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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Jardin de Marrès - par Bérénice - -Author: Victor Snell - -Release Date: March 10, 2021 [eBook #64776] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS *** - -LE JARDIN DE MARRÈS - - Le Jardin - - de - - MARRÈS - - PAR - - BÉRÉNICE - - LIBRAIRIE OLLENDORFF - 50, Chaussée d'Antin, 50 - PARIS - - Tous droits réservés - - - - -LE JARDIN DE MARRÈS - - - - -CHAPITRE PREMIER - -D'UNE PAROLE PRONONCÉE CERTAIN JOUR DANS UN TRAMWAY - - Pensez-vous que j'eusse consenti à être compris de tout le monde? - - M. M. (Préface d'_Un homme vibre_.) - - -Comment nous nous retrouvâmes, Marrès et moi, après une séparation de -plus de dix ans et quelques jours avant la déclaration de guerre, la -chose vaut d'être contée en tête de ces pages. - -Aussi bien, par les paroles qui en furent l'occasion et par les -événements qui la suivirent, a-t-elle pour moi un caractère presque -symbolique. - -Nous étions au 5 juillet. - -J'ai remarqué que ce mois me fut toujours propice: c'est en juillet que -j'avais fait la connaissance de Marrès, alors que je n'étais encore -qu'une gosse, et en juillet encore que je l'avais revu à Aigues-Mortes -plusieurs années après. Il me semblait ainsi qu'en juillet rien ne -pouvait plus m'arriver que d'heureux. - ---J'ai gardé le culte du mois, aimais-je à lui redire... du mois que je -vous ai connu... - -Il trouvait la phrase amusante et il souriait en ramenant en arrière -d'un geste familier la belle mèche noire qu'il avait habituée à tomber -sur son front. - - -Donc, cet après-midi de juillet, vers cinq heures, je me trouvais dans -le tramway Vincennes-Louvre. J'avais été à Saint-Mandé porter quelque -secours à une pauvre femme, mère de sept enfants et dont le mari -gagnait quatre francs par jour dans je ne sais quelle usine. Il faisait -très chaud et l'air était lourd. Je me souviens que je lisais dans -l'_Écho de Bordeaux_ un article admirable de Frédéric Basson sur les -cure-dents de Napoléon et sur le Beauharnais, frère de Joséphine. - -Après avoir reçu mes six sous, le conducteur avait passé au voyageur -qui était assis en face de moi, mais un peu sur la droite. Puis, -s'adressant au voisin de celui-ci, il avait demandé: - ---Jusqu'où, monsieur? - -Alors une voix un peu lasse, mais énergique, répondit: - ---Jusqu'au bout. - -Il y avait dans ces simples mots tant de volonté concentrée, et -l'accent dont ils étaient marqués était tel que, par un phénomène -singulier, ils me parurent avoir une importance formidable, -gigantesque, et sous laquelle je me sentis écrasée. - -A ce «jusqu'au bout», simple réponse à une simple question, les -railleurs feindront de s'étonner que quelqu'un n'ait pas répliqué -par un «Déjà?» anticipé autant qu'irrévérencieux, et les sceptiques -affirmeront qu'il serait bien miraculeux que la prescience me fût venue -à cet instant des événements ultérieurs dans lesquels ces mêmes mots -devaient revêtir un sens supérieur. Je dédaignerai les railleurs, et je -dirai aux sceptiques que je n'eus pas à ce moment l'idée, moi petite, -que nous pouvions être à quelques jours de la Grande Secousse. J'avoue -au contraire que mes pensées étaient bien loin de la guerre. - -Mais cette concession faite, ou plutôt cet hommage rendu à la vérité, -je n'en maintiens que plus énergiquement mon affirmation: ces mots tout -simples m'emplirent d'un trouble inexprimable, d'une émotion confuse, -comparable à celle que j'éprouvais à Aigues-Mortes lorsque Maurice me -disait: «J'ai soif» ou: «Nous aurons de l'orage.» - -Ce fut toujours, en effet, une caractéristique des paroles de mon -ami d'avoir, outre leur signification immédiate, un sens profond qui -subsiste alors qu'elles-mêmes ont passé avec la circonstance qui les a -fait naître. - - -Chose étrange, je n'avais pas reconnu la voix de Maurice! Mais sa -parole me l'avait fait deviner. Je levai les yeux et je l'aperçus de -profil. - -A-t-on déjà remarqué que les hommes peuvent être divisés en deux -catégories: ceux qu'il faut voir de face, c'est-à-dire ceux dont -la physionomie n'a sa signification complète que lorsqu'elle est -considérée dans son plein, et ceux dont tout le caractère réside dans -le profil? Marrès est de ceux-ci. - -Je voyais donc le profil de Marrès se détacher en bistre sur le fond -clair de la vitre qui l'encadrait exactement. - -Il me parut très peu changé, et à son avantage. - -Encore une fois, ma pensée était fort loin de la guerre, mais je -fis malgré moi cette réflexion: Comme il serait bien en sergent de -chasseurs!... - -Je revenais, on s'en souvient, de Saint-Mandé-Vincennes et j'avais -rencontré là-bas quelques sous-officiers dont la vue m'avait laissée -rêveuse. - -Avant même que la réflexion eût ratifié mon geste spontané, je -m'élançai à côté de lui sur la banquette. Il eut une exclamation de -bonne surprise et me tendit joyeusement ses deux mains: - ---Ma vieille amie... - -Puis aussitôt, songeant que ce mot de vieille amie pouvait légitimement -m'offenser (dame!), avec sa délicatesse toute féminine, il ajouta: - ---Vous n'avez pas changé. - ---Bon! m'écriai-je, je faisais la même réflexion à votre sujet. - -Je vis qu'il était fort content de mon affirmation. D'un geste rapide -il assura son col, tâta sa cravate et rectifia son gilet. - -Et soudain une brève et involontaire évocation me ramena à plus de -quinze ans en arrière, dans le cher jardin d'Aigues-Mortes où, la main -dans la main, nous suivions le caprice odorant des chemins... - -Je me ressouvins de ces minutes exquises où les fleurs qu'il jetait -dans mon esprit étaient plus belles et plus parfumées que celles dont -je dépouillais le parterre pour lui en faire hommage. - -Certes, je n'ignore pas que dans le livre qui m'est consacré, il m'a -traitée en simple volatile, qu'il m'a représentée comme une gamine -sans cervelle dont l'ignorance le reposait, et mes bonnes camarades -m'ont prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma physionomie, en même -temps peut-être que celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas moins -une fortune singulière pour moi que d'avoir été l'occasion d'une œuvre -comme celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que je lui pardonnerais -le moins, c'est d'avoir tenté de me faire passer pour morte, au lieu -d'avouer carrément que j'avais levé le pied avec le petit Max. Mais -ceci est une tout autre affaire... - -Si je ne craignais d'employer une image désastreuse, je dirais que la -gloire présente de Marrès me couvre de son ombre--mais comment une -gloire aussi brillante aurait-elle une ombre? - -Au surplus, je m'égare et je dois terminer cette trop longue préface. - -Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena prendre un bock à la -brasserie Marengo. - ---J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il. - ---A cause du veau? demandai-je étourdiment. - -Il eut un haussement d'épaules: - ---Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il. - -Honteuse, je me fis toute petite et nous restâmes sans parler. Mais son -silence même, on le sait, dit toujours quelque chose... - -Et soudain il l'interrompit pour me demander: - ---Penses-tu qu'on aura la guerre? - -Je le regardai, comme si j'avais mal entendu. - -Il répéta: - ---Penses-tu qu'on aura la guerre? - -En toute occasion et venant d'un autre que lui, la question m'eût paru -absurde: et je n'ai jamais aimé à être prise pour une bécasse. - -Mais je compris que c'était sérieux, et c'est sérieusement que je -répondis: - ---Non. Et vous? - -Maurice fit alors un grand geste circulaire. Le garçon, s'imaginant -que cela signifiait: «Remettez-nous ça», se précipita pour enlever nos -bocks vides et en rapporta deux autres. - -Maurice m'expliquait son geste: - ---Le cercle se resserre, et je crois que le centre s'obscurcit... - -De quel cercle parlait-il? et comment un centre peut-il s'obscurcir, -je ne sais. Je crus discerner dans cette parole une menace grave et je -ressentis le même trouble qu'une demi-heure plus tôt, quand il avait -dit: Jusqu'au bout. - -Je le regardai. Et de nouveau il m'apparut de profil. Involontairement -je pensai à l'une des belles médailles romaines qui sont au Musée du -roi René. Mais j'étais trop troublée pour poursuivre ce parallèle -numismatique. J'avais soif de savoir, de comprendre... - -Aussi est-ce avec avidité que je bus mon bock: - ---Alors, demandai-je en m'essuyant les lèvres, vous allez rester à -Paris, en prévision des événements? - ---Cette bière est détestable, me dit-il. On voit bien que c'est de la -Munich... - -Puis, répondant à ma question: - ---Non. Je ne resterai pas à Paris. Je m'en vais en Palestine... - ---Comme Guillaume II? demandai-je étourdiment. - -Il eut une voix sifflante pour me répondre: - ---Non!... Comme Chateaubriand! - - * * * * * - -Quatre semaines après, c'était la Grande Secousse: la guerre déclarée, -et le commencement de cette période terrible et magnifique qui n'est -point encore terminée à l'heure où j'écris. - - - - -CHAPITRE II - -DE CE QUE SONT AU VRAI CES COURTES NOTES ET DE L'IMPORTANCE QU'IL SIED -DE LEUR ACCORDER. - - Ah! ces langoustes si difficiles à digérer! Combien nous en - souffrîmes, moi et Simon, dans ces longues après-midi. - - _Un Homme vibre._ Ch. II. - - -Malgré l'ordre que je me propose de leur donner, je sens bien que ces -notes vont sembler incohérentes même aux lecteurs bienveillants. - ---Pourquoi cette poule se mêle-t-elle d'écrire? demanderont certains. - -D'abord, «poule», c'est bien vite dit. Et à notre époque où tant de -chapons voudraient se faire passer pour des coqs, est-il bien certain -que «poule» soit une injure? - -Au surplus, je tiens à m'expliquer, puisqu'aussi bien je dirai du même -coup comment, à supposer qu'on m'en veuille faire l'honneur, il importe -de lire cet essai. - - -J'étais en Bretagne au moment où l'ordre de mobilisation générale fut -donné. Je me ressouvins aussitôt de notre conversation de la brasserie -Marengo: - ---Comme _il_ avait vu juste! m'écriai-je. - -Mais j'étais seule, et personne ne me demanda de qui je parlais. - -Je ne pus rentrer à Paris que cinq jours après, et tout aussitôt une -pensée me traversa l'esprit: - -Je le connais: il s'est engagé... J'en suis sûre!... On n'aura pas pu -le retenir... - -N'écoutant pour ainsi dire que mon manque de courage, je sautai dans un -taxi-auto et je me fis conduire chez lui. - ---Monsieur est déjà parti? demandai-je au valet de chambre, pressentant -la réponse. Dites-moi la vérité... toute la vérité... - ---Parti pour où? demanda ce stupide mercenaire. - -Je le bousculai, car une porte s'était ouverte et, dans l'encadrement, -j'avais vu Marrès qui venait à moi la main tendue: - ---Ah!... cher Maître!... Je craignais d'arriver trop tard!... - -Il me rassura en me tapotant paternellement la joue. Ordinairement je -déteste ce geste auquel sont trop enclins les vieux messieurs. Mais je -le laissai faire parce que, dans ma hâte à accourir, j'avais oublié de -mettre de la poudre. - ---Je suis si contente, m'écriai-je, si contente... Au moins je vous -aurai revu avant... - ---Avant quoi?... - -J'eus ce petit frisson spécial qu'on a dans la colonne vertébrale quand -on s'aperçoit qu'on a commis la forte gaffe. Toutefois il était trop -tard pour reculer. Et c'est en bafouillant que je tentai d'expliquer: - ---J'avais cru... vous comprenez... mais c'est bien sûr que... vous -rendrez beaucoup plus de services... D'ailleurs, chacun à sa place... -Seulement, je vais vous dire, je pensais... à ce bon Déroulède... - ---Déroulède!... Ah! Déroulède!... - -Maurice releva sa mèche, d'un geste prompt, et, me conduisant à un -petit fauteuil, bien en face de sa table de travail, il me fit asseoir: - ---Je te remercie d'avoir évoqué ce nom, me dit-il. Car il contient, si -je puis dire, toute la réponse que j'ai à faire à ta question... Car -je te comprends bien, petite: tu t'étonnes de me voir ici, et tu te -dis que Déroulède fût déjà parti... Je ne le nie point. Mais considère -ceci: en partant, Déroulède m'eût laissé pour lui succéder, tandis que -moi partant, qui donc me succéderait?... As-tu songé à cela? - -C'était péremptoire en effet, et je fus toute honteuse de n'y avoir pas -pensé. - -Je sautai au cou de mon maître en lui demandant pardon. Il se montra -indulgent: - ---Tu vois, gamine? un peu de réflexion et tu n'aurais pas commis cette -faute contre la justice et contre Moi... - -J'eus un silence pour lui dire toute ma pensée. Il me remercia du -regard. Puis, dans un soupir de regret et de résignation, il conclut: - ---Il faut bien, comprends-tu, qu'il y en ait qui restent... - -Cette nouvelle parole, si juste, si profonde fut, je puis le dire, le -point de départ de ce petit cahier. Il me sembla désolant que cette -parole pût être perdue pour la pensée française, et je me sentis toute -pleine du besoin généreux de la répandre. - -Or, si je cédais à ce plaisir, pourquoi donc l'offrir isolément aux -méditations reconnaissantes de mes amis? Puisque le bienheureux hasard -d'une rencontre en tramway m'avait fait retrouver mon ami, puisque -j'allais désormais profiter de ses leçons, pourquoi eussé-je gardé pour -moi toute seule les fleurs qu'il allait me permettre de cueillir en son -jardin? - -L'idée n'était-elle pas séduisante d'en faire un bouquet pour l'offrir -au contraire à mes contemporains? - -Les brèves notes qui suivent sont nées de cette idée. Si on daigne les -lire, qu'on veuille bien ne les prendre que pour ce qu'elles sont: -tout le monde ne peut pas être Eckermann s'entretenant avec Gœthe, ni -Marrès lui-même avec Renan ou le général Boulanger. - -Qu'on néglige donc ce qui est de moi pour ne s'arrêter qu'à ce qui est -de Lui. - - - - -CHAPITRE III - -AFIN QUE SOIT LIQUIDÉE UNE FOIS POUR TOUTES LA QUESTION DE LA «RACINE» - - Cette petite Bérénice me sert à étudier la psychologie. - - _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VIII. - - -Encore un mot, cependant. Et qui servira d'introduction à une utile -parenthèse. - -Marrès m'a toujours représentée comme un petit animal curieux, -sensible, mais sans importance, et dont il aimait à faire fonctionner -l'âme simple comme il l'eût fait des rouages d'un lapin mécanique. -Il a dit de moi ce qu'il a voulu et je ne proteste point. Mais si -je lui fus jadis un amusant sujet d'études, mon bon Maître ne se -doute pas que fort souvent je l'ai comme on dit «fait poser», et -que c'est lui qui, au rebours, en était un pour moi! Messieurs les -«psychologues» regardent les autres sans se rendre compte qu'ils sont -regardés eux-mêmes, et rien ne me semblait plus drôle, à moi, petite -femme ignorante, que quand Marrès croyait «se pencher sur mon âme» et -employait avec Simon de grands mots abstraits pour m'épater. - -On sait l'admiration déférente que j'ai pour Maurice et le respect que -je professe pour son talent, mais ils ne m'empêchaient point, de temps -en temps, de le faire, comme on dit, «monter à l'arbre». - -Oh! comme il y montait bien! Et comme alors mon petit carnet -s'enrichissait de notations pittoresques autant que maladroites, et de -caricatures innocentes! - -Quand il me surprenait dans quelque coin en train d'écrire, Marrès -se moquait, en abusant contre moi d'une supériorité que je suis la -première à proclamer, mais de laquelle j'aurais voulu le voir moins sûr -lui-même, et dont la conscience évidente qu'il en avait ne laissait -pas, parfois, d'être assez agaçante: - ---Ah! ah! raillait-il, Madame fait son article?... Et dans quel journal -paraîtra-t-il, cet article?... - -Un article! Un article!... Il y a des gens qui, lorsqu'ils prononcent -ce mot-là, semblent en avoir plein la bouche. Comme si un article -était une chose si difficile et si importante! J'en ferais, moi, des -articles, si on voulait. Ce ne sont pas les idées qui me manquent... -Sans doute, il y a l'orthographe: mais, comme dit René Bazin, les typos -et les correcteurs sont là pour la mettre! Quant au style... Est-ce que -M. Henry Bordeaux en a? Alors... - -Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon Maître que, disais-je, je -m'amusais parfois à taquiner. La chose était facile: il me suffisait -lorsque je le voulais, de faire allusion à ses origines auvergnates... -Et si je touche incidemment à ce sujet, ce n'est point par goût -pour les digressions, mais dans le but, au contraire, de fixer -définitivement un point important. - -Certain jour qu'il était d'assez méchante humeur--à cause d'un de ces -sacrés homards qui ne voulait pas passer--il m'avait dit: - ---Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate! - -Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre appeler dérisoirement -«Auvergnate» par quelqu'un dont le père est de Saint-Flour, cela me -parut intolérable! - -Je répliquai donc hargneusement: - ---Auvergnate? C'est bien mieux vous... - -A peine avais-je proféré cette insolence que je la regrettai. Je vis -une flamme passer dans son regard: - ---Petite, me dit-il sur un ton de fraternel mais ferme reproche, je -vais t'expliquer... Il se peut que ma famille soit Auvergnate. Et même, -puisque René Gillouin l'a dit, je veux bien l'admettre... Mais moi, je -suis Lorrain... comme un autre, par exemple, serait militaire. - ---Par profession? - ---Non, petite, par vocation!... Je suis «devenu» Lorrain, comprends-tu? -J'ai connu un homme que ses malheurs avaient rendu Polonais. De même, -suis-je devenu, moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts soutenus. -Et plus j'ai eu de mal à acquérir cette qualité, moins on a de raison -de me la contester... - ---Mais... à ce compte, vous eussiez pu aussi bien devenir Breton... - ---Il y avait déjà Botrel... - ---Je n'y pensais pas... - ---Il y a des déracinés... Moi, je suis, si tu veux bien, un -«enraciné»... - ---Oui... Mais quand vous dites: «Mes pères» s'agit-il de vos pères -auvergnats ou des autres?... - ---Tiens, va-t'en, tu es trop bête!... me dit-il. - -Il était vexé, et je crus voir s'élever entre nous le nuage noir d'un -dissentiment auquel ma folle imagination donna aussitôt forme d'un -bougnat marchand de marrons... - - -Depuis, je me suis cent fois remémoré cet entretien, et j'ai connu -combien j'avais été sotte et combien Maurice avait été profond. J'ai -cru devoir le relater ici, bien qu'il remonte à près de quinze ans, par -esprit de contrition d'abord, et surtout pour fixer définitivement ce -point si opiniâtrement controversé par la malignité contemporaine: Oui, -Marrès est Lorrain, et il le sait mieux que personne, puisque c'est -lui-même qui s'est choisi cette carrière. - - - - -CHAPITRE IV - -D'UN NOM JETÉ DANS LA CONVERSATION - - Attention! m'écriai-je, car il me semble que je vais avoir une idée!... - - _Un Homme vibre._ Ch. I. - - A peine en étions-nous aux hors-d'œuvre que je commis l'impertinence - d'employer des termes abstraits. - - _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VIII. - - -Ce n'est pas pour évoquer des souvenirs anciens que j'ai ouvert -ce cahier. Ce que je veux brièvement relater, ce sont les points -importants de nos entretiens pendant la guerre. Ce que je désire -c'est parcourir à nouveau, en compagnie de mes lecteurs, les allées -exquisement fleuries du jardin délicieux de mon grand ami. - - -Dès la seconde visite que je fis à mon Maître, nous nous retrouvâmes -sur le pied de la chère intimité d'autrefois. Il ne se penchait plus -sur mon âme, mais me permettait de m'incliner vers la sienne. Et -c'était très bon et très réconfortant. - -Par ce qui suit, on jugera de la familiarité charmante qui s'était -établie entre nous. - -Un matin, comme j'arrivai chez lui, je me permis de dire un peu -étourdiment: - ---Devinez, cher Maître, comment on vous appelle dans une feuille que je -lisais tout à l'heure en métro?... Je me hâte de vous dire que c'est -stupide.... - ---Alors, comment veux-tu que je devine?... - ---En effet, vous ne pouvez pas... Mais je ne sais si j'ose... - ---Dis toujours. - ---Eh bien, on vous appelle «Guère-à-la-Guerre». C'est idiot? - ---Mais non... Cela prouve que ces gens-là ne comprennent pas mon rôle. -Voilà tout. - -Il répéta en secouant la tête: - ---Ils ne comprennent pas mon rôle. - -D'un geste énergique il releva la mèche noire qui ombrage son front. - -Malgré moi je songeai à l'ironie tout accidentelle de ces mots: «la -mèche sur le front» appliqués au cas particulier. Involontairement je -dus avoir un sourire, car mon bon Maître me rudoya quelque peu: - ---Ah! ah!... tu ris? Comme les autres?... Petite dinde, va!... - -Très évidemment il se méprenait. Mais le moyen de lui expliquer que si -j'avais souri ce n'était point de l'évocation qu'il avait faite de son -rôle, et que seule «la mèche sur le front» en était cause? - -Il reprit: - ---On se trompe sur moi dans les deux sens, et on colporte à mon sujet -des balivernes qui me font le plus grand tort. J'ai à me défendre de -certains de mes amis autant que de mes ennemis. Un de ces journalistes -qui, selon la forte expression de Mürger, voudraient «se fourrer -dans mes poches pour arriver en même temps que moi au débarcadère de -la renommée» et qui ne reculent devant aucune flatterie, un de ces -journalistes a imprimé ceci: «Nous ne nions pas l'intervention de -sainte Geneviève dans la défense de Paris, mais qui donc affirmerait -que sans Marrès la victoire de la Marne eût été possible?» - ---Mais, c'est la vérité! m'écriai-je. Sans vous... - -Je vis que cette explosion de ma sincérité lui faisait plaisir. Il me -remercia d'un geste de la main, et modestement: - ---Mieux que personne je sais quelle est ma part dans le triomphe de -la Marne, mais _il ne faut pas le dire_... Je veux que mon rôle soit -compris de tous en étant à lui-même sa propre explication!... - -Puis, répondant à sa pensée intérieure, il reprit: - ---Parbleu, tout comme un autre, j'aurais rêvé, moi aussi, de m'élancer -à l'assaut, à la tête de mes braves alpins... - ---Ah! fis-je. Ç'aurait été des alpins?... - ---Des alpins ou des chasseurs... De m'élancer à l'assaut, disais-je, -à la tête de mes poilus... Mais, j'ai su comprendre les nécessités -supérieures. Tu n'es pas sans avoir entendu parler de l'utilisation -rationnelle de toutes les forces de la nation... C'est ce que les -Anglais expriment par: «The right man in the...» - ---Sans doute, mais si de Mun avait vécu?... - -Mon bon Maître leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de -ma bêtise. Puis il ajouta (sans répondre cependant à ma question): - ---Je t'aurais fait lire mon article de demain si tu étais venue plus -tôt... - ---J'ai été retardée par ma blanchisseuse. Et puis je n'ai trouvé qu'un -méchant fiacre..., un cheval impossible... et un Collignon... - -J'eus la perception très nette que ce nom de Collignon sonnait -désagréablement à l'oreille de mon Maître. Il déteste les frivolités, -et j'ai trop souvent le tort de me laisser entraîner à parler mon argot -de jadis. Et bien sûr que «Collignon» n'est pas un mot à employer dans -un milieu académique. Toutefois cette incorrection légère ne méritait -pas certainement le coup d'œil dont Marrès me foudroya. - -Car aucun doute n'était possible: sans le vouloir j'avais offensé mon -Maître! il ne dissimula pas: - ---J'ai à travailler. Va-t'en... - -Il n'y avait qu'à obéir, et je m'en fus. - -Dans le métro, il y avait un amour de petit sous-officier blond qui, -je crois, essaya de me faire du pied, mais j'y fis à peine attention, -obsédée que j'étais par cette angoissante question: pourquoi ce nom de -Collignon a-t-il si fort indisposé mon Maître? - -Plus tard, en réponse à une question timide que je fis, on m'apprit -qu'une des plus belles figures qui aient traversé l'histoire de cette -guerre répondait précisément à ce nom: il s'agit d'un homme de haute -situation mondaine et de fortune qui, à cinquante-huit ans, s'était -engagé volontairement et avait trouvé la mort glorieuse après quelques -mois de campagne... - -Comme on le pense, cet éclaircissement ne dissipa point mon trouble, et -aujourd'hui encore je ne m'explique pas l'attitude singulière de mon -Maître. - -Marrès s'est-il trompé sur mon intention? Je l'ignore, et, sans -doute, ne se souvient-il plus de l'incident dont il sourira avec son -indulgence coutumière à mon endroit. - - - - -CHAPITRE V - -UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE - - Simon s'écarta un moment derrière une haie et je fus horriblement - jaloux de lui: car tous nos laxatifs demeuraient impuissants. - - _Un Homme vibre._ Ch. 1. - - -Il faut relire la phrase qu'avec un pieux respect j'ai épinglée comme -épigraphe à ce bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme, -qui montre qu'on peut dire les choses les plus délicates à condition de -vouloir bien se donner la peine de choisir ses termes. Ensuite, elle -est comme une lumière volontairement projetée par mon Maître sur son -œuvre! - -Tout le monde se souvient de cet admirable premier chapitre de _Un -homme vibre_ de quoi elle est extraite: l'auteur expose que son ami -Simon et lui sont allés passer ensemble les mois d'été à Jersey; ils -mangent de ces homards qu'ils trouvent «de digestion si lente» et ils -absorbent force thé pour combattre l'âpre dyspepsie. - -Il semblerait que cette situation soit entachée de mesquine vulgarité? -Elle a, au contraire, une ampleur philosophique admirable! Elle résume -et synthétise en effet de façon saisissante la dépendance étroite en -laquelle peuvent être la psychologie et la physiologie d'un individu -donné. - -Les «digestions difficiles» de Marrès et de son ami Simon au bord de -l'Océan ne sont point un symbole: elles sont une réalité de fait dont -il importe de tirer l'enseignement. Le homard est échauffant, c'est -connu... Aussi quelle joie lorsque Simon, premier libéré des suites du -déjeuner, trouve en lui-même un motif suffisant de s'éloigner derrière -une haie. Son ami alors le félicite _en l'enviant_. - -Mesure-t-on la délicatesse apportée par notre auteur en--dirais-je--la -matière? - -D'autres eussent fait de maladroites allusions à de prosaïques Janos -(d'ailleurs boches) ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été d'une -trivialité inconciliable avec la noblesse du sujet. - -Le grand mérite d'une phrase semblable émanant d'un penseur comme -lui, c'est de souligner ainsi qu'il sied l'importance des fonctions -digestives dans la vie sociale. - -La révolution anglaise, on le sait, est moins due aux calculs ambitieux -de Cromwell qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie. Supposez Napoléon -dyspeptique: du même coup vous supprimez la campagne d'Italie et il -n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que mon bon Maître aimait tant -avant d'avoir reconnu qu'il était plus expédient de le détester, était -gastralgique, c'est certain: et c'est l'explication des _Promenades -d'un Solitaire_ et des _Lettres de la Montagne_ d'un individualisme -si agressif. De même, _Un Homme vibre_ et _Sous l'œil des Tartares_ -n'existent, si je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate -de soude et aux lithinés Gustin. Une meilleure digestion ou une -pharmacopée fâcheusement opérante eussent pu nous priver de ces œuvres -étonnantes. - -Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela signifie aussi: mon suc -gastrique. - -Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les trois fondements vrais de -l'intellectualisme supérieur et intégral! - -Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter derrière une haie, avoue -qu'il l'_envie_, ce n'est pas seulement l'expression d'un état -physiologique: c'est en même temps une aspiration éperdue vers l'idéal. - -Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien entendre l'œuvre -marrésienne. - -Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux de tromper la -malignité des digestions...»; et quand il dit: «Et la viande, surtout, -me faisait horreur», soyez assuré que ce ne sont point là des détails -destinés par vanité à de futurs biographes, mais que ces phrases -constituent une nécessaire introduction à l'étude de son œuvre propre. - -Il n'est pas jusqu'à cette admirable remarque: «D'ailleurs, nos -néo-catholiques ne sont que des esprits vagues auxquels il ne -convient pas de prêter plus d'importance qu'à la tasse de thé où -ils se noieront» qui ne soit le reflet et la conséquence de l'état -physiologique spécial de mon ami, dans lequel toute notion se lie à une -situation gastrologique donnée ou au geste qui peut la déterminer. - - -... Au milieu de la route qu'ils veulent bien parcourir avec -moi, j'ai pensé devoir proposer à mes lecteurs cette «station» -psychophysiologique que je me suis imposée à moi-même--comme une sorte -de repos nécessaire avant la marche et de coup d'œil jeté sur la carte -avant de poursuivre l'inspection. - -Si donc, faisant allusion à son attitude militaire, ses détracteurs -habituels expriment volontiers cette idée que «Marrès manque -d'estomac», il faut leur répondre qu'ils ont raison plus même qu'ils -ne le croient, et que c'est précisément l'explication de ce qu'ils -s'inquiètent obscurément de ne pas comprendre. - - - - -CHAPITRE VI - -D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT PARAITRE, MAIS A TORT, -SINGULIÈREMENT ROMPUS. - - Je M'aime trop pour manquer une occasion de M'être agréable. - - _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VII. - - ---J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me dit un jour le Maître, en -prévenant une question qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui donc eût -tenu ma plume? Je n'entends pas revenir sur une discussion vingt fois -rouverte... - ---Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais close? - ---Tes interruptions, Bérénice, sont celles d'une oie... - ---D'une... - ---Ne te fâche pas, petite: j'entends par là qu'elles sont oiseuses... -Je te disais donc que, m'appliquant à moi-même une sorte de loi Dalbiez -morale et purement volontaire, j'aurais pu, pour mettre mes actes en -concordance avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée... et devenir ainsi -une sorte de La Tour... - ---D'Auvergne? - ---Encore ton Auvergne?... Une sorte de La Tour de Lorraine! Mais la -condition première pour une notoriété de ce genre est d'être mort: or, -je te le demande, petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à pareille -extrémité? Je ne m'appartiens pas!... Tu sais qu'on a joué _Bolette -Caudoche_ au Français... - ---Ah! oui... la reprise des affaires... - ---Ça marche très bien, et nous n'arrêterons qu'en plein succès... pour -reprendre en automne. Je t'inviterai au souper de douzième... Eh bien, -ne penses-tu pas que _Bolette_ représentée dans chaque ville de France -par des troupes fraîches et bien exercées... je veux dire par des -tournées de passage, ne soit de nature à entretenir dans le pays ce -qu'on appelle si justement le cœur au ventre? - ---Évidemment... - ---Eh bien, petite, comprends ce que je vais te dire: _Je suis l'homme -que m'a fait mon succès_ et je suis prisonnier de ce succès. Si -je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut que je sois, on ne me -reconnaîtrait plus. C'est en cela que j'avais raison de te dire que je -ne m'appartiens pas... L'engagement que j'ai contracté pour la durée de -la guerre... - ---Non? interrompis-je. Pas de blagues?... - ---... L'engagement que j'ai contracté à l'égard de moi-même est -formel et péremptoire... Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre jour -à l'Académie, tout seul... tout seul... C'est là que j'ai composé la -«_Prière sous la Coupole_»... - ---Je croyais qu'elle était de Renan?... - ---Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai plus... C'est là que j'ai -composé la «_Prière sous la Coupole_» et je vais te la lire... - -Et je murmurai: - ---_Prière que je fis sous la coupole quand je fus arrivé..._ - -A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire cette citation parodique. -C'est par Marrès lui-même que je connaissais ce titre célèbre et je -confesse que--comme tant de gens!--j'avais trop entendu parler de la -_Prière sur l'Acropole_ pour songer à la lire jamais. - -Mais mon Maître, dont la bienveillance pour moi était écrasante, -interpréta ma parole comme la manifestation du désir de ne pas entendre -sa lecture. - ---Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant la peine que je venais -peut-être de lui causer. Mais avant que tu ne me quittes aujourd'hui, -et pour clore cet entretien, je veux protester devant toi contre cette -sorte de déconsidération dont certains pamphlétaires, d'ailleurs -méprisables, tentent de frapper ceux qui luttent comme moi sur ce que -j'appellerai le _front intérieur_... - -J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit, comme s'approuvant -lui-même: - ---Oui, c'est bien cela: le front intérieur... dont l'_Écho de Bordeaux_ -m'a constitué en quelque sorte le généralissime. Penses-tu, Bérénice, -que ce soit une mince affaire que de tenir en haleine nos troupes -civiles et de les ravitailler moralement? Ignore-t-on que chaque jour -Basson, Pichepin et d'autres poilus... - ---De quel régiment? - ---De ma compagnie... L'Académie, tu devrais le savoir, est une -Compagnie... Chaque jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils -de guerre... Nous préparons, si je puis dire, les possibilités -intellectuelles de la victoire. A l'extérieur comme à l'intérieur. -Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait fait M. Delcassé dans -les Balkans si nous ne l'avions entouré de nos conseils et constamment -soutenu de notre approbation? - ---Je me le demande... - ---C'est un grand tourment, Bérénice, que la recherche de la vérité... -Non pas de la simple vérité matérielle, mais de la vérité utile au -peuple que nous avons mission de diriger. Lorsque le _Matin_ annonça -que les Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de Berlin--ce dont on -le blâma beaucoup dans la suite--j'estime qu'il formulait là une idée -très soutenable, nécessaire, indépendamment du fait même qui pouvait -être controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible: il y a la vérité -essentielle. Lorsque j'étais boulangiste... - ---Hélas! - ---Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en rougis point... Et d'ailleurs -c'était sous le pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais boulangiste -et que, pour mieux entrer au Parlement, je me présentais comme -antiparlementaire aux électeurs de Lunéville, je caressais déjà le -projet de forger une âme à la nation... Tu entends, Bérénice?... -De forger une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume... Tu -m'écoutes, Bérénice?... - -Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec avidité. Seulement, on ne -se refait pas, et mes amis connaissent bien cette manie que j'ai de -fredonner, même dans les cas les plus sérieux, et en raison même, -pourrais-je dire, de l'attention que je porte aux choses... - -Aussi est-ce sans la moindre intention ironique, et comme -mécaniquement, du fait d'une association d'idées légitime autant -qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer ce rôle magnifique de -forgeron de vérités sur une enclume nouvelle, je m'étais mise, cédant à -mon démon familier, à sifflotter entre mes dents: - - C'est pour la paix que mon marteau travaille... - -Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre lorsque je me rendis compte -de l'impair que je venais de commettre. - -Il y eut un petit silence angoissant, puis mon Maître, me regardant -dans le blanc des yeux, prononça en se citant lui-même: - ---«La vulgarité ne m'atteint pas, car je couvre le scandaleux murmure -qui monte des autres vers moi par des airs variés, que mon âme me -fournit à volonté». - -Nous nous quittâmes alors sur un mot bref. - - - - -CHAPITRE VII - -DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ DE CUEILLIR - - Lorsqu'un homme excelle dans l'art de penser à quoi servirait-il en - voulant se mêler d'agir? - - _Tout amour sauf contre la licence._ 2. - - -Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion d'autrui, je vis bien que -le désir subsistait en Maurice de s'expliquer sur les divers points où -s'était si brutalement déconcertée ma logique trop terre-à-terre de -petite femme ignorante: - ---Aux heures tragiques que nous vivons, me disais-je, il n'y a que deux -attitudes possibles: se battre--ou admirer! Mais qui donc accepterait -de sembler admettre à son profit une définition de ce genre: «La -guerre, c'est la mort des autres.»? - -Bien vite pourtant je m'étais rendu compte de ma sottise. Et gagnée -tout entière à sa philosophie qu'avant même de l'avoir comprise et -malgré l'apparence je sentais bien être une philosophie _de sacrifice_, -j'étais heureuse de lui fournir occasion d'en disserter avec cet -abandon généreux qu'il me témoigna toujours et dont je suis si -légitimement fière. - -Avec prévenance, je provoquais ses réponses énergiques et péremptoires, -et le spectacle du merveilleux parterre intellectuel aux allées -rectilignes, bordées des fleurs précieuses de son esprit, effaçait peu -à peu dans mon cœur le souvenir charmant et endolori de mon pauvre -jardinet d'Aigues-Mortes... - -Croyant aller au-devant d'une réponse qu'il désirait me faire, je posai -un matin à mon Maître une question: - ---Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous de ceux qui, aux heures -troubles où von Kluck menaça Paris, délaissèrent la capitale et -s'enfuirent à Bordeaux? - ---De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement un des termes que je -venais d'employer, de ceux qui s'en furent à Bordeaux?... Non, je n'en -étais pas... - ---Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien... J'en étais sûre.... - ---Je n'en étais pas parce que... j'étais parti avant eux... - -Je dus montrer à Maurice une mine fort désappointée, car aussitôt il me -prit le menton: - ---Attends, dit-il. Ne te hâte point... - -En détachant chaque mot, en parlant, je le compris bien, beaucoup -moins pour moi-même que pour ceux auxquels je pouvais être appelée à -rapporter ses paroles, il déclara: - ---J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à ce moment l'exemple fût -donné. Ne pas m'y résoudre eût été infliger au gouvernement une sorte -de désaveu qui ne pouvait pas être dans mon intention et que l'union -sacrée m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant quelques mois -Bordelais, j'étais un des chefs reconnus; il fallait donc que je les -précédasse, à la manière d'un officier d'intendance intellectuelle... -C'est donc de façon raisonnée, volontaire que je pris part à ce -mouvement stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs quelque -jour dans son détail. - ---Ce sera une belle page à ajouter à la série des «Romans de l'Énergie -nationale». - ---Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car, encore qu'il y puisse -paraître, je n'ai rien renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de -l'exacerbation des sentiments personnels, peut naître l'esprit de -dévouement et de sacrifice, et comment de ce qui fut un bréviaire -d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des leçons de patriotisme, tu -le comprendras plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère, des -articles et des livres pour fixer ce point... - ---Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même? - ---Parce qu'assurément, et quoi que tu en penses, je le ferais moins -bien que d'autres le pourront faire. Je t'ai montré déjà que les -hommes comme moi doivent être avant tout les champions des idées qu'on -découvre en leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront extraire de -mes livres vingt textes, cent textes contraires à mon attitude présente -et les placer en épigraphes à je ne sais quelles libelles; qu'est-ce -que cela prouverait contre l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami -Simon... - ---De l'_Echo de Bordeaux?_ - ---Mais non!... Mon ami Simon qui nous invita à dîner (souviens-toi...) -aux Champs Élysées... J'ai conté dans le _Parterre_ comment, -exaspéré par les raisonnements qu'il tenait certain soir, je commis -l'inconvenance de m'exprimer dès le potage en termes abstraits... - ---Eh bien? - ---Eh bien, mon ami Simon, qui s'y montrait rétif, a fini par fort bien -comprendre l'indépendance nécessaire de l'acte et du propos... - ---Il est à la guerre? - ---Non!... D'ailleurs, que ferait Simon aux tranchées? Tel que je le -connais, il serait mort au bout de trois mois... - ---On peut toujours se faire tuer au bout du premier? - ---Ah! Bérénice, voilà une belle parole! Tu ne t'en rends peut-être pas -compte toi-même, mais c'est une belle, une noble parole! Et combien -elle est vraie! Comme elle résume tout le patriotisme agissant qui doit -être le nôtre. Il faudra... - ---Quoi donc? Vous engager?... - ---Il faudra... que je la mette dans un de mes prochains articles... - ---Ah! ça c'est gentil!... - ---Voyez-vous la petite vaniteuse! Comme elle est prompte à -s'enorgueillir!... Mais tout doux, Bérénice. Cette parole qui est -parfaite au point de vue relatif et que je ne saurais trop exalter -comme précepte militaire, ne peut pas être prise comme règle générale -et ne vaut rien appliquée à ce que j'appelle le régime de l'intérieur. -Philosophiquement et matériellement, le trépas des héros ne prend sa -signification que par rapport à ceux qui subsistent. La formule: «Je -meurs pour ma patrie» n'existe qu'en fonction de cette autre: «Je -demeure pour mon pays.» Ainsi s'explique et prend son sens supérieur la -division des citoyens en combattants et non-combattants... - ---Évidemment. Le tout est d'être du bon côté? - ---Je n'ai pas dit cela... Mais bien certainement si tous les -Lacédémoniens étaient morts aux Thermopyles, ils eussent ainsi causé le -plus grave tort à la mémoire de Léonidas dont le sacrifice devenait, -dès lors, inutile. De même pour notre d'Assas. Lorsqu'il jeta son cri -sublime: «A moi, Lorraine!», il... - ---Pardon! Ne fût-ce pas: «A moi, Auvergne»? Il me semblait qu'à -l'école... - -Maurice parut frappé de ma remarque. Il hésita un instant, jeta un coup -d'œil à son propre portrait accroché au fond de la pièce, et comme s'il -y eût puisé l'inspiration et l'approbation de son propos, il répliqua -délicieusement: - ---Autrefois, peut-être... Mais _plus maintenant_!... - - -Tel était le ton général, tour à tour sévère ou plaisant, grave ou -familier, de nos entretiens. - -Je m'excuse de rapporter, avec une exactitude qui peut paraître -immodeste, mes paroles propres et mes observations, mais l'ombre -n'est-elle pas nécessaire à la lumière qui doit triompher d'elle? - -On remarquera que toujours, sous une forme ou sous une autre, revenait -entre nous la question de l'apparente contradiction entre les actes -de Marrès et ses paroles écrites. Et on voit avec quelle facilité -péremptoire il triomphait des objections que, le plus souvent par -complaisance et pour lui donner occasion de les réfuter, je prenais la -liberté de lui opposer. - - - - -CHAPITRE VIII - -DE QUELQUES REMARQUES SUR LE STYLE ET LA QUESTION D'ARGENT - - Chercher une position sociale?... Bon pour tous nos «Jérôme Paturot» - cela!. - - Préface d'_Un Homme vibre_. - - -Je n'avais pas vu Maurice depuis plus de trois semaines, lorsqu'un -matin j'eus la joyeuse surprise de recevoir sa visite. - -Il me parut en santé parfaite. - ---J'ai été au front... me dit-il. - -J'eus envie de m'écrier: «Ah! je le savais bien!...» Mais l'expérience -m'avait rendue circonspecte. Et je vis que j'avais bien fait de me -contraindre, car il ajouta: - ---Oui... Avec un conseiller d'État de mes amis, en automobile... -Notre excursion a été très réussie. On m'a photographié pour -l'_Illustration_... Il y avait des croix sur le côté... ça fera très -bien... Ensuite nous avons eu un déjeuner très chic avec le général. -Nous avons bu à la victoire et j'ai prononcé un discours... Tout cela -était très triste, mais je crois que les photographies seront bonnes... -Il y en aura aussi pour les _Annales_ et pour _Je sais tout_... Mais -je viens te chercher pour déjeuner. Que faisais-tu? Ma parole, tu -écrivais?... - -Il se pencha sur la page commencée et lut cette phrase écrite de ma -main: - -«Soldats, nous montrerons aux gens simples, la stupidité de la plupart -d'entre vous...» - ---Qu'est-ce que ces sottises? tonna-t-il. Où as-tu trouvé cela? - -J'étais abasourdie, et c'est en tremblant que je répondis: - ---Mais... c'est... dans votre livre... _Sous l'Œil des Tartares_... -dans la préface de l'édition de 1911... Alors j'ai pensé... - -Je vis bien qu'il ne me croyait pas, et je crus devoir préciser: - ---Oui, oui, c'est dans les _Tartares_... D'ailleurs tenez... - -Je ne fis qu'un bond à ma bibliothèque--ma bibliothèque si petite et -si pauvre, mais si grande et si riche, puisqu'elle contient tous les -«Marrès», y compris les brochures. Je saisis _Sous l'Œil des Tartares_ -et le lui apportai triomphante: - ---Là... voyez... page 37... dans le préambule... intitulé «Examen». - -Et je relus: - -«La stupidité de la plupart d'entre vous...» Ah! vous ne mettez pas de -mitaines pour parler aux soldats et aux magistrats, aux moralistes et -aux éducateurs!... Et cette phrase qui suit immédiatement: - -«Ne vous flattez pas que nous prenions au sérieux ces fameux devoirs -dont vous parlez, et ces sentiments qui ne vous ont jamais rien -coûté...» - -J'avais lu tout d'un trait et j'étais tout essoufflée. Je remarquai -néanmoins: - ---Comme vous avez raison!... Jamais il ne faut manquer au devoir de -dénoncer les hypocrites!... - -Marrès ne répondit pas. Avec ces gestes un peu «en dedans» qui lui -sont particuliers et que j'aime tant, il avait pris le volume--son -volume--et, avec une modestie et un détachement rares, il vérifiait -la date d'impression, 1911, tout comme s'il n'eût pas été l'auteur. -Il relut aussi les deux phrases, et parut plongé dans un abîme de -réflexions. - -Un instant je craignis qu'il n'eût l'idée que j'avais noté -plus spécialement ce passage dans une intention ironique ou de -contradiction. Or, si je m'amuse parfois à le «mener en bateau» (comme -il dit plaisamment), je ne redoute rien tant que de faire de la peine à -mon Maître. - -Je fus donc toute contente lorsque, sa méditation terminée, Maurice -releva la tête et, suivant son propos intérieur, me dit: - ---Elles seront très bien, tu verras... - ---Qui donc? - ---Les photos... pour le _Journal Illustré_ et pour le _Miroir_... Il y -en a une avec l'évêque à côté de moi, le champ de bataille derrière... -Je pense que ce sera très impressionnant... - -Après un petit silence il ajouta: - ---Tu penses bien que, personnellement, je n'en ai pas souci... Mais -c'est très important pour la propagande de nos idées. Le peuple est -ainsi fait, je n'y puis rien... Et maintenant, allons déjeuner... - - -Ce fut véritablement exquis, et dussé-je parvenir à l'âge de Mme Gyp -elle-même, je crois que je me souviendrai toujours de ce délicieux -repas. Je dis délicieux, non point certes à cause du menu, mais en -raison des choses rares qu'il me fut donné d'entendre--et de cette -intimité renaissante dont le charme pénétrant me reportait à tant -d'années en arrière. - -Marrès mange du bout des dents, et prudemment. Chez lui, ce sont -les incisives qui fonctionnent. Il doit, je pense, se méfier de ses -molaires. Mais parce que sa mastication est lente et qu'il a petit -appétit, il cause volontiers--et il est étincelant. - -Ce jour-là il fut particulièrement en verve. - -A propos d'un conte de Mme Lucie-Delarue-Mardrus paru le matin même -dans un journal, il eut des mots qui furent pour moi le régal le plus -délicat. Je ne me souviens ni de l'alose grillée, ni de la selle -d'agneau, ni des pointes d'asperges Lucullus, ni surtout des pêches -Melba auxquelles je fis honneur en face de mon Maître, mais je me -souviens de ses remarques finement épicées que je dégustai avec un -plaisir inexprimable. - -Je pourrais les redire ici, mais je ne veux point être accusée de -malveillance et préfère relater un incident amusant dont fut marquée -notre causerie. - -Laissant là Mme Delarue-Mardrus, nous en étions venus, en opposant tout -naturellement les contraires, à parler du bon style: - ---Ce qu'on ne sait pas comprendre, me dit-il, c'est que la première -correction du style français réside dans la clarté. La grammaire ne -vient qu'après. Ainsi, les bulletins de Cherfils dans l'_Echo de -Bordeaux_... Quantité de gens en font des gorges chaudes et l'appellent -l'Alphonse Allais de la critique militaire... Je n'irai pas jusqu'à -dire que ce sont de mauvais Français, mais je puis affirmer et -j'affirme qu'ils n'y entendent rien! Patience d'ailleurs... Cherfils -sera de l'Académie, et le jour de sa réception je t'assure que les -rieurs ne riront pas... Mais j'en reviens à ce que je disais: la -clarté, c'est la politesse de l'auteur envers ses lecteurs. Tiens, -je vais te donner un exemple... As-tu un journal, un volume sous la -main?... - ---Je... je n'ai que ceci, répondis-je en rougissant. - -Et de mon réticule je sortis un livre élégamment relié que je lui -tendis. - -C'était _Sous l'Œil des Tartares_. - -Il vit bien que ce n'était nullement préparé et j'eus l'impression -qu'il était au fond très flatté, bien qu'il n'en laissât rien paraître. - ---Tentons quand même l'expérience, dit-il avec modestie. Ouvre ce livre -au hasard et lis-moi la première phrase que tes yeux rencontreront. - -Je fis ce qui m'était ordonné. Mon index plongea entre les feuillets et -le volume s'ouvrit à la page 110. Aussitôt, je lus: - -«_Le soleil chassait les longueurs de l'horizon quand le jeune homme -releva son front rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des -hymnes._ - -_Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les -blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie -pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs, -transverbérées de ces flèches qui sont les pensées des sages, gisaient -sur les parvis du lieu que nous rêvons..._» - -Pendant que je lisais, Maurice avait eu un petit tressaillement -d'impatience. Mais quand j'eus terminé la phrase il frappa la table -d'un coup sec et s'écria: - ---Pas possible! tu te fous de moi?... - ---Oh! Maître... - -Jamais Maurice n'avait usé d'un semblable langage avec moi! J'étais -tout à fait interloquée, car c'était, sous une autre forme, l'aventure -du matin qui recommençait. Il semblait que je prisse un malin plaisir à -embrouiller mon Maître de citations chicanières! - -Pendant que je m'efforçais de me remettre il avait pris le livre et -relu la phrase. Il s'appuya le front dans les mains et, le regard fixé -sur les lignes d'imprimerie, je l'entendis murmurer: - ---Nom de D..., qu'est-ce que j'ai bien pu vouloir dire? - -Il leva les yeux sur moi, puis: - ---Et toi, Bérénice, sais-tu ce que cette phrase signifie? - -Je compris qu'il était inutile de ruser et, avec la hardiesse de -l'innocence, je répondis: - ---Non, Maître, je ne le sais pas... J'ai toujours pensé qu'elle était -au-dessus de moi... - ---Il se peut, ajouta-t-il avec bienveillance. - -Après un court silence il reprit: - ---Tout de même, j'aurais bien aimé savoir ce que j'ai voulu dire. - -Et il relut à haute voix: - -«_... Les mères et les amoureuses et les blêmes enfants un peu morts..._ - -Il s'interrompit pour remarquer: - ---Qu'est-ce que ça peut bien être que des enfants _un peu morts_?... - ---Ah! dame, moi... - -Il poursuivit... - -_... Et les blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent -la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes -supérieurs, transverbérées..._ - ---Qu'est-ce que tu penses de ça, Bérénice? - ---Mon Dieu... vous savez... certainement... c'est admirable... - ---Sans doute, sans doute... Mais tu as là, ma petite, un moyen -excellent d'éprouver ce que vaut à l'ordinaire le jugement du commun... -_Sous l'Œil des Tartares_ a eu, tu le sais, des milliers de lecteurs. -Aucun d'eux n'a fait remarquer que cette phrase ne signifie rien pour -la raison bien simple que _tous l'ont comprise..._ - ---Ils en ont, une santé!... - ---Comment dis-tu? - ---Je veux dire... qu'ils sont plus malins que moi... - ---Non, Bérénice, non. Mais leur confiance en moi est assez grande pour -qu'ils aient cru que cette phrase signifiait précisément _ce qu'ils -désiraient qu'elle signifiât_. Tu trouveras dix critiques nationalistes -pour te l'expliquer... J'irai même jusqu'à te confier ceci... je suis -convaincu qu'elle signifie quelque chose! J'ai beau m'être moqué du -monde... - ---Ah?... - ---Autrefois, autrefois... Maintenant, c'est devenu sérieux... J'ai -beau, dis-je, m'être moqué du monde autrefois, je n'ai jamais été -jusqu'à écrire _volontairement_ des non-sens... Et cette petite -expérience littéraire illustre encore, et de façon très nette, ce que -je t'ai dit sur moi-même et sur mon rôle... à savoir qu'il me faut -être obligatoirement l'homme que mes disciples m'ont fait! Et c'est -pour cela que je ne m'appartiens plus... Combien, pourtant, j'aimerais -mieux, ô Bérénice, garder d'autres oies dans quelque coin paisible de -ma Lorraine natale... - ---Oh! Maître!... des oies!... - ---Tu serais avec moi, Bérénice! Nous les garderions ensemble... Et tu -verrais à quel point l'oie et le canard sont des animaux philosophiques. - ---Oui, oui, je me souviens: «Canards, mystères dédaignés...» comme vous -avez dit adorablement dans le _Parterre_, dans mon cher _Parterre_... - -Maurice est évidemment au-dessus de certaines vanités... Mais il aime -fort que je le cite incidemment au cours de nos entretiens. Lorsque je -me donne ce plaisir, il y ajoute encore en me remerciant d'un petit -clignement d'yeux approbateur. Je me souviens de la joie que je lui -procurai certain jour lorsque, faisant allusion au retentissant et -admirable discours à la Chambre dans lequel il avait appelé J.-J. -Rousseau un «étonnant musicien», je m'étais écriée: - ---Rousseau? Peuh!... A peine un joueur d'orgue!... - -Marrès avait été si content et si flatté de cette citation discipulaire -(c'est lui-même qui la qualifia ainsi) qu'il m'embrassa devant tout le -monde! - - -... Cette fin de déjeuner eût été sans l'ombre d'un nuage si, avec une -hardiesse dont j'eus un instant à me repentir, je n'avais effleuré une -question que certes il eût mieux valu que je laissasse dans l'ombre. - -Une allusion aux quarante-cinq francs d'allocation mensuelle que l'on -sert à une vieille femme de mon quartier dont trois fils sur quatre -ont été tués m'amena à parler de la question d'argent: - ---Tout le monde ne peut pas être à la guerre, c'est bien évident, -avais-je dit. Mais, mon cher Maître, ne trouvez-vous pas tout à fait -injuste que ceux-là mêmes qui jouissent déjà du privilège de n'y pas -être augmentent encore leurs profits de son fait? De sorte que cette -calamité nationale devient au contraire pour eux une source d'avantages? - -J'avais posé cette question en toute innocence et sans penser, ma foi, -à _Bolette Caudoche_ qu'on jouait à la Comédie-Française et que des -tournées allaient emmener fructueusement dans les départements et à -l'étranger. - -Maurice y vit cependant une allusion qui n'était pas dans mon esprit. - ---Je te devine, me dit-il. Tu additionnes mon traitement de député, -le prix de mes articles et les droits d'auteur de _Bolette_, et tu te -dis qu'à ce régime, la guerre non seulement peut durer pour moi, mais -encore que je n'aurais pas à souffrir si elle était prolongée jusqu'à -sa fin extrême et logique? C'est exact... mais pourquoi considérer -l'argent en soi alors qu'il n'est qu'une conséquence inévitable et -nécessaire? J'ai écrit quelque part que je n'entendais rien à la -mathématique des banquiers: c'est la vérité pure. Je ne payerais pas -pour être député, mais s'il fallait payer pour écrire à _L'Écho_ ou -faire représenter _Bolette_, je n'hésiterais pas... Tu vois bien que je -suis au-dessus de ça? - -J'avoue que le discours me parut faible et le raisonnement d'une -indigence extrême. Je me permis de remarquer: - ---Toujours est-il qu'en attendant... - -Et je complétai ma phrase par ce geste qui, dans toutes les langues, et -spécialement en montmartrois, signifie: «A nous la galette!» - -Mais Maurice était d'excellente humeur et il se contenta de sourire. Le -sujet me semblant délicat, je crus convenable de ne pas le creuser plus -avant. - -D'autant que vers la fin du déjeuner Maurice parut s'assombrir un peu. -Il revint avec insistance sur ceci que ce qu'on pouvait prendre chez -lui pour de l'égotisme trop bien entendu ou trop pratique était au fond -du dévouement et qu'il avait à mener à bien une dure, une très dure -tâche. - ---Il y a des soirs où je suis très accablé... - ---Faites-vous verser dans l'auxiliaire? dis-je étourdiment. - -Mais il était écrit que ce jour-là je ne fâcherais pas mon bon Maître! -Il se contenta de me menacer du doigt en m'appelant petite moqueuse. - - - - -CHAPITRE DERNIER - -AVANT DE PRENDRE CONGÉ - - A l'heure où la lune s'allume, où naguère _s'embuscadaient_ nos - pères... - - M. B. _Sous l'œil des Tartares_. - - -Faut-il dire _s'embusquer_ ou _s'embuscader_? - -Avant la guerre Marrès a écrit: «s'embuscader». - -Néologisme qui n'avait rien, certes, de choquant mais qui n'avait pas -l'excuse de la nécessité, «s'embusquer» ou «se mettre en embuscade» -ayant le sens exact qu'il donne à «s'embuscader» et suffisant -parfaitement. - -Pourquoi donc l'avoir employé? - -Par la raison, je pense, qu'avec cette extraordinaire prescience des -choses qui est une de ses caractéristiques principales, Marrès avait -instinctivement entrevu que l'usage et les nécessités de cette guerre -opposeraient ces termes l'un à l'autre. - -Le poilu s'«embuscade». - -L'embusqué s'«embusque». - -On voit la différence. - -Tous les amis de Marrès, tous ses parents, sont des héros qui -s'embuscadent pour attendre et tuer le Prussien. Tandis que les -instituteurs républicains, les socialistes, les francs-maçons et les -«accroupis» de Vendôme, s'embusquent en attendant que M. Dalbiez vienne -y apporter bon ordre. - -Telle est la justification du néologisme. On voit qu'elle est -péremptoire, et il faut retenir qu'elle ne s'est produite que des -années après la création de celui-ci... - -Ainsi en est-il pour nombreuses parties de l'œuvre de Marrès! Sous cet -angle spécial, on peut le considérer comme un auteur futuriste: il -écrit dans le présent, mais s'épanouit dans l'avenir. Chaque jour le -révèle. Aussi bien suis-je certaine que des phrases comme celle des -«blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent la vie pour -animer une formule», inintelligibles peut-être pour nous, semblent -claires comme la vérité même aux jeunes générations intellectuelles -qui nous suivent et, avec une intuition admirable de leur intérêt -supérieur, l'ont élu pour Maître. - - -Il me faut à regret fermer bientôt ce petit cahier, car il y a des -patiences dont on ne saurait abuser sans méfaire. Et si de ne pas -parler plus avant de mon ami me cause quelque regret, je m'en console -en songeant que le temps même qu'il vous eût plu de m'accorder pour -m'entendre, vous l'emploierez plus utilement à le lire lui-même! - -Les sots--qui sont toujours susceptibles--lui gardent rancune d'avoir -jadis été traités par lui de «Tartares»: - ---S'il appelle ainsi des Français, que reste-t-il pour les Allemands? -s'écrient-ils plaisamment. - -Il n'est pas douteux, en effet, que les «Tartares» dont il est parlé -dans _Sous l'Œil_ ne sont autres que ses contemporains _de France_. -Mais il s'en est expliqué nettement dans son livre même: - -«_J'appelle Tartares ceux qui ne pensent pas comme moi_ ou qui, pensant -comme moi, ne le font pas pour les mêmes raisons que moi. Ainsi suis-je -dans la pure tradition latine, les Latins appelant «tartares» tous ceux -qui n'étaient pas eux-mêmes...» a-t-il écrit magistralement. - -Opinion certainement hautaine et qui serait ridicule émise par -un couturier, une manucure ou un tondeur de chiens, mais combien -acceptable et respectable lorsque professée par un esprit comme le sien! - - -Ces pages, trop courtes à mon gré et trop longues sans doute à celui -de mes lecteurs, n'auront point été inutiles si elles ont, comme je le -crois et comme le désirerait certainement mon Ami lui-même, résolu la -contradiction _apparente_ qui existe entre sa théorie de jadis et le -sens qu'il lui donne aujourd'hui, entre l'œuvre littérale et l'idée -qu'on s'en fait, entre les conseils qu'il donne et l'attitude qu'il -garde. - -Quel est l'écrivain qu'on ne peut mettre, superficiellement tout au -moins, en contradiction avec lui-même ou prendre comme à un piège à ses -propres déclarations? - -Un soir, Maurice m'avait dit amicalement: - ---Il est six heures, ma petite Bérénice, permets-moi de te chasser... -Je m'en vais rejoindre René Razin et d'autres collègues de l'Académie, -pour dîner... - ---Ah! lui dis-je, tous mes compliments. Je vous envie. - -C'est vrai, j'ai un faible pour René Razin qui est exquis, exquis... - ---Tu m'envies de dîner avec eux? reprit mon Maître. Pourquoi donc -aujourd'hui ne te livres-tu pas au jeu facile de me jeter une citation -dans les jambes? - -Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et j'eus sans doute, pour -regarder Maurice, des yeux comme j'en eusse fait s'il avait été un -train, car il me dit: - ---Ne me regarde pas ainsi, tu me fais de la peine... Prends les -_Tartares_, page 213, cinquième et sixième lignes... - -Je pris le volume et à ma grande stupéfaction je lus: - -_... En fait, il faut diner avec des imbéciles; on entretient ses -relations..._ - -Maurice eut un rire bon enfant: - ---Ah! ah! Bérénice... tu t'en voudras toute ta vie de n'avoir pas -trouvé celle-là, pas vrai?... - -Puis, montrant ainsi combien il a l'âme franche, il ajouta: - ---Il faudra que je raconte ça tout à l'heure à mes bons amis... Ça leur -fera certainement plaisir!... - -Anecdote charmante et simple, qui indique avec quelle aimable facilité -Maurice consent à se discuter lui-même en même temps que les griefs -qu'on peut lui vouloir adresser. - -Comme je le plaisantais respectueusement un jour sur la mèche qu'il a, -si je puis employer ces deux termes contradictoires, dressée à tomber -sur ses yeux, je me permis de lui demander: - ---Ne craignez-vous pas qu'un jour quelque stupide caricaturiste ne -s'empare de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en dérision contre -vous? - ---Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme une brosse à dents. Et je -croyais à la vérité que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je pas -toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a, soigner ses manies, ses -partis pris et ses ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer d'en -acquérir: c'est l'appareil où se révèle un spécialiste. De là sera -déduit son caractère... Tu parles de ma mèche et tu crains qu'on n'en -sourie? Innocente brebis! Ne t'ai-je pas confié cependant que cette -mèche était, non point la conséquence d'un vœu, mais le résultat d'une -volonté esthétique préconçue et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent -pour un philosophe, pour un littérateur, de ressembler à son marchand -de cravates? A Paris, il faut avoir un type: de là, ma mèche. -Originalité, mais non point futilité. Si tu m'as observé, Bérénice, -tu dois savoir que, le plus naturellement du monde et sans que je -n'y sois plus moi-même pour rien, ma mèche participe extérieurement -aux émotions de mon âme? Que je sois agressif ou placide, abattu ou -alerte, joyeux ou inquiet, ma mèche n'est pas la même: elle provoque ou -apaise, elle se plaint ou encourage, elle s'amuse ou se lamente! Quand, -à la Chambre j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était pas la même -que lorsque j'ai dit la grande pitié des églises de France! Regarde mes -photographies dans les journaux illustrés et dis-moi si ma mèche de -champ de bataille n'est pas une trouvaille? - ---Certes... - ---Alors, ne me pose plus de questions aussi sottes que celle qui vient -de motiver mes paroles... - -J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel je n'ai pu malheureusement -conserver toute sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y trouvera -la plus fine des leçons de psychologie sociale et parisienne: il faut -cultiver ses particularités! - -Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est à peine s'il restera un -poète; ôtez à Mme Dieulafayt son pantalon... je veux dire: habillez-la -comme les autres femmes, et elle passera inaperçue! Montesquieu dans -ses _Lettres persanes_ avait entrevu cette théorie si délicieusement -déduite par mon Maître. - -Guérissons-nous donc de nos défauts, mais gardons nos particularités -si, du moins, nous aspirons à quelque notoriété. - -Ceux qui ont approché Maurice savent qu'il a l'air toujours de sucer -une pastille. On croit volontiers qu'il a dans la bouche une tablette -de chlorate de potasse. Vingt fois j'eusse pu attirer son attention sur -ce tic: je me suis gardée de le faire, car il y eût vu certainement le -signe que je méconnaissais une de ses plus charmantes leçons. - -... Malgré moi, on le voit, c'est au moment d'abandonner mon sujet que -je semble m'y attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent, au -moment des adieux se sent-on plus proche que jamais de ceux qu'on va -quitter! - -Mais quelle que puisse être mon inclination, la raison doit l'emporter. - -Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où j'ai passé des heures si -délicieuses! Adieu, les belles allées droites des raisonnements -péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux et capricieux fleuris -de paradoxes imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et les bouquets -subtils dont je revenais exquisement chargée! Il me faut vous quitter! - -Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse, lorsque Maurice -voulut bien donner mon nom à un de ses livres les plus étonnants, -quelle volupté saine pour la femme que je suis devenue d'avoir pu -évoquer à mon tour la personnalité de mon Ami, de mon grand Ami, que -les événements rendent plus grand encore! - -Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart des fidèles de Marrès -cette supériorité d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est en -quelque sorte me hausser moi-même qu'exalter son mérite! - -En sortant de la messe de Sainte-Clotilde, il m'arriva d'entendre un -commandant de dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un de Mun pour -petits bourgeois... mais en temps de guerre, il ne faut pas se montrer -trop difficile.» - -Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en compagnie d'une si belle -dame, comme je vous aurais demandé la permission de vous montrer votre -erreur! - -Que pareille opinion soit professée par ceux qui ne le connaissent -point, je l'admets; mais vous, mon commandant, seriez-vous de ceux-là? -Ne liriez-vous point l'_Écho de Bordeaux_, et, dans ce cas, quel -officier êtes-vous donc?... - -Gardez, mon commandant, gardez qu'un propos inconsidéré comme le vôtre, -bienveillant peut-être dans son fond, mais dont la forme peut prêter à -équivoque, ne soit recueilli par des détracteurs vigilants de Marrès, -trop enclins à ne voir en lui que l'homme qui parle de la guerre avec -d'autant plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde de la faire. - -Dans une des plus belles méditations de l'_Homme vibre_, il a enseigné: -«Soyez convaincus que les actes n'ont aucune importance.» Sans -doute, cette parole peut paraître disconvenir aux terribles réalités -de l'heure présente, mais sa vérité philosophique subsiste, et on -remarquera combien il a dû, pour y demeurer fidèle, violenter les -tendances instinctives qui sont au dedans de nous tous. - -L'attrait du danger l'eût précipité, mais la conscience de sa valeur et -le service de l'idée l'ont retenu. - -Assez de deuils à l'Académie! - -Ce que j'en dis là est sans la moindre ironie. Car c'est précisément le -but même de ces notes de montrer comment j'ai été, par Marrès lui-même, -amenée à me faire un avis raisonné sur ce point délicat et à changer -du tout au tout l'opinion préconçue que je m'étais faite sur des -apparences. - -Au reste, comme il l'a si justement dit lui-même l'ironie métaphysique -est une excellente attitude en face d'un homme qui manque décidément -d'imprévu: mais tel n'est point, au contraire, le cas de Marrès, -jardinier délicat du plus adorable des jardins! - - - - -APPENDICE - -POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT CONGÉ - - Mais c'est assez de bêtises pour aujourd'hui. - - _Sous l'œil des Tartares._ Ch. 1. - - On ne peut pas trouver des torts à celui qu'on aime. - - _Le Parterre de Bérénice._ - - -Ces pages, qui seront, je l'espère, accueillies avec faveur par les -lettrés délicats et prudents, risquent de n'être pas comprises de tous -dans l'entourage de Marrès. - -Un de ses amis politiques--qu'il connut par Syveton, à la «_Patrie -Française_»,--auquel j'en ai fait lecture partielle, a cru devoir -protester contre elles. Son discours m'a étonnée. Comme me voilà -méconnue par ceux-là mêmes dont précisément j'ambitionne le suffrage! - -Les épigraphes, cependant, toutes empruntées à mon Maître, et -l'atmosphère de chaque phrase, indiquent nettement mon idée? Au -surplus, je m'en suis tenue à la vérité, sans essayer même de ces -dialogues dans la manière qu'a imaginée Platon pour peindre mieux, chez -son maître Socrate, l'attache des idées et de l'homme, et que Marrès -lui-même a si délicieusement suivie dans sa brochure _Une semaine chez -M. Renan_. - -Dernièrement, je causais avec son ami Simon: «Ces susceptibilités, -m'a-t-il dit, je les crois excessives, mais leur sincérité les fait -trop légitimes pour que vous n'en teniez pas compte.» Sur son avis, -j'ai donc effacé quelques passages de cette œuvre sans prétention, que -tous deux d'ailleurs, nous trouvons respectueuse pour ce Maître, sans -qui plusieurs façons de se conduire et de raisonner en temps de guerre -ne seraient pas. - ---Vous parlez de Maurice, me disait encore Simon, avec le constant -souci de servir sa pensée. A mon avis, vous n'avez dépassé aucun de -vos droits. Mais ce ton, fort reçu envers les morts, sied-il avec les -vivants? Or, grâce à Dieu, et peut-être aussi, je pense, à sainte -Geneviève--encore qu'elle réserve, m'a dit Cherfils, plus volontiers sa -protection à ceux qui sont tout à fait militaires--notre ami Marrès est -bien vivant, et la guerre peut durer encore dans les conditions où elle -se développe sans qu'il en soit atteint... - ---C'est affaire d'éthique personnelle, ai-je répondu. Mais je suis -sûre que, si je consultais Maurice, il serait le premier à donner son -approbation à mon petit cahier. - - -FIN - - - - -Saint-Denis.--Imp. V. Bouillant et J. Dardaillon. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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M. (Préface d'<i>Un homme vibre</i>.)</p></div> - - -<p>Comment nous nous retrouvâmes, Marrès -et moi, après une séparation de plus de dix -ans et quelques jours avant la déclaration de -guerre, la chose vaut d'être contée en tête de -ces pages.</p> - -<p>Aussi bien, par les paroles qui en furent -l'occasion et par les événements qui la suivirent, -a-t-elle pour moi un caractère presque -symbolique.</p> - -<p>Nous étions au 5 juillet.</p> - -<p>J'ai remarqué que ce mois me fut toujours -propice: c'est en juillet que j'avais fait la<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span> -connaissance de Marrès, alors que je n'étais -encore qu'une gosse, et en juillet encore que -je l'avais revu à Aigues-Mortes plusieurs -années après. Il me semblait ainsi qu'en juillet -rien ne pouvait plus m'arriver que d'heureux.</p> - -<p>—J'ai gardé le culte du mois, aimais-je à -lui redire... du mois que je vous ai connu...</p> - -<p>Il trouvait la phrase amusante et il souriait -en ramenant en arrière d'un geste familier la -belle mèche noire qu'il avait habituée à -tomber sur son front.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Donc, cet après-midi de juillet, vers cinq -heures, je me trouvais dans le tramway Vincennes-Louvre. -J'avais été à Saint-Mandé -porter quelque secours à une pauvre femme, -mère de sept enfants et dont le mari gagnait -quatre francs par jour dans je ne sais quelle -usine. Il faisait très chaud et l'air était lourd. -Je me souviens que je lisais dans l'<i>Écho de -Bordeaux</i> un article admirable de Frédéric -Basson sur les cure-dents de Napoléon et sur -le Beauharnais, frère de Joséphine.</p> - -<p>Après avoir reçu mes six sous, le conducteur -avait passé au voyageur qui était assis<span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span> -en face de moi, mais un peu sur la droite. -Puis, s'adressant au voisin de celui-ci, il avait -demandé:</p> - -<p>—Jusqu'où, monsieur?</p> - -<p>Alors une voix un peu lasse, mais énergique, -répondit:</p> - -<p>—Jusqu'au bout.</p> - -<p>Il y avait dans ces simples mots tant de -volonté concentrée, et l'accent dont ils étaient -marqués était tel que, par un phénomène -singulier, ils me parurent avoir une importance -formidable, gigantesque, et sous laquelle -je me sentis écrasée.</p> - -<p>A ce «jusqu'au bout», simple réponse à -une simple question, les railleurs feindront -de s'étonner que quelqu'un n'ait pas répliqué -par un «Déjà?» anticipé autant qu'irrévérencieux, -et les sceptiques affirmeront qu'il -serait bien miraculeux que la prescience me -fût venue à cet instant des événements ultérieurs -dans lesquels ces mêmes mots devaient -revêtir un sens supérieur. Je dédaignerai les -railleurs, et je dirai aux sceptiques que je -n'eus pas à ce moment l'idée, moi petite, -que nous pouvions être à quelques jours de<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span> -la Grande Secousse. J'avoue au contraire que -mes pensées étaient bien loin de la guerre.</p> - -<p>Mais cette concession faite, ou plutôt cet -hommage rendu à la vérité, je n'en maintiens -que plus énergiquement mon affirmation: -ces mots tout simples m'emplirent d'un -trouble inexprimable, d'une émotion confuse, -comparable à celle que j'éprouvais à Aigues-Mortes -lorsque Maurice me disait: «J'ai soif» -ou: «Nous aurons de l'orage.»</p> - -<p>Ce fut toujours, en effet, une caractéristique -des paroles de mon ami d'avoir, outre -leur signification immédiate, un sens profond -qui subsiste alors qu'elles-mêmes ont passé -avec la circonstance qui les a fait naître.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Chose étrange, je n'avais pas reconnu la -voix de Maurice! Mais sa parole me l'avait -fait deviner. Je levai les yeux et je l'aperçus -de profil.</p> - -<p>A-t-on déjà remarqué que les hommes -peuvent être divisés en deux catégories: ceux -qu'il faut voir de face, c'est-à-dire ceux dont -la physionomie n'a sa signification complète -que lorsqu'elle est considérée dans son plein,<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span> -et ceux dont tout le caractère réside dans le -profil? Marrès est de ceux-ci.</p> - -<p>Je voyais donc le profil de Marrès se détacher -en bistre sur le fond clair de la vitre -qui l'encadrait exactement.</p> - -<p>Il me parut très peu changé, et à son avantage.</p> - -<p>Encore une fois, ma pensée était fort loin -de la guerre, mais je fis malgré moi cette -réflexion: Comme il serait bien en sergent -de chasseurs!...</p> - -<p>Je revenais, on s'en souvient, de Saint-Mandé-Vincennes -et j'avais rencontré là-bas -quelques sous-officiers dont la vue m'avait -laissée rêveuse.</p> - -<p>Avant même que la réflexion eût ratifié -mon geste spontané, je m'élançai à côté de -lui sur la banquette. Il eut une exclamation -de bonne surprise et me tendit joyeusement -ses deux mains:</p> - -<p>—Ma vieille amie...</p> - -<p>Puis aussitôt, songeant que ce mot de vieille -amie pouvait légitimement m'offenser (dame!), -avec sa délicatesse toute féminine, il ajouta:</p> - -<p>—Vous n'avez pas changé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span></p> - -<p>—Bon! m'écriai-je, je faisais la même réflexion -à votre sujet.</p> - -<p>Je vis qu'il était fort content de mon affirmation. -D'un geste rapide il assura son col, -tâta sa cravate et rectifia son gilet.</p> - -<p>Et soudain une brève et involontaire évocation -me ramena à plus de quinze ans en -arrière, dans le cher jardin d'Aigues-Mortes -où, la main dans la main, nous suivions le -caprice odorant des chemins...</p> - -<p>Je me ressouvins de ces minutes exquises -où les fleurs qu'il jetait dans mon esprit -étaient plus belles et plus parfumées que -celles dont je dépouillais le parterre pour lui -en faire hommage.</p> - -<p>Certes, je n'ignore pas que dans le livre -qui m'est consacré, il m'a traitée en simple -volatile, qu'il m'a représentée comme une -gamine sans cervelle dont l'ignorance le -reposait, et mes bonnes camarades m'ont -prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma -physionomie, en même temps peut-être que -celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas -moins une fortune singulière pour moi que -d'avoir été l'occasion d'une œuvre comme<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span> -celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que -je lui pardonnerais le moins, c'est d'avoir -tenté de me faire passer pour morte, au lieu -d'avouer carrément que j'avais levé le pied -avec le petit Max. Mais ceci est une tout -autre affaire...</p> - -<p>Si je ne craignais d'employer une image -désastreuse, je dirais que la gloire présente -de Marrès me couvre de son ombre—mais -comment une gloire aussi brillante aurait-elle -une ombre?</p> - -<p>Au surplus, je m'égare et je dois terminer -cette trop longue préface.</p> - -<p>Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena -prendre un bock à la brasserie Marengo.</p> - -<p>—J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il.</p> - -<p>—A cause du veau? demandai-je étourdiment.</p> - -<p>Il eut un haussement d'épaules:</p> - -<p>—Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il.</p> - -<p>Honteuse, je me fis toute petite et nous -restâmes sans parler. Mais son silence même, -on le sait, dit toujours quelque chose...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span></p> - -<p>Et soudain il l'interrompit pour me demander:</p> - -<p>—Penses-tu qu'on aura la guerre?</p> - -<p>Je le regardai, comme si j'avais mal -entendu.</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—Penses-tu qu'on aura la guerre?</p> - -<p>En toute occasion et venant d'un autre que -lui, la question m'eût paru absurde: et je n'ai -jamais aimé à être prise pour une bécasse.</p> - -<p>Mais je compris que c'était sérieux, et -c'est sérieusement que je répondis:</p> - -<p>—Non. Et vous?</p> - -<p>Maurice fit alors un grand geste circulaire. -Le garçon, s'imaginant que cela signifiait: -«Remettez-nous ça», se précipita pour enlever -nos bocks vides et en rapporta deux -autres.</p> - -<p>Maurice m'expliquait son geste:</p> - -<p>—Le cercle se resserre, et je crois que le -centre s'obscurcit...</p> - -<p>De quel cercle parlait-il? et comment un -centre peut-il s'obscurcir, je ne sais. Je crus -discerner dans cette parole une menace -grave et je ressentis le même trouble qu'une<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span> -demi-heure plus tôt, quand il avait dit: -Jusqu'au bout.</p> - -<p>Je le regardai. Et de nouveau il m'apparut -de profil. Involontairement je pensai à l'une -des belles médailles romaines qui sont au -Musée du roi René. Mais j'étais trop troublée -pour poursuivre ce parallèle numismatique. -J'avais soif de savoir, de comprendre...</p> - -<p>Aussi est-ce avec avidité que je bus mon -bock:</p> - -<p>—Alors, demandai-je en m'essuyant les -lèvres, vous allez rester à Paris, en prévision -des événements?</p> - -<p>—Cette bière est détestable, me dit-il. On -voit bien que c'est de la Munich...</p> - -<p>Puis, répondant à ma question:</p> - -<p>—Non. Je ne resterai pas à Paris. Je m'en -vais en Palestine...</p> - -<p>—Comme Guillaume II? demandai-je -étourdiment.</p> - -<p>Il eut une voix sifflante pour me répondre:</p> - -<p>—Non!... Comme Chateaubriand!</p> - -<hr class="tbvisible" /> - -<p>Quatre semaines après, c'était la Grande<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span> -Secousse: la guerre déclarée, et le commencement -de cette période terrible et magnifique -qui n'est point encore terminée à -l'heure où j'écris.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2> -</div> - -<h3>DE CE QUE SONT AU VRAI CES COURTES NOTES -ET DE L'IMPORTANCE QU'IL SIED DE LEUR -ACCORDER.</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Ah! ces langoustes si difficiles à digérer! -Combien nous en souffrîmes, moi -et Simon, dans ces longues après-midi.</p> - -<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. II.</p></div> - - -<p>Malgré l'ordre que je me propose de leur -donner, je sens bien que ces notes vont sembler -incohérentes même aux lecteurs bienveillants.</p> - -<p>—Pourquoi cette poule se mêle-t-elle -d'écrire? demanderont certains.</p> - -<p>D'abord, «poule», c'est bien vite dit. Et -à notre époque où tant de chapons voudraient -se faire passer pour des coqs, est-il bien certain -que «poule» soit une injure?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span></p> - -<p>Au surplus, je tiens à m'expliquer, puisqu'aussi -bien je dirai du même coup comment, -à supposer qu'on m'en veuille faire -l'honneur, il importe de lire cet essai.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'étais en Bretagne au moment où l'ordre -de mobilisation générale fut donné. Je me -ressouvins aussitôt de notre conversation de -la brasserie Marengo:</p> - -<p>—Comme <i>il</i> avait vu juste! m'écriai-je.</p> - -<p>Mais j'étais seule, et personne ne me -demanda de qui je parlais.</p> - -<p>Je ne pus rentrer à Paris que cinq jours -après, et tout aussitôt une pensée me traversa -l'esprit:</p> - -<p>Je le connais: il s'est engagé... J'en suis -sûre!... On n'aura pas pu le retenir...</p> - -<p>N'écoutant pour ainsi dire que mon manque -de courage, je sautai dans un taxi-auto et je -me fis conduire chez lui.</p> - -<p>—Monsieur est déjà parti? demandai-je au -valet de chambre, pressentant la réponse. -Dites-moi la vérité... toute la vérité...</p> - -<p>—Parti pour où? demanda ce stupide mercenaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span></p> - -<p>Je le bousculai, car une porte s'était ouverte -et, dans l'encadrement, j'avais vu Marrès qui -venait à moi la main tendue:</p> - -<p>—Ah!... cher Maître!... Je craignais d'arriver -trop tard!...</p> - -<p>Il me rassura en me tapotant paternellement -la joue. Ordinairement je déteste ce -geste auquel sont trop enclins les vieux messieurs. -Mais je le laissai faire parce que, dans -ma hâte à accourir, j'avais oublié de mettre -de la poudre.</p> - -<p>—Je suis si contente, m'écriai-je, si -contente... Au moins je vous aurai revu -avant...</p> - -<p>—Avant quoi?...</p> - -<p>J'eus ce petit frisson spécial qu'on a dans -la colonne vertébrale quand on s'aperçoit -qu'on a commis la forte gaffe. Toutefois il -était trop tard pour reculer. Et c'est en bafouillant -que je tentai d'expliquer:</p> - -<p>—J'avais cru... vous comprenez... mais -c'est bien sûr que... vous rendrez beaucoup -plus de services... D'ailleurs, chacun à sa -place... Seulement, je vais vous dire, je pensais... -à ce bon Déroulède...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span></p> - -<p>—Déroulède!... Ah! Déroulède!...</p> - -<p>Maurice releva sa mèche, d'un geste -prompt, et, me conduisant à un petit fauteuil, -bien en face de sa table de travail, il me fit -asseoir:</p> - -<p>—Je te remercie d'avoir évoqué ce nom, -me dit-il. Car il contient, si je puis dire, -toute la réponse que j'ai à faire à ta question... -Car je te comprends bien, petite: tu t'étonnes -de me voir ici, et tu te dis que Déroulède fût -déjà parti... Je ne le nie point. Mais considère -ceci: en partant, Déroulède m'eût laissé -pour lui succéder, tandis que moi partant, -qui donc me succéderait?... As-tu songé à -cela?</p> - -<p>C'était péremptoire en effet, et je fus toute -honteuse de n'y avoir pas pensé.</p> - -<p>Je sautai au cou de mon maître en lui -demandant pardon. Il se montra indulgent:</p> - -<p>—Tu vois, gamine? un peu de réflexion -et tu n'aurais pas commis cette faute contre -la justice et contre Moi...</p> - -<p>J'eus un silence pour lui dire toute ma -pensée. Il me remercia du regard. Puis, dans<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span> -un soupir de regret et de résignation, il -conclut:</p> - -<p>—Il faut bien, comprends-tu, qu'il y en -ait qui restent...</p> - -<p>Cette nouvelle parole, si juste, si profonde -fut, je puis le dire, le point de départ de ce -petit cahier. Il me sembla désolant que cette -parole pût être perdue pour la pensée française, -et je me sentis toute pleine du besoin -généreux de la répandre.</p> - -<p>Or, si je cédais à ce plaisir, pourquoi donc -l'offrir isolément aux méditations reconnaissantes -de mes amis? Puisque le bienheureux -hasard d'une rencontre en tramway m'avait -fait retrouver mon ami, puisque j'allais désormais -profiter de ses leçons, pourquoi eussé-je -gardé pour moi toute seule les fleurs qu'il -allait me permettre de cueillir en son jardin?</p> - -<p>L'idée n'était-elle pas séduisante d'en -faire un bouquet pour l'offrir au contraire à -mes contemporains?</p> - -<p>Les brèves notes qui suivent sont nées de -cette idée. Si on daigne les lire, qu'on veuille -bien ne les prendre que pour ce qu'elles sont:<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span> -tout le monde ne peut pas être Eckermann -s'entretenant avec Gœthe, ni Marrès lui-même -avec Renan ou le général Boulanger.</p> - -<p>Qu'on néglige donc ce qui est de moi pour -ne s'arrêter qu'à ce qui est de Lui.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2> -</div> - -<h3>AFIN QUE SOIT LIQUIDÉE UNE FOIS POUR TOUTES -LA QUESTION DE LA «RACINE»</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Cette petite Bérénice me sert à étudier -la psychologie.</p> - -<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VIII.</p></div> - - -<p>Encore un mot, cependant. Et qui servira -d'introduction à une utile parenthèse.</p> - -<p>Marrès m'a toujours représentée comme -un petit animal curieux, sensible, mais sans -importance, et dont il aimait à faire fonctionner -l'âme simple comme il l'eût fait des -rouages d'un lapin mécanique. Il a dit de -moi ce qu'il a voulu et je ne proteste point. -Mais si je lui fus jadis un amusant sujet -d'études, mon bon Maître ne se doute pas que -fort souvent je l'ai comme on dit «fait poser», -et que c'est lui qui, au rebours, en était un<span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span> -pour moi! Messieurs les «psychologues» -regardent les autres sans se rendre compte -qu'ils sont regardés eux-mêmes, et rien ne -me semblait plus drôle, à moi, petite femme -ignorante, que quand Marrès croyait «se -pencher sur mon âme» et employait avec -Simon de grands mots abstraits pour m'épater.</p> - -<p>On sait l'admiration déférente que j'ai -pour Maurice et le respect que je professe -pour son talent, mais ils ne m'empêchaient -point, de temps en temps, de le faire, comme -on dit, «monter à l'arbre».</p> - -<p>Oh! comme il y montait bien! Et comme -alors mon petit carnet s'enrichissait de notations -pittoresques autant que maladroites, -et de caricatures innocentes!</p> - -<p>Quand il me surprenait dans quelque coin -en train d'écrire, Marrès se moquait, en abusant -contre moi d'une supériorité que je suis -la première à proclamer, mais de laquelle -j'aurais voulu le voir moins sûr lui-même, -et dont la conscience évidente qu'il en -avait ne laissait pas, parfois, d'être assez -agaçante:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span></p> - -<p>—Ah! ah! raillait-il, Madame fait son -article?... Et dans quel journal paraîtra-t-il, -cet article?...</p> - -<p>Un article! Un article!... Il y a des gens -qui, lorsqu'ils prononcent ce mot-là, semblent -en avoir plein la bouche. Comme si un -article était une chose si difficile et si importante! -J'en ferais, moi, des articles, si on -voulait. Ce ne sont pas les idées qui me -manquent... Sans doute, il y a l'orthographe: -mais, comme dit René Bazin, les -typos et les correcteurs sont là pour la mettre! -Quant au style... Est-ce que M. Henry Bordeaux -en a? Alors...</p> - -<p>Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon -Maître que, disais-je, je m'amusais parfois à -taquiner. La chose était facile: il me suffisait -lorsque je le voulais, de faire allusion à -ses origines auvergnates... Et si je touche -incidemment à ce sujet, ce n'est point par -goût pour les digressions, mais dans le but, -au contraire, de fixer définitivement un point -important.</p> - -<p>Certain jour qu'il était d'assez méchante -humeur—à cause d'un de ces sacrés<span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span> -homards qui ne voulait pas passer—il -m'avait dit:</p> - -<p>—Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate!</p> - -<p>Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre -appeler dérisoirement «Auvergnate» par -quelqu'un dont le père est de Saint-Flour, -cela me parut intolérable!</p> - -<p>Je répliquai donc hargneusement:</p> - -<p>—Auvergnate? C'est bien mieux vous...</p> - -<p>A peine avais-je proféré cette insolence -que je la regrettai. Je vis une flamme passer -dans son regard:</p> - -<p>—Petite, me dit-il sur un ton de fraternel -mais ferme reproche, je vais t'expliquer... -Il se peut que ma famille soit Auvergnate. -Et même, puisque René Gillouin l'a dit, je -veux bien l'admettre... Mais moi, je suis Lorrain... -comme un autre, par exemple, serait -militaire.</p> - -<p>—Par profession?</p> - -<p>—Non, petite, par vocation!... Je suis -«devenu» Lorrain, comprends-tu? J'ai -connu un homme que ses malheurs avaient -rendu Polonais. De même, suis-je devenu,<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span> -moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts -soutenus. Et plus j'ai eu de mal à acquérir -cette qualité, moins on a de raison de me la -contester...</p> - -<p>—Mais... à ce compte, vous eussiez pu -aussi bien devenir Breton...</p> - -<p>—Il y avait déjà Botrel...</p> - -<p>—Je n'y pensais pas...</p> - -<p>—Il y a des déracinés... Moi, je suis, si -tu veux bien, un «enraciné»...</p> - -<p>—Oui... Mais quand vous dites: «Mes -pères» s'agit-il de vos pères auvergnats -ou des autres?...</p> - -<p>—Tiens, va-t'en, tu es trop bête!... me -dit-il.</p> - -<p>Il était vexé, et je crus voir s'élever entre -nous le nuage noir d'un dissentiment auquel -ma folle imagination donna aussitôt forme -d'un bougnat marchand de marrons...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Depuis, je me suis cent fois remémoré cet -entretien, et j'ai connu combien j'avais été -sotte et combien Maurice avait été profond. -J'ai cru devoir le relater ici, bien qu'il -remonte à près de quinze ans, par esprit de<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span> -contrition d'abord, et surtout pour fixer définitivement -ce point si opiniâtrement controversé -par la malignité contemporaine: Oui, -Marrès est Lorrain, et il le sait mieux que -personne, puisque c'est lui-même qui s'est -choisi cette carrière.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2> -</div> - -<h3>D'UN NOM JETÉ DANS LA CONVERSATION</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Attention! m'écriai-je, car il me -semble que je vais avoir une idée!...</p> - -<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. I.</p> - -<p>A peine en étions-nous aux hors-d'œuvre -que je commis l'impertinence -d'employer des termes abstraits.</p> - -<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VIII.</p></div> - - -<p>Ce n'est pas pour évoquer des souvenirs -anciens que j'ai ouvert ce cahier. Ce que je -veux brièvement relater, ce sont les points -importants de nos entretiens pendant la -guerre. Ce que je désire c'est parcourir à -nouveau, en compagnie de mes lecteurs, les -allées exquisement fleuries du jardin délicieux -de mon grand ami.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dès la seconde visite que je fis à mon -Maître, nous nous retrouvâmes sur le pied<span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span> -de la chère intimité d'autrefois. Il ne se penchait -plus sur mon âme, mais me permettait -de m'incliner vers la sienne. Et c'était très -bon et très réconfortant.</p> - -<p>Par ce qui suit, on jugera de la familiarité -charmante qui s'était établie entre nous.</p> - -<p>Un matin, comme j'arrivai chez lui, je me -permis de dire un peu étourdiment:</p> - -<p>—Devinez, cher Maître, comment on vous -appelle dans une feuille que je lisais tout à -l'heure en métro?... Je me hâte de vous dire -que c'est stupide....</p> - -<p>—Alors, comment veux-tu que je devine?...</p> - -<p>—En effet, vous ne pouvez pas... Mais je -ne sais si j'ose...</p> - -<p>—Dis toujours.</p> - -<p>—Eh bien, on vous appelle «Guère-à-la-Guerre». -C'est idiot?</p> - -<p>—Mais non... Cela prouve que ces gens-là -ne comprennent pas mon rôle. Voilà tout.</p> - -<p>Il répéta en secouant la tête:</p> - -<p>—Ils ne comprennent pas mon rôle.</p> - -<p>D'un geste énergique il releva la mèche -noire qui ombrage son front.</p> - -<p>Malgré moi je songeai à l'ironie tout accidentelle<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span> -de ces mots: «la mèche sur le front» -appliqués au cas particulier. Involontairement -je dus avoir un sourire, car mon bon Maître -me rudoya quelque peu:</p> - -<p>—Ah! ah!... tu ris? Comme les autres?... -Petite dinde, va!...</p> - -<p>Très évidemment il se méprenait. Mais le -moyen de lui expliquer que si j'avais souri -ce n'était point de l'évocation qu'il avait -faite de son rôle, et que seule «la mèche sur -le front» en était cause?</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—On se trompe sur moi dans les deux -sens, et on colporte à mon sujet des balivernes -qui me font le plus grand tort. J'ai à me défendre -de certains de mes amis autant que -de mes ennemis. Un de ces journalistes qui, -selon la forte expression de Mürger, voudraient -«se fourrer dans mes poches pour -arriver en même temps que moi au débarcadère -de la renommée» et qui ne reculent -devant aucune flatterie, un de ces journalistes -a imprimé ceci: «Nous ne nions pas l'intervention -de sainte Geneviève dans la défense -de Paris, mais qui donc affirmerait<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span> -que sans Marrès la victoire de la Marne -eût été possible?»</p> - -<p>—Mais, c'est la vérité! m'écriai-je. Sans -vous...</p> - -<p>Je vis que cette explosion de ma sincérité -lui faisait plaisir. Il me remercia d'un geste -de la main, et modestement:</p> - -<p>—Mieux que personne je sais quelle est -ma part dans le triomphe de la Marne, mais -<i>il ne faut pas le dire</i>... Je veux que mon rôle -soit compris de tous en étant à lui-même sa -propre explication!...</p> - -<p>Puis, répondant à sa pensée intérieure, il -reprit:</p> - -<p>—Parbleu, tout comme un autre, j'aurais -rêvé, moi aussi, de m'élancer à l'assaut, à la -tête de mes braves alpins...</p> - -<p>—Ah! fis-je. Ç'aurait été des alpins?...</p> - -<p>—Des alpins ou des chasseurs... De m'élancer -à l'assaut, disais-je, à la tête de mes poilus... -Mais, j'ai su comprendre les nécessités -supérieures. Tu n'es pas sans avoir entendu -parler de l'utilisation rationnelle de toutes les -forces de la nation... C'est ce que les Anglais -expriment par: «The right man in the...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span></p> - -<p>—Sans doute, mais si de Mun avait vécu?...</p> - -<p>Mon bon Maître leva les bras au ciel comme -pour le prendre à témoin de ma bêtise. Puis -il ajouta (sans répondre cependant à ma -question):</p> - -<p>—Je t'aurais fait lire mon article de -demain si tu étais venue plus tôt...</p> - -<p>—J'ai été retardée par ma blanchisseuse. -Et puis je n'ai trouvé qu'un méchant fiacre..., -un cheval impossible... et un Collignon...</p> - -<p>J'eus la perception très nette que ce nom -de Collignon sonnait désagréablement à -l'oreille de mon Maître. Il déteste les frivolités, -et j'ai trop souvent le tort de me laisser -entraîner à parler mon argot de jadis. Et -bien sûr que «Collignon» n'est pas un mot -à employer dans un milieu académique. Toutefois -cette incorrection légère ne méritait -pas certainement le coup d'œil dont Marrès -me foudroya.</p> - -<p>Car aucun doute n'était possible: sans le -vouloir j'avais offensé mon Maître! il ne -dissimula pas:</p> - -<p>—J'ai à travailler. Va-t'en...</p> - -<p>Il n'y avait qu'à obéir, et je m'en fus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span></p> - -<p>Dans le métro, il y avait un amour de petit -sous-officier blond qui, je crois, essaya de -me faire du pied, mais j'y fis à peine attention, -obsédée que j'étais par cette angoissante -question: pourquoi ce nom de Collignon -a-t-il si fort indisposé mon Maître?</p> - -<p>Plus tard, en réponse à une question timide -que je fis, on m'apprit qu'une des plus belles -figures qui aient traversé l'histoire de cette -guerre répondait précisément à ce nom: il -s'agit d'un homme de haute situation mondaine -et de fortune qui, à cinquante-huit ans, -s'était engagé volontairement et avait trouvé -la mort glorieuse après quelques mois de -campagne...</p> - -<p>Comme on le pense, cet éclaircissement -ne dissipa point mon trouble, et aujourd'hui -encore je ne m'explique pas l'attitude singulière -de mon Maître.</p> - -<p>Marrès s'est-il trompé sur mon intention? -Je l'ignore, et, sans doute, ne se souvient-il -plus de l'incident dont il sourira avec son -indulgence coutumière à mon endroit.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2> -</div> - -<h3>UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Simon s'écarta un moment derrière -une haie et je fus horriblement jaloux -de lui: car tous nos laxatifs demeuraient -impuissants.</p> - -<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. 1.</p></div> - - -<p>Il faut relire la phrase qu'avec un pieux -respect j'ai épinglée comme épigraphe à ce -bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme, -qui montre qu'on peut dire les -choses les plus délicates à condition de vouloir -bien se donner la peine de choisir ses -termes. Ensuite, elle est comme une lumière -volontairement projetée par mon Maître sur -son œuvre!</p> - -<p>Tout le monde se souvient de cet admirable -premier chapitre de <i>Un homme vibre</i> -de quoi elle est extraite: l'auteur expose que<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span> -son ami Simon et lui sont allés passer ensemble -les mois d'été à Jersey; ils mangent -de ces homards qu'ils trouvent «de digestion -si lente» et ils absorbent force thé pour combattre -l'âpre dyspepsie.</p> - -<p>Il semblerait que cette situation soit entachée -de mesquine vulgarité? Elle a, au contraire, -une ampleur philosophique admirable! -Elle résume et synthétise en effet de façon -saisissante la dépendance étroite en laquelle -peuvent être la psychologie et la physiologie -d'un individu donné.</p> - -<p>Les «digestions difficiles» de Marrès et -de son ami Simon au bord de l'Océan ne sont -point un symbole: elles sont une réalité de -fait dont il importe de tirer l'enseignement. -Le homard est échauffant, c'est connu... -Aussi quelle joie lorsque Simon, premier -libéré des suites du déjeuner, trouve en lui-même -un motif suffisant de s'éloigner derrière -une haie. Son ami alors le félicite <i>en -l'enviant</i>.</p> - -<p>Mesure-t-on la délicatesse apportée par -notre auteur en—dirais-je—la matière?</p> - -<p>D'autres eussent fait de maladroites allusions<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span> -à de prosaïques Janos (d'ailleurs boches) -ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été -d'une trivialité inconciliable avec la noblesse -du sujet.</p> - -<p>Le grand mérite d'une phrase semblable -émanant d'un penseur comme lui, c'est -de souligner ainsi qu'il sied l'importance -des fonctions digestives dans la vie sociale.</p> - -<p>La révolution anglaise, on le sait, est -moins due aux calculs ambitieux de Cromwell -qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie. -Supposez Napoléon dyspeptique: du même -coup vous supprimez la campagne d'Italie et -il n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que -mon bon Maître aimait tant avant d'avoir -reconnu qu'il était plus expédient de le -détester, était gastralgique, c'est certain: et -c'est l'explication des <i>Promenades d'un Solitaire</i> -et des <i>Lettres de la Montagne</i> d'un individualisme -si agressif. De même, <i>Un Homme -vibre</i> et <i>Sous l'œil des Tartares</i> n'existent, si -je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate -de soude et aux lithinés Gustin. Une -meilleure digestion ou une pharmacopée<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span> -fâcheusement opérante eussent pu nous priver -de ces œuvres étonnantes.</p> - -<p>Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela -signifie aussi: mon suc gastrique.</p> - -<p>Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les -trois fondements vrais de l'intellectualisme -supérieur et intégral!</p> - -<p>Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter -derrière une haie, avoue qu'il l'<i>envie</i>, ce -n'est pas seulement l'expression d'un état -physiologique: c'est en même temps une -aspiration éperdue vers l'idéal.</p> - -<p>Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien -entendre l'œuvre marrésienne.</p> - -<p>Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux -de tromper la malignité des digestions...»; -et quand il dit: «Et la viande, -surtout, me faisait horreur», soyez assuré que -ce ne sont point là des détails destinés par -vanité à de futurs biographes, mais que ces -phrases constituent une nécessaire introduction -à l'étude de son œuvre propre.</p> - -<p>Il n'est pas jusqu'à cette admirable -remarque: «D'ailleurs, nos néo-catholiques -ne sont que des esprits vagues auxquels il<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span> -ne convient pas de prêter plus d'importance -qu'à la tasse de thé où ils se noieront» qui -ne soit le reflet et la conséquence de l'état -physiologique spécial de mon ami, dans -lequel toute notion se lie à une situation -gastrologique donnée ou au geste qui peut -la déterminer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>... Au milieu de la route qu'ils veulent -bien parcourir avec moi, j'ai pensé devoir -proposer à mes lecteurs cette «station» -psychophysiologique que je me suis imposée -à moi-même—comme une sorte de repos -nécessaire avant la marche et de coup d'œil -jeté sur la carte avant de poursuivre l'inspection.</p> - -<p>Si donc, faisant allusion à son attitude militaire, -ses détracteurs habituels expriment volontiers -cette idée que «Marrès manque d'estomac», -il faut leur répondre qu'ils ont raison -plus même qu'ils ne le croient, et que c'est -précisément l'explication de ce qu'ils s'inquiètent -obscurément de ne pas comprendre.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2> -</div> - -<h3>D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT -PARAITRE, MAIS A TORT, SINGULIÈREMENT -ROMPUS.</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Je M'aime trop pour manquer une -occasion de M'être agréable.</p> - -<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VII.</p></div> - - -<p>—J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me -dit un jour le Maître, en prévenant une question -qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui -donc eût tenu ma plume? Je n'entends pas -revenir sur une discussion vingt fois rouverte...</p> - -<p>—Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais -close?</p> - -<p>—Tes interruptions, Bérénice, sont celles -d'une oie...</p> - -<p>—D'une...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span></p> - -<p>—Ne te fâche pas, petite: j'entends par là -qu'elles sont oiseuses... Je te disais donc que, -m'appliquant à moi-même une sorte de loi -Dalbiez morale et purement volontaire, -j'aurais pu, pour mettre mes actes en concordance -avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée... -et devenir ainsi une sorte de La Tour...</p> - -<p>—D'Auvergne?</p> - -<p>—Encore ton Auvergne?... Une sorte de -La Tour de Lorraine! Mais la condition -première pour une notoriété de ce genre -est d'être mort: or, je te le demande, -petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à -pareille extrémité? Je ne m'appartiens pas!... -Tu sais qu'on a joué <i>Bolette Caudoche</i> au -Français...</p> - -<p>—Ah! oui... la reprise des affaires...</p> - -<p>—Ça marche très bien, et nous n'arrêterons -qu'en plein succès... pour reprendre en -automne. Je t'inviterai au souper de douzième... -Eh bien, ne penses-tu pas que -<i>Bolette</i> représentée dans chaque ville de -France par des troupes fraîches et bien exercées... -je veux dire par des tournées de passage, -ne soit de nature à entretenir dans le<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span> -pays ce qu'on appelle si justement le cœur -au ventre?</p> - -<p>—Évidemment...</p> - -<p>—Eh bien, petite, comprends ce que je -vais te dire: <i>Je suis l'homme que m'a fait -mon succès</i> et je suis prisonnier de ce succès. -Si je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut -que je sois, on ne me reconnaîtrait plus. -C'est en cela que j'avais raison de te dire -que je ne m'appartiens pas... L'engagement -que j'ai contracté pour la durée de la guerre...</p> - -<p>—Non? interrompis-je. Pas de blagues?...</p> - -<p>—... L'engagement que j'ai contracté à -l'égard de moi-même est formel et péremptoire... -Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre -jour à l'Académie, tout seul... tout seul... -C'est là que j'ai composé la «<i>Prière sous la -Coupole</i>»...</p> - -<p>—Je croyais qu'elle était de Renan?...</p> - -<p>—Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai -plus... C'est là que j'ai composé la «<i>Prière -sous la Coupole</i>» et je vais te la lire...</p> - -<p>Et je murmurai:</p> - -<p>—<i>Prière que je fis sous la coupole quand -je fus arrivé...</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p> - -<p>A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire -cette citation parodique. C'est par Marrès lui-même -que je connaissais ce titre célèbre et -je confesse que—comme tant de gens!—j'avais -trop entendu parler de la <i>Prière sur -l'Acropole</i> pour songer à la lire jamais.</p> - -<p>Mais mon Maître, dont la bienveillance -pour moi était écrasante, interpréta ma parole -comme la manifestation du désir de ne pas -entendre sa lecture.</p> - -<p>—Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant -la peine que je venais peut-être de -lui causer. Mais avant que tu ne me quittes -aujourd'hui, et pour clore cet entretien, je -veux protester devant toi contre cette sorte -de déconsidération dont certains pamphlétaires, -d'ailleurs méprisables, tentent de -frapper ceux qui luttent comme moi sur ce -que j'appellerai le <i>front intérieur</i>...</p> - -<p>J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit, -comme s'approuvant lui-même:</p> - -<p>—Oui, c'est bien cela: le front intérieur... -dont l'<i>Écho de Bordeaux</i> m'a constitué en -quelque sorte le généralissime. Penses-tu, -Bérénice, que ce soit une mince affaire que<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span> -de tenir en haleine nos troupes civiles et de -les ravitailler moralement? Ignore-t-on que -chaque jour Basson, Pichepin et d'autres -poilus...</p> - -<p>—De quel régiment?</p> - -<p>—De ma compagnie... L'Académie, tu devrais -le savoir, est une Compagnie... Chaque -jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils -de guerre... Nous préparons, si je puis -dire, les possibilités intellectuelles de la victoire. -A l'extérieur comme à l'intérieur. -Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait -fait M. Delcassé dans les Balkans si nous ne -l'avions entouré de nos conseils et constamment -soutenu de notre approbation?</p> - -<p>—Je me le demande...</p> - -<p>—C'est un grand tourment, Bérénice, que -la recherche de la vérité... Non pas de la -simple vérité matérielle, mais de la vérité -utile au peuple que nous avons mission de -diriger. Lorsque le <i>Matin</i> annonça que les -Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de -Berlin—ce dont on le blâma beaucoup -dans la suite—j'estime qu'il formulait là -une idée très soutenable, nécessaire, indépendamment<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span> -du fait même qui pouvait être -controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible: -il y a la vérité essentielle. Lorsque j'étais -boulangiste...</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en -rougis point... Et d'ailleurs c'était sous le -pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais -boulangiste et que, pour mieux entrer au -Parlement, je me présentais comme antiparlementaire -aux électeurs de Lunéville, je caressais -déjà le projet de forger une âme à la -nation... Tu entends, Bérénice?... De forger -une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume... -Tu m'écoutes, Bérénice?...</p> - -<p>Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec -avidité. Seulement, on ne se refait pas, et -mes amis connaissent bien cette manie que -j'ai de fredonner, même dans les cas les plus -sérieux, et en raison même, pourrais-je dire, -de l'attention que je porte aux choses...</p> - -<p>Aussi est-ce sans la moindre intention ironique, -et comme mécaniquement, du fait -d'une association d'idées légitime autant -qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span> -ce rôle magnifique de forgeron de vérités -sur une enclume nouvelle, je m'étais -mise, cédant à mon démon familier, à sifflotter -entre mes dents:</p> - -<p> -C'est pour la paix que mon marteau travaille...<br /> -</p> - -<p>Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre -lorsque je me rendis compte de l'impair que -je venais de commettre.</p> - -<p>Il y eut un petit silence angoissant, puis -mon Maître, me regardant dans le blanc des -yeux, prononça en se citant lui-même:</p> - -<p>—«La vulgarité ne m'atteint pas, car je -couvre le scandaleux murmure qui monte -des autres vers moi par des airs variés, que -mon âme me fournit à volonté».</p> - -<p>Nous nous quittâmes alors sur un mot -bref.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2> -</div> - -<h3>DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ -DE CUEILLIR</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Lorsqu'un homme excelle dans l'art -de penser à quoi servirait-il en voulant -se mêler d'agir?</p> - -<p><i>Tout amour sauf contre la licence.</i> 2.</p></div> - - -<p>Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion -d'autrui, je vis bien que le désir subsistait en -Maurice de s'expliquer sur les divers points -où s'était si brutalement déconcertée ma -logique trop terre-à-terre de petite femme -ignorante:</p> - -<p>—Aux heures tragiques que nous vivons, -me disais-je, il n'y a que deux attitudes possibles: -se battre—ou admirer! Mais qui -donc accepterait de sembler admettre à -son profit une définition de ce genre: -«La guerre, c'est la mort des autres.»?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span></p> - -<p>Bien vite pourtant je m'étais rendu compte -de ma sottise. Et gagnée tout entière à sa -philosophie qu'avant même de l'avoir comprise -et malgré l'apparence je sentais bien -être une philosophie <i>de sacrifice</i>, j'étais heureuse -de lui fournir occasion d'en disserter -avec cet abandon généreux qu'il me témoigna -toujours et dont je suis si légitimement -fière.</p> - -<p>Avec prévenance, je provoquais ses réponses -énergiques et péremptoires, et le -spectacle du merveilleux parterre intellectuel -aux allées rectilignes, bordées des fleurs -précieuses de son esprit, effaçait peu à peu -dans mon cœur le souvenir charmant et endolori -de mon pauvre jardinet d'Aigues-Mortes...</p> - -<p>Croyant aller au-devant d'une réponse -qu'il désirait me faire, je posai un matin à -mon Maître une question:</p> - -<p>—Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous -de ceux qui, aux heures troubles où von Kluck -menaça Paris, délaissèrent la capitale et s'enfuirent -à Bordeaux?</p> - -<p>—De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement<span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span> -un des termes que je venais d'employer, -de ceux qui s'en furent à Bordeaux?... -Non, je n'en étais pas...</p> - -<p>—Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien... -J'en étais sûre....</p> - -<p>—Je n'en étais pas parce que... j'étais -parti avant eux...</p> - -<p>Je dus montrer à Maurice une mine fort -désappointée, car aussitôt il me prit le menton:</p> - -<p>—Attends, dit-il. Ne te hâte point...</p> - -<p>En détachant chaque mot, en parlant, je le -compris bien, beaucoup moins pour moi-même -que pour ceux auxquels je pouvais être -appelée à rapporter ses paroles, il déclara:</p> - -<p>—J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à -ce moment l'exemple fût donné. Ne pas m'y -résoudre eût été infliger au gouvernement -une sorte de désaveu qui ne pouvait pas être -dans mon intention et que l'union sacrée -m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant -quelques mois Bordelais, j'étais un des -chefs reconnus; il fallait donc que je les précédasse, -à la manière d'un officier d'intendance -intellectuelle... C'est donc de façon raisonnée,<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span> -volontaire que je pris part à ce mouvement -stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs -quelque jour dans son détail.</p> - -<p>—Ce sera une belle page à ajouter à la série -des «Romans de l'Énergie nationale».</p> - -<p>—Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car, -encore qu'il y puisse paraître, je n'ai rien -renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de -l'exacerbation des sentiments personnels, -peut naître l'esprit de dévouement et de sacrifice, -et comment de ce qui fut un bréviaire -d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des -leçons de patriotisme, tu le comprendras -plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère, -des articles et des livres pour fixer ce point...</p> - -<p>—Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même?</p> - -<p>—Parce qu'assurément, et quoi que tu en -penses, je le ferais moins bien que d'autres le -pourront faire. Je t'ai montré déjà que les -hommes comme moi doivent être avant tout -les champions des idées qu'on découvre en -leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront -extraire de mes livres vingt textes, cent -textes contraires à mon attitude présente et<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span> -les placer en épigraphes à je ne sais quelles -libelles; qu'est-ce que cela prouverait contre -l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami -Simon...</p> - -<p>—De l'<i>Echo de Bordeaux?</i></p> - -<p>—Mais non!... Mon ami Simon qui nous -invita à dîner (souviens-toi...) aux Champs Élysées... -J'ai conté dans le <i>Parterre</i> comment, -exaspéré par les raisonnements qu'il -tenait certain soir, je commis l'inconvenance -de m'exprimer dès le potage en termes -abstraits...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, mon ami Simon, qui s'y montrait -rétif, a fini par fort bien comprendre l'indépendance -nécessaire de l'acte et du propos...</p> - -<p>—Il est à la guerre?</p> - -<p>—Non!... D'ailleurs, que ferait Simon aux -tranchées? Tel que je le connais, il serait -mort au bout de trois mois...</p> - -<p>—On peut toujours se faire tuer au bout -du premier?</p> - -<p>—Ah! Bérénice, voilà une belle parole! -Tu ne t'en rends peut-être pas compte toi-même, -mais c'est une belle, une noble parole!<span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span> -Et combien elle est vraie! Comme elle résume -tout le patriotisme agissant qui doit être le -nôtre. Il faudra...</p> - -<p>—Quoi donc? Vous engager?...</p> - -<p>—Il faudra... que je la mette dans un de -mes prochains articles...</p> - -<p>—Ah! ça c'est gentil!...</p> - -<p>—Voyez-vous la petite vaniteuse! Comme -elle est prompte à s'enorgueillir!... Mais tout -doux, Bérénice. Cette parole qui est parfaite -au point de vue relatif et que je ne saurais -trop exalter comme précepte militaire, ne -peut pas être prise comme règle générale -et ne vaut rien appliquée à ce que j'appelle le -régime de l'intérieur. Philosophiquement et -matériellement, le trépas des héros ne prend -sa signification que par rapport à ceux qui -subsistent. La formule: «Je meurs pour ma -patrie» n'existe qu'en fonction de cette autre: -«Je demeure pour mon pays.» Ainsi s'explique -et prend son sens supérieur la division -des citoyens en combattants et non-combattants...</p> - -<p>—Évidemment. Le tout est d'être du bon -côté?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span></p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela... Mais bien certainement -si tous les Lacédémoniens étaient -morts aux Thermopyles, ils eussent ainsi -causé le plus grave tort à la mémoire de -Léonidas dont le sacrifice devenait, dès lors, -inutile. De même pour notre d'Assas. Lorsqu'il -jeta son cri sublime: «A moi, Lorraine!», -il...</p> - -<p>—Pardon! Ne fût-ce pas: «A moi, Auvergne»? -Il me semblait qu'à l'école...</p> - -<p>Maurice parut frappé de ma remarque. Il -hésita un instant, jeta un coup d'œil à son -propre portrait accroché au fond de la pièce, -et comme s'il y eût puisé l'inspiration et -l'approbation de son propos, il répliqua délicieusement:</p> - -<p>—Autrefois, peut-être... Mais <i>plus maintenant</i>!...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tel était le ton général, tour à tour sévère -ou plaisant, grave ou familier, de nos entretiens.</p> - -<p>Je m'excuse de rapporter, avec une exactitude -qui peut paraître immodeste, mes paroles -propres et mes observations, mais l'ombre<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span> -n'est-elle pas nécessaire à la lumière qui doit -triompher d'elle?</p> - -<p>On remarquera que toujours, sous une -forme ou sous une autre, revenait entre nous -la question de l'apparente contradiction entre -les actes de Marrès et ses paroles écrites. Et -on voit avec quelle facilité péremptoire il -triomphait des objections que, le plus souvent -par complaisance et pour lui donner -occasion de les réfuter, je prenais la liberté -de lui opposer.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2> -</div> - -<h3>DE QUELQUES REMARQUES SUR LE STYLE ET LA -QUESTION D'ARGENT</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Chercher une position sociale?... Bon -pour tous nos «Jérôme Paturot» cela!.</p> - -<p>Préface d'<i>Un Homme vibre</i>.</p></div> - - -<p>Je n'avais pas vu Maurice depuis plus de -trois semaines, lorsqu'un matin j'eus la -joyeuse surprise de recevoir sa visite.</p> - -<p>Il me parut en santé parfaite.</p> - -<p>—J'ai été au front... me dit-il.</p> - -<p>J'eus envie de m'écrier: «Ah! je le savais -bien!...» Mais l'expérience m'avait rendue -circonspecte. Et je vis que j'avais bien fait -de me contraindre, car il ajouta:</p> - -<p>—Oui... Avec un conseiller d'État de mes -amis, en automobile... Notre excursion a été<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span> -très réussie. On m'a photographié pour -l'<i>Illustration</i>... Il y avait des croix sur le -côté... ça fera très bien... Ensuite nous avons -eu un déjeuner très chic avec le général. -Nous avons bu à la victoire et j'ai prononcé -un discours... Tout cela était très triste, mais -je crois que les photographies seront -bonnes... Il y en aura aussi pour les <i>Annales</i> -et pour <i>Je sais tout</i>... Mais je viens te chercher -pour déjeuner. Que faisais-tu? Ma parole, -tu écrivais?...</p> - -<p>Il se pencha sur la page commencée et lut -cette phrase écrite de ma main:</p> - -<p>«Soldats, nous montrerons aux gens -simples, la stupidité de la plupart d'entre -vous...»</p> - -<p>—Qu'est-ce que ces sottises? tonna-t-il. -Où as-tu trouvé cela?</p> - -<p>J'étais abasourdie, et c'est en tremblant que -je répondis:</p> - -<p>—Mais... c'est... dans votre livre... <i>Sous -l'Œil des Tartares</i>... dans la préface de l'édition -de 1911... Alors j'ai pensé...</p> - -<p>Je vis bien qu'il ne me croyait pas, et je -crus devoir préciser:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p> - -<p>—Oui, oui, c'est dans les <i>Tartares</i>... D'ailleurs -tenez...</p> - -<p>Je ne fis qu'un bond à ma bibliothèque—ma -bibliothèque si petite et si pauvre, mais -si grande et si riche, puisqu'elle contient -tous les «Marrès», y compris les brochures. -Je saisis <i>Sous l'Œil des Tartares</i> et le lui -apportai triomphante:</p> - -<p>—Là... voyez... page 37... dans le préambule... -intitulé «Examen».</p> - -<p>Et je relus:</p> - -<p>«La stupidité de la plupart d'entre vous...» -Ah! vous ne mettez pas de mitaines pour -parler aux soldats et aux magistrats, aux -moralistes et aux éducateurs!... Et cette -phrase qui suit immédiatement:</p> - -<p>«Ne vous flattez pas que nous prenions au -sérieux ces fameux devoirs dont vous parlez, -et ces sentiments qui ne vous ont jamais -rien coûté...»</p> - -<p>J'avais lu tout d'un trait et j'étais tout -essoufflée. Je remarquai néanmoins:</p> - -<p>—Comme vous avez raison!... Jamais il -ne faut manquer au devoir de dénoncer les -hypocrites!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span></p> - -<p>Marrès ne répondit pas. Avec ces gestes -un peu «en dedans» qui lui sont particuliers -et que j'aime tant, il avait pris le volume—son -volume—et, avec une modestie et -un détachement rares, il vérifiait la date -d'impression, 1911, tout comme s'il n'eût -pas été l'auteur. Il relut aussi les deux phrases, -et parut plongé dans un abîme de -réflexions.</p> - -<p>Un instant je craignis qu'il n'eût l'idée -que j'avais noté plus spécialement ce passage -dans une intention ironique ou de contradiction. -Or, si je m'amuse parfois à le «mener -en bateau» (comme il dit plaisamment), je -ne redoute rien tant que de faire de la peine -à mon Maître.</p> - -<p>Je fus donc toute contente lorsque, sa -méditation terminée, Maurice releva la -tête et, suivant son propos intérieur, me -dit:</p> - -<p>—Elles seront très bien, tu verras...</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p>—Les photos... pour le <i>Journal Illustré</i> -et pour le <i>Miroir</i>... Il y en a une avec l'évêque à -côté de moi, le champ de bataille derrière...<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span> -Je pense que ce sera très impressionnant...</p> - -<p>Après un petit silence il ajouta:</p> - -<p>—Tu penses bien que, personnellement, -je n'en ai pas souci... Mais c'est très important -pour la propagande de nos idées. Le -peuple est ainsi fait, je n'y puis rien... Et -maintenant, allons déjeuner...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce fut véritablement exquis, et dussé-je -parvenir à l'âge de Mme Gyp elle-même, je -crois que je me souviendrai toujours de ce -délicieux repas. Je dis délicieux, non point -certes à cause du menu, mais en raison des -choses rares qu'il me fut donné d'entendre—et -de cette intimité renaissante dont le -charme pénétrant me reportait à tant d'années -en arrière.</p> - -<p>Marrès mange du bout des dents, et prudemment. -Chez lui, ce sont les incisives qui -fonctionnent. Il doit, je pense, se méfier de -ses molaires. Mais parce que sa mastication -est lente et qu'il a petit appétit, il cause -volontiers—et il est étincelant.</p> - -<p>Ce jour-là il fut particulièrement en verve.</p> - -<p>A propos d'un conte de Mme Lucie-Delarue-Mardrus<span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span> -paru le matin même dans un -journal, il eut des mots qui furent pour moi -le régal le plus délicat. Je ne me souviens ni -de l'alose grillée, ni de la selle d'agneau, ni -des pointes d'asperges Lucullus, ni surtout -des pêches Melba auxquelles je fis honneur -en face de mon Maître, mais je me souviens -de ses remarques finement épicées que je -dégustai avec un plaisir inexprimable.</p> - -<p>Je pourrais les redire ici, mais je ne veux -point être accusée de malveillance et préfère -relater un incident amusant dont fut marquée -notre causerie.</p> - -<p>Laissant là M<sup>me</sup> Delarue-Mardrus, nous -en étions venus, en opposant tout naturellement -les contraires, à parler du bon style:</p> - -<p>—Ce qu'on ne sait pas comprendre, me -dit-il, c'est que la première correction du -style français réside dans la clarté. La grammaire -ne vient qu'après. Ainsi, les bulletins -de Cherfils dans l'<i>Echo de Bordeaux</i>... Quantité -de gens en font des gorges chaudes et -l'appellent l'Alphonse Allais de la critique -militaire... Je n'irai pas jusqu'à dire que ce -sont de mauvais Français, mais je puis affirmer<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span> -et j'affirme qu'ils n'y entendent rien! -Patience d'ailleurs... Cherfils sera de l'Académie, -et le jour de sa réception je t'assure -que les rieurs ne riront pas... Mais j'en -reviens à ce que je disais: la clarté, c'est la -politesse de l'auteur envers ses lecteurs. -Tiens, je vais te donner un exemple... As-tu -un journal, un volume sous la main?...</p> - -<p>—Je... je n'ai que ceci, répondis-je en rougissant.</p> - -<p>Et de mon réticule je sortis un livre élégamment -relié que je lui tendis.</p> - -<p>C'était <i>Sous l'Œil des Tartares</i>.</p> - -<p>Il vit bien que ce n'était nullement préparé -et j'eus l'impression qu'il était au fond très -flatté, bien qu'il n'en laissât rien paraître.</p> - -<p>—Tentons quand même l'expérience, dit-il -avec modestie. Ouvre ce livre au hasard et -lis-moi la première phrase que tes yeux rencontreront.</p> - -<p>Je fis ce qui m'était ordonné. Mon index -plongea entre les feuillets et le volume s'ouvrit -à la page 110. Aussitôt, je lus:</p> - -<p>«<i>Le soleil chassait les longueurs de l'horizon -quand le jeune homme releva son<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span> -front rafraîchi par l'ombre du temple et le -frisson des hymnes.</i></p> - -<p><i>Ces éternelles sacrifiées, les mères et les -amoureuses, et les blêmes enfants un peu -morts, de qui les pères escomptèrent la vie -pour animer une formule, toutes les victimes -des égoïsmes supérieurs, transverbérées -de ces flèches qui sont les pensées des sages, -gisaient sur les parvis du lieu que nous -rêvons...</i>»</p> - -<p>Pendant que je lisais, Maurice avait eu un -petit tressaillement d'impatience. Mais quand -j'eus terminé la phrase il frappa la table d'un -coup sec et s'écria:</p> - -<p>—Pas possible! tu te fous de moi?...</p> - -<p>—Oh! Maître...</p> - -<p>Jamais Maurice n'avait usé d'un semblable -langage avec moi! J'étais tout à fait interloquée, -car c'était, sous une autre forme, -l'aventure du matin qui recommençait. Il -semblait que je prisse un malin plaisir à -embrouiller mon Maître de citations chicanières!</p> - -<p>Pendant que je m'efforçais de me remettre -il avait pris le livre et relu la phrase. Il<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span> -s'appuya le front dans les mains et, le regard -fixé sur les lignes d'imprimerie, je l'entendis -murmurer:</p> - -<p>—Nom de D..., qu'est-ce que j'ai bien pu -vouloir dire?</p> - -<p>Il leva les yeux sur moi, puis:</p> - -<p>—Et toi, Bérénice, sais-tu ce que cette -phrase signifie?</p> - -<p>Je compris qu'il était inutile de ruser et, -avec la hardiesse de l'innocence, je répondis:</p> - -<p>—Non, Maître, je ne le sais pas... J'ai toujours -pensé qu'elle était au-dessus de moi...</p> - -<p>—Il se peut, ajouta-t-il avec bienveillance.</p> - -<p>Après un court silence il reprit:</p> - -<p>—Tout de même, j'aurais bien aimé savoir -ce que j'ai voulu dire.</p> - -<p>Et il relut à haute voix:</p> - -<p>«<i>... Les mères et les amoureuses et les -blêmes enfants un peu morts...</i></p> - -<p>Il s'interrompit pour remarquer:</p> - -<p>—Qu'est-ce que ça peut bien être que des -enfants <i>un peu morts</i>?...</p> - -<p>—Ah! dame, moi...</p> - -<p>Il poursuivit...</p> - -<p><i>... Et les blêmes enfants un peu morts de<span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span> -qui les pères escomptèrent la vie pour animer -une formule, toutes les victimes des égoïsmes -supérieurs, transverbérées...</i></p> - -<p>—Qu'est-ce que tu penses de ça, Bérénice?</p> - -<p>—Mon Dieu... vous savez... certainement... -c'est admirable...</p> - -<p>—Sans doute, sans doute... Mais tu as là, -ma petite, un moyen excellent d'éprouver ce -que vaut à l'ordinaire le jugement du commun... -<i>Sous l'Œil des Tartares</i> a eu, tu le -sais, des milliers de lecteurs. Aucun d'eux -n'a fait remarquer que cette phrase ne signifie -rien pour la raison bien simple que -<i>tous l'ont comprise...</i></p> - -<p>—Ils en ont, une santé!...</p> - -<p>—Comment dis-tu?</p> - -<p>—Je veux dire... qu'ils sont plus malins -que moi...</p> - -<p>—Non, Bérénice, non. Mais leur confiance -en moi est assez grande pour qu'ils -aient cru que cette phrase signifiait précisément -<i>ce qu'ils désiraient qu'elle signifiât</i>. Tu -trouveras dix critiques nationalistes pour te -l'expliquer... J'irai même jusqu'à te confier -ceci... je suis convaincu qu'elle signifie<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span> -quelque chose! J'ai beau m'être moqué du -monde...</p> - -<p>—Ah?...</p> - -<p>—Autrefois, autrefois... Maintenant, c'est -devenu sérieux... J'ai beau, dis-je, m'être -moqué du monde autrefois, je n'ai jamais été -jusqu'à écrire <i>volontairement</i> des non-sens... -Et cette petite expérience littéraire illustre -encore, et de façon très nette, ce que je t'ai -dit sur moi-même et sur mon rôle... à savoir -qu'il me faut être obligatoirement l'homme -que mes disciples m'ont fait! Et c'est pour -cela que je ne m'appartiens plus... Combien, -pourtant, j'aimerais mieux, ô Bérénice, garder -d'autres oies dans quelque coin paisible -de ma Lorraine natale...</p> - -<p>—Oh! Maître!... des oies!...</p> - -<p>—Tu serais avec moi, Bérénice! Nous les -garderions ensemble... Et tu verrais à quel -point l'oie et le canard sont des animaux philosophiques.</p> - -<p>—Oui, oui, je me souviens: «Canards, -mystères dédaignés...» comme vous avez dit -adorablement dans le <i>Parterre</i>, dans mon -cher <i>Parterre</i>...</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span></p> - -<p>Maurice est évidemment au-dessus de certaines -vanités... Mais il aime fort que je le -cite incidemment au cours de nos entretiens. -Lorsque je me donne ce plaisir, il y ajoute -encore en me remerciant d'un petit clignement -d'yeux approbateur. Je me souviens de -la joie que je lui procurai certain jour lorsque, -faisant allusion au retentissant et admirable -discours à la Chambre dans lequel il avait -appelé J.-J. Rousseau un «étonnant musicien», -je m'étais écriée:</p> - -<p>—Rousseau? Peuh!... A peine un joueur -d'orgue!...</p> - -<p>Marrès avait été si content et si flatté de -cette citation discipulaire (c'est lui-même -qui la qualifia ainsi) qu'il m'embrassa devant -tout le monde!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>... Cette fin de déjeuner eût été sans l'ombre -d'un nuage si, avec une hardiesse dont -j'eus un instant à me repentir, je n'avais -effleuré une question que certes il eût -mieux valu que je laissasse dans l'ombre.</p> - -<p>Une allusion aux quarante-cinq francs d'allocation -mensuelle que l'on sert à une<span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span> -vieille femme de mon quartier dont trois -fils sur quatre ont été tués m'amena à parler -de la question d'argent:</p> - -<p>—Tout le monde ne peut pas être à la -guerre, c'est bien évident, avais-je dit. Mais, -mon cher Maître, ne trouvez-vous pas tout à -fait injuste que ceux-là mêmes qui jouissent -déjà du privilège de n'y pas être augmentent -encore leurs profits de son fait? De sorte -que cette calamité nationale devient au contraire -pour eux une source d'avantages?</p> - -<p>J'avais posé cette question en toute innocence -et sans penser, ma foi, à <i>Bolette Caudoche</i> -qu'on jouait à la Comédie-Française -et que des tournées allaient emmener fructueusement -dans les départements et à -l'étranger.</p> - -<p>Maurice y vit cependant une allusion qui -n'était pas dans mon esprit.</p> - -<p>—Je te devine, me dit-il. Tu additionnes -mon traitement de député, le prix de mes -articles et les droits d'auteur de <i>Bolette</i>, et tu -te dis qu'à ce régime, la guerre non seulement -peut durer pour moi, mais encore que -je n'aurais pas à souffrir si elle était prolongée<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span> -jusqu'à sa fin extrême et logique? -C'est exact... mais pourquoi considérer l'argent -en soi alors qu'il n'est qu'une conséquence -inévitable et nécessaire? J'ai écrit -quelque part que je n'entendais rien à la -mathématique des banquiers: c'est la vérité -pure. Je ne payerais pas pour être député, -mais s'il fallait payer pour écrire à <i>L'Écho</i> -ou faire représenter <i>Bolette</i>, je n'hésiterais -pas... Tu vois bien que je suis au-dessus de -ça?</p> - -<p>J'avoue que le discours me parut faible et -le raisonnement d'une indigence extrême. Je -me permis de remarquer:</p> - -<p>—Toujours est-il qu'en attendant...</p> - -<p>Et je complétai ma phrase par ce geste -qui, dans toutes les langues, et spécialement -en montmartrois, signifie: «A nous -la galette!»</p> - -<p>Mais Maurice était d'excellente humeur et -il se contenta de sourire. Le sujet me semblant -délicat, je crus convenable de ne pas -le creuser plus avant.</p> - -<p>D'autant que vers la fin du déjeuner Maurice -parut s'assombrir un peu. Il revint avec<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span> -insistance sur ceci que ce qu'on pouvait -prendre chez lui pour de l'égotisme trop bien -entendu ou trop pratique était au fond du -dévouement et qu'il avait à mener à bien -une dure, une très dure tâche.</p> - -<p>—Il y a des soirs où je suis très accablé...</p> - -<p>—Faites-vous verser dans l'auxiliaire? -dis-je étourdiment.</p> - -<p>Mais il était écrit que ce jour-là je ne -fâcherais pas mon bon Maître! Il se contenta -de me menacer du doigt en m'appelant -petite moqueuse.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_DERNIER">CHAPITRE DERNIER</h2> -</div> - -<h3>AVANT DE PRENDRE CONGÉ</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>A l'heure où la lune s'allume, où -naguère <i>s'embuscadaient</i> nos pères...</p> - -<p>M. B. <i>Sous l'œil des Tartares</i>.</p></div> - - -<p>Faut-il dire <i>s'embusquer</i> ou <i>s'embuscader</i>?</p> - -<p>Avant la guerre Marrès a écrit: «s'embuscader».</p> - -<p>Néologisme qui n'avait rien, certes, de -choquant mais qui n'avait pas l'excuse de la -nécessité, «s'embusquer» ou «se mettre -en embuscade» ayant le sens exact qu'il -donne à «s'embuscader» et suffisant parfaitement.</p> - -<p>Pourquoi donc l'avoir employé?</p> - -<p>Par la raison, je pense, qu'avec cette extraordinaire<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span> -prescience des choses qui est une -de ses caractéristiques principales, Marrès -avait instinctivement entrevu que l'usage et -les nécessités de cette guerre opposeraient -ces termes l'un à l'autre.</p> - -<p>Le poilu s'«embuscade».</p> - -<p>L'embusqué s'«embusque».</p> - -<p>On voit la différence.</p> - -<p>Tous les amis de Marrès, tous ses parents, -sont des héros qui s'embuscadent pour -attendre et tuer le Prussien. Tandis que les -instituteurs républicains, les socialistes, les -francs-maçons et les «accroupis» de Vendôme, -s'embusquent en attendant que -M. Dalbiez vienne y apporter bon ordre.</p> - -<p>Telle est la justification du néologisme. -On voit qu'elle est péremptoire, et il faut -retenir qu'elle ne s'est produite que des -années après la création de celui-ci...</p> - -<p>Ainsi en est-il pour nombreuses parties de -l'œuvre de Marrès! Sous cet angle spécial, -on peut le considérer comme un auteur futuriste: -il écrit dans le présent, mais s'épanouit -dans l'avenir. Chaque jour le révèle. Aussi -bien suis-je certaine que des phrases comme<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span> -celle des «blêmes enfants un peu morts de -qui les pères escomptèrent la vie pour animer -une formule», inintelligibles peut-être pour -nous, semblent claires comme la vérité même -aux jeunes générations intellectuelles qui -nous suivent et, avec une intuition admirable -de leur intérêt supérieur, l'ont élu pour -Maître.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il me faut à regret fermer bientôt ce petit -cahier, car il y a des patiences dont on ne -saurait abuser sans méfaire. Et si de ne pas -parler plus avant de mon ami me cause -quelque regret, je m'en console en songeant -que le temps même qu'il vous eût -plu de m'accorder pour m'entendre, vous -l'emploierez plus utilement à le lire lui-même!</p> - -<p>Les sots—qui sont toujours susceptibles—lui -gardent rancune d'avoir jadis été traités -par lui de «Tartares»:</p> - -<p>—S'il appelle ainsi des Français, que -reste-t-il pour les Allemands? s'écrient-ils -plaisamment.</p> - -<p>Il n'est pas douteux, en effet, que les «Tartares»<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span> -dont il est parlé dans <i>Sous l'Œil</i> ne -sont autres que ses contemporains <i>de France</i>. -Mais il s'en est expliqué nettement dans son -livre même:</p> - -<p>«<i>J'appelle Tartares ceux qui ne pensent -pas comme moi</i> ou qui, pensant comme moi, -ne le font pas pour les mêmes raisons que -moi. Ainsi suis-je dans la pure tradition latine, -les Latins appelant «tartares» tous -ceux qui n'étaient pas eux-mêmes...» a-t-il -écrit magistralement.</p> - -<p>Opinion certainement hautaine et qui serait -ridicule émise par un couturier, une manucure -ou un tondeur de chiens, mais combien -acceptable et respectable lorsque professée -par un esprit comme le sien!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ces pages, trop courtes à mon gré et trop -longues sans doute à celui de mes lecteurs, -n'auront point été inutiles si elles ont, comme -je le crois et comme le désirerait certainement -mon Ami lui-même, résolu la contradiction -<i>apparente</i> qui existe entre sa -théorie de jadis et le sens qu'il lui donne -aujourd'hui, entre l'œuvre littérale et l'idée<span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span> -qu'on s'en fait, entre les conseils qu'il donne -et l'attitude qu'il garde.</p> - -<p>Quel est l'écrivain qu'on ne peut mettre, -superficiellement tout au moins, en contradiction -avec lui-même ou prendre comme à -un piège à ses propres déclarations?</p> - -<p>Un soir, Maurice m'avait dit amicalement:</p> - -<p>—Il est six heures, ma petite Bérénice, -permets-moi de te chasser... Je m'en vais -rejoindre René Razin et d'autres collègues -de l'Académie, pour dîner...</p> - -<p>—Ah! lui dis-je, tous mes compliments. -Je vous envie.</p> - -<p>C'est vrai, j'ai un faible pour René Razin -qui est exquis, exquis...</p> - -<p>—Tu m'envies de dîner avec eux? reprit -mon Maître. Pourquoi donc aujourd'hui ne -te livres-tu pas au jeu facile de me jeter une -citation dans les jambes?</p> - -<p>Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et -j'eus sans doute, pour regarder Maurice, des -yeux comme j'en eusse fait s'il avait été un -train, car il me dit:</p> - -<p>—Ne me regarde pas ainsi, tu me fais de<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span> -la peine... Prends les <i>Tartares</i>, page 213, -cinquième et sixième lignes...</p> - -<p>Je pris le volume et à ma grande stupéfaction -je lus:</p> - -<p><i>... En fait, il faut diner avec des imbéciles; -on entretient ses relations...</i></p> - -<p>Maurice eut un rire bon enfant:</p> - -<p>—Ah! ah! Bérénice... tu t'en voudras -toute ta vie de n'avoir pas trouvé celle-là, -pas vrai?...</p> - -<p>Puis, montrant ainsi combien il a l'âme -franche, il ajouta:</p> - -<p>—Il faudra que je raconte ça tout à l'heure -à mes bons amis... Ça leur fera certainement -plaisir!...</p> - -<p>Anecdote charmante et simple, qui indique -avec quelle aimable facilité Maurice consent -à se discuter lui-même en même temps que -les griefs qu'on peut lui vouloir adresser.</p> - -<p>Comme je le plaisantais respectueusement -un jour sur la mèche qu'il a, si je puis -employer ces deux termes contradictoires, -dressée à tomber sur ses yeux, je me permis -de lui demander:</p> - -<p>—Ne craignez-vous pas qu'un jour<span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span> -quelque stupide caricaturiste ne s'empare -de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en -dérision contre vous?</p> - -<p>—Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme -une brosse à dents. Et je croyais à la vérité -que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je -pas toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a, -soigner ses manies, ses partis pris et ses -ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer -d'en acquérir: c'est l'appareil où se révèle -un spécialiste. De là sera déduit son caractère... -Tu parles de ma mèche et tu crains -qu'on n'en sourie? Innocente brebis! Ne -t'ai-je pas confié cependant que cette mèche -était, non point la conséquence d'un vœu, -mais le résultat d'une volonté esthétique préconçue -et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent -pour un philosophe, pour un littérateur, -de ressembler à son marchand de cravates? -A Paris, il faut avoir un type: de là, ma -mèche. Originalité, mais non point futilité. -Si tu m'as observé, Bérénice, tu dois savoir -que, le plus naturellement du monde et sans -que je n'y sois plus moi-même pour rien, ma -mèche participe extérieurement aux émotions<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span> -de mon âme? Que je sois agressif ou -placide, abattu ou alerte, joyeux ou inquiet, -ma mèche n'est pas la même: elle provoque -ou apaise, elle se plaint ou encourage, elle -s'amuse ou se lamente! Quand, à la Chambre -j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était -pas la même que lorsque j'ai dit la grande -pitié des églises de France! Regarde mes -photographies dans les journaux illustrés et -dis-moi si ma mèche de champ de bataille -n'est pas une trouvaille?</p> - -<p>—Certes...</p> - -<p>—Alors, ne me pose plus de questions -aussi sottes que celle qui vient de motiver -mes paroles...</p> - -<p>J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel -je n'ai pu malheureusement conserver toute -sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y -trouvera la plus fine des leçons de psychologie -sociale et parisienne: il faut cultiver -ses particularités!</p> - -<p>Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est -à peine s'il restera un poète; ôtez à M<sup>me</sup> Dieulafayt -son pantalon... je veux dire: habillez-la -comme les autres femmes, et elle passera<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span> -inaperçue! Montesquieu dans ses <i>Lettres persanes</i> -avait entrevu cette théorie si délicieusement -déduite par mon Maître.</p> - -<p>Guérissons-nous donc de nos défauts, -mais gardons nos particularités si, du moins, -nous aspirons à quelque notoriété.</p> - -<p>Ceux qui ont approché Maurice savent -qu'il a l'air toujours de sucer une pastille. -On croit volontiers qu'il a dans la bouche une -tablette de chlorate de potasse. Vingt fois -j'eusse pu attirer son attention sur ce tic: je -me suis gardée de le faire, car il y eût vu -certainement le signe que je méconnaissais -une de ses plus charmantes leçons.</p> - -<p>... Malgré moi, on le voit, c'est au moment -d'abandonner mon sujet que je semble m'y -attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent, -au moment des adieux se sent-on plus -proche que jamais de ceux qu'on va quitter!</p> - -<p>Mais quelle que puisse être mon inclination, -la raison doit l'emporter.</p> - -<p>Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où -j'ai passé des heures si délicieuses! Adieu, -les belles allées droites des raisonnements -péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux<span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span> -et capricieux fleuris de paradoxes -imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et -les bouquets subtils dont je revenais exquisement -chargée! Il me faut vous quitter!</p> - -<p>Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse, -lorsque Maurice voulut bien donner -mon nom à un de ses livres les plus étonnants, -quelle volupté saine pour la femme -que je suis devenue d'avoir pu évoquer à mon -tour la personnalité de mon Ami, de mon -grand Ami, que les événements rendent plus -grand encore!</p> - -<p>Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart -des fidèles de Marrès cette supériorité -d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est -en quelque sorte me hausser moi-même -qu'exalter son mérite!</p> - -<p>En sortant de la messe de Sainte-Clotilde, -il m'arriva d'entendre un commandant de -dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un -de Mun pour petits bourgeois... mais en -temps de guerre, il ne faut pas se montrer -trop difficile.»</p> - -<p>Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en -compagnie d'une si belle dame, comme je<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span> -vous aurais demandé la permission de vous -montrer votre erreur!</p> - -<p>Que pareille opinion soit professée par -ceux qui ne le connaissent point, je l'admets; -mais vous, mon commandant, seriez-vous de -ceux-là? Ne liriez-vous point l'<i>Écho de Bordeaux</i>, -et, dans ce cas, quel officier êtes-vous -donc?...</p> - -<p>Gardez, mon commandant, gardez qu'un -propos inconsidéré comme le vôtre, bienveillant -peut-être dans son fond, mais dont -la forme peut prêter à équivoque, ne soit -recueilli par des détracteurs vigilants de -Marrès, trop enclins à ne voir en lui que -l'homme qui parle de la guerre avec d'autant -plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde -de la faire.</p> - -<p>Dans une des plus belles méditations de -l'<i>Homme vibre</i>, il a enseigné: «Soyez convaincus -que les actes n'ont aucune importance.» -Sans doute, cette parole peut paraître -disconvenir aux terribles réalités de l'heure -présente, mais sa vérité philosophique subsiste, -et on remarquera combien il a dû, pour -y demeurer fidèle, violenter les tendances<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span> -instinctives qui sont au dedans de nous tous.</p> - -<p>L'attrait du danger l'eût précipité, mais la -conscience de sa valeur et le service de l'idée -l'ont retenu.</p> - -<p>Assez de deuils à l'Académie!</p> - -<p>Ce que j'en dis là est sans la moindre -ironie. Car c'est précisément le but même de -ces notes de montrer comment j'ai été, par -Marrès lui-même, amenée à me faire un avis -raisonné sur ce point délicat et à changer du -tout au tout l'opinion préconçue que je m'étais -faite sur des apparences.</p> - -<p>Au reste, comme il l'a si justement dit lui-même -l'ironie métaphysique est une excellente -attitude en face d'un homme qui manque -décidément d'imprévu: mais tel n'est point, -au contraire, le cas de Marrès, jardinier -délicat du plus adorable des jardins!</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="APPENDICE">APPENDICE</h2> -</div> - -<h3>POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT CONGÉ</h3> - -<div class="blockquot"> - -<p>Mais c'est assez de bêtises pour aujourd'hui.</p> - -<p><i>Sous l'œil des Tartares.</i> Ch. 1.</p> - -<p>On ne peut pas trouver des torts à -celui qu'on aime.</p> - -<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i></p></div> - - -<p>Ces pages, qui seront, je l'espère, accueillies -avec faveur par les lettrés délicats et prudents, -risquent de n'être pas comprises de -tous dans l'entourage de Marrès.</p> - -<p>Un de ses amis politiques—qu'il connut -par Syveton, à la «<i>Patrie Française</i>»,—auquel -j'en ai fait lecture partielle, a cru -devoir protester contre elles. Son discours -m'a étonnée. Comme me voilà méconnue par -ceux-là mêmes dont précisément j'ambitionne -le suffrage!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span></p> - -<p>Les épigraphes, cependant, toutes empruntées -à mon Maître, et l'atmosphère de chaque -phrase, indiquent nettement mon idée? Au -surplus, je m'en suis tenue à la vérité, sans -essayer même de ces dialogues dans la manière -qu'a imaginée Platon pour peindre -mieux, chez son maître Socrate, l'attache des -idées et de l'homme, et que Marrès lui-même -a si délicieusement suivie dans sa brochure -<i>Une semaine chez M. Renan</i>.</p> - -<p>Dernièrement, je causais avec son ami -Simon: «Ces susceptibilités, m'a-t-il dit, je -les crois excessives, mais leur sincérité les -fait trop légitimes pour que vous n'en teniez -pas compte.» Sur son avis, j'ai donc effacé -quelques passages de cette œuvre sans prétention, -que tous deux d'ailleurs, nous trouvons -respectueuse pour ce Maître, sans qui -plusieurs façons de se conduire et de raisonner -en temps de guerre ne seraient pas.</p> - -<p>—Vous parlez de Maurice, me disait encore -Simon, avec le constant souci de servir sa -pensée. A mon avis, vous n'avez dépassé -aucun de vos droits. Mais ce ton, fort reçu -envers les morts, sied-il avec les vivants? Or,<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span> -grâce à Dieu, et peut-être aussi, je pense, à -sainte Geneviève—encore qu'elle réserve, -m'a dit Cherfils, plus volontiers sa protection -à ceux qui sont tout à fait militaires—notre -ami Marrès est bien vivant, et la guerre peut -durer encore dans les conditions où elle se -développe sans qu'il en soit atteint...</p> - -<p>—C'est affaire d'éthique personnelle, ai-je -répondu. Mais je suis sûre que, si je consultais -Maurice, il serait le premier à donner son -approbation à mon petit cahier.</p> - - -<h2>FIN</h2> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> - - -<p>Saint-Denis.—Imp. V. Bouillant et J. Dardaillon.</p> -</div> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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