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GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -<span class="small">CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span>,<br /> -<i>tous numérotés.</i></p> - - -<p class="c gap">Droits de traduction et de reproduction réservés -pour tous les pays.</p> - - -<p class="c gap" lang="en" xml:lang="en">Copyright, 1921, by <span class="small">CALMANN-LÉVY</span>.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A<br /> -ANDRÉ CHAUMEIX</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">ÉLISE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PROLOGUE-ÉPILOGUE</h2> - - -<p>D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine -d'années, j'extrais les quelques pages suivantes -où je ne modifierai que les noms de personnes.</p> - - -<p class="date">« Granville, 17 août 189…</p> - -<p>» Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un -couple dont je redoute les avances. Pour avoir -entendu l'homme et la femme échanger entre eux -quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à -« faire connaissance ». Pourquoi cette crainte? Ces -gens sont simplement ordinaires. La femme n'a -guère plus de trente ans et n'est pas laide. -L'homme a la quarantaine ; il est décoré ; il est -quelconque ; il n'a pas l'air d'un sot. Mais quelle -façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent -d'une « madame de Vamiraud », d'un « monsieur » -et d'une « madame de La Hotte-Saint-Pair ». -Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les -régisseurs de quelque hobereau?</p> - -<p>» Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi, -de griffonner ces notes à leur propos? Je le sais -bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt, adresser -un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air -triste et singulier, que j'ai tant regardée sur la -terrasse du Casino. Ils la connaissent. Par eux je -pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me -refuse à « faire connaissance ».</p> - -<p>» Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de -Granville. Elle s'arrondit en hémicycle. Trop de -galets ; mais de beaux rochers ; et puis, là-haut, -sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des -remparts, et un bon clocher de granit qui a dû -essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a gâché -la vue en construisant un Casino en planches, -affreux, et qui a l'air d'une gare provisoire de chemin -de fer départemental. Mais, pour que les -hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y -abîment quelque chose.</p> - -<p>» Si l'on a les chevilles solides, on peut faire -une jolie promenade sur les rochers au pied des -remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne s'y -hasardent guère ; on y touche la mer brutale -et sa côte rugueuse ; on y perd de vue tout -ouvrage rappelant une station d'été ; et les filles -du port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans -les troubler le moins du monde, nues comme Ève, -ou se dévêtant dans une crique, me font, au soleil -couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à -la simplicité des temps primitifs.</p> - -<p>» On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey, -minuscule archipel de rocs arides ou couverts -de goémons, vous laissent imaginer que vous êtes -à mille lieues du monde habité. »</p> - - -<p class="date">« 18 août.</p> - -<p>» On est informé de tout malgré soi, et jusque -même des choses que l'on ne désire pas connaître.</p> - -<p>» Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me -fait vis-à-vis, par un grand et fort homme qui -vient demander « monsieur et madame Saulieu » -et à qui l'on répond : « Les voici, monsieur Le -Coûtre. » Je sais donc le nom d'un Le Coûtre, par-dessus -le marché.</p> - -<p>» Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes, -assez nombreuses, déposées dans le casier -de « M. Saulieu ». Ce M. Saulieu est joaillier, je -ne sais quel numéro, rue Daunou.</p> - -<p>» Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais -ce joaillier, du nom de Saulieu, donne des coups -de chapeau à la jeune femme triste et singulière. -Et le nommé Le Coûtre en fait autant.</p> - -<p>» L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne -lui parlent pas.</p> - -<p>» L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune -femme qui accompagne celle à qui il ne parle pas, -et, pendant le colloque, cette dernière a ostensiblement -affecté de s'écarter… Quant à l'homme, -grand et fort, qui salue aussi, il n'accomplit cet -acte de politesse que dans la rue ou sur le cours ; -je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.</p> - -<p>» Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me -faire? Mais je suis seul ; je ne m'amuse guère ; -et j'aime à regarder, à deviner. »</p> - - -<p class="date">« Iles Chausey, 19 août.</p> - -<p>» Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier -Saulieu, de son épouse et de l'homme grand et fort -dont j'avais oublié le nom : Le Coûtre. Ce qui est -étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce -que je l'ai voulu! Ce qui est stupéfiant est que je -l'ai voulu dans le moment où ces gens-là m'agaçaient -le plus. A seulement les entendre parler, je -m'irrite ; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez -ordinaires commis voyageurs, étaient particulièrement -désobligeants cette après-midi aux îles -Chausey, poétique désert au parfum de varechs. -Oui ; mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le -nom cent fois répété de madame de Vamiraud, et -ils avaient ajouté à ce nom, — mais avec quels -airs! et de quel ton tout à coup abaissé! — le -modeste nom d'« Élise », qui ne saurait, à cause -de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de -Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre -de celle-ci, mais vraisemblablement à quelqu'un -qui, pour un motif que je n'ai pu démêler, n'est -jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son -nom de famille. J'ai été démangé tout à coup -d'une curiosité exaspérée ; je me suis rapproché -un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions -seuls. J'en ai été d'ailleurs pour mon geste inconsidéré : -ma présence les a fait taire.</p> - -<p>» Nous avons échangé des banalités. Tout le -reste de l'après-midi, en les rencontrant dans l'île, -qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes mots -stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances, -ce qui, pour moi, a rompu en petits morceaux -le plaisir, que je m'étais promis, de rêvasser -solitairement dans ce désert marin. »</p> - - -<p class="date">« 20 août.</p> - -<p>» Une journée torride. Je cherche de l'ombre. -Je me réfugie sous les vieux ormes du cours Jonville, -qui répandent une nuit assez épaisse. Un -ruisseau, canalisé, court près de là ; on entend le -bruit des laveuses, et cela vous confirme la proximité -de l'eau et vous donne l'illusion d'un peu -de fraîcheur.</p> - -<p>» Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me -voilà échoué à la salle de lecture du Casino. Un -soleil implacable incendie la faible toiture. Comment -ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je -me balance dans un <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span> pour me laisser -croire que l'air s'agite, et je m'évente à l'aide d'un -journal que je ne lirai pas.</p> - -<p>» Peu de monde ; mais, parmi les oisifs désemparés, -je vois entrer la jeune femme triste et singulière. -Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause de -la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle? -Est-ce qu'elle excite ma compassion par son visage -malheureux? Est-ce parce que, simplement, elle -me plaît?</p> - -<p>» Elle a été s'asseoir à table ; elle a écrit, longtemps. -Elle ne lève les yeux sur personne. Se -réfugier, comme un étranger, comme moi-même, -sous les planches brûlantes d'un lieu public quand -on a sa famille et sa maison de famille dans la -ville! Car, aux bribes de conversation saisies par -moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est -bien de Granville ; elle est parente de madame de -Vamiraud et des La Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair -est le nom d'une commune des environs.</p> - -<p>» Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit -longtemps. Quand elle s'est levée, elle tenait à la -main deux enveloppes fermées ; elle a passé tout -près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie! -Mon désœuvrement a quelque chose de pitoyable.</p> - -<p>» Elle n'a pas fait timbrer ses lettres ; elle ne les -a pas jetées à la boîte ; elle les a conservées à la -main. Elle est descendue sur la plage et s'est dirigée -tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas -encore trois personnes à l'eau. Elle se baigne -seule et de bonne heure. Je l'ai regardée, ensuite, -de loin. Elle nage bien ; je me suis fatigué les yeux -à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu -clair. »</p> - -<hr /> - - -<p>Le carnet de poche d'où sont extraites les notes -précédentes en contient beaucoup d'autres, dont je -fais grâce au lecteur, parce qu'elles s'éloignent de -l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je -tourne quatre pages en tête desquelles on lit : -« Il pleut » ; « Il pleut toujours » ; « Pluie diluvienne ». -J'ai dû passer ces mornes journées à me -morfondre dans une chambre d'hôtel et à jeter -rageusement sur mon calepin des projets de -romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles -comme celle-ci, par exemple, qui m'était -sans doute inspirée par la lecture d'un livre alors -à la mode ; « La description oiseuse : grande -erreur du temps… Avant tout, ne jamais décrire -un objet, qu'il ne soit traversé d'un rayon de -lumière spirituelle, etc. » Il faut arriver au <i>25 août</i> -pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, -sur notre sujet.</p> - - -<p class="date">« 25 août.</p> - -<p>» J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. -Mais ma main tremble. Allons, je veux rapporter -fidèlement, posément, en témoin étranger, ce que -j'ai vu.</p> - -<p>» Le beau temps revenu, la température était -délicieuse. On pouvait se promener au soleil. J'ai -fait les cent pas sur la plage, aussitôt après le -déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. -L'heure du bain m'a ramené vers la plage. -Comme je posais le pied sur les premiers galets, -j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en -courant vers la mer le bonnet de soie bleue. C'est -évidemment lui que je cherchais, mais, l'ayant -vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir -l'air de m'intéresser à lui outre mesure et qu'au -lieu de le regarder approcher de la mer, j'ai poursuivi -ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la -plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me -suis donc retourné qu'après avoir heurté les autres -rochers, ceux qui sont hérissés au pied du bloc où -s'assoit la vieille ville.</p> - -<p>» Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je -fus frappé par un mouvement inusité parmi les -baigneurs : ils s'aggloméraient en un point ; -d'autres, au contraire, quittaient rapidement la -mer, empoignaient leur peignoir, remontaient -la plage, s'arrêtaient tout à coup, et quelques-uns -redescendaient, presque aussitôt, pendant que la -terrasse du Casino se garnissait ; une quantité de -gens apparaissaient sur la plage. « Un accident! » -pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction -qu'une seule personne pouvait avoir été victime -d'un accident : celle qui portait le bonnet bleu. La -troisième idée et les suivantes qui m'ont frappé -ont été celles-ci : « Je n'y peux rien!… Il est -trop tard!… C'est affreux!… »</p> - -<p>» A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant -de la foule à présent compacte. J'avais vu, -du canot où pagaye continuellement un maître-nageur, -deux hommes plonger sur le probable -« lieu du sinistre ».</p> - -<p>» Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, -la conviction que l'accident était arrivé au « bonnet -bleu », comme, d'autre part, je savais que le -« bonnet bleu » était excellent nageur, l'accident -ne devait être causé ni par la fatigue, ni par une -imprudence ou une maladresse, ni vraisemblablement -par la crampe d'un membre, mais par -l'asphyxie. Je déclarai le cas désespéré, apportant -à cette conclusion pessimiste la conviction que -nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre -nous, personnellement.</p> - -<p>» Les plongeurs remontaient, soufflaient, -s'agrippaient au canot et replongeaient ; un -maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, -gêné par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix -minutes allaient être écoulées depuis le moment -où j'étais revenu sur mes pas, et l'« accident » -avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire -au moment que tout doucement je m'éloignais -après avoir vu courir le « bonnet bleu ».</p> - -<p>» Car la victime était bien la jeune femme au -bonnet bleu ; je le sus, sans étonnement, mais -non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux -groupes. Je sus même aussitôt son nom : on l'appelait -madame Destroyer.</p> - -<p>» Les recherches durèrent encore un grand -quart d'heure ; mais elles devaient être vaines. Je -m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour -tous. Peu de temps après ces quelques minutes -dramatiques, le public habituel s'agitait dans -l'eau indifférente ; le canot contenant le maître-baigneur -se balançait et semblait danser parmi -des vivants, au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, -d'une splendide magnificence, s'abaissait sur une -mer parfaitement calme. »</p> - - -<p class="date">« 26 août.</p> - -<p>» Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai -retenu ma place au bateau de Jersey.</p> - -<p>» La mer n'a rien rapporté… Cela « s'explique, -paraît-il »?</p> - -<p>» Voici la version que l'on donne. Madame -Destroyer était en effet une bonne nageuse ; née -à Granville, elle avait une complète expérience -de la mer. Elle aurait pris tout simplement son -bain trop tôt après le repas. Cependant, je l'ai vue -entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes -y étaient déjà, et certainement après quatre -heures et demie. Oui ; mais elle appartenait à une -famille soumise aux anciennes mœurs, qui a coutume -de faire venir chaque année ses membres -jusque du fond des plus lointaines provinces et -qui les réunissait, le jour fatal, en un déjeuner -plantureux, lequel s'est prolongé plus que de -coutume.</p> - -<p>» On dit, depuis, que ce déjeuner était une -sorte de fête de famille dans le genre de celle qui -fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de -l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont -employés les Saulieu, sans vouloir dire davantage. -Ces termes ne font qu'accroître l'intensité -du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément -à cause de cela, ils s'harmonisent avec ce -qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé et, ma foi, -disons : de mystérieux, dans l'attitude de madame -Destroyer au milieu des siens, et dans l'attitude -vis-à-vis d'elle de plusieurs personnes amies de -sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu -disaient : « madame de Vamiraud » pour désigner -cette jeune femme, compagne ordinaire de madame -Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils -disaient : « Élise » pour désigner madame Destroyer, -à qui ils ne parlaient pas.</p> - -<p>» On jase. Toute la ville parle de l'événement -et ne parle que de cela. Que n'ai-je pas entendu -dire?</p> - -<p>» Le curieux est que les Saulieu, qui <i>la</i> connaissaient, -puisqu'ils avaient prononcé son petit -nom, et qui naturellement sont interrogés par -tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque -exagérée. Je sais qu'ils ont été faire visite à la -famille, à madame de Vamiraud notamment, qui -est bien la propre sœur de celle qu'on nommait -Élise. Et ils sont muets comme des tombeaux, -comme cette mer qui a englouti Élise et ne la rend -pas.</p> - -<p>» Je les ai interrogés moi-même. A la suite -d'un événement pareil, jusqu'à des étrangers -s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et -l'autre séparément, ces rustres :</p> - -<p>— C'est très délicat.</p> - -<p>» Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une -jeune femme morte. Cela laisse supposer… Au -fait, laisse supposer quoi?</p> - -<p>» Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité -touchant cette jeune morte est piquée au vif.</p> - -<p>» Un fait à retenir : j'ai croisé, ce soir, dans -l'ombre, sur la jetée, le couple Saulieu accompagné -du grand homme robuste dont j'ai encore -une fois oublié le nom. A mon approche, ils se -sont tus. Je ne les ai pas abordés. Mais, en les -croisant de nouveau plus près des lumières du -port, j'ai distingué nettement que le grand -homme robuste pleurait!… il pleurait : je l'ai vu -s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant -qu'il marchait à côté de ses amis ; et, tout à coup, -je l'ai vu s'asseoir sur une borne. Il s'est pris la -tête à deux mains. Il a une chevelure épaisse et -grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait -comme un enfant.</p> - -<p>» J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix :</p> - -<p>— Allons, allons, Jean-Marie!…</p> - -<p>» Je me souviens que l'homme grand et fort, -Jean-Marie, causait aux îles Chausey, familièrement, -avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé -le nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.</p> - -<p>» Un roman entre la jeune femme trop charmante -qui répondait au nom d'Élise et l'homme -que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, -après s'être affalé, comme un matelot du port, sur -une borne! Non, voyons…</p> - -<p>» Ma remarque ne vaut absolument rien : je le -sais, car les grandes amours sont extraordinaires -en tout. »</p> - - -<p class="date">« 27 août.</p> - -<p>» Le plus curieux est que je ne pars pas pour -Jersey. J'apprends trop de choses. Je suis trop -homme de lettres : un événement qui a failli me -toucher le cœur s'enrichit de détails innombrables -qui m'atteignent l'esprit ; et me voilà accaparé par -un « sujet ». Je n'ai plus besoin de m'informer : -on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus ; -elles se délient outre mesure. L'inconvénient est -qu'on dit trop ; il faut mettre de l'ordre, trier, -user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste -à percevoir le « vraisemblable ».</p> - -<p>» Un hasard précieux me sert. Il se trouve -qu'un des hommes en qui j'ai le plus de confiance, -un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est -trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère -que je cherche à éclaircir. Il est discret, mais -ne me refusera rien de ce que sa conscience l'autorisera -à m'apprendre. Du diable si, avec le goût -que je me suis senti pour mon héroïne, je ne tire -pas de là quelqu'une de ces histoires, comme je -les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le -moins possible à ce qu'on appelle « un roman »! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, -à Granville, d'une très ancienne famille de la -région. On voit encore, sur la route de Saint-Pair, -les restes d'un vieux château bâti en granit, dont -le vent de mer a décoiffé un pignon et tordu la -girouette rouillée ; c'est de là qu'ont essaimé jadis -tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers -de marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir -était abandonné et déjà dans un grand délabrement -quand Élise était une petite fille, et il ne -servait plus que de grange. On allait le visiter, à -intervalles presque réguliers, pour enseigner aux -enfants leurs origines, ce dont ceux-ci profitaient -surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin -sec contenant toujours quelques chardons des -dunes, qui leur piquaient les mollets.</p> - -<p>Les parents d'Élise habitaient alors, au centre -de Granville même, une maison d'aspect modeste, -mais largement étendue sur un des côtés du -triangle de la place dite « cours Jonville ». -Cette place, au sol non pavé, était plantée -d'ormes très vieux, en quinconces, qui assombrissaient -beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage -touffu ne laissait pas d'être agréable en -été. Sous ces beaux arbres se tenait le marché -deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le -matin, madame de La Hotte, qui connaissait par -leur nom toutes les bonnes femmes, les appeler -de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans -sortir de chez soi, et en papillotes.</p> - -<p>Toute la journée, c'était alors, sous les grands -ormes, un bavardage frénétique, qui ne saurait -être comparé qu'à la piaillerie des moineaux à -leur coucher. Élise, sa sœur aînée, nommée Marie, -et ses deux frères, à l'époque des vacances, se -tenaient aux appuie-mains du rez-de-chaussée, -criant plus fort que les maraîchères et jouant à -vendre ou à acheter des denrées fictives, à moins -que l'un des garçons, suspendu par les poignets, -ne dégringolât, en écorchant le crépi de chaux grisâtre -et ses propres genoux, pour aller chiper en -bas ou se faire offrir pour sa bonne mine quelque -poireau, un trognon de chou, une laitue piétinée, -des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à -trois à califourchon sur son nez, ou bien des -cerises en pendants d'oreilles.</p> - -<p>L'odeur des légumes et des fruits montait et se -répandait dans la maison, vers le soir, en même -temps que s'apaisait la rumeur et que baissaient -les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de -sa nature et en même temps un peu serré, descendait -de sa bibliothèque, invariablement, à -cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le -cours, entre chien et loup, humant les parfums -agrestes, sa canne normande à la main, sans avoir -l'air de rien, sinon de songer aux paperasses qu'il -avait remuées ; et, tout à coup, on le voyait aviser -un panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, -l'un assis sur son bras replié et l'autre suspendu -par l'anse à son petit doigt.</p> - -<p>Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, -M. de La Hotte-Saint-Pair vivait enfermé chez lui, -depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie et -de l'histoire ; il s'occupait à classer d'innombrables -papiers de famille ou à s'essayer en des -biographies ancestrales. A des dates régulières, sa -documentation s'enrichissait, grâce à des réunions -auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, -plus qu'à tout. Très bien apparentés l'un -et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact avec le -moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements -n'avaient jamais pour but que d'assister -à des baptêmes, à des mariages ou à des obsèques, -parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels -on ne lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. -Pendant toute leur jeunesse, Élise, sa sœur et ses -frères, furent à peu près toujours en deuil. Et il -venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, -des cousins, d'Avranches, de Saint-Malo, -de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de Saint-Brieuc, -et jusque de Nantes et d'Angers, voire -de Paris. En ces réunions, espacées tout au long -de l'année, et ménagées adroitement selon les -affinités et même selon les besoins d'apaiser des -dissensions ou d'éclaircir des malentendus, on se -perdait en souvenirs, en exercices de mémoire, en -rappels pénibles et interminables de dates, en escalades -hardies de telle branche minuscule ou de tel -rameau de l'arbre généalogique, qui n'amusaient -certes pas tout le monde, mais créaient cependant -une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément -que chacun sentait propre à soi-même, autant -qu'au groupe tout entier, où chacun, plus ou -moins consciemment, se complaisait.</p> - -<p>Après la famille, il y avait les relations, qui ne -comptaient pas peu. Elles grevaient le budget par -les cadeaux, les transports, les dîners, sans compter -les écritures innombrables, mais étaient tenues -comme essentielles à la vie, au premier chef, et -les personnes qui en faisaient partie constituaient -une petite humanité à part, contre quoi ne s'exerçait -pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique, -humanité qu'on admettait pour bonne et -impeccable, une fois pour toutes, qu'on soutenait -en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement, -sauf le cas de manquement grave -aux règles imposées par l'honneur, le savoir-vivre, -l'usage.</p> - -<p>Élise, de qui la tête était très bonne, semblait -avoir hérité du goût de son père pour ce que les -garçons appelaient irrévérencieusement « l'art de -grimper à l'arbre » ; elle connaissait sur le bout -du doigt plus d'un siècle de générations non seulement -de la famille, mais de mainte famille amie, -et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se -montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait -sa mère, car on l'interrogeait à perte -d'haleine, — et c'était devenu un jeu commun -par la ville, — sur des faits datant de quatre-vingts -ans, comme si elle eût été une vieille dame. -Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements, -ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces -dates qui l'excitaient beaucoup, mais bien le -succès qu'elle obtenait en se montrant si savante.</p> - -<p>Et cela lui fut une excellente préparation pour -ses études qu'elle alla faire pendant cinq ou six -ans au couvent des religieuses de l'Assomption -d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au -jour de l'an, à Pâques, aux vacances, elle poussait -bel et bien des « colles » d'histoire à son -papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé -de l'érudition de sa fille souvent supérieure à la -sienne propre. Avec ses connaissances, toutes -locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, -vis-à-vis de mademoiselle de La Hotte, qui vous -parlait de l'histoire universelle comme il parlait, -lui, de celle de sa grand'mère.</p> - -<p>Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, -les choses commencèrent à se modifier beaucoup -à Granville. La saison des bains de mer amenait -de Paris, notamment, une quantité de gens que -l'on n'avait jusque-là jamais vus ; les trains fonctionnaient -un peu plus rapidement, et la mode -était lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque -période de vacances ; les médecins aussi tenaient -la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa -une animation inusitée sur la plage ; on fabriqua -des cabines ; on édifia une sorte de baraquement -de bois qui fut baptisé <i>Casino</i>, devant quoi fut -cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie -d'une balustrade de poutres croisées, d'où l'on -dominait la mer, la petite plage arrondie, semée -de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque -qui porte la vieille ville et son clocher. Un -orchestre fut attaché à l'établissement ; il y eut -des concerts, et le soir, dans une assez vaste salle, -bien parquetée, on dansait. Les « petits chevaux » -ne devaient apparaître que plus tard. Autour des -Parisiens, nouvellement débarqués, cela ramassait -chaque jour les officiers du 11<sup>e</sup> régiment d'infanterie.</p> - -<p>Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes -filles, comme pour la plupart des parents, cette -animation, avec ce qu'elle apportait de nouveau -et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée ; et -les réunions de famille, un peu mornes, ne pouvaient -pas tenir longtemps contre l'agréable -vibration que causaient les gens de Paris, les -plaisirs de la plage et du Casino, les jeux, les -papotages, l'élégance, les aventures, la musique, -le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des -figures éternellement identiques ou progressivement -ridées et jaunies de l'oncle et de la tante de -Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on -s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, -toujours exquises durant un mois ou six semaines, -disparues après cela, il est vrai, et à jamais, pour -la plupart, mais remplacées l'année suivante par -des figures nouvelles encore auxquelles l'imagination -prête si aisément toutes les qualités qu'elle -a le désir d'apprécier.</p> - -<p>Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique -des familles amies! Car il va sans dire qu'au -bout d'une semaine les « figures nouvelles » -étaient liées et formaient corbeille non seulement -entre elles, mais avec les plantes indigènes, -comme si elles se fussent développées et eussent -fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de -fraîche date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci -de vouloir bien dire d'eux-mêmes. Les renseignements, -d'ailleurs, reconnus bientôt controuvés, on -devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et -madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, -si difficile en ses liaisons, en arrivait à dire à propos -de personnes avec qui ses filles passaient la journée : -« Que voulez-vous? Elles sont agréables ; elles -ont l'air comme il faut… Pour le reste, l'un sur -elles dit blanc, l'autre dit noir. C'est à donner sa -langue au chat. »</p> - -<p>Que la résignation est vite venue, même aux -parents les plus sages, quand le plaisir des enfants -s'en mêle et quand on est entraîné par l'exemple -universel et contagieux! Madame de La Hotte, -qui avait opposé une des résistances les plus énergiques -à ces liaisons faciles et promptes, s'y était -faite au bout de peu d'années, d'une part dans la -crainte de demeurer isolée, — en toutes matières, -une de ses plus grandes terreurs, — et, d'autre -part, entraînée qu'elle était par les propres cousines -et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, -et qui prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, -alors qu'on s'y pouvait amuser.</p> - -<p>Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner -raison à l'opportunité de cette mêlée d'éléments -neufs, venus des quatre points de l'horizon? Marie, -la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune -homme de Paris, le vicomte de Vamiraud, venu -là, simplement, par hasard, en attendant le -bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait -complètement les origines. Il avait eu, en apercevant -mademoiselle de La Hotte, l'aînée, le coup -de foudre ; il était demeuré quinze jours, le temps -de se faire aimer d'elle, quinze autres jours pour -séduire la famille ; il avait épousé, deux mois -après ; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le -mari rêvé, irréprochable, muni de tous les dons -et appartenant à une famille d'autant plus ignorée -qu'elle était plus honorable. Une rencontre de -hasard avait formé un excellent ménage.</p> - -<p>— Il est bien difficile, opinait depuis lors -madame de La Hotte, de dire de prime abord ce -qui est bon et ce qui est mauvais ; il y a tant -d'exceptions à la règle!… Dans nos familles, jusqu'au -mariage de Marie, exclusivement, on ne -s'est jamais marié sans connaître l'un de l'autre -tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on -remonter son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. -Or, voilà un mariage d'amour bâclé en -quatre semaines, qui réussit à merveille et qui -est tel qu'on n'en eût point pu souhaiter de plus -satisfaisant. Je m'en suis rendu compte d'ailleurs, -maintes fois, au cours de ma vie : bien des choses -sont déconcertantes…</p> - -<p>Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu -la bride à la sœur cadette, Élise, durant les -vacances à Granville, qui devenaient franchement -divertissantes.</p> - -<p>Élise, à peine au sortir du couvent, eut une -toquade pour un sous-lieutenant, du nom de -Piédoie, le boute-en-train de toute cette jeunesse, -quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de -son grade. Et c'était une chose comique, de voir -avec quel calme madame de La Hotte, quelques -années auparavant si intransigeante et hautaine, -acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où -elle les eût laissées croître, si l'on n'eût -appris, tout à coup, que le lieutenant Piédoie -était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, -sorti du rang, et obligé pour vivre de contracter -des dettes. Ah! ce fut une alarme chaude. -Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon -n'avait pas plus d'éducation première?</p> - -<p>— Mais aussi, disait la pauvre madame de La -Hotte, je le connaissais encore si peu! Lui ai-je -parlé seulement deux fois?… Il venait prendre -Élise à côté de moi, me saluait très poliment -en souriant… Il avait, il faut le reconnaître, -un charmant sourire, et de fort belles dents… -Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément -prendre!</p> - -<p>— Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant -à sa fille, toi qui dansais avec lui, comment, -mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce n'était -pas un homme distingué?</p> - -<p>— Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux -que les autres!</p> - -<p>— C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre -fille, tu manques complètement de finesse. Qu'as-tu -donc appris? A quoi la science te sert-elle?…</p> - -<p>— Mais, maman, tu le regardais plus que moi ; -tu avais sans cesse les yeux braqués sur nous, -quand nous dansions…</p> - -<p>— Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà -où nous en sommes! Ces demoiselles dédaignent -d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais -elles épient leur mère qui les gêne dans leurs -tournoiements!…</p> - -<p>— Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais -vue le regarder dans les yeux?… Et papa, lui, -qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai -entendu dire : « C'est un garçon très intelligent! »</p> - -<p>— Ton père, ton père!…</p> - -<p>— Alors, et moi?…</p> - -<p>Madame de La Hotte faisait en outre la remarque -que, dorénavant, les enfants, sans en savoir plus -long qu'autrefois, ont cependant réponse à tout. -Et elle laissait tomber les deux bras, en signe -d'impuissance.</p> - -<p>Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en -compagnie de sa seule cousinerie? Mais, cousins -et cousines, on ne les tenait plus à l'attache, eux -non plus ; ils voulaient sortir et prendre du large. -Et elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur, -qu'elle se priverait aujourd'hui difficilement -de passer une partie de l'après-midi et la -soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un -autre aspect que de la fenêtre donnant sur le -marché du cours Jonville.</p> - -<p>Elle pensait : « La vie a un autre aspect. »</p> - -<p>Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout -temps, sa vie aux « relations » ; mais les relations -d'à présent, sans cesse changeantes, renouvelées, -illimitées, prenaient à ses yeux un charme -insoupçonné. Ces relations nouvelles étaient -quelconques à la vérité ; par elles, elle se sentait -heurtée, choquée même quelquefois. Cependant, -ces chocs et ces heurts, sans qu'elle y prît -garde, ne lui devenaient-ils pas agréables, comme -certains coups, douloureux d'abord, amusent -petit à petit le boxeur qui s'y accoutume? Le seul -mouvement, l'agitation pour elle-même en arrivaient -à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait, -un tout petit peu, elle aussi, comme allait le -faire toute la société contemporaine. Et elle -demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize ans, -s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre -généalogique, d'un homme non « distingué », selon -la formule!</p> - -<p>L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites -fâcheuses ; mais Élise n'en demeura pas moins -dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut recourir -à mille stratagèmes pour réduire autant que -faire se pouvait les risques de rencontres entre le -sous-lieutenant et la jeune fille. Une année entière, -la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait -que la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur -quelque baigneur étranger, qui, du moins, eût -disparu dès septembre. Et, lorsque la saison se -rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer -à boycotter le Casino ni la plage, on appliqua -tout un programme longuement et minutieusement -élaboré par M. de La Hotte en sa chambre -aux paperasses.</p> - -<p>Il consistait à couper, par des excursions, voire -par un voyage, la période d'inévitables contacts -avec la compagnie hétéroclite du Casino, avec -cette turbulente société où l'on attendait pourtant -que l'idéal fiancé se révélât!</p> - -<p>Dès le commencement de la saison, on remarqua, -parmi les baigneurs et les danseurs, un très -beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un -ingénieur des arts et manufactures ; il dirigeait -une usine dans le département de la -Loire.</p> - -<p>Il parut immédiatement dangereux, soit à cause -de sa beauté physique, soit parce qu'on l'avait vu, -pendant la première semaine, rejoindre sur la -plage une femme aux cheveux teints et qui ne se -mêlait à aucun groupe.</p> - -<p>Madame de La Hotte avait une si vive crainte -que sa fille ne tombât amoureuse de ce bellâtre -qu'elle s'en ouvrait à tout venant.</p> - -<p>— Voyons, chère madame, ou chère cousine, -lui répliquait-on, pourquoi si tôt vous alarmer? -Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— Justement! C'est un très beau garçon. Elle -ne lève pas les yeux sur lui ; du moins je ne l'ai -pas vue le regarder une seule fois ; ne cacherait-elle -pas son jeu?</p> - -<p>— Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là? -Élise n'est pas dissimulée…</p> - -<p>— Non! mais il y a eu l'expérience de l'année -dernière ; nous avons dû nous montrer extrêmement -sévères pour la malheureuse enfant, et elle -s'en souvient. Si son cœur parlait cette année, elle -le serrerait dans un étau!…</p> - -<p>— Voilà le résultat de l'expérience!…</p> - -<p>Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger -qui, cependant, dansait le soir avec plusieurs -jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous ses -efforts pour éloigner le cœur inflammable d'Élise -jusque même des jeunes filles avec qui dansait le -bel étranger. Et le mot d'ordre était donné, dans -la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en -présence d'Élise.</p> - -<p>Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, -la tante de Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci -du même âge à peu près qu'Élise, nommée Anne, -assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, -ne causait point les mêmes alarmes que sa -cousine. Anne répéta, sans retard, à Élise le mot -d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama :</p> - -<p>— On peut bien parler de lui en ma présence, -dit-elle : je ne suis pas près de m'emballer pour -sa figure. Je le trouve ridicule.</p> - -<p>— Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu -n'avais pas manqué de le regarder…</p> - -<p>— Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque -avec sa raie jusqu'au milieu du dos et ses -moustaches deux fois trop longues : il me fait -l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un -tzigane.</p> - -<p>Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la -Hotte fut enchantée, parut rassurée ; puis tout à -coup :</p> - -<p>— De deux choses l'une, dit-elle : ou bien c'est -Élise qui a parlé spontanément à sa cousine de ce -monsieur, et c'est donc qu'elle pense à lui ; ou -bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant -la défense de parler…</p> - -<p>Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il -fut avéré que c'était elle qui avait parlé. Il -n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la -sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable ; -même en présence d'un si beau garçon, -elle demeurait impassible ; elle n'avait donc pas -ce cœur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on -observer, de l'aventure de l'année précédente -il ne demeurait en elle aucune trace. Elle avait -recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout le -monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres -avec le sous-lieutenant Piédoie la laissaient -très indifférente. Allons! Allons! Élise -était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas -de pouvoir parler raison lorsqu'il s'agirait de la -marier.</p> - -<p>Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne -se donnant pas trois semaines pour que s'imposât -quelque dérivatif aux plaisirs de la plage, les -parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion -à Jersey! Cette excursion était devenue inutile. -Eh bien, cette excursion, ce fut Élise qui la -réclama.</p> - -<p>Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à -cela.</p> - -<p>Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut -ruser pour en détourner la jeunesse, affirmer que -les matelots pronostiquaient une mer démontée -pour la semaine suivante, et se prêter plus que -jamais aux divertissements du Casino, afin que -tout le petit monde eût au moins une compensation.</p> - -<p>Une fête, au profit des « Terres-Neuviens », -devait précisément avoir lieu dans la huitaine. -Après le feu d'artifice, serait donnée une grande -soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans -maugréer, disant que ces saisons de bains de mer, -« c'était toujours la même chose ». Les fameux -plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu -d'années auparavant, cette génération trépidante -les avait déjà épuisés.</p> - -<p>La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la -soirée, d'un mortel ennui. Le baromètre, entre -parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.</p> - -<p>Il se trouva que madame de La Hotte eut un -motif de partager l'humeur bougonne des jeunes -gens.</p> - -<p>Madame de La Hotte jugea, et elle en avait -fait la remarque notamment à la grande soirée, -qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en -plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas -folle, et elle prétendait même que rien ne lui répugnait -davantage que de passer des bras d'un monsieur -en ceux d'un autre. Élise était très droite, -très sincère ; il fallait la croire. Mais sa mère fut -un peu froissée dans son amour-propre.</p> - -<p>Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, -le si beau garçon, malgré les insuffisantes -références et malgré la femme aux cheveux teints. -M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles -des plus honorables.</p> - -<p>Il n'avait pas même cherché à se faire présenter -Élise! Madame de La Hotte, sans souffler mot -de l'impression qu'elle en ressentait, avait des -suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais -suivait de l'œil, à la dérobée, le jeune -homme à la « raie jusqu'au milieu du dos » et à -la moustache victorieuse, et elle blêmissait de -voir telle et telle des amies d'Élise paraître charmées -en valsant entre ses bras.</p> - -<p>Élise, non pas jolie précisément, était grande, -souple, et fine ; elle avait des cheveux blonds, -abondants, une bouche un peu large sur des dents -moins régulières que pures ; et elle avait aussi ces -yeux longs, facilement alanguis, où l'on devine -d'infinies possibilités de tendresse, ces yeux -légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle -glauque, comme un étrange animal sous-marin, -blotti dans sa grotte, semble se dissoudre tout à -coup dans une belle eau d'émeraude ; les sourcils -rapprochés entre eux et rapprochés des cils ; le -nez petit, bien taillé, net et décidé. On lui reconnaissait -d'un commun accord une séduction assez -particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, -était excellente ; ses parents pleins de bonté ; et -enfin, indépendamment de son avenir, tout le -pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.</p> - -<p>M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.</p> - -<p>Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent -dépit, qui faillit éclater. Mais elle se contint. -Elle attendit avec une patience peu ordinaire à -son tempérament vif.</p> - -<p>Une après-midi de la fin d'août, par une très -grande chaleur, madame de La Hotte, laissant sa -famille, alla se réfugier dans la salle de lecture -ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis -vert portait les journaux, les périodiques illustrés, -<i>le Correspondant</i>, <i>la Revue Britannique</i> et <i>la -Revue des Deux Mondes</i>. La belle raie s'allant perdre -sous le faux-col, les deux pointes symétriques de -la moustache noire, elle les vit, en entrant, balancées -suivant l'oscillation d'un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>! Le -visage de M. Destroyer disparaissait derrière l'emboîtage -aux coins cuivrés de quelque journal -amusant. Elle alla s'asseoir à une petite table à -écrire, située tout à côté de lui ; et, presque -aussitôt — patatras! — laissa tomber son sac contenant -son étui à lunettes, une lorgnette de théâtre, -des ciseaux, des aiguilles, une boîte de perles à -enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites -boules vagabondes et multicolores.</p> - -<p>M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de -l'oscillation et fut debout, puis à genoux sur le -tapis végétal.</p> - -<p>— Oh! monsieur, je me confonds en excuses! -Vous êtes vraiment trop complaisant, monsieur! -Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien, je -suis madame de La Hotte ; il apportera un balai et -une petite pelle ; vous n'en viendriez pas à bout, -monsieur, et d'ailleurs, je serais très confuse de -mettre ainsi à contribution votre complaisance… -Voilà ce que c'est que d'être vieille et de n'y plus -voir goutte!… Je crois poser mon sac sur la table : -je le laisse tomber dans le vide.</p> - -<p>— Mais, madame… il fait si sombre ici… Les -meilleurs yeux du monde… Je vais, si vous le -permettez, appeler moi-même le garçon.</p> - -<p>Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée -du Casino où se tenait dans sa guérite un homme -à tout faire.</p> - -<p>Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture, -un balourd, en entrant, posait son énorme -pied sur les perles qui crépitaient comme un feu -de sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte -levèrent simultanément les deux bras en un même -geste de détresse, souriant toutefois, l'un et -l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels -minuscules malheurs, elle, le sacrifice volontiers -fait de ses perles à enfiler, toute au plaisir d'être -autorisée dorénavant à adresser des sourires de -reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.</p> - -<p>Le garçon vint avec la pelle à poussière et un -petit balai, afin de ramasser le reste des gouttelettes -de verre coloré, et il fut secondé dans cette -tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le -tapis végétal, entre les fines extrémités de leurs -doigts, allaient pincer les perles dans les anfractuosités -du tissu grossier. M. Destroyer avait écarté -le <span lang="en" xml:lang="en">rocking</span>, et, par discrétion, il continuait de se -balancer, le nez dans son journal amusant, n'osant -se mêler à la chasse des jeunes filles.</p> - -<p>Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un -grand salut à madame de La Hotte et donna même -un coup de tête supplémentaire à l'adresse d'Élise -et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de -connaître. Elles virent, entre les cheveux noirs -parfaitement lustrés, la belle courbe de la raie -droite qui semblait n'avoir pas de fin.</p> - -<p>— Ce jeune homme, dit madame de La Hotte, -est tout à fait bien élevé… Il a été d'une complaisance!…</p> - -<p>Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure. -Élise étouffait une envie de rire.</p> - -<p>Le soir même, M. Destroyer croisant madame de -La Hotte, lui adressa un cérémonieux salut. Elle -suspendit son pas et crut devoir renouveler au -jeune homme ses remerciements. Il se nomma. -Elle lui dit qu'elle avait déjà beaucoup entendu -parler de lui par des amies à elle, et comme danseur -et comme galant homme. Élise venait par -derrière avec sa cousine et allait esquiver la présentation, -quand madame de La Hotte, l'arrêta :</p> - -<p>— Je te présente, mon enfant, monsieur -Destroyer, qui a eu pour ta mère les attentions -les plus délicates,… et j'ajouterai les plus rares -par le temps qui court…</p> - -<p>On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer -demanda une valse à Élise. Madame de La Hotte -se rengorgea.</p> - -<p>Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune -homme ; et elle regarda aussi tous ceux et toutes -celles qui les regardaient. Il ne serait pas dit -qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé -mademoiselle de La Hotte. Elle ne pensait même -pas : « Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a négligée, -puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!… »</p> - -<p>— Comment trouves-tu ce jeune homme? -demanda-t-elle à Élise.</p> - -<p>— Très bien, dit Élise ; on a envie de l'ébouriffer -et de lui couper la moustache.</p> - -<p>— Tu es difficile. A-t-il été aimable avec -toi?</p> - -<p>— Comme les autres. Il m'a débité les banalités -ordinaires.</p> - -<p>— Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle -du Haussier, pour n'en pas nommer d'autres, -ne le trouvent pas si commun!</p> - -<p>— C'est leur goût, maman.</p> - -<p>Chaque soir, M. Destroyer vint demander à -Élise soit une valse, soit un quadrille. Il la -reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des -nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait. -Il était correct, et non pas plus. Madame de -La Hotte recommença bientôt de pester. Était-ce -la peine de se mettre en branle à propos de ce -monsieur, si l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait -être plus familier avec d'autres jeunes filles.</p> - -<p>Comme il adressait pour la dixième fois à -madame de La Hotte sa question sur l'ouvrage de -perles, madame de La Hotte lui dit :</p> - -<p>— Mon ouvrage de perles va être interrompu : -nous avons promis à la jeunesse un petit voyage -à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?</p> - -<p>— Non, madame. Je me propose de faire cette -petite expédition avant mon départ.</p> - -<p>— C'est une excellente idée. Il ne faut pas -attendre la mauvaise saison.</p> - -<p>Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite -aux enfants, et bien qu'elle ne répondît en rien -au but qu'on s'en était proposé. Ils la réclamaient -tous les jours.</p> - -<p>On prit, un beau jour, le bateau commandé par -un blond et rougeaud capitaine anglais ; on fit -une heureuse traversée de trois heures, et on -était, le surlendemain, sur la terrasse de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil-Castle</i>, -d'où l'on aperçoit sous un soleil de -plomb, au delà d'une mer calme comme un bol -de lait, la côte de France, fine, transparente et -rose, lorsqu'on vit émerger, par l'escalier de -pierre, de magnifiques cheveux noirs couchés de -part et d'autre d'une interminable raie, puis les -deux pointes des moustaches de M. Destroyer, -qui, ayant chaud, montait, sa casquette anglaise -à la main.</p> - -<p>Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla -qu'on eût été jusque-là très liés ; et ce furent -des saluts, des <span lang="en" xml:lang="en">shakehands</span>, des cris de surprise -joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes -qu'amusent la société des femmes et, à défaut de -femmes, celle des jeunes filles. Privé de la guirlande -que lui tendaient le soir les beautés granvillaises, -il appréciait la rencontre d'Élise, à qui -il n'avait accordé aucune attention particulière, -mais qui ne lui déplaisait certes pas. Élise, il est -vrai, n'était guère encourageante ; mais sa mère y -suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à -profit l'occasion présente afin de se créer avec -M. Destroyer une intimité exceptionnelle et qui -l'emportât haut la main sur les relations qu'il -avait pu nouer avec les autres familles.</p> - -<p>La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait -pas. Ce charmant homme n'était même pas -embarrassé d'une liaison!</p> - -<p>Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation, -en prononçant le nom d'un sien cousin, -conservateur des hypothèques à Quimper, que le -généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt -des liens de parenté avec trois autres groupes -de parents de M. Destroyer.</p> - -<p>On fit de concert la visite du romantique <i>Montorgueil</i>, -et l'on se promit de se retrouver pour -les promenades classiques de l'île : <i>Sainte-Brelade</i>, -<i>le Trou du Diable</i>, etc… Malheureusement, -M. Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier, -au même hôtel. On tomba d'accord que c'était -dommage, ce qui prouvait que la compagnie du -jeune homme était désirable.</p> - -<p>Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte -se laissa convaincre par le nouveau compagnon -de voyage d'échanger ses billets de retour par -Granville directement, pour des billets de retour -par Saint-Malo, ce qui allongeait l'excursion.</p> - -<p>De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade -de la Rance, pittoresque et charmante rivière que -l'on redescend à la tombée de la nuit, pour revenir -à l'estuaire admirable où se croisent les feux de -Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.</p> - -<p>Élise enveloppée de châles et de foulards, à -l'avant du bateau, le nez fouetté par l'air marin, -où se mêlait le parfum des foins qui venait des -rives, s'entretint presque toute la soirée avec -M. Destroyer. Les longues moustaches de celui-ci -étaient rejetées en arrière.</p> - -<p>En retour du sacrifice que la famille de La Hotte -lui avait consenti, M. Destroyer, galant homme, -qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris, prolongea -d'une huitaine sa saison à Granville.</p> - -<p>Mais les La Hotte, désormais, le possédaient. -Grande déception pour les jeunes filles, triomphe -inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas outre -mesure, mais le savoura presque autant que sa -mère.</p> - -<p>M. Destroyer s'était montré assez généreux -durant le voyage ; on crut devoir l'inviter à dîner. -Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les La Hotte, -et l'opinion le maria avec Élise.</p> - -<p>Il ne demanda cependant pas la main d'Élise, -et il n'y avait même entre elle et lui aucun flirt. -Mais il dut s'informer d'elle et de sa situation. -C'était un homme accoutumé de voir les femmes -se jeter à ses pieds ; il demeurait dans l'expectative ; -quand les avances étaient faites et se trouvaient -acceptables, il les examinait volontiers.</p> - -<p>Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui -pût faire pressentir une intention matrimoniale. -Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin, quoiqu'elle -ne le jugeât pas déplaisant, quand il était -là. Madame de La Hotte, seule, était désolée.</p> - -<p>Mais, quatre semaines après, un monsieur de -soixante-cinq à soixante-dix ans, parfaitement -conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait -du beau jeune homme disparu, vint sonner à la -porte de la maison, cours Jonville, en sortant de -chez le notaire, de qui il portait une carte d'introduction. -Et il demanda pour son fils la main de -mademoiselle de La Hotte.</p> - -<p>Élise consultée ne dit ni oui ni non.</p> - -<p>— Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?</p> - -<p>— Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non…</p> - -<p>Au fond, la famille était ravie de la voir agréer -un mariage qui semblait en tous points raisonnable. -Madame de La Hotte se réjouissait, comme -pour elle-même, de ce que sa fille épousât un -beau garçon.</p> - -<p>Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui -ne dît, la visite accomplie, en s'éloignant de la -maison La Hotte, sous les quinconces :</p> - -<p>— Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant -les trois premières semaines!…</p> - -<p>— Il faisait une cour à la petite de Mouchain!…</p> - -<p>— Et à Blanche Épouville donc!…</p> - -<p>— Et à combien d'autres!…</p> - -<p>— Sans compter la femme aux cheveux teints, -qui était sa maîtresse!…</p> - -<p>— Et qui l'est encore! C'est une femme qui était -descendue à l'hôtel Guérin, où elle a dit, en partant, -qu'elle n'était pas jalouse des pimbêches à -qui elle le laissait.</p> - -<p>— C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda -une jeune fille.</p> - -<p>— Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça! -dit une autre, est-ce que c'est possible?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la -plus élémentaire convenance aux yeux d'une -famille provinciale, Élise vint s'installer à Paris, -boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin. -Elle était très contente, sinon heureuse. -Évidemment, un ou deux ans auparavant, elle -imaginait le mariage sous un jour bien différent. -Du temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec -une sorte d'ivresse, aux bras du sous-lieutenant -Piédoie, et sans qu'elle se fît une image précise -de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir -être un homme idolâtré, de qui tout vous ravit : -il vous emmène n'importe où, où il veut, et l'on -sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là ; -sa seule présence signifie l'état paradisiaque ; ou -bien on l'attendra, on ne pensera qu'à l'attendre, -s'il s'absente ; et l'instant de l'embrassement, au -retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité -que l'esprit a de la peine à concevoir.</p> - -<p>Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.</p> - -<p>Non, fût-ce au souvenir des premiers libres -baisers sur ces trop délicieux rivages, ce n'était -pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui semblaient -plus beaux que l'état de son cœur! En les admirant, -elle avait fait effort pour admirer son bonheur… -Est-ce qu'en disant, en écrivant sa satisfaction, -elle attribuait celle-ci aux beaux paysages -ou au fait qu'elle était une heureuse nouvelle -mariée?… Elle se le demandait, mais, toutefois, elle -se déclarait très contente.</p> - -<p>Elle trouvait son mari fort gentil ; elle ne le -voyait plus du tout ridicule ; elle appréciait sa -longue moustache et elle s'amusait même à dessiner -et lisser la belle raie dont elle avait tant ri. -Elle voyait bien que madame de La Hotte, comme -les jeunes filles de Granville, avaient eu raison de -le juger si beau, puisque partout où il se montrait, -à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en -chemin de fer, les femmes le regardaient d'un œil -béat, cynique ou simplement rendu. D'un tel -succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très -contente.</p> - -<p>Son appartement, boulevard Malesherbes, lui -semblait aisément plus gai que la maison paternelle.</p> - -<p>C'était du temps que les rues de Paris étaient -agréables. A cette époque de l'année, les vieux -chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres découverts, -un peu bruyamment à cause de leurs roues -cerclées de fer sur le pavé, mais si lentement, si -paresseusement, avec une telle bonhomie, menés -par leurs cochers à trogne! On montait dans ces -voitures, on en descendait, presque sans qu'il fût -besoin d'arrêter le cheval. On prenait, on quittait -l'omnibus comme un tapis roulant ; et des messieurs -très bien et de belles dames qui payaient, -sans croire déroger, six sous leur place d'intérieur, -y compris la « correspondance », ne paraissaient -pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie -que le trottin avec son carton à chapeau, ou le -vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle -de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette -course idéale des beaux jours de mai et de juin, -dernier plaisir modeste, irremplaçable à jamais : -une tournée dans Paris sur l'impériale.</p> - -<p>Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du -déjeuner, de descendre, seule, d'errer devant les -magasins et de se pencher sur les voiturettes -ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au -parc Monceau vert et frais, ou bien, dans la direction -opposée, d'aller, par la rue de la Pépinière, -ayant jeté un coup d'œil à la boutique d'antiquaire, -jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare -en bois où pullulaient les étalages de -volaille, de charcuterie ou de primeurs ; elle poussait -plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par -la rue Auber jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où, -à midi précis, elle était certaine de se heurter à -son mari, qui descendait de son bureau. On revenait -alors, en humant des odeurs de légumes, qui -rappelaient le marché du cours Jonville.</p> - -<p>M. Destroyer avait présenté très rapidement sa -jeune femme dans le monde qu'il fréquentait, de -sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à -la vie de relations, ne se trouvait pas trop -dépaysée, malgré le changement des visages et -celui des thèmes de conversation. Elle était très -souple ; elle avait vite fait de contracter une habitude -nouvelle. D'ailleurs, malgré mille différences -de détail ou d'apparence, le monde qu'elle voyait -à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient -étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux, -les exigences, les susceptibilités étaient les -mêmes. Seuls différaient en réalité les toilettes, -certaines expressions employées pour relever le -langage, et le nombre des domestiques. Ne faire -allusion qu'à l'événement du jour ou de la veille, -au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa -portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a -le goût de s'habiller, s'acclimate comme par enchantement -à Paris. Élise n'éprouva point de -transition pénible. Et puis, au bout de quatre -mois de mariage, la voilà enceinte, et non pas -séparée de son nouveau milieu, tant s'en faut, -mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue -presque sans frais intéressante à son nouveau -milieu. Nombre de femmes, amoureuses de la -maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies, -la viennent voir hors des « jours », lui prodiguent -les conseils, lui narrent surtout leur propre histoire, -les péripéties de leurs accouchements, la biographie -de leurs enfants et les vicissitudes de leur -vie conjugale. En deux semaines, Élise fut plus -renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût été -à continuer de fréquenter restaurants, théâtres, -Montmartre et même le monde. Car beaucoup -d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes -qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.</p> - -<p>Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette -naissance, une grande partie des membres de la -famille, qui, de tous les points de la France de -l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir -sur les fonts baptismaux de Saint-Augustin.</p> - -<p>Il n'y avait pas une grande différence, c'est -entendu, entre le monde qu'Élise voyait à Paris -et celui qu'elle avait connu à Granville ; et cependant, -quand elle revit les membres de sa famille, -elle les jugea aussi surannés, anciens et décrépits -que le manoir de Saint-Pair. Elle jugea Granville -fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements -du Casino tout à fait primitifs. Ces gens, -et leurs souvenirs ne laissaient pas d'être gentils, -oui, mais quelque chose, — en vérité, savait-elle -quoi? — les séparait d'elle. Parmi ses parents, -quelques-uns la trouvèrent distante et un peu -fière.</p> - -<p>Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles -et cérémonieux parents de province revenaient au -boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à Saint-Augustin : -c'était pour les obsèques du pauvre -petit, mort de la diphtérie, mal contre quoi, alors, -on luttait peu efficacement. La jeune mère n'était -plus cette fois, ni distante, ni fière ; elle était abîmée, -anéantie ; elle maudissait Paris qui lui avait -pris son enfant. Si son enfant eût vécu sur la plage -et non dans la poussière des squares, il vivrait, -affirmait-elle ; et elle conçut un tel dépit et -demeura dans un désespoir si grand qu'il apparut -à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son mari une -tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle -donnait l'impression que, son enfant disparu, il ne -lui restait aucun motif de vivre.</p> - -<p>Ni sa sœur aînée, madame de Vamiraud, ni ses -deux frères, qu'elle aimait tendrement, dont l'un -était à Polytechnique et l'autre sous-lieutenant à -Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne -furent de taille à la tirer de la prostration où elle -gisait. Une seule chose l'émut.</p> - -<p>Elle remarqua un jour que son mari tirait de la -poche de sa jaquette, parmi d'autres papiers, une -lettre dont elle avait déjà vu l'écriture dans le -courrier. Simple observation due à ce qu'Élise -avait la vue bonne. Mais, à quelque temps de là, -son mari, en retard pour l'heure du dîner, reçut -plusieurs jours de suite un télégramme qui -demeura dans l'antichambre, sur le plateau d'argent, -et qu'elle voyait, malgré elle, en allant épier -dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que, -sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner -seule, le télégramme arriva ne portant ni mention -« Monsieur » ni mention « Madame », mais seulement -le nom « Destroyer ». Elle se crut autorisée -à l'ouvrir, et elle lut : « Impossible supporter -délaissement. T'attends en vain depuis cinq -jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée. » -C'était clair. Elle surprenait qu'elle était trahie par -son mari en apprenant que son mari trahissait une -maîtresse.</p> - -<p>Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative -d'explication, elle la repoussa. Elle fit faire -ses malles et partit pour Granville, sous prétexte -que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le -repos.</p> - -<p>Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à -présent, Élise n'avait pas éprouvé de passion pour -son mari ; mais son éducation, les mœurs auxquelles -elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison -comme un impardonnable manquement, -une offense capitale. Son union étant, en fait, sans -amour, et toute conventionnelle, le premier accroc -fait à la convention ne laissait rien subsister. La -trahison, au lieu d'être un drame qui a une -période aiguë et une fin, était dans son esprit une -annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient -lieu de tant de sentiments, n'avait pas encore été -contractée ; l'enfant, qui est entre époux indifférents -l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu. -A son mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité, -plus rien.</p> - -<p>Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou -un homme éclairé, elle eût reconnu sans doute -qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari et -elle quelque chose ; elle avait de la religion et un -attachement aux coutumes plus profond qu'elle -ne le croyait ; mais elle ne parla pas à sa mère ; -elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle -n'avait pas de faute à se reprocher ; et elle ne -possédait qu'un ami sûr, un compagnon d'enfance, -de quelque quinze ans plus âgé qu'elle, -qu'elle appelait Jean-Marie, mais qui précisément -n'avait jamais pu souffrir M. Destroyer.</p> - -<p>A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de -remarquer la rareté de la correspondance entre -elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de dire : -« Mais si! j'ai reçu une lettre… hier… J'ai écrit -quatre pages tantôt à la salle de lecture… » alors -que ce n'était pas vrai.</p> - -<p>Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune -fille. On la vit, les jours de marché, les coudes -appuyés à la fenêtre sur la place. Elle adressait -des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères ; -elle réentendait avec mélancolie leur caquetage, -leurs marchandages et leurs disputes ; et le soir, -en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces -détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs -de jeunesse, lui faisait parfois chavirer le -cœur et verser des larmes. A cette fenêtre, en -écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle -avait conçu toutes les espérances. Ah! les espérances -folles d'une tête de dix-sept ans! Image -insensée et merveilleuse du monde! création poétique! -féerie! jeune homme adorable, amours -éperdues, baisers sans fin, beauté, bonheur!… A -vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée, -tous songes d'amour à jamais interdits.</p> - -<p>Dès le mois de juin, le Casino commença de se -ranimer. Élise ne parut pas, bien entendu, à la -salle de bal, où d'ailleurs, en attendant l'orchestre -d'été, un médiocre piano tenu par une femme se -bornait à distraire les quelques jeunes filles de -l'endroit ; mais, l'après-midi, sur la terrasse, avec -un petit ouvrage de main, à la salle de lecture, où -toujours quelque flaneur se balançait dans le <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> -d'impérissable mémoire, on voyait la -jeune madame Destroyer plus charmante que -jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse. -Le noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et -sa tristesse lui donnait, semblait-il, ce qui lui avait -peut-être manqué pour qu'elle fût belle. On l'abordait -avec ménagement et respect. Les jeunes filles, -ses anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant -de M. Destroyer ; les jeunes gens, les officiers, -bien qu'ils la trouvassent exquise, ne faisaient pas -auprès d'elle de très longues stations, écartés par -la contrainte que commandait son malheur récent. -Son « vieil ami » Jean-Marie, qui l'avait fait sauter -jadis sur ses genoux, alors qu'il avait, lui, quelque -dix-sept ans, fit seul exception ; il se plaisait en la -compagnie d'Élise ; il évoquait avec elle des souvenirs -qui déjà paraissaient très anciens ; et il ne -parlait pas de M. Destroyer.</p> - -<p>Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord -existant entre Élise et son mari, ce fut un -désespoir au prix de quoi la douleur résignée -d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse -articulait-elle? Elle n'en précisait aucun ; elle -négligeait même de dire qu'il l'avait trompée, -tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause -déterminante de son départ, était maigre cause de -l'état de tiédeur qui l'écœurait. A sa mère, à son -père, à ses frères et à sa sœur aînée qui la pressaient -de leurs questions : « Mais que t'a-t-il -fait?… Qu'as-tu à lui reprocher?… » elle répondait : -« Rien… rien… » Aucun d'eux ne comprenait -que ce « rien » était pire cent fois que le fait -qu'elle eût pu citer. « Rien… rien… » cela signifiait -qu'elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé, -ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle -l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation, -si elle eût aimé! Le fait précis, elle dut -pourtant le dire pour avoir la paix. Alors, tous -comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise -leur compassion, non pas tant en raison de l'horreur -que le fait lui-même inspirait, mais parce que -« le fait » était intervenu <i>si tôt</i>. Chacun, en ses -doléances, faisait allusion à une époque si proche -du mariage!</p> - -<p>— Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût -été mieux?</p> - -<p>— On aurait pu, du moins, croire à quelques -années de sincérité!…</p> - -<p>— De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a -peut-être essayé, comme moi-même, d'en avoir…</p> - -<p>— C'est donc vrai? s'écriait la sœur aînée, tu -ne l'aimais pas! Mais pourquoi l'as-tu épousé?</p> - -<p>— Est-ce que je sais? faisait la malheureuse -Élise. Maman, elle, l'aimait tant!…</p> - -<p>En effet madame de La Hotte ne concevait pas -encore, malgré tout, que sa fille n'eût pas été -éprise, éperdument, d'un si bel homme.</p> - -<p>— Quant à elle, elle lui eût tout pardonné, -disait-elle.</p> - -<p>— Ton père m'a trompée, disait madame de La -Hotte en un besoin de confidence : je lui ai pardonné… -Je le voyais, par cette fenêtre : il allait -me tromper ; je le revoyais par cette fenêtre : il -venait de me tromper! Je le regardais marcher : -il était tellement bel homme!… Tout ça est fini, -bien fini, ajoutait-elle… Mais si j'étais partie -quand il a été infidèle, vous ne seriez pas là!…</p> - -<p>— Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée, -Élise n'aime pas son mari! Avant de l'épouser, -souviens-toi, elle le trouvait ridicule.</p> - -<p>— Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise -a de singuliers goûts!</p> - -<p>Somme toute, les premiers moments d'indignation -passés, la commisération épuisée, et dans -une famille où il ne fallait pas songer au divorce, -on commençait secrètement à ne soutenir que -mollement Élise. « Monsieur Destroyer, disait -son père, avait une très belle situation… »</p> - -<p>La situation de M. Destroyer était si absorbante -qu'elle ne lui permettait pas de s'éloigner -du centre de ses affaires. Il n'était pas à Paris, -affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses -usines. Il ne vint à Granville que quarante-huit -heures, au fort de la saison, et pour sauver la -face des choses. Les jeunes filles le jugeaient -beaucoup moins bien, depuis qu'il était marié. -Mais madame de La Hotte, en le contemplant, -d'une figure attendrie, pensait : « Il est impossible -qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet -homme-là! »</p> - -<p>Et toute la famille, à qui mieux mieux, de -s'employer à cette réconciliation. On le faisait -d'une façon hâtive et maladroite. Élise subissait -chaque assaut d'un œil distrait et sans seulement -répondre.</p> - -<p>Elle montra un visage plus chagrin que de coutume, -après le départ de son mari. Les optimistes -en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle n'était -pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de -n'avoir pas signé une paix définitive?</p> - -<p>Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à -produire l'exaspération, elle avait sa sœur, madame -de Vamiraud, toujours éperdument éprise, elle, -de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler -d'amour et de narrer ses félicités. Attitude peu -généreuse envers une infortunée, de cela précisément -dépourvue. Mais il y avait eu toujours -quelque rivalité entre les deux sœurs. Marie avait -le privilège d'être l'aînée ; mais Élise passait pour -plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains, -plus intelligente. Marie triomphait, et faisait -valoir, sans aucun ménagement, sa chance.</p> - -<p>Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et -bien qu'elle n'entrât pas à la salle de danse, Élise -allait s'asseoir sur la terrasse du Casino, où la -brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre, -souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile -de gaze noire, rêvait.</p> - -<p>La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien, -sur les galets de la plage, déferlait en lançant -jusque très haut de fines gouttelettes d'embrun ; -de gros rocs sombres supportant la vieille ville -s'allongeaient sous les remparts ; le ciel d'été -était criblé d'étoiles ; ces immensités, cette mélancolie, -ces bruits si charmants et si graves, et, par -contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire, -tantôt ensorcelante, les parfums provenant -des femmes, et cette réunion enfin de jeunesse -heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement, -ne pouvaient être sans effet sur un cœur -de jeune femme.</p> - -<p>Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir -dansé un « boston idéal », disait-elle, avec le petit -Descouzergues, qui était meilleur danseur encore -que son mari, venait tenir compagnie à sa sœur. -Et là, dans l'encoignure de cette terrasse, les -coudes appuyés à la balustrade de bois, la gorge -offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait -comme font les femmes qui croient avoir domestiqué -la poésie parce que leur chair est satisfaite.</p> - -<p>Enivrement nocturne ; entretiens dits philosophiques, -et éperdus, sur l'infini ; roucoulements à -propos de la pluralité possible des mondes habités ; -pot-pourri de tous les grands noms de la -musique au sujet des bruits de la mer ; aspirations -à l'au-delà ; théosophie et spiritisme innocemment -mêlés ; désincarnation, réincarnation, -migration dans les astres ; Camille Flammarion, -Sar Péladan, et jusque même fragments profanés -de Pascal ; puis, soudain, rappel d'une rosserie, -d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de -la salle de danse ; à bout de souffle, enfin, le -grand secours : l'obsession du mot et des choses -de l'amour. Telle était la matière des éloquents -épanchements de Marie.</p> - -<p>Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs -par leur commune mère, relevait le finale du discours -adressé par madame de Vamiraud à sa sœur -Élise : ramener par d'adroits détours l'infortunée -à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences, -l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel, -que toutes les belles choses auxquelles -on vient de faire allusion sont méprisables si on -les compare à la seule volupté de rentrer dans sa -chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas -de l'homme aimé. Des chuchotements alors : -allusion au bougeoir posé au hasard, sur la -cheminée, sur la commode ou sur un pouf : et -l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre -les bras du chéri!…</p> - -<p>— Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires -et ton bougeoir et ton chéri!…</p> - -<p>— Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!… -Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore -une jeune fille…</p> - -<p>— Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une -jeune fille, c'est tout ce que je te demande.</p> - -<p>— Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi -qui le dis : tu gâcheras toute ta vie, à plaisir! -Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?</p> - -<p>— J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne -m'est pas venu par l'oreille.</p> - -<p>— Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je -ferais? Je recommencerais.</p> - -<p>— On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive -pas pour moi.</p> - -<p>Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la -famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on -s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer -comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle -semblait se remettre à Granville du chagrin causé -par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle -était en convalescence pour ainsi dire, passe -encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, -qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire -admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas -son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir -avec elle longuement causé et « à cœur ouvert » ; -et son opinion était que la pauvre Élise appartenait -au groupe de ces femmes particulièrement -mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, « n'ont -ni cœur ni sens » :</p> - -<p>— Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue -de sentiments, loin de là ; mais elle est atteinte de -ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer… Elle n'a -jamais aimé son mari ; elle ne l'aimait pas avant -qu'il l'eût trahie… Eh! mon Dieu! qui sait si la -trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude -de la femme?… Les hommes sont comme nous : -ils aiment à être aimés.</p> - -<p>L'opinion de la sœur aînée trouvait créance -chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas -aimé un M. Destroyer constituait un phénomène -monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, -on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.</p> - -<p>— Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes -parts, une amourette de pensionnaire, une illusion -de petite oie blanche!</p> - -<p>— Le fait est, disait madame de La Hotte, que -ce garçon était bien peu distingué.</p> - -<p>La distinction, la beauté, — du moins selon un -type convenu, — et l'amour s'unissaient indissolublement -dans l'esprit de madame de La -Hotte.</p> - -<p>L'époque de la rentrée arriva ; madame de -Vamiraud regagna Paris ; l'automne s'écoula ; -puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe -qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.</p> - -<p>Elle passait pour être tellement « nerveuse » -que personne n'osait s'aventurer à lui parler de -sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin -de la famille adopta volontiers la thèse que le climat -de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de -La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu -sur les côtes de la Manche. En moins de six mois, -après quelques convulsions de l'opinion touchant -le cas de madame Destroyer, la soumission générale -des esprits était accomplie : Élise vivait près -de ses parents et non avec son mari. L'exception -à la règle commune avait presque cessé d'être -intéressante.</p> - -<p>Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, -était favorable à la jeune femme éprouvée, qui, -aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle -« de l'embonpoint et des couleurs ». Élise menait -une vie en tous points conforme à celle de son -enfance ; elle était environnée des mêmes visages ; -comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à -son père toujours adonné aux mêmes occupations ; -elle répondait par des phrases courtes à madame -de La Hotte ; et de tout temps elle s'était volontiers -entendue avec la vieille bonne, Jeannette, -ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze -ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant -armateur de son métier.</p> - -<p>C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé -Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La -Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du -mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur -l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs -absolument que faire. Par de minimes services -de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais -assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent. -Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir -son « vieil ami » comme l'homme indispensable. -Par le « vieil ami », toute la famille de La Hotte -était informée, chaque jour, des choses de la ville, -du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de -Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la -traversée.</p> - -<p>Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité -à ces réunions du soir autour de la lampe. -On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les -fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait -pour Paris, où il avait aussi un domicile, et -des affaires.</p> - -<p>Ce n'était ni gai ni intolérable ; la parfaite -régularité des actions, même ennuyeuses, en -rend presque doux le retour. Et Élise se portait -bien.</p> - -<p>A la fin des vacances de Pâques, — qui tombait -tard cette année-là, — quand elle annonça qu'elle -avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la -nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement. -Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une -détermination conforme aux exigences du bon -ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille -Jeannette à la gare, on était de fort bonne -humeur, et madame de La Hotte se permit une -plaisanterie : comme M. Le Coûtre, venu pour -huit jours, prenait, en s'en retournant, le même -train qu'Élise, la maman dit à l'armateur :</p> - -<p>— Ne la compromettez pas!</p> - -<p>Ce qui fit simplement sourire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Élise était accompagnée, dans son voyage, par -sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et -dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée. -Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la -mésentente du ménage ; elle en concevait, en -femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les -coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais -se fût fait couper en petits morceaux plutôt que -d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant -le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait -le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait -que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent -déterminât une résolution si grave. Monsieur -n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois -mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement -à Madame ; les télégrammes qu'il envoyait, ils -traînaient partout ; chacun pouvait les lire, et par -eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement -dans la Loire. Était-ce à cause de cela que -Madame avait l'air si tranquille et même d'une si -parfaite bonne humeur?</p> - -<p>Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard -Malesherbes, Jeannette se disposa à défaire -les grosses malles, Élise l'interrompit, l'appela -dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y -enferma avec elle.</p> - -<p>— Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau. -Je te le confie à toi ; je ne l'ai confié à personne…</p> - -<p>La vieille servante s'inquiéta.</p> - -<p>— A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à -personne, pas même à maman, surtout pas à -maman, entends-tu?</p> - -<p>— Madame me fait peur.</p> - -<p>— N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.</p> - -<p>— Madame est réconciliée avec Monsieur! -Madame repart, comme qui dirait, en voyage de -noces?…</p> - -<p>— Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment. -Tu vas m'emballer ici tout ce qui est à moi, et -nous allons faire un petit déménagement.</p> - -<p>Jeannette s'effondra ; et elle était au comble de -la stupeur :</p> - -<p>— Madame serait séparée de Monsieur?… divorcée, -comme ils disent?…</p> - -<p>— Tu n'y penses pas : ce n'est pas possible! -Papa et maman en mourraient… Et ma sœur, et -mes frères?… Quelle affaire!… Non : je m'en vais -habiter ailleurs, ni plus ni moins.</p> - -<p>— Et où ça?</p> - -<p>— Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un -fiacre, nous mettrons une première malle dessus, -et en un quart d'heure nous serons chez nous.</p> - -<p>— Chez nous? Madame ne va pas habiter toute -seule?… Madame va chez madame de Vamiraud!</p> - -<p>— Oh! non!</p> - -<p>— Madame va habiter avec un de ses frères, -alors?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge -et avec la figure qu'elle a. Les cancans auraient -beau jeu!</p> - -<p>— Je me moque des cancans. Jeannette, je veux -être heureuse, et j'irai habiter où il me plaît, -comme il me plaît.</p> - -<p>Jeannette hochait la tête ; elle ne pressentait là-dessous -rien de bon. Élise lui posa un doigt sur -la manche et dit :</p> - -<p>— Écoute, Jeannette… Oui, tout ça est difficile -à comprendre pour toi ; mais j'ai besoin de -savoir : est-ce que tu viendras avec moi?</p> - -<p>— Pourquoi est-ce que Madame me pose une -pareille question? Est-ce que j'ai jamais vécu -sans Madame depuis que Madame est au monde? -Pourquoi est-ce que j'abandonnerais Madame?… -Où c'est-il que je pourrais aller sans Madame?</p> - -<p>— Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette, -mais enfin, je te disais tout à l'heure que je me -moquais du qu'en-dira-t-on : te sens-tu de force -à le mépriser comme moi?</p> - -<p>— Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente -et qu'on a du sang!…</p> - -<p>— Tu ne craignais donc que les commérages! -Mais tu avais ta conscience. Tu crois en -Dieu?</p> - -<p>— Le bon Dieu est loin ; les commères aux -portes. Il a de l'indulgence encore, Lui ; mais non -pas elles…</p> - -<p>— En province, admettons ; mais à Paris, quand -on veut ne plus connaître personne?</p> - -<p>— Madame compte ne plus connaître personne?… -Madame ne veut pas courir à sa -perte?…</p> - -<p>— Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne -Jeannette ; on voit bien que tu n'es plus une jeunesse. -Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien ; je -romps avec tout le monde ; je vais habiter, toute -seule, un petit appartement de rien du tout. Plus de -visites, plus de dîners ; la liberté complète. Honni -soit qui mal y pense!</p> - -<p>— Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh! -oui! Madame est jeune, Madame ne sait pas ce -qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de -lui dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire -appel à toute ma vie de dévoûment à elle et à sa -famille pour me passer la liberté que je prends en -lui disant un pareil mot?…</p> - -<p>— Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le, -dis-le ; oui, je te le pardonne d'avance.</p> - -<p>— Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en -le disant : Madame fait une inconséquence.</p> - -<p>Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa -vieille bonne.</p> - -<p>— Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux -partir, renoncer à tous… Un être comme toi, -cela me suffit.</p> - -<p>Jeannette se retira de trois pas. Elle devint -sombre, et il sembla que tout ce qu'elle avait -redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui -apparaissait.</p> - -<p>— Madame me cache quelque chose… Madame -ne va pas vivre toute seule et dans un désert… Il -y a des choses possibles ; il y en a qui ne se -peuvent pas…</p> - -<p>— Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni -tout à fait seule, ni dans un désert?…</p> - -<p>Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle -aurait voulu s'asseoir, mais elle ne l'osait faire -devant sa maîtresse.</p> - -<p>Elle se traînait, s'agrippant aux meubles :</p> - -<p>— Madame ne m'a pas tout dit! Madame a… -une affection!…</p> - -<p>— Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne -pouvons pas nous épouser ; je t'ai dit que le -divorce m'est interdit.</p> - -<p>Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation :</p> - -<p>— J'aiderai Madame pour son déménagement, -dit-elle ; mais Madame voudra bien chercher une -autre personne pour son service.</p> - -<p>— C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je -désirais savoir.</p> - -<p>Élise s'employa avec un calme presque tragique -à la confection de ses paquets, petits et grands. -On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs d'un -voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant, -seul, projetait une ombre sur son visage ; mais -elle empaquetait l'objet ; ce souvenir cher la suivait. -Et de distraire cent menus objets de ceux -qui lui semblaient un prolongement de l'homme -à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un -crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille -et qu'elle avait placé à la tête du lit conjugal, elle -s'arrêta et hésita ; elle subit une gêne imprévue à -ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au -pied du lit. Le crucifix était à elle, après tout : -pourquoi ne l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée -se présenta : « Où le mettrai-je là-bas? » En une -place identique? Non. Ailleurs?… Elle réfléchit à -des conséquences sur lesquelles elle n'avait pas -délibéré ; puis elle chassa ses réflexions, se releva, -laissa le crucifix à la place où il était, et continua -son paquetage. Jeannette l'aidait, comme -elle l'avait dit ; mais Jeannette était transformée, -bougonne et triste, essuyant par moments une -ride humide. Élise lui dit :</p> - -<p>— Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre -sans moi. Viens avec moi.</p> - -<p>— Mon plan est fait, dit Jeannette ; je m'en vais -à Ecquevilly, chez mon fils…</p> - -<p>— Qui est alcoolique et si mauvais coucheur! -qui te battra comme sa femme!…</p> - -<p>— Je me dirai que c'est là ma place…</p> - -<p>— Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville, -chez maman? Elle te garderait volontiers.</p> - -<p>Jeannette laissa tomber ses bras comme si on -lui posait une question monstrueuse. Et elle cherchait -que répondre.</p> - -<p>— Rentrer chez Madame!… Madame n'y pense -pas!</p> - -<p>Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement -son Élise sortir du chemin commun. Si elle -l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était bien -en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à -raconter à madame de La Hotte ce qu'elle avait -vu? Non, elle préférait avoir les os rompus par -son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix, -elle ; elle l'enveloppa soigneusement et le coucha -dans une malle. Élise la regardait faire. Quand la -vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer l'ivoire -enveloppé et le déposa dans un placard vide, en -rougissant comme lorsqu'elle était petite et se -cachait pour un mauvais coup. Puis, quand ce -fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de -ces fiacres maraudeurs qui allaient si lentement -sur le boulevard ; et Élise, toute seule, s'installa -dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au -concierge.</p> - -<p>— Madame a bien laissé son adresse? demanda -celui-ci.</p> - -<p>— Jeannette vous dira.</p> - -<p>Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la -confia au cocher, et elle fit signe aux autres de -prendre la suite.</p> - -<p>Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent -le boulevard Malesherbes jusqu'à la Madeleine, -prirent la rue Royale et la rue de Rivoli. -On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. -Élise eut encore une idée imprévue. Elle -pensa, en femme accoutumée aux pratiques -pieuses : « C'est là ma nouvelle paroisse », et -l'ancienne élève forte en histoire se rappela une -parole de son professeur qui l'avait toujours frappée : -« Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient -pas reçu le baptême n'étaient pas admis à pénétrer -dans la nef et demeuraient hors de l'église -pendant les offices. » Et elle se vit sur cette place, -sous la pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le -baptême?…</p> - -<p>L'appartement retenu pour elle par les soins de -M. Le Coûtre était situé quai du Louvre. Elle -pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor -long et sombre qui s'ouvrait entre des volières -d'oiseaux. Elle n'avait vu, en arrivant, que cages, -que grainages, que volettement d'ailes multicolores ; -et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait -accueillie à la descente du fiacre : le bruit du -cours Jonville à l'aube, les matins de bals, ou -celui du coucher du soleil dans les vieux arbres -de Saint-Pair.</p> - -<p>Elle entra dans le corridor long et obscur, toute -seule, sans domestique, car elle avait ingénument -compté sur Jeannette ; et M. Le Coûtre, par une -sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire -aux personnes qui n'ont pas coutume de violer -les usages reçus, ne devait que plus tard venir -voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame -Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et -de tout cet air de bon aloi qu'Élise répandait, était -dévorée de curiosité. Elle comprit aussitôt qu'elle -n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais -qui était sa nouvelle locataire? Pour une jeune -femme si bien mise, l'appartement du quai du -Louvre était trop modeste. Un revers de fortune? -Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?… -Le monsieur qui avait retenu l'appartement « pour -une dame seule », qui était-il par rapport à elle? -Énigmes difficiles à résoudre et qui tourmentaient -d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle -locataire ne se montrait pas prodigue en -paroles confidentielles. La concierge s'appliqua à -la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui -monter à dîner, de lui procurer une femme de -ménage. Elle déballa elle-même ce qui était immédiatement -nécessaire. Mais devant les malles -béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol -carrelé, encore sans tapis, aux parois toutes nues, -Élise fut prise soudain d'un accès de mélancolie. -Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut -s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.</p> - -<p>C'était un jour ordinaire ; une agitation bruyante -rendait mouvants à ses yeux et le trottoir aux -oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir, sous les -arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient -s'endormir en regardant le fleuve. Voitures, tramways, -trains de péniches, remorqueurs sifflants, -cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où -l'on discernait la note aiguë des pinsons et les -interjections des perroquets terminées sur une -note trop humaine. L'air poussiéreux contenait -un mélange des odeurs les plus variées ; une -impression agréable provenait du feuillage neuf, -incomplet encore et frissonnant des peupliers ; -infiniment plus frais que les vieux ormes du cours -Jonville, ils semblaient sourire d'aise parce que -leur pied baignait dans la rivière. Sous leurs -jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement -avancer les chalands, grosses masses que -seul un homme, à la barre, animait. Et chacun -d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou -de fuchsias.</p> - -<p>Élise demeura là longtemps, laissant flotter son -rêve au gré du lent mouvement aperçu à travers -les feuilles. Maintenant qu'elle avait accompli un -acte dont le caractère insolite et l'importance la -confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin -d'un repos sans fin. Mais, en même temps, le -repos dans la solitude absolue lui semblait pire -que la mort, et quand elle se retourna vers la -pièce en désordre, vit les malles et valises, les -unes défaites, les autres closes et ficelées, un -étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et -elle s'endormit profondément jusqu'au crépuscule.</p> - -<p>Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie. -Le lieu où elle était lui parut sinistre ; les bruits -inusités du dehors évoquaient une contrée étrangère, -une autre planète même, pensa-t-elle, où -elle avait peut-être émigré, seule de son espèce, -seule à jamais. A aucun moment passé elle ne -s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée -chez son mari, sans amour ; ni quand elle avait -perdu son pauvre petit enfant ; ni quand elle avait -acquis l'assurance que son mari la trompait doublement ; -ni lorsque, à Granville, environnée -d'une famille qui ne comprenait rien de sa pensée -ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre -à tout le monde ; non, non, jamais elle n'avait eu -jusqu'ici l'impression de la solitude.</p> - -<p>Pourtant elle avait presque toujours vécu au -milieu d'êtres étrangers à son âme et très ignorants -de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même. -Or, tout au contraire, elle venait dans cette -chambre se réfugier pour attendre le seul homme -qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le seul -homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle -l'aimât pour être ici à l'attendre? Il viendrait -demain. Elle l'aimait. C'était lui qui avait choisi -cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement -modeste, parce qu'il vivait modestement -lui-même, et puis que savait-il, et que savait -Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune? -Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance -pour cet appartement? Une nuit à attendre l'ami, -qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits -passées dans une chambre voisine de celle d'un -mari indifférent, ou de tant de nuits, dans sa -famille, entre une mère si peu intelligente, cause -inconsciente de son malheur, et une sœur dont la -stupidité l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville, -ni au boulevard Malesherbes, elle n'avait éprouvé -quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai -du Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle -n'avait accompli un acte plus libre, jamais fait un -pas plus délibéré, mieux voulu ni plus longuement -prémédité ; jamais elle n'avait été poussée -d'un élan plus indépendant vers un être. Il ne lui -semblait pas qu'elle laissât rien d'elle au mari -qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de -contrister gravement sa famille, qu'était-ce que -cette contrariété pour une femme amoureuse qui -se donnait de plein cœur à l'homme qui la désirait -et qu'elle voulait?</p> - -<p>Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?</p> - -<p>Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit -la porte, et le fumet, d'ailleurs appétissant, du -potage, se répandit dans la pièce en désordre.</p> - -<p>— Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On -se croirait ici à la consigne, rapport aux -bagages! Ne manquent que les employés de -l'octroi. Madame aurait bien dû me laisser au -moins déballer ses affaires de nuit. Madame est -« éclassée », je le vois bien ; je parie que Madame -aura passé la nuit dans ces maudits chemins de -fer… J'ai fait une gibelotte de lapin : c'est le régal -de Courvoisier, et de bien d'autres : Madame ne -sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est -situé juste par derrière, attiré par l'odeur, est venu -un soir me demander la permission, et moyennant -rétribution, bien entendu, de s'asseoir à -notre table… Ah! il y en a qui sont rigolos, chez -ces journalistes, — et c'est des sérieux, ceux-là, -qu'on assure. — Madame se reposera ; Madame -peut compter sur une bonne nuit ; le voisinage -de l'eau est calmant…</p> - -<p>Et madame Courvoisier parlait toujours. Son -bavardage ne distrayait aucunement Élise.</p> - -<p>Un sombre nuage que balaie le vent du matin : -il ne restait rien à Élise de son accablement lorsqu'elle -s'éveilla avec l'aube, tout habillée, telle -qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes -étant demeurées grandes ouvertes. Elle -alla à la fenêtre, où l'air frais faisait frémir les -platanes et où le silence à peine troublé par -quelques premiers pas, par un roulement de -charrette à bras, l'étonna. Elle n'avait jamais vu -ni respiré Paris de si bonne heure, et le quartier -qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris -connu d'elle. Elle identifiait certains monuments, -nommait des rues, n'ignorait pas la Seine ; et -cependant elle se trouvait transportée en un lieu -nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait -un ciel incertain, vaporeux, que l'on croyait -tantôt lilas et tantôt rose ; la statue équestre -d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux -charmants bâtiments Louis XIII, donnait un air -vieille France au paysage ; le dôme du Panthéon, -assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler -dans le lointain à gauche ; à l'opposé, la petite -calotte de l'Institut restait grisonnante et tassée ; -entre les cimes légères et mobiles des grands -peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais, -un peu solennel, étranger, glacial, tout en lignes, -comme un beau dessin d'architecture ; sur tout -cela un air moins guindé, plus sans façon, plus -libre que les lieux habités jusque-là par elle. Non, -en vérité, ni le profil de Saint-Augustin, ni les -verdures du parc Monceau, ni les quinconces -assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé -une si riche bouffée d'oxygène. Elle aspira ce vent -léger avec enivrement ; et, ayant pensé que son -ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle -arracha vite ses vêtements et se recoucha, d'un -bond, comme une enfant, réfugiée contre l'image -de cet homme puissant et protecteur qui lui -plaisait, quasi grisée, d'avance, par un tourbillonnement -de nouveautés.</p> - -<p>Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en -lui apportant un mot de M. Le Coûtre. Elle -annonçait en même temps à sa nouvelle locataire -qu'elle avait sous la main la femme de ménage -indispensable : une fille peu chanceuse, nommée -Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la -Maternité, une fille adroite de ses mains « comme -une fée », et qui se présenterait, toute prête au -travail, dans la matinée, pour faire au besoin le -déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son -télégramme, annonçait qu'il viendrait vers midi -prendre Élise pour l'emmener au restaurant.</p> - -<p>Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse -d'une pensionnaire un jour de sortie. Ah! qu'elle -avait en elle de jeunesse contrainte! et quelle -grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de -ses gestes dans cette chambre rudimentaire, au -milieu de ces malles éventrées qui faisaient -pousser des exclamations désespérées à madame -Courvoisier et à Mélanie : « Où est-ce que Madame -va loger toutes ses robes? Madame devrait prendre -en sus le petit appartement du sixième, qui a une -terrasse avec vue et tonnelle… Avec la vigne vierge -et des volubilis, Madame serait là, sauf votre -respect, comme une Mimi-Pinson!… »</p> - -<p>Mélanie était une fille blonde, au nez épais et -arrondi, mais ornée de cheveux qui projetaient -une auréole étincelante autour de son front ; elle -paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté -des êtres qui, ayant commis une faute, se reconnaissent -humblement descendus d'un degré dans -leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants -et comme confus qu'on veuille les -employer, et plus dociles que les impeccables. Et -il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont -la situation ambiguë était interprétée par madame -Courvoisier comme le résultat d'une déchéance, -quelque secrète connexité dont, au premier abord, -s'incommoda Élise.</p> - -<p>M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première -fois qu'il se trouvait seul à seule avec Élise. -Mais il la respectait trop pour abuser de la circonstance, -et il semblait avoir peur de tout, de madame -Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de -la lumière et jusque d'Élise elle-même, qu'à vrai -dire il était surpris de trouver là, n'ayant jamais -tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave -détermination.</p> - -<p>Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il -endossé une pareille responsabilité? Mais il était -à ce point troublé par l'aventure que son embarras -paralysait tout épanchement et presque toute -expression. S'il eût voulu être l'amant d'Élise, sur -l'heure, elle se fût donnée à lui. Elle l'avait élu -dans son cœur, plus solennellement, plus gravement -qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un -époux. Ils s'étreignirent simplement les mains, -avec émotion, avec tendresse. Elle était plus -joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs -choses ; elle ne pensait qu'à une seule chose : -qu'elle l'aimait.</p> - -<p>Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme -relatif de midi passé, puis le Pont-Neuf. Et ils -allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où -M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne -s'informait seulement pas si elle allait déjeuner -dans une salle commune ou à part. Elle ne s'effraya -pas non plus lorsqu'elle se vit dans un -cabinet, à part. Les yeux baissés, la mine discrète -du maître d'hôtel, du sommelier, et du garçon, -elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne -l'effleurait pas qu'elle fût en train de commettre -ce qui s'appelle une escapade.</p> - -<p>Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en -face d'elle, se leva et vint l'embrasser. Elle pâlit, -et lui devint écarlate. Lui seul avait conscience -de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée -que d'amour. Il était un honnête homme. Elle -n'était qu'une femme heureuse.</p> - -<p>— Tant que votre salle à manger ne sera pas -installée, lui dit-il, nous pourrons venir là…</p> - -<p>— Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?…</p> - -<p>Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première -d'aller chez lui. Il ne l'avait connue qu'à Granville, -environnée de sa famille, et il n'était -pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.</p> - -<p>— Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie, -quand je viens à Paris, je ne prends jamais mes -repas chez moi. Je vais au restaurant ; c'est plus -gai. Je viens ici, où je suis connu.</p> - -<p>— On y est bien… Oh! quant à ma salle à -manger, ce ne sera pas long : madame Courvoisier -aidant, je pense que dès ce soir…</p> - -<p>— Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas -dîner avec vous, Élise…</p> - -<p>Elle sentit son cœur chavirer et faire une chute. -Comment! il ne dînerait pas avec elle, ce soir!… -Le petit mot souvent si terrible : « déjà! » se formula -sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas ; elle -ne dit rien, ou plus exactement ne dit que : -« C'est dommage », ce qui n'était rien au prix de -ce qu'elle eût voulu dire.</p> - -<p>Il répliqua :</p> - -<p>— Si vous voulez venir voir comment je suis -logé, ce sera tantôt, n'est-ce pas? en sortant d'ici…</p> - -<p>Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.</p> - -<p>Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait -pas dîner avec elle, ce soir, le premier soir. -Son mari lui donnait autrefois, au moins, toujours -des raisons ; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la -peine.</p> - -<p>Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité, -à aucune convenance particulière. Elle piétinait -avec lui les convenances et les formalités. -Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.</p> - -<p>Il vit à quel point, malgré son silence, elle -était contristée ; mais, soit inconscience des -motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel -d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut -point. A part lui, il pensait, faisant ce qu'il -faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre -femme.</p> - -<p>M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud, -un petit appartement assez sombre et -peu gai. Ce n'était pour lui qu'un pied-à-terre où -il descendait depuis longtemps lors de ses voyages -à Paris, où il demeurait à peine durant le jour, -où il ne rentrait pas toujours la nuit. C'était un -logement d'étudiant, rudimentaire, et dont le seul -ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles -et de sabres japonais, eût décelé pour -toute autre qu'Élise la main d'une de ces maîtresses -dont on ne tire pas vanité.</p> - -<p>Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée -de la simplicité de l'endroit, touchée bien plus -encore que son ami lui fît les honneurs de son -<span lang="en" xml:lang="en">home</span>, touchée à perdre la raison quand, une -fois seul avec elle, entre ces murs sombres, il -lui manifesta cette tendresse qu'elle appelait de -tous ses vœux, pour laquelle elle était faite et -qu'elle n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait -devant sa sœur de connaître l'amour parce -qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle -avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant -complètement l'amour. Entre les bras de Jean-Marie, -qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux -des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette -chambrette vulgaire et désolée, le plus triste lieu -qu'on pût imaginer pour une femme gracieuse, -élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans -les salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable -bonheur d'aimer. Tout lui fut transformé, -comme était transfiguré à ses yeux cet -armateur de quarante ans, habitué des ports, de -la pipe et des bouges à matelots. Elle le revêtit -tout entier, lui, son grand corps, son visage, de -cet idéal travestissement que nous portons, chacun, -en nous, tout prêt, pour nous donner la -comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie -était beau, il était jeune et généreux, et il adorait -son amante. Dans son inexpérience, elle ne savait -comment lui manifester sa joie complète et sa -reconnaissance. Elle dit :</p> - -<p>— Que c'est joli chez vous!</p> - -<p>Il en rit ; il ne put la croire ; il s'imagina même -que c'était de sa part un mot de femme du -monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé -une femme du monde, mais ne sut pas lui en -avoir la gratitude qu'elle méritait, elle qui jadis, -en son voyage de noces aux lacs enchanteurs, et -des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais -eu envie de dire à son mari que le paysage était -beau!</p> - -<p>Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie. -Et ces syllabes passèrent sur ses lèvres -charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à -coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi, -son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i> : « Je t'aime!… Je crois en ton -amour!… Tu m'as prouvé que tu m'aimais, toi, -tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une -autre femme ; je ne me reconnais plus ; personne -ne me reconnaîtra plus ; je suis recréée par tes -mains!… Je t'aime! je t'aime! » Elle n'avait -jamais été loquace ni même expansive. C'était -bien en effet une autre femme qui parlait. La -mémoire même ne subsistait pas en elle de ce -qu'elle avait été, de ce qu'elle laissait derrière -elle ; et la plus légère représentation ne se formait -pas en son imagination de la catastrophe -que devait produire, à l'heure qu'il était, sa fuite -du domicile conjugal.</p> - -<p>« Je t'aime!… Je t'aime!… » Il semblait que -l'univers fût contenu dans ces petits mots.</p> - -<p>Jean-Marie était lui-même très épris. A la -vérité, il n'avait jamais possédé une maîtresse ni -de telle condition ni de pareille beauté, ni qui -manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il -eût beaucoup hésité à pratiquer, en son -propre pays, un enlèvement si grave ; quoiqu'il -n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi -dire par les suggestions d'Élise même, il était -charmé, et rendu aussi un peu fat. Néanmoins, -avant que six heures eussent sonné, il rappela à -Élise qu'il était requis par ses affaires avant le -dîner, et ne se montra pas plus généreux en explications -qu'il ne l'avait été au début de cette inoubliable -après-midi. Il était clair que, dès le -premier jour, il tenait à sauvegarder son indépendance, -et qu'il le faisait comme en vertu d'un -privilège indiscutable que lui conférait son union -irrégulière.</p> - -<p>Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée -de le quitter, mais tout son être avait atteint le -ravissement ; une douce fatigue lui ralentissait -les idées ; elle voyait le monde à travers une -buée, de l'autre côté des nuages, comme si elle -l'eût vu de très haut et de très loin. Elle s'en -alla toute seule au <i>Bon Marché</i> pour quelques -emplettes nécessaires à son ménage.</p> - -<p>Dans le magasin, elle fut abordée par une dame -qu'elle fréquentait au temps du boulevard Malesherbes, -et qui lui dit : « Vous voilà donc enfin de -retour!… Et comment va monsieur Destroyer?… -Vous recevrez de moi un petit mot… » Élise répondit, -comme en un rêve, sans entendre elle-même le -son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance -pour se les rappeler par la suite. Et le -fait est que, la femme disparue, elle se souvint à -peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas -dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant -la soirée solitaire. Elle avait eu pourtant un -imperceptible et malicieux sourire quand on lui -avait dit : « Vous recevrez de moi un petit mot ». -Et ce n'était pas de sa situation renversée, et qui -rendait le mot si vain, qu'elle souriait, mais de -cette idée ingénue et puérile : un petit mot jeté à -la boîte et qui ne parviendra pas à sa destinataire…</p> - -<p>Que de telles rencontres, que de telles promesses -d'entrevues dussent se produire dans la -suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la -perspective ne l'en effraya, ne la toucha même -pas. Elle était morte à une vie, elle naissait à une -autre ; elle avait cette étrange fierté commune à -tous les hommes qui ont franchi une frontière ou -changé de condition. S'il est un réveil au delà de -la mort et si quelque chose d'humain persiste en -nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir -franchi un pas fameux.</p> - -<p>Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long -corridor étroit du quai du Louvre. Madame Courvoisier -sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il -n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler -de Mélanie, qui, à son dire, avait travaillé toute -la journée comme un cheval. Pour la cuisine, -elle-même avait un peu donné la main.</p> - -<p>— Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier! -il faut laisser cette fille se débrouiller…</p> - -<p>— C'est mon plaisir, Madame. Madame aura -un petit pigeon en salmis… Madame m'en dira -des nouvelles… Mon rédacteur à <i>l'Écho</i>…</p> - -<p>— Je monte, madame Courvoisier… Oh! j'aurai -vite fait de dîner, et ma soirée ne sera pas -longue.</p> - -<p>— Madame est fatiguée… Oh! Madame a dû -trotter… Les premiers jours qu'on s'installe… Il -ne manque pourtant quasi rien à l'appartement…</p> - -<p>L'appartement se composait, outre la chambre -à coucher dépourvue de cabinet de toilette, d'une -salle à manger meublée dare-dare par M. Le -Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant -à un corridor, dont Élise pensait faire sa -garde-robe, et de la cuisine sur la cour ; il y avait -d'amples placards jusque dans l'entrée : les -portes s'en ouvraient avec un bruit de papiers -déchirés, et une personne eût pu coucher sur -chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces -regardant le quai étaient ouvertes sur un soir -tiède et paisible. Le grave sifflet d'un train de -bateaux rendait un air marin aux oreilles de la -Granvillaise ; sur les bancs elle apercevait, dès -cette heure, entre les branches des arbres, des -couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à -aimer. Elle se disait : « Je vais m'endormir en -songeant à l'après-midi écoulée, et, demain, je le -reverrai. »</p> - -<p>Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer -l'histoire de Mélanie ; mais son sommeil fut lourd -et reposant. Le lendemain en s'éveillant, elle -s'aperçut qu'il lui manquait un <i>tub</i>, et ce fut toute -une affaire que d'expliquer à Mélanie ce que -c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut à faire pour -aller au magasin du Louvre et lui en rapporter -un. Pendant l'absence de Mélanie, madame -Courvoisier vint, s'excusant encore et déçue de -n'avoir point de courrier pour Madame :</p> - -<p>— Que Madame soit seule au monde, c'est une -chose qui n'est pas croyable et qui me tord le -creux de l'estomac…</p> - -<p>Élise se montrait d'une discrétion tenace.</p> - -<p>— Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement, -sûr et certain, reprenait madame Courvoisier, -surtout si Madame y joint celui du haut, -avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une -supposition, où c'est-il que ça sera? Pas dans -l'antichambre ou la salle à manger, je présume?…</p> - -<p>— Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?</p> - -<p>Madame Courvoisier levait les bras au plafond, -considérait Élise de la tête aux pieds, des pieds à -la tête ; semblait entendre d'elle qu'il n'y avait -plus de classes dans la société, ou bien donc -qu'elle était, elle, madame Courvoisier, devenue -aveugle ou imbécile, et incapable de discerner -entre une femme du monde et une femme perdue. -Que sa locataire fût une créature légère, non, on ne -le lui ferait pas admettre ; d'ailleurs le rédacteur -à <i>l'Écho du Parlement</i> l'avait aperçue de sa loge -et avait dit : « Madame Courvoisier, votre appartement -n'est pas occupé pour trois semaines : c'est -une petite femme qui a fait un coup de tête ; vous -allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon -le curé pour une réconciliation… » Madame Courvoisier -s'attendait à des drames, parce qu'Élise -n'avait pas une tournure à vivre indépendante.</p> - -<p>Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête, -comme le voulait le rédacteur à <i>l'Écho</i>, passe -encore, mais en cette hypothèse une chose chiffonnait -madame Courvoisier : M. Le Coûtre, en faveur -de qui semblait se compromettre une si charmante -créature, M. Le Coûtre n'avait pas la tête d'un -héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de -madame Courvoisier, ne représentait pas le type -convenu de l'amant, du moins pour une personne -du « rang » qu'occupait certainement Élise ; et -autant madame Courvoisier eût volontiers protégé, -dorloté des tourtereaux, même des plus coupables, -pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la -figure classique, autant madame Courvoisier était -tourmentée par une intrigue qui dérangeait l'ordonnance -définitive de ses idées.</p> - -<p>Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien -à faire. Son mari d'ailleurs était de son avis ; -Mélanie de même.</p> - -<p>Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation -trop excellente pour aller prendre une -concierge comme confidente ; mais Élise éprouvait -aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à -cause de la grandeur de son amour.</p> - -<p>Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se -tenait non sans difficulté la bouche cousue pour -ne point témoigner son mécontentement d'une -aventure qui ne se présentait pas conforme à son -goût.</p> - -<p>Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait -pas qu'Élise eût un amour, qu'était-ce qu'un -homme qui laissait se consumer toute seule une -petite dame si comme il faut, au déjeuner, bien -souvent, et régulièrement au dîner, et à la soirée, -et la nuit?</p> - -<p>Et cependant Élise, vivant la plupart du temps -seule, était bien la femme la plus heureuse qu'elle -eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un rendez-vous -de Jean-Marie ou dans le souvenir des -heures passées avec lui. Elle avait oublié le reste ; -son amour la comblait.</p> - -<p>Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait -de penser à eux ; elle ne se demandait pas -s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes, s'ils -attendaient avec anxiété de ses nouvelles. « Nous -aurons le temps de revenir là-dessus! » se disait-elle -en sa demi-conscience. L'état dans lequel -elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel, -et elle n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger -trois semaines. Bien qu'elle n'imaginât en -aucune façon par quel procédé il y serait mis fin, -elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du -caractère par trop insolite qu'il avait, soit à cause -de l'intensité de la joie qu'il lui procurait : « Cela -passera ; d'ici là, n'approfondissons pas! » Elle -vivait dans une béatitude provisoire.</p> - -<p>Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le -lui faisait assez remarquer! Donc, son refuge -était demeuré ignoré. Et cela contribuait pour un -peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.</p> - -<p>Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée, -elle demeurait dans une extase. Mélanie la trouvait -étendue sur sa chaise longue, ou bien à la -fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend -les orgues célestes.</p> - -<p>— Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait -la bonne aux cheveux blonds.</p> - -<p>— A ne rien faire!… soupirait Élise.</p> - -<p>Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette -fille que sa réflexion était stupide.</p> - -<p>Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage -produit par les jeunes feuilles luisantes des peupliers -de la berge l'étourdissait, l'hypnotisait -comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables -points lumineux et de cette danse imaginaire -de milliards de petits personnages frais, des -visions naissaient, exquises, imprécises, mais -aussi efficaces par leur effet qu'une musique -enchanteresse.</p> - -<p>Les bruits nombreux du quai, piaulements des -oiseaux encagés, cornes ou timbres des tramways -et des omnibus, roulements des fiacres sur le -pavé et bavardage de la foule, étaient plus suaves -à son oreille que la soie déchirée de la mer basse, -à Granville, que la montée émouvante du flot, ou -bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne -faisait que la suffoquer du plaisir d'autrui. La -vue interceptée, contrariée, des dômes, du cheval -d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus -de charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique -de <i lang="en" xml:lang="en">Montorgueil Castle</i> ou que le paysage si -beau pourtant des rives de la Rance. Mais, à travers -les feuilles des peupliers, sur les coupoles du -Panthéon et de l'Institut ou sur la croupe du cheval -de bronze, tout ce qu'elle avait vu jadis de -beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire, -apparaissait aussi en remembrances embellies ; -le présent pour elle s'alliait au passé, allait -même chercher le plus profond passé pour le transporter -et l'exalter : « Comment, se disait-elle, n'ai-je -pas été ce jour-là plus émue?… » Et il s'agissait -d'un jour quelconque perdu dans sa mémoire. -« Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais -donc qu'une sotte!… » Un magicien lui avait -ouvert le passé, illuminé le présent, enfin rendu -l'avenir indifférent, — ce qu'on peut faire pour -celui-ci de plus favorable.</p> - -<p>Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!… -Comment cet homme de nature si positive, -cet armateur, de qui pas un mot ne la -soulevait jamais au-dessus du terre à terre, avait-il -pu produire ce fait merveilleux? Oh! elle ne se -demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni armateur, -ni homme commun pour elle! Non, elle ne -s'étonnait pas que M. Le Coûtre eût suffi à opérer -un tel miracle. Elle voyait son ami égal au rôle -qu'il jouait ; elle se révoltait même qu'on ne comprît -pas qu'il jouait ce rôle sublime, qu'il était -éminemment apte à le jouer, qu'il était le seul -homme capable de le jouer. Et, au travers des -feuillages mobiles, et sur l'eau de la Seine -aux myriades d'yeux clignotants, suivant le -mouvement lent des longues péniches à géranium -ou à basilic, elle voyait partout l'image du magicien ; -elle l'admirait ; elle l'adorait… Et elle avait -l'orgueil d'être la seule à recevoir le don ineffable -de celui qui pouvait transformer toutes -choses et faire du monde si banal un paradis de -beauté.</p> - -<p>Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son -étonnement était que Mélanie ne remarquât pas -qu'elle descendait du ciel, ou bien était que, tout -au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de -bottes, par exemple : « Dieu! que Monsieur est -beau! »</p> - -<p>Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît -cela, après l'avoir tant attendu en vain, elle se résigna -à demander à Mélanie :</p> - -<p>— N'est-ce pas que Monsieur est beau?</p> - -<p>Mélanie tomba de son haut :</p> - -<p>— Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle -taille…</p> - -<p>Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle -haussa les épaules. Dérision aussi de vouloir que -cette fille comprît une telle chose! Elle ne put -toutefois s'empêcher de lui dire :</p> - -<p>— Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un -bel homme?</p> - -<p>Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux -blonds, laissa échapper sa sagesse populaire :</p> - -<p>— Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours -celui qui est le meilleur pour se blottir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Un matin, dans l'antichambre, la voix de -madame Courvoisier fut entendue, à la fois rauque -et à bout de souffle, faisant présager quelque -importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta. -Puis Mélanie frappa à la porte et l'ouvrit sans -plus attendre :</p> - -<p>— Madame! c'est une lettre…</p> - -<p>Élise n'avait pas reçu de lettre jusqu'ici. Qui -donc eût pu lui écrire, puisque personne ne -connaissait sa retraite? M. Le Coûtre lui-même, -quand il s'absentait, se gardait de confier à la -poste une adresse qui devait demeurer ignorée. -A première vue, entre les doigts de Mélanie, Élise -reconnut l'écriture de son mari.</p> - -<p>M. Destroyer écrivait à sa femme une lettre -digne, sévère, et tout ensemble un peu tendre, -très composée, compassée comme lui-même. Il -avait appris « l'abandon du domicile conjugal » -en arrivant à Paris, par le concierge de l'immeuble, -par le départ de Jeannette, et enfin par -de nombreuses lettres de madame de La Hotte à -sa fille. Ces lettres, il avait pris la liberté de les -ouvrir, disait-il, afin de s'informer, et il les renvoyait -ci-jointes, espérant qu'à défaut de sa -propre prière l'angoisse d'une mère ferait réfléchir -l'imprudente. Il suppliait Élise de rentrer, -jurait de reprendre avec elle une vie exemplaire ; -il terminait par des considérations, d'ailleurs -justes, sur l'effroyable avenir réservé à une -femme jeune, inexpérimentée et fugitive. Il semblait -ignorer la liaison. Pouvait-il en concevoir -une?</p> - -<p>Élise lut cette lettre sans émotion. Elle était -intriguée par le fait que son mari avait découvert -sa retraite, et impatientée qu'il ne lui dît pas comment -il s'y était pris pour arriver à cette fin. Les -lettres de madame de La Hotte la touchèrent -davantage. Élise n'avait pas songé jusqu'à cette -heure, tant son ivresse était complète, que l'on -pût dans sa famille s'inquiéter de son silence, et -la pensée soudaine du tourment de son père et de -sa mère l'atteignait. Elle se mit, au sortir du lit, -à écrire une lettre explicative. Puis, cette tâche -achevée, Élise s'aperçut que dévoiler sa situation -nouvelle, même en cachant bien entendu la liaison, -c'était ouvrir avec sa famille des hostilités -sans fin : son père, sa mère, ses frères, sa sœur -et tout ce qu'elle possédait d'oncles, de tantes et -de cousins allaient venir ici lui donner l'assaut! -C'en était fait de la paix! Et jamais plus elle ne -pourrait recevoir chez elle M. Le Coûtre.</p> - -<p>Elle n'expédia point sa réponse avant le déjeuner. -D'ailleurs, elle attendait son ami : ne valait-il -pas mieux prendre l'avis de celui-ci avant d'agir?</p> - -<p>Jean-Marie arriva à midi sonnant. Sa seule vue -allégeait Élise de tout souci : elle l'aimait ; il -l'aimait ; et puis il était si grand, si fort! Et il -était son protecteur.</p> - -<p>Rassérénée aussitôt par la présence chérie, Élise -le fut à ce point qu'elle négligea même de demander -à son ami ce qu'il convenait de faire, d'urgence, -et s'il était nécessaire d'expédier à sa -famille la lettre. Il ne subsistait plus pour elle de -piquant, dans cette affaire, que le dépit d'avoir été -découverte par son mari en ce qu'elle croyait -ingénument être sa cachette.</p> - -<p>— Mais, ma bonne amie, lui dit M. Le -Coûtre, c'était par plaisanterie que nous appelions -« cachette » votre appartement, quai du Louvre! -Croyez-vous vraiment pouvoir nous dissimuler en -plein Paris, vous avec la figure que vous avez, et -moi avec ma taille? L'étonnant est que vous n'ayez -pas reçu la lettre de votre mari trois semaines -plus tôt! Qu'il fût à Paris ou au loin, cent personnes -pouvaient l'informer!…</p> - -<p>— C'est égal, soupirait Élise, je donnerais -quelque chose pour savoir si c'est lui qui m'a suivie, -ou quelque autre.</p> - -<p>Elle en revenait sans cesse à ce petit problème, -avec une obstination puérile. Elle s'attachait à un -détail qui importait peu, et elle demeurait insouciante -du reste.</p> - -<p>M. Le Coûtre, bien qu'il eût prévu l'événement, -ne le considérait pas d'un œil serein. Il dit à Élise :</p> - -<p>— Qu'allez-vous répondre à votre mari et à -votre famille?</p> - -<p>— Répondre à mon mari?… A quoi bon? A -ma famille, c'est déjà fait : voici la lettre…</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Il est vrai, ajouta-t-elle en riant, que je ne la -mettrai pas à la poste!…</p> - -<p>— Qu'est-ce que vous y dites donc?</p> - -<p>— La vérité.</p> - -<p>— C'est absurde!</p> - -<p>— Mais, mon chéri, puisque vous êtes vous-même -d'avis que nous ne pouvons rien cacher…</p> - -<p>— Entre ne rien cacher et s'empresser de tout -dire!…</p> - -<p>— Aussi, je ne mettrai pas la lettre à la poste.</p> - -<p>— Mais, avec votre mari, ma pauvre enfant, -vous avez des intérêts à régler…</p> - -<p>— Allons, allons, à table! Ne sentez-vous pas -qu'il y a une matelote de madame Courvoisier?</p> - -<p>Élise ne voulait rien entendre de ce qui n'était -pas ce qu'elle appelait « son bonheur ». Dans -« son bonheur » elle refusait d'être troublée. Elle -remettait à plus tard tout ce qui pouvait l'importuner. -Il fut impossible à M. Le Coûtre de la -ramener à un sujet qui ne lui permettait point, à -lui, l'insouciance.</p> - -<p>L'après-midi, elle alla rue Guénégaud, et là, -moins encore, fut-il question du sujet.</p> - -<p>A une interrogation de son ami, elle dit :</p> - -<p>— Je vais avoir le temps de penser à tout cela, -une fois seule…</p> - -<p>Il sourit, hocha la tête ; et, en lui-même, ce -grand gaillard apte à porter des fardeaux disait : -« Au diable!… »</p> - -<p>En rentrant quai du Louvre, vers la fin de la -journée, Élise fut comme happée par madame -Courvoisier, qui, ouvrant la porte de sa loge et -s'effaçant pour inviter sa locataire à entrer, sembla -faire le vide en son réduit. Aucun mot, nul cri -de la part de la concierge, mais cette porte -ouverte précipitamment, cet effacement de toute la -personne de la concierge replète, et Élise se crut -appelée à l'intérieur de la loge où elle n'avait -jamais mis le pied à cause de l'épaisse odeur culinaire -et de l'humaine qui s'y superposaient désagréablement. -Elle entra. Madame Courvoisier ôta -ses lunettes d'une main, et, de l'autre, tâtonnant, -elle arracha d'un coin de la vitre où elles étaient -fichées une carte de visite cornée et une lettre. -Puis, remettant tout à coup et précipitamment -ses lunettes, la concierge s'approcha du visage de -sa locataire et l'examina.</p> - -<p>Le visage de la locataire exprima assurément -la surprise, mais non pas du tout celle qui paraissait -escomptée. Toutes choses ne pouvaient affecter -qu'à la surface cette femme à peine échappée des -bras de son amant et encore toute ravie d'amour.</p> - -<p>La carte cornée était celle de M. Destroyer. -Sur l'enveloppe de la lettre, Élise reconnut l'écriture -de son mari.</p> - -<p>Et pendant qu'Élise ouvrait la lettre et en prenait -connaissance, la concierge, pourtant attentive -à l'examiner, parlait :</p> - -<p>— Ce Monsieur est venu, Madame n'avait pas -tourné le coin du quai…</p> - -<p>Ce qui expliquait que la lettre, écrite dans un -café du voisinage, probablement, avait eu le temps -de parvenir à son adresse avant que sa destinataire -fût rentrée.</p> - -<p>La lettre était brève. Élise l'eut vite déchiffrée. -Madame Courvoisier, qui ne se tenait plus, -s'écria :</p> - -<p>— C'est donc ça le mari de Madame!… Ça -n'est pas Dieu possible que Madame soye sans -miséricorde pour un si bel homme!…</p> - -<p>Élise sourit.</p> - -<p>— Courvoisier était encore là, Madame : il est -de mon sentiment exact ; ça n'est pas mon sexe -qui me fait parler : « C'est une paire de moustaches, » — voilà -les propres paroles de Courvoisier, — « qui -doivent prendre comme à l'hameçon -tous les cœurs de femmes… »</p> - -<p>Et, comme toujours, lorsqu'il s'agissait de son -mari ou de tout ce qui ne concernait pas son -amour, Élise cessa de penser à la lettre ainsi -qu'aux suites qu'elle pouvait comporter. Remontée -chez elle, elle se remémora sa journée, ses heures -de bonheur.</p> - -<p>La lettre pourtant comportait des suites. -M. Destroyer savait désormais où habitait sa -femme. Il annonçait qu'il voulait détruire une -situation irrégulière et pour lui intolérable. Il -tenait désormais la transfuge au gîte, il promettait -nettement qu'il ne la lâcherait plus.</p> - -<p>Et s'il était, en effet, comme tant de ses pareils, -homme à manquer à son serment de fidélité quant -à la chair, il était, comme autant de ses pareils, -homme à ne pas faillir à une parole donnée, fût-ce -à soi-même.</p> - -<p>Si Élise n'avait pas été possédée par un démon -ou par un dieu, elle n'eût pu s'empêcher de prévoir -en ses détails la poursuite qui la menaçait, -la chasse dont elle allait être, dès le lendemain, -le gibier forcé, la meute qu'on allait incessamment -lancer contre son corps de Diane impure, et -la course excessive pour ses jambes légères, et -l'inévitable curée. Elle était sans défense. Jean-Marie -lui-même l'en avait avertie en lui conseillant -de se rendre.</p> - -<p>Cependant elle ne pensa à rien qu'à son amour -et à sa béatitude. Elle se laissa endormir par son -heureuse fatigue. Son sommeil ne fut troublé par -aucun rêve fâcheux. Elle se réveilla, toute fraîche, -dans la fraîcheur du matin, la fenêtre ouverte sur -les peupliers frissonnants, au chant déjà familier -pour elle des marchands ambulants, au sifflement -des remorqueurs de Seine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>M. Destroyer, pour arriver quai du Louvre à -l'heure fixée par lui dans sa lettre, prit son café -trop chaud, et, l'œil aux horloges, quitta le restaurant -de la rue Royale où il avait déjeuné. Il -traversa la place de la Concorde et le jardin des -Tuileries, en consultant plusieurs fois sa montre. -Il était ponctuel, méticuleux, consciencieux -même, eût-on pu dire, en admettant que la fidélité -conjugale, tout au moins du côté du mari, ne fait -pas partie de ces règles qu'un homme du monde -interprète d'une manière étroite.</p> - -<p>Il ne doutait pas que sa femme ne le reçût, étant -donnée la lettre écrite par lui, et vraisemblablement -remise la veille, entre les mains de sa destinataire. -Et, par une attention galante envers Élise -qui n'aimait pas l'odeur du cigare, il s'abstenait de -fumer ; il en éprouvait une gêne réelle et aspirait -de temps en temps de l'air par la bouche.</p> - -<p>Il allait revoir sa femme, qui avait « abandonné -le domicile conjugal » depuis six semaines. Il -n'était pas dépourvu d'émotion. Pratiquant, sans -examen, les mœurs de son temps, celles qui -régnaient parmi ses amis, parmi ses connaissances, -il n'admettait à aucun degré qu'en ayant -une maîtresse, et plusieurs maîtresses, il eût failli, -lui. Il ne se reprochait absolument rien. Prendre -une maîtresse n'était pas même signe que l'on -fît chez soi mauvais ménage ; ç'avait été signe -tout au plus qu'il ne trouvait pas, dans son -ménage, le confort parfait auquel un garçon de -trente-cinq ans s'est accoutumé, ou bien qu'il -s'offrait, sans y ajouter d'importance, de ces distractions -d'homme, comme le tabac, le billard ou -la salle d'armes, qui constituent, dans la vie -masculine, un domaine réservé, où nul n'a rien -à voir. C'était, par ailleurs, une manifestation de -prospérité matérielle qui s'allie tout naturellement -au fait d'avoir un bon tailleur, un bottier -renommé.</p> - -<p>Par contre, si d'aventure la femme légitime -avait vent de cet acte désinvolte et s'avisait d'en -prendre ombrage, il était non moins admis que -l'homme s'inclinât devant ses prétentions. Sacrifier -à la femme la maîtresse était un acte de courtoisie -apprécié et normal. Congédier la maîtresse, -au moins momentanément, pour la forme, et ne -fût-ce que par simulation, n'altérait pas l'acte de -courtoisie. A tel congé M. Destroyer eût consenti -avec l'affabilité la plus déférente pour peu qu'Élise -se fût plainte. Mais Élise, sans proférer une seule -parole, avait « abandonné le domicile conjugal ». -Cette dernière expression, consacrée par le Code, -dispensait l'esprit d'un mari de méditer sur le -fond de la situation et de prononcer un jugement -quelque peu nuancé. Élise, non pas lui, avait -mis le contrat de mariage en état d'être rompu. -Dans l'âme conventionnelle, dans l'âme sociale -de M. Destroyer, une malchance avait voulu -qu'Élise eût l'occasion de lui reprocher à lui une -peccadille ; mais Élise était la coupable.</p> - -<p>Il ignorait qu'elle eût un amant.</p> - -<p>Il avait vécu deux ans et demi avec elle ; il -avait eu d'elle un enfant ; mais ni présence, ni -absence, ni paroles, ni silence, ni caresses ne -semblaient, à aucun moment, avoir éveillé en -elle le moindre symptôme de l'amour. Et il n'en -concluait nullement qu'elle ne l'aimât point, car, -l'esprit entièrement soumis aux manières de -penser communes, il se jugeait beau, bien fait, -proprement tenu, bien élevé, galant même, tel -enfin qu'il est convenu qu'est un homme agréable -aux femmes. Et il savait, pardieu! qu'il plaisait -aux femmes. Pourquoi une petite fille de province, -et qui, en somme, n'avait jamais rien vu, -eût-elle fait la rebelle? Il la jugeait seulement -peu démonstrative, jusqu'à présent dépourvue de -sens, peut-être un peu baroque, originale, tenant -de son père, en somme, un caractère difficile et -secret qu'en habile homme il devait dompter un -jour. Allant la voir aujourd'hui, après la frasque -commise par elle, lissant ses longues moustaches, -époussetant d'une chiquenaude un grain de poussière -sur le revers de sa jaquette, il croyait qu'il -ramènerait sa femme.</p> - -<p>Il tira encore une fois de son gousset sa -montre, et en confronta l'indication avec celle -d'un cadran ; il dépassa le café formant le coin du -quai et pénétra dans l'étroit couloir de la maison -où habitait Élise. Il ouvrit sans frapper la porte -de la loge, et vit se décomposer le visage de -madame Courvoisier :</p> - -<p>— Madame n'a pas déjeuné là,… dit celle-ci.</p> - -<p>— Cependant!… fit vivement M. Destroyer.</p> - -<p>— Oh! Madame ne manquera pas de rentrer, -surtout si Monsieur a donné rendez-vous à -Madame!</p> - -<p>Il était furieux ; mais il prit un air dégagé, ne -voulant pas faire figure d'un qui a donné rendez-vous -et à qui l'on manque.</p> - -<p>Madame Courvoisier, qui se repaissait de la vue -d'un si bel homme, lui offrit de s'asseoir et d'attendre -une petite minute. M. Destroyer humait -les relents de la loge et regardait autour de lui ; -il refusa. Il dit qu'il repasserait peut-être.</p> - -<p>En effet, il repassa, trois quarts d'heure après, -saturé de la vue des grainages, des oiseaux, des -instruments aratoires, ayant poussé jusqu'au chevet -de Notre-Dame et jusqu'à la Morgue, s'étant -assis sur un banc du quai.</p> - -<p>Madame n'était pas rentrée.</p> - -<p>Il prit à peine le temps de recueillir le mot de -la bouche de la concierge qui le prononçait avec -confusion, presque avec un sentiment de honte -personnelle, comme si elle-même eût été coupable -vis-à-vis de cet homme si bien et, qui plus -est, de cet homme qu'elle sentait armé de ses -droits.</p> - -<p>M. Destroyer s'éclipsa.</p> - -<p>Il perdait malaisément l'équilibre. Cette fois, -la stupeur, bientôt transformée en colère, lui -fouetta le sang, lui remua les entrailles. Il résolut -de faire ce qui répugnait à son habituelle correction : -épier la rentrée de la femme qui se moquait -de lui et saisir celle-ci à son retour, car il fallait -en finir.</p> - -<p>Il s'assit à la terrasse du café qui occupait le -coin du quai, regardant d'un œil la colonnade du -Louvre. Consommation sur consommation ; point -de journaux de peur de perdre le moindre passant. -Le rôle singulier auquel il était réduit lui -donnait la nausée. Il paya, et se mit à faire les -cent pas ; mais il craignit d'être aperçu par la concierge, -et revint s'asseoir au café. Le garçon, soupçonnant -ce qu'il faisait là, se mit à regarder pour -lui, en amenuisant les yeux, comme s'il savait -quelle personne cherchait son client. Le manège -dura une heure, longue.</p> - -<p>A six heures et demie, dans la magnificence -du soleil déclinant, Élise parut, son buste entier -dépassant le parapet du pont, et fut parfaitement -reconnue de son mari. Elle était aise, souriante -et tranquille ; elle sortait de chez son -amant. Elle ne pensait pas plus à son mari que -s'il n'eût pas existé.</p> - -<p>Celui-ci, la tenant, s'efforça de ne pas la regarder -pendant qu'il réglait ses consommations. Il -calcula bien la durée de ses gestes et atteignit la -jeune femme à temps pour la saluer, faire quatre -pas à côté d'elle et obtenir l'autorisation de poursuivre -l'entretien, avant de pénétrer avec elle -dans le couloir, tout en causant. Les voix des -deux époux, confondues et accordées en un ton -conventionnel et mondain qui simulait la belle -humeur, firent lever la tête de madame Courvoisier. -Celle-ci, à la vue du couple souriant et -faisant des phrases, demeura ahurie, plus bête, -raconta-t-elle plus tard, que le jour où elle avait -eu la révélation, cela ne datait pas d'hier, que -les enfants ne viennent pas sous les choux.</p> - -<p>Élise, au premier heurt contre son mari, avait -elle-même adopté ce mode enjoué qui lui semblait -plus facile, plus décent dans la rue que tout -commencement d'explication, et aussi, peut-être, -parce qu'il était en accord avec l'indifférence -totale qu'elle éprouvait pour son mari.</p> - -<p>Et elle eût soutenu ce ton, une fois arrivée dans -son petit appartement, tant elle éprouvait de bonheur -à montrer à son maître selon la loi l'ivresse -que lui causait la vue de ces pauvres meubles, -de ces pièces exiguës, de ces tentures surannées, -de ce carrelage de mansarde, mais qui étaient -pour elle symboles de la liberté, de l'heureuse -possession de soi dans l'amour ; elle eût soutenu -ce ton s'il n'eût été trop difficile de l'employer -avec un homme dénué d'humeur et de fantaisie, -même à l'état normal, et aujourd'hui intimement -convaincu de la gravité des circonstances. Au premier -abord, l'harmonieux accord de cette jovialité -avec l'aspect physique de sa femme rajeunie, -ranimée, embellie, avait troublé M. Destroyer -jusque dans sa chair, et il avait soudain trouvé -désirable cet être qui, près de lui, jusqu'à présent -s'était si peu fait désirer. Le rire aidant et les propos -badins, une bouffée de chaleur lui était -montée au visage, et la pensée l'avait effleuré -de devenir là, dans cette chambre de couturière, -l'amant de sa légitime épouse. Mais l'homme le -plus dépourvu de finesse est glacé, à certains -moments, par le secret que la femme, avec impertinence, -lui présente à déchiffrer. Il n'avait certes -jamais bien compris Élise, mais, mieux qu'aucun -jour, mieux qu'aucune nuit de leur vie commune, -il recevait aujourd'hui l'assurance qu'il existait -en cette fille de petite noblesse provinciale quelque -chose d'aussi étranger à lui que l'âme d'une -Lapone ou d'une indigène de la Malaisie. Il en fut -incommodé, puis intimidé ; et, comme sa vanité -d'homme refusait de s'incliner, il se réfugia, pour -plus de confort, dans la persuasion que cette -femme était un peu folle. Il recourut soudain à -l'attitude de la protection ; il eut des mots de -tuteur attendri qui vient visiter sa pupille au -sortir du couvent.</p> - -<p>Élise en fut blessée à vif. En femme heureuse -et fière de l'état merveilleux et rare qui était le -sien, elle regimba ; et, en femme heureuse qui -a besoin de crier sa félicité, elle dit qu'elle était -heureuse, pleinement, incomparablement, que -cela se voyait, d'ailleurs, que des gens inconnus, -dans la rue, en la voyant passer, le lui déclaraient -tous les jours.</p> - -<p>Il la regardait, bouche bée. Oui, il était hors -de doute qu'elle semblait heureuse : l'éclat de son -teint et de ses yeux le disait comme les inconnus -de la rue : sa taille pleine, ses bras arrondis, sa -bouche fraîche, son pied, qui jouait comme un -jeune chat, le disaient aussi. Mais comment, mais -pourquoi était-elle heureuse? Il ne se l'expliquait -en aucune manière. Il ne concevait absolument -pas qu'une femme comme elle, et surtout sa -femme, pût avoir un amant. Et il revenait, avant -d'oser aborder le chapitre de la défaillance -morale, — pour lui caractérisée par l'abandon -du domicile conjugal, — il revenait à l'aspect -lamentable du pauvre appartement :</p> - -<p>— Comment pouvez-vous vous dire heureuse -ici?</p> - -<p>Elle éclata d'une sorte de rire surhumain, d'un -rire d'ange à qui un naïf mortel demanderait comment -on peut vivre et chanter lorsque l'on n'a ni -eau ni gaz à son étage céleste. Son rire décelait -une supériorité mystérieuse et un dédain plutôt -pitoyable que méchant, le dédain de ceux qui -savent pour ceux qui ignorent, le dédain de ceux -qui éprouvent pour ceux qui ne sentent rien. -Elle dérouta l'homme encore davantage. Il eut -presque peur d'elle. Alors, comme tous les individus -humiliés par une loi dont ils ignorent la -date de promulgation et les termes précis, il eut -recours aux articles du Code qui condamnent -l'épouse fugitive ; il les possédait par cœur ; il en -savait les numéros.</p> - -<p>Elle lui lâcha :</p> - -<p>— Mais, mon cher monsieur, je suis amoureuse, -amoureuse à perdre la raison! Qu'est-ce que vous -voulez que me fichent vos articles?…</p> - -<p>M. Destroyer s'effondra. En vérité, il sembla -qu'il ne restait plus rien ni de ses longues moustaches -ni de sa belle raie, ni de tout cet air satisfait -qui environnait sa personne. Non, il ne s'attendait -pas à cela ; il n'avait pas, il n'eût même -jamais soupçonné cela. De la part de la fille de -M. de La Hotte-Saint-Pair, qu'il avait épousée à -Granville, il lui semblait que ce fût une chose -extraordinaire et qui renversait toutes les notions -acquises par un homme comme il faut. Sous les -rideaux soyeux que formaient ses beaux cheveux -noirs complaisamment séparés, comme en une -alcôve tranquille, une idée sereine s'était cristallisée -dès sa jeunesse, à savoir qu'il existe une race -de femmes fidèles, de femmes qui, aimantes ou -non, heureuses ou non, trahies ou non, demeurent -fidèles, par nature et par destination, enfin présentent -à l'homme une sécurité absolue. Pour -posséder cette merveille, un jeune homme de son -monde consentait quelques sacrifices sinon sur la -dot, du moins sur les qualités de séduction proprement -dite : il ne demandait point à la jeune -fille de posséder la beauté qu'il avait recherchée -en ses maîtresses ; il se privait, en ses rapports -avec la nouvelle épousée, de certains transports -qui menaceraient de dérégler une nature pondérée ; -il prisait au-dessus de tout qu'on dît d'elle : -« C'est une femme irréprochable. » Et, à ses yeux, -le manque d'amour, la lassitude avouée, et jusque -même le fameux abandon du domicile conjugal -qui ébranlait la loi, n'entamaient point encore -une femme telle que la sienne. Mais, que cette -femme fût amoureuse, ah! cela, par exemple, -non!…</p> - -<p>Il lui dit :</p> - -<p>— Vous voulez vous moquer de moi!… Vous -falsifiez la vérité!</p> - -<p>— Je vous dis la pure et simple vérité, fit Élise. -Qu'a donc de si étrange ce que je vous dis?</p> - -<p>— Mais cela est indigne de vous!</p> - -<p>Elle abaissa les yeux sur ses bras, sur ses -jambes ; elle se regarda dans la glace :</p> - -<p>— De quelle matière voulez-vous donc que je -sois faite? Est-ce que je ne suis pas construite -comme tout le monde? Est-ce que je n'ai pas un -cœur comme les autres?</p> - -<p>— Vous avez engagé tout cela.</p> - -<p>— Si vous parlez d'engagement, permettez! -Car vous vous étiez engagé aussi bien que moi, -et vous avez violé vos serments.</p> - -<p>— Je sais, je sais, dit-il. Mais nous sommes placés, -vous et moi, devant l'opinion publique. Eh -bien! elle ne nous juge pas de la même façon.</p> - -<p>— Je le sais bien. C'est cela que je ne comprends -pas ; et je me révolte contre l'opinion publique. -Voilà tout.</p> - -<p>— Oui, « voilà tout »! Mais vous ne savez pas -ce que ce « voilà tout » signifie. Il ne s'agit pas -de juger, nous, l'opinion publique. Nous ne -pouvons pas nous passer d'elle.</p> - -<p>Élise encore une fois éclata de rire.</p> - -<p>— Nous ne pouvons pas nous passer de l'opinion -publique? Mais regardez-moi donc! Est-ce -que j'ai l'air de manquer de nourriture? Est-ce -que la vie s'est retirée de moi? Est-ce que je -demande quelque chose? J'ai l'opinion publique -contre moi, dites-vous? Mais cela ne me gêne pas -tant qu'une mouche qui s'appuie sur ma main…</p> - -<p>— Vous parlez comme une enfant! Vous faites -l'innocente de village! Sachez que vous jouez avec -un monstre : sa griffe terrible s'abattra sur vous.</p> - -<p>— Soit! dit-elle, j'y consens.</p> - -<p>Il semblait à M. Destroyer qu'il entendît parler -quelque habitant de la lune. Il fit un geste -comme pour balayer les traces matérielles, sans -doute visibles à ses yeux, des paroles prononcées, -et il dit :</p> - -<p>— Tout cela, c'est de l'enfantillage : il y a une -situation irrégulière et qui demeure à régler. Vous -ne pouvez pas compter sur un divorce…</p> - -<p>— Pourquoi donc? dit-elle.</p> - -<p>Il parut encore recevoir une volée de cailloux -par la figure. C'était l'ex-mademoiselle de La -Hotte-Saint-Pair qui lui disait cela!…</p> - -<p>— Mais, malheureuse, s'écria-t-il, votre famille -en mourrait!</p> - -<p>L'évocation de sa famille, dont elle faisait en -réalité si peu de cas en sa folie amoureuse, la -gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse -envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé -lui causer un grand malheur. A part elle, elle -songeait : « C'est ma famille qui a voulu la -grande erreur de ma vie » ; mais elle se refusait -à toute idée de représailles.</p> - -<p>— Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous -besoin pour prendre une autre femme? Moi, -je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je porte -votre nom, rien de plus facile pour moi que de -l'abandonner : voyez, je vis à l'étranger, dans un -quartier peuplé d'inconnus pour moi. Je ne fréquente -personne…</p> - -<p>— Assez! dit-il, exaspéré ; je vois que j'ai -affaire à une démente. Si votre coup de tête datait -d'hier soir, je pourrais croire à une crise passagère ; -mais vous avez eu tout le temps de délibérer, -et je pense, ajouta-t-il amèrement, que -vous avez des conseils… Nous obtiendrons une -séparation.</p> - -<p>Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de -ses sourcils. On ne pouvait imaginer un geste de -tranquillité plus débonnaire, et rien ne pouvait -paraître plus impertinent à un homme.</p> - -<p>Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement. -Il souleva d'une main sa chaise pour -la reculer un peu en faisant glisser sa semelle sur -le sol, suivant une courbe, — un de ces gestes -empruntés au Répertoire et où il excellait. — Puis -il salua très bas, en inclinant la tête, de façon -qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie -magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire. -Et elle avait encore envie de rire, ingénument, -aussi éloignée de tout souci aujourd'hui qu'elle -l'avait été dans ce passé puéril.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se -mit à songer, non pas à lui, en vérité, car il -avait le singulier privilège de ne pas compter à -ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille ; et -il était vrai qu'elle avait négligé sa famille, et -d'inconvenante manière. Jean-Marie aussi lui -parlait quelquefois de cette famille ; mais Élise, -entre les bras de son amant, ne parvenait pas à -fixer sa pensée sur ce sujet ; elle se faisait d'ailleurs -scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de -penser à ce sujet. Pour la première fois elle -reconnaissait qu'il avait fallu qu'elle fût, depuis -six semaines, démente, ainsi qu'on le lui avait dit, -pour ne pas se représenter l'angoisse que devait -éprouver sa famille.</p> - -<p>Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle -pensa : « Pour que j'en sois arrivée à négliger -cela, quelle est donc l'importance de ce qui s'est -introduit dans ma vie? »</p> - -<p>Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille -que sa rêverie se posa, mais sur ce qui avait eu le -pouvoir de lui faire oublier sa famille.</p> - -<p>Ainsi l'amour a raison de tout ; et il semble -qu'il soit toujours le plus fort.</p> - -<p>Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une -songerie prolongée les délices dont l'amour la -comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des -visages de sa famille.</p> - -<p>Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit -aucun doute. Si quelqu'un fût venu lui dire -qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé ; -si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle -se fût tenue pour damnée.</p> - -<p>Cependant, elle jugeait chacun des membres de -sa famille froidement, nettement, impitoyablement.</p> - -<p>Elle aimait sa mère. La seule idée de crier -« maman! » dans un instant de détresse lui -faisait presque monter les larmes. Pourtant elle -se souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était -pas « maman » qu'elle appelait lorsqu'elle était -malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit avec un -cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui -avait toujours couché à côté d'elle. Elle n'avait -jamais eu la moindre idée, le moindre goût, communs -avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux -« Oiseaux », à Paris, et avait toujours considéré -avec un dédain marqué tout ce qu'Élise rapportait -de son pensionnat d'Avranches. Sa mère -avait, sur la toilette, des idées arrêtées à une -certaine date, et tout ce qui se portait depuis lors -lui paraissait « inconvenant et d'un genre!… » -Avec cela sa mère aimait les hommes de figure -convenue et d'éducation polie, qui ne disaient -jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient -que dans la forme adoptée par la société. -Qui est-ce qui lui avait fait épouser M. Destroyer? -Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer -était personnellement « le type » de madame de -La Hotte. Qui avait éloigné durement Élise d'un -jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa -mère elle n'avait jamais eu aucune conversation -franchement amicale et confidentielle. Cependant -sa mère était sa mère. Elle la respectait et -l'aimait.</p> - -<p>Sur son père, ses idées étaient plus courtes. -C'était un homme que personne n'avait jamais -vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses -archives, ou faisant le tour du cours Jonville à -la tombée de la nuit. Il n'était méchant envers -personne ; il parlait très peu ; les quelques paroles -qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé, -le mépris du présent, une appréhension chagrine -de l'avenir. Dans quel siècle excellent avait-il -vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule -chose lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était -les connaissances généalogiques. C'était de bien -connaître tous les liens de sa parenté, et c'était -de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les -moindres débris de ce groupe familial dont les -noms et les dates de naissance figuraient dans des -médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine, -et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il -dessinait et redessinait. Un assez gentil maniaque, -au résumé, dont le fonds d'idées était peut-être -supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont -les rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant, -indulgent, sociable et bon, et il menait -Élise et ses frères à la campagne, quand ils -étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était -son père.</p> - -<p>Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de -famille ; et son esprit, porté à la critique pour -tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait aux -dépens de cette assemblée.</p> - -<p>A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments. -C'étaient de bonnes gens que l'on ne voyait -en somme qu'à des intervalles assez longs, à qui -l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient -guère que des choses relatives à des lieux lointains, -dépourvues pour vous d'intérêt. Chacun -parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient -prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des -dates! La date précise d'un mariage, celle d'une -naissance ou d'un décès qui remontaient à quatre-vingts -ans! Les toilettes portées à telle noce, les -maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou -arrière-grand-oncle à la fonction de préfet ou -au grade de général, ce dont la tribu entière était -secouée.</p> - -<p>Elle se souvenait que la consigne était d'éviter -d'une manière radicale les questions touchant la -politique ou la religion, à quoi on ne perdait pas -grand'chose, mais ce qui causait une gêne et -creusait comme un abîme visible où l'on avait -toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux -enfants? La plupart des membres provinciaux -étaient assez chiches ; si quelqu'un s'avisait de se -fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre, -une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on -possédait déjà, d'un ouvrage qu'on savait par cœur -ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet, hélas! -semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y -gagnaient rien ; c'étaient les grandes calamités -publiques : la guerre de 1870 et ses suites. Dans -ce temps-là, le monde ne communiait véritablement -que dans le souvenir du malheur national.</p> - -<p>Élise avait eu de la sympathie pour quelques -bonnes figures de cousins très éloignés, que l'on -rapprochait de soi en leur donnant un titre de -parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi -l'oncle et la tante de Saugeon-en-Saintonge. On -prétendait que la tante de Saugeon avait « la dent -dure », et les enfants lui regardaient constamment -la mâchoire, ne sachant pas le sens de l'expression -et n'ayant pu jamais obtenir là-dessus un éclaircissement -suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était -« complètement nul »! Autre mystère. On ne lui -avait jamais entendu dire que quelques calembours ; -il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce -qui peut-être le rendait intéressant. Car, enfin, -comment expliquer que l'on fût attaché à ces deux -figures comme à toutes autres, que l'on fît le -voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein -hiver, sous le prétexte que leur belle-fille se -remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de cette -union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort -de ces braves gens, qui n'avaient eu qu'une existence -de fantômes, on prît non seulement un deuil -rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable, -mais aussi de très sincères figures d'enterrement, -et qu'on pleurât?</p> - -<p>On pleurait pour la perte de membres de la -famille qui même ne lui avaient jamais causé que -des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on -avait obligés ou secourus dans la détresse, ce -qu'ils ne vous pardonnaient jamais, à propos de -quoi il se creusait infailliblement entre eux et la -famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable -cloison, avec le mot « Reconnaissance » et -des additions, écrites à la craie, qu'aucune éponge -n'effaçait jamais. A peine était-on décédé, derrière -la cloison, on était loué et pleuré.</p> - -<p>Tout pour Élise restait incompréhensible qui -ne correspondait pas à un élan spontané du cœur. -Elle se demandait ce que pouvait être pour elle -un parent, même proche, qui n'avait jamais causé -avec elle, ou ne s'était pas accolé à elle par cette -liane de la sympathie dont on ne saurait définir -la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ -deux personnes de sang étranger.</p> - -<p>Cependant le seul mot « famille » la troublait. -Et, essayant de raisonner à ce propos, elle en -venait invariablement à cette conclusion naïve : -la famille est la famille. A la suite d'une telle proposition, -elle se voyait plaçant un point. C'était -tout. L'esprit n'allait pas plus loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait -déjà la visite de M. Destroyer et elle ne s'en fût -peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne lui eût -demandé à brûle-pourpoint :</p> - -<p>— Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore -dénichée?</p> - -<p>Car il était fort préoccupé, lui.</p> - -<p>— Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle : il m'attendait -à ma porte.</p> - -<p>Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti -des mille et une dissimulations de la femme, il eût -dû croire que sa maîtresse avait voulu lui cacher -cette visite ; et il se fût complètement trompé, -comme cela arrive à tant de gens avertis ; car il -était exact qu'Élise, durant l'heure bienheureuse -qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir du -tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie -n'en cherchait pas tant ; et il ne tomba pas dans -l'erreur de soupçonner Élise.</p> - -<p>Il était seulement anxieux de savoir le résultat -de la visite.</p> - -<p>— Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en -est allé comme il était venu. Nous avons échangé -pendant trois quarts d'heure des paroles inutiles.</p> - -<p>— Inutiles?… En êtes-vous bien sûre? C'est un -homme à ne pas perdre son temps, et vous êtes, -vous, un peu insouciante : il aura appris quelque -chose de vous ; il aura tiré de votre conversation -quelque motif à régler vos situations respectives. -Je parie que vous lui avez dit que vous aviez un -amant?</p> - -<p>— Certainement!…</p> - -<p>— Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.</p> - -<p>— Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être -heureuse ; je voudrais le crier de ma fenêtre!</p> - -<p>— Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne -venait pas chez vous pour jouer ; il venait vous -chercher ou trouver les bases d'une séparation. -Ce n'est pas un homme à demeurer dans le vague.</p> - -<p>— Eh bien! il aura trouvé des bases, comme -vous dites. Je n'habite pas non plus, moi, dans le -vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier ; j'appartiens -à un homme que j'adore. Je t'adore!</p> - -<p>— Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas -là!</p> - -<p>— Où est-elle donc!</p> - -<p>C'était à cette différence de points de vue qu'ils -en venaient toujours. Et, quand ils s'étaient -heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus un -mot. Les caresses et les seuls mots d'amour -emplissaient le temps qu'il leur restait à passer -côte à côte, lui résigné, avec une nuance de pitié, -à ne jamais causer, ce qu'il appelait « sérieusement », -avec Élise ; elle, passionnément convaincue -que rien d'autre n'importait que ce temps -consacré à l'unique amour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré -son mari, et au même lieu, elle fut tout à coup -nez à nez avec sa sœur Marie, madame de Vamiraud. -Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise -eût consenti à réfléchir aux suites logiques de la -visite de M. Destroyer. Mais Élise ne réfléchissait -pas à cela, et voyant sa sœur, elle eut une surprise, -après tout, non désagréable. Et tandis -qu'elle montait l'escalier derrière sa sœur, elle -se demanda même : « Pourquoi ai-je presque du -plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois, -m'a tant exaspérée? »</p> - -<p>Mais, en refermant la porte de sa chambre et -en embrassant Marie de Vamiraud, elle comprit -par quel sortilège, pour la première fois, en se -trouvant seule avec sa sœur, elle éprouvait un -contentement. C'était qu'à sa sœur et uniquement -à sa sœur elle sentait qu'il était possible de parler -de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir -l'immensité du bonheur d'Élise! Élise soupçonnait -bien qu'évidemment elle ne pouvait tout -dire à sa sœur, mais sa sœur, heureuse et amoureuse, -n'avait autrefois aux lèvres que le mot -« amour » ; sa sœur la suffoquait autrefois avec -ses récits ou ses exclamations de volupté ; sa sœur -lui avait été odieuse autrefois par l'abondance de -ses allusions à une félicité ignorée d'elle : aujourd'hui, -grâce à la liberté qu'autorisait le langage -trop connu de sa sœur, elle allait, à son tour, -pouvoir lui dire : « Je suis heureuse!… j'aime!… -Ah! je ne t'avais pas comprise autrefois!… A -présent, je sais… J'aime!… »</p> - -<p>Et, avec la même liberté, — sinon avec le -même cynisme d'expressions, — qu'employait -autrefois madame de Vamiraud pour exprimer -ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même, -mais soumise à une force irrésistible, raconta la -joie de son évasion et les transports éprouvés par -elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des -bras aimés.</p> - -<p>Elle allait ; elle parlait ; elle se grisait de ses -paroles tout en s'émerveillant de leur facilité. Elle -n'avait point goûté jusqu'ici le plaisir de la confidence. -Elle n'avait eu précédemment à confier -que des tristesses, des écœurements, ou bien de -ces sentiments de tiédeur qui donnent la nausée. -Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer, -elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante -vapeur. Aujourd'hui elle s'ouvrait. Son -besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle -le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait -une femme de son monde! Elle s'interdisait de -penser : « Mais Marie, quoique de mon monde et -quoique ma sœur, n'a jamais rien compris aux -affaires de mon cœur!… » Marie avait connu le -bonheur de l'amour avant qu'Élise le soupçonnât ; -Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de -son amour.</p> - -<p>Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère -sous la voilette, laissait parler sa sœur. Celle-ci, -peu à peu, commença à s'étonner d'une réserve -si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup :</p> - -<p>— Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que -l'amour? Tu as éprouvé cela, toi? Je te répète -peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue -dire dans tes grands épanchements?…</p> - -<p>Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et -dit :</p> - -<p>— Mes grands épanchements, ma petite, étaient -ceux d'une femme légitime, d'une femme mariée, -heureuse entre les bras de son mari…</p> - -<p>— Ah! dit Élise, c'est vrai : tu as de la chance!…</p> - -<p>— Je comprends l'amour, certes! reprit Marie, -mais quand il est permis, sanctifié pour ainsi -dire.</p> - -<p>— Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées -les petites choses que tu racontais à tout -venant et qui faisaient rougir maman et ma pauvre -vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir -faire bénir tout cela! Vous avez un fier privilège, -vous autres qui avez eu la main heureuse -dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais -songé à celles que le mariage n'a pas contentées -et qui errent par le monde en se demandant ce -qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir -de songer à ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense -un instant à elles, je te prie, et sache que, parmi -elles, a végété ta sœur, pas plus indigne qu'une -autre d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre -bois que toi, après tout, et nullement préservée -du désir d'adorer un homme…</p> - -<p>— Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très -bien! Mais si l'amour est libre, à présent, que -devenons-nous!</p> - -<p>— Et, hélas! que devenons-nous si nous -sommes sans amour?</p> - -<p>— Ton mari est un très bel homme!…</p> - -<p>— Voilà!… Toi aussi!… Toujours la même -rengaine me poursuivra. Mon mari est un très -bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche! -Est-ce qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture -ou de sculpture? Est-ce qu'on m'a enseigné -à me pâmer devant les modèles et les plâtres? -Est-ce qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre -aux règles de l'esthétique? N'a-t-on pas -tout fait, au contraire, pour que je me méfie de -ce piège? Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que -c'est que la beauté en amour, sinon une idée qui -ne dépend que de nous, non de la barbe ou des -cheveux de celui que nous aimons, puisque, dès -que nous aimons un homme, nous ne voulons -même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?</p> - -<p>— Oh! tu as toujours été forte en matière de -raisonnement. Moi, je ne vais pas si avant. -Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je -te dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il -y a des règles du jeu, des règles de société, si tu -veux, et qu'il ne faut pas tricher…</p> - -<p>— Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre -adversaire ne vous accorde pas la « belle ». Si on -perd, c'est définitif, c'est pour toute la vie… Moi, -j'ai perdu.</p> - -<p>Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait : -« Oui, mais qu'y faire? »</p> - -<p>— Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné ; voilà -la différence entre nous.</p> - -<p>Elles restèrent séparées par un silence glacial. -Madame de Vamiraud se leva :</p> - -<p>— Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous -désolés de cette malencontreuse aventure… J'espère -bien que tu ne vas pas persister dans tes -fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait -sur tous les membres de ta famille!</p> - -<p>Élise, démunie de tout son lyrisme du premier -quart d'heure, reconnut enfin sa sœur et ne put -que lui répliquer avec un amer sourire :</p> - -<p>— Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu -ne voudrais pas qu'une seule d'elles fût diminuée -par le fait que j'essaie, moi, de corriger mon -malheur!… Mille regrets si le scandale vous -gêne!</p> - -<p>— Blasphème pendant que tu y es! prononça -solennellement madame de Vamiraud ; couvre -d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien -à propos, je le vois décidément : le vice mène à -tout.</p> - -<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle -le faisait jadis lorsque sa sœur proférait de grands -ou de gros mots ridicules. Et elle lui dit, s'accompagnant -d'un geste tragique :</p> - -<p>— Madame de Vamiraud! le Vice, pour le -moment, met la Vertu à la porte. Allons, ouste!</p> - -<p>— C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu -es ma cadette!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Cette dernière expression était bien de la fille -de M. de La Hotte-Saint-Pair, le généalogiste. -La sœur aînée insultée par sa cadette, cela constituait -une anomalie qui signifiait que l'ordre du -monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées -ou tordues par la tempête les branches de l'arbre. -Et la sœur aînée mêlait le dépit d'une telle -constatation au regret de n'avoir pas mené à -meilleure fin une entrevue diplomatique à elle -confiée par ses parents « en raison, lui avait dit -M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang -et du nom que tu portes… ».</p> - -<p>Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et -courroucée, retrouver les malheureux parents, -tout de frais débarqués de Granville, après un -voyage accompli au reçu d'un télégramme de -M. Destroyer, et installés à l'étroit dans l'appartement -des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur -représenta « sa cadette » comme le monstre de la -rébellion et de l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair, -qui avait eu, depuis son mariage, une douzaine -de maîtresses au vu et au su de tout le -pays et de sa femme, fut sincèrement indigné -et non moins ingénument stupéfait. Madame -de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps -prédit que le fonds d'indépendance dont était -affligée sa fille Élise devait conduire l'infortunée -aux abîmes. Elle rappela tous les soins -accordés par elle à Élise lors de ses maladies de -jeunesse : elle insista sur la surveillance attentive -dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse -éprouvée lors du premier penchant de la jeune -fille, celui qui avait failli la jeter dans les bras du -lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de -M. Destroyer, qui, par ailleurs, était un homme -sérieux et faisant d'excellentes affaires. « Quand -elle a procuré à sa fille un mari de la figure de -celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le -droit de dormir sur les deux oreilles… »</p> - -<p>Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer -à Élise une entrevue avec ses parents, ceux-ci se -refusant, comme de juste, à aller la joindre dans -son logis de fortune ; mais, la fin malencontreuse -de l'entretien lui ayant fait oublier la commission, -il fallut écrire à la dévoyée.</p> - -<p>Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément -à l'heure où Élise allait d'ordinaire rue -Guénégaud. L'amoureuse considéra cette désobligeante -coïncidence comme une catastrophe. -Elle annonça à son amant qu'elle était convoquée -par sa famille le lendemain.</p> - -<p>— Eh bien? dit Jean-Marie.</p> - -<p>— Comment! « eh bien? » Mais c'est demain -dans l'après-midi : alors, je ne te verrai pas.</p> - -<p>— C'est vrai.</p> - -<p>— … A moins que…</p> - -<p>Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait -que Jean-Marie lui proposerait de la voir à une -autre heure.</p> - -<p>M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui -faire entendre qu'il ne résulterait probablement -de cette entrevue avec la famille rien de plus -grave que ce qui était déjà. Elle le regardait, -sans le comprendre, et ses yeux restaient tout -humides.</p> - -<p>— Mais,… demain? insista-t-elle, demain!…</p> - -<p>— Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous -verrez vos parents demain et nous nous verrons -après-demain.</p> - -<p>Alors Élise fut secouée par les sanglots.</p> - -<p>Elle attendait qu'il lui proposât pour demain -une autre heure, le soir par exemple, l'heure du -dîner, peut-être!… ou après… ou le matin… ou -la nuit!… Ah! que savait-elle! toute heure eût -été bonne. Elle se fût bien privée de manger et -de dormir pour ne pas manquer de voir Jean-Marie -demain!</p> - -<p>Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait -pas.</p> - -<p>Elle le quitta, désolée, comme pour une longue -séparation.</p> - -<p>Elle baissa sa voilette ; elle sentait qu'elle allait -pleurer dans la rue. Lui, il avait souri en l'embrassant -dans l'antichambre ; il dodelinait de la -tête et il pensait : « Quelle Mimi-Pinson! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina -vers la rue de Sèvres, en s'accordant, toutefois, -quelques minutes d'illusion un peu gamine : -du quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher -la rue Guénégaud pour gagner le faubourg -Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison -habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle -allait chez lui. Mignardises ridicules de la femme -qui aime pour la première fois, ou simplement de -la femme qui aime.</p> - -<p>Mais, passé la porte cochère, après un regard -rapide sur la vieille cour pavée où jouait un -enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, -et qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait -effectivement et aux êtres qu'elle allait voir, -sinon aux choses qu'elle devrait leur dire, car elle -était complètement dépourvue de diplomatie.</p> - -<p>Elle avait été fréquemment chez madame de -Vamiraud du temps qu'elle menait, comme elle -disait elle-même en souriant : « la vie d'une -femme comme il faut ». Ce n'étaient pas des réunions -très plaisantes. Madame de Vamiraud, qui -s'entourait de quelques dames titrées du faubourg, -abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait -invariablement répéter un rôle où l'on eût aimé -que quelque metteur en scène invisible l'interrompît -d'un juron : « De l'aisance! de l'aisance! -N. de D…, vicomtesse!… » Le mari, on ne le -voyait jamais : il était à son cercle, disait-on ; en -réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, -car on n'était pas riche. Élise ne gardait de ces -thés qu'un souvenir d'ennui morne ou de propos -drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à -M. Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement -la saveur, n'ayant pas le moindre esprit d'observation -ni d'ironie.</p> - -<p>Élise fut introduite par un valet de chambre qui -ne leva les yeux sur elle qu'à la dérobée, ce qui, -à tort ou à raison, lui donna à penser que son cas -était connu dans la maison et avait peut-être été -discuté à table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en -accusée ; elle eut la vision du tribunal, de la cour -d'assises… C'était un commencement! On allait -sans doute la livrer un jour ou l'autre aux -hommes d'affaires, aux avoués, aux avocats…</p> - -<p>Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, -elle se trouva assise, non pas dans le petit salon -intime, non pas dans une pièce quelconque où -l'on reçoit une sœur, mais dans le grand salon. -Tout était prémédité, ici. On la recevait avec -cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au -moins, car les meubles étaient recouverts de -housses. C'étaient les vacances ; on n'était point -censé habiter Paris. Et il fallait marquer, en outre, -que la sœur aînée et les vieux parents étaient -venus là à cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, -et nulle autre cause, obligeait à se mouvoir -tous ces personnages esclaves d'habitudes et de -gestes arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. -Dans son extase amoureuse, elle ne s'était pas -représenté que tout un monde gravitait autour -d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait -autrui, elle déplaçait des individus nombreux, -elle entraînait dans son orbite déréglée toute sa -famille!… Qui pense à cela quand il aime? N'aurait-on -donc point de vie personnelle?</p> - -<p>Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait, -à l'étage supérieur, des pas qui faisaient -tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle -songea à son père et à sa mère qui allaient -paraître. Ses juges!… Elle eut un frisson. Elle -n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer, -parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient -jamais fait de scène. Sa mère, il est vrai, élevait -la voix assez facilement, mais cela ne tirait guère -à conséquence ; quant à son père, il se mêlait de -peu de choses, et, avec ses enfants, n'avait jamais -été qu'un répétiteur d'histoire et un homme bon. -Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle -avait peur. Le caractère insolite de la circonstance -lui en imposait.</p> - -<p>Tout à coup, ils entrèrent.</p> - -<p>Madame de La Hotte parut d'abord, regardant -la coupable bien en face. M. de La Hotte venait -derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans -doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager -le feu.</p> - -<p>Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et -l'autre blanchi. Leur teint était mauvais. Elle eut -honte. Et, d'un coup, elle se jugea perdue. Non, -elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient, -au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle -allait se jeter à leurs pieds, leur demander pardon, -les accompagner à Granville par le premier train, -afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer -leur domicile qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup -de mal à quitter!</p> - -<p>Madame de La Hotte dit, de loin :</p> - -<p>— Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de -chemin de fer… avec les retards. Nous avons failli -dérailler à Folligny… Et nous voilà ici, à Paris, -à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne. -Tout Granville doit se demander si nous -sommes devenus fous! Que dire, en effet, pour -expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir, -comme prétexte, de mauvaises nouvelles reçues -de toi. Que dirons-nous lorsqu'il faudra s'expliquer -sur ces mauvaises nouvelles?</p> - -<p>— Nous voilà… dit le pauvre M. de La Hotte, -après avoir enfin lâché la porte.</p> - -<p>Élise se sentit émue.</p> - -<p>— Papa!… Maman!… dit-elle, et sa voix fut -étranglée.</p> - -<p>— Ta conduite est une honte, lui dit son père. -Quelle figure allons-nous faire à présent devant -la famille?</p> - -<p>Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première -phrase, à son entrée, et y avait, à son insu, -inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors, elle -s'adonna à la passion. Elle murmura :</p> - -<p>— Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je -n'ai pas donné le jour à un monstre…</p> - -<p>M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille -qui ne parlait pas :</p> - -<p>— Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta -bouche en présence de ta mère serait indécent. -Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te -chercher.</p> - -<p>Alors Élise sursauta :</p> - -<p>— Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.</p> - -<p>— Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais -c'est ton père qui te l'ordonne!</p> - -<p>— Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je -suis mariée ; c'est vous qui avez voulu que je me -marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis libre…</p> - -<p>— Mariée!… parlons-en! Et tu es libre de nous -assassiner? de nous ravir plus que la vie : l'honneur?</p> - -<p>— Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne -pense à attenter ni à vos jours ni à votre dignité. -Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans -mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne -m'a jamais aimée ; je n'ai jamais aimé mon mari…</p> - -<p>Madame de La Hotte l'interrompit :</p> - -<p>— Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais -adoré cet homme-là! Si tu l'avais aimé comme il -faut, il t'aurait adorée…</p> - -<p>— Je me crois bâtie de chair et d'os, maman ; -mais je n'ai pas pu aimer cet homme-là.</p> - -<p>— Personne ne t'a forcé la main, je suppose!…</p> - -<p>— Sans doute!… sans doute… Mais une jeune -fille ne sait pas…</p> - -<p>— Tu avais des goûts extraordinaires!…</p> - -<p>— Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies, -dit M. de La Hotte : on t'a enseigné, je pense, -quels étaient tes devoirs!</p> - -<p>— Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise ; je -dis seulement : je n'ai pas pu demeurer avec un -homme antipathique et qui vivait à la fois avec -moi et avec des filles…</p> - -<p>— Ce n'était pas une raison pour chercher un -autre homme!</p> - -<p>— Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne -suis pas de ces femmes qui vont fonder leur conduite -sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai fait, -voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus, -sauf en ce qui concerne les ennuis que je peux -vous causer.</p> - -<p>— Oui, mais ceci est secondaire pour toi.</p> - -<p>— Tout simplement, je n'y ai pas pensé… -C'est un tort, mais, si j'avais pensé à cela avant -tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire ce -que j'ai fait…</p> - -<p>— Que veut-elle dire? firent les deux parents -à la fois.</p> - -<p>— Je veux dire que, quand on aime vraiment, -c'est à ceci qu'on pense et à rien d'autre…</p> - -<p>— Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond -de la turpitude? Je te défends, encore une fois, -d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de La -Hotte. Je te renie.</p> - -<p>Puis il trouva le moyen de reporter son esprit -à la chose qui le captivait exclusivement d'ordinaire, -et il dit avec une certaine emphase :</p> - -<p>— J'entends le bruit d'une branche fracassée -qui tombe en traversant rameaux et rameaux…</p> - -<p>Il voyait son arbre généalogique : il entendait -dégringoler la branche représentant Élise.</p> - -<p>Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait -à la seule idée qu'évoquait pour elle le mot -amour :</p> - -<p>— Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?…</p> - -<p>Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle -comparât cette image de la beauté idéale avec celle -de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié ces -malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, -qui sont si innocentes par elles-mêmes et qui, -pourtant, peuvent introduire le désordre dans -toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, -en ce pénible moment? Pourquoi était-elle reniée -par son père? Pourquoi ses parents avaient-ils fait -treize heures de voyage dont ils semblaient tout -flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un -salon où chaque meuble, chaque objet, la pendule, -les tableaux et le lustre, semblaient voilés de -pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise -avait un jour doucement acquiescé au choix que -madame de La Hotte lui faisait d'un mari conforme -à son propre penchant pour les Adonis?</p> - -<p>Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame -de La Hotte pouvait-elle songer à ce point -initial d'une série de faits enchevêtrés? Nous -oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte -des motifs de nos actes!</p> - -<p>Madame de La Hotte ne comprit pas ce que -signifiait ce sourire. Elle crut qu'il répondait par -une timide affirmative à la question posée par elle. -Elle crut que sa fille, ayant, — ceci était admissible, — à -se plaindre gravement de son mari, -avait trouvé <i>un plus bel homme encore</i>! Et, à -cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup -pour sa fille une secrète indulgence.</p> - -<p>Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main :</p> - -<p>— Ton père est sévère, lui dit-elle ; mais -songe que tu nous fais beaucoup de chagrin…</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de -La Hotte, il s'agit d'une brisure infligée à l'institution -de la famille qui est la base de la société. -Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, -vous autres femmes ; vous en venez toujours à -vos petits chagrins, à vos satisfactions personnelles. -Flattez vos instincts, vos goûts ou vos passionnettes -comme vous l'entendez, sapristoche! -Mais ne délogez pas un membre de la famille de -la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de -par les actes de l'état civil…</p> - -<p>Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni -sa fille ne l'écoutèrent plus. L'une et l'autre pensaient : -« Le voilà sur son dada favori. » Et un imperceptible -lien se formait entre la mère et la fille.</p> - -<p>Madame de La Hotte était assurément imprégnée -des principes qui rendent auguste l'institution -familiale ; elle les savait par cœur et les observait -elle-même volontiers, mais c'étaient en elle -comme de ces notions apprises à l'école, ressassées -souvent, et qui n'ont jamais pénétré jusqu'au -vif de nous-mêmes ; et, dans la pratique, elle -n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si -elle était demeurée fidèlement attachée à son mari, -malgré les innombrables manquements de celui-ci, -c'était qu'il était à ses yeux le « bel homme » -que nul autre ne saurait dépasser ni remplacer. -Elle était simple, n'avait que quelques instincts -et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui -avait constitué une vertu. Elle était, comme -presque tout le monde, incapable de se transporter -jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait -de la complaisance pour sa fille au moment -exact où il lui semblait possible que sa fille eût -enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui -étaient les siennes.</p> - -<p>M. de La Hotte eût pu introduire dans les -cœurs les sages notions qu'il possédait s'il se -fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou -s'il eût eu moins vite un si complet dédain pour -les petites cervelles qui l'environnaient. Faute -d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient vengées -en le rapetissant lui-même : de concepts élevés -et féconds, il en était descendu à l'adoption de son -humble image d'Épinal : l'arbre généalogique, -d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits -comestibles.</p> - -<p>Si madame de La Hotte eut quelques paroles -sensées à adresser à sa fille, ce ne fut pas aux -profondes sources de son mari qu'elle les puisa, -mais au réservoir de son expérience personnelle, -et peut-être aussi les dut-elle à cette disposition -qu'elle avait à cueillir de la vie ce que celle-ci -pouvait offrir de moins amer :</p> - -<p>— Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire, -moi, je veux encore te laisser le temps de -penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de ta -famille ni du monde auquel tu appartiens, parce -que tu ne les remplaceras pas. Il nous faut -quelqu'un auprès de nous : mieux vaut encore -celui qui nous incommode un peu que celui qui -peut à chaque instant nous quitter.</p> - -<p>M. de La Hotte parut approuver ces paroles. -Il avait peu envie d'en ajouter d'autres.</p> - -<p>— Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à -une conclusion.</p> - -<p>Élise sentit les larmes lui venir ; elle se jeta -au cou de sa mère et lui dit à l'oreille :</p> - -<p>— Maman… Tout ça, c'est très bien, mais je -suis amoureuse…</p> - -<p>Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle -connût ce qui lui était révélé, elle s'affaissa dans -un fauteuil en faisant craquer la housse. L'attention -qu'elle dut porter à la déchirure produite la -dispensa de retrouver ses esprits. Et ses esprits se -concentraient autour de cette idée : « Elle a rencontré -un homme <i>plus beau</i> que monsieur Destroyer!… »</p> - -<p>A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant -la parole, madame de La Hotte, incitée à la -complaisance par l'image qu'elle se faisait d'une -aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée -pour elle-même, laissa tomber ces mots qui clôturèrent -l'entretien :</p> - -<p>— Cela passera ; prenons patience. Tout vaut -mieux qu'un divorce.</p> - -<p>Alors M. de La Hotte retourna vers la porte, -sans mot dire. Élise vit son père qui s'éloignait -d'elle. Madame de La Hotte se leva ; elle s'approcha -de sa fille pour lui dire un dernier mot à -voix basse, qui fut :</p> - -<p>— Petite sotte! rentre donc chez ton mari <i>tout -de même</i>…</p> - -<p>Élise fit : « Ho!… » regarda sa mère avec stupeur, -et s'en alla.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait. -Elle avait l'esprit bien fait, quoiqu'elle n'eût -pas beaucoup réfléchi ; peut-être à cause de cela… -Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un -entretien si important avec ses parents, d'un -entretien qui avait motivé de leur part un déplacement -extraordinaire, d'un entretien dont les -plus graves choses semblaient dépendre, tant pour -la morale publique que pour les intérêts privés. -Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari : -« On a réuni le Conseil d'administration. — Ah, -et qu'est-ce qu'il en est résulté? — Rien. On a -parlé… »</p> - -<p>Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il? -Rien. On avait parlé. C'était une formalité accomplie. -Les parents allaient s'en retourner à Granville, -refaire treize heures de chemin de fer, avec -les retards… et peut-être dérailler encore à Folligny… -Qu'avaient-ils appris de leur fille? Rien -qu'ils ne connussent précédemment. Que lui -avaient-ils enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà. -Quelles considérations pouvaient tenir devant cette -formule : « Je suis amoureuse »?… Cette formule, -exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de -l'entretien confus. Madame de La Hotte, avec ses -treize heures de chemin de fer, son déraillement, -et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée -de cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été, -elle, par les quelques mots de sagesse ou de bon -sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La -Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore -Élise ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa -mère écrasée sur son fauteuil. Sa mère, qui venait -tout exprès pour la tirer d'un malheur personnel -et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa -mère ne pouvait se défendre d'être envieuse, oui, -rétrospectivement envieuse, pour son compte, du -fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées -de madame de La Hotte étaient mises en déroute -par ce seul fait : que sa fille avait pu rencontrer -un plus bel homme que M. Destroyer!</p> - -<p>Pour le reste, Élise pensait : « Oui, il y a des -choses qu'on dit, des principes qu'on agite au grand -air comme s'ils étaient inscrits sur des banderoles, -et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence, -et tout cela est le fruit de l'expérience de -nombreuses générations et doit correspondre à -des conclusions raisonnables et de première nécessité ; -et puis, en fait, chacun à part soi se conduit -à peu près à sa guise, les uns inconsciemment, -les autres en pleine connaissance de cause, les -uns avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie. -L'arbre généalogique de papa? Oui, ça fait -un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction -des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs -illustres : un évêque qui fut un saint, dit-on, plusieurs -généraux, et des receveurs de finances dont -on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité -d'honnêtes gens, en somme, et nombre de -femmes vertueuses d'autrefois qui passèrent leur -jeunesse et quelquefois leur vie à porter des -enfants et à les mettre au monde. Cependant, je -me souviens des histoires que l'on racontait, -quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces -chers parents dont les noms sont si bien calligraphiés -dans des médaillons! ce n'étaient pas des -histoires pour les enfants, on se cachait de nous, -mais on riait avec indulgence en s'en communiquant -les péripéties : tous les hommes sont -secoués par le démon de l'amour et refusent d'en -convenir parce que l'amour est comme un grand -vent qui dérange les étiquettes et menace de les -faire tomber de l'arbre. Les grands vents règnent -parmi les arbres généalogiques comme sur les -forêts. Il y a partout du grabuge, et cela fait de -la matière pour les narrateurs d'anecdotes qui -divertiront un jour les réunions de familles… -sans cela un peu mornes… »</p> - -<p>Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne -rentrait de coutume, et n'ayant pas vu ce jour-là -son amant, elle fut saisie d'une crise de tendresse, -mais de tendresse pour qui?… Pour ses parents!</p> - -<p>Elle fut tout à coup au désespoir en songeant -à la peine qu'ils devaient éprouver d'une entrevue -si mal terminée. Elle se souvint de son enfance, -de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du -Cours, madame de La Hotte à la fenêtre, en -bigoudis, le matin ; M. de La Hotte si calme, un -peu original, mais bon homme et vraiment peu -gênant. Elle le retrouvait en pensée le soir, à la -fin du marché, allant chercher des friandises dont -toute la maisonnée profitait ; et l'odeur du marché -finissant lui montait aux narines… Alors, elle -pleura. Tout en pleurant, elle se demandait : -« Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je -remonte, je n'étais pas heureuse, je n'avais aucun -bonheur… » Elle s'étonnait de pleurer ; mais il n'en -était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé et -qu'elle était liée indissolublement à ces figures -d'autrefois.</p> - -<p>Peut-être était-elle incitée à songer à cela non -seulement parce qu'elle avait vu ses parents, mais -parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent -de Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la -nostalgie de Granville. Il n'y allait plus qu'autant -exactement que ses affaires l'exigeaient ; mais, s'il -n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne -consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait -mine de vouloir s'absenter un seul jour, elle -manifestait un tel désespoir qu'il en demeurait -paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés -et plus encore à ses affaires. Mais comme il était -en même temps de forme rude, il commettait de -grandes maladresses en ses façons d'accéder aux -désirs de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer -trop forte peine, mais il le lui faisait payer quelquefois -cher, involontairement. Il savait, par -exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait -que ses affaires souffraient de son inertie. Élise, -quoique élevée au milieu de gens économes et ayant -appris toute la valeur de l'argent, était devenue -totalement indifférente à des questions de cette -sorte. On lui avait enseigné à vivre non pour -aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et elle ne -voyait plus rien hors des limites de l'heure présente, -pourvu qu'elle la passât près de son amant. -Et elle enjambait avec insouciance et mépris les -heures qui la devaient séparer de l'heure pareille, -de l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger -pour demain, toujours pour demain au plus tard.</p> - -<p>M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux -et insipide à Paris ; il rappelait à chaque instant -des choses de là-bas. Il respirait tout à coup avec -ivresse :</p> - -<p>— Que sens-tu? lui demandait Élise.</p> - -<p>— L'air du port!…</p> - -<p>Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage : -« La morue! » Il sentait la morue déchargée -de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs du -marché finissant, les légumes piétinés, le thym, -la ciboule, les melons et les fraises plus délectables -encore,… comme chacun sent son passé, sa -jeunesse.</p> - -<p>Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à -Granville cette année. Pourquoi Élise n'eût-elle -pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue en -ville, au casino, comme autrefois.</p> - -<p>Un tel projet avait causé à Élise la première -grande douleur éprouvée en son idylle. Aller à -Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer -avec son amant entre quatre murs, comme -elle le faisait ici? Est-ce qu'il lui eût été possible -même de lui parler? « On s'arrangera!… répondait -Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas -se perdre de vue!… » « Comment! c'est beaucoup? » -Il appelait cela « beaucoup »! Elle en avait -cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et -l'oubli quotidien de tout, oui, de tout, même du -mauvais, entre les bras du bien-aimé, pour que -fussent effacées les traces de cette alerte.</p> - -<p>Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il -fût, était lourd, disait encore : « Ne pas aller, moi, -à Granville, pour la première fois de ma vie, -alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la -première fois, n'est-ce pas leur envoyer à tous nos -deux photographies unies sur une même carte? — Et -cela ne me déplairait pas, » disait Élise. Il en -demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.</p> - -<p>Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, -par sa passion, plongée dans un tel état d'ébriété -qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste -bonheur produisît une irritation funeste chez son -amant.</p> - -<p>Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire -à l'amour en privant son amant d'aller aspirer -l'air marin dont il vivait depuis quarante ans. Elle -n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où -celui qui aime davantage devient un calculateur -et un diplomate, un avisé conservateur de son bien -et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires -plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de -famille trop riche, qui dissipe sa fortune sans -aucun souci du lendemain. L'heure du rendez-vous, -la chambre vulgaire, autrement dit : l'instant -incomparable, le lieu du monde le plus -magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de -rien d'autre.</p> - -<p>Un double fait contribua à entretenir en elle cet -aveuglement, c'est d'abord que M. Le Coûtre -se soumit, timide encore devant sa maîtresse -ou touché de son ardeur extrême, et c'est, en -second lieu, qu'Élise se trouva libérée de ce qui -lui avait causé une appréhension relative : la -visite de son mari, la visite de ses parents. Il -s'écoula un temps assez long, pendant lequel elle -n'entendit plus parler de rien ni de personne. Elle -n'entendit pas parler de requêtes, pas parler -d'avoués, pas parler de son mari, pas même de -ses malheureux parents. Son attendrissement -pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier -rendez-vous d'amour. Elle put, durant deux bons -mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous d'amour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils -fussent courts.</p> - -<p>A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la -fin de l'après-midi, et il ne lui donnait pas sa -soirée. Ces conditions avaient paru très dures -à Élise, dans les premiers temps. Puis, par -une sorte d'accommodement miraculeux, comme -l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux -heures à peine, s'étaient répandues sur tout le -jour. Élise se préparait dès le matin à les atteindre : -ainsi les vivait-elle un peu déjà ; et elle vivait, le -soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait -jamais le temps ni désagréable ni long. Elle avait -quotidiennement, en s'éveillant, la vision d'un point -fixe autour duquel gravitaient toutes les heures ; -sa journée avait un centre, comme un fruit a son -noyau ; et cela procurait de la stabilité à chacune -de ses pensées, à chacun de ses actes. Elle ne faisait -rien sans but ; elle ne pensait jamais dans le -nébuleux ou le vide ; il y avait une fin à tout, et -cette fin était l'heure bienheureuse.</p> - -<p>La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois -avec compassion, sous le prétexte qu'elle -était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en -souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt, -elle songeait à ces fausses compagnies que -nous procure la visite de telle personne ; on croit -que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être -seule, mais en réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on -ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui vaille. Tout instant -du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait -un tressaillement, et elle avait la foi que le -reste des choses était méprisable et nul. Il semblait -à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son for -intérieur, elle plaignait sincèrement tout le -monde.</p> - -<p>Cet état s'exalta durant les mois de vacances. -Bien qu'à l'ordinaire elle ne se laissât guère intimider -par la foule, le désencombrement de Paris -lui parut fait exprès pour fournir plus de place à -sa marche glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues -sans se soucier de la poussière ni de la chaleur. -L'orage autrefois l'effrayait ; maintenant, non. La -pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur -de certaines journées, à laquelle elle avait toujours -été sensible, lui semblait décuplée, et, quand elle -se promenait avec son amant, celui-ci se moquait -d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.</p> - -<p>Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette -eau miroitait, les péniches parce qu'elles portaient -un pot de fleurs ou parce qu'elles avaient à -l'avant un disque de couleur vive, les arbres -parce qu'ils jaunissaient, une petite rue parce -qu'elle était déserte, une autre parce qu'il s'y -produisait un embarras de voitures, un enfant -parce qu'il était « si frais! » disait-elle, et un -autre parce qu'il était « si drôle! » étant barbouillé.</p> - -<p>Car elle se promenait avec son amant. Elle ne -sortait pas tous les jours avec lui, en vérité ; mais -cette aubaine lui arrivait depuis que, selon l'expression -de M. Le Coûtre, « il n'y avait plus personne -à Paris ». Jean-Marie sortait avec elle depuis -que le risque était moindre de tomber nez à nez -avec quelque habitant de Granville, et surtout -depuis que ses amis à lui avaient, pour les -vacances, quitté la Taverne de l'Opéra. Il n'était -pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes : -la partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au -café et entre hommes ; mais, les partenaires lui -manquant, il se trouvait désœuvré. Élise et lui -suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient -pour le Point-du-Jour ou Saint-Cloud. -Elle était enfant, turbulente, éperdument tendre, -et oubliait, — chose invraisemblable, — les -notions les plus élémentaires de la tenue ; elle -adorait s'asseoir dans les guinguettes, manger une -gibelotte ou simplement des « frites ». Jean-Marie -lui disait, en s'étonnant, qu'il y avait en elle de -la grisette, car il ignorait qu'il y en a au fond de -toute femme vraiment amoureuse.</p> - -<p>Ou bien, quand le temps était menaçant, sans -aller si loin, ils se risquaient au Jardin du Luxembourg, -vidé de son public ordinaire. On y trouvait -encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant -les joues et riant de tout son cœur. Des étrangers -seuls y erraient. Les parterres désertés, le -grand jet d'eau, les frondaisons roussies, l'odeur -des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage -pouvaient émouvoir à l'extrême une âme prédisposée. -Élise demeurait extasiée auprès de son -amant, qui, lui, regrettait « l'air marin » et condescendait -à ne pas le dire.</p> - -<p>Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment -charmante. Et il croyait, quant à lui, mettre le -comble à la gentillesse dont un homme est capable, -en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse -qu'il endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque, -à cause d'elle, il manquait à ses habitudes de -célibataire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait -distraitement ce qu'elle lui disait ; il y répondait à -peine ; il demeurait absorbé durant de longues -périodes ; l'on eût jugé alors que son grand corps, -seul, était présent. Élise ne concevait qu'une -interprétation à ces états, et elle la traduisait -aussitôt :</p> - -<p>— Tu ne m'aimes plus!…</p> - -<p>— Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant -soudain, et il tâchait, à sa manière, de lui prouver -la continuité de sa tendresse.</p> - -<p>Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le -souvenir de nombreux moments pareils commençait -à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu -d'une conversation, elle adressait à son amant -l'éternelle question dont les femmes aimantes -trouvent l'inspiration en leur cœur et qu'elles -redisent, malgré elles, même après en avoir -éprouvé le désastreux effet :</p> - -<p>« M'aimes-tu? »</p> - -<p>Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se -lassent, les amoureuses, de poser la question qui -est la plus maladroite ennemie de l'amour.</p> - -<p>Patient, nullement nerveux, mais point habile, -Jean-Marie ne s'entendait ni à dissimuler l'ennui -qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le dissiper -par une réplique un peu avisée ou seulement sincère. -Certainement! il aimait son amie. Mais il la -laissait souvent sur l'impression qu'en effet il ne -l'aimait plus.</p> - -<p>Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en -ses réserves de quoi s'étourdir, s'illusionner, voire -se consoler. Et, somme toute, les jours, comme -les scènes, se terminaient assez bien.</p> - -<p>Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait -avec son allégresse ordinaire vers la rue -Guénégaud.</p> - -<p>Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de -cette vieille et sombre rue, sur le quai, ni avancer -vers le porche de la maison où habitait Jean-Marie -sans éprouver que son cœur s'émouvait davantage.</p> - -<p>Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait -entre-bâillée. C'était là qu'en passant dernièrement, -le jour de la visite aux parents, elle avait -vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui -près du porche, sur les pavés de la rue, et -occupé, comme un chimiste sur ses cornues, à -transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une -chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à -salade. Élise se pencha vers lui, mais il était si -malpropre qu'elle n'osa le toucher ; et le jeune -descendant d'une longue race de concierges, sans -se détourner de son occupation absorbante, trouva -le moyen de reconnaître l'habituée de la maison, -à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête, -et, alors, égouttant sa cuiller de bois, il dit, du -ton classique de ses pères :</p> - -<p>« Y a personne. »</p> - -<p>Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans -lui accorder d'importance, elle franchit le seuil -avec légèreté et passa, rapide, devant la loge. Elle -gravit les marches de pierre usée, qui lui représentaient -le chemin du ciel ; et, arrivée au second -étage, elle tira le long cordon de laine, à gland, -qui, par une suite de fils de fer, mettait en branle, -au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul -bruit de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau. -Elle avait sa manière de sonner, convenue : on -entendait la voix centenaire de la clochette -s'éteindre ; on recommençait. Moyennant ce procédé, -le locataire était assuré de la présence de la -seule Élise, et il s'approchait, à pas de loup, pour -ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait -perçu que son ami, dès le premier tintement, stationnait -dans l'antichambre, elle abrégeait le -cérémonial en laissant reconnaître sa voix.</p> - -<p>Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une -seconde fois, et puis une troisième, ayant toussé -durant chaque intervalle. Et, après que le troisième -tintement se fut dispersé comme une voix -de moribond expirant, Élise, arrivée joyeuse -sur le palier, crut que tout son sang se retirait -de ses veines.</p> - -<p>Elle recommença cependant de sonner, et trois -fois, nerveusement, raccourcissant les intervalles ; -elle arracha même son gant pour frapper du doigt -contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute -convention, peine absurde. Aucune réponse.</p> - -<p>Alors elle redescendit et frappa de son doigt -nu à la vitre de la loge close. Elle frappa fort ; son -doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle s'efforça de -voir dans l'intérieur de la loge : peut-être découvrirait-elle -une lettre qui lui fût destinée, ou, à la -rigueur, le courrier de M. Le Coûtre, ceci, après -tout, n'ayant aucune signification. Mais ce qu'elle -eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal objet, lui -semblait devoir être pour elle un secours.</p> - -<p>Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait, -seul, l'enfant :</p> - -<p>— Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?</p> - -<p>— Y a personne, répondit le gamin, toujours -sans lever les yeux et sans interrompre ses opérations -aquatiques.</p> - -<p>— Ah! mais alors, dis-moi : tu connais bien -les locataires de la maison, toi?</p> - -<p>L'enfant, habile à couper au plus court, jeta -ces mots à la dame :</p> - -<p>— M'sieu Le Cout'e, il est « parti à Granville ».</p> - -<p>— A Granville!… Quand ça? quand ça?</p> - -<p>— A l'heure du train.</p> - -<p>Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle -se raidit, blême.</p> - -<p>— Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?</p> - -<p>L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches, -il contemplait son ouvrage. L'eau bourbeuse -débordait de la vieille bottine :</p> - -<p>— J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli : -avec quoi, à présent, que je vais le percer?</p> - -<p>Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et -les soucis d'autrui ne l'atteignaient pas. Élise -comprit qu'il était superflu d'insister. Une idée -venait de la saisir : si l'enfant lui avait appris une -nouvelle véridique et si M. Le Coûtre avait été -appelé d'urgence à Granville sans avoir même le -temps de lui dire adieu, — et il était homme à -plutôt ne pas lui venir dire adieu qu'à se présenter -chez elle à une heure insolite, — si tel était -le cas, elle devait avoir chez elle, à cette heure, ou -bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne -lui restait plus qu'à courir chez elle. Et la voilà -traversant le pont, comme une hallucinée.</p> - -<p>Il y avait un « bleu » pour elle chez madame -Courvoisier. Et il était de l'écriture souhaitée. -Elle ne put le lire dans la cage obscure de l'escalier ; -elle contint son cœur jusqu'au quatrième. -Chez elle, elle se laissa tomber dans un -fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée -était magnifique ; les platanes jaunissants illuminaient -la belle journée d'été. Un remorqueur -sifflait. L'air était, à cette altitude, presque parfumé, -ou semblait l'être à cause de la splendeur -du ciel. Elle lut :</p> - -<blockquote> -<p>« Ma chère Élise, le voyage de Granville est -indispensable à mes affaires. Je n'ai pas voulu te -dire que je partais, de peur de te troubler inutilement -pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir -rentrer d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne -t'inquiète pas, ne te chagrine pas. Je ne peux, tu -devrais le comprendre, abandonner ma maison de -commerce, et d'autre part il est préférable, même -pour toi, que l'on me sache à Granville en ce -moment et pendant que tu n'y es pas, puisque -nous avons commis l'imprudence de ne pas y -venir ensemble, au grand jour, avec tout le -monde, au commencement de la saison.</p> - -<p>» Je t'embrasse tendrement comme je t'aime. -Un peu de patience et de raison, Élise, et tu me -diras, à mon retour, que j'ai bien fait. »</p> -</blockquote> - -<p>Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des -platanes, le ciel et ce qui était visible du dôme -du Panthéon entre les branches. Qu'était-elle en -ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait -désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison -d'être. Un instinct la poussa à se lever, mais elle -se demanda aussitôt : « Pourquoi changer de -place? » En effet, qu'irait-elle faire à un autre -endroit de la pièce ou dans la pièce voisine? Rien. -Elle n'avait aucun motif d'agir ; tout était indifférent. -Elle demeura assise ; et la seule idée qui la -retint à la vie fut, après un certain temps, que le -temps passait… Le temps était le seul remède : -il passait.</p> - -<p>Quand le temps aurait beaucoup passé, mais -beaucoup, Jean-Marie reviendrait repeupler cet -insipide désert…</p> - -<p>Alors elle se leva pour remettre sa pendule à -l'heure, en la réglant sur sa petite montre qui -allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la pendule -avancer…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce -qui était arrivé. La première soirée tout entière -ne fut pour elle que néant. Elle attendit d'abord -le moment du dîner. Puis il lui fut impossible -de dîner, au grand désespoir de Mélanie, qui -la combla de réflexions et de maximes sur une -aussi importante abstention. Après quoi, Élise -attendit le moment du sommeil. Elle s'accouda -à sa fenêtre. La soirée tiède invitait tous les -hommes et surtout les amants à la promenade. -La Seine roulait son eau pesante et sombre. On -entendait çà et là aux horloges tinter les heures : -c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune -des heures sonnait, Élise, en ayant compté attentivement -les coups, se confirmait, en regardant sa -pendule, que cette heure était bien, décidément, -tombée dans le passé. Sa pauvre tête était vide. -Rien, rien, rien… était la seule notion qui se -présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint -pas.</p> - -<p>Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença, -couchée, de réaliser l'événement. Loin de le tenir -pour un fait naturel et simple, tel que la lettre -très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le -considéra, bien entendu, que du point de vue de -l'amour, de la privation qu'il lui causait et du -danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème -à riches développements pour un esprit enfiévré.</p> - -<p>Elle s'était obstinément refusée jusque-là à -admettre le moindre nuage en son idylle ; elle -voulait et créait un bonheur immaculé. Les -taches, à la vérité, n'étaient encore que de provenance -extérieure. Cette fois, bien que l'amour -fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne -s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée -lui semblait voiler l'amour : elle se figurait du -moins ainsi l'événement ; elle ne pouvait réussir -à le considérer d'une autre manière : « Si Jean-Marie -m'aimait, pensait-elle, il ne se fût pas -éloigné. » Est-ce qu'elle s'occupait, elle, d'intérêts, -d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était -entre ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à -ses cargaisons! Mais, donc, comme un mari! C'est -ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses conseils -d'administration jusque dans la chambre à -coucher. Tout ce qu'Élise avait de romantisme en -son âme était en rumeur. Elle n'aimait pas moins -son amant, mais elle avait pour la première fois -la révélation qu'il était possible que son amant ne -l'aimât pas comme il faut.</p> - -<p>Cependant quelle différence essentielle entre le -fait d'aller à Granville « pour ses affaires » et -celui d'être séparé d'elle, à Paris, tout le jour, -sous le même prétexte, en somme, et de la quitter, -chaque soir, pour un motif encore moins -plausible? Elle n'avait pas songé sérieusement -jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à -Paris, à cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait -pendant les deux heures passées avec lui. Cette -nuit seulement elle songea : « Mais qu'est-ce qu'il -fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il? » -Son élan généreux avait été jusque-là si puissant -qu'elle n'avait même pas subi, au côté de Jean-Marie, -le supplice du doute qu'endurent infailliblement -les couples lorsqu'ils ne mettent pas -toute leur existence en commun. Il ne plaisait pas -à M. Le Coûtre de lui dire tout : elle s'abstenait -de l'interroger. L'entretien était de tendresse ; -l'amour étouffait le reste.</p> - -<p>Et, songeant maintenant à ces réticences, elle -en souffrit rétrospectivement et se jugea plus -malheureuse qu'elle ne l'avait été d'abord du -départ subit pour Granville. Elle passa une nuit -de douleur. Et l'avenir lui semblait perdu.</p> - -<p>Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et -parla d'aller chercher un médecin. Madame -n'avait pas dîné la veille ; Madame n'avait pas -dormi de la nuit ; et Madame, avec ses traits tirés, -était méconnaissable. Mais Élise refusa tout -secours médical et dit qu'elle savait bien ce -qu'elle avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre -que quelque chose n'allait pas dans la liaison de -sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son -travail et réfléchit ; et quand sa maîtresse la -sonna, Mélanie n'était plus là : elle était déjà descendue -afin de faire part de ses réflexions à la -concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.</p> - -<p>Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi, -transformée ; mais, contrairement à ce que l'on -eût pu attendre d'une fille si dévouée et qui -ne cherchait d'ordinaire que le « bonheur de -Madame », Mélanie portait sur toute la face l'expression -d'une satisfaction qu'elle ne put même -pas dissimuler. Élise lui demanda :</p> - -<p>— Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque -chose : vous avez retrouvé un bon ami!</p> - -<p>— Oh! pas de danger, Madame, que je me -laisse faire une seconde fois autrement que pour -le bon motif!</p> - -<p>— Eh bien! c'est peut-être pour le bon?</p> - -<p>Mélanie dit avec amertume :</p> - -<p>— Le bon se trouve difficilement quand une fois -il y a eu le mauvais.</p> - -<p>Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à -s'attrister sur son cas. Deux idées n'habitent pas -volontiers en même temps une même cervelle. Et -il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.</p> - -<p>Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne -humeur. Élise lui attribua l'attention charitable -de lui vouloir « remonter le moral ». Mais l'effet -était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa -femme de chambre se montrait plus gaie, Élise -était plus triste. Nulle considération ne calma la -jovialité de Mélanie ; tout lui était beau, tout lui -était bon, tout pour elle servait de prétexte à -bavardage.</p> - -<p>— Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me -faites, à vous seule, l'effet d'une cage d'oiseaux -d'en bas.</p> - -<p>Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre -se montrait, on vit apparaître madame Courvoisier. -Elle causa longuement à la porte d'entrée, -puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter -ses respects à Madame. On laissa entrer -madame Courvoisier qui venait simplement -prendre des nouvelles de Madame, Madame -n'ayant pas dîné, la veille, au dire de Mélanie, et -Madame ayant passé une mauvaise nuit. Élise dut -ferrailler pour écarter les questions indirectes. -Malgré la tristesse qu'Élise ne dissimulait pas, -mais sous le prétexte que Madame affirmait n'être -aucunement malade, la concierge exhibait une -figure épanouie, gloussait, riait, vantait le bel -été, et pour la première fois ne faisait pas remarquer -à sa locataire : « Dire que Madame se prive -de la campagne! » Non, non, madame Courvoisier -ne vantait aujourd'hui ni la campagne ni la -mer ; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et -elle ajouta que ce beau temps-là, avec une petite -promenade le matin et le soir, était le plus sûr -remède contre les idées grises.</p> - -<p>Mais, précisément, la mélancolique locataire se -refusa toute promenade, tant du matin que du -soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là. Sortir -le matin n'était pas conforme à ses habitudes, -et traverser le pont ou errer sur les quais à -l'heure de son rendez-vous coutumier lui donnait -mal au cœur. Outre cela, une humeur de dépit, -insensée d'ailleurs, lui commandait de rester -enfermée et comme prisonnière, afin de l'écrire -à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les -effets de la cruauté qu'il avait commise : « Tu -es parti, tu m'as quittée, tu vois la mer, tu respires -l'air marin : eh bien! moi, je me ronge, je -suis cloîtrée, je ne prends pas même l'air de -Paris. »</p> - -<p>Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti, -elle ne sortit pas, de plusieurs jours, et elle le fit -savoir par lettre à Jean-Marie.</p> - -<p>Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent -la seule occupation d'Élise durant plusieurs jours. -Elle analysa longuement et finement tout ce -qu'elle éprouvait ; elle amoncela des subtilités -sentimentales auxquelles ne comprit certainement -rien celui qui respirait l'air marin et la morue sur -le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment -que tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait -comme surcroît de souffrance, et que tout -ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa douleur, -était perdu, totalement perdu, elle eût senti le -désespoir mortel.</p> - -<p>A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se -priver de toute sortie, Mélanie perdit sa gaieté. -Cette excellente fille, comme la concierge, ayant -tendance à ramener toutes choses au simple, et -surtout à comprendre d'un événement ce qui était -le plus conforme à ses souhaits personnels, n'avait -pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une -interprétation plus compliquée que celle-ci : -« L'amant est parti sans tambour ni trompette : -c'est la conclusion d'une situation fausse et qui -ne convenait pas à une femme comme Madame. »</p> - -<p>Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le -Coûtre, à Granville, nulle part ailleurs ; et elle -écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son -ami ; il était même arrivé déjà deux lettres de -Granville, qui devaient être des réponses. Il -s'agissait donc d'une séparation momentanée, -nullement d'une brouille, ni du « lâchage » que -ces femmes avaient escompté parce qu'elles le -croyaient le plus grand bien de Madame, et -parce qu'elles croyaient ce procédé possible de -la part d'un homme qui n'était pas le type de -l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter, -plus à fêter d'événement favorable ; au contraire, -Madame se consumait, Madame ne se nourrissait -plus, Madame refusait de prendre l'air… Les -figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise, -tantôt un solo, tantôt un duo de lamentations, -quand madame Courvoisier montait prendre des -nouvelles.</p> - -<p>Lamentations, monologues ou dialogues au plus -haut point désobligeants, car le thème en demeurait -indéterminé, nébuleux, réduit au genre -ambigu et fatigant des paraboles.</p> - -<p>Il va sans dire que personne n'osait faire allusion -directe au sujet.</p> - -<p>Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations -dissimulées qui l'agaçaient moins que la -compassion.</p> - -<p>Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à -« prendre l'air » pour échapper à ces persécutions -affectueuses.</p> - -<p>Mais alors la claustration volontaire, la grande -bouderie, cette espèce de mutilation en quoi elle -avait trouvé une apparence de soulagement, tout -cela avait été vain, puisque c'était sans durée? -Hélas! Et Jean-Marie qui, de Granville, non plus, -n'appréciait nullement ces façons! Quelle amertume!</p> - -<p>« Pour qui agissons-nous? » se demandait -Élise, la première fois qu'elle revit les cages d'oiseaux, -les instruments aratoires, les grenages. -« Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous? » Elle -avait cru agir pour elle-même, ou tout au moins -en faveur de quelque idée supérieure. Elle s'apercevait -qu'en définitive c'est pour le jugement -des autres que nous faisons ce que nous croyons -le plus intime et le plus personnel.</p> - -<p>Désormais, en passant devant la loge de la -concierge, elle s'arrêtait, ce qu'elle ne faisait pas -avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que, -jamais auparavant, elle ne songeait au courrier, -tandis qu'à présent elle attendait continuellement -une lettre. Elle ne voulait pas toutefois avoir l'air -d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier -cas provoquait chez la concierge une singulière -expression de physionomie. Et Élise redoutait de -paraître parler à madame Courvoisier pour le -plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau -supplice chaque fois qu'elle descendait de son -appartement ou y remontait. En outre, depuis -que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait -dans la rue, oui, même à cette époque de l'année, -à des personnes qu'elle avait connues au temps -où elle était « du monde » ; et elle en éprouvait -de la gêne. Auprès de son amant, sans doute, ne -les voyait-elle pas? Alors elle imagina de sortir à -une heure où l'on ne sort pas.</p> - -<p>Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre -midi et une heure, ou le soir, très tard, après son -dîner, à huit heures. Elle trouvait alors dans la -loge les concierges attablés, et aussi un monsieur -d'une soixantaine d'années, le rédacteur à <i>l'Écho -du Parlement</i>, vieux célibataire, pauvre et gourmand, -qui appréciait la cuisine de madame Courvoisier.</p> - -<p>Il arriva que, le mari étant absent et madame -Courvoisier à la porte de la rue afin de reconduire -une personne qui venait de visiter quelque -appartement, ce fut le journaliste sexagénaire -qui eut à répondre à Élise : il avait vu une lettre -à son nom ; la concierge devait la tenir dans sa -poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place… -Et il eut la bonté de se lever de table, de chercher. -Élise se confondait en excuses. Il se déclarait -trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient -un homme d'une excellente éducation ; et, -ayant sa petite vanité, afin de ne pas être pris -pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se -présenta : « Benedict Angelus, rédacteur…, etc. » -<i>L'Écho du Parlement</i> était un journal d'ancienne -date, sérieux, et renommé de tout temps par une -rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à -Granville ; Élise dit qu'elle avait vu la feuille -célèbre dans la maison paternelle, depuis son -enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La -connaissance était faite. Dorénavant Élise ne vit -plus M. Angelus dans la loge sans lui adresser un -sourire ; et lui, dans la rue, la saluait.</p> - -<p>Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre -mesure à Élise, qui voyait en M. Angelus un juge -de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se -méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre -le petit incident à M. Le Coûtre, qui n'y attacha, -lui, aucune espèce d'importance.</p> - -<p>Mais, depuis les premières paroles échangées -entre M. Angelus et Élise, le vieux rédacteur à -<i>l'Écho du Parlement</i> déposait pour elle, chaque -soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De -quoi il fallut naturellement le remercier. Il était -d'une si parfaite politesse, et même il se montrait -si respectueux, que, chez la jeune femme, -l'appréhension du début de leurs relations tomba ; -elle n'éprouva même pas d'embarras lorsque, -ayant lu le premier article de M. Angelus, elle -dut en complimenter l'auteur.</p> - -<p>M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux -avait donné un nom fleurant l'encens et évoquant -des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait -lui-même, car il signait « Fra Angelico » des -feuilletons touchant les Beaux-Arts, et qui, peu à -peu, grâce à la liberté que leur avait donnée l'estime -publique, débordaient sur le domaine de la -littérature et de la morale. C'était un homme -érudit, de grand sens et de beaucoup de goût ; il -savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise, -qui, en qualité de fille bien élevée, et de peur de -s'embourber en quelque ouvrage dangereux, -n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans -le feuilleton qui traitait de la supériorité des -styles français, des choses qui se rapportaient à sa -situation présente! Elle ne le dit pas à l'auteur, -mais put lui avouer sans flagornerie que l'article -l'avait intéressée. Les colonnes de Fra Angelico -étaient toujours encadrées par un gros trait au -crayon bleu.</p> - -<p>Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en -M. Angelus, Élise découvrit que c'était qu'il -n'avait pas l'air de la prendre en pitié, comme faisait -madame Courvoisier, par exemple, de qui il -recherchait le fricot. Son esprit cultivé, sa situation -d'écrivain masqué, sa pauvreté même, — car -le relatif succès dans un journal grave procure -rarement la fortune, — et le contentement de son -sort modeste, le plaçaient au-dessus de toutes les -conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie -locataire qui vivait seule dans un appartement du -temps de Béranger ; et, garanti par son âge et sa -mine contre toute interprétation équivoque de ses -relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir -au caractère aventureux de la rencontre. Il craignait -seulement que celle qu'il nommait à part -lui « sa nouvelle amie » fût peu flattée s'il lui -parlait dans la rue, — et c'était là seulement qu'il -pouvait lui parler, — à cause de l'habit trop médiocre -qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui -n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé -et la barbe mal taillée, estimait ces particularités -propres à écarter d'elle d'emblée, dans la rue, toute -ancienne et inopportune connaissance. « Je croiserais -mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait -de moi!… » Et elle en était bien aise.</p> - -<p>La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs -toute sa valeur que du fait qu'elle était -unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait -le journal par acquit de conscience, et le feuilleton, -de temps à autre, où elle trouvait parfois matière -à soutenir ses rêveries. Puis la pittoresque figure -du journaliste venait à son secours dans sa correspondance -avec Jean-Marie, qu'elle-même se -prenait à juger trop uniquement sentimentale et -peut-être fastidieuse pour son destinataire. La -figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la -burlesque, fournissait un élément d'échange. Et -quand Élise était par trop mélancolique, ou même -désespérée par les retards de Jean-Marie à décider -de son retour, de peur de l'importuner par les -seules lamentations de son cœur, elle recourait à -quelque nouveau croquis d'après la figure de -M. Angelus. Le bon M. Angelus ne se doutait pas -de l'usage singulier qu'on pouvait faire de sa personne, -de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon -et des innocents désirs de son estomac à la -table du ménage Courvoisier! Fra Angelico, du -fameux journal où écrivit l'élite du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, -servait de succédané à l'aliment d'amour dont -manquait, par suite d'une délicate attention -supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.</p> - -<p>Il servit à autre chose.</p> - -<p>A mesure que se prolongeait à Granville le -séjour de M. Le Coûtre, Élise, à qui il était interdit -de se fixer une date pour le recommencement -de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville -et sentait naître en elle une nostalgie de -Granville plus vive que celle dont avait souffert -son amant avant d'y succomber. C'était un sujet -auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions -en ses lettres, M. Le Coûtre ayant toute -prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il n'avait -dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement -de la saison. Elle jeta, comme par hasard, -le nom de Granville, lors d'une rencontre qu'elle -eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très -bien Granville : il connaissait tout. Il lui promit -de lui communiquer un feuilleton déjà vieux de -quelques années, où il étudiait l'église de la -haute-ville et les remparts, un autre où il était -question de Saint-Pair, village dont les La Hotte -portaient le nom, et de l'accès au mont Saint-Michel, -le but des excursions d'enfance d'Élise et -de ses frères. M. Benedict Angelus avait un nom -à être tombé du ciel : il en venait, c'était évident.</p> - -<p>Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton -qui ne pouvait qu'achever d'instruire un homme -si expérimenté sur l'état d'esprit d'une jeune -femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela -va sans dire, qu'Élise avait fui son mari et pris -un amant ; il n'ignorait pas que cet amant était -pour le moment à Granville ; mais ce que madame -Courvoisier, l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à -apprendre à personne, c'était la façon dont Élise -aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour -madame Courvoisier l'homme qui convenait à -Élise, madame Courvoisier n'admettait pas qu'Élise -aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart -d'heure de conversation, le très avisé journaliste -acquérait la certitude qu'il s'agissait, au contraire, -de la part d'Élise, d'un amour éperdu. Il suffisait -d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour -qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut -que celui-ci y loge son amie. Nulle description de -Granville, lieu d'ailleurs pittoresque, n'approchera -de l'enchanteresse image qu'une pauvre -jeune femme peu lettrée évoquait en marchant à -côté d'un vieux feuilletoniste, sous les arbres du -quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère -en rappelant ses années de jeunesse, le casino -de bois, la plage de galets, la dune, le cours Jonville -et même le port et les îles Chausey : elle ne -croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le -Coûtre. Cependant, trois mois auparavant, quand -M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la saison -d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des -choses, que ne lui avait-elle pas dit contre la -ville même qu'elle avait, disait-elle, assez vue, où -elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait -aucun charme!</p> - -<p>M. Angelus comprit rapidement que, quelle que -fût la séduction de Granville, ce n'était pas sur -son savoir archéologique touchant la vieille église, -les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il -convenait d'insister pour se placer à l'unisson -avec sa compagne. En fait d'érudition, il recourut -à la connaissance du cœur humain, plutôt ; -et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla -adroitement des réflexions et sentences, parfois -empruntées à nos moralistes, et parfois originaires -de son propre cru, et qui avaient trait -aux sentiments que les hommes nous inspirent -plus sûrement que les paysages. Et, comme il -était discret et suffisamment habile, il s'aperçut -qu'Élise le suivait sur cette pente étrangère en -apparence seulement, car en fait le sujet ne changeait -point pour elle.</p> - -<p>Il en résulta chez cet homme, accoutumé à -la compagnie des sceptiques, un étonnement -d'abord, puis une sympathie pour une âme trop -éprise et, par conséquent, vouée à quelque -insigne malheur.</p> - -<p>Leurs entrevues étaient courtes, comme il -convenait, dues seulement au hasard, mais secrètement -recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus -procurant par sa conversation quelque soulagement -à Élise, Élise intriguant M. Angelus par -son cas peu commun, par sa qualité de femme -jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.</p> - -<p>C'était la première fois qu'Élise entendait des -propos plus élevés que ceux du commun, mais, -comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme, -elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs, -elle eût été aussitôt intimidée par lui et l'eût -juché à une grande altitude. Mais il avait coutume -de dire des choses originales et souvent profondes -sur le même ton qu'il eût dit : « Madame, -le temps se couvre ; avez-vous pris un parapluie? » -Et personne n'y faisait attention.</p> - -<p>L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne -pouvaient pas parler du sujet qui précisément les -unissait et inspirait leurs entretiens, car on était -à une époque où le goût de la ligne la plus courte -ne nous avait pas encore habitués à franchir, fût-ce -avec brutalité, les obstacles. On a aimé longtemps -les chemins sinueux qui contournent la -place ; on s'y est attardé à cueillir mainte fleur -exquise que nous ne connaissons plus, et ces atermoiements -et ces précautions semblent aujourd'hui -ridicules.</p> - -<p>Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement -elle les immolait à son amour, toutes les -fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes, par -exemple : de ses parents, ou bien de gens d'une -autre condition qu'elle. Mais elle se fût jugée -déshonorée de dire nettement : « j'ai un amant » -à M. Angelus, rédacteur à <i>l'Écho du Parlement</i>, -qui cependant le savait, ce dont elle n'avait pas -le moindre doute. Elle l'eût trouvé malappris s'il -avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle -n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de -ses plus vifs désirs eût été que cette glace tout -artificielle entre eux fût rompue.</p> - -<p>Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au -moment où il sortait de la loge, après son déjeuner, -et qu'elle avait poussé avec lui la promenade -jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord -de l'eau, elle vit sortir tranquillement du Jardin, -traverser le quai et s'engager sur le pont de Solférino, — et -son compagnon, tout en discourant, -vit comme elle, — qui? Un homme grand, -robuste, la mine fraîche et dorée : M. Jean-Marie -Le Coûtre.</p> - -<p>M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant -pas le fil de son discours, car il était -fort étonné ; mais Élise perdit complètement la -tête. Elle était devenue livide ; elle n'entendait -plus rien de ce qu'on lui disait. Elle avait très -bien vu que M. Angelus reconnaissait son amant. -Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus : « Au -revoir, monsieur… », le planta là et courut derrière -Le Coûtre, qu'elle rattrapa sur le sommet de -la courbe du pont.</p> - -<p>— Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez -pas avertie!…</p> - -<p>M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait -point prévenue parce qu'il ne voulait pas lui -adresser un télégramme de là-bas.</p> - -<p>Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il -marchait, la canne à la main, sans sacoche, sans -manteau, sans poussière sur son vêtement. Mais -elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus, -car elle percevait ces particularités à peine ; le -doute n'avait pas pénétré en son âme, et, d'ailleurs, -la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où, et -quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence. -Elle suffoquait ; elle dut s'appuyer contre -lui. Et lui, lui disait : « Tenez-vous! Prenez -garde!… Nous ne sommes pas chez nous… » Il -était réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par -la terreur d'être aperçu dans la ville en compagnie -d'une femme, surtout d'une femme qui se compromettait -si aveuglément, surtout d'Élise.</p> - -<p>Ces précautions, cette réserve extrême, cette -possession de soi firent, par contraste, souvenir -Élise de la désinvolture avec quoi elle venait de -planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis, -par analogie, des réticences qu'elle-même s'imposait -à d'autres moments avec le même M. Angelus. -Elle ne lui eût jamais dit : « J'ai un amant », -mais elle venait devant lui de se jeter sur cet -amant! Et, chose singulière, au vif même du -chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente, -elle eut presque un sourire. Elle souriait et se -moquait d'elle-même. Inconséquences des natures -façonnées par l'éducation et qui gardent par -hasard une spontanéité, une fraîcheur.</p> - -<p>Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre -le trop chaleureux élan de sa maîtresse, la tutoya -en passant devant l'étalage d'un bouquiniste qu'il -connaissait!</p> - -<p>On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient -sur le sol de l'antichambre, mais vidés, le linge -et les effets rangés dans les armoires.</p> - -<p>— Depuis quand es-tu là? demanda Élise.</p> - -<p>— Depuis hier, dit Jean-Marie.</p> - -<p>Il était de retour depuis la veille, et il n'avait -pas cherché à la voir.</p> - -<p>Elle fut ébranlée en toute sa chair ; c'étaient -deux grandes émotions successives trop rapprochées ; -elle tomba dans un fauteuil et pleura.</p> - -<p>Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse ; il -bourra sa pipe, l'alluma et attendit.</p> - -<p>Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa -de la poudre, et elle dit :</p> - -<p>— Je ne te ferai pas de scène.</p> - -<p>Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se -contint et s'apaisa. Il ne disait rien, car il était -maladroit au mensonge, et la vérité, il sentait que -mieux valait la taire. Celle-ci était cependant -simple : ayant repris coutume à sa vie de garçon, -entièrement libre, il n'était pas plus fâché -de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé, -qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente -du train.</p> - -<p>Et Élise songeait : « Je ne lui dirai pas, non, -je ne lui dirai jamais le mal que son absence a pu -me faire. Cela l'ennuierait, simplement… Et -toutes ces minutes, toutes ces heures comptées -sur le cadran de ma pendule, et ces jours et ces -nuits rayés de ma vie… Pourquoi, tout cela? -Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà -revenu… et qu'il n'est pas pressé!… »</p> - -<p>Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé -l'image aimable que faisait Élise dans le fauteuil, -fut content d'avoir une jolie et bien charmante -femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis -longtemps ; et, sans paroles, il se pencha vers -Élise, qui en fut trop heureuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>M. Le Coûtre était resté bel et bien près de -deux mois absent. S'il eût annoncé avant son -départ l'intention de prolonger ainsi son voyage, -Élise fût partie pour Granville en même temps -que lui, à tous risques. A son retour, il éprouva -pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui -rappelait les premiers temps de la liaison et qui -eut tôt fait de replonger Élise dans une complète -griserie. Cependant il cachait mal ses arrière-pensées. -Il était soucieux. Élise attribua cela à -l'état de ses affaires. Non, elles allaient relativement -bien, malgré la perte de deux bateaux dans -l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux -pauvres hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve? -à leurs familles? Nullement. Il était -ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville -on jasait…</p> - -<p>Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie -apprit à Élise que personne ne parlait plus d'elle -ni à monsieur ni à madame de La Hotte… Elle -sentit son estomac se contracter, mais chassa une -douloureuse pensée.</p> - -<p>— Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à -mes parents et à moi. Mais toi?</p> - -<p>Il sursauta. Il était de petite ville ; et il apprit -à Élise la peine qu'un homme peut y souffrir, -tout comme une femme, dont les mœurs sont -irrégulières.</p> - -<p>On jasait. Tout le monde, à Granville, savait -qu'Élise avait fui le domicile conjugal ; quelques -personnes n'ignoraient pas qu'elle fréquentait -M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le -savaient-elles pas déjà? En réalité, toutes l'avaient -entendu dire, mais beaucoup estimaient la chose -peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas -autrement flatté ; il disait à Élise : « Votre réputation -n'est sauvée, en somme, dans la majeure -partie des esprits, que parce que vous aimez un -homme qui n'est ni beau ni jeune… »</p> - -<p>Cela mettait l'amoureuse en rage :</p> - -<p>— Je t'adore, disait-elle ; tu es beau, tu es -jeune.</p> - -<p>Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps -à Granville à cause des racontars qui le -poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des -allusions sournoises ; sur le port, on lui tapait -sur le ventre ou l'épaule en le nommant « gros -paillard ». Il le dit à Élise afin qu'elle ne lui -demandât plus : « Qu'est-ce que ça peut te faire? » -En effet ces précisions et cette interprétation, -par le vulgaire, d'un amour si grand, la blessaient.</p> - -<p>L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce -que, pour lui, désormais, Granville n'était plus -Granville ; il n'y sortait plus le nez au vent, bon -garçon connu avantageusement de tous, serrant -la main d'un chacun, croisant d'un regard franc -le premier venu, sur la digue, sur le cours, et -sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis -quinze ans aux propositions qu'on lui adressait de -se présenter aux suffrages de ses concitoyens -pour les élections municipales. Cette année, on -ne lui avait adressé aucune proposition. Quelques -messieurs, d'un œil malin lui avaient dit, faisant -allusion tout au moins à sa longue absence : -« Vous, vous n'êtes plus d'ici… » Certains l'appelaient -« le Parisien » et d'autres « le citoyen de -Babylone! »</p> - -<p>Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du -centre de ses affaires, de son atmosphère. Il -n'était pas homme à en éprouver de ces dépits -qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent. -Il possédait un épais fonds de bonhomie ; -il avait simplement du chagrin.</p> - -<p>Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou -seulement de le supporter était d'en faire confidence. -Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa -maîtresse?</p> - -<p>Il le lui confia abondamment ; il ne garda rien -pour lui ; quelle que fût la difficulté qu'elle eût -d'abord à comprendre qu'il pouvait être sérieusement -atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne -plus ignorer que son amant avait perdu ce qu'il -tenait pour le plus cher au monde.</p> - -<p>La confession était faite si spontanément, avec -tant de naturel et d'innocence, qu'Élise ne put -un seul instant le soupçonner de lui faire grief, à -elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi -trop aimante pour penser que l'autre pût l'aimer -moins, c'est-à-dire n'être pas encore heureux, -infiniment heureux, malgré les ennuis que -l'amour lui pouvait causer. Les ennuis? est-ce -qu'elle n'en avait pas, elle? Cependant, qu'étaient-ils -pour elle en comparaison d'une seule entrevue?</p> - -<p>En vérité, tout ce que son amant lui racontait -ne l'atteignait pas elle-même, dans le fond intime -de son cœur, et elle croyait sincèrement que les -baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait -entre ses deux bras toujours prêts à l'étreinte -valaient bien Granville.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier -à Jean-Marie le chagrin éprouvé par lui à Granville. -Ce chagrin n'était que le résultat d'une -impression éphémère dans un milieu hostile à -toute liaison. Quoi d'étonnant qu'une nature précisément -honnête en eût été influencée? Élise, -incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas -diriger les sentiments de son amant? Elle y -songea et elle trouva d'instinct, dans ses réserves -de femme, les moyens d'arriver à une telle fin. -Ainsi, cette femme dotée de la meilleure éducation -et destinée plus qu'aucune à la vie régulière, -était poussée — une fois engagée dans -l'amour — à employer les procédés d'action -propres aux créatures dont le métier est de -séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si -élevée que semblât à son esprit la passion dont -elle environnait Jean-Marie, dès l'instant qu'elle -était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul -et aux particulières exigences du tyran qu'elle -sacrifiait ; et elle en adoptait toutes les mœurs, -en les improvisant à son insu, avec une touchante -inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait -sans pitié et sans nulle considération, sous les plus -beaux prétextes, un homme à la voie tracée aussi -à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes -prolongées, et par ce goût de la vie civique -qui s'empare de bon nombre d'entre nous à un -certain âge.</p> - -<p>Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené -jusqu'à le préciser ; mais aussitôt hors de vue de -la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents du -large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du -port, dans sa barque de pêche, parmi les matelots -au milieu desquels il aimait à s'attabler, et à ses -îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui -semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour, -il lui suffit de quelques jours pour se soumettre à -l'emprise de sa jolie maîtresse ; il s'étonna même -d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille -tendresse ; il se reprocha d'avoir durement négligé -Élise ; il voulut faire quelque chose pour elle ; et, -comme, après tout, la plupart de ses amis de café -n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable -amoureuse quelques soirées par semaine. -Ils dînaient ensemble ; ils passaient ensemble les -heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne -s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de -ces heures.</p> - -<p>Grave concession qu'il devait être difficile de -retirer, même après le retour des amis. C'était le -fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait plus -étroitement la porte. Danger des réactions : on -décide de se libérer et l'on redevient prisonnier -davantage.</p> - -<p>Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de -la fuite à Granville, et, en amante, par définition -insouciante du lendemain, elle s'abandonna à sa -joie.</p> - -<p>Ce furent ses beaux moments, son triomphe. -L'automne fut radieux pour elle. Et quand l'hiver -revint et que revinrent aussi les amis de Jean-Marie, -elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir -celui-ci près d'elle : il avait eu le temps de -contracter des habitudes. Il faisait sa partie de -dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise, -qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café -qu'il n'en trouvait en aucun endroit de Paris, et -des breuvages dont elle avait autrefois appris la -recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer -la liqueur de cassis et les cerises à l'eau-de-vie -de telle manière qu'elle était parfois jalouse -de son œuvre, se demandant si c'était par la gourmandise -ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à -elle tous les jours un peu plus.</p> - -<p>Sa personne physique se modifia beaucoup à -cette époque. Comme un arbre favorisé par la -saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait -eu ce résultat que le bonheur présent se trouvait -plus précieux et plus grand. Celui qu'elle avait -goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été -qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires ; -il avait eu le caractère et le charme -d'une surprise ; elle y était demeurée dans l'étourdissement. -Dorénavant, elle était à même d'apprécier -et la face de son bonheur et son revers -possible. Cela communiquait une maturité à son -ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de -l'affolement, mais commençait à se laisser considérer -de près, analyser, mesurer à sa juste valeur : -et loin d'y perdre, il gagnait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Dès lors commença pour Élise une période -qu'elle nomma elle-même, plus tard, « le temps -du Paradis terrestre ». Son farouche ami était -apprivoisé : l'animal dompté est plus docile — ou -du moins semble l'être — que celui qui naquit -familier, à l'ombre de nos communs. Jean-Marie -subissait le charme d'une amante chaque jour -embellie et de qui la puissance s'augmentait à -mesure que diminuait l'ingénuité première. Élise, -à présent, raisonnait son empire : elle administrait -son pouvoir ; elle savait quelles libertés il -convient d'octroyer et tout ce qu'on achète de précieux -moyennant ces largesses. Elle connaissait -les points où il convient de ne jamais faire peser -la tyrannie et ceux où un certain autoritarisme ne -s'applique pas sans procurer, au lieu d'une douleur, -un plaisir.</p> - -<p>Certes, elle était aussi peu que possible femme -à abuser de cette lumière nouvelle ; une telle -science dans la conduite de l'amour n'ayant été formulée -devant elle en aucune langue, était garantie -des abus que comporte tout système : c'étaient -moyens purement empiriques qui ne se superposaient -même pas à sa tendresse, mais se fondaient -en elle ; Élise eût été bien incapable de les enseigner -à ses pareilles ; elle en usait ingénument et -en parfumait son atmosphère enchantée. Les -semaines, les mois passaient : comme un peuple -heureux, Élise n'avait pas d'histoire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par -semaine à Élise, Jean-Marie subissait les taquineries -de la « bande ». C'est le nom qu'il donnait -lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie -de la semaine.</p> - -<p>« La bande » était composée d'hommes de son -âge, à peu d'années ou de mois près, les uns et -les autres, « dans les affaires », gagnant gros -pour la plupart, économes toutefois, comme les -petits bourgeois de ce temps-là, et tous atteignant -ce moment de la vie où l'encolure dépasse -43, et où ne connaît plus de limites la ceinture -du pantalon. Au delà d'un certain embonpoint, -l'homme infailliblement prend ses aises. C'était -une petite compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait -jamais que fort résolue à ne pas se laisser -« embêter ».</p> - -<p>Dans « la bande », Jean-Marie Le Coûtre, qui -passait pour cultiver le mystère, avait bénéficié, -un temps, de la parfaite discrétion par lui -observée. Une aventure qu'on ne narre point, -même aux amis, est interprétée tout d'abord dans -un sens avantageux. Mais tout s'use ; à Paris, un -loustic introduit vite un mot plaisant ; le mot -tourne à la scie ; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude, -l'obscurité et le silence qui semblent -d'abord auréoler une princesse, peuvent tout -aussi bien être tenus pour cacher un laideron… -Sans doute M. Le Coûtre n'était pas de tempérament -à se laisser importuner par une allusion -désobligeante ; mais l'allusion repoussée, fût-ce -du haut d'une taille herculéenne, elle renaît sous -mille aspects inoffensifs. Finalement, sans que -rien fût d'une façon positive formulé autour -de lui, Jean-Marie Le Coûtre ne pouvait plus -ignorer que les moins malveillants l'accusaient -de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il -était.</p> - -<p>D'autre part, se trouvait parmi ceux de « la -bande » un important joaillier de la rue Daunou, -nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le -Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait -parfois avec lui. Celle-ci plaisait beaucoup et était -l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen -qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle -de Le Coûtre? La situation de celui-ci en devenait, -à la longue, difficile.</p> - -<p>Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à -Élise, parce qu'il était assez intelligent pour comprendre -que le seul remède était de souffrir en se -taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était -homme ni à supporter la contrainte, ni à s'écarter -de son cercle masculin.</p> - -<p>— Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais -songeur?…</p> - -<p>Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion, -comme s'il eût eu quelque chose d'indigne à proposer :</p> - -<p>— Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas -tout ce qu'il te faut…</p> - -<p>— C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il? -Je t'ai.</p> - -<p>— Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu -prétendes.</p> - -<p>— Moi? je ne souhaite pas de voir un autre -être que toi!</p> - -<p>C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se -mordait les pouces en maudissant sa maladresse.</p> - -<p>Comme en tous les mauvais cas, il se sentait -faible, il hésitait, il recourait aux demi-mesures.</p> - -<p>Il voyait devant lui une balance ; il en discernait -le fléau, et les deux plateaux tant bien que mal -équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait falloir -ajouter un poids. L'un des plateaux était celui -d'Élise, l'autre celui de « la bande ». Délibérer -longuement n'était plus possible.</p> - -<p>Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré -à Élise. Sous des prétextes, et même sans -prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois la -semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux -douces gâteries, à la compagnie tendre de sa maîtresse. -Et il espérait que, accordant davantage -aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la -maîtresse. Il consentait plus volontiers à paraître -lâcheur ou lâché qu'à demeurer en butte -aux plaisanteries touchant le physique de sa -belle!…</p> - -<p>Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un -côté ni de l'autre. Du côté de « la bande » on ne -lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi. -Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur ; la -douleur vraie, muette d'abord, puis s'exprimant -par ces douces plaintes qui sont pires que des -cris ; la douleur profonde qui vous touche, vous -attendrit ou bien vous crispe.</p> - -<p>En ces instants critiques, Jean-Marie n'était -retenu près d'Élise que par la timidité, par l'ascendant -qu'elle avait sur lui en qualité de -« femme du monde ». Aussitôt que, chez lui, était -détendu le lien amoureux, c'était par une telle -valeur qu'Élise gardait son ascendant. Si elle ne -l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle -était perdue.</p> - -<p>Jean-Marie en vint à commettre un acte qui -n'était pas conforme à sa nature, mais qui lui -était offert comme expédient de fortune. Il arrive -que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation — tout -comme, d'ailleurs, à l'inverse, -l'ivresse du sacrifice — fassent accomplir à un -homme un geste exactement opposé à celui que -l'on pouvait attendre de lui.</p> - -<p>Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais -non de fourberie, ne s'avisa-t-il pas de vanter à -son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que -celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!</p> - -<p>Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son -ami Saulieu, célibataire pourvu d'une maîtresse, -et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou -crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait -d'une faveur ; Le Coûtre était timide, chacun -savait cela ; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout -de go à une partie carrée… Outre le plaisir de -faire un bon dîner, la curiosité piqua le négociant -Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de -celui-ci.</p> - -<p>Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant -Lapérouse et s'en trouvèrent bien ; mais -ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en effet -donné aucun rendez-vous.</p> - -<p>— Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa -Saulieu à l'oreille de Le Coûtre. Pourtant, la -cuisine m'a paru fade…</p> - -<p>— Vous m'étonnez!</p> - -<p>— Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour -donc y allez-vous?</p> - -<p>— Heu… fit Le Coûtre, mal préparé,… heu… -eh! bien, mardi, par exemple.</p> - -<p>— Ha.</p> - -<p>Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de -rien.</p> - -<p>Cependant Jean-Marie sentit son cœur battre, -trop fort. Ah! par exemple, voilà qui était nouveau -pour un gaillard de sa trempe.</p> - -<p>Ce colosse fut troublé comme une fillette, -comme un gamin qui se jette en sa première -aventure.</p> - -<p>Cependant il fallait aller de l'avant.</p> - -<p>Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise -dans un traquenard. De loin, oui, oui, il avait bien -considéré l'événement comme inévitable. Mais -l'événement, considéré de près, quelle différence!</p> - -<p>Il avait dit : « Mardi », jour qui tombait le surlendemain, -afin de se ménager le temps, tout -juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti de -la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même -de ne la point préparer, faute du temps qui -eût été à cela nécessaire, s'il adoptait le parti un -peu cavalier de ne la pas préparer.</p> - -<p>Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.</p> - -<p>Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile -de mal agir. Il fut, durant un jour et demi, -poursuivi par le remords. Il ne parvenait pas à -dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir -d'Élise, il se condamnait aux yeux de sa maîtresse, -car elle était trop fine pour ne point -attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation -de la rencontre, lorsque la rencontre, qu'on -aurait prétendue fortuite, serait devenue un fait -accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir -un état anormal en son amant. Elle le lui -signala. Il le mit sur le compte de ces si complaisantes -« affaires » qui sont toujours là pour un -homme, toutes prêtes à expliquer tout.</p> - -<p>— Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches -trop tard… Je ne t'en dis rien, mais les soirées, -de plus en plus fréquentes, que tu passes loin de -moi, ne te sont pas bonnes!…</p> - -<p>— Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens! -nous allons dîner tous les deux…</p> - -<p>Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore -qu'au lundi. Les deux amants allèrent ensemble -chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y -heurtèrent à aucune figure connue. Élise était -heureuse ; mais elle ne déridait pas Jean-Marie. Il -pensait à la scène du lendemain, qu'il avait voulue -et provoquée, et il avait l'œil du marin qui voit -descendre régulièrement le baromètre.</p> - -<p>Mais, pour Élise, le restaurant était la fête ; et, -impuissante à rasséréner Jean-Marie, ce fut elle -qui le lendemain lui dit :</p> - -<p>— Si nous y retournions, qu'en dis-tu?</p> - -<p>Par cette parole providentielle, il sembla soulagé. -La puérilité de cet homme robuste était si -grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui qui -entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il -y avait tant de chances qu'on se mêlât, peu ou -prou, mais qu'un caprice de la seule Élise décidait -du sort. Il eut l'astuce de répondre :</p> - -<p>— Ce n'est pas moi qui t'y conduis!…</p> - -<p>Élise était enivrée par la perspective d'un -deuxième jour de liesse, à passer en compagnie -de son amant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse, -et d'assez bonne heure. Beaucoup de tables -étaient inoccupées encore.</p> - -<p>Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage -des fenêtres, s'installa près de l'une d'elles, -dans une pièce petite au plafond bas, aux murs -ornés de peintures vieillottes, et il commanda -le menu, tout en reluquant les personnes qui -entraient dans la même salle, celles qui passaient -par cette salle pour pénétrer dans la suivante, -et celles même que l'on voyait par la porte -ouverte, passer directement de l'escalier à la salle -du fond.</p> - -<p>Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le -potage, que firent leur entrée Saulieu et sa maîtresse. -Ceux-ci allèrent tout droit à une table -située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise, -assise vis-à-vis de Jean-Marie, les voyait et voyait -surtout la maîtresse de Saulieu, celui-ci tournant -le dos à Jean-Marie.</p> - -<p>Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient -reconnus et avaient échangé un signe. Jean-Marie, -d'abord pâle, avait « piqué un soleil » -comme un collégien.</p> - -<p>Nullement troublée, Élise lui demanda :</p> - -<p>— Tu les connais?</p> - -<p>— C'est un joaillier de la rue Daunou ; je le -rencontre à la brasserie…</p> - -<p>— <i>Elle</i> est bien, dit Élise.</p> - -<p>Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût -pu préparer Élise, la sonder, savoir ce que lui -produirait un contact plus rapproché, et menaçant, -avec un ménage irrégulier comme le sien… -A vivre dans l'irrégularité on se donne à soi-même -de bonnes raisons, mais aux autres?… Il -n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.</p> - -<p>Élise demanda :</p> - -<p>— Quel âge lui donnes-tu?</p> - -<p>— A qui?</p> - -<p>— A la femme de ton joaillier…</p> - -<p>— Je ne sais pas… La trentaine peut-être.</p> - -<p>— Tu la connais donc?</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois -pas ; tu ne l'as pas regardée!</p> - -<p>— Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.</p> - -<p>— Ces messieurs, alors, amènent leur femme à -la brasserie?</p> - -<p>— Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais -lieu?</p> - -<p>Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne, -ignorait ce détail de mœurs. Et elle ne -lui reconnaissait d'ailleurs pas d'importance. Mais -elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui -rendait la pareille amplement.</p> - -<p>— Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle -à son ami. Elle est décidément bien.</p> - -<p>— Ils s'adorent, dit Jean-Marie.</p> - -<p>Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient, -mais l'optimisme et la bonne humeur -d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes, -lui faisaient tout interpréter d'une manière -favorable. Son bel appétit reprit. Élise, qui -regardait toujours le couple, demanda :</p> - -<p>— Est-ce qu'ils ont des enfants?</p> - -<p>— Non, dit Jean-Marie.</p> - -<p>— C'est dommage!</p> - -<p>Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient -pas mariés. Après quoi, tout eût été facile : Élise, -sachant à quoi s'en tenir, les accueillerait ou non. -Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir? Et il -ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise -vers le but qu'il souhaitait d'atteindre en entamant -l'éloge soit de la jeune femme, soit de Saulieu. -Mais rien de tout cela!</p> - -<p>L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la -salle du restaurant, les deux couples, seuls, -étaient là « en partie », et décidés à dîner bien.</p> - -<p>Aux autres tables, des clients habituels, appelant -maître d'hôtel et garçons par leur prénom, -causant familièrement avec le patron, déjà -réglaient leur addition.</p> - -<p>Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée -juvénile :</p> - -<p>— Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.</p> - -<p>Et cette constatation simplette la fit sourire. -Jean-Marie était abasourdi, mais troublé encore.</p> - -<p>Le moment vint, en effet, où les deux tables, -seules, demeurèrent occupées. Il fallait parler -très bas pour qu'on ne s'entendît point de l'une -à l'autre. Alors le cœur de Jean-Marie se reprit à -battre avec excès ; et celui d'Élise aussi, mais -pour un motif différent.</p> - -<p>— Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur -parlerais…</p> - -<p>— Évidemment!</p> - -<p>— Ils t'auraient peut-être invité à leur table?</p> - -<p>— C'est probable. Et puis?</p> - -<p>— Et puis, je te gêne : voilà ce que je constate.</p> - -<p>Jean-Marie empoigna de sa main puissante les -doigts menus d'Élise, et, très sincèrement, il les -retint avec tendresse.</p> - -<p>Élise demeura un moment mélancolique. Elle -faisait un retour sur elle-même et sur les choses. -Alors elle eut cette réflexion inattendue, qui stupéfia -son amant :</p> - -<p>— C'est bien la première fois, soupira-t-elle, -que je regrette de n'être que ta maîtresse!…</p> - -<p>Si une occasion de parler devait se présenter, -c'était bien celle-là. Jean-Marie n'eût jamais osé -souhaiter circonstance plus favorable à ses fins ; -et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté -finale. Mais il était trop surpris, trop ébaubi par -la trop belle faveur du destin. Et en outre, comme -toujours, se présentait l'idée de parler, de s'engager -dans une explication, de dire par exemple : -« Nous ne sommes qu'amants? Mais eux aussi!… -Alors?… » Non ; il dit un mot quelconque et -inutile :</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver -avec des gens qui t'amuseraient peut-être… Et -je serais tout de même restée avec toi…</p> - -<p>Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner -si longtemps et à se donner des palpitations -comme une femmelette!… Puisqu'il était encouragé -par Élise elle-même, et sans bien saisir -d'ailleurs ce qu'il y avait de charmant dans l'être -délicat dont il retournait le sort comme une carte -à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite, -tout en savourant son café, il mima soudain, vulgairement, -une scène de Footit et de Chocolat -qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque. -La scène était classique parmi les habitués de la -brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre. -On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire. -Et Jean-Marie, prenant tout à coup un -étrange accent anglais, dit :</p> - -<p>— Allô!…</p> - -<p>— Allô!… répondit sur le même ton Saulieu, -sans plus bouger que n'avait fait Le Coûtre.</p> - -<p>— Avez-vô bien dîné?…</p> - -<p>Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite -niaiserie.</p> - -<p>La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.</p> - -<p>Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu, -ne sachant pas… N'avait-elle pas vu les -choses les plus extraordinaires depuis qu'elle avait -dit adieu aux mœurs des siens? N'avait-elle pas -tout trouvé beau et bien, pourvu que son amour le -couvrît? Elle faisait la figure d'une jeune femme -mariée à un étranger et qui assiste pour la première -fois à une représentation donnée dans une -langue qu'elle ignore, mais qui est celle de -l'homme aimé d'elle.</p> - -<p>Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction -de voir son amant rasséréné, rieur, et mieux -dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne -l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.</p> - -<p>La farce des deux pantins se poursuivait, à -l'inextinguible joie de l'amie de Saulieu, qui, -parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du sien -aux communications téléphoniques. La glace, par -le moyen de ce jeu, était rompue. Le moyen, après -cela, de ne pas se rapprocher? Les présentations, -du moins celles des deux femmes, furent faites en -bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua -même pas que son amant disait, non pas : -« Monsieur et madame », mais « Monsieur Saulieu » -et puis : « Madame… »</p> - -<p>On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise -ne pensait pas à elle-même, pas davantage à la -situation, mais seulement à la joie de Jean-Marie.</p> - -<p>Quand on se quitta, Élise dit à son amant :</p> - -<p>— Tout de même! j'ai un scrupule…</p> - -<p>— Renfonce-le! dit Jean-Marie.</p> - -<p>Il devenait brutal, comme il était devenu d'une -assez lourde vulgarité, aussitôt en contact avec -sa compagnie ordinaire.</p> - -<p>Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son -amie que son scrupule était superflu et que le -couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus -régulier que le leur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>— Non!… quant à ça! non, dit Élise, je ne me -vois tout de même pas assise sur la banquette -d'une taverne, devant un bock, au milieu de la -tabagie… Mais, ne te chagrine pas, mon chéri. -Écoute la solution que j'ai décidé de te proposer -et qui ne me paraît pas impossible. Voilà :</p> - -<p>» Je ne songe pas, bien entendu, à te priver -d'aller à la brasserie avec ta bande. Tu iras sans -moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours -que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh -bien, pourquoi n'inviterions-nous pas ta bande à -venir chez moi?… La pièce qui me sert de salle à -manger peut se prêter à cette réunion ; j'achèterai -des verres, des cartes à jouer, je me procurerai -de la bière… On pourra à la rigueur compléter -le mobilier…</p> - -<p>— Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne -saura ce que tu peux être gentille!</p> - -<p>— Tu crois que ça leur plairait?</p> - -<p>— Il n'y a pas de doute… Ah! oui, mais… et -Saulieu?</p> - -<p>— Eh bien! Saulieu?</p> - -<p>— Je veux dire : Saulieu et Clara?…</p> - -<p>— Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai -pas de raisons pour faire la prude… D'ailleurs, -et elle se tient très bien, cette petite femme, -elle est sympathique. A propos : d'où sort-elle?</p> - -<p>— Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier -qui l'a trompée avec toutes ses premières et avec -quelques clientes et lui a fait mener une vie infernale. -Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis -deux, l'amie fidèle de Saulieu qui lui fait mener, -brasserie à part, l'existence la plus bourgeoise.</p> - -<p>Le terme « bourgeois » appliqué à quoi que ce -fût, mais de non conforme aux lois, faisait toujours -sourire Élise.</p> - -<p>Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer, -par son visage fin, quantité de nuances qui, par -leur nature, devaient échapper à un homme de son -espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus -de cela, et il en résultait au contraire au bénéfice -d'Élise un prestige.</p> - -<p>Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement. -Bien qu'elle eût l'air de tenir l'opération -comme légère, en fait, l'opération entraînait une -quantité de petites opérations accessoires. Par -exemple, il manquait des chaises, un canapé, des -cendriers, la verrerie, les pots à bière, des plateaux -et même un tapis dans la pièce dite salle à -manger. Il manquait des porte-manteaux dans -l'antichambre. Élise eût-elle jamais pensé être -exposée à recevoir deux personnes à la fois dans -son perchoir? Son perchoir représentait pour elle -la solitude, la rêverie amoureuse pour quoi il -suffit de peu de matière ; quelque négligence, un -aspect quelque peu bohème ne la choquaient -même pas, mais à la condition que ce fût dans la -solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque rappelant, -fût-ce du plus loin, les mœurs de la -société, s'introduisait en son appartement, il fallait -à tout prix qu'Élise donnât aux choses un -aspect traditionnel et classique. Une nécessité -s'imposait à elle, à savoir : que rien ne manquât.</p> - -<p>Et tout manquait! Elle s'en apercevait après -coup, la proposition de « recevoir » chez elle -étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie. -Tout manquait, non seulement dans la pièce destinée -à accueillir « la bande », non seulement -dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher, -où il se pouvait que l'aimable Clara vînt -ôter son chapeau, se laver les mains ou se trouver -mal : que sait-on jamais?</p> - -<p>Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle -consacra à cette besogne son temps, ses économies -aussi, voire davantage. Il est juste d'ajouter -qu'elle fut ardemment secondée par la bonne -Mélanie, heureuse de voir enfin du mouvement, -du monde, d'entendre du bruit, et par madame -Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire -ce qu'elle appelait une « femme comme il faut », -exultait à la seule pensée que de la « femme -comme il faut » Élise allait du moins accomplir -un des gestes essentiels, qui est, disait-elle, de -« recevoir bourgeoisement ».</p> - -<p>Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de -l'être, Élise ne manqua pas d'éprouver la satisfaction -qui suit un effort accompli ; mais alors, -c'était, depuis huit jours, le premier moment de -réflexion qu'elle eût, et il lui semblait, sans -qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et tout -ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient -l'admiration à la concierge et à la servante, -lui laissaient à elle, par un contraste singulier, -l'idée de ravage et de ruine…</p> - -<p>« Pourquoi? » se demandait-elle. Et elle crut -que cela provenait de ce que ces meubles, ces carpettes, -ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient -l'installation rapide, provisoire, répandaient une -odeur publique comme, par exemple, un box -d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des inutilités, -ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement ; -elle voulait imiter ce que la vie dépose -jour après jour et qui, à la suite de longues -années, communique aux murailles comme aux -choses un peu de la personnalité des habitants. -Vieux coussins, gravures anciennes, bibelots -d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous -viennent de famille, si muets quand on ignore à -quelles haleines ils ont mêlé leur brise, silhouettes, -miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le -rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta -des dettes. Pour qui, pour quoi tout cela? -Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son -amant? Sans doute, mais exactement pour que -Jean-Marie demeurât plus étroitement uni à « la -bande »!…</p> - -<p>Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue -d'obtenir le résultat le plus opposé à ses fins personnelles -les plus chères. Elle était venue ici pour -être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour, -le moment de voir l'homme qu'elle aimait. La -nudité de ses trois petites pièces lui avait plu -parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses -rêves et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais -garnies, ne lui rappelaient plus seulement -Jean-Marie mais une exigence inhérente au caractère -de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie -avait des autres et non pas d'elle!…</p> - -<p>Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant -l'air de construire, elle l'avait fait, c'était afin -d'éviter un mal plus grand.</p> - -<p>Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une -chaise longue nouvelle, en se reposant du tracas -de toute une semaine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection -pour sa locataire, montrait le nez sous -les prétextes les plus inattendus : un fournisseur -s'était présenté avant l'heure du lever de -Madame ; on n'avait pas voulu déranger Madame ; -le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il -s'agissait précisément d'un objet dont elle avait -un pressant besoin : une chope à bière qui certainement -ferait dire à quelqu'un : « Mais on a tout -ce qu'il faut dans cette maison! » Madame Courvoisier -mettait à profit l'occasion pour reparler de -son appartement du haut, avec terrasse et tonnelle… -Elle ne l'avait toujours pas loué ; elle -endossait la responsabilité de le réserver à -Madame… Madame changerait bien un peu sa vie, -un jour ou l'autre… Madame s'agrandirait… Le -moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce -que « Monsieur » ne serait pas mieux, là-haut, à -respirer le bon air avec ces messieurs?… Il n'y -avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était -plus agréable que la campagne, où l'on est mangé -par les insectes, où l'on entend le cri de la chouette -et les hurlements des chiens à la lune…</p> - -<p>— C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon. -Je viens de faire des frais considérables ; pour le -moment, je n'ai pas le sou.</p> - -<p>Cette réflexion avait pour invariable effet de -faire sourire la concierge. Alors, celle-ci, se retirant, -ajoutait :</p> - -<p>— Monsieur Angelus ne cesse pas de dire -de Madame que Madame est une femme si intelligente!</p> - -<p>— L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui -le bonjour de ma part.</p> - -<p>Tout était en état, vraiment, autant que choses -du monde peuvent l'être, lorsque tomba le premier -soir où les gens de « la bande » étaient -invités chez Élise.</p> - -<p>Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui -n'était guère dans ses manières, affecta d'arriver -légèrement en retard, afin de n'avoir point l'air -de faire le maître de maison. Saulieu et Clara -étaient là, ainsi qu'un M. Grévillon, caissier principal -dans une banque. Jean-Marie rencontra -dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste. -Il vint encore un nommé Basse, -simple rentier. Mais trois s'étaient excusés : -Legérant, principal clerc de notaire ; Juredieu, un -chemisier connu, et Landais, professeur à Chaptal, -de tous le plus habile joueur. Ces trois abstentions -ne furent pas commentées, ce qui parut -à tous pire que de l'être. Les trois hommes étaient -des plus assidus à la taverne. Les deux premiers, -mariés, pères de famille ; le troisième, célibataire -et même en puissance d'une maîtresse qui venait -le prendre à onze heures tapant. La maîtresse de -Landais était cause de l'absence du professeur, on -le pouvait supposer. Était-ce leurs mœurs régulières -qui empêchaient Juredieu et Legérant de -venir au quai du Louvre?</p> - -<p>Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante, -en une certaine mesure, se trouva alourdie -par l'incident, qui pesait sur chacun, sans que -personne l'osât dire.</p> - -<p>Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient -grâce à des soucis de moindre importance, -et par le babillage de Clara qui, ne se -mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à -causer.</p> - -<p>Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de -tout le monde, et il était visible que plusieurs -regrettaient celle de la brasserie ; de plus, bien -qu'on eût cru penser à tout, il manquait un -« jacquet »! Par contre la conversation de Clara, -contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer, -ne lui était pas désagréable.</p> - -<p>Comme de juste, Clara, seule à seule avec une -femme nouvelle venue, raconta aussitôt son histoire. -Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre -était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta -volontiers.</p> - -<p>— L'aimiez-vous? interrogeait Élise.</p> - -<p>— Je ne savais pas! répondait Clara… Aimer -un homme, j'ai su ce que c'était plus tard…</p> - -<p>— Alors, vous n'aimiez pas votre mari?</p> - -<p>— Peut-être que si… Une jeune fille qui se -marie : on aime toujours le mariage, les toilettes, -les fêtes ; changer de vie n'est pas pénible non -plus… Et puis, quand une jeune fille se marie, il -y a toujours autour d'elle celles qui ne se marient -pas… Amour ou non, d'ailleurs, être trompée, -pour nous, est un vilain coup.</p> - -<p>— C'est vrai.</p> - -<p>— Maintenant, il y a manière et manière d'être -trompée. Moi, je l'ai été royalement!</p> - -<p>— Moi aussi, disait Élise.</p> - -<p>La similitude des cas unit. Clara, quoique plus -éveillée qu'Élise, était d'âme assez rudimentaire ; -elle s'était, en sept ou huit années, laissé imprégner -par ce que son mari d'abord, puis son amant -avaient de vulgaire. Que ceci eût été insupportable -à Élise s'il n'y avait eu, entre Clara et elle, -la similitude des cas!</p> - -<p>Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle -se tenait sur la réserve ; elle laissait parler Clara, -qui ne demandait pas autre chose ; et elle éprouvait -une secrète délectation à écouter une histoire -qui, avec des variantes, ressemblait à la sienne.</p> - -<p>Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie, -en le retrouvant le lendemain, rue Guénégaud, -ne fut pas : « Pourquoi ne sont-ils pas -venus? » ni : « Quel ennui que cette bière!… etc. » -mais bien :</p> - -<p>« Cette Clara est tout à fait bonne fille. »</p> - -<p>C'était précisément ce que Jean-Marie attendait -le moins d'une femme telle qu'Élise. Et il lui -sembla que toutes les autres difficultés devaient -s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était -ce qu'il avait le plus redouté, devenait non seulement -facile mais agréable.</p> - -<p>Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux -entre les deux amants, elle ne voyant personne, -lui ne disant que fort peu de chose de ses -affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne -connaissait pas. Tout à coup des thèmes à bavardage -abondèrent. Et qu'ils pussent devenir l'occasion -de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une -petite société, munie de ses travers et de tous ses -inconvénients naturels, se mêlait à eux. Ah! il y -eut de quoi parler!</p> - -<p>Le lendemain de la réunion chez Élise, « la -bande » allait à la taverne, avenue de l'Opéra. -Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait -demandé :</p> - -<p>— Est-ce qu'on vous y verra?</p> - -<p>Élise, interloquée, avait dû répondre :</p> - -<p>— Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir -de chez moi.</p> - -<p>— Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous -allez bien chez Lapérouse?</p> - -<p>— Il faut manger quelque part, avait dit -Élise.</p> - -<p>A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume, -et les hôtes d'Élise et les trois abstentionnistes : -le clerc de notaire, le chemisier, le professeur -à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages -d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par -conviction, soit par politesse envers Le Coûtre :</p> - -<p>— Nous avons passé, hier, une excellente soirée!</p> - -<p>A quoi le professeur s'inclinant dit :</p> - -<p>— J'ai regretté…</p> - -<p>— Nous avons regretté… firent en se regardant -le négociant et le clerc de notaire.</p> - -<p>Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on -but comme à l'ordinaire. La conversation, d'ailleurs, -entre ces messieurs, était maigre. Elle se -trouvait provoquée d'une manière intermittente -par une réflexion de Clara, qui, regardant autour -d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara, peu politique -de nature, et nullement réservée, ne voyait, -elle, aucun obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée, -et elle disait les choses comme elles lui -venaient : par exemple qu'elle se « rasait » moins -dans une maison particulière que dans un lieu -public, ou bien que madame… — elle avait oublié -le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre — que -madame Destroyer était une femme très sympathique.</p> - -<p>A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé -s'il eût été certain qu'ils fussent agréés du -professeur, du chemisier et du principal clerc. -Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de -tenir la soirée comme n'ayant pas eu lieu. Des -autres même, Clara obtenait à peine un acquiescement, -car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes -était considérable. Quand le professeur -fut parti, à onze heures précises, avec la petite -Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la -compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois -une détente. On était moins gêné, semblait-il, -en présence des deux hommes mariés et pères de -famille. On parla ouvertement de menus incidents -de la soirée ; on chargea Le Coûtre de donner des -conseils à sa « charmante amie » à propos de la -bière. Mais personne ne se risqua à dire : « Nous -sommes invités chez madame Destroyer, mardi : -viendrez-vous cette fois? »</p> - -<p>Et la situation demeura identique, toute la -semaine. Nul progrès, nul recul. Même incertitude -touchant ce que pensaient ou préméditaient les -trois personnages ; même déférence des autres vis-à-vis -d'eux : même mémoire reconnaissante et -charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait quitté -un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait -qu'en son absence quelque chose aurait été dit. -Mais, à son retour, le lendemain, il semblait bien -que rien n'avait été dit : on l'eût vu écrit sur le -seul visage de Clara.</p> - -<p>Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie -et lui disait :</p> - -<p>— Oh! vous, vous avez une amie « chic »!</p> - -<p>Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara -regardait Jean-Marie, l'examinait avec un regard -d'enfant, et avec une inconscience cruelle d'enfant, -lui disait :</p> - -<p>— Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une -chance!…</p> - -<p>Était-ce influence des opinions répétées de -Clara? Était-ce impression réellement éprouvée -par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise? -Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois -boudeurs, recevait un rehaut du fait de posséder -une telle amie. On l'enviait, c'est possible ; on -s'expliquait mal sa chance, c'est certain ; mais à -tout prendre il gagnait. Et il le sentait bien. En -tout cas, de « la bande » s'il avait pour lui une -majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour -lui Clara, — la femme, — ce qui est beaucoup.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc -de notaire et le chemisier firent entendre, chacun -de son côté, qu'ils étaient précisément retenus le -mardi suivant. On eut donc, avant la seconde -soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.</p> - -<p>Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.</p> - -<p>Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette -triple abstention renouvelée, et d'ailleurs aggravée -par le mutisme de ces messieurs, que les deux -hommes mariés et pères de famille se refusaient -à aller chez une femme séparée de son mari et -notoirement la maîtresse d'un de leurs amis. Le -professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y -rendre par ses habitudes de maniaque, à moins -que ce ne fût par une antipathie ou un dédain -secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente -camaraderie des cercles, de ces sentiments -cachés qui se manifestent pour peu que surgisse -une occasion étrangère à la coutume du -lieu.</p> - -<p>Quelle allait être la répercussion de ce parti -pris des trois abstentionnistes sur le succès des -soirées chez Élise? Une première conséquence -était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de -la jeune femme, devaient se renouveler deux fois -la semaine, étaient réduites à être hebdomadaires. -Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du -sort de la prochaine.</p> - -<p>Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux -abstentions nouvelles s'ajoutèrent aux trois premières. -Il est vrai que l'une était celle du rentier -Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après -l'absence exigée par le deuil, quel parti Basse -adopterait-il? On demeurait d'ici-là en suspens. -La seconde était celle de Grévillon, le caissier, -appuyée sur un prétexte futile.</p> - -<p>Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur -Wormser, Saulieu et Clara. Plutôt que de -faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent -jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire -à la manille, car les échecs, les dames, le -jacquet, — la pauvre Élise avait fait emplette d'un -jacquet! — ne pouvaient occuper que deux de ces -messieurs sur trois qu'ils étaient y compris Jean-Marie. -On finit par une partie de dominos. La -bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net, -une atmosphère de défaite.</p> - -<p>Clara, insensible aux événements, se montrait -de plus en plus enthousiasmée des grâces d'Élise ; -que ces messieurs fussent nombreux ou non, -qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait ; -elle parlait, elle parlait, elle parlait…</p> - -<p>La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait -qu'Élise fît dire qu'elle serait encore chez -elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit sur lui -de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté -Élise, qu'il serait obligé de s'absenter dans la -semaine.</p> - -<p>On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si -ce n'est celle que Clara avait arrachée à Élise de -faire ensemble un petit tour dans les magasins, le -prochain samedi.</p> - -<p>Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le -petit appartement garni par elle avec tant de rapidité -et à si grands frais. Elle parcourut ses pièces, -où trois personnes étrangères laissaient autant de -désordre que six ou sept. La table était maculée, -les verres poisseux, épars sur les meubles ; l'odeur -nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac -envahissait la chambre à coucher. De cette réunion -comme de la précédente, que restait-il, en somme, -dans le souvenir? Un vain bruit. Et c'était l'échec -de réunions pareilles qu'elle était réduite à -déplorer! De réunions pareilles le destin voulait -que son bonheur dépendît. Oui, elle déplorait -d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou deux -fois la semaine, contempler le désordre, les -objets sordides, le brouillard empesté!</p> - -<p>Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un -rendez-vous l'après-midi, elle se disait uniquement -ceci : « Pourvu que celle-là n'aille pas me mettre -en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie! » -Car elle ne croyait pas au déplacement annoncé -par celui-ci.</p> - -<p>Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du -dépit éprouvé par Jean-Marie.</p> - -<p>Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son -amant en un tel état d'irritation. Lui si tranquille -d'ordinaire, si incapable de réaction! C'est qu'il -avait pris à cœur ce projet de réunions, c'est -qu'il avait satisfait sa vanité d'homme en dévoilant -à ses amis une maîtresse qui, selon son -expression, « les enfonçait tous et toutes, eux, -leurs maîtresses et leurs femmes légitimes »! Ne -leur avait-il pas fait une proposition très décente? -car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement avec -Élise ; Élise était une « femme du monde » digne, -séparée de son mari et chez laquelle il allait, en -invité, lui comme eux. Et ces messieurs faisaient -la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui -donc prenaient-ils Élise?</p> - -<p>— C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me -font! disait-il à Élise. Nous allons bien voir!…</p> - -<p>Il voulait les souffleter pour commencer. Après, -c'était fini avec eux, fini avec « la bande », bien -fini.</p> - -<p>— Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout -congestionné ; tu entends : ils ne me reverront -plus!…</p> - -<p>— Chut!… faisait Élise.</p> - -<p>— Pourquoi me taire?</p> - -<p>— De peur qu'on n'entende de si grands mots!… -Il ne faut jurer de rien. Sait-on comment les -choses tourneront?</p> - -<p>C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui. -Il l'était si bien qu'il fit le voyage annoncé. Il le -fit, non pour tenir sa parole, en vérité, mais parce -qu'il avait besoin d'air.</p> - -<p>Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue -et ses frais, mais l'échec des réunions lui valut -d'être seule, une semaine durant, c'est-à-dire -privée de Jean-Marie.</p> - -<p>Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une -entreprise qu'elle avait approuvée, évitait de -monter ; Mélanie hochait la tête et ne cessait de -déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit -visite à Élise, lui, totalement désintéressé, étranger -aux contingences, heureux de pouvoir exposer -ses idées devant une femme qui l'écoutait et -paraissait le comprendre.</p> - -<p>Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit -surtout Clara.</p> - -<p>La possibilité de fréquenter Élise était un événement -considérable dans la vie de Clara ; aussi -en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué -Élise, n'eût été la « similitude des cas ». La similitude -des cas fournissait des sujets de causerie -dont le charme était ininterrompu, car chacune, -en ces sujets plus parallèles que semblables, ne -percevait que le sien. Et quoique Élise, toujours -discrète et réservée, donnât peu de voix dans le -duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait -elle-même, elle repassait toutes les péripéties -de son aventure, comme lorsqu'on lit un roman -où l'on se substitue à l'héroïne ; et, continuant de -bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle -se murmurait non moins sincèrement : « Je ne -suis donc pas seule! »</p> - -<p>Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme -cela était inévitable, invita Élise à venir visiter -son appartement quai de Béthune. Il s'agissait à -peine de venir « chez Clara » ; il s'agissait de venir -« par curiosité » visiter un appartement peu ordinaire. -Pour Élise, aller là était en effet faire une -simple promenade. Elle suivait le quai aux Fleurs, -passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le -pied dans l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De -vieilles maisons, une Seine qui, malgré la canalisation, -conserve encore des airs de gravures de -Rigaud. On passait devant de grands porches -décelant une cour ornée d'un tronc d'arbre, d'un -pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que -surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant -le vieil escalier, Élise, à chaque étage, voyait -en effet se dessiner le bras méridional de l'église -Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de -Granville, et du culte de son père pour les -« vieilleries ». Elle pensait à M. de La Hotte, -à son arbre généalogique, à son culte pour tout -ce qui concernait la famille et généralement le -passé, à l'instant même où elle tirait le cordon de -l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre -de Clara, femme divorcée, vivant maritalement -avec le négociant Saulieu!…</p> - -<p>De cette qualité dernière de Clara elle eut la -révélation nette, en pénétrant dans l'antichambre -où les cannes, les chapeaux, les pardessus -d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la -maîtresse de Le Coûtre ; toutefois jamais elle n'eût -laissé dans l'entrée, sauf durant le temps d'une -visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus… -Mais Clara accourait, lui serrait tendrement les -mains, et, aussitôt, l'enchantement de la vue -emportait toute impression fâcheuse.</p> - -<p>Un ciel immense, une éclatante lumière, le -dôme du Panthéon couronnant les vieux toits de -la montagne Sainte-Geneviève et de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, -la Seine miroitante, les bateaux ; -et, du balcon où l'on se porte aussitôt : le chevet -de Notre-Dame! Quel tableau, plus fait encore -pour l'esprit que pour l'œil, ainsi qu'Élise, ignorante, -en eut l'intuition en pensant immédiatement -que ce serait un spectacle à montrer à -M. Angelus.</p> - -<p>Revenue de son émerveillement et ayant descendu -la marche haute qui vous jetait sur le sol -du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer : -ce fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires -de cet appartement.</p> - -<p>— Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou -monsieur Saulieu? demanda Élise.</p> - -<p>— C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons, -chacun de notre côté. C'est chez un marchand de -bric-à-brac que nous avons fait connaissance.</p> - -<p>Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait -cru éblouir ces gens-là avec son ameublement -bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce -détail son amour-propre, mais, par une supériorité, -et précisément de détail, Clara tout à coup -grandissait à ses yeux. L'appartement de Clara — ou -de Saulieu et de Clara — ressemblait à un petit -musée.</p> - -<p>— Et comment se fait-il, demanda Élise, que -vous quittiez un si joli nid pour aller vous attabler -le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?</p> - -<p>— Mais il faut bien voir du monde! répondit -Clara.</p> - -<p>Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour -reconnaître que son ami, qui aimait follement -dénicher un bon objet et se le procurer, le contemplait -peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu, -fort occupé, ne venait guère là, d'ailleurs, -que la nuit : il déjeunait au restaurant, y faisait -venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et -l'autre à la brasserie jusqu'à une heure avancée -de la nuit.</p> - -<p>— Cependant, m'avez-vous dit, vous vous -ennuyez, à la brasserie? observa Élise.</p> - -<p>— Je m'ennuie, oui, mais encore moins là -qu'ailleurs, parce que c'est plein de gens et que -ça remue…</p> - -<p>— Mais vous avez dit aussi que vous préfériez -passer la soirée chez quelqu'un plutôt qu'à la -brasserie?</p> - -<p>— Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de -chez vous ; ensuite parce que c'était du changement.</p> - -<p>— Vous avez besoin de changement?</p> - -<p>— J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne -s'ennuie pas, parce que, s'il s'ennuie, je m'ennuie.</p> - -<p>— Avec une charmante amie comme vous, un -si joli intérieur?… Que les hommes sont exigeants!</p> - -<p>— Il leur faut une femme, oui ; mais ils ont -encore plus besoin des hommes.</p> - -<p>— Mais nous : est-ce que l'homme que nous -aimons ne nous suffit pas?</p> - -<p>— Ce n'est pas possible, chère madame…</p> - -<p>— Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous -nous contentions d'un homme aimé?</p> - -<p>— Je ne sais pas… Que nous nous contentions -de lui, qu'il se contente de nous… Tout ce que je -sais, c'est que ça ne va pas comme ça… Quand -on se marie, on va faire un voyage de noces : -c'est ce qui prouve déjà qu'on ne se suffit pas ; et -dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir du -monde.</p> - -<p>— Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne -se marie pas toujours à son gré, — nous en -savons quelque chose, vous et moi ; — mais entre -amants?</p> - -<p>— C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite -et pure simplicité.</p> - -<p>— Je ne vous comprends pas! s'écria Élise ; -mais moi, j'aime! j'aime!…</p> - -<p>— On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara. -Ah! madame, je ne vous le dirai jamais assez : -vous m'êtes sympathique!…</p> - -<p>Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la -tête sur l'épaule ; sa bouche dessinait un sourire -tendre, peut-être malicieux aussi et peut-être -pitoyable ; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire -tout ce qu'ils eussent voulu.</p> - -<p>En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle -éprouvait pour elle un peu de la tendresse qu'on -a pour une petite fille ; mais la franchise et l'élan -du cœur que l'on ne pouvait manquer de découvrir -en cette femme lui paraissaient d'une beauté -supérieure. Clara avait elle aussi son ingénuité, -puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme -tant d'autres :</p> - -<p>— Ah! quel dommage qu'une femme comme -vous n'ait pas trouvé le bonheur dans le mariage!</p> - -<p>— Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe? -puisque je l'ai trouvé.</p> - -<p>Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant -pas aisément à quitter si tôt sa nouvelle -amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli -décor que faisait le bras droit du transept et le chevet -de l'église avec un acacia penché, au fin feuillage -très tendre, elle lui dit :</p> - -<p>— Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous -pas?</p> - -<p>— Mais je reviendrai certainement! dit Élise.</p> - -<p>— Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à -déjeuner, je suis seule toujours : Saulieu n'est là -que le dimanche, — et encore c'est pour nous en -aller nous promener ailleurs ; — viendriez-vous -déjeuner avec moi?</p> - -<p>— C'est que… fit Élise hésitante.</p> - -<p>— Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec -vous!</p> - -<p>— Rarement, mais…</p> - -<p>— Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!</p> - -<p>— Précisément : il peut arriver d'un instant à -l'autre…</p> - -<p>— Eh bien! s'il arrive, — et pour déjeuner avec -vous, — dit Clara, vous m'envoyez un bleu ou -vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai -pas. C'est dit?… Alors, pourquoi pas dès demain?…</p> - -<p>— Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse -pour moi!</p> - -<p>Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger -de leurs languettes vert clair, innombrables ; -Notre-Dame se découpait sur un couchant rose -auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un -bleu délicat, s'unissait avec d'angéliques douceurs. -Clara dit à Élise :</p> - -<p>— Vous ne sortez donc pas le dimanche?</p> - -<p>— Monsieur Le Coûtre est toujours occupé…</p> - -<p>— Mais, vous?</p> - -<p>— Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui -prenait fantaisie de venir me chercher!…</p> - -<p>— Est-il venu quelquefois?</p> - -<p>— Non, mais j'espère toujours…</p> - -<p>— Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon -de la familiarité, mais il faudra que je vous -embrasse!…</p> - -<p>— Pourquoi? dit naïvement Élise.</p> - -<p>— Parce que je n'en ai jamais vu encore une -comme vous!</p> - -<p>— Moi? dit Élise, c'est bien simple : je suis -amoureuse.</p> - -<p>Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé -un jour entre deux réflexions : « Il n'y a pas -beaucoup d'amoureuses… » ce qui l'avait vivement -étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde -irrégulier, l'amour était de rigueur. En somme, -Clara aimait-elle tant son amant! En déjeunant -avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée -par cette question, recueillit une série -d'arguments favorables à une solution négative. -Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le tête-à-tête. -Une autre jeune femme se trouvait là, comme -par hasard, qui fut présentée sous le seul nom de -« mon amie Violette ». Cette « amie Violette » -parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un -« Hubert des Bruyères », romancier pourvu alors -d'une certaine vogue, mais qu'Élise, très ignorante, -ne connaissait même pas de nom. Violette -l'appelait tantôt « Hubert », tantôt « des -Bruyères », tantôt « le maître », et, comme ces -mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle -risqua même un sourd, un discret, un tout menu -et tout plat « mon mari » destiné sans doute à -vaincre un préjugé chez Élise, mais un « mon -mari » si timide, si honteux qu'il ne put même -pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte, comprit -à ce « mon mari » que le Hubert des Bruyères -était seulement l'amant de Violette.</p> - -<p>Et, certes, Élise avait encore des « préjugés ». -Elle vantait sa propre liberté ; d'abord, évidemment, -parce que c'était la sienne ; ensuite, parce -que cette liberté lui semblait reposer sur quelque -assise sacrée, à savoir un grand amour. Elle avait -accepté la liaison de Clara, à la faveur de circonstances -tout à fait extraordinaires. Elle se -trouvait mise en rapport, par surprise, avec un -couple « Violette — des Bruyères », noms qui fleuraient -l'idylle et la pastorale beaucoup plus que -le registre de l'état civil, et cela la faisait regimber. -Mais, peu à peu, les personnages nouveaux -sortirent des nuées et se précisèrent. Assurément -l'union entre Violette et des Bruyères était libre, -mais elle était féconde ; elle avait produit deux -enfants. Ce fut Clara qui eut l'esprit de parler des -enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un -étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise, -étaient sans valeur. Élise adopta l'image évoquée -des enfants. Son instinct la trahit ; elle dit un peu -vite :</p> - -<p>— Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?</p> - -<p>Elle était prise. Violette dit :</p> - -<p>— On se donnera rendez-vous et je vous les ferai -connaître.</p> - -<p>Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait. -Violette sut se montrer aimable à souhait. -Si elle faisait allusion, régulièrement, et pour -ponctuer les chutes principales de ses phrases, à -la renommée de son ami, elle avait le tact de ne -se point mêler de littérature ; elle citait bien — la -plupart du temps en pure perte — des « noms -connus » parmi ses familiers, mais ses préoccupations -allaient à son ménage, sa principale -coquetterie était de paraître femme comme il faut. -Son langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le -défaut d'une éducation première, était appliqué -comme une dictée, et l'on y sentait les corrections -qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement. -Elle avait peut-être eu de la grâce naturelle, -mais elle l'avait perdue par le souci de la correction.</p> - -<p>Élise ne pouvait guère éluder la proposition -de rendez-vous, puisqu'elle-même avait exprimé -le regret de n'avoir pas vu les enfants. Et voici -sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux -jours après : « Monsieur et madame Hubert des -Bruyères », portait la carte d'invitation, « seront -chez eux le…, etc. »</p> - -<p>— Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce -qu'elle devait faire, ils sont donc mariés?</p> - -<p>— Oh! c'est tout comme… dit Clara. S'ils ne -le sont pas, c'est uniquement parce que Violette -est la femme d'un homme à qui ses croyances -religieuses interdisent le divorce…</p> - -<p>— Ah! elle est mariée! fit Élise.</p> - -<p>— Lui aussi.</p> - -<p>— Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.</p> - -<p>— Elle n'était pas heureuse dans son premier -ménage, dit Clara, et puis elle a eu un coup de -foudre pour des Bruyères ; il faut ajouter qu'elle -n'avait pas d'enfants…</p> - -<p>— Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?</p> - -<p>— Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est -un honneur qu'elle vous fait et dont je suis gratifiée -du même coup : elle vous trouve, elle aussi, -une femme pas comme les autres. Elle tient à -vous. Oh! elle ne vous laissera pas échapper.</p> - -<p>— Vous savez bien que je tiens à ne voir personne : -voyons, ma chère petite, pourquoi m'avez-vous -obligée — par surprise! — à connaître cette -Violette?</p> - -<p>— Oh! je vous en demande pardon! Mais… on -ne comprend pas… on ne… vous comprend pas!… -Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?… -Il n'y a personne qui ne croira vous -être agréable en vous mettant en rapport avec du -monde… Venez chez Violette! Ne me jouez pas -le mauvais tour de ne pas m'y accompagner : je -n'irais pas sans vous, et ce serait la brouille.</p> - -<p>— Je ne peux pas y aller, dit Élise ; je n'ai pas -de quoi m'habiller.</p> - -<p>— Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui -veut. Ce sont des artistes. Les meilleurs, paraît-il, -ne sont pas les plus cossus. Vous entendrez de -bonne musique… Oh! j'aurais une grande déconvenue -si vous n'y alliez pas!…</p> - -<p>Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se -laissait pas toucher à fond par le sujet traité. Entre -ses interrogations et ses gestes instinctifs de -défense, elle ne songeait qu'à ceci : qu'en rentrant -chez elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être -une lettre ou une dépêche de Jean-Marie ; que si -Jean-Marie lui annonçait son retour, elle enverrait -certainement au diable les des Bruyères! Non, -elle ne sacrifierait à qui que ce soit une soirée -avec son amant.</p> - -<p>Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir -accordé d'importance réelle à l'invitation.</p> - -<p>Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la -maison. Et si elle eut un petit mot de Jean-Marie, -le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le -retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle -ne pensait plus à rien. Elle ne sortait pas, ne parlait -à personne ; elle somnolait le jour et ne dormait -pas la nuit.</p> - -<p>C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara. -Clara voulait qu'elle vînt chez les des Bruyères. -Élise était alors incapable de résister à quoi que -ce fût ; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit -à Clara :</p> - -<p>« J'irai. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Lorsque Jean-Marie revint, après une absence -d'environ trois semaines, il trouva Élise dans un -état singulier. Elle venait d'assister, la veille, à -une soirée où elle avait rencontré une quarantaine -de personnes!</p> - -<p>Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement -habillée, rendue quasi revêche par l'appréhension -avant son entrée, puis par la soudaine découverte -du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des -Bruyères, elle avait plu à tout ce monde, elle avait -remporté, non seulement sans le vouloir, mais en -ne voulant que s'effacer et disparaître, un véritable -succès. On l'avait d'abord trouvée jolie. -Pourquoi? Parce que, disait-on, elle avait une -figure, un regard, une teinte de cheveux et une -taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique -du moment dans les groupes dits « d'avant-garde », -chez les gens de lettres et les artistes.</p> - -<p>Cette femme qui venait tout droit d'un passé -périmé et qui avait paru un peu « province » dans -le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se -trouvait répondre exactement au goût de ceux qui -ne croient qu'aux innovations radicales.</p> - -<p>Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée -néanmoins, comme toute femme en un cas pareil, -mais furieuse aussi. Elle avait failli dire des paroles -désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur -sa tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et -qui se refusait totalement à comprendre qu'un -triomphe pût causer du chagrin. Élise avait -pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les -ramenait aux quais. Et elle avait pleuré une partie -de la nuit.</p> - -<p>Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle -si endolorie de ce qui eût été cause -d'enivrement joyeux pour toute autre?</p> - -<p>Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée, -et elle pleurait. Il est des circonstances où -notre nature physique s'avise de faire, toute seule -et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons -l'à-propos qu'après de longues méditations.</p> - -<p>Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta -ce qui lui était arrivé.</p> - -<p>— Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.</p> - -<p>— Mais quand je ne serai pas là, il est bon que -tu aies quelques figures pour te distraire.</p> - -<p>— « Quand je ne serai pas là… » Tu vas donc -t'en aller encore?</p> - -<p>— Je veux dire : les soirs que je ne passerai pas -avec toi.</p> - -<p>— Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?</p> - -<p>— Mais là où j'ai l'habitude d'aller…</p> - -<p>Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta -d'ailleurs pas un mot. Elle constatait que ses trois -semaines d'absence et de vie sur le port lui avaient -réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son -absence!…</p> - -<p>Nulle mémoire en lui des agissements de « la -bande »! Et il fut évident, dès le premier soir, -que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à -la brasserie.</p> - -<p>Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle -lui dit :</p> - -<p>— Je suis fatiguée… fatiguée!… Je vais tâcher -de dormir de bonne heure.</p> - -<p>Jean-Marie ne se fit pas prier ; et il retourna -près de ses amis, à la brasserie, comme si, entre -eux et lui, rien ne s'était passé.</p> - -<p>Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré -sa fatigue, dormit mal. Ce n'était plus le tumulte -de la soirée qui se continuait à ses yeux, c'était -l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville -où il s'était réfugié pour apaiser son sang -bouillant, retournait sans arrière-pensée à ses -habitudes…</p> - -<p>De tous les difficiles efforts tentés pour modifier -ces habitudes, rien donc ne demeurait ; rien, sinon -ceci : qu'elle-même, Élise, se trouvait engagée -dans une voie nouvelle, non voulue par elle, -certes! et qui lui déplaisait.</p> - -<p>Élise se garda de demander, le lendemain, à -Jean-Marie si « la bande » lui avait fait un accueil -favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise au -milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune -allusion à sa rentrée à la taverne. Mais Élise lui -ayant dit qu'elle n'avait pas reçu dans la matinée -moins de trois invitations de la part de gens rencontrés -chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait -seulement pas, il lui dit :</p> - -<p>— Je serais franchement satisfait si tu pouvais -dénicher un sujet de distraction.</p> - -<p>— … De distraction sans toi! dit Élise.</p> - -<p>— Là n'est pas la question. Comme il y a des -moments où je ne suis pas avec toi, mieux vaut -encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que -te morfondre.</p> - -<p>Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à -pleurer comme s'il n'était pas là. Et elle fut surprise -par ses larmes qui devançaient encore une -fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle -chose. Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la -destinée incompréhensible.</p> - -<p>Peu à peu, seulement, le vœu exprimé par son -amant pénétra son âme. Et elle associait l'idée de -ce vœu à la présence de trois enveloppes étalées -sur le petit bureau.</p> - -<p>Telle était alors la solution admise par Jean-Marie -aux difficultés qui les avaient, lui et elle, -tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir à -amener « la bande » à la maison, il retournait -tout seul à la « bande », et il envoyait Élise essaimer -ailleurs!…</p> - -<p>Elle ne tenta même pas de protester. Cependant -elle murmura :</p> - -<p>— Tu ne me demandes même pas qui sont ces -gens qui m'invitent?</p> - -<p>— Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.</p> - -<p>— Je tâcherai donc de faire leur connaissance, -dit Élise, amèrement.</p> - -<p>Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt -qu'en eut perlé la première gouttelette, et, -dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de rage, -bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois -invitations.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée, -Violette, dite madame des Bruyères, lui amena -ses enfants, qui avaient servi de prétexte à l'invitation -et cependant n'avaient point paru.</p> - -<p>Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle -goûta un mélancolique plaisir à parler de l'enfant -qu'elle avait perdu : elle causa avec la jeune -mère, l'interrogea sur les personnes présentes à -la soirée et notamment sur celles chez qui elle -s'apprêtait à aller.</p> - -<p>Violette, qui avait débuté par des louanges sur -ses invités, mit la sourdine aussitôt qu'il s'agit de -ceux qui « vraiment étaient assez sans gêne », -disait-elle, pour « sauter ainsi à la gorge d'une -jeune femme dès la première rencontre ».</p> - -<p>— Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre -place, je ne m'empresserais pas de les satisfaire…</p> - -<p>Élise retint avec peine un sourire étonné.</p> - -<p>— Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée -sont de vos amis?</p> - -<p>— Hubert est homme de lettres, et, comme tel, -obligé d'étendre ses relations un peu hors du cercle -de l'amitié proprement dite.</p> - -<p>Élise n'obtint point de renseignements plus -précis et ne tira de son entretien avec Violette -qu'un avis : il était prudent à elle de s'abstenir.</p> - -<p>Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment -d'humeur, les trois invitations, résolut d'interroger -Clara.</p> - -<p>Elle voyait si fréquemment Clara, depuis -quelque temps, qu'elle l'appelait par son nom :</p> - -<p>— Ah! çà, dites-moi, Clara : qu'est-ce que c'est -que les Van Dortmüde? Qu'est-ce que c'est que -les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les Torcelli?</p> - -<p>— Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme -moi, dit Clara.</p> - -<p>— Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je -m'y perds.</p> - -<p>— Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a -joué de sa musique.</p> - -<p>— Ah! oui, je n'ai rien compris…</p> - -<p>— On dit qu'il est très fort.</p> - -<p>— Et sa femme?</p> - -<p>— Sa femme n'est pas sa femme. C'est une -élève du Conservatoire, très calée.</p> - -<p>— Et les autres?</p> - -<p>— Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à -Violette.</p> - -<p>— J'ai déjà demandé à Violette : elle ne m'a -rien dit.</p> - -<p>— Je parie que vous avez été déjà invitée par -ce monde-là!</p> - -<p>— Qu'est-ce qui vous donne cette idée?</p> - -<p>— Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous -répondre. Elle avait jeté sur vous son dévolu. Elle -a peur qu'on ne vous enlève!… On vous a invitée, -avouez-le.</p> - -<p>— Mais vous devez bien le savoir, Clara ; on -vous a invitée comme moi, je suppose?</p> - -<p>— Moi? Jamais de la vie!… Mais, moi, je n'ai -été invitée à la soirée de Violette qu'à cause de -vous!… Oh! n'allez pas m'en croire jalouse : il -n'y a pas de quoi!… Et la preuve que je ne suis -pas jalouse, c'est que je ne vous dirai pas de mal -des personnages sur qui vous m'interrogez. Le -hasard fait que, sans les connaître positivement, -je les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils. -Allez chez eux! Allez chez eux, comme vous le -leur avez promis!…</p> - -<p>Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit -d'ailleurs assez brusquement l'entretien. Elle était -piquée.</p> - -<p>Élise demeura vis-à-vis de trois invitations -acceptées d'inconnus, qui allaient la brouiller avec -Violette et avec Clara…</p> - -<p>Alors, comme une loque, et uniquement pour -complaire à Jean-Marie, elle se traîna chez les -Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.</p> - -<p>Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui -contât ce qu'elle avait vu! Non peut-être que ce -qu'elle avait vu intéressât beaucoup un esprit peu -curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami -éprouvait un soulagement à constater qu'Élise ne -s'appuyait pas exclusivement sur lui. Qu'Élise fréquentât -un être vivant, une maison quelconque, -qu'elle trouvât l'emploi de quelques-unes de ses -heures, il en était allégé, et il allait plus guilleret -à ses affaires ou à sa brasserie ; il y allait d'ailleurs -même quand il sentait sur son épaule tout -le poids de sa charmante maîtresse…</p> - -<p>Et pour faire plaisir à son amant, certes pour -nulle autre raison, Élise allait traîner son drapeau -déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par rapport -à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.</p> - -<p>Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait -dans ces lieux constamment mal à l'aise ; mais -elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes -ou de menus faits plus ou moins burlesques, -propres à distraire Jean-Marie.</p> - -<p>Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un -jeune poète, que l'on nommait Romuald, lui faisait -la cour, la suivait assidûment chaque fois -qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait -nombre de tentatives pour l'accompagner le soir -en voiture. N'avait-elle pas, en lui rapportant cet -épisode de ses soirées, espéré rendre son amant -jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux : il avait -pleine confiance en la vertu d'Élise. Et, lors de -leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait embrassée, -la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il -lui disait, spontanément :</p> - -<p>— Et Romuald?</p> - -<p>Et, comme il lui posait, un beau jour, cette -question qui tournait à la scie, elle lui répondit ce -qui était la vérité.</p> - -<p>— Romuald? Je ne le vois plus.</p> - -<p>Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle -s'en inquiétait, non qu'elle fût privée par l'absence -de l'innocent personnage, mais parce que -de bonnes langues lui avaient insinué que le -jeune poète, désespéré des rigueurs d'une femme -aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait peu de -foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait -un peu troublée. « Venez chez moi, lui avait -dit la narratrice de ce fait divers, et je vous ferai -rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat -qui vous donnera tous les éclaircissements… »</p> - -<p>Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui, -embarrassée, ne voulant pas paraître se désintéresser -d'un malheur qu'elle eût pu causer, après -tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle -où le secrétaire du commissariat ne se trouvait -point.</p> - -<p>— Et Romuald? demandait alors Jean-Marie, -car l'aventure commençait d'avoir pour lui l'intérêt -d'un roman-feuilleton.</p> - -<p>Un jour que Jean-Marie était venu prendre son -amie pour l'emmener déjeuner, et que tous deux, -coude à coude, suivaient le quai menant au Pont-Neuf, -Élise se trouva nez à nez avec un jeune -homme qui, au milieu d'une foule d'employés, -semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle sursauta -et saisit le bras de son amant.</p> - -<p>— Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.</p> - -<p>— Mais… c'est Romuald! dit Élise.</p> - -<p>Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner, -par ailleurs, aucun signe d'émotion.</p> - -<p>Élise se remit promptement et dit :</p> - -<p>— Il y a une mauvaise farce là-dessous.</p> - -<p>Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans -souhaiter le moindre ennui à Élise, que l'aventure -n'eût pas de fin.</p> - -<p>Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire -n'avait pu échapper et qui regrettait d'être -privée d'Élise, saisit l'occasion de rentrer en ses -bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une -après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia -qu'elle ne pouvait se résoudre à ne plus la -voir.</p> - -<p>— Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je -leur pardonne de vous enlever de vive force!</p> - -<p>— Dites qu'ils se servent de moi comme d'un -bouffon! fit Élise. J'ai la preuve qu'ils se moquent -de moi. Ils ne me reverront pas.</p> - -<p>— Ce sera un malheur pour eux, dit Violette. -Mais, quant à se moquer de vous, non! La vérité -m'oblige à dire que ce n'est pas cela : je sais le -fond de l'histoire du petit Romuald…</p> - -<p>— Je ne serais pas fâchée de la connaître.</p> - -<p>— C'est bien simple, dit Violette : ce garçon -vous compromettait…</p> - -<p>— Elle est bonne! dit Élise : qui est-ce qui -craint de se compromettre, dans leur monde?</p> - -<p>— C'est précisément pourquoi ils tiennent tant -à avoir une femme de bonne tenue! Ils ne se -moquent pas de vous : ils veillent sur votre vertu -qui leur est précieuse.</p> - -<p>— Alors, ils avaient écarté Romuald?</p> - -<p>— Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne -comprenait pas! Il est trop sincère, ce petit!…</p> - -<p>— Ah! il était sincère, lui?</p> - -<p>— Vous savez que je l'ai recueilli chez moi. -S'il vous plaisait de le revoir, vous l'y trouveriez! -il a appris à se conduire.</p> - -<p>Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un -être étranger et tombant de la lune. La compagne -d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne -partie du « Tout Paris », qui avait dû connaître -des gens de toutes sortes, qui avait des raisons -d'être plus clairvoyante qu'aucune autre, s'imaginait -attirer Élise chez elle en lui disant qu'un -gamin nommé Romuald l'y attendait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de -s'enfermer dans son appartement trop meublé, -mal meublé, avec les verreries inutiles et les -grandes boîtes dérisoires qui contenaient les -jetons du jeu de dames, les pions du jeu d'échecs, -les cornets et les dés du jacquet et des dominos, -« petits cercueils », disait-elle, d'une illusion -qu'elle appelait « la dernière ». Pourquoi s'était-elle -arrachée à sa solitude? Dans l'unique dessein -de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle -fût donc volontiers retournée à la solitude, -aujourd'hui, afin de jouir au moins sans mélange -du peu qu'il plairait à son amant de lui -donner!</p> - -<p>Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais -à savoir qu'Élise « sortait ».</p> - -<p>Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il -la voyait, c'était pour lui parler des -« sorties » dont elle avait, à son sens, grand tort -de s'abstenir.</p> - -<p>Elle crut d'abord que ce souci de la voir -« sortir » répondait à une conception de la vie -qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît ; il s'ouvrait de si -peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des -objections et opposer sa conception personnelle. -Mais elle démêla peu à peu que c'était chez -lui simple préférence. A un sentiment, point -d'objection possible. Elle se soumit donc. Elle -n'avait plus qu'une phrase, toujours prête :</p> - -<p>— Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te -faire plaisir!…</p> - -<p>Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination -et malignité et de la connaissance de l'esprit -des hommes, dépourvue surtout de jugement en -tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle -n'allait pas jusqu'à concevoir que Jean-Marie, -dans la famille des égoïstes, figurait l'égoïste -inachevé, le pire : celui qui ne saurait se satisfaire -s'il s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie -goûtait beaucoup mieux sa liberté lorsqu'il -savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à -déplorer qu'il ne fût pas là.</p> - -<p>Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez -elle, Élise en quelque maison que ce fût, les -soirées de Jean-Marie à la taverne étaient beaucoup -plus douces…</p> - -<p>Et Élise sortit.</p> - -<p>Car elle en était venue à appréhender d'avoir -à dire : « Je ne suis pas sortie. »</p> - -<p>D'abord frappée par les contrastes entre la vie -de gens libérés des entraves bourgeoises et celle -du monde qu'elle croyait avoir été jadis son -bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui, -c'étaient bien plutôt entre un monde et l'autre -les analogies.</p> - -<p>Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible -penchant qu'elle avait à tout confronter avec le -monde d'où elle s'était évadée. Elle eût éprouvé -grand plaisir à rendre compte de ses visites -et de ses soirées si Jean-Marie eût connu lui aussi -ce penchant ; mais il ne l'avait à aucun degré.</p> - -<p>Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce -qui se passait à la brasserie, et plus du tout de -Clara.</p> - -<p>— Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au -moins? lui demandait Élise.</p> - -<p>Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses -habitudes. Et cela était bien vraisemblable.</p> - -<p>— Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me -parler de Clara sous le prétexte qu'elle et moi ne -nous voyons plus!…</p> - -<p>— Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait -Jean-Marie.</p> - -<p>Une inquiétude, encore confuse, planait sur la -question de la brasserie et de Clara.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Élise, roulée comme un galet par le flot des -relations souhaitées par son ami, fréquentait -beaucoup pour le moment une famille Josse, qui -la couvrait d'une paternelle affection.</p> - -<p>M. Josse dirigeait une revue dite « politique, -économique et sociale ». Cet organe était de ceux -qui se créent perpétuellement dans le but d'écraser -l'un des deux principaux et plus anciens -périodiques. Ils semblent, dans leurs premiers -numéros, apporter avec eux une aurore et devoir -briller sur un monde renouvelé ; puis le beau -rayonnement pâlit, devient pareil à tout ce qu'on -connaît, puis il s'étiole en coûtant cher aux -initiateurs.</p> - -<p>M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En -faveur de sa revue, il croyait devoir inviter chez lui -le monde de la politique, de la pensée et même des -arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable, -Paris était alors, quoi qu'on en dît, assujetti, -comme il le sera vraisemblablement toujours, -à un formalisme qui s'ignore lui-même, et -soumis, en ce qui concerne les mœurs, à une -étiquette que chacun nie en même temps qu'il en -observe scrupuleusement les articles. M. Josse -n'était pas l'époux de celle qu'on nommait -madame Josse.</p> - -<p>Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait -chez lui avec exactitude et sans aucune variante. -M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser -la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait -« madame Josse », parce que celle-ci, issue d'une -famille excellente et fort connue, ne pouvait -obtenir le divorce contre son mari, un chenapan, -qui faisait partout sonner très haut son opinion -sur la sainteté et la pérennité du mariage.</p> - -<p>A cause de cette particularité, M. Josse, malgré -tout son mérite, ni ne recevait chez lui toutes -les personnalités qui s'y fussent volontiers rendues, -ni même, ce qui est moins croyable, ne -possédait tous les collaborateurs dont les noms -semblaient s'imposer au sommaire d'une telle -publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui -étaient néanmoins fort loin d'être les premiers -venus. La ressource du salon Josse était fournie -par des célibataires éminents, quelques veufs ; -et, pour sauvegarder le nombre, on suppléait à -l'absence de ceux que le rigorisme de leur foyer -retenait, en admettant ce que Josse appelait son -« élément d'information », c'est-à-dire des industriels, -des hommes de bourse, tout cela mêlé -tant bien que mal aux hommes politiques, aux -savants, aux artistes. L'élément mâle dominait ; -mais pour qu'il ne privât point le lieu d'un certain -caractère mondain considéré comme indispensable, -on recevait et les femmes divorcées, et -les femmes séparées de leur mari, comme Élise, -et aussi des couples franchement irréguliers, — comme -celui des maîtres de la maison, — auxquels -on s'exténuait par mille stratagèmes à communiquer -les apparences de la légitimité.</p> - -<p>De la musique, et toujours de très bonne -musique, de la tenue aussi, — beaucoup plus -stricte qu'en maint ménage béni par le Nonce, — offraient -une auguste suppléance pour cette -société intéressante et non satisfaite, à qui ses -grandes qualités jointes à son caractère de rébellion -eussent pu donner des audaces heureuses, et -qui cependant semblait toujours attendre d'en -haut, d'on ne savait où, peut-être du plafond qui -ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit, -sous la forme d'une colombe, apportant, -en bonne et due forme, la consécration sociale si -ardemment convoitée.</p> - -<p>C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer -à petits pas, mais tout droit, un monsieur -d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas -reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait -jamais vu en habit, et puis parce qu'elle était fort -loin de s'attendre à le voir : c'était M. Angelus. -Il était vieil ami de la maison ; il initia Élise à -toutes les particularités du milieu ; il continua de -moraliser plaisamment avec elle. A lui seul elle -pouvait communiquer une observation comme -la suivante :</p> - -<p>« Depuis que j'ai quitté Granville et me suis -mariée, lui dit-elle, c'est la première fois que j'ai -l'impression de me trouver au milieu de jeunes -filles… »</p> - -<p>M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour -pratiquer, comme il le faisait volontiers lui-même, -le paradoxe.</p> - -<p>— Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que -tout le monde ici n'aspire qu'au lien sacré du -mariage?</p> - -<p>M. Angelus était enchanté ; il ne la quittait -plus. Ils étaient, elle et lui, au fort d'une causerie, -lorsque Élise fut abordée par quelqu'un qu'elle -n'avait point aperçu. C'était Saulieu.</p> - -<p>Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, -ses entrées comme son utilité dans un groupe qui -prétendait être informé de tout. Saulieu fut poli, -réservé ; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait -dans le ton, voire d'un peu protecteur, qui -tranchait et avec l'attitude qu'Élise lui avait connue -et avec cet air d'attendre une grâce complémentaire -qui caractérisait la plupart des hôtes de -la maison Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de -commun qui s'exaltait sous le frac? Était-ce la -réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à -trouver ici Élise bien en cour et même choyée, -alors qu'il n'avait jamais osé y introduire Clara? -Qu'était-ce?</p> - -<p>Élise ne put s'empêcher de communiquer à -M. Angelus ce qu'elle venait de remarquer d'insolite -en la personne de Saulieu :</p> - -<p>— C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste : il -vous a présenté ce soir une facette à éclat vif, -voilà.</p> - -<p>— Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il -pas ici sa maîtresse? On ne la mettrait pas à -la porte.</p> - -<p>— Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il -était professeur au Collège de France et que sa -bonne amie fût un laideron, vous les verriez ici -côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là… Nulle -part ne sont observées plus finement les nuances. -Comprenez! Dans le monde régulier, tout est -réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de -l'état civil, ou du moins une lettre de faire-part, -un beau jour, décident de tout, pour la vie : les -époux, après une formalité, peuvent avoir la -conduite privée qu'il leur plaît, il faut un bien -grand scandale pour effacer l'effet d'une bénédiction -nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est -soumis à un examen attentif et approfondi et -constant, où il est tenu compte, chaque semaine, -de la qualité des individus et de leurs faits et -gestes ; rien d'assuré, nulle garantie pour ces -malheureux ; nulle situation stable ; il leur faut -mériter infatigablement la grâce par une quotidienne -vertu. Croyez-vous qu'il y ait, « dans la capitale », -couple plus pur que celui de ce Josse et de -cette femme qui ne porte pas son nom? Non, -madame, rapportez-vous-en à moi : il n'y en a -pas. Eh bien, pour la plus petite peccadille, il -serait pulvérisé!</p> - -<p>— Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers -comme lui, et qui ne le valent pas?</p> - -<p>— Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour -ainsi dire blanchi et purifié ; mais, ces couples, -eux, qui reçoivent-ils?</p> - -<p>— Grand Dieu! monsieur Angelus… Mais -qui suis-je, moi? et en quelle qualité suis-je -ici?</p> - -<p>— On vous connaît, madame, simplement.</p> - -<p>— Point de galanterie, monsieur Angelus! Les -irréguliers, ici, se relèvent par quelque prestige, -m'avez-vous dit : je ne suis pas professeur au -Collège de France, moi!</p> - -<p>— Vous êtes vous-même, je le répète… En -outre, on connaît votre famille, je le sais… On -n'ignore pas que vous êtes seulement séparée de -votre mari… Séparée de biens, je crois, tout au -plus…, et que le divorce est impossible dans -votre monde : cela fait bien! Vous n'imaginez pas -ce que cela fait bien!</p> - -<p>Élise sourit tristement. Le journaliste, non ; il -connaissait les mœurs ; elles ne le surprenaient -pas.</p> - -<p>M. Angelus offrit à Élise de la reconduire. -Dans la voiture il la félicitait d'avoir, où qu'elle -allât, le don de plaire.</p> - -<p>— Mais, soupira Élise, je vais vous dire une -chose qui résulte des petites expériences que j'ai -faites et vous donnera peut-être à réfléchir : ce -qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas -moi : c'est mon pauvre papa!…</p> - -<p>Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait, -elle revit en pensée M. de La Hotte-Saint-Pair -et son arbre généalogique ; elle revit sa -famille innombrable et unie plus par un formalisme -officiel que par des sentiments ; elle revit -les cérémonies, elle se remémora les obligations -ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un -mot, — imitation de la cour du grand Roi par les -fourmis de son royaume, — enfin tout un -ensemble de mœurs plutôt de la place que de la -maison, et dont les inconvénients ne trouvaient -de compensation qu'en les libertés qu'un chacun -pouvait s'octroyer impunément quand une fois il -avait satisfait à la dette publique.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après -cette soirée :</p> - -<p>— Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à -portée de voix, qu'avez-vous vu d'intéressant -« là-bas? »</p> - -<p>— « Là-bas? » dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré -quelqu'un… Mais vous devez le savoir -aussi bien que moi…</p> - -<p>— Qui avez-vous rencontré?</p> - -<p>— Comment! il ne vous l'a pas dit?… Saulieu.</p> - -<p>— Saulieu!… Il ne m'a rien dit. Du moins, il -m'a dit quelque chose, mais non pas qu'il vous -avait vue.</p> - -<p>— Pourquoi ces cachotteries?</p> - -<p>— Ma chère amie, Saulieu avait plus important -à raconter : il m'a annoncé son mariage.</p> - -<p>— Ho?… C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait. -Et qui épouse-t-il?</p> - -<p>— Mais, Clara.</p> - -<p>— Ah! bah!</p> - -<p>— Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à -cette régularisation?</p> - -<p>— Ils ne s'aiment guère…</p> - -<p>— Justement! Comme il le dit lui même : le -mariage ne leur fera perdre aucune illusion ; ils -n'en goûteront que les avantages.</p> - -<p>— Ha!</p> - -<p>Et l'un des premiers avantages que durent -goûter Saulieu et Clara, légitimement — voire -religieusement — unis, fut de se présenter -ensemble chez les Josse et d'y jouir non seulement -du prestige que donne toujours, pour un -moment, une situation heureuse et nouvelle, mais -de celui que leur conférait là une situation -enviée de tous — et des maîtres de maison eux-mêmes!</p> - -<p>Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il -avait moins de suffisance aujourd'hui, uni et -béni, qu'il n'en avait laissé paraître la dernière -fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore -jeune, pouvant passer pour jolie, mais dans une -mesure à ne point porter ombrage en un milieu -qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand -joaillier, était remarquable par sa simplicité et -ne portait pas un bijou. On la trouva tout à fait -bien. Élise entendit un dialogue entre deux -hommes dont l'un disait : « Mais, c'est un vieux -collage!… » et dont l'autre, vertement, répondait : -« Qu'en savez-vous? des calomnies! »</p> - -<p>Clara accorda à Élise tout juste l'attention -qu'on ne saurait refuser à une femme déjà rencontrée. -Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en -accorder aucune.</p> - -<p>On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi -suivant, Clara vint vers Élise, mais c'était -pour lui dire les noms des personnes chez lesquelles -elle avait dîné dans la semaine. La promotion -de juillet, pour le ministère de l'Industrie -et du Commerce, venait de paraître, et Saulieu -était nommé chevalier de la Légion d'honneur. -Comme il était, d'ailleurs, intelligent, et très -capable en matières économiques et financières, -Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme -partageait son sort.</p> - -<p>Il y eut fête à la taverne, cela va de soi ; fête -sur fête, car ces messieurs offrirent un banquet -à Saulieu.</p> - -<p>Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.</p> - -<p>Un autre soir, un soir sur lequel elle avait -compté pour aller avec son ami, par le bateau, -dîner à Saint-Cloud, — partie jadis si chère! — lui -fut ravi en outre : les Saulieu offraient à dîner. -Jean-Marie, invité, pouvait-il leur manquer? Non.</p> - -<p>Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent -à recevoir.</p> - -<p>C'était le tour de Jean-Marie à présent de -« sortir ».</p> - -<p>— Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement -Élise.</p> - -<p>— Oh! un monde différent de celui des Josse, -moins savant sans doute, mais celui-là, enfin, -régulier. Saulieu est très sévère : il a décidé de -ne jamais admettre chez lui une femme non -mariée à l'église.</p> - -<p>Jean-Marie disait cela sans aucune ironie. -Élise écouta cela sans ajouter aucun commentaire.</p> - -<p>Arriva l'époque des vacances.</p> - -<p>Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie -se sentit envahi par la nostalgie de la mer et du -pays natal. Élise le conduisit à la gare Montparnasse -et revint seule jusqu'au quai du Louvre.</p> - -<p>Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait -que ses jambes ne la portaient plus ; elle crut -aussi que les « choses tournaient ». Mais elle -s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi -que sa vue était brouillée par les larmes. Jadis, -en pareil cas, elle eût hélé un fiacre ; mais elle -se souvint aussi que la plus étroite économie lui -était imposée par les dépenses inconsidérées -qu'elle avait faites en son appartement pour -recevoir…</p> - -<p>Pour recevoir!…</p> - -<p>Elle poursuivit donc son trajet, à pied.</p> - -<p>Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier, -qui savait tout, détourna la tête pour -ne point montrer à sa locataire la pitié que -l'infortunée jeune femme lui inspirait.</p> - -<p>La solitude, la solitude tant louée, alors Élise -la goûta! Et elle la goûta pendant deux mois et -demi…</p> - -<p>Pour compagne, elle eut cette pendule de sa -chambre à coucher, dont elle avait tant considéré -les aiguilles lors de la première absence de -Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées -par les solitaires ces petites tiges de métal au service -du redoutable temps! Trois années auparavant, -elles partaient d'une heure émue pour -avancer vers une heure bienheureuse, car, si le -départ déconcertait l'amante, le retour, croyait-elle, -la devait combler. A présent, le départ, tout -prévu qu'il fût, lui était aussi pénible que jadis, -mais elle savait que le retour ne lui rendrait -qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers -auxquels elle le devrait disputer par lambeaux. -Elle ne désirait pas moins ardemment ce retour, -et son impatience était la même devant les signes -tangibles de l'écoulement des heures.</p> - -<p>L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque -même M. Angelus. Élise baissait les stores, fermait -les rideaux, demeurait dans l'obscurité, n'y -pouvait rien faire, sommeillait, et attendait… Elle -attendait quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et -de faire effort, à la fenêtre, pour aspirer quelque -air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il -venait surtout des moustiques qui rendaient la -nuit plus pénible que le jour.</p> - -<p>Et un jour recommençait.</p> - -<p>Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de -longues lettres qui n'exigeaient pas de réponse, -les hommes faisant admettre une fois pour toutes -que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est -dans la confection de ces lettres qu'Élise passait -ses difficiles vacances. Elle y disait à Jean-Marie -ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face. -Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la -vie idéale qu'elle eût voulu mener avec lui. Ce -qui eût paru ridicule en paroles semblait légitime -à la malheureuse, en cette littérature épistolaire -où la poésie est permise. C'était pourtant bien à -Jean-Marie qu'elle s'adressait, à Jean-Marie qui -n'écoutait guère de telles sornettes ; mais, à distance, -elle se créait un Jean-Marie plus complaisant, -d'esprit plus ouvert et capable de chevaucher -avec elle les belles nuées des songeries -éperdues.</p> - -<p>D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait -presque heureuse, elle transposait, par le miracle -de l'amour, la réalité désolante ; mais la vie -devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du -réel, en plein rêve! Seule, en face de sa pendule, -en ces lourdes journées d'été torride, c'est peut-être -alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses -aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle -poussa jusqu'à la qualité suprême tout ce que son -destin avait déposé en elle d'excellent. Sans s'en -douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien -d'autre qu'écrire à son amant, elle participait à cette -vie superposée des poètes, des grands libérés du -monde par le colloque avec leur être intime, étonnant -entretien que rend possible la nécessité de -trouver l'expression qui ne s'adresse pas aux foules, -pas à autrui, mais à un dieu intérieur difficile à contenter, -et dont l'acquiescement seul apaise. Une -circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement -de prétexte à ce voyage au plus haut -de nous-même. Nulle proportion entre la valeur -de l'occasion ni même entre notre propre valeur -d'apparence habituelle, et l'ascension qui s'accomplit -alors : nous sommes sur les sommets, les -neiges éternelles nous entourent, au-dessus de -notre tête est la nuit interplanétaire ; le monde -vivant se tait, il est invisible, il semble détruit ; -et une voix résonne auprès de nous, qui est la -nôtre et que nous ne reconnaissons pas…</p> - -<p>Un instant! un instant, la mesquinerie des -hommes et la difficulté de leurs mœurs sont -oubliées… Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus -d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses -désirs d'amour!… C'est qu'il fait si chaud dans la -ville que tout le monde en est parti ; et c'est que -le cœur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures -qu'il est passé par delà la région de la douleur, -et il s'exalte en chantant…</p> - -<p>Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre -d'une pièce étouffante, et dans les pires moments -de détresse, étaient des descriptions idylliques d'un -bonheur de féerie.</p> - -<p>Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau -à voile ; elle voyait fuir à l'horizon le rocher de -Granville, et grossir, d'autre part, ces masses de -goémons et de varechs que sont les îles Chausey. -Ensemble ils abordaient là ; ils connaissaient la -modeste auberge avec une chambre blanchie à la -chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne! Personne!… -Des rochers, du sable, des filets à poisson, -des lits d'algues et l'odeur iodée des plantes -marines… Et puis rien, rien que le ciel, la mer et -deux amants… Et à son bien-aimé Élise parlait -comme elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui -parlait et il la comprenait… Elle lui prêtait un -esprit, un cœur… Elle lui transcrivait dans sa -lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait -dire. Et elle s'évertuait à lui recommander : « Ne -me réponds pas que tu ne me dirais pas cela! Tu -ne sais pas… Tu ne sais pas… Mais, moi, je sais -que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi -seul, bien seul!… »</p> - -<p>Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà, -selon elle, la circonstance qui devait opérer le -miracle et faire de Jean-Marie l'être qu'elle voulait -qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût -manquer à Jean-Marie autre chose que cette circonstance. -C'était cette foi qui la maintenait constamment -égale en sa passion. Que la circonstance se -réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!…</p> - -<p>Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres, -de façon à prouver qu'il les avait reçues, mais non -qu'il en avait pris connaissance. Il parlait du -temps, du nombre approximatif des baigneurs, et -quelquefois de certains vieux matelots du port, -qu'elle connaissait. Ce qui prouvait aussi ou qu'il -n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les -lettres, c'est qu'il disait être allé en bateau à voile -aux îles Chausey… Il n'était pas méchant ; il ne se -fût pas complu à la faire souffrir. Il ne risquait -jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou -vu. Élise connaissait son style, et si elle ne s'étonnait -pas de cette insuffisance, elle n'y trouvait pas -non plus prétexte à se refroidir ou bien à retenir, -elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses -épanchements et les élans de son cœur.</p> - -<p>Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la -stupéfia même, et l'ébranla pour plusieurs jours, -ce fut de recevoir une carte postale de Clara, une -carte postale datée de Granville :</p> - -<blockquote> -<p class="c">« <i>Mille souvenirs.</i> »</p> - -<p class="sign">« <span class="small">CLARA.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>C'était tout.</p> - -<p>Comment les Saulieu étaient-ils à Granville? -Comment surtout y étaient-ils sans que Jean-Marie -parlât d'eux dans sa lettre reçue en même temps -que la carte postale?</p> - -<p>Après des jours employés à imaginer toutes les -hypothèses, Élise fut tirée de son incertitude par -une seconde carte de Clara portant le timbre -anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple : -les nouveaux époux faisaient par Granville cette -excursion de Jersey, qu'elle avait faite jadis et où -s'était noué son malheureux mariage. Peut-être -n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au -moment où Clara avait jeté sa carte à la boîte. -Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara -d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de -Granville.</p> - -<p>La seconde carte était moins chiche de mots -que la première. Clara décrivait l'île, et, dans un -coin, en tout fins caractères, faute d'espace, elle -disait : « Nous avons fait la connaissance de votre -famille… »</p> - -<p>Élise avait adressé, après réception de la première -carte postale, une lettre à Jean-Marie, le -priant instamment de lui répondre si, oui ou non, -il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait -pas. La seconde et même une troisième carte -postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût le -moindre mot de Jean-Marie.</p> - -<p>Au bout de quinze jours seulement, quand une -nouvelle carte de Clara annonça : « <i>Nous voilà de -nouveau à Granville</i> », Jean-Marie écrivit, sans -faire état de son retard ; il écrivit comme à l'ordinaire, -et n'ayant d'ailleurs rien à dire. Pas un mot -touchant les Saulieu ; pas un mot de la présence -des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.</p> - -<p>A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus, -il répondit simplement : « Les Saulieu sont -encore là ; ils se plaisent beaucoup ici. »</p> - -<p>Évidemment Jean-Marie était en voyage à -Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir pas dit? Élise se -perdit en conjectures.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre -avec Élise par le moyen de la carte postale, -écrivit une lettre à la solitaire du quai du -Louvre ; une lettre où elle disait à Élise : « Ma -chère amie… »</p> - -<p>Elle y parlait principalement de la famille de -La Hotte ; elle en parlait comme de connaissances -charmantes avec qui elle se trouvait agréablement -sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans -jamais employer un seul terme de parenté qui liât -à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait ne -même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée -dans les entretiens avec les La Hotte. Elle affectait -de parler des La Hotte à Élise comme de gens -que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un -monde antérieur auquel elle n'appartenait plus… -Manège innocent ou puéril? Effet d'un défaut -d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?…</p> - -<p>En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires : -« Monsieur Le Coûtre nous a menés -à la voile jusqu'aux îles Chausey. »</p> - -<p>Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne -savait pas exactement la cause de son chagrin. -Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté, -elle commençait seulement à penser que -Jean-Marie mettait bien quelque mauvaise volonté -dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le -motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres -de Clara n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni -par la sympathie ; mais, si elle cessa d'y répondre, -ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer de -nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante -incertitude.</p> - -<p>De toute une vie d'amour le point le plus douloureux -est probablement celui où la foi commence -à être ébranlée. C'est alors que naît la -remarque que toute volupté est dans la croyance, -et que l'effort que l'on fait pour se tenir lié à -cette foi nous meurtrit plus que ne ferait le si -logique abandon aux raisons de douter.</p> - -<p>Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle -eût craint, car Jean-Marie rentra à Paris d'assez -bonne heure. Les quelques années précédentes, -il s'attardait à Granville, où il était toujours -vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il -revint cette fois dès la fin de septembre.</p> - -<p>Élise était malade d'anxiété. Pour la première -fois, sa santé se trouvait sérieusement altérée. -Elle vivait dans l'état d'une femme qui épie l'entrée -du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé, -et quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut -de la vanité du tourment et de l'attente -fébrile : Jean-Marie se tenait là, debout, en face -d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand -corps robuste et cette figure si étrangère à toute -complication sentimentale écartaient jusqu'à la -velléité d'une question ; leur seul aspect dissolvait -l'espoir même de jamais rien apprendre.</p> - -<p>Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que -ce cerveau fût capable de combiner un secret, ni -que cette bouche sût volontairement se clore ; -non, pas cela ; mais Jean-Marie était un homme -d'une si extraordinaire inertie devant tout problème -d'ordre moral, qu'il paralysait par avance -les moins clairvoyants et dissociait les termes de -l'interrogation avant qu'ils n'eussent pris forme -sur les lèvres. A distance, Élise, qui cependant le -connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de -lui la lumière désirée ; mais aussitôt qu'elle l'eut -vu, elle lui demanda de ses nouvelles et comprit -que la vie allait simplement reprendre comme par -le passé.</p> - -<p>Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en -regardant les aiguilles de la pendule!</p> - -<p>Cependant elle interrogea doucement son ami -sur le voyage à Jersey. Il lui répondit de la même -manière, sans essayer de dissimuler : c'était un -petit événement déjà ancien…</p> - -<p>— Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant -tout le temps du voyage?</p> - -<p>— Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis, -madame Saulieu t'écrivait.</p> - -<p>— « Madame Saulieu! » Tu l'appelles « madame -Saulieu », à présent?… Mais « madame Saulieu » -ne me parlait pas de toi!</p> - -<p>— Non?… Oh! la rosse!…</p> - -<p>— Ce n'est pas moi qui te le fais dire…</p> - -<p>Et il passa aussitôt à des petits détails matériels -du voyage.</p> - -<p>— Voyons! écoute-moi, Jean-Marie : « Madame -Saulieu » a fait la connaissance de ma -famille!</p> - -<p>— C'est exact. De ta sœur tout au moins et d'un -de tes frères, si je ne me trompe. Ils se rencontraient -tous les jours sur la plage…</p> - -<p>— Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit -qu'elle me connaissait?…</p> - -<p>— Tu me pardonneras ce que je vais te dire… -Avec des lascars comme il y en a dans ta -famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire -valoir…</p> - -<p>Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue -très facilement les motifs qui l'éloignaient de sa -famille. Tout entière à ses préoccupations personnelles, -elle ne situait plus sa condition sur ce -qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant -même, si inhabile à traiter des choses morales, elle -subit ce douloureux rappel à la notion de la valeur -qu'elle représentait aux yeux du monde.</p> - -<p>Dès lors elle évita de parler de « madame Saulieu ». -Elle n'osa même pas dire à propos d'elle à -Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de dire, -à savoir : « Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant -d'insistance, et si ce qu'elle a fait partait d'une -bonne intention, je pense qu'elle me verra?… »</p> - -<p>Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même, -malgré le passé, malgré l'ambiguïté des -agissements de Clara à son égard, Élise eût -volontiers vu celle qui était devenue « madame -Saulieu »!</p> - -<p>La vie reprit comme précédemment, avec cette -différence que Jean-Marie parvint à distraire une -soirée et puis deux sur le temps déjà court qu'il -consacrait à son amie pendant la semaine. Que -faisait-il de ces soirées? Il ne s'en cachait pas. Il -y avait le soir de réception chez les Saulieu, et il -y avait un autre soir où il était prié à dîner chez -les Saulieu encore, avec quelques intimes.</p> - -<p>Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes -d'hiver étant prises, — sauf les réceptions chez les -Josse, de qui Élise n'avait point entendu parler, — Jean-Marie -consacra toutefois à sa maîtresse -une des soirées qu'il passait invariablement -chez les Saulieu. Élise ne put s'empêcher de lui -demander :</p> - -<p>— Mais, enfin, comment se fait-il?…</p> - -<p>Il sentait qu'il ne devait pas répondre :</p> - -<p>— Eh bien! dit-il, enfin voilà : madame Saulieu, -ce soir, a invité ta sœur… Tu comprends? il -est préférable que je ne sois pas là…</p> - -<p>— Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment -peux-tu me dire cela?… Je comprends que tu aies -eu de la peine à me le dire… Mon pauvre ami, si -tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est -qu'on t'a prié… c'est même qu'on t'a ordonné de -me la dire…</p> - -<p>— « Ordonné! » Suis-je un homme?…</p> - -<p>— Oui, précisément tu es un homme! Je ne te -connais pas cruel… Tu m'aurais, de toi-même, -épargné cette humiliation…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>A part ce qui touchait directement à son amour, — mais -ceci en était si proche! — rien n'avait été -aussi blessant pour le cœur d'Élise que le contact -établi entre sa famille, entre sa sœur, madame de -Vamiraud, et le couple Saulieu. Madame de Vamiraud -et Clara! Quel assemblage!… Sur les galets -de Granville, encore, passe ; mais que Clara en -vînt à inviter chez elle madame de Vamiraud, à -Paris, et à faire annoncer cet événement à la sœur -déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand -Jean-Marie se prêtât à un tel jeu de tortionnaire! -que Jean-Marie fût, hélas! d'une espèce d'hommes -à qui il était vain d'essayer de faire comprendre -le cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise -était bouleversée!</p> - -<p>Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas -à dissimuler sa préoccupation et demanda :</p> - -<p>— Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été -chez vos amis?</p> - -<p>Madame de Vamiraud s'était excusée ; elle -n'était pas allée chez les Saulieu.</p> - -<p>Élise en conçut une satisfaction qui, après coup, -l'étonna elle-même ; non seulement elle se sentait -redressée par le dédain qu'avait manifesté -madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle -se découvrait avec madame de Vamiraud, sa sœur, -une solidarité profonde et indépendante des incidents -derniers. Elle dit à Jean-Marie :</p> - -<p>— Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance -de ma sœur, croit connaître le monde -auquel ma sœur appartient : dites-lui donc de ma -part qu'elle se trompe!</p> - -<p>Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour -apprécier la ferveur de telles paroles prononcées -par une femme en état de rébellion sincère contre -la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient -si bien des profondeurs d'Élise qu'elle-même -ne les reconnut point au passage, ne les estima -point à leur valeur, et les oublia vite.</p> - -<p>Jean-Marie, sans malice, répondait :</p> - -<p>— Madame Saulieu se trompe : je le lui dis tous -les jours. Mon avis est qu'il faut rester dans son -milieu.</p> - -<p>— Et que réplique-t-elle à cela?</p> - -<p>— Elle réplique que c'est tellement son avis -que, par exemple, elle n'ira pas chez les Josse…</p> - -<p>— Pourquoi pas chez les Josse?</p> - -<p>— Mais, ma bonne amie, songez que les Josse -ne sont pas mariés!…</p> - -<p>Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer, -mais elle se contint cette fois-ci.</p> - -<p>— En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas -mariés!… Et les Saulieu, eux, désormais sont -mariés, et religieusement!…</p> - -<p>— C'est cela même.</p> - -<p>— Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse… -Les Josse ne sont pas rentrés, que je sache?…</p> - -<p>— Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à -dîner.</p> - -<p>Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse. -Jean-Marie reprit tranquillement :</p> - -<p>— Je ne crois pas que vous soyez exposée à -rencontrer le nouveau ménage chez les Josse…</p> - -<p>— Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis -point invitée!</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>Élise regarda son amant :</p> - -<p>— Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.</p> - -<p>— Moi? certainement! C'était une maison où -j'aimais à vous voir passer la soirée quand je ne -la passais pas avec vous.</p> - -<p>— Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a -fermé la porte…</p> - -<p>— Vos soupçons se portent sur une personne!</p> - -<p>— Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner, -dit Élise, mais du jour où je suis obligée de constater -un procédé infâme employé contre moi par -une certaine personne, cela m'autorise à admettre -qu'à un second coup la même personne a pu agir -de même…</p> - -<p>— Je ne comprends pas.</p> - -<p>— Voyons, mon ami : ces lettres reçues de -Jersey et de Granville, ces lettres adressées à -moi par Clara qui m'avait auparavant boudée, -qui ne me voyait plus, qui crevait de jalousie -parce que j'étais invitée dans des maisons où l'on -faisait fi d'elle, — et précisément chez les Josse ; — ces -lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient -pour but que de me narguer d'abord en m'obligeant -à savoir que vous aviez fait un voyage dont -vous ne vous vantiez pas ; ces lettres qui devaient -ensuite m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie -on ne sait d'où, ex-maîtresse de Saulieu, se pavanait -à Granville avec ma famille ; ces lettres, il -faut bien que je les considère comme inspirées -uniquement par la malveillance, puisque Clara, -de retour à Paris, ne m'a donné signe de vie qu'en -vous accaparant!…</p> - -<p>— Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie, -mais vous pouvez constater qu'elle ne voit -pas les Josse!…</p> - -<p>— Avant de faire aux Josse cet affront, elle a -dû prendre la précaution de m'exécuter dans leur -opinion.</p> - -<p>— Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?</p> - -<p>— Certes rien ; mais leur apprendre que je suis -dans la même situation irrégulière qui était la -sienne au temps où les Josse ne l'invitaient pas!…</p> - -<p>— Mais les Josse en admettent bien d'autres, -des situations irrégulières…</p> - -<p>— Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance -aux choses dites, Jean-Marie, dont l'attitude était -toujours telle que si la vie morale n'existait pas, -marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles, -qu'il avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise. -Et la riposte en coup de cravache dont Élise cinglait -les épaules de l'ancienne Clara, il en parut -lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit -combien Élise devait souffrir.</p> - -<p>Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle -méchanceté, nulle malice chez Jean-Marie. Il -manquait seulement de la faculté qui consiste à -se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait -point cessé d'aimer sa maîtresse ; il l'aimait exclusivement ; -il n'eût jamais songé à lui être infidèle ; -il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais -Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès -qu'elle le voyait, ne lui manifestait pas sa douleur -d'une façon assez bruyante pour que la dure écorce -de cet homme fût percée ; et il avait l'instinct -égoïste, assez fort pour chasser dès le premier -aspect toute image importune. Tant que sa maîtresse -ne disait point qu'elle souffrait, et à haute -et intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux -doit se plaindre ou se révolter, et ne jamais -compter que celui de qui il dépend fera le premier -pas vers sa misère.</p> - -<p>Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la -petite pièce de la rue Guénégaud, l'éclat d'un -coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua -même pas que son amant avait compris et, tout à -coup, sanglota.</p> - -<p>Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est -pourquoi elle ne se contenait plus. Mais elle craignait -un effet désastreux des larmes sur son amant.</p> - -<p>Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines -natures insensibles mais saines sont tout à -coup soulevées par le sentiment du juste. Jean-Marie, -qui détestait les scènes et se détournait de -tout ce qui gémit, éprouva tout à coup que les -pleurs d'Élise avaient un trop réel fondement. Non -seulement il ne se détourna point de son amie -larmoyante, mais il se pencha vers elle et la -caressa. Peu habile à trouver les mots, il n'en -chercha point, mais son attitude fut meilleure que -tout langage ; des phrases qui eussent paru insolites -à Élise furent heureusement remplacées par -un élan de tendresse plus vif que l'ordinaire, -mais non toutefois assez différent de l'ordinaire -pour qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin -avait modifié son amant.</p> - -<p>Non ; elle eut la satisfaction de reconnaître son -amant tout en le constatant plus tendre ; et parce -que, précisément, elle le jugeait peu apte à comprendre -son chagrin, elle goûta mieux des -marques d'amour qui ne lui semblaient pas provoquées -par un fait nouveau.</p> - -<p>Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et -sublime :</p> - -<p>— Tu m'aimes donc?…</p> - -<p>Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.</p> - -<p>Ainsi, insensiblement, la grandeur même du -chagrin d'Élise la sauva du désespoir en ne lui -permettant pas d'analyser ce qui se passait en -Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans -transition du cri de la douleur extrême à la volupté -qui crie…</p> - -<p>« Tu m'aimes donc?… Tu m'aimes donc?… »</p> - -<p>Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette -ardente interrogation qui contient la réponse -désirée. Entre les bras de celui pour qui elle avait -tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots -et par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître -les fantômes de tous les biens du monde qu'elle -avait reniés en faveur du seul amour ; elle les -pesait et elle pesait le néant de la condition où -elle était réduite. Dans cette heure d'exaltation, -toutes choses se précisaient à ses yeux avec une -netteté implacable ; plus d'ignorance, plus d'illusions -possibles pour elle : elle savait, elle jaugeait ; -sa tête lucide n'éprouvait aucun vertige à -contempler à la fois l'immensité du Paradis perdu -et la modestie avouée, reconnue par elle, de -l'objet qu'elle avait voulu en échange. Et comment -le tumulte des pensées chez cette femme -infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces -mots qui contiennent question et réponse et qui, -à cause de cela, font peut-être l'expression la plus -naturelle de la passion amoureuse qui veut être -satisfaite, fût-ce au prix de la plus grande duperie :</p> - -<p>« Tu m'aimes donc?… Tu m'aimes donc?… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue -aux lèvres de son amant, lui demanda :</p> - -<p>— Alors… demain, mon Jean, tu me restes?</p> - -<p>— Mais non, dit Jean-Marie : demain, tu sais -bien que je vais retrouver ces messieurs.</p> - -<p>— Alors, dit Élise, après-demain?…</p> - -<p>Jean-Marie hésita et puis dit :</p> - -<p>— Ah! fichtre, après-demain, mais non : c'est -le jour des Saulieu!…</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 11580-10-21.</p> - - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 64902 ***</div> -</body> -</html> |
