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-The Project Gutenberg eBook of Le Jardin de Marrès, by Victor Snell
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Jardin de Marrès
- par Bérénice
-
-Author: Victor Snell
-
-Release Date: March 10, 2021 [eBook #64776]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS ***
-
-LE JARDIN DE MARRÈS
-
- Le Jardin
-
- de
-
- MARRÈS
-
- PAR
-
- BÉRÉNICE
-
- LIBRAIRIE OLLENDORFF
- 50, Chaussée d'Antin, 50
- PARIS
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-LE JARDIN DE MARRÈS
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-D'UNE PAROLE PRONONCÉE CERTAIN JOUR DANS UN TRAMWAY
-
- Pensez-vous que j'eusse consenti à être compris de tout le monde?
-
- M. M. (Préface d'_Un homme vibre_.)
-
-
-Comment nous nous retrouvâmes, Marrès et moi, après une séparation de
-plus de dix ans et quelques jours avant la déclaration de guerre, la
-chose vaut d'être contée en tête de ces pages.
-
-Aussi bien, par les paroles qui en furent l'occasion et par les
-événements qui la suivirent, a-t-elle pour moi un caractère presque
-symbolique.
-
-Nous étions au 5 juillet.
-
-J'ai remarqué que ce mois me fut toujours propice: c'est en juillet que
-j'avais fait la connaissance de Marrès, alors que je n'étais encore
-qu'une gosse, et en juillet encore que je l'avais revu à Aigues-Mortes
-plusieurs années après. Il me semblait ainsi qu'en juillet rien ne
-pouvait plus m'arriver que d'heureux.
-
---J'ai gardé le culte du mois, aimais-je à lui redire... du mois que je
-vous ai connu...
-
-Il trouvait la phrase amusante et il souriait en ramenant en arrière
-d'un geste familier la belle mèche noire qu'il avait habituée à tomber
-sur son front.
-
-
-Donc, cet après-midi de juillet, vers cinq heures, je me trouvais dans
-le tramway Vincennes-Louvre. J'avais été à Saint-Mandé porter quelque
-secours à une pauvre femme, mère de sept enfants et dont le mari
-gagnait quatre francs par jour dans je ne sais quelle usine. Il faisait
-très chaud et l'air était lourd. Je me souviens que je lisais dans
-l'_Écho de Bordeaux_ un article admirable de Frédéric Basson sur les
-cure-dents de Napoléon et sur le Beauharnais, frère de Joséphine.
-
-Après avoir reçu mes six sous, le conducteur avait passé au voyageur
-qui était assis en face de moi, mais un peu sur la droite. Puis,
-s'adressant au voisin de celui-ci, il avait demandé:
-
---Jusqu'où, monsieur?
-
-Alors une voix un peu lasse, mais énergique, répondit:
-
---Jusqu'au bout.
-
-Il y avait dans ces simples mots tant de volonté concentrée, et
-l'accent dont ils étaient marqués était tel que, par un phénomène
-singulier, ils me parurent avoir une importance formidable,
-gigantesque, et sous laquelle je me sentis écrasée.
-
-A ce «jusqu'au bout», simple réponse à une simple question, les
-railleurs feindront de s'étonner que quelqu'un n'ait pas répliqué
-par un «Déjà?» anticipé autant qu'irrévérencieux, et les sceptiques
-affirmeront qu'il serait bien miraculeux que la prescience me fût venue
-à cet instant des événements ultérieurs dans lesquels ces mêmes mots
-devaient revêtir un sens supérieur. Je dédaignerai les railleurs, et je
-dirai aux sceptiques que je n'eus pas à ce moment l'idée, moi petite,
-que nous pouvions être à quelques jours de la Grande Secousse. J'avoue
-au contraire que mes pensées étaient bien loin de la guerre.
-
-Mais cette concession faite, ou plutôt cet hommage rendu à la vérité,
-je n'en maintiens que plus énergiquement mon affirmation: ces mots tout
-simples m'emplirent d'un trouble inexprimable, d'une émotion confuse,
-comparable à celle que j'éprouvais à Aigues-Mortes lorsque Maurice me
-disait: «J'ai soif» ou: «Nous aurons de l'orage.»
-
-Ce fut toujours, en effet, une caractéristique des paroles de mon
-ami d'avoir, outre leur signification immédiate, un sens profond qui
-subsiste alors qu'elles-mêmes ont passé avec la circonstance qui les a
-fait naître.
-
-
-Chose étrange, je n'avais pas reconnu la voix de Maurice! Mais sa
-parole me l'avait fait deviner. Je levai les yeux et je l'aperçus de
-profil.
-
-A-t-on déjà remarqué que les hommes peuvent être divisés en deux
-catégories: ceux qu'il faut voir de face, c'est-à-dire ceux dont
-la physionomie n'a sa signification complète que lorsqu'elle est
-considérée dans son plein, et ceux dont tout le caractère réside dans
-le profil? Marrès est de ceux-ci.
-
-Je voyais donc le profil de Marrès se détacher en bistre sur le fond
-clair de la vitre qui l'encadrait exactement.
-
-Il me parut très peu changé, et à son avantage.
-
-Encore une fois, ma pensée était fort loin de la guerre, mais je
-fis malgré moi cette réflexion: Comme il serait bien en sergent de
-chasseurs!...
-
-Je revenais, on s'en souvient, de Saint-Mandé-Vincennes et j'avais
-rencontré là-bas quelques sous-officiers dont la vue m'avait laissée
-rêveuse.
-
-Avant même que la réflexion eût ratifié mon geste spontané, je
-m'élançai à côté de lui sur la banquette. Il eut une exclamation de
-bonne surprise et me tendit joyeusement ses deux mains:
-
---Ma vieille amie...
-
-Puis aussitôt, songeant que ce mot de vieille amie pouvait légitimement
-m'offenser (dame!), avec sa délicatesse toute féminine, il ajouta:
-
---Vous n'avez pas changé.
-
---Bon! m'écriai-je, je faisais la même réflexion à votre sujet.
-
-Je vis qu'il était fort content de mon affirmation. D'un geste rapide
-il assura son col, tâta sa cravate et rectifia son gilet.
-
-Et soudain une brève et involontaire évocation me ramena à plus de
-quinze ans en arrière, dans le cher jardin d'Aigues-Mortes où, la main
-dans la main, nous suivions le caprice odorant des chemins...
-
-Je me ressouvins de ces minutes exquises où les fleurs qu'il jetait
-dans mon esprit étaient plus belles et plus parfumées que celles dont
-je dépouillais le parterre pour lui en faire hommage.
-
-Certes, je n'ignore pas que dans le livre qui m'est consacré, il m'a
-traitée en simple volatile, qu'il m'a représentée comme une gamine
-sans cervelle dont l'ignorance le reposait, et mes bonnes camarades
-m'ont prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma physionomie, en même
-temps peut-être que celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas moins
-une fortune singulière pour moi que d'avoir été l'occasion d'une œuvre
-comme celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que je lui pardonnerais
-le moins, c'est d'avoir tenté de me faire passer pour morte, au lieu
-d'avouer carrément que j'avais levé le pied avec le petit Max. Mais
-ceci est une tout autre affaire...
-
-Si je ne craignais d'employer une image désastreuse, je dirais que la
-gloire présente de Marrès me couvre de son ombre--mais comment une
-gloire aussi brillante aurait-elle une ombre?
-
-Au surplus, je m'égare et je dois terminer cette trop longue préface.
-
-Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena prendre un bock à la
-brasserie Marengo.
-
---J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il.
-
---A cause du veau? demandai-je étourdiment.
-
-Il eut un haussement d'épaules:
-
---Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il.
-
-Honteuse, je me fis toute petite et nous restâmes sans parler. Mais son
-silence même, on le sait, dit toujours quelque chose...
-
-Et soudain il l'interrompit pour me demander:
-
---Penses-tu qu'on aura la guerre?
-
-Je le regardai, comme si j'avais mal entendu.
-
-Il répéta:
-
---Penses-tu qu'on aura la guerre?
-
-En toute occasion et venant d'un autre que lui, la question m'eût paru
-absurde: et je n'ai jamais aimé à être prise pour une bécasse.
-
-Mais je compris que c'était sérieux, et c'est sérieusement que je
-répondis:
-
---Non. Et vous?
-
-Maurice fit alors un grand geste circulaire. Le garçon, s'imaginant
-que cela signifiait: «Remettez-nous ça», se précipita pour enlever nos
-bocks vides et en rapporta deux autres.
-
-Maurice m'expliquait son geste:
-
---Le cercle se resserre, et je crois que le centre s'obscurcit...
-
-De quel cercle parlait-il? et comment un centre peut-il s'obscurcir,
-je ne sais. Je crus discerner dans cette parole une menace grave et je
-ressentis le même trouble qu'une demi-heure plus tôt, quand il avait
-dit: Jusqu'au bout.
-
-Je le regardai. Et de nouveau il m'apparut de profil. Involontairement
-je pensai à l'une des belles médailles romaines qui sont au Musée du
-roi René. Mais j'étais trop troublée pour poursuivre ce parallèle
-numismatique. J'avais soif de savoir, de comprendre...
-
-Aussi est-ce avec avidité que je bus mon bock:
-
---Alors, demandai-je en m'essuyant les lèvres, vous allez rester à
-Paris, en prévision des événements?
-
---Cette bière est détestable, me dit-il. On voit bien que c'est de la
-Munich...
-
-Puis, répondant à ma question:
-
---Non. Je ne resterai pas à Paris. Je m'en vais en Palestine...
-
---Comme Guillaume II? demandai-je étourdiment.
-
-Il eut une voix sifflante pour me répondre:
-
---Non!... Comme Chateaubriand!
-
- * * * * *
-
-Quatre semaines après, c'était la Grande Secousse: la guerre déclarée,
-et le commencement de cette période terrible et magnifique qui n'est
-point encore terminée à l'heure où j'écris.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-DE CE QUE SONT AU VRAI CES COURTES NOTES ET DE L'IMPORTANCE QU'IL SIED
-DE LEUR ACCORDER.
-
- Ah! ces langoustes si difficiles à digérer! Combien nous en
- souffrîmes, moi et Simon, dans ces longues après-midi.
-
- _Un Homme vibre._ Ch. II.
-
-
-Malgré l'ordre que je me propose de leur donner, je sens bien que ces
-notes vont sembler incohérentes même aux lecteurs bienveillants.
-
---Pourquoi cette poule se mêle-t-elle d'écrire? demanderont certains.
-
-D'abord, «poule», c'est bien vite dit. Et à notre époque où tant de
-chapons voudraient se faire passer pour des coqs, est-il bien certain
-que «poule» soit une injure?
-
-Au surplus, je tiens à m'expliquer, puisqu'aussi bien je dirai du même
-coup comment, à supposer qu'on m'en veuille faire l'honneur, il importe
-de lire cet essai.
-
-
-J'étais en Bretagne au moment où l'ordre de mobilisation générale fut
-donné. Je me ressouvins aussitôt de notre conversation de la brasserie
-Marengo:
-
---Comme _il_ avait vu juste! m'écriai-je.
-
-Mais j'étais seule, et personne ne me demanda de qui je parlais.
-
-Je ne pus rentrer à Paris que cinq jours après, et tout aussitôt une
-pensée me traversa l'esprit:
-
-Je le connais: il s'est engagé... J'en suis sûre!... On n'aura pas pu
-le retenir...
-
-N'écoutant pour ainsi dire que mon manque de courage, je sautai dans un
-taxi-auto et je me fis conduire chez lui.
-
---Monsieur est déjà parti? demandai-je au valet de chambre, pressentant
-la réponse. Dites-moi la vérité... toute la vérité...
-
---Parti pour où? demanda ce stupide mercenaire.
-
-Je le bousculai, car une porte s'était ouverte et, dans l'encadrement,
-j'avais vu Marrès qui venait à moi la main tendue:
-
---Ah!... cher Maître!... Je craignais d'arriver trop tard!...
-
-Il me rassura en me tapotant paternellement la joue. Ordinairement je
-déteste ce geste auquel sont trop enclins les vieux messieurs. Mais je
-le laissai faire parce que, dans ma hâte à accourir, j'avais oublié de
-mettre de la poudre.
-
---Je suis si contente, m'écriai-je, si contente... Au moins je vous
-aurai revu avant...
-
---Avant quoi?...
-
-J'eus ce petit frisson spécial qu'on a dans la colonne vertébrale quand
-on s'aperçoit qu'on a commis la forte gaffe. Toutefois il était trop
-tard pour reculer. Et c'est en bafouillant que je tentai d'expliquer:
-
---J'avais cru... vous comprenez... mais c'est bien sûr que... vous
-rendrez beaucoup plus de services... D'ailleurs, chacun à sa place...
-Seulement, je vais vous dire, je pensais... à ce bon Déroulède...
-
---Déroulède!... Ah! Déroulède!...
-
-Maurice releva sa mèche, d'un geste prompt, et, me conduisant à un
-petit fauteuil, bien en face de sa table de travail, il me fit asseoir:
-
---Je te remercie d'avoir évoqué ce nom, me dit-il. Car il contient, si
-je puis dire, toute la réponse que j'ai à faire à ta question... Car
-je te comprends bien, petite: tu t'étonnes de me voir ici, et tu te
-dis que Déroulède fût déjà parti... Je ne le nie point. Mais considère
-ceci: en partant, Déroulède m'eût laissé pour lui succéder, tandis que
-moi partant, qui donc me succéderait?... As-tu songé à cela?
-
-C'était péremptoire en effet, et je fus toute honteuse de n'y avoir pas
-pensé.
-
-Je sautai au cou de mon maître en lui demandant pardon. Il se montra
-indulgent:
-
---Tu vois, gamine? un peu de réflexion et tu n'aurais pas commis cette
-faute contre la justice et contre Moi...
-
-J'eus un silence pour lui dire toute ma pensée. Il me remercia du
-regard. Puis, dans un soupir de regret et de résignation, il conclut:
-
---Il faut bien, comprends-tu, qu'il y en ait qui restent...
-
-Cette nouvelle parole, si juste, si profonde fut, je puis le dire, le
-point de départ de ce petit cahier. Il me sembla désolant que cette
-parole pût être perdue pour la pensée française, et je me sentis toute
-pleine du besoin généreux de la répandre.
-
-Or, si je cédais à ce plaisir, pourquoi donc l'offrir isolément aux
-méditations reconnaissantes de mes amis? Puisque le bienheureux hasard
-d'une rencontre en tramway m'avait fait retrouver mon ami, puisque
-j'allais désormais profiter de ses leçons, pourquoi eussé-je gardé pour
-moi toute seule les fleurs qu'il allait me permettre de cueillir en son
-jardin?
-
-L'idée n'était-elle pas séduisante d'en faire un bouquet pour l'offrir
-au contraire à mes contemporains?
-
-Les brèves notes qui suivent sont nées de cette idée. Si on daigne les
-lire, qu'on veuille bien ne les prendre que pour ce qu'elles sont:
-tout le monde ne peut pas être Eckermann s'entretenant avec Gœthe, ni
-Marrès lui-même avec Renan ou le général Boulanger.
-
-Qu'on néglige donc ce qui est de moi pour ne s'arrêter qu'à ce qui est
-de Lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-AFIN QUE SOIT LIQUIDÉE UNE FOIS POUR TOUTES LA QUESTION DE LA «RACINE»
-
- Cette petite Bérénice me sert à étudier la psychologie.
-
- _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VIII.
-
-
-Encore un mot, cependant. Et qui servira d'introduction à une utile
-parenthèse.
-
-Marrès m'a toujours représentée comme un petit animal curieux,
-sensible, mais sans importance, et dont il aimait à faire fonctionner
-l'âme simple comme il l'eût fait des rouages d'un lapin mécanique.
-Il a dit de moi ce qu'il a voulu et je ne proteste point. Mais si
-je lui fus jadis un amusant sujet d'études, mon bon Maître ne se
-doute pas que fort souvent je l'ai comme on dit «fait poser», et
-que c'est lui qui, au rebours, en était un pour moi! Messieurs les
-«psychologues» regardent les autres sans se rendre compte qu'ils sont
-regardés eux-mêmes, et rien ne me semblait plus drôle, à moi, petite
-femme ignorante, que quand Marrès croyait «se pencher sur mon âme» et
-employait avec Simon de grands mots abstraits pour m'épater.
-
-On sait l'admiration déférente que j'ai pour Maurice et le respect que
-je professe pour son talent, mais ils ne m'empêchaient point, de temps
-en temps, de le faire, comme on dit, «monter à l'arbre».
-
-Oh! comme il y montait bien! Et comme alors mon petit carnet
-s'enrichissait de notations pittoresques autant que maladroites, et de
-caricatures innocentes!
-
-Quand il me surprenait dans quelque coin en train d'écrire, Marrès
-se moquait, en abusant contre moi d'une supériorité que je suis la
-première à proclamer, mais de laquelle j'aurais voulu le voir moins sûr
-lui-même, et dont la conscience évidente qu'il en avait ne laissait
-pas, parfois, d'être assez agaçante:
-
---Ah! ah! raillait-il, Madame fait son article?... Et dans quel journal
-paraîtra-t-il, cet article?...
-
-Un article! Un article!... Il y a des gens qui, lorsqu'ils prononcent
-ce mot-là, semblent en avoir plein la bouche. Comme si un article
-était une chose si difficile et si importante! J'en ferais, moi, des
-articles, si on voulait. Ce ne sont pas les idées qui me manquent...
-Sans doute, il y a l'orthographe: mais, comme dit René Bazin, les typos
-et les correcteurs sont là pour la mettre! Quant au style... Est-ce que
-M. Henry Bordeaux en a? Alors...
-
-Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon Maître que, disais-je, je
-m'amusais parfois à taquiner. La chose était facile: il me suffisait
-lorsque je le voulais, de faire allusion à ses origines auvergnates...
-Et si je touche incidemment à ce sujet, ce n'est point par goût
-pour les digressions, mais dans le but, au contraire, de fixer
-définitivement un point important.
-
-Certain jour qu'il était d'assez méchante humeur--à cause d'un de ces
-sacrés homards qui ne voulait pas passer--il m'avait dit:
-
---Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate!
-
-Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre appeler dérisoirement
-«Auvergnate» par quelqu'un dont le père est de Saint-Flour, cela me
-parut intolérable!
-
-Je répliquai donc hargneusement:
-
---Auvergnate? C'est bien mieux vous...
-
-A peine avais-je proféré cette insolence que je la regrettai. Je vis
-une flamme passer dans son regard:
-
---Petite, me dit-il sur un ton de fraternel mais ferme reproche, je
-vais t'expliquer... Il se peut que ma famille soit Auvergnate. Et même,
-puisque René Gillouin l'a dit, je veux bien l'admettre... Mais moi, je
-suis Lorrain... comme un autre, par exemple, serait militaire.
-
---Par profession?
-
---Non, petite, par vocation!... Je suis «devenu» Lorrain, comprends-tu?
-J'ai connu un homme que ses malheurs avaient rendu Polonais. De même,
-suis-je devenu, moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts soutenus.
-Et plus j'ai eu de mal à acquérir cette qualité, moins on a de raison
-de me la contester...
-
---Mais... à ce compte, vous eussiez pu aussi bien devenir Breton...
-
---Il y avait déjà Botrel...
-
---Je n'y pensais pas...
-
---Il y a des déracinés... Moi, je suis, si tu veux bien, un
-«enraciné»...
-
---Oui... Mais quand vous dites: «Mes pères» s'agit-il de vos pères
-auvergnats ou des autres?...
-
---Tiens, va-t'en, tu es trop bête!... me dit-il.
-
-Il était vexé, et je crus voir s'élever entre nous le nuage noir d'un
-dissentiment auquel ma folle imagination donna aussitôt forme d'un
-bougnat marchand de marrons...
-
-
-Depuis, je me suis cent fois remémoré cet entretien, et j'ai connu
-combien j'avais été sotte et combien Maurice avait été profond. J'ai
-cru devoir le relater ici, bien qu'il remonte à près de quinze ans, par
-esprit de contrition d'abord, et surtout pour fixer définitivement ce
-point si opiniâtrement controversé par la malignité contemporaine: Oui,
-Marrès est Lorrain, et il le sait mieux que personne, puisque c'est
-lui-même qui s'est choisi cette carrière.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-D'UN NOM JETÉ DANS LA CONVERSATION
-
- Attention! m'écriai-je, car il me semble que je vais avoir une idée!...
-
- _Un Homme vibre._ Ch. I.
-
- A peine en étions-nous aux hors-d'œuvre que je commis l'impertinence
- d'employer des termes abstraits.
-
- _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VIII.
-
-
-Ce n'est pas pour évoquer des souvenirs anciens que j'ai ouvert
-ce cahier. Ce que je veux brièvement relater, ce sont les points
-importants de nos entretiens pendant la guerre. Ce que je désire
-c'est parcourir à nouveau, en compagnie de mes lecteurs, les allées
-exquisement fleuries du jardin délicieux de mon grand ami.
-
-
-Dès la seconde visite que je fis à mon Maître, nous nous retrouvâmes
-sur le pied de la chère intimité d'autrefois. Il ne se penchait plus
-sur mon âme, mais me permettait de m'incliner vers la sienne. Et
-c'était très bon et très réconfortant.
-
-Par ce qui suit, on jugera de la familiarité charmante qui s'était
-établie entre nous.
-
-Un matin, comme j'arrivai chez lui, je me permis de dire un peu
-étourdiment:
-
---Devinez, cher Maître, comment on vous appelle dans une feuille que je
-lisais tout à l'heure en métro?... Je me hâte de vous dire que c'est
-stupide....
-
---Alors, comment veux-tu que je devine?...
-
---En effet, vous ne pouvez pas... Mais je ne sais si j'ose...
-
---Dis toujours.
-
---Eh bien, on vous appelle «Guère-à-la-Guerre». C'est idiot?
-
---Mais non... Cela prouve que ces gens-là ne comprennent pas mon rôle.
-Voilà tout.
-
-Il répéta en secouant la tête:
-
---Ils ne comprennent pas mon rôle.
-
-D'un geste énergique il releva la mèche noire qui ombrage son front.
-
-Malgré moi je songeai à l'ironie tout accidentelle de ces mots: «la
-mèche sur le front» appliqués au cas particulier. Involontairement je
-dus avoir un sourire, car mon bon Maître me rudoya quelque peu:
-
---Ah! ah!... tu ris? Comme les autres?... Petite dinde, va!...
-
-Très évidemment il se méprenait. Mais le moyen de lui expliquer que si
-j'avais souri ce n'était point de l'évocation qu'il avait faite de son
-rôle, et que seule «la mèche sur le front» en était cause?
-
-Il reprit:
-
---On se trompe sur moi dans les deux sens, et on colporte à mon sujet
-des balivernes qui me font le plus grand tort. J'ai à me défendre de
-certains de mes amis autant que de mes ennemis. Un de ces journalistes
-qui, selon la forte expression de Mürger, voudraient «se fourrer
-dans mes poches pour arriver en même temps que moi au débarcadère de
-la renommée» et qui ne reculent devant aucune flatterie, un de ces
-journalistes a imprimé ceci: «Nous ne nions pas l'intervention de
-sainte Geneviève dans la défense de Paris, mais qui donc affirmerait
-que sans Marrès la victoire de la Marne eût été possible?»
-
---Mais, c'est la vérité! m'écriai-je. Sans vous...
-
-Je vis que cette explosion de ma sincérité lui faisait plaisir. Il me
-remercia d'un geste de la main, et modestement:
-
---Mieux que personne je sais quelle est ma part dans le triomphe de
-la Marne, mais _il ne faut pas le dire_... Je veux que mon rôle soit
-compris de tous en étant à lui-même sa propre explication!...
-
-Puis, répondant à sa pensée intérieure, il reprit:
-
---Parbleu, tout comme un autre, j'aurais rêvé, moi aussi, de m'élancer
-à l'assaut, à la tête de mes braves alpins...
-
---Ah! fis-je. Ç'aurait été des alpins?...
-
---Des alpins ou des chasseurs... De m'élancer à l'assaut, disais-je,
-à la tête de mes poilus... Mais, j'ai su comprendre les nécessités
-supérieures. Tu n'es pas sans avoir entendu parler de l'utilisation
-rationnelle de toutes les forces de la nation... C'est ce que les
-Anglais expriment par: «The right man in the...»
-
---Sans doute, mais si de Mun avait vécu?...
-
-Mon bon Maître leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de
-ma bêtise. Puis il ajouta (sans répondre cependant à ma question):
-
---Je t'aurais fait lire mon article de demain si tu étais venue plus
-tôt...
-
---J'ai été retardée par ma blanchisseuse. Et puis je n'ai trouvé qu'un
-méchant fiacre..., un cheval impossible... et un Collignon...
-
-J'eus la perception très nette que ce nom de Collignon sonnait
-désagréablement à l'oreille de mon Maître. Il déteste les frivolités,
-et j'ai trop souvent le tort de me laisser entraîner à parler mon argot
-de jadis. Et bien sûr que «Collignon» n'est pas un mot à employer dans
-un milieu académique. Toutefois cette incorrection légère ne méritait
-pas certainement le coup d'œil dont Marrès me foudroya.
-
-Car aucun doute n'était possible: sans le vouloir j'avais offensé mon
-Maître! il ne dissimula pas:
-
---J'ai à travailler. Va-t'en...
-
-Il n'y avait qu'à obéir, et je m'en fus.
-
-Dans le métro, il y avait un amour de petit sous-officier blond qui,
-je crois, essaya de me faire du pied, mais j'y fis à peine attention,
-obsédée que j'étais par cette angoissante question: pourquoi ce nom de
-Collignon a-t-il si fort indisposé mon Maître?
-
-Plus tard, en réponse à une question timide que je fis, on m'apprit
-qu'une des plus belles figures qui aient traversé l'histoire de cette
-guerre répondait précisément à ce nom: il s'agit d'un homme de haute
-situation mondaine et de fortune qui, à cinquante-huit ans, s'était
-engagé volontairement et avait trouvé la mort glorieuse après quelques
-mois de campagne...
-
-Comme on le pense, cet éclaircissement ne dissipa point mon trouble, et
-aujourd'hui encore je ne m'explique pas l'attitude singulière de mon
-Maître.
-
-Marrès s'est-il trompé sur mon intention? Je l'ignore, et, sans
-doute, ne se souvient-il plus de l'incident dont il sourira avec son
-indulgence coutumière à mon endroit.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE
-
- Simon s'écarta un moment derrière une haie et je fus horriblement
- jaloux de lui: car tous nos laxatifs demeuraient impuissants.
-
- _Un Homme vibre._ Ch. 1.
-
-
-Il faut relire la phrase qu'avec un pieux respect j'ai épinglée comme
-épigraphe à ce bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme,
-qui montre qu'on peut dire les choses les plus délicates à condition de
-vouloir bien se donner la peine de choisir ses termes. Ensuite, elle
-est comme une lumière volontairement projetée par mon Maître sur son
-œuvre!
-
-Tout le monde se souvient de cet admirable premier chapitre de _Un
-homme vibre_ de quoi elle est extraite: l'auteur expose que son ami
-Simon et lui sont allés passer ensemble les mois d'été à Jersey; ils
-mangent de ces homards qu'ils trouvent «de digestion si lente» et ils
-absorbent force thé pour combattre l'âpre dyspepsie.
-
-Il semblerait que cette situation soit entachée de mesquine vulgarité?
-Elle a, au contraire, une ampleur philosophique admirable! Elle résume
-et synthétise en effet de façon saisissante la dépendance étroite en
-laquelle peuvent être la psychologie et la physiologie d'un individu
-donné.
-
-Les «digestions difficiles» de Marrès et de son ami Simon au bord de
-l'Océan ne sont point un symbole: elles sont une réalité de fait dont
-il importe de tirer l'enseignement. Le homard est échauffant, c'est
-connu... Aussi quelle joie lorsque Simon, premier libéré des suites du
-déjeuner, trouve en lui-même un motif suffisant de s'éloigner derrière
-une haie. Son ami alors le félicite _en l'enviant_.
-
-Mesure-t-on la délicatesse apportée par notre auteur en--dirais-je--la
-matière?
-
-D'autres eussent fait de maladroites allusions à de prosaïques Janos
-(d'ailleurs boches) ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été d'une
-trivialité inconciliable avec la noblesse du sujet.
-
-Le grand mérite d'une phrase semblable émanant d'un penseur comme
-lui, c'est de souligner ainsi qu'il sied l'importance des fonctions
-digestives dans la vie sociale.
-
-La révolution anglaise, on le sait, est moins due aux calculs ambitieux
-de Cromwell qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie. Supposez Napoléon
-dyspeptique: du même coup vous supprimez la campagne d'Italie et il
-n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que mon bon Maître aimait tant
-avant d'avoir reconnu qu'il était plus expédient de le détester, était
-gastralgique, c'est certain: et c'est l'explication des _Promenades
-d'un Solitaire_ et des _Lettres de la Montagne_ d'un individualisme
-si agressif. De même, _Un Homme vibre_ et _Sous l'œil des Tartares_
-n'existent, si je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate
-de soude et aux lithinés Gustin. Une meilleure digestion ou une
-pharmacopée fâcheusement opérante eussent pu nous priver de ces œuvres
-étonnantes.
-
-Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela signifie aussi: mon suc
-gastrique.
-
-Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les trois fondements vrais de
-l'intellectualisme supérieur et intégral!
-
-Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter derrière une haie, avoue
-qu'il l'_envie_, ce n'est pas seulement l'expression d'un état
-physiologique: c'est en même temps une aspiration éperdue vers l'idéal.
-
-Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien entendre l'œuvre
-marrésienne.
-
-Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux de tromper la
-malignité des digestions...»; et quand il dit: «Et la viande, surtout,
-me faisait horreur», soyez assuré que ce ne sont point là des détails
-destinés par vanité à de futurs biographes, mais que ces phrases
-constituent une nécessaire introduction à l'étude de son œuvre propre.
-
-Il n'est pas jusqu'à cette admirable remarque: «D'ailleurs, nos
-néo-catholiques ne sont que des esprits vagues auxquels il ne
-convient pas de prêter plus d'importance qu'à la tasse de thé où
-ils se noieront» qui ne soit le reflet et la conséquence de l'état
-physiologique spécial de mon ami, dans lequel toute notion se lie à une
-situation gastrologique donnée ou au geste qui peut la déterminer.
-
-
-... Au milieu de la route qu'ils veulent bien parcourir avec
-moi, j'ai pensé devoir proposer à mes lecteurs cette «station»
-psychophysiologique que je me suis imposée à moi-même--comme une sorte
-de repos nécessaire avant la marche et de coup d'œil jeté sur la carte
-avant de poursuivre l'inspection.
-
-Si donc, faisant allusion à son attitude militaire, ses détracteurs
-habituels expriment volontiers cette idée que «Marrès manque
-d'estomac», il faut leur répondre qu'ils ont raison plus même qu'ils
-ne le croient, et que c'est précisément l'explication de ce qu'ils
-s'inquiètent obscurément de ne pas comprendre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT PARAITRE, MAIS A TORT,
-SINGULIÈREMENT ROMPUS.
-
- Je M'aime trop pour manquer une occasion de M'être agréable.
-
- _Le Parterre de Bérénice._ Ch. VII.
-
-
---J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me dit un jour le Maître, en
-prévenant une question qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui donc eût
-tenu ma plume? Je n'entends pas revenir sur une discussion vingt fois
-rouverte...
-
---Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais close?
-
---Tes interruptions, Bérénice, sont celles d'une oie...
-
---D'une...
-
---Ne te fâche pas, petite: j'entends par là qu'elles sont oiseuses...
-Je te disais donc que, m'appliquant à moi-même une sorte de loi Dalbiez
-morale et purement volontaire, j'aurais pu, pour mettre mes actes en
-concordance avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée... et devenir ainsi
-une sorte de La Tour...
-
---D'Auvergne?
-
---Encore ton Auvergne?... Une sorte de La Tour de Lorraine! Mais la
-condition première pour une notoriété de ce genre est d'être mort: or,
-je te le demande, petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à pareille
-extrémité? Je ne m'appartiens pas!... Tu sais qu'on a joué _Bolette
-Caudoche_ au Français...
-
---Ah! oui... la reprise des affaires...
-
---Ça marche très bien, et nous n'arrêterons qu'en plein succès... pour
-reprendre en automne. Je t'inviterai au souper de douzième... Eh bien,
-ne penses-tu pas que _Bolette_ représentée dans chaque ville de France
-par des troupes fraîches et bien exercées... je veux dire par des
-tournées de passage, ne soit de nature à entretenir dans le pays ce
-qu'on appelle si justement le cœur au ventre?
-
---Évidemment...
-
---Eh bien, petite, comprends ce que je vais te dire: _Je suis l'homme
-que m'a fait mon succès_ et je suis prisonnier de ce succès. Si
-je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut que je sois, on ne me
-reconnaîtrait plus. C'est en cela que j'avais raison de te dire que je
-ne m'appartiens pas... L'engagement que j'ai contracté pour la durée de
-la guerre...
-
---Non? interrompis-je. Pas de blagues?...
-
---... L'engagement que j'ai contracté à l'égard de moi-même est
-formel et péremptoire... Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre jour
-à l'Académie, tout seul... tout seul... C'est là que j'ai composé la
-«_Prière sous la Coupole_»...
-
---Je croyais qu'elle était de Renan?...
-
---Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai plus... C'est là que j'ai
-composé la «_Prière sous la Coupole_» et je vais te la lire...
-
-Et je murmurai:
-
---_Prière que je fis sous la coupole quand je fus arrivé..._
-
-A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire cette citation parodique.
-C'est par Marrès lui-même que je connaissais ce titre célèbre et je
-confesse que--comme tant de gens!--j'avais trop entendu parler de la
-_Prière sur l'Acropole_ pour songer à la lire jamais.
-
-Mais mon Maître, dont la bienveillance pour moi était écrasante,
-interpréta ma parole comme la manifestation du désir de ne pas entendre
-sa lecture.
-
---Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant la peine que je venais
-peut-être de lui causer. Mais avant que tu ne me quittes aujourd'hui,
-et pour clore cet entretien, je veux protester devant toi contre cette
-sorte de déconsidération dont certains pamphlétaires, d'ailleurs
-méprisables, tentent de frapper ceux qui luttent comme moi sur ce que
-j'appellerai le _front intérieur_...
-
-J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit, comme s'approuvant
-lui-même:
-
---Oui, c'est bien cela: le front intérieur... dont l'_Écho de Bordeaux_
-m'a constitué en quelque sorte le généralissime. Penses-tu, Bérénice,
-que ce soit une mince affaire que de tenir en haleine nos troupes
-civiles et de les ravitailler moralement? Ignore-t-on que chaque jour
-Basson, Pichepin et d'autres poilus...
-
---De quel régiment?
-
---De ma compagnie... L'Académie, tu devrais le savoir, est une
-Compagnie... Chaque jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils
-de guerre... Nous préparons, si je puis dire, les possibilités
-intellectuelles de la victoire. A l'extérieur comme à l'intérieur.
-Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait fait M. Delcassé dans
-les Balkans si nous ne l'avions entouré de nos conseils et constamment
-soutenu de notre approbation?
-
---Je me le demande...
-
---C'est un grand tourment, Bérénice, que la recherche de la vérité...
-Non pas de la simple vérité matérielle, mais de la vérité utile au
-peuple que nous avons mission de diriger. Lorsque le _Matin_ annonça
-que les Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de Berlin--ce dont on
-le blâma beaucoup dans la suite--j'estime qu'il formulait là une idée
-très soutenable, nécessaire, indépendamment du fait même qui pouvait
-être controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible: il y a la vérité
-essentielle. Lorsque j'étais boulangiste...
-
---Hélas!
-
---Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en rougis point... Et d'ailleurs
-c'était sous le pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais boulangiste
-et que, pour mieux entrer au Parlement, je me présentais comme
-antiparlementaire aux électeurs de Lunéville, je caressais déjà le
-projet de forger une âme à la nation... Tu entends, Bérénice?...
-De forger une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume... Tu
-m'écoutes, Bérénice?...
-
-Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec avidité. Seulement, on ne
-se refait pas, et mes amis connaissent bien cette manie que j'ai de
-fredonner, même dans les cas les plus sérieux, et en raison même,
-pourrais-je dire, de l'attention que je porte aux choses...
-
-Aussi est-ce sans la moindre intention ironique, et comme
-mécaniquement, du fait d'une association d'idées légitime autant
-qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer ce rôle magnifique de
-forgeron de vérités sur une enclume nouvelle, je m'étais mise, cédant à
-mon démon familier, à sifflotter entre mes dents:
-
- C'est pour la paix que mon marteau travaille...
-
-Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre lorsque je me rendis compte
-de l'impair que je venais de commettre.
-
-Il y eut un petit silence angoissant, puis mon Maître, me regardant
-dans le blanc des yeux, prononça en se citant lui-même:
-
---«La vulgarité ne m'atteint pas, car je couvre le scandaleux murmure
-qui monte des autres vers moi par des airs variés, que mon âme me
-fournit à volonté».
-
-Nous nous quittâmes alors sur un mot bref.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ DE CUEILLIR
-
- Lorsqu'un homme excelle dans l'art de penser à quoi servirait-il en
- voulant se mêler d'agir?
-
- _Tout amour sauf contre la licence._ 2.
-
-
-Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion d'autrui, je vis bien que
-le désir subsistait en Maurice de s'expliquer sur les divers points où
-s'était si brutalement déconcertée ma logique trop terre-à-terre de
-petite femme ignorante:
-
---Aux heures tragiques que nous vivons, me disais-je, il n'y a que deux
-attitudes possibles: se battre--ou admirer! Mais qui donc accepterait
-de sembler admettre à son profit une définition de ce genre: «La
-guerre, c'est la mort des autres.»?
-
-Bien vite pourtant je m'étais rendu compte de ma sottise. Et gagnée
-tout entière à sa philosophie qu'avant même de l'avoir comprise et
-malgré l'apparence je sentais bien être une philosophie _de sacrifice_,
-j'étais heureuse de lui fournir occasion d'en disserter avec cet
-abandon généreux qu'il me témoigna toujours et dont je suis si
-légitimement fière.
-
-Avec prévenance, je provoquais ses réponses énergiques et péremptoires,
-et le spectacle du merveilleux parterre intellectuel aux allées
-rectilignes, bordées des fleurs précieuses de son esprit, effaçait peu
-à peu dans mon cœur le souvenir charmant et endolori de mon pauvre
-jardinet d'Aigues-Mortes...
-
-Croyant aller au-devant d'une réponse qu'il désirait me faire, je posai
-un matin à mon Maître une question:
-
---Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous de ceux qui, aux heures
-troubles où von Kluck menaça Paris, délaissèrent la capitale et
-s'enfuirent à Bordeaux?
-
---De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement un des termes que je
-venais d'employer, de ceux qui s'en furent à Bordeaux?... Non, je n'en
-étais pas...
-
---Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien... J'en étais sûre....
-
---Je n'en étais pas parce que... j'étais parti avant eux...
-
-Je dus montrer à Maurice une mine fort désappointée, car aussitôt il me
-prit le menton:
-
---Attends, dit-il. Ne te hâte point...
-
-En détachant chaque mot, en parlant, je le compris bien, beaucoup
-moins pour moi-même que pour ceux auxquels je pouvais être appelée à
-rapporter ses paroles, il déclara:
-
---J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à ce moment l'exemple fût
-donné. Ne pas m'y résoudre eût été infliger au gouvernement une sorte
-de désaveu qui ne pouvait pas être dans mon intention et que l'union
-sacrée m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant quelques mois
-Bordelais, j'étais un des chefs reconnus; il fallait donc que je les
-précédasse, à la manière d'un officier d'intendance intellectuelle...
-C'est donc de façon raisonnée, volontaire que je pris part à ce
-mouvement stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs quelque
-jour dans son détail.
-
---Ce sera une belle page à ajouter à la série des «Romans de l'Énergie
-nationale».
-
---Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car, encore qu'il y puisse
-paraître, je n'ai rien renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de
-l'exacerbation des sentiments personnels, peut naître l'esprit de
-dévouement et de sacrifice, et comment de ce qui fut un bréviaire
-d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des leçons de patriotisme, tu
-le comprendras plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère, des
-articles et des livres pour fixer ce point...
-
---Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même?
-
---Parce qu'assurément, et quoi que tu en penses, je le ferais moins
-bien que d'autres le pourront faire. Je t'ai montré déjà que les
-hommes comme moi doivent être avant tout les champions des idées qu'on
-découvre en leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront extraire de
-mes livres vingt textes, cent textes contraires à mon attitude présente
-et les placer en épigraphes à je ne sais quelles libelles; qu'est-ce
-que cela prouverait contre l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami
-Simon...
-
---De l'_Echo de Bordeaux?_
-
---Mais non!... Mon ami Simon qui nous invita à dîner (souviens-toi...)
-aux Champs Élysées... J'ai conté dans le _Parterre_ comment,
-exaspéré par les raisonnements qu'il tenait certain soir, je commis
-l'inconvenance de m'exprimer dès le potage en termes abstraits...
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, mon ami Simon, qui s'y montrait rétif, a fini par fort bien
-comprendre l'indépendance nécessaire de l'acte et du propos...
-
---Il est à la guerre?
-
---Non!... D'ailleurs, que ferait Simon aux tranchées? Tel que je le
-connais, il serait mort au bout de trois mois...
-
---On peut toujours se faire tuer au bout du premier?
-
---Ah! Bérénice, voilà une belle parole! Tu ne t'en rends peut-être pas
-compte toi-même, mais c'est une belle, une noble parole! Et combien
-elle est vraie! Comme elle résume tout le patriotisme agissant qui doit
-être le nôtre. Il faudra...
-
---Quoi donc? Vous engager?...
-
---Il faudra... que je la mette dans un de mes prochains articles...
-
---Ah! ça c'est gentil!...
-
---Voyez-vous la petite vaniteuse! Comme elle est prompte à
-s'enorgueillir!... Mais tout doux, Bérénice. Cette parole qui est
-parfaite au point de vue relatif et que je ne saurais trop exalter
-comme précepte militaire, ne peut pas être prise comme règle générale
-et ne vaut rien appliquée à ce que j'appelle le régime de l'intérieur.
-Philosophiquement et matériellement, le trépas des héros ne prend sa
-signification que par rapport à ceux qui subsistent. La formule: «Je
-meurs pour ma patrie» n'existe qu'en fonction de cette autre: «Je
-demeure pour mon pays.» Ainsi s'explique et prend son sens supérieur la
-division des citoyens en combattants et non-combattants...
-
---Évidemment. Le tout est d'être du bon côté?
-
---Je n'ai pas dit cela... Mais bien certainement si tous les
-Lacédémoniens étaient morts aux Thermopyles, ils eussent ainsi causé le
-plus grave tort à la mémoire de Léonidas dont le sacrifice devenait,
-dès lors, inutile. De même pour notre d'Assas. Lorsqu'il jeta son cri
-sublime: «A moi, Lorraine!», il...
-
---Pardon! Ne fût-ce pas: «A moi, Auvergne»? Il me semblait qu'à
-l'école...
-
-Maurice parut frappé de ma remarque. Il hésita un instant, jeta un coup
-d'œil à son propre portrait accroché au fond de la pièce, et comme s'il
-y eût puisé l'inspiration et l'approbation de son propos, il répliqua
-délicieusement:
-
---Autrefois, peut-être... Mais _plus maintenant_!...
-
-
-Tel était le ton général, tour à tour sévère ou plaisant, grave ou
-familier, de nos entretiens.
-
-Je m'excuse de rapporter, avec une exactitude qui peut paraître
-immodeste, mes paroles propres et mes observations, mais l'ombre
-n'est-elle pas nécessaire à la lumière qui doit triompher d'elle?
-
-On remarquera que toujours, sous une forme ou sous une autre, revenait
-entre nous la question de l'apparente contradiction entre les actes
-de Marrès et ses paroles écrites. Et on voit avec quelle facilité
-péremptoire il triomphait des objections que, le plus souvent par
-complaisance et pour lui donner occasion de les réfuter, je prenais la
-liberté de lui opposer.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DE QUELQUES REMARQUES SUR LE STYLE ET LA QUESTION D'ARGENT
-
- Chercher une position sociale?... Bon pour tous nos «Jérôme Paturot»
- cela!.
-
- Préface d'_Un Homme vibre_.
-
-
-Je n'avais pas vu Maurice depuis plus de trois semaines, lorsqu'un
-matin j'eus la joyeuse surprise de recevoir sa visite.
-
-Il me parut en santé parfaite.
-
---J'ai été au front... me dit-il.
-
-J'eus envie de m'écrier: «Ah! je le savais bien!...» Mais l'expérience
-m'avait rendue circonspecte. Et je vis que j'avais bien fait de me
-contraindre, car il ajouta:
-
---Oui... Avec un conseiller d'État de mes amis, en automobile...
-Notre excursion a été très réussie. On m'a photographié pour
-l'_Illustration_... Il y avait des croix sur le côté... ça fera très
-bien... Ensuite nous avons eu un déjeuner très chic avec le général.
-Nous avons bu à la victoire et j'ai prononcé un discours... Tout cela
-était très triste, mais je crois que les photographies seront bonnes...
-Il y en aura aussi pour les _Annales_ et pour _Je sais tout_... Mais
-je viens te chercher pour déjeuner. Que faisais-tu? Ma parole, tu
-écrivais?...
-
-Il se pencha sur la page commencée et lut cette phrase écrite de ma
-main:
-
-«Soldats, nous montrerons aux gens simples, la stupidité de la plupart
-d'entre vous...»
-
---Qu'est-ce que ces sottises? tonna-t-il. Où as-tu trouvé cela?
-
-J'étais abasourdie, et c'est en tremblant que je répondis:
-
---Mais... c'est... dans votre livre... _Sous l'Œil des Tartares_...
-dans la préface de l'édition de 1911... Alors j'ai pensé...
-
-Je vis bien qu'il ne me croyait pas, et je crus devoir préciser:
-
---Oui, oui, c'est dans les _Tartares_... D'ailleurs tenez...
-
-Je ne fis qu'un bond à ma bibliothèque--ma bibliothèque si petite et
-si pauvre, mais si grande et si riche, puisqu'elle contient tous les
-«Marrès», y compris les brochures. Je saisis _Sous l'Œil des Tartares_
-et le lui apportai triomphante:
-
---Là... voyez... page 37... dans le préambule... intitulé «Examen».
-
-Et je relus:
-
-«La stupidité de la plupart d'entre vous...» Ah! vous ne mettez pas de
-mitaines pour parler aux soldats et aux magistrats, aux moralistes et
-aux éducateurs!... Et cette phrase qui suit immédiatement:
-
-«Ne vous flattez pas que nous prenions au sérieux ces fameux devoirs
-dont vous parlez, et ces sentiments qui ne vous ont jamais rien
-coûté...»
-
-J'avais lu tout d'un trait et j'étais tout essoufflée. Je remarquai
-néanmoins:
-
---Comme vous avez raison!... Jamais il ne faut manquer au devoir de
-dénoncer les hypocrites!...
-
-Marrès ne répondit pas. Avec ces gestes un peu «en dedans» qui lui
-sont particuliers et que j'aime tant, il avait pris le volume--son
-volume--et, avec une modestie et un détachement rares, il vérifiait
-la date d'impression, 1911, tout comme s'il n'eût pas été l'auteur.
-Il relut aussi les deux phrases, et parut plongé dans un abîme de
-réflexions.
-
-Un instant je craignis qu'il n'eût l'idée que j'avais noté
-plus spécialement ce passage dans une intention ironique ou de
-contradiction. Or, si je m'amuse parfois à le «mener en bateau» (comme
-il dit plaisamment), je ne redoute rien tant que de faire de la peine à
-mon Maître.
-
-Je fus donc toute contente lorsque, sa méditation terminée, Maurice
-releva la tête et, suivant son propos intérieur, me dit:
-
---Elles seront très bien, tu verras...
-
---Qui donc?
-
---Les photos... pour le _Journal Illustré_ et pour le _Miroir_... Il y
-en a une avec l'évêque à côté de moi, le champ de bataille derrière...
-Je pense que ce sera très impressionnant...
-
-Après un petit silence il ajouta:
-
---Tu penses bien que, personnellement, je n'en ai pas souci... Mais
-c'est très important pour la propagande de nos idées. Le peuple est
-ainsi fait, je n'y puis rien... Et maintenant, allons déjeuner...
-
-
-Ce fut véritablement exquis, et dussé-je parvenir à l'âge de Mme Gyp
-elle-même, je crois que je me souviendrai toujours de ce délicieux
-repas. Je dis délicieux, non point certes à cause du menu, mais en
-raison des choses rares qu'il me fut donné d'entendre--et de cette
-intimité renaissante dont le charme pénétrant me reportait à tant
-d'années en arrière.
-
-Marrès mange du bout des dents, et prudemment. Chez lui, ce sont
-les incisives qui fonctionnent. Il doit, je pense, se méfier de ses
-molaires. Mais parce que sa mastication est lente et qu'il a petit
-appétit, il cause volontiers--et il est étincelant.
-
-Ce jour-là il fut particulièrement en verve.
-
-A propos d'un conte de Mme Lucie-Delarue-Mardrus paru le matin même
-dans un journal, il eut des mots qui furent pour moi le régal le plus
-délicat. Je ne me souviens ni de l'alose grillée, ni de la selle
-d'agneau, ni des pointes d'asperges Lucullus, ni surtout des pêches
-Melba auxquelles je fis honneur en face de mon Maître, mais je me
-souviens de ses remarques finement épicées que je dégustai avec un
-plaisir inexprimable.
-
-Je pourrais les redire ici, mais je ne veux point être accusée de
-malveillance et préfère relater un incident amusant dont fut marquée
-notre causerie.
-
-Laissant là Mme Delarue-Mardrus, nous en étions venus, en opposant tout
-naturellement les contraires, à parler du bon style:
-
---Ce qu'on ne sait pas comprendre, me dit-il, c'est que la première
-correction du style français réside dans la clarté. La grammaire ne
-vient qu'après. Ainsi, les bulletins de Cherfils dans l'_Echo de
-Bordeaux_... Quantité de gens en font des gorges chaudes et l'appellent
-l'Alphonse Allais de la critique militaire... Je n'irai pas jusqu'à
-dire que ce sont de mauvais Français, mais je puis affirmer et
-j'affirme qu'ils n'y entendent rien! Patience d'ailleurs... Cherfils
-sera de l'Académie, et le jour de sa réception je t'assure que les
-rieurs ne riront pas... Mais j'en reviens à ce que je disais: la
-clarté, c'est la politesse de l'auteur envers ses lecteurs. Tiens,
-je vais te donner un exemple... As-tu un journal, un volume sous la
-main?...
-
---Je... je n'ai que ceci, répondis-je en rougissant.
-
-Et de mon réticule je sortis un livre élégamment relié que je lui
-tendis.
-
-C'était _Sous l'Œil des Tartares_.
-
-Il vit bien que ce n'était nullement préparé et j'eus l'impression
-qu'il était au fond très flatté, bien qu'il n'en laissât rien paraître.
-
---Tentons quand même l'expérience, dit-il avec modestie. Ouvre ce livre
-au hasard et lis-moi la première phrase que tes yeux rencontreront.
-
-Je fis ce qui m'était ordonné. Mon index plongea entre les feuillets et
-le volume s'ouvrit à la page 110. Aussitôt, je lus:
-
-«_Le soleil chassait les longueurs de l'horizon quand le jeune homme
-releva son front rafraîchi par l'ombre du temple et le frisson des
-hymnes._
-
-_Ces éternelles sacrifiées, les mères et les amoureuses, et les
-blêmes enfants un peu morts, de qui les pères escomptèrent la vie
-pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes supérieurs,
-transverbérées de ces flèches qui sont les pensées des sages, gisaient
-sur les parvis du lieu que nous rêvons..._»
-
-Pendant que je lisais, Maurice avait eu un petit tressaillement
-d'impatience. Mais quand j'eus terminé la phrase il frappa la table
-d'un coup sec et s'écria:
-
---Pas possible! tu te fous de moi?...
-
---Oh! Maître...
-
-Jamais Maurice n'avait usé d'un semblable langage avec moi! J'étais
-tout à fait interloquée, car c'était, sous une autre forme, l'aventure
-du matin qui recommençait. Il semblait que je prisse un malin plaisir à
-embrouiller mon Maître de citations chicanières!
-
-Pendant que je m'efforçais de me remettre il avait pris le livre et
-relu la phrase. Il s'appuya le front dans les mains et, le regard fixé
-sur les lignes d'imprimerie, je l'entendis murmurer:
-
---Nom de D..., qu'est-ce que j'ai bien pu vouloir dire?
-
-Il leva les yeux sur moi, puis:
-
---Et toi, Bérénice, sais-tu ce que cette phrase signifie?
-
-Je compris qu'il était inutile de ruser et, avec la hardiesse de
-l'innocence, je répondis:
-
---Non, Maître, je ne le sais pas... J'ai toujours pensé qu'elle était
-au-dessus de moi...
-
---Il se peut, ajouta-t-il avec bienveillance.
-
-Après un court silence il reprit:
-
---Tout de même, j'aurais bien aimé savoir ce que j'ai voulu dire.
-
-Et il relut à haute voix:
-
-«_... Les mères et les amoureuses et les blêmes enfants un peu morts..._
-
-Il s'interrompit pour remarquer:
-
---Qu'est-ce que ça peut bien être que des enfants _un peu morts_?...
-
---Ah! dame, moi...
-
-Il poursuivit...
-
-_... Et les blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent
-la vie pour animer une formule, toutes les victimes des égoïsmes
-supérieurs, transverbérées..._
-
---Qu'est-ce que tu penses de ça, Bérénice?
-
---Mon Dieu... vous savez... certainement... c'est admirable...
-
---Sans doute, sans doute... Mais tu as là, ma petite, un moyen
-excellent d'éprouver ce que vaut à l'ordinaire le jugement du commun...
-_Sous l'Œil des Tartares_ a eu, tu le sais, des milliers de lecteurs.
-Aucun d'eux n'a fait remarquer que cette phrase ne signifie rien pour
-la raison bien simple que _tous l'ont comprise..._
-
---Ils en ont, une santé!...
-
---Comment dis-tu?
-
---Je veux dire... qu'ils sont plus malins que moi...
-
---Non, Bérénice, non. Mais leur confiance en moi est assez grande pour
-qu'ils aient cru que cette phrase signifiait précisément _ce qu'ils
-désiraient qu'elle signifiât_. Tu trouveras dix critiques nationalistes
-pour te l'expliquer... J'irai même jusqu'à te confier ceci... je suis
-convaincu qu'elle signifie quelque chose! J'ai beau m'être moqué du
-monde...
-
---Ah?...
-
---Autrefois, autrefois... Maintenant, c'est devenu sérieux... J'ai
-beau, dis-je, m'être moqué du monde autrefois, je n'ai jamais été
-jusqu'à écrire _volontairement_ des non-sens... Et cette petite
-expérience littéraire illustre encore, et de façon très nette, ce que
-je t'ai dit sur moi-même et sur mon rôle... à savoir qu'il me faut
-être obligatoirement l'homme que mes disciples m'ont fait! Et c'est
-pour cela que je ne m'appartiens plus... Combien, pourtant, j'aimerais
-mieux, ô Bérénice, garder d'autres oies dans quelque coin paisible de
-ma Lorraine natale...
-
---Oh! Maître!... des oies!...
-
---Tu serais avec moi, Bérénice! Nous les garderions ensemble... Et tu
-verrais à quel point l'oie et le canard sont des animaux philosophiques.
-
---Oui, oui, je me souviens: «Canards, mystères dédaignés...» comme vous
-avez dit adorablement dans le _Parterre_, dans mon cher _Parterre_...
-
-Maurice est évidemment au-dessus de certaines vanités... Mais il aime
-fort que je le cite incidemment au cours de nos entretiens. Lorsque je
-me donne ce plaisir, il y ajoute encore en me remerciant d'un petit
-clignement d'yeux approbateur. Je me souviens de la joie que je lui
-procurai certain jour lorsque, faisant allusion au retentissant et
-admirable discours à la Chambre dans lequel il avait appelé J.-J.
-Rousseau un «étonnant musicien», je m'étais écriée:
-
---Rousseau? Peuh!... A peine un joueur d'orgue!...
-
-Marrès avait été si content et si flatté de cette citation discipulaire
-(c'est lui-même qui la qualifia ainsi) qu'il m'embrassa devant tout le
-monde!
-
-
-... Cette fin de déjeuner eût été sans l'ombre d'un nuage si, avec une
-hardiesse dont j'eus un instant à me repentir, je n'avais effleuré une
-question que certes il eût mieux valu que je laissasse dans l'ombre.
-
-Une allusion aux quarante-cinq francs d'allocation mensuelle que l'on
-sert à une vieille femme de mon quartier dont trois fils sur quatre
-ont été tués m'amena à parler de la question d'argent:
-
---Tout le monde ne peut pas être à la guerre, c'est bien évident,
-avais-je dit. Mais, mon cher Maître, ne trouvez-vous pas tout à fait
-injuste que ceux-là mêmes qui jouissent déjà du privilège de n'y pas
-être augmentent encore leurs profits de son fait? De sorte que cette
-calamité nationale devient au contraire pour eux une source d'avantages?
-
-J'avais posé cette question en toute innocence et sans penser, ma foi,
-à _Bolette Caudoche_ qu'on jouait à la Comédie-Française et que des
-tournées allaient emmener fructueusement dans les départements et à
-l'étranger.
-
-Maurice y vit cependant une allusion qui n'était pas dans mon esprit.
-
---Je te devine, me dit-il. Tu additionnes mon traitement de député,
-le prix de mes articles et les droits d'auteur de _Bolette_, et tu te
-dis qu'à ce régime, la guerre non seulement peut durer pour moi, mais
-encore que je n'aurais pas à souffrir si elle était prolongée jusqu'à
-sa fin extrême et logique? C'est exact... mais pourquoi considérer
-l'argent en soi alors qu'il n'est qu'une conséquence inévitable et
-nécessaire? J'ai écrit quelque part que je n'entendais rien à la
-mathématique des banquiers: c'est la vérité pure. Je ne payerais pas
-pour être député, mais s'il fallait payer pour écrire à _L'Écho_ ou
-faire représenter _Bolette_, je n'hésiterais pas... Tu vois bien que je
-suis au-dessus de ça?
-
-J'avoue que le discours me parut faible et le raisonnement d'une
-indigence extrême. Je me permis de remarquer:
-
---Toujours est-il qu'en attendant...
-
-Et je complétai ma phrase par ce geste qui, dans toutes les langues, et
-spécialement en montmartrois, signifie: «A nous la galette!»
-
-Mais Maurice était d'excellente humeur et il se contenta de sourire. Le
-sujet me semblant délicat, je crus convenable de ne pas le creuser plus
-avant.
-
-D'autant que vers la fin du déjeuner Maurice parut s'assombrir un peu.
-Il revint avec insistance sur ceci que ce qu'on pouvait prendre chez
-lui pour de l'égotisme trop bien entendu ou trop pratique était au fond
-du dévouement et qu'il avait à mener à bien une dure, une très dure
-tâche.
-
---Il y a des soirs où je suis très accablé...
-
---Faites-vous verser dans l'auxiliaire? dis-je étourdiment.
-
-Mais il était écrit que ce jour-là je ne fâcherais pas mon bon Maître!
-Il se contenta de me menacer du doigt en m'appelant petite moqueuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE DERNIER
-
-AVANT DE PRENDRE CONGÉ
-
- A l'heure où la lune s'allume, où naguère _s'embuscadaient_ nos
- pères...
-
- M. B. _Sous l'œil des Tartares_.
-
-
-Faut-il dire _s'embusquer_ ou _s'embuscader_?
-
-Avant la guerre Marrès a écrit: «s'embuscader».
-
-Néologisme qui n'avait rien, certes, de choquant mais qui n'avait pas
-l'excuse de la nécessité, «s'embusquer» ou «se mettre en embuscade»
-ayant le sens exact qu'il donne à «s'embuscader» et suffisant
-parfaitement.
-
-Pourquoi donc l'avoir employé?
-
-Par la raison, je pense, qu'avec cette extraordinaire prescience des
-choses qui est une de ses caractéristiques principales, Marrès avait
-instinctivement entrevu que l'usage et les nécessités de cette guerre
-opposeraient ces termes l'un à l'autre.
-
-Le poilu s'«embuscade».
-
-L'embusqué s'«embusque».
-
-On voit la différence.
-
-Tous les amis de Marrès, tous ses parents, sont des héros qui
-s'embuscadent pour attendre et tuer le Prussien. Tandis que les
-instituteurs républicains, les socialistes, les francs-maçons et les
-«accroupis» de Vendôme, s'embusquent en attendant que M. Dalbiez vienne
-y apporter bon ordre.
-
-Telle est la justification du néologisme. On voit qu'elle est
-péremptoire, et il faut retenir qu'elle ne s'est produite que des
-années après la création de celui-ci...
-
-Ainsi en est-il pour nombreuses parties de l'œuvre de Marrès! Sous cet
-angle spécial, on peut le considérer comme un auteur futuriste: il
-écrit dans le présent, mais s'épanouit dans l'avenir. Chaque jour le
-révèle. Aussi bien suis-je certaine que des phrases comme celle des
-«blêmes enfants un peu morts de qui les pères escomptèrent la vie pour
-animer une formule», inintelligibles peut-être pour nous, semblent
-claires comme la vérité même aux jeunes générations intellectuelles
-qui nous suivent et, avec une intuition admirable de leur intérêt
-supérieur, l'ont élu pour Maître.
-
-
-Il me faut à regret fermer bientôt ce petit cahier, car il y a des
-patiences dont on ne saurait abuser sans méfaire. Et si de ne pas
-parler plus avant de mon ami me cause quelque regret, je m'en console
-en songeant que le temps même qu'il vous eût plu de m'accorder pour
-m'entendre, vous l'emploierez plus utilement à le lire lui-même!
-
-Les sots--qui sont toujours susceptibles--lui gardent rancune d'avoir
-jadis été traités par lui de «Tartares»:
-
---S'il appelle ainsi des Français, que reste-t-il pour les Allemands?
-s'écrient-ils plaisamment.
-
-Il n'est pas douteux, en effet, que les «Tartares» dont il est parlé
-dans _Sous l'Œil_ ne sont autres que ses contemporains _de France_.
-Mais il s'en est expliqué nettement dans son livre même:
-
-«_J'appelle Tartares ceux qui ne pensent pas comme moi_ ou qui, pensant
-comme moi, ne le font pas pour les mêmes raisons que moi. Ainsi suis-je
-dans la pure tradition latine, les Latins appelant «tartares» tous ceux
-qui n'étaient pas eux-mêmes...» a-t-il écrit magistralement.
-
-Opinion certainement hautaine et qui serait ridicule émise par
-un couturier, une manucure ou un tondeur de chiens, mais combien
-acceptable et respectable lorsque professée par un esprit comme le sien!
-
-
-Ces pages, trop courtes à mon gré et trop longues sans doute à celui
-de mes lecteurs, n'auront point été inutiles si elles ont, comme je le
-crois et comme le désirerait certainement mon Ami lui-même, résolu la
-contradiction _apparente_ qui existe entre sa théorie de jadis et le
-sens qu'il lui donne aujourd'hui, entre l'œuvre littérale et l'idée
-qu'on s'en fait, entre les conseils qu'il donne et l'attitude qu'il
-garde.
-
-Quel est l'écrivain qu'on ne peut mettre, superficiellement tout au
-moins, en contradiction avec lui-même ou prendre comme à un piège à ses
-propres déclarations?
-
-Un soir, Maurice m'avait dit amicalement:
-
---Il est six heures, ma petite Bérénice, permets-moi de te chasser...
-Je m'en vais rejoindre René Razin et d'autres collègues de l'Académie,
-pour dîner...
-
---Ah! lui dis-je, tous mes compliments. Je vous envie.
-
-C'est vrai, j'ai un faible pour René Razin qui est exquis, exquis...
-
---Tu m'envies de dîner avec eux? reprit mon Maître. Pourquoi donc
-aujourd'hui ne te livres-tu pas au jeu facile de me jeter une citation
-dans les jambes?
-
-Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et j'eus sans doute, pour
-regarder Maurice, des yeux comme j'en eusse fait s'il avait été un
-train, car il me dit:
-
---Ne me regarde pas ainsi, tu me fais de la peine... Prends les
-_Tartares_, page 213, cinquième et sixième lignes...
-
-Je pris le volume et à ma grande stupéfaction je lus:
-
-_... En fait, il faut diner avec des imbéciles; on entretient ses
-relations..._
-
-Maurice eut un rire bon enfant:
-
---Ah! ah! Bérénice... tu t'en voudras toute ta vie de n'avoir pas
-trouvé celle-là, pas vrai?...
-
-Puis, montrant ainsi combien il a l'âme franche, il ajouta:
-
---Il faudra que je raconte ça tout à l'heure à mes bons amis... Ça leur
-fera certainement plaisir!...
-
-Anecdote charmante et simple, qui indique avec quelle aimable facilité
-Maurice consent à se discuter lui-même en même temps que les griefs
-qu'on peut lui vouloir adresser.
-
-Comme je le plaisantais respectueusement un jour sur la mèche qu'il a,
-si je puis employer ces deux termes contradictoires, dressée à tomber
-sur ses yeux, je me permis de lui demander:
-
---Ne craignez-vous pas qu'un jour quelque stupide caricaturiste ne
-s'empare de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en dérision contre
-vous?
-
---Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme une brosse à dents. Et je
-croyais à la vérité que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je pas
-toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a, soigner ses manies, ses
-partis pris et ses ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer d'en
-acquérir: c'est l'appareil où se révèle un spécialiste. De là sera
-déduit son caractère... Tu parles de ma mèche et tu crains qu'on n'en
-sourie? Innocente brebis! Ne t'ai-je pas confié cependant que cette
-mèche était, non point la conséquence d'un vœu, mais le résultat d'une
-volonté esthétique préconçue et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent
-pour un philosophe, pour un littérateur, de ressembler à son marchand
-de cravates? A Paris, il faut avoir un type: de là, ma mèche.
-Originalité, mais non point futilité. Si tu m'as observé, Bérénice,
-tu dois savoir que, le plus naturellement du monde et sans que je
-n'y sois plus moi-même pour rien, ma mèche participe extérieurement
-aux émotions de mon âme? Que je sois agressif ou placide, abattu ou
-alerte, joyeux ou inquiet, ma mèche n'est pas la même: elle provoque ou
-apaise, elle se plaint ou encourage, elle s'amuse ou se lamente! Quand,
-à la Chambre j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était pas la même
-que lorsque j'ai dit la grande pitié des églises de France! Regarde mes
-photographies dans les journaux illustrés et dis-moi si ma mèche de
-champ de bataille n'est pas une trouvaille?
-
---Certes...
-
---Alors, ne me pose plus de questions aussi sottes que celle qui vient
-de motiver mes paroles...
-
-J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel je n'ai pu malheureusement
-conserver toute sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y trouvera
-la plus fine des leçons de psychologie sociale et parisienne: il faut
-cultiver ses particularités!
-
-Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est à peine s'il restera un
-poète; ôtez à Mme Dieulafayt son pantalon... je veux dire: habillez-la
-comme les autres femmes, et elle passera inaperçue! Montesquieu dans
-ses _Lettres persanes_ avait entrevu cette théorie si délicieusement
-déduite par mon Maître.
-
-Guérissons-nous donc de nos défauts, mais gardons nos particularités
-si, du moins, nous aspirons à quelque notoriété.
-
-Ceux qui ont approché Maurice savent qu'il a l'air toujours de sucer
-une pastille. On croit volontiers qu'il a dans la bouche une tablette
-de chlorate de potasse. Vingt fois j'eusse pu attirer son attention sur
-ce tic: je me suis gardée de le faire, car il y eût vu certainement le
-signe que je méconnaissais une de ses plus charmantes leçons.
-
-... Malgré moi, on le voit, c'est au moment d'abandonner mon sujet que
-je semble m'y attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent, au
-moment des adieux se sent-on plus proche que jamais de ceux qu'on va
-quitter!
-
-Mais quelle que puisse être mon inclination, la raison doit l'emporter.
-
-Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où j'ai passé des heures si
-délicieuses! Adieu, les belles allées droites des raisonnements
-péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux et capricieux fleuris
-de paradoxes imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et les bouquets
-subtils dont je revenais exquisement chargée! Il me faut vous quitter!
-
-Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse, lorsque Maurice
-voulut bien donner mon nom à un de ses livres les plus étonnants,
-quelle volupté saine pour la femme que je suis devenue d'avoir pu
-évoquer à mon tour la personnalité de mon Ami, de mon grand Ami, que
-les événements rendent plus grand encore!
-
-Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart des fidèles de Marrès
-cette supériorité d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est en
-quelque sorte me hausser moi-même qu'exalter son mérite!
-
-En sortant de la messe de Sainte-Clotilde, il m'arriva d'entendre un
-commandant de dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un de Mun pour
-petits bourgeois... mais en temps de guerre, il ne faut pas se montrer
-trop difficile.»
-
-Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en compagnie d'une si belle
-dame, comme je vous aurais demandé la permission de vous montrer votre
-erreur!
-
-Que pareille opinion soit professée par ceux qui ne le connaissent
-point, je l'admets; mais vous, mon commandant, seriez-vous de ceux-là?
-Ne liriez-vous point l'_Écho de Bordeaux_, et, dans ce cas, quel
-officier êtes-vous donc?...
-
-Gardez, mon commandant, gardez qu'un propos inconsidéré comme le vôtre,
-bienveillant peut-être dans son fond, mais dont la forme peut prêter à
-équivoque, ne soit recueilli par des détracteurs vigilants de Marrès,
-trop enclins à ne voir en lui que l'homme qui parle de la guerre avec
-d'autant plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde de la faire.
-
-Dans une des plus belles méditations de l'_Homme vibre_, il a enseigné:
-«Soyez convaincus que les actes n'ont aucune importance.» Sans
-doute, cette parole peut paraître disconvenir aux terribles réalités
-de l'heure présente, mais sa vérité philosophique subsiste, et on
-remarquera combien il a dû, pour y demeurer fidèle, violenter les
-tendances instinctives qui sont au dedans de nous tous.
-
-L'attrait du danger l'eût précipité, mais la conscience de sa valeur et
-le service de l'idée l'ont retenu.
-
-Assez de deuils à l'Académie!
-
-Ce que j'en dis là est sans la moindre ironie. Car c'est précisément le
-but même de ces notes de montrer comment j'ai été, par Marrès lui-même,
-amenée à me faire un avis raisonné sur ce point délicat et à changer
-du tout au tout l'opinion préconçue que je m'étais faite sur des
-apparences.
-
-Au reste, comme il l'a si justement dit lui-même l'ironie métaphysique
-est une excellente attitude en face d'un homme qui manque décidément
-d'imprévu: mais tel n'est point, au contraire, le cas de Marrès,
-jardinier délicat du plus adorable des jardins!
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT CONGÉ
-
- Mais c'est assez de bêtises pour aujourd'hui.
-
- _Sous l'œil des Tartares._ Ch. 1.
-
- On ne peut pas trouver des torts à celui qu'on aime.
-
- _Le Parterre de Bérénice._
-
-
-Ces pages, qui seront, je l'espère, accueillies avec faveur par les
-lettrés délicats et prudents, risquent de n'être pas comprises de tous
-dans l'entourage de Marrès.
-
-Un de ses amis politiques--qu'il connut par Syveton, à la «_Patrie
-Française_»,--auquel j'en ai fait lecture partielle, a cru devoir
-protester contre elles. Son discours m'a étonnée. Comme me voilà
-méconnue par ceux-là mêmes dont précisément j'ambitionne le suffrage!
-
-Les épigraphes, cependant, toutes empruntées à mon Maître, et
-l'atmosphère de chaque phrase, indiquent nettement mon idée? Au
-surplus, je m'en suis tenue à la vérité, sans essayer même de ces
-dialogues dans la manière qu'a imaginée Platon pour peindre mieux, chez
-son maître Socrate, l'attache des idées et de l'homme, et que Marrès
-lui-même a si délicieusement suivie dans sa brochure _Une semaine chez
-M. Renan_.
-
-Dernièrement, je causais avec son ami Simon: «Ces susceptibilités,
-m'a-t-il dit, je les crois excessives, mais leur sincérité les fait
-trop légitimes pour que vous n'en teniez pas compte.» Sur son avis,
-j'ai donc effacé quelques passages de cette œuvre sans prétention, que
-tous deux d'ailleurs, nous trouvons respectueuse pour ce Maître, sans
-qui plusieurs façons de se conduire et de raisonner en temps de guerre
-ne seraient pas.
-
---Vous parlez de Maurice, me disait encore Simon, avec le constant
-souci de servir sa pensée. A mon avis, vous n'avez dépassé aucun de
-vos droits. Mais ce ton, fort reçu envers les morts, sied-il avec les
-vivants? Or, grâce à Dieu, et peut-être aussi, je pense, à sainte
-Geneviève--encore qu'elle réserve, m'a dit Cherfils, plus volontiers sa
-protection à ceux qui sont tout à fait militaires--notre ami Marrès est
-bien vivant, et la guerre peut durer encore dans les conditions où elle
-se développe sans qu'il en soit atteint...
-
---C'est affaire d'éthique personnelle, ai-je répondu. Mais je suis
-sûre que, si je consultais Maurice, il serait le premier à donner son
-approbation à mon petit cahier.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-Saint-Denis.--Imp. V. Bouillant et J. Dardaillon.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS ***
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- Le jardin de Marrès, by Victor Snell&mdash;A Project Gutenberg eBook
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Jardin de Marrès, by Victor Snell</div>
-
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-
-<table style='min-width:0; padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Le Jardin de Marrès</td></tr>
- <tr><td></td><td>par Bérénice</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Victor Snell</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 10, 2021 [eBook #64776]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS ***</div>
-
-<h1>LE JARDIN DE MARRÈS</h1>
-<hr class="chap" />
-<h1>
-Le Jardin</h1>
-<h2>
-de</h2>
-<h1>
-MARRÈS</h1>
-<h4>
-PAR</h4>
-<h1>
-BÉRÉNICE</h1>
-<h3>
-LIBRAIRIE OLLENDORFF</h3>
-<h4>50, Chaussée d'Antin, 50</h4>
-<h4>PARIS</h4>
-<h4>
-Tous droits réservés</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LE_JARDIN_DE_MARRES">LE JARDIN DE MARRÈS</h2>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE PREMIER</h2>
-</div>
-
-<h3>D'UNE PAROLE PRONONCÉE CERTAIN JOUR
-DANS UN TRAMWAY</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Pensez-vous que j'eusse consenti à
-être compris de tout le monde?</p>
-
-<p>M. M. (Préface d'<i>Un homme vibre</i>.)</p></div>
-
-
-<p>Comment nous nous retrouvâmes, Marrès
-et moi, après une séparation de plus de dix
-ans et quelques jours avant la déclaration de
-guerre, la chose vaut d'être contée en tête de
-ces pages.</p>
-
-<p>Aussi bien, par les paroles qui en furent
-l'occasion et par les événements qui la suivirent,
-a-t-elle pour moi un caractère presque
-symbolique.</p>
-
-<p>Nous étions au 5 juillet.</p>
-
-<p>J'ai remarqué que ce mois me fut toujours
-propice: c'est en juillet que j'avais fait la<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span>
-connaissance de Marrès, alors que je n'étais
-encore qu'une gosse, et en juillet encore que
-je l'avais revu à Aigues-Mortes plusieurs
-années après. Il me semblait ainsi qu'en juillet
-rien ne pouvait plus m'arriver que d'heureux.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai gardé le culte du mois, aimais-je à
-lui redire... du mois que je vous ai connu...</p>
-
-<p>Il trouvait la phrase amusante et il souriait
-en ramenant en arrière d'un geste familier la
-belle mèche noire qu'il avait habituée à
-tomber sur son front.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Donc, cet après-midi de juillet, vers cinq
-heures, je me trouvais dans le tramway Vincennes-Louvre.
-J'avais été à Saint-Mandé
-porter quelque secours à une pauvre femme,
-mère de sept enfants et dont le mari gagnait
-quatre francs par jour dans je ne sais quelle
-usine. Il faisait très chaud et l'air était lourd.
-Je me souviens que je lisais dans l'<i>Écho de
-Bordeaux</i> un article admirable de Frédéric
-Basson sur les cure-dents de Napoléon et sur
-le Beauharnais, frère de Joséphine.</p>
-
-<p>Après avoir reçu mes six sous, le conducteur
-avait passé au voyageur qui était assis<span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span>
-en face de moi, mais un peu sur la droite.
-Puis, s'adressant au voisin de celui-ci, il avait
-demandé:</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'où, monsieur?</p>
-
-<p>Alors une voix un peu lasse, mais énergique,
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'au bout.</p>
-
-<p>Il y avait dans ces simples mots tant de
-volonté concentrée, et l'accent dont ils étaient
-marqués était tel que, par un phénomène
-singulier, ils me parurent avoir une importance
-formidable, gigantesque, et sous laquelle
-je me sentis écrasée.</p>
-
-<p>A ce «jusqu'au bout», simple réponse à
-une simple question, les railleurs feindront
-de s'étonner que quelqu'un n'ait pas répliqué
-par un «Déjà?» anticipé autant qu'irrévérencieux,
-et les sceptiques affirmeront qu'il
-serait bien miraculeux que la prescience me
-fût venue à cet instant des événements ultérieurs
-dans lesquels ces mêmes mots devaient
-revêtir un sens supérieur. Je dédaignerai les
-railleurs, et je dirai aux sceptiques que je
-n'eus pas à ce moment l'idée, moi petite,
-que nous pouvions être à quelques jours de<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span>
-la Grande Secousse. J'avoue au contraire que
-mes pensées étaient bien loin de la guerre.</p>
-
-<p>Mais cette concession faite, ou plutôt cet
-hommage rendu à la vérité, je n'en maintiens
-que plus énergiquement mon affirmation:
-ces mots tout simples m'emplirent d'un
-trouble inexprimable, d'une émotion confuse,
-comparable à celle que j'éprouvais à Aigues-Mortes
-lorsque Maurice me disait: «J'ai soif»
-ou: «Nous aurons de l'orage.»</p>
-
-<p>Ce fut toujours, en effet, une caractéristique
-des paroles de mon ami d'avoir, outre
-leur signification immédiate, un sens profond
-qui subsiste alors qu'elles-mêmes ont passé
-avec la circonstance qui les a fait naître.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Chose étrange, je n'avais pas reconnu la
-voix de Maurice! Mais sa parole me l'avait
-fait deviner. Je levai les yeux et je l'aperçus
-de profil.</p>
-
-<p>A-t-on déjà remarqué que les hommes
-peuvent être divisés en deux catégories: ceux
-qu'il faut voir de face, c'est-à-dire ceux dont
-la physionomie n'a sa signification complète
-que lorsqu'elle est considérée dans son plein,<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span>
-et ceux dont tout le caractère réside dans le
-profil? Marrès est de ceux-ci.</p>
-
-<p>Je voyais donc le profil de Marrès se détacher
-en bistre sur le fond clair de la vitre
-qui l'encadrait exactement.</p>
-
-<p>Il me parut très peu changé, et à son avantage.</p>
-
-<p>Encore une fois, ma pensée était fort loin
-de la guerre, mais je fis malgré moi cette
-réflexion: Comme il serait bien en sergent
-de chasseurs!...</p>
-
-<p>Je revenais, on s'en souvient, de Saint-Mandé-Vincennes
-et j'avais rencontré là-bas
-quelques sous-officiers dont la vue m'avait
-laissée rêveuse.</p>
-
-<p>Avant même que la réflexion eût ratifié
-mon geste spontané, je m'élançai à côté de
-lui sur la banquette. Il eut une exclamation
-de bonne surprise et me tendit joyeusement
-ses deux mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ma vieille amie...</p>
-
-<p>Puis aussitôt, songeant que ce mot de vieille
-amie pouvait légitimement m'offenser (dame!),
-avec sa délicatesse toute féminine, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas changé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span></p>
-
-<p>&mdash;Bon! m'écriai-je, je faisais la même réflexion
-à votre sujet.</p>
-
-<p>Je vis qu'il était fort content de mon affirmation.
-D'un geste rapide il assura son col,
-tâta sa cravate et rectifia son gilet.</p>
-
-<p>Et soudain une brève et involontaire évocation
-me ramena à plus de quinze ans en
-arrière, dans le cher jardin d'Aigues-Mortes
-où, la main dans la main, nous suivions le
-caprice odorant des chemins...</p>
-
-<p>Je me ressouvins de ces minutes exquises
-où les fleurs qu'il jetait dans mon esprit
-étaient plus belles et plus parfumées que
-celles dont je dépouillais le parterre pour lui
-en faire hommage.</p>
-
-<p>Certes, je n'ignore pas que dans le livre
-qui m'est consacré, il m'a traitée en simple
-volatile, qu'il m'a représentée comme une
-gamine sans cervelle dont l'ignorance le
-reposait, et mes bonnes camarades m'ont
-prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma
-physionomie, en même temps peut-être que
-celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas
-moins une fortune singulière pour moi que
-d'avoir été l'occasion d'une œuvre comme<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span>
-celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que
-je lui pardonnerais le moins, c'est d'avoir
-tenté de me faire passer pour morte, au lieu
-d'avouer carrément que j'avais levé le pied
-avec le petit Max. Mais ceci est une tout
-autre affaire...</p>
-
-<p>Si je ne craignais d'employer une image
-désastreuse, je dirais que la gloire présente
-de Marrès me couvre de son ombre&mdash;mais
-comment une gloire aussi brillante aurait-elle
-une ombre?</p>
-
-<p>Au surplus, je m'égare et je dois terminer
-cette trop longue préface.</p>
-
-<p>Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena
-prendre un bock à la brasserie Marengo.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;A cause du veau? demandai-je étourdiment.</p>
-
-<p>Il eut un haussement d'épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il.</p>
-
-<p>Honteuse, je me fis toute petite et nous
-restâmes sans parler. Mais son silence même,
-on le sait, dit toujours quelque chose...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span></p>
-
-<p>Et soudain il l'interrompit pour me demander:</p>
-
-<p>&mdash;Penses-tu qu'on aura la guerre?</p>
-
-<p>Je le regardai, comme si j'avais mal
-entendu.</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Penses-tu qu'on aura la guerre?</p>
-
-<p>En toute occasion et venant d'un autre que
-lui, la question m'eût paru absurde: et je n'ai
-jamais aimé à être prise pour une bécasse.</p>
-
-<p>Mais je compris que c'était sérieux, et
-c'est sérieusement que je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Et vous?</p>
-
-<p>Maurice fit alors un grand geste circulaire.
-Le garçon, s'imaginant que cela signifiait:
-«Remettez-nous ça», se précipita pour enlever
-nos bocks vides et en rapporta deux
-autres.</p>
-
-<p>Maurice m'expliquait son geste:</p>
-
-<p>&mdash;Le cercle se resserre, et je crois que le
-centre s'obscurcit...</p>
-
-<p>De quel cercle parlait-il? et comment un
-centre peut-il s'obscurcir, je ne sais. Je crus
-discerner dans cette parole une menace
-grave et je ressentis le même trouble qu'une<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span>
-demi-heure plus tôt, quand il avait dit:
-Jusqu'au bout.</p>
-
-<p>Je le regardai. Et de nouveau il m'apparut
-de profil. Involontairement je pensai à l'une
-des belles médailles romaines qui sont au
-Musée du roi René. Mais j'étais trop troublée
-pour poursuivre ce parallèle numismatique.
-J'avais soif de savoir, de comprendre...</p>
-
-<p>Aussi est-ce avec avidité que je bus mon
-bock:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, demandai-je en m'essuyant les
-lèvres, vous allez rester à Paris, en prévision
-des événements?</p>
-
-<p>&mdash;Cette bière est détestable, me dit-il. On
-voit bien que c'est de la Munich...</p>
-
-<p>Puis, répondant à ma question:</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je ne resterai pas à Paris. Je m'en
-vais en Palestine...</p>
-
-<p>&mdash;Comme Guillaume II? demandai-je
-étourdiment.</p>
-
-<p>Il eut une voix sifflante pour me répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Non!... Comme Chateaubriand!</p>
-
-<hr class="tbvisible" />
-
-<p>Quatre semaines après, c'était la Grande<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span>
-Secousse: la guerre déclarée, et le commencement
-de cette période terrible et magnifique
-qui n'est point encore terminée à
-l'heure où j'écris.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</h2>
-</div>
-
-<h3>DE CE QUE SONT AU VRAI CES COURTES NOTES
-ET DE L'IMPORTANCE QU'IL SIED DE LEUR
-ACCORDER.</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Ah! ces langoustes si difficiles à digérer!
-Combien nous en souffrîmes, moi
-et Simon, dans ces longues après-midi.</p>
-
-<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. II.</p></div>
-
-
-<p>Malgré l'ordre que je me propose de leur
-donner, je sens bien que ces notes vont sembler
-incohérentes même aux lecteurs bienveillants.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cette poule se mêle-t-elle
-d'écrire? demanderont certains.</p>
-
-<p>D'abord, «poule», c'est bien vite dit. Et
-à notre époque où tant de chapons voudraient
-se faire passer pour des coqs, est-il bien certain
-que «poule» soit une injure?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span></p>
-
-<p>Au surplus, je tiens à m'expliquer, puisqu'aussi
-bien je dirai du même coup comment,
-à supposer qu'on m'en veuille faire
-l'honneur, il importe de lire cet essai.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'étais en Bretagne au moment où l'ordre
-de mobilisation générale fut donné. Je me
-ressouvins aussitôt de notre conversation de
-la brasserie Marengo:</p>
-
-<p>&mdash;Comme <i>il</i> avait vu juste! m'écriai-je.</p>
-
-<p>Mais j'étais seule, et personne ne me
-demanda de qui je parlais.</p>
-
-<p>Je ne pus rentrer à Paris que cinq jours
-après, et tout aussitôt une pensée me traversa
-l'esprit:</p>
-
-<p>Je le connais: il s'est engagé... J'en suis
-sûre!... On n'aura pas pu le retenir...</p>
-
-<p>N'écoutant pour ainsi dire que mon manque
-de courage, je sautai dans un taxi-auto et je
-me fis conduire chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est déjà parti? demandai-je au
-valet de chambre, pressentant la réponse.
-Dites-moi la vérité... toute la vérité...</p>
-
-<p>&mdash;Parti pour où? demanda ce stupide mercenaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span></p>
-
-<p>Je le bousculai, car une porte s'était ouverte
-et, dans l'encadrement, j'avais vu Marrès qui
-venait à moi la main tendue:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... cher Maître!... Je craignais d'arriver
-trop tard!...</p>
-
-<p>Il me rassura en me tapotant paternellement
-la joue. Ordinairement je déteste ce
-geste auquel sont trop enclins les vieux messieurs.
-Mais je le laissai faire parce que, dans
-ma hâte à accourir, j'avais oublié de mettre
-de la poudre.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis si contente, m'écriai-je, si
-contente... Au moins je vous aurai revu
-avant...</p>
-
-<p>&mdash;Avant quoi?...</p>
-
-<p>J'eus ce petit frisson spécial qu'on a dans
-la colonne vertébrale quand on s'aperçoit
-qu'on a commis la forte gaffe. Toutefois il
-était trop tard pour reculer. Et c'est en bafouillant
-que je tentai d'expliquer:</p>
-
-<p>&mdash;J'avais cru... vous comprenez... mais
-c'est bien sûr que... vous rendrez beaucoup
-plus de services... D'ailleurs, chacun à sa
-place... Seulement, je vais vous dire, je pensais...
-à ce bon Déroulède...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span></p>
-
-<p>&mdash;Déroulède!... Ah! Déroulède!...</p>
-
-<p>Maurice releva sa mèche, d'un geste
-prompt, et, me conduisant à un petit fauteuil,
-bien en face de sa table de travail, il me fit
-asseoir:</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie d'avoir évoqué ce nom,
-me dit-il. Car il contient, si je puis dire,
-toute la réponse que j'ai à faire à ta question...
-Car je te comprends bien, petite: tu t'étonnes
-de me voir ici, et tu te dis que Déroulède fût
-déjà parti... Je ne le nie point. Mais considère
-ceci: en partant, Déroulède m'eût laissé
-pour lui succéder, tandis que moi partant,
-qui donc me succéderait?... As-tu songé à
-cela?</p>
-
-<p>C'était péremptoire en effet, et je fus toute
-honteuse de n'y avoir pas pensé.</p>
-
-<p>Je sautai au cou de mon maître en lui
-demandant pardon. Il se montra indulgent:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, gamine? un peu de réflexion
-et tu n'aurais pas commis cette faute contre
-la justice et contre Moi...</p>
-
-<p>J'eus un silence pour lui dire toute ma
-pensée. Il me remercia du regard. Puis, dans<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span>
-un soupir de regret et de résignation, il
-conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien, comprends-tu, qu'il y en
-ait qui restent...</p>
-
-<p>Cette nouvelle parole, si juste, si profonde
-fut, je puis le dire, le point de départ de ce
-petit cahier. Il me sembla désolant que cette
-parole pût être perdue pour la pensée française,
-et je me sentis toute pleine du besoin
-généreux de la répandre.</p>
-
-<p>Or, si je cédais à ce plaisir, pourquoi donc
-l'offrir isolément aux méditations reconnaissantes
-de mes amis? Puisque le bienheureux
-hasard d'une rencontre en tramway m'avait
-fait retrouver mon ami, puisque j'allais désormais
-profiter de ses leçons, pourquoi eussé-je
-gardé pour moi toute seule les fleurs qu'il
-allait me permettre de cueillir en son jardin?</p>
-
-<p>L'idée n'était-elle pas séduisante d'en
-faire un bouquet pour l'offrir au contraire à
-mes contemporains?</p>
-
-<p>Les brèves notes qui suivent sont nées de
-cette idée. Si on daigne les lire, qu'on veuille
-bien ne les prendre que pour ce qu'elles sont:<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span>
-tout le monde ne peut pas être Eckermann
-s'entretenant avec Gœthe, ni Marrès lui-même
-avec Renan ou le général Boulanger.</p>
-
-<p>Qu'on néglige donc ce qui est de moi pour
-ne s'arrêter qu'à ce qui est de Lui.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</h2>
-</div>
-
-<h3>AFIN QUE SOIT LIQUIDÉE UNE FOIS POUR TOUTES
-LA QUESTION DE LA «RACINE»</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Cette petite Bérénice me sert à étudier
-la psychologie.</p>
-
-<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VIII.</p></div>
-
-
-<p>Encore un mot, cependant. Et qui servira
-d'introduction à une utile parenthèse.</p>
-
-<p>Marrès m'a toujours représentée comme
-un petit animal curieux, sensible, mais sans
-importance, et dont il aimait à faire fonctionner
-l'âme simple comme il l'eût fait des
-rouages d'un lapin mécanique. Il a dit de
-moi ce qu'il a voulu et je ne proteste point.
-Mais si je lui fus jadis un amusant sujet
-d'études, mon bon Maître ne se doute pas que
-fort souvent je l'ai comme on dit «fait poser»,
-et que c'est lui qui, au rebours, en était un<span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]</span>
-pour moi! Messieurs les «psychologues»
-regardent les autres sans se rendre compte
-qu'ils sont regardés eux-mêmes, et rien ne
-me semblait plus drôle, à moi, petite femme
-ignorante, que quand Marrès croyait «se
-pencher sur mon âme» et employait avec
-Simon de grands mots abstraits pour m'épater.</p>
-
-<p>On sait l'admiration déférente que j'ai
-pour Maurice et le respect que je professe
-pour son talent, mais ils ne m'empêchaient
-point, de temps en temps, de le faire, comme
-on dit, «monter à l'arbre».</p>
-
-<p>Oh! comme il y montait bien! Et comme
-alors mon petit carnet s'enrichissait de notations
-pittoresques autant que maladroites,
-et de caricatures innocentes!</p>
-
-<p>Quand il me surprenait dans quelque coin
-en train d'écrire, Marrès se moquait, en abusant
-contre moi d'une supériorité que je suis
-la première à proclamer, mais de laquelle
-j'aurais voulu le voir moins sûr lui-même,
-et dont la conscience évidente qu'il en
-avait ne laissait pas, parfois, d'être assez
-agaçante:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! raillait-il, Madame fait son
-article?... Et dans quel journal paraîtra-t-il,
-cet article?...</p>
-
-<p>Un article! Un article!... Il y a des gens
-qui, lorsqu'ils prononcent ce mot-là, semblent
-en avoir plein la bouche. Comme si un
-article était une chose si difficile et si importante!
-J'en ferais, moi, des articles, si on
-voulait. Ce ne sont pas les idées qui me
-manquent... Sans doute, il y a l'orthographe:
-mais, comme dit René Bazin, les
-typos et les correcteurs sont là pour la mettre!
-Quant au style... Est-ce que M. Henry Bordeaux
-en a? Alors...</p>
-
-<p>Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon
-Maître que, disais-je, je m'amusais parfois à
-taquiner. La chose était facile: il me suffisait
-lorsque je le voulais, de faire allusion à
-ses origines auvergnates... Et si je touche
-incidemment à ce sujet, ce n'est point par
-goût pour les digressions, mais dans le but,
-au contraire, de fixer définitivement un point
-important.</p>
-
-<p>Certain jour qu'il était d'assez méchante
-humeur&mdash;à cause d'un de ces sacrés<span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span>
-homards qui ne voulait pas passer&mdash;il
-m'avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate!</p>
-
-<p>Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre
-appeler dérisoirement «Auvergnate» par
-quelqu'un dont le père est de Saint-Flour,
-cela me parut intolérable!</p>
-
-<p>Je répliquai donc hargneusement:</p>
-
-<p>&mdash;Auvergnate? C'est bien mieux vous...</p>
-
-<p>A peine avais-je proféré cette insolence
-que je la regrettai. Je vis une flamme passer
-dans son regard:</p>
-
-<p>&mdash;Petite, me dit-il sur un ton de fraternel
-mais ferme reproche, je vais t'expliquer...
-Il se peut que ma famille soit Auvergnate.
-Et même, puisque René Gillouin l'a dit, je
-veux bien l'admettre... Mais moi, je suis Lorrain...
-comme un autre, par exemple, serait
-militaire.</p>
-
-<p>&mdash;Par profession?</p>
-
-<p>&mdash;Non, petite, par vocation!... Je suis
-«devenu» Lorrain, comprends-tu? J'ai
-connu un homme que ses malheurs avaient
-rendu Polonais. De même, suis-je devenu,<span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span>
-moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts
-soutenus. Et plus j'ai eu de mal à acquérir
-cette qualité, moins on a de raison de me la
-contester...</p>
-
-<p>&mdash;Mais... à ce compte, vous eussiez pu
-aussi bien devenir Breton...</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait déjà Botrel...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y pensais pas...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des déracinés... Moi, je suis, si
-tu veux bien, un «enraciné»...</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Mais quand vous dites: «Mes
-pères» s'agit-il de vos pères auvergnats
-ou des autres?...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, va-t'en, tu es trop bête!... me
-dit-il.</p>
-
-<p>Il était vexé, et je crus voir s'élever entre
-nous le nuage noir d'un dissentiment auquel
-ma folle imagination donna aussitôt forme
-d'un bougnat marchand de marrons...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Depuis, je me suis cent fois remémoré cet
-entretien, et j'ai connu combien j'avais été
-sotte et combien Maurice avait été profond.
-J'ai cru devoir le relater ici, bien qu'il
-remonte à près de quinze ans, par esprit de<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span>
-contrition d'abord, et surtout pour fixer définitivement
-ce point si opiniâtrement controversé
-par la malignité contemporaine: Oui,
-Marrès est Lorrain, et il le sait mieux que
-personne, puisque c'est lui-même qui s'est
-choisi cette carrière.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</h2>
-</div>
-
-<h3>D'UN NOM JETÉ DANS LA CONVERSATION</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Attention! m'écriai-je, car il me
-semble que je vais avoir une idée!...</p>
-
-<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. I.</p>
-
-<p>A peine en étions-nous aux hors-d'œuvre
-que je commis l'impertinence
-d'employer des termes abstraits.</p>
-
-<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VIII.</p></div>
-
-
-<p>Ce n'est pas pour évoquer des souvenirs
-anciens que j'ai ouvert ce cahier. Ce que je
-veux brièvement relater, ce sont les points
-importants de nos entretiens pendant la
-guerre. Ce que je désire c'est parcourir à
-nouveau, en compagnie de mes lecteurs, les
-allées exquisement fleuries du jardin délicieux
-de mon grand ami.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dès la seconde visite que je fis à mon
-Maître, nous nous retrouvâmes sur le pied<span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span>
-de la chère intimité d'autrefois. Il ne se penchait
-plus sur mon âme, mais me permettait
-de m'incliner vers la sienne. Et c'était très
-bon et très réconfortant.</p>
-
-<p>Par ce qui suit, on jugera de la familiarité
-charmante qui s'était établie entre nous.</p>
-
-<p>Un matin, comme j'arrivai chez lui, je me
-permis de dire un peu étourdiment:</p>
-
-<p>&mdash;Devinez, cher Maître, comment on vous
-appelle dans une feuille que je lisais tout à
-l'heure en métro?... Je me hâte de vous dire
-que c'est stupide....</p>
-
-<p>&mdash;Alors, comment veux-tu que je devine?...</p>
-
-<p>&mdash;En effet, vous ne pouvez pas... Mais je
-ne sais si j'ose...</p>
-
-<p>&mdash;Dis toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, on vous appelle «Guère-à-la-Guerre».
-C'est idiot?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... Cela prouve que ces gens-là
-ne comprennent pas mon rôle. Voilà tout.</p>
-
-<p>Il répéta en secouant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne comprennent pas mon rôle.</p>
-
-<p>D'un geste énergique il releva la mèche
-noire qui ombrage son front.</p>
-
-<p>Malgré moi je songeai à l'ironie tout accidentelle<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span>
-de ces mots: «la mèche sur le front»
-appliqués au cas particulier. Involontairement
-je dus avoir un sourire, car mon bon Maître
-me rudoya quelque peu:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... tu ris? Comme les autres?...
-Petite dinde, va!...</p>
-
-<p>Très évidemment il se méprenait. Mais le
-moyen de lui expliquer que si j'avais souri
-ce n'était point de l'évocation qu'il avait
-faite de son rôle, et que seule «la mèche sur
-le front» en était cause?</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;On se trompe sur moi dans les deux
-sens, et on colporte à mon sujet des balivernes
-qui me font le plus grand tort. J'ai à me défendre
-de certains de mes amis autant que
-de mes ennemis. Un de ces journalistes qui,
-selon la forte expression de Mürger, voudraient
-«se fourrer dans mes poches pour
-arriver en même temps que moi au débarcadère
-de la renommée» et qui ne reculent
-devant aucune flatterie, un de ces journalistes
-a imprimé ceci: «Nous ne nions pas l'intervention
-de sainte Geneviève dans la défense
-de Paris, mais qui donc affirmerait<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span>
-que sans Marrès la victoire de la Marne
-eût été possible?»</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est la vérité! m'écriai-je. Sans
-vous...</p>
-
-<p>Je vis que cette explosion de ma sincérité
-lui faisait plaisir. Il me remercia d'un geste
-de la main, et modestement:</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que personne je sais quelle est
-ma part dans le triomphe de la Marne, mais
-<i>il ne faut pas le dire</i>... Je veux que mon rôle
-soit compris de tous en étant à lui-même sa
-propre explication!...</p>
-
-<p>Puis, répondant à sa pensée intérieure, il
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, tout comme un autre, j'aurais
-rêvé, moi aussi, de m'élancer à l'assaut, à la
-tête de mes braves alpins...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fis-je. Ç'aurait été des alpins?...</p>
-
-<p>&mdash;Des alpins ou des chasseurs... De m'élancer
-à l'assaut, disais-je, à la tête de mes poilus...
-Mais, j'ai su comprendre les nécessités
-supérieures. Tu n'es pas sans avoir entendu
-parler de l'utilisation rationnelle de toutes les
-forces de la nation... C'est ce que les Anglais
-expriment par: «The right man in the...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span></p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, mais si de Mun avait vécu?...</p>
-
-<p>Mon bon Maître leva les bras au ciel comme
-pour le prendre à témoin de ma bêtise. Puis
-il ajouta (sans répondre cependant à ma
-question):</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aurais fait lire mon article de
-demain si tu étais venue plus tôt...</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été retardée par ma blanchisseuse.
-Et puis je n'ai trouvé qu'un méchant fiacre...,
-un cheval impossible... et un Collignon...</p>
-
-<p>J'eus la perception très nette que ce nom
-de Collignon sonnait désagréablement à
-l'oreille de mon Maître. Il déteste les frivolités,
-et j'ai trop souvent le tort de me laisser
-entraîner à parler mon argot de jadis. Et
-bien sûr que «Collignon» n'est pas un mot
-à employer dans un milieu académique. Toutefois
-cette incorrection légère ne méritait
-pas certainement le coup d'œil dont Marrès
-me foudroya.</p>
-
-<p>Car aucun doute n'était possible: sans le
-vouloir j'avais offensé mon Maître! il ne
-dissimula pas:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai à travailler. Va-t'en...</p>
-
-<p>Il n'y avait qu'à obéir, et je m'en fus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span></p>
-
-<p>Dans le métro, il y avait un amour de petit
-sous-officier blond qui, je crois, essaya de
-me faire du pied, mais j'y fis à peine attention,
-obsédée que j'étais par cette angoissante
-question: pourquoi ce nom de Collignon
-a-t-il si fort indisposé mon Maître?</p>
-
-<p>Plus tard, en réponse à une question timide
-que je fis, on m'apprit qu'une des plus belles
-figures qui aient traversé l'histoire de cette
-guerre répondait précisément à ce nom: il
-s'agit d'un homme de haute situation mondaine
-et de fortune qui, à cinquante-huit ans,
-s'était engagé volontairement et avait trouvé
-la mort glorieuse après quelques mois de
-campagne...</p>
-
-<p>Comme on le pense, cet éclaircissement
-ne dissipa point mon trouble, et aujourd'hui
-encore je ne m'explique pas l'attitude singulière
-de mon Maître.</p>
-
-<p>Marrès s'est-il trompé sur mon intention?
-Je l'ignore, et, sans doute, ne se souvient-il
-plus de l'incident dont il sourira avec son
-indulgence coutumière à mon endroit.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</h2>
-</div>
-
-<h3>UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Simon s'écarta un moment derrière
-une haie et je fus horriblement jaloux
-de lui: car tous nos laxatifs demeuraient
-impuissants.</p>
-
-<p><i>Un Homme vibre.</i> Ch. 1.</p></div>
-
-
-<p>Il faut relire la phrase qu'avec un pieux
-respect j'ai épinglée comme épigraphe à ce
-bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme,
-qui montre qu'on peut dire les
-choses les plus délicates à condition de vouloir
-bien se donner la peine de choisir ses
-termes. Ensuite, elle est comme une lumière
-volontairement projetée par mon Maître sur
-son œuvre!</p>
-
-<p>Tout le monde se souvient de cet admirable
-premier chapitre de <i>Un homme vibre</i>
-de quoi elle est extraite: l'auteur expose que<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span>
-son ami Simon et lui sont allés passer ensemble
-les mois d'été à Jersey; ils mangent
-de ces homards qu'ils trouvent «de digestion
-si lente» et ils absorbent force thé pour combattre
-l'âpre dyspepsie.</p>
-
-<p>Il semblerait que cette situation soit entachée
-de mesquine vulgarité? Elle a, au contraire,
-une ampleur philosophique admirable!
-Elle résume et synthétise en effet de façon
-saisissante la dépendance étroite en laquelle
-peuvent être la psychologie et la physiologie
-d'un individu donné.</p>
-
-<p>Les «digestions difficiles» de Marrès et
-de son ami Simon au bord de l'Océan ne sont
-point un symbole: elles sont une réalité de
-fait dont il importe de tirer l'enseignement.
-Le homard est échauffant, c'est connu...
-Aussi quelle joie lorsque Simon, premier
-libéré des suites du déjeuner, trouve en lui-même
-un motif suffisant de s'éloigner derrière
-une haie. Son ami alors le félicite <i>en
-l'enviant</i>.</p>
-
-<p>Mesure-t-on la délicatesse apportée par
-notre auteur en&mdash;dirais-je&mdash;la matière?</p>
-
-<p>D'autres eussent fait de maladroites allusions<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>
-à de prosaïques Janos (d'ailleurs boches)
-ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été
-d'une trivialité inconciliable avec la noblesse
-du sujet.</p>
-
-<p>Le grand mérite d'une phrase semblable
-émanant d'un penseur comme lui, c'est
-de souligner ainsi qu'il sied l'importance
-des fonctions digestives dans la vie sociale.</p>
-
-<p>La révolution anglaise, on le sait, est
-moins due aux calculs ambitieux de Cromwell
-qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie.
-Supposez Napoléon dyspeptique: du même
-coup vous supprimez la campagne d'Italie et
-il n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que
-mon bon Maître aimait tant avant d'avoir
-reconnu qu'il était plus expédient de le
-détester, était gastralgique, c'est certain: et
-c'est l'explication des <i>Promenades d'un Solitaire</i>
-et des <i>Lettres de la Montagne</i> d'un individualisme
-si agressif. De même, <i>Un Homme
-vibre</i> et <i>Sous l'œil des Tartares</i> n'existent, si
-je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate
-de soude et aux lithinés Gustin. Une
-meilleure digestion ou une pharmacopée<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span>
-fâcheusement opérante eussent pu nous priver
-de ces œuvres étonnantes.</p>
-
-<p>Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela
-signifie aussi: mon suc gastrique.</p>
-
-<p>Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les
-trois fondements vrais de l'intellectualisme
-supérieur et intégral!</p>
-
-<p>Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter
-derrière une haie, avoue qu'il l'<i>envie</i>, ce
-n'est pas seulement l'expression d'un état
-physiologique: c'est en même temps une
-aspiration éperdue vers l'idéal.</p>
-
-<p>Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien
-entendre l'œuvre marrésienne.</p>
-
-<p>Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux
-de tromper la malignité des digestions...»;
-et quand il dit: «Et la viande,
-surtout, me faisait horreur», soyez assuré que
-ce ne sont point là des détails destinés par
-vanité à de futurs biographes, mais que ces
-phrases constituent une nécessaire introduction
-à l'étude de son œuvre propre.</p>
-
-<p>Il n'est pas jusqu'à cette admirable
-remarque: «D'ailleurs, nos néo-catholiques
-ne sont que des esprits vagues auxquels il<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span>
-ne convient pas de prêter plus d'importance
-qu'à la tasse de thé où ils se noieront» qui
-ne soit le reflet et la conséquence de l'état
-physiologique spécial de mon ami, dans
-lequel toute notion se lie à une situation
-gastrologique donnée ou au geste qui peut
-la déterminer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>... Au milieu de la route qu'ils veulent
-bien parcourir avec moi, j'ai pensé devoir
-proposer à mes lecteurs cette «station»
-psychophysiologique que je me suis imposée
-à moi-même&mdash;comme une sorte de repos
-nécessaire avant la marche et de coup d'œil
-jeté sur la carte avant de poursuivre l'inspection.</p>
-
-<p>Si donc, faisant allusion à son attitude militaire,
-ses détracteurs habituels expriment volontiers
-cette idée que «Marrès manque d'estomac»,
-il faut leur répondre qu'ils ont raison
-plus même qu'ils ne le croient, et que c'est
-précisément l'explication de ce qu'ils s'inquiètent
-obscurément de ne pas comprendre.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</h2>
-</div>
-
-<h3>D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT
-PARAITRE, MAIS A TORT, SINGULIÈREMENT
-ROMPUS.</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Je M'aime trop pour manquer une
-occasion de M'être agréable.</p>
-
-<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i> Ch. VII.</p></div>
-
-
-<p>&mdash;J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me
-dit un jour le Maître, en prévenant une question
-qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui
-donc eût tenu ma plume? Je n'entends pas
-revenir sur une discussion vingt fois rouverte...</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais
-close?</p>
-
-<p>&mdash;Tes interruptions, Bérénice, sont celles
-d'une oie...</p>
-
-<p>&mdash;D'une...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ne te fâche pas, petite: j'entends par là
-qu'elles sont oiseuses... Je te disais donc que,
-m'appliquant à moi-même une sorte de loi
-Dalbiez morale et purement volontaire,
-j'aurais pu, pour mettre mes actes en concordance
-avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée...
-et devenir ainsi une sorte de La Tour...</p>
-
-<p>&mdash;D'Auvergne?</p>
-
-<p>&mdash;Encore ton Auvergne?... Une sorte de
-La Tour de Lorraine! Mais la condition
-première pour une notoriété de ce genre
-est d'être mort: or, je te le demande,
-petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à
-pareille extrémité? Je ne m'appartiens pas!...
-Tu sais qu'on a joué <i>Bolette Caudoche</i> au
-Français...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui... la reprise des affaires...</p>
-
-<p>&mdash;Ça marche très bien, et nous n'arrêterons
-qu'en plein succès... pour reprendre en
-automne. Je t'inviterai au souper de douzième...
-Eh bien, ne penses-tu pas que
-<i>Bolette</i> représentée dans chaque ville de
-France par des troupes fraîches et bien exercées...
-je veux dire par des tournées de passage,
-ne soit de nature à entretenir dans le<span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span>
-pays ce qu'on appelle si justement le cœur
-au ventre?</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, petite, comprends ce que je
-vais te dire: <i>Je suis l'homme que m'a fait
-mon succès</i> et je suis prisonnier de ce succès.
-Si je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut
-que je sois, on ne me reconnaîtrait plus.
-C'est en cela que j'avais raison de te dire
-que je ne m'appartiens pas... L'engagement
-que j'ai contracté pour la durée de la guerre...</p>
-
-<p>&mdash;Non? interrompis-je. Pas de blagues?...</p>
-
-<p>&mdash;... L'engagement que j'ai contracté à
-l'égard de moi-même est formel et péremptoire...
-Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre
-jour à l'Académie, tout seul... tout seul...
-C'est là que j'ai composé la «<i>Prière sous la
-Coupole</i>»...</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais qu'elle était de Renan?...</p>
-
-<p>&mdash;Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai
-plus... C'est là que j'ai composé la «<i>Prière
-sous la Coupole</i>» et je vais te la lire...</p>
-
-<p>Et je murmurai:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Prière que je fis sous la coupole quand
-je fus arrivé...</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p>
-
-<p>A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire
-cette citation parodique. C'est par Marrès lui-même
-que je connaissais ce titre célèbre et
-je confesse que&mdash;comme tant de gens!&mdash;j'avais
-trop entendu parler de la <i>Prière sur
-l'Acropole</i> pour songer à la lire jamais.</p>
-
-<p>Mais mon Maître, dont la bienveillance
-pour moi était écrasante, interpréta ma parole
-comme la manifestation du désir de ne pas
-entendre sa lecture.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant
-la peine que je venais peut-être de
-lui causer. Mais avant que tu ne me quittes
-aujourd'hui, et pour clore cet entretien, je
-veux protester devant toi contre cette sorte
-de déconsidération dont certains pamphlétaires,
-d'ailleurs méprisables, tentent de
-frapper ceux qui luttent comme moi sur ce
-que j'appellerai le <i>front intérieur</i>...</p>
-
-<p>J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit,
-comme s'approuvant lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien cela: le front intérieur...
-dont l'<i>Écho de Bordeaux</i> m'a constitué en
-quelque sorte le généralissime. Penses-tu,
-Bérénice, que ce soit une mince affaire que<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span>
-de tenir en haleine nos troupes civiles et de
-les ravitailler moralement? Ignore-t-on que
-chaque jour Basson, Pichepin et d'autres
-poilus...</p>
-
-<p>&mdash;De quel régiment?</p>
-
-<p>&mdash;De ma compagnie... L'Académie, tu devrais
-le savoir, est une Compagnie... Chaque
-jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils
-de guerre... Nous préparons, si je puis
-dire, les possibilités intellectuelles de la victoire.
-A l'extérieur comme à l'intérieur.
-Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait
-fait M. Delcassé dans les Balkans si nous ne
-l'avions entouré de nos conseils et constamment
-soutenu de notre approbation?</p>
-
-<p>&mdash;Je me le demande...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un grand tourment, Bérénice, que
-la recherche de la vérité... Non pas de la
-simple vérité matérielle, mais de la vérité
-utile au peuple que nous avons mission de
-diriger. Lorsque le <i>Matin</i> annonça que les
-Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de
-Berlin&mdash;ce dont on le blâma beaucoup
-dans la suite&mdash;j'estime qu'il formulait là
-une idée très soutenable, nécessaire, indépendamment<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span>
-du fait même qui pouvait être
-controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible:
-il y a la vérité essentielle. Lorsque j'étais
-boulangiste...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en
-rougis point... Et d'ailleurs c'était sous le
-pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais
-boulangiste et que, pour mieux entrer au
-Parlement, je me présentais comme antiparlementaire
-aux électeurs de Lunéville, je caressais
-déjà le projet de forger une âme à la
-nation... Tu entends, Bérénice?... De forger
-une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume...
-Tu m'écoutes, Bérénice?...</p>
-
-<p>Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec
-avidité. Seulement, on ne se refait pas, et
-mes amis connaissent bien cette manie que
-j'ai de fredonner, même dans les cas les plus
-sérieux, et en raison même, pourrais-je dire,
-de l'attention que je porte aux choses...</p>
-
-<p>Aussi est-ce sans la moindre intention ironique,
-et comme mécaniquement, du fait
-d'une association d'idées légitime autant
-qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer<span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span>
-ce rôle magnifique de forgeron de vérités
-sur une enclume nouvelle, je m'étais
-mise, cédant à mon démon familier, à sifflotter
-entre mes dents:</p>
-
-<p>
-C'est pour la paix que mon marteau travaille...<br />
-</p>
-
-<p>Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre
-lorsque je me rendis compte de l'impair que
-je venais de commettre.</p>
-
-<p>Il y eut un petit silence angoissant, puis
-mon Maître, me regardant dans le blanc des
-yeux, prononça en se citant lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;«La vulgarité ne m'atteint pas, car je
-couvre le scandaleux murmure qui monte
-des autres vers moi par des airs variés, que
-mon âme me fournit à volonté».</p>
-
-<p>Nous nous quittâmes alors sur un mot
-bref.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</h2>
-</div>
-
-<h3>DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ
-DE CUEILLIR</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Lorsqu'un homme excelle dans l'art
-de penser à quoi servirait-il en voulant
-se mêler d'agir?</p>
-
-<p><i>Tout amour sauf contre la licence.</i> 2.</p></div>
-
-
-<p>Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion
-d'autrui, je vis bien que le désir subsistait en
-Maurice de s'expliquer sur les divers points
-où s'était si brutalement déconcertée ma
-logique trop terre-à-terre de petite femme
-ignorante:</p>
-
-<p>&mdash;Aux heures tragiques que nous vivons,
-me disais-je, il n'y a que deux attitudes possibles:
-se battre&mdash;ou admirer! Mais qui
-donc accepterait de sembler admettre à
-son profit une définition de ce genre:
-«La guerre, c'est la mort des autres.»?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span></p>
-
-<p>Bien vite pourtant je m'étais rendu compte
-de ma sottise. Et gagnée tout entière à sa
-philosophie qu'avant même de l'avoir comprise
-et malgré l'apparence je sentais bien
-être une philosophie <i>de sacrifice</i>, j'étais heureuse
-de lui fournir occasion d'en disserter
-avec cet abandon généreux qu'il me témoigna
-toujours et dont je suis si légitimement
-fière.</p>
-
-<p>Avec prévenance, je provoquais ses réponses
-énergiques et péremptoires, et le
-spectacle du merveilleux parterre intellectuel
-aux allées rectilignes, bordées des fleurs
-précieuses de son esprit, effaçait peu à peu
-dans mon cœur le souvenir charmant et endolori
-de mon pauvre jardinet d'Aigues-Mortes...</p>
-
-<p>Croyant aller au-devant d'une réponse
-qu'il désirait me faire, je posai un matin à
-mon Maître une question:</p>
-
-<p>&mdash;Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous
-de ceux qui, aux heures troubles où von Kluck
-menaça Paris, délaissèrent la capitale et s'enfuirent
-à Bordeaux?</p>
-
-<p>&mdash;De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement<span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span>
-un des termes que je venais d'employer,
-de ceux qui s'en furent à Bordeaux?...
-Non, je n'en étais pas...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien...
-J'en étais sûre....</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en étais pas parce que... j'étais
-parti avant eux...</p>
-
-<p>Je dus montrer à Maurice une mine fort
-désappointée, car aussitôt il me prit le menton:</p>
-
-<p>&mdash;Attends, dit-il. Ne te hâte point...</p>
-
-<p>En détachant chaque mot, en parlant, je le
-compris bien, beaucoup moins pour moi-même
-que pour ceux auxquels je pouvais être
-appelée à rapporter ses paroles, il déclara:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à
-ce moment l'exemple fût donné. Ne pas m'y
-résoudre eût été infliger au gouvernement
-une sorte de désaveu qui ne pouvait pas être
-dans mon intention et que l'union sacrée
-m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant
-quelques mois Bordelais, j'étais un des
-chefs reconnus; il fallait donc que je les précédasse,
-à la manière d'un officier d'intendance
-intellectuelle... C'est donc de façon raisonnée,<span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span>
-volontaire que je pris part à ce mouvement
-stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs
-quelque jour dans son détail.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera une belle page à ajouter à la série
-des «Romans de l'Énergie nationale».</p>
-
-<p>&mdash;Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car,
-encore qu'il y puisse paraître, je n'ai rien
-renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de
-l'exacerbation des sentiments personnels,
-peut naître l'esprit de dévouement et de sacrifice,
-et comment de ce qui fut un bréviaire
-d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des
-leçons de patriotisme, tu le comprendras
-plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère,
-des articles et des livres pour fixer ce point...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'assurément, et quoi que tu en
-penses, je le ferais moins bien que d'autres le
-pourront faire. Je t'ai montré déjà que les
-hommes comme moi doivent être avant tout
-les champions des idées qu'on découvre en
-leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront
-extraire de mes livres vingt textes, cent
-textes contraires à mon attitude présente et<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span>
-les placer en épigraphes à je ne sais quelles
-libelles; qu'est-ce que cela prouverait contre
-l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami
-Simon...</p>
-
-<p>&mdash;De l'<i>Echo de Bordeaux?</i></p>
-
-<p>&mdash;Mais non!... Mon ami Simon qui nous
-invita à dîner (souviens-toi...) aux Champs Élysées...
-J'ai conté dans le <i>Parterre</i> comment,
-exaspéré par les raisonnements qu'il
-tenait certain soir, je commis l'inconvenance
-de m'exprimer dès le potage en termes
-abstraits...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon ami Simon, qui s'y montrait
-rétif, a fini par fort bien comprendre l'indépendance
-nécessaire de l'acte et du propos...</p>
-
-<p>&mdash;Il est à la guerre?</p>
-
-<p>&mdash;Non!... D'ailleurs, que ferait Simon aux
-tranchées? Tel que je le connais, il serait
-mort au bout de trois mois...</p>
-
-<p>&mdash;On peut toujours se faire tuer au bout
-du premier?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Bérénice, voilà une belle parole!
-Tu ne t'en rends peut-être pas compte toi-même,
-mais c'est une belle, une noble parole!<span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span>
-Et combien elle est vraie! Comme elle résume
-tout le patriotisme agissant qui doit être le
-nôtre. Il faudra...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? Vous engager?...</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra... que je la mette dans un de
-mes prochains articles...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça c'est gentil!...</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous la petite vaniteuse! Comme
-elle est prompte à s'enorgueillir!... Mais tout
-doux, Bérénice. Cette parole qui est parfaite
-au point de vue relatif et que je ne saurais
-trop exalter comme précepte militaire, ne
-peut pas être prise comme règle générale
-et ne vaut rien appliquée à ce que j'appelle le
-régime de l'intérieur. Philosophiquement et
-matériellement, le trépas des héros ne prend
-sa signification que par rapport à ceux qui
-subsistent. La formule: «Je meurs pour ma
-patrie» n'existe qu'en fonction de cette autre:
-«Je demeure pour mon pays.» Ainsi s'explique
-et prend son sens supérieur la division
-des citoyens en combattants et non-combattants...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment. Le tout est d'être du bon
-côté?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span></p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela... Mais bien certainement
-si tous les Lacédémoniens étaient
-morts aux Thermopyles, ils eussent ainsi
-causé le plus grave tort à la mémoire de
-Léonidas dont le sacrifice devenait, dès lors,
-inutile. De même pour notre d'Assas. Lorsqu'il
-jeta son cri sublime: «A moi, Lorraine!»,
-il...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! Ne fût-ce pas: «A moi, Auvergne»?
-Il me semblait qu'à l'école...</p>
-
-<p>Maurice parut frappé de ma remarque. Il
-hésita un instant, jeta un coup d'œil à son
-propre portrait accroché au fond de la pièce,
-et comme s'il y eût puisé l'inspiration et
-l'approbation de son propos, il répliqua délicieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Autrefois, peut-être... Mais <i>plus maintenant</i>!...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tel était le ton général, tour à tour sévère
-ou plaisant, grave ou familier, de nos entretiens.</p>
-
-<p>Je m'excuse de rapporter, avec une exactitude
-qui peut paraître immodeste, mes paroles
-propres et mes observations, mais l'ombre<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span>
-n'est-elle pas nécessaire à la lumière qui doit
-triompher d'elle?</p>
-
-<p>On remarquera que toujours, sous une
-forme ou sous une autre, revenait entre nous
-la question de l'apparente contradiction entre
-les actes de Marrès et ses paroles écrites. Et
-on voit avec quelle facilité péremptoire il
-triomphait des objections que, le plus souvent
-par complaisance et pour lui donner
-occasion de les réfuter, je prenais la liberté
-de lui opposer.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</h2>
-</div>
-
-<h3>DE QUELQUES REMARQUES SUR LE STYLE ET LA
-QUESTION D'ARGENT</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Chercher une position sociale?... Bon
-pour tous nos «Jérôme Paturot» cela!.</p>
-
-<p>Préface d'<i>Un Homme vibre</i>.</p></div>
-
-
-<p>Je n'avais pas vu Maurice depuis plus de
-trois semaines, lorsqu'un matin j'eus la
-joyeuse surprise de recevoir sa visite.</p>
-
-<p>Il me parut en santé parfaite.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été au front... me dit-il.</p>
-
-<p>J'eus envie de m'écrier: «Ah! je le savais
-bien!...» Mais l'expérience m'avait rendue
-circonspecte. Et je vis que j'avais bien fait
-de me contraindre, car il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Avec un conseiller d'État de mes
-amis, en automobile... Notre excursion a été<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span>
-très réussie. On m'a photographié pour
-l'<i>Illustration</i>... Il y avait des croix sur le
-côté... ça fera très bien... Ensuite nous avons
-eu un déjeuner très chic avec le général.
-Nous avons bu à la victoire et j'ai prononcé
-un discours... Tout cela était très triste, mais
-je crois que les photographies seront
-bonnes... Il y en aura aussi pour les <i>Annales</i>
-et pour <i>Je sais tout</i>... Mais je viens te chercher
-pour déjeuner. Que faisais-tu? Ma parole,
-tu écrivais?...</p>
-
-<p>Il se pencha sur la page commencée et lut
-cette phrase écrite de ma main:</p>
-
-<p>«Soldats, nous montrerons aux gens
-simples, la stupidité de la plupart d'entre
-vous...»</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ces sottises? tonna-t-il.
-Où as-tu trouvé cela?</p>
-
-<p>J'étais abasourdie, et c'est en tremblant que
-je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Mais... c'est... dans votre livre... <i>Sous
-l'Œil des Tartares</i>... dans la préface de l'édition
-de 1911... Alors j'ai pensé...</p>
-
-<p>Je vis bien qu'il ne me croyait pas, et je
-crus devoir préciser:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, c'est dans les <i>Tartares</i>... D'ailleurs
-tenez...</p>
-
-<p>Je ne fis qu'un bond à ma bibliothèque&mdash;ma
-bibliothèque si petite et si pauvre, mais
-si grande et si riche, puisqu'elle contient
-tous les «Marrès», y compris les brochures.
-Je saisis <i>Sous l'Œil des Tartares</i> et le lui
-apportai triomphante:</p>
-
-<p>&mdash;Là... voyez... page 37... dans le préambule...
-intitulé «Examen».</p>
-
-<p>Et je relus:</p>
-
-<p>«La stupidité de la plupart d'entre vous...»
-Ah! vous ne mettez pas de mitaines pour
-parler aux soldats et aux magistrats, aux
-moralistes et aux éducateurs!... Et cette
-phrase qui suit immédiatement:</p>
-
-<p>«Ne vous flattez pas que nous prenions au
-sérieux ces fameux devoirs dont vous parlez,
-et ces sentiments qui ne vous ont jamais
-rien coûté...»</p>
-
-<p>J'avais lu tout d'un trait et j'étais tout
-essoufflée. Je remarquai néanmoins:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous avez raison!... Jamais il
-ne faut manquer au devoir de dénoncer les
-hypocrites!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span></p>
-
-<p>Marrès ne répondit pas. Avec ces gestes
-un peu «en dedans» qui lui sont particuliers
-et que j'aime tant, il avait pris le volume&mdash;son
-volume&mdash;et, avec une modestie et
-un détachement rares, il vérifiait la date
-d'impression, 1911, tout comme s'il n'eût
-pas été l'auteur. Il relut aussi les deux phrases,
-et parut plongé dans un abîme de
-réflexions.</p>
-
-<p>Un instant je craignis qu'il n'eût l'idée
-que j'avais noté plus spécialement ce passage
-dans une intention ironique ou de contradiction.
-Or, si je m'amuse parfois à le «mener
-en bateau» (comme il dit plaisamment), je
-ne redoute rien tant que de faire de la peine
-à mon Maître.</p>
-
-<p>Je fus donc toute contente lorsque, sa
-méditation terminée, Maurice releva la
-tête et, suivant son propos intérieur, me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elles seront très bien, tu verras...</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Les photos... pour le <i>Journal Illustré</i>
-et pour le <i>Miroir</i>... Il y en a une avec l'évêque à
-côté de moi, le champ de bataille derrière...<span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span>
-Je pense que ce sera très impressionnant...</p>
-
-<p>Après un petit silence il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Tu penses bien que, personnellement,
-je n'en ai pas souci... Mais c'est très important
-pour la propagande de nos idées. Le
-peuple est ainsi fait, je n'y puis rien... Et
-maintenant, allons déjeuner...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce fut véritablement exquis, et dussé-je
-parvenir à l'âge de Mme Gyp elle-même, je
-crois que je me souviendrai toujours de ce
-délicieux repas. Je dis délicieux, non point
-certes à cause du menu, mais en raison des
-choses rares qu'il me fut donné d'entendre&mdash;et
-de cette intimité renaissante dont le
-charme pénétrant me reportait à tant d'années
-en arrière.</p>
-
-<p>Marrès mange du bout des dents, et prudemment.
-Chez lui, ce sont les incisives qui
-fonctionnent. Il doit, je pense, se méfier de
-ses molaires. Mais parce que sa mastication
-est lente et qu'il a petit appétit, il cause
-volontiers&mdash;et il est étincelant.</p>
-
-<p>Ce jour-là il fut particulièrement en verve.</p>
-
-<p>A propos d'un conte de Mme Lucie-Delarue-Mardrus<span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span>
-paru le matin même dans un
-journal, il eut des mots qui furent pour moi
-le régal le plus délicat. Je ne me souviens ni
-de l'alose grillée, ni de la selle d'agneau, ni
-des pointes d'asperges Lucullus, ni surtout
-des pêches Melba auxquelles je fis honneur
-en face de mon Maître, mais je me souviens
-de ses remarques finement épicées que je
-dégustai avec un plaisir inexprimable.</p>
-
-<p>Je pourrais les redire ici, mais je ne veux
-point être accusée de malveillance et préfère
-relater un incident amusant dont fut marquée
-notre causerie.</p>
-
-<p>Laissant là M<sup>me</sup> Delarue-Mardrus, nous
-en étions venus, en opposant tout naturellement
-les contraires, à parler du bon style:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'on ne sait pas comprendre, me
-dit-il, c'est que la première correction du
-style français réside dans la clarté. La grammaire
-ne vient qu'après. Ainsi, les bulletins
-de Cherfils dans l'<i>Echo de Bordeaux</i>... Quantité
-de gens en font des gorges chaudes et
-l'appellent l'Alphonse Allais de la critique
-militaire... Je n'irai pas jusqu'à dire que ce
-sont de mauvais Français, mais je puis affirmer<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span>
-et j'affirme qu'ils n'y entendent rien!
-Patience d'ailleurs... Cherfils sera de l'Académie,
-et le jour de sa réception je t'assure
-que les rieurs ne riront pas... Mais j'en
-reviens à ce que je disais: la clarté, c'est la
-politesse de l'auteur envers ses lecteurs.
-Tiens, je vais te donner un exemple... As-tu
-un journal, un volume sous la main?...</p>
-
-<p>&mdash;Je... je n'ai que ceci, répondis-je en rougissant.</p>
-
-<p>Et de mon réticule je sortis un livre élégamment
-relié que je lui tendis.</p>
-
-<p>C'était <i>Sous l'Œil des Tartares</i>.</p>
-
-<p>Il vit bien que ce n'était nullement préparé
-et j'eus l'impression qu'il était au fond très
-flatté, bien qu'il n'en laissât rien paraître.</p>
-
-<p>&mdash;Tentons quand même l'expérience, dit-il
-avec modestie. Ouvre ce livre au hasard et
-lis-moi la première phrase que tes yeux rencontreront.</p>
-
-<p>Je fis ce qui m'était ordonné. Mon index
-plongea entre les feuillets et le volume s'ouvrit
-à la page 110. Aussitôt, je lus:</p>
-
-<p>«<i>Le soleil chassait les longueurs de l'horizon
-quand le jeune homme releva son<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span>
-front rafraîchi par l'ombre du temple et le
-frisson des hymnes.</i></p>
-
-<p><i>Ces éternelles sacrifiées, les mères et les
-amoureuses, et les blêmes enfants un peu
-morts, de qui les pères escomptèrent la vie
-pour animer une formule, toutes les victimes
-des égoïsmes supérieurs, transverbérées
-de ces flèches qui sont les pensées des sages,
-gisaient sur les parvis du lieu que nous
-rêvons...</i>»</p>
-
-<p>Pendant que je lisais, Maurice avait eu un
-petit tressaillement d'impatience. Mais quand
-j'eus terminé la phrase il frappa la table d'un
-coup sec et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible! tu te fous de moi?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Maître...</p>
-
-<p>Jamais Maurice n'avait usé d'un semblable
-langage avec moi! J'étais tout à fait interloquée,
-car c'était, sous une autre forme,
-l'aventure du matin qui recommençait. Il
-semblait que je prisse un malin plaisir à
-embrouiller mon Maître de citations chicanières!</p>
-
-<p>Pendant que je m'efforçais de me remettre
-il avait pris le livre et relu la phrase. Il<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span>
-s'appuya le front dans les mains et, le regard
-fixé sur les lignes d'imprimerie, je l'entendis
-murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;Nom de D..., qu'est-ce que j'ai bien pu
-vouloir dire?</p>
-
-<p>Il leva les yeux sur moi, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, Bérénice, sais-tu ce que cette
-phrase signifie?</p>
-
-<p>Je compris qu'il était inutile de ruser et,
-avec la hardiesse de l'innocence, je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Maître, je ne le sais pas... J'ai toujours
-pensé qu'elle était au-dessus de moi...</p>
-
-<p>&mdash;Il se peut, ajouta-t-il avec bienveillance.</p>
-
-<p>Après un court silence il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, j'aurais bien aimé savoir
-ce que j'ai voulu dire.</p>
-
-<p>Et il relut à haute voix:</p>
-
-<p>«<i>... Les mères et les amoureuses et les
-blêmes enfants un peu morts...</i></p>
-
-<p>Il s'interrompit pour remarquer:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ça peut bien être que des
-enfants <i>un peu morts</i>?...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame, moi...</p>
-
-<p>Il poursuivit...</p>
-
-<p><i>... Et les blêmes enfants un peu morts de<span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span>
-qui les pères escomptèrent la vie pour animer
-une formule, toutes les victimes des égoïsmes
-supérieurs, transverbérées...</i></p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu penses de ça, Bérénice?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu... vous savez... certainement...
-c'est admirable...</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute... Mais tu as là,
-ma petite, un moyen excellent d'éprouver ce
-que vaut à l'ordinaire le jugement du commun...
-<i>Sous l'Œil des Tartares</i> a eu, tu le
-sais, des milliers de lecteurs. Aucun d'eux
-n'a fait remarquer que cette phrase ne signifie
-rien pour la raison bien simple que
-<i>tous l'ont comprise...</i></p>
-
-<p>&mdash;Ils en ont, une santé!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire... qu'ils sont plus malins
-que moi...</p>
-
-<p>&mdash;Non, Bérénice, non. Mais leur confiance
-en moi est assez grande pour qu'ils
-aient cru que cette phrase signifiait précisément
-<i>ce qu'ils désiraient qu'elle signifiât</i>. Tu
-trouveras dix critiques nationalistes pour te
-l'expliquer... J'irai même jusqu'à te confier
-ceci... je suis convaincu qu'elle signifie<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span>
-quelque chose! J'ai beau m'être moqué du
-monde...</p>
-
-<p>&mdash;Ah?...</p>
-
-<p>&mdash;Autrefois, autrefois... Maintenant, c'est
-devenu sérieux... J'ai beau, dis-je, m'être
-moqué du monde autrefois, je n'ai jamais été
-jusqu'à écrire <i>volontairement</i> des non-sens...
-Et cette petite expérience littéraire illustre
-encore, et de façon très nette, ce que je t'ai
-dit sur moi-même et sur mon rôle... à savoir
-qu'il me faut être obligatoirement l'homme
-que mes disciples m'ont fait! Et c'est pour
-cela que je ne m'appartiens plus... Combien,
-pourtant, j'aimerais mieux, ô Bérénice, garder
-d'autres oies dans quelque coin paisible
-de ma Lorraine natale...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Maître!... des oies!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu serais avec moi, Bérénice! Nous les
-garderions ensemble... Et tu verrais à quel
-point l'oie et le canard sont des animaux philosophiques.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je me souviens: «Canards,
-mystères dédaignés...» comme vous avez dit
-adorablement dans le <i>Parterre</i>, dans mon
-cher <i>Parterre</i>...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span></p>
-
-<p>Maurice est évidemment au-dessus de certaines
-vanités... Mais il aime fort que je le
-cite incidemment au cours de nos entretiens.
-Lorsque je me donne ce plaisir, il y ajoute
-encore en me remerciant d'un petit clignement
-d'yeux approbateur. Je me souviens de
-la joie que je lui procurai certain jour lorsque,
-faisant allusion au retentissant et admirable
-discours à la Chambre dans lequel il avait
-appelé J.-J. Rousseau un «étonnant musicien»,
-je m'étais écriée:</p>
-
-<p>&mdash;Rousseau? Peuh!... A peine un joueur
-d'orgue!...</p>
-
-<p>Marrès avait été si content et si flatté de
-cette citation discipulaire (c'est lui-même
-qui la qualifia ainsi) qu'il m'embrassa devant
-tout le monde!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>... Cette fin de déjeuner eût été sans l'ombre
-d'un nuage si, avec une hardiesse dont
-j'eus un instant à me repentir, je n'avais
-effleuré une question que certes il eût
-mieux valu que je laissasse dans l'ombre.</p>
-
-<p>Une allusion aux quarante-cinq francs d'allocation
-mensuelle que l'on sert à une<span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span>
-vieille femme de mon quartier dont trois
-fils sur quatre ont été tués m'amena à parler
-de la question d'argent:</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde ne peut pas être à la
-guerre, c'est bien évident, avais-je dit. Mais,
-mon cher Maître, ne trouvez-vous pas tout à
-fait injuste que ceux-là mêmes qui jouissent
-déjà du privilège de n'y pas être augmentent
-encore leurs profits de son fait? De sorte
-que cette calamité nationale devient au contraire
-pour eux une source d'avantages?</p>
-
-<p>J'avais posé cette question en toute innocence
-et sans penser, ma foi, à <i>Bolette Caudoche</i>
-qu'on jouait à la Comédie-Française
-et que des tournées allaient emmener fructueusement
-dans les départements et à
-l'étranger.</p>
-
-<p>Maurice y vit cependant une allusion qui
-n'était pas dans mon esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Je te devine, me dit-il. Tu additionnes
-mon traitement de député, le prix de mes
-articles et les droits d'auteur de <i>Bolette</i>, et tu
-te dis qu'à ce régime, la guerre non seulement
-peut durer pour moi, mais encore que
-je n'aurais pas à souffrir si elle était prolongée<span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span>
-jusqu'à sa fin extrême et logique?
-C'est exact... mais pourquoi considérer l'argent
-en soi alors qu'il n'est qu'une conséquence
-inévitable et nécessaire? J'ai écrit
-quelque part que je n'entendais rien à la
-mathématique des banquiers: c'est la vérité
-pure. Je ne payerais pas pour être député,
-mais s'il fallait payer pour écrire à <i>L'Écho</i>
-ou faire représenter <i>Bolette</i>, je n'hésiterais
-pas... Tu vois bien que je suis au-dessus de
-ça?</p>
-
-<p>J'avoue que le discours me parut faible et
-le raisonnement d'une indigence extrême. Je
-me permis de remarquer:</p>
-
-<p>&mdash;Toujours est-il qu'en attendant...</p>
-
-<p>Et je complétai ma phrase par ce geste
-qui, dans toutes les langues, et spécialement
-en montmartrois, signifie: «A nous
-la galette!»</p>
-
-<p>Mais Maurice était d'excellente humeur et
-il se contenta de sourire. Le sujet me semblant
-délicat, je crus convenable de ne pas
-le creuser plus avant.</p>
-
-<p>D'autant que vers la fin du déjeuner Maurice
-parut s'assombrir un peu. Il revint avec<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span>
-insistance sur ceci que ce qu'on pouvait
-prendre chez lui pour de l'égotisme trop bien
-entendu ou trop pratique était au fond du
-dévouement et qu'il avait à mener à bien
-une dure, une très dure tâche.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des soirs où je suis très accablé...</p>
-
-<p>&mdash;Faites-vous verser dans l'auxiliaire?
-dis-je étourdiment.</p>
-
-<p>Mais il était écrit que ce jour-là je ne
-fâcherais pas mon bon Maître! Il se contenta
-de me menacer du doigt en m'appelant
-petite moqueuse.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CHAPITRE_DERNIER">CHAPITRE DERNIER</h2>
-</div>
-
-<h3>AVANT DE PRENDRE CONGÉ</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>A l'heure où la lune s'allume, où
-naguère <i>s'embuscadaient</i> nos pères...</p>
-
-<p>M. B. <i>Sous l'œil des Tartares</i>.</p></div>
-
-
-<p>Faut-il dire <i>s'embusquer</i> ou <i>s'embuscader</i>?</p>
-
-<p>Avant la guerre Marrès a écrit: «s'embuscader».</p>
-
-<p>Néologisme qui n'avait rien, certes, de
-choquant mais qui n'avait pas l'excuse de la
-nécessité, «s'embusquer» ou «se mettre
-en embuscade» ayant le sens exact qu'il
-donne à «s'embuscader» et suffisant parfaitement.</p>
-
-<p>Pourquoi donc l'avoir employé?</p>
-
-<p>Par la raison, je pense, qu'avec cette extraordinaire<span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span>
-prescience des choses qui est une
-de ses caractéristiques principales, Marrès
-avait instinctivement entrevu que l'usage et
-les nécessités de cette guerre opposeraient
-ces termes l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Le poilu s'«embuscade».</p>
-
-<p>L'embusqué s'«embusque».</p>
-
-<p>On voit la différence.</p>
-
-<p>Tous les amis de Marrès, tous ses parents,
-sont des héros qui s'embuscadent pour
-attendre et tuer le Prussien. Tandis que les
-instituteurs républicains, les socialistes, les
-francs-maçons et les «accroupis» de Vendôme,
-s'embusquent en attendant que
-M. Dalbiez vienne y apporter bon ordre.</p>
-
-<p>Telle est la justification du néologisme.
-On voit qu'elle est péremptoire, et il faut
-retenir qu'elle ne s'est produite que des
-années après la création de celui-ci...</p>
-
-<p>Ainsi en est-il pour nombreuses parties de
-l'œuvre de Marrès! Sous cet angle spécial,
-on peut le considérer comme un auteur futuriste:
-il écrit dans le présent, mais s'épanouit
-dans l'avenir. Chaque jour le révèle. Aussi
-bien suis-je certaine que des phrases comme<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span>
-celle des «blêmes enfants un peu morts de
-qui les pères escomptèrent la vie pour animer
-une formule», inintelligibles peut-être pour
-nous, semblent claires comme la vérité même
-aux jeunes générations intellectuelles qui
-nous suivent et, avec une intuition admirable
-de leur intérêt supérieur, l'ont élu pour
-Maître.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il me faut à regret fermer bientôt ce petit
-cahier, car il y a des patiences dont on ne
-saurait abuser sans méfaire. Et si de ne pas
-parler plus avant de mon ami me cause
-quelque regret, je m'en console en songeant
-que le temps même qu'il vous eût
-plu de m'accorder pour m'entendre, vous
-l'emploierez plus utilement à le lire lui-même!</p>
-
-<p>Les sots&mdash;qui sont toujours susceptibles&mdash;lui
-gardent rancune d'avoir jadis été traités
-par lui de «Tartares»:</p>
-
-<p>&mdash;S'il appelle ainsi des Français, que
-reste-t-il pour les Allemands? s'écrient-ils
-plaisamment.</p>
-
-<p>Il n'est pas douteux, en effet, que les «Tartares»<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span>
-dont il est parlé dans <i>Sous l'Œil</i> ne
-sont autres que ses contemporains <i>de France</i>.
-Mais il s'en est expliqué nettement dans son
-livre même:</p>
-
-<p>«<i>J'appelle Tartares ceux qui ne pensent
-pas comme moi</i> ou qui, pensant comme moi,
-ne le font pas pour les mêmes raisons que
-moi. Ainsi suis-je dans la pure tradition latine,
-les Latins appelant «tartares» tous
-ceux qui n'étaient pas eux-mêmes...» a-t-il
-écrit magistralement.</p>
-
-<p>Opinion certainement hautaine et qui serait
-ridicule émise par un couturier, une manucure
-ou un tondeur de chiens, mais combien
-acceptable et respectable lorsque professée
-par un esprit comme le sien!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ces pages, trop courtes à mon gré et trop
-longues sans doute à celui de mes lecteurs,
-n'auront point été inutiles si elles ont, comme
-je le crois et comme le désirerait certainement
-mon Ami lui-même, résolu la contradiction
-<i>apparente</i> qui existe entre sa
-théorie de jadis et le sens qu'il lui donne
-aujourd'hui, entre l'œuvre littérale et l'idée<span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span>
-qu'on s'en fait, entre les conseils qu'il donne
-et l'attitude qu'il garde.</p>
-
-<p>Quel est l'écrivain qu'on ne peut mettre,
-superficiellement tout au moins, en contradiction
-avec lui-même ou prendre comme à
-un piège à ses propres déclarations?</p>
-
-<p>Un soir, Maurice m'avait dit amicalement:</p>
-
-<p>&mdash;Il est six heures, ma petite Bérénice,
-permets-moi de te chasser... Je m'en vais
-rejoindre René Razin et d'autres collègues
-de l'Académie, pour dîner...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, tous mes compliments.
-Je vous envie.</p>
-
-<p>C'est vrai, j'ai un faible pour René Razin
-qui est exquis, exquis...</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'envies de dîner avec eux? reprit
-mon Maître. Pourquoi donc aujourd'hui ne
-te livres-tu pas au jeu facile de me jeter une
-citation dans les jambes?</p>
-
-<p>Je ne compris pas ce qu'il voulait dire et
-j'eus sans doute, pour regarder Maurice, des
-yeux comme j'en eusse fait s'il avait été un
-train, car il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me regarde pas ainsi, tu me fais de<span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span>
-la peine... Prends les <i>Tartares</i>, page 213,
-cinquième et sixième lignes...</p>
-
-<p>Je pris le volume et à ma grande stupéfaction
-je lus:</p>
-
-<p><i>... En fait, il faut diner avec des imbéciles;
-on entretient ses relations...</i></p>
-
-<p>Maurice eut un rire bon enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! Bérénice... tu t'en voudras
-toute ta vie de n'avoir pas trouvé celle-là,
-pas vrai?...</p>
-
-<p>Puis, montrant ainsi combien il a l'âme
-franche, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudra que je raconte ça tout à l'heure
-à mes bons amis... Ça leur fera certainement
-plaisir!...</p>
-
-<p>Anecdote charmante et simple, qui indique
-avec quelle aimable facilité Maurice consent
-à se discuter lui-même en même temps que
-les griefs qu'on peut lui vouloir adresser.</p>
-
-<p>Comme je le plaisantais respectueusement
-un jour sur la mèche qu'il a, si je puis
-employer ces deux termes contradictoires,
-dressée à tomber sur ses yeux, je me permis
-de lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez-vous pas qu'un jour<span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span>
-quelque stupide caricaturiste ne s'empare
-de ce détail, et ne cherche à l'exploiter en
-dérision contre vous?</p>
-
-<p>&mdash;Bérénice, me dit-il, tu raisonnes comme
-une brosse à dents. Et je croyais à la vérité
-que tu connaissais mieux ma pensée! N'ai-je
-pas toujours dit qu'il faut, lorsqu'on en a,
-soigner ses manies, ses partis pris et ses
-ridicules, et lorsqu'on n'en a pas, s'efforcer
-d'en acquérir: c'est l'appareil où se révèle
-un spécialiste. De là sera déduit son caractère...
-Tu parles de ma mèche et tu crains
-qu'on n'en sourie? Innocente brebis! Ne
-t'ai-je pas confié cependant que cette mèche
-était, non point la conséquence d'un vœu,
-mais le résultat d'une volonté esthétique préconçue
-et ferme? Crois-tu qu'il soit indifférent
-pour un philosophe, pour un littérateur,
-de ressembler à son marchand de cravates?
-A Paris, il faut avoir un type: de là, ma
-mèche. Originalité, mais non point futilité.
-Si tu m'as observé, Bérénice, tu dois savoir
-que, le plus naturellement du monde et sans
-que je n'y sois plus moi-même pour rien, ma
-mèche participe extérieurement aux émotions<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span>
-de mon âme? Que je sois agressif ou
-placide, abattu ou alerte, joyeux ou inquiet,
-ma mèche n'est pas la même: elle provoque
-ou apaise, elle se plaint ou encourage, elle
-s'amuse ou se lamente! Quand, à la Chambre
-j'ai dit son fait à Rousseau, ma mèche n'était
-pas la même que lorsque j'ai dit la grande
-pitié des églises de France! Regarde mes
-photographies dans les journaux illustrés et
-dis-moi si ma mèche de champ de bataille
-n'est pas une trouvaille?</p>
-
-<p>&mdash;Certes...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ne me pose plus de questions
-aussi sottes que celle qui vient de motiver
-mes paroles...</p>
-
-<p>J'ai tenu à noter ce petit discours, auquel
-je n'ai pu malheureusement conserver toute
-sa grâce légère, parce que j'y vois et qu'on y
-trouvera la plus fine des leçons de psychologie
-sociale et parisienne: il faut cultiver
-ses particularités!</p>
-
-<p>Enlevez ses cheveux à M. Pichepin, et c'est
-à peine s'il restera un poète; ôtez à M<sup>me</sup> Dieulafayt
-son pantalon... je veux dire: habillez-la
-comme les autres femmes, et elle passera<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span>
-inaperçue! Montesquieu dans ses <i>Lettres persanes</i>
-avait entrevu cette théorie si délicieusement
-déduite par mon Maître.</p>
-
-<p>Guérissons-nous donc de nos défauts,
-mais gardons nos particularités si, du moins,
-nous aspirons à quelque notoriété.</p>
-
-<p>Ceux qui ont approché Maurice savent
-qu'il a l'air toujours de sucer une pastille.
-On croit volontiers qu'il a dans la bouche une
-tablette de chlorate de potasse. Vingt fois
-j'eusse pu attirer son attention sur ce tic: je
-me suis gardée de le faire, car il y eût vu
-certainement le signe que je méconnaissais
-une de ses plus charmantes leçons.</p>
-
-<p>... Malgré moi, on le voit, c'est au moment
-d'abandonner mon sujet que je semble m'y
-attacher avec le plus de ferveur. Ainsi, souvent,
-au moment des adieux se sent-on plus
-proche que jamais de ceux qu'on va quitter!</p>
-
-<p>Mais quelle que puisse être mon inclination,
-la raison doit l'emporter.</p>
-
-<p>Adieu donc! ô cher jardin intellectuel où
-j'ai passé des heures si délicieuses! Adieu,
-les belles allées droites des raisonnements
-péremptoires! Adieu, les petits chemins sinueux<span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span>
-et capricieux fleuris de paradoxes
-imprévus! Adieu, les gerbes magnifiques et
-les bouquets subtils dont je revenais exquisement
-chargée! Il me faut vous quitter!</p>
-
-<p>Si j'eus, jadis, une joie de petite fille vaniteuse,
-lorsque Maurice voulut bien donner
-mon nom à un de ses livres les plus étonnants,
-quelle volupté saine pour la femme
-que je suis devenue d'avoir pu évoquer à mon
-tour la personnalité de mon Ami, de mon
-grand Ami, que les événements rendent plus
-grand encore!</p>
-
-<p>Sans compter d'ailleurs qu'ayant sur la plupart
-des fidèles de Marrès cette supériorité
-d'avoir été mêlée si intimement à sa vie, c'est
-en quelque sorte me hausser moi-même
-qu'exalter son mérite!</p>
-
-<p>En sortant de la messe de Sainte-Clotilde,
-il m'arriva d'entendre un commandant de
-dragons dire tout haut: «Marrès?... c'est un
-de Mun pour petits bourgeois... mais en
-temps de guerre, il ne faut pas se montrer
-trop difficile.»</p>
-
-<p>Ah! mon officier, si vous n'aviez pas été en
-compagnie d'une si belle dame, comme je<span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span>
-vous aurais demandé la permission de vous
-montrer votre erreur!</p>
-
-<p>Que pareille opinion soit professée par
-ceux qui ne le connaissent point, je l'admets;
-mais vous, mon commandant, seriez-vous de
-ceux-là? Ne liriez-vous point l'<i>Écho de Bordeaux</i>,
-et, dans ce cas, quel officier êtes-vous
-donc?...</p>
-
-<p>Gardez, mon commandant, gardez qu'un
-propos inconsidéré comme le vôtre, bienveillant
-peut-être dans son fond, mais dont
-la forme peut prêter à équivoque, ne soit
-recueilli par des détracteurs vigilants de
-Marrès, trop enclins à ne voir en lui que
-l'homme qui parle de la guerre avec d'autant
-plus d'abondance et d'autorité qu'il se garde
-de la faire.</p>
-
-<p>Dans une des plus belles méditations de
-l'<i>Homme vibre</i>, il a enseigné: «Soyez convaincus
-que les actes n'ont aucune importance.»
-Sans doute, cette parole peut paraître
-disconvenir aux terribles réalités de l'heure
-présente, mais sa vérité philosophique subsiste,
-et on remarquera combien il a dû, pour
-y demeurer fidèle, violenter les tendances<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span>
-instinctives qui sont au dedans de nous tous.</p>
-
-<p>L'attrait du danger l'eût précipité, mais la
-conscience de sa valeur et le service de l'idée
-l'ont retenu.</p>
-
-<p>Assez de deuils à l'Académie!</p>
-
-<p>Ce que j'en dis là est sans la moindre
-ironie. Car c'est précisément le but même de
-ces notes de montrer comment j'ai été, par
-Marrès lui-même, amenée à me faire un avis
-raisonné sur ce point délicat et à changer du
-tout au tout l'opinion préconçue que je m'étais
-faite sur des apparences.</p>
-
-<p>Au reste, comme il l'a si justement dit lui-même
-l'ironie métaphysique est une excellente
-attitude en face d'un homme qui manque
-décidément d'imprévu: mais tel n'est point,
-au contraire, le cas de Marrès, jardinier
-délicat du plus adorable des jardins!</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="APPENDICE">APPENDICE</h2>
-</div>
-
-<h3>POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT CONGÉ</h3>
-
-<div class="blockquot">
-
-<p>Mais c'est assez de bêtises pour aujourd'hui.</p>
-
-<p><i>Sous l'œil des Tartares.</i> Ch. 1.</p>
-
-<p>On ne peut pas trouver des torts à
-celui qu'on aime.</p>
-
-<p><i>Le Parterre de Bérénice.</i></p></div>
-
-
-<p>Ces pages, qui seront, je l'espère, accueillies
-avec faveur par les lettrés délicats et prudents,
-risquent de n'être pas comprises de
-tous dans l'entourage de Marrès.</p>
-
-<p>Un de ses amis politiques&mdash;qu'il connut
-par Syveton, à la «<i>Patrie Française</i>»,&mdash;auquel
-j'en ai fait lecture partielle, a cru
-devoir protester contre elles. Son discours
-m'a étonnée. Comme me voilà méconnue par
-ceux-là mêmes dont précisément j'ambitionne
-le suffrage!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span></p>
-
-<p>Les épigraphes, cependant, toutes empruntées
-à mon Maître, et l'atmosphère de chaque
-phrase, indiquent nettement mon idée? Au
-surplus, je m'en suis tenue à la vérité, sans
-essayer même de ces dialogues dans la manière
-qu'a imaginée Platon pour peindre
-mieux, chez son maître Socrate, l'attache des
-idées et de l'homme, et que Marrès lui-même
-a si délicieusement suivie dans sa brochure
-<i>Une semaine chez M. Renan</i>.</p>
-
-<p>Dernièrement, je causais avec son ami
-Simon: «Ces susceptibilités, m'a-t-il dit, je
-les crois excessives, mais leur sincérité les
-fait trop légitimes pour que vous n'en teniez
-pas compte.» Sur son avis, j'ai donc effacé
-quelques passages de cette œuvre sans prétention,
-que tous deux d'ailleurs, nous trouvons
-respectueuse pour ce Maître, sans qui
-plusieurs façons de se conduire et de raisonner
-en temps de guerre ne seraient pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez de Maurice, me disait encore
-Simon, avec le constant souci de servir sa
-pensée. A mon avis, vous n'avez dépassé
-aucun de vos droits. Mais ce ton, fort reçu
-envers les morts, sied-il avec les vivants? Or,<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span>
-grâce à Dieu, et peut-être aussi, je pense, à
-sainte Geneviève&mdash;encore qu'elle réserve,
-m'a dit Cherfils, plus volontiers sa protection
-à ceux qui sont tout à fait militaires&mdash;notre
-ami Marrès est bien vivant, et la guerre peut
-durer encore dans les conditions où elle se
-développe sans qu'il en soit atteint...</p>
-
-<p>&mdash;C'est affaire d'éthique personnelle, ai-je
-répondu. Mais je suis sûre que, si je consultais
-Maurice, il serait le premier à donner son
-approbation à mon petit cahier.</p>
-
-
-<h2>FIN</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-
-
-<p>Saint-Denis.&mdash;Imp. V. Bouillant et J. Dardaillon.</p>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DE MARRÈS ***</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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