y
-eut de quoi parler!</p>
-
-<p>Le lendemain de la réunion chez Élise, «&nbsp;la
-bande&nbsp;» allait à la taverne, avenue de l'Opéra.
-Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait
-demandé :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'on vous y verra?</p>
-
-<p>Élise, interloquée, avait dû répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir
-de chez moi.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous
-allez bien chez Lapérouse?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut manger quelque part, avait dit
-Élise.</p>
-
-<p>A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume,
-et les hôtes d'Élise et les trois abstentionnistes :
-le clerc de notaire, le chemisier, le professeur
-à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages
-d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par
-conviction, soit par politesse envers Le Coûtre :</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons passé, hier, une excellente soirée!</p>
-
-<p>A quoi le professeur s'inclinant dit :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai regretté&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons regretté&hellip; firent en se regardant
-le négociant et le clerc de notaire.</p>
-
-<p>Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on
-but comme à l'ordinaire. La conversation, d'ailleurs,
-entre ces messieurs, était maigre. Elle se
-trouvait provoquée d'une manière intermittente
-par une réflexion de Clara, qui, regardant autour
-d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara, peu politique
-de nature, et nullement réservée, ne voyait,
-elle, aucun obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée,
-et elle disait les choses comme elles lui
-venaient : par exemple qu'elle se «&nbsp;rasait&nbsp;» moins
-dans une maison particulière que dans un lieu
-public, ou bien que madame&hellip; &mdash; elle avait oublié
-le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre &mdash; que
-madame Destroyer était une femme très sympathique.</p>
-
-<p>A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé
-s'il eût été certain qu'ils fussent agréés du
-professeur, du chemisier et du principal clerc.
-Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de
-tenir la soirée comme n'ayant pas eu lieu. Des
-autres même, Clara obtenait à peine un acquiescement,
-car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes
-était considérable. Quand le professeur
-fut parti, à onze heures précises, avec la petite
-Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la
-compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois
-une détente. On était moins gêné, semblait-il,
-en présence des deux hommes mariés et pères de
-famille. On parla ouvertement de menus incidents
-de la soirée ; on chargea Le Coûtre de donner des
-conseils à sa «&nbsp;charmante amie&nbsp;» à propos de la
-bière. Mais personne ne se risqua à dire : «&nbsp;Nous
-sommes invités chez madame Destroyer, mardi :
-viendrez-vous cette fois?&nbsp;»</p>
-
-<p>Et la situation demeura identique, toute la
-semaine. Nul progrès, nul recul. Même incertitude
-touchant ce que pensaient ou préméditaient les
-trois personnages ; même déférence des autres vis-à-vis
-d'eux : même mémoire reconnaissante et
-charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait quitté
-un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait
-qu'en son absence quelque chose aurait été dit.
-Mais, à son retour, le lendemain, il semblait bien
-que rien n'avait été dit : on l'eût vu écrit sur le
-seul visage de Clara.</p>
-
-<p>Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie
-et lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous, vous avez une amie «&nbsp;chic&nbsp;»!</p>
-
-<p>Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara
-regardait Jean-Marie, l'examinait avec un regard
-d'enfant, et avec une inconscience cruelle d'enfant,
-lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une
-chance!&hellip;</p>
-
-<p>Était-ce influence des opinions répétées de
-Clara? Était-ce impression réellement éprouvée
-par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise?
-Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois
-boudeurs, recevait un rehaut du fait de posséder
-une telle amie. On l'enviait, c'est possible ; on
-s'expliquait mal sa chance, c'est certain ; mais à
-tout prendre il gagnait. Et il le sentait bien. En
-tout cas, de «&nbsp;la bande&nbsp;» s'il avait pour lui une
-majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour
-lui Clara, &mdash; la femme, &mdash; ce qui est beaucoup.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc
-de notaire et le chemisier firent entendre, chacun
-de son côté, qu'ils étaient précisément retenus le
-mardi suivant. On eut donc, avant la seconde
-soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.</p>
-
-<p>Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.</p>
-
-<p>Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette
-triple abstention renouvelée, et d'ailleurs aggravée
-par le mutisme de ces messieurs, que les deux
-hommes mariés et pères de famille se refusaient
-à aller chez une femme séparée de son mari et
-notoirement la maîtresse d'un de leurs amis. Le
-professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y
-rendre par ses habitudes de maniaque, à moins
-que ce ne fût par une antipathie ou un dédain
-secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente
-camaraderie des cercles, de ces sentiments
-cachés qui se manifestent pour peu que surgisse
-une occasion étrangère à la coutume du
-lieu.</p>
-
-<p>Quelle allait être la répercussion de ce parti
-pris des trois abstentionnistes sur le succès des
-soirées chez Élise? Une première conséquence
-était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de
-la jeune femme, devaient se renouveler deux fois
-la semaine, étaient réduites à être hebdomadaires.
-Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du
-sort de la prochaine.</p>
-
-<p>Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux
-abstentions nouvelles s'ajoutèrent aux trois premières.
-Il est vrai que l'une était celle du rentier
-Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après
-l'absence exigée par le deuil, quel parti Basse
-adopterait-il? On demeurait d'ici-là en suspens.
-La seconde était celle de Grévillon, le caissier,
-appuyée sur un prétexte futile.</p>
-
-<p>Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur
-Wormser, Saulieu et Clara. Plutôt que de
-faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent
-jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire
-à la manille, car les échecs, les dames, le
-jacquet, &mdash; la pauvre Élise avait fait emplette d'un
-jacquet! &mdash; ne pouvaient occuper que deux de ces
-messieurs sur trois qu'ils étaient y compris Jean-Marie.
-On finit par une partie de dominos. La
-bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net,
-une atmosphère de défaite.</p>
-
-<p>Clara, insensible aux événements, se montrait
-de plus en plus enthousiasmée des grâces d'Élise ;
-que ces messieurs fussent nombreux ou non,
-qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait ;
-elle parlait, elle parlait, elle parlait&hellip;</p>
-
-<p>La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait
-qu'Élise fît dire qu'elle serait encore chez
-elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit sur lui
-de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté
-Élise, qu'il serait obligé de s'absenter dans la
-semaine.</p>
-
-<p>On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si
-ce n'est celle que Clara avait arrachée à Élise de
-faire ensemble un petit tour dans les magasins, le
-prochain samedi.</p>
-
-<p>Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le
-petit appartement garni par elle avec tant de rapidité
-et à si grands frais. Elle parcourut ses pièces,
-où trois personnes étrangères laissaient autant de
-désordre que six ou sept. La table était maculée,
-les verres poisseux, épars sur les meubles ; l'odeur
-nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac
-envahissait la chambre à coucher. De cette réunion
-comme de la précédente, que restait-il, en somme,
-dans le souvenir? Un vain bruit. Et c'était l'échec
-de réunions pareilles qu'elle était réduite à
-déplorer! De réunions pareilles le destin voulait
-que son bonheur dépendît. Oui, elle déplorait
-d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou deux
-fois la semaine, contempler le désordre, les
-objets sordides, le brouillard empesté!</p>
-
-<p>Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un
-rendez-vous l'après-midi, elle se disait uniquement
-ceci : «&nbsp;Pourvu que celle-là n'aille pas me mettre
-en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie!&nbsp;»
-Car elle ne croyait pas au déplacement annoncé
-par celui-ci.</p>
-
-<p>Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du
-dépit éprouvé par Jean-Marie.</p>
-
-<p>Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son
-amant en un tel état d'irritation. Lui si tranquille
-d'ordinaire, si incapable de réaction! C'est qu'il
-avait pris à c&oelig;ur ce projet de réunions, c'est
-qu'il avait satisfait sa vanité d'homme en dévoilant
-à ses amis une maîtresse qui, selon son
-expression, «&nbsp;les enfonçait tous et toutes, eux,
-leurs maîtresses et leurs femmes légitimes&nbsp;»! Ne
-leur avait-il pas fait une proposition très décente?
-car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement avec
-Élise ; Élise était une «&nbsp;femme du monde&nbsp;» digne,
-séparée de son mari et chez laquelle il allait, en
-invité, lui comme eux. Et ces messieurs faisaient
-la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui
-donc prenaient-ils Élise?</p>
-
-<p>&mdash; C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me
-font! disait-il à Élise. Nous allons bien voir!&hellip;</p>
-
-<p>Il voulait les souffleter pour commencer. Après,
-c'était fini avec eux, fini avec «&nbsp;la bande&nbsp;», bien
-fini.</p>
-
-<p>&mdash; Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout
-congestionné ; tu entends : ils ne me reverront
-plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Chut!&hellip; faisait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi me taire?</p>
-
-<p>&mdash; De peur qu'on n'entende de si grands mots!&hellip;
-Il ne faut jurer de rien. Sait-on comment les
-choses tourneront?</p>
-
-<p>C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui.
-Il l'était si bien qu'il fit le voyage annoncé. Il le
-fit, non pour tenir sa parole, en vérité, mais parce
-qu'il avait besoin d'air.</p>
-
-<p>Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue
-et ses frais, mais l'échec des réunions lui valut
-d'être seule, une semaine durant, c'est-à-dire
-privée de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une
-entreprise qu'elle avait approuvée, évitait de
-monter ; Mélanie hochait la tête et ne cessait de
-déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit
-visite à Élise, lui, totalement désintéressé, étranger
-aux contingences, heureux de pouvoir exposer
-ses idées devant une femme qui l'écoutait et
-paraissait le comprendre.</p>
-
-<p>Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit
-surtout Clara.</p>
-
-<p>La possibilité de fréquenter Élise était un événement
-considérable dans la vie de Clara ; aussi
-en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué
-Élise, n'eût été la «&nbsp;similitude des cas&nbsp;». La similitude
-des cas fournissait des sujets de causerie
-dont le charme était ininterrompu, car chacune,
-en ces sujets plus parallèles que semblables, ne
-percevait que le sien. Et quoique Élise, toujours
-discrète et réservée, donnât peu de voix dans le
-duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait
-elle-même, elle repassait toutes les péripéties
-de son aventure, comme lorsqu'on lit un roman
-où l'on se substitue à l'héroïne ; et, continuant de
-bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle
-se murmurait non moins sincèrement : «&nbsp;Je ne
-suis donc pas seule!&nbsp;»</p>
-
-<p>Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme
-cela était inévitable, invita Élise à venir visiter
-son appartement quai de Béthune. Il s'agissait à
-peine de venir «&nbsp;chez Clara&nbsp;» ; il s'agissait de venir
-«&nbsp;par curiosité&nbsp;» visiter un appartement peu ordinaire.
-Pour Élise, aller là était en effet faire une
-simple promenade. Elle suivait le quai aux Fleurs,
-passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le
-pied dans l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De
-vieilles maisons, une Seine qui, malgré la canalisation,
-conserve encore des airs de gravures de
-Rigaud. On passait devant de grands porches
-décelant une cour ornée d'un tronc d'arbre, d'un
-pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que
-surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant
-le vieil escalier, Élise, à chaque étage, voyait
-en effet se dessiner le bras méridional de l'église
-Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de
-Granville, et du culte de son père pour les
-«&nbsp;vieilleries&nbsp;». Elle pensait à M. de La Hotte,
-à son arbre généalogique, à son culte pour tout
-ce qui concernait la famille et généralement le
-passé, à l'instant même où elle tirait le cordon de
-l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre
-de Clara, femme divorcée, vivant maritalement
-avec le négociant Saulieu!&hellip;</p>
-
-<p>De cette qualité dernière de Clara elle eut la
-révélation nette, en pénétrant dans l'antichambre
-où les cannes, les chapeaux, les pardessus
-d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la
-maîtresse de Le Coûtre ; toutefois jamais elle n'eût
-laissé dans l'entrée, sauf durant le temps d'une
-visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus&hellip;
-Mais Clara accourait, lui serrait tendrement les
-mains, et, aussitôt, l'enchantement de la vue
-emportait toute impression fâcheuse.</p>
-
-<p>Un ciel immense, une éclatante lumière, le
-dôme du Panthéon couronnant les vieux toits de
-la montagne Sainte-Geneviève et de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
-la Seine miroitante, les bateaux ;
-et, du balcon où l'on se porte aussitôt : le chevet
-de Notre-Dame! Quel tableau, plus fait encore
-pour l'esprit que pour l'&oelig;il, ainsi qu'Élise, ignorante,
-en eut l'intuition en pensant immédiatement
-que ce serait un spectacle à montrer à
-M. Angelus.</p>
-
-<p>Revenue de son émerveillement et ayant descendu
-la marche haute qui vous jetait sur le sol
-du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer :
-ce fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires
-de cet appartement.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou
-monsieur Saulieu? demanda Élise.</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons,
-chacun de notre côté. C'est chez un marchand de
-bric-à-brac que nous avons fait connaissance.</p>
-
-<p>Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait
-cru éblouir ces gens-là avec son ameublement
-bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce
-détail son amour-propre, mais, par une supériorité,
-et précisément de détail, Clara tout à coup
-grandissait à ses yeux. L'appartement de Clara &mdash; ou
-de Saulieu et de Clara &mdash; ressemblait à un petit
-musée.</p>
-
-<p>&mdash; Et comment se fait-il, demanda Élise, que
-vous quittiez un si joli nid pour aller vous attabler
-le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?</p>
-
-<p>&mdash; Mais il faut bien voir du monde! répondit
-Clara.</p>
-
-<p>Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour
-reconnaître que son ami, qui aimait follement
-dénicher un bon objet et se le procurer, le contemplait
-peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu,
-fort occupé, ne venait guère là, d'ailleurs,
-que la nuit : il déjeunait au restaurant, y faisait
-venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et
-l'autre à la brasserie jusqu'à une heure avancée
-de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant, m'avez-vous dit, vous vous
-ennuyez, à la brasserie? observa Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'ennuie, oui, mais encore moins là
-qu'ailleurs, parce que c'est plein de gens et que
-ça remue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous avez dit aussi que vous préfériez
-passer la soirée chez quelqu'un plutôt qu'à la
-brasserie?</p>
-
-<p>&mdash; Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de
-chez vous ; ensuite parce que c'était du changement.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez besoin de changement?</p>
-
-<p>&mdash; J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne
-s'ennuie pas, parce que, s'il s'ennuie, je m'ennuie.</p>
-
-<p>&mdash; Avec une charmante amie comme vous, un
-si joli intérieur?&hellip; Que les hommes sont exigeants!</p>
-
-<p>&mdash; Il leur faut une femme, oui ; mais ils ont
-encore plus besoin des hommes.</p>
-
-<p>&mdash; Mais nous : est-ce que l'homme que nous
-aimons ne nous suffit pas?</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas possible, chère madame&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous
-nous contentions d'un homme aimé?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; Que nous nous contentions
-de lui, qu'il se contente de nous&hellip; Tout ce que je
-sais, c'est que ça ne va pas comme ça&hellip; Quand
-on se marie, on va faire un voyage de noces :
-c'est ce qui prouve déjà qu'on ne se suffit pas ; et
-dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir du
-monde.</p>
-
-<p>&mdash; Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne
-se marie pas toujours à son gré, &mdash; nous en
-savons quelque chose, vous et moi ; &mdash; mais entre
-amants?</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite
-et pure simplicité.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous comprends pas! s'écria Élise ;
-mais moi, j'aime! j'aime!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara.
-Ah! madame, je ne vous le dirai jamais assez :
-vous m'êtes sympathique!&hellip;</p>
-
-<p>Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la
-tête sur l'épaule ; sa bouche dessinait un sourire
-tendre, peut-être malicieux aussi et peut-être
-pitoyable ; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire
-tout ce qu'ils eussent voulu.</p>
-
-<p>En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle
-éprouvait pour elle un peu de la tendresse qu'on
-a pour une petite fille ; mais la franchise et l'élan
-du c&oelig;ur que l'on ne pouvait manquer de découvrir
-en cette femme lui paraissaient d'une beauté
-supérieure. Clara avait elle aussi son ingénuité,
-puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme
-tant d'autres :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! quel dommage qu'une femme comme
-vous n'ait pas trouvé le bonheur dans le mariage!</p>
-
-<p>&mdash; Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe?
-puisque je l'ai trouvé.</p>
-
-<p>Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant
-pas aisément à quitter si tôt sa nouvelle
-amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli
-décor que faisait le bras droit du transept et le chevet
-de l'église avec un acacia penché, au fin feuillage
-très tendre, elle lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous
-pas?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je reviendrai certainement! dit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à
-déjeuner, je suis seule toujours : Saulieu n'est là
-que le dimanche, &mdash; et encore c'est pour nous en
-aller nous promener ailleurs ; &mdash; viendriez-vous
-déjeuner avec moi?</p>
-
-<p>&mdash; C'est que&hellip; fit Élise hésitante.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec
-vous!</p>
-
-<p>&mdash; Rarement, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!</p>
-
-<p>&mdash; Précisément : il peut arriver d'un instant à
-l'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! s'il arrive, &mdash; et pour déjeuner avec
-vous, &mdash; dit Clara, vous m'envoyez un bleu ou
-vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai
-pas. C'est dit?&hellip; Alors, pourquoi pas dès demain?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse
-pour moi!</p>
-
-<p>Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger
-de leurs languettes vert clair, innombrables ;
-Notre-Dame se découpait sur un couchant rose
-auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un
-bleu délicat, s'unissait avec d'angéliques douceurs.
-Clara dit à Élise :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne sortez donc pas le dimanche?</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Le Coûtre est toujours occupé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, vous?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui
-prenait fantaisie de venir me chercher!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-il venu quelquefois?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais j'espère toujours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon
-de la familiarité, mais il faudra que je vous
-embrasse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? dit naïvement Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je n'en ai jamais vu encore une
-comme vous!</p>
-
-<p>&mdash; Moi? dit Élise, c'est bien simple : je suis
-amoureuse.</p>
-
-<p>Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé
-un jour entre deux réflexions : «&nbsp;Il n'y a pas
-beaucoup d'amoureuses&hellip;&nbsp;» ce qui l'avait vivement
-étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde
-irrégulier, l'amour était de rigueur. En somme,
-Clara aimait-elle tant son amant! En déjeunant
-avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée
-par cette question, recueillit une série
-d'arguments favorables à une solution négative.
-Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le tête-à-tête.
-Une autre jeune femme se trouvait là, comme
-par hasard, qui fut présentée sous le seul nom de
-«&nbsp;mon amie Violette&nbsp;». Cette «&nbsp;amie Violette&nbsp;»
-parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un
-«&nbsp;Hubert des Bruyères&nbsp;», romancier pourvu alors
-d'une certaine vogue, mais qu'Élise, très ignorante,
-ne connaissait même pas de nom. Violette
-l'appelait tantôt «&nbsp;Hubert&nbsp;», tantôt «&nbsp;des
-Bruyères&nbsp;», tantôt «&nbsp;le maître&nbsp;», et, comme ces
-mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle
-risqua même un sourd, un discret, un tout menu
-et tout plat «&nbsp;mon mari&nbsp;» destiné sans doute à
-vaincre un préjugé chez Élise, mais un «&nbsp;mon
-mari&nbsp;» si timide, si honteux qu'il ne put même
-pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte, comprit
-à ce «&nbsp;mon mari&nbsp;» que le Hubert des Bruyères
-était seulement l'amant de Violette.</p>
-
-<p>Et, certes, Élise avait encore des «&nbsp;préjugés&nbsp;».
-Elle vantait sa propre liberté ; d'abord, évidemment,
-parce que c'était la sienne ; ensuite, parce
-que cette liberté lui semblait reposer sur quelque
-assise sacrée, à savoir un grand amour. Elle avait
-accepté la liaison de Clara, à la faveur de circonstances
-tout à fait extraordinaires. Elle se
-trouvait mise en rapport, par surprise, avec un
-couple «&nbsp;Violette &mdash; des Bruyères&nbsp;», noms qui fleuraient
-l'idylle et la pastorale beaucoup plus que
-le registre de l'état civil, et cela la faisait regimber.
-Mais, peu à peu, les personnages nouveaux
-sortirent des nuées et se précisèrent. Assurément
-l'union entre Violette et des Bruyères était libre,
-mais elle était féconde ; elle avait produit deux
-enfants. Ce fut Clara qui eut l'esprit de parler des
-enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un
-étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise,
-étaient sans valeur. Élise adopta l'image évoquée
-des enfants. Son instinct la trahit ; elle dit un peu
-vite :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?</p>
-
-<p>Elle était prise. Violette dit :</p>
-
-<p>&mdash; On se donnera rendez-vous et je vous les ferai
-connaître.</p>
-
-<p>Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait.
-Violette sut se montrer aimable à souhait.
-Si elle faisait allusion, régulièrement, et pour
-ponctuer les chutes principales de ses phrases, à
-la renommée de son ami, elle avait le tact de ne
-se point mêler de littérature ; elle citait bien &mdash; la
-plupart du temps en pure perte &mdash; des «&nbsp;noms
-connus&nbsp;» parmi ses familiers, mais ses préoccupations
-allaient à son ménage, sa principale
-coquetterie était de paraître femme comme il faut.
-Son langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le
-défaut d'une éducation première, était appliqué
-comme une dictée, et l'on y sentait les corrections
-qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement.
-Elle avait peut-être eu de la grâce naturelle,
-mais elle l'avait perdue par le souci de la correction.</p>
-
-<p>Élise ne pouvait guère éluder la proposition
-de rendez-vous, puisqu'elle-même avait exprimé
-le regret de n'avoir pas vu les enfants. Et voici
-sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux
-jours après : «&nbsp;Monsieur et madame Hubert des
-Bruyères&nbsp;», portait la carte d'invitation, «&nbsp;seront
-chez eux le&hellip;, etc.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce
-qu'elle devait faire, ils sont donc mariés?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! c'est tout comme&hellip; dit Clara. S'ils ne
-le sont pas, c'est uniquement parce que Violette
-est la femme d'un homme à qui ses croyances
-religieuses interdisent le divorce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! elle est mariée! fit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Lui aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'était pas heureuse dans son premier
-ménage, dit Clara, et puis elle a eu un coup de
-foudre pour des Bruyères ; il faut ajouter qu'elle
-n'avait pas d'enfants&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est
-un honneur qu'elle vous fait et dont je suis gratifiée
-du même coup : elle vous trouve, elle aussi,
-une femme pas comme les autres. Elle tient à
-vous. Oh! elle ne vous laissera pas échapper.</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien que je tiens à ne voir personne :
-voyons, ma chère petite, pourquoi m'avez-vous
-obligée &mdash; par surprise! &mdash; à connaître cette
-Violette?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je vous en demande pardon! Mais&hellip; on
-ne comprend pas&hellip; on ne&hellip; vous comprend pas!&hellip;
-Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?&hellip;
-Il n'y a personne qui ne croira vous
-être agréable en vous mettant en rapport avec du
-monde&hellip; Venez chez Violette! Ne me jouez pas
-le mauvais tour de ne pas m'y accompagner : je
-n'irais pas sans vous, et ce serait la brouille.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas y aller, dit Élise ; je n'ai pas
-de quoi m'habiller.</p>
-
-<p>&mdash; Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui
-veut. Ce sont des artistes. Les meilleurs, paraît-il,
-ne sont pas les plus cossus. Vous entendrez de
-bonne musique&hellip; Oh! j'aurais une grande déconvenue
-si vous n'y alliez pas!&hellip;</p>
-
-<p>Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se
-laissait pas toucher à fond par le sujet traité. Entre
-ses interrogations et ses gestes instinctifs de
-défense, elle ne songeait qu'à ceci : qu'en rentrant
-chez elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être
-une lettre ou une dépêche de Jean-Marie ; que si
-Jean-Marie lui annonçait son retour, elle enverrait
-certainement au diable les des Bruyères! Non,
-elle ne sacrifierait à qui que ce soit une soirée
-avec son amant.</p>
-
-<p>Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir
-accordé d'importance réelle à l'invitation.</p>
-
-<p>Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la
-maison. Et si elle eut un petit mot de Jean-Marie,
-le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le
-retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle
-ne pensait plus à rien. Elle ne sortait pas, ne parlait
-à personne ; elle somnolait le jour et ne dormait
-pas la nuit.</p>
-
-<p>C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara.
-Clara voulait qu'elle vînt chez les des Bruyères.
-Élise était alors incapable de résister à quoi que
-ce fût ; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit
-à Clara :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'irai.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Lorsque Jean-Marie revint, après une absence
-d'environ trois semaines, il trouva Élise dans un
-état singulier. Elle venait d'assister, la veille, à
-une soirée où elle avait rencontré une quarantaine
-de personnes!</p>
-
-<p>Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement
-habillée, rendue quasi revêche par l'appréhension
-avant son entrée, puis par la soudaine découverte
-du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des
-Bruyères, elle avait plu à tout ce monde, elle avait
-remporté, non seulement sans le vouloir, mais en
-ne voulant que s'effacer et disparaître, un véritable
-succès. On l'avait d'abord trouvée jolie.
-Pourquoi? Parce que, disait-on, elle avait une
-figure, un regard, une teinte de cheveux et une
-taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique
-du moment dans les groupes dits «&nbsp;d'avant-garde&nbsp;»,
-chez les gens de lettres et les artistes.</p>
-
-<p>Cette femme qui venait tout droit d'un passé
-périmé et qui avait paru un peu «&nbsp;province&nbsp;» dans
-le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se
-trouvait répondre exactement au goût de ceux qui
-ne croient qu'aux innovations radicales.</p>
-
-<p>Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée
-néanmoins, comme toute femme en un cas pareil,
-mais furieuse aussi. Elle avait failli dire des paroles
-désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur
-sa tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et
-qui se refusait totalement à comprendre qu'un
-triomphe pût causer du chagrin. Élise avait
-pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les
-ramenait aux quais. Et elle avait pleuré une partie
-de la nuit.</p>
-
-<p>Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle
-si endolorie de ce qui eût été cause
-d'enivrement joyeux pour toute autre?</p>
-
-<p>Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée,
-et elle pleurait. Il est des circonstances où
-notre nature physique s'avise de faire, toute seule
-et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons
-l'à-propos qu'après de longues méditations.</p>
-
-<p>Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta
-ce qui lui était arrivé.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Mais quand je ne serai pas là, il est bon que
-tu aies quelques figures pour te distraire.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Quand je ne serai pas là&hellip;&nbsp;» Tu vas donc
-t'en aller encore?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire : les soirs que je ne passerai pas
-avec toi.</p>
-
-<p>&mdash; Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?</p>
-
-<p>&mdash; Mais là où j'ai l'habitude d'aller&hellip;</p>
-
-<p>Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta
-d'ailleurs pas un mot. Elle constatait que ses trois
-semaines d'absence et de vie sur le port lui avaient
-réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son
-absence!&hellip;</p>
-
-<p>Nulle mémoire en lui des agissements de «&nbsp;la
-bande&nbsp;»! Et il fut évident, dès le premier soir,
-que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à
-la brasserie.</p>
-
-<p>Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle
-lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis fatiguée&hellip; fatiguée!&hellip; Je vais tâcher
-de dormir de bonne heure.</p>
-
-<p>Jean-Marie ne se fit pas prier ; et il retourna
-près de ses amis, à la brasserie, comme si, entre
-eux et lui, rien ne s'était passé.</p>
-
-<p>Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré
-sa fatigue, dormit mal. Ce n'était plus le tumulte
-de la soirée qui se continuait à ses yeux, c'était
-l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville
-où il s'était réfugié pour apaiser son sang
-bouillant, retournait sans arrière-pensée à ses
-habitudes&hellip;</p>
-
-<p>De tous les difficiles efforts tentés pour modifier
-ces habitudes, rien donc ne demeurait ; rien, sinon
-ceci : qu'elle-même, Élise, se trouvait engagée
-dans une voie nouvelle, non voulue par elle,
-certes! et qui lui déplaisait.</p>
-
-<p>Élise se garda de demander, le lendemain, à
-Jean-Marie si «&nbsp;la bande&nbsp;» lui avait fait un accueil
-favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise au
-milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune
-allusion à sa rentrée à la taverne. Mais Élise lui
-ayant dit qu'elle n'avait pas reçu dans la matinée
-moins de trois invitations de la part de gens rencontrés
-chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait
-seulement pas, il lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je serais franchement satisfait si tu pouvais
-dénicher un sujet de distraction.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; De distraction sans toi! dit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Là n'est pas la question. Comme il y a des
-moments où je ne suis pas avec toi, mieux vaut
-encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que
-te morfondre.</p>
-
-<p>Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à
-pleurer comme s'il n'était pas là. Et elle fut surprise
-par ses larmes qui devançaient encore une
-fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle
-chose. Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la
-destinée incompréhensible.</p>
-
-<p>Peu à peu, seulement, le v&oelig;u exprimé par son
-amant pénétra son âme. Et elle associait l'idée de
-ce v&oelig;u à la présence de trois enveloppes étalées
-sur le petit bureau.</p>
-
-<p>Telle était alors la solution admise par Jean-Marie
-aux difficultés qui les avaient, lui et elle,
-tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir à
-amener «&nbsp;la bande&nbsp;» à la maison, il retournait
-tout seul à la «&nbsp;bande&nbsp;», et il envoyait Élise essaimer
-ailleurs!&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne tenta même pas de protester. Cependant
-elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne me demandes même pas qui sont ces
-gens qui m'invitent?</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Je tâcherai donc de faire leur connaissance,
-dit Élise, amèrement.</p>
-
-<p>Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt
-qu'en eut perlé la première gouttelette, et,
-dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de rage,
-bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois
-invitations.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée,
-Violette, dite madame des Bruyères, lui amena
-ses enfants, qui avaient servi de prétexte à l'invitation
-et cependant n'avaient point paru.</p>
-
-<p>Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle
-goûta un mélancolique plaisir à parler de l'enfant
-qu'elle avait perdu : elle causa avec la jeune
-mère, l'interrogea sur les personnes présentes à
-la soirée et notamment sur celles chez qui elle
-s'apprêtait à aller.</p>
-
-<p>Violette, qui avait débuté par des louanges sur
-ses invités, mit la sourdine aussitôt qu'il s'agit de
-ceux qui «&nbsp;vraiment étaient assez sans gêne&nbsp;»,
-disait-elle, pour «&nbsp;sauter ainsi à la gorge d'une
-jeune femme dès la première rencontre&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre
-place, je ne m'empresserais pas de les satisfaire&hellip;</p>
-
-<p>Élise retint avec peine un sourire étonné.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée
-sont de vos amis?</p>
-
-<p>&mdash; Hubert est homme de lettres, et, comme tel,
-obligé d'étendre ses relations un peu hors du cercle
-de l'amitié proprement dite.</p>
-
-<p>Élise n'obtint point de renseignements plus
-précis et ne tira de son entretien avec Violette
-qu'un avis : il était prudent à elle de s'abstenir.</p>
-
-<p>Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment
-d'humeur, les trois invitations, résolut d'interroger
-Clara.</p>
-
-<p>Elle voyait si fréquemment Clara, depuis
-quelque temps, qu'elle l'appelait par son nom :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! çà, dites-moi, Clara : qu'est-ce que c'est
-que les Van Dortmüde? Qu'est-ce que c'est que
-les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les Torcelli?</p>
-
-<p>&mdash; Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme
-moi, dit Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je
-m'y perds.</p>
-
-<p>&mdash; Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a
-joué de sa musique.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! oui, je n'ai rien compris&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On dit qu'il est très fort.</p>
-
-<p>&mdash; Et sa femme?</p>
-
-<p>&mdash; Sa femme n'est pas sa femme. C'est une
-élève du Conservatoire, très calée.</p>
-
-<p>&mdash; Et les autres?</p>
-
-<p>&mdash; Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à
-Violette.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai déjà demandé à Violette : elle ne m'a
-rien dit.</p>
-
-<p>&mdash; Je parie que vous avez été déjà invitée par
-ce monde-là!</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qui vous donne cette idée?</p>
-
-<p>&mdash; Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous
-répondre. Elle avait jeté sur vous son dévolu. Elle
-a peur qu'on ne vous enlève!&hellip; On vous a invitée,
-avouez-le.</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous devez bien le savoir, Clara ; on
-vous a invitée comme moi, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash; Moi? Jamais de la vie!&hellip; Mais, moi, je n'ai
-été invitée à la soirée de Violette qu'à cause de
-vous!&hellip; Oh! n'allez pas m'en croire jalouse : il
-n'y a pas de quoi!&hellip; Et la preuve que je ne suis
-pas jalouse, c'est que je ne vous dirai pas de mal
-des personnages sur qui vous m'interrogez. Le
-hasard fait que, sans les connaître positivement,
-je les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils.
-Allez chez eux! Allez chez eux, comme vous le
-leur avez promis!&hellip;</p>
-
-<p>Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit
-d'ailleurs assez brusquement l'entretien. Elle était
-piquée.</p>
-
-<p>Élise demeura vis-à-vis de trois invitations
-acceptées d'inconnus, qui allaient la brouiller avec
-Violette et avec Clara&hellip;</p>
-
-<p>Alors, comme une loque, et uniquement pour
-complaire à Jean-Marie, elle se traîna chez les
-Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.</p>
-
-<p>Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui
-contât ce qu'elle avait vu! Non peut-être que ce
-qu'elle avait vu intéressât beaucoup un esprit peu
-curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami
-éprouvait un soulagement à constater qu'Élise ne
-s'appuyait pas exclusivement sur lui. Qu'Élise fréquentât
-un être vivant, une maison quelconque,
-qu'elle trouvât l'emploi de quelques-unes de ses
-heures, il en était allégé, et il allait plus guilleret
-à ses affaires ou à sa brasserie ; il y allait d'ailleurs
-même quand il sentait sur son épaule tout
-le poids de sa charmante maîtresse&hellip;</p>
-
-<p>Et pour faire plaisir à son amant, certes pour
-nulle autre raison, Élise allait traîner son drapeau
-déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par rapport
-à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.</p>
-
-<p>Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait
-dans ces lieux constamment mal à l'aise ; mais
-elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes
-ou de menus faits plus ou moins burlesques,
-propres à distraire Jean-Marie.</p>
-
-<p>Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un
-jeune poète, que l'on nommait Romuald, lui faisait
-la cour, la suivait assidûment chaque fois
-qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait
-nombre de tentatives pour l'accompagner le soir
-en voiture. N'avait-elle pas, en lui rapportant cet
-épisode de ses soirées, espéré rendre son amant
-jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux : il avait
-pleine confiance en la vertu d'Élise. Et, lors de
-leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait embrassée,
-la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il
-lui disait, spontanément :</p>
-
-<p>&mdash; Et Romuald?</p>
-
-<p>Et, comme il lui posait, un beau jour, cette
-question qui tournait à la scie, elle lui répondit ce
-qui était la vérité.</p>
-
-<p>&mdash; Romuald? Je ne le vois plus.</p>
-
-<p>Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle
-s'en inquiétait, non qu'elle fût privée par l'absence
-de l'innocent personnage, mais parce que
-de bonnes langues lui avaient insinué que le
-jeune poète, désespéré des rigueurs d'une femme
-aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait peu de
-foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait
-un peu troublée. «&nbsp;Venez chez moi, lui avait
-dit la narratrice de ce fait divers, et je vous ferai
-rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat
-qui vous donnera tous les éclaircissements&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui,
-embarrassée, ne voulant pas paraître se désintéresser
-d'un malheur qu'elle eût pu causer, après
-tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle
-où le secrétaire du commissariat ne se trouvait
-point.</p>
-
-<p>&mdash; Et Romuald? demandait alors Jean-Marie,
-car l'aventure commençait d'avoir pour lui l'intérêt
-d'un roman-feuilleton.</p>
-
-<p>Un jour que Jean-Marie était venu prendre son
-amie pour l'emmener déjeuner, et que tous deux,
-coude à coude, suivaient le quai menant au Pont-Neuf,
-Élise se trouva nez à nez avec un jeune
-homme qui, au milieu d'une foule d'employés,
-semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle sursauta
-et saisit le bras de son amant.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; c'est Romuald! dit Élise.</p>
-
-<p>Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner,
-par ailleurs, aucun signe d'émotion.</p>
-
-<p>Élise se remit promptement et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a une mauvaise farce là-dessous.</p>
-
-<p>Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans
-souhaiter le moindre ennui à Élise, que l'aventure
-n'eût pas de fin.</p>
-
-<p>Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire
-n'avait pu échapper et qui regrettait d'être
-privée d'Élise, saisit l'occasion de rentrer en ses
-bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une
-après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia
-qu'elle ne pouvait se résoudre à ne plus la
-voir.</p>
-
-<p>&mdash; Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je
-leur pardonne de vous enlever de vive force!</p>
-
-<p>&mdash; Dites qu'ils se servent de moi comme d'un
-bouffon! fit Élise. J'ai la preuve qu'ils se moquent
-de moi. Ils ne me reverront pas.</p>
-
-<p>&mdash; Ce sera un malheur pour eux, dit Violette.
-Mais, quant à se moquer de vous, non! La vérité
-m'oblige à dire que ce n'est pas cela : je sais le
-fond de l'histoire du petit Romuald&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne serais pas fâchée de la connaître.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien simple, dit Violette : ce garçon
-vous compromettait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est bonne! dit Élise : qui est-ce qui
-craint de se compromettre, dans leur monde?</p>
-
-<p>&mdash; C'est précisément pourquoi ils tiennent tant
-à avoir une femme de bonne tenue! Ils ne se
-moquent pas de vous : ils veillent sur votre vertu
-qui leur est précieuse.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, ils avaient écarté Romuald?</p>
-
-<p>&mdash; Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne
-comprenait pas! Il est trop sincère, ce petit!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! il était sincère, lui?</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez que je l'ai recueilli chez moi.
-S'il vous plaisait de le revoir, vous l'y trouveriez!
-il a appris à se conduire.</p>
-
-<p>Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un
-être étranger et tombant de la lune. La compagne
-d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne
-partie du «&nbsp;Tout Paris&nbsp;», qui avait dû connaître
-des gens de toutes sortes, qui avait des raisons
-d'être plus clairvoyante qu'aucune autre, s'imaginait
-attirer Élise chez elle en lui disant qu'un
-gamin nommé Romuald l'y attendait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de
-s'enfermer dans son appartement trop meublé,
-mal meublé, avec les verreries inutiles et les
-grandes boîtes dérisoires qui contenaient les
-jetons du jeu de dames, les pions du jeu d'échecs,
-les cornets et les dés du jacquet et des dominos,
-«&nbsp;petits cercueils&nbsp;», disait-elle, d'une illusion
-qu'elle appelait «&nbsp;la dernière&nbsp;». Pourquoi s'était-elle
-arrachée à sa solitude? Dans l'unique dessein
-de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle
-fût donc volontiers retournée à la solitude,
-aujourd'hui, afin de jouir au moins sans mélange
-du peu qu'il plairait à son amant de lui
-donner!</p>
-
-<p>Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais
-à savoir qu'Élise «&nbsp;sortait&nbsp;».</p>
-
-<p>Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il
-la voyait, c'était pour lui parler des
-«&nbsp;sorties&nbsp;» dont elle avait, à son sens, grand tort
-de s'abstenir.</p>
-
-<p>Elle crut d'abord que ce souci de la voir
-«&nbsp;sortir&nbsp;» répondait à une conception de la vie
-qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît ; il s'ouvrait de si
-peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des
-objections et opposer sa conception personnelle.
-Mais elle démêla peu à peu que c'était chez
-lui simple préférence. A un sentiment, point
-d'objection possible. Elle se soumit donc. Elle
-n'avait plus qu'une phrase, toujours prête :</p>
-
-<p>&mdash; Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te
-faire plaisir!&hellip;</p>
-
-<p>Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination
-et malignité et de la connaissance de l'esprit
-des hommes, dépourvue surtout de jugement en
-tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle
-n'allait pas jusqu'à concevoir que Jean-Marie,
-dans la famille des égoïstes, figurait l'égoïste
-inachevé, le pire : celui qui ne saurait se satisfaire
-s'il s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie
-goûtait beaucoup mieux sa liberté lorsqu'il
-savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à
-déplorer qu'il ne fût pas là.</p>
-
-<p>Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez
-elle, Élise en quelque maison que ce fût, les
-soirées de Jean-Marie à la taverne étaient beaucoup
-plus douces&hellip;</p>
-
-<p>Et Élise sortit.</p>
-
-<p>Car elle en était venue à appréhender d'avoir
-à dire : «&nbsp;Je ne suis pas sortie.&nbsp;»</p>
-
-<p>D'abord frappée par les contrastes entre la vie
-de gens libérés des entraves bourgeoises et celle
-du monde qu'elle croyait avoir été jadis son
-bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui,
-c'étaient bien plutôt entre un monde et l'autre
-les analogies.</p>
-
-<p>Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible
-penchant qu'elle avait à tout confronter avec le
-monde d'où elle s'était évadée. Elle eût éprouvé
-grand plaisir à rendre compte de ses visites
-et de ses soirées si Jean-Marie eût connu lui aussi
-ce penchant ; mais il ne l'avait à aucun degré.</p>
-
-<p>Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce
-qui se passait à la brasserie, et plus du tout de
-Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au
-moins? lui demandait Élise.</p>
-
-<p>Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses
-habitudes. Et cela était bien vraisemblable.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me
-parler de Clara sous le prétexte qu'elle et moi ne
-nous voyons plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait
-Jean-Marie.</p>
-
-<p>Une inquiétude, encore confuse, planait sur la
-question de la brasserie et de Clara.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Élise, roulée comme un galet par le flot des
-relations souhaitées par son ami, fréquentait
-beaucoup pour le moment une famille Josse, qui
-la couvrait d'une paternelle affection.</p>
-
-<p>M. Josse dirigeait une revue dite «&nbsp;politique,
-économique et sociale&nbsp;». Cet organe était de ceux
-qui se créent perpétuellement dans le but d'écraser
-l'un des deux principaux et plus anciens
-périodiques. Ils semblent, dans leurs premiers
-numéros, apporter avec eux une aurore et devoir
-briller sur un monde renouvelé ; puis le beau
-rayonnement pâlit, devient pareil à tout ce qu'on
-connaît, puis il s'étiole en coûtant cher aux
-initiateurs.</p>
-
-<p>M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En
-faveur de sa revue, il croyait devoir inviter chez lui
-le monde de la politique, de la pensée et même des
-arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable,
-Paris était alors, quoi qu'on en dît, assujetti,
-comme il le sera vraisemblablement toujours,
-à un formalisme qui s'ignore lui-même, et
-soumis, en ce qui concerne les m&oelig;urs, à une
-étiquette que chacun nie en même temps qu'il en
-observe scrupuleusement les articles. M. Josse
-n'était pas l'époux de celle qu'on nommait
-madame Josse.</p>
-
-<p>Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait
-chez lui avec exactitude et sans aucune variante.
-M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser
-la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait
-«&nbsp;madame Josse&nbsp;», parce que celle-ci, issue d'une
-famille excellente et fort connue, ne pouvait
-obtenir le divorce contre son mari, un chenapan,
-qui faisait partout sonner très haut son opinion
-sur la sainteté et la pérennité du mariage.</p>
-
-<p>A cause de cette particularité, M. Josse, malgré
-tout son mérite, ni ne recevait chez lui toutes
-les personnalités qui s'y fussent volontiers rendues,
-ni même, ce qui est moins croyable, ne
-possédait tous les collaborateurs dont les noms
-semblaient s'imposer au sommaire d'une telle
-publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui
-étaient néanmoins fort loin d'être les premiers
-venus. La ressource du salon Josse était fournie
-par des célibataires éminents, quelques veufs ;
-et, pour sauvegarder le nombre, on suppléait à
-l'absence de ceux que le rigorisme de leur foyer
-retenait, en admettant ce que Josse appelait son
-«&nbsp;élément d'information&nbsp;», c'est-à-dire des industriels,
-des hommes de bourse, tout cela mêlé
-tant bien que mal aux hommes politiques, aux
-savants, aux artistes. L'élément mâle dominait ;
-mais pour qu'il ne privât point le lieu d'un certain
-caractère mondain considéré comme indispensable,
-on recevait et les femmes divorcées, et
-les femmes séparées de leur mari, comme Élise,
-et aussi des couples franchement irréguliers, &mdash; comme
-celui des maîtres de la maison, &mdash; auxquels
-on s'exténuait par mille stratagèmes à communiquer
-les apparences de la légitimité.</p>
-
-<p>De la musique, et toujours de très bonne
-musique, de la tenue aussi, &mdash; beaucoup plus
-stricte qu'en maint ménage béni par le Nonce, &mdash; offraient
-une auguste suppléance pour cette
-société intéressante et non satisfaite, à qui ses
-grandes qualités jointes à son caractère de rébellion
-eussent pu donner des audaces heureuses, et
-qui cependant semblait toujours attendre d'en
-haut, d'on ne savait où, peut-être du plafond qui
-ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit,
-sous la forme d'une colombe, apportant,
-en bonne et due forme, la consécration sociale si
-ardemment convoitée.</p>
-
-<p>C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer
-à petits pas, mais tout droit, un monsieur
-d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas
-reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait
-jamais vu en habit, et puis parce qu'elle était fort
-loin de s'attendre à le voir : c'était M. Angelus.
-Il était vieil ami de la maison ; il initia Élise à
-toutes les particularités du milieu ; il continua de
-moraliser plaisamment avec elle. A lui seul elle
-pouvait communiquer une observation comme
-la suivante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Depuis que j'ai quitté Granville et me suis
-mariée, lui dit-elle, c'est la première fois que j'ai
-l'impression de me trouver au milieu de jeunes
-filles&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour
-pratiquer, comme il le faisait volontiers lui-même,
-le paradoxe.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que
-tout le monde ici n'aspire qu'au lien sacré du
-mariage?</p>
-
-<p>M. Angelus était enchanté ; il ne la quittait
-plus. Ils étaient, elle et lui, au fort d'une causerie,
-lorsque Élise fut abordée par quelqu'un qu'elle
-n'avait point aperçu. C'était Saulieu.</p>
-
-<p>Commerçant notable, Saulieu avait, en effet,
-ses entrées comme son utilité dans un groupe qui
-prétendait être informé de tout. Saulieu fut poli,
-réservé ; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait
-dans le ton, voire d'un peu protecteur, qui
-tranchait et avec l'attitude qu'Élise lui avait connue
-et avec cet air d'attendre une grâce complémentaire
-qui caractérisait la plupart des hôtes de
-la maison Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de
-commun qui s'exaltait sous le frac? Était-ce la
-réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à
-trouver ici Élise bien en cour et même choyée,
-alors qu'il n'avait jamais osé y introduire Clara?
-Qu'était-ce?</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de communiquer à
-M. Angelus ce qu'elle venait de remarquer d'insolite
-en la personne de Saulieu :</p>
-
-<p>&mdash; C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste : il
-vous a présenté ce soir une facette à éclat vif,
-voilà.</p>
-
-<p>&mdash; Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il
-pas ici sa maîtresse? On ne la mettrait pas à
-la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il
-était professeur au Collège de France et que sa
-bonne amie fût un laideron, vous les verriez ici
-côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là&hellip; Nulle
-part ne sont observées plus finement les nuances.
-Comprenez! Dans le monde régulier, tout est
-réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de
-l'état civil, ou du moins une lettre de faire-part,
-un beau jour, décident de tout, pour la vie : les
-époux, après une formalité, peuvent avoir la
-conduite privée qu'il leur plaît, il faut un bien
-grand scandale pour effacer l'effet d'une bénédiction
-nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est
-soumis à un examen attentif et approfondi et
-constant, où il est tenu compte, chaque semaine,
-de la qualité des individus et de leurs faits et
-gestes ; rien d'assuré, nulle garantie pour ces
-malheureux ; nulle situation stable ; il leur faut
-mériter infatigablement la grâce par une quotidienne
-vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «&nbsp;dans la capitale&nbsp;»,
-couple plus pur que celui de ce Josse et de
-cette femme qui ne porte pas son nom? Non,
-madame, rapportez-vous-en à moi : il n'y en a
-pas. Eh bien, pour la plus petite peccadille, il
-serait pulvérisé!</p>
-
-<p>&mdash; Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers
-comme lui, et qui ne le valent pas?</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour
-ainsi dire blanchi et purifié ; mais, ces couples,
-eux, qui reçoivent-ils?</p>
-
-<p>&mdash; Grand Dieu! monsieur Angelus&hellip; Mais
-qui suis-je, moi? et en quelle qualité suis-je
-ici?</p>
-
-<p>&mdash; On vous connaît, madame, simplement.</p>
-
-<p>&mdash; Point de galanterie, monsieur Angelus! Les
-irréguliers, ici, se relèvent par quelque prestige,
-m'avez-vous dit : je ne suis pas professeur au
-Collège de France, moi!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes vous-même, je le répète&hellip; En
-outre, on connaît votre famille, je le sais&hellip; On
-n'ignore pas que vous êtes seulement séparée de
-votre mari&hellip; Séparée de biens, je crois, tout au
-plus&hellip;, et que le divorce est impossible dans
-votre monde : cela fait bien! Vous n'imaginez pas
-ce que cela fait bien!</p>
-
-<p>Élise sourit tristement. Le journaliste, non ; il
-connaissait les m&oelig;urs ; elles ne le surprenaient
-pas.</p>
-
-<p>M. Angelus offrit à Élise de la reconduire.
-Dans la voiture il la félicitait d'avoir, où qu'elle
-allât, le don de plaire.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, soupira Élise, je vais vous dire une
-chose qui résulte des petites expériences que j'ai
-faites et vous donnera peut-être à réfléchir : ce
-qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas
-moi : c'est mon pauvre papa!&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait,
-elle revit en pensée M. de La Hotte-Saint-Pair
-et son arbre généalogique ; elle revit sa
-famille innombrable et unie plus par un formalisme
-officiel que par des sentiments ; elle revit
-les cérémonies, elle se remémora les obligations
-ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un
-mot, &mdash; imitation de la cour du grand Roi par les
-fourmis de son royaume, &mdash; enfin tout un
-ensemble de m&oelig;urs plutôt de la place que de la
-maison, et dont les inconvénients ne trouvaient
-de compensation qu'en les libertés qu'un chacun
-pouvait s'octroyer impunément quand une fois il
-avait satisfait à la dette publique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après
-cette soirée :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à
-portée de voix, qu'avez-vous vu d'intéressant
-«&nbsp;là-bas?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Là-bas?&nbsp;» dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré
-quelqu'un&hellip; Mais vous devez le savoir
-aussi bien que moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui avez-vous rencontré?</p>
-
-<p>&mdash; Comment! il ne vous l'a pas dit?&hellip; Saulieu.</p>
-
-<p>&mdash; Saulieu!&hellip; Il ne m'a rien dit. Du moins, il
-m'a dit quelque chose, mais non pas qu'il vous
-avait vue.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ces cachotteries?</p>
-
-<p>&mdash; Ma chère amie, Saulieu avait plus important
-à raconter : il m'a annoncé son mariage.</p>
-
-<p>&mdash; Ho?&hellip; C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait.
-Et qui épouse-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bah!</p>
-
-<p>&mdash; Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à
-cette régularisation?</p>
-
-<p>&mdash; Ils ne s'aiment guère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Justement! Comme il le dit lui même : le
-mariage ne leur fera perdre aucune illusion ; ils
-n'en goûteront que les avantages.</p>
-
-<p>&mdash; Ha!</p>
-
-<p>Et l'un des premiers avantages que durent
-goûter Saulieu et Clara, légitimement &mdash; voire
-religieusement &mdash; unis, fut de se présenter
-ensemble chez les Josse et d'y jouir non seulement
-du prestige que donne toujours, pour un
-moment, une situation heureuse et nouvelle, mais
-de celui que leur conférait là une situation
-enviée de tous &mdash; et des maîtres de maison eux-mêmes!</p>
-
-<p>Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il
-avait moins de suffisance aujourd'hui, uni et
-béni, qu'il n'en avait laissé paraître la dernière
-fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore
-jeune, pouvant passer pour jolie, mais dans une
-mesure à ne point porter ombrage en un milieu
-qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand
-joaillier, était remarquable par sa simplicité et
-ne portait pas un bijou. On la trouva tout à fait
-bien. Élise entendit un dialogue entre deux
-hommes dont l'un disait : «&nbsp;Mais, c'est un vieux
-collage!&hellip;&nbsp;» et dont l'autre, vertement, répondait :
-«&nbsp;Qu'en savez-vous? des calomnies!&nbsp;»</p>
-
-<p>Clara accorda à Élise tout juste l'attention
-qu'on ne saurait refuser à une femme déjà rencontrée.
-Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en
-accorder aucune.</p>
-
-<p>On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi
-suivant, Clara vint vers Élise, mais c'était
-pour lui dire les noms des personnes chez lesquelles
-elle avait dîné dans la semaine. La promotion
-de juillet, pour le ministère de l'Industrie
-et du Commerce, venait de paraître, et Saulieu
-était nommé chevalier de la Légion d'honneur.
-Comme il était, d'ailleurs, intelligent, et très
-capable en matières économiques et financières,
-Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme
-partageait son sort.</p>
-
-<p>Il y eut fête à la taverne, cela va de soi ; fête
-sur fête, car ces messieurs offrirent un banquet
-à Saulieu.</p>
-
-<p>Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Un autre soir, un soir sur lequel elle avait
-compté pour aller avec son ami, par le bateau,
-dîner à Saint-Cloud, &mdash; partie jadis si chère! &mdash; lui
-fut ravi en outre : les Saulieu offraient à dîner.
-Jean-Marie, invité, pouvait-il leur manquer? Non.</p>
-
-<p>Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent
-à recevoir.</p>
-
-<p>C'était le tour de Jean-Marie à présent de
-«&nbsp;sortir&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement
-Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! un monde différent de celui des Josse,
-moins savant sans doute, mais celui-là, enfin,
-régulier. Saulieu est très sévère : il a décidé de
-ne jamais admettre chez lui une femme non
-mariée à l'église.</p>
-
-<p>Jean-Marie disait cela sans aucune ironie.
-Élise écouta cela sans ajouter aucun commentaire.</p>
-
-<p>Arriva l'époque des vacances.</p>
-
-<p>Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie
-se sentit envahi par la nostalgie de la mer et du
-pays natal. Élise le conduisit à la gare Montparnasse
-et revint seule jusqu'au quai du Louvre.</p>
-
-<p>Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait
-que ses jambes ne la portaient plus ; elle crut
-aussi que les «&nbsp;choses tournaient&nbsp;». Mais elle
-s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi
-que sa vue était brouillée par les larmes. Jadis,
-en pareil cas, elle eût hélé un fiacre ; mais elle
-se souvint aussi que la plus étroite économie lui
-était imposée par les dépenses inconsidérées
-qu'elle avait faites en son appartement pour
-recevoir&hellip;</p>
-
-<p>Pour recevoir!&hellip;</p>
-
-<p>Elle poursuivit donc son trajet, à pied.</p>
-
-<p>Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier,
-qui savait tout, détourna la tête pour
-ne point montrer à sa locataire la pitié que
-l'infortunée jeune femme lui inspirait.</p>
-
-<p>La solitude, la solitude tant louée, alors Élise
-la goûta! Et elle la goûta pendant deux mois et
-demi&hellip;</p>
-
-<p>Pour compagne, elle eut cette pendule de sa
-chambre à coucher, dont elle avait tant considéré
-les aiguilles lors de la première absence de
-Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées
-par les solitaires ces petites tiges de métal au service
-du redoutable temps! Trois années auparavant,
-elles partaient d'une heure émue pour
-avancer vers une heure bienheureuse, car, si le
-départ déconcertait l'amante, le retour, croyait-elle,
-la devait combler. A présent, le départ, tout
-prévu qu'il fût, lui était aussi pénible que jadis,
-mais elle savait que le retour ne lui rendrait
-qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers
-auxquels elle le devrait disputer par lambeaux.
-Elle ne désirait pas moins ardemment ce retour,
-et son impatience était la même devant les signes
-tangibles de l'écoulement des heures.</p>
-
-<p>L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque
-même M. Angelus. Élise baissait les stores, fermait
-les rideaux, demeurait dans l'obscurité, n'y
-pouvait rien faire, sommeillait, et attendait&hellip; Elle
-attendait quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et
-de faire effort, à la fenêtre, pour aspirer quelque
-air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il
-venait surtout des moustiques qui rendaient la
-nuit plus pénible que le jour.</p>
-
-<p>Et un jour recommençait.</p>
-
-<p>Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de
-longues lettres qui n'exigeaient pas de réponse,
-les hommes faisant admettre une fois pour toutes
-que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est
-dans la confection de ces lettres qu'Élise passait
-ses difficiles vacances. Elle y disait à Jean-Marie
-ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face.
-Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la
-vie idéale qu'elle eût voulu mener avec lui. Ce
-qui eût paru ridicule en paroles semblait légitime
-à la malheureuse, en cette littérature épistolaire
-où la poésie est permise. C'était pourtant bien à
-Jean-Marie qu'elle s'adressait, à Jean-Marie qui
-n'écoutait guère de telles sornettes ; mais, à distance,
-elle se créait un Jean-Marie plus complaisant,
-d'esprit plus ouvert et capable de chevaucher
-avec elle les belles nuées des songeries
-éperdues.</p>
-
-<p>D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait
-presque heureuse, elle transposait, par le miracle
-de l'amour, la réalité désolante ; mais la vie
-devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du
-réel, en plein rêve! Seule, en face de sa pendule,
-en ces lourdes journées d'été torride, c'est peut-être
-alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses
-aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle
-poussa jusqu'à la qualité suprême tout ce que son
-destin avait déposé en elle d'excellent. Sans s'en
-douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien
-d'autre qu'écrire à son amant, elle participait à cette
-vie superposée des poètes, des grands libérés du
-monde par le colloque avec leur être intime, étonnant
-entretien que rend possible la nécessité de
-trouver l'expression qui ne s'adresse pas aux foules,
-pas à autrui, mais à un dieu intérieur difficile à contenter,
-et dont l'acquiescement seul apaise. Une
-circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement
-de prétexte à ce voyage au plus haut
-de nous-même. Nulle proportion entre la valeur
-de l'occasion ni même entre notre propre valeur
-d'apparence habituelle, et l'ascension qui s'accomplit
-alors : nous sommes sur les sommets, les
-neiges éternelles nous entourent, au-dessus de
-notre tête est la nuit interplanétaire ; le monde
-vivant se tait, il est invisible, il semble détruit ;
-et une voix résonne auprès de nous, qui est la
-nôtre et que nous ne reconnaissons pas&hellip;</p>
-
-<p>Un instant! un instant, la mesquinerie des
-hommes et la difficulté de leurs m&oelig;urs sont
-oubliées&hellip; Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus
-d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses
-désirs d'amour!&hellip; C'est qu'il fait si chaud dans la
-ville que tout le monde en est parti ; et c'est que
-le c&oelig;ur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures
-qu'il est passé par delà la région de la douleur,
-et il s'exalte en chantant&hellip;</p>
-
-<p>Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre
-d'une pièce étouffante, et dans les pires moments
-de détresse, étaient des descriptions idylliques d'un
-bonheur de féerie.</p>
-
-<p>Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau
-à voile ; elle voyait fuir à l'horizon le rocher de
-Granville, et grossir, d'autre part, ces masses de
-goémons et de varechs que sont les îles Chausey.
-Ensemble ils abordaient là ; ils connaissaient la
-modeste auberge avec une chambre blanchie à la
-chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne! Personne!&hellip;
-Des rochers, du sable, des filets à poisson,
-des lits d'algues et l'odeur iodée des plantes
-marines&hellip; Et puis rien, rien que le ciel, la mer et
-deux amants&hellip; Et à son bien-aimé Élise parlait
-comme elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui
-parlait et il la comprenait&hellip; Elle lui prêtait un
-esprit, un c&oelig;ur&hellip; Elle lui transcrivait dans sa
-lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait
-dire. Et elle s'évertuait à lui recommander : «&nbsp;Ne
-me réponds pas que tu ne me dirais pas cela! Tu
-ne sais pas&hellip; Tu ne sais pas&hellip; Mais, moi, je sais
-que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi
-seul, bien seul!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà,
-selon elle, la circonstance qui devait opérer le
-miracle et faire de Jean-Marie l'être qu'elle voulait
-qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût
-manquer à Jean-Marie autre chose que cette circonstance.
-C'était cette foi qui la maintenait constamment
-égale en sa passion. Que la circonstance se
-réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres,
-de façon à prouver qu'il les avait reçues, mais non
-qu'il en avait pris connaissance. Il parlait du
-temps, du nombre approximatif des baigneurs, et
-quelquefois de certains vieux matelots du port,
-qu'elle connaissait. Ce qui prouvait aussi ou qu'il
-n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les
-lettres, c'est qu'il disait être allé en bateau à voile
-aux îles Chausey&hellip; Il n'était pas méchant ; il ne se
-fût pas complu à la faire souffrir. Il ne risquait
-jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou
-vu. Élise connaissait son style, et si elle ne s'étonnait
-pas de cette insuffisance, elle n'y trouvait pas
-non plus prétexte à se refroidir ou bien à retenir,
-elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses
-épanchements et les élans de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la
-stupéfia même, et l'ébranla pour plusieurs jours,
-ce fut de recevoir une carte postale de Clara, une
-carte postale datée de Granville :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">«&nbsp;<i>Mille souvenirs.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="small">CLARA.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'était tout.</p>
-
-<p>Comment les Saulieu étaient-ils à Granville?
-Comment surtout y étaient-ils sans que Jean-Marie
-parlât d'eux dans sa lettre reçue en même temps
-que la carte postale?</p>
-
-<p>Après des jours employés à imaginer toutes les
-hypothèses, Élise fut tirée de son incertitude par
-une seconde carte de Clara portant le timbre
-anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple :
-les nouveaux époux faisaient par Granville cette
-excursion de Jersey, qu'elle avait faite jadis et où
-s'était noué son malheureux mariage. Peut-être
-n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au
-moment où Clara avait jeté sa carte à la boîte.
-Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara
-d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de
-Granville.</p>
-
-<p>La seconde carte était moins chiche de mots
-que la première. Clara décrivait l'île, et, dans un
-coin, en tout fins caractères, faute d'espace, elle
-disait : «&nbsp;Nous avons fait la connaissance de votre
-famille&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Élise avait adressé, après réception de la première
-carte postale, une lettre à Jean-Marie, le
-priant instamment de lui répondre si, oui ou non,
-il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait
-pas. La seconde et même une troisième carte
-postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût le
-moindre mot de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Au bout de quinze jours seulement, quand une
-nouvelle carte de Clara annonça : «&nbsp;<i>Nous voilà de
-nouveau à Granville</i>&nbsp;», Jean-Marie écrivit, sans
-faire état de son retard ; il écrivit comme à l'ordinaire,
-et n'ayant d'ailleurs rien à dire. Pas un mot
-touchant les Saulieu ; pas un mot de la présence
-des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.</p>
-
-<p>A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus,
-il répondit simplement : «&nbsp;Les Saulieu sont
-encore là ; ils se plaisent beaucoup ici.&nbsp;»</p>
-
-<p>Évidemment Jean-Marie était en voyage à
-Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir pas dit? Élise se
-perdit en conjectures.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre
-avec Élise par le moyen de la carte postale,
-écrivit une lettre à la solitaire du quai du
-Louvre ; une lettre où elle disait à Élise : «&nbsp;Ma
-chère amie&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle y parlait principalement de la famille de
-La Hotte ; elle en parlait comme de connaissances
-charmantes avec qui elle se trouvait agréablement
-sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans
-jamais employer un seul terme de parenté qui liât
-à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait ne
-même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée
-dans les entretiens avec les La Hotte. Elle affectait
-de parler des La Hotte à Élise comme de gens
-que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un
-monde antérieur auquel elle n'appartenait plus&hellip;
-Manège innocent ou puéril? Effet d'un défaut
-d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?&hellip;</p>
-
-<p>En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires :
-«&nbsp;Monsieur Le Coûtre nous a menés
-à la voile jusqu'aux îles Chausey.&nbsp;»</p>
-
-<p>Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne
-savait pas exactement la cause de son chagrin.
-Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté,
-elle commençait seulement à penser que
-Jean-Marie mettait bien quelque mauvaise volonté
-dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le
-motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres
-de Clara n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni
-par la sympathie ; mais, si elle cessa d'y répondre,
-ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer de
-nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante
-incertitude.</p>
-
-<p>De toute une vie d'amour le point le plus douloureux
-est probablement celui où la foi commence
-à être ébranlée. C'est alors que naît la
-remarque que toute volupté est dans la croyance,
-et que l'effort que l'on fait pour se tenir lié à
-cette foi nous meurtrit plus que ne ferait le si
-logique abandon aux raisons de douter.</p>
-
-<p>Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle
-eût craint, car Jean-Marie rentra à Paris d'assez
-bonne heure. Les quelques années précédentes,
-il s'attardait à Granville, où il était toujours
-vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il
-revint cette fois dès la fin de septembre.</p>
-
-<p>Élise était malade d'anxiété. Pour la première
-fois, sa santé se trouvait sérieusement altérée.
-Elle vivait dans l'état d'une femme qui épie l'entrée
-du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé,
-et quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut
-de la vanité du tourment et de l'attente
-fébrile : Jean-Marie se tenait là, debout, en face
-d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand
-corps robuste et cette figure si étrangère à toute
-complication sentimentale écartaient jusqu'à la
-velléité d'une question ; leur seul aspect dissolvait
-l'espoir même de jamais rien apprendre.</p>
-
-<p>Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que
-ce cerveau fût capable de combiner un secret, ni
-que cette bouche sût volontairement se clore ;
-non, pas cela ; mais Jean-Marie était un homme
-d'une si extraordinaire inertie devant tout problème
-d'ordre moral, qu'il paralysait par avance
-les moins clairvoyants et dissociait les termes de
-l'interrogation avant qu'ils n'eussent pris forme
-sur les lèvres. A distance, Élise, qui cependant le
-connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de
-lui la lumière désirée ; mais aussitôt qu'elle l'eut
-vu, elle lui demanda de ses nouvelles et comprit
-que la vie allait simplement reprendre comme par
-le passé.</p>
-
-<p>Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en
-regardant les aiguilles de la pendule!</p>
-
-<p>Cependant elle interrogea doucement son ami
-sur le voyage à Jersey. Il lui répondit de la même
-manière, sans essayer de dissimuler : c'était un
-petit événement déjà ancien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant
-tout le temps du voyage?</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis,
-madame Saulieu t'écrivait.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Madame Saulieu!&nbsp;» Tu l'appelles «&nbsp;madame
-Saulieu&nbsp;», à présent?&hellip; Mais «&nbsp;madame Saulieu&nbsp;»
-ne me parlait pas de toi!</p>
-
-<p>&mdash; Non?&hellip; Oh! la rosse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas moi qui te le fais dire&hellip;</p>
-
-<p>Et il passa aussitôt à des petits détails matériels
-du voyage.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! écoute-moi, Jean-Marie : «&nbsp;Madame
-Saulieu&nbsp;» a fait la connaissance de ma
-famille!</p>
-
-<p>&mdash; C'est exact. De ta s&oelig;ur tout au moins et d'un
-de tes frères, si je ne me trompe. Ils se rencontraient
-tous les jours sur la plage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit
-qu'elle me connaissait?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu me pardonneras ce que je vais te dire&hellip;
-Avec des lascars comme il y en a dans ta
-famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire
-valoir&hellip;</p>
-
-<p>Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue
-très facilement les motifs qui l'éloignaient de sa
-famille. Tout entière à ses préoccupations personnelles,
-elle ne situait plus sa condition sur ce
-qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant
-même, si inhabile à traiter des choses morales, elle
-subit ce douloureux rappel à la notion de la valeur
-qu'elle représentait aux yeux du monde.</p>
-
-<p>Dès lors elle évita de parler de «&nbsp;madame Saulieu&nbsp;».
-Elle n'osa même pas dire à propos d'elle à
-Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de dire,
-à savoir : «&nbsp;Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant
-d'insistance, et si ce qu'elle a fait partait d'une
-bonne intention, je pense qu'elle me verra?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même,
-malgré le passé, malgré l'ambiguïté des
-agissements de Clara à son égard, Élise eût
-volontiers vu celle qui était devenue «&nbsp;madame
-Saulieu&nbsp;»!</p>
-
-<p>La vie reprit comme précédemment, avec cette
-différence que Jean-Marie parvint à distraire une
-soirée et puis deux sur le temps déjà court qu'il
-consacrait à son amie pendant la semaine. Que
-faisait-il de ces soirées? Il ne s'en cachait pas. Il
-y avait le soir de réception chez les Saulieu, et il
-y avait un autre soir où il était prié à dîner chez
-les Saulieu encore, avec quelques intimes.</p>
-
-<p>Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes
-d'hiver étant prises, &mdash; sauf les réceptions chez les
-Josse, de qui Élise n'avait point entendu parler, &mdash; Jean-Marie
-consacra toutefois à sa maîtresse
-une des soirées qu'il passait invariablement
-chez les Saulieu. Élise ne put s'empêcher de lui
-demander :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, enfin, comment se fait-il?&hellip;</p>
-
-<p>Il sentait qu'il ne devait pas répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-il, enfin voilà : madame Saulieu,
-ce soir, a invité ta s&oelig;ur&hellip; Tu comprends? il
-est préférable que je ne sois pas là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment
-peux-tu me dire cela?&hellip; Je comprends que tu aies
-eu de la peine à me le dire&hellip; Mon pauvre ami, si
-tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est
-qu'on t'a prié&hellip; c'est même qu'on t'a ordonné de
-me la dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ordonné!&nbsp;» Suis-je un homme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, précisément tu es un homme! Je ne te
-connais pas cruel&hellip; Tu m'aurais, de toi-même,
-épargné cette humiliation&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>A part ce qui touchait directement à son amour, &mdash; mais
-ceci en était si proche! &mdash; rien n'avait été
-aussi blessant pour le c&oelig;ur d'Élise que le contact
-établi entre sa famille, entre sa s&oelig;ur, madame de
-Vamiraud, et le couple Saulieu. Madame de Vamiraud
-et Clara! Quel assemblage!&hellip; Sur les galets
-de Granville, encore, passe ; mais que Clara en
-vînt à inviter chez elle madame de Vamiraud, à
-Paris, et à faire annoncer cet événement à la s&oelig;ur
-déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand
-Jean-Marie se prêtât à un tel jeu de tortionnaire!
-que Jean-Marie fût, hélas! d'une espèce d'hommes
-à qui il était vain d'essayer de faire comprendre
-le cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise
-était bouleversée!</p>
-
-<p>Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas
-à dissimuler sa préoccupation et demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été
-chez vos amis?</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud s'était excusée ; elle
-n'était pas allée chez les Saulieu.</p>
-
-<p>Élise en conçut une satisfaction qui, après coup,
-l'étonna elle-même ; non seulement elle se sentait
-redressée par le dédain qu'avait manifesté
-madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle
-se découvrait avec madame de Vamiraud, sa s&oelig;ur,
-une solidarité profonde et indépendante des incidents
-derniers. Elle dit à Jean-Marie :</p>
-
-<p>&mdash; Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance
-de ma s&oelig;ur, croit connaître le monde
-auquel ma s&oelig;ur appartient : dites-lui donc de ma
-part qu'elle se trompe!</p>
-
-<p>Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour
-apprécier la ferveur de telles paroles prononcées
-par une femme en état de rébellion sincère contre
-la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient
-si bien des profondeurs d'Élise qu'elle-même
-ne les reconnut point au passage, ne les estima
-point à leur valeur, et les oublia vite.</p>
-
-<p>Jean-Marie, sans malice, répondait :</p>
-
-<p>&mdash; Madame Saulieu se trompe : je le lui dis tous
-les jours. Mon avis est qu'il faut rester dans son
-milieu.</p>
-
-<p>&mdash; Et que réplique-t-elle à cela?</p>
-
-<p>&mdash; Elle réplique que c'est tellement son avis
-que, par exemple, elle n'ira pas chez les Josse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas chez les Josse?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma bonne amie, songez que les Josse
-ne sont pas mariés!&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer,
-mais elle se contint cette fois-ci.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas
-mariés!&hellip; Et les Saulieu, eux, désormais sont
-mariés, et religieusement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est cela même.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse&hellip;
-Les Josse ne sont pas rentrés, que je sache?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à
-dîner.</p>
-
-<p>Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse.
-Jean-Marie reprit tranquillement :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne crois pas que vous soyez exposée à
-rencontrer le nouveau ménage chez les Josse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis
-point invitée!</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>Élise regarda son amant :</p>
-
-<p>&mdash; Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? certainement! C'était une maison où
-j'aimais à vous voir passer la soirée quand je ne
-la passais pas avec vous.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a
-fermé la porte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vos soupçons se portent sur une personne!</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner,
-dit Élise, mais du jour où je suis obligée de constater
-un procédé infâme employé contre moi par
-une certaine personne, cela m'autorise à admettre
-qu'à un second coup la même personne a pu agir
-de même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, mon ami : ces lettres reçues de
-Jersey et de Granville, ces lettres adressées à
-moi par Clara qui m'avait auparavant boudée,
-qui ne me voyait plus, qui crevait de jalousie
-parce que j'étais invitée dans des maisons où l'on
-faisait fi d'elle, &mdash; et précisément chez les Josse ; &mdash; ces
-lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient
-pour but que de me narguer d'abord en m'obligeant
-à savoir que vous aviez fait un voyage dont
-vous ne vous vantiez pas ; ces lettres qui devaient
-ensuite m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie
-on ne sait d'où, ex-maîtresse de Saulieu, se pavanait
-à Granville avec ma famille ; ces lettres, il
-faut bien que je les considère comme inspirées
-uniquement par la malveillance, puisque Clara,
-de retour à Paris, ne m'a donné signe de vie qu'en
-vous accaparant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie,
-mais vous pouvez constater qu'elle ne voit
-pas les Josse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avant de faire aux Josse cet affront, elle a
-dû prendre la précaution de m'exécuter dans leur
-opinion.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?</p>
-
-<p>&mdash; Certes rien ; mais leur apprendre que je suis
-dans la même situation irrégulière qui était la
-sienne au temps où les Josse ne l'invitaient pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais les Josse en admettent bien d'autres,
-des situations irrégulières&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance
-aux choses dites, Jean-Marie, dont l'attitude était
-toujours telle que si la vie morale n'existait pas,
-marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles,
-qu'il avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise.
-Et la riposte en coup de cravache dont Élise cinglait
-les épaules de l'ancienne Clara, il en parut
-lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit
-combien Élise devait souffrir.</p>
-
-<p>Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle
-méchanceté, nulle malice chez Jean-Marie. Il
-manquait seulement de la faculté qui consiste à
-se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait
-point cessé d'aimer sa maîtresse ; il l'aimait exclusivement ;
-il n'eût jamais songé à lui être infidèle ;
-il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais
-Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès
-qu'elle le voyait, ne lui manifestait pas sa douleur
-d'une façon assez bruyante pour que la dure écorce
-de cet homme fût percée ; et il avait l'instinct
-égoïste, assez fort pour chasser dès le premier
-aspect toute image importune. Tant que sa maîtresse
-ne disait point qu'elle souffrait, et à haute
-et intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux
-doit se plaindre ou se révolter, et ne jamais
-compter que celui de qui il dépend fera le premier
-pas vers sa misère.</p>
-
-<p>Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la
-petite pièce de la rue Guénégaud, l'éclat d'un
-coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua
-même pas que son amant avait compris et, tout à
-coup, sanglota.</p>
-
-<p>Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est
-pourquoi elle ne se contenait plus. Mais elle craignait
-un effet désastreux des larmes sur son amant.</p>
-
-<p>Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines
-natures insensibles mais saines sont tout à
-coup soulevées par le sentiment du juste. Jean-Marie,
-qui détestait les scènes et se détournait de
-tout ce qui gémit, éprouva tout à coup que les
-pleurs d'Élise avaient un trop réel fondement. Non
-seulement il ne se détourna point de son amie
-larmoyante, mais il se pencha vers elle et la
-caressa. Peu habile à trouver les mots, il n'en
-chercha point, mais son attitude fut meilleure que
-tout langage ; des phrases qui eussent paru insolites
-à Élise furent heureusement remplacées par
-un élan de tendresse plus vif que l'ordinaire,
-mais non toutefois assez différent de l'ordinaire
-pour qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin
-avait modifié son amant.</p>
-
-<p>Non ; elle eut la satisfaction de reconnaître son
-amant tout en le constatant plus tendre ; et parce
-que, précisément, elle le jugeait peu apte à comprendre
-son chagrin, elle goûta mieux des
-marques d'amour qui ne lui semblaient pas provoquées
-par un fait nouveau.</p>
-
-<p>Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et
-sublime :</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'aimes donc?&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.</p>
-
-<p>Ainsi, insensiblement, la grandeur même du
-chagrin d'Élise la sauva du désespoir en ne lui
-permettant pas d'analyser ce qui se passait en
-Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans
-transition du cri de la douleur extrême à la volupté
-qui crie&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu m'aimes donc?&hellip; Tu m'aimes donc?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette
-ardente interrogation qui contient la réponse
-désirée. Entre les bras de celui pour qui elle avait
-tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots
-et par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître
-les fantômes de tous les biens du monde qu'elle
-avait reniés en faveur du seul amour ; elle les
-pesait et elle pesait le néant de la condition où
-elle était réduite. Dans cette heure d'exaltation,
-toutes choses se précisaient à ses yeux avec une
-netteté implacable ; plus d'ignorance, plus d'illusions
-possibles pour elle : elle savait, elle jaugeait ;
-sa tête lucide n'éprouvait aucun vertige à
-contempler à la fois l'immensité du Paradis perdu
-et la modestie avouée, reconnue par elle, de
-l'objet qu'elle avait voulu en échange. Et comment
-le tumulte des pensées chez cette femme
-infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces
-mots qui contiennent question et réponse et qui,
-à cause de cela, font peut-être l'expression la plus
-naturelle de la passion amoureuse qui veut être
-satisfaite, fût-ce au prix de la plus grande duperie :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu m'aimes donc?&hellip; Tu m'aimes donc?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue
-aux lèvres de son amant, lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; demain, mon Jean, tu me restes?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, dit Jean-Marie : demain, tu sais
-bien que je vais retrouver ces messieurs.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, dit Élise, après-demain?&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie hésita et puis dit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fichtre, après-demain, mais non : c'est
-le jour des Saulieu!&hellip;</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">E. GREVIN &mdash; IMPRIMERIE DE LAGNY &mdash; 11580-10-21.</p>
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 64902 ***</div>
-</body>
-</html>
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-The Project Gutenberg eBook of Élise, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Élise
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: March 22, 2021 [eBook #64902]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISE ***
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- ÉLISE
-
- «Qui a la priorité: l'homme ou les hommes?»
-
- (EMERSON, _Société et Solitude_.)
-
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1921
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-CONTES
-
- LES BAINS DE BADE 1 vol.
- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --
- LE DANGEREUX JEUNE HOMME 1 --
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 --
- NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES 1 --
-
-ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
- MADELEINE JEUNE FEMME 1 --
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage_
-
-CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
-
-_tous numérotés._
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-
-Copyright, 1921, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-
-
-A
-
-ANDRÉ CHAUMEIX
-
-
-
-
-ÉLISE
-
-
-
-
-PROLOGUE-ÉPILOGUE
-
-
-D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine d'années, j'extrais les
-quelques pages suivantes où je ne modifierai que les noms de personnes.
-
-
-«Granville, 17 août 189...
-
-»Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un couple dont je redoute les
-avances. Pour avoir entendu l'homme et la femme échanger entre eux
-quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à «faire connaissance».
-Pourquoi cette crainte? Ces gens sont simplement ordinaires. La femme
-n'a guère plus de trente ans et n'est pas laide. L'homme a la
-quarantaine; il est décoré; il est quelconque; il n'a pas l'air d'un
-sot. Mais quelle façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent
-d'une «madame de Vamiraud», d'un «monsieur» et d'une «madame de La
-Hotte-Saint-Pair». Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les
-régisseurs de quelque hobereau?
-
-»Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi, de griffonner ces notes à
-leur propos? Je le sais bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt,
-adresser un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air triste et
-singulier, que j'ai tant regardée sur la terrasse du Casino. Ils la
-connaissent. Par eux je pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me
-refuse à «faire connaissance».
-
-»Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de Granville. Elle s'arrondit
-en hémicycle. Trop de galets; mais de beaux rochers; et puis, là-haut,
-sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des remparts, et un bon
-clocher de granit qui a dû essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a
-gâché la vue en construisant un Casino en planches, affreux, et qui a
-l'air d'une gare provisoire de chemin de fer départemental. Mais, pour
-que les hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y abîment
-quelque chose.
-
-»Si l'on a les chevilles solides, on peut faire une jolie promenade sur
-les rochers au pied des remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne
-s'y hasardent guère; on y touche la mer brutale et sa côte rugueuse; on
-y perd de vue tout ouvrage rappelant une station d'été; et les filles du
-port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans les troubler le moins
-du monde, nues comme Ève, ou se dévêtant dans une crique, me font, au
-soleil couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à la simplicité des
-temps primitifs.
-
-»On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey, minuscule archipel
-de rocs arides ou couverts de goémons, vous laissent imaginer que vous
-êtes à mille lieues du monde habité.»
-
-
-«18 août.
-
-»On est informé de tout malgré soi, et jusque même des choses que l'on
-ne désire pas connaître.
-
-»Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me fait vis-à-vis, par un grand
-et fort homme qui vient demander «monsieur et madame Saulieu» et à qui
-l'on répond: «Les voici, monsieur Le Coûtre.» Je sais donc le nom d'un
-Le Coûtre, par-dessus le marché.
-
-»Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes, assez nombreuses,
-déposées dans le casier de «M. Saulieu». Ce M. Saulieu est joaillier, je
-ne sais quel numéro, rue Daunou.
-
-»Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais ce joaillier, du nom de
-Saulieu, donne des coups de chapeau à la jeune femme triste et
-singulière. Et le nommé Le Coûtre en fait autant.
-
-»L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne lui parlent pas.
-
-»L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune femme qui accompagne celle à
-qui il ne parle pas, et, pendant le colloque, cette dernière a
-ostensiblement affecté de s'écarter... Quant à l'homme, grand et fort,
-qui salue aussi, il n'accomplit cet acte de politesse que dans la rue ou
-sur le cours; je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.
-
-»Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me faire? Mais je suis seul;
-je ne m'amuse guère; et j'aime à regarder, à deviner.»
-
-
-«Iles Chausey, 19 août.
-
-»Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier Saulieu, de son épouse
-et de l'homme grand et fort dont j'avais oublié le nom: Le Coûtre. Ce
-qui est étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce que je l'ai
-voulu! Ce qui est stupéfiant est que je l'ai voulu dans le moment où ces
-gens-là m'agaçaient le plus. A seulement les entendre parler, je
-m'irrite; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez ordinaires
-commis voyageurs, étaient particulièrement désobligeants cette
-après-midi aux îles Chausey, poétique désert au parfum de varechs. Oui;
-mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le nom cent fois répété de
-madame de Vamiraud, et ils avaient ajouté à ce nom,--mais avec quels
-airs! et de quel ton tout à coup abaissé!--le modeste nom d'«Élise», qui
-ne saurait, à cause de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de
-Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre de celle-ci, mais
-vraisemblablement à quelqu'un qui, pour un motif que je n'ai pu démêler,
-n'est jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son nom de famille. J'ai
-été démangé tout à coup d'une curiosité exaspérée; je me suis rapproché
-un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions seuls. J'en ai été
-d'ailleurs pour mon geste inconsidéré: ma présence les a fait taire.
-
-»Nous avons échangé des banalités. Tout le reste de l'après-midi, en les
-rencontrant dans l'île, qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes
-mots stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances, ce qui, pour
-moi, a rompu en petits morceaux le plaisir, que je m'étais promis, de
-rêvasser solitairement dans ce désert marin.»
-
-
-«20 août.
-
-»Une journée torride. Je cherche de l'ombre. Je me réfugie sous les
-vieux ormes du cours Jonville, qui répandent une nuit assez épaisse. Un
-ruisseau, canalisé, court près de là; on entend le bruit des laveuses,
-et cela vous confirme la proximité de l'eau et vous donne l'illusion
-d'un peu de fraîcheur.
-
-»Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me voilà échoué à la salle
-de lecture du Casino. Un soleil implacable incendie la faible toiture.
-Comment ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je me balance dans un
-rocking pour me laisser croire que l'air s'agite, et je m'évente à
-l'aide d'un journal que je ne lirai pas.
-
-»Peu de monde; mais, parmi les oisifs désemparés, je vois entrer la
-jeune femme triste et singulière. Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause
-de la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle? Est-ce qu'elle
-excite ma compassion par son visage malheureux? Est-ce parce que,
-simplement, elle me plaît?
-
-»Elle a été s'asseoir à table; elle a écrit, longtemps. Elle ne lève les
-yeux sur personne. Se réfugier, comme un étranger, comme moi-même, sous
-les planches brûlantes d'un lieu public quand on a sa famille et sa
-maison de famille dans la ville! Car, aux bribes de conversation saisies
-par moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est bien de
-Granville; elle est parente de madame de Vamiraud et des La
-Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair est le nom d'une commune des environs.
-
-»Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit longtemps. Quand elle
-s'est levée, elle tenait à la main deux enveloppes fermées; elle a passé
-tout près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie! Mon
-désoeuvrement a quelque chose de pitoyable.
-
-»Elle n'a pas fait timbrer ses lettres; elle ne les a pas jetées à la
-boîte; elle les a conservées à la main. Elle est descendue sur la plage
-et s'est dirigée tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas encore
-trois personnes à l'eau. Elle se baigne seule et de bonne heure. Je l'ai
-regardée, ensuite, de loin. Elle nage bien; je me suis fatigué les yeux
-à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu clair.»
-
- * * * * *
-
-Le carnet de poche d'où sont extraites les notes précédentes en contient
-beaucoup d'autres, dont je fais grâce au lecteur, parce qu'elles
-s'éloignent de l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je tourne
-quatre pages en tête desquelles on lit: «Il pleut»; «Il pleut toujours»;
-«Pluie diluvienne». J'ai dû passer ces mornes journées à me morfondre
-dans une chambre d'hôtel et à jeter rageusement sur mon calepin des
-projets de romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles comme
-celle-ci, par exemple, qui m'était sans doute inspirée par la lecture
-d'un livre alors à la mode; «La description oiseuse: grande erreur du
-temps... Avant tout, ne jamais décrire un objet, qu'il ne soit traversé
-d'un rayon de lumière spirituelle, etc.» Il faut arriver au _25 août_
-pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, sur notre sujet.
-
-
-«25 août.
-
-»J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. Mais ma main tremble.
-Allons, je veux rapporter fidèlement, posément, en témoin étranger, ce
-que j'ai vu.
-
-»Le beau temps revenu, la température était délicieuse. On pouvait se
-promener au soleil. J'ai fait les cent pas sur la plage, aussitôt après
-le déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. L'heure du bain m'a
-ramené vers la plage. Comme je posais le pied sur les premiers galets,
-j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en courant vers la mer le
-bonnet de soie bleue. C'est évidemment lui que je cherchais, mais,
-l'ayant vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir l'air de
-m'intéresser à lui outre mesure et qu'au lieu de le regarder approcher
-de la mer, j'ai poursuivi ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la
-plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me suis donc retourné
-qu'après avoir heurté les autres rochers, ceux qui sont hérissés au pied
-du bloc où s'assoit la vieille ville.
-
-»Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je fus frappé par un
-mouvement inusité parmi les baigneurs: ils s'aggloméraient en un point;
-d'autres, au contraire, quittaient rapidement la mer, empoignaient leur
-peignoir, remontaient la plage, s'arrêtaient tout à coup, et
-quelques-uns redescendaient, presque aussitôt, pendant que la terrasse
-du Casino se garnissait; une quantité de gens apparaissaient sur la
-plage. «Un accident!» pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction
-qu'une seule personne pouvait avoir été victime d'un accident: celle qui
-portait le bonnet bleu. La troisième idée et les suivantes qui m'ont
-frappé ont été celles-ci: «Je n'y peux rien!... Il est trop tard!...
-C'est affreux!...»
-
-»A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant de la foule à présent
-compacte. J'avais vu, du canot où pagaye continuellement un
-maître-nageur, deux hommes plonger sur le probable «lieu du sinistre».
-
-»Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, la conviction que
-l'accident était arrivé au «bonnet bleu», comme, d'autre part, je savais
-que le «bonnet bleu» était excellent nageur, l'accident ne devait être
-causé ni par la fatigue, ni par une imprudence ou une maladresse, ni
-vraisemblablement par la crampe d'un membre, mais par l'asphyxie. Je
-déclarai le cas désespéré, apportant à cette conclusion pessimiste la
-conviction que nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre nous,
-personnellement.
-
-»Les plongeurs remontaient, soufflaient, s'agrippaient au canot et
-replongeaient; un maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, gêné
-par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix minutes allaient être
-écoulées depuis le moment où j'étais revenu sur mes pas, et l'«accident»
-avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire au moment que tout
-doucement je m'éloignais après avoir vu courir le «bonnet bleu».
-
-»Car la victime était bien la jeune femme au bonnet bleu; je le sus,
-sans étonnement, mais non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux
-groupes. Je sus même aussitôt son nom: on l'appelait madame Destroyer.
-
-»Les recherches durèrent encore un grand quart d'heure; mais elles
-devaient être vaines. Je m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour
-tous. Peu de temps après ces quelques minutes dramatiques, le public
-habituel s'agitait dans l'eau indifférente; le canot contenant le
-maître-baigneur se balançait et semblait danser parmi des vivants,
-au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, d'une splendide magnificence,
-s'abaissait sur une mer parfaitement calme.»
-
-
-«26 août.
-
-»Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai retenu ma place au bateau
-de Jersey.
-
-»La mer n'a rien rapporté... Cela «s'explique, paraît-il»?
-
-»Voici la version que l'on donne. Madame Destroyer était en effet une
-bonne nageuse; née à Granville, elle avait une complète expérience de la
-mer. Elle aurait pris tout simplement son bain trop tôt après le repas.
-Cependant, je l'ai vue entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes
-y étaient déjà, et certainement après quatre heures et demie. Oui; mais
-elle appartenait à une famille soumise aux anciennes moeurs, qui a
-coutume de faire venir chaque année ses membres jusque du fond des plus
-lointaines provinces et qui les réunissait, le jour fatal, en un
-déjeuner plantureux, lequel s'est prolongé plus que de coutume.
-
-»On dit, depuis, que ce déjeuner était une sorte de fête de famille dans
-le genre de celle qui fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de
-l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont employés les Saulieu,
-sans vouloir dire davantage. Ces termes ne font qu'accroître l'intensité
-du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément à cause de
-cela, ils s'harmonisent avec ce qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé
-et, ma foi, disons: de mystérieux, dans l'attitude de madame Destroyer
-au milieu des siens, et dans l'attitude vis-à-vis d'elle de plusieurs
-personnes amies de sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu
-disaient: «madame de Vamiraud» pour désigner cette jeune femme, compagne
-ordinaire de madame Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils
-disaient: «Élise» pour désigner madame Destroyer, à qui ils ne parlaient
-pas.
-
-»On jase. Toute la ville parle de l'événement et ne parle que de cela.
-Que n'ai-je pas entendu dire?
-
-»Le curieux est que les Saulieu, qui _la_ connaissaient, puisqu'ils
-avaient prononcé son petit nom, et qui naturellement sont interrogés par
-tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque exagérée. Je sais
-qu'ils ont été faire visite à la famille, à madame de Vamiraud
-notamment, qui est bien la propre soeur de celle qu'on nommait Élise. Et
-ils sont muets comme des tombeaux, comme cette mer qui a englouti Élise
-et ne la rend pas.
-
-»Je les ai interrogés moi-même. A la suite d'un événement pareil,
-jusqu'à des étrangers s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et
-l'autre séparément, ces rustres:
-
---C'est très délicat.
-
-»Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une jeune femme morte.
-Cela laisse supposer... Au fait, laisse supposer quoi?
-
-»Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité touchant cette jeune
-morte est piquée au vif.
-
-»Un fait à retenir: j'ai croisé, ce soir, dans l'ombre, sur la jetée, le
-couple Saulieu accompagné du grand homme robuste dont j'ai encore une
-fois oublié le nom. A mon approche, ils se sont tus. Je ne les ai pas
-abordés. Mais, en les croisant de nouveau plus près des lumières du
-port, j'ai distingué nettement que le grand homme robuste pleurait!...
-il pleurait: je l'ai vu s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant
-qu'il marchait à côté de ses amis; et, tout à coup, je l'ai vu s'asseoir
-sur une borne. Il s'est pris la tête à deux mains. Il a une chevelure
-épaisse et grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait comme un
-enfant.
-
-»J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix:
-
---Allons, allons, Jean-Marie!...
-
-»Je me souviens que l'homme grand et fort, Jean-Marie, causait aux îles
-Chausey, familièrement, avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé le
-nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.
-
-»Un roman entre la jeune femme trop charmante qui répondait au nom
-d'Élise et l'homme que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, après
-s'être affalé, comme un matelot du port, sur une borne! Non, voyons...
-
-»Ma remarque ne vaut absolument rien: je le sais, car les grandes amours
-sont extraordinaires en tout.»
-
-
-«27 août.
-
-»Le plus curieux est que je ne pars pas pour Jersey. J'apprends trop de
-choses. Je suis trop homme de lettres: un événement qui a failli me
-toucher le coeur s'enrichit de détails innombrables qui m'atteignent
-l'esprit; et me voilà accaparé par un «sujet». Je n'ai plus besoin de
-m'informer: on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus; elles se
-délient outre mesure. L'inconvénient est qu'on dit trop; il faut mettre
-de l'ordre, trier, user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste
-à percevoir le «vraisemblable».
-
-»Un hasard précieux me sert. Il se trouve qu'un des hommes en qui j'ai
-le plus de confiance, un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est
-trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère que je cherche à
-éclaircir. Il est discret, mais ne me refusera rien de ce que sa
-conscience l'autorisera à m'apprendre. Du diable si, avec le goût que je
-me suis senti pour mon héroïne, je ne tire pas de là quelqu'une de ces
-histoires, comme je les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le
-moins possible à ce qu'on appelle «un roman»!»
-
-
-
-
-I
-
-
-Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, à Granville, d'une très
-ancienne famille de la région. On voit encore, sur la route de
-Saint-Pair, les restes d'un vieux château bâti en granit, dont le vent
-de mer a décoiffé un pignon et tordu la girouette rouillée; c'est de là
-qu'ont essaimé jadis tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers de
-marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir était abandonné et déjà
-dans un grand délabrement quand Élise était une petite fille, et il ne
-servait plus que de grange. On allait le visiter, à intervalles presque
-réguliers, pour enseigner aux enfants leurs origines, ce dont ceux-ci
-profitaient surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin sec contenant
-toujours quelques chardons des dunes, qui leur piquaient les mollets.
-
-Les parents d'Élise habitaient alors, au centre de Granville même, une
-maison d'aspect modeste, mais largement étendue sur un des côtés du
-triangle de la place dite «cours Jonville». Cette place, au sol non
-pavé, était plantée d'ormes très vieux, en quinconces, qui
-assombrissaient beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage touffu ne
-laissait pas d'être agréable en été. Sous ces beaux arbres se tenait le
-marché deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le matin, madame de
-La Hotte, qui connaissait par leur nom toutes les bonnes femmes, les
-appeler de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans sortir de chez
-soi, et en papillotes.
-
-Toute la journée, c'était alors, sous les grands ormes, un bavardage
-frénétique, qui ne saurait être comparé qu'à la piaillerie des moineaux
-à leur coucher. Élise, sa soeur aînée, nommée Marie, et ses deux frères,
-à l'époque des vacances, se tenaient aux appuie-mains du
-rez-de-chaussée, criant plus fort que les maraîchères et jouant à vendre
-ou à acheter des denrées fictives, à moins que l'un des garçons,
-suspendu par les poignets, ne dégringolât, en écorchant le crépi de
-chaux grisâtre et ses propres genoux, pour aller chiper en bas ou se
-faire offrir pour sa bonne mine quelque poireau, un trognon de chou, une
-laitue piétinée, des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à
-trois à califourchon sur son nez, ou bien des cerises en pendants
-d'oreilles.
-
-L'odeur des légumes et des fruits montait et se répandait dans la
-maison, vers le soir, en même temps que s'apaisait la rumeur et que
-baissaient les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de sa nature et
-en même temps un peu serré, descendait de sa bibliothèque,
-invariablement, à cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le
-cours, entre chien et loup, humant les parfums agrestes, sa canne
-normande à la main, sans avoir l'air de rien, sinon de songer aux
-paperasses qu'il avait remuées; et, tout à coup, on le voyait aviser un
-panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, l'un assis sur son bras
-replié et l'autre suspendu par l'anse à son petit doigt.
-
-Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, M. de La Hotte-Saint-Pair
-vivait enfermé chez lui, depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie
-et de l'histoire; il s'occupait à classer d'innombrables papiers de
-famille ou à s'essayer en des biographies ancestrales. A des dates
-régulières, sa documentation s'enrichissait, grâce à des réunions
-auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, plus qu'à tout.
-Très bien apparentés l'un et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact
-avec le moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements n'avaient
-jamais pour but que d'assister à des baptêmes, à des mariages ou à des
-obsèques, parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels on ne
-lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. Pendant toute leur jeunesse,
-Élise, sa soeur et ses frères, furent à peu près toujours en deuil. Et
-il venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, des cousins,
-d'Avranches, de Saint-Malo, de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de
-Saint-Brieuc, et jusque de Nantes et d'Angers, voire de Paris. En ces
-réunions, espacées tout au long de l'année, et ménagées adroitement
-selon les affinités et même selon les besoins d'apaiser des dissensions
-ou d'éclaircir des malentendus, on se perdait en souvenirs, en exercices
-de mémoire, en rappels pénibles et interminables de dates, en escalades
-hardies de telle branche minuscule ou de tel rameau de l'arbre
-généalogique, qui n'amusaient certes pas tout le monde, mais créaient
-cependant une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément que chacun
-sentait propre à soi-même, autant qu'au groupe tout entier, où chacun,
-plus ou moins consciemment, se complaisait.
-
-Après la famille, il y avait les relations, qui ne comptaient pas peu.
-Elles grevaient le budget par les cadeaux, les transports, les dîners,
-sans compter les écritures innombrables, mais étaient tenues comme
-essentielles à la vie, au premier chef, et les personnes qui en
-faisaient partie constituaient une petite humanité à part, contre quoi
-ne s'exerçait pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique,
-humanité qu'on admettait pour bonne et impeccable, une fois pour toutes,
-qu'on soutenait en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement,
-sauf le cas de manquement grave aux règles imposées par l'honneur, le
-savoir-vivre, l'usage.
-
-Élise, de qui la tête était très bonne, semblait avoir hérité du goût de
-son père pour ce que les garçons appelaient irrévérencieusement «l'art
-de grimper à l'arbre»; elle connaissait sur le bout du doigt plus d'un
-siècle de générations non seulement de la famille, mais de mainte
-famille amie, et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se
-montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait sa mère, car on
-l'interrogeait à perte d'haleine,--et c'était devenu un jeu commun par
-la ville,--sur des faits datant de quatre-vingts ans, comme si elle eût
-été une vieille dame. Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements,
-ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces dates qui
-l'excitaient beaucoup, mais bien le succès qu'elle obtenait en se
-montrant si savante.
-
-Et cela lui fut une excellente préparation pour ses études qu'elle alla
-faire pendant cinq ou six ans au couvent des religieuses de l'Assomption
-d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au jour de l'an, à Pâques,
-aux vacances, elle poussait bel et bien des «colles» d'histoire à son
-papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé de l'érudition de sa
-fille souvent supérieure à la sienne propre. Avec ses connaissances,
-toutes locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, vis-à-vis de
-mademoiselle de La Hotte, qui vous parlait de l'histoire universelle
-comme il parlait, lui, de celle de sa grand'mère.
-
-Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, les choses commencèrent à
-se modifier beaucoup à Granville. La saison des bains de mer amenait de
-Paris, notamment, une quantité de gens que l'on n'avait jusque-là jamais
-vus; les trains fonctionnaient un peu plus rapidement, et la mode était
-lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque période de vacances; les
-médecins aussi tenaient la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa
-une animation inusitée sur la plage; on fabriqua des cabines; on édifia
-une sorte de baraquement de bois qui fut baptisé _Casino_, devant quoi
-fut cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie d'une balustrade de
-poutres croisées, d'où l'on dominait la mer, la petite plage arrondie,
-semée de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque qui porte la
-vieille ville et son clocher. Un orchestre fut attaché à
-l'établissement; il y eut des concerts, et le soir, dans une assez vaste
-salle, bien parquetée, on dansait. Les «petits chevaux» ne devaient
-apparaître que plus tard. Autour des Parisiens, nouvellement débarqués,
-cela ramassait chaque jour les officiers du 11e régiment d'infanterie.
-
-Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes filles, comme pour la
-plupart des parents, cette animation, avec ce qu'elle apportait de
-nouveau et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée; et les réunions de
-famille, un peu mornes, ne pouvaient pas tenir longtemps contre
-l'agréable vibration que causaient les gens de Paris, les plaisirs de la
-plage et du Casino, les jeux, les papotages, l'élégance, les aventures,
-la musique, le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des figures
-éternellement identiques ou progressivement ridées et jaunies de l'oncle
-et de la tante de Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on
-s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, toujours exquises
-durant un mois ou six semaines, disparues après cela, il est vrai, et à
-jamais, pour la plupart, mais remplacées l'année suivante par des
-figures nouvelles encore auxquelles l'imagination prête si aisément
-toutes les qualités qu'elle a le désir d'apprécier.
-
-Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique des familles amies!
-Car il va sans dire qu'au bout d'une semaine les «figures nouvelles»
-étaient liées et formaient corbeille non seulement entre elles, mais
-avec les plantes indigènes, comme si elles se fussent développées et
-eussent fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de fraîche
-date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci de vouloir bien dire
-d'eux-mêmes. Les renseignements, d'ailleurs, reconnus bientôt
-controuvés, on devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et
-madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, si difficile en ses
-liaisons, en arrivait à dire à propos de personnes avec qui ses filles
-passaient la journée: «Que voulez-vous? Elles sont agréables; elles ont
-l'air comme il faut... Pour le reste, l'un sur elles dit blanc, l'autre
-dit noir. C'est à donner sa langue au chat.»
-
-Que la résignation est vite venue, même aux parents les plus sages,
-quand le plaisir des enfants s'en mêle et quand on est entraîné par
-l'exemple universel et contagieux! Madame de La Hotte, qui avait opposé
-une des résistances les plus énergiques à ces liaisons faciles et
-promptes, s'y était faite au bout de peu d'années, d'une part dans la
-crainte de demeurer isolée,--en toutes matières, une de ses plus grandes
-terreurs,--et, d'autre part, entraînée qu'elle était par les propres
-cousines et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, et qui
-prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, alors qu'on s'y pouvait
-amuser.
-
-Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner raison à l'opportunité de
-cette mêlée d'éléments neufs, venus des quatre points de l'horizon?
-Marie, la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune homme de Paris, le
-vicomte de Vamiraud, venu là, simplement, par hasard, en attendant le
-bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait complètement les
-origines. Il avait eu, en apercevant mademoiselle de La Hotte, l'aînée,
-le coup de foudre; il était demeuré quinze jours, le temps de se faire
-aimer d'elle, quinze autres jours pour séduire la famille; il avait
-épousé, deux mois après; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le mari
-rêvé, irréprochable, muni de tous les dons et appartenant à une famille
-d'autant plus ignorée qu'elle était plus honorable. Une rencontre de
-hasard avait formé un excellent ménage.
-
---Il est bien difficile, opinait depuis lors madame de La Hotte, de dire
-de prime abord ce qui est bon et ce qui est mauvais; il y a tant
-d'exceptions à la règle!... Dans nos familles, jusqu'au mariage de
-Marie, exclusivement, on ne s'est jamais marié sans connaître l'un de
-l'autre tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on remonter
-son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. Or, voilà un mariage d'amour
-bâclé en quatre semaines, qui réussit à merveille et qui est tel qu'on
-n'en eût point pu souhaiter de plus satisfaisant. Je m'en suis rendu
-compte d'ailleurs, maintes fois, au cours de ma vie: bien des choses
-sont déconcertantes...
-
-Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu la bride à la soeur
-cadette, Élise, durant les vacances à Granville, qui devenaient
-franchement divertissantes.
-
-Élise, à peine au sortir du couvent, eut une toquade pour un
-sous-lieutenant, du nom de Piédoie, le boute-en-train de toute cette
-jeunesse, quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de son grade.
-Et c'était une chose comique, de voir avec quel calme madame de La
-Hotte, quelques années auparavant si intransigeante et hautaine,
-acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où elle les eût
-laissées croître, si l'on n'eût appris, tout à coup, que le lieutenant
-Piédoie était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, sorti du
-rang, et obligé pour vivre de contracter des dettes. Ah! ce fut une
-alarme chaude. Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon n'avait pas
-plus d'éducation première?
-
---Mais aussi, disait la pauvre madame de La Hotte, je le connaissais
-encore si peu! Lui ai-je parlé seulement deux fois?... Il venait prendre
-Élise à côté de moi, me saluait très poliment en souriant... Il avait,
-il faut le reconnaître, un charmant sourire, et de fort belles dents...
-Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément prendre!
-
---Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant à sa fille, toi qui
-dansais avec lui, comment, mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce
-n'était pas un homme distingué?
-
---Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux que les autres!
-
---C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre fille, tu manques
-complètement de finesse. Qu'as-tu donc appris? A quoi la science te
-sert-elle?...
-
---Mais, maman, tu le regardais plus que moi; tu avais sans cesse les
-yeux braqués sur nous, quand nous dansions...
-
---Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà où nous en sommes! Ces
-demoiselles dédaignent d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais
-elles épient leur mère qui les gêne dans leurs tournoiements!...
-
---Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais vue le regarder dans les
-yeux?... Et papa, lui, qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai
-entendu dire: «C'est un garçon très intelligent!»
-
---Ton père, ton père!...
-
---Alors, et moi?...
-
-Madame de La Hotte faisait en outre la remarque que, dorénavant, les
-enfants, sans en savoir plus long qu'autrefois, ont cependant réponse à
-tout. Et elle laissait tomber les deux bras, en signe d'impuissance.
-
-Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en compagnie de sa seule
-cousinerie? Mais, cousins et cousines, on ne les tenait plus à
-l'attache, eux non plus; ils voulaient sortir et prendre du large. Et
-elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur, qu'elle se
-priverait aujourd'hui difficilement de passer une partie de l'après-midi
-et la soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un autre aspect que
-de la fenêtre donnant sur le marché du cours Jonville.
-
-Elle pensait: «La vie a un autre aspect.»
-
-Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout temps, sa vie aux
-«relations»; mais les relations d'à présent, sans cesse changeantes,
-renouvelées, illimitées, prenaient à ses yeux un charme insoupçonné. Ces
-relations nouvelles étaient quelconques à la vérité; par elles, elle se
-sentait heurtée, choquée même quelquefois. Cependant, ces chocs et ces
-heurts, sans qu'elle y prît garde, ne lui devenaient-ils pas agréables,
-comme certains coups, douloureux d'abord, amusent petit à petit le
-boxeur qui s'y accoutume? Le seul mouvement, l'agitation pour elle-même
-en arrivaient à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait, un
-tout petit peu, elle aussi, comme allait le faire toute la société
-contemporaine. Et elle demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize
-ans, s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre généalogique, d'un
-homme non «distingué», selon la formule!
-
-L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites fâcheuses; mais Élise
-n'en demeura pas moins dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut
-recourir à mille stratagèmes pour réduire autant que faire se pouvait
-les risques de rencontres entre le sous-lieutenant et la jeune fille.
-Une année entière, la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait que
-la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur quelque baigneur
-étranger, qui, du moins, eût disparu dès septembre. Et, lorsque la
-saison se rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer à
-boycotter le Casino ni la plage, on appliqua tout un programme
-longuement et minutieusement élaboré par M. de La Hotte en sa chambre
-aux paperasses.
-
-Il consistait à couper, par des excursions, voire par un voyage, la
-période d'inévitables contacts avec la compagnie hétéroclite du Casino,
-avec cette turbulente société où l'on attendait pourtant que l'idéal
-fiancé se révélât!
-
-Dès le commencement de la saison, on remarqua, parmi les baigneurs et
-les danseurs, un très beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un
-ingénieur des arts et manufactures; il dirigeait une usine dans le
-département de la Loire.
-
-Il parut immédiatement dangereux, soit à cause de sa beauté physique,
-soit parce qu'on l'avait vu, pendant la première semaine, rejoindre sur
-la plage une femme aux cheveux teints et qui ne se mêlait à aucun
-groupe.
-
-Madame de La Hotte avait une si vive crainte que sa fille ne tombât
-amoureuse de ce bellâtre qu'elle s'en ouvrait à tout venant.
-
---Voyons, chère madame, ou chère cousine, lui répliquait-on, pourquoi si
-tôt vous alarmer? Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?
-
---Non.
-
---Eh bien?
-
---Justement! C'est un très beau garçon. Elle ne lève pas les yeux sur
-lui; du moins je ne l'ai pas vue le regarder une seule fois; ne
-cacherait-elle pas son jeu?
-
---Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là? Élise n'est pas dissimulée...
-
---Non! mais il y a eu l'expérience de l'année dernière; nous avons dû
-nous montrer extrêmement sévères pour la malheureuse enfant, et elle
-s'en souvient. Si son coeur parlait cette année, elle le serrerait dans
-un étau!...
-
---Voilà le résultat de l'expérience!...
-
-Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger qui, cependant, dansait
-le soir avec plusieurs jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous
-ses efforts pour éloigner le coeur inflammable d'Élise jusque même des
-jeunes filles avec qui dansait le bel étranger. Et le mot d'ordre était
-donné, dans la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en présence
-d'Élise.
-
-Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, la tante de
-Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci du même âge à peu près qu'Élise,
-nommée Anne, assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, ne
-causait point les mêmes alarmes que sa cousine. Anne répéta, sans
-retard, à Élise le mot d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama:
-
---On peut bien parler de lui en ma présence, dit-elle: je ne suis pas
-près de m'emballer pour sa figure. Je le trouve ridicule.
-
---Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu n'avais pas manqué de le
-regarder...
-
---Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque avec sa raie jusqu'au
-milieu du dos et ses moustaches deux fois trop longues: il me fait
-l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un tzigane.
-
-Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la Hotte fut enchantée, parut
-rassurée; puis tout à coup:
-
---De deux choses l'une, dit-elle: ou bien c'est Élise qui a parlé
-spontanément à sa cousine de ce monsieur, et c'est donc qu'elle pense à
-lui; ou bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant la
-défense de parler...
-
-Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il fut avéré que c'était elle
-qui avait parlé. Il n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la
-sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable; même en
-présence d'un si beau garçon, elle demeurait impassible; elle n'avait
-donc pas ce coeur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on
-observer, de l'aventure de l'année précédente il ne demeurait en elle
-aucune trace. Elle avait recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout
-le monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres avec le
-sous-lieutenant Piédoie la laissaient très indifférente. Allons! Allons!
-Élise était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas de pouvoir
-parler raison lorsqu'il s'agirait de la marier.
-
-Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne se donnant pas trois
-semaines pour que s'imposât quelque dérivatif aux plaisirs de la plage,
-les parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion à Jersey!
-Cette excursion était devenue inutile. Eh bien, cette excursion, ce fut
-Élise qui la réclama.
-
-Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à cela.
-
-Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut ruser pour en détourner
-la jeunesse, affirmer que les matelots pronostiquaient une mer démontée
-pour la semaine suivante, et se prêter plus que jamais aux
-divertissements du Casino, afin que tout le petit monde eût au moins une
-compensation.
-
-Une fête, au profit des «Terres-Neuviens», devait précisément avoir lieu
-dans la huitaine. Après le feu d'artifice, serait donnée une grande
-soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans maugréer, disant que
-ces saisons de bains de mer, «c'était toujours la même chose». Les
-fameux plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu d'années
-auparavant, cette génération trépidante les avait déjà épuisés.
-
-La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la soirée, d'un mortel
-ennui. Le baromètre, entre parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.
-
-Il se trouva que madame de La Hotte eut un motif de partager l'humeur
-bougonne des jeunes gens.
-
-Madame de La Hotte jugea, et elle en avait fait la remarque notamment à
-la grande soirée, qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en
-plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas folle, et elle
-prétendait même que rien ne lui répugnait davantage que de passer des
-bras d'un monsieur en ceux d'un autre. Élise était très droite, très
-sincère; il fallait la croire. Mais sa mère fut un peu froissée dans son
-amour-propre.
-
-Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, le si beau garçon,
-malgré les insuffisantes références et malgré la femme aux cheveux
-teints. M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles des plus
-honorables.
-
-Il n'avait pas même cherché à se faire présenter Élise! Madame de La
-Hotte, sans souffler mot de l'impression qu'elle en ressentait, avait
-des suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais suivait de
-l'oeil, à la dérobée, le jeune homme à la «raie jusqu'au milieu du dos»
-et à la moustache victorieuse, et elle blêmissait de voir telle et telle
-des amies d'Élise paraître charmées en valsant entre ses bras.
-
-Élise, non pas jolie précisément, était grande, souple, et fine; elle
-avait des cheveux blonds, abondants, une bouche un peu large sur des
-dents moins régulières que pures; et elle avait aussi ces yeux longs,
-facilement alanguis, où l'on devine d'infinies possibilités de
-tendresse, ces yeux légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle
-glauque, comme un étrange animal sous-marin, blotti dans sa grotte,
-semble se dissoudre tout à coup dans une belle eau d'émeraude; les
-sourcils rapprochés entre eux et rapprochés des cils; le nez petit, bien
-taillé, net et décidé. On lui reconnaissait d'un commun accord une
-séduction assez particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, était
-excellente; ses parents pleins de bonté; et enfin, indépendamment de son
-avenir, tout le pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.
-
-M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.
-
-Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent dépit, qui faillit
-éclater. Mais elle se contint. Elle attendit avec une patience peu
-ordinaire à son tempérament vif.
-
-Une après-midi de la fin d'août, par une très grande chaleur, madame de
-La Hotte, laissant sa famille, alla se réfugier dans la salle de lecture
-ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis vert portait les
-journaux, les périodiques illustrés, _le Correspondant_, _la Revue
-Britannique_ et _la Revue des Deux Mondes_. La belle raie s'allant
-perdre sous le faux-col, les deux pointes symétriques de la moustache
-noire, elle les vit, en entrant, balancées suivant l'oscillation d'un
-rocking-chair! Le visage de M. Destroyer disparaissait derrière
-l'emboîtage aux coins cuivrés de quelque journal amusant. Elle alla
-s'asseoir à une petite table à écrire, située tout à côté de lui; et,
-presque aussitôt--patatras!--laissa tomber son sac contenant son étui à
-lunettes, une lorgnette de théâtre, des ciseaux, des aiguilles, une
-boîte de perles à enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites
-boules vagabondes et multicolores.
-
-M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de l'oscillation et fut debout,
-puis à genoux sur le tapis végétal.
-
---Oh! monsieur, je me confonds en excuses! Vous êtes vraiment trop
-complaisant, monsieur! Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien,
-je suis madame de La Hotte; il apportera un balai et une petite pelle;
-vous n'en viendriez pas à bout, monsieur, et d'ailleurs, je serais très
-confuse de mettre ainsi à contribution votre complaisance... Voilà ce
-que c'est que d'être vieille et de n'y plus voir goutte!... Je crois
-poser mon sac sur la table: je le laisse tomber dans le vide.
-
---Mais, madame... il fait si sombre ici... Les meilleurs yeux du
-monde... Je vais, si vous le permettez, appeler moi-même le garçon.
-
-Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée du Casino où se tenait
-dans sa guérite un homme à tout faire.
-
-Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture, un balourd, en entrant,
-posait son énorme pied sur les perles qui crépitaient comme un feu de
-sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte levèrent simultanément les
-deux bras en un même geste de détresse, souriant toutefois, l'un et
-l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels minuscules
-malheurs, elle, le sacrifice volontiers fait de ses perles à enfiler,
-toute au plaisir d'être autorisée dorénavant à adresser des sourires de
-reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.
-
-Le garçon vint avec la pelle à poussière et un petit balai, afin de
-ramasser le reste des gouttelettes de verre coloré, et il fut secondé
-dans cette tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le tapis
-végétal, entre les fines extrémités de leurs doigts, allaient pincer les
-perles dans les anfractuosités du tissu grossier. M. Destroyer avait
-écarté le rocking, et, par discrétion, il continuait de se balancer, le
-nez dans son journal amusant, n'osant se mêler à la chasse des jeunes
-filles.
-
-Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un grand salut à madame de
-La Hotte et donna même un coup de tête supplémentaire à l'adresse
-d'Élise et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de connaître.
-Elles virent, entre les cheveux noirs parfaitement lustrés, la belle
-courbe de la raie droite qui semblait n'avoir pas de fin.
-
---Ce jeune homme, dit madame de La Hotte, est tout à fait bien élevé...
-Il a été d'une complaisance!...
-
-Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure. Élise étouffait une
-envie de rire.
-
-Le soir même, M. Destroyer croisant madame de La Hotte, lui adressa un
-cérémonieux salut. Elle suspendit son pas et crut devoir renouveler au
-jeune homme ses remerciements. Il se nomma. Elle lui dit qu'elle avait
-déjà beaucoup entendu parler de lui par des amies à elle, et comme
-danseur et comme galant homme. Élise venait par derrière avec sa cousine
-et allait esquiver la présentation, quand madame de La Hotte, l'arrêta:
-
---Je te présente, mon enfant, monsieur Destroyer, qui a eu pour ta mère
-les attentions les plus délicates,... et j'ajouterai les plus rares par
-le temps qui court...
-
-On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer demanda une valse à
-Élise. Madame de La Hotte se rengorgea.
-
-Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune homme; et elle regarda
-aussi tous ceux et toutes celles qui les regardaient. Il ne serait pas
-dit qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé mademoiselle de La
-Hotte. Elle ne pensait même pas: «Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a
-négligée, puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!...»
-
---Comment trouves-tu ce jeune homme? demanda-t-elle à Élise.
-
---Très bien, dit Élise; on a envie de l'ébouriffer et de lui couper la
-moustache.
-
---Tu es difficile. A-t-il été aimable avec toi?
-
---Comme les autres. Il m'a débité les banalités ordinaires.
-
---Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle du Haussier, pour n'en
-pas nommer d'autres, ne le trouvent pas si commun!
-
---C'est leur goût, maman.
-
-Chaque soir, M. Destroyer vint demander à Élise soit une valse, soit un
-quadrille. Il la reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des
-nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait. Il était correct,
-et non pas plus. Madame de La Hotte recommença bientôt de pester.
-Était-ce la peine de se mettre en branle à propos de ce monsieur, si
-l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait être plus familier avec
-d'autres jeunes filles.
-
-Comme il adressait pour la dixième fois à madame de La Hotte sa question
-sur l'ouvrage de perles, madame de La Hotte lui dit:
-
---Mon ouvrage de perles va être interrompu: nous avons promis à la
-jeunesse un petit voyage à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?
-
---Non, madame. Je me propose de faire cette petite expédition avant mon
-départ.
-
---C'est une excellente idée. Il ne faut pas attendre la mauvaise saison.
-
-Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite aux enfants, et bien
-qu'elle ne répondît en rien au but qu'on s'en était proposé. Ils la
-réclamaient tous les jours.
-
-On prit, un beau jour, le bateau commandé par un blond et rougeaud
-capitaine anglais; on fit une heureuse traversée de trois heures, et on
-était, le surlendemain, sur la terrasse de _Montorgueil-Castle_, d'où
-l'on aperçoit sous un soleil de plomb, au delà d'une mer calme comme un
-bol de lait, la côte de France, fine, transparente et rose, lorsqu'on
-vit émerger, par l'escalier de pierre, de magnifiques cheveux noirs
-couchés de part et d'autre d'une interminable raie, puis les deux
-pointes des moustaches de M. Destroyer, qui, ayant chaud, montait, sa
-casquette anglaise à la main.
-
-Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla qu'on eût été
-jusque-là très liés; et ce furent des saluts, des shakehands, des cris
-de surprise joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes qu'amusent la
-société des femmes et, à défaut de femmes, celle des jeunes filles.
-Privé de la guirlande que lui tendaient le soir les beautés
-granvillaises, il appréciait la rencontre d'Élise, à qui il n'avait
-accordé aucune attention particulière, mais qui ne lui déplaisait certes
-pas. Élise, il est vrai, n'était guère encourageante; mais sa mère y
-suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à profit l'occasion
-présente afin de se créer avec M. Destroyer une intimité exceptionnelle
-et qui l'emportât haut la main sur les relations qu'il avait pu nouer
-avec les autres familles.
-
-La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait pas. Ce charmant homme
-n'était même pas embarrassé d'une liaison!
-
-Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation, en prononçant le
-nom d'un sien cousin, conservateur des hypothèques à Quimper, que le
-généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt des liens de
-parenté avec trois autres groupes de parents de M. Destroyer.
-
-On fit de concert la visite du romantique _Montorgueil_, et l'on se
-promit de se retrouver pour les promenades classiques de l'île:
-_Sainte-Brelade_, _le Trou du Diable_, etc... Malheureusement, M.
-Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier, au même hôtel. On tomba
-d'accord que c'était dommage, ce qui prouvait que la compagnie du jeune
-homme était désirable.
-
-Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte se laissa convaincre
-par le nouveau compagnon de voyage d'échanger ses billets de retour par
-Granville directement, pour des billets de retour par Saint-Malo, ce qui
-allongeait l'excursion.
-
-De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade de la Rance, pittoresque et
-charmante rivière que l'on redescend à la tombée de la nuit, pour
-revenir à l'estuaire admirable où se croisent les feux de Saint-Servan,
-de Dinard et de Saint-Malo.
-
-Élise enveloppée de châles et de foulards, à l'avant du bateau, le nez
-fouetté par l'air marin, où se mêlait le parfum des foins qui venait des
-rives, s'entretint presque toute la soirée avec M. Destroyer. Les
-longues moustaches de celui-ci étaient rejetées en arrière.
-
-En retour du sacrifice que la famille de La Hotte lui avait consenti, M.
-Destroyer, galant homme, qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris,
-prolongea d'une huitaine sa saison à Granville.
-
-Mais les La Hotte, désormais, le possédaient. Grande déception pour les
-jeunes filles, triomphe inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas
-outre mesure, mais le savoura presque autant que sa mère.
-
-M. Destroyer s'était montré assez généreux durant le voyage; on crut
-devoir l'inviter à dîner. Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les
-La Hotte, et l'opinion le maria avec Élise.
-
-Il ne demanda cependant pas la main d'Élise, et il n'y avait même entre
-elle et lui aucun flirt. Mais il dut s'informer d'elle et de sa
-situation. C'était un homme accoutumé de voir les femmes se jeter à ses
-pieds; il demeurait dans l'expectative; quand les avances étaient faites
-et se trouvaient acceptables, il les examinait volontiers.
-
-Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui pût faire pressentir une
-intention matrimoniale. Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin,
-quoiqu'elle ne le jugeât pas déplaisant, quand il était là. Madame de La
-Hotte, seule, était désolée.
-
-Mais, quatre semaines après, un monsieur de soixante-cinq à soixante-dix
-ans, parfaitement conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait
-du beau jeune homme disparu, vint sonner à la porte de la maison, cours
-Jonville, en sortant de chez le notaire, de qui il portait une carte
-d'introduction. Et il demanda pour son fils la main de mademoiselle de
-La Hotte.
-
-Élise consultée ne dit ni oui ni non.
-
---Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?
-
---Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non...
-
-Au fond, la famille était ravie de la voir agréer un mariage qui
-semblait en tous points raisonnable. Madame de La Hotte se réjouissait,
-comme pour elle-même, de ce que sa fille épousât un beau garçon.
-
-Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui ne dît, la visite
-accomplie, en s'éloignant de la maison La Hotte, sous les quinconces:
-
---Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant les trois premières
-semaines!...
-
---Il faisait une cour à la petite de Mouchain!...
-
---Et à Blanche Épouville donc!...
-
---Et à combien d'autres!...
-
---Sans compter la femme aux cheveux teints, qui était sa maîtresse!...
-
---Et qui l'est encore! C'est une femme qui était descendue à l'hôtel
-Guérin, où elle a dit, en partant, qu'elle n'était pas jalouse des
-pimbêches à qui elle le laissait.
-
---C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda une jeune fille.
-
---Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça! dit une autre, est-ce que
-c'est possible?
-
-
-
-
-II
-
-
-Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la plus élémentaire
-convenance aux yeux d'une famille provinciale, Élise vint s'installer à
-Paris, boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin. Elle
-était très contente, sinon heureuse. Évidemment, un ou deux ans
-auparavant, elle imaginait le mariage sous un jour bien différent. Du
-temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec une sorte d'ivresse, aux
-bras du sous-lieutenant Piédoie, et sans qu'elle se fît une image
-précise de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir être un homme
-idolâtré, de qui tout vous ravit: il vous emmène n'importe où, où il
-veut, et l'on sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là; sa
-seule présence signifie l'état paradisiaque; ou bien on l'attendra, on
-ne pensera qu'à l'attendre, s'il s'absente; et l'instant de
-l'embrassement, au retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité
-que l'esprit a de la peine à concevoir.
-
-Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.
-
-Non, fût-ce au souvenir des premiers libres baisers sur ces trop
-délicieux rivages, ce n'était pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui
-semblaient plus beaux que l'état de son coeur! En les admirant, elle
-avait fait effort pour admirer son bonheur... Est-ce qu'en disant, en
-écrivant sa satisfaction, elle attribuait celle-ci aux beaux paysages ou
-au fait qu'elle était une heureuse nouvelle mariée?... Elle se le
-demandait, mais, toutefois, elle se déclarait très contente.
-
-Elle trouvait son mari fort gentil; elle ne le voyait plus du tout
-ridicule; elle appréciait sa longue moustache et elle s'amusait même à
-dessiner et lisser la belle raie dont elle avait tant ri. Elle voyait
-bien que madame de La Hotte, comme les jeunes filles de Granville,
-avaient eu raison de le juger si beau, puisque partout où il se
-montrait, à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en chemin de
-fer, les femmes le regardaient d'un oeil béat, cynique ou simplement
-rendu. D'un tel succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très
-contente.
-
-Son appartement, boulevard Malesherbes, lui semblait aisément plus gai
-que la maison paternelle.
-
-C'était du temps que les rues de Paris étaient agréables. A cette époque
-de l'année, les vieux chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres
-découverts, un peu bruyamment à cause de leurs roues cerclées de fer sur
-le pavé, mais si lentement, si paresseusement, avec une telle bonhomie,
-menés par leurs cochers à trogne! On montait dans ces voitures, on en
-descendait, presque sans qu'il fût besoin d'arrêter le cheval. On
-prenait, on quittait l'omnibus comme un tapis roulant; et des messieurs
-très bien et de belles dames qui payaient, sans croire déroger, six sous
-leur place d'intérieur, y compris la «correspondance», ne paraissaient
-pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie que le trottin avec son
-carton à chapeau, ou le vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle
-de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette course idéale des
-beaux jours de mai et de juin, dernier plaisir modeste, irremplaçable à
-jamais: une tournée dans Paris sur l'impériale.
-
-Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du déjeuner, de descendre,
-seule, d'errer devant les magasins et de se pencher sur les voiturettes
-ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au parc Monceau vert et
-frais, ou bien, dans la direction opposée, d'aller, par la rue de la
-Pépinière, ayant jeté un coup d'oeil à la boutique d'antiquaire,
-jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare en bois où
-pullulaient les étalages de volaille, de charcuterie ou de primeurs;
-elle poussait plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par la rue Auber
-jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où, à midi précis, elle était certaine
-de se heurter à son mari, qui descendait de son bureau. On revenait
-alors, en humant des odeurs de légumes, qui rappelaient le marché du
-cours Jonville.
-
-M. Destroyer avait présenté très rapidement sa jeune femme dans le monde
-qu'il fréquentait, de sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à
-la vie de relations, ne se trouvait pas trop dépaysée, malgré le
-changement des visages et celui des thèmes de conversation. Elle était
-très souple; elle avait vite fait de contracter une habitude nouvelle.
-D'ailleurs, malgré mille différences de détail ou d'apparence, le monde
-qu'elle voyait à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient
-étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux, les exigences, les
-susceptibilités étaient les mêmes. Seuls différaient en réalité les
-toilettes, certaines expressions employées pour relever le langage, et
-le nombre des domestiques. Ne faire allusion qu'à l'événement du jour ou
-de la veille, au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa
-portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a le goût de
-s'habiller, s'acclimate comme par enchantement à Paris. Élise n'éprouva
-point de transition pénible. Et puis, au bout de quatre mois de mariage,
-la voilà enceinte, et non pas séparée de son nouveau milieu, tant s'en
-faut, mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue presque sans
-frais intéressante à son nouveau milieu. Nombre de femmes, amoureuses de
-la maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies, la viennent voir
-hors des «jours», lui prodiguent les conseils, lui narrent surtout leur
-propre histoire, les péripéties de leurs accouchements, la biographie de
-leurs enfants et les vicissitudes de leur vie conjugale. En deux
-semaines, Élise fut plus renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût
-été à continuer de fréquenter restaurants, théâtres, Montmartre et même
-le monde. Car beaucoup d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes
-qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.
-
-Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette naissance, une grande
-partie des membres de la famille, qui, de tous les points de la France
-de l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir sur les fonts
-baptismaux de Saint-Augustin.
-
-Il n'y avait pas une grande différence, c'est entendu, entre le monde
-qu'Élise voyait à Paris et celui qu'elle avait connu à Granville; et
-cependant, quand elle revit les membres de sa famille, elle les jugea
-aussi surannés, anciens et décrépits que le manoir de Saint-Pair. Elle
-jugea Granville fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements
-du Casino tout à fait primitifs. Ces gens, et leurs souvenirs ne
-laissaient pas d'être gentils, oui, mais quelque chose,--en vérité,
-savait-elle quoi?--les séparait d'elle. Parmi ses parents, quelques-uns
-la trouvèrent distante et un peu fière.
-
-Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles et cérémonieux parents
-de province revenaient au boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à
-Saint-Augustin: c'était pour les obsèques du pauvre petit, mort de la
-diphtérie, mal contre quoi, alors, on luttait peu efficacement. La jeune
-mère n'était plus cette fois, ni distante, ni fière; elle était abîmée,
-anéantie; elle maudissait Paris qui lui avait pris son enfant. Si son
-enfant eût vécu sur la plage et non dans la poussière des squares, il
-vivrait, affirmait-elle; et elle conçut un tel dépit et demeura dans un
-désespoir si grand qu'il apparut à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son
-mari une tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle donnait
-l'impression que, son enfant disparu, il ne lui restait aucun motif de
-vivre.
-
-Ni sa soeur aînée, madame de Vamiraud, ni ses deux frères, qu'elle
-aimait tendrement, dont l'un était à Polytechnique et l'autre
-sous-lieutenant à Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne
-furent de taille à la tirer de la prostration où elle gisait. Une seule
-chose l'émut.
-
-Elle remarqua un jour que son mari tirait de la poche de sa jaquette,
-parmi d'autres papiers, une lettre dont elle avait déjà vu l'écriture
-dans le courrier. Simple observation due à ce qu'Élise avait la vue
-bonne. Mais, à quelque temps de là, son mari, en retard pour l'heure du
-dîner, reçut plusieurs jours de suite un télégramme qui demeura dans
-l'antichambre, sur le plateau d'argent, et qu'elle voyait, malgré elle,
-en allant épier dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que,
-sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner seule, le
-télégramme arriva ne portant ni mention «Monsieur» ni mention «Madame»,
-mais seulement le nom «Destroyer». Elle se crut autorisée à l'ouvrir, et
-elle lut: «Impossible supporter délaissement. T'attends en vain depuis
-cinq jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée.» C'était clair.
-Elle surprenait qu'elle était trahie par son mari en apprenant que son
-mari trahissait une maîtresse.
-
-Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative d'explication,
-elle la repoussa. Elle fit faire ses malles et partit pour Granville,
-sous prétexte que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le repos.
-
-Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à présent, Élise n'avait
-pas éprouvé de passion pour son mari; mais son éducation, les moeurs
-auxquelles elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison comme un
-impardonnable manquement, une offense capitale. Son union étant, en
-fait, sans amour, et toute conventionnelle, le premier accroc fait à la
-convention ne laissait rien subsister. La trahison, au lieu d'être un
-drame qui a une période aiguë et une fin, était dans son esprit une
-annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient lieu de tant de
-sentiments, n'avait pas encore été contractée; l'enfant, qui est entre
-époux indifférents l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu. A son
-mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité, plus rien.
-
-Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou un homme éclairé, elle
-eût reconnu sans doute qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari
-et elle quelque chose; elle avait de la religion et un attachement aux
-coutumes plus profond qu'elle ne le croyait; mais elle ne parla pas à sa
-mère; elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle n'avait pas de
-faute à se reprocher; et elle ne possédait qu'un ami sûr, un compagnon
-d'enfance, de quelque quinze ans plus âgé qu'elle, qu'elle appelait
-Jean-Marie, mais qui précisément n'avait jamais pu souffrir M.
-Destroyer.
-
-A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de remarquer la rareté de la
-correspondance entre elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de
-dire: «Mais si! j'ai reçu une lettre... hier... J'ai écrit quatre pages
-tantôt à la salle de lecture...» alors que ce n'était pas vrai.
-
-Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune fille. On la vit, les
-jours de marché, les coudes appuyés à la fenêtre sur la place. Elle
-adressait des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères; elle
-réentendait avec mélancolie leur caquetage, leurs marchandages et leurs
-disputes; et le soir, en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces
-détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs de jeunesse, lui
-faisait parfois chavirer le coeur et verser des larmes. A cette fenêtre,
-en écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle avait conçu toutes
-les espérances. Ah! les espérances folles d'une tête de dix-sept ans!
-Image insensée et merveilleuse du monde! création poétique! féerie!
-jeune homme adorable, amours éperdues, baisers sans fin, beauté,
-bonheur!... A vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée,
-tous songes d'amour à jamais interdits.
-
-Dès le mois de juin, le Casino commença de se ranimer. Élise ne parut
-pas, bien entendu, à la salle de bal, où d'ailleurs, en attendant
-l'orchestre d'été, un médiocre piano tenu par une femme se bornait à
-distraire les quelques jeunes filles de l'endroit; mais, l'après-midi,
-sur la terrasse, avec un petit ouvrage de main, à la salle de lecture,
-où toujours quelque flaneur se balançait dans le rocking-chair
-d'impérissable mémoire, on voyait la jeune madame Destroyer plus
-charmante que jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse. Le
-noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et sa tristesse lui
-donnait, semblait-il, ce qui lui avait peut-être manqué pour qu'elle fût
-belle. On l'abordait avec ménagement et respect. Les jeunes filles, ses
-anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant de M. Destroyer; les
-jeunes gens, les officiers, bien qu'ils la trouvassent exquise, ne
-faisaient pas auprès d'elle de très longues stations, écartés par la
-contrainte que commandait son malheur récent. Son «vieil ami»
-Jean-Marie, qui l'avait fait sauter jadis sur ses genoux, alors qu'il
-avait, lui, quelque dix-sept ans, fit seul exception; il se plaisait en
-la compagnie d'Élise; il évoquait avec elle des souvenirs qui déjà
-paraissaient très anciens; et il ne parlait pas de M. Destroyer.
-
-Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord existant entre Élise et
-son mari, ce fut un désespoir au prix de quoi la douleur résignée
-d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse articulait-elle? Elle
-n'en précisait aucun; elle négligeait même de dire qu'il l'avait
-trompée, tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause déterminante
-de son départ, était maigre cause de l'état de tiédeur qui l'écoeurait.
-A sa mère, à son père, à ses frères et à sa soeur aînée qui la
-pressaient de leurs questions: «Mais que t'a-t-il fait?... Qu'as-tu à
-lui reprocher?...» elle répondait: «Rien... rien...» Aucun d'eux ne
-comprenait que ce «rien» était pire cent fois que le fait qu'elle eût pu
-citer. «Rien... rien...» cela signifiait qu'elle ne l'aimait pas, ne
-l'avait jamais aimé, ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle
-l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation, si elle eût
-aimé! Le fait précis, elle dut pourtant le dire pour avoir la paix.
-Alors, tous comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise leur
-compassion, non pas tant en raison de l'horreur que le fait lui-même
-inspirait, mais parce que «le fait» était intervenu _si tôt_. Chacun, en
-ses doléances, faisait allusion à une époque si proche du mariage!
-
---Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût été mieux?
-
---On aurait pu, du moins, croire à quelques années de sincérité!...
-
---De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a peut-être essayé,
-comme moi-même, d'en avoir...
-
---C'est donc vrai? s'écriait la soeur aînée, tu ne l'aimais pas! Mais
-pourquoi l'as-tu épousé?
-
---Est-ce que je sais? faisait la malheureuse Élise. Maman, elle,
-l'aimait tant!...
-
-En effet madame de La Hotte ne concevait pas encore, malgré tout, que sa
-fille n'eût pas été éprise, éperdument, d'un si bel homme.
-
---Quant à elle, elle lui eût tout pardonné, disait-elle.
-
---Ton père m'a trompée, disait madame de La Hotte en un besoin de
-confidence: je lui ai pardonné... Je le voyais, par cette fenêtre: il
-allait me tromper; je le revoyais par cette fenêtre: il venait de me
-tromper! Je le regardais marcher: il était tellement bel homme!... Tout
-ça est fini, bien fini, ajoutait-elle... Mais si j'étais partie quand il
-a été infidèle, vous ne seriez pas là!...
-
---Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée, Élise n'aime pas son
-mari! Avant de l'épouser, souviens-toi, elle le trouvait ridicule.
-
---Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise a de singuliers goûts!
-
-Somme toute, les premiers moments d'indignation passés, la commisération
-épuisée, et dans une famille où il ne fallait pas songer au divorce, on
-commençait secrètement à ne soutenir que mollement Élise. «Monsieur
-Destroyer, disait son père, avait une très belle situation...»
-
-La situation de M. Destroyer était si absorbante qu'elle ne lui
-permettait pas de s'éloigner du centre de ses affaires. Il n'était pas à
-Paris, affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses usines. Il ne vint
-à Granville que quarante-huit heures, au fort de la saison, et pour
-sauver la face des choses. Les jeunes filles le jugeaient beaucoup moins
-bien, depuis qu'il était marié. Mais madame de La Hotte, en le
-contemplant, d'une figure attendrie, pensait: «Il est impossible
-qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet homme-là!»
-
-Et toute la famille, à qui mieux mieux, de s'employer à cette
-réconciliation. On le faisait d'une façon hâtive et maladroite. Élise
-subissait chaque assaut d'un oeil distrait et sans seulement répondre.
-
-Elle montra un visage plus chagrin que de coutume, après le départ de
-son mari. Les optimistes en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle
-n'était pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de n'avoir pas signé
-une paix définitive?
-
-Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à produire l'exaspération,
-elle avait sa soeur, madame de Vamiraud, toujours éperdument éprise,
-elle, de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler d'amour et de
-narrer ses félicités. Attitude peu généreuse envers une infortunée, de
-cela précisément dépourvue. Mais il y avait eu toujours quelque rivalité
-entre les deux soeurs. Marie avait le privilège d'être l'aînée; mais
-Élise passait pour plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains,
-plus intelligente. Marie triomphait, et faisait valoir, sans aucun
-ménagement, sa chance.
-
-Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et bien qu'elle n'entrât
-pas à la salle de danse, Élise allait s'asseoir sur la terrasse du
-Casino, où la brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre,
-souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile de gaze noire, rêvait.
-
-La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien, sur les galets de la
-plage, déferlait en lançant jusque très haut de fines gouttelettes
-d'embrun; de gros rocs sombres supportant la vieille ville
-s'allongeaient sous les remparts; le ciel d'été était criblé d'étoiles;
-ces immensités, cette mélancolie, ces bruits si charmants et si graves,
-et, par contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire, tantôt
-ensorcelante, les parfums provenant des femmes, et cette réunion enfin
-de jeunesse heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement, ne
-pouvaient être sans effet sur un coeur de jeune femme.
-
-Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir dansé un «boston idéal»,
-disait-elle, avec le petit Descouzergues, qui était meilleur danseur
-encore que son mari, venait tenir compagnie à sa soeur. Et là, dans
-l'encoignure de cette terrasse, les coudes appuyés à la balustrade de
-bois, la gorge offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait comme
-font les femmes qui croient avoir domestiqué la poésie parce que leur
-chair est satisfaite.
-
-Enivrement nocturne; entretiens dits philosophiques, et éperdus, sur
-l'infini; roucoulements à propos de la pluralité possible des mondes
-habités; pot-pourri de tous les grands noms de la musique au sujet des
-bruits de la mer; aspirations à l'au-delà; théosophie et spiritisme
-innocemment mêlés; désincarnation, réincarnation, migration dans les
-astres; Camille Flammarion, Sar Péladan, et jusque même fragments
-profanés de Pascal; puis, soudain, rappel d'une rosserie, d'un potin
-ramassé par la traîne sur le parquet de la salle de danse; à bout de
-souffle, enfin, le grand secours: l'obsession du mot et des choses de
-l'amour. Telle était la matière des éloquents épanchements de Marie.
-
-Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs par leur commune mère,
-relevait le finale du discours adressé par madame de Vamiraud à sa soeur
-Élise: ramener par d'adroits détours l'infortunée à son mari. Et alors,
-c'était le tumulte des confidences, l'aveu habilement ménagé, rendu
-sensationnel, que toutes les belles choses auxquelles on vient de faire
-allusion sont méprisables si on les compare à la seule volupté de
-rentrer dans sa chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas de
-l'homme aimé. Des chuchotements alors: allusion au bougeoir posé au
-hasard, sur la cheminée, sur la commode ou sur un pouf: et l'on est
-tombée, toute chaude et parfumée, entre les bras du chéri!...
-
---Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires et ton bougeoir et ton
-chéri!...
-
---Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!... Non, en vérité, tu me fais
-l'effet d'être encore une jeune fille...
-
---Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une jeune fille, c'est tout ce
-que je te demande.
-
---Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi qui le dis: tu gâcheras
-toute ta vie, à plaisir! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des
-baisers?
-
---J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne m'est pas venu par
-l'oreille.
-
---Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je ferais? Je recommencerais.
-
---On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive pas pour moi.
-
-Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la famille. Lorsque Élise
-avait le dos tourné, on s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge,
-demeurer comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle semblait se
-remettre à Granville du chagrin causé par la perte de son enfant,
-c'est-à-dire tant qu'elle était en convalescence pour ainsi dire, passe
-encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, qu'allait dire l'opinion
-publique? Comment faire admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas
-son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir avec elle longuement causé
-et «à coeur ouvert»; et son opinion était que la pauvre Élise
-appartenait au groupe de ces femmes particulièrement mal favorisées du
-sort, et qui, disait-elle, «n'ont ni coeur ni sens»:
-
---Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue de sentiments, loin de là;
-mais elle est atteinte de ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer... Elle
-n'a jamais aimé son mari; elle ne l'aimait pas avant qu'il l'eût
-trahie... Eh! mon Dieu! qui sait si la trahison du mari ne provient pas
-de l'inaptitude de la femme?... Les hommes sont comme nous: ils aiment à
-être aimés.
-
-L'opinion de la soeur aînée trouvait créance chez madame de La Hotte
-pour qui n'avoir pas aimé un M. Destroyer constituait un phénomène
-monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, on rappelait l'épisode du
-lieutenant Piédoie.
-
---Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes parts, une amourette de
-pensionnaire, une illusion de petite oie blanche!
-
---Le fait est, disait madame de La Hotte, que ce garçon était bien peu
-distingué.
-
-La distinction, la beauté,--du moins selon un type convenu,--et l'amour
-s'unissaient indissolublement dans l'esprit de madame de La Hotte.
-
-L'époque de la rentrée arriva; madame de Vamiraud regagna Paris;
-l'automne s'écoula; puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe qu'elle
-entendît s'éloigner de la maison paternelle.
-
-Elle passait pour être tellement «nerveuse» que personne n'osait
-s'aventurer à lui parler de sa situation. On la tenait pour malade. Le
-médecin de la famille adopta volontiers la thèse que le climat de Paris
-était funeste à l'ex-mademoiselle de La Hotte, de qui la double
-ascendance avait vécu sur les côtes de la Manche. En moins de six mois,
-après quelques convulsions de l'opinion touchant le cas de madame
-Destroyer, la soumission générale des esprits était accomplie: Élise
-vivait près de ses parents et non avec son mari. L'exception à la règle
-commune avait presque cessé d'être intéressante.
-
-Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, était favorable à la
-jeune femme éprouvée, qui, aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on
-appelle «de l'embonpoint et des couleurs». Élise menait une vie en tous
-points conforme à celle de son enfance; elle était environnée des mêmes
-visages; comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à son père
-toujours adonné aux mêmes occupations; elle répondait par des phrases
-courtes à madame de La Hotte; et de tout temps elle s'était volontiers
-entendue avec la vieille bonne, Jeannette, ou avec M. Le Coûtre, lui,
-comme à ses quinze ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant
-armateur de son métier.
-
-C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé Jean-Marie, qu'on s'en
-rapportait, chez les La Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du
-mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur l'heure des marées,
-dont nul n'avait d'ailleurs absolument que faire. Par de minimes
-services de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais assidûment
-rendus, de fortes amitiés se nouent. Élise avait, toute sa vie, été
-accoutumée à tenir son «vieil ami» comme l'homme indispensable. Par le
-«vieil ami», toute la famille de La Hotte était informée, chaque jour,
-des choses de la ville, du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi
-de Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la traversée.
-
-Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité à ces réunions du
-soir autour de la lampe. On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet.
-Les fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait pour Paris, où
-il avait aussi un domicile, et des affaires.
-
-Ce n'était ni gai ni intolérable; la parfaite régularité des actions,
-même ennuyeuses, en rend presque doux le retour. Et Élise se portait
-bien.
-
-A la fin des vacances de Pâques,--qui tombait tard cette
-année-là,--quand elle annonça qu'elle avait l'intention de rentrer à
-Paris, la joie de la nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement.
-Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une détermination conforme aux
-exigences du bon ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille
-Jeannette à la gare, on était de fort bonne humeur, et madame de La
-Hotte se permit une plaisanterie: comme M. Le Coûtre, venu pour huit
-jours, prenait, en s'en retournant, le même train qu'Élise, la maman dit
-à l'armateur:
-
---Ne la compromettez pas!
-
-Ce qui fit simplement sourire.
-
-
-
-
-III
-
-
-Élise était accompagnée, dans son voyage, par sa vieille bonne,
-Jeannette, une honnête et dévouée Normande, qui ne l'avait jamais
-quittée. Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la mésentente du
-ménage; elle en concevait, en femme d'âge, attachée à la famille et à
-toutes les coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais se fût
-fait couper en petits morceaux plutôt que d'en dire mot. Élise ne lui
-expliqua point, durant le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle
-réintégrait le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait que sa maîtresse
-le fît sans qu'aucun motif apparent déterminât une résolution si grave.
-Monsieur n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois mois, et on
-savait que Monsieur écrivait rarement à Madame; les télégrammes qu'il
-envoyait, ils traînaient partout; chacun pouvait les lire, et par eux
-Jeannette savait que Monsieur était actuellement dans la Loire. Était-ce
-à cause de cela que Madame avait l'air si tranquille et même d'une si
-parfaite bonne humeur?
-
-Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard Malesherbes,
-Jeannette se disposa à défaire les grosses malles, Élise l'interrompit,
-l'appela dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y enferma
-avec elle.
-
---Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau. Je te le confie à
-toi; je ne l'ai confié à personne...
-
-La vieille servante s'inquiéta.
-
---A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à personne, pas même à
-maman, surtout pas à maman, entends-tu?
-
---Madame me fait peur.
-
---N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.
-
---Madame est réconciliée avec Monsieur! Madame repart, comme qui dirait,
-en voyage de noces?...
-
---Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment. Tu vas m'emballer ici
-tout ce qui est à moi, et nous allons faire un petit déménagement.
-
-Jeannette s'effondra; et elle était au comble de la stupeur:
-
---Madame serait séparée de Monsieur?... divorcée, comme ils disent?...
-
---Tu n'y penses pas: ce n'est pas possible! Papa et maman en
-mourraient... Et ma soeur, et mes frères?... Quelle affaire!... Non: je
-m'en vais habiter ailleurs, ni plus ni moins.
-
---Et où ça?
-
---Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un fiacre, nous mettrons une
-première malle dessus, et en un quart d'heure nous serons chez nous.
-
---Chez nous? Madame ne va pas habiter toute seule?... Madame va chez
-madame de Vamiraud!
-
---Oh! non!
-
---Madame va habiter avec un de ses frères, alors?
-
---Non.
-
---Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge et avec la figure qu'elle a.
-Les cancans auraient beau jeu!
-
---Je me moque des cancans. Jeannette, je veux être heureuse, et j'irai
-habiter où il me plaît, comme il me plaît.
-
-Jeannette hochait la tête; elle ne pressentait là-dessous rien de bon.
-Élise lui posa un doigt sur la manche et dit:
-
---Écoute, Jeannette... Oui, tout ça est difficile à comprendre pour toi;
-mais j'ai besoin de savoir: est-ce que tu viendras avec moi?
-
---Pourquoi est-ce que Madame me pose une pareille question? Est-ce que
-j'ai jamais vécu sans Madame depuis que Madame est au monde? Pourquoi
-est-ce que j'abandonnerais Madame?... Où c'est-il que je pourrais aller
-sans Madame?
-
---Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette, mais enfin, je te disais
-tout à l'heure que je me moquais du qu'en-dira-t-on: te sens-tu de force
-à le mépriser comme moi?
-
---Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente et qu'on a du sang!...
-
---Tu ne craignais donc que les commérages! Mais tu avais ta conscience.
-Tu crois en Dieu?
-
---Le bon Dieu est loin; les commères aux portes. Il a de l'indulgence
-encore, Lui; mais non pas elles...
-
---En province, admettons; mais à Paris, quand on veut ne plus connaître
-personne?
-
---Madame compte ne plus connaître personne?... Madame ne veut pas courir
-à sa perte?...
-
---Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne Jeannette; on voit bien
-que tu n'es plus une jeunesse. Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien;
-je romps avec tout le monde; je vais habiter, toute seule, un petit
-appartement de rien du tout. Plus de visites, plus de dîners; la liberté
-complète. Honni soit qui mal y pense!
-
---Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh! oui! Madame est jeune,
-Madame ne sait pas ce qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de lui
-dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire appel à toute ma vie de
-dévoûment à elle et à sa famille pour me passer la liberté que je prends
-en lui disant un pareil mot?...
-
---Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le, dis-le; oui, je te le
-pardonne d'avance.
-
---Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en le disant: Madame fait une
-inconséquence.
-
-Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa vieille bonne.
-
---Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux partir, renoncer à tous...
-Un être comme toi, cela me suffit.
-
-Jeannette se retira de trois pas. Elle devint sombre, et il sembla que
-tout ce qu'elle avait redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui
-apparaissait.
-
---Madame me cache quelque chose... Madame ne va pas vivre toute seule et
-dans un désert... Il y a des choses possibles; il y en a qui ne se
-peuvent pas...
-
---Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni tout à fait seule, ni
-dans un désert?...
-
-Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle aurait voulu s'asseoir,
-mais elle ne l'osait faire devant sa maîtresse.
-
-Elle se traînait, s'agrippant aux meubles:
-
---Madame ne m'a pas tout dit! Madame a... une affection!...
-
---Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne pouvons pas nous épouser;
-je t'ai dit que le divorce m'est interdit.
-
-Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation:
-
---J'aiderai Madame pour son déménagement, dit-elle; mais Madame voudra
-bien chercher une autre personne pour son service.
-
---C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je désirais savoir.
-
-Élise s'employa avec un calme presque tragique à la confection de ses
-paquets, petits et grands. On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs
-d'un voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant, seul, projetait une
-ombre sur son visage; mais elle empaquetait l'objet; ce souvenir cher la
-suivait. Et de distraire cent menus objets de ceux qui lui semblaient un
-prolongement de l'homme à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un
-crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille et qu'elle avait
-placé à la tête du lit conjugal, elle s'arrêta et hésita; elle subit une
-gêne imprévue à ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au pied
-du lit. Le crucifix était à elle, après tout: pourquoi ne
-l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée se présenta: «Où le mettrai-je
-là-bas?» En une place identique? Non. Ailleurs?... Elle réfléchit à des
-conséquences sur lesquelles elle n'avait pas délibéré; puis elle chassa
-ses réflexions, se releva, laissa le crucifix à la place où il était, et
-continua son paquetage. Jeannette l'aidait, comme elle l'avait dit; mais
-Jeannette était transformée, bougonne et triste, essuyant par moments
-une ride humide. Élise lui dit:
-
---Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre sans moi. Viens avec moi.
-
---Mon plan est fait, dit Jeannette; je m'en vais à Ecquevilly, chez mon
-fils...
-
---Qui est alcoolique et si mauvais coucheur! qui te battra comme sa
-femme!...
-
---Je me dirai que c'est là ma place...
-
---Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville, chez maman? Elle te
-garderait volontiers.
-
-Jeannette laissa tomber ses bras comme si on lui posait une question
-monstrueuse. Et elle cherchait que répondre.
-
---Rentrer chez Madame!... Madame n'y pense pas!
-
-Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement son Élise sortir du
-chemin commun. Si elle l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était
-bien en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à raconter à madame
-de La Hotte ce qu'elle avait vu? Non, elle préférait avoir les os rompus
-par son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix, elle; elle
-l'enveloppa soigneusement et le coucha dans une malle. Élise la
-regardait faire. Quand la vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer
-l'ivoire enveloppé et le déposa dans un placard vide, en rougissant
-comme lorsqu'elle était petite et se cachait pour un mauvais coup. Puis,
-quand ce fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de ces fiacres
-maraudeurs qui allaient si lentement sur le boulevard; et Élise, toute
-seule, s'installa dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au
-concierge.
-
---Madame a bien laissé son adresse? demanda celui-ci.
-
---Jeannette vous dira.
-
-Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la confia au cocher, et elle
-fit signe aux autres de prendre la suite.
-
-Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent le boulevard
-Malesherbes jusqu'à la Madeleine, prirent la rue Royale et la rue de
-Rivoli. On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Élise eut
-encore une idée imprévue. Elle pensa, en femme accoutumée aux pratiques
-pieuses: «C'est là ma nouvelle paroisse», et l'ancienne élève forte en
-histoire se rappela une parole de son professeur qui l'avait toujours
-frappée: «Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient pas reçu le baptême
-n'étaient pas admis à pénétrer dans la nef et demeuraient hors de
-l'église pendant les offices.» Et elle se vit sur cette place, sous la
-pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le baptême?...
-
-L'appartement retenu pour elle par les soins de M. Le Coûtre était situé
-quai du Louvre. Elle pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor
-long et sombre qui s'ouvrait entre des volières d'oiseaux. Elle n'avait
-vu, en arrivant, que cages, que grainages, que volettement d'ailes
-multicolores; et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait accueillie à
-la descente du fiacre: le bruit du cours Jonville à l'aube, les matins
-de bals, ou celui du coucher du soleil dans les vieux arbres de
-Saint-Pair.
-
-Elle entra dans le corridor long et obscur, toute seule, sans
-domestique, car elle avait ingénument compté sur Jeannette; et M. Le
-Coûtre, par une sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire aux
-personnes qui n'ont pas coutume de violer les usages reçus, ne devait
-que plus tard venir voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame
-Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et de tout cet air de
-bon aloi qu'Élise répandait, était dévorée de curiosité. Elle comprit
-aussitôt qu'elle n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais qui
-était sa nouvelle locataire? Pour une jeune femme si bien mise,
-l'appartement du quai du Louvre était trop modeste. Un revers de
-fortune? Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?... Le
-monsieur qui avait retenu l'appartement «pour une dame seule», qui
-était-il par rapport à elle? Énigmes difficiles à résoudre et qui
-tourmentaient d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle
-locataire ne se montrait pas prodigue en paroles confidentielles. La
-concierge s'appliqua à la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui
-monter à dîner, de lui procurer une femme de ménage. Elle déballa
-elle-même ce qui était immédiatement nécessaire. Mais devant les malles
-béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol carrelé, encore sans
-tapis, aux parois toutes nues, Élise fut prise soudain d'un accès de
-mélancolie. Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut
-s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.
-
-C'était un jour ordinaire; une agitation bruyante rendait mouvants à ses
-yeux et le trottoir aux oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir,
-sous les arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient s'endormir en
-regardant le fleuve. Voitures, tramways, trains de péniches, remorqueurs
-sifflants, cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où l'on
-discernait la note aiguë des pinsons et les interjections des perroquets
-terminées sur une note trop humaine. L'air poussiéreux contenait un
-mélange des odeurs les plus variées; une impression agréable provenait
-du feuillage neuf, incomplet encore et frissonnant des peupliers;
-infiniment plus frais que les vieux ormes du cours Jonville, ils
-semblaient sourire d'aise parce que leur pied baignait dans la rivière.
-Sous leurs jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement avancer
-les chalands, grosses masses que seul un homme, à la barre, animait. Et
-chacun d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou de fuchsias.
-
-Élise demeura là longtemps, laissant flotter son rêve au gré du lent
-mouvement aperçu à travers les feuilles. Maintenant qu'elle avait
-accompli un acte dont le caractère insolite et l'importance la
-confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin d'un repos sans fin.
-Mais, en même temps, le repos dans la solitude absolue lui semblait pire
-que la mort, et quand elle se retourna vers la pièce en désordre, vit
-les malles et valises, les unes défaites, les autres closes et ficelées,
-un étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et elle s'endormit
-profondément jusqu'au crépuscule.
-
-Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie. Le lieu où elle était
-lui parut sinistre; les bruits inusités du dehors évoquaient une contrée
-étrangère, une autre planète même, pensa-t-elle, où elle avait peut-être
-émigré, seule de son espèce, seule à jamais. A aucun moment passé elle
-ne s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée chez son
-mari, sans amour; ni quand elle avait perdu son pauvre petit enfant; ni
-quand elle avait acquis l'assurance que son mari la trompait doublement;
-ni lorsque, à Granville, environnée d'une famille qui ne comprenait rien
-de sa pensée ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre à
-tout le monde; non, non, jamais elle n'avait eu jusqu'ici l'impression
-de la solitude.
-
-Pourtant elle avait presque toujours vécu au milieu d'êtres étrangers à
-son âme et très ignorants de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même.
-Or, tout au contraire, elle venait dans cette chambre se réfugier pour
-attendre le seul homme qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le
-seul homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle l'aimât pour être
-ici à l'attendre? Il viendrait demain. Elle l'aimait. C'était lui qui
-avait choisi cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement
-modeste, parce qu'il vivait modestement lui-même, et puis que savait-il,
-et que savait Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune?
-Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance pour cet appartement? Une
-nuit à attendre l'ami, qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits
-passées dans une chambre voisine de celle d'un mari indifférent, ou de
-tant de nuits, dans sa famille, entre une mère si peu intelligente,
-cause inconsciente de son malheur, et une soeur dont la stupidité
-l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville, ni au boulevard Malesherbes,
-elle n'avait éprouvé quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai du
-Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle n'avait accompli un acte
-plus libre, jamais fait un pas plus délibéré, mieux voulu ni plus
-longuement prémédité; jamais elle n'avait été poussée d'un élan plus
-indépendant vers un être. Il ne lui semblait pas qu'elle laissât rien
-d'elle au mari qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de
-contrister gravement sa famille, qu'était-ce que cette contrariété pour
-une femme amoureuse qui se donnait de plein coeur à l'homme qui la
-désirait et qu'elle voulait?
-
-Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?
-
-Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit la porte, et le fumet,
-d'ailleurs appétissant, du potage, se répandit dans la pièce en
-désordre.
-
---Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On se croirait ici à la
-consigne, rapport aux bagages! Ne manquent que les employés de l'octroi.
-Madame aurait bien dû me laisser au moins déballer ses affaires de nuit.
-Madame est «éclassée», je le vois bien; je parie que Madame aura passé
-la nuit dans ces maudits chemins de fer... J'ai fait une gibelotte de
-lapin: c'est le régal de Courvoisier, et de bien d'autres: Madame ne
-sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est situé juste par
-derrière, attiré par l'odeur, est venu un soir me demander la
-permission, et moyennant rétribution, bien entendu, de s'asseoir à notre
-table... Ah! il y en a qui sont rigolos, chez ces journalistes,--et
-c'est des sérieux, ceux-là, qu'on assure.--Madame se reposera; Madame
-peut compter sur une bonne nuit; le voisinage de l'eau est calmant...
-
-Et madame Courvoisier parlait toujours. Son bavardage ne distrayait
-aucunement Élise.
-
-Un sombre nuage que balaie le vent du matin: il ne restait rien à Élise
-de son accablement lorsqu'elle s'éveilla avec l'aube, tout habillée,
-telle qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes
-étant demeurées grandes ouvertes. Elle alla à la fenêtre, où l'air frais
-faisait frémir les platanes et où le silence à peine troublé par
-quelques premiers pas, par un roulement de charrette à bras, l'étonna.
-Elle n'avait jamais vu ni respiré Paris de si bonne heure, et le
-quartier qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris connu
-d'elle. Elle identifiait certains monuments, nommait des rues,
-n'ignorait pas la Seine; et cependant elle se trouvait transportée en un
-lieu nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait un ciel incertain,
-vaporeux, que l'on croyait tantôt lilas et tantôt rose; la statue
-équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux charmants
-bâtiments Louis XIII, donnait un air vieille France au paysage; le dôme
-du Panthéon, assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler dans le
-lointain à gauche; à l'opposé, la petite calotte de l'Institut restait
-grisonnante et tassée; entre les cimes légères et mobiles des grands
-peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais, un peu solennel,
-étranger, glacial, tout en lignes, comme un beau dessin d'architecture;
-sur tout cela un air moins guindé, plus sans façon, plus libre que les
-lieux habités jusque-là par elle. Non, en vérité, ni le profil de
-Saint-Augustin, ni les verdures du parc Monceau, ni les quinconces
-assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé une si riche bouffée
-d'oxygène. Elle aspira ce vent léger avec enivrement; et, ayant pensé
-que son ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle arracha vite ses
-vêtements et se recoucha, d'un bond, comme une enfant, réfugiée contre
-l'image de cet homme puissant et protecteur qui lui plaisait, quasi
-grisée, d'avance, par un tourbillonnement de nouveautés.
-
-Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en lui apportant un mot de M.
-Le Coûtre. Elle annonçait en même temps à sa nouvelle locataire qu'elle
-avait sous la main la femme de ménage indispensable: une fille peu
-chanceuse, nommée Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la
-Maternité, une fille adroite de ses mains «comme une fée», et qui se
-présenterait, toute prête au travail, dans la matinée, pour faire au
-besoin le déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son télégramme,
-annonçait qu'il viendrait vers midi prendre Élise pour l'emmener au
-restaurant.
-
-Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse d'une pensionnaire
-un jour de sortie. Ah! qu'elle avait en elle de jeunesse contrainte! et
-quelle grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de ses gestes dans
-cette chambre rudimentaire, au milieu de ces malles éventrées qui
-faisaient pousser des exclamations désespérées à madame Courvoisier et à
-Mélanie: «Où est-ce que Madame va loger toutes ses robes? Madame devrait
-prendre en sus le petit appartement du sixième, qui a une terrasse avec
-vue et tonnelle... Avec la vigne vierge et des volubilis, Madame serait
-là, sauf votre respect, comme une Mimi-Pinson!...»
-
-Mélanie était une fille blonde, au nez épais et arrondi, mais ornée de
-cheveux qui projetaient une auréole étincelante autour de son front;
-elle paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté des êtres qui,
-ayant commis une faute, se reconnaissent humblement descendus d'un degré
-dans leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants et comme
-confus qu'on veuille les employer, et plus dociles que les impeccables.
-Et il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont la situation
-ambiguë était interprétée par madame Courvoisier comme le résultat d'une
-déchéance, quelque secrète connexité dont, au premier abord, s'incommoda
-Élise.
-
-M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première fois qu'il se
-trouvait seul à seule avec Élise. Mais il la respectait trop pour abuser
-de la circonstance, et il semblait avoir peur de tout, de madame
-Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de la lumière et jusque
-d'Élise elle-même, qu'à vrai dire il était surpris de trouver là,
-n'ayant jamais tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave
-détermination.
-
-Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il endossé une pareille
-responsabilité? Mais il était à ce point troublé par l'aventure que son
-embarras paralysait tout épanchement et presque toute expression. S'il
-eût voulu être l'amant d'Élise, sur l'heure, elle se fût donnée à lui.
-Elle l'avait élu dans son coeur, plus solennellement, plus gravement
-qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un époux. Ils
-s'étreignirent simplement les mains, avec émotion, avec tendresse. Elle
-était plus joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs choses; elle
-ne pensait qu'à une seule chose: qu'elle l'aimait.
-
-Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme relatif de midi passé,
-puis le Pont-Neuf. Et ils allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où
-M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne s'informait seulement pas
-si elle allait déjeuner dans une salle commune ou à part. Elle ne
-s'effraya pas non plus lorsqu'elle se vit dans un cabinet, à part. Les
-yeux baissés, la mine discrète du maître d'hôtel, du sommelier, et du
-garçon, elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne l'effleurait pas
-qu'elle fût en train de commettre ce qui s'appelle une escapade.
-
-Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en face d'elle, se leva et
-vint l'embrasser. Elle pâlit, et lui devint écarlate. Lui seul avait
-conscience de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée que
-d'amour. Il était un honnête homme. Elle n'était qu'une femme heureuse.
-
---Tant que votre salle à manger ne sera pas installée, lui dit-il, nous
-pourrons venir là...
-
---Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?...
-
-Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première d'aller chez lui. Il
-ne l'avait connue qu'à Granville, environnée de sa famille, et il
-n'était pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.
-
---Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie, quand je viens à Paris,
-je ne prends jamais mes repas chez moi. Je vais au restaurant; c'est
-plus gai. Je viens ici, où je suis connu.
-
---On y est bien... Oh! quant à ma salle à manger, ce ne sera pas long:
-madame Courvoisier aidant, je pense que dès ce soir...
-
---Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas dîner avec vous, Élise...
-
-Elle sentit son coeur chavirer et faire une chute. Comment! il ne
-dînerait pas avec elle, ce soir!... Le petit mot souvent si terrible:
-«déjà!» se formula sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas; elle ne dit
-rien, ou plus exactement ne dit que: «C'est dommage», ce qui n'était
-rien au prix de ce qu'elle eût voulu dire.
-
-Il répliqua:
-
---Si vous voulez venir voir comment je suis logé, ce sera tantôt,
-n'est-ce pas? en sortant d'ici...
-
-Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.
-
-Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait pas dîner avec
-elle, ce soir, le premier soir. Son mari lui donnait autrefois, au
-moins, toujours des raisons; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la peine.
-
-Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité, à aucune
-convenance particulière. Elle piétinait avec lui les convenances et les
-formalités. Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.
-
-Il vit à quel point, malgré son silence, elle était contristée; mais,
-soit inconscience des motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel
-d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut point. A part lui, il
-pensait, faisant ce qu'il faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre
-femme.
-
-M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud, un petit
-appartement assez sombre et peu gai. Ce n'était pour lui qu'un
-pied-à-terre où il descendait depuis longtemps lors de ses voyages à
-Paris, où il demeurait à peine durant le jour, où il ne rentrait pas
-toujours la nuit. C'était un logement d'étudiant, rudimentaire, et dont
-le seul ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles et de
-sabres japonais, eût décelé pour toute autre qu'Élise la main d'une de
-ces maîtresses dont on ne tire pas vanité.
-
-Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée de la simplicité de
-l'endroit, touchée bien plus encore que son ami lui fît les honneurs de
-son home, touchée à perdre la raison quand, une fois seul avec elle,
-entre ces murs sombres, il lui manifesta cette tendresse qu'elle
-appelait de tous ses voeux, pour laquelle elle était faite et qu'elle
-n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait devant sa soeur de
-connaître l'amour parce qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle
-avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant complètement l'amour.
-Entre les bras de Jean-Marie, qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux
-des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette chambrette vulgaire et
-désolée, le plus triste lieu qu'on pût imaginer pour une femme
-gracieuse, élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans les
-salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable bonheur d'aimer.
-Tout lui fut transformé, comme était transfiguré à ses yeux cet armateur
-de quarante ans, habitué des ports, de la pipe et des bouges à matelots.
-Elle le revêtit tout entier, lui, son grand corps, son visage, de cet
-idéal travestissement que nous portons, chacun, en nous, tout prêt, pour
-nous donner la comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie était
-beau, il était jeune et généreux, et il adorait son amante. Dans son
-inexpérience, elle ne savait comment lui manifester sa joie complète et
-sa reconnaissance. Elle dit:
-
---Que c'est joli chez vous!
-
-Il en rit; il ne put la croire; il s'imagina même que c'était de sa part
-un mot de femme du monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé
-une femme du monde, mais ne sut pas lui en avoir la gratitude qu'elle
-méritait, elle qui jadis, en son voyage de noces aux lacs enchanteurs,
-et des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais eu envie de dire à
-son mari que le paysage était beau!
-
-Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie. Et ces syllabes
-passèrent sur ses lèvres charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à
-coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi, son _credo_: «Je
-t'aime!... Je crois en ton amour!... Tu m'as prouvé que tu m'aimais,
-toi, tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une autre femme; je ne
-me reconnais plus; personne ne me reconnaîtra plus; je suis recréée par
-tes mains!... Je t'aime! je t'aime!» Elle n'avait jamais été loquace ni
-même expansive. C'était bien en effet une autre femme qui parlait. La
-mémoire même ne subsistait pas en elle de ce qu'elle avait été, de ce
-qu'elle laissait derrière elle; et la plus légère représentation ne se
-formait pas en son imagination de la catastrophe que devait produire, à
-l'heure qu'il était, sa fuite du domicile conjugal.
-
-«Je t'aime!... Je t'aime!...» Il semblait que l'univers fût contenu dans
-ces petits mots.
-
-Jean-Marie était lui-même très épris. A la vérité, il n'avait jamais
-possédé une maîtresse ni de telle condition ni de pareille beauté, ni
-qui manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il eût beaucoup
-hésité à pratiquer, en son propre pays, un enlèvement si grave;
-quoiqu'il n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi dire par
-les suggestions d'Élise même, il était charmé, et rendu aussi un peu
-fat. Néanmoins, avant que six heures eussent sonné, il rappela à Élise
-qu'il était requis par ses affaires avant le dîner, et ne se montra pas
-plus généreux en explications qu'il ne l'avait été au début de cette
-inoubliable après-midi. Il était clair que, dès le premier jour, il
-tenait à sauvegarder son indépendance, et qu'il le faisait comme en
-vertu d'un privilège indiscutable que lui conférait son union
-irrégulière.
-
-Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée de le quitter, mais
-tout son être avait atteint le ravissement; une douce fatigue lui
-ralentissait les idées; elle voyait le monde à travers une buée, de
-l'autre côté des nuages, comme si elle l'eût vu de très haut et de très
-loin. Elle s'en alla toute seule au _Bon Marché_ pour quelques emplettes
-nécessaires à son ménage.
-
-Dans le magasin, elle fut abordée par une dame qu'elle fréquentait au
-temps du boulevard Malesherbes, et qui lui dit: «Vous voilà donc enfin
-de retour!... Et comment va monsieur Destroyer?... Vous recevrez de moi
-un petit mot...» Élise répondit, comme en un rêve, sans entendre
-elle-même le son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance
-pour se les rappeler par la suite. Et le fait est que, la femme
-disparue, elle se souvint à peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas
-dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant la soirée solitaire.
-Elle avait eu pourtant un imperceptible et malicieux sourire quand on
-lui avait dit: «Vous recevrez de moi un petit mot». Et ce n'était pas de
-sa situation renversée, et qui rendait le mot si vain, qu'elle souriait,
-mais de cette idée ingénue et puérile: un petit mot jeté à la boîte et
-qui ne parviendra pas à sa destinataire...
-
-Que de telles rencontres, que de telles promesses d'entrevues dussent se
-produire dans la suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la
-perspective ne l'en effraya, ne la toucha même pas. Elle était morte à
-une vie, elle naissait à une autre; elle avait cette étrange fierté
-commune à tous les hommes qui ont franchi une frontière ou changé de
-condition. S'il est un réveil au delà de la mort et si quelque chose
-d'humain persiste en nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir
-franchi un pas fameux.
-
-Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long corridor étroit du quai
-du Louvre. Madame Courvoisier sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il
-n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler de Mélanie, qui, à son
-dire, avait travaillé toute la journée comme un cheval. Pour la cuisine,
-elle-même avait un peu donné la main.
-
---Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier! il faut laisser cette
-fille se débrouiller...
-
---C'est mon plaisir, Madame. Madame aura un petit pigeon en salmis...
-Madame m'en dira des nouvelles... Mon rédacteur à _l'Écho_...
-
---Je monte, madame Courvoisier... Oh! j'aurai vite fait de dîner, et ma
-soirée ne sera pas longue.
-
---Madame est fatiguée... Oh! Madame a dû trotter... Les premiers jours
-qu'on s'installe... Il ne manque pourtant quasi rien à l'appartement...
-
-L'appartement se composait, outre la chambre à coucher dépourvue de
-cabinet de toilette, d'une salle à manger meublée dare-dare par M. Le
-Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant à un corridor,
-dont Élise pensait faire sa garde-robe, et de la cuisine sur la cour; il
-y avait d'amples placards jusque dans l'entrée: les portes s'en
-ouvraient avec un bruit de papiers déchirés, et une personne eût pu
-coucher sur chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces regardant le
-quai étaient ouvertes sur un soir tiède et paisible. Le grave sifflet
-d'un train de bateaux rendait un air marin aux oreilles de la
-Granvillaise; sur les bancs elle apercevait, dès cette heure, entre les
-branches des arbres, des couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à
-aimer. Elle se disait: «Je vais m'endormir en songeant à l'après-midi
-écoulée, et, demain, je le reverrai.»
-
-Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer l'histoire de Mélanie;
-mais son sommeil fut lourd et reposant. Le lendemain en s'éveillant,
-elle s'aperçut qu'il lui manquait un _tub_, et ce fut toute une affaire
-que d'expliquer à Mélanie ce que c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut
-à faire pour aller au magasin du Louvre et lui en rapporter un. Pendant
-l'absence de Mélanie, madame Courvoisier vint, s'excusant encore et
-déçue de n'avoir point de courrier pour Madame:
-
---Que Madame soit seule au monde, c'est une chose qui n'est pas croyable
-et qui me tord le creux de l'estomac...
-
-Élise se montrait d'une discrétion tenace.
-
---Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement, sûr et certain,
-reprenait madame Courvoisier, surtout si Madame y joint celui du haut,
-avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une supposition, où
-c'est-il que ça sera? Pas dans l'antichambre ou la salle à manger, je
-présume?...
-
---Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?
-
-Madame Courvoisier levait les bras au plafond, considérait Élise de la
-tête aux pieds, des pieds à la tête; semblait entendre d'elle qu'il n'y
-avait plus de classes dans la société, ou bien donc qu'elle était, elle,
-madame Courvoisier, devenue aveugle ou imbécile, et incapable de
-discerner entre une femme du monde et une femme perdue. Que sa locataire
-fût une créature légère, non, on ne le lui ferait pas admettre;
-d'ailleurs le rédacteur à _l'Écho du Parlement_ l'avait aperçue de sa
-loge et avait dit: «Madame Courvoisier, votre appartement n'est pas
-occupé pour trois semaines: c'est une petite femme qui a fait un coup de
-tête; vous allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon le curé
-pour une réconciliation...» Madame Courvoisier s'attendait à des drames,
-parce qu'Élise n'avait pas une tournure à vivre indépendante.
-
-Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête, comme le voulait le
-rédacteur à _l'Écho_, passe encore, mais en cette hypothèse une chose
-chiffonnait madame Courvoisier: M. Le Coûtre, en faveur de qui semblait
-se compromettre une si charmante créature, M. Le Coûtre n'avait pas la
-tête d'un héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de madame Courvoisier,
-ne représentait pas le type convenu de l'amant, du moins pour une
-personne du «rang» qu'occupait certainement Élise; et autant madame
-Courvoisier eût volontiers protégé, dorloté des tourtereaux, même des
-plus coupables, pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la figure
-classique, autant madame Courvoisier était tourmentée par une intrigue
-qui dérangeait l'ordonnance définitive de ses idées.
-
-Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien à faire. Son mari
-d'ailleurs était de son avis; Mélanie de même.
-
-Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation trop excellente
-pour aller prendre une concierge comme confidente; mais Élise éprouvait
-aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à cause de la grandeur
-de son amour.
-
-Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se tenait non sans
-difficulté la bouche cousue pour ne point témoigner son mécontentement
-d'une aventure qui ne se présentait pas conforme à son goût.
-
-Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait pas qu'Élise eût un amour,
-qu'était-ce qu'un homme qui laissait se consumer toute seule une petite
-dame si comme il faut, au déjeuner, bien souvent, et régulièrement au
-dîner, et à la soirée, et la nuit?
-
-Et cependant Élise, vivant la plupart du temps seule, était bien la
-femme la plus heureuse qu'elle eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un
-rendez-vous de Jean-Marie ou dans le souvenir des heures passées avec
-lui. Elle avait oublié le reste; son amour la comblait.
-
-Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait de penser à eux;
-elle ne se demandait pas s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes,
-s'ils attendaient avec anxiété de ses nouvelles. «Nous aurons le temps
-de revenir là-dessus!» se disait-elle en sa demi-conscience. L'état dans
-lequel elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel, et elle
-n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger trois semaines. Bien
-qu'elle n'imaginât en aucune façon par quel procédé il y serait mis fin,
-elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du caractère par trop
-insolite qu'il avait, soit à cause de l'intensité de la joie qu'il lui
-procurait: «Cela passera; d'ici là, n'approfondissons pas!» Elle vivait
-dans une béatitude provisoire.
-
-Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le lui faisait assez
-remarquer! Donc, son refuge était demeuré ignoré. Et cela contribuait
-pour un peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.
-
-Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée, elle demeurait dans une
-extase. Mélanie la trouvait étendue sur sa chaise longue, ou bien à la
-fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend les orgues célestes.
-
---Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait la bonne aux cheveux
-blonds.
-
---A ne rien faire!... soupirait Élise.
-
-Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette fille que sa réflexion
-était stupide.
-
-Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage produit par les jeunes
-feuilles luisantes des peupliers de la berge l'étourdissait,
-l'hypnotisait comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables
-points lumineux et de cette danse imaginaire de milliards de petits
-personnages frais, des visions naissaient, exquises, imprécises, mais
-aussi efficaces par leur effet qu'une musique enchanteresse.
-
-Les bruits nombreux du quai, piaulements des oiseaux encagés, cornes ou
-timbres des tramways et des omnibus, roulements des fiacres sur le pavé
-et bavardage de la foule, étaient plus suaves à son oreille que la soie
-déchirée de la mer basse, à Granville, que la montée émouvante du flot,
-ou bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne faisait que la
-suffoquer du plaisir d'autrui. La vue interceptée, contrariée, des
-dômes, du cheval d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus de
-charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique de _Montorgueil
-Castle_ ou que le paysage si beau pourtant des rives de la Rance. Mais,
-à travers les feuilles des peupliers, sur les coupoles du Panthéon et de
-l'Institut ou sur la croupe du cheval de bronze, tout ce qu'elle avait
-vu jadis de beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire,
-apparaissait aussi en remembrances embellies; le présent pour elle
-s'alliait au passé, allait même chercher le plus profond passé pour le
-transporter et l'exalter: «Comment, se disait-elle, n'ai-je pas été ce
-jour-là plus émue?...» Et il s'agissait d'un jour quelconque perdu dans
-sa mémoire. «Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais donc
-qu'une sotte!...» Un magicien lui avait ouvert le passé, illuminé le
-présent, enfin rendu l'avenir indifférent,--ce qu'on peut faire pour
-celui-ci de plus favorable.
-
-Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!... Comment cet homme
-de nature si positive, cet armateur, de qui pas un mot ne la soulevait
-jamais au-dessus du terre à terre, avait-il pu produire ce fait
-merveilleux? Oh! elle ne se demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni
-armateur, ni homme commun pour elle! Non, elle ne s'étonnait pas que M.
-Le Coûtre eût suffi à opérer un tel miracle. Elle voyait son ami égal au
-rôle qu'il jouait; elle se révoltait même qu'on ne comprît pas qu'il
-jouait ce rôle sublime, qu'il était éminemment apte à le jouer, qu'il
-était le seul homme capable de le jouer. Et, au travers des feuillages
-mobiles, et sur l'eau de la Seine aux myriades d'yeux clignotants,
-suivant le mouvement lent des longues péniches à géranium ou à basilic,
-elle voyait partout l'image du magicien; elle l'admirait; elle
-l'adorait... Et elle avait l'orgueil d'être la seule à recevoir le don
-ineffable de celui qui pouvait transformer toutes choses et faire du
-monde si banal un paradis de beauté.
-
-Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son étonnement était que
-Mélanie ne remarquât pas qu'elle descendait du ciel, ou bien était que,
-tout au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de bottes, par
-exemple: «Dieu! que Monsieur est beau!»
-
-Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît cela, après l'avoir tant
-attendu en vain, elle se résigna à demander à Mélanie:
-
---N'est-ce pas que Monsieur est beau?
-
-Mélanie tomba de son haut:
-
---Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle taille...
-
-Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle haussa les épaules.
-Dérision aussi de vouloir que cette fille comprît une telle chose! Elle
-ne put toutefois s'empêcher de lui dire:
-
---Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un bel homme?
-
-Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux blonds, laissa
-échapper sa sagesse populaire:
-
---Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours celui qui est le meilleur
-pour se blottir.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un matin, dans l'antichambre, la voix de madame Courvoisier fut
-entendue, à la fois rauque et à bout de souffle, faisant présager
-quelque importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta. Puis Mélanie
-frappa à la porte et l'ouvrit sans plus attendre:
-
---Madame! c'est une lettre...
-
-Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui donc eût pu lui écrire,
-puisque personne ne connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même,
-quand il s'absentait, se gardait de confier à la poste une adresse qui
-devait demeurer ignorée. A première vue, entre les doigts de Mélanie,
-Élise reconnut l'écriture de son mari.
-
-M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre digne, sévère, et tout
-ensemble un peu tendre, très composée, compassée comme lui-même. Il
-avait appris «l'abandon du domicile conjugal» en arrivant à Paris, par
-le concierge de l'immeuble, par le départ de Jeannette, et enfin par de
-nombreuses lettres de madame de La Hotte à sa fille. Ces lettres, il
-avait pris la liberté de les ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et
-il les renvoyait ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa propre prière
-l'angoisse d'une mère ferait réfléchir l'imprudente. Il suppliait Élise
-de rentrer, jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire; il
-terminait par des considérations, d'ailleurs justes, sur l'effroyable
-avenir réservé à une femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il
-semblait ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir une?
-
-Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était intriguée par le fait
-que son mari avait découvert sa retraite, et impatientée qu'il ne lui
-dît pas comment il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les lettres
-de madame de La Hotte la touchèrent davantage. Élise n'avait pas songé
-jusqu'à cette heure, tant son ivresse était complète, que l'on pût dans
-sa famille s'inquiéter de son silence, et la pensée soudaine du tourment
-de son père et de sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit, à
-écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche achevée, Élise
-s'aperçut que dévoiler sa situation nouvelle, même en cachant bien
-entendu la liaison, c'était ouvrir avec sa famille des hostilités sans
-fin: son père, sa mère, ses frères, sa soeur et tout ce qu'elle
-possédait d'oncles, de tantes et de cousins allaient venir ici lui
-donner l'assaut! C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne
-pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.
-
-Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner. D'ailleurs, elle
-attendait son ami: ne valait-il pas mieux prendre l'avis de celui-ci
-avant d'agir?
-
-Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue allégeait Élise de tout
-souci: elle l'aimait; il l'aimait; et puis il était si grand, si fort!
-Et il était son protecteur.
-
-Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise le fut à ce point
-qu'elle négligea même de demander à son ami ce qu'il convenait de faire,
-d'urgence, et s'il était nécessaire d'expédier à sa famille la lettre.
-Il ne subsistait plus pour elle de piquant, dans cette affaire, que le
-dépit d'avoir été découverte par son mari en ce qu'elle croyait
-ingénument être sa cachette.
-
---Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le Coûtre, c'était par plaisanterie
-que nous appelions «cachette» votre appartement, quai du Louvre!
-Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en plein Paris, vous avec
-la figure que vous avez, et moi avec ma taille? L'étonnant est que vous
-n'ayez pas reçu la lettre de votre mari trois semaines plus tôt! Qu'il
-fût à Paris ou au loin, cent personnes pouvaient l'informer!...
-
---C'est égal, soupirait Élise, je donnerais quelque chose pour savoir si
-c'est lui qui m'a suivie, ou quelque autre.
-
-Elle en revenait sans cesse à ce petit problème, avec une obstination
-puérile. Elle s'attachait à un détail qui importait peu, et elle
-demeurait insouciante du reste.
-
-M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement, ne le considérait pas
-d'un oeil serein. Il dit à Élise:
-
---Qu'allez-vous répondre à votre mari et à votre famille?
-
---Répondre à mon mari?... A quoi bon? A ma famille, c'est déjà fait:
-voici la lettre...
-
---Ah!
-
---Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la mettrai pas à la
-poste!...
-
---Qu'est-ce que vous y dites donc?
-
---La vérité.
-
---C'est absurde!
-
---Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même d'avis que nous ne
-pouvons rien cacher...
-
---Entre ne rien cacher et s'empresser de tout dire!...
-
---Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.
-
---Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant, vous avez des intérêts à
-régler...
-
---Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas qu'il y a une matelote de
-madame Courvoisier?
-
-Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était pas ce qu'elle appelait
-«son bonheur». Dans «son bonheur» elle refusait d'être troublée. Elle
-remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner. Il fut
-impossible à M. Le Coûtre de la ramener à un sujet qui ne lui permettait
-point, à lui, l'insouciance.
-
-L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là, moins encore, fut-il
-question du sujet.
-
-A une interrogation de son ami, elle dit:
-
---Je vais avoir le temps de penser à tout cela, une fois seule...
-
-Il sourit, hocha la tête; et, en lui-même, ce grand gaillard apte à
-porter des fardeaux disait: «Au diable!...»
-
-En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la journée, Élise fut comme
-happée par madame Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et
-s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla faire le vide en
-son réduit. Aucun mot, nul cri de la part de la concierge, mais cette
-porte ouverte précipitamment, cet effacement de toute la personne de la
-concierge replète, et Élise se crut appelée à l'intérieur de la loge où
-elle n'avait jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire et
-de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement. Elle entra. Madame
-Courvoisier ôta ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant, elle
-arracha d'un coin de la vitre où elles étaient fichées une carte de
-visite cornée et une lettre. Puis, remettant tout à coup et
-précipitamment ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de sa
-locataire et l'examina.
-
-Le visage de la locataire exprima assurément la surprise, mais non pas
-du tout celle qui paraissait escomptée. Toutes choses ne pouvaient
-affecter qu'à la surface cette femme à peine échappée des bras de son
-amant et encore toute ravie d'amour.
-
-La carte cornée était celle de M. Destroyer. Sur l'enveloppe de la
-lettre, Élise reconnut l'écriture de son mari.
-
-Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait connaissance, la
-concierge, pourtant attentive à l'examiner, parlait:
-
---Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas tourné le coin du quai...
-
-Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un café du voisinage,
-probablement, avait eu le temps de parvenir à son adresse avant que sa
-destinataire fût rentrée.
-
-La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée. Madame Courvoisier,
-qui ne se tenait plus, s'écria:
-
---C'est donc ça le mari de Madame!... Ça n'est pas Dieu possible que
-Madame soye sans miséricorde pour un si bel homme!...
-
-Élise sourit.
-
---Courvoisier était encore là, Madame: il est de mon sentiment exact; ça
-n'est pas mon sexe qui me fait parler: «C'est une paire de
-moustaches,»--voilà les propres paroles de Courvoisier,--«qui doivent
-prendre comme à l'hameçon tous les coeurs de femmes...»
-
-Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son mari ou de tout ce qui
-ne concernait pas son amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi
-qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée chez elle, elle se
-remémora sa journée, ses heures de bonheur.
-
-La lettre pourtant comportait des suites. M. Destroyer savait désormais
-où habitait sa femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une situation
-irrégulière et pour lui intolérable. Il tenait désormais la transfuge au
-gîte, il promettait nettement qu'il ne la lâcherait plus.
-
-Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils, homme à manquer à
-son serment de fidélité quant à la chair, il était, comme autant de ses
-pareils, homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce à soi-même.
-
-Si Élise n'avait pas été possédée par un démon ou par un dieu, elle
-n'eût pu s'empêcher de prévoir en ses détails la poursuite qui la
-menaçait, la chasse dont elle allait être, dès le lendemain, le gibier
-forcé, la meute qu'on allait incessamment lancer contre son corps de
-Diane impure, et la course excessive pour ses jambes légères, et
-l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie lui-même l'en
-avait avertie en lui conseillant de se rendre.
-
-Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour et à sa béatitude. Elle se
-laissa endormir par son heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par
-aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche, dans la fraîcheur
-du matin, la fenêtre ouverte sur les peupliers frissonnants, au chant
-déjà familier pour elle des marchands ambulants, au sifflement des
-remorqueurs de Seine.
-
-
-
-
-V
-
-
-M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à l'heure fixée par lui dans
-sa lettre, prit son café trop chaud, et, l'oeil aux horloges, quitta le
-restaurant de la rue Royale où il avait déjeuné. Il traversa la place de
-la Concorde et le jardin des Tuileries, en consultant plusieurs fois sa
-montre. Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux même, eût-on pu
-dire, en admettant que la fidélité conjugale, tout au moins du côté du
-mari, ne fait pas partie de ces règles qu'un homme du monde interprète
-d'une manière étroite.
-
-Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant donnée la lettre
-écrite par lui, et vraisemblablement remise la veille, entre les mains
-de sa destinataire. Et, par une attention galante envers Élise qui
-n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de fumer; il en éprouvait
-une gêne réelle et aspirait de temps en temps de l'air par la bouche.
-
-Il allait revoir sa femme, qui avait «abandonné le domicile conjugal»
-depuis six semaines. Il n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans
-examen, les moeurs de son temps, celles qui régnaient parmi ses amis,
-parmi ses connaissances, il n'admettait à aucun degré qu'en ayant une
-maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli, lui. Il ne se
-reprochait absolument rien. Prendre une maîtresse n'était pas même signe
-que l'on fît chez soi mauvais ménage; ç'avait été signe tout au plus
-qu'il ne trouvait pas, dans son ménage, le confort parfait auquel un
-garçon de trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il s'offrait, sans
-y ajouter d'importance, de ces distractions d'homme, comme le tabac, le
-billard ou la salle d'armes, qui constituent, dans la vie masculine, un
-domaine réservé, où nul n'a rien à voir. C'était, par ailleurs, une
-manifestation de prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement au
-fait d'avoir un bon tailleur, un bottier renommé.
-
-Par contre, si d'aventure la femme légitime avait vent de cet acte
-désinvolte et s'avisait d'en prendre ombrage, il était non moins admis
-que l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier à la femme la
-maîtresse était un acte de courtoisie apprécié et normal. Congédier la
-maîtresse, au moins momentanément, pour la forme, et ne fût-ce que par
-simulation, n'altérait pas l'acte de courtoisie. A tel congé M.
-Destroyer eût consenti avec l'affabilité la plus déférente pour peu
-qu'Élise se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule parole,
-avait «abandonné le domicile conjugal». Cette dernière expression,
-consacrée par le Code, dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le
-fond de la situation et de prononcer un jugement quelque peu nuancé.
-Élise, non pas lui, avait mis le contrat de mariage en état d'être
-rompu. Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale de M. Destroyer,
-une malchance avait voulu qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui
-une peccadille; mais Élise était la coupable.
-
-Il ignorait qu'elle eût un amant.
-
-Il avait vécu deux ans et demi avec elle; il avait eu d'elle un enfant;
-mais ni présence, ni absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne
-semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en elle le moindre symptôme de
-l'amour. Et il n'en concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car,
-l'esprit entièrement soumis aux manières de penser communes, il se
-jugeait beau, bien fait, proprement tenu, bien élevé, galant même, tel
-enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable aux femmes. Et il
-savait, pardieu! qu'il plaisait aux femmes. Pourquoi une petite fille de
-province, et qui, en somme, n'avait jamais rien vu, eût-elle fait la
-rebelle? Il la jugeait seulement peu démonstrative, jusqu'à présent
-dépourvue de sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant de son
-père, en somme, un caractère difficile et secret qu'en habile homme il
-devait dompter un jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque
-commise par elle, lissant ses longues moustaches, époussetant d'une
-chiquenaude un grain de poussière sur le revers de sa jaquette, il
-croyait qu'il ramènerait sa femme.
-
-Il tira encore une fois de son gousset sa montre, et en confronta
-l'indication avec celle d'un cadran; il dépassa le café formant le coin
-du quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison où habitait Élise.
-Il ouvrit sans frapper la porte de la loge, et vit se décomposer le
-visage de madame Courvoisier:
-
---Madame n'a pas déjeuné là,... dit celle-ci.
-
---Cependant!... fit vivement M. Destroyer.
-
---Oh! Madame ne manquera pas de rentrer, surtout si Monsieur a donné
-rendez-vous à Madame!
-
-Il était furieux; mais il prit un air dégagé, ne voulant pas faire
-figure d'un qui a donné rendez-vous et à qui l'on manque.
-
-Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue d'un si bel homme, lui
-offrit de s'asseoir et d'attendre une petite minute. M. Destroyer humait
-les relents de la loge et regardait autour de lui; il refusa. Il dit
-qu'il repasserait peut-être.
-
-En effet, il repassa, trois quarts d'heure après, saturé de la vue des
-grainages, des oiseaux, des instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au
-chevet de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant assis sur un banc du
-quai.
-
-Madame n'était pas rentrée.
-
-Il prit à peine le temps de recueillir le mot de la bouche de la
-concierge qui le prononçait avec confusion, presque avec un sentiment de
-honte personnelle, comme si elle-même eût été coupable vis-à-vis de cet
-homme si bien et, qui plus est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses
-droits.
-
-M. Destroyer s'éclipsa.
-
-Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois, la stupeur, bientôt
-transformée en colère, lui fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il
-résolut de faire ce qui répugnait à son habituelle correction: épier la
-rentrée de la femme qui se moquait de lui et saisir celle-ci à son
-retour, car il fallait en finir.
-
-Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le coin du quai, regardant
-d'un oeil la colonnade du Louvre. Consommation sur consommation; point
-de journaux de peur de perdre le moindre passant. Le rôle singulier
-auquel il était réduit lui donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire
-les cent pas; mais il craignit d'être aperçu par la concierge, et revint
-s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant ce qu'il faisait là, se mit à
-regarder pour lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait quelle
-personne cherchait son client. Le manège dura une heure, longue.
-
-A six heures et demie, dans la magnificence du soleil déclinant, Élise
-parut, son buste entier dépassant le parapet du pont, et fut
-parfaitement reconnue de son mari. Elle était aise, souriante et
-tranquille; elle sortait de chez son amant. Elle ne pensait pas plus à
-son mari que s'il n'eût pas existé.
-
-Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder pendant qu'il
-réglait ses consommations. Il calcula bien la durée de ses gestes et
-atteignit la jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre pas à côté
-d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre l'entretien, avant de
-pénétrer avec elle dans le couloir, tout en causant. Les voix des deux
-époux, confondues et accordées en un ton conventionnel et mondain qui
-simulait la belle humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier.
-Celle-ci, à la vue du couple souriant et faisant des phrases, demeura
-ahurie, plus bête, raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait
-eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que les enfants ne viennent
-pas sous les choux.
-
-Élise, au premier heurt contre son mari, avait elle-même adopté ce mode
-enjoué qui lui semblait plus facile, plus décent dans la rue que tout
-commencement d'explication, et aussi, peut-être, parce qu'il était en
-accord avec l'indifférence totale qu'elle éprouvait pour son mari.
-
-Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans son petit appartement,
-tant elle éprouvait de bonheur à montrer à son maître selon la loi
-l'ivresse que lui causait la vue de ces pauvres meubles, de ces pièces
-exiguës, de ces tentures surannées, de ce carrelage de mansarde, mais
-qui étaient pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse possession
-de soi dans l'amour; elle eût soutenu ce ton s'il n'eût été trop
-difficile de l'employer avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie,
-même à l'état normal, et aujourd'hui intimement convaincu de la gravité
-des circonstances. Au premier abord, l'harmonieux accord de cette
-jovialité avec l'aspect physique de sa femme rajeunie, ranimée,
-embellie, avait troublé M. Destroyer jusque dans sa chair, et il avait
-soudain trouvé désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent
-s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos badins, une
-bouffée de chaleur lui était montée au visage, et la pensée l'avait
-effleuré de devenir là, dans cette chambre de couturière, l'amant de sa
-légitime épouse. Mais l'homme le plus dépourvu de finesse est glacé, à
-certains moments, par le secret que la femme, avec impertinence, lui
-présente à déchiffrer. Il n'avait certes jamais bien compris Élise,
-mais, mieux qu'aucun jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune, il
-recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait en cette fille de petite
-noblesse provinciale quelque chose d'aussi étranger à lui que l'âme
-d'une Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut incommodé, puis
-intimidé; et, comme sa vanité d'homme refusait de s'incliner, il se
-réfugia, pour plus de confort, dans la persuasion que cette femme était
-un peu folle. Il recourut soudain à l'attitude de la protection; il eut
-des mots de tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au sortir du
-couvent.
-
-Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse et fière de l'état
-merveilleux et rare qui était le sien, elle regimba; et, en femme
-heureuse qui a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était
-heureuse, pleinement, incomparablement, que cela se voyait, d'ailleurs,
-que des gens inconnus, dans la rue, en la voyant passer, le lui
-déclaraient tous les jours.
-
-Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors de doute qu'elle
-semblait heureuse: l'éclat de son teint et de ses yeux le disait comme
-les inconnus de la rue: sa taille pleine, ses bras arrondis, sa bouche
-fraîche, son pied, qui jouait comme un jeune chat, le disaient aussi.
-Mais comment, mais pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait
-en aucune manière. Il ne concevait absolument pas qu'une femme comme
-elle, et surtout sa femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant
-d'oser aborder le chapitre de la défaillance morale,--pour lui
-caractérisée par l'abandon du domicile conjugal,--il revenait à l'aspect
-lamentable du pauvre appartement:
-
---Comment pouvez-vous vous dire heureuse ici?
-
-Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un rire d'ange à qui un
-naïf mortel demanderait comment on peut vivre et chanter lorsque l'on
-n'a ni eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait une supériorité
-mystérieuse et un dédain plutôt pitoyable que méchant, le dédain de ceux
-qui savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux qui éprouvent pour
-ceux qui ne sentent rien. Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut
-presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus humiliés par une
-loi dont ils ignorent la date de promulgation et les termes précis, il
-eut recours aux articles du Code qui condamnent l'épouse fugitive; il
-les possédait par coeur; il en savait les numéros.
-
-Elle lui lâcha:
-
---Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse, amoureuse à perdre la
-raison! Qu'est-ce que vous voulez que me fichent vos articles?...
-
-M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla qu'il ne restait plus rien
-ni de ses longues moustaches ni de sa belle raie, ni de tout cet air
-satisfait qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait pas à
-cela; il n'avait pas, il n'eût même jamais soupçonné cela. De la part de
-la fille de M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à Granville,
-il lui semblait que ce fût une chose extraordinaire et qui renversait
-toutes les notions acquises par un homme comme il faut. Sous les rideaux
-soyeux que formaient ses beaux cheveux noirs complaisamment séparés,
-comme en une alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée
-dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race de femmes fidèles, de
-femmes qui, aimantes ou non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent
-fidèles, par nature et par destination, enfin présentent à l'homme une
-sécurité absolue. Pour posséder cette merveille, un jeune homme de son
-monde consentait quelques sacrifices sinon sur la dot, du moins sur les
-qualités de séduction proprement dite: il ne demandait point à la jeune
-fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée en ses maîtresses; il
-se privait, en ses rapports avec la nouvelle épousée, de certains
-transports qui menaceraient de dérégler une nature pondérée; il prisait
-au-dessus de tout qu'on dît d'elle: «C'est une femme irréprochable.» Et,
-à ses yeux, le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque même le
-fameux abandon du domicile conjugal qui ébranlait la loi, n'entamaient
-point encore une femme telle que la sienne. Mais, que cette femme fût
-amoureuse, ah! cela, par exemple, non!...
-
-Il lui dit:
-
---Vous voulez vous moquer de moi!... Vous falsifiez la vérité!
-
---Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise. Qu'a donc de si
-étrange ce que je vous dis?
-
---Mais cela est indigne de vous!
-
-Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses jambes; elle se regarda dans
-la glace:
-
---De quelle matière voulez-vous donc que je sois faite? Est-ce que je ne
-suis pas construite comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un coeur
-comme les autres?
-
---Vous avez engagé tout cela.
-
---Si vous parlez d'engagement, permettez! Car vous vous étiez engagé
-aussi bien que moi, et vous avez violé vos serments.
-
---Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés, vous et moi, devant
-l'opinion publique. Eh bien! elle ne nous juge pas de la même façon.
-
---Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends pas; et je me révolte
-contre l'opinion publique. Voilà tout.
-
---Oui, «voilà tout»! Mais vous ne savez pas ce que ce «voilà tout»
-signifie. Il ne s'agit pas de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne
-pouvons pas nous passer d'elle.
-
-Élise encore une fois éclata de rire.
-
---Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion publique? Mais
-regardez-moi donc! Est-ce que j'ai l'air de manquer de nourriture?
-Est-ce que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je demande quelque
-chose? J'ai l'opinion publique contre moi, dites-vous? Mais cela ne me
-gêne pas tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main...
-
---Vous parlez comme une enfant! Vous faites l'innocente de village!
-Sachez que vous jouez avec un monstre: sa griffe terrible s'abattra sur
-vous.
-
---Soit! dit-elle, j'y consens.
-
-Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler quelque habitant de la
-lune. Il fit un geste comme pour balayer les traces matérielles, sans
-doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées, et il dit:
-
---Tout cela, c'est de l'enfantillage: il y a une situation irrégulière
-et qui demeure à régler. Vous ne pouvez pas compter sur un divorce...
-
---Pourquoi donc? dit-elle.
-
-Il parut encore recevoir une volée de cailloux par la figure. C'était
-l'ex-mademoiselle de La Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!...
-
---Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille en mourrait!
-
-L'évocation de sa famille, dont elle faisait en réalité si peu de cas en
-sa folie amoureuse, la gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse
-envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé lui causer un grand
-malheur. A part elle, elle songeait: «C'est ma famille qui a voulu la
-grande erreur de ma vie»; mais elle se refusait à toute idée de
-représailles.
-
---Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous besoin pour prendre
-une autre femme? Moi, je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je
-porte votre nom, rien de plus facile pour moi que de l'abandonner:
-voyez, je vis à l'étranger, dans un quartier peuplé d'inconnus pour moi.
-Je ne fréquente personne...
-
---Assez! dit-il, exaspéré; je vois que j'ai affaire à une démente. Si
-votre coup de tête datait d'hier soir, je pourrais croire à une crise
-passagère; mais vous avez eu tout le temps de délibérer, et je pense,
-ajouta-t-il amèrement, que vous avez des conseils... Nous obtiendrons
-une séparation.
-
-Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de ses sourcils. On ne
-pouvait imaginer un geste de tranquillité plus débonnaire, et rien ne
-pouvait paraître plus impertinent à un homme.
-
-Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement. Il souleva
-d'une main sa chaise pour la reculer un peu en faisant glisser sa
-semelle sur le sol, suivant une courbe,--un de ces gestes empruntés au
-Répertoire et où il excellait.--Puis il salua très bas, en inclinant la
-tête, de façon qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie
-magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire. Et elle avait
-encore envie de rire, ingénument, aussi éloignée de tout souci
-aujourd'hui qu'elle l'avait été dans ce passé puéril.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se mit à songer, non pas à
-lui, en vérité, car il avait le singulier privilège de ne pas compter à
-ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille; et il était vrai
-qu'elle avait négligé sa famille, et d'inconvenante manière. Jean-Marie
-aussi lui parlait quelquefois de cette famille; mais Élise, entre les
-bras de son amant, ne parvenait pas à fixer sa pensée sur ce sujet; elle
-se faisait d'ailleurs scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de
-penser à ce sujet. Pour la première fois elle reconnaissait qu'il avait
-fallu qu'elle fût, depuis six semaines, démente, ainsi qu'on le lui
-avait dit, pour ne pas se représenter l'angoisse que devait éprouver sa
-famille.
-
-Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle pensa: «Pour que j'en
-sois arrivée à négliger cela, quelle est donc l'importance de ce qui
-s'est introduit dans ma vie?»
-
-Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille que sa rêverie se
-posa, mais sur ce qui avait eu le pouvoir de lui faire oublier sa
-famille.
-
-Ainsi l'amour a raison de tout; et il semble qu'il soit toujours le plus
-fort.
-
-Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une songerie prolongée les délices
-dont l'amour la comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des visages
-de sa famille.
-
-Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit aucun doute. Si quelqu'un
-fût venu lui dire qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé;
-si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle se fût tenue pour damnée.
-
-Cependant, elle jugeait chacun des membres de sa famille froidement,
-nettement, impitoyablement.
-
-Elle aimait sa mère. La seule idée de crier «maman!» dans un instant de
-détresse lui faisait presque monter les larmes. Pourtant elle se
-souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était pas «maman» qu'elle
-appelait lorsqu'elle était malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit
-avec un cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui avait toujours
-couché à côté d'elle. Elle n'avait jamais eu la moindre idée, le moindre
-goût, communs avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux «Oiseaux», à
-Paris, et avait toujours considéré avec un dédain marqué tout ce
-qu'Élise rapportait de son pensionnat d'Avranches. Sa mère avait, sur la
-toilette, des idées arrêtées à une certaine date, et tout ce qui se
-portait depuis lors lui paraissait «inconvenant et d'un genre!...» Avec
-cela sa mère aimait les hommes de figure convenue et d'éducation polie,
-qui ne disaient jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient que
-dans la forme adoptée par la société. Qui est-ce qui lui avait fait
-épouser M. Destroyer? Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer était
-personnellement «le type» de madame de La Hotte. Qui avait éloigné
-durement Élise d'un jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa mère
-elle n'avait jamais eu aucune conversation franchement amicale et
-confidentielle. Cependant sa mère était sa mère. Elle la respectait et
-l'aimait.
-
-Sur son père, ses idées étaient plus courtes. C'était un homme que
-personne n'avait jamais vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses
-archives, ou faisant le tour du cours Jonville à la tombée de la nuit.
-Il n'était méchant envers personne; il parlait très peu; les quelques
-paroles qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé, le mépris
-du présent, une appréhension chagrine de l'avenir. Dans quel siècle
-excellent avait-il vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule chose
-lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était les connaissances
-généalogiques. C'était de bien connaître tous les liens de sa parenté,
-et c'était de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les moindres
-débris de ce groupe familial dont les noms et les dates de naissance
-figuraient dans des médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine,
-et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il dessinait et
-redessinait. Un assez gentil maniaque, au résumé, dont le fonds d'idées
-était peut-être supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont les
-rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant, indulgent,
-sociable et bon, et il menait Élise et ses frères à la campagne, quand
-ils étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était son père.
-
-Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de famille; et son esprit,
-porté à la critique pour tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait
-aux dépens de cette assemblée.
-
-A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments. C'étaient de
-bonnes gens que l'on ne voyait en somme qu'à des intervalles assez
-longs, à qui l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient guère que
-des choses relatives à des lieux lointains, dépourvues pour vous
-d'intérêt. Chacun parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient
-prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des dates! La date
-précise d'un mariage, celle d'une naissance ou d'un décès qui
-remontaient à quatre-vingts ans! Les toilettes portées à telle noce, les
-maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou arrière-grand-oncle à
-la fonction de préfet ou au grade de général, ce dont la tribu entière
-était secouée.
-
-Elle se souvenait que la consigne était d'éviter d'une manière radicale
-les questions touchant la politique ou la religion, à quoi on ne perdait
-pas grand'chose, mais ce qui causait une gêne et creusait comme un abîme
-visible où l'on avait toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux
-enfants? La plupart des membres provinciaux étaient assez chiches; si
-quelqu'un s'avisait de se fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre,
-une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on possédait déjà, d'un
-ouvrage qu'on savait par coeur ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet,
-hélas! semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y gagnaient rien;
-c'étaient les grandes calamités publiques: la guerre de 1870 et ses
-suites. Dans ce temps-là, le monde ne communiait véritablement que dans
-le souvenir du malheur national.
-
-Élise avait eu de la sympathie pour quelques bonnes figures de cousins
-très éloignés, que l'on rapprochait de soi en leur donnant un titre de
-parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi l'oncle et la tante
-de Saugeon-en-Saintonge. On prétendait que la tante de Saugeon avait «la
-dent dure», et les enfants lui regardaient constamment la mâchoire, ne
-sachant pas le sens de l'expression et n'ayant pu jamais obtenir
-là-dessus un éclaircissement suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était
-«complètement nul»! Autre mystère. On ne lui avait jamais entendu dire
-que quelques calembours; il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce qui
-peut-être le rendait intéressant. Car, enfin, comment expliquer que l'on
-fût attaché à ces deux figures comme à toutes autres, que l'on fît le
-voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein hiver, sous le prétexte que
-leur belle-fille se remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de
-cette union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort de ces braves gens,
-qui n'avaient eu qu'une existence de fantômes, on prît non seulement un
-deuil rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable, mais aussi de très
-sincères figures d'enterrement, et qu'on pleurât?
-
-On pleurait pour la perte de membres de la famille qui même ne lui
-avaient jamais causé que des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on
-avait obligés ou secourus dans la détresse, ce qu'ils ne vous
-pardonnaient jamais, à propos de quoi il se creusait infailliblement
-entre eux et la famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable
-cloison, avec le mot «Reconnaissance» et des additions, écrites à la
-craie, qu'aucune éponge n'effaçait jamais. A peine était-on décédé,
-derrière la cloison, on était loué et pleuré.
-
-Tout pour Élise restait incompréhensible qui ne correspondait pas à un
-élan spontané du coeur. Elle se demandait ce que pouvait être pour elle
-un parent, même proche, qui n'avait jamais causé avec elle, ou ne
-s'était pas accolé à elle par cette liane de la sympathie dont on ne
-saurait définir la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ
-deux personnes de sang étranger.
-
-Cependant le seul mot «famille» la troublait. Et, essayant de raisonner
-à ce propos, elle en venait invariablement à cette conclusion naïve: la
-famille est la famille. A la suite d'une telle proposition, elle se
-voyait plaçant un point. C'était tout. L'esprit n'allait pas plus loin.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait déjà la visite de M.
-Destroyer et elle ne s'en fût peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne
-lui eût demandé à brûle-pourpoint:
-
---Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore dénichée?
-
-Car il était fort préoccupé, lui.
-
---Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle: il m'attendait à ma porte.
-
-Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti des mille et une
-dissimulations de la femme, il eût dû croire que sa maîtresse avait
-voulu lui cacher cette visite; et il se fût complètement trompé, comme
-cela arrive à tant de gens avertis; car il était exact qu'Élise, durant
-l'heure bienheureuse qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir
-du tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie n'en cherchait
-pas tant; et il ne tomba pas dans l'erreur de soupçonner Élise.
-
-Il était seulement anxieux de savoir le résultat de la visite.
-
---Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en est allé comme il était
-venu. Nous avons échangé pendant trois quarts d'heure des paroles
-inutiles.
-
---Inutiles?... En êtes-vous bien sûre? C'est un homme à ne pas perdre
-son temps, et vous êtes, vous, un peu insouciante: il aura appris
-quelque chose de vous; il aura tiré de votre conversation quelque motif
-à régler vos situations respectives. Je parie que vous lui avez dit que
-vous aviez un amant?
-
---Certainement!...
-
---Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.
-
---Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être heureuse; je voudrais
-le crier de ma fenêtre!
-
---Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne venait pas chez vous pour
-jouer; il venait vous chercher ou trouver les bases d'une séparation. Ce
-n'est pas un homme à demeurer dans le vague.
-
---Eh bien! il aura trouvé des bases, comme vous dites. Je n'habite pas
-non plus, moi, dans le vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier;
-j'appartiens à un homme que j'adore. Je t'adore!
-
---Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas là!
-
---Où est-elle donc!
-
-C'était à cette différence de points de vue qu'ils en venaient toujours.
-Et, quand ils s'étaient heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus
-un mot. Les caresses et les seuls mots d'amour emplissaient le temps
-qu'il leur restait à passer côte à côte, lui résigné, avec une nuance de
-pitié, à ne jamais causer, ce qu'il appelait «sérieusement», avec Élise;
-elle, passionnément convaincue que rien d'autre n'importait que ce temps
-consacré à l'unique amour.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré son mari, et au même
-lieu, elle fut tout à coup nez à nez avec sa soeur Marie, madame de
-Vamiraud. Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise eût consenti à
-réfléchir aux suites logiques de la visite de M. Destroyer. Mais Élise
-ne réfléchissait pas à cela, et voyant sa soeur, elle eut une surprise,
-après tout, non désagréable. Et tandis qu'elle montait l'escalier
-derrière sa soeur, elle se demanda même: «Pourquoi ai-je presque du
-plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois, m'a tant
-exaspérée?»
-
-Mais, en refermant la porte de sa chambre et en embrassant Marie de
-Vamiraud, elle comprit par quel sortilège, pour la première fois, en se
-trouvant seule avec sa soeur, elle éprouvait un contentement. C'était
-qu'à sa soeur et uniquement à sa soeur elle sentait qu'il était possible
-de parler de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir l'immensité du
-bonheur d'Élise! Élise soupçonnait bien qu'évidemment elle ne pouvait
-tout dire à sa soeur, mais sa soeur, heureuse et amoureuse, n'avait
-autrefois aux lèvres que le mot «amour»; sa soeur la suffoquait
-autrefois avec ses récits ou ses exclamations de volupté; sa soeur lui
-avait été odieuse autrefois par l'abondance de ses allusions à une
-félicité ignorée d'elle: aujourd'hui, grâce à la liberté qu'autorisait
-le langage trop connu de sa soeur, elle allait, à son tour, pouvoir lui
-dire: «Je suis heureuse!... j'aime!... Ah! je ne t'avais pas comprise
-autrefois!... A présent, je sais... J'aime!...»
-
-Et, avec la même liberté,--sinon avec le même cynisme
-d'expressions,--qu'employait autrefois madame de Vamiraud pour exprimer
-ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même, mais soumise à une force
-irrésistible, raconta la joie de son évasion et les transports éprouvés
-par elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des bras aimés.
-
-Elle allait; elle parlait; elle se grisait de ses paroles tout en
-s'émerveillant de leur facilité. Elle n'avait point goûté jusqu'ici le
-plaisir de la confidence. Elle n'avait eu précédemment à confier que des
-tristesses, des écoeurements, ou bien de ces sentiments de tiédeur qui
-donnent la nausée. Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer,
-elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante vapeur. Aujourd'hui
-elle s'ouvrait. Son besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle
-le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait une femme de son
-monde! Elle s'interdisait de penser: «Mais Marie, quoique de mon monde
-et quoique ma soeur, n'a jamais rien compris aux affaires de mon
-coeur!...» Marie avait connu le bonheur de l'amour avant qu'Élise le
-soupçonnât; Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de son amour.
-
-Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère sous la voilette,
-laissait parler sa soeur. Celle-ci, peu à peu, commença à s'étonner
-d'une réserve si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup:
-
---Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que l'amour? Tu as éprouvé
-cela, toi? Je te répète peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue
-dire dans tes grands épanchements?...
-
-Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et dit:
-
---Mes grands épanchements, ma petite, étaient ceux d'une femme légitime,
-d'une femme mariée, heureuse entre les bras de son mari...
-
---Ah! dit Élise, c'est vrai: tu as de la chance!...
-
---Je comprends l'amour, certes! reprit Marie, mais quand il est permis,
-sanctifié pour ainsi dire.
-
---Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées les petites choses
-que tu racontais à tout venant et qui faisaient rougir maman et ma
-pauvre vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir faire bénir
-tout cela! Vous avez un fier privilège, vous autres qui avez eu la main
-heureuse dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais songé à celles
-que le mariage n'a pas contentées et qui errent par le monde en se
-demandant ce qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir de songer à
-ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense un instant à elles, je te prie, et
-sache que, parmi elles, a végété ta soeur, pas plus indigne qu'une autre
-d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre bois que toi, après tout,
-et nullement préservée du désir d'adorer un homme...
-
---Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très bien! Mais si l'amour
-est libre, à présent, que devenons-nous!
-
---Et, hélas! que devenons-nous si nous sommes sans amour?
-
---Ton mari est un très bel homme!...
-
---Voilà!... Toi aussi!... Toujours la même rengaine me poursuivra. Mon
-mari est un très bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche! Est-ce
-qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture ou de sculpture? Est-ce
-qu'on m'a enseigné à me pâmer devant les modèles et les plâtres? Est-ce
-qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre aux règles de l'esthétique?
-N'a-t-on pas tout fait, au contraire, pour que je me méfie de ce piège?
-Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que c'est que la beauté en amour,
-sinon une idée qui ne dépend que de nous, non de la barbe ou des cheveux
-de celui que nous aimons, puisque, dès que nous aimons un homme, nous ne
-voulons même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?
-
---Oh! tu as toujours été forte en matière de raisonnement. Moi, je ne
-vais pas si avant. Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je te
-dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il y a des règles du jeu,
-des règles de société, si tu veux, et qu'il ne faut pas tricher...
-
---Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre adversaire ne vous
-accorde pas la «belle». Si on perd, c'est définitif, c'est pour toute la
-vie... Moi, j'ai perdu.
-
-Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait: «Oui, mais qu'y faire?»
-
---Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné; voilà la différence entre nous.
-
-Elles restèrent séparées par un silence glacial. Madame de Vamiraud se
-leva:
-
---Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous désolés de cette
-malencontreuse aventure... J'espère bien que tu ne vas pas persister
-dans tes fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait sur
-tous les membres de ta famille!
-
-Élise, démunie de tout son lyrisme du premier quart d'heure, reconnut
-enfin sa soeur et ne put que lui répliquer avec un amer sourire:
-
---Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu ne voudrais pas qu'une
-seule d'elles fût diminuée par le fait que j'essaie, moi, de corriger
-mon malheur!... Mille regrets si le scandale vous gêne!
-
---Blasphème pendant que tu y es! prononça solennellement madame de
-Vamiraud; couvre d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien à
-propos, je le vois décidément: le vice mène à tout.
-
-Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle le faisait jadis
-lorsque sa soeur proférait de grands ou de gros mots ridicules. Et elle
-lui dit, s'accompagnant d'un geste tragique:
-
---Madame de Vamiraud! le Vice, pour le moment, met la Vertu à la porte.
-Allons, ouste!
-
---C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu es ma cadette!...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Cette dernière expression était bien de la fille de M. de La
-Hotte-Saint-Pair, le généalogiste. La soeur aînée insultée par sa
-cadette, cela constituait une anomalie qui signifiait que l'ordre du
-monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées ou tordues par la
-tempête les branches de l'arbre. Et la soeur aînée mêlait le dépit d'une
-telle constatation au regret de n'avoir pas mené à meilleure fin une
-entrevue diplomatique à elle confiée par ses parents «en raison, lui
-avait dit M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang et du nom
-que tu portes...».
-
-Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et courroucée, retrouver
-les malheureux parents, tout de frais débarqués de Granville, après un
-voyage accompli au reçu d'un télégramme de M. Destroyer, et installés à
-l'étroit dans l'appartement des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur
-représenta «sa cadette» comme le monstre de la rébellion et de
-l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair, qui avait eu, depuis son mariage,
-une douzaine de maîtresses au vu et au su de tout le pays et de sa
-femme, fut sincèrement indigné et non moins ingénument stupéfait. Madame
-de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps prédit que le fonds
-d'indépendance dont était affligée sa fille Élise devait conduire
-l'infortunée aux abîmes. Elle rappela tous les soins accordés par elle à
-Élise lors de ses maladies de jeunesse: elle insista sur la surveillance
-attentive dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse éprouvée lors du
-premier penchant de la jeune fille, celui qui avait failli la jeter dans
-les bras du lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de M. Destroyer,
-qui, par ailleurs, était un homme sérieux et faisant d'excellentes
-affaires. «Quand elle a procuré à sa fille un mari de la figure de
-celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le droit de dormir sur
-les deux oreilles...»
-
-Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer à Élise une entrevue avec
-ses parents, ceux-ci se refusant, comme de juste, à aller la joindre
-dans son logis de fortune; mais, la fin malencontreuse de l'entretien
-lui ayant fait oublier la commission, il fallut écrire à la dévoyée.
-
-Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément à l'heure où Élise
-allait d'ordinaire rue Guénégaud. L'amoureuse considéra cette
-désobligeante coïncidence comme une catastrophe. Elle annonça à son
-amant qu'elle était convoquée par sa famille le lendemain.
-
---Eh bien? dit Jean-Marie.
-
---Comment! «eh bien?» Mais c'est demain dans l'après-midi: alors, je ne
-te verrai pas.
-
---C'est vrai.
-
---... A moins que...
-
-Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait que Jean-Marie lui
-proposerait de la voir à une autre heure.
-
-M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui faire entendre qu'il ne
-résulterait probablement de cette entrevue avec la famille rien de plus
-grave que ce qui était déjà. Elle le regardait, sans le comprendre, et
-ses yeux restaient tout humides.
-
---Mais,... demain? insista-t-elle, demain!...
-
---Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous verrez vos parents
-demain et nous nous verrons après-demain.
-
-Alors Élise fut secouée par les sanglots.
-
-Elle attendait qu'il lui proposât pour demain une autre heure, le soir
-par exemple, l'heure du dîner, peut-être!... ou après... ou le matin...
-ou la nuit!... Ah! que savait-elle! toute heure eût été bonne. Elle se
-fût bien privée de manger et de dormir pour ne pas manquer de voir
-Jean-Marie demain!
-
-Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait pas.
-
-Elle le quitta, désolée, comme pour une longue séparation.
-
-Elle baissa sa voilette; elle sentait qu'elle allait pleurer dans la
-rue. Lui, il avait souri en l'embrassant dans l'antichambre; il
-dodelinait de la tête et il pensait: «Quelle Mimi-Pinson!»
-
-
-
-
-X
-
-
-Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina vers la rue de Sèvres,
-en s'accordant, toutefois, quelques minutes d'illusion un peu gamine: du
-quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher la rue Guénégaud pour
-gagner le faubourg Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison
-habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle allait chez lui.
-Mignardises ridicules de la femme qui aime pour la première fois, ou
-simplement de la femme qui aime.
-
-Mais, passé la porte cochère, après un regard rapide sur la vieille cour
-pavée où jouait un enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, et
-qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait effectivement et
-aux êtres qu'elle allait voir, sinon aux choses qu'elle devrait leur
-dire, car elle était complètement dépourvue de diplomatie.
-
-Elle avait été fréquemment chez madame de Vamiraud du temps qu'elle
-menait, comme elle disait elle-même en souriant: «la vie d'une femme
-comme il faut». Ce n'étaient pas des réunions très plaisantes. Madame de
-Vamiraud, qui s'entourait de quelques dames titrées du faubourg,
-abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait invariablement
-répéter un rôle où l'on eût aimé que quelque metteur en scène invisible
-l'interrompît d'un juron: «De l'aisance! de l'aisance! N. de D...,
-vicomtesse!...» Le mari, on ne le voyait jamais: il était à son cercle,
-disait-on; en réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, car on
-n'était pas riche. Élise ne gardait de ces thés qu'un souvenir d'ennui
-morne ou de propos drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à M.
-Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement la saveur, n'ayant pas le
-moindre esprit d'observation ni d'ironie.
-
-Élise fut introduite par un valet de chambre qui ne leva les yeux sur
-elle qu'à la dérobée, ce qui, à tort ou à raison, lui donna à penser que
-son cas était connu dans la maison et avait peut-être été discuté à
-table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en accusée; elle eut la vision
-du tribunal, de la cour d'assises... C'était un commencement! On allait
-sans doute la livrer un jour ou l'autre aux hommes d'affaires, aux
-avoués, aux avocats...
-
-Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, elle se trouva assise, non
-pas dans le petit salon intime, non pas dans une pièce quelconque où
-l'on reçoit une soeur, mais dans le grand salon. Tout était prémédité,
-ici. On la recevait avec cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au
-moins, car les meubles étaient recouverts de housses. C'étaient les
-vacances; on n'était point censé habiter Paris. Et il fallait marquer,
-en outre, que la soeur aînée et les vieux parents étaient venus là à
-cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, et nulle autre cause, obligeait à
-se mouvoir tous ces personnages esclaves d'habitudes et de gestes
-arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. Dans son extase
-amoureuse, elle ne s'était pas représenté que tout un monde gravitait
-autour d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait autrui, elle
-déplaçait des individus nombreux, elle entraînait dans son orbite
-déréglée toute sa famille!... Qui pense à cela quand il aime?
-N'aurait-on donc point de vie personnelle?
-
-Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait, à l'étage supérieur,
-des pas qui faisaient tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle
-songea à son père et à sa mère qui allaient paraître. Ses juges!... Elle
-eut un frisson. Elle n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer,
-parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient jamais fait de scène. Sa
-mère, il est vrai, élevait la voix assez facilement, mais cela ne tirait
-guère à conséquence; quant à son père, il se mêlait de peu de choses,
-et, avec ses enfants, n'avait jamais été qu'un répétiteur d'histoire et
-un homme bon. Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle avait
-peur. Le caractère insolite de la circonstance lui en imposait.
-
-Tout à coup, ils entrèrent.
-
-Madame de La Hotte parut d'abord, regardant la coupable bien en face. M.
-de La Hotte venait derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans
-doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager le feu.
-
-Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et l'autre blanchi. Leur
-teint était mauvais. Elle eut honte. Et, d'un coup, elle se jugea
-perdue. Non, elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient,
-au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle allait se jeter à leurs
-pieds, leur demander pardon, les accompagner à Granville par le premier
-train, afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer leur domicile
-qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup de mal à quitter!
-
-Madame de La Hotte dit, de loin:
-
---Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de chemin de fer... avec
-les retards. Nous avons failli dérailler à Folligny... Et nous voilà
-ici, à Paris, à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne. Tout
-Granville doit se demander si nous sommes devenus fous! Que dire, en
-effet, pour expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir, comme
-prétexte, de mauvaises nouvelles reçues de toi. Que dirons-nous
-lorsqu'il faudra s'expliquer sur ces mauvaises nouvelles?
-
---Nous voilà... dit le pauvre M. de La Hotte, après avoir enfin lâché la
-porte.
-
-Élise se sentit émue.
-
---Papa!... Maman!... dit-elle, et sa voix fut étranglée.
-
---Ta conduite est une honte, lui dit son père. Quelle figure allons-nous
-faire à présent devant la famille?
-
-Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première phrase, à son entrée,
-et y avait, à son insu, inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors,
-elle s'adonna à la passion. Elle murmura:
-
---Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je n'ai pas donné le jour à un
-monstre...
-
-M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille qui ne parlait pas:
-
---Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta bouche en présence de ta
-mère serait indécent. Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te
-chercher.
-
-Alors Élise sursauta:
-
---Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.
-
---Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais c'est ton père qui te
-l'ordonne!
-
---Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je suis mariée; c'est vous
-qui avez voulu que je me marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis
-libre...
-
---Mariée!... parlons-en! Et tu es libre de nous assassiner? de nous
-ravir plus que la vie: l'honneur?
-
---Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne pense à attenter ni à vos
-jours ni à votre dignité. Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans
-mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne m'a jamais aimée; je n'ai
-jamais aimé mon mari...
-
-Madame de La Hotte l'interrompit:
-
---Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais adoré cet homme-là! Si
-tu l'avais aimé comme il faut, il t'aurait adorée...
-
---Je me crois bâtie de chair et d'os, maman; mais je n'ai pas pu aimer
-cet homme-là.
-
---Personne ne t'a forcé la main, je suppose!...
-
---Sans doute!... sans doute... Mais une jeune fille ne sait pas...
-
---Tu avais des goûts extraordinaires!...
-
---Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies, dit M. de La Hotte: on
-t'a enseigné, je pense, quels étaient tes devoirs!
-
---Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise; je dis seulement: je n'ai
-pas pu demeurer avec un homme antipathique et qui vivait à la fois avec
-moi et avec des filles...
-
---Ce n'était pas une raison pour chercher un autre homme!
-
---Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne suis pas de ces femmes qui
-vont fonder leur conduite sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai
-fait, voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus, sauf en ce
-qui concerne les ennuis que je peux vous causer.
-
---Oui, mais ceci est secondaire pour toi.
-
---Tout simplement, je n'y ai pas pensé... C'est un tort, mais, si
-j'avais pensé à cela avant tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire
-ce que j'ai fait...
-
---Que veut-elle dire? firent les deux parents à la fois.
-
---Je veux dire que, quand on aime vraiment, c'est à ceci qu'on pense et
-à rien d'autre...
-
---Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond de la turpitude? Je te
-défends, encore une fois, d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de
-La Hotte. Je te renie.
-
-Puis il trouva le moyen de reporter son esprit à la chose qui le
-captivait exclusivement d'ordinaire, et il dit avec une certaine
-emphase:
-
---J'entends le bruit d'une branche fracassée qui tombe en traversant
-rameaux et rameaux...
-
-Il voyait son arbre généalogique: il entendait dégringoler la branche
-représentant Élise.
-
-Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait à la seule idée
-qu'évoquait pour elle le mot amour:
-
---Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?...
-
-Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle comparât cette image de
-la beauté idéale avec celle de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié
-ces malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, qui sont si
-innocentes par elles-mêmes et qui, pourtant, peuvent introduire le
-désordre dans toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, en ce
-pénible moment? Pourquoi était-elle reniée par son père? Pourquoi ses
-parents avaient-ils fait treize heures de voyage dont ils semblaient
-tout flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un salon où chaque
-meuble, chaque objet, la pendule, les tableaux et le lustre, semblaient
-voilés de pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise avait un jour
-doucement acquiescé au choix que madame de La Hotte lui faisait d'un
-mari conforme à son propre penchant pour les Adonis?
-
-Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame de La Hotte
-pouvait-elle songer à ce point initial d'une série de faits enchevêtrés?
-Nous oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte des motifs de nos
-actes!
-
-Madame de La Hotte ne comprit pas ce que signifiait ce sourire. Elle
-crut qu'il répondait par une timide affirmative à la question posée par
-elle. Elle crut que sa fille, ayant,--ceci était admissible,--à se
-plaindre gravement de son mari, avait trouvé _un plus bel homme encore_!
-Et, à cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup pour sa fille
-une secrète indulgence.
-
-Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main:
-
---Ton père est sévère, lui dit-elle; mais songe que tu nous fais
-beaucoup de chagrin...
-
---Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de La Hotte, il s'agit d'une
-brisure infligée à l'institution de la famille qui est la base de la
-société. Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, vous autres
-femmes; vous en venez toujours à vos petits chagrins, à vos
-satisfactions personnelles. Flattez vos instincts, vos goûts ou vos
-passionnettes comme vous l'entendez, sapristoche! Mais ne délogez pas un
-membre de la famille de la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de
-par les actes de l'état civil...
-
-Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni sa fille ne l'écoutèrent
-plus. L'une et l'autre pensaient: «Le voilà sur son dada favori.» Et un
-imperceptible lien se formait entre la mère et la fille.
-
-Madame de La Hotte était assurément imprégnée des principes qui rendent
-auguste l'institution familiale; elle les savait par coeur et les
-observait elle-même volontiers, mais c'étaient en elle comme de ces
-notions apprises à l'école, ressassées souvent, et qui n'ont jamais
-pénétré jusqu'au vif de nous-mêmes; et, dans la pratique, elle
-n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si elle était demeurée
-fidèlement attachée à son mari, malgré les innombrables manquements de
-celui-ci, c'était qu'il était à ses yeux le «bel homme» que nul autre ne
-saurait dépasser ni remplacer. Elle était simple, n'avait que quelques
-instincts et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui avait
-constitué une vertu. Elle était, comme presque tout le monde, incapable
-de se transporter jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait de
-la complaisance pour sa fille au moment exact où il lui semblait
-possible que sa fille eût enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui
-étaient les siennes.
-
-M. de La Hotte eût pu introduire dans les coeurs les sages notions qu'il
-possédait s'il se fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou s'il
-eût eu moins vite un si complet dédain pour les petites cervelles qui
-l'environnaient. Faute d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient
-vengées en le rapetissant lui-même: de concepts élevés et féconds, il en
-était descendu à l'adoption de son humble image d'Épinal: l'arbre
-généalogique, d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits
-comestibles.
-
-Si madame de La Hotte eut quelques paroles sensées à adresser à sa
-fille, ce ne fut pas aux profondes sources de son mari qu'elle les
-puisa, mais au réservoir de son expérience personnelle, et peut-être
-aussi les dut-elle à cette disposition qu'elle avait à cueillir de la
-vie ce que celle-ci pouvait offrir de moins amer:
-
---Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire, moi, je veux encore
-te laisser le temps de penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de
-ta famille ni du monde auquel tu appartiens, parce que tu ne les
-remplaceras pas. Il nous faut quelqu'un auprès de nous: mieux vaut
-encore celui qui nous incommode un peu que celui qui peut à chaque
-instant nous quitter.
-
-M. de La Hotte parut approuver ces paroles. Il avait peu envie d'en
-ajouter d'autres.
-
---Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à une conclusion.
-
-Élise sentit les larmes lui venir; elle se jeta au cou de sa mère et lui
-dit à l'oreille:
-
---Maman... Tout ça, c'est très bien, mais je suis amoureuse...
-
-Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle connût ce qui lui était
-révélé, elle s'affaissa dans un fauteuil en faisant craquer la housse.
-L'attention qu'elle dut porter à la déchirure produite la dispensa de
-retrouver ses esprits. Et ses esprits se concentraient autour de cette
-idée: «Elle a rencontré un homme _plus beau_ que monsieur Destroyer!...»
-
-A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant la parole, madame
-de La Hotte, incitée à la complaisance par l'image qu'elle se faisait
-d'une aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée pour elle-même,
-laissa tomber ces mots qui clôturèrent l'entretien:
-
---Cela passera; prenons patience. Tout vaut mieux qu'un divorce.
-
-Alors M. de La Hotte retourna vers la porte, sans mot dire. Élise vit
-son père qui s'éloignait d'elle. Madame de La Hotte se leva; elle
-s'approcha de sa fille pour lui dire un dernier mot à voix basse, qui
-fut:
-
---Petite sotte! rentre donc chez ton mari _tout de même_...
-
-Élise fit: «Ho!...» regarda sa mère avec stupeur, et s'en alla.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait. Elle avait l'esprit
-bien fait, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup réfléchi; peut-être à cause de
-cela... Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un entretien
-si important avec ses parents, d'un entretien qui avait motivé de leur
-part un déplacement extraordinaire, d'un entretien dont les plus graves
-choses semblaient dépendre, tant pour la morale publique que pour les
-intérêts privés. Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari: «On
-a réuni le Conseil d'administration.--Ah, et qu'est-ce qu'il en est
-résulté?--Rien. On a parlé...»
-
-Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il? Rien. On avait parlé.
-C'était une formalité accomplie. Les parents allaient s'en retourner à
-Granville, refaire treize heures de chemin de fer, avec les retards...
-et peut-être dérailler encore à Folligny... Qu'avaient-ils appris de
-leur fille? Rien qu'ils ne connussent précédemment. Que lui avaient-ils
-enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà. Quelles considérations pouvaient
-tenir devant cette formule: «Je suis amoureuse»?... Cette formule,
-exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de l'entretien confus.
-Madame de La Hotte, avec ses treize heures de chemin de fer, son
-déraillement, et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée de
-cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été, elle, par les quelques mots de
-sagesse ou de bon sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La
-Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore Élise
-ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa mère écrasée sur son
-fauteuil. Sa mère, qui venait tout exprès pour la tirer d'un malheur
-personnel et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa mère ne
-pouvait se défendre d'être envieuse, oui, rétrospectivement envieuse,
-pour son compte, du fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées
-de madame de La Hotte étaient mises en déroute par ce seul fait: que sa
-fille avait pu rencontrer un plus bel homme que M. Destroyer!
-
-Pour le reste, Élise pensait: «Oui, il y a des choses qu'on dit, des
-principes qu'on agite au grand air comme s'ils étaient inscrits sur des
-banderoles, et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence, et tout
-cela est le fruit de l'expérience de nombreuses générations et doit
-correspondre à des conclusions raisonnables et de première nécessité; et
-puis, en fait, chacun à part soi se conduit à peu près à sa guise, les
-uns inconsciemment, les autres en pleine connaissance de cause, les uns
-avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie. L'arbre généalogique
-de papa? Oui, ça fait un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction
-des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs illustres: un évêque
-qui fut un saint, dit-on, plusieurs généraux, et des receveurs de
-finances dont on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité
-d'honnêtes gens, en somme, et nombre de femmes vertueuses d'autrefois
-qui passèrent leur jeunesse et quelquefois leur vie à porter des enfants
-et à les mettre au monde. Cependant, je me souviens des histoires que
-l'on racontait, quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces chers
-parents dont les noms sont si bien calligraphiés dans des médaillons! ce
-n'étaient pas des histoires pour les enfants, on se cachait de nous,
-mais on riait avec indulgence en s'en communiquant les péripéties: tous
-les hommes sont secoués par le démon de l'amour et refusent d'en
-convenir parce que l'amour est comme un grand vent qui dérange les
-étiquettes et menace de les faire tomber de l'arbre. Les grands vents
-règnent parmi les arbres généalogiques comme sur les forêts. Il y a
-partout du grabuge, et cela fait de la matière pour les narrateurs
-d'anecdotes qui divertiront un jour les réunions de familles... sans
-cela un peu mornes...»
-
-Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne rentrait de coutume, et
-n'ayant pas vu ce jour-là son amant, elle fut saisie d'une crise de
-tendresse, mais de tendresse pour qui?... Pour ses parents!
-
-Elle fut tout à coup au désespoir en songeant à la peine qu'ils devaient
-éprouver d'une entrevue si mal terminée. Elle se souvint de son enfance,
-de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du Cours, madame de La
-Hotte à la fenêtre, en bigoudis, le matin; M. de La Hotte si calme, un
-peu original, mais bon homme et vraiment peu gênant. Elle le retrouvait
-en pensée le soir, à la fin du marché, allant chercher des friandises
-dont toute la maisonnée profitait; et l'odeur du marché finissant lui
-montait aux narines... Alors, elle pleura. Tout en pleurant, elle se
-demandait: «Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je remonte, je
-n'étais pas heureuse, je n'avais aucun bonheur...» Elle s'étonnait de
-pleurer; mais il n'en était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé
-et qu'elle était liée indissolublement à ces figures d'autrefois.
-
-Peut-être était-elle incitée à songer à cela non seulement parce qu'elle
-avait vu ses parents, mais parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent de
-Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la nostalgie de Granville. Il
-n'y allait plus qu'autant exactement que ses affaires l'exigeaient;
-mais, s'il n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne
-consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait mine de vouloir
-s'absenter un seul jour, elle manifestait un tel désespoir qu'il en
-demeurait paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés et plus
-encore à ses affaires. Mais comme il était en même temps de forme rude,
-il commettait de grandes maladresses en ses façons d'accéder aux désirs
-de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer trop forte peine, mais il
-le lui faisait payer quelquefois cher, involontairement. Il savait, par
-exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait que ses affaires
-souffraient de son inertie. Élise, quoique élevée au milieu de gens
-économes et ayant appris toute la valeur de l'argent, était devenue
-totalement indifférente à des questions de cette sorte. On lui avait
-enseigné à vivre non pour aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et
-elle ne voyait plus rien hors des limites de l'heure présente, pourvu
-qu'elle la passât près de son amant. Et elle enjambait avec insouciance
-et mépris les heures qui la devaient séparer de l'heure pareille, de
-l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger pour demain, toujours
-pour demain au plus tard.
-
-M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux et insipide à Paris; il
-rappelait à chaque instant des choses de là-bas. Il respirait tout à
-coup avec ivresse:
-
---Que sens-tu? lui demandait Élise.
-
---L'air du port!...
-
-Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage: «La morue!» Il
-sentait la morue déchargée de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs
-du marché finissant, les légumes piétinés, le thym, la ciboule, les
-melons et les fraises plus délectables encore,... comme chacun sent son
-passé, sa jeunesse.
-
-Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à Granville cette année.
-Pourquoi Élise n'eût-elle pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue
-en ville, au casino, comme autrefois.
-
-Un tel projet avait causé à Élise la première grande douleur éprouvée en
-son idylle. Aller à Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer
-avec son amant entre quatre murs, comme elle le faisait ici? Est-ce
-qu'il lui eût été possible même de lui parler? «On s'arrangera!...
-répondait Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas se perdre de
-vue!...» «Comment! c'est beaucoup?» Il appelait cela «beaucoup»! Elle en
-avait cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et l'oubli
-quotidien de tout, oui, de tout, même du mauvais, entre les bras du
-bien-aimé, pour que fussent effacées les traces de cette alerte.
-
-Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il fût, était lourd, disait
-encore: «Ne pas aller, moi, à Granville, pour la première fois de ma
-vie, alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la première fois,
-n'est-ce pas leur envoyer à tous nos deux photographies unies sur une
-même carte?--Et cela ne me déplairait pas,» disait Élise. Il en
-demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.
-
-Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, par sa passion, plongée
-dans un tel état d'ébriété qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste
-bonheur produisît une irritation funeste chez son amant.
-
-Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire à l'amour en privant
-son amant d'aller aspirer l'air marin dont il vivait depuis quarante
-ans. Elle n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où celui qui
-aime davantage devient un calculateur et un diplomate, un avisé
-conservateur de son bien et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires
-plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de famille trop riche,
-qui dissipe sa fortune sans aucun souci du lendemain. L'heure du
-rendez-vous, la chambre vulgaire, autrement dit: l'instant incomparable,
-le lieu du monde le plus magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de
-rien d'autre.
-
-Un double fait contribua à entretenir en elle cet aveuglement, c'est
-d'abord que M. Le Coûtre se soumit, timide encore devant sa maîtresse ou
-touché de son ardeur extrême, et c'est, en second lieu, qu'Élise se
-trouva libérée de ce qui lui avait causé une appréhension relative: la
-visite de son mari, la visite de ses parents. Il s'écoula un temps assez
-long, pendant lequel elle n'entendit plus parler de rien ni de personne.
-Elle n'entendit pas parler de requêtes, pas parler d'avoués, pas parler
-de son mari, pas même de ses malheureux parents. Son attendrissement
-pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier rendez-vous d'amour.
-Elle put, durant deux bons mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous
-d'amour.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils fussent courts.
-
-A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la fin de l'après-midi, et
-il ne lui donnait pas sa soirée. Ces conditions avaient paru très dures
-à Élise, dans les premiers temps. Puis, par une sorte d'accommodement
-miraculeux, comme l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux
-heures à peine, s'étaient répandues sur tout le jour. Élise se préparait
-dès le matin à les atteindre: ainsi les vivait-elle un peu déjà; et elle
-vivait, le soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait jamais le
-temps ni désagréable ni long. Elle avait quotidiennement, en
-s'éveillant, la vision d'un point fixe autour duquel gravitaient toutes
-les heures; sa journée avait un centre, comme un fruit a son noyau; et
-cela procurait de la stabilité à chacune de ses pensées, à chacun de ses
-actes. Elle ne faisait rien sans but; elle ne pensait jamais dans le
-nébuleux ou le vide; il y avait une fin à tout, et cette fin était
-l'heure bienheureuse.
-
-La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois avec compassion, sous
-le prétexte qu'elle était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en
-souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt, elle songeait à
-ces fausses compagnies que nous procure la visite de telle personne; on
-croit que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être seule, mais en
-réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui
-vaille. Tout instant du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait
-un tressaillement, et elle avait la foi que le reste des choses était
-méprisable et nul. Il semblait à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son
-for intérieur, elle plaignait sincèrement tout le monde.
-
-Cet état s'exalta durant les mois de vacances. Bien qu'à l'ordinaire
-elle ne se laissât guère intimider par la foule, le désencombrement de
-Paris lui parut fait exprès pour fournir plus de place à sa marche
-glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues sans se soucier de la
-poussière ni de la chaleur. L'orage autrefois l'effrayait; maintenant,
-non. La pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur de
-certaines journées, à laquelle elle avait toujours été sensible, lui
-semblait décuplée, et, quand elle se promenait avec son amant, celui-ci
-se moquait d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.
-
-Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette eau miroitait, les
-péniches parce qu'elles portaient un pot de fleurs ou parce qu'elles
-avaient à l'avant un disque de couleur vive, les arbres parce qu'ils
-jaunissaient, une petite rue parce qu'elle était déserte, une autre
-parce qu'il s'y produisait un embarras de voitures, un enfant parce
-qu'il était «si frais!» disait-elle, et un autre parce qu'il était «si
-drôle!» étant barbouillé.
-
-Car elle se promenait avec son amant. Elle ne sortait pas tous les jours
-avec lui, en vérité; mais cette aubaine lui arrivait depuis que, selon
-l'expression de M. Le Coûtre, «il n'y avait plus personne à Paris».
-Jean-Marie sortait avec elle depuis que le risque était moindre de
-tomber nez à nez avec quelque habitant de Granville, et surtout depuis
-que ses amis à lui avaient, pour les vacances, quitté la Taverne de
-l'Opéra. Il n'était pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes: la
-partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au café et entre hommes;
-mais, les partenaires lui manquant, il se trouvait désoeuvré. Élise et
-lui suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient pour le
-Point-du-Jour ou Saint-Cloud. Elle était enfant, turbulente, éperdument
-tendre, et oubliait,--chose invraisemblable,--les notions les plus
-élémentaires de la tenue; elle adorait s'asseoir dans les guinguettes,
-manger une gibelotte ou simplement des «frites». Jean-Marie lui disait,
-en s'étonnant, qu'il y avait en elle de la grisette, car il ignorait
-qu'il y en a au fond de toute femme vraiment amoureuse.
-
-Ou bien, quand le temps était menaçant, sans aller si loin, ils se
-risquaient au Jardin du Luxembourg, vidé de son public ordinaire. On y
-trouvait encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant les joues
-et riant de tout son coeur. Des étrangers seuls y erraient. Les
-parterres désertés, le grand jet d'eau, les frondaisons roussies,
-l'odeur des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage pouvaient
-émouvoir à l'extrême une âme prédisposée. Élise demeurait extasiée
-auprès de son amant, qui, lui, regrettait «l'air marin» et condescendait
-à ne pas le dire.
-
-Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment charmante. Et il
-croyait, quant à lui, mettre le comble à la gentillesse dont un homme
-est capable, en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse qu'il
-endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque, à cause d'elle, il
-manquait à ses habitudes de célibataire.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait distraitement ce qu'elle
-lui disait; il y répondait à peine; il demeurait absorbé durant de
-longues périodes; l'on eût jugé alors que son grand corps, seul, était
-présent. Élise ne concevait qu'une interprétation à ces états, et elle
-la traduisait aussitôt:
-
---Tu ne m'aimes plus!...
-
---Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant soudain, et il tâchait, à
-sa manière, de lui prouver la continuité de sa tendresse.
-
-Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le souvenir de nombreux
-moments pareils commençait à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu
-d'une conversation, elle adressait à son amant l'éternelle question dont
-les femmes aimantes trouvent l'inspiration en leur coeur et qu'elles
-redisent, malgré elles, même après en avoir éprouvé le désastreux effet:
-
-«M'aimes-tu?»
-
-Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se lassent, les amoureuses, de
-poser la question qui est la plus maladroite ennemie de l'amour.
-
-Patient, nullement nerveux, mais point habile, Jean-Marie ne s'entendait
-ni à dissimuler l'ennui qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le
-dissiper par une réplique un peu avisée ou seulement sincère.
-Certainement! il aimait son amie. Mais il la laissait souvent sur
-l'impression qu'en effet il ne l'aimait plus.
-
-Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en ses réserves de quoi
-s'étourdir, s'illusionner, voire se consoler. Et, somme toute, les
-jours, comme les scènes, se terminaient assez bien.
-
-Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait avec son allégresse
-ordinaire vers la rue Guénégaud.
-
-Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de cette vieille et sombre
-rue, sur le quai, ni avancer vers le porche de la maison où habitait
-Jean-Marie sans éprouver que son coeur s'émouvait davantage.
-
-Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait entre-bâillée.
-C'était là qu'en passant dernièrement, le jour de la visite aux parents,
-elle avait vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui
-près du porche, sur les pavés de la rue, et occupé, comme un chimiste
-sur ses cornues, à transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une
-chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à salade. Élise se pencha vers
-lui, mais il était si malpropre qu'elle n'osa le toucher; et le jeune
-descendant d'une longue race de concierges, sans se détourner de son
-occupation absorbante, trouva le moyen de reconnaître l'habituée de la
-maison, à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête, et, alors,
-égouttant sa cuiller de bois, il dit, du ton classique de ses pères:
-
-«Y a personne.»
-
-Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans lui accorder
-d'importance, elle franchit le seuil avec légèreté et passa, rapide,
-devant la loge. Elle gravit les marches de pierre usée, qui lui
-représentaient le chemin du ciel; et, arrivée au second étage, elle tira
-le long cordon de laine, à gland, qui, par une suite de fils de fer,
-mettait en branle, au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul bruit
-de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau. Elle avait sa manière de
-sonner, convenue: on entendait la voix centenaire de la clochette
-s'éteindre; on recommençait. Moyennant ce procédé, le locataire était
-assuré de la présence de la seule Élise, et il s'approchait, à pas de
-loup, pour ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait perçu que
-son ami, dès le premier tintement, stationnait dans l'antichambre, elle
-abrégeait le cérémonial en laissant reconnaître sa voix.
-
-Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une seconde fois, et puis
-une troisième, ayant toussé durant chaque intervalle. Et, après que le
-troisième tintement se fut dispersé comme une voix de moribond expirant,
-Élise, arrivée joyeuse sur le palier, crut que tout son sang se retirait
-de ses veines.
-
-Elle recommença cependant de sonner, et trois fois, nerveusement,
-raccourcissant les intervalles; elle arracha même son gant pour frapper
-du doigt contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute convention,
-peine absurde. Aucune réponse.
-
-Alors elle redescendit et frappa de son doigt nu à la vitre de la loge
-close. Elle frappa fort; son doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle
-s'efforça de voir dans l'intérieur de la loge: peut-être
-découvrirait-elle une lettre qui lui fût destinée, ou, à la rigueur, le
-courrier de M. Le Coûtre, ceci, après tout, n'ayant aucune
-signification. Mais ce qu'elle eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal
-objet, lui semblait devoir être pour elle un secours.
-
-Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait, seul, l'enfant:
-
---Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?
-
---Y a personne, répondit le gamin, toujours sans lever les yeux et sans
-interrompre ses opérations aquatiques.
-
---Ah! mais alors, dis-moi: tu connais bien les locataires de la maison,
-toi?
-
-L'enfant, habile à couper au plus court, jeta ces mots à la dame:
-
---M'sieu Le Cout'e, il est «parti à Granville».
-
---A Granville!... Quand ça? quand ça?
-
---A l'heure du train.
-
-Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle se raidit, blême.
-
---Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?
-
-L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches, il contemplait son
-ouvrage. L'eau bourbeuse débordait de la vieille bottine:
-
---J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli: avec quoi, à présent, que
-je vais le percer?
-
-Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et les soucis d'autrui ne
-l'atteignaient pas. Élise comprit qu'il était superflu d'insister. Une
-idée venait de la saisir: si l'enfant lui avait appris une nouvelle
-véridique et si M. Le Coûtre avait été appelé d'urgence à Granville sans
-avoir même le temps de lui dire adieu,--et il était homme à plutôt ne
-pas lui venir dire adieu qu'à se présenter chez elle à une heure
-insolite,--si tel était le cas, elle devait avoir chez elle, à cette
-heure, ou bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne lui restait
-plus qu'à courir chez elle. Et la voilà traversant le pont, comme une
-hallucinée.
-
-Il y avait un «bleu» pour elle chez madame Courvoisier. Et il était de
-l'écriture souhaitée. Elle ne put le lire dans la cage obscure de
-l'escalier; elle contint son coeur jusqu'au quatrième. Chez elle, elle
-se laissa tomber dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée
-était magnifique; les platanes jaunissants illuminaient la belle journée
-d'été. Un remorqueur sifflait. L'air était, à cette altitude, presque
-parfumé, ou semblait l'être à cause de la splendeur du ciel. Elle lut:
-
- «Ma chère Élise, le voyage de Granville est indispensable à mes
- affaires. Je n'ai pas voulu te dire que je partais, de peur de te
- troubler inutilement pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir rentrer
- d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne t'inquiète pas, ne te
- chagrine pas. Je ne peux, tu devrais le comprendre, abandonner ma
- maison de commerce, et d'autre part il est préférable, même pour toi,
- que l'on me sache à Granville en ce moment et pendant que tu n'y es
- pas, puisque nous avons commis l'imprudence de ne pas y venir
- ensemble, au grand jour, avec tout le monde, au commencement de la
- saison.
-
- »Je t'embrasse tendrement comme je t'aime. Un peu de patience et de
- raison, Élise, et tu me diras, à mon retour, que j'ai bien fait.»
-
-Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des platanes, le ciel
-et ce qui était visible du dôme du Panthéon entre les branches.
-Qu'était-elle en ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait
-désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison d'être. Un instinct la
-poussa à se lever, mais elle se demanda aussitôt: «Pourquoi changer de
-place?» En effet, qu'irait-elle faire à un autre endroit de la pièce ou
-dans la pièce voisine? Rien. Elle n'avait aucun motif d'agir; tout était
-indifférent. Elle demeura assise; et la seule idée qui la retint à la
-vie fut, après un certain temps, que le temps passait... Le temps était
-le seul remède: il passait.
-
-Quand le temps aurait beaucoup passé, mais beaucoup, Jean-Marie
-reviendrait repeupler cet insipide désert...
-
-Alors elle se leva pour remettre sa pendule à l'heure, en la réglant sur
-sa petite montre qui allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la
-pendule avancer...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce qui était arrivé. La
-première soirée tout entière ne fut pour elle que néant. Elle attendit
-d'abord le moment du dîner. Puis il lui fut impossible de dîner, au
-grand désespoir de Mélanie, qui la combla de réflexions et de maximes
-sur une aussi importante abstention. Après quoi, Élise attendit le
-moment du sommeil. Elle s'accouda à sa fenêtre. La soirée tiède invitait
-tous les hommes et surtout les amants à la promenade. La Seine roulait
-son eau pesante et sombre. On entendait çà et là aux horloges tinter les
-heures: c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune des heures
-sonnait, Élise, en ayant compté attentivement les coups, se confirmait,
-en regardant sa pendule, que cette heure était bien, décidément, tombée
-dans le passé. Sa pauvre tête était vide. Rien, rien, rien... était la
-seule notion qui se présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint
-pas.
-
-Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença, couchée, de réaliser
-l'événement. Loin de le tenir pour un fait naturel et simple, tel que la
-lettre très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le considéra,
-bien entendu, que du point de vue de l'amour, de la privation qu'il lui
-causait et du danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème à riches
-développements pour un esprit enfiévré.
-
-Elle s'était obstinément refusée jusque-là à admettre le moindre nuage
-en son idylle; elle voulait et créait un bonheur immaculé. Les taches, à
-la vérité, n'étaient encore que de provenance extérieure. Cette fois,
-bien que l'amour fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne
-s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée lui semblait voiler
-l'amour: elle se figurait du moins ainsi l'événement; elle ne pouvait
-réussir à le considérer d'une autre manière: «Si Jean-Marie m'aimait,
-pensait-elle, il ne se fût pas éloigné.» Est-ce qu'elle s'occupait,
-elle, d'intérêts, d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était entre
-ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à ses cargaisons! Mais, donc,
-comme un mari! C'est ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses
-conseils d'administration jusque dans la chambre à coucher. Tout ce
-qu'Élise avait de romantisme en son âme était en rumeur. Elle n'aimait
-pas moins son amant, mais elle avait pour la première fois la révélation
-qu'il était possible que son amant ne l'aimât pas comme il faut.
-
-Cependant quelle différence essentielle entre le fait d'aller à
-Granville «pour ses affaires» et celui d'être séparé d'elle, à Paris,
-tout le jour, sous le même prétexte, en somme, et de la quitter, chaque
-soir, pour un motif encore moins plausible? Elle n'avait pas songé
-sérieusement jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à Paris, à
-cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait pendant les deux heures
-passées avec lui. Cette nuit seulement elle songea: «Mais qu'est-ce
-qu'il fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il?» Son élan
-généreux avait été jusque-là si puissant qu'elle n'avait même pas subi,
-au côté de Jean-Marie, le supplice du doute qu'endurent infailliblement
-les couples lorsqu'ils ne mettent pas toute leur existence en commun. Il
-ne plaisait pas à M. Le Coûtre de lui dire tout: elle s'abstenait de
-l'interroger. L'entretien était de tendresse; l'amour étouffait le
-reste.
-
-Et, songeant maintenant à ces réticences, elle en souffrit
-rétrospectivement et se jugea plus malheureuse qu'elle ne l'avait été
-d'abord du départ subit pour Granville. Elle passa une nuit de douleur.
-Et l'avenir lui semblait perdu.
-
-Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et parla d'aller chercher un
-médecin. Madame n'avait pas dîné la veille; Madame n'avait pas dormi de
-la nuit; et Madame, avec ses traits tirés, était méconnaissable. Mais
-Élise refusa tout secours médical et dit qu'elle savait bien ce qu'elle
-avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre que quelque chose n'allait pas
-dans la liaison de sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son
-travail et réfléchit; et quand sa maîtresse la sonna, Mélanie n'était
-plus là: elle était déjà descendue afin de faire part de ses réflexions
-à la concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.
-
-Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi, transformée; mais,
-contrairement à ce que l'on eût pu attendre d'une fille si dévouée et
-qui ne cherchait d'ordinaire que le «bonheur de Madame», Mélanie portait
-sur toute la face l'expression d'une satisfaction qu'elle ne put même
-pas dissimuler. Élise lui demanda:
-
---Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque chose: vous avez retrouvé un
-bon ami!
-
---Oh! pas de danger, Madame, que je me laisse faire une seconde fois
-autrement que pour le bon motif!
-
---Eh bien! c'est peut-être pour le bon?
-
-Mélanie dit avec amertume:
-
---Le bon se trouve difficilement quand une fois il y a eu le mauvais.
-
-Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à s'attrister sur son cas.
-Deux idées n'habitent pas volontiers en même temps une même cervelle. Et
-il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.
-
-Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne humeur. Élise lui attribua
-l'attention charitable de lui vouloir «remonter le moral». Mais l'effet
-était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa femme de chambre se
-montrait plus gaie, Élise était plus triste. Nulle considération ne
-calma la jovialité de Mélanie; tout lui était beau, tout lui était bon,
-tout pour elle servait de prétexte à bavardage.
-
---Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me faites, à vous seule,
-l'effet d'une cage d'oiseaux d'en bas.
-
-Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre se montrait, on vit
-apparaître madame Courvoisier. Elle causa longuement à la porte
-d'entrée, puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter ses
-respects à Madame. On laissa entrer madame Courvoisier qui venait
-simplement prendre des nouvelles de Madame, Madame n'ayant pas dîné, la
-veille, au dire de Mélanie, et Madame ayant passé une mauvaise nuit.
-Élise dut ferrailler pour écarter les questions indirectes. Malgré la
-tristesse qu'Élise ne dissimulait pas, mais sous le prétexte que Madame
-affirmait n'être aucunement malade, la concierge exhibait une figure
-épanouie, gloussait, riait, vantait le bel été, et pour la première fois
-ne faisait pas remarquer à sa locataire: «Dire que Madame se prive de la
-campagne!» Non, non, madame Courvoisier ne vantait aujourd'hui ni la
-campagne ni la mer; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et elle
-ajouta que ce beau temps-là, avec une petite promenade le matin et le
-soir, était le plus sûr remède contre les idées grises.
-
-Mais, précisément, la mélancolique locataire se refusa toute promenade,
-tant du matin que du soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là.
-Sortir le matin n'était pas conforme à ses habitudes, et traverser le
-pont ou errer sur les quais à l'heure de son rendez-vous coutumier lui
-donnait mal au coeur. Outre cela, une humeur de dépit, insensée
-d'ailleurs, lui commandait de rester enfermée et comme prisonnière, afin
-de l'écrire à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les effets de
-la cruauté qu'il avait commise: «Tu es parti, tu m'as quittée, tu vois
-la mer, tu respires l'air marin: eh bien! moi, je me ronge, je suis
-cloîtrée, je ne prends pas même l'air de Paris.»
-
-Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti, elle ne sortit pas, de
-plusieurs jours, et elle le fit savoir par lettre à Jean-Marie.
-
-Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent la seule occupation
-d'Élise durant plusieurs jours. Elle analysa longuement et finement tout
-ce qu'elle éprouvait; elle amoncela des subtilités sentimentales
-auxquelles ne comprit certainement rien celui qui respirait l'air marin
-et la morue sur le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment que
-tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait comme surcroît de
-souffrance, et que tout ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa
-douleur, était perdu, totalement perdu, elle eût senti le désespoir
-mortel.
-
-A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se priver de toute sortie,
-Mélanie perdit sa gaieté. Cette excellente fille, comme la concierge,
-ayant tendance à ramener toutes choses au simple, et surtout à
-comprendre d'un événement ce qui était le plus conforme à ses souhaits
-personnels, n'avait pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une
-interprétation plus compliquée que celle-ci: «L'amant est parti sans
-tambour ni trompette: c'est la conclusion d'une situation fausse et qui
-ne convenait pas à une femme comme Madame.»
-
-Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le Coûtre, à Granville, nulle
-part ailleurs; et elle écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son
-ami; il était même arrivé déjà deux lettres de Granville, qui devaient
-être des réponses. Il s'agissait donc d'une séparation momentanée,
-nullement d'une brouille, ni du «lâchage» que ces femmes avaient
-escompté parce qu'elles le croyaient le plus grand bien de Madame, et
-parce qu'elles croyaient ce procédé possible de la part d'un homme qui
-n'était pas le type de l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter,
-plus à fêter d'événement favorable; au contraire, Madame se consumait,
-Madame ne se nourrissait plus, Madame refusait de prendre l'air... Les
-figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise, tantôt un solo,
-tantôt un duo de lamentations, quand madame Courvoisier montait prendre
-des nouvelles.
-
-Lamentations, monologues ou dialogues au plus haut point désobligeants,
-car le thème en demeurait indéterminé, nébuleux, réduit au genre ambigu
-et fatigant des paraboles.
-
-Il va sans dire que personne n'osait faire allusion directe au sujet.
-
-Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations dissimulées
-qui l'agaçaient moins que la compassion.
-
-Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à «prendre l'air» pour
-échapper à ces persécutions affectueuses.
-
-Mais alors la claustration volontaire, la grande bouderie, cette espèce
-de mutilation en quoi elle avait trouvé une apparence de soulagement,
-tout cela avait été vain, puisque c'était sans durée? Hélas! Et
-Jean-Marie qui, de Granville, non plus, n'appréciait nullement ces
-façons! Quelle amertume!
-
-«Pour qui agissons-nous?» se demandait Élise, la première fois qu'elle
-revit les cages d'oiseaux, les instruments aratoires, les grenages.
-«Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous?» Elle avait cru agir pour
-elle-même, ou tout au moins en faveur de quelque idée supérieure. Elle
-s'apercevait qu'en définitive c'est pour le jugement des autres que nous
-faisons ce que nous croyons le plus intime et le plus personnel.
-
-Désormais, en passant devant la loge de la concierge, elle s'arrêtait,
-ce qu'elle ne faisait pas avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que,
-jamais auparavant, elle ne songeait au courrier, tandis qu'à présent
-elle attendait continuellement une lettre. Elle ne voulait pas toutefois
-avoir l'air d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier cas
-provoquait chez la concierge une singulière expression de physionomie.
-Et Élise redoutait de paraître parler à madame Courvoisier pour le
-plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau supplice chaque fois
-qu'elle descendait de son appartement ou y remontait. En outre, depuis
-que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait dans la rue, oui, même
-à cette époque de l'année, à des personnes qu'elle avait connues au
-temps où elle était «du monde»; et elle en éprouvait de la gêne. Auprès
-de son amant, sans doute, ne les voyait-elle pas? Alors elle imagina de
-sortir à une heure où l'on ne sort pas.
-
-Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre midi et une heure, ou le
-soir, très tard, après son dîner, à huit heures. Elle trouvait alors
-dans la loge les concierges attablés, et aussi un monsieur d'une
-soixantaine d'années, le rédacteur à _l'Écho du Parlement_, vieux
-célibataire, pauvre et gourmand, qui appréciait la cuisine de madame
-Courvoisier.
-
-Il arriva que, le mari étant absent et madame Courvoisier à la porte de
-la rue afin de reconduire une personne qui venait de visiter quelque
-appartement, ce fut le journaliste sexagénaire qui eut à répondre à
-Élise: il avait vu une lettre à son nom; la concierge devait la tenir
-dans sa poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place... Et il eut la
-bonté de se lever de table, de chercher. Élise se confondait en excuses.
-Il se déclarait trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient un
-homme d'une excellente éducation; et, ayant sa petite vanité, afin de ne
-pas être pris pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se
-présenta: «Benedict Angelus, rédacteur..., etc.» _L'Écho du Parlement_
-était un journal d'ancienne date, sérieux, et renommé de tout temps par
-une rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à Granville; Élise dit
-qu'elle avait vu la feuille célèbre dans la maison paternelle, depuis
-son enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La connaissance était
-faite. Dorénavant Élise ne vit plus M. Angelus dans la loge sans lui
-adresser un sourire; et lui, dans la rue, la saluait.
-
-Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre mesure à Élise, qui voyait
-en M. Angelus un juge de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se
-méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre le petit incident à M.
-Le Coûtre, qui n'y attacha, lui, aucune espèce d'importance.
-
-Mais, depuis les premières paroles échangées entre M. Angelus et Élise,
-le vieux rédacteur à _l'Écho du Parlement_ déposait pour elle, chaque
-soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De quoi il fallut
-naturellement le remercier. Il était d'une si parfaite politesse, et
-même il se montrait si respectueux, que, chez la jeune femme,
-l'appréhension du début de leurs relations tomba; elle n'éprouva même
-pas d'embarras lorsque, ayant lu le premier article de M. Angelus, elle
-dut en complimenter l'auteur.
-
-M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux avait donné un nom fleurant
-l'encens et évoquant des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait
-lui-même, car il signait «Fra Angelico» des feuilletons touchant les
-Beaux-Arts, et qui, peu à peu, grâce à la liberté que leur avait donnée
-l'estime publique, débordaient sur le domaine de la littérature et de la
-morale. C'était un homme érudit, de grand sens et de beaucoup de goût;
-il savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise, qui, en qualité de
-fille bien élevée, et de peur de s'embourber en quelque ouvrage
-dangereux, n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans le
-feuilleton qui traitait de la supériorité des styles français, des
-choses qui se rapportaient à sa situation présente! Elle ne le dit pas à
-l'auteur, mais put lui avouer sans flagornerie que l'article l'avait
-intéressée. Les colonnes de Fra Angelico étaient toujours encadrées par
-un gros trait au crayon bleu.
-
-Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en M. Angelus, Élise
-découvrit que c'était qu'il n'avait pas l'air de la prendre en pitié,
-comme faisait madame Courvoisier, par exemple, de qui il recherchait le
-fricot. Son esprit cultivé, sa situation d'écrivain masqué, sa pauvreté
-même,--car le relatif succès dans un journal grave procure rarement la
-fortune,--et le contentement de son sort modeste, le plaçaient au-dessus
-de toutes les conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie
-locataire qui vivait seule dans un appartement du temps de Béranger; et,
-garanti par son âge et sa mine contre toute interprétation équivoque de
-ses relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir au caractère
-aventureux de la rencontre. Il craignait seulement que celle qu'il
-nommait à part lui «sa nouvelle amie» fût peu flattée s'il lui parlait
-dans la rue,--et c'était là seulement qu'il pouvait lui parler,--à cause
-de l'habit trop médiocre qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui
-n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé et la barbe mal
-taillée, estimait ces particularités propres à écarter d'elle d'emblée,
-dans la rue, toute ancienne et inopportune connaissance. «Je croiserais
-mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait de moi!...» Et elle en
-était bien aise.
-
-La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs toute sa valeur que du
-fait qu'elle était unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait
-le journal par acquit de conscience, et le feuilleton, de temps à autre,
-où elle trouvait parfois matière à soutenir ses rêveries. Puis la
-pittoresque figure du journaliste venait à son secours dans sa
-correspondance avec Jean-Marie, qu'elle-même se prenait à juger trop
-uniquement sentimentale et peut-être fastidieuse pour son destinataire.
-La figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la burlesque, fournissait
-un élément d'échange. Et quand Élise était par trop mélancolique, ou
-même désespérée par les retards de Jean-Marie à décider de son retour,
-de peur de l'importuner par les seules lamentations de son coeur, elle
-recourait à quelque nouveau croquis d'après la figure de M. Angelus. Le
-bon M. Angelus ne se doutait pas de l'usage singulier qu'on pouvait
-faire de sa personne, de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon et
-des innocents désirs de son estomac à la table du ménage Courvoisier!
-Fra Angelico, du fameux journal où écrivit l'élite du XIXe siècle,
-servait de succédané à l'aliment d'amour dont manquait, par suite d'une
-délicate attention supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.
-
-Il servit à autre chose.
-
-A mesure que se prolongeait à Granville le séjour de M. Le Coûtre,
-Élise, à qui il était interdit de se fixer une date pour le
-recommencement de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville et
-sentait naître en elle une nostalgie de Granville plus vive que celle
-dont avait souffert son amant avant d'y succomber. C'était un sujet
-auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions en ses lettres, M.
-Le Coûtre ayant toute prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il
-n'avait dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement de la
-saison. Elle jeta, comme par hasard, le nom de Granville, lors d'une
-rencontre qu'elle eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très bien
-Granville: il connaissait tout. Il lui promit de lui communiquer un
-feuilleton déjà vieux de quelques années, où il étudiait l'église de la
-haute-ville et les remparts, un autre où il était question de
-Saint-Pair, village dont les La Hotte portaient le nom, et de l'accès au
-mont Saint-Michel, le but des excursions d'enfance d'Élise et de ses
-frères. M. Benedict Angelus avait un nom à être tombé du ciel: il en
-venait, c'était évident.
-
-Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton qui ne pouvait
-qu'achever d'instruire un homme si expérimenté sur l'état d'esprit d'une
-jeune femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela va sans dire,
-qu'Élise avait fui son mari et pris un amant; il n'ignorait pas que cet
-amant était pour le moment à Granville; mais ce que madame Courvoisier,
-l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à apprendre à personne, c'était la
-façon dont Élise aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour
-madame Courvoisier l'homme qui convenait à Élise, madame Courvoisier
-n'admettait pas qu'Élise aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart
-d'heure de conversation, le très avisé journaliste acquérait la
-certitude qu'il s'agissait, au contraire, de la part d'Élise, d'un amour
-éperdu. Il suffisait d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour
-qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut que celui-ci y loge
-son amie. Nulle description de Granville, lieu d'ailleurs pittoresque,
-n'approchera de l'enchanteresse image qu'une pauvre jeune femme peu
-lettrée évoquait en marchant à côté d'un vieux feuilletoniste, sous les
-arbres du quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère en
-rappelant ses années de jeunesse, le casino de bois, la plage de galets,
-la dune, le cours Jonville et même le port et les îles Chausey: elle ne
-croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le Coûtre. Cependant, trois
-mois auparavant, quand M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la
-saison d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des choses, que ne lui
-avait-elle pas dit contre la ville même qu'elle avait, disait-elle,
-assez vue, où elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait aucun
-charme!
-
-M. Angelus comprit rapidement que, quelle que fût la séduction de
-Granville, ce n'était pas sur son savoir archéologique touchant la
-vieille église, les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il
-convenait d'insister pour se placer à l'unisson avec sa compagne. En
-fait d'érudition, il recourut à la connaissance du coeur humain, plutôt;
-et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla adroitement des
-réflexions et sentences, parfois empruntées à nos moralistes, et parfois
-originaires de son propre cru, et qui avaient trait aux sentiments que
-les hommes nous inspirent plus sûrement que les paysages. Et, comme il
-était discret et suffisamment habile, il s'aperçut qu'Élise le suivait
-sur cette pente étrangère en apparence seulement, car en fait le sujet
-ne changeait point pour elle.
-
-Il en résulta chez cet homme, accoutumé à la compagnie des sceptiques,
-un étonnement d'abord, puis une sympathie pour une âme trop éprise et,
-par conséquent, vouée à quelque insigne malheur.
-
-Leurs entrevues étaient courtes, comme il convenait, dues seulement au
-hasard, mais secrètement recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus
-procurant par sa conversation quelque soulagement à Élise, Élise
-intriguant M. Angelus par son cas peu commun, par sa qualité de femme
-jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.
-
-C'était la première fois qu'Élise entendait des propos plus élevés que
-ceux du commun, mais, comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme,
-elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs, elle eût été
-aussitôt intimidée par lui et l'eût juché à une grande altitude. Mais il
-avait coutume de dire des choses originales et souvent profondes sur le
-même ton qu'il eût dit: «Madame, le temps se couvre; avez-vous pris un
-parapluie?» Et personne n'y faisait attention.
-
-L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne pouvaient pas parler du
-sujet qui précisément les unissait et inspirait leurs entretiens, car on
-était à une époque où le goût de la ligne la plus courte ne nous avait
-pas encore habitués à franchir, fût-ce avec brutalité, les obstacles. On
-a aimé longtemps les chemins sinueux qui contournent la place; on s'y
-est attardé à cueillir mainte fleur exquise que nous ne connaissons
-plus, et ces atermoiements et ces précautions semblent aujourd'hui
-ridicules.
-
-Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement elle les immolait à
-son amour, toutes les fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes,
-par exemple: de ses parents, ou bien de gens d'une autre condition
-qu'elle. Mais elle se fût jugée déshonorée de dire nettement: «j'ai un
-amant» à M. Angelus, rédacteur à _l'Écho du Parlement_, qui cependant le
-savait, ce dont elle n'avait pas le moindre doute. Elle l'eût trouvé
-malappris s'il avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle
-n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de ses plus vifs désirs
-eût été que cette glace tout artificielle entre eux fût rompue.
-
-Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au moment où il sortait de la
-loge, après son déjeuner, et qu'elle avait poussé avec lui la promenade
-jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau, elle vit
-sortir tranquillement du Jardin, traverser le quai et s'engager sur le
-pont de Solférino,--et son compagnon, tout en discourant, vit comme
-elle,--qui? Un homme grand, robuste, la mine fraîche et dorée: M.
-Jean-Marie Le Coûtre.
-
-M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant pas le fil de son
-discours, car il était fort étonné; mais Élise perdit complètement la
-tête. Elle était devenue livide; elle n'entendait plus rien de ce qu'on
-lui disait. Elle avait très bien vu que M. Angelus reconnaissait son
-amant. Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus: «Au revoir,
-monsieur...», le planta là et courut derrière Le Coûtre, qu'elle
-rattrapa sur le sommet de la courbe du pont.
-
---Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez pas avertie!...
-
-M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait point prévenue parce
-qu'il ne voulait pas lui adresser un télégramme de là-bas.
-
-Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il marchait, la canne
-à la main, sans sacoche, sans manteau, sans poussière sur son vêtement.
-Mais elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus, car elle
-percevait ces particularités à peine; le doute n'avait pas pénétré en
-son âme, et, d'ailleurs, la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où,
-et quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence. Elle
-suffoquait; elle dut s'appuyer contre lui. Et lui, lui disait:
-«Tenez-vous! Prenez garde!... Nous ne sommes pas chez nous...» Il était
-réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par la terreur d'être aperçu
-dans la ville en compagnie d'une femme, surtout d'une femme qui se
-compromettait si aveuglément, surtout d'Élise.
-
-Ces précautions, cette réserve extrême, cette possession de soi firent,
-par contraste, souvenir Élise de la désinvolture avec quoi elle venait
-de planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis, par analogie, des
-réticences qu'elle-même s'imposait à d'autres moments avec le même M.
-Angelus. Elle ne lui eût jamais dit: «J'ai un amant», mais elle venait
-devant lui de se jeter sur cet amant! Et, chose singulière, au vif même
-du chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente, elle eut presque un
-sourire. Elle souriait et se moquait d'elle-même. Inconséquences des
-natures façonnées par l'éducation et qui gardent par hasard une
-spontanéité, une fraîcheur.
-
-Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre le trop chaleureux élan de
-sa maîtresse, la tutoya en passant devant l'étalage d'un bouquiniste
-qu'il connaissait!
-
-On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient sur le sol de
-l'antichambre, mais vidés, le linge et les effets rangés dans les
-armoires.
-
---Depuis quand es-tu là? demanda Élise.
-
---Depuis hier, dit Jean-Marie.
-
-Il était de retour depuis la veille, et il n'avait pas cherché à la
-voir.
-
-Elle fut ébranlée en toute sa chair; c'étaient deux grandes émotions
-successives trop rapprochées; elle tomba dans un fauteuil et pleura.
-
-Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse; il bourra sa pipe, l'alluma
-et attendit.
-
-Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa de la poudre, et elle
-dit:
-
---Je ne te ferai pas de scène.
-
-Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se contint et s'apaisa. Il ne
-disait rien, car il était maladroit au mensonge, et la vérité, il
-sentait que mieux valait la taire. Celle-ci était cependant simple:
-ayant repris coutume à sa vie de garçon, entièrement libre, il n'était
-pas plus fâché de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé,
-qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente du train.
-
-Et Élise songeait: «Je ne lui dirai pas, non, je ne lui dirai jamais le
-mal que son absence a pu me faire. Cela l'ennuierait, simplement... Et
-toutes ces minutes, toutes ces heures comptées sur le cadran de ma
-pendule, et ces jours et ces nuits rayés de ma vie... Pourquoi, tout
-cela? Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà revenu... et qu'il n'est
-pas pressé!...»
-
-Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé l'image aimable que faisait
-Élise dans le fauteuil, fut content d'avoir une jolie et bien charmante
-femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis longtemps; et, sans
-paroles, il se pencha vers Élise, qui en fut trop heureuse.
-
-
-
-
-XV
-
-
-M. Le Coûtre était resté bel et bien près de deux mois absent. S'il eût
-annoncé avant son départ l'intention de prolonger ainsi son voyage,
-Élise fût partie pour Granville en même temps que lui, à tous risques. A
-son retour, il éprouva pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui
-rappelait les premiers temps de la liaison et qui eut tôt fait de
-replonger Élise dans une complète griserie. Cependant il cachait mal ses
-arrière-pensées. Il était soucieux. Élise attribua cela à l'état de ses
-affaires. Non, elles allaient relativement bien, malgré la perte de deux
-bateaux dans l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux pauvres
-hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve? à leurs familles? Nullement.
-Il était ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville on jasait...
-
-Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie apprit à Élise que
-personne ne parlait plus d'elle ni à monsieur ni à madame de La Hotte...
-Elle sentit son estomac se contracter, mais chassa une douloureuse
-pensée.
-
---Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à mes parents et à moi.
-Mais toi?
-
-Il sursauta. Il était de petite ville; et il apprit à Élise la peine
-qu'un homme peut y souffrir, tout comme une femme, dont les moeurs sont
-irrégulières.
-
-On jasait. Tout le monde, à Granville, savait qu'Élise avait fui le
-domicile conjugal; quelques personnes n'ignoraient pas qu'elle
-fréquentait M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le savaient-elles
-pas déjà? En réalité, toutes l'avaient entendu dire, mais beaucoup
-estimaient la chose peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas
-autrement flatté; il disait à Élise: «Votre réputation n'est sauvée, en
-somme, dans la majeure partie des esprits, que parce que vous aimez un
-homme qui n'est ni beau ni jeune...»
-
-Cela mettait l'amoureuse en rage:
-
---Je t'adore, disait-elle; tu es beau, tu es jeune.
-
-Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps à Granville à cause des
-racontars qui le poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des
-allusions sournoises; sur le port, on lui tapait sur le ventre ou
-l'épaule en le nommant «gros paillard». Il le dit à Élise afin qu'elle
-ne lui demandât plus: «Qu'est-ce que ça peut te faire?» En effet ces
-précisions et cette interprétation, par le vulgaire, d'un amour si
-grand, la blessaient.
-
-L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce que, pour lui, désormais,
-Granville n'était plus Granville; il n'y sortait plus le nez au vent,
-bon garçon connu avantageusement de tous, serrant la main d'un chacun,
-croisant d'un regard franc le premier venu, sur la digue, sur le cours,
-et sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis quinze ans aux
-propositions qu'on lui adressait de se présenter aux suffrages de ses
-concitoyens pour les élections municipales. Cette année, on ne lui avait
-adressé aucune proposition. Quelques messieurs, d'un oeil malin lui
-avaient dit, faisant allusion tout au moins à sa longue absence: «Vous,
-vous n'êtes plus d'ici...» Certains l'appelaient «le Parisien» et
-d'autres «le citoyen de Babylone!»
-
-Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du centre de ses
-affaires, de son atmosphère. Il n'était pas homme à en éprouver de ces
-dépits qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent. Il
-possédait un épais fonds de bonhomie; il avait simplement du chagrin.
-
-Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou seulement de le supporter
-était d'en faire confidence. Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa
-maîtresse?
-
-Il le lui confia abondamment; il ne garda rien pour lui; quelle que fût
-la difficulté qu'elle eût d'abord à comprendre qu'il pouvait être
-sérieusement atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne plus ignorer
-que son amant avait perdu ce qu'il tenait pour le plus cher au monde.
-
-La confession était faite si spontanément, avec tant de naturel et
-d'innocence, qu'Élise ne put un seul instant le soupçonner de lui faire
-grief, à elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi trop aimante
-pour penser que l'autre pût l'aimer moins, c'est-à-dire n'être pas
-encore heureux, infiniment heureux, malgré les ennuis que l'amour lui
-pouvait causer. Les ennuis? est-ce qu'elle n'en avait pas, elle?
-Cependant, qu'étaient-ils pour elle en comparaison d'une seule entrevue?
-
-En vérité, tout ce que son amant lui racontait ne l'atteignait pas
-elle-même, dans le fond intime de son coeur, et elle croyait sincèrement
-que les baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait entre
-ses deux bras toujours prêts à l'étreinte valaient bien Granville.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier à Jean-Marie le
-chagrin éprouvé par lui à Granville. Ce chagrin n'était que le résultat
-d'une impression éphémère dans un milieu hostile à toute liaison. Quoi
-d'étonnant qu'une nature précisément honnête en eût été influencée?
-Élise, incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas diriger les
-sentiments de son amant? Elle y songea et elle trouva d'instinct, dans
-ses réserves de femme, les moyens d'arriver à une telle fin. Ainsi,
-cette femme dotée de la meilleure éducation et destinée plus qu'aucune à
-la vie régulière, était poussée--une fois engagée dans l'amour--à
-employer les procédés d'action propres aux créatures dont le métier est
-de séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si élevée que semblât
-à son esprit la passion dont elle environnait Jean-Marie, dès l'instant
-qu'elle était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul et aux
-particulières exigences du tyran qu'elle sacrifiait; et elle en adoptait
-toutes les moeurs, en les improvisant à son insu, avec une touchante
-inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait sans pitié et sans nulle
-considération, sous les plus beaux prétextes, un homme à la voie tracée
-aussi à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes
-prolongées, et par ce goût de la vie civique qui s'empare de bon nombre
-d'entre nous à un certain âge.
-
-Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené jusqu'à le préciser; mais
-aussitôt hors de vue de la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents
-du large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du port, dans sa
-barque de pêche, parmi les matelots au milieu desquels il aimait à
-s'attabler, et à ses îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui
-semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour, il lui suffit de
-quelques jours pour se soumettre à l'emprise de sa jolie maîtresse; il
-s'étonna même d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille
-tendresse; il se reprocha d'avoir durement négligé Élise; il voulut
-faire quelque chose pour elle; et, comme, après tout, la plupart de ses
-amis de café n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable
-amoureuse quelques soirées par semaine. Ils dînaient ensemble; ils
-passaient ensemble les heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne
-s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de ces heures.
-
-Grave concession qu'il devait être difficile de retirer, même après le
-retour des amis. C'était le fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait
-plus étroitement la porte. Danger des réactions: on décide de se libérer
-et l'on redevient prisonnier davantage.
-
-Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de la fuite à Granville,
-et, en amante, par définition insouciante du lendemain, elle s'abandonna
-à sa joie.
-
-Ce furent ses beaux moments, son triomphe. L'automne fut radieux pour
-elle. Et quand l'hiver revint et que revinrent aussi les amis de
-Jean-Marie, elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir celui-ci
-près d'elle: il avait eu le temps de contracter des habitudes. Il
-faisait sa partie de dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise,
-qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café qu'il n'en trouvait
-en aucun endroit de Paris, et des breuvages dont elle avait autrefois
-appris la recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer la liqueur
-de cassis et les cerises à l'eau-de-vie de telle manière qu'elle était
-parfois jalouse de son oeuvre, se demandant si c'était par la
-gourmandise ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à elle tous les jours
-un peu plus.
-
-Sa personne physique se modifia beaucoup à cette époque. Comme un arbre
-favorisé par la saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait eu ce
-résultat que le bonheur présent se trouvait plus précieux et plus grand.
-Celui qu'elle avait goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été
-qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires; il avait eu
-le caractère et le charme d'une surprise; elle y était demeurée dans
-l'étourdissement. Dorénavant, elle était à même d'apprécier et la face
-de son bonheur et son revers possible. Cela communiquait une maturité à
-son ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de l'affolement, mais
-commençait à se laisser considérer de près, analyser, mesurer à sa juste
-valeur: et loin d'y perdre, il gagnait.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Dès lors commença pour Élise une période qu'elle nomma elle-même, plus
-tard, «le temps du Paradis terrestre». Son farouche ami était
-apprivoisé: l'animal dompté est plus docile--ou du moins semble
-l'être--que celui qui naquit familier, à l'ombre de nos communs.
-Jean-Marie subissait le charme d'une amante chaque jour embellie et de
-qui la puissance s'augmentait à mesure que diminuait l'ingénuité
-première. Élise, à présent, raisonnait son empire: elle administrait son
-pouvoir; elle savait quelles libertés il convient d'octroyer et tout ce
-qu'on achète de précieux moyennant ces largesses. Elle connaissait les
-points où il convient de ne jamais faire peser la tyrannie et ceux où un
-certain autoritarisme ne s'applique pas sans procurer, au lieu d'une
-douleur, un plaisir.
-
-Certes, elle était aussi peu que possible femme à abuser de cette
-lumière nouvelle; une telle science dans la conduite de l'amour n'ayant
-été formulée devant elle en aucune langue, était garantie des abus que
-comporte tout système: c'étaient moyens purement empiriques qui ne se
-superposaient même pas à sa tendresse, mais se fondaient en elle; Élise
-eût été bien incapable de les enseigner à ses pareilles; elle en usait
-ingénument et en parfumait son atmosphère enchantée. Les semaines, les
-mois passaient: comme un peuple heureux, Élise n'avait pas d'histoire.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par semaine à Élise,
-Jean-Marie subissait les taquineries de la «bande». C'est le nom qu'il
-donnait lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie de la
-semaine.
-
-«La bande» était composée d'hommes de son âge, à peu d'années ou de mois
-près, les uns et les autres, «dans les affaires», gagnant gros pour la
-plupart, économes toutefois, comme les petits bourgeois de ce temps-là,
-et tous atteignant ce moment de la vie où l'encolure dépasse 43, et où
-ne connaît plus de limites la ceinture du pantalon. Au delà d'un certain
-embonpoint, l'homme infailliblement prend ses aises. C'était une petite
-compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait jamais que fort résolue à ne
-pas se laisser «embêter».
-
-Dans «la bande», Jean-Marie Le Coûtre, qui passait pour cultiver le
-mystère, avait bénéficié, un temps, de la parfaite discrétion par lui
-observée. Une aventure qu'on ne narre point, même aux amis, est
-interprétée tout d'abord dans un sens avantageux. Mais tout s'use; à
-Paris, un loustic introduit vite un mot plaisant; le mot tourne à la
-scie; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude, l'obscurité et le
-silence qui semblent d'abord auréoler une princesse, peuvent tout aussi
-bien être tenus pour cacher un laideron... Sans doute M. Le Coûtre
-n'était pas de tempérament à se laisser importuner par une allusion
-désobligeante; mais l'allusion repoussée, fût-ce du haut d'une taille
-herculéenne, elle renaît sous mille aspects inoffensifs. Finalement,
-sans que rien fût d'une façon positive formulé autour de lui, Jean-Marie
-Le Coûtre ne pouvait plus ignorer que les moins malveillants
-l'accusaient de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il était.
-
-D'autre part, se trouvait parmi ceux de «la bande» un important
-joaillier de la rue Daunou, nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le
-Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait parfois avec lui. Celle-ci
-plaisait beaucoup et était l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen
-qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle de Le Coûtre? La
-situation de celui-ci en devenait, à la longue, difficile.
-
-Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à Élise, parce qu'il était
-assez intelligent pour comprendre que le seul remède était de souffrir
-en se taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était homme ni à
-supporter la contrainte, ni à s'écarter de son cercle masculin.
-
---Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais songeur?...
-
-Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion, comme s'il eût eu
-quelque chose d'indigne à proposer:
-
---Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas tout ce qu'il te faut...
-
---C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il? Je t'ai.
-
---Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu prétendes.
-
---Moi? je ne souhaite pas de voir un autre être que toi!
-
-C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se mordait les pouces en
-maudissant sa maladresse.
-
-Comme en tous les mauvais cas, il se sentait faible, il hésitait, il
-recourait aux demi-mesures.
-
-Il voyait devant lui une balance; il en discernait le fléau, et les deux
-plateaux tant bien que mal équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait
-falloir ajouter un poids. L'un des plateaux était celui d'Élise, l'autre
-celui de «la bande». Délibérer longuement n'était plus possible.
-
-Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré à Élise. Sous des
-prétextes, et même sans prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois
-la semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux douces gâteries, à la
-compagnie tendre de sa maîtresse. Et il espérait que, accordant
-davantage aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la maîtresse. Il
-consentait plus volontiers à paraître lâcheur ou lâché qu'à demeurer en
-butte aux plaisanteries touchant le physique de sa belle!...
-
-Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un côté ni de l'autre. Du côté
-de «la bande» on ne lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi.
-Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur; la douleur vraie, muette
-d'abord, puis s'exprimant par ces douces plaintes qui sont pires que des
-cris; la douleur profonde qui vous touche, vous attendrit ou bien vous
-crispe.
-
-En ces instants critiques, Jean-Marie n'était retenu près d'Élise que
-par la timidité, par l'ascendant qu'elle avait sur lui en qualité de
-«femme du monde». Aussitôt que, chez lui, était détendu le lien
-amoureux, c'était par une telle valeur qu'Élise gardait son ascendant.
-Si elle ne l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle était
-perdue.
-
-Jean-Marie en vint à commettre un acte qui n'était pas conforme à sa
-nature, mais qui lui était offert comme expédient de fortune. Il arrive
-que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation--tout comme,
-d'ailleurs, à l'inverse, l'ivresse du sacrifice--fassent accomplir à un
-homme un geste exactement opposé à celui que l'on pouvait attendre de
-lui.
-
-Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais non de fourberie, ne
-s'avisa-t-il pas de vanter à son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que
-celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!
-
-Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son ami Saulieu, célibataire
-pourvu d'une maîtresse, et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou
-crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait d'une faveur; Le Coûtre
-était timide, chacun savait cela; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout
-de go à une partie carrée... Outre le plaisir de faire un bon dîner, la
-curiosité piqua le négociant Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de
-celui-ci.
-
-Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant Lapérouse et s'en
-trouvèrent bien; mais ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en
-effet donné aucun rendez-vous.
-
---Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa Saulieu à l'oreille de Le
-Coûtre. Pourtant, la cuisine m'a paru fade...
-
---Vous m'étonnez!
-
---Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour donc y allez-vous?
-
---Heu... fit Le Coûtre, mal préparé,... heu... eh! bien, mardi, par
-exemple.
-
---Ha.
-
-Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de rien.
-
-Cependant Jean-Marie sentit son coeur battre, trop fort. Ah! par
-exemple, voilà qui était nouveau pour un gaillard de sa trempe.
-
-Ce colosse fut troublé comme une fillette, comme un gamin qui se jette
-en sa première aventure.
-
-Cependant il fallait aller de l'avant.
-
-Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise dans un traquenard. De
-loin, oui, oui, il avait bien considéré l'événement comme inévitable.
-Mais l'événement, considéré de près, quelle différence!
-
-Il avait dit: «Mardi», jour qui tombait le surlendemain, afin de se
-ménager le temps, tout juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti
-de la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même de ne la
-point préparer, faute du temps qui eût été à cela nécessaire, s'il
-adoptait le parti un peu cavalier de ne la pas préparer.
-
-Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.
-
-Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile de mal agir. Il
-fut, durant un jour et demi, poursuivi par le remords. Il ne parvenait
-pas à dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir d'Élise, il se
-condamnait aux yeux de sa maîtresse, car elle était trop fine pour ne
-point attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation de la
-rencontre, lorsque la rencontre, qu'on aurait prétendue fortuite, serait
-devenue un fait accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir un
-état anormal en son amant. Elle le lui signala. Il le mit sur le compte
-de ces si complaisantes «affaires» qui sont toujours là pour un homme,
-toutes prêtes à expliquer tout.
-
---Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches trop tard... Je ne t'en
-dis rien, mais les soirées, de plus en plus fréquentes, que tu passes
-loin de moi, ne te sont pas bonnes!...
-
---Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens! nous allons dîner tous
-les deux...
-
-Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore qu'au lundi. Les deux
-amants allèrent ensemble chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y
-heurtèrent à aucune figure connue. Élise était heureuse; mais elle ne
-déridait pas Jean-Marie. Il pensait à la scène du lendemain, qu'il avait
-voulue et provoquée, et il avait l'oeil du marin qui voit descendre
-régulièrement le baromètre.
-
-Mais, pour Élise, le restaurant était la fête; et, impuissante à
-rasséréner Jean-Marie, ce fut elle qui le lendemain lui dit:
-
---Si nous y retournions, qu'en dis-tu?
-
-Par cette parole providentielle, il sembla soulagé. La puérilité de cet
-homme robuste était si grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui
-qui entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il y avait tant de
-chances qu'on se mêlât, peu ou prou, mais qu'un caprice de la seule
-Élise décidait du sort. Il eut l'astuce de répondre:
-
---Ce n'est pas moi qui t'y conduis!...
-
-Élise était enivrée par la perspective d'un deuxième jour de liesse, à
-passer en compagnie de son amant.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse, et d'assez bonne
-heure. Beaucoup de tables étaient inoccupées encore.
-
-Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage des fenêtres,
-s'installa près de l'une d'elles, dans une pièce petite au plafond bas,
-aux murs ornés de peintures vieillottes, et il commanda le menu, tout en
-reluquant les personnes qui entraient dans la même salle, celles qui
-passaient par cette salle pour pénétrer dans la suivante, et celles même
-que l'on voyait par la porte ouverte, passer directement de l'escalier à
-la salle du fond.
-
-Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le potage, que firent leur
-entrée Saulieu et sa maîtresse. Ceux-ci allèrent tout droit à une table
-située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise, assise vis-à-vis
-de Jean-Marie, les voyait et voyait surtout la maîtresse de Saulieu,
-celui-ci tournant le dos à Jean-Marie.
-
-Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient reconnus et avaient échangé un
-signe. Jean-Marie, d'abord pâle, avait «piqué un soleil» comme un
-collégien.
-
-Nullement troublée, Élise lui demanda:
-
---Tu les connais?
-
---C'est un joaillier de la rue Daunou; je le rencontre à la brasserie...
-
---_Elle_ est bien, dit Élise.
-
-Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût pu préparer Élise, la
-sonder, savoir ce que lui produirait un contact plus rapproché, et
-menaçant, avec un ménage irrégulier comme le sien... A vivre dans
-l'irrégularité on se donne à soi-même de bonnes raisons, mais aux
-autres?... Il n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.
-
-Élise demanda:
-
---Quel âge lui donnes-tu?
-
---A qui?
-
---A la femme de ton joaillier...
-
---Je ne sais pas... La trentaine peut-être.
-
---Tu la connais donc?
-
---Pourquoi?
-
---Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois pas; tu ne l'as pas
-regardée!
-
---Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.
-
---Ces messieurs, alors, amènent leur femme à la brasserie?
-
---Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais lieu?
-
-Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne, ignorait ce
-détail de moeurs. Et elle ne lui reconnaissait d'ailleurs pas
-d'importance. Mais elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui
-rendait la pareille amplement.
-
---Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle à son ami. Elle est
-décidément bien.
-
---Ils s'adorent, dit Jean-Marie.
-
-Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient, mais l'optimisme et
-la bonne humeur d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes,
-lui faisaient tout interpréter d'une manière favorable. Son bel appétit
-reprit. Élise, qui regardait toujours le couple, demanda:
-
---Est-ce qu'ils ont des enfants?
-
---Non, dit Jean-Marie.
-
---C'est dommage!
-
-Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient pas mariés. Après
-quoi, tout eût été facile: Élise, sachant à quoi s'en tenir, les
-accueillerait ou non. Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir?
-Et il ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise vers le but
-qu'il souhaitait d'atteindre en entamant l'éloge soit de la jeune femme,
-soit de Saulieu. Mais rien de tout cela!
-
-L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la salle du restaurant,
-les deux couples, seuls, étaient là «en partie», et décidés à dîner
-bien.
-
-Aux autres tables, des clients habituels, appelant maître d'hôtel et
-garçons par leur prénom, causant familièrement avec le patron, déjà
-réglaient leur addition.
-
-Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée juvénile:
-
---Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.
-
-Et cette constatation simplette la fit sourire. Jean-Marie était
-abasourdi, mais troublé encore.
-
-Le moment vint, en effet, où les deux tables, seules, demeurèrent
-occupées. Il fallait parler très bas pour qu'on ne s'entendît point de
-l'une à l'autre. Alors le coeur de Jean-Marie se reprit à battre avec
-excès; et celui d'Élise aussi, mais pour un motif différent.
-
---Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur parlerais...
-
---Évidemment!
-
---Ils t'auraient peut-être invité à leur table?
-
---C'est probable. Et puis?
-
---Et puis, je te gêne: voilà ce que je constate.
-
-Jean-Marie empoigna de sa main puissante les doigts menus d'Élise, et,
-très sincèrement, il les retint avec tendresse.
-
-Élise demeura un moment mélancolique. Elle faisait un retour sur
-elle-même et sur les choses. Alors elle eut cette réflexion inattendue,
-qui stupéfia son amant:
-
---C'est bien la première fois, soupira-t-elle, que je regrette de n'être
-que ta maîtresse!...
-
-Si une occasion de parler devait se présenter, c'était bien celle-là.
-Jean-Marie n'eût jamais osé souhaiter circonstance plus favorable à ses
-fins; et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté finale. Mais
-il était trop surpris, trop ébaubi par la trop belle faveur du destin.
-Et en outre, comme toujours, se présentait l'idée de parler, de
-s'engager dans une explication, de dire par exemple: «Nous ne sommes
-qu'amants? Mais eux aussi!... Alors?...» Non; il dit un mot quelconque
-et inutile:
-
---Pourquoi?
-
---Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver avec des gens qui
-t'amuseraient peut-être... Et je serais tout de même restée avec toi...
-
-Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner si longtemps et à se donner
-des palpitations comme une femmelette!... Puisqu'il était encouragé par
-Élise elle-même, et sans bien saisir d'ailleurs ce qu'il y avait de
-charmant dans l'être délicat dont il retournait le sort comme une carte
-à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite, tout en savourant son
-café, il mima soudain, vulgairement, une scène de Footit et de Chocolat
-qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque. La scène était classique
-parmi les habitués de la brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre.
-On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire. Et Jean-Marie,
-prenant tout à coup un étrange accent anglais, dit:
-
---Allô!...
-
---Allô!... répondit sur le même ton Saulieu, sans plus bouger que
-n'avait fait Le Coûtre.
-
---Avez-vô bien dîné?...
-
-Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite niaiserie.
-
-La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.
-
-Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu, ne sachant pas...
-N'avait-elle pas vu les choses les plus extraordinaires depuis qu'elle
-avait dit adieu aux moeurs des siens? N'avait-elle pas tout trouvé beau
-et bien, pourvu que son amour le couvrît? Elle faisait la figure d'une
-jeune femme mariée à un étranger et qui assiste pour la première fois à
-une représentation donnée dans une langue qu'elle ignore, mais qui est
-celle de l'homme aimé d'elle.
-
-Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction de voir son amant
-rasséréné, rieur, et mieux dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne
-l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.
-
-La farce des deux pantins se poursuivait, à l'inextinguible joie de
-l'amie de Saulieu, qui, parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du
-sien aux communications téléphoniques. La glace, par le moyen de ce jeu,
-était rompue. Le moyen, après cela, de ne pas se rapprocher? Les
-présentations, du moins celles des deux femmes, furent faites en
-bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua même pas que son amant
-disait, non pas: «Monsieur et madame», mais «Monsieur Saulieu» et puis:
-«Madame...»
-
-On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise ne pensait pas à
-elle-même, pas davantage à la situation, mais seulement à la joie de
-Jean-Marie.
-
-Quand on se quitta, Élise dit à son amant:
-
---Tout de même! j'ai un scrupule...
-
---Renfonce-le! dit Jean-Marie.
-
-Il devenait brutal, comme il était devenu d'une assez lourde vulgarité,
-aussitôt en contact avec sa compagnie ordinaire.
-
-Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son amie que son scrupule
-était superflu et que le couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus
-régulier que le leur.
-
-
-
-
-XX
-
-
---Non!... quant à ça! non, dit Élise, je ne me vois tout de même pas
-assise sur la banquette d'une taverne, devant un bock, au milieu de la
-tabagie... Mais, ne te chagrine pas, mon chéri. Écoute la solution que
-j'ai décidé de te proposer et qui ne me paraît pas impossible. Voilà:
-
-»Je ne songe pas, bien entendu, à te priver d'aller à la brasserie avec
-ta bande. Tu iras sans moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours
-que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh bien, pourquoi
-n'inviterions-nous pas ta bande à venir chez moi?... La pièce qui me
-sert de salle à manger peut se prêter à cette réunion; j'achèterai des
-verres, des cartes à jouer, je me procurerai de la bière... On pourra à
-la rigueur compléter le mobilier...
-
---Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne saura ce que tu peux être
-gentille!
-
---Tu crois que ça leur plairait?
-
---Il n'y a pas de doute... Ah! oui, mais... et Saulieu?
-
---Eh bien! Saulieu?
-
---Je veux dire: Saulieu et Clara?...
-
---Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai pas de raisons pour faire la
-prude... D'ailleurs, et elle se tient très bien, cette petite femme,
-elle est sympathique. A propos: d'où sort-elle?
-
---Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier qui l'a trompée avec
-toutes ses premières et avec quelques clientes et lui a fait mener une
-vie infernale. Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis deux, l'amie
-fidèle de Saulieu qui lui fait mener, brasserie à part, l'existence la
-plus bourgeoise.
-
-Le terme «bourgeois» appliqué à quoi que ce fût, mais de non conforme
-aux lois, faisait toujours sourire Élise.
-
-Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer, par son visage fin,
-quantité de nuances qui, par leur nature, devaient échapper à un homme
-de son espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus de cela, et il
-en résultait au contraire au bénéfice d'Élise un prestige.
-
-Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement. Bien qu'elle eût
-l'air de tenir l'opération comme légère, en fait, l'opération entraînait
-une quantité de petites opérations accessoires. Par exemple, il manquait
-des chaises, un canapé, des cendriers, la verrerie, les pots à bière,
-des plateaux et même un tapis dans la pièce dite salle à manger. Il
-manquait des porte-manteaux dans l'antichambre. Élise eût-elle jamais
-pensé être exposée à recevoir deux personnes à la fois dans son
-perchoir? Son perchoir représentait pour elle la solitude, la rêverie
-amoureuse pour quoi il suffit de peu de matière; quelque négligence, un
-aspect quelque peu bohème ne la choquaient même pas, mais à la condition
-que ce fût dans la solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque
-rappelant, fût-ce du plus loin, les moeurs de la société, s'introduisait
-en son appartement, il fallait à tout prix qu'Élise donnât aux choses un
-aspect traditionnel et classique. Une nécessité s'imposait à elle, à
-savoir: que rien ne manquât.
-
-Et tout manquait! Elle s'en apercevait après coup, la proposition de
-«recevoir» chez elle étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie. Tout
-manquait, non seulement dans la pièce destinée à accueillir «la bande»,
-non seulement dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher, où il
-se pouvait que l'aimable Clara vînt ôter son chapeau, se laver les mains
-ou se trouver mal: que sait-on jamais?
-
-Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle consacra à cette
-besogne son temps, ses économies aussi, voire davantage. Il est juste
-d'ajouter qu'elle fut ardemment secondée par la bonne Mélanie, heureuse
-de voir enfin du mouvement, du monde, d'entendre du bruit, et par madame
-Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire ce qu'elle appelait
-une «femme comme il faut», exultait à la seule pensée que de la «femme
-comme il faut» Élise allait du moins accomplir un des gestes essentiels,
-qui est, disait-elle, de «recevoir bourgeoisement».
-
-Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de l'être, Élise ne manqua
-pas d'éprouver la satisfaction qui suit un effort accompli; mais alors,
-c'était, depuis huit jours, le premier moment de réflexion qu'elle eût,
-et il lui semblait, sans qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et
-tout ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient
-l'admiration à la concierge et à la servante, lui laissaient à elle, par
-un contraste singulier, l'idée de ravage et de ruine...
-
-«Pourquoi?» se demandait-elle. Et elle crut que cela provenait de ce que
-ces meubles, ces carpettes, ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient
-l'installation rapide, provisoire, répandaient une odeur publique comme,
-par exemple, un box d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des
-inutilités, ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement; elle
-voulait imiter ce que la vie dépose jour après jour et qui, à la suite
-de longues années, communique aux murailles comme aux choses un peu de
-la personnalité des habitants. Vieux coussins, gravures anciennes,
-bibelots d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous viennent de
-famille, si muets quand on ignore à quelles haleines ils ont mêlé leur
-brise, silhouettes, miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le
-rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta des dettes. Pour
-qui, pour quoi tout cela? Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son
-amant? Sans doute, mais exactement pour que Jean-Marie demeurât plus
-étroitement uni à «la bande»!...
-
-Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue d'obtenir le résultat
-le plus opposé à ses fins personnelles les plus chères. Elle était venue
-ici pour être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour, le moment
-de voir l'homme qu'elle aimait. La nudité de ses trois petites pièces
-lui avait plu parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses rêves
-et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais garnies, ne lui
-rappelaient plus seulement Jean-Marie mais une exigence inhérente au
-caractère de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie avait des
-autres et non pas d'elle!...
-
-Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant l'air de construire,
-elle l'avait fait, c'était afin d'éviter un mal plus grand.
-
-Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une chaise longue nouvelle, en
-se reposant du tracas de toute une semaine.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection pour sa locataire,
-montrait le nez sous les prétextes les plus inattendus: un fournisseur
-s'était présenté avant l'heure du lever de Madame; on n'avait pas voulu
-déranger Madame; le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il
-s'agissait précisément d'un objet dont elle avait un pressant besoin:
-une chope à bière qui certainement ferait dire à quelqu'un: «Mais on a
-tout ce qu'il faut dans cette maison!» Madame Courvoisier mettait à
-profit l'occasion pour reparler de son appartement du haut, avec
-terrasse et tonnelle... Elle ne l'avait toujours pas loué; elle
-endossait la responsabilité de le réserver à Madame... Madame changerait
-bien un peu sa vie, un jour ou l'autre... Madame s'agrandirait... Le
-moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce que «Monsieur» ne
-serait pas mieux, là-haut, à respirer le bon air avec ces messieurs?...
-Il n'y avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était plus agréable
-que la campagne, où l'on est mangé par les insectes, où l'on entend le
-cri de la chouette et les hurlements des chiens à la lune...
-
---C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon. Je viens de faire des frais
-considérables; pour le moment, je n'ai pas le sou.
-
-Cette réflexion avait pour invariable effet de faire sourire la
-concierge. Alors, celle-ci, se retirant, ajoutait:
-
---Monsieur Angelus ne cesse pas de dire de Madame que Madame est une
-femme si intelligente!
-
---L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui le bonjour de ma part.
-
-Tout était en état, vraiment, autant que choses du monde peuvent l'être,
-lorsque tomba le premier soir où les gens de «la bande» étaient invités
-chez Élise.
-
-Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui n'était guère dans ses
-manières, affecta d'arriver légèrement en retard, afin de n'avoir point
-l'air de faire le maître de maison. Saulieu et Clara étaient là, ainsi
-qu'un M. Grévillon, caissier principal dans une banque. Jean-Marie
-rencontra dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste. Il
-vint encore un nommé Basse, simple rentier. Mais trois s'étaient
-excusés: Legérant, principal clerc de notaire; Juredieu, un chemisier
-connu, et Landais, professeur à Chaptal, de tous le plus habile joueur.
-Ces trois abstentions ne furent pas commentées, ce qui parut à tous pire
-que de l'être. Les trois hommes étaient des plus assidus à la taverne.
-Les deux premiers, mariés, pères de famille; le troisième, célibataire
-et même en puissance d'une maîtresse qui venait le prendre à onze heures
-tapant. La maîtresse de Landais était cause de l'absence du professeur,
-on le pouvait supposer. Était-ce leurs moeurs régulières qui empêchaient
-Juredieu et Legérant de venir au quai du Louvre?
-
-Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante, en une certaine
-mesure, se trouva alourdie par l'incident, qui pesait sur chacun, sans
-que personne l'osât dire.
-
-Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient grâce à des
-soucis de moindre importance, et par le babillage de Clara qui, ne se
-mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à causer.
-
-Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de tout le monde, et il
-était visible que plusieurs regrettaient celle de la brasserie; de plus,
-bien qu'on eût cru penser à tout, il manquait un «jacquet»! Par contre
-la conversation de Clara, contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer,
-ne lui était pas désagréable.
-
-Comme de juste, Clara, seule à seule avec une femme nouvelle venue,
-raconta aussitôt son histoire. Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre
-était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta volontiers.
-
---L'aimiez-vous? interrogeait Élise.
-
---Je ne savais pas! répondait Clara... Aimer un homme, j'ai su ce que
-c'était plus tard...
-
---Alors, vous n'aimiez pas votre mari?
-
---Peut-être que si... Une jeune fille qui se marie: on aime toujours le
-mariage, les toilettes, les fêtes; changer de vie n'est pas pénible non
-plus... Et puis, quand une jeune fille se marie, il y a toujours autour
-d'elle celles qui ne se marient pas... Amour ou non, d'ailleurs, être
-trompée, pour nous, est un vilain coup.
-
---C'est vrai.
-
---Maintenant, il y a manière et manière d'être trompée. Moi, je l'ai été
-royalement!
-
---Moi aussi, disait Élise.
-
-La similitude des cas unit. Clara, quoique plus éveillée qu'Élise, était
-d'âme assez rudimentaire; elle s'était, en sept ou huit années, laissé
-imprégner par ce que son mari d'abord, puis son amant avaient de
-vulgaire. Que ceci eût été insupportable à Élise s'il n'y avait eu,
-entre Clara et elle, la similitude des cas!
-
-Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle se tenait sur la
-réserve; elle laissait parler Clara, qui ne demandait pas autre chose;
-et elle éprouvait une secrète délectation à écouter une histoire qui,
-avec des variantes, ressemblait à la sienne.
-
-Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie, en le retrouvant le
-lendemain, rue Guénégaud, ne fut pas: «Pourquoi ne sont-ils pas venus?»
-ni: «Quel ennui que cette bière!... etc.» mais bien:
-
-«Cette Clara est tout à fait bonne fille.»
-
-C'était précisément ce que Jean-Marie attendait le moins d'une femme
-telle qu'Élise. Et il lui sembla que toutes les autres difficultés
-devaient s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était ce qu'il
-avait le plus redouté, devenait non seulement facile mais agréable.
-
-Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux entre les deux amants,
-elle ne voyant personne, lui ne disant que fort peu de chose de ses
-affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne connaissait pas. Tout à
-coup des thèmes à bavardage abondèrent. Et qu'ils pussent devenir
-l'occasion de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une petite
-société, munie de ses travers et de tous ses inconvénients naturels, se
-mêlait à eux. Ah! il y eut de quoi parler!
-
-Le lendemain de la réunion chez Élise, «la bande» allait à la taverne,
-avenue de l'Opéra. Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait
-demandé:
-
---Est-ce qu'on vous y verra?
-
-Élise, interloquée, avait dû répondre:
-
---Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir de chez moi.
-
---Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous allez bien chez Lapérouse?
-
---Il faut manger quelque part, avait dit Élise.
-
-A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume, et les hôtes d'Élise et
-les trois abstentionnistes: le clerc de notaire, le chemisier, le
-professeur à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages
-d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par conviction, soit par
-politesse envers Le Coûtre:
-
---Nous avons passé, hier, une excellente soirée!
-
-A quoi le professeur s'inclinant dit:
-
---J'ai regretté...
-
---Nous avons regretté... firent en se regardant le négociant et le clerc
-de notaire.
-
-Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on but comme à l'ordinaire. La
-conversation, d'ailleurs, entre ces messieurs, était maigre. Elle se
-trouvait provoquée d'une manière intermittente par une réflexion de
-Clara, qui, regardant autour d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara,
-peu politique de nature, et nullement réservée, ne voyait, elle, aucun
-obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée, et elle disait les choses
-comme elles lui venaient: par exemple qu'elle se «rasait» moins dans une
-maison particulière que dans un lieu public, ou bien que madame...--elle
-avait oublié le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre--que madame
-Destroyer était une femme très sympathique.
-
-A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé s'il eût été certain
-qu'ils fussent agréés du professeur, du chemisier et du principal clerc.
-Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de tenir la soirée comme
-n'ayant pas eu lieu. Des autres même, Clara obtenait à peine un
-acquiescement, car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes était
-considérable. Quand le professeur fut parti, à onze heures précises,
-avec la petite Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la
-compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois une détente. On
-était moins gêné, semblait-il, en présence des deux hommes mariés et
-pères de famille. On parla ouvertement de menus incidents de la soirée;
-on chargea Le Coûtre de donner des conseils à sa «charmante amie» à
-propos de la bière. Mais personne ne se risqua à dire: «Nous sommes
-invités chez madame Destroyer, mardi: viendrez-vous cette fois?»
-
-Et la situation demeura identique, toute la semaine. Nul progrès, nul
-recul. Même incertitude touchant ce que pensaient ou préméditaient les
-trois personnages; même déférence des autres vis-à-vis d'eux: même
-mémoire reconnaissante et charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait
-quitté un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait qu'en son
-absence quelque chose aurait été dit. Mais, à son retour, le lendemain,
-il semblait bien que rien n'avait été dit: on l'eût vu écrit sur le seul
-visage de Clara.
-
-Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie et lui disait:
-
---Oh! vous, vous avez une amie «chic»!
-
-Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara regardait Jean-Marie,
-l'examinait avec un regard d'enfant, et avec une inconscience cruelle
-d'enfant, lui disait:
-
---Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une chance!...
-
-Était-ce influence des opinions répétées de Clara? Était-ce impression
-réellement éprouvée par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise?
-Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois boudeurs, recevait un
-rehaut du fait de posséder une telle amie. On l'enviait, c'est possible;
-on s'expliquait mal sa chance, c'est certain; mais à tout prendre il
-gagnait. Et il le sentait bien. En tout cas, de «la bande» s'il avait
-pour lui une majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour lui
-Clara,--la femme,--ce qui est beaucoup.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc de notaire et le
-chemisier firent entendre, chacun de son côté, qu'ils étaient
-précisément retenus le mardi suivant. On eut donc, avant la seconde
-soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.
-
-Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.
-
-Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette triple abstention
-renouvelée, et d'ailleurs aggravée par le mutisme de ces messieurs, que
-les deux hommes mariés et pères de famille se refusaient à aller chez
-une femme séparée de son mari et notoirement la maîtresse d'un de leurs
-amis. Le professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y rendre par
-ses habitudes de maniaque, à moins que ce ne fût par une antipathie ou
-un dédain secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente
-camaraderie des cercles, de ces sentiments cachés qui se manifestent
-pour peu que surgisse une occasion étrangère à la coutume du lieu.
-
-Quelle allait être la répercussion de ce parti pris des trois
-abstentionnistes sur le succès des soirées chez Élise? Une première
-conséquence était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de la jeune
-femme, devaient se renouveler deux fois la semaine, étaient réduites à
-être hebdomadaires. Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du sort
-de la prochaine.
-
-Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux abstentions nouvelles
-s'ajoutèrent aux trois premières. Il est vrai que l'une était celle du
-rentier Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après l'absence
-exigée par le deuil, quel parti Basse adopterait-il? On demeurait
-d'ici-là en suspens. La seconde était celle de Grévillon, le caissier,
-appuyée sur un prétexte futile.
-
-Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur Wormser, Saulieu et
-Clara. Plutôt que de faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent
-jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire à la manille, car
-les échecs, les dames, le jacquet,--la pauvre Élise avait fait emplette
-d'un jacquet!--ne pouvaient occuper que deux de ces messieurs sur trois
-qu'ils étaient y compris Jean-Marie. On finit par une partie de dominos.
-La bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net, une atmosphère
-de défaite.
-
-Clara, insensible aux événements, se montrait de plus en plus
-enthousiasmée des grâces d'Élise; que ces messieurs fussent nombreux ou
-non, qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait; elle parlait,
-elle parlait, elle parlait...
-
-La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait qu'Élise fît dire
-qu'elle serait encore chez elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit
-sur lui de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté Élise, qu'il
-serait obligé de s'absenter dans la semaine.
-
-On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si ce n'est celle que Clara
-avait arrachée à Élise de faire ensemble un petit tour dans les
-magasins, le prochain samedi.
-
-Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le petit appartement garni
-par elle avec tant de rapidité et à si grands frais. Elle parcourut ses
-pièces, où trois personnes étrangères laissaient autant de désordre que
-six ou sept. La table était maculée, les verres poisseux, épars sur les
-meubles; l'odeur nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac
-envahissait la chambre à coucher. De cette réunion comme de la
-précédente, que restait-il, en somme, dans le souvenir? Un vain bruit.
-Et c'était l'échec de réunions pareilles qu'elle était réduite à
-déplorer! De réunions pareilles le destin voulait que son bonheur
-dépendît. Oui, elle déplorait d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou
-deux fois la semaine, contempler le désordre, les objets sordides, le
-brouillard empesté!
-
-Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un rendez-vous l'après-midi,
-elle se disait uniquement ceci: «Pourvu que celle-là n'aille pas me
-mettre en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie!» Car elle ne
-croyait pas au déplacement annoncé par celui-ci.
-
-Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du dépit éprouvé par
-Jean-Marie.
-
-Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son amant en un tel état
-d'irritation. Lui si tranquille d'ordinaire, si incapable de réaction!
-C'est qu'il avait pris à coeur ce projet de réunions, c'est qu'il avait
-satisfait sa vanité d'homme en dévoilant à ses amis une maîtresse qui,
-selon son expression, «les enfonçait tous et toutes, eux, leurs
-maîtresses et leurs femmes légitimes»! Ne leur avait-il pas fait une
-proposition très décente? car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement
-avec Élise; Élise était une «femme du monde» digne, séparée de son mari
-et chez laquelle il allait, en invité, lui comme eux. Et ces messieurs
-faisaient la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui donc
-prenaient-ils Élise?
-
---C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me font! disait-il à Élise.
-Nous allons bien voir!...
-
-Il voulait les souffleter pour commencer. Après, c'était fini avec eux,
-fini avec «la bande», bien fini.
-
---Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout congestionné; tu entends:
-ils ne me reverront plus!...
-
---Chut!... faisait Élise.
-
---Pourquoi me taire?
-
---De peur qu'on n'entende de si grands mots!... Il ne faut jurer de
-rien. Sait-on comment les choses tourneront?
-
-C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui. Il l'était si bien
-qu'il fit le voyage annoncé. Il le fit, non pour tenir sa parole, en
-vérité, mais parce qu'il avait besoin d'air.
-
-Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue et ses frais, mais
-l'échec des réunions lui valut d'être seule, une semaine durant,
-c'est-à-dire privée de Jean-Marie.
-
-Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une entreprise qu'elle avait
-approuvée, évitait de monter; Mélanie hochait la tête et ne cessait de
-déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit visite à Élise, lui,
-totalement désintéressé, étranger aux contingences, heureux de pouvoir
-exposer ses idées devant une femme qui l'écoutait et paraissait le
-comprendre.
-
-Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit surtout Clara.
-
-La possibilité de fréquenter Élise était un événement considérable dans
-la vie de Clara; aussi en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué
-Élise, n'eût été la «similitude des cas». La similitude des cas
-fournissait des sujets de causerie dont le charme était ininterrompu,
-car chacune, en ces sujets plus parallèles que semblables, ne percevait
-que le sien. Et quoique Élise, toujours discrète et réservée, donnât peu
-de voix dans le duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait
-elle-même, elle repassait toutes les péripéties de son aventure, comme
-lorsqu'on lit un roman où l'on se substitue à l'héroïne; et, continuant
-de bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle se murmurait non
-moins sincèrement: «Je ne suis donc pas seule!»
-
-Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme cela était inévitable,
-invita Élise à venir visiter son appartement quai de Béthune. Il
-s'agissait à peine de venir «chez Clara»; il s'agissait de venir «par
-curiosité» visiter un appartement peu ordinaire. Pour Élise, aller là
-était en effet faire une simple promenade. Elle suivait le quai aux
-Fleurs, passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le pied dans
-l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De vieilles maisons, une Seine
-qui, malgré la canalisation, conserve encore des airs de gravures de
-Rigaud. On passait devant de grands porches décelant une cour ornée d'un
-tronc d'arbre, d'un pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que
-surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant le vieil escalier,
-Élise, à chaque étage, voyait en effet se dessiner le bras méridional de
-l'église Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de Granville, et
-du culte de son père pour les «vieilleries». Elle pensait à M. de La
-Hotte, à son arbre généalogique, à son culte pour tout ce qui concernait
-la famille et généralement le passé, à l'instant même où elle tirait le
-cordon de l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre de
-Clara, femme divorcée, vivant maritalement avec le négociant Saulieu!...
-
-De cette qualité dernière de Clara elle eut la révélation nette, en
-pénétrant dans l'antichambre où les cannes, les chapeaux, les pardessus
-d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la maîtresse de Le
-Coûtre; toutefois jamais elle n'eût laissé dans l'entrée, sauf durant le
-temps d'une visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus... Mais
-Clara accourait, lui serrait tendrement les mains, et, aussitôt,
-l'enchantement de la vue emportait toute impression fâcheuse.
-
-Un ciel immense, une éclatante lumière, le dôme du Panthéon
-couronnant les vieux toits de la montagne Sainte-Geneviève et de
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet, la Seine miroitante, les bateaux; et, du
-balcon où l'on se porte aussitôt: le chevet de Notre-Dame! Quel tableau,
-plus fait encore pour l'esprit que pour l'oeil, ainsi qu'Élise,
-ignorante, en eut l'intuition en pensant immédiatement que ce serait un
-spectacle à montrer à M. Angelus.
-
-Revenue de son émerveillement et ayant descendu la marche haute qui vous
-jetait sur le sol du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer: ce
-fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires de cet appartement.
-
---Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou monsieur Saulieu? demanda
-Élise.
-
---C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons, chacun de notre côté.
-C'est chez un marchand de bric-à-brac que nous avons fait connaissance.
-
-Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait cru éblouir ces gens-là
-avec son ameublement bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce
-détail son amour-propre, mais, par une supériorité, et précisément de
-détail, Clara tout à coup grandissait à ses yeux. L'appartement de
-Clara--ou de Saulieu et de Clara--ressemblait à un petit musée.
-
---Et comment se fait-il, demanda Élise, que vous quittiez un si joli nid
-pour aller vous attabler le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?
-
---Mais il faut bien voir du monde! répondit Clara.
-
-Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour reconnaître que son
-ami, qui aimait follement dénicher un bon objet et se le procurer, le
-contemplait peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu, fort occupé, ne
-venait guère là, d'ailleurs, que la nuit: il déjeunait au restaurant, y
-faisait venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et l'autre à la
-brasserie jusqu'à une heure avancée de la nuit.
-
---Cependant, m'avez-vous dit, vous vous ennuyez, à la brasserie? observa
-Élise.
-
---Je m'ennuie, oui, mais encore moins là qu'ailleurs, parce que c'est
-plein de gens et que ça remue...
-
---Mais vous avez dit aussi que vous préfériez passer la soirée chez
-quelqu'un plutôt qu'à la brasserie?
-
---Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de chez vous; ensuite parce
-que c'était du changement.
-
---Vous avez besoin de changement?
-
---J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne s'ennuie pas, parce que,
-s'il s'ennuie, je m'ennuie.
-
---Avec une charmante amie comme vous, un si joli intérieur?... Que les
-hommes sont exigeants!
-
---Il leur faut une femme, oui; mais ils ont encore plus besoin des
-hommes.
-
---Mais nous: est-ce que l'homme que nous aimons ne nous suffit pas?
-
---Ce n'est pas possible, chère madame...
-
---Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous nous contentions d'un homme
-aimé?
-
---Je ne sais pas... Que nous nous contentions de lui, qu'il se contente
-de nous... Tout ce que je sais, c'est que ça ne va pas comme ça... Quand
-on se marie, on va faire un voyage de noces: c'est ce qui prouve déjà
-qu'on ne se suffit pas; et dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir
-du monde.
-
---Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne se marie pas toujours à
-son gré,--nous en savons quelque chose, vous et moi;--mais entre amants?
-
---C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite et pure simplicité.
-
---Je ne vous comprends pas! s'écria Élise; mais moi, j'aime! j'aime!...
-
---On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara. Ah! madame, je ne vous
-le dirai jamais assez: vous m'êtes sympathique!...
-
-Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la tête sur l'épaule; sa
-bouche dessinait un sourire tendre, peut-être malicieux aussi et
-peut-être pitoyable; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire tout ce
-qu'ils eussent voulu.
-
-En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle éprouvait pour elle un
-peu de la tendresse qu'on a pour une petite fille; mais la franchise et
-l'élan du coeur que l'on ne pouvait manquer de découvrir en cette femme
-lui paraissaient d'une beauté supérieure. Clara avait elle aussi son
-ingénuité, puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme tant
-d'autres:
-
---Ah! quel dommage qu'une femme comme vous n'ait pas trouvé le bonheur
-dans le mariage!
-
---Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe? puisque je l'ai trouvé.
-
-Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant pas aisément à quitter
-si tôt sa nouvelle amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli
-décor que faisait le bras droit du transept et le chevet de l'église
-avec un acacia penché, au fin feuillage très tendre, elle lui dit:
-
---Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous pas?
-
---Mais je reviendrai certainement! dit Élise.
-
---Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à déjeuner, je suis seule
-toujours: Saulieu n'est là que le dimanche,--et encore c'est pour nous
-en aller nous promener ailleurs;--viendriez-vous déjeuner avec moi?
-
---C'est que... fit Élise hésitante.
-
---Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec vous!
-
---Rarement, mais...
-
---Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!
-
---Précisément: il peut arriver d'un instant à l'autre...
-
---Eh bien! s'il arrive,--et pour déjeuner avec vous,--dit Clara, vous
-m'envoyez un bleu ou vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai pas.
-C'est dit?... Alors, pourquoi pas dès demain?...
-
---Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse pour moi!
-
-Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger de leurs languettes
-vert clair, innombrables; Notre-Dame se découpait sur un couchant rose
-auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un bleu délicat,
-s'unissait avec d'angéliques douceurs. Clara dit à Élise:
-
---Vous ne sortez donc pas le dimanche?
-
---Monsieur Le Coûtre est toujours occupé...
-
---Mais, vous?
-
---Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui prenait fantaisie de
-venir me chercher!...
-
---Est-il venu quelquefois?
-
---Non, mais j'espère toujours...
-
---Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon de la familiarité, mais il
-faudra que je vous embrasse!...
-
---Pourquoi? dit naïvement Élise.
-
---Parce que je n'en ai jamais vu encore une comme vous!
-
---Moi? dit Élise, c'est bien simple: je suis amoureuse.
-
-Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé un jour entre deux
-réflexions: «Il n'y a pas beaucoup d'amoureuses...» ce qui l'avait
-vivement étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde irrégulier,
-l'amour était de rigueur. En somme, Clara aimait-elle tant son amant! En
-déjeunant avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée par
-cette question, recueillit une série d'arguments favorables à une
-solution négative. Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le
-tête-à-tête. Une autre jeune femme se trouvait là, comme par hasard, qui
-fut présentée sous le seul nom de «mon amie Violette». Cette «amie
-Violette» parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un «Hubert des
-Bruyères», romancier pourvu alors d'une certaine vogue, mais qu'Élise,
-très ignorante, ne connaissait même pas de nom. Violette l'appelait
-tantôt «Hubert», tantôt «des Bruyères», tantôt «le maître», et, comme
-ces mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle risqua même un
-sourd, un discret, un tout menu et tout plat «mon mari» destiné sans
-doute à vaincre un préjugé chez Élise, mais un «mon mari» si timide, si
-honteux qu'il ne put même pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte,
-comprit à ce «mon mari» que le Hubert des Bruyères était seulement
-l'amant de Violette.
-
-Et, certes, Élise avait encore des «préjugés». Elle vantait sa propre
-liberté; d'abord, évidemment, parce que c'était la sienne; ensuite,
-parce que cette liberté lui semblait reposer sur quelque assise sacrée,
-à savoir un grand amour. Elle avait accepté la liaison de Clara, à la
-faveur de circonstances tout à fait extraordinaires. Elle se trouvait
-mise en rapport, par surprise, avec un couple «Violette--des Bruyères»,
-noms qui fleuraient l'idylle et la pastorale beaucoup plus que le
-registre de l'état civil, et cela la faisait regimber. Mais, peu à peu,
-les personnages nouveaux sortirent des nuées et se précisèrent.
-Assurément l'union entre Violette et des Bruyères était libre, mais elle
-était féconde; elle avait produit deux enfants. Ce fut Clara qui eut
-l'esprit de parler des enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un
-étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise, étaient sans
-valeur. Élise adopta l'image évoquée des enfants. Son instinct la
-trahit; elle dit un peu vite:
-
---Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?
-
-Elle était prise. Violette dit:
-
---On se donnera rendez-vous et je vous les ferai connaître.
-
-Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait. Violette sut se
-montrer aimable à souhait. Si elle faisait allusion, régulièrement, et
-pour ponctuer les chutes principales de ses phrases, à la renommée de
-son ami, elle avait le tact de ne se point mêler de littérature; elle
-citait bien--la plupart du temps en pure perte--des «noms connus» parmi
-ses familiers, mais ses préoccupations allaient à son ménage, sa
-principale coquetterie était de paraître femme comme il faut. Son
-langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le défaut d'une éducation
-première, était appliqué comme une dictée, et l'on y sentait les
-corrections qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement. Elle avait
-peut-être eu de la grâce naturelle, mais elle l'avait perdue par le
-souci de la correction.
-
-Élise ne pouvait guère éluder la proposition de rendez-vous,
-puisqu'elle-même avait exprimé le regret de n'avoir pas vu les enfants.
-Et voici sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux jours après:
-«Monsieur et madame Hubert des Bruyères», portait la carte d'invitation,
-«seront chez eux le..., etc.»
-
---Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce qu'elle devait faire, ils
-sont donc mariés?
-
---Oh! c'est tout comme... dit Clara. S'ils ne le sont pas, c'est
-uniquement parce que Violette est la femme d'un homme à qui ses
-croyances religieuses interdisent le divorce...
-
---Ah! elle est mariée! fit Élise.
-
---Lui aussi.
-
---Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.
-
---Elle n'était pas heureuse dans son premier ménage, dit Clara, et puis
-elle a eu un coup de foudre pour des Bruyères; il faut ajouter qu'elle
-n'avait pas d'enfants...
-
---Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?
-
---Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est un honneur qu'elle vous
-fait et dont je suis gratifiée du même coup: elle vous trouve, elle
-aussi, une femme pas comme les autres. Elle tient à vous. Oh! elle ne
-vous laissera pas échapper.
-
---Vous savez bien que je tiens à ne voir personne: voyons, ma chère
-petite, pourquoi m'avez-vous obligée--par surprise!--à connaître cette
-Violette?
-
---Oh! je vous en demande pardon! Mais... on ne comprend pas... on ne...
-vous comprend pas!... Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?...
-Il n'y a personne qui ne croira vous être agréable en vous mettant en
-rapport avec du monde... Venez chez Violette! Ne me jouez pas le mauvais
-tour de ne pas m'y accompagner: je n'irais pas sans vous, et ce serait
-la brouille.
-
---Je ne peux pas y aller, dit Élise; je n'ai pas de quoi m'habiller.
-
---Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui veut. Ce sont des
-artistes. Les meilleurs, paraît-il, ne sont pas les plus cossus. Vous
-entendrez de bonne musique... Oh! j'aurais une grande déconvenue si vous
-n'y alliez pas!...
-
-Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se laissait pas toucher à
-fond par le sujet traité. Entre ses interrogations et ses gestes
-instinctifs de défense, elle ne songeait qu'à ceci: qu'en rentrant chez
-elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être une lettre ou une
-dépêche de Jean-Marie; que si Jean-Marie lui annonçait son retour, elle
-enverrait certainement au diable les des Bruyères! Non, elle ne
-sacrifierait à qui que ce soit une soirée avec son amant.
-
-Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir accordé d'importance réelle à
-l'invitation.
-
-Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la maison. Et si elle eut un
-petit mot de Jean-Marie, le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le
-retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle ne pensait plus à
-rien. Elle ne sortait pas, ne parlait à personne; elle somnolait le jour
-et ne dormait pas la nuit.
-
-C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara. Clara voulait qu'elle
-vînt chez les des Bruyères. Élise était alors incapable de résister à
-quoi que ce fût; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit à Clara:
-
-«J'irai.»
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Lorsque Jean-Marie revint, après une absence d'environ trois semaines,
-il trouva Élise dans un état singulier. Elle venait d'assister, la
-veille, à une soirée où elle avait rencontré une quarantaine de
-personnes!
-
-Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement habillée, rendue quasi
-revêche par l'appréhension avant son entrée, puis par la soudaine
-découverte du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des Bruyères,
-elle avait plu à tout ce monde, elle avait remporté, non seulement sans
-le vouloir, mais en ne voulant que s'effacer et disparaître, un
-véritable succès. On l'avait d'abord trouvée jolie. Pourquoi? Parce que,
-disait-on, elle avait une figure, un regard, une teinte de cheveux et
-une taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique du moment
-dans les groupes dits «d'avant-garde», chez les gens de lettres et les
-artistes.
-
-Cette femme qui venait tout droit d'un passé périmé et qui avait paru un
-peu «province» dans le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se
-trouvait répondre exactement au goût de ceux qui ne croient qu'aux
-innovations radicales.
-
-Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée néanmoins, comme
-toute femme en un cas pareil, mais furieuse aussi. Elle avait failli
-dire des paroles désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur sa
-tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et qui se refusait
-totalement à comprendre qu'un triomphe pût causer du chagrin. Élise
-avait pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les ramenait aux
-quais. Et elle avait pleuré une partie de la nuit.
-
-Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle si endolorie de
-ce qui eût été cause d'enivrement joyeux pour toute autre?
-
-Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée, et elle pleurait. Il
-est des circonstances où notre nature physique s'avise de faire, toute
-seule et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons l'à-propos
-qu'après de longues méditations.
-
-Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta ce qui lui était
-arrivé.
-
---Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.
-
---Mais quand je ne serai pas là, il est bon que tu aies quelques figures
-pour te distraire.
-
---«Quand je ne serai pas là...» Tu vas donc t'en aller encore?
-
---Je veux dire: les soirs que je ne passerai pas avec toi.
-
---Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?
-
---Mais là où j'ai l'habitude d'aller...
-
-Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta d'ailleurs pas un mot.
-Elle constatait que ses trois semaines d'absence et de vie sur le port
-lui avaient réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son absence!...
-
-Nulle mémoire en lui des agissements de «la bande»! Et il fut évident,
-dès le premier soir, que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à
-la brasserie.
-
-Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle lui dit:
-
---Je suis fatiguée... fatiguée!... Je vais tâcher de dormir de bonne
-heure.
-
-Jean-Marie ne se fit pas prier; et il retourna près de ses amis, à la
-brasserie, comme si, entre eux et lui, rien ne s'était passé.
-
-Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré sa fatigue, dormit mal. Ce
-n'était plus le tumulte de la soirée qui se continuait à ses yeux,
-c'était l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville où il
-s'était réfugié pour apaiser son sang bouillant, retournait sans
-arrière-pensée à ses habitudes...
-
-De tous les difficiles efforts tentés pour modifier ces habitudes, rien
-donc ne demeurait; rien, sinon ceci: qu'elle-même, Élise, se trouvait
-engagée dans une voie nouvelle, non voulue par elle, certes! et qui lui
-déplaisait.
-
-Élise se garda de demander, le lendemain, à Jean-Marie si «la bande» lui
-avait fait un accueil favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise
-au milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune allusion à sa
-rentrée à la taverne. Mais Élise lui ayant dit qu'elle n'avait pas reçu
-dans la matinée moins de trois invitations de la part de gens rencontrés
-chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait seulement pas, il lui dit:
-
---Je serais franchement satisfait si tu pouvais dénicher un sujet de
-distraction.
-
---... De distraction sans toi! dit Élise.
-
---Là n'est pas la question. Comme il y a des moments où je ne suis pas
-avec toi, mieux vaut encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que
-te morfondre.
-
-Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à pleurer comme s'il
-n'était pas là. Et elle fut surprise par ses larmes qui devançaient
-encore une fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle chose.
-Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la destinée incompréhensible.
-
-Peu à peu, seulement, le voeu exprimé par son amant pénétra son âme. Et
-elle associait l'idée de ce voeu à la présence de trois enveloppes
-étalées sur le petit bureau.
-
-Telle était alors la solution admise par Jean-Marie aux difficultés qui
-les avaient, lui et elle, tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir
-à amener «la bande» à la maison, il retournait tout seul à la «bande»,
-et il envoyait Élise essaimer ailleurs!...
-
-Elle ne tenta même pas de protester. Cependant elle murmura:
-
---Tu ne me demandes même pas qui sont ces gens qui m'invitent?
-
---Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.
-
---Je tâcherai donc de faire leur connaissance, dit Élise, amèrement.
-
-Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt qu'en eut perlé la
-première gouttelette, et, dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de
-rage, bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois invitations.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée, Violette, dite madame des
-Bruyères, lui amena ses enfants, qui avaient servi de prétexte à
-l'invitation et cependant n'avaient point paru.
-
-Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle goûta un mélancolique
-plaisir à parler de l'enfant qu'elle avait perdu: elle causa avec la
-jeune mère, l'interrogea sur les personnes présentes à la soirée et
-notamment sur celles chez qui elle s'apprêtait à aller.
-
-Violette, qui avait débuté par des louanges sur ses invités, mit la
-sourdine aussitôt qu'il s'agit de ceux qui «vraiment étaient assez sans
-gêne», disait-elle, pour «sauter ainsi à la gorge d'une jeune femme dès
-la première rencontre».
-
---Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre place, je ne
-m'empresserais pas de les satisfaire...
-
-Élise retint avec peine un sourire étonné.
-
---Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée sont de vos amis?
-
---Hubert est homme de lettres, et, comme tel, obligé d'étendre ses
-relations un peu hors du cercle de l'amitié proprement dite.
-
-Élise n'obtint point de renseignements plus précis et ne tira de son
-entretien avec Violette qu'un avis: il était prudent à elle de
-s'abstenir.
-
-Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment d'humeur, les trois
-invitations, résolut d'interroger Clara.
-
-Elle voyait si fréquemment Clara, depuis quelque temps, qu'elle
-l'appelait par son nom:
-
---Ah! çà, dites-moi, Clara: qu'est-ce que c'est que les Van Dortmüde?
-Qu'est-ce que c'est que les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les
-Torcelli?
-
---Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme moi, dit Clara.
-
---Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je m'y perds.
-
---Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a joué de sa musique.
-
---Ah! oui, je n'ai rien compris...
-
---On dit qu'il est très fort.
-
---Et sa femme?
-
---Sa femme n'est pas sa femme. C'est une élève du Conservatoire, très
-calée.
-
---Et les autres?
-
---Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à Violette.
-
---J'ai déjà demandé à Violette: elle ne m'a rien dit.
-
---Je parie que vous avez été déjà invitée par ce monde-là!
-
---Qu'est-ce qui vous donne cette idée?
-
---Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous répondre. Elle avait jeté
-sur vous son dévolu. Elle a peur qu'on ne vous enlève!... On vous a
-invitée, avouez-le.
-
---Mais vous devez bien le savoir, Clara; on vous a invitée comme moi, je
-suppose?
-
---Moi? Jamais de la vie!... Mais, moi, je n'ai été invitée à la soirée
-de Violette qu'à cause de vous!... Oh! n'allez pas m'en croire jalouse:
-il n'y a pas de quoi!... Et la preuve que je ne suis pas jalouse, c'est
-que je ne vous dirai pas de mal des personnages sur qui vous
-m'interrogez. Le hasard fait que, sans les connaître positivement, je
-les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils. Allez chez eux! Allez
-chez eux, comme vous le leur avez promis!...
-
-Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit d'ailleurs assez
-brusquement l'entretien. Elle était piquée.
-
-Élise demeura vis-à-vis de trois invitations acceptées d'inconnus, qui
-allaient la brouiller avec Violette et avec Clara...
-
-Alors, comme une loque, et uniquement pour complaire à Jean-Marie, elle
-se traîna chez les Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.
-
-Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui contât ce qu'elle
-avait vu! Non peut-être que ce qu'elle avait vu intéressât beaucoup un
-esprit peu curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami éprouvait un
-soulagement à constater qu'Élise ne s'appuyait pas exclusivement sur
-lui. Qu'Élise fréquentât un être vivant, une maison quelconque, qu'elle
-trouvât l'emploi de quelques-unes de ses heures, il en était allégé, et
-il allait plus guilleret à ses affaires ou à sa brasserie; il y allait
-d'ailleurs même quand il sentait sur son épaule tout le poids de sa
-charmante maîtresse...
-
-Et pour faire plaisir à son amant, certes pour nulle autre raison, Élise
-allait traîner son drapeau déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par
-rapport à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.
-
-Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait dans ces lieux constamment
-mal à l'aise; mais elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes
-ou de menus faits plus ou moins burlesques, propres à distraire
-Jean-Marie.
-
-Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un jeune poète, que l'on
-nommait Romuald, lui faisait la cour, la suivait assidûment chaque fois
-qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait nombre de
-tentatives pour l'accompagner le soir en voiture. N'avait-elle pas, en
-lui rapportant cet épisode de ses soirées, espéré rendre son amant
-jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux: il avait pleine confiance en la
-vertu d'Élise. Et, lors de leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait
-embrassée, la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il lui disait,
-spontanément:
-
---Et Romuald?
-
-Et, comme il lui posait, un beau jour, cette question qui tournait à la
-scie, elle lui répondit ce qui était la vérité.
-
---Romuald? Je ne le vois plus.
-
-Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle s'en inquiétait, non
-qu'elle fût privée par l'absence de l'innocent personnage, mais parce
-que de bonnes langues lui avaient insinué que le jeune poète, désespéré
-des rigueurs d'une femme aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait
-peu de foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait un peu
-troublée. «Venez chez moi, lui avait dit la narratrice de ce fait
-divers, et je vous ferai rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat
-qui vous donnera tous les éclaircissements...»
-
-Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui, embarrassée, ne voulant
-pas paraître se désintéresser d'un malheur qu'elle eût pu causer, après
-tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle où le secrétaire du
-commissariat ne se trouvait point.
-
---Et Romuald? demandait alors Jean-Marie, car l'aventure commençait
-d'avoir pour lui l'intérêt d'un roman-feuilleton.
-
-Un jour que Jean-Marie était venu prendre son amie pour l'emmener
-déjeuner, et que tous deux, coude à coude, suivaient le quai menant au
-Pont-Neuf, Élise se trouva nez à nez avec un jeune homme qui, au milieu
-d'une foule d'employés, semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle
-sursauta et saisit le bras de son amant.
-
---Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.
-
---Mais... c'est Romuald! dit Élise.
-
-Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner, par ailleurs, aucun
-signe d'émotion.
-
-Élise se remit promptement et dit:
-
---Il y a une mauvaise farce là-dessous.
-
-Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans souhaiter le moindre
-ennui à Élise, que l'aventure n'eût pas de fin.
-
-Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire n'avait pu
-échapper et qui regrettait d'être privée d'Élise, saisit l'occasion de
-rentrer en ses bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une
-après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia qu'elle ne pouvait
-se résoudre à ne plus la voir.
-
---Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je leur pardonne de vous
-enlever de vive force!
-
---Dites qu'ils se servent de moi comme d'un bouffon! fit Élise. J'ai la
-preuve qu'ils se moquent de moi. Ils ne me reverront pas.
-
---Ce sera un malheur pour eux, dit Violette. Mais, quant à se moquer de
-vous, non! La vérité m'oblige à dire que ce n'est pas cela: je sais le
-fond de l'histoire du petit Romuald...
-
---Je ne serais pas fâchée de la connaître.
-
---C'est bien simple, dit Violette: ce garçon vous compromettait...
-
---Elle est bonne! dit Élise: qui est-ce qui craint de se compromettre,
-dans leur monde?
-
---C'est précisément pourquoi ils tiennent tant à avoir une femme de
-bonne tenue! Ils ne se moquent pas de vous: ils veillent sur votre vertu
-qui leur est précieuse.
-
---Alors, ils avaient écarté Romuald?
-
---Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne comprenait pas! Il est trop
-sincère, ce petit!...
-
---Ah! il était sincère, lui?
-
---Vous savez que je l'ai recueilli chez moi. S'il vous plaisait de le
-revoir, vous l'y trouveriez! il a appris à se conduire.
-
-Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un être étranger et tombant
-de la lune. La compagne d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne
-partie du «Tout Paris», qui avait dû connaître des gens de toutes
-sortes, qui avait des raisons d'être plus clairvoyante qu'aucune autre,
-s'imaginait attirer Élise chez elle en lui disant qu'un gamin nommé
-Romuald l'y attendait.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de s'enfermer dans son
-appartement trop meublé, mal meublé, avec les verreries inutiles et les
-grandes boîtes dérisoires qui contenaient les jetons du jeu de dames,
-les pions du jeu d'échecs, les cornets et les dés du jacquet et des
-dominos, «petits cercueils», disait-elle, d'une illusion qu'elle
-appelait «la dernière». Pourquoi s'était-elle arrachée à sa solitude?
-Dans l'unique dessein de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle
-fût donc volontiers retournée à la solitude, aujourd'hui, afin de jouir
-au moins sans mélange du peu qu'il plairait à son amant de lui donner!
-
-Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais à savoir qu'Élise
-«sortait».
-
-Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il la voyait,
-c'était pour lui parler des «sorties» dont elle avait, à son sens, grand
-tort de s'abstenir.
-
-Elle crut d'abord que ce souci de la voir «sortir» répondait à une
-conception de la vie qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît; il s'ouvrait de
-si peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des objections et opposer
-sa conception personnelle. Mais elle démêla peu à peu que c'était chez
-lui simple préférence. A un sentiment, point d'objection possible. Elle
-se soumit donc. Elle n'avait plus qu'une phrase, toujours prête:
-
---Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te faire plaisir!...
-
-Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination et malignité et de la
-connaissance de l'esprit des hommes, dépourvue surtout de jugement en
-tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle n'allait pas jusqu'à
-concevoir que Jean-Marie, dans la famille des égoïstes, figurait
-l'égoïste inachevé, le pire: celui qui ne saurait se satisfaire s'il
-s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie goûtait beaucoup mieux sa
-liberté lorsqu'il savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à déplorer
-qu'il ne fût pas là.
-
-Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez elle, Élise en quelque
-maison que ce fût, les soirées de Jean-Marie à la taverne étaient
-beaucoup plus douces...
-
-Et Élise sortit.
-
-Car elle en était venue à appréhender d'avoir à dire: «Je ne suis pas
-sortie.»
-
-D'abord frappée par les contrastes entre la vie de gens libérés des
-entraves bourgeoises et celle du monde qu'elle croyait avoir été jadis
-son bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui, c'étaient bien plutôt
-entre un monde et l'autre les analogies.
-
-Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible penchant qu'elle avait
-à tout confronter avec le monde d'où elle s'était évadée. Elle eût
-éprouvé grand plaisir à rendre compte de ses visites et de ses soirées
-si Jean-Marie eût connu lui aussi ce penchant; mais il ne l'avait à
-aucun degré.
-
-Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce qui se passait à la
-brasserie, et plus du tout de Clara.
-
---Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au moins? lui demandait Élise.
-
-Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses habitudes. Et cela était
-bien vraisemblable.
-
---Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me parler de Clara sous le
-prétexte qu'elle et moi ne nous voyons plus!...
-
---Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait Jean-Marie.
-
-Une inquiétude, encore confuse, planait sur la question de la brasserie
-et de Clara.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Élise, roulée comme un galet par le flot des relations souhaitées par
-son ami, fréquentait beaucoup pour le moment une famille Josse, qui la
-couvrait d'une paternelle affection.
-
-M. Josse dirigeait une revue dite «politique, économique et sociale».
-Cet organe était de ceux qui se créent perpétuellement dans le but
-d'écraser l'un des deux principaux et plus anciens périodiques. Ils
-semblent, dans leurs premiers numéros, apporter avec eux une aurore et
-devoir briller sur un monde renouvelé; puis le beau rayonnement pâlit,
-devient pareil à tout ce qu'on connaît, puis il s'étiole en coûtant cher
-aux initiateurs.
-
-M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En faveur de sa revue, il
-croyait devoir inviter chez lui le monde de la politique, de la pensée
-et même des arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable, Paris
-était alors, quoi qu'on en dît, assujetti, comme il le sera
-vraisemblablement toujours, à un formalisme qui s'ignore lui-même, et
-soumis, en ce qui concerne les moeurs, à une étiquette que chacun nie en
-même temps qu'il en observe scrupuleusement les articles. M. Josse
-n'était pas l'époux de celle qu'on nommait madame Josse.
-
-Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait chez lui avec exactitude et
-sans aucune variante. M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser
-la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait «madame Josse», parce
-que celle-ci, issue d'une famille excellente et fort connue, ne pouvait
-obtenir le divorce contre son mari, un chenapan, qui faisait partout
-sonner très haut son opinion sur la sainteté et la pérennité du mariage.
-
-A cause de cette particularité, M. Josse, malgré tout son mérite, ni ne
-recevait chez lui toutes les personnalités qui s'y fussent volontiers
-rendues, ni même, ce qui est moins croyable, ne possédait tous les
-collaborateurs dont les noms semblaient s'imposer au sommaire d'une
-telle publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui étaient néanmoins
-fort loin d'être les premiers venus. La ressource du salon Josse était
-fournie par des célibataires éminents, quelques veufs; et, pour
-sauvegarder le nombre, on suppléait à l'absence de ceux que le rigorisme
-de leur foyer retenait, en admettant ce que Josse appelait son «élément
-d'information», c'est-à-dire des industriels, des hommes de bourse, tout
-cela mêlé tant bien que mal aux hommes politiques, aux savants, aux
-artistes. L'élément mâle dominait; mais pour qu'il ne privât point le
-lieu d'un certain caractère mondain considéré comme indispensable, on
-recevait et les femmes divorcées, et les femmes séparées de leur mari,
-comme Élise, et aussi des couples franchement irréguliers,--comme celui
-des maîtres de la maison,--auxquels on s'exténuait par mille stratagèmes
-à communiquer les apparences de la légitimité.
-
-De la musique, et toujours de très bonne musique, de la tenue
-aussi,--beaucoup plus stricte qu'en maint ménage béni par le
-Nonce,--offraient une auguste suppléance pour cette société intéressante
-et non satisfaite, à qui ses grandes qualités jointes à son caractère de
-rébellion eussent pu donner des audaces heureuses, et qui cependant
-semblait toujours attendre d'en haut, d'on ne savait où, peut-être du
-plafond qui ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit, sous
-la forme d'une colombe, apportant, en bonne et due forme, la
-consécration sociale si ardemment convoitée.
-
-C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer à petits pas, mais
-tout droit, un monsieur d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas
-reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait jamais vu en habit, et
-puis parce qu'elle était fort loin de s'attendre à le voir: c'était M.
-Angelus. Il était vieil ami de la maison; il initia Élise à toutes les
-particularités du milieu; il continua de moraliser plaisamment avec
-elle. A lui seul elle pouvait communiquer une observation comme la
-suivante:
-
-«Depuis que j'ai quitté Granville et me suis mariée, lui dit-elle, c'est
-la première fois que j'ai l'impression de me trouver au milieu de jeunes
-filles...»
-
-M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour pratiquer, comme il le
-faisait volontiers lui-même, le paradoxe.
-
---Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que tout le monde ici n'aspire
-qu'au lien sacré du mariage?
-
-M. Angelus était enchanté; il ne la quittait plus. Ils étaient, elle et
-lui, au fort d'une causerie, lorsque Élise fut abordée par quelqu'un
-qu'elle n'avait point aperçu. C'était Saulieu.
-
-Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, ses entrées comme son
-utilité dans un groupe qui prétendait être informé de tout. Saulieu fut
-poli, réservé; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait dans le
-ton, voire d'un peu protecteur, qui tranchait et avec l'attitude
-qu'Élise lui avait connue et avec cet air d'attendre une grâce
-complémentaire qui caractérisait la plupart des hôtes de la maison
-Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de commun qui s'exaltait sous le
-frac? Était-ce la réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à
-trouver ici Élise bien en cour et même choyée, alors qu'il n'avait
-jamais osé y introduire Clara? Qu'était-ce?
-
-Élise ne put s'empêcher de communiquer à M. Angelus ce qu'elle venait de
-remarquer d'insolite en la personne de Saulieu:
-
---C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste: il vous a présenté ce
-soir une facette à éclat vif, voilà.
-
---Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il pas ici sa maîtresse?
-On ne la mettrait pas à la porte.
-
---Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il était professeur au
-Collège de France et que sa bonne amie fût un laideron, vous les verriez
-ici côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là... Nulle part ne sont
-observées plus finement les nuances. Comprenez! Dans le monde régulier,
-tout est réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de l'état civil,
-ou du moins une lettre de faire-part, un beau jour, décident de tout,
-pour la vie: les époux, après une formalité, peuvent avoir la conduite
-privée qu'il leur plaît, il faut un bien grand scandale pour effacer
-l'effet d'une bénédiction nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est
-soumis à un examen attentif et approfondi et constant, où il est tenu
-compte, chaque semaine, de la qualité des individus et de leurs faits et
-gestes; rien d'assuré, nulle garantie pour ces malheureux; nulle
-situation stable; il leur faut mériter infatigablement la grâce par une
-quotidienne vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «dans la capitale», couple
-plus pur que celui de ce Josse et de cette femme qui ne porte pas son
-nom? Non, madame, rapportez-vous-en à moi: il n'y en a pas. Eh bien,
-pour la plus petite peccadille, il serait pulvérisé!
-
---Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers comme lui, et qui ne le
-valent pas?
-
---Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour ainsi dire blanchi et
-purifié; mais, ces couples, eux, qui reçoivent-ils?
-
---Grand Dieu! monsieur Angelus... Mais qui suis-je, moi? et en quelle
-qualité suis-je ici?
-
---On vous connaît, madame, simplement.
-
---Point de galanterie, monsieur Angelus! Les irréguliers, ici, se
-relèvent par quelque prestige, m'avez-vous dit: je ne suis pas
-professeur au Collège de France, moi!
-
---Vous êtes vous-même, je le répète... En outre, on connaît votre
-famille, je le sais... On n'ignore pas que vous êtes seulement séparée
-de votre mari... Séparée de biens, je crois, tout au plus..., et que le
-divorce est impossible dans votre monde: cela fait bien! Vous n'imaginez
-pas ce que cela fait bien!
-
-Élise sourit tristement. Le journaliste, non; il connaissait les moeurs;
-elles ne le surprenaient pas.
-
-M. Angelus offrit à Élise de la reconduire. Dans la voiture il la
-félicitait d'avoir, où qu'elle allât, le don de plaire.
-
---Mais, soupira Élise, je vais vous dire une chose qui résulte des
-petites expériences que j'ai faites et vous donnera peut-être à
-réfléchir: ce qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas moi:
-c'est mon pauvre papa!...
-
-Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait, elle revit en pensée
-M. de La Hotte-Saint-Pair et son arbre généalogique; elle revit sa
-famille innombrable et unie plus par un formalisme officiel que par des
-sentiments; elle revit les cérémonies, elle se remémora les obligations
-ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un mot,--imitation de la
-cour du grand Roi par les fourmis de son royaume,--enfin tout un
-ensemble de moeurs plutôt de la place que de la maison, et dont les
-inconvénients ne trouvaient de compensation qu'en les libertés qu'un
-chacun pouvait s'octroyer impunément quand une fois il avait satisfait à
-la dette publique.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après cette soirée:
-
---Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à portée de voix,
-qu'avez-vous vu d'intéressant «là-bas?»
-
---«Là-bas?» dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré quelqu'un... Mais
-vous devez le savoir aussi bien que moi...
-
---Qui avez-vous rencontré?
-
---Comment! il ne vous l'a pas dit?... Saulieu.
-
---Saulieu!... Il ne m'a rien dit. Du moins, il m'a dit quelque chose,
-mais non pas qu'il vous avait vue.
-
---Pourquoi ces cachotteries?
-
---Ma chère amie, Saulieu avait plus important à raconter: il m'a annoncé
-son mariage.
-
---Ho?... C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait. Et qui
-épouse-t-il?
-
---Mais, Clara.
-
---Ah! bah!
-
---Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à cette régularisation?
-
---Ils ne s'aiment guère...
-
---Justement! Comme il le dit lui même: le mariage ne leur fera perdre
-aucune illusion; ils n'en goûteront que les avantages.
-
---Ha!
-
-Et l'un des premiers avantages que durent goûter Saulieu et Clara,
-légitimement--voire religieusement--unis, fut de se présenter ensemble
-chez les Josse et d'y jouir non seulement du prestige que donne
-toujours, pour un moment, une situation heureuse et nouvelle, mais de
-celui que leur conférait là une situation enviée de tous--et des maîtres
-de maison eux-mêmes!
-
-Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il avait moins de
-suffisance aujourd'hui, uni et béni, qu'il n'en avait laissé paraître la
-dernière fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore jeune,
-pouvant passer pour jolie, mais dans une mesure à ne point porter
-ombrage en un milieu qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand
-joaillier, était remarquable par sa simplicité et ne portait pas un
-bijou. On la trouva tout à fait bien. Élise entendit un dialogue entre
-deux hommes dont l'un disait: «Mais, c'est un vieux collage!...» et dont
-l'autre, vertement, répondait: «Qu'en savez-vous? des calomnies!»
-
-Clara accorda à Élise tout juste l'attention qu'on ne saurait refuser à
-une femme déjà rencontrée. Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en
-accorder aucune.
-
-On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi suivant, Clara
-vint vers Élise, mais c'était pour lui dire les noms des personnes chez
-lesquelles elle avait dîné dans la semaine. La promotion de juillet,
-pour le ministère de l'Industrie et du Commerce, venait de paraître, et
-Saulieu était nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme il était,
-d'ailleurs, intelligent, et très capable en matières économiques et
-financières, Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme partageait
-son sort.
-
-Il y eut fête à la taverne, cela va de soi; fête sur fête, car ces
-messieurs offrirent un banquet à Saulieu.
-
-Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.
-
-Un autre soir, un soir sur lequel elle avait compté pour aller avec son
-ami, par le bateau, dîner à Saint-Cloud,--partie jadis si chère!--lui
-fut ravi en outre: les Saulieu offraient à dîner. Jean-Marie, invité,
-pouvait-il leur manquer? Non.
-
-Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent à recevoir.
-
-C'était le tour de Jean-Marie à présent de «sortir».
-
---Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement Élise.
-
---Oh! un monde différent de celui des Josse, moins savant sans doute,
-mais celui-là, enfin, régulier. Saulieu est très sévère: il a décidé de
-ne jamais admettre chez lui une femme non mariée à l'église.
-
-Jean-Marie disait cela sans aucune ironie. Élise écouta cela sans
-ajouter aucun commentaire.
-
-Arriva l'époque des vacances.
-
-Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie se sentit envahi par la
-nostalgie de la mer et du pays natal. Élise le conduisit à la gare
-Montparnasse et revint seule jusqu'au quai du Louvre.
-
-Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait que ses jambes ne
-la portaient plus; elle crut aussi que les «choses tournaient». Mais
-elle s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi que sa vue
-était brouillée par les larmes. Jadis, en pareil cas, elle eût hélé un
-fiacre; mais elle se souvint aussi que la plus étroite économie lui
-était imposée par les dépenses inconsidérées qu'elle avait faites en son
-appartement pour recevoir...
-
-Pour recevoir!...
-
-Elle poursuivit donc son trajet, à pied.
-
-Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier, qui savait tout,
-détourna la tête pour ne point montrer à sa locataire la pitié que
-l'infortunée jeune femme lui inspirait.
-
-La solitude, la solitude tant louée, alors Élise la goûta! Et elle la
-goûta pendant deux mois et demi...
-
-Pour compagne, elle eut cette pendule de sa chambre à coucher, dont elle
-avait tant considéré les aiguilles lors de la première absence de
-Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées par les solitaires ces
-petites tiges de métal au service du redoutable temps! Trois années
-auparavant, elles partaient d'une heure émue pour avancer vers une heure
-bienheureuse, car, si le départ déconcertait l'amante, le retour,
-croyait-elle, la devait combler. A présent, le départ, tout prévu qu'il
-fût, lui était aussi pénible que jadis, mais elle savait que le retour
-ne lui rendrait qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers auxquels
-elle le devrait disputer par lambeaux. Elle ne désirait pas moins
-ardemment ce retour, et son impatience était la même devant les signes
-tangibles de l'écoulement des heures.
-
-L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque même M. Angelus. Élise
-baissait les stores, fermait les rideaux, demeurait dans l'obscurité,
-n'y pouvait rien faire, sommeillait, et attendait... Elle attendait
-quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et de faire effort, à la fenêtre,
-pour aspirer quelque air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il
-venait surtout des moustiques qui rendaient la nuit plus pénible que le
-jour.
-
-Et un jour recommençait.
-
-Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de longues lettres qui
-n'exigeaient pas de réponse, les hommes faisant admettre une fois pour
-toutes que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est dans la
-confection de ces lettres qu'Élise passait ses difficiles vacances. Elle
-y disait à Jean-Marie ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face.
-Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la vie idéale qu'elle
-eût voulu mener avec lui. Ce qui eût paru ridicule en paroles semblait
-légitime à la malheureuse, en cette littérature épistolaire où la poésie
-est permise. C'était pourtant bien à Jean-Marie qu'elle s'adressait, à
-Jean-Marie qui n'écoutait guère de telles sornettes; mais, à distance,
-elle se créait un Jean-Marie plus complaisant, d'esprit plus ouvert et
-capable de chevaucher avec elle les belles nuées des songeries éperdues.
-
-D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait presque heureuse, elle
-transposait, par le miracle de l'amour, la réalité désolante; mais la
-vie devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du réel, en plein
-rêve! Seule, en face de sa pendule, en ces lourdes journées d'été
-torride, c'est peut-être alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses
-aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle poussa jusqu'à la
-qualité suprême tout ce que son destin avait déposé en elle d'excellent.
-Sans s'en douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien d'autre
-qu'écrire à son amant, elle participait à cette vie superposée des
-poètes, des grands libérés du monde par le colloque avec leur être
-intime, étonnant entretien que rend possible la nécessité de trouver
-l'expression qui ne s'adresse pas aux foules, pas à autrui, mais à un
-dieu intérieur difficile à contenter, et dont l'acquiescement seul
-apaise. Une circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement de
-prétexte à ce voyage au plus haut de nous-même. Nulle proportion entre
-la valeur de l'occasion ni même entre notre propre valeur d'apparence
-habituelle, et l'ascension qui s'accomplit alors: nous sommes sur les
-sommets, les neiges éternelles nous entourent, au-dessus de notre tête
-est la nuit interplanétaire; le monde vivant se tait, il est invisible,
-il semble détruit; et une voix résonne auprès de nous, qui est la nôtre
-et que nous ne reconnaissons pas...
-
-Un instant! un instant, la mesquinerie des hommes et la difficulté de
-leurs moeurs sont oubliées... Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus
-d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses désirs d'amour!... C'est
-qu'il fait si chaud dans la ville que tout le monde en est parti; et
-c'est que le coeur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures qu'il
-est passé par delà la région de la douleur, et il s'exalte en
-chantant...
-
-Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre d'une pièce étouffante, et
-dans les pires moments de détresse, étaient des descriptions idylliques
-d'un bonheur de féerie.
-
-Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau à voile; elle voyait fuir
-à l'horizon le rocher de Granville, et grossir, d'autre part, ces masses
-de goémons et de varechs que sont les îles Chausey. Ensemble ils
-abordaient là; ils connaissaient la modeste auberge avec une chambre
-blanchie à la chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne!
-Personne!... Des rochers, du sable, des filets à poisson, des lits
-d'algues et l'odeur iodée des plantes marines... Et puis rien, rien que
-le ciel, la mer et deux amants... Et à son bien-aimé Élise parlait comme
-elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui parlait et il la
-comprenait... Elle lui prêtait un esprit, un coeur... Elle lui
-transcrivait dans sa lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait
-dire. Et elle s'évertuait à lui recommander: «Ne me réponds pas que tu
-ne me dirais pas cela! Tu ne sais pas... Tu ne sais pas... Mais, moi, je
-sais que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi seul, bien
-seul!...»
-
-Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà, selon elle, la
-circonstance qui devait opérer le miracle et faire de Jean-Marie l'être
-qu'elle voulait qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût manquer à
-Jean-Marie autre chose que cette circonstance. C'était cette foi qui la
-maintenait constamment égale en sa passion. Que la circonstance se
-réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!...
-
-Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres, de façon à prouver qu'il
-les avait reçues, mais non qu'il en avait pris connaissance. Il parlait
-du temps, du nombre approximatif des baigneurs, et quelquefois de
-certains vieux matelots du port, qu'elle connaissait. Ce qui prouvait
-aussi ou qu'il n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les lettres,
-c'est qu'il disait être allé en bateau à voile aux îles Chausey... Il
-n'était pas méchant; il ne se fût pas complu à la faire souffrir. Il ne
-risquait jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou vu. Élise
-connaissait son style, et si elle ne s'étonnait pas de cette
-insuffisance, elle n'y trouvait pas non plus prétexte à se refroidir ou
-bien à retenir, elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses
-épanchements et les élans de son coeur.
-
-Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la stupéfia même, et
-l'ébranla pour plusieurs jours, ce fut de recevoir une carte postale de
-Clara, une carte postale datée de Granville:
-
- «_Mille souvenirs._»
-
- «CLARA.»
-
-C'était tout.
-
-Comment les Saulieu étaient-ils à Granville? Comment surtout y
-étaient-ils sans que Jean-Marie parlât d'eux dans sa lettre reçue en
-même temps que la carte postale?
-
-Après des jours employés à imaginer toutes les hypothèses, Élise fut
-tirée de son incertitude par une seconde carte de Clara portant le
-timbre anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple: les nouveaux
-époux faisaient par Granville cette excursion de Jersey, qu'elle avait
-faite jadis et où s'était noué son malheureux mariage. Peut-être
-n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au moment où Clara avait jeté sa
-carte à la boîte. Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara
-d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de Granville.
-
-La seconde carte était moins chiche de mots que la première. Clara
-décrivait l'île, et, dans un coin, en tout fins caractères, faute
-d'espace, elle disait: «Nous avons fait la connaissance de votre
-famille...»
-
-Élise avait adressé, après réception de la première carte postale, une
-lettre à Jean-Marie, le priant instamment de lui répondre si, oui ou
-non, il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait pas. La seconde
-et même une troisième carte postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût
-le moindre mot de Jean-Marie.
-
-Au bout de quinze jours seulement, quand une nouvelle carte de Clara
-annonça: «_Nous voilà de nouveau à Granville_», Jean-Marie écrivit, sans
-faire état de son retard; il écrivit comme à l'ordinaire, et n'ayant
-d'ailleurs rien à dire. Pas un mot touchant les Saulieu; pas un mot de
-la présence des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.
-
-A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus, il répondit
-simplement: «Les Saulieu sont encore là; ils se plaisent beaucoup ici.»
-
-Évidemment Jean-Marie était en voyage à Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir
-pas dit? Élise se perdit en conjectures.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre avec Élise par
-le moyen de la carte postale, écrivit une lettre à la solitaire du quai
-du Louvre; une lettre où elle disait à Élise: «Ma chère amie...»
-
-Elle y parlait principalement de la famille de La Hotte; elle en parlait
-comme de connaissances charmantes avec qui elle se trouvait agréablement
-sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans jamais employer un seul
-terme de parenté qui liât à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait
-ne même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée dans les entretiens
-avec les La Hotte. Elle affectait de parler des La Hotte à Élise comme
-de gens que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un monde
-antérieur auquel elle n'appartenait plus... Manège innocent ou puéril?
-Effet d'un défaut d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?...
-
-En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires: «Monsieur Le Coûtre
-nous a menés à la voile jusqu'aux îles Chausey.»
-
-Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne savait pas exactement la
-cause de son chagrin. Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté,
-elle commençait seulement à penser que Jean-Marie mettait bien quelque
-mauvaise volonté dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le
-motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres de Clara
-n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni par la sympathie; mais, si
-elle cessa d'y répondre, ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer
-de nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante incertitude.
-
-De toute une vie d'amour le point le plus douloureux est probablement
-celui où la foi commence à être ébranlée. C'est alors que naît la
-remarque que toute volupté est dans la croyance, et que l'effort que
-l'on fait pour se tenir lié à cette foi nous meurtrit plus que ne ferait
-le si logique abandon aux raisons de douter.
-
-Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle eût craint, car
-Jean-Marie rentra à Paris d'assez bonne heure. Les quelques années
-précédentes, il s'attardait à Granville, où il était toujours
-vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il revint cette fois
-dès la fin de septembre.
-
-Élise était malade d'anxiété. Pour la première fois, sa santé se
-trouvait sérieusement altérée. Elle vivait dans l'état d'une femme qui
-épie l'entrée du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé, et
-quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut de la vanité du
-tourment et de l'attente fébrile: Jean-Marie se tenait là, debout, en
-face d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand corps robuste et
-cette figure si étrangère à toute complication sentimentale écartaient
-jusqu'à la velléité d'une question; leur seul aspect dissolvait l'espoir
-même de jamais rien apprendre.
-
-Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que ce cerveau fût capable de
-combiner un secret, ni que cette bouche sût volontairement se clore;
-non, pas cela; mais Jean-Marie était un homme d'une si extraordinaire
-inertie devant tout problème d'ordre moral, qu'il paralysait par avance
-les moins clairvoyants et dissociait les termes de l'interrogation avant
-qu'ils n'eussent pris forme sur les lèvres. A distance, Élise, qui
-cependant le connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de lui la
-lumière désirée; mais aussitôt qu'elle l'eut vu, elle lui demanda de ses
-nouvelles et comprit que la vie allait simplement reprendre comme par le
-passé.
-
-Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en regardant les aiguilles de
-la pendule!
-
-Cependant elle interrogea doucement son ami sur le voyage à Jersey. Il
-lui répondit de la même manière, sans essayer de dissimuler: c'était un
-petit événement déjà ancien...
-
---Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant tout le temps du voyage?
-
---Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis, madame Saulieu
-t'écrivait.
-
---«Madame Saulieu!» Tu l'appelles «madame Saulieu», à présent?... Mais
-«madame Saulieu» ne me parlait pas de toi!
-
---Non?... Oh! la rosse!...
-
---Ce n'est pas moi qui te le fais dire...
-
-Et il passa aussitôt à des petits détails matériels du voyage.
-
---Voyons! écoute-moi, Jean-Marie: «Madame Saulieu» a fait la
-connaissance de ma famille!
-
---C'est exact. De ta soeur tout au moins et d'un de tes frères, si je ne
-me trompe. Ils se rencontraient tous les jours sur la plage...
-
---Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit qu'elle me connaissait?...
-
---Tu me pardonneras ce que je vais te dire... Avec des lascars comme il
-y en a dans ta famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire
-valoir...
-
-Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue très facilement les
-motifs qui l'éloignaient de sa famille. Tout entière à ses
-préoccupations personnelles, elle ne situait plus sa condition sur ce
-qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant même, si inhabile à
-traiter des choses morales, elle subit ce douloureux rappel à la notion
-de la valeur qu'elle représentait aux yeux du monde.
-
-Dès lors elle évita de parler de «madame Saulieu». Elle n'osa même pas
-dire à propos d'elle à Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de
-dire, à savoir: «Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant d'insistance, et
-si ce qu'elle a fait partait d'une bonne intention, je pense qu'elle me
-verra?...»
-
-Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même, malgré le passé,
-malgré l'ambiguïté des agissements de Clara à son égard, Élise eût
-volontiers vu celle qui était devenue «madame Saulieu»!
-
-La vie reprit comme précédemment, avec cette différence que Jean-Marie
-parvint à distraire une soirée et puis deux sur le temps déjà court
-qu'il consacrait à son amie pendant la semaine. Que faisait-il de ces
-soirées? Il ne s'en cachait pas. Il y avait le soir de réception chez
-les Saulieu, et il y avait un autre soir où il était prié à dîner chez
-les Saulieu encore, avec quelques intimes.
-
-Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes d'hiver étant
-prises,--sauf les réceptions chez les Josse, de qui Élise n'avait point
-entendu parler,--Jean-Marie consacra toutefois à sa maîtresse une des
-soirées qu'il passait invariablement chez les Saulieu. Élise ne put
-s'empêcher de lui demander:
-
---Mais, enfin, comment se fait-il?...
-
-Il sentait qu'il ne devait pas répondre:
-
---Eh bien! dit-il, enfin voilà: madame Saulieu, ce soir, a invité ta
-soeur... Tu comprends? il est préférable que je ne sois pas là...
-
---Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment peux-tu me dire cela?... Je
-comprends que tu aies eu de la peine à me le dire... Mon pauvre ami, si
-tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est qu'on t'a prié...
-c'est même qu'on t'a ordonné de me la dire...
-
---«Ordonné!» Suis-je un homme?...
-
---Oui, précisément tu es un homme! Je ne te connais pas cruel... Tu
-m'aurais, de toi-même, épargné cette humiliation...
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-A part ce qui touchait directement à son amour,--mais ceci en était si
-proche!--rien n'avait été aussi blessant pour le coeur d'Élise que le
-contact établi entre sa famille, entre sa soeur, madame de Vamiraud, et
-le couple Saulieu. Madame de Vamiraud et Clara! Quel assemblage!... Sur
-les galets de Granville, encore, passe; mais que Clara en vînt à inviter
-chez elle madame de Vamiraud, à Paris, et à faire annoncer cet événement
-à la soeur déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand Jean-Marie se
-prêtât à un tel jeu de tortionnaire! que Jean-Marie fût, hélas! d'une
-espèce d'hommes à qui il était vain d'essayer de faire comprendre le
-cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise était bouleversée!
-
-Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas à dissimuler sa
-préoccupation et demanda:
-
---Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été chez vos amis?
-
-Madame de Vamiraud s'était excusée; elle n'était pas allée chez les
-Saulieu.
-
-Élise en conçut une satisfaction qui, après coup, l'étonna elle-même;
-non seulement elle se sentait redressée par le dédain qu'avait manifesté
-madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle se découvrait avec madame
-de Vamiraud, sa soeur, une solidarité profonde et indépendante des
-incidents derniers. Elle dit à Jean-Marie:
-
---Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance de ma soeur,
-croit connaître le monde auquel ma soeur appartient: dites-lui donc de
-ma part qu'elle se trompe!
-
-Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour apprécier la ferveur de
-telles paroles prononcées par une femme en état de rébellion sincère
-contre la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient si bien
-des profondeurs d'Élise qu'elle-même ne les reconnut point au passage,
-ne les estima point à leur valeur, et les oublia vite.
-
-Jean-Marie, sans malice, répondait:
-
---Madame Saulieu se trompe: je le lui dis tous les jours. Mon avis est
-qu'il faut rester dans son milieu.
-
---Et que réplique-t-elle à cela?
-
---Elle réplique que c'est tellement son avis que, par exemple, elle
-n'ira pas chez les Josse...
-
---Pourquoi pas chez les Josse?
-
---Mais, ma bonne amie, songez que les Josse ne sont pas mariés!...
-
-Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer, mais elle se
-contint cette fois-ci.
-
---En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas mariés!... Et les Saulieu,
-eux, désormais sont mariés, et religieusement!...
-
---C'est cela même.
-
---Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse... Les Josse ne sont pas
-rentrés, que je sache?...
-
---Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à dîner.
-
-Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse. Jean-Marie reprit
-tranquillement:
-
---Je ne crois pas que vous soyez exposée à rencontrer le nouveau ménage
-chez les Josse...
-
---Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis point invitée!
-
---Ah!
-
-Élise regarda son amant:
-
---Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.
-
---Moi? certainement! C'était une maison où j'aimais à vous voir passer
-la soirée quand je ne la passais pas avec vous.
-
---Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a fermé la porte...
-
---Vos soupçons se portent sur une personne!
-
---Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner, dit Élise, mais du jour où
-je suis obligée de constater un procédé infâme employé contre moi par
-une certaine personne, cela m'autorise à admettre qu'à un second coup la
-même personne a pu agir de même...
-
---Je ne comprends pas.
-
---Voyons, mon ami: ces lettres reçues de Jersey et de Granville, ces
-lettres adressées à moi par Clara qui m'avait auparavant boudée, qui ne
-me voyait plus, qui crevait de jalousie parce que j'étais invitée dans
-des maisons où l'on faisait fi d'elle,--et précisément chez les
-Josse;--ces lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient pour but que
-de me narguer d'abord en m'obligeant à savoir que vous aviez fait un
-voyage dont vous ne vous vantiez pas; ces lettres qui devaient ensuite
-m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie on ne sait d'où, ex-maîtresse
-de Saulieu, se pavanait à Granville avec ma famille; ces lettres, il
-faut bien que je les considère comme inspirées uniquement par la
-malveillance, puisque Clara, de retour à Paris, ne m'a donné signe de
-vie qu'en vous accaparant!...
-
---Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie, mais vous pouvez
-constater qu'elle ne voit pas les Josse!...
-
---Avant de faire aux Josse cet affront, elle a dû prendre la précaution
-de m'exécuter dans leur opinion.
-
---Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?
-
---Certes rien; mais leur apprendre que je suis dans la même situation
-irrégulière qui était la sienne au temps où les Josse ne l'invitaient
-pas!...
-
---Mais les Josse en admettent bien d'autres, des situations
-irrégulières...
-
---Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance aux choses dites,
-Jean-Marie, dont l'attitude était toujours telle que si la vie morale
-n'existait pas, marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles, qu'il
-avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise. Et la riposte en coup de
-cravache dont Élise cinglait les épaules de l'ancienne Clara, il en
-parut lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit combien Élise
-devait souffrir.
-
-Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle méchanceté, nulle
-malice chez Jean-Marie. Il manquait seulement de la faculté qui consiste
-à se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait point cessé d'aimer
-sa maîtresse; il l'aimait exclusivement; il n'eût jamais songé à lui
-être infidèle; il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais
-Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès qu'elle le voyait, ne lui
-manifestait pas sa douleur d'une façon assez bruyante pour que la dure
-écorce de cet homme fût percée; et il avait l'instinct égoïste, assez
-fort pour chasser dès le premier aspect toute image importune. Tant que
-sa maîtresse ne disait point qu'elle souffrait, et à haute et
-intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux doit se plaindre ou se
-révolter, et ne jamais compter que celui de qui il dépend fera le
-premier pas vers sa misère.
-
-Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la petite pièce de la rue
-Guénégaud, l'éclat d'un coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua
-même pas que son amant avait compris et, tout à coup, sanglota.
-
-Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est pourquoi elle ne se
-contenait plus. Mais elle craignait un effet désastreux des larmes sur
-son amant.
-
-Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines natures
-insensibles mais saines sont tout à coup soulevées par le sentiment du
-juste. Jean-Marie, qui détestait les scènes et se détournait de tout ce
-qui gémit, éprouva tout à coup que les pleurs d'Élise avaient un trop
-réel fondement. Non seulement il ne se détourna point de son amie
-larmoyante, mais il se pencha vers elle et la caressa. Peu habile à
-trouver les mots, il n'en chercha point, mais son attitude fut meilleure
-que tout langage; des phrases qui eussent paru insolites à Élise furent
-heureusement remplacées par un élan de tendresse plus vif que
-l'ordinaire, mais non toutefois assez différent de l'ordinaire pour
-qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin avait modifié son amant.
-
-Non; elle eut la satisfaction de reconnaître son amant tout en le
-constatant plus tendre; et parce que, précisément, elle le jugeait peu
-apte à comprendre son chagrin, elle goûta mieux des marques d'amour qui
-ne lui semblaient pas provoquées par un fait nouveau.
-
-Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et sublime:
-
---Tu m'aimes donc?...
-
-Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.
-
-Ainsi, insensiblement, la grandeur même du chagrin d'Élise la sauva du
-désespoir en ne lui permettant pas d'analyser ce qui se passait en
-Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans transition du cri de la
-douleur extrême à la volupté qui crie...
-
-«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»
-
-Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette ardente
-interrogation qui contient la réponse désirée. Entre les bras de celui
-pour qui elle avait tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots et
-par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître les fantômes de tous les
-biens du monde qu'elle avait reniés en faveur du seul amour; elle les
-pesait et elle pesait le néant de la condition où elle était réduite.
-Dans cette heure d'exaltation, toutes choses se précisaient à ses yeux
-avec une netteté implacable; plus d'ignorance, plus d'illusions
-possibles pour elle: elle savait, elle jaugeait; sa tête lucide
-n'éprouvait aucun vertige à contempler à la fois l'immensité du Paradis
-perdu et la modestie avouée, reconnue par elle, de l'objet qu'elle avait
-voulu en échange. Et comment le tumulte des pensées chez cette femme
-infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces mots qui contiennent
-question et réponse et qui, à cause de cela, font peut-être l'expression
-la plus naturelle de la passion amoureuse qui veut être satisfaite,
-fût-ce au prix de la plus grande duperie:
-
-«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue aux lèvres de son
-amant, lui demanda:
-
---Alors... demain, mon Jean, tu me restes?
-
---Mais non, dit Jean-Marie: demain, tu sais bien que je vais retrouver
-ces messieurs.
-
---Alors, dit Élise, après-demain?...
-
-Jean-Marie hésita et puis dit:
-
---Ah! fichtre, après-demain, mais non: c'est le jour des Saulieu!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11580-10-21.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Élise, by René Boylesve.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Élise, by René Boylesve</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Élise</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 22, 2021 [eBook #64902]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISE ***</div>
-<p class="c"><span class="large">RENÉ BOYLESVE</span><br />
-<span class="small">DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<h1>ÉLISE</h1>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>«&nbsp;Qui a la priorité : l'homme ou les hommes?&nbsp;»</p>
-
-<p class="attr">(<span class="sc">Emerson</span>, <i>Société et Solitude</i>.)</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2"><div class="c small">CONTES</div></td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LES BAINS DE BADE</td>
-<td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE BONHEUR A CINQ SOUS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE DANGEREUX JEUNE HOMME</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td colspan="2"><div class="c small">ROMANS</div></td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS</td> <td class="bot">1&nbsp;vol.</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">SAINTE-MARIE-DES-FLEURS</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE PARFUM DES ILES BORROMÉES</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MADEMOISELLE CLOQUE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA BECQUÉE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">L'ENFANT A LA BALUSTRADE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE BEL AVENIR</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MON AMOUR</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LE MEILLEUR AMI</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="xsmall drap">MADELEINE JEUNE FEMME</td> <td class="bot">1 &mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">E. GREVIN &mdash; IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-<span class="small">CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span>,<br />
-<i>tous numérotés.</i></p>
-
-
-<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-
-<p class="c gap" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1921, by <span class="small">CALMANN-LÉVY</span>.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-ANDRÉ CHAUMEIX</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">ÉLISE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PROLOGUE-ÉPILOGUE</h2>
-
-
-<p>D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine
-d'années, j'extrais les quelques pages suivantes
-où je ne modifierai que les noms de personnes.</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;Granville, 17 août 189&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un
-couple dont je redoute les avances. Pour avoir
-entendu l'homme et la femme échanger entre eux
-quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à
-«&nbsp;faire connaissance&nbsp;». Pourquoi cette crainte? Ces
-gens sont simplement ordinaires. La femme n'a
-guère plus de trente ans et n'est pas laide.
-L'homme a la quarantaine ; il est décoré ; il est
-quelconque ; il n'a pas l'air d'un sot. Mais quelle
-façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent
-d'une «&nbsp;madame de Vamiraud&nbsp;», d'un «&nbsp;monsieur&nbsp;»
-et d'une «&nbsp;madame de La Hotte-Saint-Pair&nbsp;».
-Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les
-régisseurs de quelque hobereau?</p>
-
-<p>»&nbsp;Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi,
-de griffonner ces notes à leur propos? Je le sais
-bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt, adresser
-un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air
-triste et singulier, que j'ai tant regardée sur la
-terrasse du Casino. Ils la connaissent. Par eux je
-pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me
-refuse à «&nbsp;faire connaissance&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de
-Granville. Elle s'arrondit en hémicycle. Trop de
-galets ; mais de beaux rochers ; et puis, là-haut,
-sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des
-remparts, et un bon clocher de granit qui a dû
-essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a gâché
-la vue en construisant un Casino en planches,
-affreux, et qui a l'air d'une gare provisoire de chemin
-de fer départemental. Mais, pour que les
-hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y
-abîment quelque chose.</p>
-
-<p>»&nbsp;Si l'on a les chevilles solides, on peut faire
-une jolie promenade sur les rochers au pied des
-remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne s'y
-hasardent guère ; on y touche la mer brutale
-et sa côte rugueuse ; on y perd de vue tout
-ouvrage rappelant une station d'été ; et les filles
-du port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans
-les troubler le moins du monde, nues comme Ève,
-ou se dévêtant dans une crique, me font, au soleil
-couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à
-la simplicité des temps primitifs.</p>
-
-<p>»&nbsp;On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey,
-minuscule archipel de rocs arides ou couverts
-de goémons, vous laissent imaginer que vous êtes
-à mille lieues du monde habité.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;18 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;On est informé de tout malgré soi, et jusque
-même des choses que l'on ne désire pas connaître.</p>
-
-<p>»&nbsp;Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me
-fait vis-à-vis, par un grand et fort homme qui
-vient demander «&nbsp;monsieur et madame Saulieu&nbsp;»
-et à qui l'on répond : «&nbsp;Les voici, monsieur Le
-Coûtre.&nbsp;» Je sais donc le nom d'un Le Coûtre, par-dessus
-le marché.</p>
-
-<p>»&nbsp;Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes,
-assez nombreuses, déposées dans le casier
-de «&nbsp;M. Saulieu&nbsp;». Ce M. Saulieu est joaillier, je
-ne sais quel numéro, rue Daunou.</p>
-
-<p>»&nbsp;Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais
-ce joaillier, du nom de Saulieu, donne des coups
-de chapeau à la jeune femme triste et singulière.
-Et le nommé Le Coûtre en fait autant.</p>
-
-<p>»&nbsp;L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne
-lui parlent pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune
-femme qui accompagne celle à qui il ne parle pas,
-et, pendant le colloque, cette dernière a ostensiblement
-affecté de s'écarter&hellip; Quant à l'homme,
-grand et fort, qui salue aussi, il n'accomplit cet
-acte de politesse que dans la rue ou sur le cours ;
-je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.</p>
-
-<p>»&nbsp;Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me
-faire? Mais je suis seul ; je ne m'amuse guère ;
-et j'aime à regarder, à deviner.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;Iles Chausey, 19 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier
-Saulieu, de son épouse et de l'homme grand et fort
-dont j'avais oublié le nom : Le Coûtre. Ce qui est
-étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce
-que je l'ai voulu! Ce qui est stupéfiant est que je
-l'ai voulu dans le moment où ces gens-là m'agaçaient
-le plus. A seulement les entendre parler, je
-m'irrite ; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez
-ordinaires commis voyageurs, étaient particulièrement
-désobligeants cette après-midi aux îles
-Chausey, poétique désert au parfum de varechs.
-Oui ; mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le
-nom cent fois répété de madame de Vamiraud, et
-ils avaient ajouté à ce nom, &mdash; mais avec quels
-airs! et de quel ton tout à coup abaissé! &mdash; le
-modeste nom d'«&nbsp;Élise&nbsp;», qui ne saurait, à cause
-de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de
-Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre
-de celle-ci, mais vraisemblablement à quelqu'un
-qui, pour un motif que je n'ai pu démêler, n'est
-jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son
-nom de famille. J'ai été démangé tout à coup
-d'une curiosité exaspérée ; je me suis rapproché
-un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions
-seuls. J'en ai été d'ailleurs pour mon geste inconsidéré :
-ma présence les a fait taire.</p>
-
-<p>»&nbsp;Nous avons échangé des banalités. Tout le
-reste de l'après-midi, en les rencontrant dans l'île,
-qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes mots
-stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances,
-ce qui, pour moi, a rompu en petits morceaux
-le plaisir, que je m'étais promis, de rêvasser
-solitairement dans ce désert marin.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;20 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Une journée torride. Je cherche de l'ombre.
-Je me réfugie sous les vieux ormes du cours Jonville,
-qui répandent une nuit assez épaisse. Un
-ruisseau, canalisé, court près de là ; on entend le
-bruit des laveuses, et cela vous confirme la proximité
-de l'eau et vous donne l'illusion d'un peu
-de fraîcheur.</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me
-voilà échoué à la salle de lecture du Casino. Un
-soleil implacable incendie la faible toiture. Comment
-ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je
-me balance dans un <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span> pour me laisser
-croire que l'air s'agite, et je m'évente à l'aide d'un
-journal que je ne lirai pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;Peu de monde ; mais, parmi les oisifs désemparés,
-je vois entrer la jeune femme triste et singulière.
-Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause de
-la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle?
-Est-ce qu'elle excite ma compassion par son visage
-malheureux? Est-ce parce que, simplement, elle
-me plaît?</p>
-
-<p>»&nbsp;Elle a été s'asseoir à table ; elle a écrit, longtemps.
-Elle ne lève les yeux sur personne. Se
-réfugier, comme un étranger, comme moi-même,
-sous les planches brûlantes d'un lieu public quand
-on a sa famille et sa maison de famille dans la
-ville! Car, aux bribes de conversation saisies par
-moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est
-bien de Granville ; elle est parente de madame de
-Vamiraud et des La Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair
-est le nom d'une commune des environs.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit
-longtemps. Quand elle s'est levée, elle tenait à la
-main deux enveloppes fermées ; elle a passé tout
-près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie!
-Mon dés&oelig;uvrement a quelque chose de pitoyable.</p>
-
-<p>»&nbsp;Elle n'a pas fait timbrer ses lettres ; elle ne les
-a pas jetées à la boîte ; elle les a conservées à la
-main. Elle est descendue sur la plage et s'est dirigée
-tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas
-encore trois personnes à l'eau. Elle se baigne
-seule et de bonne heure. Je l'ai regardée, ensuite,
-de loin. Elle nage bien ; je me suis fatigué les yeux
-à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu
-clair.&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le carnet de poche d'où sont extraites les notes
-précédentes en contient beaucoup d'autres, dont je
-fais grâce au lecteur, parce qu'elles s'éloignent de
-l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je
-tourne quatre pages en tête desquelles on lit :
-«&nbsp;Il pleut&nbsp;» ; «&nbsp;Il pleut toujours&nbsp;» ; «&nbsp;Pluie diluvienne&nbsp;».
-J'ai dû passer ces mornes journées à me
-morfondre dans une chambre d'hôtel et à jeter
-rageusement sur mon calepin des projets de
-romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles
-comme celle-ci, par exemple, qui m'était
-sans doute inspirée par la lecture d'un livre alors
-à la mode ; «&nbsp;La description oiseuse : grande
-erreur du temps&hellip; Avant tout, ne jamais décrire
-un objet, qu'il ne soit traversé d'un rayon de
-lumière spirituelle, etc.&nbsp;» Il faut arriver au <i>25 août</i>
-pour trouver une page, mais il est vrai, capitale,
-sur notre sujet.</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;25 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému.
-Mais ma main tremble. Allons, je veux rapporter
-fidèlement, posément, en témoin étranger, ce que
-j'ai vu.</p>
-
-<p>»&nbsp;Le beau temps revenu, la température était
-délicieuse. On pouvait se promener au soleil. J'ai
-fait les cent pas sur la plage, aussitôt après le
-déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers.
-L'heure du bain m'a ramené vers la plage.
-Comme je posais le pied sur les premiers galets,
-j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en
-courant vers la mer le bonnet de soie bleue. C'est
-évidemment lui que je cherchais, mais, l'ayant
-vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir
-l'air de m'intéresser à lui outre mesure et qu'au
-lieu de le regarder approcher de la mer, j'ai poursuivi
-ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la
-plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me
-suis donc retourné qu'après avoir heurté les autres
-rochers, ceux qui sont hérissés au pied du bloc où
-s'assoit la vieille ville.</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je
-fus frappé par un mouvement inusité parmi les
-baigneurs : ils s'aggloméraient en un point ;
-d'autres, au contraire, quittaient rapidement la
-mer, empoignaient leur peignoir, remontaient
-la plage, s'arrêtaient tout à coup, et quelques-uns
-redescendaient, presque aussitôt, pendant que la
-terrasse du Casino se garnissait ; une quantité de
-gens apparaissaient sur la plage. «&nbsp;Un accident!&nbsp;»
-pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction
-qu'une seule personne pouvait avoir été victime
-d'un accident : celle qui portait le bonnet bleu. La
-troisième idée et les suivantes qui m'ont frappé
-ont été celles-ci : «&nbsp;Je n'y peux rien!&hellip; Il est
-trop tard!&hellip; C'est affreux!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>»&nbsp;A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant
-de la foule à présent compacte. J'avais vu,
-du canot où pagaye continuellement un maître-nageur,
-deux hommes plonger sur le probable
-«&nbsp;lieu du sinistre&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi,
-la conviction que l'accident était arrivé au «&nbsp;bonnet
-bleu&nbsp;», comme, d'autre part, je savais que le
-«&nbsp;bonnet bleu&nbsp;» était excellent nageur, l'accident
-ne devait être causé ni par la fatigue, ni par une
-imprudence ou une maladresse, ni vraisemblablement
-par la crampe d'un membre, mais par
-l'asphyxie. Je déclarai le cas désespéré, apportant
-à cette conclusion pessimiste la conviction que
-nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre
-nous, personnellement.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les plongeurs remontaient, soufflaient,
-s'agrippaient au canot et replongeaient ; un
-maître-baigneur avançait avec peine, à la nage,
-gêné par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix
-minutes allaient être écoulées depuis le moment
-où j'étais revenu sur mes pas, et l'«&nbsp;accident&nbsp;»
-avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire
-au moment que tout doucement je m'éloignais
-après avoir vu courir le «&nbsp;bonnet bleu&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Car la victime était bien la jeune femme au
-bonnet bleu ; je le sus, sans étonnement, mais
-non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux
-groupes. Je sus même aussitôt son nom : on l'appelait
-madame Destroyer.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les recherches durèrent encore un grand
-quart d'heure ; mais elles devaient être vaines. Je
-m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour
-tous. Peu de temps après ces quelques minutes
-dramatiques, le public habituel s'agitait dans
-l'eau indifférente ; le canot contenant le maître-baigneur
-se balançait et semblait danser parmi
-des vivants, au-dessus d'un cadavre. Et un soleil,
-d'une splendide magnificence, s'abaissait sur une
-mer parfaitement calme.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;26 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai
-retenu ma place au bateau de Jersey.</p>
-
-<p>»&nbsp;La mer n'a rien rapporté&hellip; Cela «&nbsp;s'explique,
-paraît-il&nbsp;»?</p>
-
-<p>»&nbsp;Voici la version que l'on donne. Madame
-Destroyer était en effet une bonne nageuse ; née
-à Granville, elle avait une complète expérience
-de la mer. Elle aurait pris tout simplement son
-bain trop tôt après le repas. Cependant, je l'ai vue
-entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes
-y étaient déjà, et certainement après quatre
-heures et demie. Oui ; mais elle appartenait à une
-famille soumise aux anciennes m&oelig;urs, qui a coutume
-de faire venir chaque année ses membres
-jusque du fond des plus lointaines provinces et
-qui les réunissait, le jour fatal, en un déjeuner
-plantureux, lequel s'est prolongé plus que de
-coutume.</p>
-
-<p>»&nbsp;On dit, depuis, que ce déjeuner était une
-sorte de fête de famille dans le genre de celle qui
-fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de
-l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont
-employés les Saulieu, sans vouloir dire davantage.
-Ces termes ne font qu'accroître l'intensité
-du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément
-à cause de cela, ils s'harmonisent avec ce
-qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé et, ma foi,
-disons : de mystérieux, dans l'attitude de madame
-Destroyer au milieu des siens, et dans l'attitude
-vis-à-vis d'elle de plusieurs personnes amies de
-sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu
-disaient : «&nbsp;madame de Vamiraud&nbsp;» pour désigner
-cette jeune femme, compagne ordinaire de madame
-Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils
-disaient : «&nbsp;Élise&nbsp;» pour désigner madame Destroyer,
-à qui ils ne parlaient pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;On jase. Toute la ville parle de l'événement
-et ne parle que de cela. Que n'ai-je pas entendu
-dire?</p>
-
-<p>»&nbsp;Le curieux est que les Saulieu, qui <i>la</i> connaissaient,
-puisqu'ils avaient prononcé son petit
-nom, et qui naturellement sont interrogés par
-tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque
-exagérée. Je sais qu'ils ont été faire visite à la
-famille, à madame de Vamiraud notamment, qui
-est bien la propre s&oelig;ur de celle qu'on nommait
-Élise. Et ils sont muets comme des tombeaux,
-comme cette mer qui a englouti Élise et ne la rend
-pas.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je les ai interrogés moi-même. A la suite
-d'un événement pareil, jusqu'à des étrangers
-s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et
-l'autre séparément, ces rustres :</p>
-
-<p>&mdash; C'est très délicat.</p>
-
-<p>»&nbsp;Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une
-jeune femme morte. Cela laisse supposer&hellip; Au
-fait, laisse supposer quoi?</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité
-touchant cette jeune morte est piquée au vif.</p>
-
-<p>»&nbsp;Un fait à retenir : j'ai croisé, ce soir, dans
-l'ombre, sur la jetée, le couple Saulieu accompagné
-du grand homme robuste dont j'ai encore
-une fois oublié le nom. A mon approche, ils se
-sont tus. Je ne les ai pas abordés. Mais, en les
-croisant de nouveau plus près des lumières du
-port, j'ai distingué nettement que le grand
-homme robuste pleurait!&hellip; il pleurait : je l'ai vu
-s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant
-qu'il marchait à côté de ses amis ; et, tout à coup,
-je l'ai vu s'asseoir sur une borne. Il s'est pris la
-tête à deux mains. Il a une chevelure épaisse et
-grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait
-comme un enfant.</p>
-
-<p>»&nbsp;J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, allons, Jean-Marie!&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Je me souviens que l'homme grand et fort,
-Jean-Marie, causait aux îles Chausey, familièrement,
-avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé
-le nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.</p>
-
-<p>»&nbsp;Un roman entre la jeune femme trop charmante
-qui répondait au nom d'Élise et l'homme
-que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel,
-après s'être affalé, comme un matelot du port, sur
-une borne! Non, voyons&hellip;</p>
-
-<p>»&nbsp;Ma remarque ne vaut absolument rien : je le
-sais, car les grandes amours sont extraordinaires
-en tout.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="date">«&nbsp;27 août.</p>
-
-<p>»&nbsp;Le plus curieux est que je ne pars pas pour
-Jersey. J'apprends trop de choses. Je suis trop
-homme de lettres : un événement qui a failli me
-toucher le c&oelig;ur s'enrichit de détails innombrables
-qui m'atteignent l'esprit ; et me voilà accaparé par
-un «&nbsp;sujet&nbsp;». Je n'ai plus besoin de m'informer :
-on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus ;
-elles se délient outre mesure. L'inconvénient est
-qu'on dit trop ; il faut mettre de l'ordre, trier,
-user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste
-à percevoir le «&nbsp;vraisemblable&nbsp;».</p>
-
-<p>»&nbsp;Un hasard précieux me sert. Il se trouve
-qu'un des hommes en qui j'ai le plus de confiance,
-un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est
-trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère
-que je cherche à éclaircir. Il est discret, mais
-ne me refusera rien de ce que sa conscience l'autorisera
-à m'apprendre. Du diable si, avec le goût
-que je me suis senti pour mon héroïne, je ne tire
-pas de là quelqu'une de ces histoires, comme je
-les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le
-moins possible à ce qu'on appelle «&nbsp;un roman&nbsp;»!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872,
-à Granville, d'une très ancienne famille de la
-région. On voit encore, sur la route de Saint-Pair,
-les restes d'un vieux château bâti en granit, dont
-le vent de mer a décoiffé un pignon et tordu la
-girouette rouillée ; c'est de là qu'ont essaimé jadis
-tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers
-de marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir
-était abandonné et déjà dans un grand délabrement
-quand Élise était une petite fille, et il ne
-servait plus que de grange. On allait le visiter, à
-intervalles presque réguliers, pour enseigner aux
-enfants leurs origines, ce dont ceux-ci profitaient
-surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin
-sec contenant toujours quelques chardons des
-dunes, qui leur piquaient les mollets.</p>
-
-<p>Les parents d'Élise habitaient alors, au centre
-de Granville même, une maison d'aspect modeste,
-mais largement étendue sur un des côtés du
-triangle de la place dite «&nbsp;cours Jonville&nbsp;».
-Cette place, au sol non pavé, était plantée
-d'ormes très vieux, en quinconces, qui assombrissaient
-beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage
-touffu ne laissait pas d'être agréable en
-été. Sous ces beaux arbres se tenait le marché
-deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le
-matin, madame de La Hotte, qui connaissait par
-leur nom toutes les bonnes femmes, les appeler
-de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans
-sortir de chez soi, et en papillotes.</p>
-
-<p>Toute la journée, c'était alors, sous les grands
-ormes, un bavardage frénétique, qui ne saurait
-être comparé qu'à la piaillerie des moineaux à
-leur coucher. Élise, sa s&oelig;ur aînée, nommée Marie,
-et ses deux frères, à l'époque des vacances, se
-tenaient aux appuie-mains du rez-de-chaussée,
-criant plus fort que les maraîchères et jouant à
-vendre ou à acheter des denrées fictives, à moins
-que l'un des garçons, suspendu par les poignets,
-ne dégringolât, en écorchant le crépi de chaux grisâtre
-et ses propres genoux, pour aller chiper en
-bas ou se faire offrir pour sa bonne mine quelque
-poireau, un trognon de chou, une laitue piétinée,
-des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à
-trois à califourchon sur son nez, ou bien des
-cerises en pendants d'oreilles.</p>
-
-<p>L'odeur des légumes et des fruits montait et se
-répandait dans la maison, vers le soir, en même
-temps que s'apaisait la rumeur et que baissaient
-les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de
-sa nature et en même temps un peu serré, descendait
-de sa bibliothèque, invariablement, à
-cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le
-cours, entre chien et loup, humant les parfums
-agrestes, sa canne normande à la main, sans avoir
-l'air de rien, sinon de songer aux paperasses qu'il
-avait remuées ; et, tout à coup, on le voyait aviser
-un panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait,
-l'un assis sur son bras replié et l'autre suspendu
-par l'anse à son petit doigt.</p>
-
-<p>Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement,
-M. de La Hotte-Saint-Pair vivait enfermé chez lui,
-depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie et
-de l'histoire ; il s'occupait à classer d'innombrables
-papiers de famille ou à s'essayer en des
-biographies ancestrales. A des dates régulières, sa
-documentation s'enrichissait, grâce à des réunions
-auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il,
-plus qu'à tout. Très bien apparentés l'un
-et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact avec le
-moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements
-n'avaient jamais pour but que d'assister
-à des baptêmes, à des mariages ou à des obsèques,
-parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels
-on ne lésinait ni sur l'argent ni sur la peine.
-Pendant toute leur jeunesse, Élise, sa s&oelig;ur et ses
-frères, furent à peu près toujours en deuil. Et il
-venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines,
-des cousins, d'Avranches, de Saint-Malo,
-de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de Saint-Brieuc,
-et jusque de Nantes et d'Angers, voire
-de Paris. En ces réunions, espacées tout au long
-de l'année, et ménagées adroitement selon les
-affinités et même selon les besoins d'apaiser des
-dissensions ou d'éclaircir des malentendus, on se
-perdait en souvenirs, en exercices de mémoire, en
-rappels pénibles et interminables de dates, en escalades
-hardies de telle branche minuscule ou de tel
-rameau de l'arbre généalogique, qui n'amusaient
-certes pas tout le monde, mais créaient cependant
-une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément
-que chacun sentait propre à soi-même, autant
-qu'au groupe tout entier, où chacun, plus ou
-moins consciemment, se complaisait.</p>
-
-<p>Après la famille, il y avait les relations, qui ne
-comptaient pas peu. Elles grevaient le budget par
-les cadeaux, les transports, les dîners, sans compter
-les écritures innombrables, mais étaient tenues
-comme essentielles à la vie, au premier chef, et
-les personnes qui en faisaient partie constituaient
-une petite humanité à part, contre quoi ne s'exerçait
-pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique,
-humanité qu'on admettait pour bonne et
-impeccable, une fois pour toutes, qu'on soutenait
-en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement,
-sauf le cas de manquement grave
-aux règles imposées par l'honneur, le savoir-vivre,
-l'usage.</p>
-
-<p>Élise, de qui la tête était très bonne, semblait
-avoir hérité du goût de son père pour ce que les
-garçons appelaient irrévérencieusement «&nbsp;l'art de
-grimper à l'arbre&nbsp;» ; elle connaissait sur le bout
-du doigt plus d'un siècle de générations non seulement
-de la famille, mais de mainte famille amie,
-et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se
-montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait
-sa mère, car on l'interrogeait à perte
-d'haleine, &mdash; et c'était devenu un jeu commun
-par la ville, &mdash; sur des faits datant de quatre-vingts
-ans, comme si elle eût été une vieille dame.
-Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements,
-ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces
-dates qui l'excitaient beaucoup, mais bien le
-succès qu'elle obtenait en se montrant si savante.</p>
-
-<p>Et cela lui fut une excellente préparation pour
-ses études qu'elle alla faire pendant cinq ou six
-ans au couvent des religieuses de l'Assomption
-d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au
-jour de l'an, à Pâques, aux vacances, elle poussait
-bel et bien des «&nbsp;colles&nbsp;» d'histoire à son
-papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé
-de l'érudition de sa fille souvent supérieure à la
-sienne propre. Avec ses connaissances, toutes
-locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il,
-vis-à-vis de mademoiselle de La Hotte, qui vous
-parlait de l'histoire universelle comme il parlait,
-lui, de celle de sa grand'mère.</p>
-
-<p>Au temps où Élise eut une quinzaine d'années,
-les choses commencèrent à se modifier beaucoup
-à Granville. La saison des bains de mer amenait
-de Paris, notamment, une quantité de gens que
-l'on n'avait jusque-là jamais vus ; les trains fonctionnaient
-un peu plus rapidement, et la mode
-était lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque
-période de vacances ; les médecins aussi tenaient
-la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa
-une animation inusitée sur la plage ; on fabriqua
-des cabines ; on édifia une sorte de baraquement
-de bois qui fut baptisé <i>Casino</i>, devant quoi fut
-cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie
-d'une balustrade de poutres croisées, d'où l'on
-dominait la mer, la petite plage arrondie, semée
-de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque
-qui porte la vieille ville et son clocher. Un
-orchestre fut attaché à l'établissement ; il y eut
-des concerts, et le soir, dans une assez vaste salle,
-bien parquetée, on dansait. Les «&nbsp;petits chevaux&nbsp;»
-ne devaient apparaître que plus tard. Autour des
-Parisiens, nouvellement débarqués, cela ramassait
-chaque jour les officiers du 11<sup>e</sup> régiment d'infanterie.</p>
-
-<p>Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes
-filles, comme pour la plupart des parents, cette
-animation, avec ce qu'elle apportait de nouveau
-et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée ; et
-les réunions de famille, un peu mornes, ne pouvaient
-pas tenir longtemps contre l'agréable
-vibration que causaient les gens de Paris, les
-plaisirs de la plage et du Casino, les jeux, les
-papotages, l'élégance, les aventures, la musique,
-le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des
-figures éternellement identiques ou progressivement
-ridées et jaunies de l'oncle et de la tante de
-Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on
-s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles,
-toujours exquises durant un mois ou six semaines,
-disparues après cela, il est vrai, et à jamais, pour
-la plupart, mais remplacées l'année suivante par
-des figures nouvelles encore auxquelles l'imagination
-prête si aisément toutes les qualités qu'elle
-a le désir d'apprécier.</p>
-
-<p>Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique
-des familles amies! Car il va sans dire qu'au
-bout d'une semaine les «&nbsp;figures nouvelles&nbsp;»
-étaient liées et formaient corbeille non seulement
-entre elles, mais avec les plantes indigènes,
-comme si elles se fussent développées et eussent
-fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de
-fraîche date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci
-de vouloir bien dire d'eux-mêmes. Les renseignements,
-d'ailleurs, reconnus bientôt controuvés, on
-devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et
-madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche,
-si difficile en ses liaisons, en arrivait à dire à propos
-de personnes avec qui ses filles passaient la journée :
-«&nbsp;Que voulez-vous? Elles sont agréables ; elles
-ont l'air comme il faut&hellip; Pour le reste, l'un sur
-elles dit blanc, l'autre dit noir. C'est à donner sa
-langue au chat.&nbsp;»</p>
-
-<p>Que la résignation est vite venue, même aux
-parents les plus sages, quand le plaisir des enfants
-s'en mêle et quand on est entraîné par l'exemple
-universel et contagieux! Madame de La Hotte,
-qui avait opposé une des résistances les plus énergiques
-à ces liaisons faciles et promptes, s'y était
-faite au bout de peu d'années, d'une part dans la
-crainte de demeurer isolée, &mdash; en toutes matières,
-une de ses plus grandes terreurs, &mdash; et, d'autre
-part, entraînée qu'elle était par les propres cousines
-et cousins, venus de loin jusqu'à Granville,
-et qui prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart,
-alors qu'on s'y pouvait amuser.</p>
-
-<p>Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner
-raison à l'opportunité de cette mêlée d'éléments
-neufs, venus des quatre points de l'horizon? Marie,
-la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune
-homme de Paris, le vicomte de Vamiraud, venu
-là, simplement, par hasard, en attendant le
-bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait
-complètement les origines. Il avait eu, en apercevant
-mademoiselle de La Hotte, l'aînée, le coup
-de foudre ; il était demeuré quinze jours, le temps
-de se faire aimer d'elle, quinze autres jours pour
-séduire la famille ; il avait épousé, deux mois
-après ; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le
-mari rêvé, irréprochable, muni de tous les dons
-et appartenant à une famille d'autant plus ignorée
-qu'elle était plus honorable. Une rencontre de
-hasard avait formé un excellent ménage.</p>
-
-<p>&mdash; Il est bien difficile, opinait depuis lors
-madame de La Hotte, de dire de prime abord ce
-qui est bon et ce qui est mauvais ; il y a tant
-d'exceptions à la règle!&hellip; Dans nos familles, jusqu'au
-mariage de Marie, exclusivement, on ne
-s'est jamais marié sans connaître l'un de l'autre
-tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on
-remonter son enquête jusqu'aux temps immémoriaux.
-Or, voilà un mariage d'amour bâclé en
-quatre semaines, qui réussit à merveille et qui
-est tel qu'on n'en eût point pu souhaiter de plus
-satisfaisant. Je m'en suis rendu compte d'ailleurs,
-maintes fois, au cours de ma vie : bien des choses
-sont déconcertantes&hellip;</p>
-
-<p>Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu
-la bride à la s&oelig;ur cadette, Élise, durant les
-vacances à Granville, qui devenaient franchement
-divertissantes.</p>
-
-<p>Élise, à peine au sortir du couvent, eut une
-toquade pour un sous-lieutenant, du nom de
-Piédoie, le boute-en-train de toute cette jeunesse,
-quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de
-son grade. Et c'était une chose comique, de voir
-avec quel calme madame de La Hotte, quelques
-années auparavant si intransigeante et hautaine,
-acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où
-elle les eût laissées croître, si l'on n'eût
-appris, tout à coup, que le lieutenant Piédoie
-était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune,
-sorti du rang, et obligé pour vivre de contracter
-des dettes. Ah! ce fut une alarme chaude.
-Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon
-n'avait pas plus d'éducation première?</p>
-
-<p>&mdash; Mais aussi, disait la pauvre madame de La
-Hotte, je le connaissais encore si peu! Lui ai-je
-parlé seulement deux fois?&hellip; Il venait prendre
-Élise à côté de moi, me saluait très poliment
-en souriant&hellip; Il avait, il faut le reconnaître,
-un charmant sourire, et de fort belles dents&hellip;
-Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément
-prendre!</p>
-
-<p>&mdash; Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant
-à sa fille, toi qui dansais avec lui, comment,
-mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce n'était
-pas un homme distingué?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux
-que les autres!</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre
-fille, tu manques complètement de finesse. Qu'as-tu
-donc appris? A quoi la science te sert-elle?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, maman, tu le regardais plus que moi ;
-tu avais sans cesse les yeux braqués sur nous,
-quand nous dansions&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà
-où nous en sommes! Ces demoiselles dédaignent
-d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais
-elles épient leur mère qui les gêne dans leurs
-tournoiements!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais
-vue le regarder dans les yeux?&hellip; Et papa, lui,
-qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai
-entendu dire : «&nbsp;C'est un garçon très intelligent!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Ton père, ton père!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, et moi?&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte faisait en outre la remarque
-que, dorénavant, les enfants, sans en savoir plus
-long qu'autrefois, ont cependant réponse à tout.
-Et elle laissait tomber les deux bras, en signe
-d'impuissance.</p>
-
-<p>Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en
-compagnie de sa seule cousinerie? Mais, cousins
-et cousines, on ne les tenait plus à l'attache, eux
-non plus ; ils voulaient sortir et prendre du large.
-Et elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur,
-qu'elle se priverait aujourd'hui difficilement
-de passer une partie de l'après-midi et la
-soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un
-autre aspect que de la fenêtre donnant sur le
-marché du cours Jonville.</p>
-
-<p>Elle pensait : «&nbsp;La vie a un autre aspect.&nbsp;»</p>
-
-<p>Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout
-temps, sa vie aux «&nbsp;relations&nbsp;» ; mais les relations
-d'à présent, sans cesse changeantes, renouvelées,
-illimitées, prenaient à ses yeux un charme
-insoupçonné. Ces relations nouvelles étaient
-quelconques à la vérité ; par elles, elle se sentait
-heurtée, choquée même quelquefois. Cependant,
-ces chocs et ces heurts, sans qu'elle y prît
-garde, ne lui devenaient-ils pas agréables, comme
-certains coups, douloureux d'abord, amusent
-petit à petit le boxeur qui s'y accoutume? Le seul
-mouvement, l'agitation pour elle-même en arrivaient
-à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait,
-un tout petit peu, elle aussi, comme allait le
-faire toute la société contemporaine. Et elle
-demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize ans,
-s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre
-généalogique, d'un homme non «&nbsp;distingué&nbsp;», selon
-la formule!</p>
-
-<p>L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites
-fâcheuses ; mais Élise n'en demeura pas moins
-dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut recourir
-à mille stratagèmes pour réduire autant que
-faire se pouvait les risques de rencontres entre le
-sous-lieutenant et la jeune fille. Une année entière,
-la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait
-que la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur
-quelque baigneur étranger, qui, du moins, eût
-disparu dès septembre. Et, lorsque la saison se
-rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer
-à boycotter le Casino ni la plage, on appliqua
-tout un programme longuement et minutieusement
-élaboré par M. de La Hotte en sa chambre
-aux paperasses.</p>
-
-<p>Il consistait à couper, par des excursions, voire
-par un voyage, la période d'inévitables contacts
-avec la compagnie hétéroclite du Casino, avec
-cette turbulente société où l'on attendait pourtant
-que l'idéal fiancé se révélât!</p>
-
-<p>Dès le commencement de la saison, on remarqua,
-parmi les baigneurs et les danseurs, un très
-beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un
-ingénieur des arts et manufactures ; il dirigeait
-une usine dans le département de la
-Loire.</p>
-
-<p>Il parut immédiatement dangereux, soit à cause
-de sa beauté physique, soit parce qu'on l'avait vu,
-pendant la première semaine, rejoindre sur la
-plage une femme aux cheveux teints et qui ne se
-mêlait à aucun groupe.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte avait une si vive crainte
-que sa fille ne tombât amoureuse de ce bellâtre
-qu'elle s'en ouvrait à tout venant.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, chère madame, ou chère cousine,
-lui répliquait-on, pourquoi si tôt vous alarmer?
-Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash; Justement! C'est un très beau garçon. Elle
-ne lève pas les yeux sur lui ; du moins je ne l'ai
-pas vue le regarder une seule fois ; ne cacherait-elle
-pas son jeu?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là?
-Élise n'est pas dissimulée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non! mais il y a eu l'expérience de l'année
-dernière ; nous avons dû nous montrer extrêmement
-sévères pour la malheureuse enfant, et elle
-s'en souvient. Si son c&oelig;ur parlait cette année, elle
-le serrerait dans un étau!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voilà le résultat de l'expérience!&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger
-qui, cependant, dansait le soir avec plusieurs
-jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous ses
-efforts pour éloigner le c&oelig;ur inflammable d'Élise
-jusque même des jeunes filles avec qui dansait le
-bel étranger. Et le mot d'ordre était donné, dans
-la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en
-présence d'Élise.</p>
-
-<p>Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville,
-la tante de Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci
-du même âge à peu près qu'Élise, nommée Anne,
-assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela,
-ne causait point les mêmes alarmes que sa
-cousine. Anne répéta, sans retard, à Élise le mot
-d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama :</p>
-
-<p>&mdash; On peut bien parler de lui en ma présence,
-dit-elle : je ne suis pas près de m'emballer pour
-sa figure. Je le trouve ridicule.</p>
-
-<p>&mdash; Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu
-n'avais pas manqué de le regarder&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque
-avec sa raie jusqu'au milieu du dos et ses
-moustaches deux fois trop longues : il me fait
-l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un
-tzigane.</p>
-
-<p>Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la
-Hotte fut enchantée, parut rassurée ; puis tout à
-coup :</p>
-
-<p>&mdash; De deux choses l'une, dit-elle : ou bien c'est
-Élise qui a parlé spontanément à sa cousine de ce
-monsieur, et c'est donc qu'elle pense à lui ; ou
-bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant
-la défense de parler&hellip;</p>
-
-<p>Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il
-fut avéré que c'était elle qui avait parlé. Il
-n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la
-sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable ;
-même en présence d'un si beau garçon,
-elle demeurait impassible ; elle n'avait donc pas
-ce c&oelig;ur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on
-observer, de l'aventure de l'année précédente
-il ne demeurait en elle aucune trace. Elle avait
-recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout le
-monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres
-avec le sous-lieutenant Piédoie la laissaient
-très indifférente. Allons! Allons! Élise
-était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas
-de pouvoir parler raison lorsqu'il s'agirait de la
-marier.</p>
-
-<p>Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne
-se donnant pas trois semaines pour que s'imposât
-quelque dérivatif aux plaisirs de la plage, les
-parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion
-à Jersey! Cette excursion était devenue inutile.
-Eh bien, cette excursion, ce fut Élise qui la
-réclama.</p>
-
-<p>Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à
-cela.</p>
-
-<p>Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut
-ruser pour en détourner la jeunesse, affirmer que
-les matelots pronostiquaient une mer démontée
-pour la semaine suivante, et se prêter plus que
-jamais aux divertissements du Casino, afin que
-tout le petit monde eût au moins une compensation.</p>
-
-<p>Une fête, au profit des «&nbsp;Terres-Neuviens&nbsp;»,
-devait précisément avoir lieu dans la huitaine.
-Après le feu d'artifice, serait donnée une grande
-soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans
-maugréer, disant que ces saisons de bains de mer,
-«&nbsp;c'était toujours la même chose&nbsp;». Les fameux
-plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu
-d'années auparavant, cette génération trépidante
-les avait déjà épuisés.</p>
-
-<p>La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la
-soirée, d'un mortel ennui. Le baromètre, entre
-parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.</p>
-
-<p>Il se trouva que madame de La Hotte eut un
-motif de partager l'humeur bougonne des jeunes
-gens.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte jugea, et elle en avait
-fait la remarque notamment à la grande soirée,
-qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en
-plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas
-folle, et elle prétendait même que rien ne lui répugnait
-davantage que de passer des bras d'un monsieur
-en ceux d'un autre. Élise était très droite,
-très sincère ; il fallait la croire. Mais sa mère fut
-un peu froissée dans son amour-propre.</p>
-
-<p>Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer,
-le si beau garçon, malgré les insuffisantes
-références et malgré la femme aux cheveux teints.
-M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles
-des plus honorables.</p>
-
-<p>Il n'avait pas même cherché à se faire présenter
-Élise! Madame de La Hotte, sans souffler mot
-de l'impression qu'elle en ressentait, avait des
-suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais
-suivait de l'&oelig;il, à la dérobée, le jeune
-homme à la «&nbsp;raie jusqu'au milieu du dos&nbsp;» et à
-la moustache victorieuse, et elle blêmissait de
-voir telle et telle des amies d'Élise paraître charmées
-en valsant entre ses bras.</p>
-
-<p>Élise, non pas jolie précisément, était grande,
-souple, et fine ; elle avait des cheveux blonds,
-abondants, une bouche un peu large sur des dents
-moins régulières que pures ; et elle avait aussi ces
-yeux longs, facilement alanguis, où l'on devine
-d'infinies possibilités de tendresse, ces yeux
-légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle
-glauque, comme un étrange animal sous-marin,
-blotti dans sa grotte, semble se dissoudre tout à
-coup dans une belle eau d'émeraude ; les sourcils
-rapprochés entre eux et rapprochés des cils ; le
-nez petit, bien taillé, net et décidé. On lui reconnaissait
-d'un commun accord une séduction assez
-particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine,
-était excellente ; ses parents pleins de bonté ; et
-enfin, indépendamment de son avenir, tout le
-pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.</p>
-
-<p>M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent
-dépit, qui faillit éclater. Mais elle se contint.
-Elle attendit avec une patience peu ordinaire à
-son tempérament vif.</p>
-
-<p>Une après-midi de la fin d'août, par une très
-grande chaleur, madame de La Hotte, laissant sa
-famille, alla se réfugier dans la salle de lecture
-ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis
-vert portait les journaux, les périodiques illustrés,
-<i>le Correspondant</i>, <i>la Revue Britannique</i> et <i>la
-Revue des Deux Mondes</i>. La belle raie s'allant perdre
-sous le faux-col, les deux pointes symétriques de
-la moustache noire, elle les vit, en entrant, balancées
-suivant l'oscillation d'un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>! Le
-visage de M. Destroyer disparaissait derrière l'emboîtage
-aux coins cuivrés de quelque journal
-amusant. Elle alla s'asseoir à une petite table à
-écrire, située tout à côté de lui ; et, presque
-aussitôt &mdash; patatras! &mdash; laissa tomber son sac contenant
-son étui à lunettes, une lorgnette de théâtre,
-des ciseaux, des aiguilles, une boîte de perles à
-enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites
-boules vagabondes et multicolores.</p>
-
-<p>M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de
-l'oscillation et fut debout, puis à genoux sur le
-tapis végétal.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, je me confonds en excuses!
-Vous êtes vraiment trop complaisant, monsieur!
-Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien, je
-suis madame de La Hotte ; il apportera un balai et
-une petite pelle ; vous n'en viendriez pas à bout,
-monsieur, et d'ailleurs, je serais très confuse de
-mettre ainsi à contribution votre complaisance&hellip;
-Voilà ce que c'est que d'être vieille et de n'y plus
-voir goutte!&hellip; Je crois poser mon sac sur la table :
-je le laisse tomber dans le vide.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, madame&hellip; il fait si sombre ici&hellip; Les
-meilleurs yeux du monde&hellip; Je vais, si vous le
-permettez, appeler moi-même le garçon.</p>
-
-<p>Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée
-du Casino où se tenait dans sa guérite un homme
-à tout faire.</p>
-
-<p>Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture,
-un balourd, en entrant, posait son énorme
-pied sur les perles qui crépitaient comme un feu
-de sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte
-levèrent simultanément les deux bras en un même
-geste de détresse, souriant toutefois, l'un et
-l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels
-minuscules malheurs, elle, le sacrifice volontiers
-fait de ses perles à enfiler, toute au plaisir d'être
-autorisée dorénavant à adresser des sourires de
-reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.</p>
-
-<p>Le garçon vint avec la pelle à poussière et un
-petit balai, afin de ramasser le reste des gouttelettes
-de verre coloré, et il fut secondé dans cette
-tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le
-tapis végétal, entre les fines extrémités de leurs
-doigts, allaient pincer les perles dans les anfractuosités
-du tissu grossier. M. Destroyer avait écarté
-le <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span>, et, par discrétion, il continuait de se
-balancer, le nez dans son journal amusant, n'osant
-se mêler à la chasse des jeunes filles.</p>
-
-<p>Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un
-grand salut à madame de La Hotte et donna même
-un coup de tête supplémentaire à l'adresse d'Élise
-et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de
-connaître. Elles virent, entre les cheveux noirs
-parfaitement lustrés, la belle courbe de la raie
-droite qui semblait n'avoir pas de fin.</p>
-
-<p>&mdash; Ce jeune homme, dit madame de La Hotte,
-est tout à fait bien élevé&hellip; Il a été d'une complaisance!&hellip;</p>
-
-<p>Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure.
-Élise étouffait une envie de rire.</p>
-
-<p>Le soir même, M. Destroyer croisant madame de
-La Hotte, lui adressa un cérémonieux salut. Elle
-suspendit son pas et crut devoir renouveler au
-jeune homme ses remerciements. Il se nomma.
-Elle lui dit qu'elle avait déjà beaucoup entendu
-parler de lui par des amies à elle, et comme danseur
-et comme galant homme. Élise venait par
-derrière avec sa cousine et allait esquiver la présentation,
-quand madame de La Hotte, l'arrêta :</p>
-
-<p>&mdash; Je te présente, mon enfant, monsieur
-Destroyer, qui a eu pour ta mère les attentions
-les plus délicates,&hellip; et j'ajouterai les plus rares
-par le temps qui court&hellip;</p>
-
-<p>On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer
-demanda une valse à Élise. Madame de La Hotte
-se rengorgea.</p>
-
-<p>Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune
-homme ; et elle regarda aussi tous ceux et toutes
-celles qui les regardaient. Il ne serait pas dit
-qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé
-mademoiselle de La Hotte. Elle ne pensait même
-pas : «&nbsp;Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a négligée,
-puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Comment trouves-tu ce jeune homme?
-demanda-t-elle à Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Très bien, dit Élise ; on a envie de l'ébouriffer
-et de lui couper la moustache.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es difficile. A-t-il été aimable avec
-toi?</p>
-
-<p>&mdash; Comme les autres. Il m'a débité les banalités
-ordinaires.</p>
-
-<p>&mdash; Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle
-du Haussier, pour n'en pas nommer d'autres,
-ne le trouvent pas si commun!</p>
-
-<p>&mdash; C'est leur goût, maman.</p>
-
-<p>Chaque soir, M. Destroyer vint demander à
-Élise soit une valse, soit un quadrille. Il la
-reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des
-nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait.
-Il était correct, et non pas plus. Madame de
-La Hotte recommença bientôt de pester. Était-ce
-la peine de se mettre en branle à propos de ce
-monsieur, si l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait
-être plus familier avec d'autres jeunes filles.</p>
-
-<p>Comme il adressait pour la dixième fois à
-madame de La Hotte sa question sur l'ouvrage de
-perles, madame de La Hotte lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Mon ouvrage de perles va être interrompu :
-nous avons promis à la jeunesse un petit voyage
-à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Non, madame. Je me propose de faire cette
-petite expédition avant mon départ.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une excellente idée. Il ne faut pas
-attendre la mauvaise saison.</p>
-
-<p>Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite
-aux enfants, et bien qu'elle ne répondît en rien
-au but qu'on s'en était proposé. Ils la réclamaient
-tous les jours.</p>
-
-<p>On prit, un beau jour, le bateau commandé par
-un blond et rougeaud capitaine anglais ; on fit
-une heureuse traversée de trois heures, et on
-était, le surlendemain, sur la terrasse de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil-Castle</i>,
-d'où l'on aperçoit sous un soleil de
-plomb, au delà d'une mer calme comme un bol
-de lait, la côte de France, fine, transparente et
-rose, lorsqu'on vit émerger, par l'escalier de
-pierre, de magnifiques cheveux noirs couchés de
-part et d'autre d'une interminable raie, puis les
-deux pointes des moustaches de M. Destroyer,
-qui, ayant chaud, montait, sa casquette anglaise
-à la main.</p>
-
-<p>Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla
-qu'on eût été jusque-là très liés ; et ce furent
-des saluts, des <span lang="en" xml:lang="en">shakehands</span>, des cris de surprise
-joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes
-qu'amusent la société des femmes et, à défaut de
-femmes, celle des jeunes filles. Privé de la guirlande
-que lui tendaient le soir les beautés granvillaises,
-il appréciait la rencontre d'Élise, à qui
-il n'avait accordé aucune attention particulière,
-mais qui ne lui déplaisait certes pas. Élise, il est
-vrai, n'était guère encourageante ; mais sa mère y
-suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à
-profit l'occasion présente afin de se créer avec
-M. Destroyer une intimité exceptionnelle et qui
-l'emportât haut la main sur les relations qu'il
-avait pu nouer avec les autres familles.</p>
-
-<p>La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait
-pas. Ce charmant homme n'était même pas
-embarrassé d'une liaison!</p>
-
-<p>Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation,
-en prononçant le nom d'un sien cousin,
-conservateur des hypothèques à Quimper, que le
-généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt
-des liens de parenté avec trois autres groupes
-de parents de M. Destroyer.</p>
-
-<p>On fit de concert la visite du romantique <i>Montorgueil</i>,
-et l'on se promit de se retrouver pour
-les promenades classiques de l'île : <i>Sainte-Brelade</i>,
-<i>le Trou du Diable</i>, etc&hellip; Malheureusement,
-M. Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier,
-au même hôtel. On tomba d'accord que c'était
-dommage, ce qui prouvait que la compagnie du
-jeune homme était désirable.</p>
-
-<p>Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte
-se laissa convaincre par le nouveau compagnon
-de voyage d'échanger ses billets de retour par
-Granville directement, pour des billets de retour
-par Saint-Malo, ce qui allongeait l'excursion.</p>
-
-<p>De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade
-de la Rance, pittoresque et charmante rivière que
-l'on redescend à la tombée de la nuit, pour revenir
-à l'estuaire admirable où se croisent les feux de
-Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.</p>
-
-<p>Élise enveloppée de châles et de foulards, à
-l'avant du bateau, le nez fouetté par l'air marin,
-où se mêlait le parfum des foins qui venait des
-rives, s'entretint presque toute la soirée avec
-M. Destroyer. Les longues moustaches de celui-ci
-étaient rejetées en arrière.</p>
-
-<p>En retour du sacrifice que la famille de La Hotte
-lui avait consenti, M. Destroyer, galant homme,
-qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris, prolongea
-d'une huitaine sa saison à Granville.</p>
-
-<p>Mais les La Hotte, désormais, le possédaient.
-Grande déception pour les jeunes filles, triomphe
-inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas outre
-mesure, mais le savoura presque autant que sa
-mère.</p>
-
-<p>M. Destroyer s'était montré assez généreux
-durant le voyage ; on crut devoir l'inviter à dîner.
-Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les La Hotte,
-et l'opinion le maria avec Élise.</p>
-
-<p>Il ne demanda cependant pas la main d'Élise,
-et il n'y avait même entre elle et lui aucun flirt.
-Mais il dut s'informer d'elle et de sa situation.
-C'était un homme accoutumé de voir les femmes
-se jeter à ses pieds ; il demeurait dans l'expectative ;
-quand les avances étaient faites et se trouvaient
-acceptables, il les examinait volontiers.</p>
-
-<p>Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui
-pût faire pressentir une intention matrimoniale.
-Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin, quoiqu'elle
-ne le jugeât pas déplaisant, quand il était
-là. Madame de La Hotte, seule, était désolée.</p>
-
-<p>Mais, quatre semaines après, un monsieur de
-soixante-cinq à soixante-dix ans, parfaitement
-conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait
-du beau jeune homme disparu, vint sonner à la
-porte de la maison, cours Jonville, en sortant de
-chez le notaire, de qui il portait une carte d'introduction.
-Et il demanda pour son fils la main de
-mademoiselle de La Hotte.</p>
-
-<p>Élise consultée ne dit ni oui ni non.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non&hellip;</p>
-
-<p>Au fond, la famille était ravie de la voir agréer
-un mariage qui semblait en tous points raisonnable.
-Madame de La Hotte se réjouissait, comme
-pour elle-même, de ce que sa fille épousât un
-beau garçon.</p>
-
-<p>Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui
-ne dît, la visite accomplie, en s'éloignant de la
-maison La Hotte, sous les quinconces :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant
-les trois premières semaines!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il faisait une cour à la petite de Mouchain!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et à Blanche Épouville donc!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et à combien d'autres!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans compter la femme aux cheveux teints,
-qui était sa maîtresse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et qui l'est encore! C'est une femme qui était
-descendue à l'hôtel Guérin, où elle a dit, en partant,
-qu'elle n'était pas jalouse des pimbêches à
-qui elle le laissait.</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda
-une jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça!
-dit une autre, est-ce que c'est possible?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la
-plus élémentaire convenance aux yeux d'une
-famille provinciale, Élise vint s'installer à Paris,
-boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin.
-Elle était très contente, sinon heureuse.
-Évidemment, un ou deux ans auparavant, elle
-imaginait le mariage sous un jour bien différent.
-Du temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec
-une sorte d'ivresse, aux bras du sous-lieutenant
-Piédoie, et sans qu'elle se fît une image précise
-de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir
-être un homme idolâtré, de qui tout vous ravit :
-il vous emmène n'importe où, où il veut, et l'on
-sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là ;
-sa seule présence signifie l'état paradisiaque ; ou
-bien on l'attendra, on ne pensera qu'à l'attendre,
-s'il s'absente ; et l'instant de l'embrassement, au
-retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité
-que l'esprit a de la peine à concevoir.</p>
-
-<p>Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.</p>
-
-<p>Non, fût-ce au souvenir des premiers libres
-baisers sur ces trop délicieux rivages, ce n'était
-pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui semblaient
-plus beaux que l'état de son c&oelig;ur! En les admirant,
-elle avait fait effort pour admirer son bonheur&hellip;
-Est-ce qu'en disant, en écrivant sa satisfaction,
-elle attribuait celle-ci aux beaux paysages
-ou au fait qu'elle était une heureuse nouvelle
-mariée?&hellip; Elle se le demandait, mais, toutefois, elle
-se déclarait très contente.</p>
-
-<p>Elle trouvait son mari fort gentil ; elle ne le
-voyait plus du tout ridicule ; elle appréciait sa
-longue moustache et elle s'amusait même à dessiner
-et lisser la belle raie dont elle avait tant ri.
-Elle voyait bien que madame de La Hotte, comme
-les jeunes filles de Granville, avaient eu raison de
-le juger si beau, puisque partout où il se montrait,
-à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en
-chemin de fer, les femmes le regardaient d'un &oelig;il
-béat, cynique ou simplement rendu. D'un tel
-succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très
-contente.</p>
-
-<p>Son appartement, boulevard Malesherbes, lui
-semblait aisément plus gai que la maison paternelle.</p>
-
-<p>C'était du temps que les rues de Paris étaient
-agréables. A cette époque de l'année, les vieux
-chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres découverts,
-un peu bruyamment à cause de leurs roues
-cerclées de fer sur le pavé, mais si lentement, si
-paresseusement, avec une telle bonhomie, menés
-par leurs cochers à trogne! On montait dans ces
-voitures, on en descendait, presque sans qu'il fût
-besoin d'arrêter le cheval. On prenait, on quittait
-l'omnibus comme un tapis roulant ; et des messieurs
-très bien et de belles dames qui payaient,
-sans croire déroger, six sous leur place d'intérieur,
-y compris la «&nbsp;correspondance&nbsp;», ne paraissaient
-pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie
-que le trottin avec son carton à chapeau, ou le
-vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle
-de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette
-course idéale des beaux jours de mai et de juin,
-dernier plaisir modeste, irremplaçable à jamais :
-une tournée dans Paris sur l'impériale.</p>
-
-<p>Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du
-déjeuner, de descendre, seule, d'errer devant les
-magasins et de se pencher sur les voiturettes
-ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au
-parc Monceau vert et frais, ou bien, dans la direction
-opposée, d'aller, par la rue de la Pépinière,
-ayant jeté un coup d'&oelig;il à la boutique d'antiquaire,
-jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare
-en bois où pullulaient les étalages de
-volaille, de charcuterie ou de primeurs ; elle poussait
-plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par
-la rue Auber jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où,
-à midi précis, elle était certaine de se heurter à
-son mari, qui descendait de son bureau. On revenait
-alors, en humant des odeurs de légumes, qui
-rappelaient le marché du cours Jonville.</p>
-
-<p>M. Destroyer avait présenté très rapidement sa
-jeune femme dans le monde qu'il fréquentait, de
-sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à
-la vie de relations, ne se trouvait pas trop
-dépaysée, malgré le changement des visages et
-celui des thèmes de conversation. Elle était très
-souple ; elle avait vite fait de contracter une habitude
-nouvelle. D'ailleurs, malgré mille différences
-de détail ou d'apparence, le monde qu'elle voyait
-à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient
-étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux,
-les exigences, les susceptibilités étaient les
-mêmes. Seuls différaient en réalité les toilettes,
-certaines expressions employées pour relever le
-langage, et le nombre des domestiques. Ne faire
-allusion qu'à l'événement du jour ou de la veille,
-au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa
-portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a
-le goût de s'habiller, s'acclimate comme par enchantement
-à Paris. Élise n'éprouva point de
-transition pénible. Et puis, au bout de quatre
-mois de mariage, la voilà enceinte, et non pas
-séparée de son nouveau milieu, tant s'en faut,
-mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue
-presque sans frais intéressante à son nouveau
-milieu. Nombre de femmes, amoureuses de la
-maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies,
-la viennent voir hors des «&nbsp;jours&nbsp;», lui prodiguent
-les conseils, lui narrent surtout leur propre histoire,
-les péripéties de leurs accouchements, la biographie
-de leurs enfants et les vicissitudes de leur
-vie conjugale. En deux semaines, Élise fut plus
-renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût été
-à continuer de fréquenter restaurants, théâtres,
-Montmartre et même le monde. Car beaucoup
-d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes
-qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.</p>
-
-<p>Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette
-naissance, une grande partie des membres de la
-famille, qui, de tous les points de la France de
-l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir
-sur les fonts baptismaux de Saint-Augustin.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas une grande différence, c'est
-entendu, entre le monde qu'Élise voyait à Paris
-et celui qu'elle avait connu à Granville ; et cependant,
-quand elle revit les membres de sa famille,
-elle les jugea aussi surannés, anciens et décrépits
-que le manoir de Saint-Pair. Elle jugea Granville
-fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements
-du Casino tout à fait primitifs. Ces gens,
-et leurs souvenirs ne laissaient pas d'être gentils,
-oui, mais quelque chose, &mdash; en vérité, savait-elle
-quoi? &mdash; les séparait d'elle. Parmi ses parents,
-quelques-uns la trouvèrent distante et un peu
-fière.</p>
-
-<p>Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles
-et cérémonieux parents de province revenaient au
-boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à Saint-Augustin :
-c'était pour les obsèques du pauvre
-petit, mort de la diphtérie, mal contre quoi, alors,
-on luttait peu efficacement. La jeune mère n'était
-plus cette fois, ni distante, ni fière ; elle était abîmée,
-anéantie ; elle maudissait Paris qui lui avait
-pris son enfant. Si son enfant eût vécu sur la plage
-et non dans la poussière des squares, il vivrait,
-affirmait-elle ; et elle conçut un tel dépit et
-demeura dans un désespoir si grand qu'il apparut
-à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son mari une
-tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle
-donnait l'impression que, son enfant disparu, il ne
-lui restait aucun motif de vivre.</p>
-
-<p>Ni sa s&oelig;ur aînée, madame de Vamiraud, ni ses
-deux frères, qu'elle aimait tendrement, dont l'un
-était à Polytechnique et l'autre sous-lieutenant à
-Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne
-furent de taille à la tirer de la prostration où elle
-gisait. Une seule chose l'émut.</p>
-
-<p>Elle remarqua un jour que son mari tirait de la
-poche de sa jaquette, parmi d'autres papiers, une
-lettre dont elle avait déjà vu l'écriture dans le
-courrier. Simple observation due à ce qu'Élise
-avait la vue bonne. Mais, à quelque temps de là,
-son mari, en retard pour l'heure du dîner, reçut
-plusieurs jours de suite un télégramme qui
-demeura dans l'antichambre, sur le plateau d'argent,
-et qu'elle voyait, malgré elle, en allant épier
-dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que,
-sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner
-seule, le télégramme arriva ne portant ni mention
-«&nbsp;Monsieur&nbsp;» ni mention «&nbsp;Madame&nbsp;», mais seulement
-le nom «&nbsp;Destroyer&nbsp;». Elle se crut autorisée
-à l'ouvrir, et elle lut : «&nbsp;Impossible supporter
-délaissement. T'attends en vain depuis cinq
-jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée.&nbsp;»
-C'était clair. Elle surprenait qu'elle était trahie par
-son mari en apprenant que son mari trahissait une
-maîtresse.</p>
-
-<p>Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative
-d'explication, elle la repoussa. Elle fit faire
-ses malles et partit pour Granville, sous prétexte
-que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le
-repos.</p>
-
-<p>Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à
-présent, Élise n'avait pas éprouvé de passion pour
-son mari ; mais son éducation, les m&oelig;urs auxquelles
-elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison
-comme un impardonnable manquement,
-une offense capitale. Son union étant, en fait, sans
-amour, et toute conventionnelle, le premier accroc
-fait à la convention ne laissait rien subsister. La
-trahison, au lieu d'être un drame qui a une
-période aiguë et une fin, était dans son esprit une
-annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient
-lieu de tant de sentiments, n'avait pas encore été
-contractée ; l'enfant, qui est entre époux indifférents
-l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu.
-A son mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité,
-plus rien.</p>
-
-<p>Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou
-un homme éclairé, elle eût reconnu sans doute
-qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari et
-elle quelque chose ; elle avait de la religion et un
-attachement aux coutumes plus profond qu'elle
-ne le croyait ; mais elle ne parla pas à sa mère ;
-elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle
-n'avait pas de faute à se reprocher ; et elle ne
-possédait qu'un ami sûr, un compagnon d'enfance,
-de quelque quinze ans plus âgé qu'elle,
-qu'elle appelait Jean-Marie, mais qui précisément
-n'avait jamais pu souffrir M. Destroyer.</p>
-
-<p>A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de
-remarquer la rareté de la correspondance entre
-elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de dire :
-«&nbsp;Mais si! j'ai reçu une lettre&hellip; hier&hellip; J'ai écrit
-quatre pages tantôt à la salle de lecture&hellip;&nbsp;» alors
-que ce n'était pas vrai.</p>
-
-<p>Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune
-fille. On la vit, les jours de marché, les coudes
-appuyés à la fenêtre sur la place. Elle adressait
-des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères ;
-elle réentendait avec mélancolie leur caquetage,
-leurs marchandages et leurs disputes ; et le soir,
-en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces
-détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs
-de jeunesse, lui faisait parfois chavirer le
-c&oelig;ur et verser des larmes. A cette fenêtre, en
-écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle
-avait conçu toutes les espérances. Ah! les espérances
-folles d'une tête de dix-sept ans! Image
-insensée et merveilleuse du monde! création poétique!
-féerie! jeune homme adorable, amours
-éperdues, baisers sans fin, beauté, bonheur!&hellip; A
-vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée,
-tous songes d'amour à jamais interdits.</p>
-
-<p>Dès le mois de juin, le Casino commença de se
-ranimer. Élise ne parut pas, bien entendu, à la
-salle de bal, où d'ailleurs, en attendant l'orchestre
-d'été, un médiocre piano tenu par une femme se
-bornait à distraire les quelques jeunes filles de
-l'endroit ; mais, l'après-midi, sur la terrasse, avec
-un petit ouvrage de main, à la salle de lecture, où
-toujours quelque flaneur se balançait dans le <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>
-d'impérissable mémoire, on voyait la
-jeune madame Destroyer plus charmante que
-jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse.
-Le noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et
-sa tristesse lui donnait, semblait-il, ce qui lui avait
-peut-être manqué pour qu'elle fût belle. On l'abordait
-avec ménagement et respect. Les jeunes filles,
-ses anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant
-de M. Destroyer ; les jeunes gens, les officiers,
-bien qu'ils la trouvassent exquise, ne faisaient pas
-auprès d'elle de très longues stations, écartés par
-la contrainte que commandait son malheur récent.
-Son «&nbsp;vieil ami&nbsp;» Jean-Marie, qui l'avait fait sauter
-jadis sur ses genoux, alors qu'il avait, lui, quelque
-dix-sept ans, fit seul exception ; il se plaisait en la
-compagnie d'Élise ; il évoquait avec elle des souvenirs
-qui déjà paraissaient très anciens ; et il ne
-parlait pas de M. Destroyer.</p>
-
-<p>Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord
-existant entre Élise et son mari, ce fut un
-désespoir au prix de quoi la douleur résignée
-d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse
-articulait-elle? Elle n'en précisait aucun ; elle
-négligeait même de dire qu'il l'avait trompée,
-tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause
-déterminante de son départ, était maigre cause de
-l'état de tiédeur qui l'éc&oelig;urait. A sa mère, à son
-père, à ses frères et à sa s&oelig;ur aînée qui la pressaient
-de leurs questions : «&nbsp;Mais que t'a-t-il
-fait?&hellip; Qu'as-tu à lui reprocher?&hellip;&nbsp;» elle répondait :
-«&nbsp;Rien&hellip; rien&hellip;&nbsp;» Aucun d'eux ne comprenait
-que ce «&nbsp;rien&nbsp;» était pire cent fois que le fait
-qu'elle eût pu citer. «&nbsp;Rien&hellip; rien&hellip;&nbsp;» cela signifiait
-qu'elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé,
-ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle
-l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation,
-si elle eût aimé! Le fait précis, elle dut
-pourtant le dire pour avoir la paix. Alors, tous
-comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise
-leur compassion, non pas tant en raison de l'horreur
-que le fait lui-même inspirait, mais parce que
-«&nbsp;le fait&nbsp;» était intervenu <i>si tôt</i>. Chacun, en ses
-doléances, faisait allusion à une époque si proche
-du mariage!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût
-été mieux?</p>
-
-<p>&mdash; On aurait pu, du moins, croire à quelques
-années de sincérité!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a
-peut-être essayé, comme moi-même, d'en avoir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc vrai? s'écriait la s&oelig;ur aînée, tu
-ne l'aimais pas! Mais pourquoi l'as-tu épousé?</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que je sais? faisait la malheureuse
-Élise. Maman, elle, l'aimait tant!&hellip;</p>
-
-<p>En effet madame de La Hotte ne concevait pas
-encore, malgré tout, que sa fille n'eût pas été
-éprise, éperdument, d'un si bel homme.</p>
-
-<p>&mdash; Quant à elle, elle lui eût tout pardonné,
-disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ton père m'a trompée, disait madame de La
-Hotte en un besoin de confidence : je lui ai pardonné&hellip;
-Je le voyais, par cette fenêtre : il allait
-me tromper ; je le revoyais par cette fenêtre : il
-venait de me tromper! Je le regardais marcher :
-il était tellement bel homme!&hellip; Tout ça est fini,
-bien fini, ajoutait-elle&hellip; Mais si j'étais partie
-quand il a été infidèle, vous ne seriez pas là!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée,
-Élise n'aime pas son mari! Avant de l'épouser,
-souviens-toi, elle le trouvait ridicule.</p>
-
-<p>&mdash; Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise
-a de singuliers goûts!</p>
-
-<p>Somme toute, les premiers moments d'indignation
-passés, la commisération épuisée, et dans
-une famille où il ne fallait pas songer au divorce,
-on commençait secrètement à ne soutenir que
-mollement Élise. «&nbsp;Monsieur Destroyer, disait
-son père, avait une très belle situation&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La situation de M. Destroyer était si absorbante
-qu'elle ne lui permettait pas de s'éloigner
-du centre de ses affaires. Il n'était pas à Paris,
-affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses
-usines. Il ne vint à Granville que quarante-huit
-heures, au fort de la saison, et pour sauver la
-face des choses. Les jeunes filles le jugeaient
-beaucoup moins bien, depuis qu'il était marié.
-Mais madame de La Hotte, en le contemplant,
-d'une figure attendrie, pensait : «&nbsp;Il est impossible
-qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet
-homme-là!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et toute la famille, à qui mieux mieux, de
-s'employer à cette réconciliation. On le faisait
-d'une façon hâtive et maladroite. Élise subissait
-chaque assaut d'un &oelig;il distrait et sans seulement
-répondre.</p>
-
-<p>Elle montra un visage plus chagrin que de coutume,
-après le départ de son mari. Les optimistes
-en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle n'était
-pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de
-n'avoir pas signé une paix définitive?</p>
-
-<p>Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à
-produire l'exaspération, elle avait sa s&oelig;ur, madame
-de Vamiraud, toujours éperdument éprise, elle,
-de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler
-d'amour et de narrer ses félicités. Attitude peu
-généreuse envers une infortunée, de cela précisément
-dépourvue. Mais il y avait eu toujours
-quelque rivalité entre les deux s&oelig;urs. Marie avait
-le privilège d'être l'aînée ; mais Élise passait pour
-plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains,
-plus intelligente. Marie triomphait, et faisait
-valoir, sans aucun ménagement, sa chance.</p>
-
-<p>Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et
-bien qu'elle n'entrât pas à la salle de danse, Élise
-allait s'asseoir sur la terrasse du Casino, où la
-brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre,
-souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile
-de gaze noire, rêvait.</p>
-
-<p>La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien,
-sur les galets de la plage, déferlait en lançant
-jusque très haut de fines gouttelettes d'embrun ;
-de gros rocs sombres supportant la vieille ville
-s'allongeaient sous les remparts ; le ciel d'été
-était criblé d'étoiles ; ces immensités, cette mélancolie,
-ces bruits si charmants et si graves, et, par
-contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire,
-tantôt ensorcelante, les parfums provenant
-des femmes, et cette réunion enfin de jeunesse
-heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement,
-ne pouvaient être sans effet sur un c&oelig;ur
-de jeune femme.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir
-dansé un «&nbsp;boston idéal&nbsp;», disait-elle, avec le petit
-Descouzergues, qui était meilleur danseur encore
-que son mari, venait tenir compagnie à sa s&oelig;ur.
-Et là, dans l'encoignure de cette terrasse, les
-coudes appuyés à la balustrade de bois, la gorge
-offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait
-comme font les femmes qui croient avoir domestiqué
-la poésie parce que leur chair est satisfaite.</p>
-
-<p>Enivrement nocturne ; entretiens dits philosophiques,
-et éperdus, sur l'infini ; roucoulements à
-propos de la pluralité possible des mondes habités ;
-pot-pourri de tous les grands noms de la
-musique au sujet des bruits de la mer ; aspirations
-à l'au-delà ; théosophie et spiritisme innocemment
-mêlés ; désincarnation, réincarnation,
-migration dans les astres ; Camille Flammarion,
-Sar Péladan, et jusque même fragments profanés
-de Pascal ; puis, soudain, rappel d'une rosserie,
-d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de
-la salle de danse ; à bout de souffle, enfin, le
-grand secours : l'obsession du mot et des choses
-de l'amour. Telle était la matière des éloquents
-épanchements de Marie.</p>
-
-<p>Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs
-par leur commune mère, relevait le finale du discours
-adressé par madame de Vamiraud à sa s&oelig;ur
-Élise : ramener par d'adroits détours l'infortunée
-à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences,
-l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel,
-que toutes les belles choses auxquelles
-on vient de faire allusion sont méprisables si on
-les compare à la seule volupté de rentrer dans sa
-chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas
-de l'homme aimé. Des chuchotements alors :
-allusion au bougeoir posé au hasard, sur la
-cheminée, sur la commode ou sur un pouf : et
-l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre
-les bras du chéri!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires
-et ton bougeoir et ton chéri!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!&hellip;
-Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore
-une jeune fille&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une
-jeune fille, c'est tout ce que je te demande.</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi
-qui le dis : tu gâcheras toute ta vie, à plaisir!
-Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne
-m'est pas venu par l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je
-ferais? Je recommencerais.</p>
-
-<p>&mdash; On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive
-pas pour moi.</p>
-
-<p>Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la
-famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on
-s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer
-comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle
-semblait se remettre à Granville du chagrin causé
-par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle
-était en convalescence pour ainsi dire, passe
-encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain,
-qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire
-admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas
-son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir
-avec elle longuement causé et «&nbsp;à c&oelig;ur ouvert&nbsp;» ;
-et son opinion était que la pauvre Élise appartenait
-au groupe de ces femmes particulièrement
-mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, «&nbsp;n'ont
-ni c&oelig;ur ni sens&nbsp;» :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue
-de sentiments, loin de là ; mais elle est atteinte de
-ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer&hellip; Elle n'a
-jamais aimé son mari ; elle ne l'aimait pas avant
-qu'il l'eût trahie&hellip; Eh! mon Dieu! qui sait si la
-trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude
-de la femme?&hellip; Les hommes sont comme nous :
-ils aiment à être aimés.</p>
-
-<p>L'opinion de la s&oelig;ur aînée trouvait créance
-chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas
-aimé un M. Destroyer constituait un phénomène
-monstrueux, incompréhensible. Et, par contre,
-on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.</p>
-
-<p>&mdash; Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes
-parts, une amourette de pensionnaire, une illusion
-de petite oie blanche!</p>
-
-<p>&mdash; Le fait est, disait madame de La Hotte, que
-ce garçon était bien peu distingué.</p>
-
-<p>La distinction, la beauté, &mdash; du moins selon un
-type convenu, &mdash; et l'amour s'unissaient indissolublement
-dans l'esprit de madame de La
-Hotte.</p>
-
-<p>L'époque de la rentrée arriva ; madame de
-Vamiraud regagna Paris ; l'automne s'écoula ;
-puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe
-qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.</p>
-
-<p>Elle passait pour être tellement «&nbsp;nerveuse&nbsp;»
-que personne n'osait s'aventurer à lui parler de
-sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin
-de la famille adopta volontiers la thèse que le climat
-de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de
-La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu
-sur les côtes de la Manche. En moins de six mois,
-après quelques convulsions de l'opinion touchant
-le cas de madame Destroyer, la soumission générale
-des esprits était accomplie : Élise vivait près
-de ses parents et non avec son mari. L'exception
-à la règle commune avait presque cessé d'être
-intéressante.</p>
-
-<p>Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître,
-était favorable à la jeune femme éprouvée, qui,
-aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle
-«&nbsp;de l'embonpoint et des couleurs&nbsp;». Élise menait
-une vie en tous points conforme à celle de son
-enfance ; elle était environnée des mêmes visages ;
-comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à
-son père toujours adonné aux mêmes occupations ;
-elle répondait par des phrases courtes à madame
-de La Hotte ; et de tout temps elle s'était volontiers
-entendue avec la vieille bonne, Jeannette,
-ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze
-ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant
-armateur de son métier.</p>
-
-<p>C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé
-Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La
-Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du
-mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur
-l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs
-absolument que faire. Par de minimes services
-de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais
-assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent.
-Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir
-son «&nbsp;vieil ami&nbsp;» comme l'homme indispensable.
-Par le «&nbsp;vieil ami&nbsp;», toute la famille de La Hotte
-était informée, chaque jour, des choses de la ville,
-du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de
-Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la
-traversée.</p>
-
-<p>Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité
-à ces réunions du soir autour de la lampe.
-On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les
-fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait
-pour Paris, où il avait aussi un domicile, et
-des affaires.</p>
-
-<p>Ce n'était ni gai ni intolérable ; la parfaite
-régularité des actions, même ennuyeuses, en
-rend presque doux le retour. Et Élise se portait
-bien.</p>
-
-<p>A la fin des vacances de Pâques, &mdash; qui tombait
-tard cette année-là, &mdash; quand elle annonça qu'elle
-avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la
-nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement.
-Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une
-détermination conforme aux exigences du bon
-ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille
-Jeannette à la gare, on était de fort bonne
-humeur, et madame de La Hotte se permit une
-plaisanterie : comme M. Le Coûtre, venu pour
-huit jours, prenait, en s'en retournant, le même
-train qu'Élise, la maman dit à l'armateur :</p>
-
-<p>&mdash; Ne la compromettez pas!</p>
-
-<p>Ce qui fit simplement sourire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Élise était accompagnée, dans son voyage, par
-sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et
-dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée.
-Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la
-mésentente du ménage ; elle en concevait, en
-femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les
-coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais
-se fût fait couper en petits morceaux plutôt que
-d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant
-le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait
-le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait
-que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent
-déterminât une résolution si grave. Monsieur
-n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois
-mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement
-à Madame ; les télégrammes qu'il envoyait, ils
-traînaient partout ; chacun pouvait les lire, et par
-eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement
-dans la Loire. Était-ce à cause de cela que
-Madame avait l'air si tranquille et même d'une si
-parfaite bonne humeur?</p>
-
-<p>Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard
-Malesherbes, Jeannette se disposa à défaire
-les grosses malles, Élise l'interrompit, l'appela
-dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y
-enferma avec elle.</p>
-
-<p>&mdash; Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau.
-Je te le confie à toi ; je ne l'ai confié à personne&hellip;</p>
-
-<p>La vieille servante s'inquiéta.</p>
-
-<p>&mdash; A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à
-personne, pas même à maman, surtout pas à
-maman, entends-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Madame me fait peur.</p>
-
-<p>&mdash; N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Madame est réconciliée avec Monsieur!
-Madame repart, comme qui dirait, en voyage de
-noces?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment.
-Tu vas m'emballer ici tout ce qui est à moi, et
-nous allons faire un petit déménagement.</p>
-
-<p>Jeannette s'effondra ; et elle était au comble de
-la stupeur :</p>
-
-<p>&mdash; Madame serait séparée de Monsieur?&hellip; divorcée,
-comme ils disent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'y penses pas : ce n'est pas possible!
-Papa et maman en mourraient&hellip; Et ma s&oelig;ur, et
-mes frères?&hellip; Quelle affaire!&hellip; Non : je m'en vais
-habiter ailleurs, ni plus ni moins.</p>
-
-<p>&mdash; Et où ça?</p>
-
-<p>&mdash; Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un
-fiacre, nous mettrons une première malle dessus,
-et en un quart d'heure nous serons chez nous.</p>
-
-<p>&mdash; Chez nous? Madame ne va pas habiter toute
-seule?&hellip; Madame va chez madame de Vamiraud!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non!</p>
-
-<p>&mdash; Madame va habiter avec un de ses frères,
-alors?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge
-et avec la figure qu'elle a. Les cancans auraient
-beau jeu!</p>
-
-<p>&mdash; Je me moque des cancans. Jeannette, je veux
-être heureuse, et j'irai habiter où il me plaît,
-comme il me plaît.</p>
-
-<p>Jeannette hochait la tête ; elle ne pressentait là-dessous
-rien de bon. Élise lui posa un doigt sur
-la manche et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Écoute, Jeannette&hellip; Oui, tout ça est difficile
-à comprendre pour toi ; mais j'ai besoin de
-savoir : est-ce que tu viendras avec moi?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi est-ce que Madame me pose une
-pareille question? Est-ce que j'ai jamais vécu
-sans Madame depuis que Madame est au monde?
-Pourquoi est-ce que j'abandonnerais Madame?&hellip;
-Où c'est-il que je pourrais aller sans Madame?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette,
-mais enfin, je te disais tout à l'heure que je me
-moquais du qu'en-dira-t-on : te sens-tu de force
-à le mépriser comme moi?</p>
-
-<p>&mdash; Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente
-et qu'on a du sang!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne craignais donc que les commérages!
-Mais tu avais ta conscience. Tu crois en
-Dieu?</p>
-
-<p>&mdash; Le bon Dieu est loin ; les commères aux
-portes. Il a de l'indulgence encore, Lui ; mais non
-pas elles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; En province, admettons ; mais à Paris, quand
-on veut ne plus connaître personne?</p>
-
-<p>&mdash; Madame compte ne plus connaître personne?&hellip;
-Madame ne veut pas courir à sa
-perte?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne
-Jeannette ; on voit bien que tu n'es plus une jeunesse.
-Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien ; je
-romps avec tout le monde ; je vais habiter, toute
-seule, un petit appartement de rien du tout. Plus de
-visites, plus de dîners ; la liberté complète. Honni
-soit qui mal y pense!</p>
-
-<p>&mdash; Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh!
-oui! Madame est jeune, Madame ne sait pas ce
-qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de
-lui dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire
-appel à toute ma vie de dévoûment à elle et à sa
-famille pour me passer la liberté que je prends en
-lui disant un pareil mot?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le,
-dis-le ; oui, je te le pardonne d'avance.</p>
-
-<p>&mdash; Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en
-le disant : Madame fait une inconséquence.</p>
-
-<p>Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa
-vieille bonne.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux
-partir, renoncer à tous&hellip; Un être comme toi,
-cela me suffit.</p>
-
-<p>Jeannette se retira de trois pas. Elle devint
-sombre, et il sembla que tout ce qu'elle avait
-redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui
-apparaissait.</p>
-
-<p>&mdash; Madame me cache quelque chose&hellip; Madame
-ne va pas vivre toute seule et dans un désert&hellip; Il
-y a des choses possibles ; il y en a qui ne se
-peuvent pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni
-tout à fait seule, ni dans un désert?&hellip;</p>
-
-<p>Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle
-aurait voulu s'asseoir, mais elle ne l'osait faire
-devant sa maîtresse.</p>
-
-<p>Elle se traînait, s'agrippant aux meubles :</p>
-
-<p>&mdash; Madame ne m'a pas tout dit! Madame a&hellip;
-une affection!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne
-pouvons pas nous épouser ; je t'ai dit que le
-divorce m'est interdit.</p>
-
-<p>Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation :</p>
-
-<p>&mdash; J'aiderai Madame pour son déménagement,
-dit-elle ; mais Madame voudra bien chercher une
-autre personne pour son service.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je
-désirais savoir.</p>
-
-<p>Élise s'employa avec un calme presque tragique
-à la confection de ses paquets, petits et grands.
-On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs d'un
-voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant,
-seul, projetait une ombre sur son visage ; mais
-elle empaquetait l'objet ; ce souvenir cher la suivait.
-Et de distraire cent menus objets de ceux
-qui lui semblaient un prolongement de l'homme
-à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un
-crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille
-et qu'elle avait placé à la tête du lit conjugal, elle
-s'arrêta et hésita ; elle subit une gêne imprévue à
-ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au
-pied du lit. Le crucifix était à elle, après tout :
-pourquoi ne l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée
-se présenta : «&nbsp;Où le mettrai-je là-bas?&nbsp;» En une
-place identique? Non. Ailleurs?&hellip; Elle réfléchit à
-des conséquences sur lesquelles elle n'avait pas
-délibéré ; puis elle chassa ses réflexions, se releva,
-laissa le crucifix à la place où il était, et continua
-son paquetage. Jeannette l'aidait, comme
-elle l'avait dit ; mais Jeannette était transformée,
-bougonne et triste, essuyant par moments une
-ride humide. Élise lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre
-sans moi. Viens avec moi.</p>
-
-<p>&mdash; Mon plan est fait, dit Jeannette ; je m'en vais
-à Ecquevilly, chez mon fils&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui est alcoolique et si mauvais coucheur!
-qui te battra comme sa femme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je me dirai que c'est là ma place&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville,
-chez maman? Elle te garderait volontiers.</p>
-
-<p>Jeannette laissa tomber ses bras comme si on
-lui posait une question monstrueuse. Et elle cherchait
-que répondre.</p>
-
-<p>&mdash; Rentrer chez Madame!&hellip; Madame n'y pense
-pas!</p>
-
-<p>Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement
-son Élise sortir du chemin commun. Si elle
-l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était bien
-en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à
-raconter à madame de La Hotte ce qu'elle avait
-vu? Non, elle préférait avoir les os rompus par
-son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix,
-elle ; elle l'enveloppa soigneusement et le coucha
-dans une malle. Élise la regardait faire. Quand la
-vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer l'ivoire
-enveloppé et le déposa dans un placard vide, en
-rougissant comme lorsqu'elle était petite et se
-cachait pour un mauvais coup. Puis, quand ce
-fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de
-ces fiacres maraudeurs qui allaient si lentement
-sur le boulevard ; et Élise, toute seule, s'installa
-dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au
-concierge.</p>
-
-<p>&mdash; Madame a bien laissé son adresse? demanda
-celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash; Jeannette vous dira.</p>
-
-<p>Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la
-confia au cocher, et elle fit signe aux autres de
-prendre la suite.</p>
-
-<p>Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent
-le boulevard Malesherbes jusqu'à la Madeleine,
-prirent la rue Royale et la rue de Rivoli.
-On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
-Élise eut encore une idée imprévue. Elle
-pensa, en femme accoutumée aux pratiques
-pieuses : «&nbsp;C'est là ma nouvelle paroisse&nbsp;», et
-l'ancienne élève forte en histoire se rappela une
-parole de son professeur qui l'avait toujours frappée :
-«&nbsp;Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient
-pas reçu le baptême n'étaient pas admis à pénétrer
-dans la nef et demeuraient hors de l'église
-pendant les offices.&nbsp;» Et elle se vit sur cette place,
-sous la pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le
-baptême?&hellip;</p>
-
-<p>L'appartement retenu pour elle par les soins de
-M. Le Coûtre était situé quai du Louvre. Elle
-pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor
-long et sombre qui s'ouvrait entre des volières
-d'oiseaux. Elle n'avait vu, en arrivant, que cages,
-que grainages, que volettement d'ailes multicolores ;
-et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait
-accueillie à la descente du fiacre : le bruit du
-cours Jonville à l'aube, les matins de bals, ou
-celui du coucher du soleil dans les vieux arbres
-de Saint-Pair.</p>
-
-<p>Elle entra dans le corridor long et obscur, toute
-seule, sans domestique, car elle avait ingénument
-compté sur Jeannette ; et M. Le Coûtre, par une
-sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire
-aux personnes qui n'ont pas coutume de violer
-les usages reçus, ne devait que plus tard venir
-voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame
-Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et
-de tout cet air de bon aloi qu'Élise répandait, était
-dévorée de curiosité. Elle comprit aussitôt qu'elle
-n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais
-qui était sa nouvelle locataire? Pour une jeune
-femme si bien mise, l'appartement du quai du
-Louvre était trop modeste. Un revers de fortune?
-Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?&hellip;
-Le monsieur qui avait retenu l'appartement «&nbsp;pour
-une dame seule&nbsp;», qui était-il par rapport à elle?
-Énigmes difficiles à résoudre et qui tourmentaient
-d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle
-locataire ne se montrait pas prodigue en
-paroles confidentielles. La concierge s'appliqua à
-la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui
-monter à dîner, de lui procurer une femme de
-ménage. Elle déballa elle-même ce qui était immédiatement
-nécessaire. Mais devant les malles
-béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol
-carrelé, encore sans tapis, aux parois toutes nues,
-Élise fut prise soudain d'un accès de mélancolie.
-Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut
-s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.</p>
-
-<p>C'était un jour ordinaire ; une agitation bruyante
-rendait mouvants à ses yeux et le trottoir aux
-oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir, sous les
-arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient
-s'endormir en regardant le fleuve. Voitures, tramways,
-trains de péniches, remorqueurs sifflants,
-cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où
-l'on discernait la note aiguë des pinsons et les
-interjections des perroquets terminées sur une
-note trop humaine. L'air poussiéreux contenait
-un mélange des odeurs les plus variées ; une
-impression agréable provenait du feuillage neuf,
-incomplet encore et frissonnant des peupliers ;
-infiniment plus frais que les vieux ormes du cours
-Jonville, ils semblaient sourire d'aise parce que
-leur pied baignait dans la rivière. Sous leurs
-jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement
-avancer les chalands, grosses masses que
-seul un homme, à la barre, animait. Et chacun
-d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou
-de fuchsias.</p>
-
-<p>Élise demeura là longtemps, laissant flotter son
-rêve au gré du lent mouvement aperçu à travers
-les feuilles. Maintenant qu'elle avait accompli un
-acte dont le caractère insolite et l'importance la
-confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin
-d'un repos sans fin. Mais, en même temps, le
-repos dans la solitude absolue lui semblait pire
-que la mort, et quand elle se retourna vers la
-pièce en désordre, vit les malles et valises, les
-unes défaites, les autres closes et ficelées, un
-étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et
-elle s'endormit profondément jusqu'au crépuscule.</p>
-
-<p>Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie.
-Le lieu où elle était lui parut sinistre ; les bruits
-inusités du dehors évoquaient une contrée étrangère,
-une autre planète même, pensa-t-elle, où
-elle avait peut-être émigré, seule de son espèce,
-seule à jamais. A aucun moment passé elle ne
-s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée
-chez son mari, sans amour ; ni quand elle avait
-perdu son pauvre petit enfant ; ni quand elle avait
-acquis l'assurance que son mari la trompait doublement ;
-ni lorsque, à Granville, environnée
-d'une famille qui ne comprenait rien de sa pensée
-ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre
-à tout le monde ; non, non, jamais elle n'avait eu
-jusqu'ici l'impression de la solitude.</p>
-
-<p>Pourtant elle avait presque toujours vécu au
-milieu d'êtres étrangers à son âme et très ignorants
-de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même.
-Or, tout au contraire, elle venait dans cette
-chambre se réfugier pour attendre le seul homme
-qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le seul
-homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle
-l'aimât pour être ici à l'attendre? Il viendrait
-demain. Elle l'aimait. C'était lui qui avait choisi
-cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement
-modeste, parce qu'il vivait modestement
-lui-même, et puis que savait-il, et que savait
-Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune?
-Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance
-pour cet appartement? Une nuit à attendre l'ami,
-qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits
-passées dans une chambre voisine de celle d'un
-mari indifférent, ou de tant de nuits, dans sa
-famille, entre une mère si peu intelligente, cause
-inconsciente de son malheur, et une s&oelig;ur dont la
-stupidité l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville,
-ni au boulevard Malesherbes, elle n'avait éprouvé
-quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai
-du Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle
-n'avait accompli un acte plus libre, jamais fait un
-pas plus délibéré, mieux voulu ni plus longuement
-prémédité ; jamais elle n'avait été poussée
-d'un élan plus indépendant vers un être. Il ne lui
-semblait pas qu'elle laissât rien d'elle au mari
-qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de
-contrister gravement sa famille, qu'était-ce que
-cette contrariété pour une femme amoureuse qui
-se donnait de plein c&oelig;ur à l'homme qui la désirait
-et qu'elle voulait?</p>
-
-<p>Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?</p>
-
-<p>Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit
-la porte, et le fumet, d'ailleurs appétissant, du
-potage, se répandit dans la pièce en désordre.</p>
-
-<p>&mdash; Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On
-se croirait ici à la consigne, rapport aux
-bagages! Ne manquent que les employés de
-l'octroi. Madame aurait bien dû me laisser au
-moins déballer ses affaires de nuit. Madame est
-«&nbsp;éclassée&nbsp;», je le vois bien ; je parie que Madame
-aura passé la nuit dans ces maudits chemins de
-fer&hellip; J'ai fait une gibelotte de lapin : c'est le régal
-de Courvoisier, et de bien d'autres : Madame ne
-sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est
-situé juste par derrière, attiré par l'odeur, est venu
-un soir me demander la permission, et moyennant
-rétribution, bien entendu, de s'asseoir à
-notre table&hellip; Ah! il y en a qui sont rigolos, chez
-ces journalistes, &mdash; et c'est des sérieux, ceux-là,
-qu'on assure. &mdash; Madame se reposera ; Madame
-peut compter sur une bonne nuit ; le voisinage
-de l'eau est calmant&hellip;</p>
-
-<p>Et madame Courvoisier parlait toujours. Son
-bavardage ne distrayait aucunement Élise.</p>
-
-<p>Un sombre nuage que balaie le vent du matin :
-il ne restait rien à Élise de son accablement lorsqu'elle
-s'éveilla avec l'aube, tout habillée, telle
-qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes
-étant demeurées grandes ouvertes. Elle
-alla à la fenêtre, où l'air frais faisait frémir les
-platanes et où le silence à peine troublé par
-quelques premiers pas, par un roulement de
-charrette à bras, l'étonna. Elle n'avait jamais vu
-ni respiré Paris de si bonne heure, et le quartier
-qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris
-connu d'elle. Elle identifiait certains monuments,
-nommait des rues, n'ignorait pas la Seine ; et
-cependant elle se trouvait transportée en un lieu
-nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait
-un ciel incertain, vaporeux, que l'on croyait
-tantôt lilas et tantôt rose ; la statue équestre
-d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux
-charmants bâtiments Louis XIII, donnait un air
-vieille France au paysage ; le dôme du Panthéon,
-assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler
-dans le lointain à gauche ; à l'opposé, la petite
-calotte de l'Institut restait grisonnante et tassée ;
-entre les cimes légères et mobiles des grands
-peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais,
-un peu solennel, étranger, glacial, tout en lignes,
-comme un beau dessin d'architecture ; sur tout
-cela un air moins guindé, plus sans façon, plus
-libre que les lieux habités jusque-là par elle. Non,
-en vérité, ni le profil de Saint-Augustin, ni les
-verdures du parc Monceau, ni les quinconces
-assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé
-une si riche bouffée d'oxygène. Elle aspira ce vent
-léger avec enivrement ; et, ayant pensé que son
-ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle
-arracha vite ses vêtements et se recoucha, d'un
-bond, comme une enfant, réfugiée contre l'image
-de cet homme puissant et protecteur qui lui
-plaisait, quasi grisée, d'avance, par un tourbillonnement
-de nouveautés.</p>
-
-<p>Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en
-lui apportant un mot de M. Le Coûtre. Elle
-annonçait en même temps à sa nouvelle locataire
-qu'elle avait sous la main la femme de ménage
-indispensable : une fille peu chanceuse, nommée
-Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la
-Maternité, une fille adroite de ses mains «&nbsp;comme
-une fée&nbsp;», et qui se présenterait, toute prête au
-travail, dans la matinée, pour faire au besoin le
-déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son
-télégramme, annonçait qu'il viendrait vers midi
-prendre Élise pour l'emmener au restaurant.</p>
-
-<p>Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse
-d'une pensionnaire un jour de sortie. Ah! qu'elle
-avait en elle de jeunesse contrainte! et quelle
-grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de
-ses gestes dans cette chambre rudimentaire, au
-milieu de ces malles éventrées qui faisaient
-pousser des exclamations désespérées à madame
-Courvoisier et à Mélanie : «&nbsp;Où est-ce que Madame
-va loger toutes ses robes? Madame devrait prendre
-en sus le petit appartement du sixième, qui a une
-terrasse avec vue et tonnelle&hellip; Avec la vigne vierge
-et des volubilis, Madame serait là, sauf votre
-respect, comme une Mimi-Pinson!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mélanie était une fille blonde, au nez épais et
-arrondi, mais ornée de cheveux qui projetaient
-une auréole étincelante autour de son front ; elle
-paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté
-des êtres qui, ayant commis une faute, se reconnaissent
-humblement descendus d'un degré dans
-leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants
-et comme confus qu'on veuille les
-employer, et plus dociles que les impeccables. Et
-il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont
-la situation ambiguë était interprétée par madame
-Courvoisier comme le résultat d'une déchéance,
-quelque secrète connexité dont, au premier abord,
-s'incommoda Élise.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première
-fois qu'il se trouvait seul à seule avec Élise.
-Mais il la respectait trop pour abuser de la circonstance,
-et il semblait avoir peur de tout, de madame
-Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de
-la lumière et jusque d'Élise elle-même, qu'à vrai
-dire il était surpris de trouver là, n'ayant jamais
-tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave
-détermination.</p>
-
-<p>Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il
-endossé une pareille responsabilité? Mais il était
-à ce point troublé par l'aventure que son embarras
-paralysait tout épanchement et presque toute
-expression. S'il eût voulu être l'amant d'Élise, sur
-l'heure, elle se fût donnée à lui. Elle l'avait élu
-dans son c&oelig;ur, plus solennellement, plus gravement
-qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un
-époux. Ils s'étreignirent simplement les mains,
-avec émotion, avec tendresse. Elle était plus
-joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs
-choses ; elle ne pensait qu'à une seule chose :
-qu'elle l'aimait.</p>
-
-<p>Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme
-relatif de midi passé, puis le Pont-Neuf. Et ils
-allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où
-M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne
-s'informait seulement pas si elle allait déjeuner
-dans une salle commune ou à part. Elle ne s'effraya
-pas non plus lorsqu'elle se vit dans un
-cabinet, à part. Les yeux baissés, la mine discrète
-du maître d'hôtel, du sommelier, et du garçon,
-elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne
-l'effleurait pas qu'elle fût en train de commettre
-ce qui s'appelle une escapade.</p>
-
-<p>Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en
-face d'elle, se leva et vint l'embrasser. Elle pâlit,
-et lui devint écarlate. Lui seul avait conscience
-de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée
-que d'amour. Il était un honnête homme. Elle
-n'était qu'une femme heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Tant que votre salle à manger ne sera pas
-installée, lui dit-il, nous pourrons venir là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?&hellip;</p>
-
-<p>Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première
-d'aller chez lui. Il ne l'avait connue qu'à Granville,
-environnée de sa famille, et il n'était
-pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.</p>
-
-<p>&mdash; Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie,
-quand je viens à Paris, je ne prends jamais mes
-repas chez moi. Je vais au restaurant ; c'est plus
-gai. Je viens ici, où je suis connu.</p>
-
-<p>&mdash; On y est bien&hellip; Oh! quant à ma salle à
-manger, ce ne sera pas long : madame Courvoisier
-aidant, je pense que dès ce soir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas
-dîner avec vous, Élise&hellip;</p>
-
-<p>Elle sentit son c&oelig;ur chavirer et faire une chute.
-Comment! il ne dînerait pas avec elle, ce soir!&hellip;
-Le petit mot souvent si terrible : «&nbsp;déjà!&nbsp;» se formula
-sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas ; elle
-ne dit rien, ou plus exactement ne dit que :
-«&nbsp;C'est dommage&nbsp;», ce qui n'était rien au prix de
-ce qu'elle eût voulu dire.</p>
-
-<p>Il répliqua :</p>
-
-<p>&mdash; Si vous voulez venir voir comment je suis
-logé, ce sera tantôt, n'est-ce pas? en sortant d'ici&hellip;</p>
-
-<p>Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.</p>
-
-<p>Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait
-pas dîner avec elle, ce soir, le premier soir.
-Son mari lui donnait autrefois, au moins, toujours
-des raisons ; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la
-peine.</p>
-
-<p>Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité,
-à aucune convenance particulière. Elle piétinait
-avec lui les convenances et les formalités.
-Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.</p>
-
-<p>Il vit à quel point, malgré son silence, elle
-était contristée ; mais, soit inconscience des
-motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel
-d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut
-point. A part lui, il pensait, faisant ce qu'il
-faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre
-femme.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud,
-un petit appartement assez sombre et
-peu gai. Ce n'était pour lui qu'un pied-à-terre où
-il descendait depuis longtemps lors de ses voyages
-à Paris, où il demeurait à peine durant le jour,
-où il ne rentrait pas toujours la nuit. C'était un
-logement d'étudiant, rudimentaire, et dont le seul
-ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles
-et de sabres japonais, eût décelé pour
-toute autre qu'Élise la main d'une de ces maîtresses
-dont on ne tire pas vanité.</p>
-
-<p>Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée
-de la simplicité de l'endroit, touchée bien plus
-encore que son ami lui fît les honneurs de son
-<span lang="en" xml:lang="en">home</span>, touchée à perdre la raison quand, une
-fois seul avec elle, entre ces murs sombres, il
-lui manifesta cette tendresse qu'elle appelait de
-tous ses v&oelig;ux, pour laquelle elle était faite et
-qu'elle n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait
-devant sa s&oelig;ur de connaître l'amour parce
-qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle
-avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant
-complètement l'amour. Entre les bras de Jean-Marie,
-qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux
-des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette
-chambrette vulgaire et désolée, le plus triste lieu
-qu'on pût imaginer pour une femme gracieuse,
-élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans
-les salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable
-bonheur d'aimer. Tout lui fut transformé,
-comme était transfiguré à ses yeux cet
-armateur de quarante ans, habitué des ports, de
-la pipe et des bouges à matelots. Elle le revêtit
-tout entier, lui, son grand corps, son visage, de
-cet idéal travestissement que nous portons, chacun,
-en nous, tout prêt, pour nous donner la
-comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie
-était beau, il était jeune et généreux, et il adorait
-son amante. Dans son inexpérience, elle ne savait
-comment lui manifester sa joie complète et sa
-reconnaissance. Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Que c'est joli chez vous!</p>
-
-<p>Il en rit ; il ne put la croire ; il s'imagina même
-que c'était de sa part un mot de femme du
-monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé
-une femme du monde, mais ne sut pas lui en
-avoir la gratitude qu'elle méritait, elle qui jadis,
-en son voyage de noces aux lacs enchanteurs, et
-des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais
-eu envie de dire à son mari que le paysage était
-beau!</p>
-
-<p>Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie.
-Et ces syllabes passèrent sur ses lèvres
-charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à
-coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi,
-son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> : «&nbsp;Je t'aime!&hellip; Je crois en ton
-amour!&hellip; Tu m'as prouvé que tu m'aimais, toi,
-tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une
-autre femme ; je ne me reconnais plus ; personne
-ne me reconnaîtra plus ; je suis recréée par tes
-mains!&hellip; Je t'aime! je t'aime!&nbsp;» Elle n'avait
-jamais été loquace ni même expansive. C'était
-bien en effet une autre femme qui parlait. La
-mémoire même ne subsistait pas en elle de ce
-qu'elle avait été, de ce qu'elle laissait derrière
-elle ; et la plus légère représentation ne se formait
-pas en son imagination de la catastrophe
-que devait produire, à l'heure qu'il était, sa fuite
-du domicile conjugal.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je t'aime!&hellip; Je t'aime!&hellip;&nbsp;» Il semblait que
-l'univers fût contenu dans ces petits mots.</p>
-
-<p>Jean-Marie était lui-même très épris. A la
-vérité, il n'avait jamais possédé une maîtresse ni
-de telle condition ni de pareille beauté, ni qui
-manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il
-eût beaucoup hésité à pratiquer, en son
-propre pays, un enlèvement si grave ; quoiqu'il
-n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi
-dire par les suggestions d'Élise même, il était
-charmé, et rendu aussi un peu fat. Néanmoins,
-avant que six heures eussent sonné, il rappela à
-Élise qu'il était requis par ses affaires avant le
-dîner, et ne se montra pas plus généreux en explications
-qu'il ne l'avait été au début de cette inoubliable
-après-midi. Il était clair que, dès le
-premier jour, il tenait à sauvegarder son indépendance,
-et qu'il le faisait comme en vertu d'un
-privilège indiscutable que lui conférait son union
-irrégulière.</p>
-
-<p>Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée
-de le quitter, mais tout son être avait atteint le
-ravissement ; une douce fatigue lui ralentissait
-les idées ; elle voyait le monde à travers une
-buée, de l'autre côté des nuages, comme si elle
-l'eût vu de très haut et de très loin. Elle s'en
-alla toute seule au <i>Bon Marché</i> pour quelques
-emplettes nécessaires à son ménage.</p>
-
-<p>Dans le magasin, elle fut abordée par une dame
-qu'elle fréquentait au temps du boulevard Malesherbes,
-et qui lui dit : «&nbsp;Vous voilà donc enfin de
-retour!&hellip; Et comment va monsieur Destroyer?&hellip;
-Vous recevrez de moi un petit mot&hellip;&nbsp;» Élise répondit,
-comme en un rêve, sans entendre elle-même le
-son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance
-pour se les rappeler par la suite. Et le
-fait est que, la femme disparue, elle se souvint à
-peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas
-dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant
-la soirée solitaire. Elle avait eu pourtant un
-imperceptible et malicieux sourire quand on lui
-avait dit : «&nbsp;Vous recevrez de moi un petit mot&nbsp;».
-Et ce n'était pas de sa situation renversée, et qui
-rendait le mot si vain, qu'elle souriait, mais de
-cette idée ingénue et puérile : un petit mot jeté à
-la boîte et qui ne parviendra pas à sa destinataire&hellip;</p>
-
-<p>Que de telles rencontres, que de telles promesses
-d'entrevues dussent se produire dans la
-suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la
-perspective ne l'en effraya, ne la toucha même
-pas. Elle était morte à une vie, elle naissait à une
-autre ; elle avait cette étrange fierté commune à
-tous les hommes qui ont franchi une frontière ou
-changé de condition. S'il est un réveil au delà de
-la mort et si quelque chose d'humain persiste en
-nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir
-franchi un pas fameux.</p>
-
-<p>Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long
-corridor étroit du quai du Louvre. Madame Courvoisier
-sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il
-n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler
-de Mélanie, qui, à son dire, avait travaillé toute
-la journée comme un cheval. Pour la cuisine,
-elle-même avait un peu donné la main.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier!
-il faut laisser cette fille se débrouiller&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est mon plaisir, Madame. Madame aura
-un petit pigeon en salmis&hellip; Madame m'en dira
-des nouvelles&hellip; Mon rédacteur à <i>l'Écho</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je monte, madame Courvoisier&hellip; Oh! j'aurai
-vite fait de dîner, et ma soirée ne sera pas
-longue.</p>
-
-<p>&mdash; Madame est fatiguée&hellip; Oh! Madame a dû
-trotter&hellip; Les premiers jours qu'on s'installe&hellip; Il
-ne manque pourtant quasi rien à l'appartement&hellip;</p>
-
-<p>L'appartement se composait, outre la chambre
-à coucher dépourvue de cabinet de toilette, d'une
-salle à manger meublée dare-dare par M. Le
-Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant
-à un corridor, dont Élise pensait faire sa
-garde-robe, et de la cuisine sur la cour ; il y avait
-d'amples placards jusque dans l'entrée : les
-portes s'en ouvraient avec un bruit de papiers
-déchirés, et une personne eût pu coucher sur
-chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces
-regardant le quai étaient ouvertes sur un soir
-tiède et paisible. Le grave sifflet d'un train de
-bateaux rendait un air marin aux oreilles de la
-Granvillaise ; sur les bancs elle apercevait, dès
-cette heure, entre les branches des arbres, des
-couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à
-aimer. Elle se disait : «&nbsp;Je vais m'endormir en
-songeant à l'après-midi écoulée, et, demain, je le
-reverrai.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer
-l'histoire de Mélanie ; mais son sommeil fut lourd
-et reposant. Le lendemain en s'éveillant, elle
-s'aperçut qu'il lui manquait un <i>tub</i>, et ce fut toute
-une affaire que d'expliquer à Mélanie ce que
-c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut à faire pour
-aller au magasin du Louvre et lui en rapporter
-un. Pendant l'absence de Mélanie, madame
-Courvoisier vint, s'excusant encore et déçue de
-n'avoir point de courrier pour Madame :</p>
-
-<p>&mdash; Que Madame soit seule au monde, c'est une
-chose qui n'est pas croyable et qui me tord le
-creux de l'estomac&hellip;</p>
-
-<p>Élise se montrait d'une discrétion tenace.</p>
-
-<p>&mdash; Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement,
-sûr et certain, reprenait madame Courvoisier,
-surtout si Madame y joint celui du haut,
-avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une
-supposition, où c'est-il que ça sera? Pas dans
-l'antichambre ou la salle à manger, je présume?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?</p>
-
-<p>Madame Courvoisier levait les bras au plafond,
-considérait Élise de la tête aux pieds, des pieds à
-la tête ; semblait entendre d'elle qu'il n'y avait
-plus de classes dans la société, ou bien donc
-qu'elle était, elle, madame Courvoisier, devenue
-aveugle ou imbécile, et incapable de discerner
-entre une femme du monde et une femme perdue.
-Que sa locataire fût une créature légère, non, on ne
-le lui ferait pas admettre ; d'ailleurs le rédacteur
-à <i>l'Écho du Parlement</i> l'avait aperçue de sa loge
-et avait dit : «&nbsp;Madame Courvoisier, votre appartement
-n'est pas occupé pour trois semaines : c'est
-une petite femme qui a fait un coup de tête ; vous
-allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon
-le curé pour une réconciliation&hellip;&nbsp;» Madame Courvoisier
-s'attendait à des drames, parce qu'Élise
-n'avait pas une tournure à vivre indépendante.</p>
-
-<p>Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête,
-comme le voulait le rédacteur à <i>l'Écho</i>, passe
-encore, mais en cette hypothèse une chose chiffonnait
-madame Courvoisier : M. Le Coûtre, en faveur
-de qui semblait se compromettre une si charmante
-créature, M. Le Coûtre n'avait pas la tête d'un
-héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de
-madame Courvoisier, ne représentait pas le type
-convenu de l'amant, du moins pour une personne
-du «&nbsp;rang&nbsp;» qu'occupait certainement Élise ; et
-autant madame Courvoisier eût volontiers protégé,
-dorloté des tourtereaux, même des plus coupables,
-pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la
-figure classique, autant madame Courvoisier était
-tourmentée par une intrigue qui dérangeait l'ordonnance
-définitive de ses idées.</p>
-
-<p>Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien
-à faire. Son mari d'ailleurs était de son avis ;
-Mélanie de même.</p>
-
-<p>Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation
-trop excellente pour aller prendre une
-concierge comme confidente ; mais Élise éprouvait
-aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à
-cause de la grandeur de son amour.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se
-tenait non sans difficulté la bouche cousue pour
-ne point témoigner son mécontentement d'une
-aventure qui ne se présentait pas conforme à son
-goût.</p>
-
-<p>Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait
-pas qu'Élise eût un amour, qu'était-ce qu'un
-homme qui laissait se consumer toute seule une
-petite dame si comme il faut, au déjeuner, bien
-souvent, et régulièrement au dîner, et à la soirée,
-et la nuit?</p>
-
-<p>Et cependant Élise, vivant la plupart du temps
-seule, était bien la femme la plus heureuse qu'elle
-eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un rendez-vous
-de Jean-Marie ou dans le souvenir des
-heures passées avec lui. Elle avait oublié le reste ;
-son amour la comblait.</p>
-
-<p>Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait
-de penser à eux ; elle ne se demandait pas
-s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes, s'ils
-attendaient avec anxiété de ses nouvelles. «&nbsp;Nous
-aurons le temps de revenir là-dessus!&nbsp;» se disait-elle
-en sa demi-conscience. L'état dans lequel
-elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel,
-et elle n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger
-trois semaines. Bien qu'elle n'imaginât en
-aucune façon par quel procédé il y serait mis fin,
-elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du
-caractère par trop insolite qu'il avait, soit à cause
-de l'intensité de la joie qu'il lui procurait : «&nbsp;Cela
-passera ; d'ici là, n'approfondissons pas!&nbsp;» Elle
-vivait dans une béatitude provisoire.</p>
-
-<p>Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le
-lui faisait assez remarquer! Donc, son refuge
-était demeuré ignoré. Et cela contribuait pour un
-peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée,
-elle demeurait dans une extase. Mélanie la trouvait
-étendue sur sa chaise longue, ou bien à la
-fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend
-les orgues célestes.</p>
-
-<p>&mdash; Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait
-la bonne aux cheveux blonds.</p>
-
-<p>&mdash; A ne rien faire!&hellip; soupirait Élise.</p>
-
-<p>Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette
-fille que sa réflexion était stupide.</p>
-
-<p>Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage
-produit par les jeunes feuilles luisantes des peupliers
-de la berge l'étourdissait, l'hypnotisait
-comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables
-points lumineux et de cette danse imaginaire
-de milliards de petits personnages frais, des
-visions naissaient, exquises, imprécises, mais
-aussi efficaces par leur effet qu'une musique
-enchanteresse.</p>
-
-<p>Les bruits nombreux du quai, piaulements des
-oiseaux encagés, cornes ou timbres des tramways
-et des omnibus, roulements des fiacres sur le
-pavé et bavardage de la foule, étaient plus suaves
-à son oreille que la soie déchirée de la mer basse,
-à Granville, que la montée émouvante du flot, ou
-bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne
-faisait que la suffoquer du plaisir d'autrui. La
-vue interceptée, contrariée, des dômes, du cheval
-d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus
-de charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique
-de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil Castle</i> ou que le paysage si
-beau pourtant des rives de la Rance. Mais, à travers
-les feuilles des peupliers, sur les coupoles du
-Panthéon et de l'Institut ou sur la croupe du cheval
-de bronze, tout ce qu'elle avait vu jadis de
-beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire,
-apparaissait aussi en remembrances embellies ;
-le présent pour elle s'alliait au passé, allait
-même chercher le plus profond passé pour le transporter
-et l'exalter : «&nbsp;Comment, se disait-elle, n'ai-je
-pas été ce jour-là plus émue?&hellip;&nbsp;» Et il s'agissait
-d'un jour quelconque perdu dans sa mémoire.
-«&nbsp;Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais
-donc qu'une sotte!&hellip;&nbsp;» Un magicien lui avait
-ouvert le passé, illuminé le présent, enfin rendu
-l'avenir indifférent, &mdash; ce qu'on peut faire pour
-celui-ci de plus favorable.</p>
-
-<p>Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!&hellip;
-Comment cet homme de nature si positive,
-cet armateur, de qui pas un mot ne la
-soulevait jamais au-dessus du terre à terre, avait-il
-pu produire ce fait merveilleux? Oh! elle ne se
-demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni armateur,
-ni homme commun pour elle! Non, elle ne
-s'étonnait pas que M. Le Coûtre eût suffi à opérer
-un tel miracle. Elle voyait son ami égal au rôle
-qu'il jouait ; elle se révoltait même qu'on ne comprît
-pas qu'il jouait ce rôle sublime, qu'il était
-éminemment apte à le jouer, qu'il était le seul
-homme capable de le jouer. Et, au travers des
-feuillages mobiles, et sur l'eau de la Seine
-aux myriades d'yeux clignotants, suivant le
-mouvement lent des longues péniches à géranium
-ou à basilic, elle voyait partout l'image du magicien ;
-elle l'admirait ; elle l'adorait&hellip; Et elle avait
-l'orgueil d'être la seule à recevoir le don ineffable
-de celui qui pouvait transformer toutes
-choses et faire du monde si banal un paradis de
-beauté.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son
-étonnement était que Mélanie ne remarquât pas
-qu'elle descendait du ciel, ou bien était que, tout
-au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de
-bottes, par exemple : «&nbsp;Dieu! que Monsieur est
-beau!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît
-cela, après l'avoir tant attendu en vain, elle se résigna
-à demander à Mélanie :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas que Monsieur est beau?</p>
-
-<p>Mélanie tomba de son haut :</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle
-taille&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle
-haussa les épaules. Dérision aussi de vouloir que
-cette fille comprît une telle chose! Elle ne put
-toutefois s'empêcher de lui dire :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un
-bel homme?</p>
-
-<p>Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux
-blonds, laissa échapper sa sagesse populaire :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours
-celui qui est le meilleur pour se blottir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Un matin, dans l'antichambre, la voix de
-madame Courvoisier fut entendue, à la fois rauque
-et à bout de souffle, faisant présager quelque
-importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta.
-Puis Mélanie frappa à la porte et l'ouvrit sans
-plus attendre :</p>
-
-<p>&mdash; Madame! c'est une lettre&hellip;</p>
-
-<p>Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui
-donc eût pu lui écrire, puisque personne ne
-connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même,
-quand il s'absentait, se gardait de confier à la
-poste une adresse qui devait demeurer ignorée.
-A première vue, entre les doigts de Mélanie, Élise
-reconnut l'écriture de son mari.</p>
-
-<p>M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre
-digne, sévère, et tout ensemble un peu tendre,
-très composée, compassée comme lui-même. Il
-avait appris «&nbsp;l'abandon du domicile conjugal&nbsp;»
-en arrivant à Paris, par le concierge de l'immeuble,
-par le départ de Jeannette, et enfin par
-de nombreuses lettres de madame de La Hotte à
-sa fille. Ces lettres, il avait pris la liberté de les
-ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et il les renvoyait
-ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa
-propre prière l'angoisse d'une mère ferait réfléchir
-l'imprudente. Il suppliait Élise de rentrer,
-jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire ;
-il terminait par des considérations, d'ailleurs
-justes, sur l'effroyable avenir réservé à une
-femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il semblait
-ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir
-une?</p>
-
-<p>Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était
-intriguée par le fait que son mari avait découvert
-sa retraite, et impatientée qu'il ne lui dît pas comment
-il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les
-lettres de madame de La Hotte la touchèrent
-davantage. Élise n'avait pas songé jusqu'à cette
-heure, tant son ivresse était complète, que l'on
-pût dans sa famille s'inquiéter de son silence, et
-la pensée soudaine du tourment de son père et de
-sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit,
-à écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche
-achevée, Élise s'aperçut que dévoiler sa situation
-nouvelle, même en cachant bien entendu la liaison,
-c'était ouvrir avec sa famille des hostilités
-sans fin : son père, sa mère, ses frères, sa s&oelig;ur
-et tout ce qu'elle possédait d'oncles, de tantes et
-de cousins allaient venir ici lui donner l'assaut!
-C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne
-pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.</p>
-
-<p>Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner.
-D'ailleurs, elle attendait son ami : ne valait-il
-pas mieux prendre l'avis de celui-ci avant d'agir?</p>
-
-<p>Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue
-allégeait Élise de tout souci : elle l'aimait ; il
-l'aimait ; et puis il était si grand, si fort! Et il
-était son protecteur.</p>
-
-<p>Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise
-le fut à ce point qu'elle négligea même de demander
-à son ami ce qu'il convenait de faire, d'urgence,
-et s'il était nécessaire d'expédier à sa
-famille la lettre. Il ne subsistait plus pour elle de
-piquant, dans cette affaire, que le dépit d'avoir été
-découverte par son mari en ce qu'elle croyait
-ingénument être sa cachette.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le
-Coûtre, c'était par plaisanterie que nous appelions
-«&nbsp;cachette&nbsp;» votre appartement, quai du Louvre!
-Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en
-plein Paris, vous avec la figure que vous avez, et
-moi avec ma taille? L'étonnant est que vous n'ayez
-pas reçu la lettre de votre mari trois semaines
-plus tôt! Qu'il fût à Paris ou au loin, cent personnes
-pouvaient l'informer!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal, soupirait Élise, je donnerais
-quelque chose pour savoir si c'est lui qui m'a suivie,
-ou quelque autre.</p>
-
-<p>Elle en revenait sans cesse à ce petit problème,
-avec une obstination puérile. Elle s'attachait à un
-détail qui importait peu, et elle demeurait insouciante
-du reste.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement,
-ne le considérait pas d'un &oelig;il serein. Il dit à Élise :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'allez-vous répondre à votre mari et à
-votre famille?</p>
-
-<p>&mdash; Répondre à mon mari?&hellip; A quoi bon? A
-ma famille, c'est déjà fait : voici la lettre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la
-mettrai pas à la poste!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que vous y dites donc?</p>
-
-<p>&mdash; La vérité.</p>
-
-<p>&mdash; C'est absurde!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même
-d'avis que nous ne pouvons rien cacher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Entre ne rien cacher et s'empresser de tout
-dire!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant,
-vous avez des intérêts à régler&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas
-qu'il y a une matelote de madame Courvoisier?</p>
-
-<p>Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était
-pas ce qu'elle appelait «&nbsp;son bonheur&nbsp;». Dans
-«&nbsp;son bonheur&nbsp;» elle refusait d'être troublée. Elle
-remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner.
-Il fut impossible à M. Le Coûtre de la
-ramener à un sujet qui ne lui permettait point, à
-lui, l'insouciance.</p>
-
-<p>L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là,
-moins encore, fut-il question du sujet.</p>
-
-<p>A une interrogation de son ami, elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais avoir le temps de penser à tout cela,
-une fois seule&hellip;</p>
-
-<p>Il sourit, hocha la tête ; et, en lui-même, ce
-grand gaillard apte à porter des fardeaux disait :
-«&nbsp;Au diable!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la
-journée, Élise fut comme happée par madame
-Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et
-s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla
-faire le vide en son réduit. Aucun mot, nul cri
-de la part de la concierge, mais cette porte
-ouverte précipitamment, cet effacement de toute la
-personne de la concierge replète, et Élise se crut
-appelée à l'intérieur de la loge où elle n'avait
-jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire
-et de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement.
-Elle entra. Madame Courvoisier ôta
-ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant,
-elle arracha d'un coin de la vitre où elles étaient
-fichées une carte de visite cornée et une lettre.
-Puis, remettant tout à coup et précipitamment
-ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de
-sa locataire et l'examina.</p>
-
-<p>Le visage de la locataire exprima assurément
-la surprise, mais non pas du tout celle qui paraissait
-escomptée. Toutes choses ne pouvaient affecter
-qu'à la surface cette femme à peine échappée des
-bras de son amant et encore toute ravie d'amour.</p>
-
-<p>La carte cornée était celle de M. Destroyer.
-Sur l'enveloppe de la lettre, Élise reconnut l'écriture
-de son mari.</p>
-
-<p>Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait
-connaissance, la concierge, pourtant attentive
-à l'examiner, parlait :</p>
-
-<p>&mdash; Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas
-tourné le coin du quai&hellip;</p>
-
-<p>Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un
-café du voisinage, probablement, avait eu le temps
-de parvenir à son adresse avant que sa destinataire
-fût rentrée.</p>
-
-<p>La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée.
-Madame Courvoisier, qui ne se tenait plus,
-s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc ça le mari de Madame!&hellip; Ça
-n'est pas Dieu possible que Madame soye sans
-miséricorde pour un si bel homme!&hellip;</p>
-
-<p>Élise sourit.</p>
-
-<p>&mdash; Courvoisier était encore là, Madame : il est
-de mon sentiment exact ; ça n'est pas mon sexe
-qui me fait parler : «&nbsp;C'est une paire de moustaches,&nbsp;» &mdash; voilà
-les propres paroles de Courvoisier, &mdash; «&nbsp;qui
-doivent prendre comme à l'hameçon
-tous les c&oelig;urs de femmes&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son
-mari ou de tout ce qui ne concernait pas son
-amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi
-qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée
-chez elle, elle se remémora sa journée, ses heures
-de bonheur.</p>
-
-<p>La lettre pourtant comportait des suites.
-M. Destroyer savait désormais où habitait sa
-femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une
-situation irrégulière et pour lui intolérable. Il
-tenait désormais la transfuge au gîte, il promettait
-nettement qu'il ne la lâcherait plus.</p>
-
-<p>Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils,
-homme à manquer à son serment de fidélité quant
-à la chair, il était, comme autant de ses pareils,
-homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce
-à soi-même.</p>
-
-<p>Si Élise n'avait pas été possédée par un démon
-ou par un dieu, elle n'eût pu s'empêcher de prévoir
-en ses détails la poursuite qui la menaçait,
-la chasse dont elle allait être, dès le lendemain,
-le gibier forcé, la meute qu'on allait incessamment
-lancer contre son corps de Diane impure, et
-la course excessive pour ses jambes légères, et
-l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie
-lui-même l'en avait avertie en lui conseillant
-de se rendre.</p>
-
-<p>Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour
-et à sa béatitude. Elle se laissa endormir par son
-heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par
-aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche,
-dans la fraîcheur du matin, la fenêtre ouverte sur
-les peupliers frissonnants, au chant déjà familier
-pour elle des marchands ambulants, au sifflement
-des remorqueurs de Seine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à
-l'heure fixée par lui dans sa lettre, prit son café
-trop chaud, et, l'&oelig;il aux horloges, quitta le restaurant
-de la rue Royale où il avait déjeuné. Il
-traversa la place de la Concorde et le jardin des
-Tuileries, en consultant plusieurs fois sa montre.
-Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux
-même, eût-on pu dire, en admettant que la fidélité
-conjugale, tout au moins du côté du mari, ne fait
-pas partie de ces règles qu'un homme du monde
-interprète d'une manière étroite.</p>
-
-<p>Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant
-donnée la lettre écrite par lui, et vraisemblablement
-remise la veille, entre les mains de sa destinataire.
-Et, par une attention galante envers Élise
-qui n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de
-fumer ; il en éprouvait une gêne réelle et aspirait
-de temps en temps de l'air par la bouche.</p>
-
-<p>Il allait revoir sa femme, qui avait «&nbsp;abandonné
-le domicile conjugal&nbsp;» depuis six semaines. Il
-n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans
-examen, les m&oelig;urs de son temps, celles qui
-régnaient parmi ses amis, parmi ses connaissances,
-il n'admettait à aucun degré qu'en ayant
-une maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli,
-lui. Il ne se reprochait absolument rien. Prendre
-une maîtresse n'était pas même signe que l'on
-fît chez soi mauvais ménage ; ç'avait été signe
-tout au plus qu'il ne trouvait pas, dans son
-ménage, le confort parfait auquel un garçon de
-trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il
-s'offrait, sans y ajouter d'importance, de ces distractions
-d'homme, comme le tabac, le billard ou
-la salle d'armes, qui constituent, dans la vie
-masculine, un domaine réservé, où nul n'a rien
-à voir. C'était, par ailleurs, une manifestation de
-prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement
-au fait d'avoir un bon tailleur, un bottier
-renommé.</p>
-
-<p>Par contre, si d'aventure la femme légitime
-avait vent de cet acte désinvolte et s'avisait d'en
-prendre ombrage, il était non moins admis que
-l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier
-à la femme la maîtresse était un acte de courtoisie
-apprécié et normal. Congédier la maîtresse,
-au moins momentanément, pour la forme, et ne
-fût-ce que par simulation, n'altérait pas l'acte de
-courtoisie. A tel congé M. Destroyer eût consenti
-avec l'affabilité la plus déférente pour peu qu'Élise
-se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule
-parole, avait «&nbsp;abandonné le domicile conjugal&nbsp;».
-Cette dernière expression, consacrée par le Code,
-dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le
-fond de la situation et de prononcer un jugement
-quelque peu nuancé. Élise, non pas lui, avait
-mis le contrat de mariage en état d'être rompu.
-Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale
-de M. Destroyer, une malchance avait voulu
-qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui une
-peccadille ; mais Élise était la coupable.</p>
-
-<p>Il ignorait qu'elle eût un amant.</p>
-
-<p>Il avait vécu deux ans et demi avec elle ; il
-avait eu d'elle un enfant ; mais ni présence, ni
-absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne
-semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en
-elle le moindre symptôme de l'amour. Et il n'en
-concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car,
-l'esprit entièrement soumis aux manières de
-penser communes, il se jugeait beau, bien fait,
-proprement tenu, bien élevé, galant même, tel
-enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable
-aux femmes. Et il savait, pardieu! qu'il plaisait
-aux femmes. Pourquoi une petite fille de province,
-et qui, en somme, n'avait jamais rien vu,
-eût-elle fait la rebelle? Il la jugeait seulement
-peu démonstrative, jusqu'à présent dépourvue de
-sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant
-de son père, en somme, un caractère difficile et
-secret qu'en habile homme il devait dompter un
-jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque
-commise par elle, lissant ses longues moustaches,
-époussetant d'une chiquenaude un grain de poussière
-sur le revers de sa jaquette, il croyait qu'il
-ramènerait sa femme.</p>
-
-<p>Il tira encore une fois de son gousset sa
-montre, et en confronta l'indication avec celle
-d'un cadran ; il dépassa le café formant le coin du
-quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison
-où habitait Élise. Il ouvrit sans frapper la porte
-de la loge, et vit se décomposer le visage de
-madame Courvoisier :</p>
-
-<p>&mdash; Madame n'a pas déjeuné là,&hellip; dit celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant!&hellip; fit vivement M. Destroyer.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Madame ne manquera pas de rentrer,
-surtout si Monsieur a donné rendez-vous à
-Madame!</p>
-
-<p>Il était furieux ; mais il prit un air dégagé, ne
-voulant pas faire figure d'un qui a donné rendez-vous
-et à qui l'on manque.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue
-d'un si bel homme, lui offrit de s'asseoir et d'attendre
-une petite minute. M. Destroyer humait
-les relents de la loge et regardait autour de lui ;
-il refusa. Il dit qu'il repasserait peut-être.</p>
-
-<p>En effet, il repassa, trois quarts d'heure après,
-saturé de la vue des grainages, des oiseaux, des
-instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au chevet
-de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant
-assis sur un banc du quai.</p>
-
-<p>Madame n'était pas rentrée.</p>
-
-<p>Il prit à peine le temps de recueillir le mot de
-la bouche de la concierge qui le prononçait avec
-confusion, presque avec un sentiment de honte
-personnelle, comme si elle-même eût été coupable
-vis-à-vis de cet homme si bien et, qui plus
-est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses
-droits.</p>
-
-<p>M. Destroyer s'éclipsa.</p>
-
-<p>Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois,
-la stupeur, bientôt transformée en colère, lui
-fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il résolut
-de faire ce qui répugnait à son habituelle correction :
-épier la rentrée de la femme qui se moquait
-de lui et saisir celle-ci à son retour, car il fallait
-en finir.</p>
-
-<p>Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le
-coin du quai, regardant d'un &oelig;il la colonnade du
-Louvre. Consommation sur consommation ; point
-de journaux de peur de perdre le moindre passant.
-Le rôle singulier auquel il était réduit lui
-donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire les
-cent pas ; mais il craignit d'être aperçu par la concierge,
-et revint s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant
-ce qu'il faisait là, se mit à regarder pour
-lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait
-quelle personne cherchait son client. Le manège
-dura une heure, longue.</p>
-
-<p>A six heures et demie, dans la magnificence
-du soleil déclinant, Élise parut, son buste entier
-dépassant le parapet du pont, et fut parfaitement
-reconnue de son mari. Elle était aise, souriante
-et tranquille ; elle sortait de chez son
-amant. Elle ne pensait pas plus à son mari que
-s'il n'eût pas existé.</p>
-
-<p>Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder
-pendant qu'il réglait ses consommations. Il
-calcula bien la durée de ses gestes et atteignit la
-jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre
-pas à côté d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre
-l'entretien, avant de pénétrer avec elle
-dans le couloir, tout en causant. Les voix des
-deux époux, confondues et accordées en un ton
-conventionnel et mondain qui simulait la belle
-humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier.
-Celle-ci, à la vue du couple souriant et
-faisant des phrases, demeura ahurie, plus bête,
-raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait
-eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que
-les enfants ne viennent pas sous les choux.</p>
-
-<p>Élise, au premier heurt contre son mari, avait
-elle-même adopté ce mode enjoué qui lui semblait
-plus facile, plus décent dans la rue que tout
-commencement d'explication, et aussi, peut-être,
-parce qu'il était en accord avec l'indifférence
-totale qu'elle éprouvait pour son mari.</p>
-
-<p>Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans
-son petit appartement, tant elle éprouvait de bonheur
-à montrer à son maître selon la loi l'ivresse
-que lui causait la vue de ces pauvres meubles,
-de ces pièces exiguës, de ces tentures surannées,
-de ce carrelage de mansarde, mais qui étaient
-pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse
-possession de soi dans l'amour ; elle eût soutenu
-ce ton s'il n'eût été trop difficile de l'employer
-avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie,
-même à l'état normal, et aujourd'hui intimement
-convaincu de la gravité des circonstances. Au premier
-abord, l'harmonieux accord de cette jovialité
-avec l'aspect physique de sa femme rajeunie,
-ranimée, embellie, avait troublé M. Destroyer
-jusque dans sa chair, et il avait soudain trouvé
-désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent
-s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos
-badins, une bouffée de chaleur lui était
-montée au visage, et la pensée l'avait effleuré
-de devenir là, dans cette chambre de couturière,
-l'amant de sa légitime épouse. Mais l'homme le
-plus dépourvu de finesse est glacé, à certains
-moments, par le secret que la femme, avec impertinence,
-lui présente à déchiffrer. Il n'avait certes
-jamais bien compris Élise, mais, mieux qu'aucun
-jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune,
-il recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait
-en cette fille de petite noblesse provinciale quelque
-chose d'aussi étranger à lui que l'âme d'une
-Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut
-incommodé, puis intimidé ; et, comme sa vanité
-d'homme refusait de s'incliner, il se réfugia, pour
-plus de confort, dans la persuasion que cette
-femme était un peu folle. Il recourut soudain à
-l'attitude de la protection ; il eut des mots de
-tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au
-sortir du couvent.</p>
-
-<p>Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse
-et fière de l'état merveilleux et rare qui était le
-sien, elle regimba ; et, en femme heureuse qui
-a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était
-heureuse, pleinement, incomparablement, que
-cela se voyait, d'ailleurs, que des gens inconnus,
-dans la rue, en la voyant passer, le lui déclaraient
-tous les jours.</p>
-
-<p>Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors
-de doute qu'elle semblait heureuse : l'éclat de son
-teint et de ses yeux le disait comme les inconnus
-de la rue : sa taille pleine, ses bras arrondis, sa
-bouche fraîche, son pied, qui jouait comme un
-jeune chat, le disaient aussi. Mais comment, mais
-pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait
-en aucune manière. Il ne concevait absolument
-pas qu'une femme comme elle, et surtout sa
-femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant
-d'oser aborder le chapitre de la défaillance
-morale, &mdash; pour lui caractérisée par l'abandon
-du domicile conjugal, &mdash; il revenait à l'aspect
-lamentable du pauvre appartement :</p>
-
-<p>&mdash; Comment pouvez-vous vous dire heureuse
-ici?</p>
-
-<p>Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un
-rire d'ange à qui un naïf mortel demanderait comment
-on peut vivre et chanter lorsque l'on n'a ni
-eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait
-une supériorité mystérieuse et un dédain plutôt
-pitoyable que méchant, le dédain de ceux qui
-savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux
-qui éprouvent pour ceux qui ne sentent rien.
-Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut
-presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus
-humiliés par une loi dont ils ignorent la
-date de promulgation et les termes précis, il eut
-recours aux articles du Code qui condamnent
-l'épouse fugitive ; il les possédait par c&oelig;ur ; il en
-savait les numéros.</p>
-
-<p>Elle lui lâcha :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse,
-amoureuse à perdre la raison! Qu'est-ce que vous
-voulez que me fichent vos articles?&hellip;</p>
-
-<p>M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla
-qu'il ne restait plus rien ni de ses longues moustaches
-ni de sa belle raie, ni de tout cet air satisfait
-qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait
-pas à cela ; il n'avait pas, il n'eût même
-jamais soupçonné cela. De la part de la fille de
-M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à
-Granville, il lui semblait que ce fût une chose
-extraordinaire et qui renversait toutes les notions
-acquises par un homme comme il faut. Sous les
-rideaux soyeux que formaient ses beaux cheveux
-noirs complaisamment séparés, comme en une
-alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée
-dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race
-de femmes fidèles, de femmes qui, aimantes ou
-non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent
-fidèles, par nature et par destination, enfin présentent
-à l'homme une sécurité absolue. Pour
-posséder cette merveille, un jeune homme de son
-monde consentait quelques sacrifices sinon sur la
-dot, du moins sur les qualités de séduction proprement
-dite : il ne demandait point à la jeune
-fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée
-en ses maîtresses ; il se privait, en ses rapports
-avec la nouvelle épousée, de certains transports
-qui menaceraient de dérégler une nature pondérée ;
-il prisait au-dessus de tout qu'on dît d'elle :
-«&nbsp;C'est une femme irréprochable.&nbsp;» Et, à ses yeux,
-le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque
-même le fameux abandon du domicile conjugal
-qui ébranlait la loi, n'entamaient point encore
-une femme telle que la sienne. Mais, que cette
-femme fût amoureuse, ah! cela, par exemple,
-non!&hellip;</p>
-
-<p>Il lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous voulez vous moquer de moi!&hellip; Vous
-falsifiez la vérité!</p>
-
-<p>&mdash; Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise.
-Qu'a donc de si étrange ce que je vous dis?</p>
-
-<p>&mdash; Mais cela est indigne de vous!</p>
-
-<p>Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses
-jambes ; elle se regarda dans la glace :</p>
-
-<p>&mdash; De quelle matière voulez-vous donc que je
-sois faite? Est-ce que je ne suis pas construite
-comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un
-c&oelig;ur comme les autres?</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez engagé tout cela.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous parlez d'engagement, permettez!
-Car vous vous étiez engagé aussi bien que moi,
-et vous avez violé vos serments.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés,
-vous et moi, devant l'opinion publique. Eh
-bien! elle ne nous juge pas de la même façon.</p>
-
-<p>&mdash; Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends
-pas ; et je me révolte contre l'opinion publique.
-Voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, «&nbsp;voilà tout&nbsp;»! Mais vous ne savez pas
-ce que ce «&nbsp;voilà tout&nbsp;» signifie. Il ne s'agit pas
-de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne
-pouvons pas nous passer d'elle.</p>
-
-<p>Élise encore une fois éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion
-publique? Mais regardez-moi donc! Est-ce
-que j'ai l'air de manquer de nourriture? Est-ce
-que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je
-demande quelque chose? J'ai l'opinion publique
-contre moi, dites-vous? Mais cela ne me gêne pas
-tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous parlez comme une enfant! Vous faites
-l'innocente de village! Sachez que vous jouez avec
-un monstre : sa griffe terrible s'abattra sur vous.</p>
-
-<p>&mdash; Soit! dit-elle, j'y consens.</p>
-
-<p>Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler
-quelque habitant de la lune. Il fit un geste
-comme pour balayer les traces matérielles, sans
-doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées,
-et il dit :</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela, c'est de l'enfantillage : il y a une
-situation irrégulière et qui demeure à régler. Vous
-ne pouvez pas compter sur un divorce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi donc? dit-elle.</p>
-
-<p>Il parut encore recevoir une volée de cailloux
-par la figure. C'était l'ex-mademoiselle de La
-Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille
-en mourrait!</p>
-
-<p>L'évocation de sa famille, dont elle faisait en
-réalité si peu de cas en sa folie amoureuse, la
-gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse
-envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé
-lui causer un grand malheur. A part elle, elle
-songeait : «&nbsp;C'est ma famille qui a voulu la
-grande erreur de ma vie&nbsp;» ; mais elle se refusait
-à toute idée de représailles.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous
-besoin pour prendre une autre femme? Moi,
-je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je porte
-votre nom, rien de plus facile pour moi que de
-l'abandonner : voyez, je vis à l'étranger, dans un
-quartier peuplé d'inconnus pour moi. Je ne fréquente
-personne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez! dit-il, exaspéré ; je vois que j'ai
-affaire à une démente. Si votre coup de tête datait
-d'hier soir, je pourrais croire à une crise passagère ;
-mais vous avez eu tout le temps de délibérer,
-et je pense, ajouta-t-il amèrement, que
-vous avez des conseils&hellip; Nous obtiendrons une
-séparation.</p>
-
-<p>Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de
-ses sourcils. On ne pouvait imaginer un geste de
-tranquillité plus débonnaire, et rien ne pouvait
-paraître plus impertinent à un homme.</p>
-
-<p>Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement.
-Il souleva d'une main sa chaise pour
-la reculer un peu en faisant glisser sa semelle sur
-le sol, suivant une courbe, &mdash; un de ces gestes
-empruntés au Répertoire et où il excellait. &mdash; Puis
-il salua très bas, en inclinant la tête, de façon
-qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie
-magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire.
-Et elle avait encore envie de rire, ingénument,
-aussi éloignée de tout souci aujourd'hui qu'elle
-l'avait été dans ce passé puéril.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se
-mit à songer, non pas à lui, en vérité, car il
-avait le singulier privilège de ne pas compter à
-ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille ; et
-il était vrai qu'elle avait négligé sa famille, et
-d'inconvenante manière. Jean-Marie aussi lui
-parlait quelquefois de cette famille ; mais Élise,
-entre les bras de son amant, ne parvenait pas à
-fixer sa pensée sur ce sujet ; elle se faisait d'ailleurs
-scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de
-penser à ce sujet. Pour la première fois elle
-reconnaissait qu'il avait fallu qu'elle fût, depuis
-six semaines, démente, ainsi qu'on le lui avait dit,
-pour ne pas se représenter l'angoisse que devait
-éprouver sa famille.</p>
-
-<p>Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle
-pensa : «&nbsp;Pour que j'en sois arrivée à négliger
-cela, quelle est donc l'importance de ce qui s'est
-introduit dans ma vie?&nbsp;»</p>
-
-<p>Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille
-que sa rêverie se posa, mais sur ce qui avait eu le
-pouvoir de lui faire oublier sa famille.</p>
-
-<p>Ainsi l'amour a raison de tout ; et il semble
-qu'il soit toujours le plus fort.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une
-songerie prolongée les délices dont l'amour la
-comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des
-visages de sa famille.</p>
-
-<p>Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit
-aucun doute. Si quelqu'un fût venu lui dire
-qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé ;
-si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle
-se fût tenue pour damnée.</p>
-
-<p>Cependant, elle jugeait chacun des membres de
-sa famille froidement, nettement, impitoyablement.</p>
-
-<p>Elle aimait sa mère. La seule idée de crier
-«&nbsp;maman!&nbsp;» dans un instant de détresse lui
-faisait presque monter les larmes. Pourtant elle
-se souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était
-pas «&nbsp;maman&nbsp;» qu'elle appelait lorsqu'elle était
-malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit avec un
-cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui
-avait toujours couché à côté d'elle. Elle n'avait
-jamais eu la moindre idée, le moindre goût, communs
-avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux
-«&nbsp;Oiseaux&nbsp;», à Paris, et avait toujours considéré
-avec un dédain marqué tout ce qu'Élise rapportait
-de son pensionnat d'Avranches. Sa mère
-avait, sur la toilette, des idées arrêtées à une
-certaine date, et tout ce qui se portait depuis lors
-lui paraissait «&nbsp;inconvenant et d'un genre!&hellip;&nbsp;»
-Avec cela sa mère aimait les hommes de figure
-convenue et d'éducation polie, qui ne disaient
-jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient
-que dans la forme adoptée par la société.
-Qui est-ce qui lui avait fait épouser M. Destroyer?
-Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer
-était personnellement «&nbsp;le type&nbsp;» de madame de
-La Hotte. Qui avait éloigné durement Élise d'un
-jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa
-mère elle n'avait jamais eu aucune conversation
-franchement amicale et confidentielle. Cependant
-sa mère était sa mère. Elle la respectait et
-l'aimait.</p>
-
-<p>Sur son père, ses idées étaient plus courtes.
-C'était un homme que personne n'avait jamais
-vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses
-archives, ou faisant le tour du cours Jonville à
-la tombée de la nuit. Il n'était méchant envers
-personne ; il parlait très peu ; les quelques paroles
-qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé,
-le mépris du présent, une appréhension chagrine
-de l'avenir. Dans quel siècle excellent avait-il
-vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule
-chose lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était
-les connaissances généalogiques. C'était de bien
-connaître tous les liens de sa parenté, et c'était
-de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les
-moindres débris de ce groupe familial dont les
-noms et les dates de naissance figuraient dans des
-médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine,
-et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il
-dessinait et redessinait. Un assez gentil maniaque,
-au résumé, dont le fonds d'idées était peut-être
-supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont
-les rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant,
-indulgent, sociable et bon, et il menait
-Élise et ses frères à la campagne, quand ils
-étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était
-son père.</p>
-
-<p>Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de
-famille ; et son esprit, porté à la critique pour
-tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait aux
-dépens de cette assemblée.</p>
-
-<p>A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments.
-C'étaient de bonnes gens que l'on ne voyait
-en somme qu'à des intervalles assez longs, à qui
-l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient
-guère que des choses relatives à des lieux lointains,
-dépourvues pour vous d'intérêt. Chacun
-parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient
-prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des
-dates! La date précise d'un mariage, celle d'une
-naissance ou d'un décès qui remontaient à quatre-vingts
-ans! Les toilettes portées à telle noce, les
-maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou
-arrière-grand-oncle à la fonction de préfet ou
-au grade de général, ce dont la tribu entière était
-secouée.</p>
-
-<p>Elle se souvenait que la consigne était d'éviter
-d'une manière radicale les questions touchant la
-politique ou la religion, à quoi on ne perdait pas
-grand'chose, mais ce qui causait une gêne et
-creusait comme un abîme visible où l'on avait
-toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux
-enfants? La plupart des membres provinciaux
-étaient assez chiches ; si quelqu'un s'avisait de se
-fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre,
-une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on
-possédait déjà, d'un ouvrage qu'on savait par c&oelig;ur
-ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet, hélas!
-semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y
-gagnaient rien ; c'étaient les grandes calamités
-publiques : la guerre de 1870 et ses suites. Dans
-ce temps-là, le monde ne communiait véritablement
-que dans le souvenir du malheur national.</p>
-
-<p>Élise avait eu de la sympathie pour quelques
-bonnes figures de cousins très éloignés, que l'on
-rapprochait de soi en leur donnant un titre de
-parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi
-l'oncle et la tante de Saugeon-en-Saintonge. On
-prétendait que la tante de Saugeon avait «&nbsp;la dent
-dure&nbsp;», et les enfants lui regardaient constamment
-la mâchoire, ne sachant pas le sens de l'expression
-et n'ayant pu jamais obtenir là-dessus un éclaircissement
-suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était
-«&nbsp;complètement nul&nbsp;»! Autre mystère. On ne lui
-avait jamais entendu dire que quelques calembours ;
-il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce
-qui peut-être le rendait intéressant. Car, enfin,
-comment expliquer que l'on fût attaché à ces deux
-figures comme à toutes autres, que l'on fît le
-voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein
-hiver, sous le prétexte que leur belle-fille se
-remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de cette
-union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort
-de ces braves gens, qui n'avaient eu qu'une existence
-de fantômes, on prît non seulement un deuil
-rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable,
-mais aussi de très sincères figures d'enterrement,
-et qu'on pleurât?</p>
-
-<p>On pleurait pour la perte de membres de la
-famille qui même ne lui avaient jamais causé que
-des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on
-avait obligés ou secourus dans la détresse, ce
-qu'ils ne vous pardonnaient jamais, à propos de
-quoi il se creusait infailliblement entre eux et la
-famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable
-cloison, avec le mot «&nbsp;Reconnaissance&nbsp;» et
-des additions, écrites à la craie, qu'aucune éponge
-n'effaçait jamais. A peine était-on décédé, derrière
-la cloison, on était loué et pleuré.</p>
-
-<p>Tout pour Élise restait incompréhensible qui
-ne correspondait pas à un élan spontané du c&oelig;ur.
-Elle se demandait ce que pouvait être pour elle
-un parent, même proche, qui n'avait jamais causé
-avec elle, ou ne s'était pas accolé à elle par cette
-liane de la sympathie dont on ne saurait définir
-la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ
-deux personnes de sang étranger.</p>
-
-<p>Cependant le seul mot «&nbsp;famille&nbsp;» la troublait.
-Et, essayant de raisonner à ce propos, elle en
-venait invariablement à cette conclusion naïve :
-la famille est la famille. A la suite d'une telle proposition,
-elle se voyait plaçant un point. C'était
-tout. L'esprit n'allait pas plus loin.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait
-déjà la visite de M. Destroyer et elle ne s'en fût
-peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne lui eût
-demandé à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>&mdash; Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore
-dénichée?</p>
-
-<p>Car il était fort préoccupé, lui.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle : il m'attendait
-à ma porte.</p>
-
-<p>Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti
-des mille et une dissimulations de la femme, il eût
-dû croire que sa maîtresse avait voulu lui cacher
-cette visite ; et il se fût complètement trompé,
-comme cela arrive à tant de gens avertis ; car il
-était exact qu'Élise, durant l'heure bienheureuse
-qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir du
-tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie
-n'en cherchait pas tant ; et il ne tomba pas dans
-l'erreur de soupçonner Élise.</p>
-
-<p>Il était seulement anxieux de savoir le résultat
-de la visite.</p>
-
-<p>&mdash; Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en
-est allé comme il était venu. Nous avons échangé
-pendant trois quarts d'heure des paroles inutiles.</p>
-
-<p>&mdash; Inutiles?&hellip; En êtes-vous bien sûre? C'est un
-homme à ne pas perdre son temps, et vous êtes,
-vous, un peu insouciante : il aura appris quelque
-chose de vous ; il aura tiré de votre conversation
-quelque motif à régler vos situations respectives.
-Je parie que vous lui avez dit que vous aviez un
-amant?</p>
-
-<p>&mdash; Certainement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être
-heureuse ; je voudrais le crier de ma fenêtre!</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne
-venait pas chez vous pour jouer ; il venait vous
-chercher ou trouver les bases d'une séparation.
-Ce n'est pas un homme à demeurer dans le vague.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! il aura trouvé des bases, comme
-vous dites. Je n'habite pas non plus, moi, dans le
-vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier ; j'appartiens
-à un homme que j'adore. Je t'adore!</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas
-là!</p>
-
-<p>&mdash; Où est-elle donc!</p>
-
-<p>C'était à cette différence de points de vue qu'ils
-en venaient toujours. Et, quand ils s'étaient
-heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus un
-mot. Les caresses et les seuls mots d'amour
-emplissaient le temps qu'il leur restait à passer
-côte à côte, lui résigné, avec une nuance de pitié,
-à ne jamais causer, ce qu'il appelait «&nbsp;sérieusement&nbsp;»,
-avec Élise ; elle, passionnément convaincue
-que rien d'autre n'importait que ce temps
-consacré à l'unique amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré
-son mari, et au même lieu, elle fut tout à coup
-nez à nez avec sa s&oelig;ur Marie, madame de Vamiraud.
-Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise
-eût consenti à réfléchir aux suites logiques de la
-visite de M. Destroyer. Mais Élise ne réfléchissait
-pas à cela, et voyant sa s&oelig;ur, elle eut une surprise,
-après tout, non désagréable. Et tandis
-qu'elle montait l'escalier derrière sa s&oelig;ur, elle
-se demanda même : «&nbsp;Pourquoi ai-je presque du
-plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois,
-m'a tant exaspérée?&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, en refermant la porte de sa chambre et
-en embrassant Marie de Vamiraud, elle comprit
-par quel sortilège, pour la première fois, en se
-trouvant seule avec sa s&oelig;ur, elle éprouvait un
-contentement. C'était qu'à sa s&oelig;ur et uniquement
-à sa s&oelig;ur elle sentait qu'il était possible de parler
-de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir
-l'immensité du bonheur d'Élise! Élise soupçonnait
-bien qu'évidemment elle ne pouvait tout
-dire à sa s&oelig;ur, mais sa s&oelig;ur, heureuse et amoureuse,
-n'avait autrefois aux lèvres que le mot
-«&nbsp;amour&nbsp;» ; sa s&oelig;ur la suffoquait autrefois avec
-ses récits ou ses exclamations de volupté ; sa s&oelig;ur
-lui avait été odieuse autrefois par l'abondance de
-ses allusions à une félicité ignorée d'elle : aujourd'hui,
-grâce à la liberté qu'autorisait le langage
-trop connu de sa s&oelig;ur, elle allait, à son tour,
-pouvoir lui dire : «&nbsp;Je suis heureuse!&hellip; j'aime!&hellip;
-Ah! je ne t'avais pas comprise autrefois!&hellip; A
-présent, je sais&hellip; J'aime!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, avec la même liberté, &mdash; sinon avec le
-même cynisme d'expressions, &mdash; qu'employait
-autrefois madame de Vamiraud pour exprimer
-ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même,
-mais soumise à une force irrésistible, raconta la
-joie de son évasion et les transports éprouvés par
-elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des
-bras aimés.</p>
-
-<p>Elle allait ; elle parlait ; elle se grisait de ses
-paroles tout en s'émerveillant de leur facilité. Elle
-n'avait point goûté jusqu'ici le plaisir de la confidence.
-Elle n'avait eu précédemment à confier
-que des tristesses, des éc&oelig;urements, ou bien de
-ces sentiments de tiédeur qui donnent la nausée.
-Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer,
-elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante
-vapeur. Aujourd'hui elle s'ouvrait. Son
-besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle
-le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait
-une femme de son monde! Elle s'interdisait de
-penser : «&nbsp;Mais Marie, quoique de mon monde et
-quoique ma s&oelig;ur, n'a jamais rien compris aux
-affaires de mon c&oelig;ur!&hellip;&nbsp;» Marie avait connu le
-bonheur de l'amour avant qu'Élise le soupçonnât ;
-Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de
-son amour.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère
-sous la voilette, laissait parler sa s&oelig;ur. Celle-ci,
-peu à peu, commença à s'étonner d'une réserve
-si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que
-l'amour? Tu as éprouvé cela, toi? Je te répète
-peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue
-dire dans tes grands épanchements?&hellip;</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et
-dit :</p>
-
-<p>&mdash; Mes grands épanchements, ma petite, étaient
-ceux d'une femme légitime, d'une femme mariée,
-heureuse entre les bras de son mari&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! dit Élise, c'est vrai : tu as de la chance!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends l'amour, certes! reprit Marie,
-mais quand il est permis, sanctifié pour ainsi
-dire.</p>
-
-<p>&mdash; Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées
-les petites choses que tu racontais à tout
-venant et qui faisaient rougir maman et ma pauvre
-vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir
-faire bénir tout cela! Vous avez un fier privilège,
-vous autres qui avez eu la main heureuse
-dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais
-songé à celles que le mariage n'a pas contentées
-et qui errent par le monde en se demandant ce
-qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir
-de songer à ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense
-un instant à elles, je te prie, et sache que, parmi
-elles, a végété ta s&oelig;ur, pas plus indigne qu'une
-autre d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre
-bois que toi, après tout, et nullement préservée
-du désir d'adorer un homme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très
-bien! Mais si l'amour est libre, à présent, que
-devenons-nous!</p>
-
-<p>&mdash; Et, hélas! que devenons-nous si nous
-sommes sans amour?</p>
-
-<p>&mdash; Ton mari est un très bel homme!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voilà!&hellip; Toi aussi!&hellip; Toujours la même
-rengaine me poursuivra. Mon mari est un très
-bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche!
-Est-ce qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture
-ou de sculpture? Est-ce qu'on m'a enseigné
-à me pâmer devant les modèles et les plâtres?
-Est-ce qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre
-aux règles de l'esthétique? N'a-t-on pas
-tout fait, au contraire, pour que je me méfie de
-ce piège? Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que
-c'est que la beauté en amour, sinon une idée qui
-ne dépend que de nous, non de la barbe ou des
-cheveux de celui que nous aimons, puisque, dès
-que nous aimons un homme, nous ne voulons
-même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu as toujours été forte en matière de
-raisonnement. Moi, je ne vais pas si avant.
-Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je
-te dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il
-y a des règles du jeu, des règles de société, si tu
-veux, et qu'il ne faut pas tricher&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre
-adversaire ne vous accorde pas la «&nbsp;belle&nbsp;». Si on
-perd, c'est définitif, c'est pour toute la vie&hellip; Moi,
-j'ai perdu.</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait :
-«&nbsp;Oui, mais qu'y faire?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné ; voilà
-la différence entre nous.</p>
-
-<p>Elles restèrent séparées par un silence glacial.
-Madame de Vamiraud se leva :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous
-désolés de cette malencontreuse aventure&hellip; J'espère
-bien que tu ne vas pas persister dans tes
-fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait
-sur tous les membres de ta famille!</p>
-
-<p>Élise, démunie de tout son lyrisme du premier
-quart d'heure, reconnut enfin sa s&oelig;ur et ne put
-que lui répliquer avec un amer sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu
-ne voudrais pas qu'une seule d'elles fût diminuée
-par le fait que j'essaie, moi, de corriger mon
-malheur!&hellip; Mille regrets si le scandale vous
-gêne!</p>
-
-<p>&mdash; Blasphème pendant que tu y es! prononça
-solennellement madame de Vamiraud ; couvre
-d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien
-à propos, je le vois décidément : le vice mène à
-tout.</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle
-le faisait jadis lorsque sa s&oelig;ur proférait de grands
-ou de gros mots ridicules. Et elle lui dit, s'accompagnant
-d'un geste tragique :</p>
-
-<p>&mdash; Madame de Vamiraud! le Vice, pour le
-moment, met la Vertu à la porte. Allons, ouste!</p>
-
-<p>&mdash; C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu
-es ma cadette!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Cette dernière expression était bien de la fille
-de M. de La Hotte-Saint-Pair, le généalogiste.
-La s&oelig;ur aînée insultée par sa cadette, cela constituait
-une anomalie qui signifiait que l'ordre du
-monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées
-ou tordues par la tempête les branches de l'arbre.
-Et la s&oelig;ur aînée mêlait le dépit d'une telle
-constatation au regret de n'avoir pas mené à
-meilleure fin une entrevue diplomatique à elle
-confiée par ses parents «&nbsp;en raison, lui avait dit
-M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang
-et du nom que tu portes&hellip;&nbsp;».</p>
-
-<p>Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et
-courroucée, retrouver les malheureux parents,
-tout de frais débarqués de Granville, après un
-voyage accompli au reçu d'un télégramme de
-M. Destroyer, et installés à l'étroit dans l'appartement
-des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur
-représenta «&nbsp;sa cadette&nbsp;» comme le monstre de la
-rébellion et de l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair,
-qui avait eu, depuis son mariage, une douzaine
-de maîtresses au vu et au su de tout le
-pays et de sa femme, fut sincèrement indigné
-et non moins ingénument stupéfait. Madame
-de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps
-prédit que le fonds d'indépendance dont était
-affligée sa fille Élise devait conduire l'infortunée
-aux abîmes. Elle rappela tous les soins
-accordés par elle à Élise lors de ses maladies de
-jeunesse : elle insista sur la surveillance attentive
-dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse
-éprouvée lors du premier penchant de la jeune
-fille, celui qui avait failli la jeter dans les bras du
-lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de
-M. Destroyer, qui, par ailleurs, était un homme
-sérieux et faisant d'excellentes affaires. «&nbsp;Quand
-elle a procuré à sa fille un mari de la figure de
-celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le
-droit de dormir sur les deux oreilles&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer
-à Élise une entrevue avec ses parents, ceux-ci se
-refusant, comme de juste, à aller la joindre dans
-son logis de fortune ; mais, la fin malencontreuse
-de l'entretien lui ayant fait oublier la commission,
-il fallut écrire à la dévoyée.</p>
-
-<p>Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément
-à l'heure où Élise allait d'ordinaire rue
-Guénégaud. L'amoureuse considéra cette désobligeante
-coïncidence comme une catastrophe.
-Elle annonça à son amant qu'elle était convoquée
-par sa famille le lendemain.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! «&nbsp;eh bien?&nbsp;» Mais c'est demain
-dans l'après-midi : alors, je ne te verrai pas.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; A moins que&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait
-que Jean-Marie lui proposerait de la voir à une
-autre heure.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui
-faire entendre qu'il ne résulterait probablement
-de cette entrevue avec la famille rien de plus
-grave que ce qui était déjà. Elle le regardait,
-sans le comprendre, et ses yeux restaient tout
-humides.</p>
-
-<p>&mdash; Mais,&hellip; demain? insista-t-elle, demain!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous
-verrez vos parents demain et nous nous verrons
-après-demain.</p>
-
-<p>Alors Élise fut secouée par les sanglots.</p>
-
-<p>Elle attendait qu'il lui proposât pour demain
-une autre heure, le soir par exemple, l'heure du
-dîner, peut-être!&hellip; ou après&hellip; ou le matin&hellip; ou
-la nuit!&hellip; Ah! que savait-elle! toute heure eût
-été bonne. Elle se fût bien privée de manger et
-de dormir pour ne pas manquer de voir Jean-Marie
-demain!</p>
-
-<p>Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait
-pas.</p>
-
-<p>Elle le quitta, désolée, comme pour une longue
-séparation.</p>
-
-<p>Elle baissa sa voilette ; elle sentait qu'elle allait
-pleurer dans la rue. Lui, il avait souri en l'embrassant
-dans l'antichambre ; il dodelinait de la
-tête et il pensait : «&nbsp;Quelle Mimi-Pinson!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina
-vers la rue de Sèvres, en s'accordant, toutefois,
-quelques minutes d'illusion un peu gamine :
-du quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher
-la rue Guénégaud pour gagner le faubourg
-Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison
-habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle
-allait chez lui. Mignardises ridicules de la femme
-qui aime pour la première fois, ou simplement de
-la femme qui aime.</p>
-
-<p>Mais, passé la porte cochère, après un regard
-rapide sur la vieille cour pavée où jouait un
-enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour,
-et qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait
-effectivement et aux êtres qu'elle allait voir,
-sinon aux choses qu'elle devrait leur dire, car elle
-était complètement dépourvue de diplomatie.</p>
-
-<p>Elle avait été fréquemment chez madame de
-Vamiraud du temps qu'elle menait, comme elle
-disait elle-même en souriant : «&nbsp;la vie d'une
-femme comme il faut&nbsp;». Ce n'étaient pas des réunions
-très plaisantes. Madame de Vamiraud, qui
-s'entourait de quelques dames titrées du faubourg,
-abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait
-invariablement répéter un rôle où l'on eût aimé
-que quelque metteur en scène invisible l'interrompît
-d'un juron : «&nbsp;De l'aisance! de l'aisance!
-N. de D&hellip;, vicomtesse!&hellip;&nbsp;» Le mari, on ne le
-voyait jamais : il était à son cercle, disait-on ; en
-réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu,
-car on n'était pas riche. Élise ne gardait de ces
-thés qu'un souvenir d'ennui morne ou de propos
-drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à
-M. Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement
-la saveur, n'ayant pas le moindre esprit d'observation
-ni d'ironie.</p>
-
-<p>Élise fut introduite par un valet de chambre qui
-ne leva les yeux sur elle qu'à la dérobée, ce qui,
-à tort ou à raison, lui donna à penser que son cas
-était connu dans la maison et avait peut-être été
-discuté à table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en
-accusée ; elle eut la vision du tribunal, de la cour
-d'assises&hellip; C'était un commencement! On allait
-sans doute la livrer un jour ou l'autre aux
-hommes d'affaires, aux avoués, aux avocats&hellip;</p>
-
-<p>Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir,
-elle se trouva assise, non pas dans le petit salon
-intime, non pas dans une pièce quelconque où
-l'on reçoit une s&oelig;ur, mais dans le grand salon.
-Tout était prémédité, ici. On la recevait avec
-cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au
-moins, car les meubles étaient recouverts de
-housses. C'étaient les vacances ; on n'était point
-censé habiter Paris. Et il fallait marquer, en outre,
-que la s&oelig;ur aînée et les vieux parents étaient
-venus là à cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise,
-et nulle autre cause, obligeait à se mouvoir
-tous ces personnages esclaves d'habitudes et de
-gestes arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée.
-Dans son extase amoureuse, elle ne s'était pas
-représenté que tout un monde gravitait autour
-d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait
-autrui, elle déplaçait des individus nombreux,
-elle entraînait dans son orbite déréglée toute sa
-famille!&hellip; Qui pense à cela quand il aime? N'aurait-on
-donc point de vie personnelle?</p>
-
-<p>Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait,
-à l'étage supérieur, des pas qui faisaient
-tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle
-songea à son père et à sa mère qui allaient
-paraître. Ses juges!&hellip; Elle eut un frisson. Elle
-n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer,
-parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient
-jamais fait de scène. Sa mère, il est vrai, élevait
-la voix assez facilement, mais cela ne tirait guère
-à conséquence ; quant à son père, il se mêlait de
-peu de choses, et, avec ses enfants, n'avait jamais
-été qu'un répétiteur d'histoire et un homme bon.
-Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle
-avait peur. Le caractère insolite de la circonstance
-lui en imposait.</p>
-
-<p>Tout à coup, ils entrèrent.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte parut d'abord, regardant
-la coupable bien en face. M. de La Hotte venait
-derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans
-doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager
-le feu.</p>
-
-<p>Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et
-l'autre blanchi. Leur teint était mauvais. Elle eut
-honte. Et, d'un coup, elle se jugea perdue. Non,
-elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient,
-au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle
-allait se jeter à leurs pieds, leur demander pardon,
-les accompagner à Granville par le premier train,
-afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer
-leur domicile qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup
-de mal à quitter!</p>
-
-<p>Madame de La Hotte dit, de loin :</p>
-
-<p>&mdash; Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de
-chemin de fer&hellip; avec les retards. Nous avons failli
-dérailler à Folligny&hellip; Et nous voilà ici, à Paris,
-à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne.
-Tout Granville doit se demander si nous
-sommes devenus fous! Que dire, en effet, pour
-expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir,
-comme prétexte, de mauvaises nouvelles reçues
-de toi. Que dirons-nous lorsqu'il faudra s'expliquer
-sur ces mauvaises nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash; Nous voilà&hellip; dit le pauvre M. de La Hotte,
-après avoir enfin lâché la porte.</p>
-
-<p>Élise se sentit émue.</p>
-
-<p>&mdash; Papa!&hellip; Maman!&hellip; dit-elle, et sa voix fut
-étranglée.</p>
-
-<p>&mdash; Ta conduite est une honte, lui dit son père.
-Quelle figure allons-nous faire à présent devant
-la famille?</p>
-
-<p>Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première
-phrase, à son entrée, et y avait, à son insu,
-inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors, elle
-s'adonna à la passion. Elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je
-n'ai pas donné le jour à un monstre&hellip;</p>
-
-<p>M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille
-qui ne parlait pas :</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta
-bouche en présence de ta mère serait indécent.
-Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te
-chercher.</p>
-
-<p>Alors Élise sursauta :</p>
-
-<p>&mdash; Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.</p>
-
-<p>&mdash; Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais
-c'est ton père qui te l'ordonne!</p>
-
-<p>&mdash; Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je
-suis mariée ; c'est vous qui avez voulu que je me
-marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis libre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mariée!&hellip; parlons-en! Et tu es libre de nous
-assassiner? de nous ravir plus que la vie : l'honneur?</p>
-
-<p>&mdash; Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne
-pense à attenter ni à vos jours ni à votre dignité.
-Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans
-mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne
-m'a jamais aimée ; je n'ai jamais aimé mon mari&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte l'interrompit :</p>
-
-<p>&mdash; Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais
-adoré cet homme-là! Si tu l'avais aimé comme il
-faut, il t'aurait adorée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je me crois bâtie de chair et d'os, maman ;
-mais je n'ai pas pu aimer cet homme-là.</p>
-
-<p>&mdash; Personne ne t'a forcé la main, je suppose!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute!&hellip; sans doute&hellip; Mais une jeune
-fille ne sait pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu avais des goûts extraordinaires!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies,
-dit M. de La Hotte : on t'a enseigné, je pense,
-quels étaient tes devoirs!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise ; je
-dis seulement : je n'ai pas pu demeurer avec un
-homme antipathique et qui vivait à la fois avec
-moi et avec des filles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'était pas une raison pour chercher un
-autre homme!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne
-suis pas de ces femmes qui vont fonder leur conduite
-sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai fait,
-voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus,
-sauf en ce qui concerne les ennuis que je peux
-vous causer.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais ceci est secondaire pour toi.</p>
-
-<p>&mdash; Tout simplement, je n'y ai pas pensé&hellip;
-C'est un tort, mais, si j'avais pensé à cela avant
-tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire ce
-que j'ai fait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que veut-elle dire? firent les deux parents
-à la fois.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire que, quand on aime vraiment,
-c'est à ceci qu'on pense et à rien d'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond
-de la turpitude? Je te défends, encore une fois,
-d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de La
-Hotte. Je te renie.</p>
-
-<p>Puis il trouva le moyen de reporter son esprit
-à la chose qui le captivait exclusivement d'ordinaire,
-et il dit avec une certaine emphase :</p>
-
-<p>&mdash; J'entends le bruit d'une branche fracassée
-qui tombe en traversant rameaux et rameaux&hellip;</p>
-
-<p>Il voyait son arbre généalogique : il entendait
-dégringoler la branche représentant Élise.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait
-à la seule idée qu'évoquait pour elle le mot
-amour :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle
-comparât cette image de la beauté idéale avec celle
-de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié ces
-malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux,
-qui sont si innocentes par elles-mêmes et qui,
-pourtant, peuvent introduire le désordre dans
-toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme,
-en ce pénible moment? Pourquoi était-elle reniée
-par son père? Pourquoi ses parents avaient-ils fait
-treize heures de voyage dont ils semblaient tout
-flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un
-salon où chaque meuble, chaque objet, la pendule,
-les tableaux et le lustre, semblaient voilés de
-pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise
-avait un jour doucement acquiescé au choix que
-madame de La Hotte lui faisait d'un mari conforme
-à son propre penchant pour les Adonis?</p>
-
-<p>Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame
-de La Hotte pouvait-elle songer à ce point
-initial d'une série de faits enchevêtrés? Nous
-oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte
-des motifs de nos actes!</p>
-
-<p>Madame de La Hotte ne comprit pas ce que
-signifiait ce sourire. Elle crut qu'il répondait par
-une timide affirmative à la question posée par elle.
-Elle crut que sa fille, ayant, &mdash; ceci était admissible, &mdash; à
-se plaindre gravement de son mari,
-avait trouvé <i>un plus bel homme encore</i>! Et, à
-cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup
-pour sa fille une secrète indulgence.</p>
-
-<p>Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main :</p>
-
-<p>&mdash; Ton père est sévère, lui dit-elle ; mais
-songe que tu nous fais beaucoup de chagrin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de
-La Hotte, il s'agit d'une brisure infligée à l'institution
-de la famille qui est la base de la société.
-Vous ne vous souciez guère de ces choses-là,
-vous autres femmes ; vous en venez toujours à
-vos petits chagrins, à vos satisfactions personnelles.
-Flattez vos instincts, vos goûts ou vos passionnettes
-comme vous l'entendez, sapristoche!
-Mais ne délogez pas un membre de la famille de
-la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de
-par les actes de l'état civil&hellip;</p>
-
-<p>Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni
-sa fille ne l'écoutèrent plus. L'une et l'autre pensaient :
-«&nbsp;Le voilà sur son dada favori.&nbsp;» Et un imperceptible
-lien se formait entre la mère et la fille.</p>
-
-<p>Madame de La Hotte était assurément imprégnée
-des principes qui rendent auguste l'institution
-familiale ; elle les savait par c&oelig;ur et les observait
-elle-même volontiers, mais c'étaient en elle
-comme de ces notions apprises à l'école, ressassées
-souvent, et qui n'ont jamais pénétré jusqu'au
-vif de nous-mêmes ; et, dans la pratique, elle
-n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si
-elle était demeurée fidèlement attachée à son mari,
-malgré les innombrables manquements de celui-ci,
-c'était qu'il était à ses yeux le «&nbsp;bel homme&nbsp;»
-que nul autre ne saurait dépasser ni remplacer.
-Elle était simple, n'avait que quelques instincts
-et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui
-avait constitué une vertu. Elle était, comme
-presque tout le monde, incapable de se transporter
-jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait
-de la complaisance pour sa fille au moment
-exact où il lui semblait possible que sa fille eût
-enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui
-étaient les siennes.</p>
-
-<p>M. de La Hotte eût pu introduire dans les
-c&oelig;urs les sages notions qu'il possédait s'il se
-fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou
-s'il eût eu moins vite un si complet dédain pour
-les petites cervelles qui l'environnaient. Faute
-d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient vengées
-en le rapetissant lui-même : de concepts élevés
-et féconds, il en était descendu à l'adoption de son
-humble image d'Épinal : l'arbre généalogique,
-d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits
-comestibles.</p>
-
-<p>Si madame de La Hotte eut quelques paroles
-sensées à adresser à sa fille, ce ne fut pas aux
-profondes sources de son mari qu'elle les puisa,
-mais au réservoir de son expérience personnelle,
-et peut-être aussi les dut-elle à cette disposition
-qu'elle avait à cueillir de la vie ce que celle-ci
-pouvait offrir de moins amer :</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire,
-moi, je veux encore te laisser le temps de
-penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de ta
-famille ni du monde auquel tu appartiens, parce
-que tu ne les remplaceras pas. Il nous faut
-quelqu'un auprès de nous : mieux vaut encore
-celui qui nous incommode un peu que celui qui
-peut à chaque instant nous quitter.</p>
-
-<p>M. de La Hotte parut approuver ces paroles.
-Il avait peu envie d'en ajouter d'autres.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à
-une conclusion.</p>
-
-<p>Élise sentit les larmes lui venir ; elle se jeta
-au cou de sa mère et lui dit à l'oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Maman&hellip; Tout ça, c'est très bien, mais je
-suis amoureuse&hellip;</p>
-
-<p>Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle
-connût ce qui lui était révélé, elle s'affaissa dans
-un fauteuil en faisant craquer la housse. L'attention
-qu'elle dut porter à la déchirure produite la
-dispensa de retrouver ses esprits. Et ses esprits se
-concentraient autour de cette idée : «&nbsp;Elle a rencontré
-un homme <i>plus beau</i> que monsieur Destroyer!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant
-la parole, madame de La Hotte, incitée à la
-complaisance par l'image qu'elle se faisait d'une
-aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée
-pour elle-même, laissa tomber ces mots qui clôturèrent
-l'entretien :</p>
-
-<p>&mdash; Cela passera ; prenons patience. Tout vaut
-mieux qu'un divorce.</p>
-
-<p>Alors M. de La Hotte retourna vers la porte,
-sans mot dire. Élise vit son père qui s'éloignait
-d'elle. Madame de La Hotte se leva ; elle s'approcha
-de sa fille pour lui dire un dernier mot à
-voix basse, qui fut :</p>
-
-<p>&mdash; Petite sotte! rentre donc chez ton mari <i>tout
-de même</i>&hellip;</p>
-
-<p>Élise fit : «&nbsp;Ho!&hellip;&nbsp;» regarda sa mère avec stupeur,
-et s'en alla.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait.
-Elle avait l'esprit bien fait, quoiqu'elle n'eût
-pas beaucoup réfléchi ; peut-être à cause de cela&hellip;
-Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un
-entretien si important avec ses parents, d'un
-entretien qui avait motivé de leur part un déplacement
-extraordinaire, d'un entretien dont les
-plus graves choses semblaient dépendre, tant pour
-la morale publique que pour les intérêts privés.
-Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari :
-«&nbsp;On a réuni le Conseil d'administration. &mdash; Ah,
-et qu'est-ce qu'il en est résulté? &mdash; Rien. On a
-parlé&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il?
-Rien. On avait parlé. C'était une formalité accomplie.
-Les parents allaient s'en retourner à Granville,
-refaire treize heures de chemin de fer, avec
-les retards&hellip; et peut-être dérailler encore à Folligny&hellip;
-Qu'avaient-ils appris de leur fille? Rien
-qu'ils ne connussent précédemment. Que lui
-avaient-ils enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà.
-Quelles considérations pouvaient tenir devant cette
-formule : «&nbsp;Je suis amoureuse&nbsp;»?&hellip; Cette formule,
-exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de
-l'entretien confus. Madame de La Hotte, avec ses
-treize heures de chemin de fer, son déraillement,
-et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée
-de cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été,
-elle, par les quelques mots de sagesse ou de bon
-sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La
-Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore
-Élise ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa
-mère écrasée sur son fauteuil. Sa mère, qui venait
-tout exprès pour la tirer d'un malheur personnel
-et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa
-mère ne pouvait se défendre d'être envieuse, oui,
-rétrospectivement envieuse, pour son compte, du
-fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées
-de madame de La Hotte étaient mises en déroute
-par ce seul fait : que sa fille avait pu rencontrer
-un plus bel homme que M. Destroyer!</p>
-
-<p>Pour le reste, Élise pensait : «&nbsp;Oui, il y a des
-choses qu'on dit, des principes qu'on agite au grand
-air comme s'ils étaient inscrits sur des banderoles,
-et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence,
-et tout cela est le fruit de l'expérience de
-nombreuses générations et doit correspondre à
-des conclusions raisonnables et de première nécessité ;
-et puis, en fait, chacun à part soi se conduit
-à peu près à sa guise, les uns inconsciemment,
-les autres en pleine connaissance de cause, les
-uns avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie.
-L'arbre généalogique de papa? Oui, ça fait
-un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction
-des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs
-illustres : un évêque qui fut un saint, dit-on, plusieurs
-généraux, et des receveurs de finances dont
-on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité
-d'honnêtes gens, en somme, et nombre de
-femmes vertueuses d'autrefois qui passèrent leur
-jeunesse et quelquefois leur vie à porter des
-enfants et à les mettre au monde. Cependant, je
-me souviens des histoires que l'on racontait,
-quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces
-chers parents dont les noms sont si bien calligraphiés
-dans des médaillons! ce n'étaient pas des
-histoires pour les enfants, on se cachait de nous,
-mais on riait avec indulgence en s'en communiquant
-les péripéties : tous les hommes sont
-secoués par le démon de l'amour et refusent d'en
-convenir parce que l'amour est comme un grand
-vent qui dérange les étiquettes et menace de les
-faire tomber de l'arbre. Les grands vents règnent
-parmi les arbres généalogiques comme sur les
-forêts. Il y a partout du grabuge, et cela fait de
-la matière pour les narrateurs d'anecdotes qui
-divertiront un jour les réunions de familles&hellip;
-sans cela un peu mornes&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne
-rentrait de coutume, et n'ayant pas vu ce jour-là
-son amant, elle fut saisie d'une crise de tendresse,
-mais de tendresse pour qui?&hellip; Pour ses parents!</p>
-
-<p>Elle fut tout à coup au désespoir en songeant
-à la peine qu'ils devaient éprouver d'une entrevue
-si mal terminée. Elle se souvint de son enfance,
-de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du
-Cours, madame de La Hotte à la fenêtre, en
-bigoudis, le matin ; M. de La Hotte si calme, un
-peu original, mais bon homme et vraiment peu
-gênant. Elle le retrouvait en pensée le soir, à la
-fin du marché, allant chercher des friandises dont
-toute la maisonnée profitait ; et l'odeur du marché
-finissant lui montait aux narines&hellip; Alors, elle
-pleura. Tout en pleurant, elle se demandait :
-«&nbsp;Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je
-remonte, je n'étais pas heureuse, je n'avais aucun
-bonheur&hellip;&nbsp;» Elle s'étonnait de pleurer ; mais il n'en
-était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé et
-qu'elle était liée indissolublement à ces figures
-d'autrefois.</p>
-
-<p>Peut-être était-elle incitée à songer à cela non
-seulement parce qu'elle avait vu ses parents, mais
-parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent
-de Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la
-nostalgie de Granville. Il n'y allait plus qu'autant
-exactement que ses affaires l'exigeaient ; mais, s'il
-n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne
-consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait
-mine de vouloir s'absenter un seul jour, elle
-manifestait un tel désespoir qu'il en demeurait
-paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés
-et plus encore à ses affaires. Mais comme il était
-en même temps de forme rude, il commettait de
-grandes maladresses en ses façons d'accéder aux
-désirs de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer
-trop forte peine, mais il le lui faisait payer quelquefois
-cher, involontairement. Il savait, par
-exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait
-que ses affaires souffraient de son inertie. Élise,
-quoique élevée au milieu de gens économes et ayant
-appris toute la valeur de l'argent, était devenue
-totalement indifférente à des questions de cette
-sorte. On lui avait enseigné à vivre non pour
-aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et elle ne
-voyait plus rien hors des limites de l'heure présente,
-pourvu qu'elle la passât près de son amant.
-Et elle enjambait avec insouciance et mépris les
-heures qui la devaient séparer de l'heure pareille,
-de l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger
-pour demain, toujours pour demain au plus tard.</p>
-
-<p>M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux
-et insipide à Paris ; il rappelait à chaque instant
-des choses de là-bas. Il respirait tout à coup avec
-ivresse :</p>
-
-<p>&mdash; Que sens-tu? lui demandait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; L'air du port!&hellip;</p>
-
-<p>Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage :
-«&nbsp;La morue!&nbsp;» Il sentait la morue déchargée
-de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs du
-marché finissant, les légumes piétinés, le thym,
-la ciboule, les melons et les fraises plus délectables
-encore,&hellip; comme chacun sent son passé, sa
-jeunesse.</p>
-
-<p>Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à
-Granville cette année. Pourquoi Élise n'eût-elle
-pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue en
-ville, au casino, comme autrefois.</p>
-
-<p>Un tel projet avait causé à Élise la première
-grande douleur éprouvée en son idylle. Aller à
-Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer
-avec son amant entre quatre murs, comme
-elle le faisait ici? Est-ce qu'il lui eût été possible
-même de lui parler? «&nbsp;On s'arrangera!&hellip; répondait
-Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas
-se perdre de vue!&hellip;&nbsp;» «&nbsp;Comment! c'est beaucoup?&nbsp;»
-Il appelait cela «&nbsp;beaucoup&nbsp;»! Elle en avait
-cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et
-l'oubli quotidien de tout, oui, de tout, même du
-mauvais, entre les bras du bien-aimé, pour que
-fussent effacées les traces de cette alerte.</p>
-
-<p>Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il
-fût, était lourd, disait encore : «&nbsp;Ne pas aller, moi,
-à Granville, pour la première fois de ma vie,
-alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la
-première fois, n'est-ce pas leur envoyer à tous nos
-deux photographies unies sur une même carte? &mdash; Et
-cela ne me déplairait pas,&nbsp;» disait Élise. Il en
-demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.</p>
-
-<p>Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était,
-par sa passion, plongée dans un tel état d'ébriété
-qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste
-bonheur produisît une irritation funeste chez son
-amant.</p>
-
-<p>Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire
-à l'amour en privant son amant d'aller aspirer
-l'air marin dont il vivait depuis quarante ans. Elle
-n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où
-celui qui aime davantage devient un calculateur
-et un diplomate, un avisé conservateur de son bien
-et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires
-plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de
-famille trop riche, qui dissipe sa fortune sans
-aucun souci du lendemain. L'heure du rendez-vous,
-la chambre vulgaire, autrement dit : l'instant
-incomparable, le lieu du monde le plus
-magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de
-rien d'autre.</p>
-
-<p>Un double fait contribua à entretenir en elle cet
-aveuglement, c'est d'abord que M. Le Coûtre
-se soumit, timide encore devant sa maîtresse
-ou touché de son ardeur extrême, et c'est, en
-second lieu, qu'Élise se trouva libérée de ce qui
-lui avait causé une appréhension relative : la
-visite de son mari, la visite de ses parents. Il
-s'écoula un temps assez long, pendant lequel elle
-n'entendit plus parler de rien ni de personne. Elle
-n'entendit pas parler de requêtes, pas parler
-d'avoués, pas parler de son mari, pas même de
-ses malheureux parents. Son attendrissement
-pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier
-rendez-vous d'amour. Elle put, durant deux bons
-mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous d'amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils
-fussent courts.</p>
-
-<p>A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la
-fin de l'après-midi, et il ne lui donnait pas sa
-soirée. Ces conditions avaient paru très dures
-à Élise, dans les premiers temps. Puis, par
-une sorte d'accommodement miraculeux, comme
-l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux
-heures à peine, s'étaient répandues sur tout le
-jour. Élise se préparait dès le matin à les atteindre :
-ainsi les vivait-elle un peu déjà ; et elle vivait, le
-soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait
-jamais le temps ni désagréable ni long. Elle avait
-quotidiennement, en s'éveillant, la vision d'un point
-fixe autour duquel gravitaient toutes les heures ;
-sa journée avait un centre, comme un fruit a son
-noyau ; et cela procurait de la stabilité à chacune
-de ses pensées, à chacun de ses actes. Elle ne faisait
-rien sans but ; elle ne pensait jamais dans le
-nébuleux ou le vide ; il y avait une fin à tout, et
-cette fin était l'heure bienheureuse.</p>
-
-<p>La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois
-avec compassion, sous le prétexte qu'elle
-était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en
-souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt,
-elle songeait à ces fausses compagnies que
-nous procure la visite de telle personne ; on croit
-que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être
-seule, mais en réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on
-ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui vaille. Tout instant
-du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait
-un tressaillement, et elle avait la foi que le
-reste des choses était méprisable et nul. Il semblait
-à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son for
-intérieur, elle plaignait sincèrement tout le
-monde.</p>
-
-<p>Cet état s'exalta durant les mois de vacances.
-Bien qu'à l'ordinaire elle ne se laissât guère intimider
-par la foule, le désencombrement de Paris
-lui parut fait exprès pour fournir plus de place à
-sa marche glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues
-sans se soucier de la poussière ni de la chaleur.
-L'orage autrefois l'effrayait ; maintenant, non. La
-pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur
-de certaines journées, à laquelle elle avait toujours
-été sensible, lui semblait décuplée, et, quand elle
-se promenait avec son amant, celui-ci se moquait
-d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.</p>
-
-<p>Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette
-eau miroitait, les péniches parce qu'elles portaient
-un pot de fleurs ou parce qu'elles avaient à
-l'avant un disque de couleur vive, les arbres
-parce qu'ils jaunissaient, une petite rue parce
-qu'elle était déserte, une autre parce qu'il s'y
-produisait un embarras de voitures, un enfant
-parce qu'il était «&nbsp;si frais!&nbsp;» disait-elle, et un
-autre parce qu'il était «&nbsp;si drôle!&nbsp;» étant barbouillé.</p>
-
-<p>Car elle se promenait avec son amant. Elle ne
-sortait pas tous les jours avec lui, en vérité ; mais
-cette aubaine lui arrivait depuis que, selon l'expression
-de M. Le Coûtre, «&nbsp;il n'y avait plus personne
-à Paris&nbsp;». Jean-Marie sortait avec elle depuis
-que le risque était moindre de tomber nez à nez
-avec quelque habitant de Granville, et surtout
-depuis que ses amis à lui avaient, pour les
-vacances, quitté la Taverne de l'Opéra. Il n'était
-pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes :
-la partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au
-café et entre hommes ; mais, les partenaires lui
-manquant, il se trouvait dés&oelig;uvré. Élise et lui
-suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient
-pour le Point-du-Jour ou Saint-Cloud.
-Elle était enfant, turbulente, éperdument tendre,
-et oubliait, &mdash; chose invraisemblable, &mdash; les
-notions les plus élémentaires de la tenue ; elle
-adorait s'asseoir dans les guinguettes, manger une
-gibelotte ou simplement des «&nbsp;frites&nbsp;». Jean-Marie
-lui disait, en s'étonnant, qu'il y avait en elle de
-la grisette, car il ignorait qu'il y en a au fond de
-toute femme vraiment amoureuse.</p>
-
-<p>Ou bien, quand le temps était menaçant, sans
-aller si loin, ils se risquaient au Jardin du Luxembourg,
-vidé de son public ordinaire. On y trouvait
-encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant
-les joues et riant de tout son c&oelig;ur. Des étrangers
-seuls y erraient. Les parterres désertés, le
-grand jet d'eau, les frondaisons roussies, l'odeur
-des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage
-pouvaient émouvoir à l'extrême une âme prédisposée.
-Élise demeurait extasiée auprès de son
-amant, qui, lui, regrettait «&nbsp;l'air marin&nbsp;» et condescendait
-à ne pas le dire.</p>
-
-<p>Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment
-charmante. Et il croyait, quant à lui, mettre le
-comble à la gentillesse dont un homme est capable,
-en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse
-qu'il endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque,
-à cause d'elle, il manquait à ses habitudes de
-célibataire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait
-distraitement ce qu'elle lui disait ; il y répondait à
-peine ; il demeurait absorbé durant de longues
-périodes ; l'on eût jugé alors que son grand corps,
-seul, était présent. Élise ne concevait qu'une
-interprétation à ces états, et elle la traduisait
-aussitôt :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne m'aimes plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant
-soudain, et il tâchait, à sa manière, de lui prouver
-la continuité de sa tendresse.</p>
-
-<p>Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le
-souvenir de nombreux moments pareils commençait
-à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu
-d'une conversation, elle adressait à son amant
-l'éternelle question dont les femmes aimantes
-trouvent l'inspiration en leur c&oelig;ur et qu'elles
-redisent, malgré elles, même après en avoir
-éprouvé le désastreux effet :</p>
-
-<p>«&nbsp;M'aimes-tu?&nbsp;»</p>
-
-<p>Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se
-lassent, les amoureuses, de poser la question qui
-est la plus maladroite ennemie de l'amour.</p>
-
-<p>Patient, nullement nerveux, mais point habile,
-Jean-Marie ne s'entendait ni à dissimuler l'ennui
-qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le dissiper
-par une réplique un peu avisée ou seulement sincère.
-Certainement! il aimait son amie. Mais il la
-laissait souvent sur l'impression qu'en effet il ne
-l'aimait plus.</p>
-
-<p>Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en
-ses réserves de quoi s'étourdir, s'illusionner, voire
-se consoler. Et, somme toute, les jours, comme
-les scènes, se terminaient assez bien.</p>
-
-<p>Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait
-avec son allégresse ordinaire vers la rue
-Guénégaud.</p>
-
-<p>Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de
-cette vieille et sombre rue, sur le quai, ni avancer
-vers le porche de la maison où habitait Jean-Marie
-sans éprouver que son c&oelig;ur s'émouvait davantage.</p>
-
-<p>Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait
-entre-bâillée. C'était là qu'en passant dernièrement,
-le jour de la visite aux parents, elle avait
-vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui
-près du porche, sur les pavés de la rue, et
-occupé, comme un chimiste sur ses cornues, à
-transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une
-chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à
-salade. Élise se pencha vers lui, mais il était si
-malpropre qu'elle n'osa le toucher ; et le jeune
-descendant d'une longue race de concierges, sans
-se détourner de son occupation absorbante, trouva
-le moyen de reconnaître l'habituée de la maison,
-à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête,
-et, alors, égouttant sa cuiller de bois, il dit, du
-ton classique de ses pères :</p>
-
-<p>«&nbsp;Y a personne.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans
-lui accorder d'importance, elle franchit le seuil
-avec légèreté et passa, rapide, devant la loge. Elle
-gravit les marches de pierre usée, qui lui représentaient
-le chemin du ciel ; et, arrivée au second
-étage, elle tira le long cordon de laine, à gland,
-qui, par une suite de fils de fer, mettait en branle,
-au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul
-bruit de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau.
-Elle avait sa manière de sonner, convenue : on
-entendait la voix centenaire de la clochette
-s'éteindre ; on recommençait. Moyennant ce procédé,
-le locataire était assuré de la présence de la
-seule Élise, et il s'approchait, à pas de loup, pour
-ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait
-perçu que son ami, dès le premier tintement, stationnait
-dans l'antichambre, elle abrégeait le
-cérémonial en laissant reconnaître sa voix.</p>
-
-<p>Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une
-seconde fois, et puis une troisième, ayant toussé
-durant chaque intervalle. Et, après que le troisième
-tintement se fut dispersé comme une voix
-de moribond expirant, Élise, arrivée joyeuse
-sur le palier, crut que tout son sang se retirait
-de ses veines.</p>
-
-<p>Elle recommença cependant de sonner, et trois
-fois, nerveusement, raccourcissant les intervalles ;
-elle arracha même son gant pour frapper du doigt
-contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute
-convention, peine absurde. Aucune réponse.</p>
-
-<p>Alors elle redescendit et frappa de son doigt
-nu à la vitre de la loge close. Elle frappa fort ; son
-doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle s'efforça de
-voir dans l'intérieur de la loge : peut-être découvrirait-elle
-une lettre qui lui fût destinée, ou, à la
-rigueur, le courrier de M. Le Coûtre, ceci, après
-tout, n'ayant aucune signification. Mais ce qu'elle
-eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal objet, lui
-semblait devoir être pour elle un secours.</p>
-
-<p>Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait,
-seul, l'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?</p>
-
-<p>&mdash; Y a personne, répondit le gamin, toujours
-sans lever les yeux et sans interrompre ses opérations
-aquatiques.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais alors, dis-moi : tu connais bien
-les locataires de la maison, toi?</p>
-
-<p>L'enfant, habile à couper au plus court, jeta
-ces mots à la dame :</p>
-
-<p>&mdash; M'sieu Le Cout'e, il est «&nbsp;parti à Granville&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; A Granville!&hellip; Quand ça? quand ça?</p>
-
-<p>&mdash; A l'heure du train.</p>
-
-<p>Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle
-se raidit, blême.</p>
-
-<p>&mdash; Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?</p>
-
-<p>L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches,
-il contemplait son ouvrage. L'eau bourbeuse
-débordait de la vieille bottine :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli :
-avec quoi, à présent, que je vais le percer?</p>
-
-<p>Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et
-les soucis d'autrui ne l'atteignaient pas. Élise
-comprit qu'il était superflu d'insister. Une idée
-venait de la saisir : si l'enfant lui avait appris une
-nouvelle véridique et si M. Le Coûtre avait été
-appelé d'urgence à Granville sans avoir même le
-temps de lui dire adieu, &mdash; et il était homme à
-plutôt ne pas lui venir dire adieu qu'à se présenter
-chez elle à une heure insolite, &mdash; si tel était
-le cas, elle devait avoir chez elle, à cette heure, ou
-bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne
-lui restait plus qu'à courir chez elle. Et la voilà
-traversant le pont, comme une hallucinée.</p>
-
-<p>Il y avait un «&nbsp;bleu&nbsp;» pour elle chez madame
-Courvoisier. Et il était de l'écriture souhaitée.
-Elle ne put le lire dans la cage obscure de l'escalier ;
-elle contint son c&oelig;ur jusqu'au quatrième.
-Chez elle, elle se laissa tomber dans un
-fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée
-était magnifique ; les platanes jaunissants illuminaient
-la belle journée d'été. Un remorqueur
-sifflait. L'air était, à cette altitude, presque parfumé,
-ou semblait l'être à cause de la splendeur
-du ciel. Elle lut :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Ma chère Élise, le voyage de Granville est
-indispensable à mes affaires. Je n'ai pas voulu te
-dire que je partais, de peur de te troubler inutilement
-pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir
-rentrer d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne
-t'inquiète pas, ne te chagrine pas. Je ne peux, tu
-devrais le comprendre, abandonner ma maison de
-commerce, et d'autre part il est préférable, même
-pour toi, que l'on me sache à Granville en ce
-moment et pendant que tu n'y es pas, puisque
-nous avons commis l'imprudence de ne pas y
-venir ensemble, au grand jour, avec tout le
-monde, au commencement de la saison.</p>
-
-<p>»&nbsp;Je t'embrasse tendrement comme je t'aime.
-Un peu de patience et de raison, Élise, et tu me
-diras, à mon retour, que j'ai bien fait.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des
-platanes, le ciel et ce qui était visible du dôme
-du Panthéon entre les branches. Qu'était-elle en
-ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait
-désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison
-d'être. Un instinct la poussa à se lever, mais elle
-se demanda aussitôt : «&nbsp;Pourquoi changer de
-place?&nbsp;» En effet, qu'irait-elle faire à un autre
-endroit de la pièce ou dans la pièce voisine? Rien.
-Elle n'avait aucun motif d'agir ; tout était indifférent.
-Elle demeura assise ; et la seule idée qui la
-retint à la vie fut, après un certain temps, que le
-temps passait&hellip; Le temps était le seul remède :
-il passait.</p>
-
-<p>Quand le temps aurait beaucoup passé, mais
-beaucoup, Jean-Marie reviendrait repeupler cet
-insipide désert&hellip;</p>
-
-<p>Alors elle se leva pour remettre sa pendule à
-l'heure, en la réglant sur sa petite montre qui
-allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la pendule
-avancer&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce
-qui était arrivé. La première soirée tout entière
-ne fut pour elle que néant. Elle attendit d'abord
-le moment du dîner. Puis il lui fut impossible
-de dîner, au grand désespoir de Mélanie, qui
-la combla de réflexions et de maximes sur une
-aussi importante abstention. Après quoi, Élise
-attendit le moment du sommeil. Elle s'accouda
-à sa fenêtre. La soirée tiède invitait tous les
-hommes et surtout les amants à la promenade.
-La Seine roulait son eau pesante et sombre. On
-entendait çà et là aux horloges tinter les heures :
-c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune
-des heures sonnait, Élise, en ayant compté attentivement
-les coups, se confirmait, en regardant sa
-pendule, que cette heure était bien, décidément,
-tombée dans le passé. Sa pauvre tête était vide.
-Rien, rien, rien&hellip; était la seule notion qui se
-présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint
-pas.</p>
-
-<p>Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença,
-couchée, de réaliser l'événement. Loin de le tenir
-pour un fait naturel et simple, tel que la lettre
-très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le
-considéra, bien entendu, que du point de vue de
-l'amour, de la privation qu'il lui causait et du
-danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème
-à riches développements pour un esprit enfiévré.</p>
-
-<p>Elle s'était obstinément refusée jusque-là à
-admettre le moindre nuage en son idylle ; elle
-voulait et créait un bonheur immaculé. Les
-taches, à la vérité, n'étaient encore que de provenance
-extérieure. Cette fois, bien que l'amour
-fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne
-s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée
-lui semblait voiler l'amour : elle se figurait du
-moins ainsi l'événement ; elle ne pouvait réussir
-à le considérer d'une autre manière : «&nbsp;Si Jean-Marie
-m'aimait, pensait-elle, il ne se fût pas
-éloigné.&nbsp;» Est-ce qu'elle s'occupait, elle, d'intérêts,
-d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était
-entre ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à
-ses cargaisons! Mais, donc, comme un mari! C'est
-ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses conseils
-d'administration jusque dans la chambre à
-coucher. Tout ce qu'Élise avait de romantisme en
-son âme était en rumeur. Elle n'aimait pas moins
-son amant, mais elle avait pour la première fois
-la révélation qu'il était possible que son amant ne
-l'aimât pas comme il faut.</p>
-
-<p>Cependant quelle différence essentielle entre le
-fait d'aller à Granville «&nbsp;pour ses affaires&nbsp;» et
-celui d'être séparé d'elle, à Paris, tout le jour,
-sous le même prétexte, en somme, et de la quitter,
-chaque soir, pour un motif encore moins
-plausible? Elle n'avait pas songé sérieusement
-jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à
-Paris, à cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait
-pendant les deux heures passées avec lui. Cette
-nuit seulement elle songea : «&nbsp;Mais qu'est-ce qu'il
-fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il?&nbsp;»
-Son élan généreux avait été jusque-là si puissant
-qu'elle n'avait même pas subi, au côté de Jean-Marie,
-le supplice du doute qu'endurent infailliblement
-les couples lorsqu'ils ne mettent pas
-toute leur existence en commun. Il ne plaisait pas
-à M. Le Coûtre de lui dire tout : elle s'abstenait
-de l'interroger. L'entretien était de tendresse ;
-l'amour étouffait le reste.</p>
-
-<p>Et, songeant maintenant à ces réticences, elle
-en souffrit rétrospectivement et se jugea plus
-malheureuse qu'elle ne l'avait été d'abord du
-départ subit pour Granville. Elle passa une nuit
-de douleur. Et l'avenir lui semblait perdu.</p>
-
-<p>Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et
-parla d'aller chercher un médecin. Madame
-n'avait pas dîné la veille ; Madame n'avait pas
-dormi de la nuit ; et Madame, avec ses traits tirés,
-était méconnaissable. Mais Élise refusa tout
-secours médical et dit qu'elle savait bien ce
-qu'elle avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre
-que quelque chose n'allait pas dans la liaison de
-sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son
-travail et réfléchit ; et quand sa maîtresse la
-sonna, Mélanie n'était plus là : elle était déjà descendue
-afin de faire part de ses réflexions à la
-concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.</p>
-
-<p>Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi,
-transformée ; mais, contrairement à ce que l'on
-eût pu attendre d'une fille si dévouée et qui
-ne cherchait d'ordinaire que le «&nbsp;bonheur de
-Madame&nbsp;», Mélanie portait sur toute la face l'expression
-d'une satisfaction qu'elle ne put même
-pas dissimuler. Élise lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque
-chose : vous avez retrouvé un bon ami!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas de danger, Madame, que je me
-laisse faire une seconde fois autrement que pour
-le bon motif!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! c'est peut-être pour le bon?</p>
-
-<p>Mélanie dit avec amertume :</p>
-
-<p>&mdash; Le bon se trouve difficilement quand une fois
-il y a eu le mauvais.</p>
-
-<p>Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à
-s'attrister sur son cas. Deux idées n'habitent pas
-volontiers en même temps une même cervelle. Et
-il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.</p>
-
-<p>Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne
-humeur. Élise lui attribua l'attention charitable
-de lui vouloir «&nbsp;remonter le moral&nbsp;». Mais l'effet
-était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa
-femme de chambre se montrait plus gaie, Élise
-était plus triste. Nulle considération ne calma la
-jovialité de Mélanie ; tout lui était beau, tout lui
-était bon, tout pour elle servait de prétexte à
-bavardage.</p>
-
-<p>&mdash; Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me
-faites, à vous seule, l'effet d'une cage d'oiseaux
-d'en bas.</p>
-
-<p>Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre
-se montrait, on vit apparaître madame Courvoisier.
-Elle causa longuement à la porte d'entrée,
-puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter
-ses respects à Madame. On laissa entrer
-madame Courvoisier qui venait simplement
-prendre des nouvelles de Madame, Madame
-n'ayant pas dîné, la veille, au dire de Mélanie, et
-Madame ayant passé une mauvaise nuit. Élise dut
-ferrailler pour écarter les questions indirectes.
-Malgré la tristesse qu'Élise ne dissimulait pas,
-mais sous le prétexte que Madame affirmait n'être
-aucunement malade, la concierge exhibait une
-figure épanouie, gloussait, riait, vantait le bel
-été, et pour la première fois ne faisait pas remarquer
-à sa locataire : «&nbsp;Dire que Madame se prive
-de la campagne!&nbsp;» Non, non, madame Courvoisier
-ne vantait aujourd'hui ni la campagne ni la
-mer ; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et
-elle ajouta que ce beau temps-là, avec une petite
-promenade le matin et le soir, était le plus sûr
-remède contre les idées grises.</p>
-
-<p>Mais, précisément, la mélancolique locataire se
-refusa toute promenade, tant du matin que du
-soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là. Sortir
-le matin n'était pas conforme à ses habitudes,
-et traverser le pont ou errer sur les quais à
-l'heure de son rendez-vous coutumier lui donnait
-mal au c&oelig;ur. Outre cela, une humeur de dépit,
-insensée d'ailleurs, lui commandait de rester
-enfermée et comme prisonnière, afin de l'écrire
-à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les
-effets de la cruauté qu'il avait commise : «&nbsp;Tu
-es parti, tu m'as quittée, tu vois la mer, tu respires
-l'air marin : eh bien! moi, je me ronge, je
-suis cloîtrée, je ne prends pas même l'air de
-Paris.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti,
-elle ne sortit pas, de plusieurs jours, et elle le fit
-savoir par lettre à Jean-Marie.</p>
-
-<p>Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent
-la seule occupation d'Élise durant plusieurs jours.
-Elle analysa longuement et finement tout ce
-qu'elle éprouvait ; elle amoncela des subtilités
-sentimentales auxquelles ne comprit certainement
-rien celui qui respirait l'air marin et la morue sur
-le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment
-que tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait
-comme surcroît de souffrance, et que tout
-ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa douleur,
-était perdu, totalement perdu, elle eût senti le
-désespoir mortel.</p>
-
-<p>A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se
-priver de toute sortie, Mélanie perdit sa gaieté.
-Cette excellente fille, comme la concierge, ayant
-tendance à ramener toutes choses au simple, et
-surtout à comprendre d'un événement ce qui était
-le plus conforme à ses souhaits personnels, n'avait
-pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une
-interprétation plus compliquée que celle-ci :
-«&nbsp;L'amant est parti sans tambour ni trompette :
-c'est la conclusion d'une situation fausse et qui
-ne convenait pas à une femme comme Madame.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le
-Coûtre, à Granville, nulle part ailleurs ; et elle
-écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son
-ami ; il était même arrivé déjà deux lettres de
-Granville, qui devaient être des réponses. Il
-s'agissait donc d'une séparation momentanée,
-nullement d'une brouille, ni du «&nbsp;lâchage&nbsp;» que
-ces femmes avaient escompté parce qu'elles le
-croyaient le plus grand bien de Madame, et
-parce qu'elles croyaient ce procédé possible de
-la part d'un homme qui n'était pas le type de
-l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter,
-plus à fêter d'événement favorable ; au contraire,
-Madame se consumait, Madame ne se nourrissait
-plus, Madame refusait de prendre l'air&hellip; Les
-figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise,
-tantôt un solo, tantôt un duo de lamentations,
-quand madame Courvoisier montait prendre des
-nouvelles.</p>
-
-<p>Lamentations, monologues ou dialogues au plus
-haut point désobligeants, car le thème en demeurait
-indéterminé, nébuleux, réduit au genre
-ambigu et fatigant des paraboles.</p>
-
-<p>Il va sans dire que personne n'osait faire allusion
-directe au sujet.</p>
-
-<p>Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations
-dissimulées qui l'agaçaient moins que la
-compassion.</p>
-
-<p>Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à
-«&nbsp;prendre l'air&nbsp;» pour échapper à ces persécutions
-affectueuses.</p>
-
-<p>Mais alors la claustration volontaire, la grande
-bouderie, cette espèce de mutilation en quoi elle
-avait trouvé une apparence de soulagement, tout
-cela avait été vain, puisque c'était sans durée?
-Hélas! Et Jean-Marie qui, de Granville, non plus,
-n'appréciait nullement ces façons! Quelle amertume!</p>
-
-<p>«&nbsp;Pour qui agissons-nous?&nbsp;» se demandait
-Élise, la première fois qu'elle revit les cages d'oiseaux,
-les instruments aratoires, les grenages.
-«&nbsp;Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous?&nbsp;» Elle
-avait cru agir pour elle-même, ou tout au moins
-en faveur de quelque idée supérieure. Elle s'apercevait
-qu'en définitive c'est pour le jugement
-des autres que nous faisons ce que nous croyons
-le plus intime et le plus personnel.</p>
-
-<p>Désormais, en passant devant la loge de la
-concierge, elle s'arrêtait, ce qu'elle ne faisait pas
-avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que,
-jamais auparavant, elle ne songeait au courrier,
-tandis qu'à présent elle attendait continuellement
-une lettre. Elle ne voulait pas toutefois avoir l'air
-d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier
-cas provoquait chez la concierge une singulière
-expression de physionomie. Et Élise redoutait de
-paraître parler à madame Courvoisier pour le
-plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau
-supplice chaque fois qu'elle descendait de son
-appartement ou y remontait. En outre, depuis
-que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait
-dans la rue, oui, même à cette époque de l'année,
-à des personnes qu'elle avait connues au temps
-où elle était «&nbsp;du monde&nbsp;» ; et elle en éprouvait
-de la gêne. Auprès de son amant, sans doute, ne
-les voyait-elle pas? Alors elle imagina de sortir à
-une heure où l'on ne sort pas.</p>
-
-<p>Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre
-midi et une heure, ou le soir, très tard, après son
-dîner, à huit heures. Elle trouvait alors dans la
-loge les concierges attablés, et aussi un monsieur
-d'une soixantaine d'années, le rédacteur à <i>l'Écho
-du Parlement</i>, vieux célibataire, pauvre et gourmand,
-qui appréciait la cuisine de madame Courvoisier.</p>
-
-<p>Il arriva que, le mari étant absent et madame
-Courvoisier à la porte de la rue afin de reconduire
-une personne qui venait de visiter quelque
-appartement, ce fut le journaliste sexagénaire
-qui eut à répondre à Élise : il avait vu une lettre
-à son nom ; la concierge devait la tenir dans sa
-poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place&hellip;
-Et il eut la bonté de se lever de table, de chercher.
-Élise se confondait en excuses. Il se déclarait
-trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient
-un homme d'une excellente éducation ; et,
-ayant sa petite vanité, afin de ne pas être pris
-pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se
-présenta : «&nbsp;Benedict Angelus, rédacteur&hellip;, etc.&nbsp;»
-<i>L'Écho du Parlement</i> était un journal d'ancienne
-date, sérieux, et renommé de tout temps par une
-rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à
-Granville ; Élise dit qu'elle avait vu la feuille
-célèbre dans la maison paternelle, depuis son
-enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La
-connaissance était faite. Dorénavant Élise ne vit
-plus M. Angelus dans la loge sans lui adresser un
-sourire ; et lui, dans la rue, la saluait.</p>
-
-<p>Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre
-mesure à Élise, qui voyait en M. Angelus un juge
-de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se
-méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre
-le petit incident à M. Le Coûtre, qui n'y attacha,
-lui, aucune espèce d'importance.</p>
-
-<p>Mais, depuis les premières paroles échangées
-entre M. Angelus et Élise, le vieux rédacteur à
-<i>l'Écho du Parlement</i> déposait pour elle, chaque
-soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De
-quoi il fallut naturellement le remercier. Il était
-d'une si parfaite politesse, et même il se montrait
-si respectueux, que, chez la jeune femme,
-l'appréhension du début de leurs relations tomba ;
-elle n'éprouva même pas d'embarras lorsque,
-ayant lu le premier article de M. Angelus, elle
-dut en complimenter l'auteur.</p>
-
-<p>M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux
-avait donné un nom fleurant l'encens et évoquant
-des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait
-lui-même, car il signait «&nbsp;Fra Angelico&nbsp;» des
-feuilletons touchant les Beaux-Arts, et qui, peu à
-peu, grâce à la liberté que leur avait donnée l'estime
-publique, débordaient sur le domaine de la
-littérature et de la morale. C'était un homme
-érudit, de grand sens et de beaucoup de goût ; il
-savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise,
-qui, en qualité de fille bien élevée, et de peur de
-s'embourber en quelque ouvrage dangereux,
-n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans
-le feuilleton qui traitait de la supériorité des
-styles français, des choses qui se rapportaient à sa
-situation présente! Elle ne le dit pas à l'auteur,
-mais put lui avouer sans flagornerie que l'article
-l'avait intéressée. Les colonnes de Fra Angelico
-étaient toujours encadrées par un gros trait au
-crayon bleu.</p>
-
-<p>Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en
-M. Angelus, Élise découvrit que c'était qu'il
-n'avait pas l'air de la prendre en pitié, comme faisait
-madame Courvoisier, par exemple, de qui il
-recherchait le fricot. Son esprit cultivé, sa situation
-d'écrivain masqué, sa pauvreté même, &mdash; car
-le relatif succès dans un journal grave procure
-rarement la fortune, &mdash; et le contentement de son
-sort modeste, le plaçaient au-dessus de toutes les
-conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie
-locataire qui vivait seule dans un appartement du
-temps de Béranger ; et, garanti par son âge et sa
-mine contre toute interprétation équivoque de ses
-relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir
-au caractère aventureux de la rencontre. Il craignait
-seulement que celle qu'il nommait à part
-lui «&nbsp;sa nouvelle amie&nbsp;» fût peu flattée s'il lui
-parlait dans la rue, &mdash; et c'était là seulement qu'il
-pouvait lui parler, &mdash; à cause de l'habit trop médiocre
-qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui
-n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé
-et la barbe mal taillée, estimait ces particularités
-propres à écarter d'elle d'emblée, dans la rue, toute
-ancienne et inopportune connaissance. «&nbsp;Je croiserais
-mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait
-de moi!&hellip;&nbsp;» Et elle en était bien aise.</p>
-
-<p>La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs
-toute sa valeur que du fait qu'elle était
-unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait
-le journal par acquit de conscience, et le feuilleton,
-de temps à autre, où elle trouvait parfois matière
-à soutenir ses rêveries. Puis la pittoresque figure
-du journaliste venait à son secours dans sa correspondance
-avec Jean-Marie, qu'elle-même se
-prenait à juger trop uniquement sentimentale et
-peut-être fastidieuse pour son destinataire. La
-figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la
-burlesque, fournissait un élément d'échange. Et
-quand Élise était par trop mélancolique, ou même
-désespérée par les retards de Jean-Marie à décider
-de son retour, de peur de l'importuner par les
-seules lamentations de son c&oelig;ur, elle recourait à
-quelque nouveau croquis d'après la figure de
-M. Angelus. Le bon M. Angelus ne se doutait pas
-de l'usage singulier qu'on pouvait faire de sa personne,
-de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon
-et des innocents désirs de son estomac à la
-table du ménage Courvoisier! Fra Angelico, du
-fameux journal où écrivit l'élite du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
-servait de succédané à l'aliment d'amour dont
-manquait, par suite d'une délicate attention
-supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.</p>
-
-<p>Il servit à autre chose.</p>
-
-<p>A mesure que se prolongeait à Granville le
-séjour de M. Le Coûtre, Élise, à qui il était interdit
-de se fixer une date pour le recommencement
-de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville
-et sentait naître en elle une nostalgie de
-Granville plus vive que celle dont avait souffert
-son amant avant d'y succomber. C'était un sujet
-auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions
-en ses lettres, M. Le Coûtre ayant toute
-prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il n'avait
-dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement
-de la saison. Elle jeta, comme par hasard,
-le nom de Granville, lors d'une rencontre qu'elle
-eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très
-bien Granville : il connaissait tout. Il lui promit
-de lui communiquer un feuilleton déjà vieux de
-quelques années, où il étudiait l'église de la
-haute-ville et les remparts, un autre où il était
-question de Saint-Pair, village dont les La Hotte
-portaient le nom, et de l'accès au mont Saint-Michel,
-le but des excursions d'enfance d'Élise et
-de ses frères. M. Benedict Angelus avait un nom
-à être tombé du ciel : il en venait, c'était évident.</p>
-
-<p>Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton
-qui ne pouvait qu'achever d'instruire un homme
-si expérimenté sur l'état d'esprit d'une jeune
-femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela
-va sans dire, qu'Élise avait fui son mari et pris
-un amant ; il n'ignorait pas que cet amant était
-pour le moment à Granville ; mais ce que madame
-Courvoisier, l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à
-apprendre à personne, c'était la façon dont Élise
-aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour
-madame Courvoisier l'homme qui convenait à
-Élise, madame Courvoisier n'admettait pas qu'Élise
-aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart
-d'heure de conversation, le très avisé journaliste
-acquérait la certitude qu'il s'agissait, au contraire,
-de la part d'Élise, d'un amour éperdu. Il suffisait
-d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour
-qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut
-que celui-ci y loge son amie. Nulle description de
-Granville, lieu d'ailleurs pittoresque, n'approchera
-de l'enchanteresse image qu'une pauvre
-jeune femme peu lettrée évoquait en marchant à
-côté d'un vieux feuilletoniste, sous les arbres du
-quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère
-en rappelant ses années de jeunesse, le casino
-de bois, la plage de galets, la dune, le cours Jonville
-et même le port et les îles Chausey : elle ne
-croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le
-Coûtre. Cependant, trois mois auparavant, quand
-M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la saison
-d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des
-choses, que ne lui avait-elle pas dit contre la
-ville même qu'elle avait, disait-elle, assez vue, où
-elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait
-aucun charme!</p>
-
-<p>M. Angelus comprit rapidement que, quelle que
-fût la séduction de Granville, ce n'était pas sur
-son savoir archéologique touchant la vieille église,
-les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il
-convenait d'insister pour se placer à l'unisson
-avec sa compagne. En fait d'érudition, il recourut
-à la connaissance du c&oelig;ur humain, plutôt ;
-et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla
-adroitement des réflexions et sentences, parfois
-empruntées à nos moralistes, et parfois originaires
-de son propre cru, et qui avaient trait
-aux sentiments que les hommes nous inspirent
-plus sûrement que les paysages. Et, comme il
-était discret et suffisamment habile, il s'aperçut
-qu'Élise le suivait sur cette pente étrangère en
-apparence seulement, car en fait le sujet ne changeait
-point pour elle.</p>
-
-<p>Il en résulta chez cet homme, accoutumé à
-la compagnie des sceptiques, un étonnement
-d'abord, puis une sympathie pour une âme trop
-éprise et, par conséquent, vouée à quelque
-insigne malheur.</p>
-
-<p>Leurs entrevues étaient courtes, comme il
-convenait, dues seulement au hasard, mais secrètement
-recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus
-procurant par sa conversation quelque soulagement
-à Élise, Élise intriguant M. Angelus par
-son cas peu commun, par sa qualité de femme
-jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.</p>
-
-<p>C'était la première fois qu'Élise entendait des
-propos plus élevés que ceux du commun, mais,
-comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme,
-elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs,
-elle eût été aussitôt intimidée par lui et l'eût
-juché à une grande altitude. Mais il avait coutume
-de dire des choses originales et souvent profondes
-sur le même ton qu'il eût dit : «&nbsp;Madame,
-le temps se couvre ; avez-vous pris un parapluie?&nbsp;»
-Et personne n'y faisait attention.</p>
-
-<p>L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne
-pouvaient pas parler du sujet qui précisément les
-unissait et inspirait leurs entretiens, car on était
-à une époque où le goût de la ligne la plus courte
-ne nous avait pas encore habitués à franchir, fût-ce
-avec brutalité, les obstacles. On a aimé longtemps
-les chemins sinueux qui contournent la
-place ; on s'y est attardé à cueillir mainte fleur
-exquise que nous ne connaissons plus, et ces atermoiements
-et ces précautions semblent aujourd'hui
-ridicules.</p>
-
-<p>Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement
-elle les immolait à son amour, toutes les
-fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes, par
-exemple : de ses parents, ou bien de gens d'une
-autre condition qu'elle. Mais elle se fût jugée
-déshonorée de dire nettement : «&nbsp;j'ai un amant&nbsp;»
-à M. Angelus, rédacteur à <i>l'Écho du Parlement</i>,
-qui cependant le savait, ce dont elle n'avait pas
-le moindre doute. Elle l'eût trouvé malappris s'il
-avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle
-n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de
-ses plus vifs désirs eût été que cette glace tout
-artificielle entre eux fût rompue.</p>
-
-<p>Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au
-moment où il sortait de la loge, après son déjeuner,
-et qu'elle avait poussé avec lui la promenade
-jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord
-de l'eau, elle vit sortir tranquillement du Jardin,
-traverser le quai et s'engager sur le pont de Solférino, &mdash; et
-son compagnon, tout en discourant,
-vit comme elle, &mdash; qui? Un homme grand,
-robuste, la mine fraîche et dorée : M. Jean-Marie
-Le Coûtre.</p>
-
-<p>M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant
-pas le fil de son discours, car il était
-fort étonné ; mais Élise perdit complètement la
-tête. Elle était devenue livide ; elle n'entendait
-plus rien de ce qu'on lui disait. Elle avait très
-bien vu que M. Angelus reconnaissait son amant.
-Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus : «&nbsp;Au
-revoir, monsieur&hellip;&nbsp;», le planta là et courut derrière
-Le Coûtre, qu'elle rattrapa sur le sommet de
-la courbe du pont.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez
-pas avertie!&hellip;</p>
-
-<p>M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait
-point prévenue parce qu'il ne voulait pas lui
-adresser un télégramme de là-bas.</p>
-
-<p>Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il
-marchait, la canne à la main, sans sacoche, sans
-manteau, sans poussière sur son vêtement. Mais
-elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus,
-car elle percevait ces particularités à peine ; le
-doute n'avait pas pénétré en son âme, et, d'ailleurs,
-la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où, et
-quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence.
-Elle suffoquait ; elle dut s'appuyer contre
-lui. Et lui, lui disait : «&nbsp;Tenez-vous! Prenez
-garde!&hellip; Nous ne sommes pas chez nous&hellip;&nbsp;» Il
-était réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par
-la terreur d'être aperçu dans la ville en compagnie
-d'une femme, surtout d'une femme qui se compromettait
-si aveuglément, surtout d'Élise.</p>
-
-<p>Ces précautions, cette réserve extrême, cette
-possession de soi firent, par contraste, souvenir
-Élise de la désinvolture avec quoi elle venait de
-planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis,
-par analogie, des réticences qu'elle-même s'imposait
-à d'autres moments avec le même M. Angelus.
-Elle ne lui eût jamais dit : «&nbsp;J'ai un amant&nbsp;»,
-mais elle venait devant lui de se jeter sur cet
-amant! Et, chose singulière, au vif même du
-chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente,
-elle eut presque un sourire. Elle souriait et se
-moquait d'elle-même. Inconséquences des natures
-façonnées par l'éducation et qui gardent par
-hasard une spontanéité, une fraîcheur.</p>
-
-<p>Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre
-le trop chaleureux élan de sa maîtresse, la tutoya
-en passant devant l'étalage d'un bouquiniste qu'il
-connaissait!</p>
-
-<p>On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient
-sur le sol de l'antichambre, mais vidés, le linge
-et les effets rangés dans les armoires.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand es-tu là? demanda Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis hier, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il était de retour depuis la veille, et il n'avait
-pas cherché à la voir.</p>
-
-<p>Elle fut ébranlée en toute sa chair ; c'étaient
-deux grandes émotions successives trop rapprochées ;
-elle tomba dans un fauteuil et pleura.</p>
-
-<p>Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse ; il
-bourra sa pipe, l'alluma et attendit.</p>
-
-<p>Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa
-de la poudre, et elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne te ferai pas de scène.</p>
-
-<p>Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se
-contint et s'apaisa. Il ne disait rien, car il était
-maladroit au mensonge, et la vérité, il sentait que
-mieux valait la taire. Celle-ci était cependant
-simple : ayant repris coutume à sa vie de garçon,
-entièrement libre, il n'était pas plus fâché
-de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé,
-qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente
-du train.</p>
-
-<p>Et Élise songeait : «&nbsp;Je ne lui dirai pas, non,
-je ne lui dirai jamais le mal que son absence a pu
-me faire. Cela l'ennuierait, simplement&hellip; Et
-toutes ces minutes, toutes ces heures comptées
-sur le cadran de ma pendule, et ces jours et ces
-nuits rayés de ma vie&hellip; Pourquoi, tout cela?
-Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà
-revenu&hellip; et qu'il n'est pas pressé!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé
-l'image aimable que faisait Élise dans le fauteuil,
-fut content d'avoir une jolie et bien charmante
-femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis
-longtemps ; et, sans paroles, il se pencha vers
-Élise, qui en fut trop heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>M. Le Coûtre était resté bel et bien près de
-deux mois absent. S'il eût annoncé avant son
-départ l'intention de prolonger ainsi son voyage,
-Élise fût partie pour Granville en même temps
-que lui, à tous risques. A son retour, il éprouva
-pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui
-rappelait les premiers temps de la liaison et qui
-eut tôt fait de replonger Élise dans une complète
-griserie. Cependant il cachait mal ses arrière-pensées.
-Il était soucieux. Élise attribua cela à
-l'état de ses affaires. Non, elles allaient relativement
-bien, malgré la perte de deux bateaux dans
-l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux
-pauvres hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve?
-à leurs familles? Nullement. Il était
-ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville
-on jasait&hellip;</p>
-
-<p>Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie
-apprit à Élise que personne ne parlait plus d'elle
-ni à monsieur ni à madame de La Hotte&hellip; Elle
-sentit son estomac se contracter, mais chassa une
-douloureuse pensée.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à
-mes parents et à moi. Mais toi?</p>
-
-<p>Il sursauta. Il était de petite ville ; et il apprit
-à Élise la peine qu'un homme peut y souffrir,
-tout comme une femme, dont les m&oelig;urs sont
-irrégulières.</p>
-
-<p>On jasait. Tout le monde, à Granville, savait
-qu'Élise avait fui le domicile conjugal ; quelques
-personnes n'ignoraient pas qu'elle fréquentait
-M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le
-savaient-elles pas déjà? En réalité, toutes l'avaient
-entendu dire, mais beaucoup estimaient la chose
-peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas
-autrement flatté ; il disait à Élise : «&nbsp;Votre réputation
-n'est sauvée, en somme, dans la majeure
-partie des esprits, que parce que vous aimez un
-homme qui n'est ni beau ni jeune&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Cela mettait l'amoureuse en rage :</p>
-
-<p>&mdash; Je t'adore, disait-elle ; tu es beau, tu es
-jeune.</p>
-
-<p>Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps
-à Granville à cause des racontars qui le
-poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des
-allusions sournoises ; sur le port, on lui tapait
-sur le ventre ou l'épaule en le nommant «&nbsp;gros
-paillard&nbsp;». Il le dit à Élise afin qu'elle ne lui
-demandât plus : «&nbsp;Qu'est-ce que ça peut te faire?&nbsp;»
-En effet ces précisions et cette interprétation,
-par le vulgaire, d'un amour si grand, la blessaient.</p>
-
-<p>L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce
-que, pour lui, désormais, Granville n'était plus
-Granville ; il n'y sortait plus le nez au vent, bon
-garçon connu avantageusement de tous, serrant
-la main d'un chacun, croisant d'un regard franc
-le premier venu, sur la digue, sur le cours, et
-sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis
-quinze ans aux propositions qu'on lui adressait de
-se présenter aux suffrages de ses concitoyens
-pour les élections municipales. Cette année, on
-ne lui avait adressé aucune proposition. Quelques
-messieurs, d'un &oelig;il malin lui avaient dit, faisant
-allusion tout au moins à sa longue absence :
-«&nbsp;Vous, vous n'êtes plus d'ici&hellip;&nbsp;» Certains l'appelaient
-«&nbsp;le Parisien&nbsp;» et d'autres «&nbsp;le citoyen de
-Babylone!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du
-centre de ses affaires, de son atmosphère. Il
-n'était pas homme à en éprouver de ces dépits
-qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent.
-Il possédait un épais fonds de bonhomie ;
-il avait simplement du chagrin.</p>
-
-<p>Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou
-seulement de le supporter était d'en faire confidence.
-Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa
-maîtresse?</p>
-
-<p>Il le lui confia abondamment ; il ne garda rien
-pour lui ; quelle que fût la difficulté qu'elle eût
-d'abord à comprendre qu'il pouvait être sérieusement
-atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne
-plus ignorer que son amant avait perdu ce qu'il
-tenait pour le plus cher au monde.</p>
-
-<p>La confession était faite si spontanément, avec
-tant de naturel et d'innocence, qu'Élise ne put
-un seul instant le soupçonner de lui faire grief, à
-elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi
-trop aimante pour penser que l'autre pût l'aimer
-moins, c'est-à-dire n'être pas encore heureux,
-infiniment heureux, malgré les ennuis que
-l'amour lui pouvait causer. Les ennuis? est-ce
-qu'elle n'en avait pas, elle? Cependant, qu'étaient-ils
-pour elle en comparaison d'une seule entrevue?</p>
-
-<p>En vérité, tout ce que son amant lui racontait
-ne l'atteignait pas elle-même, dans le fond intime
-de son c&oelig;ur, et elle croyait sincèrement que les
-baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait
-entre ses deux bras toujours prêts à l'étreinte
-valaient bien Granville.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier
-à Jean-Marie le chagrin éprouvé par lui à Granville.
-Ce chagrin n'était que le résultat d'une
-impression éphémère dans un milieu hostile à
-toute liaison. Quoi d'étonnant qu'une nature précisément
-honnête en eût été influencée? Élise,
-incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas
-diriger les sentiments de son amant? Elle y
-songea et elle trouva d'instinct, dans ses réserves
-de femme, les moyens d'arriver à une telle fin.
-Ainsi, cette femme dotée de la meilleure éducation
-et destinée plus qu'aucune à la vie régulière,
-était poussée &mdash; une fois engagée dans
-l'amour &mdash; à employer les procédés d'action
-propres aux créatures dont le métier est de
-séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si
-élevée que semblât à son esprit la passion dont
-elle environnait Jean-Marie, dès l'instant qu'elle
-était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul
-et aux particulières exigences du tyran qu'elle
-sacrifiait ; et elle en adoptait toutes les m&oelig;urs,
-en les improvisant à son insu, avec une touchante
-inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait
-sans pitié et sans nulle considération, sous les plus
-beaux prétextes, un homme à la voie tracée aussi
-à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes
-prolongées, et par ce goût de la vie civique
-qui s'empare de bon nombre d'entre nous à un
-certain âge.</p>
-
-<p>Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené
-jusqu'à le préciser ; mais aussitôt hors de vue de
-la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents du
-large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du
-port, dans sa barque de pêche, parmi les matelots
-au milieu desquels il aimait à s'attabler, et à ses
-îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui
-semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour,
-il lui suffit de quelques jours pour se soumettre à
-l'emprise de sa jolie maîtresse ; il s'étonna même
-d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille
-tendresse ; il se reprocha d'avoir durement négligé
-Élise ; il voulut faire quelque chose pour elle ; et,
-comme, après tout, la plupart de ses amis de café
-n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable
-amoureuse quelques soirées par semaine.
-Ils dînaient ensemble ; ils passaient ensemble les
-heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne
-s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de
-ces heures.</p>
-
-<p>Grave concession qu'il devait être difficile de
-retirer, même après le retour des amis. C'était le
-fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait plus
-étroitement la porte. Danger des réactions : on
-décide de se libérer et l'on redevient prisonnier
-davantage.</p>
-
-<p>Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de
-la fuite à Granville, et, en amante, par définition
-insouciante du lendemain, elle s'abandonna à sa
-joie.</p>
-
-<p>Ce furent ses beaux moments, son triomphe.
-L'automne fut radieux pour elle. Et quand l'hiver
-revint et que revinrent aussi les amis de Jean-Marie,
-elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir
-celui-ci près d'elle : il avait eu le temps de
-contracter des habitudes. Il faisait sa partie de
-dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise,
-qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café
-qu'il n'en trouvait en aucun endroit de Paris, et
-des breuvages dont elle avait autrefois appris la
-recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer
-la liqueur de cassis et les cerises à l'eau-de-vie
-de telle manière qu'elle était parfois jalouse
-de son &oelig;uvre, se demandant si c'était par la gourmandise
-ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à
-elle tous les jours un peu plus.</p>
-
-<p>Sa personne physique se modifia beaucoup à
-cette époque. Comme un arbre favorisé par la
-saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait
-eu ce résultat que le bonheur présent se trouvait
-plus précieux et plus grand. Celui qu'elle avait
-goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été
-qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires ;
-il avait eu le caractère et le charme
-d'une surprise ; elle y était demeurée dans l'étourdissement.
-Dorénavant, elle était à même d'apprécier
-et la face de son bonheur et son revers
-possible. Cela communiquait une maturité à son
-ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de
-l'affolement, mais commençait à se laisser considérer
-de près, analyser, mesurer à sa juste valeur :
-et loin d'y perdre, il gagnait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Dès lors commença pour Élise une période
-qu'elle nomma elle-même, plus tard, «&nbsp;le temps
-du Paradis terrestre&nbsp;». Son farouche ami était
-apprivoisé : l'animal dompté est plus docile &mdash; ou
-du moins semble l'être &mdash; que celui qui naquit
-familier, à l'ombre de nos communs. Jean-Marie
-subissait le charme d'une amante chaque jour
-embellie et de qui la puissance s'augmentait à
-mesure que diminuait l'ingénuité première. Élise,
-à présent, raisonnait son empire : elle administrait
-son pouvoir ; elle savait quelles libertés il
-convient d'octroyer et tout ce qu'on achète de précieux
-moyennant ces largesses. Elle connaissait
-les points où il convient de ne jamais faire peser
-la tyrannie et ceux où un certain autoritarisme ne
-s'applique pas sans procurer, au lieu d'une douleur,
-un plaisir.</p>
-
-<p>Certes, elle était aussi peu que possible femme
-à abuser de cette lumière nouvelle ; une telle
-science dans la conduite de l'amour n'ayant été formulée
-devant elle en aucune langue, était garantie
-des abus que comporte tout système : c'étaient
-moyens purement empiriques qui ne se superposaient
-même pas à sa tendresse, mais se fondaient
-en elle ; Élise eût été bien incapable de les enseigner
-à ses pareilles ; elle en usait ingénument et
-en parfumait son atmosphère enchantée. Les
-semaines, les mois passaient : comme un peuple
-heureux, Élise n'avait pas d'histoire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par
-semaine à Élise, Jean-Marie subissait les taquineries
-de la «&nbsp;bande&nbsp;». C'est le nom qu'il donnait
-lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie
-de la semaine.</p>
-
-<p>«&nbsp;La bande&nbsp;» était composée d'hommes de son
-âge, à peu d'années ou de mois près, les uns et
-les autres, «&nbsp;dans les affaires&nbsp;», gagnant gros
-pour la plupart, économes toutefois, comme les
-petits bourgeois de ce temps-là, et tous atteignant
-ce moment de la vie où l'encolure dépasse
-43, et où ne connaît plus de limites la ceinture
-du pantalon. Au delà d'un certain embonpoint,
-l'homme infailliblement prend ses aises. C'était
-une petite compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait
-jamais que fort résolue à ne pas se laisser
-«&nbsp;embêter&nbsp;».</p>
-
-<p>Dans «&nbsp;la bande&nbsp;», Jean-Marie Le Coûtre, qui
-passait pour cultiver le mystère, avait bénéficié,
-un temps, de la parfaite discrétion par lui
-observée. Une aventure qu'on ne narre point,
-même aux amis, est interprétée tout d'abord dans
-un sens avantageux. Mais tout s'use ; à Paris, un
-loustic introduit vite un mot plaisant ; le mot
-tourne à la scie ; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude,
-l'obscurité et le silence qui semblent
-d'abord auréoler une princesse, peuvent tout
-aussi bien être tenus pour cacher un laideron&hellip;
-Sans doute M. Le Coûtre n'était pas de tempérament
-à se laisser importuner par une allusion
-désobligeante ; mais l'allusion repoussée, fût-ce
-du haut d'une taille herculéenne, elle renaît sous
-mille aspects inoffensifs. Finalement, sans que
-rien fût d'une façon positive formulé autour
-de lui, Jean-Marie Le Coûtre ne pouvait plus
-ignorer que les moins malveillants l'accusaient
-de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il
-était.</p>
-
-<p>D'autre part, se trouvait parmi ceux de «&nbsp;la
-bande&nbsp;» un important joaillier de la rue Daunou,
-nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le
-Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait
-parfois avec lui. Celle-ci plaisait beaucoup et était
-l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen
-qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle
-de Le Coûtre? La situation de celui-ci en devenait,
-à la longue, difficile.</p>
-
-<p>Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à
-Élise, parce qu'il était assez intelligent pour comprendre
-que le seul remède était de souffrir en se
-taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était
-homme ni à supporter la contrainte, ni à s'écarter
-de son cercle masculin.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais
-songeur?&hellip;</p>
-
-<p>Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion,
-comme s'il eût eu quelque chose d'indigne à proposer :</p>
-
-<p>&mdash; Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas
-tout ce qu'il te faut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il?
-Je t'ai.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu
-prétendes.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? je ne souhaite pas de voir un autre
-être que toi!</p>
-
-<p>C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se
-mordait les pouces en maudissant sa maladresse.</p>
-
-<p>Comme en tous les mauvais cas, il se sentait
-faible, il hésitait, il recourait aux demi-mesures.</p>
-
-<p>Il voyait devant lui une balance ; il en discernait
-le fléau, et les deux plateaux tant bien que mal
-équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait falloir
-ajouter un poids. L'un des plateaux était celui
-d'Élise, l'autre celui de «&nbsp;la bande&nbsp;». Délibérer
-longuement n'était plus possible.</p>
-
-<p>Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré
-à Élise. Sous des prétextes, et même sans
-prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois la
-semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux
-douces gâteries, à la compagnie tendre de sa maîtresse.
-Et il espérait que, accordant davantage
-aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la
-maîtresse. Il consentait plus volontiers à paraître
-lâcheur ou lâché qu'à demeurer en butte
-aux plaisanteries touchant le physique de sa
-belle!&hellip;</p>
-
-<p>Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un
-côté ni de l'autre. Du côté de «&nbsp;la bande&nbsp;» on ne
-lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi.
-Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur ; la
-douleur vraie, muette d'abord, puis s'exprimant
-par ces douces plaintes qui sont pires que des
-cris ; la douleur profonde qui vous touche, vous
-attendrit ou bien vous crispe.</p>
-
-<p>En ces instants critiques, Jean-Marie n'était
-retenu près d'Élise que par la timidité, par l'ascendant
-qu'elle avait sur lui en qualité de
-«&nbsp;femme du monde&nbsp;». Aussitôt que, chez lui, était
-détendu le lien amoureux, c'était par une telle
-valeur qu'Élise gardait son ascendant. Si elle ne
-l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle
-était perdue.</p>
-
-<p>Jean-Marie en vint à commettre un acte qui
-n'était pas conforme à sa nature, mais qui lui
-était offert comme expédient de fortune. Il arrive
-que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation &mdash; tout
-comme, d'ailleurs, à l'inverse,
-l'ivresse du sacrifice &mdash; fassent accomplir à un
-homme un geste exactement opposé à celui que
-l'on pouvait attendre de lui.</p>
-
-<p>Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais
-non de fourberie, ne s'avisa-t-il pas de vanter à
-son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que
-celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!</p>
-
-<p>Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son
-ami Saulieu, célibataire pourvu d'une maîtresse,
-et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou
-crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait
-d'une faveur ; Le Coûtre était timide, chacun
-savait cela ; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout
-de go à une partie carrée&hellip; Outre le plaisir de
-faire un bon dîner, la curiosité piqua le négociant
-Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de
-celui-ci.</p>
-
-<p>Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant
-Lapérouse et s'en trouvèrent bien ; mais
-ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en effet
-donné aucun rendez-vous.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa
-Saulieu à l'oreille de Le Coûtre. Pourtant, la
-cuisine m'a paru fade&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'étonnez!</p>
-
-<p>&mdash; Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour
-donc y allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Heu&hellip; fit Le Coûtre, mal préparé,&hellip; heu&hellip;
-eh! bien, mardi, par exemple.</p>
-
-<p>&mdash; Ha.</p>
-
-<p>Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de
-rien.</p>
-
-<p>Cependant Jean-Marie sentit son c&oelig;ur battre,
-trop fort. Ah! par exemple, voilà qui était nouveau
-pour un gaillard de sa trempe.</p>
-
-<p>Ce colosse fut troublé comme une fillette,
-comme un gamin qui se jette en sa première
-aventure.</p>
-
-<p>Cependant il fallait aller de l'avant.</p>
-
-<p>Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise
-dans un traquenard. De loin, oui, oui, il avait bien
-considéré l'événement comme inévitable. Mais
-l'événement, considéré de près, quelle différence!</p>
-
-<p>Il avait dit : «&nbsp;Mardi&nbsp;», jour qui tombait le surlendemain,
-afin de se ménager le temps, tout
-juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti de
-la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même
-de ne la point préparer, faute du temps qui
-eût été à cela nécessaire, s'il adoptait le parti un
-peu cavalier de ne la pas préparer.</p>
-
-<p>Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.</p>
-
-<p>Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile
-de mal agir. Il fut, durant un jour et demi,
-poursuivi par le remords. Il ne parvenait pas à
-dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir
-d'Élise, il se condamnait aux yeux de sa maîtresse,
-car elle était trop fine pour ne point
-attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation
-de la rencontre, lorsque la rencontre, qu'on
-aurait prétendue fortuite, serait devenue un fait
-accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir
-un état anormal en son amant. Elle le lui
-signala. Il le mit sur le compte de ces si complaisantes
-«&nbsp;affaires&nbsp;» qui sont toujours là pour un
-homme, toutes prêtes à expliquer tout.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches
-trop tard&hellip; Je ne t'en dis rien, mais les soirées,
-de plus en plus fréquentes, que tu passes loin de
-moi, ne te sont pas bonnes!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens!
-nous allons dîner tous les deux&hellip;</p>
-
-<p>Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore
-qu'au lundi. Les deux amants allèrent ensemble
-chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y
-heurtèrent à aucune figure connue. Élise était
-heureuse ; mais elle ne déridait pas Jean-Marie. Il
-pensait à la scène du lendemain, qu'il avait voulue
-et provoquée, et il avait l'&oelig;il du marin qui voit
-descendre régulièrement le baromètre.</p>
-
-<p>Mais, pour Élise, le restaurant était la fête ; et,
-impuissante à rasséréner Jean-Marie, ce fut elle
-qui le lendemain lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Si nous y retournions, qu'en dis-tu?</p>
-
-<p>Par cette parole providentielle, il sembla soulagé.
-La puérilité de cet homme robuste était si
-grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui qui
-entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il
-y avait tant de chances qu'on se mêlât, peu ou
-prou, mais qu'un caprice de la seule Élise décidait
-du sort. Il eut l'astuce de répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas moi qui t'y conduis!&hellip;</p>
-
-<p>Élise était enivrée par la perspective d'un
-deuxième jour de liesse, à passer en compagnie
-de son amant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse,
-et d'assez bonne heure. Beaucoup de tables
-étaient inoccupées encore.</p>
-
-<p>Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage
-des fenêtres, s'installa près de l'une d'elles,
-dans une pièce petite au plafond bas, aux murs
-ornés de peintures vieillottes, et il commanda
-le menu, tout en reluquant les personnes qui
-entraient dans la même salle, celles qui passaient
-par cette salle pour pénétrer dans la suivante,
-et celles même que l'on voyait par la porte
-ouverte, passer directement de l'escalier à la salle
-du fond.</p>
-
-<p>Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le
-potage, que firent leur entrée Saulieu et sa maîtresse.
-Ceux-ci allèrent tout droit à une table
-située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise,
-assise vis-à-vis de Jean-Marie, les voyait et voyait
-surtout la maîtresse de Saulieu, celui-ci tournant
-le dos à Jean-Marie.</p>
-
-<p>Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient
-reconnus et avaient échangé un signe. Jean-Marie,
-d'abord pâle, avait «&nbsp;piqué un soleil&nbsp;»
-comme un collégien.</p>
-
-<p>Nullement troublée, Élise lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Tu les connais?</p>
-
-<p>&mdash; C'est un joaillier de la rue Daunou ; je le
-rencontre à la brasserie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; <i>Elle</i> est bien, dit Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût
-pu préparer Élise, la sonder, savoir ce que lui
-produirait un contact plus rapproché, et menaçant,
-avec un ménage irrégulier comme le sien&hellip;
-A vivre dans l'irrégularité on se donne à soi-même
-de bonnes raisons, mais aux autres?&hellip; Il
-n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.</p>
-
-<p>Élise demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Quel âge lui donnes-tu?</p>
-
-<p>&mdash; A qui?</p>
-
-<p>&mdash; A la femme de ton joaillier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; La trentaine peut-être.</p>
-
-<p>&mdash; Tu la connais donc?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois
-pas ; tu ne l'as pas regardée!</p>
-
-<p>&mdash; Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.</p>
-
-<p>&mdash; Ces messieurs, alors, amènent leur femme à
-la brasserie?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais
-lieu?</p>
-
-<p>Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne,
-ignorait ce détail de m&oelig;urs. Et elle ne
-lui reconnaissait d'ailleurs pas d'importance. Mais
-elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui
-rendait la pareille amplement.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle
-à son ami. Elle est décidément bien.</p>
-
-<p>&mdash; Ils s'adorent, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient,
-mais l'optimisme et la bonne humeur
-d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes,
-lui faisaient tout interpréter d'une manière
-favorable. Son bel appétit reprit. Élise, qui
-regardait toujours le couple, demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'ils ont des enfants?</p>
-
-<p>&mdash; Non, dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; C'est dommage!</p>
-
-<p>Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient
-pas mariés. Après quoi, tout eût été facile : Élise,
-sachant à quoi s'en tenir, les accueillerait ou non.
-Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir? Et il
-ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise
-vers le but qu'il souhaitait d'atteindre en entamant
-l'éloge soit de la jeune femme, soit de Saulieu.
-Mais rien de tout cela!</p>
-
-<p>L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la
-salle du restaurant, les deux couples, seuls,
-étaient là «&nbsp;en partie&nbsp;», et décidés à dîner bien.</p>
-
-<p>Aux autres tables, des clients habituels, appelant
-maître d'hôtel et garçons par leur prénom,
-causant familièrement avec le patron, déjà
-réglaient leur addition.</p>
-
-<p>Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée
-juvénile :</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.</p>
-
-<p>Et cette constatation simplette la fit sourire.
-Jean-Marie était abasourdi, mais troublé encore.</p>
-
-<p>Le moment vint, en effet, où les deux tables,
-seules, demeurèrent occupées. Il fallait parler
-très bas pour qu'on ne s'entendît point de l'une
-à l'autre. Alors le c&oelig;ur de Jean-Marie se reprit à
-battre avec excès ; et celui d'Élise aussi, mais
-pour un motif différent.</p>
-
-<p>&mdash; Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur
-parlerais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Évidemment!</p>
-
-<p>&mdash; Ils t'auraient peut-être invité à leur table?</p>
-
-<p>&mdash; C'est probable. Et puis?</p>
-
-<p>&mdash; Et puis, je te gêne : voilà ce que je constate.</p>
-
-<p>Jean-Marie empoigna de sa main puissante les
-doigts menus d'Élise, et, très sincèrement, il les
-retint avec tendresse.</p>
-
-<p>Élise demeura un moment mélancolique. Elle
-faisait un retour sur elle-même et sur les choses.
-Alors elle eut cette réflexion inattendue, qui stupéfia
-son amant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien la première fois, soupira-t-elle,
-que je regrette de n'être que ta maîtresse!&hellip;</p>
-
-<p>Si une occasion de parler devait se présenter,
-c'était bien celle-là. Jean-Marie n'eût jamais osé
-souhaiter circonstance plus favorable à ses fins ;
-et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté
-finale. Mais il était trop surpris, trop ébaubi par
-la trop belle faveur du destin. Et en outre, comme
-toujours, se présentait l'idée de parler, de s'engager
-dans une explication, de dire par exemple :
-«&nbsp;Nous ne sommes qu'amants? Mais eux aussi!&hellip;
-Alors?&hellip;&nbsp;» Non ; il dit un mot quelconque et
-inutile :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver
-avec des gens qui t'amuseraient peut-être&hellip; Et
-je serais tout de même restée avec toi&hellip;</p>
-
-<p>Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner
-si longtemps et à se donner des palpitations
-comme une femmelette!&hellip; Puisqu'il était encouragé
-par Élise elle-même, et sans bien saisir
-d'ailleurs ce qu'il y avait de charmant dans l'être
-délicat dont il retournait le sort comme une carte
-à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite,
-tout en savourant son café, il mima soudain, vulgairement,
-une scène de Footit et de Chocolat
-qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque.
-La scène était classique parmi les habitués de la
-brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre.
-On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire.
-Et Jean-Marie, prenant tout à coup un
-étrange accent anglais, dit :</p>
-
-<p>&mdash; Allô!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allô!&hellip; répondit sur le même ton Saulieu,
-sans plus bouger que n'avait fait Le Coûtre.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vô bien dîné?&hellip;</p>
-
-<p>Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite
-niaiserie.</p>
-
-<p>La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.</p>
-
-<p>Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu,
-ne sachant pas&hellip; N'avait-elle pas vu les
-choses les plus extraordinaires depuis qu'elle avait
-dit adieu aux m&oelig;urs des siens? N'avait-elle pas
-tout trouvé beau et bien, pourvu que son amour le
-couvrît? Elle faisait la figure d'une jeune femme
-mariée à un étranger et qui assiste pour la première
-fois à une représentation donnée dans une
-langue qu'elle ignore, mais qui est celle de
-l'homme aimé d'elle.</p>
-
-<p>Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction
-de voir son amant rasséréné, rieur, et mieux
-dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne
-l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.</p>
-
-<p>La farce des deux pantins se poursuivait, à
-l'inextinguible joie de l'amie de Saulieu, qui,
-parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du sien
-aux communications téléphoniques. La glace, par
-le moyen de ce jeu, était rompue. Le moyen, après
-cela, de ne pas se rapprocher? Les présentations,
-du moins celles des deux femmes, furent faites en
-bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua
-même pas que son amant disait, non pas :
-«&nbsp;Monsieur et madame&nbsp;», mais «&nbsp;Monsieur Saulieu&nbsp;»
-et puis : «&nbsp;Madame&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise
-ne pensait pas à elle-même, pas davantage à la
-situation, mais seulement à la joie de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Quand on se quitta, Élise dit à son amant :</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même! j'ai un scrupule&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Renfonce-le! dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>Il devenait brutal, comme il était devenu d'une
-assez lourde vulgarité, aussitôt en contact avec
-sa compagnie ordinaire.</p>
-
-<p>Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son
-amie que son scrupule était superflu et que le
-couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus
-régulier que le leur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>&mdash; Non!&hellip; quant à ça! non, dit Élise, je ne me
-vois tout de même pas assise sur la banquette
-d'une taverne, devant un bock, au milieu de la
-tabagie&hellip; Mais, ne te chagrine pas, mon chéri.
-Écoute la solution que j'ai décidé de te proposer
-et qui ne me paraît pas impossible. Voilà :</p>
-
-<p>»&nbsp;Je ne songe pas, bien entendu, à te priver
-d'aller à la brasserie avec ta bande. Tu iras sans
-moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours
-que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh
-bien, pourquoi n'inviterions-nous pas ta bande à
-venir chez moi?&hellip; La pièce qui me sert de salle à
-manger peut se prêter à cette réunion ; j'achèterai
-des verres, des cartes à jouer, je me procurerai
-de la bière&hellip; On pourra à la rigueur compléter
-le mobilier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne
-saura ce que tu peux être gentille!</p>
-
-<p>&mdash; Tu crois que ça leur plairait?</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas de doute&hellip; Ah! oui, mais&hellip; et
-Saulieu?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! Saulieu?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire : Saulieu et Clara?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai
-pas de raisons pour faire la prude&hellip; D'ailleurs,
-et elle se tient très bien, cette petite femme,
-elle est sympathique. A propos : d'où sort-elle?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier
-qui l'a trompée avec toutes ses premières et avec
-quelques clientes et lui a fait mener une vie infernale.
-Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis
-deux, l'amie fidèle de Saulieu qui lui fait mener,
-brasserie à part, l'existence la plus bourgeoise.</p>
-
-<p>Le terme «&nbsp;bourgeois&nbsp;» appliqué à quoi que ce
-fût, mais de non conforme aux lois, faisait toujours
-sourire Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer,
-par son visage fin, quantité de nuances qui, par
-leur nature, devaient échapper à un homme de son
-espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus
-de cela, et il en résultait au contraire au bénéfice
-d'Élise un prestige.</p>
-
-<p>Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement.
-Bien qu'elle eût l'air de tenir l'opération
-comme légère, en fait, l'opération entraînait une
-quantité de petites opérations accessoires. Par
-exemple, il manquait des chaises, un canapé, des
-cendriers, la verrerie, les pots à bière, des plateaux
-et même un tapis dans la pièce dite salle à
-manger. Il manquait des porte-manteaux dans
-l'antichambre. Élise eût-elle jamais pensé être
-exposée à recevoir deux personnes à la fois dans
-son perchoir? Son perchoir représentait pour elle
-la solitude, la rêverie amoureuse pour quoi il
-suffit de peu de matière ; quelque négligence, un
-aspect quelque peu bohème ne la choquaient
-même pas, mais à la condition que ce fût dans la
-solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque rappelant,
-fût-ce du plus loin, les m&oelig;urs de la
-société, s'introduisait en son appartement, il fallait
-à tout prix qu'Élise donnât aux choses un
-aspect traditionnel et classique. Une nécessité
-s'imposait à elle, à savoir : que rien ne manquât.</p>
-
-<p>Et tout manquait! Elle s'en apercevait après
-coup, la proposition de «&nbsp;recevoir&nbsp;» chez elle
-étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie.
-Tout manquait, non seulement dans la pièce destinée
-à accueillir «&nbsp;la bande&nbsp;», non seulement
-dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher,
-où il se pouvait que l'aimable Clara vînt
-ôter son chapeau, se laver les mains ou se trouver
-mal : que sait-on jamais?</p>
-
-<p>Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle
-consacra à cette besogne son temps, ses économies
-aussi, voire davantage. Il est juste d'ajouter
-qu'elle fut ardemment secondée par la bonne
-Mélanie, heureuse de voir enfin du mouvement,
-du monde, d'entendre du bruit, et par madame
-Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire
-ce qu'elle appelait une «&nbsp;femme comme il faut&nbsp;»,
-exultait à la seule pensée que de la «&nbsp;femme
-comme il faut&nbsp;» Élise allait du moins accomplir
-un des gestes essentiels, qui est, disait-elle, de
-«&nbsp;recevoir bourgeoisement&nbsp;».</p>
-
-<p>Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de
-l'être, Élise ne manqua pas d'éprouver la satisfaction
-qui suit un effort accompli ; mais alors,
-c'était, depuis huit jours, le premier moment de
-réflexion qu'elle eût, et il lui semblait, sans
-qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et tout
-ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient
-l'admiration à la concierge et à la servante,
-lui laissaient à elle, par un contraste singulier,
-l'idée de ravage et de ruine&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi?&nbsp;» se demandait-elle. Et elle crut
-que cela provenait de ce que ces meubles, ces carpettes,
-ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient
-l'installation rapide, provisoire, répandaient une
-odeur publique comme, par exemple, un box
-d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des inutilités,
-ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement ;
-elle voulait imiter ce que la vie dépose
-jour après jour et qui, à la suite de longues
-années, communique aux murailles comme aux
-choses un peu de la personnalité des habitants.
-Vieux coussins, gravures anciennes, bibelots
-d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous
-viennent de famille, si muets quand on ignore à
-quelles haleines ils ont mêlé leur brise, silhouettes,
-miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le
-rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta
-des dettes. Pour qui, pour quoi tout cela?
-Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son
-amant? Sans doute, mais exactement pour que
-Jean-Marie demeurât plus étroitement uni à «&nbsp;la
-bande&nbsp;»!&hellip;</p>
-
-<p>Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue
-d'obtenir le résultat le plus opposé à ses fins personnelles
-les plus chères. Elle était venue ici pour
-être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour,
-le moment de voir l'homme qu'elle aimait. La
-nudité de ses trois petites pièces lui avait plu
-parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses
-rêves et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais
-garnies, ne lui rappelaient plus seulement
-Jean-Marie mais une exigence inhérente au caractère
-de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie
-avait des autres et non pas d'elle!&hellip;</p>
-
-<p>Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant
-l'air de construire, elle l'avait fait, c'était afin
-d'éviter un mal plus grand.</p>
-
-<p>Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une
-chaise longue nouvelle, en se reposant du tracas
-de toute une semaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection
-pour sa locataire, montrait le nez sous
-les prétextes les plus inattendus : un fournisseur
-s'était présenté avant l'heure du lever de
-Madame ; on n'avait pas voulu déranger Madame ;
-le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il
-s'agissait précisément d'un objet dont elle avait
-un pressant besoin : une chope à bière qui certainement
-ferait dire à quelqu'un : «&nbsp;Mais on a tout
-ce qu'il faut dans cette maison!&nbsp;» Madame Courvoisier
-mettait à profit l'occasion pour reparler de
-son appartement du haut, avec terrasse et tonnelle&hellip;
-Elle ne l'avait toujours pas loué ; elle
-endossait la responsabilité de le réserver à
-Madame&hellip; Madame changerait bien un peu sa vie,
-un jour ou l'autre&hellip; Madame s'agrandirait&hellip; Le
-moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce
-que «&nbsp;Monsieur&nbsp;» ne serait pas mieux, là-haut, à
-respirer le bon air avec ces messieurs?&hellip; Il n'y
-avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était
-plus agréable que la campagne, où l'on est mangé
-par les insectes, où l'on entend le cri de la chouette
-et les hurlements des chiens à la lune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon.
-Je viens de faire des frais considérables ; pour le
-moment, je n'ai pas le sou.</p>
-
-<p>Cette réflexion avait pour invariable effet de
-faire sourire la concierge. Alors, celle-ci, se retirant,
-ajoutait :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Angelus ne cesse pas de dire
-de Madame que Madame est une femme si intelligente!</p>
-
-<p>&mdash; L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui
-le bonjour de ma part.</p>
-
-<p>Tout était en état, vraiment, autant que choses
-du monde peuvent l'être, lorsque tomba le premier
-soir où les gens de «&nbsp;la bande&nbsp;» étaient
-invités chez Élise.</p>
-
-<p>Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui
-n'était guère dans ses manières, affecta d'arriver
-légèrement en retard, afin de n'avoir point l'air
-de faire le maître de maison. Saulieu et Clara
-étaient là, ainsi qu'un M. Grévillon, caissier principal
-dans une banque. Jean-Marie rencontra
-dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste.
-Il vint encore un nommé Basse,
-simple rentier. Mais trois s'étaient excusés :
-Legérant, principal clerc de notaire ; Juredieu, un
-chemisier connu, et Landais, professeur à Chaptal,
-de tous le plus habile joueur. Ces trois abstentions
-ne furent pas commentées, ce qui parut
-à tous pire que de l'être. Les trois hommes étaient
-des plus assidus à la taverne. Les deux premiers,
-mariés, pères de famille ; le troisième, célibataire
-et même en puissance d'une maîtresse qui venait
-le prendre à onze heures tapant. La maîtresse de
-Landais était cause de l'absence du professeur, on
-le pouvait supposer. Était-ce leurs m&oelig;urs régulières
-qui empêchaient Juredieu et Legérant de
-venir au quai du Louvre?</p>
-
-<p>Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante,
-en une certaine mesure, se trouva alourdie
-par l'incident, qui pesait sur chacun, sans que
-personne l'osât dire.</p>
-
-<p>Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient
-grâce à des soucis de moindre importance,
-et par le babillage de Clara qui, ne se
-mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à
-causer.</p>
-
-<p>Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de
-tout le monde, et il était visible que plusieurs
-regrettaient celle de la brasserie ; de plus, bien
-qu'on eût cru penser à tout, il manquait un
-«&nbsp;jacquet&nbsp;»! Par contre la conversation de Clara,
-contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer,
-ne lui était pas désagréable.</p>
-
-<p>Comme de juste, Clara, seule à seule avec une
-femme nouvelle venue, raconta aussitôt son histoire.
-Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre
-était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta
-volontiers.</p>
-
-<p>&mdash; L'aimiez-vous? interrogeait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne savais pas! répondait Clara&hellip; Aimer
-un homme, j'ai su ce que c'était plus tard&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors, vous n'aimiez pas votre mari?</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être que si&hellip; Une jeune fille qui se
-marie : on aime toujours le mariage, les toilettes,
-les fêtes ; changer de vie n'est pas pénible non
-plus&hellip; Et puis, quand une jeune fille se marie, il
-y a toujours autour d'elle celles qui ne se marient
-pas&hellip; Amour ou non, d'ailleurs, être trompée,
-pour nous, est un vilain coup.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, il y a manière et manière d'être
-trompée. Moi, je l'ai été royalement!</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, disait Élise.</p>
-
-<p>La similitude des cas unit. Clara, quoique plus
-éveillée qu'Élise, était d'âme assez rudimentaire ;
-elle s'était, en sept ou huit années, laissé imprégner
-par ce que son mari d'abord, puis son amant
-avaient de vulgaire. Que ceci eût été insupportable
-à Élise s'il n'y avait eu, entre Clara et elle,
-la similitude des cas!</p>
-
-<p>Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle
-se tenait sur la réserve ; elle laissait parler Clara,
-qui ne demandait pas autre chose ; et elle éprouvait
-une secrète délectation à écouter une histoire
-qui, avec des variantes, ressemblait à la sienne.</p>
-
-<p>Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie,
-en le retrouvant le lendemain, rue Guénégaud,
-ne fut pas : «&nbsp;Pourquoi ne sont-ils pas
-venus?&nbsp;» ni : «&nbsp;Quel ennui que cette bière!&hellip; etc.&nbsp;»
-mais bien :</p>
-
-<p>«&nbsp;Cette Clara est tout à fait bonne fille.&nbsp;»</p>
-
-<p>C'était précisément ce que Jean-Marie attendait
-le moins d'une femme telle qu'Élise. Et il lui
-sembla que toutes les autres difficultés devaient
-s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était
-ce qu'il avait le plus redouté, devenait non seulement
-facile mais agréable.</p>
-
-<p>Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux
-entre les deux amants, elle ne voyant personne,
-lui ne disant que fort peu de chose de ses
-affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne
-connaissait pas. Tout à coup des thèmes à bavardage
-abondèrent. Et qu'ils pussent devenir l'occasion
-de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une
-petite société, munie de ses travers et de tous ses
-inconvénients naturels, se mêlait à eux. Ah! il y
-eut de quoi parler!</p>
-
-<p>Le lendemain de la réunion chez Élise, «&nbsp;la
-bande&nbsp;» allait à la taverne, avenue de l'Opéra.
-Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait
-demandé :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'on vous y verra?</p>
-
-<p>Élise, interloquée, avait dû répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir
-de chez moi.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous
-allez bien chez Lapérouse?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut manger quelque part, avait dit
-Élise.</p>
-
-<p>A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume,
-et les hôtes d'Élise et les trois abstentionnistes :
-le clerc de notaire, le chemisier, le professeur
-à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages
-d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par
-conviction, soit par politesse envers Le Coûtre :</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons passé, hier, une excellente soirée!</p>
-
-<p>A quoi le professeur s'inclinant dit :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai regretté&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons regretté&hellip; firent en se regardant
-le négociant et le clerc de notaire.</p>
-
-<p>Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on
-but comme à l'ordinaire. La conversation, d'ailleurs,
-entre ces messieurs, était maigre. Elle se
-trouvait provoquée d'une manière intermittente
-par une réflexion de Clara, qui, regardant autour
-d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara, peu politique
-de nature, et nullement réservée, ne voyait,
-elle, aucun obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée,
-et elle disait les choses comme elles lui
-venaient : par exemple qu'elle se «&nbsp;rasait&nbsp;» moins
-dans une maison particulière que dans un lieu
-public, ou bien que madame&hellip; &mdash; elle avait oublié
-le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre &mdash; que
-madame Destroyer était une femme très sympathique.</p>
-
-<p>A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé
-s'il eût été certain qu'ils fussent agréés du
-professeur, du chemisier et du principal clerc.
-Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de
-tenir la soirée comme n'ayant pas eu lieu. Des
-autres même, Clara obtenait à peine un acquiescement,
-car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes
-était considérable. Quand le professeur
-fut parti, à onze heures précises, avec la petite
-Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la
-compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois
-une détente. On était moins gêné, semblait-il,
-en présence des deux hommes mariés et pères de
-famille. On parla ouvertement de menus incidents
-de la soirée ; on chargea Le Coûtre de donner des
-conseils à sa «&nbsp;charmante amie&nbsp;» à propos de la
-bière. Mais personne ne se risqua à dire : «&nbsp;Nous
-sommes invités chez madame Destroyer, mardi :
-viendrez-vous cette fois?&nbsp;»</p>
-
-<p>Et la situation demeura identique, toute la
-semaine. Nul progrès, nul recul. Même incertitude
-touchant ce que pensaient ou préméditaient les
-trois personnages ; même déférence des autres vis-à-vis
-d'eux : même mémoire reconnaissante et
-charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait quitté
-un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait
-qu'en son absence quelque chose aurait été dit.
-Mais, à son retour, le lendemain, il semblait bien
-que rien n'avait été dit : on l'eût vu écrit sur le
-seul visage de Clara.</p>
-
-<p>Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie
-et lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous, vous avez une amie «&nbsp;chic&nbsp;»!</p>
-
-<p>Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara
-regardait Jean-Marie, l'examinait avec un regard
-d'enfant, et avec une inconscience cruelle d'enfant,
-lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une
-chance!&hellip;</p>
-
-<p>Était-ce influence des opinions répétées de
-Clara? Était-ce impression réellement éprouvée
-par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise?
-Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois
-boudeurs, recevait un rehaut du fait de posséder
-une telle amie. On l'enviait, c'est possible ; on
-s'expliquait mal sa chance, c'est certain ; mais à
-tout prendre il gagnait. Et il le sentait bien. En
-tout cas, de «&nbsp;la bande&nbsp;» s'il avait pour lui une
-majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour
-lui Clara, &mdash; la femme, &mdash; ce qui est beaucoup.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc
-de notaire et le chemisier firent entendre, chacun
-de son côté, qu'ils étaient précisément retenus le
-mardi suivant. On eut donc, avant la seconde
-soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.</p>
-
-<p>Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.</p>
-
-<p>Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette
-triple abstention renouvelée, et d'ailleurs aggravée
-par le mutisme de ces messieurs, que les deux
-hommes mariés et pères de famille se refusaient
-à aller chez une femme séparée de son mari et
-notoirement la maîtresse d'un de leurs amis. Le
-professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y
-rendre par ses habitudes de maniaque, à moins
-que ce ne fût par une antipathie ou un dédain
-secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente
-camaraderie des cercles, de ces sentiments
-cachés qui se manifestent pour peu que surgisse
-une occasion étrangère à la coutume du
-lieu.</p>
-
-<p>Quelle allait être la répercussion de ce parti
-pris des trois abstentionnistes sur le succès des
-soirées chez Élise? Une première conséquence
-était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de
-la jeune femme, devaient se renouveler deux fois
-la semaine, étaient réduites à être hebdomadaires.
-Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du
-sort de la prochaine.</p>
-
-<p>Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux
-abstentions nouvelles s'ajoutèrent aux trois premières.
-Il est vrai que l'une était celle du rentier
-Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après
-l'absence exigée par le deuil, quel parti Basse
-adopterait-il? On demeurait d'ici-là en suspens.
-La seconde était celle de Grévillon, le caissier,
-appuyée sur un prétexte futile.</p>
-
-<p>Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur
-Wormser, Saulieu et Clara. Plutôt que de
-faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent
-jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire
-à la manille, car les échecs, les dames, le
-jacquet, &mdash; la pauvre Élise avait fait emplette d'un
-jacquet! &mdash; ne pouvaient occuper que deux de ces
-messieurs sur trois qu'ils étaient y compris Jean-Marie.
-On finit par une partie de dominos. La
-bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net,
-une atmosphère de défaite.</p>
-
-<p>Clara, insensible aux événements, se montrait
-de plus en plus enthousiasmée des grâces d'Élise ;
-que ces messieurs fussent nombreux ou non,
-qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait ;
-elle parlait, elle parlait, elle parlait&hellip;</p>
-
-<p>La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait
-qu'Élise fît dire qu'elle serait encore chez
-elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit sur lui
-de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté
-Élise, qu'il serait obligé de s'absenter dans la
-semaine.</p>
-
-<p>On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si
-ce n'est celle que Clara avait arrachée à Élise de
-faire ensemble un petit tour dans les magasins, le
-prochain samedi.</p>
-
-<p>Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le
-petit appartement garni par elle avec tant de rapidité
-et à si grands frais. Elle parcourut ses pièces,
-où trois personnes étrangères laissaient autant de
-désordre que six ou sept. La table était maculée,
-les verres poisseux, épars sur les meubles ; l'odeur
-nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac
-envahissait la chambre à coucher. De cette réunion
-comme de la précédente, que restait-il, en somme,
-dans le souvenir? Un vain bruit. Et c'était l'échec
-de réunions pareilles qu'elle était réduite à
-déplorer! De réunions pareilles le destin voulait
-que son bonheur dépendît. Oui, elle déplorait
-d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou deux
-fois la semaine, contempler le désordre, les
-objets sordides, le brouillard empesté!</p>
-
-<p>Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un
-rendez-vous l'après-midi, elle se disait uniquement
-ceci : «&nbsp;Pourvu que celle-là n'aille pas me mettre
-en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie!&nbsp;»
-Car elle ne croyait pas au déplacement annoncé
-par celui-ci.</p>
-
-<p>Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du
-dépit éprouvé par Jean-Marie.</p>
-
-<p>Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son
-amant en un tel état d'irritation. Lui si tranquille
-d'ordinaire, si incapable de réaction! C'est qu'il
-avait pris à c&oelig;ur ce projet de réunions, c'est
-qu'il avait satisfait sa vanité d'homme en dévoilant
-à ses amis une maîtresse qui, selon son
-expression, «&nbsp;les enfonçait tous et toutes, eux,
-leurs maîtresses et leurs femmes légitimes&nbsp;»! Ne
-leur avait-il pas fait une proposition très décente?
-car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement avec
-Élise ; Élise était une «&nbsp;femme du monde&nbsp;» digne,
-séparée de son mari et chez laquelle il allait, en
-invité, lui comme eux. Et ces messieurs faisaient
-la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui
-donc prenaient-ils Élise?</p>
-
-<p>&mdash; C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me
-font! disait-il à Élise. Nous allons bien voir!&hellip;</p>
-
-<p>Il voulait les souffleter pour commencer. Après,
-c'était fini avec eux, fini avec «&nbsp;la bande&nbsp;», bien
-fini.</p>
-
-<p>&mdash; Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout
-congestionné ; tu entends : ils ne me reverront
-plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Chut!&hellip; faisait Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi me taire?</p>
-
-<p>&mdash; De peur qu'on n'entende de si grands mots!&hellip;
-Il ne faut jurer de rien. Sait-on comment les
-choses tourneront?</p>
-
-<p>C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui.
-Il l'était si bien qu'il fit le voyage annoncé. Il le
-fit, non pour tenir sa parole, en vérité, mais parce
-qu'il avait besoin d'air.</p>
-
-<p>Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue
-et ses frais, mais l'échec des réunions lui valut
-d'être seule, une semaine durant, c'est-à-dire
-privée de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une
-entreprise qu'elle avait approuvée, évitait de
-monter ; Mélanie hochait la tête et ne cessait de
-déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit
-visite à Élise, lui, totalement désintéressé, étranger
-aux contingences, heureux de pouvoir exposer
-ses idées devant une femme qui l'écoutait et
-paraissait le comprendre.</p>
-
-<p>Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit
-surtout Clara.</p>
-
-<p>La possibilité de fréquenter Élise était un événement
-considérable dans la vie de Clara ; aussi
-en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué
-Élise, n'eût été la «&nbsp;similitude des cas&nbsp;». La similitude
-des cas fournissait des sujets de causerie
-dont le charme était ininterrompu, car chacune,
-en ces sujets plus parallèles que semblables, ne
-percevait que le sien. Et quoique Élise, toujours
-discrète et réservée, donnât peu de voix dans le
-duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait
-elle-même, elle repassait toutes les péripéties
-de son aventure, comme lorsqu'on lit un roman
-où l'on se substitue à l'héroïne ; et, continuant de
-bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle
-se murmurait non moins sincèrement : «&nbsp;Je ne
-suis donc pas seule!&nbsp;»</p>
-
-<p>Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme
-cela était inévitable, invita Élise à venir visiter
-son appartement quai de Béthune. Il s'agissait à
-peine de venir «&nbsp;chez Clara&nbsp;» ; il s'agissait de venir
-«&nbsp;par curiosité&nbsp;» visiter un appartement peu ordinaire.
-Pour Élise, aller là était en effet faire une
-simple promenade. Elle suivait le quai aux Fleurs,
-passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le
-pied dans l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De
-vieilles maisons, une Seine qui, malgré la canalisation,
-conserve encore des airs de gravures de
-Rigaud. On passait devant de grands porches
-décelant une cour ornée d'un tronc d'arbre, d'un
-pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que
-surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant
-le vieil escalier, Élise, à chaque étage, voyait
-en effet se dessiner le bras méridional de l'église
-Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de
-Granville, et du culte de son père pour les
-«&nbsp;vieilleries&nbsp;». Elle pensait à M. de La Hotte,
-à son arbre généalogique, à son culte pour tout
-ce qui concernait la famille et généralement le
-passé, à l'instant même où elle tirait le cordon de
-l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre
-de Clara, femme divorcée, vivant maritalement
-avec le négociant Saulieu!&hellip;</p>
-
-<p>De cette qualité dernière de Clara elle eut la
-révélation nette, en pénétrant dans l'antichambre
-où les cannes, les chapeaux, les pardessus
-d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la
-maîtresse de Le Coûtre ; toutefois jamais elle n'eût
-laissé dans l'entrée, sauf durant le temps d'une
-visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus&hellip;
-Mais Clara accourait, lui serrait tendrement les
-mains, et, aussitôt, l'enchantement de la vue
-emportait toute impression fâcheuse.</p>
-
-<p>Un ciel immense, une éclatante lumière, le
-dôme du Panthéon couronnant les vieux toits de
-la montagne Sainte-Geneviève et de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
-la Seine miroitante, les bateaux ;
-et, du balcon où l'on se porte aussitôt : le chevet
-de Notre-Dame! Quel tableau, plus fait encore
-pour l'esprit que pour l'&oelig;il, ainsi qu'Élise, ignorante,
-en eut l'intuition en pensant immédiatement
-que ce serait un spectacle à montrer à
-M. Angelus.</p>
-
-<p>Revenue de son émerveillement et ayant descendu
-la marche haute qui vous jetait sur le sol
-du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer :
-ce fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires
-de cet appartement.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou
-monsieur Saulieu? demanda Élise.</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons,
-chacun de notre côté. C'est chez un marchand de
-bric-à-brac que nous avons fait connaissance.</p>
-
-<p>Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait
-cru éblouir ces gens-là avec son ameublement
-bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce
-détail son amour-propre, mais, par une supériorité,
-et précisément de détail, Clara tout à coup
-grandissait à ses yeux. L'appartement de Clara &mdash; ou
-de Saulieu et de Clara &mdash; ressemblait à un petit
-musée.</p>
-
-<p>&mdash; Et comment se fait-il, demanda Élise, que
-vous quittiez un si joli nid pour aller vous attabler
-le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?</p>
-
-<p>&mdash; Mais il faut bien voir du monde! répondit
-Clara.</p>
-
-<p>Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour
-reconnaître que son ami, qui aimait follement
-dénicher un bon objet et se le procurer, le contemplait
-peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu,
-fort occupé, ne venait guère là, d'ailleurs,
-que la nuit : il déjeunait au restaurant, y faisait
-venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et
-l'autre à la brasserie jusqu'à une heure avancée
-de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash; Cependant, m'avez-vous dit, vous vous
-ennuyez, à la brasserie? observa Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'ennuie, oui, mais encore moins là
-qu'ailleurs, parce que c'est plein de gens et que
-ça remue&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous avez dit aussi que vous préfériez
-passer la soirée chez quelqu'un plutôt qu'à la
-brasserie?</p>
-
-<p>&mdash; Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de
-chez vous ; ensuite parce que c'était du changement.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez besoin de changement?</p>
-
-<p>&mdash; J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne
-s'ennuie pas, parce que, s'il s'ennuie, je m'ennuie.</p>
-
-<p>&mdash; Avec une charmante amie comme vous, un
-si joli intérieur?&hellip; Que les hommes sont exigeants!</p>
-
-<p>&mdash; Il leur faut une femme, oui ; mais ils ont
-encore plus besoin des hommes.</p>
-
-<p>&mdash; Mais nous : est-ce que l'homme que nous
-aimons ne nous suffit pas?</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas possible, chère madame&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous
-nous contentions d'un homme aimé?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas&hellip; Que nous nous contentions
-de lui, qu'il se contente de nous&hellip; Tout ce que je
-sais, c'est que ça ne va pas comme ça&hellip; Quand
-on se marie, on va faire un voyage de noces :
-c'est ce qui prouve déjà qu'on ne se suffit pas ; et
-dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir du
-monde.</p>
-
-<p>&mdash; Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne
-se marie pas toujours à son gré, &mdash; nous en
-savons quelque chose, vous et moi ; &mdash; mais entre
-amants?</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite
-et pure simplicité.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous comprends pas! s'écria Élise ;
-mais moi, j'aime! j'aime!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara.
-Ah! madame, je ne vous le dirai jamais assez :
-vous m'êtes sympathique!&hellip;</p>
-
-<p>Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la
-tête sur l'épaule ; sa bouche dessinait un sourire
-tendre, peut-être malicieux aussi et peut-être
-pitoyable ; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire
-tout ce qu'ils eussent voulu.</p>
-
-<p>En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle
-éprouvait pour elle un peu de la tendresse qu'on
-a pour une petite fille ; mais la franchise et l'élan
-du c&oelig;ur que l'on ne pouvait manquer de découvrir
-en cette femme lui paraissaient d'une beauté
-supérieure. Clara avait elle aussi son ingénuité,
-puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme
-tant d'autres :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! quel dommage qu'une femme comme
-vous n'ait pas trouvé le bonheur dans le mariage!</p>
-
-<p>&mdash; Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe?
-puisque je l'ai trouvé.</p>
-
-<p>Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant
-pas aisément à quitter si tôt sa nouvelle
-amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli
-décor que faisait le bras droit du transept et le chevet
-de l'église avec un acacia penché, au fin feuillage
-très tendre, elle lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous
-pas?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je reviendrai certainement! dit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à
-déjeuner, je suis seule toujours : Saulieu n'est là
-que le dimanche, &mdash; et encore c'est pour nous en
-aller nous promener ailleurs ; &mdash; viendriez-vous
-déjeuner avec moi?</p>
-
-<p>&mdash; C'est que&hellip; fit Élise hésitante.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec
-vous!</p>
-
-<p>&mdash; Rarement, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!</p>
-
-<p>&mdash; Précisément : il peut arriver d'un instant à
-l'autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! s'il arrive, &mdash; et pour déjeuner avec
-vous, &mdash; dit Clara, vous m'envoyez un bleu ou
-vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai
-pas. C'est dit?&hellip; Alors, pourquoi pas dès demain?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse
-pour moi!</p>
-
-<p>Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger
-de leurs languettes vert clair, innombrables ;
-Notre-Dame se découpait sur un couchant rose
-auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un
-bleu délicat, s'unissait avec d'angéliques douceurs.
-Clara dit à Élise :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne sortez donc pas le dimanche?</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur Le Coûtre est toujours occupé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, vous?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui
-prenait fantaisie de venir me chercher!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-il venu quelquefois?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais j'espère toujours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon
-de la familiarité, mais il faudra que je vous
-embrasse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? dit naïvement Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je n'en ai jamais vu encore une
-comme vous!</p>
-
-<p>&mdash; Moi? dit Élise, c'est bien simple : je suis
-amoureuse.</p>
-
-<p>Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé
-un jour entre deux réflexions : «&nbsp;Il n'y a pas
-beaucoup d'amoureuses&hellip;&nbsp;» ce qui l'avait vivement
-étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde
-irrégulier, l'amour était de rigueur. En somme,
-Clara aimait-elle tant son amant! En déjeunant
-avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée
-par cette question, recueillit une série
-d'arguments favorables à une solution négative.
-Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le tête-à-tête.
-Une autre jeune femme se trouvait là, comme
-par hasard, qui fut présentée sous le seul nom de
-«&nbsp;mon amie Violette&nbsp;». Cette «&nbsp;amie Violette&nbsp;»
-parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un
-«&nbsp;Hubert des Bruyères&nbsp;», romancier pourvu alors
-d'une certaine vogue, mais qu'Élise, très ignorante,
-ne connaissait même pas de nom. Violette
-l'appelait tantôt «&nbsp;Hubert&nbsp;», tantôt «&nbsp;des
-Bruyères&nbsp;», tantôt «&nbsp;le maître&nbsp;», et, comme ces
-mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle
-risqua même un sourd, un discret, un tout menu
-et tout plat «&nbsp;mon mari&nbsp;» destiné sans doute à
-vaincre un préjugé chez Élise, mais un «&nbsp;mon
-mari&nbsp;» si timide, si honteux qu'il ne put même
-pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte, comprit
-à ce «&nbsp;mon mari&nbsp;» que le Hubert des Bruyères
-était seulement l'amant de Violette.</p>
-
-<p>Et, certes, Élise avait encore des «&nbsp;préjugés&nbsp;».
-Elle vantait sa propre liberté ; d'abord, évidemment,
-parce que c'était la sienne ; ensuite, parce
-que cette liberté lui semblait reposer sur quelque
-assise sacrée, à savoir un grand amour. Elle avait
-accepté la liaison de Clara, à la faveur de circonstances
-tout à fait extraordinaires. Elle se
-trouvait mise en rapport, par surprise, avec un
-couple «&nbsp;Violette &mdash; des Bruyères&nbsp;», noms qui fleuraient
-l'idylle et la pastorale beaucoup plus que
-le registre de l'état civil, et cela la faisait regimber.
-Mais, peu à peu, les personnages nouveaux
-sortirent des nuées et se précisèrent. Assurément
-l'union entre Violette et des Bruyères était libre,
-mais elle était féconde ; elle avait produit deux
-enfants. Ce fut Clara qui eut l'esprit de parler des
-enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un
-étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise,
-étaient sans valeur. Élise adopta l'image évoquée
-des enfants. Son instinct la trahit ; elle dit un peu
-vite :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?</p>
-
-<p>Elle était prise. Violette dit :</p>
-
-<p>&mdash; On se donnera rendez-vous et je vous les ferai
-connaître.</p>
-
-<p>Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait.
-Violette sut se montrer aimable à souhait.
-Si elle faisait allusion, régulièrement, et pour
-ponctuer les chutes principales de ses phrases, à
-la renommée de son ami, elle avait le tact de ne
-se point mêler de littérature ; elle citait bien &mdash; la
-plupart du temps en pure perte &mdash; des «&nbsp;noms
-connus&nbsp;» parmi ses familiers, mais ses préoccupations
-allaient à son ménage, sa principale
-coquetterie était de paraître femme comme il faut.
-Son langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le
-défaut d'une éducation première, était appliqué
-comme une dictée, et l'on y sentait les corrections
-qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement.
-Elle avait peut-être eu de la grâce naturelle,
-mais elle l'avait perdue par le souci de la correction.</p>
-
-<p>Élise ne pouvait guère éluder la proposition
-de rendez-vous, puisqu'elle-même avait exprimé
-le regret de n'avoir pas vu les enfants. Et voici
-sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux
-jours après : «&nbsp;Monsieur et madame Hubert des
-Bruyères&nbsp;», portait la carte d'invitation, «&nbsp;seront
-chez eux le&hellip;, etc.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce
-qu'elle devait faire, ils sont donc mariés?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! c'est tout comme&hellip; dit Clara. S'ils ne
-le sont pas, c'est uniquement parce que Violette
-est la femme d'un homme à qui ses croyances
-religieuses interdisent le divorce&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! elle est mariée! fit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Lui aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'était pas heureuse dans son premier
-ménage, dit Clara, et puis elle a eu un coup de
-foudre pour des Bruyères ; il faut ajouter qu'elle
-n'avait pas d'enfants&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est
-un honneur qu'elle vous fait et dont je suis gratifiée
-du même coup : elle vous trouve, elle aussi,
-une femme pas comme les autres. Elle tient à
-vous. Oh! elle ne vous laissera pas échapper.</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien que je tiens à ne voir personne :
-voyons, ma chère petite, pourquoi m'avez-vous
-obligée &mdash; par surprise! &mdash; à connaître cette
-Violette?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je vous en demande pardon! Mais&hellip; on
-ne comprend pas&hellip; on ne&hellip; vous comprend pas!&hellip;
-Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?&hellip;
-Il n'y a personne qui ne croira vous
-être agréable en vous mettant en rapport avec du
-monde&hellip; Venez chez Violette! Ne me jouez pas
-le mauvais tour de ne pas m'y accompagner : je
-n'irais pas sans vous, et ce serait la brouille.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas y aller, dit Élise ; je n'ai pas
-de quoi m'habiller.</p>
-
-<p>&mdash; Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui
-veut. Ce sont des artistes. Les meilleurs, paraît-il,
-ne sont pas les plus cossus. Vous entendrez de
-bonne musique&hellip; Oh! j'aurais une grande déconvenue
-si vous n'y alliez pas!&hellip;</p>
-
-<p>Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se
-laissait pas toucher à fond par le sujet traité. Entre
-ses interrogations et ses gestes instinctifs de
-défense, elle ne songeait qu'à ceci : qu'en rentrant
-chez elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être
-une lettre ou une dépêche de Jean-Marie ; que si
-Jean-Marie lui annonçait son retour, elle enverrait
-certainement au diable les des Bruyères! Non,
-elle ne sacrifierait à qui que ce soit une soirée
-avec son amant.</p>
-
-<p>Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir
-accordé d'importance réelle à l'invitation.</p>
-
-<p>Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la
-maison. Et si elle eut un petit mot de Jean-Marie,
-le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le
-retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle
-ne pensait plus à rien. Elle ne sortait pas, ne parlait
-à personne ; elle somnolait le jour et ne dormait
-pas la nuit.</p>
-
-<p>C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara.
-Clara voulait qu'elle vînt chez les des Bruyères.
-Élise était alors incapable de résister à quoi que
-ce fût ; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit
-à Clara :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'irai.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Lorsque Jean-Marie revint, après une absence
-d'environ trois semaines, il trouva Élise dans un
-état singulier. Elle venait d'assister, la veille, à
-une soirée où elle avait rencontré une quarantaine
-de personnes!</p>
-
-<p>Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement
-habillée, rendue quasi revêche par l'appréhension
-avant son entrée, puis par la soudaine découverte
-du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des
-Bruyères, elle avait plu à tout ce monde, elle avait
-remporté, non seulement sans le vouloir, mais en
-ne voulant que s'effacer et disparaître, un véritable
-succès. On l'avait d'abord trouvée jolie.
-Pourquoi? Parce que, disait-on, elle avait une
-figure, un regard, une teinte de cheveux et une
-taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique
-du moment dans les groupes dits «&nbsp;d'avant-garde&nbsp;»,
-chez les gens de lettres et les artistes.</p>
-
-<p>Cette femme qui venait tout droit d'un passé
-périmé et qui avait paru un peu «&nbsp;province&nbsp;» dans
-le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se
-trouvait répondre exactement au goût de ceux qui
-ne croient qu'aux innovations radicales.</p>
-
-<p>Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée
-néanmoins, comme toute femme en un cas pareil,
-mais furieuse aussi. Elle avait failli dire des paroles
-désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur
-sa tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et
-qui se refusait totalement à comprendre qu'un
-triomphe pût causer du chagrin. Élise avait
-pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les
-ramenait aux quais. Et elle avait pleuré une partie
-de la nuit.</p>
-
-<p>Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle
-si endolorie de ce qui eût été cause
-d'enivrement joyeux pour toute autre?</p>
-
-<p>Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée,
-et elle pleurait. Il est des circonstances où
-notre nature physique s'avise de faire, toute seule
-et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons
-l'à-propos qu'après de longues méditations.</p>
-
-<p>Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta
-ce qui lui était arrivé.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Mais quand je ne serai pas là, il est bon que
-tu aies quelques figures pour te distraire.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Quand je ne serai pas là&hellip;&nbsp;» Tu vas donc
-t'en aller encore?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire : les soirs que je ne passerai pas
-avec toi.</p>
-
-<p>&mdash; Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?</p>
-
-<p>&mdash; Mais là où j'ai l'habitude d'aller&hellip;</p>
-
-<p>Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta
-d'ailleurs pas un mot. Elle constatait que ses trois
-semaines d'absence et de vie sur le port lui avaient
-réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son
-absence!&hellip;</p>
-
-<p>Nulle mémoire en lui des agissements de «&nbsp;la
-bande&nbsp;»! Et il fut évident, dès le premier soir,
-que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à
-la brasserie.</p>
-
-<p>Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle
-lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis fatiguée&hellip; fatiguée!&hellip; Je vais tâcher
-de dormir de bonne heure.</p>
-
-<p>Jean-Marie ne se fit pas prier ; et il retourna
-près de ses amis, à la brasserie, comme si, entre
-eux et lui, rien ne s'était passé.</p>
-
-<p>Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré
-sa fatigue, dormit mal. Ce n'était plus le tumulte
-de la soirée qui se continuait à ses yeux, c'était
-l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville
-où il s'était réfugié pour apaiser son sang
-bouillant, retournait sans arrière-pensée à ses
-habitudes&hellip;</p>
-
-<p>De tous les difficiles efforts tentés pour modifier
-ces habitudes, rien donc ne demeurait ; rien, sinon
-ceci : qu'elle-même, Élise, se trouvait engagée
-dans une voie nouvelle, non voulue par elle,
-certes! et qui lui déplaisait.</p>
-
-<p>Élise se garda de demander, le lendemain, à
-Jean-Marie si «&nbsp;la bande&nbsp;» lui avait fait un accueil
-favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise au
-milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune
-allusion à sa rentrée à la taverne. Mais Élise lui
-ayant dit qu'elle n'avait pas reçu dans la matinée
-moins de trois invitations de la part de gens rencontrés
-chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait
-seulement pas, il lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je serais franchement satisfait si tu pouvais
-dénicher un sujet de distraction.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; De distraction sans toi! dit Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Là n'est pas la question. Comme il y a des
-moments où je ne suis pas avec toi, mieux vaut
-encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que
-te morfondre.</p>
-
-<p>Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à
-pleurer comme s'il n'était pas là. Et elle fut surprise
-par ses larmes qui devançaient encore une
-fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle
-chose. Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la
-destinée incompréhensible.</p>
-
-<p>Peu à peu, seulement, le v&oelig;u exprimé par son
-amant pénétra son âme. Et elle associait l'idée de
-ce v&oelig;u à la présence de trois enveloppes étalées
-sur le petit bureau.</p>
-
-<p>Telle était alors la solution admise par Jean-Marie
-aux difficultés qui les avaient, lui et elle,
-tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir à
-amener «&nbsp;la bande&nbsp;» à la maison, il retournait
-tout seul à la «&nbsp;bande&nbsp;», et il envoyait Élise essaimer
-ailleurs!&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne tenta même pas de protester. Cependant
-elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne me demandes même pas qui sont ces
-gens qui m'invitent?</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Je tâcherai donc de faire leur connaissance,
-dit Élise, amèrement.</p>
-
-<p>Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt
-qu'en eut perlé la première gouttelette, et,
-dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de rage,
-bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois
-invitations.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée,
-Violette, dite madame des Bruyères, lui amena
-ses enfants, qui avaient servi de prétexte à l'invitation
-et cependant n'avaient point paru.</p>
-
-<p>Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle
-goûta un mélancolique plaisir à parler de l'enfant
-qu'elle avait perdu : elle causa avec la jeune
-mère, l'interrogea sur les personnes présentes à
-la soirée et notamment sur celles chez qui elle
-s'apprêtait à aller.</p>
-
-<p>Violette, qui avait débuté par des louanges sur
-ses invités, mit la sourdine aussitôt qu'il s'agit de
-ceux qui «&nbsp;vraiment étaient assez sans gêne&nbsp;»,
-disait-elle, pour «&nbsp;sauter ainsi à la gorge d'une
-jeune femme dès la première rencontre&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre
-place, je ne m'empresserais pas de les satisfaire&hellip;</p>
-
-<p>Élise retint avec peine un sourire étonné.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée
-sont de vos amis?</p>
-
-<p>&mdash; Hubert est homme de lettres, et, comme tel,
-obligé d'étendre ses relations un peu hors du cercle
-de l'amitié proprement dite.</p>
-
-<p>Élise n'obtint point de renseignements plus
-précis et ne tira de son entretien avec Violette
-qu'un avis : il était prudent à elle de s'abstenir.</p>
-
-<p>Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment
-d'humeur, les trois invitations, résolut d'interroger
-Clara.</p>
-
-<p>Elle voyait si fréquemment Clara, depuis
-quelque temps, qu'elle l'appelait par son nom :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! çà, dites-moi, Clara : qu'est-ce que c'est
-que les Van Dortmüde? Qu'est-ce que c'est que
-les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les Torcelli?</p>
-
-<p>&mdash; Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme
-moi, dit Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je
-m'y perds.</p>
-
-<p>&mdash; Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a
-joué de sa musique.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! oui, je n'ai rien compris&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On dit qu'il est très fort.</p>
-
-<p>&mdash; Et sa femme?</p>
-
-<p>&mdash; Sa femme n'est pas sa femme. C'est une
-élève du Conservatoire, très calée.</p>
-
-<p>&mdash; Et les autres?</p>
-
-<p>&mdash; Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à
-Violette.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai déjà demandé à Violette : elle ne m'a
-rien dit.</p>
-
-<p>&mdash; Je parie que vous avez été déjà invitée par
-ce monde-là!</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qui vous donne cette idée?</p>
-
-<p>&mdash; Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous
-répondre. Elle avait jeté sur vous son dévolu. Elle
-a peur qu'on ne vous enlève!&hellip; On vous a invitée,
-avouez-le.</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous devez bien le savoir, Clara ; on
-vous a invitée comme moi, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash; Moi? Jamais de la vie!&hellip; Mais, moi, je n'ai
-été invitée à la soirée de Violette qu'à cause de
-vous!&hellip; Oh! n'allez pas m'en croire jalouse : il
-n'y a pas de quoi!&hellip; Et la preuve que je ne suis
-pas jalouse, c'est que je ne vous dirai pas de mal
-des personnages sur qui vous m'interrogez. Le
-hasard fait que, sans les connaître positivement,
-je les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils.
-Allez chez eux! Allez chez eux, comme vous le
-leur avez promis!&hellip;</p>
-
-<p>Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit
-d'ailleurs assez brusquement l'entretien. Elle était
-piquée.</p>
-
-<p>Élise demeura vis-à-vis de trois invitations
-acceptées d'inconnus, qui allaient la brouiller avec
-Violette et avec Clara&hellip;</p>
-
-<p>Alors, comme une loque, et uniquement pour
-complaire à Jean-Marie, elle se traîna chez les
-Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.</p>
-
-<p>Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui
-contât ce qu'elle avait vu! Non peut-être que ce
-qu'elle avait vu intéressât beaucoup un esprit peu
-curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami
-éprouvait un soulagement à constater qu'Élise ne
-s'appuyait pas exclusivement sur lui. Qu'Élise fréquentât
-un être vivant, une maison quelconque,
-qu'elle trouvât l'emploi de quelques-unes de ses
-heures, il en était allégé, et il allait plus guilleret
-à ses affaires ou à sa brasserie ; il y allait d'ailleurs
-même quand il sentait sur son épaule tout
-le poids de sa charmante maîtresse&hellip;</p>
-
-<p>Et pour faire plaisir à son amant, certes pour
-nulle autre raison, Élise allait traîner son drapeau
-déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par rapport
-à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.</p>
-
-<p>Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait
-dans ces lieux constamment mal à l'aise ; mais
-elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes
-ou de menus faits plus ou moins burlesques,
-propres à distraire Jean-Marie.</p>
-
-<p>Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un
-jeune poète, que l'on nommait Romuald, lui faisait
-la cour, la suivait assidûment chaque fois
-qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait
-nombre de tentatives pour l'accompagner le soir
-en voiture. N'avait-elle pas, en lui rapportant cet
-épisode de ses soirées, espéré rendre son amant
-jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux : il avait
-pleine confiance en la vertu d'Élise. Et, lors de
-leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait embrassée,
-la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il
-lui disait, spontanément :</p>
-
-<p>&mdash; Et Romuald?</p>
-
-<p>Et, comme il lui posait, un beau jour, cette
-question qui tournait à la scie, elle lui répondit ce
-qui était la vérité.</p>
-
-<p>&mdash; Romuald? Je ne le vois plus.</p>
-
-<p>Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle
-s'en inquiétait, non qu'elle fût privée par l'absence
-de l'innocent personnage, mais parce que
-de bonnes langues lui avaient insinué que le
-jeune poète, désespéré des rigueurs d'une femme
-aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait peu de
-foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait
-un peu troublée. «&nbsp;Venez chez moi, lui avait
-dit la narratrice de ce fait divers, et je vous ferai
-rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat
-qui vous donnera tous les éclaircissements&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui,
-embarrassée, ne voulant pas paraître se désintéresser
-d'un malheur qu'elle eût pu causer, après
-tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle
-où le secrétaire du commissariat ne se trouvait
-point.</p>
-
-<p>&mdash; Et Romuald? demandait alors Jean-Marie,
-car l'aventure commençait d'avoir pour lui l'intérêt
-d'un roman-feuilleton.</p>
-
-<p>Un jour que Jean-Marie était venu prendre son
-amie pour l'emmener déjeuner, et que tous deux,
-coude à coude, suivaient le quai menant au Pont-Neuf,
-Élise se trouva nez à nez avec un jeune
-homme qui, au milieu d'une foule d'employés,
-semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle sursauta
-et saisit le bras de son amant.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; c'est Romuald! dit Élise.</p>
-
-<p>Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner,
-par ailleurs, aucun signe d'émotion.</p>
-
-<p>Élise se remit promptement et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a une mauvaise farce là-dessous.</p>
-
-<p>Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans
-souhaiter le moindre ennui à Élise, que l'aventure
-n'eût pas de fin.</p>
-
-<p>Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire
-n'avait pu échapper et qui regrettait d'être
-privée d'Élise, saisit l'occasion de rentrer en ses
-bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une
-après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia
-qu'elle ne pouvait se résoudre à ne plus la
-voir.</p>
-
-<p>&mdash; Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je
-leur pardonne de vous enlever de vive force!</p>
-
-<p>&mdash; Dites qu'ils se servent de moi comme d'un
-bouffon! fit Élise. J'ai la preuve qu'ils se moquent
-de moi. Ils ne me reverront pas.</p>
-
-<p>&mdash; Ce sera un malheur pour eux, dit Violette.
-Mais, quant à se moquer de vous, non! La vérité
-m'oblige à dire que ce n'est pas cela : je sais le
-fond de l'histoire du petit Romuald&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne serais pas fâchée de la connaître.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien simple, dit Violette : ce garçon
-vous compromettait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est bonne! dit Élise : qui est-ce qui
-craint de se compromettre, dans leur monde?</p>
-
-<p>&mdash; C'est précisément pourquoi ils tiennent tant
-à avoir une femme de bonne tenue! Ils ne se
-moquent pas de vous : ils veillent sur votre vertu
-qui leur est précieuse.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, ils avaient écarté Romuald?</p>
-
-<p>&mdash; Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne
-comprenait pas! Il est trop sincère, ce petit!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! il était sincère, lui?</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez que je l'ai recueilli chez moi.
-S'il vous plaisait de le revoir, vous l'y trouveriez!
-il a appris à se conduire.</p>
-
-<p>Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un
-être étranger et tombant de la lune. La compagne
-d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne
-partie du «&nbsp;Tout Paris&nbsp;», qui avait dû connaître
-des gens de toutes sortes, qui avait des raisons
-d'être plus clairvoyante qu'aucune autre, s'imaginait
-attirer Élise chez elle en lui disant qu'un
-gamin nommé Romuald l'y attendait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de
-s'enfermer dans son appartement trop meublé,
-mal meublé, avec les verreries inutiles et les
-grandes boîtes dérisoires qui contenaient les
-jetons du jeu de dames, les pions du jeu d'échecs,
-les cornets et les dés du jacquet et des dominos,
-«&nbsp;petits cercueils&nbsp;», disait-elle, d'une illusion
-qu'elle appelait «&nbsp;la dernière&nbsp;». Pourquoi s'était-elle
-arrachée à sa solitude? Dans l'unique dessein
-de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle
-fût donc volontiers retournée à la solitude,
-aujourd'hui, afin de jouir au moins sans mélange
-du peu qu'il plairait à son amant de lui
-donner!</p>
-
-<p>Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais
-à savoir qu'Élise «&nbsp;sortait&nbsp;».</p>
-
-<p>Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il
-la voyait, c'était pour lui parler des
-«&nbsp;sorties&nbsp;» dont elle avait, à son sens, grand tort
-de s'abstenir.</p>
-
-<p>Elle crut d'abord que ce souci de la voir
-«&nbsp;sortir&nbsp;» répondait à une conception de la vie
-qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît ; il s'ouvrait de si
-peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des
-objections et opposer sa conception personnelle.
-Mais elle démêla peu à peu que c'était chez
-lui simple préférence. A un sentiment, point
-d'objection possible. Elle se soumit donc. Elle
-n'avait plus qu'une phrase, toujours prête :</p>
-
-<p>&mdash; Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te
-faire plaisir!&hellip;</p>
-
-<p>Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination
-et malignité et de la connaissance de l'esprit
-des hommes, dépourvue surtout de jugement en
-tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle
-n'allait pas jusqu'à concevoir que Jean-Marie,
-dans la famille des égoïstes, figurait l'égoïste
-inachevé, le pire : celui qui ne saurait se satisfaire
-s'il s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie
-goûtait beaucoup mieux sa liberté lorsqu'il
-savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à
-déplorer qu'il ne fût pas là.</p>
-
-<p>Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez
-elle, Élise en quelque maison que ce fût, les
-soirées de Jean-Marie à la taverne étaient beaucoup
-plus douces&hellip;</p>
-
-<p>Et Élise sortit.</p>
-
-<p>Car elle en était venue à appréhender d'avoir
-à dire : «&nbsp;Je ne suis pas sortie.&nbsp;»</p>
-
-<p>D'abord frappée par les contrastes entre la vie
-de gens libérés des entraves bourgeoises et celle
-du monde qu'elle croyait avoir été jadis son
-bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui,
-c'étaient bien plutôt entre un monde et l'autre
-les analogies.</p>
-
-<p>Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible
-penchant qu'elle avait à tout confronter avec le
-monde d'où elle s'était évadée. Elle eût éprouvé
-grand plaisir à rendre compte de ses visites
-et de ses soirées si Jean-Marie eût connu lui aussi
-ce penchant ; mais il ne l'avait à aucun degré.</p>
-
-<p>Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce
-qui se passait à la brasserie, et plus du tout de
-Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au
-moins? lui demandait Élise.</p>
-
-<p>Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses
-habitudes. Et cela était bien vraisemblable.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me
-parler de Clara sous le prétexte qu'elle et moi ne
-nous voyons plus!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait
-Jean-Marie.</p>
-
-<p>Une inquiétude, encore confuse, planait sur la
-question de la brasserie et de Clara.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Élise, roulée comme un galet par le flot des
-relations souhaitées par son ami, fréquentait
-beaucoup pour le moment une famille Josse, qui
-la couvrait d'une paternelle affection.</p>
-
-<p>M. Josse dirigeait une revue dite «&nbsp;politique,
-économique et sociale&nbsp;». Cet organe était de ceux
-qui se créent perpétuellement dans le but d'écraser
-l'un des deux principaux et plus anciens
-périodiques. Ils semblent, dans leurs premiers
-numéros, apporter avec eux une aurore et devoir
-briller sur un monde renouvelé ; puis le beau
-rayonnement pâlit, devient pareil à tout ce qu'on
-connaît, puis il s'étiole en coûtant cher aux
-initiateurs.</p>
-
-<p>M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En
-faveur de sa revue, il croyait devoir inviter chez lui
-le monde de la politique, de la pensée et même des
-arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable,
-Paris était alors, quoi qu'on en dît, assujetti,
-comme il le sera vraisemblablement toujours,
-à un formalisme qui s'ignore lui-même, et
-soumis, en ce qui concerne les m&oelig;urs, à une
-étiquette que chacun nie en même temps qu'il en
-observe scrupuleusement les articles. M. Josse
-n'était pas l'époux de celle qu'on nommait
-madame Josse.</p>
-
-<p>Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait
-chez lui avec exactitude et sans aucune variante.
-M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser
-la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait
-«&nbsp;madame Josse&nbsp;», parce que celle-ci, issue d'une
-famille excellente et fort connue, ne pouvait
-obtenir le divorce contre son mari, un chenapan,
-qui faisait partout sonner très haut son opinion
-sur la sainteté et la pérennité du mariage.</p>
-
-<p>A cause de cette particularité, M. Josse, malgré
-tout son mérite, ni ne recevait chez lui toutes
-les personnalités qui s'y fussent volontiers rendues,
-ni même, ce qui est moins croyable, ne
-possédait tous les collaborateurs dont les noms
-semblaient s'imposer au sommaire d'une telle
-publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui
-étaient néanmoins fort loin d'être les premiers
-venus. La ressource du salon Josse était fournie
-par des célibataires éminents, quelques veufs ;
-et, pour sauvegarder le nombre, on suppléait à
-l'absence de ceux que le rigorisme de leur foyer
-retenait, en admettant ce que Josse appelait son
-«&nbsp;élément d'information&nbsp;», c'est-à-dire des industriels,
-des hommes de bourse, tout cela mêlé
-tant bien que mal aux hommes politiques, aux
-savants, aux artistes. L'élément mâle dominait ;
-mais pour qu'il ne privât point le lieu d'un certain
-caractère mondain considéré comme indispensable,
-on recevait et les femmes divorcées, et
-les femmes séparées de leur mari, comme Élise,
-et aussi des couples franchement irréguliers, &mdash; comme
-celui des maîtres de la maison, &mdash; auxquels
-on s'exténuait par mille stratagèmes à communiquer
-les apparences de la légitimité.</p>
-
-<p>De la musique, et toujours de très bonne
-musique, de la tenue aussi, &mdash; beaucoup plus
-stricte qu'en maint ménage béni par le Nonce, &mdash; offraient
-une auguste suppléance pour cette
-société intéressante et non satisfaite, à qui ses
-grandes qualités jointes à son caractère de rébellion
-eussent pu donner des audaces heureuses, et
-qui cependant semblait toujours attendre d'en
-haut, d'on ne savait où, peut-être du plafond qui
-ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit,
-sous la forme d'une colombe, apportant,
-en bonne et due forme, la consécration sociale si
-ardemment convoitée.</p>
-
-<p>C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer
-à petits pas, mais tout droit, un monsieur
-d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas
-reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait
-jamais vu en habit, et puis parce qu'elle était fort
-loin de s'attendre à le voir : c'était M. Angelus.
-Il était vieil ami de la maison ; il initia Élise à
-toutes les particularités du milieu ; il continua de
-moraliser plaisamment avec elle. A lui seul elle
-pouvait communiquer une observation comme
-la suivante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Depuis que j'ai quitté Granville et me suis
-mariée, lui dit-elle, c'est la première fois que j'ai
-l'impression de me trouver au milieu de jeunes
-filles&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour
-pratiquer, comme il le faisait volontiers lui-même,
-le paradoxe.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que
-tout le monde ici n'aspire qu'au lien sacré du
-mariage?</p>
-
-<p>M. Angelus était enchanté ; il ne la quittait
-plus. Ils étaient, elle et lui, au fort d'une causerie,
-lorsque Élise fut abordée par quelqu'un qu'elle
-n'avait point aperçu. C'était Saulieu.</p>
-
-<p>Commerçant notable, Saulieu avait, en effet,
-ses entrées comme son utilité dans un groupe qui
-prétendait être informé de tout. Saulieu fut poli,
-réservé ; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait
-dans le ton, voire d'un peu protecteur, qui
-tranchait et avec l'attitude qu'Élise lui avait connue
-et avec cet air d'attendre une grâce complémentaire
-qui caractérisait la plupart des hôtes de
-la maison Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de
-commun qui s'exaltait sous le frac? Était-ce la
-réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à
-trouver ici Élise bien en cour et même choyée,
-alors qu'il n'avait jamais osé y introduire Clara?
-Qu'était-ce?</p>
-
-<p>Élise ne put s'empêcher de communiquer à
-M. Angelus ce qu'elle venait de remarquer d'insolite
-en la personne de Saulieu :</p>
-
-<p>&mdash; C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste : il
-vous a présenté ce soir une facette à éclat vif,
-voilà.</p>
-
-<p>&mdash; Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il
-pas ici sa maîtresse? On ne la mettrait pas à
-la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il
-était professeur au Collège de France et que sa
-bonne amie fût un laideron, vous les verriez ici
-côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là&hellip; Nulle
-part ne sont observées plus finement les nuances.
-Comprenez! Dans le monde régulier, tout est
-réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de
-l'état civil, ou du moins une lettre de faire-part,
-un beau jour, décident de tout, pour la vie : les
-époux, après une formalité, peuvent avoir la
-conduite privée qu'il leur plaît, il faut un bien
-grand scandale pour effacer l'effet d'une bénédiction
-nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est
-soumis à un examen attentif et approfondi et
-constant, où il est tenu compte, chaque semaine,
-de la qualité des individus et de leurs faits et
-gestes ; rien d'assuré, nulle garantie pour ces
-malheureux ; nulle situation stable ; il leur faut
-mériter infatigablement la grâce par une quotidienne
-vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «&nbsp;dans la capitale&nbsp;»,
-couple plus pur que celui de ce Josse et de
-cette femme qui ne porte pas son nom? Non,
-madame, rapportez-vous-en à moi : il n'y en a
-pas. Eh bien, pour la plus petite peccadille, il
-serait pulvérisé!</p>
-
-<p>&mdash; Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers
-comme lui, et qui ne le valent pas?</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour
-ainsi dire blanchi et purifié ; mais, ces couples,
-eux, qui reçoivent-ils?</p>
-
-<p>&mdash; Grand Dieu! monsieur Angelus&hellip; Mais
-qui suis-je, moi? et en quelle qualité suis-je
-ici?</p>
-
-<p>&mdash; On vous connaît, madame, simplement.</p>
-
-<p>&mdash; Point de galanterie, monsieur Angelus! Les
-irréguliers, ici, se relèvent par quelque prestige,
-m'avez-vous dit : je ne suis pas professeur au
-Collège de France, moi!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes vous-même, je le répète&hellip; En
-outre, on connaît votre famille, je le sais&hellip; On
-n'ignore pas que vous êtes seulement séparée de
-votre mari&hellip; Séparée de biens, je crois, tout au
-plus&hellip;, et que le divorce est impossible dans
-votre monde : cela fait bien! Vous n'imaginez pas
-ce que cela fait bien!</p>
-
-<p>Élise sourit tristement. Le journaliste, non ; il
-connaissait les m&oelig;urs ; elles ne le surprenaient
-pas.</p>
-
-<p>M. Angelus offrit à Élise de la reconduire.
-Dans la voiture il la félicitait d'avoir, où qu'elle
-allât, le don de plaire.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, soupira Élise, je vais vous dire une
-chose qui résulte des petites expériences que j'ai
-faites et vous donnera peut-être à réfléchir : ce
-qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas
-moi : c'est mon pauvre papa!&hellip;</p>
-
-<p>Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait,
-elle revit en pensée M. de La Hotte-Saint-Pair
-et son arbre généalogique ; elle revit sa
-famille innombrable et unie plus par un formalisme
-officiel que par des sentiments ; elle revit
-les cérémonies, elle se remémora les obligations
-ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un
-mot, &mdash; imitation de la cour du grand Roi par les
-fourmis de son royaume, &mdash; enfin tout un
-ensemble de m&oelig;urs plutôt de la place que de la
-maison, et dont les inconvénients ne trouvaient
-de compensation qu'en les libertés qu'un chacun
-pouvait s'octroyer impunément quand une fois il
-avait satisfait à la dette publique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après
-cette soirée :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à
-portée de voix, qu'avez-vous vu d'intéressant
-«&nbsp;là-bas?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Là-bas?&nbsp;» dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré
-quelqu'un&hellip; Mais vous devez le savoir
-aussi bien que moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui avez-vous rencontré?</p>
-
-<p>&mdash; Comment! il ne vous l'a pas dit?&hellip; Saulieu.</p>
-
-<p>&mdash; Saulieu!&hellip; Il ne m'a rien dit. Du moins, il
-m'a dit quelque chose, mais non pas qu'il vous
-avait vue.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi ces cachotteries?</p>
-
-<p>&mdash; Ma chère amie, Saulieu avait plus important
-à raconter : il m'a annoncé son mariage.</p>
-
-<p>&mdash; Ho?&hellip; C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait.
-Et qui épouse-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, Clara.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bah!</p>
-
-<p>&mdash; Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à
-cette régularisation?</p>
-
-<p>&mdash; Ils ne s'aiment guère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Justement! Comme il le dit lui même : le
-mariage ne leur fera perdre aucune illusion ; ils
-n'en goûteront que les avantages.</p>
-
-<p>&mdash; Ha!</p>
-
-<p>Et l'un des premiers avantages que durent
-goûter Saulieu et Clara, légitimement &mdash; voire
-religieusement &mdash; unis, fut de se présenter
-ensemble chez les Josse et d'y jouir non seulement
-du prestige que donne toujours, pour un
-moment, une situation heureuse et nouvelle, mais
-de celui que leur conférait là une situation
-enviée de tous &mdash; et des maîtres de maison eux-mêmes!</p>
-
-<p>Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il
-avait moins de suffisance aujourd'hui, uni et
-béni, qu'il n'en avait laissé paraître la dernière
-fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore
-jeune, pouvant passer pour jolie, mais dans une
-mesure à ne point porter ombrage en un milieu
-qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand
-joaillier, était remarquable par sa simplicité et
-ne portait pas un bijou. On la trouva tout à fait
-bien. Élise entendit un dialogue entre deux
-hommes dont l'un disait : «&nbsp;Mais, c'est un vieux
-collage!&hellip;&nbsp;» et dont l'autre, vertement, répondait :
-«&nbsp;Qu'en savez-vous? des calomnies!&nbsp;»</p>
-
-<p>Clara accorda à Élise tout juste l'attention
-qu'on ne saurait refuser à une femme déjà rencontrée.
-Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en
-accorder aucune.</p>
-
-<p>On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi
-suivant, Clara vint vers Élise, mais c'était
-pour lui dire les noms des personnes chez lesquelles
-elle avait dîné dans la semaine. La promotion
-de juillet, pour le ministère de l'Industrie
-et du Commerce, venait de paraître, et Saulieu
-était nommé chevalier de la Légion d'honneur.
-Comme il était, d'ailleurs, intelligent, et très
-capable en matières économiques et financières,
-Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme
-partageait son sort.</p>
-
-<p>Il y eut fête à la taverne, cela va de soi ; fête
-sur fête, car ces messieurs offrirent un banquet
-à Saulieu.</p>
-
-<p>Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Un autre soir, un soir sur lequel elle avait
-compté pour aller avec son ami, par le bateau,
-dîner à Saint-Cloud, &mdash; partie jadis si chère! &mdash; lui
-fut ravi en outre : les Saulieu offraient à dîner.
-Jean-Marie, invité, pouvait-il leur manquer? Non.</p>
-
-<p>Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent
-à recevoir.</p>
-
-<p>C'était le tour de Jean-Marie à présent de
-«&nbsp;sortir&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement
-Élise.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! un monde différent de celui des Josse,
-moins savant sans doute, mais celui-là, enfin,
-régulier. Saulieu est très sévère : il a décidé de
-ne jamais admettre chez lui une femme non
-mariée à l'église.</p>
-
-<p>Jean-Marie disait cela sans aucune ironie.
-Élise écouta cela sans ajouter aucun commentaire.</p>
-
-<p>Arriva l'époque des vacances.</p>
-
-<p>Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie
-se sentit envahi par la nostalgie de la mer et du
-pays natal. Élise le conduisit à la gare Montparnasse
-et revint seule jusqu'au quai du Louvre.</p>
-
-<p>Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait
-que ses jambes ne la portaient plus ; elle crut
-aussi que les «&nbsp;choses tournaient&nbsp;». Mais elle
-s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi
-que sa vue était brouillée par les larmes. Jadis,
-en pareil cas, elle eût hélé un fiacre ; mais elle
-se souvint aussi que la plus étroite économie lui
-était imposée par les dépenses inconsidérées
-qu'elle avait faites en son appartement pour
-recevoir&hellip;</p>
-
-<p>Pour recevoir!&hellip;</p>
-
-<p>Elle poursuivit donc son trajet, à pied.</p>
-
-<p>Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier,
-qui savait tout, détourna la tête pour
-ne point montrer à sa locataire la pitié que
-l'infortunée jeune femme lui inspirait.</p>
-
-<p>La solitude, la solitude tant louée, alors Élise
-la goûta! Et elle la goûta pendant deux mois et
-demi&hellip;</p>
-
-<p>Pour compagne, elle eut cette pendule de sa
-chambre à coucher, dont elle avait tant considéré
-les aiguilles lors de la première absence de
-Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées
-par les solitaires ces petites tiges de métal au service
-du redoutable temps! Trois années auparavant,
-elles partaient d'une heure émue pour
-avancer vers une heure bienheureuse, car, si le
-départ déconcertait l'amante, le retour, croyait-elle,
-la devait combler. A présent, le départ, tout
-prévu qu'il fût, lui était aussi pénible que jadis,
-mais elle savait que le retour ne lui rendrait
-qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers
-auxquels elle le devrait disputer par lambeaux.
-Elle ne désirait pas moins ardemment ce retour,
-et son impatience était la même devant les signes
-tangibles de l'écoulement des heures.</p>
-
-<p>L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque
-même M. Angelus. Élise baissait les stores, fermait
-les rideaux, demeurait dans l'obscurité, n'y
-pouvait rien faire, sommeillait, et attendait&hellip; Elle
-attendait quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et
-de faire effort, à la fenêtre, pour aspirer quelque
-air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il
-venait surtout des moustiques qui rendaient la
-nuit plus pénible que le jour.</p>
-
-<p>Et un jour recommençait.</p>
-
-<p>Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de
-longues lettres qui n'exigeaient pas de réponse,
-les hommes faisant admettre une fois pour toutes
-que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est
-dans la confection de ces lettres qu'Élise passait
-ses difficiles vacances. Elle y disait à Jean-Marie
-ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face.
-Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la
-vie idéale qu'elle eût voulu mener avec lui. Ce
-qui eût paru ridicule en paroles semblait légitime
-à la malheureuse, en cette littérature épistolaire
-où la poésie est permise. C'était pourtant bien à
-Jean-Marie qu'elle s'adressait, à Jean-Marie qui
-n'écoutait guère de telles sornettes ; mais, à distance,
-elle se créait un Jean-Marie plus complaisant,
-d'esprit plus ouvert et capable de chevaucher
-avec elle les belles nuées des songeries
-éperdues.</p>
-
-<p>D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait
-presque heureuse, elle transposait, par le miracle
-de l'amour, la réalité désolante ; mais la vie
-devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du
-réel, en plein rêve! Seule, en face de sa pendule,
-en ces lourdes journées d'été torride, c'est peut-être
-alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses
-aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle
-poussa jusqu'à la qualité suprême tout ce que son
-destin avait déposé en elle d'excellent. Sans s'en
-douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien
-d'autre qu'écrire à son amant, elle participait à cette
-vie superposée des poètes, des grands libérés du
-monde par le colloque avec leur être intime, étonnant
-entretien que rend possible la nécessité de
-trouver l'expression qui ne s'adresse pas aux foules,
-pas à autrui, mais à un dieu intérieur difficile à contenter,
-et dont l'acquiescement seul apaise. Une
-circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement
-de prétexte à ce voyage au plus haut
-de nous-même. Nulle proportion entre la valeur
-de l'occasion ni même entre notre propre valeur
-d'apparence habituelle, et l'ascension qui s'accomplit
-alors : nous sommes sur les sommets, les
-neiges éternelles nous entourent, au-dessus de
-notre tête est la nuit interplanétaire ; le monde
-vivant se tait, il est invisible, il semble détruit ;
-et une voix résonne auprès de nous, qui est la
-nôtre et que nous ne reconnaissons pas&hellip;</p>
-
-<p>Un instant! un instant, la mesquinerie des
-hommes et la difficulté de leurs m&oelig;urs sont
-oubliées&hellip; Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus
-d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses
-désirs d'amour!&hellip; C'est qu'il fait si chaud dans la
-ville que tout le monde en est parti ; et c'est que
-le c&oelig;ur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures
-qu'il est passé par delà la région de la douleur,
-et il s'exalte en chantant&hellip;</p>
-
-<p>Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre
-d'une pièce étouffante, et dans les pires moments
-de détresse, étaient des descriptions idylliques d'un
-bonheur de féerie.</p>
-
-<p>Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau
-à voile ; elle voyait fuir à l'horizon le rocher de
-Granville, et grossir, d'autre part, ces masses de
-goémons et de varechs que sont les îles Chausey.
-Ensemble ils abordaient là ; ils connaissaient la
-modeste auberge avec une chambre blanchie à la
-chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne! Personne!&hellip;
-Des rochers, du sable, des filets à poisson,
-des lits d'algues et l'odeur iodée des plantes
-marines&hellip; Et puis rien, rien que le ciel, la mer et
-deux amants&hellip; Et à son bien-aimé Élise parlait
-comme elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui
-parlait et il la comprenait&hellip; Elle lui prêtait un
-esprit, un c&oelig;ur&hellip; Elle lui transcrivait dans sa
-lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait
-dire. Et elle s'évertuait à lui recommander : «&nbsp;Ne
-me réponds pas que tu ne me dirais pas cela! Tu
-ne sais pas&hellip; Tu ne sais pas&hellip; Mais, moi, je sais
-que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi
-seul, bien seul!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà,
-selon elle, la circonstance qui devait opérer le
-miracle et faire de Jean-Marie l'être qu'elle voulait
-qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût
-manquer à Jean-Marie autre chose que cette circonstance.
-C'était cette foi qui la maintenait constamment
-égale en sa passion. Que la circonstance se
-réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres,
-de façon à prouver qu'il les avait reçues, mais non
-qu'il en avait pris connaissance. Il parlait du
-temps, du nombre approximatif des baigneurs, et
-quelquefois de certains vieux matelots du port,
-qu'elle connaissait. Ce qui prouvait aussi ou qu'il
-n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les
-lettres, c'est qu'il disait être allé en bateau à voile
-aux îles Chausey&hellip; Il n'était pas méchant ; il ne se
-fût pas complu à la faire souffrir. Il ne risquait
-jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou
-vu. Élise connaissait son style, et si elle ne s'étonnait
-pas de cette insuffisance, elle n'y trouvait pas
-non plus prétexte à se refroidir ou bien à retenir,
-elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses
-épanchements et les élans de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la
-stupéfia même, et l'ébranla pour plusieurs jours,
-ce fut de recevoir une carte postale de Clara, une
-carte postale datée de Granville :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c">«&nbsp;<i>Mille souvenirs.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="small">CLARA.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>C'était tout.</p>
-
-<p>Comment les Saulieu étaient-ils à Granville?
-Comment surtout y étaient-ils sans que Jean-Marie
-parlât d'eux dans sa lettre reçue en même temps
-que la carte postale?</p>
-
-<p>Après des jours employés à imaginer toutes les
-hypothèses, Élise fut tirée de son incertitude par
-une seconde carte de Clara portant le timbre
-anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple :
-les nouveaux époux faisaient par Granville cette
-excursion de Jersey, qu'elle avait faite jadis et où
-s'était noué son malheureux mariage. Peut-être
-n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au
-moment où Clara avait jeté sa carte à la boîte.
-Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara
-d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de
-Granville.</p>
-
-<p>La seconde carte était moins chiche de mots
-que la première. Clara décrivait l'île, et, dans un
-coin, en tout fins caractères, faute d'espace, elle
-disait : «&nbsp;Nous avons fait la connaissance de votre
-famille&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Élise avait adressé, après réception de la première
-carte postale, une lettre à Jean-Marie, le
-priant instamment de lui répondre si, oui ou non,
-il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait
-pas. La seconde et même une troisième carte
-postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût le
-moindre mot de Jean-Marie.</p>
-
-<p>Au bout de quinze jours seulement, quand une
-nouvelle carte de Clara annonça : «&nbsp;<i>Nous voilà de
-nouveau à Granville</i>&nbsp;», Jean-Marie écrivit, sans
-faire état de son retard ; il écrivit comme à l'ordinaire,
-et n'ayant d'ailleurs rien à dire. Pas un mot
-touchant les Saulieu ; pas un mot de la présence
-des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.</p>
-
-<p>A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus,
-il répondit simplement : «&nbsp;Les Saulieu sont
-encore là ; ils se plaisent beaucoup ici.&nbsp;»</p>
-
-<p>Évidemment Jean-Marie était en voyage à
-Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir pas dit? Élise se
-perdit en conjectures.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre
-avec Élise par le moyen de la carte postale,
-écrivit une lettre à la solitaire du quai du
-Louvre ; une lettre où elle disait à Élise : «&nbsp;Ma
-chère amie&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle y parlait principalement de la famille de
-La Hotte ; elle en parlait comme de connaissances
-charmantes avec qui elle se trouvait agréablement
-sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans
-jamais employer un seul terme de parenté qui liât
-à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait ne
-même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée
-dans les entretiens avec les La Hotte. Elle affectait
-de parler des La Hotte à Élise comme de gens
-que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un
-monde antérieur auquel elle n'appartenait plus&hellip;
-Manège innocent ou puéril? Effet d'un défaut
-d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?&hellip;</p>
-
-<p>En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires :
-«&nbsp;Monsieur Le Coûtre nous a menés
-à la voile jusqu'aux îles Chausey.&nbsp;»</p>
-
-<p>Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne
-savait pas exactement la cause de son chagrin.
-Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté,
-elle commençait seulement à penser que
-Jean-Marie mettait bien quelque mauvaise volonté
-dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le
-motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres
-de Clara n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni
-par la sympathie ; mais, si elle cessa d'y répondre,
-ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer de
-nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante
-incertitude.</p>
-
-<p>De toute une vie d'amour le point le plus douloureux
-est probablement celui où la foi commence
-à être ébranlée. C'est alors que naît la
-remarque que toute volupté est dans la croyance,
-et que l'effort que l'on fait pour se tenir lié à
-cette foi nous meurtrit plus que ne ferait le si
-logique abandon aux raisons de douter.</p>
-
-<p>Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle
-eût craint, car Jean-Marie rentra à Paris d'assez
-bonne heure. Les quelques années précédentes,
-il s'attardait à Granville, où il était toujours
-vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il
-revint cette fois dès la fin de septembre.</p>
-
-<p>Élise était malade d'anxiété. Pour la première
-fois, sa santé se trouvait sérieusement altérée.
-Elle vivait dans l'état d'une femme qui épie l'entrée
-du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé,
-et quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut
-de la vanité du tourment et de l'attente
-fébrile : Jean-Marie se tenait là, debout, en face
-d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand
-corps robuste et cette figure si étrangère à toute
-complication sentimentale écartaient jusqu'à la
-velléité d'une question ; leur seul aspect dissolvait
-l'espoir même de jamais rien apprendre.</p>
-
-<p>Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que
-ce cerveau fût capable de combiner un secret, ni
-que cette bouche sût volontairement se clore ;
-non, pas cela ; mais Jean-Marie était un homme
-d'une si extraordinaire inertie devant tout problème
-d'ordre moral, qu'il paralysait par avance
-les moins clairvoyants et dissociait les termes de
-l'interrogation avant qu'ils n'eussent pris forme
-sur les lèvres. A distance, Élise, qui cependant le
-connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de
-lui la lumière désirée ; mais aussitôt qu'elle l'eut
-vu, elle lui demanda de ses nouvelles et comprit
-que la vie allait simplement reprendre comme par
-le passé.</p>
-
-<p>Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en
-regardant les aiguilles de la pendule!</p>
-
-<p>Cependant elle interrogea doucement son ami
-sur le voyage à Jersey. Il lui répondit de la même
-manière, sans essayer de dissimuler : c'était un
-petit événement déjà ancien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant
-tout le temps du voyage?</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis,
-madame Saulieu t'écrivait.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Madame Saulieu!&nbsp;» Tu l'appelles «&nbsp;madame
-Saulieu&nbsp;», à présent?&hellip; Mais «&nbsp;madame Saulieu&nbsp;»
-ne me parlait pas de toi!</p>
-
-<p>&mdash; Non?&hellip; Oh! la rosse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas moi qui te le fais dire&hellip;</p>
-
-<p>Et il passa aussitôt à des petits détails matériels
-du voyage.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons! écoute-moi, Jean-Marie : «&nbsp;Madame
-Saulieu&nbsp;» a fait la connaissance de ma
-famille!</p>
-
-<p>&mdash; C'est exact. De ta s&oelig;ur tout au moins et d'un
-de tes frères, si je ne me trompe. Ils se rencontraient
-tous les jours sur la plage&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit
-qu'elle me connaissait?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu me pardonneras ce que je vais te dire&hellip;
-Avec des lascars comme il y en a dans ta
-famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire
-valoir&hellip;</p>
-
-<p>Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue
-très facilement les motifs qui l'éloignaient de sa
-famille. Tout entière à ses préoccupations personnelles,
-elle ne situait plus sa condition sur ce
-qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant
-même, si inhabile à traiter des choses morales, elle
-subit ce douloureux rappel à la notion de la valeur
-qu'elle représentait aux yeux du monde.</p>
-
-<p>Dès lors elle évita de parler de «&nbsp;madame Saulieu&nbsp;».
-Elle n'osa même pas dire à propos d'elle à
-Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de dire,
-à savoir : «&nbsp;Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant
-d'insistance, et si ce qu'elle a fait partait d'une
-bonne intention, je pense qu'elle me verra?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même,
-malgré le passé, malgré l'ambiguïté des
-agissements de Clara à son égard, Élise eût
-volontiers vu celle qui était devenue «&nbsp;madame
-Saulieu&nbsp;»!</p>
-
-<p>La vie reprit comme précédemment, avec cette
-différence que Jean-Marie parvint à distraire une
-soirée et puis deux sur le temps déjà court qu'il
-consacrait à son amie pendant la semaine. Que
-faisait-il de ces soirées? Il ne s'en cachait pas. Il
-y avait le soir de réception chez les Saulieu, et il
-y avait un autre soir où il était prié à dîner chez
-les Saulieu encore, avec quelques intimes.</p>
-
-<p>Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes
-d'hiver étant prises, &mdash; sauf les réceptions chez les
-Josse, de qui Élise n'avait point entendu parler, &mdash; Jean-Marie
-consacra toutefois à sa maîtresse
-une des soirées qu'il passait invariablement
-chez les Saulieu. Élise ne put s'empêcher de lui
-demander :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, enfin, comment se fait-il?&hellip;</p>
-
-<p>Il sentait qu'il ne devait pas répondre :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit-il, enfin voilà : madame Saulieu,
-ce soir, a invité ta s&oelig;ur&hellip; Tu comprends? il
-est préférable que je ne sois pas là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment
-peux-tu me dire cela?&hellip; Je comprends que tu aies
-eu de la peine à me le dire&hellip; Mon pauvre ami, si
-tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est
-qu'on t'a prié&hellip; c'est même qu'on t'a ordonné de
-me la dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ordonné!&nbsp;» Suis-je un homme?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, précisément tu es un homme! Je ne te
-connais pas cruel&hellip; Tu m'aurais, de toi-même,
-épargné cette humiliation&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>A part ce qui touchait directement à son amour, &mdash; mais
-ceci en était si proche! &mdash; rien n'avait été
-aussi blessant pour le c&oelig;ur d'Élise que le contact
-établi entre sa famille, entre sa s&oelig;ur, madame de
-Vamiraud, et le couple Saulieu. Madame de Vamiraud
-et Clara! Quel assemblage!&hellip; Sur les galets
-de Granville, encore, passe ; mais que Clara en
-vînt à inviter chez elle madame de Vamiraud, à
-Paris, et à faire annoncer cet événement à la s&oelig;ur
-déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand
-Jean-Marie se prêtât à un tel jeu de tortionnaire!
-que Jean-Marie fût, hélas! d'une espèce d'hommes
-à qui il était vain d'essayer de faire comprendre
-le cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise
-était bouleversée!</p>
-
-<p>Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas
-à dissimuler sa préoccupation et demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été
-chez vos amis?</p>
-
-<p>Madame de Vamiraud s'était excusée ; elle
-n'était pas allée chez les Saulieu.</p>
-
-<p>Élise en conçut une satisfaction qui, après coup,
-l'étonna elle-même ; non seulement elle se sentait
-redressée par le dédain qu'avait manifesté
-madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle
-se découvrait avec madame de Vamiraud, sa s&oelig;ur,
-une solidarité profonde et indépendante des incidents
-derniers. Elle dit à Jean-Marie :</p>
-
-<p>&mdash; Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance
-de ma s&oelig;ur, croit connaître le monde
-auquel ma s&oelig;ur appartient : dites-lui donc de ma
-part qu'elle se trompe!</p>
-
-<p>Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour
-apprécier la ferveur de telles paroles prononcées
-par une femme en état de rébellion sincère contre
-la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient
-si bien des profondeurs d'Élise qu'elle-même
-ne les reconnut point au passage, ne les estima
-point à leur valeur, et les oublia vite.</p>
-
-<p>Jean-Marie, sans malice, répondait :</p>
-
-<p>&mdash; Madame Saulieu se trompe : je le lui dis tous
-les jours. Mon avis est qu'il faut rester dans son
-milieu.</p>
-
-<p>&mdash; Et que réplique-t-elle à cela?</p>
-
-<p>&mdash; Elle réplique que c'est tellement son avis
-que, par exemple, elle n'ira pas chez les Josse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas chez les Josse?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ma bonne amie, songez que les Josse
-ne sont pas mariés!&hellip;</p>
-
-<p>Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer,
-mais elle se contint cette fois-ci.</p>
-
-<p>&mdash; En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas
-mariés!&hellip; Et les Saulieu, eux, désormais sont
-mariés, et religieusement!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est cela même.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse&hellip;
-Les Josse ne sont pas rentrés, que je sache?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à
-dîner.</p>
-
-<p>Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse.
-Jean-Marie reprit tranquillement :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne crois pas que vous soyez exposée à
-rencontrer le nouveau ménage chez les Josse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis
-point invitée!</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>Élise regarda son amant :</p>
-
-<p>&mdash; Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Moi? certainement! C'était une maison où
-j'aimais à vous voir passer la soirée quand je ne
-la passais pas avec vous.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a
-fermé la porte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vos soupçons se portent sur une personne!</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner,
-dit Élise, mais du jour où je suis obligée de constater
-un procédé infâme employé contre moi par
-une certaine personne, cela m'autorise à admettre
-qu'à un second coup la même personne a pu agir
-de même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, mon ami : ces lettres reçues de
-Jersey et de Granville, ces lettres adressées à
-moi par Clara qui m'avait auparavant boudée,
-qui ne me voyait plus, qui crevait de jalousie
-parce que j'étais invitée dans des maisons où l'on
-faisait fi d'elle, &mdash; et précisément chez les Josse ; &mdash; ces
-lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient
-pour but que de me narguer d'abord en m'obligeant
-à savoir que vous aviez fait un voyage dont
-vous ne vous vantiez pas ; ces lettres qui devaient
-ensuite m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie
-on ne sait d'où, ex-maîtresse de Saulieu, se pavanait
-à Granville avec ma famille ; ces lettres, il
-faut bien que je les considère comme inspirées
-uniquement par la malveillance, puisque Clara,
-de retour à Paris, ne m'a donné signe de vie qu'en
-vous accaparant!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie,
-mais vous pouvez constater qu'elle ne voit
-pas les Josse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avant de faire aux Josse cet affront, elle a
-dû prendre la précaution de m'exécuter dans leur
-opinion.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?</p>
-
-<p>&mdash; Certes rien ; mais leur apprendre que je suis
-dans la même situation irrégulière qui était la
-sienne au temps où les Josse ne l'invitaient pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais les Josse en admettent bien d'autres,
-des situations irrégulières&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance
-aux choses dites, Jean-Marie, dont l'attitude était
-toujours telle que si la vie morale n'existait pas,
-marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles,
-qu'il avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise.
-Et la riposte en coup de cravache dont Élise cinglait
-les épaules de l'ancienne Clara, il en parut
-lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit
-combien Élise devait souffrir.</p>
-
-<p>Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle
-méchanceté, nulle malice chez Jean-Marie. Il
-manquait seulement de la faculté qui consiste à
-se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait
-point cessé d'aimer sa maîtresse ; il l'aimait exclusivement ;
-il n'eût jamais songé à lui être infidèle ;
-il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais
-Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès
-qu'elle le voyait, ne lui manifestait pas sa douleur
-d'une façon assez bruyante pour que la dure écorce
-de cet homme fût percée ; et il avait l'instinct
-égoïste, assez fort pour chasser dès le premier
-aspect toute image importune. Tant que sa maîtresse
-ne disait point qu'elle souffrait, et à haute
-et intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux
-doit se plaindre ou se révolter, et ne jamais
-compter que celui de qui il dépend fera le premier
-pas vers sa misère.</p>
-
-<p>Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la
-petite pièce de la rue Guénégaud, l'éclat d'un
-coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua
-même pas que son amant avait compris et, tout à
-coup, sanglota.</p>
-
-<p>Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est
-pourquoi elle ne se contenait plus. Mais elle craignait
-un effet désastreux des larmes sur son amant.</p>
-
-<p>Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines
-natures insensibles mais saines sont tout à
-coup soulevées par le sentiment du juste. Jean-Marie,
-qui détestait les scènes et se détournait de
-tout ce qui gémit, éprouva tout à coup que les
-pleurs d'Élise avaient un trop réel fondement. Non
-seulement il ne se détourna point de son amie
-larmoyante, mais il se pencha vers elle et la
-caressa. Peu habile à trouver les mots, il n'en
-chercha point, mais son attitude fut meilleure que
-tout langage ; des phrases qui eussent paru insolites
-à Élise furent heureusement remplacées par
-un élan de tendresse plus vif que l'ordinaire,
-mais non toutefois assez différent de l'ordinaire
-pour qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin
-avait modifié son amant.</p>
-
-<p>Non ; elle eut la satisfaction de reconnaître son
-amant tout en le constatant plus tendre ; et parce
-que, précisément, elle le jugeait peu apte à comprendre
-son chagrin, elle goûta mieux des
-marques d'amour qui ne lui semblaient pas provoquées
-par un fait nouveau.</p>
-
-<p>Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et
-sublime :</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'aimes donc?&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.</p>
-
-<p>Ainsi, insensiblement, la grandeur même du
-chagrin d'Élise la sauva du désespoir en ne lui
-permettant pas d'analyser ce qui se passait en
-Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans
-transition du cri de la douleur extrême à la volupté
-qui crie&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu m'aimes donc?&hellip; Tu m'aimes donc?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette
-ardente interrogation qui contient la réponse
-désirée. Entre les bras de celui pour qui elle avait
-tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots
-et par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître
-les fantômes de tous les biens du monde qu'elle
-avait reniés en faveur du seul amour ; elle les
-pesait et elle pesait le néant de la condition où
-elle était réduite. Dans cette heure d'exaltation,
-toutes choses se précisaient à ses yeux avec une
-netteté implacable ; plus d'ignorance, plus d'illusions
-possibles pour elle : elle savait, elle jaugeait ;
-sa tête lucide n'éprouvait aucun vertige à
-contempler à la fois l'immensité du Paradis perdu
-et la modestie avouée, reconnue par elle, de
-l'objet qu'elle avait voulu en échange. Et comment
-le tumulte des pensées chez cette femme
-infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces
-mots qui contiennent question et réponse et qui,
-à cause de cela, font peut-être l'expression la plus
-naturelle de la passion amoureuse qui veut être
-satisfaite, fût-ce au prix de la plus grande duperie :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu m'aimes donc?&hellip; Tu m'aimes donc?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue
-aux lèvres de son amant, lui demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Alors&hellip; demain, mon Jean, tu me restes?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, dit Jean-Marie : demain, tu sais
-bien que je vais retrouver ces messieurs.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, dit Élise, après-demain?&hellip;</p>
-
-<p>Jean-Marie hésita et puis dit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fichtre, après-demain, mais non : c'est
-le jour des Saulieu!&hellip;</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">E. GREVIN &mdash; IMPRIMERIE DE LAGNY &mdash; 11580-10-21.</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉLISE ***</div>
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-
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-</blockquote>
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-1.F.
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
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