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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le trésor des humbles - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: March 06, 2021 [eBook #64719] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES *** - - - - - - MAURICE MAETERLINCK - - LE TRÉSOR - DES - HUMBLES - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV - - M DCCC XCVI - - Tous droits réservés. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - _Neuf exemplaires - sur Japon impérial, numérotés 1 à 9, et vingt exemplaires - sur Hollande van Gelder, numérotés 10 à 29._ - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y -compris la Suède et la Norvège. - - - - -_DU MÊME AUTEUR_: - - Serres Chaudes 1 vol. - La Princesse Maleine 1 vol. - Les Aveugles (_l'Intruse_, _les Aveugles_) 1 vol. - L'ornement des Noces spirituelles de Ruysbroeck l'Admirable, - traduit du flamand et précédé d'une Introduction 1 vol. - Les Sept Princesses 1 vol. - Pélléas et Mélisande 1 vol. - Alladine et Palomides, Intérieur et la Mort de Tintagiles, - trois petits drames pour marionnettes 1 vol. - Annabella (traduit de Ford) 1 vol. - Les Disciples a Saïs et les Fragments de Novalis, précédés - d'une Introduction 1 vol. - -_POUR PARAITRE_: - - Aglavaine et Sélysette, drame. 1 vol. - - - - -A MADAME GEORGETTE LEBLANC - - - - -I - -LE SILENCE - - -«Silence and Secrecy! s'écrie Carlyle, il faudrait leur élever des -autels d'universelle adoration. (Si ces jours étaient de ceux où l'on -élève encore des autels). Le silence est l'élément dans lequel se -forment les grandes choses, pour qu'enfin elles puissent émerger, -parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont dominer. -Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont tous les hommes -considérables que j'ai connus, et les moins diplomates et les moins -stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de bavarder de ce qu'ils -projetaient et de ce qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes pauvres -petites perplexités, essaie donc de _retenir ta langue durant un jour_; -et le lendemain, comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs! -Quels débris et quelles ordures ces ouvriers muets n'ont-ils pas balayés -en toi-même, tandis que les bruits inutiles du dehors n'entraient plus! -La parole est trop souvent, non comme le disait le Français, l'art de -cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et de suspendre la pensée, en -sorte qu'il n'en reste plus à cacher. La parole est grande, elle aussi; -mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme -l'inscription suisse: _Sprechen ist Silbern, Schweigen ist Golden_, la -parole est d'argent, et le silence est d'or, ou comme il vaudrait mieux -le dire: La parole est du temps, le silence de l'éternité. - -»Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité, la pensée ne -travaille que dans le silence et la vertu dans le secret...» - -Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications -véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter -l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente -une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment -_quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_ de nous taire; et si -dans ces moments nous résistons aux ordres invisibles et pressants du -silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors -de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu -l'occasion d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence à -la nôtre; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se -présentent pas deux fois... - -Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où -_nous ne voulons pas_ apercevoir nos frères et où nous nous sentons à -une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque -chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. -Aussi sommes-nous très avares du silence; et les plus imprudents d'entre -nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités -surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu'il est dangereux de -se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on -n'aime point; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, -s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la -vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de -silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours -encore, afin que lui-même s'explique par lui-même; et s'il vous est -donné de descendre un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs -habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être -aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes -qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble; car c'est -la _qualité_ de ces silences qui seule a révélé la _qualité_ de votre -amour et de vos âmes. - -Je ne m'approche ici que du silence _actif_, car il y a un silence -_passif_, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de -l'inexistence. C'est le silence qui dort; et tandis qu'il sommeille, il -est moins redoutable encore que la parole; mais une circonstance -inattendue peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère, le grand -silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âmes vont -s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie -ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout -est sans défense, où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit, où plus -rien ne s'oublie... - -Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore cette sombre puissance et ses -jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence. Nous -supportons à la rigueur le silence isolé, notre propre silence: mais le -silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d'une -foule, est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent -le poids inexplicable. Nous usons une grande partie de notre vie à -rechercher les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois -hommes se rencontrent, ils ne songent qu'à bannir l'invisible ennemi, -car combien d'amitiés ordinaires n'ont d'autres fondements que la haine -du silence? Et si, malgré tous les efforts, il réussit à se glisser -entre des êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête avec inquiétude, -du côté solennel des choses que l'on n'aperçoit pas, et puis ils s'en -iront bientôt, cédant la place à l'inconnu, et ils s'éviteront à -l'avenir, parce qu'ils craignent que la lutte séculaire ne devienne -vaine une fois de plus, et que l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être, -qui ouvrent en secret la porte à l'adversaire... - -La plupart d'entre nous ne comprennent et n'admettent le silence que -deux ou trois fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet hôte -impénétrable que dans des circonstances solennelles, mais presque tous, -alors, l'accueillent dignement; car les plus misérables même ont dans -leur existence des moments où ils savent agir comme s'ils savaient déjà -ce que savent les dieux. Rappelez-vous le jour où vous rencontrâtes sans -terreur votre premier silence. L'heure effrayante avait sonné; et il -venait au devant de votre âme. Vous l'avez vu monter des gouffres de la -vie dont on ne parle pas, et des profondeurs de la mer intérieure de -beauté ou d'horreur, et vous n'avez pas fui... C'était à un retour, sur -le seuil d'un départ, au cours d'une grande joie, à côté d'une mort ou -au bord d'un malheur. Souvenez-vous de ces minutes où toutes les -pierreries secrètes se révèlent et où les vérités endormies se -réveillent en sursaut; et dites-moi si le silence, alors, n'était pas -bon et nécessaire, et si les caresses de l'ennemi sans cesse poursuivi -n'étaient pas des caresses divines? Les baisers du silence -malheureux--car c'est surtout dans le malheur que le Silence nous -embrasse--ne peuvent plus s'oublier; et c'est pourquoi ceux qui les ont -connus plus souvent que les autres valent mieux que les autres. Ils -savent seuls, peut-être, sur quelles eaux muettes et profondes repose la -mince écorce de la vie quotidienne, ils sont allés plus près de Dieu, et -les pas qu'ils ont faits du côté des lumières sont des pas qui ne se -perdent plus; car l'âme est une chose qui peut ne pas monter, mais qui -ne peut jamais descendre... - -«Silence, le grand Empire du silence», s'écrie encore Carlyle--qui -connut si bien cet empire de la vie qui nous porte--«plus haut que les -étoiles, plus profond que le royaume de la Mort!... Le silence et les -nobles hommes silencieux!... Ils sont épars çà et là, chacun dans sa -province, pensant en silence, travaillant en silence, et les journaux du -matin n'en parlent point... Ils sont le sel même de la terre, et le pays -qui n'a pas de ces hommes ou qui en a trop peu n'est pas en bonne -voie... C'est une forêt qui n'a pas de _racines_, qui est toute tournée -en feuilles et en branches, et qui bientôt doit se faner et n'être plus -une forêt...» - -Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il est plus -difficile d'approcher que le silence matériel dont nous parle Carlyle, -n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner les hommes. Il nous -entoure de tous côtés, il est le fond de notre vie sous-entendue, et dès -que l'un de nous frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme, -c'est toujours le même silence attentif qui ouvre cette porte. - -Ici encore nous sommes tous égaux devant la chose sans mesure; et le -silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la douleur ou de -l'amour, a le même visage, et cache sous son manteau impénétrable des -trésors identiques. Le secret de ce silence-là, qui est le silence -essentiel et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais, et -si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant de la terre, -ils se tairaient de la même façon dans les baisers, les terreurs ou les -larmes, ils se tairaient de la même façon dans tout ce qui doit être -entendu sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient en -même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même berceau, ce que les -lèvres n'apprendront pas à dire avant la fin du monde... - -Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent et se mettent à -l'oeuvre; car le silence est l'élément plein de surprises, de dangers et -de bonheur, dans lequel les âmes se possèdent librement. Si vous voulez -vraiment vous livrer à quelqu'un, taisez-vous: et si vous avez peur de -vous taire avec lui,--à moins que cette crainte ne soit la crainte ou -l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges--fuyez-le, car -votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus -grand des héros n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à -cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent. Il en est -d'autres aussi qui n'ont pas de silence, et qui tuent le silence autour -d'eux; et ce sont les seuls êtres qui passent vraiment inaperçus. Ils ne -parviennent pas à traverser la zone révélatrice, la grande zone de la -lumière ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de -celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme n'a pas eu de -visage. «Nous ne nous connaissons pas encore, m'écrivait quelqu'un que -j'aimais entre tous, nous n'avons pas encore osé nous taire ensemble.» -Et c'était vrai; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions -eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des -vérités suprêmes et messager de l'inconnu spécial de chaque amour, -descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et -implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures -d'ignorance ou quelques heures d'enfance... Et néanmoins il faut que son -heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de -l'âme, comme l'autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n'est pas -sans raison que les hommes le redoutent; car on ne sait jamais quelle -sera _la qualité_ du silence qui va naître. Si toutes les paroles se -ressemblent, tous les silences diffèrent, et la plupart du temps, toute -une destinée dépend de _la qualité_ de ce premier silence que deux âmes -vont former. Des mélanges ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs du -silence sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée; et le -breuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément doux. Deux -âmes admirables et d'égale puissance peuvent donner naissance à un -silence hostile, et se feront dans les ténèbres une guerre sans merci, -au lieu que l'âme d'un forçat _viendra se taire_ divinement avec l'âme -d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans un -ciel qui ne prévient jamais; et c'est pourquoi les amants les plus -tendres retardent bien souvent jusqu'aux dernières heures la solennelle -entrée du grand révélateur des profondeurs de l'être... - -C'est qu'ils savent aussi--car l'amour véritable ramène les plus -frivoles au centre de la vie--c'est qu'ils savent aussi que tout le -reste était des jeux d'enfant tout autour de l'enceinte, et que c'est -maintenant que les murailles tombent et que l'existence est ouverte. -Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu'ils renferment, et s'ils -ne s'entendent pas dans ce premier silence, leurs âmes ne pourront pas -s'aimer, car le silence ne se transforme point. Il peut monter ou bien -descendre entre deux âmes, mais _sa nature_ ne changera jamais; et -jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance -qu'il avait au moment où, pour la première fois, il entra dans la -chambre. - -A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout a lieu selon -je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle -on ne pense même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque -part, au-dessus de nos têtes. Le plus inefficace d'entre les hommes -sourit, aux premières rencontres, comme s'il était le vieux complice du -destin de ses frères. Et dans le domaine où nous sommes, ceux-là mêmes -qui savent parler le plus profondément sentent le mieux que les mots -n'expriment jamais les relations réelles et spéciales qu'il y a entre -deux êtres. Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de -l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour -ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une -vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et -cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant -entre nous, et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité, -c'est _notre vérité_ sur la mort, le destin ou l'amour; et nous n'avons -pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est le silence, n'aura eu -d'importance. «Mes soeurs, dit une enfant dans un conte de fées, vous -avez chacune votre pensée secrète et je veux la connaître.» Nous aussi -nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais elle se cache -bien plus haut que la pensée secrète; c'est notre silence secret. Mais -les questions sont inutiles. Toute agitation d'un esprit sur ses gardes -devient même un obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret; et -pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre -soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant les fleurs -inattendues et éternelles, qui changent de forme et de couleur selon -l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le -silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les -paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles -baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce -que j'ai dit à mille autres peut-être; mais le silence qui suivra, si je -l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de -ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour; et ce -silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une -vie... - -N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l'amour? -S'il était privé du silence, l'amour n'aurait ni goût ni parfums -éternels. Qui de nous n'a connu ces minutes muettes qui séparaient les -lèvres pour réunir les âmes? Il faut les rechercher sans cesse. Il n'y a -pas de silence plus docile que le silence de l'amour: et c'est vraiment -le seul qui ne soit qu'à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de -la mort, de la douleur ou du destin, ne nous appartiennent pas. Ils -s'avancent vers nous, du fond des événements, à l'heure qu'ils ont -choisie, et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à se -faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l'amour. -Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et il sont aussi -beaux que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui n'ont presque pas pleuré -peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très -malheureux; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi -des secrets que d'autres ne savent pas; car il y a, dans ce que taisent -les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds et véritables, des -milliers et des milliers de choses que d'autres lèvres ne pourront -jamais taire... - - - - -II - -LE RÉVEIL DE L'AME - - -Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche; -un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans -l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme -s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être -visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a -deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période -spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes -analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi -dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son -existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se -révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces -moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd -fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel; et -les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent -çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs -frères; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement. -Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la -femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les -peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas -parfaits; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y -demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les -regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses; et l'on -trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces -ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas. - -Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle -traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée -de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la -vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus; et les restes ou -les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore -aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même -genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme -un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la -Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du -moyen-âge. - -En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté -règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est -très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français. -(Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec -Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit, -Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne -sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là; des communications -secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien -difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons -l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne -semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de -ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi; mais -ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que -nous trouvons en maintes oeuvres moins grandes et moins belles. Et plus -près de nous; si Racine est le poète infaillible du coeur de la femme, -qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me -répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de -Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce -qu'ils expriment; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont -effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans -le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont -pas de _principe invisible_, et l'on croirait qu'une substance isolante -a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche -à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une -passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme -se rendort et où personne ne s'en inquiète plus. - -Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de grands efforts. Elle se -manifeste partout d'une manière anormale, impérieuse et pressante, comme -si un ordre avait été donné et qu'elle n'eût plus de temps à perdre. -Elle doit se préparer à une lutte décisive, et nul ne peut prévoir tout -ce qui dépendra de la victoire ou de la fuite. Jamais peut-être elle n'a -mis en oeuvre des forces plus diverses et plus irrésistibles. On dirait -qu'elle se trouve acculée à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est -l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. Je ne parlerai pas des -puissances occultes, qui se réveillent autour de nous: du magnétisme, de -la télépathie, de la lévitation, des propriétés insoupçonnées de la -matière radiante et de mille autres phénomènes qui ébranlent les -sciences officielles. Ces choses sont connues de tous et se constatent -aisément. Encore ne sont-elles probablement rien à côté de ce qui -s'opère en réalité, car l'âme est comme un dormeur qui du fond de ses -songes fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever une -paupière. - -En d'autres régions, où la foule est moins attentive, elle agit plus -efficacement encore, quoique cette action soit moins sensible aux yeux -qui ne sont pas accoutumés à voir. Ne dirait-on pas que sa voix est sur -le point de percer d'un cri suprême les derniers sons de l'erreur qui -l'enveloppent encore dans la musique; et sentit-on jamais plus -lourdement le poids sacré d'une présence invisible qu'en telles oeuvres -de certains peintres étrangers? Enfin, dans les littératures, ne -constate-t-on point que quelques sommets s'éclairent çà et là d'une -lueur d'une toute autre nature que les lueurs les plus étranges des -littératures antérieures? On approche de je ne sais quelle -transformation du silence, et le _sublime positif_ qui a régné jusqu'ici -paraît près de finir. Je ne m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est -trop tôt pour parler clairement de ces choses; mais je crois que -rarement une occasion plus impérieuse d'affranchissement spirituel fut -offerte à notre humanité. Même par moments, cela ressemble à un -_ultimatum_; et c'est pourquoi il importe de ne rien négliger pour -saisir cette occasion menaçante qui est de la nature des songes qui se -perdent sans retour si on ne les fixe pas immédiatement. Il faut être -prudent; ce n'est pas sans raison que notre âme s'agite. - -Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts -plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et -sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la -vie; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par -tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il -que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus -humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels, -et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps. -Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à -toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des -relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce -qu'ils ont appris sur les coeurs, les esprits et les âmes de leur temps. -Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors; mais ils ne -pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment; -ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils -eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence. -Et ici, je ne parle plus du «spiritisme scientifique», de ses phénomènes -de télépathie, de «matérialisation», ni d'autres manifestations que -j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions -d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres -les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une -psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé -le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des -phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit, -en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante -qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les -hommes et de la _sensibilité_ ainsi que de la _présence extraordinaire_ -de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine -commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie -élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour. - -Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les -plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus -médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de -l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse -s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles, -et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En -voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles: autrefois, s'il -était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange -d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté -inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force -inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou -de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence -prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à -ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à -l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard. -On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche -sur la vie; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions -et des événements extérieurs. - -Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs -d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en -inquiètent aujourd'hui; et cela prouve une fois de plus que l'âme -humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches, -lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le -don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé, -exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans -l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur -à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement -lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était -que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée -s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si -elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle -arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle -est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des -songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre -tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du -réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front -pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il -pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond -lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il -regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait -pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même -nombre de voiles. Savez-vous bien--et c'est une vérité inquiétante et -étrange--savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que -probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus -clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles? -Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme -de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des -pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte? -Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'oeil de -l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard -inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice -ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé, -à côté de la vôtre, inattentive... - -En vérité, il devient difficile de nourrir dans son coeur, à l'abri des -regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus -indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre -être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous -constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de -la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les -signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide -dans les cercles mystiques d'une simple présence. - -L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si -logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de -grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de -refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les -paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils -voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées. -Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes -spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les -relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes -d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de -la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de -voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque -tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible. -Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez -point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique, -la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous -ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis, -mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre -père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut -croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va -changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand -«philosophe inconnu», avons-nous fait un «pas de plus sur la route -instructive et lumineuse de la simplicité des êtres»? Attendons en -silence; peut-être allons-nous percevoir avant peu «le murmure des -dieux.» - - - - -III - -LES AVERTIS - - -Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les -ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et -ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et -moins bons. - -Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres -enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude -si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un -soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères -tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont -déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la -hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette -hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de -tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder. - -Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir; ils s'en vont sans -rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais d'autres -s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent -sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris, et puis, vers la -vingtième année, s'éloignent à la hâte, en étouffant leurs pas, comme -s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et -qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient -pas. - -Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où -ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre. -Il y a quelques jours ils semblaient être au milieu de nous, et ce soir, -tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni -les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie, et l'on -sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus -humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour; -une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge, et -qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de -dire, car tant de vies se passent à se taire!... Et le temps presse; et -qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au moment où l'on ne pouvait plus -lui répondre? - -Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que -pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? A quoi sert-il -d'interroger puisqu'on ne répondra jamais? J'ai été plusieurs fois -témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne -savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même... - -Un frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, sans -le savoir, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir -reçu cet avertissement organique qu'il recélait depuis les premiers -jours. A quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un -événement très grave? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout. -Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et -malgré nous; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous -réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart -des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il -passe entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, -d'étranges secrets de vie et de mort; et bien d'autres secrets qui n'ont -pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude, -de nos regards et de notre visage; et lorsque nous serrons les mains -d'un ami notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas -sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune -arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus -impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres -de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne -sait pas parler. Nous ne sommes jamais avec les autres tels que nous -sommes avec nous-mêmes, ni même tels que nous sommes avec eux dans -l'obscurité et nos regards se transforment selon le passé et l'avenir -qu'ils aperçoivent, et c'est pourquoi nous vivons malgré nous sur nos -gardes. En rencontrant ceux qui ne vivront pas, ce n'est pas eux que -nous voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils voudraient nous tromper -pour se tromper. Ils font tout pour nous dérouter et cependant, à -travers leur sourire et leur ardeur à vivre, l'événement transparaît -déjà comme s'il était le soutien et la raison même de leur existence. -Une fois de plus, la mort les a trahis, et ils voient avec tristesse que -nous avons tout vu et qu'il y a des voix qui ne peuvent se taire. - -Qui dira la force des événements et s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne -sommes qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous d'eux? Les -attirons-nous, ou nous attirent-ils? Les transformons-nous ou nous -transforment-ils? Ne se trompent-ils jamais? Pourquoi viennent-ils à -nous comme l'abeille à la ruche et la colombe au colombier; et où se -réfugient ceux qui ne nous trouvent pas au rendez-vous? D'où -viennent-ils à notre rencontre; et pourquoi nous ressemblent-ils comme -des frères? Agissent-ils dans le passé ou dans l'avenir et les plus -puissants sont-ils ceux qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas encore? -Est-ce hier ou demain qui nous transfigure? Qui de nous ne passe la plus -grande partie de sa vie à l'ombre d'un événement qui n'a pas encore eu -lieu? J'ai vu ces graves attitudes, cette marche qui semblait avoir un -but trop prochain, ce pressentiment des grands froids et cet oeil qui ne -se laissait pas distraire, en ceux même dont la fin devait être -accidentelle et sur qui la mort allait s'abattre inopinément du dehors. -Et cependant, ils se hâtaient autant que leurs frères qui la portaient -en eux. Ils avaient le même visage. A eux aussi la vie semblait plus -sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils agissaient avec la même -attention sûre et silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à perdre, ils -devaient être prêts à la même heure; tant cet événement qu'un prophète -n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la vie même de leur vie. - -C'est notre mort qui guide notre vie et notre vie n'a d'autre but que -notre mort. Notre mort est le moule où se coule notre vie et c'est elle -qui a formé notre visage. Il ne faudrait faire que le portrait des -morts, car eux seuls sont eux-mêmes et se montrent un instant tels -qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans la pure, froide et simple -lumière qui tombe sur l'oreiller des dernières heures? Est-ce cette même -lumière qui baigne déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous sourient -fixement, et qui nous impose un silence qui ressemble à celui de la -chambre où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque je me rappelle ceux -que j'ai connus et que la même mort menait tous par la main, je vois une -troupe d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents qui semblent sortir de -la même maison. Ils sont déjà frères et soeurs, et l'on dirait qu'ils se -reconnaissent entre eux à des marques que nous ne voyons pas, et qu'ils -se font, au moment où nous ne les observons plus, le signe du silence. -Ce sont les enfants attentifs de la mort précoce. Au collège nous les -discernions obscurément. Ils semblaient se chercher et se fuir à la fois -comme ceux qui ont la même infirmité. On les voyait à l'écart sous les -arbres du jardin. Ils avaient la même gravité sous un sourire plus -interrompu et plus immatériel que le nôtre, et je ne sais quel air -d'avoir peur de trahir un secret. Presque toujours ils se taisaient -lorsque ceux qui devaient vivre s'approchaient de leur groupe. -Parlaient-ils déjà de l'événement, ou bien savaient-ils que l'événement -parlait à travers eux et malgré eux, et l'entouraient-ils ainsi afin de -le cacher aux yeux indifférents? Ils semblaient par moments nous -regarder du haut d'une tour; et bien qu'ils fussent plus faibles que -nous, nous n'osions pas les molester. Il est vrai que rien n'est caché; -et vous tous qui me rencontrez, vous savez ce que j'ai fait et ce que je -ferai, vous savez ce que je pense et ce que j'ai pensé; vous savez -exactement le jour où je dois mourir, mais vous n'avez pas encore trouvé -le moyen de le dire, fût-ce à voix basse et à votre propre coeur. Nous -avons l'habitude de passer sous silence tout ce que notre main n'atteint -pas, et peut-être saurions-nous trop de choses si nous savions tout ce -que nous savons. Nous vivons à côté de notre véritable vie et nous -sentons que nos pensées les plus intimes et les plus profondes même ne -nous regardent pas, car nous sommes autre chose que nos pensées et que -nos rêves. Et ce n'est qu'à certains moments et presque par distraction -que nous vivons selon nous-mêmes. Quel jour deviendrons-nous ce que nous -sommes? En attendant, nous étions devant eux comme devant des étrangers. -Ils intimidaient notre vie. Parfois ils se promenaient avec nous par les -corridors et les cours, et nous avions peine à les suivre. Parfois ils -se mêlaient à nos jeux, et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns -ne trouvaient pas leurs frères. Ils erraient seuls au milieu de nos cris -et n'avaient pas d'amis parmi ceux qui n'allaient pas mourir. Et -cependant nous les aimions, et aucun visage n'était plus amical que le -leur. Qu'y avait-il entre eux et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au -fond de quelle mer de mystères vivons-nous? Ici régnait aussi cet amour -qui ne s'exprime plus parce qu'il ne participe pas à la vie de ce monde. -Il ne supporterait peut-être aucune épreuve, il semble à chaque instant -trahi, et la moindre amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et -cependant sa vie est plus profonde que nous-mêmes et peut-être ne nous -semble-t-il indifférent que parce qu'il se sait réservé pour des temps -plus longs et plus sûrs. - -Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il parlera plus tard; et ce -n'est jamais ceux que nous embrassons que nous aimons le plus -profondément. Il y a ainsi une part de la vie,--et c'est la meilleure, -la plus pure et la plus grande,--qui ne se mêle pas à la vie ordinaire, -et les yeux, des amants eux-mêmes, ne percent presque jamais cette digue -de silence et d'amour. - -Ou bien les laissions-nous seuls parce que, quoique plus jeunes, ils -étaient nos aînés?... Savions-nous qu'ils n'avaient pas le même âge et -les redoutions-nous comme des juges? Leurs regards étaient déjà moins -mobiles que les nôtres, et lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur nos -agitations, elles s'apaisaient sans raison, et un silence -incompréhensible s'étendait un instant. Nous nous retournions: ils nous -observaient et ils riaient sérieusement. Je me rappelle le visage de -deux d'entre eux qu'une mort violente attendait. Mais presque tous -étaient timides et tentaient de passer inaperçus. Ils avaient je ne sais -quelle pudeur mortelle et semblaient demander pardon d'une faute -inconnue et prochaine. Ils s'avançaient, nous échangions un regard, nous -nous écartions sans rien dire et nous comprenions tout sans rien savoir. - - - - -IV - -LA MORALE MYSTIQUE - - -Il n'est que trop vrai que les pensées que nous avons donnent une forme -arbitraire aux mouvements invisibles des royaumes intérieurs. Il y a -ainsi mille et mille certitudes qui sont les reines voilées qui nous -guident à travers l'existence et dont nous ne parvenons pas à parler. -Dès que nous exprimons quelque chose, nous le diminuons étrangement. -Nous croyons avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et quand nous -remontons à la surface, la goutte d'eau qui scintille au bout de nos -doigts pâles ne ressemble plus à la mer d'où elle sort. Nous croyons -avoir découvert une grotte aux trésors merveilleux; et quand nous -revenons au jour, nous n'avons emporté que des pierreries fausses et des -morceaux de verre; et cependant le trésor brille invariablement dans les -ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable entre nous-mêmes et notre -âme, et à certains moments, dit Emerson, «nous en arrivons à désirer -ardemment la souffrance dans l'espoir que là enfin nous trouverons de la -réalité et sentirons les pointes aiguës et les angles de la vérité». - -J'ai dit ailleurs que les âmes semblent se rapprocher: et cela n'a -d'autre valeur que la valeur que peut avoir une impression permanente, -mais obscure, qu'il est bien difficile d'étayer sur des faits, car les -faits ne sont que les vagabonds, les espions ou les traînards des -grandes forces qu'on ne voit pas. Et pourtant, l'on dirait que, plus -profondément peut-être que nos pères, nous sentons, par instants que ce -n'est pas en présence de nous seuls que nous sommes. Ceux qui ne croient -en aucun dieu aussi bien que les autres n'agissent pas en eux-mêmes -comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il y a une surveillance générale -qui s'exerce ailleurs que dans les ténèbres indulgentes de la conscience -de chaque homme. Est-il vrai que les vases spirituels soient moins -strictement scellés qu'autrefois et que les oscillations de la mer -intérieure deviennent plus puissantes? Je ne sais; tout au plus -pouvons-nous constater que nous n'attachons plus la même importance à un -certain nombre de fautes traditionnelles, et c'est déjà le signe d'une -conquête spirituelle. - -Il semble que notre morale se transforme et qu'elle s'avance à petits -pas vers des contrées plus hautes qu'on ne voit pas encore. Et c'est -pourquoi le moment est peut-être venu de se poser quelques questions -nouvelles. Qu'arriverait-il, par exemple, si notre âme devenait visible -tout à coup et qu'elle dût s'avancer au milieu de ses soeurs assemblées, -dépouillée de ses voiles, mais chargée de ses pensées les plus secrètes -et traînant à sa suite les actes les plus mystérieux de sa vie que rien -ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle? Que voudrait-elle cacher? -Irait-elle, comme une femme pudique, jeter le long manteau de ses -cheveux sur les péchés sans nombre de la chair? Elle les a ignorés, et -ces péchés ne l'ont jamais atteinte. Ils ont été commis à mille lieues -de son trône; et l'âme du Sodomite même passerait au milieu de la foule -sans se douter de rien, et portant dans ses yeux le sourire transparent -de l'enfant. Elle n'est pas intervenue, elle poursuivait sa vie du côté -des lumières, et c'est de cette vie seule qu'elle se souviendra. - -Quels péchés et quels crimes ordinaires aura-t-elle pu commettre? -A-t-elle trahi, a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle fait souffrir -et a-t-elle fait pleurer? Où était-elle tandis que celui-ci livrait son -frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être loin de lui, et à partir de -ce moment, elle sera devenue plus profonde et plus belle. Elle n'aura -point honte de ce qu'elle n'a pas fait; et elle peut rester pure au -centre d'un grand meurtre. Souvent, elle transforme en clartés -intérieures tout le mal auquel il faut bien qu'elle assiste. Tout dépend -d'un principe invisible et de là naît sans doute l'inexplicable -indulgence des dieux. - -Et notre indulgence, elle aussi. Nous ne pouvons nous empêcher de -pardonner; et quand la mort, «la grande réconciliatrice», a passé, qui -de nous ne tombe sur les genoux et ne fait en silence sur l'âme -délaissée le geste du pardon? Si je viens me pencher sur le corps -immobile de mon pire ennemi, croyez-vous donc qu'en regardant ces lèvres -pâles qui m'ont calomnié, ces yeux éteints qui firent pleurer les miens, -et ces mains froides qui m'ont peut-être torturé, je songe encore à la -vengeance? Tout a été payé par la mort au passage. L'âme ne me doit plus -rien et instinctivement je la mets au-dessus des torts les plus cruels -et des fautes les plus graves. (Que cet instinct est admirable et -significatif!) Et si je regrette quelque chose, ce n'est pas de ne -pouvoir faire souffrir à mon tour, mais peut-être de n'avoir pas aimé -suffisamment ou pardonné plus tôt... - -On dirait que déjà nous comprenons ces choses tout au fond de -nous-mêmes. Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est même pas d'après -leurs pensées les plus secrètes que nous jugeons nos frères, car les -pensées secrètes ne sont pas toujours illisibles; et nous allons bien au -delà de l'illisible. Un homme aura commis tous les crimes réputés les -plus vils sans que le plus grand de ces crimes altère un seul instant le -souffle de fraîcheur et de pureté immatérielle qui entoure sa présence; -au lieu que l'approche d'un martyr ou d'un sage pourra couvrir notre âme -d'épaisses et insupportables ténèbres. Un héros ou un saint choisira son -ami au milieu des visages sur lesquels se lit sans peine l'habitude de -toutes les pensées basses, et ne se sentira pas dans «une atmosphère -fraternelle ou humaine» à côté d'un autre être dont le front s'illumine -des rêves les plus hauts et les plus magnanimes. Qu'est-ce que cela -signifie? et quelles nouvelles ces choses apportent-elles? Il y a donc -des lois plus profondes que celles qui président aux actes et aux -pensées? Que nous a-t-on appris et pourquoi agissons-nous toujours selon -des règles dont on ne parle pas et qui seules sont sûres? Car l'on peut -affirmer qu'ici, malgré les apparences, le héros et le saint ne se sont -point trompés. Ils n'ont fait qu'obéir, et si le saint est trahi et -vendu par l'homme qu'il a choisi, quelque chose d'inébranlable restera -cependant, qui lui dira qu'il n'y eut pas d'erreur et qu'il n'a rien à -regretter. L'âme n'oubliera jamais que l'autre âme était claire... - -Tandis que l'on remue la pierre presque inconnue qui couvre ces -mystères, on respire l'odeur trop forte de l'abîme et les mots en même -temps que les pensées tombent autour de nous comme des mouches -empoisonnées. La vie intérieure elle-même paraît une petite chose auprès -de ces profondeurs invariables. Serez-vous fier, en présence d'un ange, -d'être celui qui n'a jamais eu tort et n'existe-t-il pas une innocence -inférieure? Lorsque Jésus lit les pensées misérables des Pharisiens qui -entourent le paralytique de Capharnaüm, êtes-vous sûr qu'il juge aussi -leur âme d'un coup d'oeil analogue, qu'il la condamne en même temps et -qu'il n'aperçoive pas, par delà ces pensées, une clarté peut-être -inaltérable? Et serait-il un Dieu si sa condamnation était irrévocable? -Mais pourquoi parle-t-il comme s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la -plus basse ou l'idée la plus noble laissera-t-elle une trace sur le -pivot de diamant? Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hauteurs, pourra -s'empêcher de sourire à nos fautes les plus graves, comme on sourit aux -jeux des petits chiens sur le tapis? et que serait un Dieu qui ne -sourirait pas? Croyez-vous que vous prendrez la peine, si vous devenez -vraiment pur, de soustraire aux regards des anges assemblés les petits -mobiles de vos grandes actions? Et pourtant n'y a-t-il pas en nous plus -d'une chose qui peut faillir aux yeux des dieux assis sur la montagne? -Il est sûr qu'il y en a, et notre âme n'ignore pas qu'elle aura des -comptes à rendre. Elle vit, sans rien dire, sous la main d'un grand juge -dont nous ne parvenons pas à saisir les sentences. Mais quels seront ces -comptes? Où trouver la morale qui le dise? Y a-t-il une morale -mystérieuse qui règne en des régions plus lointaines que celles de nos -pensées; et un astre central que nous ne voyons pas et dont nos plus -secrets désirs ne sont que les planètes impuissantes? Existe-t-il, au -centre de notre être, un arbre transparent dont toutes nos actions et -toutes nos vertus ne sont que les fleurs et les feuilles éphémères? Au -fond, nous ignorons quel mal notre âme peut commettre et nous ne savons -pas encore de quoi nous rougirions devant une intelligence supérieure ou -devant une autre âme; et cependant qui de nous se trouve pur et ne -redoute pas un juge? et quelle âme n'a pas peur d'une autre âme? - - * * * * * - -Ici, nous ne sommes plus dans les vallées connues de la vie animale ou -psychique. Nous arrivons aux portes de la troisième enceinte: celle de -la vie divine des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant qu'on en franchit -le seuil. Et puis le seuil franchi, où sont les certitudes? Où se -cachent ces lois admirables que sans relâche nous transgressons -peut-être sans que notre conscience le soupçonne, bien que notre âme -soit avertie? Et d'où provenait donc l'ombre de ces transgressions -mystérieuses qui s'étendait parfois sur notre vie et la rendait soudain -si redoutable à vivre? Quels sont les grands péchés spirituels que nous -pouvons commettre? Aurons-nous honte d'avoir lutté contre notre âme ou -notre âme lutte-elle invisiblement contre Dieu? Et cette lutte est-elle -silencieuse à tel point que pas un soupir ne force les parois? Y a-t-il -un moment où nous pouvons entendre la reine aux lèvres closes? Elle se -tait sans espoir dans tous les événements de la surface, mais n'en -est-il pas d'autres que l'on remarque à peine et qui touchent cependant -à des forces éternelles et profondes? Voici quelqu'un qui meurt, qui -regarde ou qui pleure; un autre qui s'approche pour la première fois ou -votre ennemi qui passe; n'est-ce point alors qu'elle chuchote peut-être? -Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà vous n'aimez plus dans l'avenir -l'ami auquel vous souriez en ce moment? Mais tout cela n'est rien et -n'approche même pas des clartés extérieures de l'abîme. Il n'est pas -possible de parler de ces choses, parce qu'on est trop seul. -«Actuellement, dit Novalis, l'âme ne bouge que çà et là; quand donc -remuera-t-elle entièrement, et quand l'humanité commencera-t-elle à -prendre conscience en masse?» C'est à cette condition seulement que -quelques-uns apprendront quelque chose. Il faut attendre patiemment que -cette conscience supérieure se forme peu à peu. Il se peut qu'alors l'un -de ceux qui viendront parvienne à exprimer ce que nous sentons tous de -ce côté de l'âme, qui est comme la face de la lune qu'on n'a pas aperçue -depuis le commencement du monde. - - - - -V - -SUR LES FEMMES - - -En ces domaines aussi, les lois sont inconnues. Au-dessus de nos têtes -brille, au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui nous est destiné; et -toutes nos amours naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons et -l'atmosphère de cette étoile. Nous aurons beau choisir à droite ou bien -à gauche, sur les hauteurs ou bien dans les bas-fonds; nous aurons beau, -pour sortir de ce cercle enchanté que nous sentons autour de tous les -actes de notre vie, violer notre instinct et tenter de choisir contre le -choix de notre étoile, nous élirons toujours la femme descendue de -l'astre invariable. Et si, comme don Juan, nous en embrassons mille et -trois, lorsque viendra le soir où les bras se délient et où les lèvres -se séparent, nous reconnaîtrons que c'est encore la même femme, la bonne -ou la mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'aimante ou l'infidèle, qui se -tient devant nous... - -En vérité, nous ne sortons jamais du petit cercle de clarté que notre -destinée trace autour de nos pas, et l'on dirait que les hommes les plus -éloignés connaissent la nuance et l'étendue de cet anneau -infranchissable. C'est la teinte de ces rayons spirituels qu'ils -aperçoivent tout d'abord et qui fait qu'ils nous tendent la main en -souriant ou qu'ils la retirent avec crainte. Nous nous connaissons tous -dans une atmosphère supérieure, et l'idée que je me fais d'un inconnu -participe immédiatement à une vérité mystérieuse et plus profonde que la -vérité matérielle. Qui de nous n'a éprouvé ces choses qui se passent -dans les régions impénétrables de l'humanité presque astrale? Si vous -recevez une lettre venue du fond d'une île perdue dans le grand coeur -des océans, et écrite par une main dont vous ignoriez l'existence, -êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu qui vous écrive et -n'éprouvez-vous pas, dans le moment que vous lisez, sur l'âme qui vous -rencontre ainsi--les dieux savent seuls dans quelles sphères,--des -certitudes plus infaillibles et plus graves que toutes les certitudes -ordinaires? Et, d'un autre côté croyez-vous que cette âme qui songeait à -la vôtre, au hasard de l'espace et du temps, n'avait pas, elle aussi, -des certitudes analogues? Il y a de toutes parts d'étranges -reconnaissances, et nous ne pouvons pas cacher notre existence. Rien ne -semble jeter sur les liens subtils qui doivent exister entre toutes les -âmes un jour plus spécial que ces petits mystères qui accompagnent -l'échange de quelques lettres entre deux inconnus. C'est peut-être une -des étroites fentes,--misérable sans doute, mais il en est si peu que -nous devons nous contenter des lueurs les plus pâles--c'est peut-être -une des étroites fentes dans la porte de ténèbres par où nous pouvons -soupçonner un instant ce qui doit se passer dans la grotte des trésors -qui ne furent jamais découverts. Examinez la correspondance passive d'un -homme et vous y trouverez je ne sais quelle unité singulière. Je ne -connais ni celui-ci ni celui-là qui m'interrogent ce matin, et cependant -je sais déjà que je ne pourrai pas répondre au premier de la même -manière que je vais répondre au second. J'ai vu quelque chose -d'invisible. Et, à mon tour, si quelqu'un m'écrit que je n'ai jamais -aperçu, je suis sûr que sa lettre n'est pas exactement la même que celle -qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde en ce moment. Il y aura toujours -une différence spirituelle insaisissable. C'est le signe de l'âme qui -salue invisiblement une autre âme. Il faut croire que nous nous -connaissons dans des régions que nous ne savons pas et que nous -possédons une patrie commune où nous allons, où nous nous retrouvons et -d'où nous revenons sans peine. - -C'est aussi dans cette patrie commune que nous choisissons nos amantes, -et c'est pourquoi nous ne nous trompons pas et nos amantes ne se -trompent pas non plus. Le royaume de l'amour est avant tout le grand -royaume des certitudes, parce que c'est celui où les âmes ont le plus de -loisirs. Ici, elles n'ont vraiment pas autre chose à faire qu'à se -reconnaître, à s'admirer profondément et à s'interroger, les larmes dans -les yeux, comme de jeunes soeurs qui se retrouvent, tandis que les bras -s'entrelacent et que les lèvres s'entre-croisent si loin d'elles... -Elles ont enfin le temps de se sourire et de vivre un instant pour -elles-mêmes dans la trêve de la vie dure et quotidienne; et c'est -peut-être des hauteurs de ce sourire et de ces regards indicibles que se -répand, sur les minutes les plus fades de l'amour, le sel mystérieux qui -conserve à jamais le souvenir de la rencontre de deux bouches... - -Mais je ne parle ici que de l'amour prédestiné et véritable. Lorsque -nous retrouvons une de celles que le sort nous a réservées et qu'il a -fait sortir du fond des grandes villes spirituelles où nous vivons sans -le savoir, pour l'envoyer au carrefour de la route par où nous devrons -passer à l'heure dite, nous sommes avertis dès le premier regard. -Quelques-uns tentent alors de violer le sort. Il se peut que nous -mettions furieusement les mains sur les paupières pour ne plus voir ce -qu'il a fallu voir et qu'en luttant de toutes nos petites forces contre -des forces éternelles, nous parvenions à traverser la route pour aller -vers une autre envoyée qui n'est pas là pour nous. Mais nous aurons beau -faire, nous ne réussirons pas à «agiter l'eau morte dans les grandes -cuves de l'avenir». Il n'arrivera rien; la force pure des hauteurs ne -voudra pas descendre et ces baisers et ces heures inutiles refuseront de -s'ajouter aux heures et aux baisers réels de notre vie... - -La destinée ferme parfois les yeux, mais elle sait bien que nous lui -reviendrons le soir, et que c'est elle qui doit avoir le dernier mot. -Elle peut fermer les yeux, mais le temps qu'elle les ferme est du temps -qui se perd... - -Il semble que la femme soit plus que nous sujette aux destinées. Elle -les subit avec une simplicité bien plus grande. Elle ne lutte jamais -sincèrement contre elles. Elle est encore plus près de Dieu et se livre -avec moins de réserve à l'action pure du mystère. Et c'est pour cette -raison, sans doute, que tous les événements où elle se mêle à notre vie -paraissent nous ramener vers quelque chose qui ressemble aux sources -mêmes du Destin. C'est près d'elles surtout que l'on a, par moments, en -passant, «un clair pressentiment» d'une vie qui ne semble pas toujours -parallèle à la vie apparente. Elle nous rapproche des portes de notre -être. Qui sait si ce n'est pas dans un de ces instants profonds qu'ils -dormirent sur son sein que les héros apprirent la force et la fidélité -de leur étoile, et si l'homme qui n'a pas reposé sur le coeur d'une -femme aura jamais le sentiment exact de l'avenir? - -Nous entrons une fois de plus dans les cercles troublés de la conscience -supérieure. Ah! qu'il est vrai qu'ici aussi «la soi-disant psychologie -est une de ces larves qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place -réservée aux images véritables des dieux»! Car il ne s'agit pas toujours -de la surface; il ne s'agit même pas des arrière-pensées les plus -graves. Croyez-vous donc que dans l'amour il n'y ait que des pensées, -des actes et des paroles, et que les âmes ne sortent pas de ces prisons? -Ai-je besoin de savoir si celle que j'embrasse aujourd'hui est jalouse -et fidèle, rieuse ou triste, sincère ou bien perfide? Vous imaginez-vous -que ces petits mots misérables vont monter jusqu'aux cimes où nos âmes -sont assises et où notre destin s'accomplit en silence? Que m'importe -qu'elle me parle de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'aiguilles, et -qu'elle ait l'air de ne pas me comprendre; croyez-vous que j'aie soif -d'une parole sublime, lorsque je sens qu'une âme me regarde dans l'âme, -et que je ne sache pas que les plus admirables pensées n'ont pas le -droit de relever la tête en face des mystères? je suis toujours au bord -de l'océan; et si j'étais Platon, Pascal ou Michel-Ange, et que mon -amante me parlât de ses pendants d'oreilles, tout ce que je dirais, tout -ce qu'elle me dirait, flotterait avec le même aspect sur les profondeurs -de la mer intérieure, que nous contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée -la plus haute ne pèsera pas plus dans les balances de la vie ou de -l'amour que les trois petits mots que l'enfant qui m'aimait m'aura dits -sur ses bagues d'argent, sur son collier de perles ou de morceaux de -verre... - -C'est nous qui ne comprenons pas, parce que nous sommes toujours dans -les bas-fonds de notre intelligence. Il suffit de monter jusqu'aux -premières neiges de la montagne, et toutes les inégalités s'aplanissent -sous la main purificatrice de l'horizon qui s'ouvre. Quelle différence y -a-t-il alors entre une parole de Marc-Aurèle et la phrase de l'enfant -qui constate qu'il fait froid? Soyons humbles et sachons distinguer -l'accident de l'essence. Il ne faut pas que «des bâtons flottants» nous -fassent oublier les prodiges de l'abîme. Les pensées les plus belles et -les idées les plus basses n'altèrent pas plus l'aspect éternel de notre -âme que les Himalayas ou les gouffres ne modifient, au milieu des -étoiles du ciel, l'aspect de notre terre. Un regard, un baiser, et la -certitude d'une présence invisible et puissante: tout est dit; et je -sais que je suis aux côtés d'une égale... - -Mais l'égale est vraiment admirable et étrange; et, dès qu'elle aime, la -dernière des filles possède quelque chose que nous n'avons jamais, parce -que, dans sa pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce pour cette -raison qu'elles ont toutes, avec les puissances primitives, des rapports -qui nous sont interdits? Les meilleurs d'entre nous se trouvent presque -toujours à de grandes distances de leurs trésors de la seconde enceinte; -et, lorsqu'un moment solennel de la vie exige un des joyaux de ce -trésor, ils ne se souviennent plus des sentiers qui y mènent, et ils -offrent en vain des bijoux faux de leur intelligence à la circonstance -impérieuse et qui ne se trompe pas. Mais la femme n'oublie point le -chemin de son centre, et, que je la surprenne dans l'opulence ou la -misère, dans l'ignorance ou dans la science, dans la honte ou la gloire; -si je lui dis un mot qui sorte réellement des gouffres vierges de mon -âme, elle saura retrouver les sentiers mystérieux qu'elle n'a jamais -perdus de vue, et, sans hésitations, elle me rapportera simplement, du -fond des inépuisables réserves de l'amour, une parole, un regard ou un -geste qui sera aussi pur que le mien. On dirait que son âme est toujours -à portée de sa main; elle est prête, jour et nuit, à répondre aux plus -hautes exigences d'une autre âme; et la rançon de la plus pauvre ne se -distingue pas de la rançon des reines... - -Approchons-nous avec respect des plus petites et des plus fières, de -celles qui sont distraites et de celles qui songent, de celles qui rient -encore et de celles qui pleurent; car elles savent des choses que nous -ne savons pas, et elles ont une lampe que nous avons perdue. Elles -habitent au pied même de l'Inévitable et en connaissent mieux que nous -les chemins familiers. Et c'est pourquoi elles ont des certitudes -étonnantes et des gravités admirables, et l'on voit bien que, dans leurs -moindres actes, elles se sentent soutenues par les mains sûres et fortes -des grands dieux. Tout à l'heure, j'affirmais qu'elles nous -rapprochaient des portes de notre être, et vraiment l'on croirait que -toutes nos relations avec elles ont lieu par l'entre-bâillement de cette -porte primitive et dans les chuchotements incompréhensibles qui -accompagnèrent sans doute la naissance des choses, alors qu'on ne -parlait encore qu'à voix basse, de peur de ne pas entendre une défense -ou un ordre imprévu... - -Elle ne franchira pas le seuil de cette porte, et elle nous attend du -côté intérieur, où se trouvent les sources. Et lorsque nous venons -frapper, du dehors, et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne jamais la clé -ni le vantail. Elle regarde un instant l'envoyé qui s'approche, et, dans -ce bref moment, elle a appris tout ce qu'il faut apprendre, et les -années futures ont tressailli jusqu'à la fin des temps... Qui nous dira -ce que contient le premier regard de l'amour, «cette baguette magique -qui est faite d'un rayon de lumière brisée», rayon qui est sorti du -foyer éternel de notre être, qui a transfiguré deux âmes et les a -rajeunies de vingt siècles? La porte s'ouvre encore ou se referme; ne -faites plus aucun effort, car tout est décidé. Elle sait. Elle ne -tiendra plus compte de vos actions, de vos paroles, de vos pensées, et -si elle les surveille encore, elle ne le fera plus qu'en souriant; et -elle rejettera, sans le savoir, tout ce qui ne vient pas confirmer les -certitudes de ce premier regard. Et si vous croyez l'induire en erreur, -sachez bien qu'elle a raison contre vous-même et que c'est vous seul qui -errez, car vous êtes plus réellement ce que vous êtes à ses yeux que ce -que vous croyez être en votre âme, alors même qu'elle se trompe sans -cesse sur le sens d'un sourire, d'un geste ou d'une larme... - -Trésors cachés, qui n'ont même pas de nom!... Je voudrais que tous ceux -qui éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le proclamassent à leur tour et -nous dissent leurs raisons, et si ces raisons sont profondes, nous -serons étonnés et nous irons bien loin dans le mystère. Elles sont -vraiment les soeurs voilées de toutes les grandes choses qu'on ne voit -pas. Elles sont vraiment les plus proches parentes de l'infini qui nous -entoure et, seules, savent encore lui sourire avec la grâce familière de -l'enfant qui ne craint pas son père. Elles conservent ici-bas, comme un -joyau céleste et inutile, le sel pur de votre âme; et si elles s'en -allaient, l'esprit régnerait seul sur un désert. Elles ont encore les -émotions divines des premiers jours, et leurs racines trempent bien plus -directement que les nôtres dans tout ce qui n'eut jamais de limites. Je -plains vraiment ceux qui se plaignent d'elles, car ils ne savent pas sur -quelles hauteurs se trouvent les baisers véritables. Et cependant, -qu'elles semblent peu de chose quand les hommes les regardent en -passant! Ils les voient s'agiter, au fond de leurs petites demeures; -celle-ci se penche un peu; là-bas, l'autre sanglote; une troisième -chante, et la dernière brode; et pas un ne comprend ce qu'elles font!... -Ils viennent les visiter, comme on visite des choses qui sourient; ils -ne s'approchent d'elles que l'esprit aux aguets, et l'âme ne peut entrer -que par le plus grand des hasards. Ils interrogent avec méfiance; elles -ne leur disent rien parce qu'elles savent déjà; et voici qu'ils s'en -vont en haussant les épaules, persuadés qu'elles ne comprennent pas... -«Mais qu'ont-elles besoin de comprendre ceci, nous répond le poète, qui -a toujours raison; qu'ont-elles besoin de comprendre, ces âmes -bienheureuses qui ont choisi la part la meilleure et qui, telles qu'une -pure flamme d'amour en ce monde terrestre, ne resplendissent que sur le -faîte des temples ou à la cime des navires errants, en signe du feu -céleste qui inonde toutes choses? Bien souvent, ces enfants qui aiment -surprennent, en des heures sacrées, d'admirables secrets de la nature et -les révèlent avec une ingénuité inconsciente. Le savant les suit à la -trace pour recueillir tous les joyaux qu'en leur innocence et leur joie -elles ont semés par les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles sentent, -rend grâce à leur amour et cherche, par ses chants, à transplanter cet -amour, germe de l'âge d'or, en d'autres temps et en d'autres contrées.» -Car ce qu'il a dit des mystiques s'applique surtout aux femmes qui nous -ont conservé jusqu'ici le sens mystique sur notre terre... - - - - -VI - -RUYSBROECK L'ADMIRABLE - - -Un grand nombre d'oeuvres sont plus régulièrement belles que ce livre de -Ruysbroeck l'Admirable. Un grand nombre de mystiques sont plus efficaces -et plus opportuns: Swedenborg et Novalis, entre plusieurs. Il est fort -probable que ses écrits ne répondent que rarement aux besoins -d'aujourd'hui. D'un autre côté, je connais peu d'auteurs plus maladroits -que lui; il s'égare par moments en d'étranges puérilités; et les vingt -premiers chapitres de l'_Ornement des Noces spirituelles_, bien qu'ils -soient une préparation peut-être nécessaire, ne renferment guère que de -tièdes et pieux lieux communs. Il n'a extérieurement aucun ordre, aucune -logique scolastique. Il se répète souvent, et semble parfois se -contredire. Il joint l'ignorance d'un enfant à la science de quelqu'un -qui serait revenu de la mort. Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis -plus d'une fois en sueur. Il introduit une image et l'oublie. Il emploie -même un certain nombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal -dans une oeuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie -ou sa hâte extraordinaire. Il ignore la plupart des artifices de la -parole et ne peut parler que de l'ineffable. Il ignore presque toutes -les habitudes, les habiletés et les ressources de la pensée -philosophique; et il est astreint à ne penser qu'à l'incogitable. -Lorsqu'il nous parle de son petit jardin monacal, il a de la peine à -nous dire suffisamment ce qui s'y passe; il écrit alors comme un enfant. -Il entreprend de nous apprendre ce qui se passe en Dieu, et il écrit des -pages que Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes parts une -disproportion monstrueuse entre la science et l'ignorance, entre la -force et le désir. Il ne faut pas s'attendre à une oeuvre littéraire; -vous n'apercevrez autre chose que le vol convulsif d'un aigle ivre, -aveugle et ensanglanté au-dessus de cimes neigeuses. J'ajouterai un -dernier mot en manière d'avertissement fraternel. Il m'est arrivé de -lire des oeuvres qui passent pour fort abstruses: Les _Disciples à Saïs_ -et les _Fragments_, de Novalis, par exemple; les _Biographia litteraria_ -et l'_Ami_, de Samuel Taylor Coleridge; le _Timée_, de Platon; les -_Ennéades_, de Plotin; les _Noms divins_, de Saint Denys l'Aréopagite; -l'_Aurora_, du grand mystique allemand Jacob Boehme, avec qui notre -auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas dire que les oeuvres de -Ruysbroeck soient plus abstruses que ces oeuvres, mais on leur pardonne -moins volontiers leur abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un inconnu en -qui nous n'avons pas confiance dès l'abord. Il me semblait indispensable -de prévenir honnêtement les oisifs sur le seuil de ce temple sans -architecture; car cette traduction n'a été entreprise que pour la -satisfaction de quelques platoniciens. Je crois que tous ceux qui n'ont -pas vécu dans l'intimité de Platon et des néo-platoniciens d'Alexandrie, -n'iront pas bien avant dans cette lecture. Ils croiront entrer dans le -vide; ils auront la sensation d'une chute uniforme dans un abîme sans -fond, entre des rochers noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni air -ni lumière ordinaires, et c'est un séjour spirituel insupportable à ceux -qui ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y entrer par curiosité -littéraire; il n'y a guère de bibelots, et les botanistes de l'image n'y -trouveront pas plus de fleurs que sur les banquises du pôle. Je leur dis -que c'est un désert illimité, où ils mourront de soif. Ils y trouveront -fort peu de phrases que l'on puisse prendre en mains pour les admirer à -la manière des littérateurs; ce sont des jets de flammes ou des blocs de -glace. N'allez pas chercher des roses en Islande. Il se peut que quelque -corolle attende entre deux icebergs, et il y a, en effet, des explosions -singulières, des expressions inconnues, des similitudes inouïes, mais -elles ne paieront pas le temps perdu à les venir cueillir de si loin. Il -faut, avant d'entrer ici, être dans un état philosophique aussi -différent de l'état ordinaire que l'état de veille diffère du sommeil; -et Porphyre, dans ses _Principes de la théorie des intelligibles_, -semble avoir écrit l'avertissement le plus propre à être mis en tête de -cette oeuvre: «Par l'intelligence, on dit beaucoup de choses du principe -qui est supérieur à l'intelligence. Mais on en a l'intuition bien mieux -par une absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée -comme de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain point à -l'état de veille, mais dont on n'acquiert la connaissance et la -perception que par le sommeil. En effet, le semblable n'est connu que -par le semblable, et la condition de toute connaissance est que le sujet -devienne semblable à l'objet.» Je le répète, il est bien difficile de -comprendre ceci sans préparation; et je crois que, malgré nos études -préparatoires, une grande partie de ce mysticisme nous paraîtra purement -théorique, et que la plupart de ces expériences de psychologie -surnaturelle ne nous seront accessibles qu'en qualité de spectateurs. -L'imagination philosophique est une faculté d'éducation très lente. Nous -sommes ici, tout à coup, aux confins de la pensée humaine et bien au -delà du cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement froid; -il y fait extraordinairement sombre, et cependant, vous n'y trouverez -autre chose que des flammes et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent, -sans avoir exercé leur âme à ces perceptions nouvelles, cette lumière et -ces flammes sont aussi obscures et aussi froides que si elles étaient -peintes. Il s'agit ici de la plus exacte des sciences. Il s'agit de -parcourir les caps les plus âpres et les plus inhabitables du divin -«Connais-toi toi-même» et le soleil de minuit règne sur la mer houleuse -où la psychologie de l'homme se mêle à la psychologie de Dieu. Il -importe de s'en souvenir sans cesse; il s'agit ici d'une science très -profonde, et il ne s'agit pas d'un songe. Les songes ne sont pas -unanimes; les songes n'ont pas de racines, tandis que la fleur -incandescente de la métaphysique divine, épanouie ici, a ses racines -mystérieuses dans la Perse et dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et -cependant, elle semble inconsciente comme une fleur et ignore ses -racines. Malheureusement, il nous est à peu près impossible de nous -mettre dans la position de l'âme qui, sans effort, a conçu cette -science; nous ne pouvons l'apercevoir _ab intra_ et la reproduire en -nous-mêmes. Il nous manque ce qu'Emerson appellerait la même -«spontanéité centrale». Nous ne pouvons plus transformer ces idées en -notre propre substance; et, tout au plus, nous est-il possible d'en -approuver, du dehors, les prodigieuses expériences, qui ne sont à la -portée que d'un très petit nombre d'âmes dans la durée d'un système -planétaire. «Il n'est pas légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où -provient cette science intuitive, comme si c'était une chose dépendant -du lieu et du mouvement; car cela n'approche pas d'ici, ni ne part de -là, pour aller ailleurs; mais cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte -qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention d'en découvrir les -sources secrètes, mais il faut attendre en silence jusqu'à ce que cela -brille soudainement sur nous, en nous préparant au spectacle sacré, -comme l'oeil attend patiemment le lever du soleil.» Et ailleurs il -ajoute: «Ce n'est pas par l'imagination ni par le raisonnement, obligé -de tirer lui-même ses principes d'ailleurs, que nous nous représentons -les intelligibles (c'est-à-dire ce qui est là-haut): c'est par la -faculté que nous avons de les contempler, faculté qui nous permet d'en -parler ici-bas. Nous les voyons donc en éveillant en nous, ici-bas, la -même puissance que nous devons éveiller en nous quand nous sommes dans -le monde intelligible. Nous ressemblons à un homme qui, gravissant le -sommet d'un rocher, apercevrait, par son regard, les objets invisibles -pour ceux qui ne sont pas montés avec lui». Mais, bien que tous les -êtres, depuis la pierre et la plante, jusqu'à l'homme, soient des -contemplations, ce sont des contemplations inconscientes, et il nous est -bien difficile de retrouver en nous quelque souvenir de l'activité -antérieure de la faculté morte. Nous sommes semblables ici à l'oeil dans -l'image néo-platonicienne: «Il s'éloigne de la lumière pour voir les -ténèbres, et, par cela même, il ne voit pas; car il ne peut voir les -ténèbres avec la lumière, et cependant, sans elle, il ne voit pas; de -cette manière, en ne voyant pas, il voit les ténèbres autant qu'il est -naturellement capable de les voir.» - -Je sais le jugement que la plupart des hommes porteront sur ce livre. -Ils y verront l'oeuvre d'un moine halluciné, d'un solitaire hagard et -d'un ermite ivre de jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront un rêve -extravagant et noir, traversé de grands éclairs, et rien de plus. C'est -l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques; et on oublie trop -souvent que toute certitude est en eux seuls. Au surplus, s'il est vrai -comme on l'a dit, que tout homme est un Shakespeare dans ses songes, il -faudrait se demander si tout homme, dans sa vie, n'est pas un mystique -informulé, mille fois plus transcendental que tous ceux qui se sont -circonscrits par la parole. Quelle est l'action de l'homme dont le -dernier mobile n'est pas mystique? Et l'oeil de l'amant ou de la mère, -par exemple, n'est-il pas mille fois plus abstrus, plus impénétrable et -plus mystique que ce livre, pauvre et explicable, après tout, comme tous -les livres, qui ne sont jamais que des mystères morts, dont l'horizon ne -se renouvelle plus? Si nous ne comprenons pas ceci, c'est peut-être que -nous ne comprenons plus rien. Mais, pour en revenir à notre auteur, -quelques-uns reconnaîtront sans peine que, loin d'être affolé par la -faim, la solitude et la fièvre, ce moine possédait, au contraire, un des -plus sages, des plus exacts et des plus subtils organes philosophiques -qui aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, en sa cabane de -Groenendael, au milieu de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée de -l'un des siècles les plus sauvages du moyen âge: le quatorzième. Il -ignorait le grec et peut-être le latin. Il était seul et pauvre. Et -cependant, au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme, -ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle le sache, les aveuglants -reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée -humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce; il sait le -soufisme de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et le bouddhisme du -Thibet; et son ignorance merveilleuse retrouve la sagesse de siècles -ensevelis et prévoit la science de siècles qui ne sont pas nés. Je -pourrais citer des pages entières de Platon, de Plotin, de Porphyre, des -livres Zends, des Gnostiques et de la Kabbale, dont la substance presque -divine se retrouve, intacte, dans les écrits de l'humble prêtre flamand. -Il y a ici d'étranges coïncidences et des unanimités inquiétantes. Il y -a plus; il semble, par moments, avoir exactement supposé la plupart de -ses prédécesseurs inconnus; et de même que Plotin commence son austère -voyage au carrefour où Platon effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé, -on pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, après un repos de plusieurs -siècles, non pas ce genre de pensée, car ce genre de pensée ne sommeille -jamais, mais ce genre de parole qui s'était endormi sur les montagnes où -Plotin ébloui l'avait abandonné en se mettant les mains sur les yeux, -comme devant un immense incendie. - -Mais l'organisme de leur pensée diffère étrangement. Platon et Plotin -sont avant tout les princes de la dialectique. Ils arrivent au -mysticisme par la science du raisonnement. Ils font usage de leur âme -discursive et semblent se défier de leur âme intuitive ou contemplative. -Le raisonnement se contemple dans le miroir du raisonnement et s'efforce -de demeurer indifférent à l'intrusion de tous les autres reflets. Il -continue son cours comme un fleuve d'eau douce au milieu de la mer, avec -le pressentiment d'une absorption prochaine. Ici, nous retrouvons au -contraire les habitudes de la pensée asiatique; l'âme intuitive règne -seule au-dessus de l'épuration discursive des idées par les mots. Les -fers du rêve sont tombés. Est-ce moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le -miroir de l'intelligence humaine est entièrement inconnu dans ce livre; -mais il existe un autre miroir, plus sombre et plus profond, que nous -recélons au plus intime de notre être; aucun détail ne s'y voit -distinctement et les mots ne peuvent se tenir à sa surface; -l'intelligence le briserait si elle y reflétait un instant sa lumière -profane; mais autre chose s'y montre par moments; est-ce l'âme? est-ce -Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois? On ne le saura jamais; et -cependant ces apparitions presque invisibles sont les uniques et -effectives souveraines de la vie du plus incrédule et du plus aveugle -d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre chose que les miroitements -obscurs de ce miroir; et comme son trésor est inépuisable, ces -miroitements ne ressemblent à aucun de ceux que nous avons éprouvés en -nous-mêmes; et, malgré tout, leur certitude paraît extraordinaire. Et -c'est pourquoi je ne sais rien de plus effrayant que ce livre de bonne -foi. Il n'y a pas au monde une notion psychologique, une expérience -métaphysique, une intuition mystique, si abstruses, si profondes et si -inattendues qu'elles puissent être, qu'il ne nous soit possible, s'il le -faut, de reproduire et de faire vivre un instant en nous-mêmes, afin de -nous assurer de leur identité humaine; mais ici, nous sommes semblables -au père aveugle qui ne peut plus se rappeler le visage de ses enfants. -Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial ou fraternel d'une pensée de -la terre; nous semblons avoir perdu l'expérience de Dieu et cependant -tout nous affirme que nous ne sommes pas entrés dans la maison des -songes. Faut-il s'écrier avec Novalis que le temps n'est plus où -l'esprit de Dieu était compréhensible et que le sens du monde est à -jamais perdu? Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit, mais -qu'aujourd'hui nous n'apercevons que des reflets morts que nous ne -comprenons plus, et que nous vivons uniquement sur les fruits de temps -meilleurs? - -Je crois qu'il faut s'avouer humblement que la clef de ce livre ne se -trouve pas sur les routes ordinaires de l'esprit humain. Cette clef -n'est pas destinée à des portes terrestres et il faut la mériter en -s'éloignant autant que possible de la terre. Un seul guide se rencontre -encore en ces carrefours solitaires et peut nous donner les dernières -indications vers ces mystérieuses îles de feu et ces Islandes de -l'abstraction et de l'amour; c'est Plotin qui s'est efforcé d'analyser, -par l'intelligence humaine, la faculté divine qui règne ici. Il a -éprouvé, ce que nous appelons d'un mot qui n'explique rien, les mêmes -extases, qui ne sont, au fond, que le commencement de la découverte -complète de notre être; et au milieu de leurs troubles et de leurs -ténèbres, il n'a pas fermé un instant l'oeil interrogateur du -psychologue qui cherche à se rendre compte des phénomènes les plus -insolites de son âme. Il est ainsi le dernier môle d'où nous puissions -comprendre un peu les vagues et l'horizon de cette mer obscure. Il -s'efforce de prolonger les sentiers de l'intelligence ordinaire, -jusqu'au coeur de ces dévastations, et c'est pourquoi il faut y revenir -sans cesse; car il est le seul mystique analytique. A ceux que -tenteraient ces prodigieuses excursions, je veux donner ici une des -pages où il a essayé d'expliquer l'organisme de cette faculté divine de -l'introspection. - -«Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, l'intelligence voit les objets -intelligibles, au moyen de la lumière que répand sur eux le Premier, et, -en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière intelligible. -Mais, comme elle accorde son attention aux objets éclairés, elle ne voit -pas bien nettement le principe qui les éclaire; si, au contraire, elle -oublie les objets qu'elle voit pour ne contempler que la clarté qui les -rend visibles, elle voit la lumière même et le principe de la lumière. -Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelligence contemple la -lumière intelligible. Elle ressemble alors à l'oeil qui, sans considérer -une lumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est -soudain frappé par une clarté qui lui est propre, ou par un rayon qui -jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des ténèbres; il en est de -même quand l'oeil, pour ne rien voir des autres objets, ferme ses -paupières et tire de lui-même sa lumière, ou que, pressé par la main, il -aperçoit la lumière qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur, -il voit; il voit même plus qu'à tout autre moment, car il voit la -lumière. Les autres objets qu'il voyait auparavant, tout en étant -lumineux, n'étaient pas la lumière même. De même, quand l'intelligence -ferme l'oeil en quelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en -elle-même, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère qui -brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière qui, tout à -coup, rayonne intérieurement d'une pure clarté. - -»Il faut, nous dit-il encore, que l'âme qui étudie Dieu s'en forme une -idée en cherchant à le connaître; il faut ensuite que, sachant à quelle -grande chose elle veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera la -béatitude dans cette union, elle se plonge dans les profondeurs de la -divinité, jusqu'à ce que, au lieu de se contempler, de contempler le -monde intelligible, elle devienne elle-même un objet de contemplation et -brille de la clarté des conceptions qui ont là-haut leur source.» - -C'est à peu près tout ce que la sagesse humaine peut nous dire ici; -c'est à peu près tout ce que le prince des métaphysiques -transcendantales a pu exprimer; quant aux autres explications, il faut -que nous les trouvions en nous-mêmes dans les profondeurs où toute -explication s'anéantit dans son expression. Car ce n'est pas seulement -au ciel et sur la terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il y a plus de -choses que n'en peuvent contenir toutes les philosophies, et dès que -nous ne sommes plus obligés de formuler ce qu'il y a de mystérieux en -nous, nous sommes plus profonds que tout ce qui a été écrit, et plus -grands que tout ce qui existe. - -Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est uniquement parce que je crois -que les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux -trésor de l'humanité; bien qu'une traduction soit peut-être inutile, car -l'expérience semble prouver qu'il importe assez peu que le mystère de -l'incarnation d'une pensée s'accomplisse dans la lumière ou dans les -ténèbres; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, quoi qu'il en puisse être, -les vérités mystiques ont sur les vérités ordinaires un privilège -étrange; elle ne peuvent ni vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité -qui ne soit, un matin, descendue sur ce monde, admirable de force et de -jeunesse et couverte de la fraîche et merveilleuse rosée propre aux -choses qui n'ont pas encore été dites; parcourez aujourd'hui les -infirmeries de l'âme humaine où toutes viennent mourir tous les jours, -vous n'y trouverez jamais une seule pensée mystique. Elle ont l'immunité -des anges de Swedenborg qui avancent continuellement vers le printemps -de leur jeunesse, en sorte que les anges les plus vieux paraissent les -plus jeunes; et qu'elles viennent de l'Inde, de la Grèce ou du Nord, -elles n'ont ni patrie ni anniversaire et partout où nous les -rencontrons, elles semblent immobiles et actuelles comme Dieu même. Une -oeuvre ne vieillit qu'en proportion de son antimysticisme; et c'est -pourquoi ce livre ne porte aucune date. Je sais qu'il est anormalement -noir, mais je crois qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est jamais -obscur au sens éternel de ce mot, parce qu'il se comprend toujours -lui-même et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les idées artificielles -seules s'élèvent en de réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux époques -littéraires et dans la mauvaise foi de siècles trop conscients, lorsque -la pensée de l'écrivain demeure en deçà de ce qu'il exprime. Là, c'était -l'ombre féconde d'une forêt et ici c'est l'obscurité d'un caveau, où -n'éclosent que de sombres parasites. Il faut tenir compte aussi de ce -monde inconnu que ses phrases devaient éclairer à travers les doubles et -pauvres vitres de corne des mots et des pensées. Les mots, ainsi qu'on -l'a fait remarquer, ont été inventés pour les usages ordinaires de la -vie, et ils sont malheureux, inquiets et étonnés comme des vagabonds -autour d'un trône, lorsque de temps en temps, quelque âme royale les -mène ailleurs. Et, d'un autre côté, la pensée est-elle jamais l'image -exacte du je ne sais quoi qui l'a fait naître, et n'est-ce pas toujours -l'ombre d'une lutte que nous voyons en elle, semblable à celle de Jacob -avec l'ange, et confuse en proportion de la taille de l'âme et de -l'ange? Malheur à nous, dit Carlyle, si nous n'avons en nous que ce que -nous pouvons exprimer et faire voir! Je sais qu'il y a sur ces pages, -l'ombre portée d'objets que nous ne nous rappelons pas avoir vus, dont -le moine ne s'arrête pas à élucider l'usage, et que nous ne -reconnaîtrons que lorsque nous verrons les objets eux-mêmes de l'autre -côté de la vie; mais, en attendant, cela nous a fait regarder au loin, -et c'est beaucoup. Je sais encore que maintes de ses phrases flottent à -peu près comme de transparents glaçons sur l'incolore mer du silence, -mais elles existent; elles ont été séparées des eaux, et c'est assez. Je -sais enfin, que les étranges plantes qu'il a cultivées sur les cimes de -l'esprit sont entourées de nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent -que ceux qui regardent d'en bas, et si l'on a le courage de monter, on -s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même de ces plantes, et la seule où -elles pussent éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est une végétation -si subtile, qu'elle se distingue à peine du silence où elle a puisé ses -sucs et où elle semble encline à se dissoudre. Toute cette oeuvre, -d'ailleurs, est comme un verre grossissant, appliqué sur la ténèbre et -le silence; et parfois on ne discerne pas immédiatement l'extrémité des -idées qui y trempent encore. C'est de l'invisible qui transparaît par -moments, et il faut évidemment quelque attention à guetter ses retours. -Ce livre n'est pas trop loin de nous; il est probablement au centre même -de notre humanité; mais c'est nous qui sommes trop loin de ce livre; et -s'il nous paraît décourageant comme le désert, si la désolation de -l'amour divin y semble terrible et la soif des sommets insupportable, ce -n'est pas l'oeuvre qui est trop ancienne, mais nous, qui sommes trop -vieux peut-être, et tristes et sans courage, comme des vieillards autour -d'un enfant; et c'est un autre mystique, Plotin, le grand mystique païen -qui a probablement raison contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se -plaignent de ne rien voir sur les hauteurs de l'introspection: «Il faut -d'abord rendre l'organe de la vision analogue et semblable à l'objet -qu'il doit contempler. Jamais l'oeil n'eût aperçu le soleil, s'il -n'avait d'abord pris la forme du soleil; de même l'âme ne saurait voir -la beauté, si d'abord elle ne devenait belle elle-même, et tout homme -doit commencer par se rendre beau et divin pour obtenir la vue du beau -et de la divinité.» - - - - -VII - -EMERSON - - -«Une seule chose importe, dit Novalis, c'est la recherche de notre moi -transcendental.» Ce moi, nous l'apercevons par moments dans les paroles -de Dieu, dans celles des poètes et des sages, au fond de quelques joies -et de quelques douleurs, dans le sommeil, l'amour et les maladies, et en -des conjonctures inattendues, où de loin il nous fait signe et nous -montre du doigt nos relations avec l'univers. Quelques sages ne -s'attachèrent qu'à cette recherche et ils écrivirent ces livres où ne -règne que l'extraordinaire. «Qu'y a-t-il qui vaille dans les livres, dit -notre auteur, si ce n'est le transcendental et l'extraordinaire?» Ils -étaient comme des peintres s'efforçant de saisir une ressemblance dans -les ténèbres. Les uns tracèrent des images abstraites, très grandes mais -presque indistinctes. Les autres parvinrent à fixer une attitude ou un -geste habituel de la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent des êtres -étranges. Il n'existe pas un grand nombre de ces images. Elle ne se -ressemblent jamais. Quelques-unes sont très belles, et ceux qui ne les -ont pas vues sont pareils toute leur vie à des hommes qui ne seraient -jamais sortis vers le milieu du jour. Il en est dont les lignes sont -plus pures que les lignes du ciel; et alors, ces figures nous paraissent -si lointaines que nous ignorons si elles vivent ou si elles furent -transcrites selon nous-mêmes. Elles sont l'oeuvre des mystiques purs et -l'homme ne s'y reconnaît pas encore. D'autres, qu'on nomme les poètes, -nous parlèrent indirectement de ces choses. Une troisième classe de -penseurs, élevant d'un degré le vieux mythe des centaures, nous a donné -de cette identité occulte une image plus accessible en mêlant les lignes -de notre moi apparent à celles de notre moi supérieur. Le visage de -notre âme divine y sourit par moments par dessus l'épaule de sa soeur, -l'âme humaine, inclinée aux humbles besognes de la pensée; et ce sourire -qui nous fait entrevoir en passant tout ce qu'il y a par delà la pensée -importe seul dans les oeuvres des hommes... - -Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous montrèrent que l'homme est plus -grand et plus profond que l'homme, et qui parvinrent à fixer ainsi -quelques-unes des allusions éternelles que nous rencontrons à chaque -instant par la vie, dans un geste, dans un signe, dans un regard, dans -une parole, dans un silence et dans les événements qui nous entourent. -La science de la grandeur humaine est la plus étrange des sciences. Nul -d'entre les hommes ne l'ignore; mais presque tous ne savent pas qu'ils -la possèdent. L'enfant qui me rencontre ne sera pas capable de dire à sa -mère ce qu'il a vu; et cependant, dès que son oeil a touché ma présence, -il sait tout ce que je suis, tout ce que j'ai été, tout ce que je serai, -aussi bien que mon frère et trois fois mieux que moi-même. Il me connaît -immédiatement dans le passé et l'avenir, dans ce monde-ci et dans les -autres, et ses yeux à leur tour me révèlent le rôle que je joue dans -l'univers et dans l'éternité. Les âmes infaillibles se sont entrejugées; -et dès que son regard a admis mon regard, mon visage, mon attitude, et -tout l'infini qui les entoure et dont ils sont les interprètes, il sait -à quoi s'en tenir; et bien qu'il ne distingue pas encore la couronne -d'un empereur de la besace d'un mendiant, il m'a connu, un moment, aussi -exactement que Dieu. - -Il est vrai que nous agissons déjà comme des dieux, et toute notre vie -se passe au milieu de certitudes et d'infaillibilités infinies. Mais -nous sommes des aveugles qui jouons avec des pierreries le long des -routes; et cet homme qui frappe à ma porte, dépense, au moment où il me -salue d'aussi merveilleux trésors spirituels que le prince que j'aurais -arraché à la mort. Je lui ouvre; et en un instant il voit à ses pieds, -comme du haut d'une tour, tout ce qui a lieu entre deux âmes. La -paysanne à qui je demande le chemin, je la juge aussi profondément que -si je lui demandais la vie de ma mère, et son âme m'a parlé aussi -intimement que celle de ma fiancée. Elle remonta en hâte, jusqu'aux plus -grands mystères, avant de me répondre; puis elle m'a dit tranquillement, -sachant tout à coup ce que j'étais, qu'il fallait prendre à gauche le -sentier du village. Si je passe une heure au milieu d'une foule, j'ai -jugé mille fois sans rien dire et sans y songer un moment, les vivants -et les morts, et lequel de ces jugements sera réformé au dernier jour? -Il y a dans cette chambre cinq ou six êtres qui parlent de la pluie et -du beau temps; mais au dessus de cette conversation misérable, six âmes -ont un entretien dont nulle sagesse humaine ne pourrait approcher sans -danger; et bien qu'elles parlent à travers leurs regards, leurs mains, -leur visage et toute leur présence, ils ignoreront toujours ce qu'elles -ont dit. Il faut cependant qu'ils attendent la fin de l'insaisissable -dialogue, et c'est pourquoi ils ont je ne sais quelle joie mystérieuse -dans leur ennui, sans connaître ce qui écoute en eux toutes les lois de -la vie, de la mort et de l'amour qui passent comme des fleuves -intarissables autour de la maison. - -Il en est ainsi partout et toujours. Nous ne vivons que selon notre être -transcendental, dont les actions et les pensées percent à chaque instant -l'enveloppe qui nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un ami que je -n'ai jamais vu, mais je connais son oeuvre et je sais que son âme est -extraordinaire et qu'il a passé sa vie à la manifester aussi exactement -que possible selon le devoir des intelligences supérieures. Je suis -plein d'inquiétudes et c'est une heure solennelle. Il entre; et toutes -les explications qu'il nous a données durant un grand nombre d'années -tombent en poussière au mouvement de la porte qui s'ouvre sur sa -présence. Il n'est pas ce qu'il croit être. Il est d'une autre nature -que ses pensées. Une fois de plus nous constatons que les émissaires de -l'esprit sont toujours infidèles. Il a dit sur son âme des choses très -profondes; mais en ce petit instant qui sépare le regard qui s'arrête du -regard qui s'éloigne, j'ai appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire et -tout ce qu'il ne pourra jamais faire vivre en son esprit. Il -m'appartient désormais sans retour. Autrefois nous étions unis par la -pensée. Aujourd'hui, une chose mille et mille fois plus mystérieuse que -la pensée nous livre l'un à l'autre. Il y a des années et des années que -nous attendions ce moment; et voilà que nous sentons que tout est -inutile, et, pour ne pas avoir peur du silence, nous qui nous étions -préparés à nous montrer des trésors secrets et prodigieux, nous nous -entretenons de l'heure qui sonne ou du soleil qui se couche, afin de -donner à nos âmes le temps de s'admirer et de s'étreindre dans un autre -silence que le murmure des lèvres et de la pensée ne pourra pas -troubler... - -Au fond, nous ne vivons que d'âme à âme et nous sommes des dieux qui -s'ignorent. S'il m'est impossible ce soir de supporter ma solitude, et -si je descends parmi les hommes, ils me diront que l'orage vient -d'abattre leurs poires ou que les dernières gelées ont fermé le port. -Est-ce pour cela que je suis venu? Et cependant, je m'en irai tantôt, -l'âme aussi satisfaite et aussi pleine de forces et de trésors nouveaux -que si j'avais passé ces heures avec Platon, Socrate et Marc-Aurèle. Ce -que disait leur bouche ne s'entendait pas à côté de ce que proclamait -leur présence, et il est impossible à l'homme de n'être pas grand et -admirable. Ce que pense la pensée n'a aucune importance à côté de la -vérité que nous sommes et qui s'affirme en silence; et si, après -cinquante ans de solitude, Epictète, Goethe et saint Paul abordaient en -mon île, ils ne pourraient me dire que ce que me dirait en même temps et -plus immédiatement peut-être le petit mousse de leur navire. - -En vérité, ce qu'il y a de plus étrange dans l'homme, c'est sa gravité -et sa sagesse cachées. Le plus frivole ne rit jamais réellement parmi -nous, et malgré ses efforts ne parvient pas à perdre une minute, car -l'âme humaine est attentive et ne fait rien d'inutile. _Ernst ist das -Leben_, la vie est grave et au fond de notre être notre âme n'a pas -encore souri. De l'autre côté de nos agitations involontaires, nous -menons une existence merveilleuse, immobile et très pure et très sûre, à -laquelle font sans cesse allusion les mains qui se tendent, les yeux qui -s'ouvrent, les regards qui se rencontrent. - -Tous nos organes sont les complices mystiques d'un être supérieur, et ce -n'est jamais un homme, c'est une âme que nous avons connue. Je n'ai pas -vu ce pauvre qui implorait l'aumône sur les marches de mon seuil; mais -j'apercevais autre chose: en nos yeux deux destinées identiques se -saluaient et s'aimaient, et, au moment où il tendait la main, la petite -porte de la maison s'entr'ouvrait un instant sur la mer. «Dans mes -rapports avec mon enfant, dit Emerson, le grec, le latin, tout ce que je -sais, tout l'or que je possède ne me servent de rien; ce que j'ai d'âme -importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose sa volonté à la mienne, une -contre une, et me laisse, si je veux, la honte d'abuser de ma force en -le frappant; mais si je renonce à ma volonté, et si j'agis au nom de -l'âme, la plaçant comme arbitre entre nous deux, à travers ses jeunes -yeux regarde la même âme; il révère et il aime avec moi.» - -Mais s'il est vrai que le dernier d'entre nous ne peut faire le moindre -geste sans tenir compte de l'âme et des royaumes spirituels où elle -règne, il est vrai aussi que les plus sages ne songent presque jamais à -l'infini que déplace une paupière qui s'ouvre, une tête qui s'incline, -une main qui se ferme. Nous vivons si loin de nous-mêmes que nous -ignorons presque tout ce qui se passe à l'horizon de notre être. Nous -errons au hasard dans la vallée, sans nous douter que tous nos gestes -sont reproduits et acquièrent leur signification sur le sommet de la -montagne, et il faut par moments que quelqu'un vienne nous dire: Levez -les yeux, voyez ce que vous êtes, voyez ce que vous faites; ce n'est pas -ici que nous vivons; c'est là-haut que nous sommes. Ce regard échangé -dans l'ombre; ces paroles qui n'avaient pas de sens au pied de la -montagne, voyez ce qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient par delà la -neige des cimes; et comme nos mains que nous croyons si faibles et si -petites atteignent Dieu, à chaque instant, sans le savoir. - -Quelques-uns sont venus nous frapper ainsi sur l'épaule en nous montrant -du doigt ce qui se passe sur les glaciers du mystère. Ils ne sont pas -nombreux. Il y en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a cinq ou six -dans les autres; et tout ce qu'ils ont pu nous dire n'est rien au regard -de ce qui a lieu et de ce que notre âme n'ignore pas. Mais qu'importe? -Ne sommes-nous pas semblables à un homme qui a perdu les yeux dans les -premières années de son enfance? Il a vu le spectacle innombrable des -êtres. Il a vu le soleil, la mer et la forêt. Maintenant, ces merveilles -se trouvent à jamais dans sa substance; et si vous en parlez, que -pourrez-vous lui dire, et que seront vos pauvres mots à côté de la -clairière, de la tempête et de l'aurore qui vivent encore au fond de son -esprit et de sa chair? Il vous écoutera, cependant, avec une joie -ardente et étonnée et bien qu'il sache tout, et que vos paroles -représentent ce qu'il sait plus imparfaitement qu'un verre d'eau ne -représente un grand fleuve, les petites phrases impuissantes qui tombent -de la bouche des hommes illumineront un instant l'océan, la lumière et -les sombres feuillages qui dormaient au milieu des ténèbres, sous ses -paupières mortes. - -Les faces de ce «moi transcendental» dont parle Novalis, sont -probablement innombrables et aucun des moralistes mystiques n'est -parvenu à étudier la même. Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et -quelques autres examinent nos rapports avec un infini abstrait, subtil -et très lointain. Ils nous mènent sur des montagnes dont tous les -sommets ne nous semblent pas naturels et habitables et où nous respirons -souvent avec peine. Goethe accompagne notre âme sur les rivages de la -mer de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir au penchant des collines -humaines de la bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages trop -lourds de la résignation sans espoir. Carlyle, le frère spirituel -d'Emerson, qui en ce siècle nous avertit à l'autre extrémité de la -vallée, fait passer comme des éclairs, les seuls moments héroïques de -notre être, sur le fond d'ombre et d'orage d'un inconnu sans cesse -monstrueux. Il nous mène comme un troupeau affolé par les tempêtes vers -les pâturages ignorés et sulfureux. Il nous pousse au plus profond des -ténèbres qu'il a découvertes avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile -intermittente et violente des héros et nous y abandonne, avec un mauvais -rire, aux vastes représailles des mystères. - -Mais en même temps, voici Emerson, le bon pasteur matinal des prés pâles -et verts d'un optimisme nouveau, naturel et plausible. Il ne nous -conduit pas du côté des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de l'humble -clos familier, parce que le glacier, la mer, les neiges éternelles, le -palais, l'étable, le poële éteint du pauvre et le lit du malade, tout -est situé sous le même ciel, purifié par les mêmes astres et soumis aux -mêmes puissances infinies. - -Il est venu pour plusieurs au moment où il fallait venir et à l'instant -où ils avaient mortellement besoin d'explications nouvelles. Les heures -héroïques sont moins apparentes, celles de l'abnégation ne sont pas -encore revenues; il ne nous reste plus que la vie quotidienne, et -cependant nous ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a donné un sens -presque acceptable à cette vie qui n'avait plus ses horizons -traditionnels, et peut-être a-t-il pu nous montrer qu'elle est assez -étrange, assez profonde et assez grande pour n'avoir besoin d'autre but -qu'elle-même. Il n'en sait pas plus que les autres; mais il affirme avec -plus de courage, et il a confiance dans le mystère. Il faut vivre, vous -tous qui traversez des jours et des années, sans actions, sans pensées, -sans lumière, parce que votre vie, malgré tout, est incompréhensible et -divine. Il faut vivre parce que nul n'a le droit de se soustraire aux -événements spirituels des semaines banales. Il faut vivre parce qu'il -n'y a pas d'heures sans miracles intimes et sans significations -ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a pas un acte, pas un mot, pas -un geste qui échappe à des revendications inexplicables en un monde «où -il y a beaucoup de choses à faire, et peu de choses à savoir.» - -Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action de Régulus ou de Léonidas -n'a aucune importance lorsque je la compare à un moment de l'existence -secrète de mon âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait ou ne pas le -faire, ces choses ne l'atteignent pas; et l'âme de Régulus, lorsqu'il -s'en retournait à Carthage, était probablement aussi distraite et aussi -indifférente que celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine. Elle est -trop loin de toutes nos actions; elle est trop loin de toutes nos -pensées. Elle vit seule, au fond de nous, une vie qu'elle ne dit pas; et -des hauteurs où elle règne, la variété des existences ne se distingue -plus. Nous marchons accablés sous le poids de notre âme et il n'y a pas -de proportion entre elle et nous. Elle ne songe peut-être jamais à ce -que nous faisons et cela se lit sur notre visage. Si l'on pouvait -demander à une intelligence d'un autre monde quelle est l'expression -synthétique de la face des hommes, elle répondrait, sans doute, après -les avoir vus dans leurs joies, dans leurs douleurs et dans leurs -inquiétudes: _Ils ont l'air de songer à autre chose._ Soyez grand, soyez -sage et éloquent; l'âme du pauvre qui tend la main au coin du pont ne -sera pas jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être son silence. Le -héros a besoin de l'approbation de l'homme ordinaire, mais l'homme -ordinaire ne demande pas l'approbation du héros et il poursuit sa vie -sans inquiétude, comme celui qui a tous ses trésors en lieu sûr. -«Lorsque parle Socrate, dit Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent -aucune honte de leur silence. Eux aussi ils sont grands. Et Socrate s'en -réfère à eux et les aime tandis qu'il parle, parce que tout homme -renferme et est la vérité même qu'articule un homme éloquent. Mais en -l'homme éloquent, à cause de cela même qu'il peut l'articuler, il semble -que cette vérité réside déjà moins; et c'est pourquoi il se tourne vers -ces silencieux admirables, avec une déférence et un respect plus -grands.» - -L'homme est avide d'explications. Il faut qu'on lui montre sa vie. Il se -réjouit lorsqu'il trouve quelque part l'interprétation exacte d'un petit -geste qu'il a fait il y a vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit -geste; il y a la plupart des attitudes de notre âme quotidienne. Vous -n'y trouverez pas le caractère éternel de la pensée de Marc-Aurèle. Mais -Marc-Aurèle c'est la pensée par excellence. D'ailleurs, qui de nous mène -la vie de Marc-Aurèle? Ici, c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas -arbitrairement agrandi; seulement, il est plus près de nous que -d'habitude. C'est Jean qui taille ses arbres; c'est Pierre qui bâtit sa -maison, c'est vous qui me parlez de la moisson, c'est moi qui vous donne -la main; mais nous sommes mis au point où nous touchons aux dieux et -nous sommes étonnés de ce que nous faisons. Nous ne savions pas que -toutes les puissances de l'âme étaient présentes, nous ne savions pas -que toutes les lois de l'univers attendaient autour de nous; et nous -nous retournons, et nous nous regardons sans rien dire comme des gens -qui ont vu un miracle. - -Emerson est venu affirmer avec simplicité cette grandeur égale et -secrète de notre vie. Il nous a entourés de silence et d'admiration. Il -a mis un trait de lumière sous les pas de l'artisan qui sort de -l'atelier. Il nous a montré toutes les forces du ciel et de la terre, -occupées à soutenir le seuil sur lequel deux voisins parlent de l'eau -qui tombe ou du vent qui s'élève, et au dessus de deux passants qui -s'abordent, il nous fait voir le visage d'un Dieu qui sourit au visage -d'un Dieu. Il est plus près que nul autre de notre vie habituelle. Il -est l'avertisseur le plus attentif, le plus assidu, le plus probe, le -plus méticuleux, le plus humain peut-être. Il est le sage des jours -ordinaires, et les jours ordinaires sont en somme la substance de notre -être. Plus d'une année s'écoule sans passions, sans vertus, sans -miracles. Apprenez-nous à vénérer les petites heures de la vie. Si j'ai -pu agir ce matin, selon l'esprit de Marc-Aurèle, ne venez pas souligner -mes actions, car je sais, moi aussi, qu'il est arrivé quelque chose. -Mais si je crois avoir perdu ma journée en misérables entreprises; et si -vous pouvez me prouver que j'ai vécu cependant aussi profondément qu'un -héros, et que mon âme n'a pas perdu ses droits; vous aurez fait plus que -si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui mon ennemi, car vous avez -augmenté en moi, la somme, la grandeur et le désir de la vie; et demain, -peut-être, je saurai vivre avec respect. - - - - -VIII - -NOVALIS[1] - - [1] Fragment de la préface à la traduction des _Disciples à Saïs_. - - -«Les hommes marchent par des chemins divers; qui les suit et les compare -verra naître d'étranges figures», dit notre auteur. J'ai choisi trois de -ces hommes dont les routes nous mènent sur trois cimes différentes. J'ai -vu miroiter à l'horizon des oeuvres de Ruysbroeck les pics les plus -bleuâtres de l'âme, tandis qu'en celles d'Emerson les sommets plus -humbles du coeur humain s'arrondissaient irrégulièrement. Ici, nous nous -trouvons sur les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau; mais -il y a des retraites pleines d'une ombre délicieuse entre les inégalités -verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère y est d'un inaltérable -cristal. - -Il est admirable de voir combien les voies de l'âme humaine divergent -vers l'inaccessible. Il faut suivre un moment les traces des trois âmes -que je viens de nommer. Elles sont allées, chacune de son côté, bien au -delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire, et chacune d'elles a -rencontré des vérités qui ne se ressemblent pas et que nous devons -cependant accueillir comme des soeurs prodigues et retrouvées. Une -vérité cachée est ce qui nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves -inconscients et muets, et nous nous trouvons enchaînés tant qu'elle n'a -point paru. Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, qui sont les -antennes de l'âme humaine innombrablement une, la soupçonne un instant, -en tâtonnant dans les ténèbres, les derniers d'entre nous, par je ne -sais quel contre-coup subit et inexplicable, se sentent libérés de -quelque chose; une vérité nouvelle plus haute, plus pure et plus -mystérieuse prend la place de celle qui s'est vue découverte et qui fuit -sans retour, et l'âme de tous, sans que rien le trahisse au dehors, -inaugure une ère plus sereine et célèbre de profondes fêtes où nous ne -prenons qu'une part tardive et très lointaine. Et je crois que c'est de -la sorte qu'elle monte et s'en va vers un but qu'elle est seule à -connaître. - -Tout ce que l'on peut dire n'est rien en soi. Mettez dans un plateau de -la balance toutes les paroles des grands sages, et dans l'autre plateau -la sagesse inconsciente de cet enfant qui passe, et vous verrez que ce -que Platon, Marc-Aurèle, Schopenhauer et Pascal nous ont révélé ne -soulèvera pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience, car -l'enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle. -Et, cependant, si Marc-Aurèle n'avait pas écrit les douze livres de ses -Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne -serait pas la même. Il n'est peut-être pas possible de parler clairement -de ces choses, mais ceux qui savent s'interroger assez profondément et -vivre, ne fût-ce que le temps d'un éclair, selon leur être intégral, -sentent que cela est. Il se peut que l'on découvre un jour les raisons -pour lesquelles, si Platon, Swedenborg ou Plotin n'avaient pas existé, -l'âme du paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais entendu parler ne -serait pas ce qu'elle est infailliblement aujourd'hui. Mais quoi qu'il -en puisse être, aucune pensée ne se perdit jamais pour aucune âme, et -qui dira les parties de nous-mêmes qui ne vivent que grâce à des pensées -qui ne furent jamais exprimées? Notre conscience a plus d'un degré, et -les plus sages ne s'inquiètent que de notre conscience à peu près -inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine. Augmenter -cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir -inconnu et suprême des hommes. Il importe peu qu'ils l'ignorent, car ils -ignorent tout, et cependant ils agissent en leur âme aussi sagement que -les plus sages. Il est vrai que la plupart des hommes ne doivent vivre -un moment qu'à l'instant où ils meurent. En attendant, cette conscience -ne s'augmente qu'en augmentant l'inexplicable autour de nous. Nous -cherchons à connaître pour apprendre à ne pas connaître. Nous ne nous -grandissons qu'en grandissant les mystères qui nous accablent, et nous -sommes des esclaves qui ne peuvent entretenir en eux le désir de vivre -qu'à condition d'alourdir, sans se décourager jamais, le poids sans -pitié de leurs chaînes... - -L'histoire de ces chaînes merveilleuses est l'unique histoire de -nous-mêmes; car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous savons -n'est pas intéressant. Elle n'est pas longue jusqu'ici; elle tient en -quelques pages, et l'on dirait que les meilleurs ont eu peur d'y songer. -Combien peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités de la pensée humaine! -et dites-nous les noms de ceux qui y restèrent quelques heures... Plus -d'un nous l'a promise et quelques autres l'entreprirent un moment, mais -peu après ils perdaient tour à tour la force qu'il faut pour vivre ici, -ils retombaient du côté de la vie extérieure et dans les champs connus -de la raison humaine, «et tout flottait de nouveau, comme autrefois, -devant leurs yeux». - -En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger son âme et de -reconnaître sa petite voix d'enfant au milieu des clameurs inutiles qui -l'entourent. Et, cependant, que les autres efforts de l'esprit importent -peu quand on y songe, et comme notre vie ordinaire se passe loin de -nous! On dirait que là-bas n'apparaissent que nos semblables des heures -vides, distraites et stériles; mais, ici, c'est le seul point fixe de -notre être et le lieu même de la vie. Il faut s'y réfugier sans cesse. -Nous savons tout le reste avant qu'on nous l'ait dit; mais, ici, nous -apprenons bien plus que tout ce qu'on peut dire; et c'est au moment où -la phrase s'arrête et où les mots se cachent, que notre regard inquiété -rencontre tout à coup, à travers les années et les siècles, un autre -regard qui l'attendait patiemment sur le chemin de Dieu. Les paupières -clignent en même temps, les yeux se mouillent de la rosée douce et -terrible d'un mystère identique, et nous savons que nous ne sommes plus -seuls sur la route sans fin... - -Mais quels livres nous parlent de ce lieu de la vie? Les métaphysiques -vont à peine jusqu'aux frontières, et celles-ci dépassées, en vérité que -reste-t-il? Quelques mystiques qui semblent fous, parce qu'ils -représenteraient probablement la nature même de la pensée de l'homme, -s'il avait le loisir ou la force d'être un homme véritable. Parce que -nous aimons avant tout les maîtres de la raison ordinaire: Kant, -Spinoza, Schopenhauer et quelques autres, ce n'est pas un motif pour -repousser les maîtres d'une raison différente qui est une raison -fraternelle, elle aussi, et qui sera peut-être notre raison future. En -attendant, ils nous ont dit des choses qui nous étaient indispensables. -Ouvrez le plus profond des moralistes ou des psychologues ordinaires, il -vous parlera de l'amour, de la haine, de l'orgueil et des autres -passions de notre coeur; et ces choses peuvent nous plaire un instant, -comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et -invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de -l'orgueil. Nous possédons un _moi_ plus profond et plus inépuisable que -le _moi_ des passions ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de nous -dire ce que nous éprouvons lorsque notre maîtresse nous abandonne. Elle -s'en va aujourd'hui; nos yeux pleurent, mais notre âme ne pleure pas. Il -se peut qu'elle apprenne l'événement et qu'elle le transforme en -lumière, car tout ce qui tombe en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle -l'ignore; et dès lors à quoi sert d'en parler? Il faut laisser ces -petites choses à ceux qui ne sentent pas que la vie est profonde. Si -j'ai lu La Rochefoucauld ou Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie -acquis des pensées qui me fassent homme davantage et que les anges dont -il faut s'approcher jour et nuit me trouveront plus beau? Tout ce qui ne -va pas au-delà de la sagesse expérimentale et quotidienne ne nous -appartient pas et n'est pas digne de notre âme. Tout ce qu'on peut -apprendre sans angoisse nous diminue. Je sourirai péniblement si vous -parvenez à me prouver que je fus égoïste jusque dans le sacrifice de mon -bonheur et de ma vie; mais qu'est-ce que l'égoïsme au regard de tant -d'autres choses toutes-puissantes que je sens vivre en moi d'une vie -indicible? Ce n'est pas sur le seuil des passions que se trouvent les -lois pures de notre être. Il arrive un moment où les phénomènes de la -conscience habituelle, qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle -ou la conscience des relations du premier degré, ne nous profitent plus -et n'atteignent plus notre vie. J'accorde que cette conscience soit -souvent intéressante par quelque côté, et qu'il soit nécessaire d'en -connaître les plis. Mais c'est une plante de la surface, et ses racines -ont peur du grand feu central de notre être. Je puis commettre un crime -sans que le moindre souffle incline la plus petite flamme de ce feu; et, -d'un autre côté, un regard échangé, une pensée qui ne parvient pas à -éclore, une minute qui passe sans rien dire, peut l'agiter en -tourbillons terribles au fond de ses retraites et le faire déborder sur -ma vie. Notre âme ne juge pas comme nous; c'est une chose capricieuse et -cachée. Elle peut être atteinte par un souffle et ignorer une tempête. -Il faut chercher ce qui l'atteint; tout est là, car c'est là que nous -sommes. - -Ainsi, et pour en revenir à cette conscience ordinaire qui règne à de -grandes distances de notre âme, je sais plus d'un esprit que la -merveilleuse peinture de la jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne -plus. Elle est définitive dans les premiers cercles de l'homme. Elle -demeure admirable, pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir ni portes ni -fenêtres, sans quoi l'image tomberait en poussière au vent de tout -l'inconnu qui attend au dehors. Nous écoutons le dialogue du More et de -Desdémone comme une chose parfaite, mais sans pouvoir nous empêcher de -songer à des choses plus profondes. Que le guerrier d'Afrique soit -trompé ou non par la noble Vénitienne, il a une autre vie. Il doit se -passer dans son âme et autour de son être, au moment même de ses -soupçons les plus misérables et de ses colères les plus brutales, des -événements mille fois plus sublimes, que ses rugissements ne peuvent -point troubler, et à travers les agitations superficielles de la -jalousie se poursuit une existence inaltérable que le génie de l'homme -n'a montrée jusqu'ici qu'en passant. - -Est-ce de là que naît la tristesse qui monte des chefs-d'oeuvre? Les -poètes ne purent les écrire qu'à la condition de fermer leurs yeux aux -horizons terribles et d'imposer silence aux voix trop graves et trop -nombreuses de leur âme. S'ils ne l'avaient pas fait, ils eussent perdu -courage. Rien n'est plus triste et plus décevant qu'un chef-d'oeuvre, -parce que rien ne montre mieux l'impuissance de l'homme à prendre -conscience de sa grandeur et de sa dignité. Et si une voix ne nous -avertissait que les plus belles choses ne sont rien au regard de tout ce -que nous sommes, rien ne nous diminuerait davantage. - -«L'âme, dit Emerson, est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et -plus sage qu'aucune de ses oeuvres. Le grand poète nous fait sentir -notre propre valeur, et alors nous estimons moins ce qu'il a réalisé. La -meilleure chose qu'il nous apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a -fait. Shakespeare nous emporte en un si sublime courant d'intelligente -activité, qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à côté de laquelle la -sienne semble pauvre, et alors nous sentons que l'oeuvre sublime qu'il a -créée, et qu'à d'autres moments nous élevons à la hauteur d'une poésie -existant par elle-même, n'appartient pas plus profondément à la nature -réelle des choses que l'ombre fugitive du passant sur un rocher.» - -Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont -autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie -extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent un instant -de la vie intérieure et nous font espérer je ne sais quoi d'inattendu et -que nous attendons cependant avec tant d'impatience! jusqu'à ce que les -passions trop connues les recouvrent encore de leur neige... C'est en -ces moments-là que l'humanité s'est mise un instant en présence -d'elle-même, comme un homme en présence d'un ange. Or il importe qu'elle -se mette le plus souvent possible en présence d'elle-même pour savoir ce -qu'elle est. Si quelque être d'un autre monde descendait parmi nous et -nous demandait les fleurs suprêmes de notre âme et les titres de -noblesse de la terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns -apporteraient les philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai oublié -quel autre a répondu qu'il offrirait _Othello_, _le Roi Lear_ et -_Hamlet_. Eh bien, non, nous ne sommes pas cela! et je crois que notre -âme irait mourir de honte au fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore -pas que ses trésors visibles ne sont pas faits pour être ouverts aux -yeux des étrangers et ne contiennent que des pierreries fausses. Le plus -humble d'entre nous, aux instants solitaires où il sait ce qu'il faut -que l'on sache, se sent le droit de se faire représenter par autre chose -qu'un chef-d'oeuvre. Nous sommes des êtres invisibles. Nous n'aurions -rien à dire à l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, et nos plus -belles choses nous paraîtraient subitement pareilles à ces pauvres -reliques familiales qui nous semblaient si précieuses au fond de leur -tiroir et qui deviennent si misérables lorsqu'on les sort un instant de -leur ombre pour les montrer à quelque indifférent. Nous sommes des êtres -invisibles qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visiteur attentif s'en -irait sans se douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins qu'en ce -moment notre âme indulgente n'intervienne. Elle fuit si volontiers -devant les petites choses, et l'on a tant de peine à la retrouver dans -la vie, qu'on a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, elle est -toujours présente et jamais ne se trompe ni ne trompe une fois qu'elle -est mise en demeure. Elle montrerait à l'émissaire inattendu les mains -jointes de l'homme, ses yeux si pleins de songes qui n'ont même pas de -nom et ses lèvres qui ne peuvent rien dire; et peut-être que l'autre, -s'il est digne de comprendre, n'oserait plus interroger... - -Mais s'il lui fallait d'autres preuves, elle le mènerait parmi ceux dont -les oeuvres touchent presque au silence. Elle ouvrirait la porte des -domaines où quelques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans s'inquiéter des -petits gestes de son corps. Ils monteraient tous deux sur les hauts -plateaux solitaires où la conscience s'élève d'un degré et où tous ceux -qui ont l'inquiétude d'eux-mêmes rôdent attentivement autour de l'anneau -monstrueux qui relie le monde apparent à nos mondes supérieurs. Elle -irait avec lui aux limites de l'homme; car c'est à l'endroit où l'homme -semble sur le point de finir que probablement il commence; et ses -parties essentielles et inépuisables ne se trouvent que dans -l'invisible, où il faut qu'il se guette sans cesse. C'est sur ces -hauteurs seules qu'il y a des pensées que l'âme peut avouer et des idées -qui lui ressemblent et qui sont aussi impérieuses qu'elle-même. C'est là -que l'humanité a régné un instant, et ces pics faiblement éclairés sont -peut-être les seules lueurs qui signalent la terre dans les espaces -spirituels. Leurs reflets ont vraiment la couleur de notre âme. Nous -sentons que les passions de l'esprit et du coeur, aux yeux d'une -intelligence étrangère, ressembleraient à des querelles de clochers; -mais dans leurs oeuvres, les hommes dont je parle sont sortis du petit -village des passions, et ils ont dit des choses qui peuvent intéresser -ceux qui ne sont pas de la paroisse terrestre. Il ne faut pas que notre -humanité s'agite exclusivement au fond de soi comme un troupeau de -taupes. Il importe qu'elle vive comme si un jour elle devait rendre -compte de sa vie à des frères aînés. L'esprit replié sur lui-même n'est -qu'une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Il y a autre chose -que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il -est temps qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il ne s'agit pas de ce -qui se passe entre nous, mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus des -passions et de la raison. Si je n'offre à l'intelligence étrangère que -La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, elle me regardera -comme je regarde, au fond d'une ville morte, le bourgeois sans espoir -qui me parle de sa rue, de son mariage ou de son industrie. Quel ange -demandera à Titus pourquoi il n'a pas épousé Bérénice et pourquoi -Andromaque s'est promise à Pyrrhus? Que représente Bérénice, si je la -compare à ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante qui m'arrête ou la -prostituée qui me fait signe? Une parole mystique peut seule, par -moments, représenter un être humain; mais notre âme n'est pas dans ces -autres régions sans ombres et sans abîmes; et vous-mêmes, vous y -arrêtez-vous aux heures graves où la vie s'appesantit sur votre épaule? -L'homme n'est pas dans ces choses, et cependant ces choses sont -parfaites. Mais il faut n'en parler qu'entre soi, et il est convenable -de s'en taire si quelque visiteur frappe le soir à notre porte. Mais si -ce même visiteur me surprend au moment où mon âme cherche la clef de ses -trésors les plus proches dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un autre -côté, dans quelques-uns de ceux qui eurent l'inquiétude de la beauté -très pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant; et peut être que -lui-même y prendra quelque idée d'un être fraternel condamné au silence, -ou saura, tout au moins, que nous ne fûmes pas tous des habitants -satisfaits de la terre. - - - - -IX - -LE TRAGIQUE QUOTIDIEN - - -Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond -et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes -aventures. Il est facile de le sentir mais il n'est pas aisé de le -montrer parce que ce tragique essentiel n'est pas simplement matériel ou -psychologique. Il ne s'agit plus ici de la lutte déterminée d'un être -contre un être, de la lutte d'un désir contre un autre désir ou de -l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de -faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il -s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au -milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt de -faire entendre par dessus les dialogues ordinaires de la raison et des -sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être et de sa -destinée. Il s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et -douloureux d'un être qui s'approche ou s'éloigne de sa vérité, de sa -beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore de nous montrer et de nous -faire entendre mille choses analogues que les poètes tragiques nous ont -fait entrevoir en passant. Mais voici le point essentiel: ce qu'ils nous -ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on tenter de le montrer avant -le reste? Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous Macbeth, sous Hamlet -par exemple, le chant mystérieux de l'infini, le silence menaçant des -âmes ou des Dieux, l'éternité qui gronde à l'horizon, la destinée ou la -fatalité qu'on aperçoit intérieurement sans que l'on puisse dire à quels -signes on la reconnaît, ne pourrait-on par je ne sais quelle -interversion des rôles, les rapprocher de nous tandis qu'on éloignerait -les acteurs? Est-il donc hasardeux d'affirmer que le véritable tragique -de la vie, le tragique normal, profond et général, ne commence qu'au -moment où ce qu'on appelle les aventures, les douleurs et les dangers -sont passés? Le bonheur n'aurait-il pas le bras plus long que le malheur -et certaines de ses forces ne s'approcheraient-elles pas davantage de -l'âme humaine? Faut-il absolument hurler comme les Atrides pour qu'un -Dieu éternel se montre en notre vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous -l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas la tranquillité qui est -terrible lorsqu'on y réfléchit et que les astres la surveillent; et le -sens de la vie se développe-t-il dans le tumulte ou le silence? N'est-ce -pas quand on nous dit à la fin des histoires «Ils furent heureux» que la -grande inquiétude devrait faire son entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils -sont heureux? Est-ce que le bonheur ou un simple instant de repos ne -découvre pas des choses plus sérieuses et plus stables que l'agitation -des passions? N'est-ce pas alors que la marche du temps et bien d'autres -marches plus secrètes, deviennent enfin visibles et que les heures se -précipitent? Est-ce que tout ceci n'atteint pas des fibres plus -profondes que le coup de poignard des drames ordinaires? N'est-ce pas -quand un homme se croit à l'abri de la mort extérieure que l'étrange et -silencieuse tragédie de l'être et de l'immensité ouvre vraiment les -portes de son théâtre? Est-ce tandis que je fuis devant une épée nue que -mon existence atteint son point le plus intéressant? Est-ce toujours -dans un baiser qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas d'autres -moments où l'on entend des voix plus permanentes et plus pures? Votre -âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits d'orage? On dirait qu'on l'a -cru jusqu'ici. Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent que la -vie violente et la vie d'autrefois; et l'on peut affirmer que tout notre -théâtre est anachronique et que l'art dramatique retarde du même nombre -d'années que la sculpture. Il n'en est pas de même de la bonne peinture -et de la bonne musique, par exemple, qui ont su démêler et reproduire -les traits plus cachés, mais non moins graves et étonnants de la vie -d'aujourd'hui. Elles ont observé que cette vie n'avait perdu en surface -décorative que pour gagner en profondeur, en signification intime et en -gravité spirituelle. Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des -Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la -victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, et que le -vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais -hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une -maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor, -un visage ou des mains au repos; et ces simples images pourront ajouter -quelque chose à notre conscience de la vie; ce qui est un bien qu'il -n'est plus possible de perdre. - -Mais nos auteurs tragiques, de même que les peintres médiocres qui -s'attardent à la peinture d'histoire, placent tout l'intérêt de leurs -oeuvres dans la violence de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils -prétendent nous divertir au même genre d'actes qui réjouissaient des -barbares à qui les attentats, les meurtres et les trahisons qu'ils -représentent étaient habituels. Tandis que la plupart de nos vies se -passent loin du sang, des cris et des épées, et que les larmes des -hommes sont devenues silencieuses, invisibles et presque spirituelles... - -Lorsque je vais au théâtre, il me semble que je me retrouve quelques -heures au milieu de mes ancêtres, qui avaient de la vie une conception -simple, sèche et brutale, que je ne me rappelle presque plus et à -laquelle je ne puis plus prendre part. J'y vois un mari trompé qui tue -sa femme; une femme qui empoisonne son amant, un fils qui venge son -père, un père qui immole ses enfants, des enfants qui font mourir leur -père, des rois assassinés, des vierges violées, des bourgeois -emprisonnés, et tout le sublime traditionnel, mais, hélas! si -superficiel et si matériel, du sang, des larmes extérieures et de la -mort. Que peuvent me dire des êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui -n'ont pas le temps de vivre parce qu'il leur faut mettre à mort un rival -ou une maîtresse? - -J'étais venu dans l'espoir de voir quelque chose de la vie rattachée à -ses sources et à ses mystères par des liens que je n'ai l'occasion ni la -force d'apercevoir tous les jours. J'étais venu dans l'espoir -d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur et la gravité de mon humble -existence quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait montré je ne sais -quelle présence, quelle puissance ou quel dieu qui vit avec moi dans ma -chambre. J'attendais je ne sais quelles minutes supérieures que je vis -sans les connaître au milieu de mes plus misérables heures; et je n'ai -le plus souvent découvert qu'un homme qui m'a dit longuement pourquoi il -est jaloux, pourquoi il empoisonne ou pourquoi il se tue. - -J'admire Othello, mais il ne me paraît pas vivre de l'auguste vie -quotidienne d'un Hamlet, qui a le temps de vivre parce qu'il n'agit pas. -Othello est admirablement jaloux. Mais n'est-ce peut-être pas une -vieille erreur de penser que c'est aux moments où une telle passion et -d'autres d'une égale violence nous possèdent que nous vivons -véritablement? Il m'est arrivé de croire qu'un vieillard assis dans son -fauteuil, attendant simplement sous la lampe, écoutant sans le savoir -toutes les lois éternelles qui règnent autour de sa maison, interprétant -sans le comprendre ce qu'il y a dans le silence des portes et des -fenêtres et dans la petite voix de la lumière, subissant la présence de -son âme et de sa destinée, inclinant un peu la tête, sans se douter que -toutes les puissances de ce monde interviennent et veillent dans la -chambre comme des servantes attentives, ignorant que le soleil lui-même -soutient au-dessus de l'abîme la petite table sur laquelle il s'accoude, -et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une force de l'âme qui soient -indifférents au mouvement d'une paupière qui retombe ou d'une pensée qui -s'élève,--il m'est arrivé de croire que ce vieillard immobile vivait en -réalité d'une vie plus profonde, plus humaine et plus générale que -l'amant qui étrangle sa maîtresse, le capitaine qui remporte une -victoire ou «l'époux qui venge son honneur.» - -On me dira peut-être qu'une vie immobile ne serait guère visible, qu'il -faut bien l'animer de quelques mouvements et que ces mouvements variés -et acceptables ne se trouvent que dans le petit nombre de passions -employées jusqu'ici. Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique -soit impossible. Il me semble même qu'il existe. La plupart des -tragédies d'Eschyle sont des tragédies immobiles. Je ne parle pas de -_Prométhée_ et des _Suppliantes_ où rien n'arrive; mais toute la -tragédie des _Choéphores_, qui est cependant le plus terrible drame de -l'antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tombeau -d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair, de -l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes. -Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des -anciens: _Les Euménides_, _Antigone_, _Electre_, _OEdipe à Colone_. «Ils -ont admiré, dit Racine dans sa préface de _Bérénice_, ils ont admiré -l'_Ajax_ de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret -à cause de la fureur où il est tombé après le refus qu'on lui a fait des -armes d'Achille. Ils ont admiré le _Philoctète_, dont tout le sujet est -Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'_OEdipe_ même, -quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que -la plus simple tragédie de nos jours.» - -Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile? D'habitude, il n'y a -même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à -l'action matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent -néanmoins à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne -laisser subsister d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de -l'homme dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus chez les barbares, et -l'homme ne s'agite plus au milieu de passions élémentaires qui ne sont -pas les seules choses intéressantes qu'il y ait en lui. On a le temps de -le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un moment exceptionnel et violent -de l'existence, mais de l'existence elle-même. Il est mille et mille -lois plus puissantes et plus vénérables que les lois des passions; mais -ces lois lentes, discrètes et silencieuses, comme tout ce qui est doué -d'une force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne s'entendent que dans le -demi-jour et le recueillement des heures tranquilles de la vie. - -Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent demander à Philoctète les armes -d'Hercule, leur action en elle-même est aussi simple et aussi -indifférente que celle d'un homme de nos jours qui entre dans une maison -pour y visiter un malade, d'un voyageur qui frappe à la porte d'une -auberge ou d'une mère qui attend au coin du feu le retour de son enfant. -Sophocle marque en passant d'un trait rapide le caractère de ses héros. -Mais ne peut-on pas affirmer que l'intérêt principal de la tragédie ne -se trouve pas dans la lutte qu'on y voit entre l'habileté et la loyauté, -entre le désir de la patrie, la rancune et l'entêtement de l'orgueil? Il -y a autre chose; et c'est l'existence supérieure de l'homme qu'il s'agit -de faire voir. Le poète ajoute à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui -est le secret des poètes, et tout à coup elle apparaît dans sa -prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans -ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un -chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne -semble contenir que de l'eau claire: et aussitôt un monde de cristaux -s'élève jusqu'aux bords et nous révèle ce qu'il y avait en suspens dans -ce vase, où nos yeux incomplets n'avaient rien aperçu. Ainsi dans -Philoctète, il semble que la petite psychologie des trois personnages -principaux ne forme que les parois du vase qui contient l'eau claire, -qui est la vie ordinaire dans laquelle le poète va laisser tomber les -gouttes révélatrices de son génie... - -Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se -trouvent la beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies. -Est-ce seulement dans les paroles qui accompagnent et expliquent les -actes qu'elles se trouvent? Non; il faut qu'il y ait autre chose que le -dialogue extérieurement nécessaire. Il n'y a guère que les paroles qui -semblent d'abord inutiles qui comptent dans une oeuvre. C'est en elles -que se trouve son âme. A côté du dialogue indispensable il y a presque -toujours un autre dialogue qui semble superflu. Examinez attentivement -et vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément parce que -c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez aussi -que c'est la qualité et l'étendue de ce dialogue inutile qui détermine -la qualité et la portée ineffable de l'oeuvre. Il est certain que dans -les drames ordinaires le dialogue indispensable ne répond pas du tout à -la réalité; et ce qui fait la beauté mystérieuse des plus belles -tragédies, se trouve tout juste dans les paroles qui se disent à côté de -la vérité stricte et apparente. Elle se trouve dans les paroles qui sont -conformes à une vérité plus profonde et incomparablement plus voisine de -l'âme invisible qui soutient le poème. On peut même affirmer que le -poème se rapproche de la beauté et d'une vérité supérieure, dans la -mesure où il élimine les paroles qui expliquent les actes pour les -remplacer par des paroles qui expliquent non pas ce qu'on appelle un -«état d'âme» mais je ne sais quels efforts insaisissables et incessants -des âmes vers leur beauté et vers leur vérité. C'est dans cette mesure -aussi qu'il se rapproche de la vie véritable. Il arrive à tout homme -dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer par des paroles une situation -très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce -même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe -le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas -ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement? Ce que je dis -compte souvent pour peu de chose; mais ma présence, l'attitude de mon -âme, mon avenir et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce qui est mort en -moi, une pensée secrète, les astres qui m'approuvent, ma destinée, mille -et mille mystères qui m'environnent, et vous entourent, voilà ce qui -vous parle en ce moment tragique et voilà ce qui me répond. Sous chacun -de mes mots et sous chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est ceci -surtout que nous voyons, et c'est ceci surtout que nous entendons malgré -nous. Si vous êtes venu, vous «l'époux outragé» «l'amant trompé» «la -femme abandonnée» dans le dessein de me tuer; ce ne sont pas mes -supplications les plus éloquentes qui pourront arrêter votre bras. Mais -il se peut que vous rencontriez alors l'une de ces forces inattendues et -que mon âme qui sait qu'elles veillent autour de moi, vous dise un mot -secret qui vous désarme. Voilà les sphères où les aventures se décident, -voilà le dialogue dont il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est cet -écho qu'on entend en effet,--extrêmement affaibli et variable il est -vrai,--dans quelques-unes des grandes oeuvres dont je parlais tantôt. -Mais ne pourrait-on pas tenter de se rapprocher davantage de ces sphères -où tout se passe «en réalité?» - -Il semble qu'on veuille le tenter. Il y a quelque temps, à propos du -drame d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement ce dialogue «du second -degré», à propos de _Solness le Constructeur_, j'essayais plus -maladroitement encore de percer ces secrets. Pourtant, ce sont des -traces analogues de la main du même aveugle sur le même mur et qui se -dirigent aussi vers les mêmes lueurs. Dans _Solness_, disais-je, -qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie pour qu'elle nous apparaisse si -étrange, si profonde et si inquiétante sous sa puérilité extérieure? Il -n'est pas facile de le découvrir et le vieux maître garde plus d'un -secret. Il semble même que ce qu'il a voulu dire ne soit que peu de -chose au regard de ce qu'il lui a _fallu_ dire. Il a donné la liberté à -certaines puissances de l'âme qui n'avaient jamais été libres et -peut-être a-t-il été possédé par elles. «Voyez-vous, Hilde, s'exclame -Solness, voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi. -C'est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il -_faut_ s'y prêter. Qu'on le veuille ou non, _il le faut_.» - -Il y a de la sorcellerie en eux comme en nous tous. Hilde et Solness -sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre un instant dans -l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont découverte en -eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante. Hilde et Solness sont -deux âmes qui ont entrevu leur situation dans la vie véritable. Il y a -plus d'une manière de connaître un homme. Je prends, par exemple, deux -ou trois êtres que je vois à peu près tous les jours. Il est probable -que longtemps je ne les distinguerai que par leurs gestes, leurs -habitudes extérieures, ou intérieures, leur manière de sentir, d'agir et -de penser. Mais, en toute amitié un peu longue, il arrive un moment -mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation exacte de -notre ami par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et l'attitude de la -destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il nous appartient -véritablement. Nous avons vu une fois pour toutes de quelle façon les -événements se conduiront à son égard. Nous savons que celui-ci aura beau -se retirer au fond de ses demeures et se tenir aussi immobile que -possible dans la crainte d'agiter quelque chose dans les grands -réservoirs de l'avenir, sa prudence ne servira de rien, et les -événements innombrables qui lui sont destinés le découvriront en quelque -endroit qu'il se cache et frapperont successivement à sa porte. Et d'un -autre côté, nous n'ignorons pas que celui-là sortira inutilement à la -recherche de toutes les aventures. Il s'en reviendra toujours les mains -vides. Une science infaillible semble née sans raison dans notre âme le -jour où nos yeux se sont ouverts de la sorte, et nous sommes sûrs que -tel événement qui paraît être cependant à portée de la main de tel homme -ne pourra pas lui arriver. - -De cet instant, une partie spéciale de l'âme règne sur l'amitié des -êtres les plus inintelligents et les plus obscurs même. Il y a une sorte -de transposition de la vie. Et lorsque nous rencontrerons par hasard -l'un de ceux que nous connaissons ainsi, tout en nous entretenant de la -neige qui tombe ou des femmes qui passent, il y a en chacun de nous une -petite chose qui se salue, s'examine, s'interroge à notre insu, -s'intéresse à des conjonctures et parle d'événements qu'il ne nous est -pas possible de comprendre... - -Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent dans cet état et s'aperçoivent -de cette façon. Leurs propos ne ressemblent à rien de ce que nous avons -entendu jusqu'ici, parce que le poète a tenté de mêler dans une même -expression le dialogue intérieur et extérieur. Il règne dans ce drame -somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s'y -dit cache et découvre à la fois les sources d'une vie inconnue. Et, si -nous sommes étonnés par moments, il ne faut pas perdre de vue que notre -âme est souvent, à nos pauvres yeux, une puissance très folle, et qu'il -y a en l'homme bien des régions plus fécondes, plus profondes et plus -intéressantes que celles de la raison ou de l'intelligence... - - - - -X - -L'ÉTOILE - - -On pourrait dire que de siècle en siècle, un poète tragique «a parcouru, -la torche de la poésie à la main, les labyrinthes du destin.» Ils ont -fixé de cette façon, chacun selon les forces de son heure, l'âme des -annales humaines; et ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est en -eux seuls que l'on peut suivre les variations sans nombre de la grande -puissance immuable. Et il est intéressant de les suivre; car le plus pur -de l'âme des peuples se trouve peut-être au fond de l'idée qu'ils se -sont faite de cette puissance. Elle ne mourut jamais entièrement mais il -y a des moments où elle s'agite à peine et dans ces moments-là, on -remarque que la vie n'est ni très forte ni très profonde. Elle ne fut -adorée qu'une seule fois sans partage. Elle était alors pour les dieux -mêmes, un épouvantable mystère. Il est assez étrange de constater que -l'époque où la divinité sans visage parut la plus terrible et la plus -incompréhensible, fut l'époque la plus belle de l'humanité; et que ce -fut le plus heureux des peuples qui se représenta le destin sous -l'aspect le plus redoutable. - -Il semble qu'il y ait une force secrète en cette idée; ou que cette idée -soit le signe d'une force. Est-ce que l'homme grandit dans la mesure où -il reconnaît la grandeur de l'inconnu qui le domine; ou est-ce l'inconnu -qui grandit en proportion de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait que -l'idée du destin se réveille. Peut-être n'est-il pas inutile d'aller à -sa recherche. Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche du destin, -n'est-ce pas aller à la recherche des tristesses humaines? Il n'y a pas -de destin de la joie; il n'y a pas d'étoile heureuse. Celle qu'on -appelle ainsi est une étoile qui patiente. Il importe d'ailleurs que -nous sortions parfois à la recherche de nos tristesses, afin de les -connaître et de les admirer, alors même que la grande masse informe de -notre destinée ne serait pas au bout. - -C'est la manière la plus efficace de sortir à la recherche de soi-même; -car on peut dire que nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et -nos mélancolies. A mesure que nous avançons, elles deviennent plus -profondes, plus nobles et plus belles, et Marc-Aurèle est le plus -admirable des hommes, parce que mieux qu'un autre il a compris ce que -notre âme a mis dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit avoir au -fond de nous. Il en est de même des tristesses de l'humanité. Elles -suivent une route qui ressemble à celle de nos tristesses; mais elle est -plus longue et plus sûre et doit mener à des patries que les derniers -venus connaîtront seuls. Elle part aussi de la douleur physique; elle -vient de passer par la crainte des dieux et s'arrête aujourd'hui autour -d'un nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre nous n'ont pas encore -sondé les profondeurs. - -Chaque siècle aime une autre douleur; parce que chaque siècle voit un -autre destin. Il est certain que nous ne nous intéressons plus comme -autrefois aux catastrophes des passions; et les plus tragiques -chefs-d'oeuvre du passé sont d'une qualité de tristesse inférieure à -celle de nos tristesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent plus -qu'indirectement et par ce que nos réflexions et la noblesse nouvelle -que la douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, ajoutent aux simples -accidents de la haine ou de l'amour qu'ils reproduisent devant nous. - -Il semble, par moments, que nous soyons au bord d'un pessimisme nouveau, -mystérieux et peut-être très pur. Les sages les plus terribles, -Schopenhauer, Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et le bon optimiste -Emerson, lui aussi, (car rien n'est plus décourageant qu'un optimiste -volontaire) ont passé sans expliquer notre mélancolie. Nous sentons -qu'il y a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé de nous dire bien -d'autres raisons plus profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La tristesse -de l'homme, qui depuis leur venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir -encore infiniment, jusqu'à ce qu'un être de génie profère enfin le -dernier mot de la douleur qui nous purifiera peut-être entièrement... - -En attendant, nous sommes entre les mains de puissances étranges, et -nous sommes sur le point de soupçonner leurs intentions. Au temps des -grands tragiques de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, de Racine -et de ceux qui les suivent, on croit que les malheurs viennent tous des -passions diverses de notre coeur. La catastrophe ne flotte pas entre -deux mondes: elle vient d'ici pour aller là; et l'on sait d'où elle -sort. L'homme est toujours le maître. Au temps des Grecs il l'était -beaucoup moins, et la fatalité régnait sur les hauteurs. Mais elle était -inaccessible et nul n'osait l'interroger. Aujourd'hui, c'est elle qu'on -interpelle, et c'est peut-être là le grand signe qui marque le théâtre -nouveau. On ne s'arrête plus aux effets du malheur, mais au malheur -lui-même, et l'on veut savoir son essence et ses lois. Ce qui était la -préoccupation inconsciente des premiers tragiques et ce qui formait -l'ombre solennelle qui entourait à leur insu les gestes secs et violents -de la mort extérieure, la nature même du malheur, est devenue le point -central des drames les plus récents et le foyer aux lueurs équivoques -autour duquel tournent les âmes des hommes et des femmes. Et l'on a fait -un pas du côté du mystère pour regarder en face les terreurs de la vie. - -Il serait intéressant de rechercher sous quel angle nos derniers -tragiques semblent envisager le malheur, qui est le fond de tous les -poèmes dramatiques. Ils le voient de plus près que les Grecs et le -pénètrent davantage dans les ténèbres fécondes de son cercle intérieur. -C'est peut-être une divinité identique. Mais ils l'ignorent plus -intimement. D'où vient-il, où va-t-il et pourquoi descend-il? Les Grecs -le demandaient à peine. Est-il inscrit en nous ou naît-il en même temps -que nous-mêmes? Est-ce celui qui s'avance à notre rencontre ou bien -est-il appelé par des voix que nous nourrissons tout au fond de notre -être et qui sont de connivence avec lui? Il faudrait pouvoir observer -des cimes d'un autre monde les allures d'un homme auquel doit arriver -quelque grande douleur; et quel homme ne travaille sans le savoir à -forger la douleur qui sera le pivot de sa vie? - -Les paysans écossais ont un mot qui pourrait s'appliquer à toutes les -existences. Dans leurs légendes ils appellent _Fey_ l'état d'un homme -qu'une sorte d'irrésistible impulsion intérieure entraîne, malgré tous -ses efforts, malgré tous les conseils et les secours, vers une -inévitable catastrophe. C'est ainsi que Jacques Ier, le Jacques de -Catherine Douglas, était _Fey_ en allant, malgré les présages terribles -de la terre, de l'enfer et du ciel, passer les fêtes de Noël dans le -sombre château de Perth, où l'attendait son assassin, le traître Robert -Graeme. Qui de nous, s'il se rappelle les circonstances du malheur le -plus décisif de sa vie, ne s'est senti possédé de la sorte? Il est bien -entendu que je ne parle ici que de malheurs actifs, de ceux qu'il eût -été possible d'éviter; car il est des malheurs passifs, comme la mort -d'un être adoré, qui nous rencontrent simplement et sur lesquels nos -mouvements ne sauraient avoir aucune influence. Souvenez-vous du jour -fatal de votre vie. Qui de nous n'a été prévenu; et bien qu'il nous -semble aujourd'hui que toute la destinée eût pu être changée par un pas -qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on n'aurait pas ouverte, une -main qu'on n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté vainement sans -force et sans espoir sur la crête des parois de l'abîme, contre une -force invisible et qui paraissait sans puissance? - -Le souffle de cette porte que j'ai ouverte, un soir, devait éteindre à -jamais mon bonheur, comme il aurait éteint une lampe débile; et -maintenant, lorsque j'y songe, je ne puis pas me dire que je ne savais -pas... Et cependant, rien d'important ne m'avait amené sur le seuil. Je -pouvais m'en aller en haussant les épaules, aucune raison humaine ne -pouvait me forcer à frapper au vantail... Aucune raison humaine; rien -que la destinée... - - * * * * * - -Cela ressemble encore à la fatalité d'OEdipe, et pourtant c'est déjà -autre chose. On pourrait dire que c'est cette fatalité aperçue _ab -intra_. Il y a des puissances mystérieuses qui règnent en nous-mêmes et -qui semblent d'accord avec les aventures. Nous portons tous des ennemies -dans notre âme. Elles savent ce qu'elles font et ce qu'elles nous font -faire; et lorsqu'elles nous conduisent à l'événement, elles nous -préviennent à demi-mots, trop peu pour nous arrêter sur la route, mais -assez pour nous faire regretter, lorsqu'il sera trop tard, de n'avoir -pas écouté plus attentivement leurs conseils indécis et moqueurs. Où -veulent-elles en venir, ces puissances qui désirent notre perte comme si -elles étaient indépendantes et ne périssaient pas avec nous, encore -qu'elles ne vivent qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement tous les -complices de l'univers qui se nourrissent de notre sang? - -L'homme pour qui a sonné l'heure malheureuse est pris dans un tourbillon -que l'on n'aperçoit pas, et depuis des années ces puissances combinent -les innombrables incidents qui doivent l'amener à la minute nécessaire, -au point précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous tous vos -efforts et vos pressentiments. Rappelez-vous les secours inutiles. -Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances apitoyées qui ont tenté de -vous barrer la route et que vous avez repoussées comme des mendiantes -importunes. C'étaient, pourtant, de pauvres soeurs timides qui voulaient -vous sauver et qui se sont éloignées sans rien dire; trop faibles et -trop petites pour lutter contre les choses décidées, Dieu sait où... - -Le malheur est à peine accompli que nous avons la sensation étrange -d'avoir obéi à une loi éternelle; et je ne sais quel soulagement -mystérieux, au sein des plus grandes douleurs, nous récompense de notre -obéissance. Nous ne nous appartenons jamais plus intimement qu'au -lendemain d'une catastrophe irréparable. Il semble alors que nous nous -soyons retrouvés et que nous ayons reconquis une partie inconnue et -nécessaire de notre être. Il se fait un apaisement singulier. Depuis des -jours, et presque à notre insu, tandis que nous pouvions sourire aux -visages et aux fleurs, les forces rebelles de notre âme luttaient -terriblement sur le bord de l'abîme, et maintenant que nous sommes au -fond, tout respire librement. - -Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune de nos âmes; et nous voyons -parfois, mais sans y prendre garde, car nous n'ouvrons les yeux qu'aux -choses sans importance, l'ombre de ces combats où notre volonté ne peut -intervenir. Si je suis avec des amis, il se peut qu'au milieu des -paroles et des éclats de rire, une chose qui n'est pas de ce monde -ordinaire passe soudain sur la face de l'un d'eux. Un silence sans motif -régnera tout à coup: et tous regarderont, sans le savoir, l'espace d'un -instant, avec les yeux de l'âme. Après quoi, les sourires et les mots, -qui avaient disparu comme les grenouilles effrayées d'un grand lac, -remonteront, plus violents, à la surface. Mais l'invisible, ici comme en -tout lieu, a perçu son tribut. Quelque chose a compris qu'une lutte -était finie, qu'une étoile se levait ou tombait et qu'une destinée -venait de se fixer... - -Elle était peut-être fixée; et qui sait si la lutte n'est pas un -simulacre? Si je pousse aujourd'hui la porte de la maison où je dois -rencontrer les premiers sourires d'une tristesse qui ne finira plus, je -fais ces choses depuis plus longtemps qu'on ne croit. A quoi sert-il de -cultiver un moi sur lequel nous n'avons presque aucune influence? C'est -notre étoile qu'il nous faut observer. Elle est bonne ou mauvaise; elle -est pâle ou puissante; et toutes les forces de la mer n'y pourraient -rien changer. Quelques-uns qui peuvent avoir confiance en elle jouent -avec elle comme avec une boule de verre. Ils la lancent et la risquent -où ils veulent; elle reviendra toujours, fidèle, dans leurs mains. Ils -savent bien qu'elle ne peut se briser. Mais il en est tant d'autres qui -ne peuvent lever un regard vers la leur sans qu'elle se détache du -firmament et qu'elle tombe en poussière à leurs pieds... - -Mais il est dangereux de parler de l'étoile. Il est même dangereux d'y -songer; car souvent c'est le signe qu'elle est sur le point de -s'éteindre... - -Nous nous trouvons ici dans les abîmes de la nuit et nous y attendons ce -qui doit arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, nous sommes à mille -lieues au-dessus d'elle, et dans une région où la volonté même est le -fruit le plus mûr du destin. Il ne faut pas s'en plaindre; nous savons -déjà quelque chose, et nous avons découvert quelques-unes des habitudes -du hasard. Nous attendons comme l'oiseleur qui observe les moeurs des -oiseaux migratoires et quand un événement est signalé à l'horizon, nous -n'ignorons pas qu'il n'y restera pas solitaire et que ses frères vont -s'abattre par bandes au même endroit. Nous avons appris vaguement qu'ils -semblent attirés par certaines pensées et par certaines âmes et qu'il y -a des êtres qui détournent leur vol, comme il y en a d'autres qui les -font accourir des quatre coins du monde. - -Nous savons surtout que certaines idées sont extrêmement dangereuses, -qu'il suffit de se croire un instant à l'abri pour appeler la foudre, et -que le bonheur forme un vide dans lequel ne tardent pas à se précipiter -les larmes. Au bout de quelque temps, nous discernons aussi leurs -préférences. Nous remarquons bientôt que si nous faisons quelques pas -sur la route de la vie, à côté de l'un de nos frères, les habitudes du -hasard ne seront plus les mêmes; tandis qu'avec cet autre, des -événements d'une nature invariable viendront régulièrement à la -rencontre de notre existence. Nous éprouvons qu'il y a des êtres qui -protègent dans l'inconnu; et d'autres qui y mettent en péril, qu'il y en -a qui endorment et d'autres qui réveillent l'avenir. Nous soupçonnons -encore que les choses naissent faibles d'abord, puisent en nous leur -force, et qu'en toute aventure il y a une brève minute où notre instinct -nous avertit que nous sommes encore les maîtres du destin. Enfin, -quelques-uns osent nous affirmer qu'on peut apprendre à être heureux, -qu'à mesure que nous devenons meilleurs nous rencontrons des hommes qui -s'améliorent, qu'un être qui est bon attire irrésistiblement des -événements aussi bons que lui-même, et qu'en une âme belle, le hasard le -plus triste se transforme en beauté... - -Qui donc n'a éprouvé que la bonté fait signe à la bonté, et que ce sont -toujours les mêmes pour qui l'on se dévoue et les mêmes qu'on trahit? Si -la même douleur frappe à deux portes qui se touchent, agira-t-elle de -façon identique dans la maison du juste et dans celle de l'injuste; et -si vous êtes pur, vos malheurs ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas -dominer l'avenir que d'avoir su transformer le passé en quelques -sourires un peu tristes? Et ne semble-t-il pas que dans l'inévitable -même nous puissions retarder quelque chose? Est-ce que de grands hasards -ne dorment pas, qu'un mouvement trop brusque réveille à l'horizon, et ce -malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des pensées en fête n'avaient -fait trop de bruit dans votre âme ce matin? Est-ce là tout ce que notre -sagesse a pu glaner dans ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il y a -dans ces régions des vérités plus fermes? En attendant, il faut savoir -sourire, il faut savoir pleurer dans le silence d'une bonté très humble. -Au dessus de ces choses s'élève peu à peu la face inachevée du destin -d'aujourd'hui. Une petite partie du voile qui la couvrait jadis a été -écartée, et dans la partie découverte, nous avons reconnu, non sans -inquiétude, d'un côté, _la puissance de ceux qui ne vivent pas encore_, -et de l'autre côté, _la puissance des morts_. Au fond, il n'y a là qu'un -éloignement nouveau du mystère. Nous avons agrandi la main de glace du -destin; et voici que les mains de nos fils qui ne sont pas encore nés se -joignent dans son ombre aux mains de nos ancêtres. Il y avait un acte -que nous croyions l'asile de toutes nos libertés, et l'amour demeurait -le suprême refuge de tous ceux qui sentaient trop durement les chaînes -de la vie. Ici du moins, nous disions-nous, et dans l'isolement de ce -temple secret personne n'entre avec nous. Ici, nous pouvons respirer un -instant; ici, notre âme règne enfin et elle a choisi librement dans ce -qui est le centre de la liberté même. Mais maintenant, on est venu nous -dire, que ce n'est pas pour notre propre compte que nous aimons. On est -venu nous dire que dans le temple même de l'amour nous obéissons aux -ordres invariables d'une foule invisible. On est venu nous dire que nous -sommes à mille siècles de nous-mêmes, quand nous choisissons notre -amante et que le premier baiser du fiancé n'est que le sceau que des -milliers de mains qui demandent à naître, imposent sur la bouche de la -mère qu'ils désirent. Et d'un autre côté nous savons que les morts ne -meurent pas. Nous savons à présent que ce n'est plus autour de nos -églises, mais dans toutes nos maisons, dans toutes nos habitudes qu'ils -se trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une pensée, un péché, une larme -ou un atome de la conscience acquise qui se perde dans les profondeurs -de la terre; et qu'au plus insignifiant de nos actes, nos ancêtres se -lèvent, non pas dans leurs tombeaux où ils ne bougent plus, mais au fond -de nous-mêmes où ils vivent toujours... - -Nous sommes menés ainsi par le passé et l'avenir. Et le présent qui est -notre substance tombe au fond de la mer comme une petite île que rongent -sans répit deux océans irréconciliables. Hérédité, volonté, destinée, -tout se mêle bruyamment dans notre âme; mais malgré tout et au-dessus de -tout c'est l'étoile silencieuse qui règne. On met des étiquettes -provisoires sur les vases monstrueux qui contiennent l'invisible; et les -mots ne disent presque rien de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le -destin lui-même n'est qu'un rayon perdu de cette étoile dans la nuit -mystérieuse. Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux encore. -«Nous appelons destin tout ce qui nous limite», a dit un des grands -sages de ce temps; et c'est pourquoi il nous faut savoir gré à tous ceux -qui tâtonnent en tremblant du côté des frontières. «Si nous sommes -brutaux et barbares, ajoute-t-il, la fatalité prend une forme brutale et -barbare. Quand nous nous raffinons, nos échecs se raffinent aussi. Si -nous nous élevons à une culture spirituelle, l'antagonisme prend une -forme spirituelle.» Il est peut-être vrai que notre âme, à mesure -qu'elle s'élève, purifie le destin; bien qu'il soit vrai aussi que les -mêmes tristesses nous menacent, qui menacent les sauvages. Mais nous en -avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas; et l'esprit ne s'élève que -pour en découvrir d'autres encore, à tous les horizons. «Nous appelons -destin tout ce qui nous limite.» Tâchons que le destin ne soit pas trop -étroit. Il est beau d'augmenter ses tristesses puisque c'est élargir sa -conscience qui est l'unique endroit où l'on se sente vivre. Et c'est -aussi le seul moyen de remplir son suprême devoir envers les autres -mondes; puisque c'est probablement à nous seuls qu'il incombe -d'augmenter la conscience de la Terre. - - - - -XI - -LA BONTÉ INVISIBLE - - -C'est une chose, me dit un soir ce sage que j'avais rencontré par hasard -au bord de l'océan qu'on entendait à peine, c'est une chose que l'on -n'aperçoit pas et sur laquelle personne n'a l'air de compter; et -cependant je crois que c'est l'une des forces qui conservent les êtres. -Les dieux dont nous sommes nés, se manifestent en nous de mille façons -diverses; mais cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée et dont nul -n'a parlé assez directement est peut-être le signe le plus pur de leur -vie éternelle. On ne sait d'où elle vient. Elle est là simplement qui -sourit sur le seuil de nos âmes; et ceux en qui elle sourit le plus -profondément ou le plus fréquemment, nous feront souffrir jour et nuit -s'ils le veulent, sans qu'il nous soit possible de ne plus les aimer... - -Elle n'est pas de ce monde et cependant se mêle à la plupart de nos -agitations. Elle ne se donne même pas la peine de se montrer dans un -regard ou une larme. Elle se cache au contraire pour des raisons qu'on -ne devine pas. On dirait qu'elle a peur d'user de sa puissance. Elle -sait que ses mouvements les plus involontaires feront naître autour -d'elle des choses immortelles; et nous sommes avares des choses -immortelles. Pourquoi donc craignons-nous ainsi d'épuiser le ciel qui -est en nous? Nous n'osons pas agir selon le Dieu qui nous anime. Nous -redoutons ce qui ne s'explique pas par un geste ou un mot; et nous -fermons les yeux sur ce que nous faisons malgré nous dans l'empire où -les explications sont superflues. D'où vient donc la timidité du divin -dans les hommes? On dirait vraiment que plus un mouvement de l'âme -s'approche du divin, plus nous mettons de soin à le dissimuler aux -regards de nos frères. L'homme ne serait-il pas autre chose qu'un dieu -qui aurait peur? ou bien nous est-il défendu de trahir des puissances -supérieures? Tout ce qui n'appartient pas à ce monde trop visible a -l'humilité tendre de la fillette infirme que sa mère n'appelle pas -lorsque des étrangers entrent dans la maison. Et c'est pourquoi, notre -bonté secrète n'a jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses de -notre âme. Elle vit en nous comme une prisonnière à qui l'on a défendu -d'approcher des barreaux. Du reste, il ne faut pas qu'elle en approche. -Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se cacher, dès qu'elle lève la -tête, qu'elle déplace un anneau de ses chaînes ou qu'elle ouvre la main, -la prison s'illumine, les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression des -clartés intérieures, il y a tout à coup un abîme plein d'anges agités -entre les paroles et les êtres, tout se tait, les regards se détournent -un instant et deux âmes s'embrassent en pleurant sur le seuil... - -Ce n'est pas une chose qui vient de notre terre; et toutes les -descriptions ne serviraient de rien. Il faut que ceux qui veulent me -comprendre aient aussi en eux-mêmes, _le même point sensible_. Si vous -n'avez jamais éprouvé dans la vie la puissance de _votre bonté -invisible_, n'allez pas plus avant; ce serait inutile. Mais en est-il -vraiment qui n'aient pas éprouvé cette puissance; et les pires d'entre -nous ne furent-ils jamais invisiblement bons? Je ne sais; il y a tant -d'êtres en ce monde qui ne songent pas à autre chose qu'à décourager le -divin dans leur âme. Il suffit d'un instant de répit, cependant, pour -que le divin se redresse, et les plus méchants même ne sont pas sans -cesse sur leurs gardes; et c'est pourquoi, sans doute, tant de méchants -sont bons sans qu'on le voie, tandis que bien des sages et bien des -saints ne sont pas invisiblement bons... - -J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il, comme tout être fait -souffrir autour de lui. J'ai fait souffrir parce que nous sommes dans un -monde où tout se tient par des fils invisibles, dans un monde où -personne n'est seul; et que le geste le plus doux de la bonté ou de -l'amour blesse souvent tant d'innocence à nos côtés!--J'ai fait souffrir -aussi, parce que les meilleurs et les plus tendres ont quelquefois -besoin de rechercher je ne sais quelle partie d'eux-mêmes dans la -douleur d'autrui. Il y a vraiment des graines qui ne germent en notre -âme que sous la pluie des larmes que l'on répand à cause de nous; et -cependant ces graines produisent de bonnes fleurs et des fruits -salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi que nous n'avons pas faite; -et je ne sais si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait pleurer -personne. Bien souvent ceux qui aimèrent le mieux firent souffrir le -plus, car on ne sait quelle cruauté attendrie et timide est d'ordinaire -la soeur inquiète de l'amour. L'amour cherche en tout lieu des preuves -de l'amour et ces premières preuves, qui n'est enclin à les trouver -d'abord dans les pleurs de l'aimée? - -La mort même ne pourrait pas suffire à rassurer l'amant s'il osait -écouter les exigences de l'amour; car l'instant de la mort semble trop -bref à l'intime cruauté de l'amour; par delà la mort, il y a place -encore pour une mer de doutes; et ceux qui meurent ensemble ne meurent -peut-être pas sans inquiétudes. Il faut ici de longues et lentes larmes. -La douleur est le premier aliment de l'amour; et tout amour qui ne s'est -pas nourri d'un peu de douleur pure, meurt comme le nouveau-né que l'on -voudrait nourrir comme on nourrit un homme. Aimerez-vous de la même -façon celle qui toujours vous fit sourire et celle qui parfois vous fit -pleurer? Il faut, hélas! que l'amour pleure, et bien souvent, c'est dans -le moment même où les sanglots s'élèvent que les chaînes de l'amour se -forgent et se trempent pour la vie... - -J'ai fait souffrir ainsi parce que j'aimais, poursuivit-il, j'ai fait -souffrir aussi parce que je n'aimais plus. Mais, quelle différence entre -les deux douleurs! Ici, les lentes larmes de l'amour éprouvé, semblaient -savoir déjà, tout au fond d'elles-mêmes, qu'elles arrosaient en nos deux -âmes jointes, quelque chose d'indicible, et là ces pauvres larmes -savaient de leur côté qu'elles tombaient seules sur un désert. Mais -c'est dans ces moments où l'âme est vraiment tout oreille ou tout âme -plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une bonté invisible qui savait -accorder aux malheureuses larmes de l'amour qui mourait les illusions -divines de l'amour qui va naître. N'eûtes-vous jamais un de ces tristes -soirs où les baisers découragés ne pouvaient plus sourire et où l'âme -sentait enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles ne sonnaient plus -qu'à grand peine dans l'air froid de la séparation définitive; vous -alliez vous éloigner pour toujours, et les mains presque inanimées se -tendaient vers l'adieu des départs sans retour, lorsque l'âme, tout à -coup, faisait sur elle-même un mouvement insaisissable. L'âme voisine -s'éveillait à l'instant sur les sommets de l'être, quelque chose -naissait bien plus haut que l'amour des amants fatigués, et les corps -avaient beau s'écarter, les âmes désormais n'allaient plus oublier -qu'elles s'étaient regardées un instant par dessus des montagnes -qu'elles n'avaient jamais vues, et que l'espace d'un clin d'oeil, elles -avaient été bonnes d'une bonté qu'elles ne connaissaient pas encore... - -Quel est donc ce mouvement mystérieux dont je ne parle ici qu'à propos -de l'amour, mais qui peut avoir lieu dans les plus petites circonstances -de la vie? Est-ce je ne sais quel sacrifice ou quel embrassement -intérieur, le désir très profond d'être âme pour une âme, ou le -sentiment sans cesse attendri de la présence d'une vie invisible et -égale à la nôtre? Est-ce tout ce qu'il y a d'admirable et de triste dans -le fait seul de vivre, et l'aspect de la vie une et indivisible qui dans -ces moments-là inonde tout notre être?--Je l'ignore, mais c'est vraiment -alors que l'on sent qu'il y a quelque part une force inconnue, que nous -sommes les trésors de je ne sais quel Dieu qui aime tout, que pas un -geste de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on est enfin dans la région -des choses qui ne trahissent pas... - -Il est vrai que de la naissance à la mort nous ne sortons jamais de -cette région définitive, mais nous errons en Dieu comme de pauvres -somnambules, ou comme des aveugles qui cherchent éperdument le temple -dans lequel ils se trouvent. Nous sommes là, dans la vie, homme contre -homme, âme contre âme, et les jours et les nuits se passent sous les -armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne nous touchons pas. Nous ne -voyons jamais que des boucliers et des casques et nous ne touchons rien -que le fer et le bronze. Mais qu'une petite circonstance venue de la -simplicité du ciel fasse un instant tomber les armes, n'y a-t-il pas -toujours des larmes sous le casque, des sourires d'enfant derrière le -bouclier et n'aperçoit-on pas une autre vérité? - -Il réfléchit encore; puis il reprit plus tristement: Une femme, je -croyais vous le dire tout à l'heure; une femme que j'ai fait souffrir -malgré moi,--car les plus attentifs répandent sans le savoir tout autour -d'eux de la souffrance--une femme que j'ai fait souffrir malgré moi, m'a -révélé un soir la puissance souveraine de cette invisible bonté. Il faut -avoir souffert pour être bon; mais peut-être faut-il que l'on ait fait -souffrir pour devenir meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me sentais -arrivé seul en cette triste zone des baisers où il semble que l'on -visite déjà les cabanes des pauvres, tandis que l'amante attardée sourit -encore dans les palais des premiers jours. L'amour selon les hommes se -mourait entre nous comme un enfant frappé d'un mal qui vient on ne sait -d'où et qui ne peut avoir pitié. Nous ne nous sommes rien dit. Je ne -pourrais même plus me rappeler à quoi je songeais en ce moment si grave. -A des choses sans doute insignifiantes. Au dernier visage rencontré, à -la clarté tremblante d'une lanterne au coin du quai désert et cependant, -_tout a eu lieu_ dans une lumière mille fois plus pure et mille fois -plus haute que si toutes les forces de la pitié et de l'amour auxquelles -je commande dans mes pensées et dans mon coeur fussent intervenues. Nous -nous sommes quittés sans rien dire, mais nous avons compris en même -temps notre pensée inexprimable. Nous savons maintenant qu'un autre -amour est né qui n'a plus besoin des paroles, des petits soins et des -sourires de l'amour ordinaire. Nous ne nous sommes plus revus, nous ne -nous reverrons peut-être plus avant des siècles. «Il nous faudra, sans -doute, oublier bien des choses, en apprendre bien d'autres, à travers -tous les mondes par lesquels nous aurons à passer,» avant de nous -retrouver _dans le même mouvement d'âme_ qui a eu lieu ce soir; mais -nous avons le temps d'attendre... - -Aussi, depuis ce jour, ai-je salué en tout lieu, et jusqu'au fond des -moments les plus âpres, la présence bienfaisante de cette puissance -merveilleuse. Il suffit qu'on l'ait vue clairement une seule fois, pour -qu'on ne puisse plus éviter son visage. Vous la verrez sourire bien -souvent dans les dernières retraites de la haine et jusqu'au fond des -plus cruelles larmes. Et cependant elle ne se montre pas aux yeux de -notre corps. Dès qu'elle se manifeste par un acte extérieur, elle change -de nature; et nous ne sommes plus dans la vérité selon l'âme, mais dans -une sorte de mensonge selon les hommes. La bonté et l'amour qui ne -s'ignorent pas n'ont aucune action sur les âmes parce qu'ils sont sortis -des royaumes où elles vivent; mais tant qu'ils sont aveugles ils -pourraient attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai connu plus d'un -homme qui accomplissait toutes les oeuvres de bonté et de miséricorde -sans atteindre une seule âme; et j'en ai connu d'autres qui semblaient -vivre dans le mensonge et l'injustice sans écarter ces mêmes âmes et -sans faire naître un seul instant l'idée qu'ils ne fussent pas bons. Il -y a plus; ceux mêmes qui ne vous connaissent point et à qui l'on -rapporte simplement vos actes de bonté et vos oeuvres d'amour, si vous -n'êtes pas bon selon la bonté invisible, se douteront de quelque chose; -et ne seront jamais atteints dans les profondeurs de leur être. Comme -s'il y avait quelque part un endroit où tout se pèse en présence des -esprits; ou bien, là-bas, de l'autre côté de la nuit, un réservoir de -certitudes où le troupeau muet des âmes va s'abreuver chaque matin. - -Peut-être ne sait-on pas encore ce que veut dire le mot _aimer_. Il y a -en nous des vies où nous aimons sans le savoir. Aimer ainsi, ce n'est -pas seulement avoir pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir aider et -rendre heureux, c'est une chose mille fois plus profonde que les mots -humains les plus suaves, les plus agiles et les plus forts ne peuvent -pas rejoindre. On dirait par moments que c'est un souvenir furtif mais -extrêmement pénétrant de la grande unité primitive. Il y a dans cet -amour une force à laquelle rien ne peut résister. Qui de nous, s'il -s'interroge du côté des lumières que d'ordinaire on ne regarde pas, qui -de nous ne retrouve en lui-même le souvenir de certaines oeuvres -étranges de cette force? Qui de nous, tout à coup, aux côtés d'un être -indifférent peut-être, n'a senti survenir quelque chose que personne -n'appelait? Était-ce l'âme ou bien la vie qui se retournait sur -elle-même comme un dormeur qui se réveille? Je ne sais; vous ne le -saviez pas non plus et personne n'en parlait; mais vous ne vous sépariez -pas comme si rien n'était arrivé. - -Aimer ainsi c'est aimer selon l'âme; et il n'y a pas d'âme qui ne -réponde à cet amour. Car l'âme humaine est un convive affamé depuis des -siècles; et il ne faut jamais qu'on l'appelle deux fois au festin -nuptial. - -Toutes les âmes de nos frères rôdent sans cesse autour de nous, en quête -d'un baiser et n'attendent qu'un signe. Mais combien d'êtres n'ont -jamais osé faire un de ces signes dans leur vie! C'est le malheur de -toute notre existence, que nous vivions ainsi à l'écart de notre âme, et -que nous ayons peur de ses moindres mouvements. Si nous lui permettions -de sourire franchement dans son silence et sa lumière, nous vivrions -déjà d'une vie éternelle. Il suffit de considérer un instant ce qu'elle -parvient à faire dans les rares minutes où nous ne songeons pas à -l'enchaîner comme une folle; dans l'amour par exemple, où nous la -laissons quelquefois s'approcher des grillages de la vie extérieure. Et -ne faudrait-il pas, selon la vérité première, que dans la vie, tous les -êtres se sentissent en face de nous comme l'amante en face de l'amant? - -Cette invisible et divine bonté dont je ne parle ici que parce qu'elle -est un des signes les plus sûrs et les plus proches de l'activité -incessante de notre âme, cette invisible et divine bonté, ennoblit d'une -façon définitive tout ce qu'elle a touché sans le savoir. Que tous ceux -qui se plaignent d'un être, descendent en eux-mêmes et se demandent -s'ils furent jamais bons en présence de cet être. Quant à moi, je n'ai -jamais rencontré quelqu'un à côté de qui j'aie senti s'émouvoir ma bonté -invisible, qui ne soit devenu, à l'instant même, meilleur que moi-même. -Soyez bons dans les profondeurs et vous verrez que ceux qui vous -entourent deviendront bons jusqu'aux mêmes profondeurs. Rien ne répond -plus infailliblement au cri secret de la bonté que le cri secret de la -bonté voisine. Tandis que vous êtes bon activement dans l'invisible, -tous ceux qui vous approchent feront sans le savoir des choses qu'ils ne -pourraient pas faire à côté d'un autre homme. Il y a là une force qui -n'a pas de nom; une rivalité spirituelle qui est irrésistible. On dirait -que c'est exactement ici que se trouve le point le plus sensible de nos -âmes; car il y a de ces âmes qui semblent avoir oublié qu'elles -existent; et avoir renoncé à tout ce qui élève un être; mais quand elles -sont atteintes en cet endroit, elles se redressent toutes; et dans les -champs divins de la bonté secrète, la plus humble des âmes ne supporte -pas la défaite. - -Et cependant, il est possible que rien ne change dans la vie que l'on -voit; mais est-ce cela seul qui importe, et n'existons-nous vraiment que -par des actes que l'on peut prendre en main comme les cailloux de la -grand'route? si vous vous demandez comme il faut nous dit-on se le -demander chaque soir: «Qu'ai-je fait d'immortel aujourd'hui?» Est-ce -toujours du côté des choses que l'on peut compter, peser et mesurer sans -erreur, qu'il vous faut chercher tout d'abord? Il est possible que vous -répandiez des larmes extraordinaires, que vous remplissiez un coeur de -certitudes inouïes, et que vous rendiez la vie éternelle à une âme sans -que personne s'en aperçoive, sans que vous-même vous le sachiez. Il est -possible que rien ne change; il est possible qu'à l'épreuve tout -s'écroule et que cette bonté cède à la moindre crainte. Il n'importe. -Quelque chose de divin a eu lieu; et notre Dieu doit avoir souri quelque -part. N'est-ce peut-être pas le but suprême de la vie de faire renaître -ainsi l'inexplicable en nous; et savons-nous ce que nous ajoutons à -nous-mêmes lorsque nous réveillons un peu de l'incompréhensible qui dort -dans tous les coins? Ici, vous avez réveillé l'amour qui ne se rendort -plus. L'âme que votre âme a regardé et qui a versé avec vous les saintes -larmes de la joie solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous en voudra -pas au milieu des tortures. Elle n'aura même pas besoin de pardonner. -Elle est si sûre d'on ne sait quoi que rien ne pourra désormais effacer -ou pâlir son sourire intérieur; car rien ne pourra séparer deux âmes qui -durant un instant «ont été bonnes ensemble.» - - - - -XII - -LA VIE PROFONDE - - -Il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux «a le -pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une -grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de -l'idéal; et que ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est -cela.» - -Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière -de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il -n'y a pas de but plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue les uns -des autres, ce sont les rapports que nous avons avec l'infini. Le héros -n'est plus grand que le misérable qui marche à ses côtés, que parce qu'à -un certain moment de son existence il a eu une conscience plus vive, de -l'un de ces rapports. S'il est vrai que la création ne s'arrête pas à -l'homme et que des êtres supérieurs et invisibles nous entourent, ces -êtres ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont avec l'infini des -rapports que nous ne pouvons même pas soupçonner. - -Il nous est possible de multiplier ces rapports. Dans la vie de tout -homme il y a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, et c'est -presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité -spirituelle d'un être. C'est en cet instant que s'est formé sans doute -l'invisible et l'éternel visage que nous montrons sans le savoir aux -anges et aux âmes. Mais pour la plupart des hommes le ciel ne s'ouvre -ainsi que par hasard. Il n'ont pas choisi le visage par où les anges les -reconnaissent dans l'infini, et ils ne savent pas ennoblir et purifier -ces traits. Ils ne sont nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une -terreur ou d'une pensée accidentelle. - -Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous -sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu -dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls -sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme -s'aperçoivent brusquement que «la source de tout ce qu'il y a de -meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière -une nuit pleine d'étoiles trop lointaines»; un troisième a vu une main -divine s'étendre entre sa joie et son malheur; et un autre a compris que -les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre -a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien; un mot, un geste, une -petite chose qui n'est même pas une pensée. «Auparavant je t'aimais -comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire; -auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte -comme mon âme.» Il est probable que ce jour-là un être vint au monde. - -Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois; et à chacune de ces -naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous -nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière -irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré -nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux -de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose -d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui -arrive; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils -avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc -nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants -périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la -mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde -incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on -ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc -nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle -disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour -que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de -l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de -Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les -yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez -aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi -à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage -n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une -vierge, une goutte d'eau qui tombe; il écoute une pensée qui passe, -presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et -l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez -entrevu qu'un instant; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une -tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler. - -Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle «Sagesse» «Vertu» -«Héroïsme» et «les heures sublimes,» et «les grands moments» de la vie, -si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et -où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des -portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la -plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant; ou -bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit -à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le -firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux -minutes heureuses où il s'ouvre en silence; et il s'ouvre sans cesse. -Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous -dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à -l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où -personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a -retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un -vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante: «Mais Dieu, le -voilà, Dieu!...» - -Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à -genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous -avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre -âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres, -les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas -solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des -apparences; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un -être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos -bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie -sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours? -Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous -attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende -qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils -s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce -qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire: «Nous attendons, -répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul -mot.» Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple -étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu -remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler; -mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on -voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos -de tout acte, le mot que Dieu doit dire. - -Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous -vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne -sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le -recueillement; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une -petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi; et qu'il soit -impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être -seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous -n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit -possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une -chose que l'on voit; et que les événements se pèsent comme l'or et -l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante,--qu'elle soit -altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est -grande pour vous;--est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment -d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite -chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que -pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses -sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque -indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si -vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché; «le grand ciel -étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous -la forme de la mort?...» Tout ce qui nous arrive est divinement grand et -nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait -s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme -qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous -mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour -toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme -vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous -n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui -grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que -vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et -aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes -très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un -sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la -mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort, -est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas -qu'il soit permis de faire? - -Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah! -bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de -manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une -grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus -douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez -vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême -justice finit toujours par sonner dans le coeur de tout homme; et le -malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne -passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui -qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des -agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du -sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les -hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme? - -«La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée; -mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie -elle-même.» Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit -notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles -pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son coeur. Hélas! -elles ne comptent pas; ce sont des étrangères que l'on est étonné de -voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps -d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde -comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers -dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou -dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces -moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il -ne suffit pas d'un hasard; il faut une habitude. Il faut apprendre à -vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les -êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et -belle qu'il faudrait faire; mais cette chose noble et belle n'a pas -assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous -devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en -ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres -sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et -que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et -d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir -de votre oeil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils -projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image -passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne -impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que -de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient -aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien -moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme -d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le -trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce -trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que -celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus, -alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler «que le monde ne finit -pas aux portes des maisons»; et la plus petite chose suffit à ennoblir -une âme chaque soir. - -Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous -mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les -profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous -vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances -invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de -votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces -mains. Il faut être efficacement attentif; et il vaut mieux veiller sur -la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté -et de la grandeur en toute chose; puisqu'il suffit d'une circonstance -inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont -beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils -rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur -Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les -pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent -pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il -ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous -possède. - -Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements -assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus -haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel; et si vous -avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne -l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs -de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à -suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la -vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé -les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus -d'ennemi. - -Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache; mais ses ruses, -une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un -rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie -tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui -çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires, -semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel -n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé; et cependant, -pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes -d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle -autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un -non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous -sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle: «ici, -c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel?» - -C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous «à l'ombre -interminable...» Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a -d'autre but que de tenir ouvertes «les grandes routes qui mènent de ce -qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.» Mais c'est aussi le but suprême de -la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans -les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux -grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que -cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en -substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits -sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace -et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment «qu'un -enfant autour du lit d'un mort» et ce n'est pas les pleurs qui sont -indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les -portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il -vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près -des portes. - - * * * * * - -Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir -«qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a -le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, -une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et -de l'idéal.» Or cette «grande personnalité morale» ne s'est jamais -sculptée que dans les profondeurs de la vie; et la réserve de l'idéal -nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes «révélations au -divin.» Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie -vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir -comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut -que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous -qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle -d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de -la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on -voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque -de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en -amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont -eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les -portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est -près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas -seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il -est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des -plus grands sacrifices, et la soeur de charité qui meurt au chevet d'un -typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son -prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a -d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui -se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de -bon dans les hommes; et c'est seulement en vous tenant toujours autour -des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de -divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul: -«Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui -pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en -silence.» Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. «J'avais vécu -durant plus de vingt ans aux côtés de ma soeur, me disait un jour un -ami, et je _l'ai vue_ pour la première fois au moment de la mort de -notre mère.» Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une -porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la -lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas -environné de soeurs qu'il n'a pas vues? - -Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours -quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est -possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous -sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que -l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où -l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile -d'habituer son oeil à regarder les événements et les hommes dans une -atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable; et que la -différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un -monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité -mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre -frère vous attriste, ne vous méprisez pas; vous n'aurez pas un long -chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il -n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe; -quelque chose ne s'est pas attristé... - -Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à -Dieu; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. «Même dans la -vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu -est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous -nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir.» Et -l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de -cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des -milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur -existence; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité; on croit que tout -est mort; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une -simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des -sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen -d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les -plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux -ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous -surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement -vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de -misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce -moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a -jamais souri; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont -mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine, -un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs -petites soeurs de la vie quotidienne... Qui de nous n'a rencontré plus -d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait -cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une -pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres -avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est -la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu; et il suffit peut-être -que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le -reste agisse comme s'il savait également... - - - - -XIII - -LA BEAUTÉ INTÉRIEURE - - -Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au -monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde -qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y -a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et -nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au monde qui subisse plus -docilement l'empire d'une pensée plus haute que les autres. Aussi, bien -peu d'âmes sur la terre résistent-elles à la domination d'une âme qui se -laisse être belle. - -On dirait vraiment que la beauté est l'aliment unique de notre âme; elle -la cherche en tout lieu et même dans la vie la plus basse elle ne meurt -pas de faim. C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe complètement -inaperçue. Il se peut qu'elle ne passe jamais que dans l'inconscience, -mais elle agit aussi puissamment dans la nuit qu'à la clarté du jour. -Elle y procure une joie moins saisissable et c'est là la seule -différence. Examinez les hommes les plus ordinaires, lorsqu'un peu de -beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont là, rassemblés n'importe -où; et lorsqu'ils se trouvent réunis, sans qu'on sache pourquoi, il -semble que leur premier soin soit de fermer d'abord les grandes portes -de la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il était seul, a vécu plus -d'une fois selon son âme. Il a aimé peut-être; il a souffert sans doute. -Il a entendu lui aussi, inévitablement «les sons de la contrée lointaine -des Splendeurs et des Terreurs» et a su bien des soirs s'incliner en -silence devant des lois plus profondes que la mer. Mais quand ils sont -ensemble ils aiment à s'enivrer de choses basses. Ils ont je ne sais -quelle peur étrange de la beauté; et plus ils sont nombreux, plus ils en -ont peur, comme ils ont peur du silence ou d'une vérité trop pure. Et -cela est si vrai, que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait dans la -journée une chose héroïque, il tâcherait de l'excuser en attribuant à -son acte des mobiles misérables, des mobiles qu'il prendrait dans la -région inférieure où ils sont réunis. Écoutez cependant: une parole -haute et fière a été prononcée qui a rouvert en quelque sorte les -sources de la vie. Une âme a osé se montrer un instant, telle qu'elle -est dans l'amour, dans la douleur, devant la mort ou dans la solitude en -présence des étoiles de la nuit. Il y a de l'inquiétude et les faces -s'étonnent ou sourient. Mais n'avez-vous jamais senti en ces moments, -avec quelle force unanime toutes les âmes admirent et comme la plus -faible approuve indiciblement au fond de sa prison la parole qu'elle a -reconnue semblable à elle-même? elles revivent brusquement dans leur -atmosphère primitive et normale; et si vous aviez les oreilles des anges -vous entendriez, j'en suis sûr, des applaudissements tout puissants dans -le royaume des lumières admirables où elles vivent entres elles. -Croyez-vous que si une parole analogue était prononcée chaque soir, les -âmes les plus craintives ne s'enhardiraient pas; et que les hommes ne -vivraient pas plus véritablement? Il ne faut même pas qu'une parole -analogue revienne. Quelque chose de profond a eu lieu qui laissera des -traces très profondes. L'âme qui a prononcé cette parole sera reconnue -chaque soir par ses soeurs; et sa seule présence va mettre désormais je -ne sais quoi d'auguste sous les propos les plus insignifiants. Il y a eu -en tout cas un changement que l'on ne peut déterminer. Les choses -inférieures n'auront plus la même force exclusive et les âmes effrayées -savent qu'il y a quelque part un refuge... - -Il est certain que les relations naturelles et primitives d'âme à âme -sont des relations de beauté. La beauté est le seul langage de nos âmes. -Elles n'en comprennent pas d'autres. Elles n'ont pas d'autre vie, elles -ne peuvent produire autre chose, elles ne peuvent pas s'intéresser à -autre chose. Et c'est pourquoi, toute pensée, toute parole, tout acte -grand et beau est immédiatement applaudi par l'âme la plus opprimée et -la plus basse même, s'il est permis de dire qu'il y ait des âmes basses. -Elle n'a pas d'organe qui la relie à un autre élément et elle ne peut -juger que selon la beauté. Vous le voyez à chaque instant dans votre -vie; et vous même qui avez renié plus d'une fois la beauté, vous le -savez aussi bien que ceux qui la cherchent sans cesse dans leur coeur. -Si un jour vous avez profondément besoin d'un autre être, irez-vous à -celui qui a souri d'un sourire misérable quand la beauté passait? -Irez-vous à celui qui a souillé d'un hochement de tête un acte généreux -ou simplement une tendance pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui -l'approuvèrent; mais dans ce moment grave où c'est la vérité qui frappe -à votre porte, vous vous tournerez vers cet autre qui a su s'incliner et -aimer. Votre âme avait jugé dans ses profondeurs; et c'est son jugement -silencieux et infaillible, qui trente années après peut-être, remonte à -la surface, et vous envoie vers une soeur qui est plus vous que tout -vous-même parce qu'elle a été plus près de la beauté. - -Il faut si peu de chose pour encourager la beauté dans une âme. Il faut -si peu de chose pour réveiller les anges endormis. Il ne faut peut-être -pas réveiller--il suffit simplement de ne pas endormir. Ce n'est -peut-être pas s'élever mais descendre qui demande des efforts. Est-ce -qu'il ne faut pas un effort pour ne songer qu'à des choses médiocres -devant la mer ou en face de la nuit? Et quelle âme ne sait pas qu'elle -est toujours devant la mer et toujours en présence d'une nuit éternelle? -Si nous avions moins peur de la beauté nous arriverions à ne plus -trouver autre chose dans la vie; car en réalité, sous tout ce que l'on -voit il n'y a que cela qui existe. Toutes les âmes le savent, toutes les -âmes sont prêtes, mais où sont celles qui ne cachent pas leur beauté? Il -faut bien cependant que l'une d'elles «commence.» Pourquoi ne pas oser -être celle qui «commence»? Toutes les autres sont là, avides autour de -nous, comme des petits enfants devant un palais merveilleux. Ils se -pressent sur le seuil, ils chuchotent, ils regardent par les fentes, -mais n'osent pas pousser la porte. Ils attendent qu'une grande personne -vienne ouvrir. Mais la grande personne ne passe presque jamais. - -Et cependant que faudrait-il pour devenir la grande personne qu'on -espère? Presque rien. Les âmes ne sont pas exigeantes. Une pensée -presque belle que vous ne dites pas et que vous nourrissez en ce moment -vous éclaire comme un vase transparent. Elles la voient et vous -accueilleront d'une tout autre manière que si vous songiez à tromper -votre frère. On s'étonne quand certains hommes nous disent qu'ils n'ont -jamais rencontré de laideur véritable et qu'ils ne savent pas encore ce -que c'est qu'une âme basse. Mais cela n'est pas étonnant. Ils «avaient -commencé.» C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux les premiers qu'ils -appelaient à eux toute beauté qui passait, comme un phare appelle les -navires des quatre coins de l'horizon. Il en est qui se plaignent des -femmes, par exemple, et qui ne songent pas que la première fois que vous -rencontrez une femme, il suffit d'une seule parole, d'une seule pensée -qui nie ce qui est beau et ce qui est profond pour empoisonner à jamais -_votre existence_ dans son âme. «Pour moi, me dit un jour un sage, je -n'ai pas connu une seule femme qui ne m'ait apporté quelque chose de -grand.» Il était grand d'abord, c'était là son secret. Il n'y a qu'une -chose que l'âme ne pardonne jamais; c'est d'avoir été obligée de -regarder, de coudoyer, de partager, une action, une parole ou une pensée -laide. Elle ne peut pas le pardonner, car pardonner ici c'est se nier -soi-même. Et cependant, pour la plupart des hommes, être ingénieux, être -fort, être habile, n'est-ce pas éloigner avant tout son âme de sa vie, -n'est-ce pas écarter avec soin toutes les tendances trop profondes? Ils -agissent ainsi jusque dans l'amour même; et c'est pourquoi la femme qui -est encore plus proche de la vérité, n'a presque jamais un instant de -vie véritable avec eux. On dirait qu'on a peur de rejoindre son âme et -l'on a soin de se tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait au -contraire, qu'on tentât de marcher devant soi. Pensez ou dites en ce -moment des choses qui sont trop belles pour être vraies en vous; elles -seront vraies demain si vous avez tenté de les penser ou de les dire ce -soir. Tâchons d'être plus beaux que nous-mêmes; nous ne dépasserons pas -notre âme. On ne se trompe pas quand il s'agit de beauté silencieuse et -cachée. Du reste il importe assez peu qu'un être se trompe ou ne se -trompe pas, du moment que la source intérieure est bien claire. Mais qui -donc songe à faire le moindre effort qu'on ne voit pas? Et pourtant, -nous nous trouvons ici dans un domaine où tout est efficace parce que -tout attend. Toutes les portes sont ouvertes; il n'y a qu'à les pousser; -et le palais est plein de reines enchaînées. Bien souvent il suffit d'un -seul mot pour balayer des montagnes d'ordures. Pourquoi n'avoir pas le -courage d'opposer à une question basse une réponse noble? Croyez-vous -qu'elle passe complètement inaperçue ou qu'elle n'éveille que de -l'étonnement? Croyez-vous que cela ne se rapproche pas davantage du -dialogue naturel de deux âmes? On ne sait pas ce que cela encourage ou -délivre. Même celui qui repousse cette réponse, fait un pas, malgré lui, -vers sa propre beauté. Une chose belle ne meurt pas sans avoir purifié -quelque chose. Il n'y a pas de beauté qui se perde. Il ne faut pas avoir -peur d'en semer par les routes. Elles y demeureront des semaines, des -années, mais elles ne se dissolvent pas plus que le diamant et quelqu'un -finira par passer, qui les verra briller, qui les ramassera et s'en ira -heureux. Pourquoi donc arrêter en vous-mêmes une parole belle et haute -parce que vous croyez que les autres ne vous comprendront pas? Pourquoi -donc entraver un instant de bonté supérieure qui naissait parce que vous -pensez que ceux qui vous entourent n'en profiteront pas? Pourquoi donc -réprimer un mouvement instinctif de votre âme vers les hauteurs parce -que vous êtes parmi les gens de la vallée? Est-ce qu'un sentiment -profond perd son action dans les ténèbres? Est-ce qu'un aveugle n'a pas -d'autres moyens que les yeux pour discerner ceux qui l'aiment de ceux -qui ne l'aiment pas? Est-ce que la beauté a besoin d'être comprise pour -exister, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'y ait pas en tout homme -quelque chose qui comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air de -comprendre, bien au-delà aussi de ce qu'il croit comprendre? «Même aux -plus misérables, me disait un jour l'être le plus haut que j'aie eu le -bonheur de connaître, même aux plus misérables je n'ai jamais le courage -de répondre une chose laide ou médiocre.» Et j'ai vu que cet être que -j'ai suivi bien longtemps dans sa vie avait sur les âmes les plus -obscures, les plus fermées, les plus aveugles, les plus rebelles même, -une puissance inexplicable. Car nulle bouche ne peut dire la puissance -d'une âme qui s'efforce de vivre en une atmosphère de beauté, et qui est -activement belle en elle-même. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité -de cette activité qui rend la vie misérable ou divine? - -Si l'on pouvait aller au fond des choses, il n'est pas dit que l'on ne -découvrirait pas que c'est la puissance de quelques âmes belles qui -soutient les autres dans la vie. N'est-ce pas l'idée que chacun se fait -de quelques êtres choisis qui est la seule morale vivante et efficace? -Mais dans cette idée quelle est la part de l'âme élue et quelle est la -part de celui qui l'élit? Est-ce que cela ne se mêle pas très -mystérieusement et cette morale idéale n'atteint-elle pas des -profondeurs que la morale des plus beaux livres ne pourra jamais -effleurer? Il y a là une influence d'une étendue dont les bornes sont -bien difficiles à fixer; et une source de force à laquelle chacun de -nous va boire plus d'une fois par jour. Est-ce qu'une défaillance dans -un de ces êtres que vous considériez comme parfaits et que vous aimiez -dans la région de la beauté, ne diminue pas immédiatement votre -confiance dans la grandeur universelle des choses et votre admiration -pour elles? - -Et d'un autre côté, je ne crois pas que rien au monde embellisse une âme -plus insensiblement, plus naturellement, que l'assurance qu'il y a -quelque part, non loin d'elle, un être pur et beau qu'elle peut aimer -sans arrière-pensée. Lorsqu'elle s'est approchée véritablement d'un tel -être, la beauté cesse d'être une belle chose morte qu'on montre aux -étrangers; mais elle prend soudain une vie impérieuse, et son activité -devient si naturelle que plus rien ne résiste. C'est pourquoi songez-y; -on n'est pas seul; il faut que les bons veillent. - -Plotin au livre VIII de la cinquième Ennéade, après avoir parlé de la -«beauté intelligible» c'est-à-dire divine, conclut ainsi: «Pour nous, -nous sommes beaux lorsque nous nous appartenons à nous-mêmes; et laids -quand nous nous abaissons à une nature inférieure. Nous sommes beaux -encore quand nous nous connaissons et laids quand nous nous ignorons.» -Or, ne l'oublions pas, nous sommes ici sur des montagnes où s'ignorer -n'est pas tout simplement ne pas savoir ce qui arrive en nous quand nous -sommes amoureux ou jaloux, timides ou envieux, heureux ou malheureux. -S'ignorer où nous sommes c'est ignorer ce qui se passe de divin dans les -hommes. Nous sommes laids quand nous nous éloignons des dieux qui sont -en nous; et nous devenons beaux à mesure que nous les découvrons. Mais -nous ne trouverons le divin dans les autres qu'en leur montrant d'abord -le divin dans nous-mêmes. Il faut que l'un des dieux fasse signe à -l'autre dieu; et tous les dieux répondent au plus imperceptible signe. -On ne saurait le redire trop souvent; il ne faut qu'une fissure à peu -près invisible pour que les eaux du ciel pénètrent dans une âme. Toutes -les coupes sont tendues vers la source inconnue; et nous sommes en un -lieu où l'on ne songe qu'à la beauté. Si l'on pouvait demander à un ange -ce que nos âmes font dans l'ombre, je crois qu'il répondrait, après -avoir regardé de longues années peut-être, bien au delà de ce qu'elles -ont l'air de faire aux yeux des hommes, «Elles transforment en beauté -les petites choses qu'on leur donne». Ah! il faut avouer que l'âme -humaine a un courage singulier! Elle se résigne à travailler toute une -vie dans les ténèbres où la plupart d'entre nous la relèguent et où -personne ne lui parle. Elle y fait ce qu'elle peut sans se plaindre; et -s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on lui jette, le noyau de lumière -éternelle qu'ils renferment peut-être. Et tandis qu'elle s'applique, -elle guette le moment où elle pourra montrer à une soeur plus aimée ou -par hasard plus proche, les trésors laborieux qu'elle a amoncelés. Mais -il y a des milliers d'existences où nulle soeur ne la visite; et où la -vie l'a rendue si timide qu'elle s'en va sans rien dire, et sans avoir -pu se parer une seule fois des plus humbles joyaux de son humble -couronne... - -Et malgré tout, elle veille à toutes choses dans son ciel invisible. -Elle avertit, elle aime, elle admire, elle attire, elle repousse. A -chaque événement nouveau, elle remonte à la surface en attendant qu'on -l'oblige à descendre, parce qu'elle passe pour importune et folle. Elle -erre comme Kassandra sous le porche des Atrides. Elle y dit sans cesse -des paroles dont la vérité même n'est que l'ombre et personne ne -l'écoute. Si nous levons les yeux, elle attend un rayon de soleil ou -d'étoile, dont elle veut faire une pensée ou bien une tendance -inconsciente et très pure. Et si nos yeux ne lui rapportent rien, elle -saura transformer sa pauvre déception en quelque chose d'ineffable -qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous aimons, elle s'enivre de -lumière derrière la porte close, et tout en espérant, elle ne perd pas -les heures; et cette lumière qui filtre par les fentes devient de la -bonté, de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais si la porte ne -s'ouvre pas, (et dans combien d'existences s'ouvre-t-elle?) elle s'en -retourne en sa prison et son regret sera peut-être une vérité plus haute -qu'on ne verra jamais, car nous sommes dans le lieu des transformations -indicibles; et ce qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte n'est pas -perdu, mais ne se mêle pas à cette vie... - -Je disais tout-à-l'heure qu'elle transforme en beauté les petites choses -qu'on lui donne. Il semble même, à mesure qu'on y songe, qu'elle n'ait -pas d'autre raison d'être; et que toute son activité s'emploie a réunir -au fond de nous un trésor de beauté qu'on ne peut pas décrire. Est-ce -que tout ne se changerait pas naturellement en beauté si nous ne venions -pas troubler sans cesse le travail obstiné de notre âme? Est-ce que le -mal même ne devient pas précieux lorsqu'elle en a extrait le diamant -profond du repentir? Est-ce que les injustices que vous avez commises et -les larmes que vous avez fait répandre ne finissent pas un jour par -devenir, elles aussi, dans votre âme, de la lumière et de l'amour? -Avez-vous jamais regardé en vous-même dans ce royaume des flammes -purificatrices? On vous a fait un grand mal aujourd'hui; les gestes -étaient petits, l'acte était bas et triste, et vous avez pleuré dans la -laideur. Pourtant, venez jeter un coup d'oeil dans votre âme quelques -années après; et dites-moi si vous ne voyez pas sous le souvenir de cet -acte quelque chose qui est déjà plus pur qu'une pensée, je ne sais -quelle force qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun rapport avec les -forces ordinaires de ce monde, je ne sais quelle source «d'une autre -vie» à laquelle vous pourrez boire sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers -jours. Et cependant vous n'avez pas aidé la reine infatigable; et vous -songiez à autre chose tandis que l'acte se purifiait à votre insu dans -le silence de votre être, et venait augmenter l'eau précieuse de ce -grand réservoir de vérité ou de beauté, qui n'est pas agité comme le -réservoir moins profond des pensées vraies ou belles, mais demeure pour -toujours à l'abri du souffle de la vie. - -«Il n'y a pas un fait, pas un événement dans notre existence, dit -Emerson, qui tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, adhésive et qui -ne nous étonnera pas en prenant son essor, du fond de notre corps, dans -l'Empyrée.» Et cela est vrai à un degré plus haut encore qu'Emerson ne -l'avait peut-être prévu, car à mesure qu'on s'avance en ces lieux, on -découvre des sphères plus divines. - -On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette activité silencieuse des âmes -qui nous entourent. Vous avez dit une parole pure à un être qui ne l'a -pas comprise. Vous l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus. Mais un -jour, par hasard, la parole remonte avec des transformations inouïes, et -l'on peut voir les fruits inattendus qu'elle a portés dans les ténèbres; -puis tout retombe dans le silence. Mais qu'importe? on apprend que rien -ne se perd dans une âme et que les plus petites ont aussi leurs instants -de splendeur. Il n'y a pas à s'y tromper; les plus malheureux même et -les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, tout au fond de leur être, un -trésor de beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit simplement -d'acquérir l'habitude d'y puiser. Il faut que la beauté ne demeure pas -une fête isolée dans la vie mais devienne une fête quotidienne. Il ne -faut pas un grand effort pour être admis parmi ceux «dans les yeux -desquels la terre en fleurs et les cieux éclatants n'entrent plus par -parties infinitésimales, mais en masses sublimes» et je parle de fleurs -et de cieux plus durables et plus purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a -mille canaux par lesquels la beauté de notre âme peut monter jusqu'à -notre pensée. Il y a surtout le canal admirable et central de l'amour. - -N'est-ce pas dans l'amour que se trouvent les plus purs éléments de -beauté que nous puissions offrir à l'âme? Il existe des êtres qui -s'aiment ainsi dans la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu à peu le -sens de la laideur; c'est devenir aveugle à toutes les petites choses et -ne plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité des âmes les plus -humbles. Aimer ainsi c'est ne plus même avoir besoin de pardonner. Aimer -ainsi, c'est ne plus rien pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus rien que -l'âme toujours présente ne transforme en beauté. Aimer ainsi c'est ne -plus voir le mal que pour purifier l'indulgence et pour apprendre à ne -plus confondre le pécheur avec son péché. Aimer ainsi, c'est élever en -soi tous ceux qui nous entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent plus -faillir et d'où une action basse doit tomber de si haut qu'en -rencontrant la terre elle livre malgré elle son âme de diamant. Aimer -ainsi, c'est transformer sans qu'on le sache, en mouvements illimités, -les intentions les plus petites qui veillent autour de nous. Aimer -ainsi, c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur la terre, dans le ciel -et dans l'âme au festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister devant un -être tel qu'on existe devant Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au moindre -geste la présence de son âme et de tous ses trésors. Il ne faut plus la -mort, des malheurs ou des larmes pour que l'âme apparaisse; il suffit -d'un sourire. Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans le bonheur -aussi profondément que quelques héros l'entrevirent aux clartés des plus -grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est ne plus distinguer la beauté qui se -change en amour de l'amour qui se change en beauté. Aimer ainsi, c'est -ne plus pouvoir dire où finit le rayon d'une étoile et où commence le -baiser d'une pensée commune. Aimer ainsi, c'est arriver si près de Dieu -que les anges vous possèdent. Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la -même âme qui devient peu à peu l'_ange unique_ dont parle Swedenborg. -Aimer ainsi, c'est découvrir chaque jour une beauté nouvelle en cet ange -mystérieux, et c'est marcher ensemble dans une bonté de plus en plus -vivante, et de plus en plus haute.--Car il y a aussi une bonté morte qui -n'est faite que de passé; mais l'amour véritable rend inutile le passé -et crée à son approche un inépuisable avenir de bonté sans malheurs et -sans larmes. Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et devenir aussi beau -que son âme délivrée. «Si dans l'émotion que doit te causer ce -spectacle, dit à propos de choses analogues le grand Plotin qui de -toutes les intelligences que je connais est celle qui s'approcha le plus -près de la divinité, si dans l'émotion que doit te causer ce spectacle -tu ne proclames pas qu'il est beau, et si, plongeant ton regard en -toi-même, tu n'éprouves pas alors le charme de la beauté, c'est en vain -que dans une pareille disposition tu chercherais la beauté intelligible; -car tu ne la chercherais qu'avec ce qui est impur et laid. Voilà -pourquoi, les discours que nous tenons ici ne s'adressent pas à tous les -hommes. Mais si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi à la -réminiscence de la beauté intelligible...» - - - - -TABLE - - - Pages. - Le Silence 7 - Le Réveil de l'Ame 29 - Les Avertis 49 - La Morale Mystique 65 - Sur les Femmes 81 - Ruysbroeck l'Admirable 101 - Emerson 131 - Novalis 155 - Le Tragique quotidien 179 - L'Étoile 205 - La Bonté invisible 231 - La Vie Profonde 253 - La Beauté intérieure 283 - - - - - _ACHEVÉ D'IMPRIMER_ - le six février mil huit cent quatre-vingt seize - PAR - L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY - POUR LE - MERCVRE - DE - FRANCE - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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(Si ces jours étaient de -ceux où l'on élève encore des autels). Le -silence est l'élément dans lequel se forment -les grandes choses, pour qu'enfin elles -puissent émerger, parfaites et majestueuses, -à la lumière de la vie qu'elles -vont dominer. Ce n'est pas seulement -Guillaume le Taciturne, ce sont tous les -hommes considérables que j'ai connus, -et les moins diplomates et les moins stratégistes -de ceux-ci, qui s'abstenaient de -bavarder de ce qu'ils projetaient et de ce -qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes -pauvres petites perplexités, essaie donc -de <i>retenir ta langue durant un jour</i> ; et le -lendemain, comme tes desseins et tes -devoirs seront plus clairs! Quels débris -et quelles ordures ces ouvriers muets -n'ont-ils pas balayés en toi-même, tandis -que les bruits inutiles du dehors n'entraient -plus! La parole est trop souvent, -non comme le disait le Français, l'art de -cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et -de suspendre la pensée, en sorte qu'il -n'en reste plus à cacher. La parole est -grande, elle aussi ; mais ce n'est pas ce -qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme -l'inscription suisse : <i lang="de" xml:lang="de">Sprechen ist Silbern, -Schweigen ist Golden</i>, la parole est d'argent, -et le silence est d'or, ou comme il -vaudrait mieux le dire : La parole est -du temps, le silence de l'éternité.</p> - -<p>» Les abeilles ne travaillent que dans -l'obscurité, la pensée ne travaille que -dans le silence et la vertu dans le secret… »</p> - -<p>Il ne faut pas croire que la parole serve -jamais aux communications véritables -entre les êtres. Les lèvres ou la langue -peuvent représenter l'âme de la même -manière qu'un chiffre ou un numéro -d'ordre représente une peinture de Memlinck, -par exemple, mais dès que nous -avons vraiment <i>quelque chose à nous dire</i>, -nous sommes <i>obligés</i> de nous taire ; et si -dans ces moments nous résistons aux -ordres invisibles et pressants du silence, -nous avons fait une perte éternelle que -les plus grands trésors de la sagesse -humaine ne pourront réparer, car nous -avons perdu l'occasion d'écouter une autre -âme et de donner un instant d'existence -à la nôtre ; et il y a bien des vies où de -telles occasions ne se présentent pas deux -fois…</p> - -<p>Nous ne parlons qu'aux heures où nous -ne vivons pas, dans les moments où <i>nous -ne voulons pas</i> apercevoir nos frères et -où nous nous sentons à une grande distance -de la réalité. Et dès que nous parlons, -quelque chose nous prévient que -des portes divines se ferment quelque part. -Aussi sommes-nous très avares du silence ; -et les plus imprudents d'entre nous ne se -taisent pas avec le premier venu. L'instinct -des vérités surhumaines que nous possédons -tous nous avertit qu'il est dangereux -de se taire avec quelqu'un que l'on désire -ne pas connaître ou que l'on n'aime point ; -car les paroles passent entre les hommes, -mais le silence, s'il a eu un moment -l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, -et la vie véritable, et la seule qui laisse -quelque trace, n'est faite que de silence. -Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel -il faut avoir recours encore, afin que lui-même -s'explique par lui-même ; et s'il -vous est donné de descendre un instant -en votre âme jusqu'aux profondeurs -habitées par les anges, ce qu'avant tout -vous vous rappellerez d'un être aimé profondément, -ce n'est pas les paroles qu'il a -dites ou les gestes qu'il a faits, mais les -silences que vous avez vécus ensemble ; -car c'est la <i>qualité</i> de ces silences qui -seule a révélé la <i>qualité</i> de votre amour -et de vos âmes.</p> - -<p>Je ne m'approche ici que du silence -<i>actif</i>, car il y a un silence <i>passif</i>, qui n'est -que le reflet du sommeil, de la mort ou -de l'inexistence. C'est le silence qui dort ; -et tandis qu'il sommeille, il est moins -redoutable encore que la parole ; mais une -circonstance inattendue peut l'éveiller -soudain, et alors c'est son frère, le grand -silence actif, qui s'intronise. Soyez en -garde. Deux âmes vont s'atteindre, les -parois vont céder, des digues vont se -rompre, et la vie ordinaire va faire place -à une vie où tout devient très grave, où -tout est sans défense, où plus rien n'ose -rire, où plus rien n'obéit, où plus rien -ne s'oublie…</p> - -<p>Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore -cette sombre puissance et ses jeux -dangereux que nous avons une peur si -profonde du silence. Nous supportons -à la rigueur le silence isolé, notre propre -silence : mais le silence de plusieurs, le -silence multiplié, et surtout le silence -d'une foule, est un fardeau surnaturel -dont les âmes les plus fortes redoutent le -poids inexplicable. Nous usons une grande -partie de notre vie à rechercher les lieux -où le silence ne règne pas. Dès que deux -ou trois hommes se rencontrent, ils ne -songent qu'à bannir l'invisible ennemi, -car combien d'amitiés ordinaires n'ont -d'autres fondements que la haine du -silence? Et si, malgré tous les efforts, -il réussit à se glisser entre des êtres -assemblés, ces êtres tourneront la tête -avec inquiétude, du côté solennel des -choses que l'on n'aperçoit pas, et puis ils -s'en iront bientôt, cédant la place à l'inconnu, -et ils s'éviteront à l'avenir, parce -qu'ils craignent que la lutte séculaire ne -devienne vaine une fois de plus, et que -l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être, qui -ouvrent en secret la porte à l'adversaire…</p> - -<p>La plupart d'entre nous ne comprennent -et n'admettent le silence que deux ou trois -fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet -hôte impénétrable que dans des circonstances -solennelles, mais presque tous, -alors, l'accueillent dignement ; car les -plus misérables même ont dans leur existence -des moments où ils savent agir -comme s'ils savaient déjà ce que savent -les dieux. Rappelez-vous le jour où vous -rencontrâtes sans terreur votre premier -silence. L'heure effrayante avait sonné ; -et il venait au devant de votre âme. Vous -l'avez vu monter des gouffres de la vie -dont on ne parle pas, et des profondeurs -de la mer intérieure de beauté ou d'horreur, -et vous n'avez pas fui… C'était à un -retour, sur le seuil d'un départ, au cours -d'une grande joie, à côté d'une mort ou -au bord d'un malheur. Souvenez-vous de -ces minutes où toutes les pierreries -secrètes se révèlent et où les vérités endormies -se réveillent en sursaut ; et dites-moi -si le silence, alors, n'était pas bon et -nécessaire, et si les caresses de l'ennemi -sans cesse poursuivi n'étaient pas des -caresses divines? Les baisers du silence -malheureux — car c'est surtout dans le -malheur que le Silence nous embrasse — ne -peuvent plus s'oublier ; et c'est pourquoi -ceux qui les ont connus plus souvent -que les autres valent mieux que les autres. -Ils savent seuls, peut-être, sur quelles -eaux muettes et profondes repose la mince -écorce de la vie quotidienne, ils sont allés -plus près de Dieu, et les pas qu'ils ont -faits du côté des lumières sont des pas -qui ne se perdent plus ; car l'âme est une -chose qui peut ne pas monter, mais qui -ne peut jamais descendre…</p> - -<p>« Silence, le grand Empire du silence », -s'écrie encore Carlyle — qui connut si -bien cet empire de la vie qui nous porte — « plus -haut que les étoiles, plus profond -que le royaume de la Mort!… Le silence -et les nobles hommes silencieux!… Ils -sont épars çà et là, chacun dans sa province, -pensant en silence, travaillant en silence, -et les journaux du matin n'en parlent -point… Ils sont le sel même de la terre, -et le pays qui n'a pas de ces hommes ou -qui en a trop peu n'est pas en bonne -voie… C'est une forêt qui n'a pas de -<i>racines</i>, qui est toute tournée en feuilles -et en branches, et qui bientôt doit se -faner et n'être plus une forêt… »</p> - -<p>Mais le silence véritable, qui est plus -grand encore et qu'il est plus difficile -d'approcher que le silence matériel dont -nous parle Carlyle, n'est pas un de ces -dieux qui peuvent abandonner les hommes. -Il nous entoure de tous côtés, il est le fond -de notre vie sous-entendue, et dès que -l'un de nous frappe en tremblant à l'une -des portes de l'abîme, c'est toujours le -même silence attentif qui ouvre cette porte.</p> - -<p>Ici encore nous sommes tous égaux -devant la chose sans mesure ; et le silence -du roi ou de l'esclave, en face de la mort, -de la douleur ou de l'amour, a le même -visage, et cache sous son manteau impénétrable -des trésors identiques. Le secret -de ce silence-là, qui est le silence essentiel -et le refuge inviolable de nos âmes, ne -se perdra jamais, et si le premier-né des -hommes rencontrait le dernier habitant -de la terre, ils se tairaient de la même -façon dans les baisers, les terreurs ou les -larmes, ils se tairaient de la même façon -dans tout ce qui doit être entendu sans -mensonges, et malgré tant de siècles, ils -comprendraient en même temps, comme -s'ils avaient dormi dans le même berceau, -ce que les lèvres n'apprendront pas à dire -avant la fin du monde…</p> - -<p>Dès que les lèvres dorment, les âmes -se réveillent et se mettent à l'œuvre ; car -le silence est l'élément plein de surprises, -de dangers et de bonheur, dans lequel les -âmes se possèdent librement. Si vous -voulez vraiment vous livrer à quelqu'un, -taisez-vous : et si vous avez peur de vous -taire avec lui, — à moins que cette crainte -ne soit la crainte ou l'avarice auguste de -l'amour qui espère des prodiges — fuyez-le, -car votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. -Il est des êtres avec qui le plus grand des -héros n'oserait pas se taire, et des âmes -qui n'ont rien à cacher cependant tremblent -que certaines âmes les découvrent. -Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de -silence, et qui tuent le silence autour -d'eux ; et ce sont les seuls êtres qui -passent vraiment inaperçus. Ils ne parviennent -pas à traverser la zone révélatrice, -la grande zone de la lumière ferme -et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une -idée exacte de celui qui ne s'est jamais -tu. On dirait que son âme n'a pas eu de -visage. « Nous ne nous connaissons pas -encore, m'écrivait quelqu'un que j'aimais -entre tous, nous n'avons pas encore osé -nous taire ensemble. » Et c'était vrai ; -déjà nous nous aimions si profondément -que nous avions eu peur de l'épreuve -surhumaine. Et chaque fois que le silence, -ange des vérités suprêmes et messager de -l'inconnu spécial de chaque amour, descendait -entre nous, nos âmes à genoux -semblaient demander grâce et implorer -encore quelques heures de mensonges -innocents, quelques heures d'ignorance -ou quelques heures d'enfance… Et néanmoins -il faut que son heure vienne. Il est -le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de -l'âme, comme l'autre soleil les fruits de -notre terre. Mais ce n'est pas sans raison que -les hommes le redoutent ; car on ne sait -jamais quelle sera <i>la qualité</i> du silence qui -va naître. Si toutes les paroles se ressemblent, -tous les silences diffèrent, et la -plupart du temps, toute une destinée dépend -de <i>la qualité</i> de ce premier silence -que deux âmes vont former. Des mélanges -ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs -du silence sont situés bien au-dessus des -réservoirs de la pensée ; et le breuvage -imprévu devient sinistrement amer ou -profondément doux. Deux âmes admirables -et d'égale puissance peuvent donner naissance -à un silence hostile, et se feront -dans les ténèbres une guerre sans merci, -au lieu que l'âme d'un forçat <i>viendra se -taire</i> divinement avec l'âme d'une vierge. -On ne sait rien d'avance, et tout ceci se -passe dans un ciel qui ne prévient jamais ; -et c'est pourquoi les amants les plus tendres -retardent bien souvent jusqu'aux dernières -heures la solennelle entrée du -grand révélateur des profondeurs de -l'être…</p> - -<p>C'est qu'ils savent aussi — car l'amour -véritable ramène les plus frivoles au -centre de la vie — c'est qu'ils savent -aussi que tout le reste était des jeux -d'enfant tout autour de l'enceinte, et que -c'est maintenant que les murailles tombent -et que l'existence est ouverte. Leur -silence vaudra ce que valent les dieux -qu'ils renferment, et s'ils ne s'entendent -pas dans ce premier silence, leurs âmes -ne pourront pas s'aimer, car le silence -ne se transforme point. Il peut monter -ou bien descendre entre deux âmes, -mais <i>sa nature</i> ne changera jamais ; et -jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, -la forme et la puissance qu'il -avait au moment où, pour la première -fois, il entra dans la chambre.</p> - -<p>A mesure qu'on avance dans la vie, on -s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais -quelle entente préalable dont on ne -souffle mot, à laquelle on ne pense -même pas, mais dont on sait pourtant -qu'elle existe quelque part, au-dessus de -nos têtes. Le plus inefficace d'entre les -hommes sourit, aux premières rencontres, -comme s'il était le vieux complice du -destin de ses frères. Et dans le domaine -où nous sommes, ceux-là mêmes qui -savent parler le plus profondément sentent -le mieux que les mots n'expriment jamais -les relations réelles et spéciales qu'il y a -entre deux êtres. Si je vous parle en ce -moment des choses les plus graves, de -l'amour, de la mort ou de la destinée, je -n'atteins pas la mort, l'amour ou le destin, -et malgré mes efforts, il restera -toujours entre nous une vérité qui n'est -pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de -dire, et cependant cette vérité qui n'a pas -eu de voix aura seule vécu un instant -entre nous, et nous n'avons pas pu songer -à autre chose. Cette vérité, c'est <i>notre -vérité</i> sur la mort, le destin ou l'amour ; -et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence. -Et rien, si ce n'est le silence, -n'aura eu d'importance. « Mes sœurs, dit -une enfant dans un conte de fées, vous -avez chacune votre pensée secrète et je -veux la connaître. » Nous aussi nous -avons quelque chose que l'on voudrait -connaître, mais elle se cache bien plus -haut que la pensée secrète ; c'est notre -silence secret. Mais les questions sont -inutiles. Toute agitation d'un esprit sur -ses gardes devient même un obstacle à -la seconde vie qui vit dans ce secret ; et -pour savoir ce qui existe réellement, il -faut cultiver le silence entre soi, car ce -n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant -les fleurs inattendues et éternelles, -qui changent de forme et de couleur -selon l'âme à côté de laquelle on se -trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, -comme l'or et l'argent se pèsent dans -l'eau pure, et les paroles que nous -prononçons n'ont de sens que grâce au -silence où elles baignent. Si je dis à -quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra -pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être ; -mais le silence qui suivra, si je -l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent -aujourd'hui les racines de ce mot, -et fera naître une certitude silencieuse à -son tour ; et ce silence et cette certitude -ne seront pas deux fois les mêmes dans -une vie…</p> - -<p>N'est-ce pas le silence qui détermine -et qui fixe la saveur de l'amour? S'il était -privé du silence, l'amour n'aurait ni goût -ni parfums éternels. Qui de nous n'a -connu ces minutes muettes qui séparaient -les lèvres pour réunir les âmes? Il faut -les rechercher sans cesse. Il n'y a pas -de silence plus docile que le silence de -l'amour : et c'est vraiment le seul qui ne -soit qu'à nous seuls. Les autres grands -silences, ceux de la mort, de la douleur -ou du destin, ne nous appartiennent -pas. Ils s'avancent vers nous, du fond des -événements, à l'heure qu'ils ont choisie, -et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont -pas de reproches à se faire. Mais nous -pouvons sortir à la rencontre des silences -de l'amour. Ils attendent nuit et jour au -seuil de notre porte et il sont aussi beaux -que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui -n'ont presque pas pleuré peuvent vivre -avec les âmes aussi intimement que ceux -qui furent très malheureux ; et c'est -pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup -savent aussi des secrets que d'autres ne -savent pas ; car il y a, dans ce que taisent -les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds -et véritables, des milliers et des -milliers de choses que d'autres lèvres ne -pourront jamais taire…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LE RÉVEIL DE L'AME</h2> - - -<p>Un temps viendra peut-être et bien -des choses annoncent qu'il approche ; un -temps viendra peut-être où nos âmes -s'apercevront sans l'intermédiaire de nos -sens. Il est certain que le domaine de -l'âme s'étend chaque jour davantage. Elle -est bien plus près de notre être visible -et prend à tous nos actes une part bien -plus grande qu'il y a deux ou trois siècles. -On dirait que nous approchons d'une -période spirituelle. Il y a dans l'histoire -un certain nombre de périodes analogues, -où l'âme, obéissant à des lois inconnues, -remonte pour ainsi dire à la surface de -l'humanité et manifeste plus directement -son existence et sa puissance. Cette -existence et cette puissance se révèlent -de mille manières inattendues et diverses. -Il semble qu'en ces moments, l'humanité -ait été sur le point de soulever un peu le -lourd fardeau de la matière. Il y règne -une sorte de soulagement spirituel ; et -les lois de la nature les plus dures et les -plus inflexibles fléchissent çà et là. Les -hommes sont plus près d'eux-mêmes et -plus près de leurs frères ; ils se regardent -et s'aiment plus gravement et plus intimement. -Ils comprennent plus tendrement -et plus profondément, l'enfant, la femme, -les animaux, les plantes et les choses. -Les statues, les peintures, les écrits qu'ils -nous ont laissés ne sont peut-être pas -parfaits ; mais je ne sais quelle puissance -et quelle grâce secrètes y demeurent à -jamais vivantes et captives. Il devait y -avoir dans les regards des êtres une fraternité -et des espérances mystérieuses ; -et l'on trouve partout, à côté des traces -de la vie ordinaire, les traces ondoyantes -d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.</p> - -<p>Ce que nous savons de l'ancienne -Égypte permet de supposer qu'elle traversa -l'une de ces périodes spirituelles. -A une époque très reculée de l'histoire -de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de -la surface de la vie jusqu'à un point -qu'elle n'atteignit jamais plus ; et les -restes ou les souvenirs de sa présence -presque immédiate y produisent encore -aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y -a bien d'autres moments du même genre -où l'élément spirituel paraît lutter au fond -de l'humanité comme un noyé qui se débat -sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous -la Perse, par exemple, Alexandrie -et les deux siècles mystiques du moyen-âge.</p> - -<p>En revanche, il y a des siècles parfaits -où l'intelligence et la beauté règnent très -purement, mais où l'âme ne se montre -point. Ainsi, elle est très loin de la -Grèce et de Rome, du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> -siècle français. (Du moins, de la surface -de ce dernier siècle, car ses profondeurs, -avec Claude de Saint-Martin, Cagliostro -qui est plus grave qu'on ne croit, Pascalis -et tant d'autres, nous cachent encore -bien des mystères). On ne sait pas pourquoi, -mais quelque chose n'est pas là ; -des communications secrètes sont coupées, -et la beauté ferme les yeux. Il est bien -difficile d'exprimer ceci par des mots et -de dire pour quelles raisons l'atmosphère -de divinité et de fatalité qui entoure les -drames grecs ne semble pas l'atmosphère -véritable de l'âme. On découvre à l'horizon -de ces tragédies admirables un mystère -permanent et vénérable aussi ; mais ce -n'est pas le mystère attendri, fraternel et -si profondément actif que nous trouvons -en maintes œuvres moins grandes et -moins belles. Et plus près de nous ; si -Racine est le poète infaillible du cœur -de la femme, qui oserait nous dire qu'il -ait jamais fait un pas vers son âme? Que -me répondrez-vous si je vous interroge -sur l'âme d'Andromaque ou de Britannicus? -Les personnages de Racine ne se -comprennent que par ce qu'ils expriment ; -et pas un mot ne perce les digues de la -mer. Ils sont effroyablement seuls à la -surface d'une planète qui ne tourne plus -dans le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, -ou ils ne seraient plus. Ils n'ont pas de -<i>principe invisible</i>, et l'on croirait qu'une -substance isolante a été interposée entre -leur esprit et eux-mêmes, entre la vie -qui touche à tout ce qui existe et la vie -qui ne touche qu'au moment fugitif d'une -passion, d'une douleur, d'un désir. Il y -a vraiment des siècles où l'âme se rendort -et où personne ne s'en inquiète plus.</p> - -<p>Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de -grands efforts. Elle se manifeste partout -d'une manière anormale, impérieuse et -pressante, comme si un ordre avait été -donné et qu'elle n'eût plus de temps à -perdre. Elle doit se préparer à une lutte -décisive, et nul ne peut prévoir tout ce -qui dépendra de la victoire ou de la fuite. -Jamais peut-être elle n'a mis en œuvre -des forces plus diverses et plus irrésistibles. -On dirait qu'elle se trouve acculée -à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est -l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. -Je ne parlerai pas des puissances occultes, -qui se réveillent autour de nous : du -magnétisme, de la télépathie, de la lévitation, -des propriétés insoupçonnées de -la matière radiante et de mille autres -phénomènes qui ébranlent les sciences -officielles. Ces choses sont connues de -tous et se constatent aisément. Encore -ne sont-elles probablement rien à côté de -ce qui s'opère en réalité, car l'âme est -comme un dormeur qui du fond de ses -songes fait d'immenses efforts pour -remuer un bras ou soulever une paupière.</p> - -<p>En d'autres régions, où la foule est -moins attentive, elle agit plus efficacement -encore, quoique cette action soit moins -sensible aux yeux qui ne sont pas accoutumés -à voir. Ne dirait-on pas que sa voix -est sur le point de percer d'un cri -suprême les derniers sons de l'erreur qui -l'enveloppent encore dans la musique ; et -sentit-on jamais plus lourdement le poids -sacré d'une présence invisible qu'en -telles œuvres de certains peintres étrangers? -Enfin, dans les littératures, ne -constate-t-on point que quelques sommets -s'éclairent çà et là d'une lueur d'une -toute autre nature que les lueurs les plus -étranges des littératures antérieures? On -approche de je ne sais quelle transformation -du silence, et le <i>sublime positif</i> qui a -régné jusqu'ici paraît près de finir. Je ne -m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est -trop tôt pour parler clairement de ces -choses ; mais je crois que rarement une -occasion plus impérieuse d'affranchissement -spirituel fut offerte à notre humanité. -Même par moments, cela ressemble à un -<i>ultimatum</i> ; et c'est pourquoi il importe de -ne rien négliger pour saisir cette occasion -menaçante qui est de la nature des songes -qui se perdent sans retour si on ne les fixe -pas immédiatement. Il faut être prudent ; -ce n'est pas sans raison que notre âme -s'agite.</p> - -<p>Mais cette agitation, qu'on ne remarque -clairement que sur les hauts plateaux -spéculatifs de l'existence, se manifeste -peut-être aussi et sans que l'on s'en -doute dans les sentiers les plus ordinaires -de la vie ; car nulle fleur ne s'ouvre sur -les hauteurs qui ne finisse par tomber -dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je -ne sais. Toujours est-il que nous constatons -dans la vie quotidienne, entre les -êtres les plus humbles, des rapports -mystérieux et directs, des phénomènes -spirituels, et des rapprochements d'âmes -dont on ne parlait guère en d'autres -temps. Existaient-ils moins indéniablement -avant nous? Il faut le croire, car à -toutes les époques il y eut des hommes -qui allèrent jusqu'au fond des relations -les plus secrètes de la vie et qui nous ont -transmis tout ce qu'ils ont appris sur les -cœurs, les esprits et les âmes de leur -temps. Il est probable que ces mêmes -rapports existaient alors ; mais ils ne -pouvaient avoir la force fraîche et générale -qu'ils ont en ce moment ; ils n'étaient -pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, -sans quoi ils eussent arrêté les -regards de ces sages qui les ont passés -sous silence. Et ici, je ne parle plus du -« spiritisme scientifique », de ses phénomènes -de télépathie, de « matérialisation », -ni d'autres manifestations que -j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit -d'événements et d'interventions d'âme -qui ont lieu sans relâche dans l'existence -la plus terne des êtres les plus oublieux -de leurs droits éternels. Il s'agit aussi -d'une psychologie tout autre que la -psychologie habituelle, laquelle a usurpé -le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité -elle ne s'inquiète que des phénomènes -spirituels les plus étroitement liés à la -matière. Il s'agit, en un mot, de ce que -devrait nous révéler une psychologie -transcendante qui s'occuperait des rapports -directs qu'il y a d'âme à âme entre -les hommes et de la <i>sensibilité</i> ainsi que -de la <i>présence extraordinaire</i> de notre -âme. Cette étude qui élèvera l'homme -d'un degré est à peine commencée, et -elle ne tardera pas à rendre inadmissible -la psychologie élémentaire qui a régné -jusqu'à ce jour.</p> - -<p>Cette psychologie immédiate, descendant -des montagnes, envahit déjà les -plus petites vallées et sa présence se -remarque jusque dans les plus médiocres -écrits. Rien ne prouve plus clairement -que la pression de l'âme a augmenté -dans l'humanité générale, et que son -action mystérieuse s'est vulgarisée. Nous -effleurons ici des choses à peu près indicibles, -et l'on ne peut donner que des -exemples incomplets et grossiers. En -voici deux ou trois qui sont élémentaires -et sensibles : autrefois, s'il était question, -un moment, d'un pressentiment, de l'impression -étrange d'une entrevue ou d'un -regard, d'une décision qui était prise du -côté inconnu de la raison humaine, d'une -intervention ou d'une force inexplicable -et cependant comprise, des lois secrètes -de l'antipathie ou de la sympathie, des -affinités électives ou instinctives, de l'influence -prépondérante de choses qui -n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas -à ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient -assez rarement à l'inquiétude du penseur. -On ne semblait les rencontrer que par -hasard. On ne soupçonnait pas de quel -poids prodigieux ils pèsent sans relâche -sur la vie ; et l'on se hâtait de revenir -aux jeux habituels des passions et des -événements extérieurs.</p> - -<p>Ces phénomènes spirituels, dont les -plus grands, les plus pensifs d'entre nos -frères s'occupaient à peine autrefois, les -plus petits s'en inquiètent aujourd'hui ; -et cela prouve une fois de plus que l'âme -humaine est une plante d'une unité parfaite, -et que toutes ses branches, lorsque -l'heure est venue, fleurissent en même -temps. Le paysan à qui le don d'exprimer -ce qu'il y a dans son âme serait brusquement -accordé, exprimerait en ce moment -des choses qui ne se trouvaient pas encore -dans l'âme de Racine. Et c'est ainsi -que des hommes d'un génie bien inférieur -à celui de Shakespeare ou de Racine ont -entrevu une vie secrètement lumineuse -dont celle que ces maîtres avaient uniquement -connue n'était que le revers. -C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande -âme isolée s'agite çà et là, dans l'espace -ou le temps. Elle fera peu de chose si -elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des -multitudes. Il faut qu'elle arrive au moment -où l'océan des âmes s'inquiète tout -entier, et si elle est venue dans l'instant -du sommeil, elle ne pourra parler que -des songes du sommeil. Hamlet, afin de -prendre un exemple illustre entre tous, -Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque -instant jusqu'au bord du réveil, et cependant, -malgré la sueur glaciale qui -couronne son front pâle, il y a des mots -qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il -pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, -parce que l'âme du vagabond lui-même -ou du voleur qui passe, l'aiderait à -parler. Hamlet, lorsqu'il regarde Claudius -ou sa mère, apprendrait à présent ce -qu'il ne savait pas, parce qu'il semble que -les âmes ne s'enveloppent déjà plus du -même nombre de voiles. Savez-vous bien — et -c'est une vérité inquiétante et -étrange — savez-vous bien que si vous -n'êtes pas bon, il est plus que probable -que votre présence le proclame aujourd'hui -cent fois plus clairement qu'elle ne -l'eût fait il y a deux ou trois siècles? Savez-vous -bien que si vous avez attristé -une seule âme ce matin, l'âme de ce -paysan avec qui vous allez vous entretenir -de l'orage ou des pluies, a été avertie -avant même que sa main ait entr'ouvert -la porte? Assumez le visage d'un saint, -d'un martyr, d'un héros, l'œil de l'enfant -qui vous rencontre ne vous saluera pas -du même regard inaccessible si vous -portez en vous une pensée mauvaise, une -injustice ou les larmes d'un frère. Il y a -cent ans, son âme eût peut-être passé, à -côté de la vôtre, inattentive…</p> - -<p>En vérité, il devient difficile de nourrir -dans son cœur, à l'abri des regards, -une haine, de l'envie ou une trahison, -tant les âmes les plus indifférentes sont -sans cesse sur leurs gardes tout autour de -notre être. Nos ancêtres ne nous ont pas -parlé de ces choses, et nous constatons -que la vie où nous nous agitons est absolument -différente de la vie qu'ils ont -peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils -pas? Les signes et les mots ne servent -plus de rien, et presque tout se décide -dans les cercles mystiques d'une simple -présence.</p> - -<p>L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille -volonté si bien connue et si logique, se -transforme à son tour et subit le contact -immédiat de grandes lois inexplicables -et profondes. Il n'y a presque plus de -refuges et les hommes se rapprochent. Ils -se jugent par-dessus les paroles et les -actes, et jusque par-dessus les pensées, -car ce qu'ils voient sans le comprendre -est situé bien au delà du domaine des -pensées. Et c'est l'une des grandes -marques auxquelles on reconnaît les périodes -spirituelles dont je parlais tantôt. -On sent de tous côtés que les relations -de la vie ordinaire commencent à changer, -et les plus jeunes d'entre nous parlent -et agissent déjà tout autrement que les -hommes de la génération qui les précède. -Une foule de conventions, d'usages, de -voiles et d'intermédiaires inutiles retombent -aux abîmes, et presque tous, -sans le savoir, nous ne nous jugeons plus -que selon l'invisible. Si j'entre pour la -première fois dans votre chambre, vous -ne prononcerez point, d'après les lois les -plus profondes de la psychologie pratique, -la sentence secrète que tout homme prononce -en présence d'un homme. Vous ne -parviendrez pas à me dire où vous êtes -allé pour savoir qui je suis, mais vous -me reviendrez, chargé du poids de certitudes -ineffables. Votre père, peut-être, -m'eût jugé autrement et se serait trompé. -Il faut croire que l'homme va bientôt -toucher l'homme et que l'atmosphère va -changer. Avons-nous fait, comme le dit -Claude de Saint-Martin, le grand « philosophe -inconnu », avons-nous fait un -« pas de plus sur la route instructive et -lumineuse de la simplicité des êtres »? -Attendons en silence ; peut-être allons-nous -percevoir avant peu « le murmure -des dieux. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -LES AVERTIS</h2> - - -<p>Ils sont connus de la plupart des hommes -et presque toutes les mères les ont -vus. Ils sont peut-être indispensables -comme toutes les douleurs, et ceux qui -ne les ont pas approchés sont moins doux, -moins tristes et moins bons.</p> - -<p>Ils sont étranges. Ils semblent plus -près de la vie que les autres enfants et -ne rien soupçonner, et cependant leurs -yeux ont une certitude si profonde, qu'il -faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu -plus d'un soir le temps de se dire leur -secret. Au moment où leurs frères tâtonnent -encore autour d'eux entre la naissance -et la vie, ils se sont déjà reconnus, -ils sont déjà debout, les mains et l'âme -prêtes. A la hâte, sagement et minutieusement, -ils se préparent à vivre, et cette -hâte est le signe que les mères, à leur insu -discrètes confidentes de tout ce qui -ne se dit pas, osent à peine regarder.</p> - -<p>Souvent, nous n'avons pas le temps de -les apercevoir ; ils s'en vont sans rien -dire et ceux-là nous demeurent à jamais -inconnus. Mais d'autres s'attardent un -peu, nous regardent en souriant attentivement, -semblent sur le point d'avouer -qu'ils ont tout compris, et puis, vers la -vingtième année, s'éloignent à la hâte, -en étouffant leurs pas, comme s'ils -venaient de découvrir qu'ils s'étaient -trompés de demeure et qu'ils allaient -passer leur vie parmi des hommes qu'ils -ne connaissaient pas.</p> - -<p>Eux-mêmes ne disent presque rien et -s'entourent d'un nuage au moment où ils -se sentent blessés et où l'homme est sur -le point de les atteindre. Il y a quelques -jours ils semblaient être au milieu de nous, -et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que -nous n'osons plus les reconnaître ni les -interroger. Ils sont là, presque de l'autre -côté de la vie, et l'on sent que c'est -l'heure enfin d'affirmer une chose plus -grave, plus humaine, plus réelle et plus -profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour ; -une chose qui bat mortellement de l'aile -tout au fond de la gorge, et qu'on ignore, -et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus -possible de dire, car tant de vies se passent -à se taire!… Et le temps presse ; et -qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au -moment où l'on ne pouvait plus lui répondre?</p> - -<p>Pourquoi sont-ils venus et pourquoi -s'en vont-ils? Ne naissent-ils que -pour nous affirmer que la vie n'a pas -de but? A quoi sert-il d'interroger puisqu'on -ne répondra jamais? J'ai été plusieurs -fois témoin de ces choses, et un -jour je les ai vues de si près que je ne -savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de -moi-même…</p> - -<p>Un frère est mort ainsi. On eût dit que -lui seul avait été prévenu, sans le savoir, -tandis que nous savions peut-être quelque -chose sans avoir reçu cet avertissement -organique qu'il recélait depuis les -premiers jours. A quoi distingue-t-on les -êtres sur lesquels va peser un événement -très grave? Rien n'est visible et cependant -nous voyons tout. Ils ont peur de -nous, parce que nous les avertissons sans -cesse et malgré nous ; et à peine les -avons-nous abordés qu'ils sentent que -nous réagissons contre leur avenir. Nous -cachons quelque chose à la plupart des -hommes et nous ignorons nous-mêmes ce -que nous leur cachons. Il passe entre deux -êtres qui se rencontrent pour la première -fois, d'étranges secrets de vie et de mort ; -et bien d'autres secrets qui n'ont pas -encore de nom, mais qui s'emparent -immédiatement de notre attitude, de nos -regards et de notre visage ; et lorsque -nous serrons les mains d'un ami notre -âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent -peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il -se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée -entre deux hommes, mais il y a des choses -plus impérieuses et plus profondes -que la pensée. Nous ne sommes pas -maîtres de ces dons inconnus et nous trahissons -sans cesse le prophète qui ne -sait pas parler. Nous ne sommes jamais -avec les autres tels que nous sommes avec -nous-mêmes, ni même tels que nous -sommes avec eux dans l'obscurité et nos -regards se transforment selon le passé -et l'avenir qu'ils aperçoivent, et c'est -pourquoi nous vivons malgré nous sur -nos gardes. En rencontrant ceux qui ne -vivront pas, ce n'est pas eux que nous -voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils -voudraient nous tromper pour se tromper. -Ils font tout pour nous dérouter et cependant, -à travers leur sourire et leur ardeur -à vivre, l'événement transparaît déjà -comme s'il était le soutien et la raison -même de leur existence. Une fois de plus, -la mort les a trahis, et ils voient avec -tristesse que nous avons tout vu et qu'il -y a des voix qui ne peuvent se taire.</p> - -<p>Qui dira la force des événements et -s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne sommes -qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous -d'eux? Les attirons-nous, ou -nous attirent-ils? Les transformons-nous -ou nous transforment-ils? Ne se trompent-ils -jamais? Pourquoi viennent-ils à nous -comme l'abeille à la ruche et la colombe -au colombier ; et où se réfugient ceux qui -ne nous trouvent pas au rendez-vous? -D'où viennent-ils à notre rencontre ; et -pourquoi nous ressemblent-ils comme des -frères? Agissent-ils dans le passé ou dans -l'avenir et les plus puissants sont-ils ceux -qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas -encore? Est-ce hier ou demain qui nous -transfigure? Qui de nous ne passe la plus -grande partie de sa vie à l'ombre d'un -événement qui n'a pas encore eu lieu? -J'ai vu ces graves attitudes, cette marche -qui semblait avoir un but trop prochain, -ce pressentiment des grands froids et cet -œil qui ne se laissait pas distraire, en -ceux même dont la fin devait être accidentelle -et sur qui la mort allait s'abattre -inopinément du dehors. Et cependant, ils -se hâtaient autant que leurs frères qui la -portaient en eux. Ils avaient le même -visage. A eux aussi la vie semblait plus -sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils -agissaient avec la même attention sûre et -silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à -perdre, ils devaient être prêts à la même -heure ; tant cet événement qu'un prophète -n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la -vie même de leur vie.</p> - -<p>C'est notre mort qui guide notre vie -et notre vie n'a d'autre but que notre -mort. Notre mort est le moule où -se coule notre vie et c'est elle qui a formé -notre visage. Il ne faudrait faire que le -portrait des morts, car eux seuls sont -eux-mêmes et se montrent un instant tels -qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans -la pure, froide et simple lumière qui -tombe sur l'oreiller des dernières heures? -Est-ce cette même lumière qui baigne -déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous -sourient fixement, et qui nous impose un -silence qui ressemble à celui de la chambre -où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque -je me rappelle ceux que j'ai connus -et que la même mort menait tous par la -main, je vois une troupe d'enfants, d'adolescentes -et d'adolescents qui semblent -sortir de la même maison. Ils sont déjà -frères et sœurs, et l'on dirait qu'ils se reconnaissent -entre eux à des marques que -nous ne voyons pas, et qu'ils se font, au -moment où nous ne les observons plus, le -signe du silence. Ce sont les enfants attentifs -de la mort précoce. Au collège nous les -discernions obscurément. Ils semblaient -se chercher et se fuir à la fois comme ceux -qui ont la même infirmité. On les voyait -à l'écart sous les arbres du jardin. Ils -avaient la même gravité sous un sourire -plus interrompu et plus immatériel que le -nôtre, et je ne sais quel air d'avoir peur -de trahir un secret. Presque toujours ils -se taisaient lorsque ceux qui devaient -vivre s'approchaient de leur groupe. Parlaient-ils -déjà de l'événement, ou bien -savaient-ils que l'événement parlait à travers -eux et malgré eux, et l'entouraient-ils -ainsi afin de le cacher aux yeux indifférents? -Ils semblaient par moments nous -regarder du haut d'une tour ; et bien qu'ils -fussent plus faibles que nous, nous n'osions -pas les molester. Il est vrai que rien -n'est caché ; et vous tous qui me rencontrez, -vous savez ce que j'ai fait et ce que -je ferai, vous savez ce que je pense et ce -que j'ai pensé ; vous savez exactement le -jour où je dois mourir, mais vous n'avez -pas encore trouvé le moyen de le dire, -fût-ce à voix basse et à votre propre cœur. -Nous avons l'habitude de passer sous silence -tout ce que notre main n'atteint -pas, et peut-être saurions-nous trop de -choses si nous savions tout ce que nous -savons. Nous vivons à côté de notre véritable -vie et nous sentons que nos pensées -les plus intimes et les plus profondes -même ne nous regardent pas, car nous -sommes autre chose que nos pensées et -que nos rêves. Et ce n'est qu'à certains -moments et presque par distraction que -nous vivons selon nous-mêmes. Quel -jour deviendrons-nous ce que nous -sommes? En attendant, nous étions devant -eux comme devant des étrangers. Ils intimidaient -notre vie. Parfois ils se promenaient -avec nous par les corridors et -les cours, et nous avions peine à les -suivre. Parfois ils se mêlaient à nos jeux, -et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns -ne trouvaient pas leurs frères. -Ils erraient seuls au milieu de nos cris et -n'avaient pas d'amis parmi ceux qui -n'allaient pas mourir. Et cependant nous -les aimions, et aucun visage n'était plus -amical que le leur. Qu'y avait-il entre eux -et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au -fond de quelle mer de mystères vivons-nous? -Ici régnait aussi cet amour qui ne -s'exprime plus parce qu'il ne participe -pas à la vie de ce monde. Il ne supporterait -peut-être aucune épreuve, il semble -à chaque instant trahi, et la moindre -amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et -cependant sa vie est plus profonde que -nous-mêmes et peut-être ne nous semble-t-il -indifférent que parce qu'il se sait réservé -pour des temps plus longs et plus -sûrs.</p> - -<p>Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il -parlera plus tard ; et ce n'est jamais ceux -que nous embrassons que nous aimons le -plus profondément. Il y a ainsi une part -de la vie, — et c'est la meilleure, la plus -pure et la plus grande, — qui ne se mêle -pas à la vie ordinaire, et les yeux, des -amants eux-mêmes, ne percent presque -jamais cette digue de silence et d'amour.</p> - -<p>Ou bien les laissions-nous seuls parce -que, quoique plus jeunes, ils étaient nos -aînés?… Savions-nous qu'ils n'avaient -pas le même âge et les redoutions-nous -comme des juges? Leurs regards étaient -déjà moins mobiles que les nôtres, et -lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur -nos agitations, elles s'apaisaient sans -raison, et un silence incompréhensible -s'étendait un instant. Nous nous retournions : -ils nous observaient et ils riaient -sérieusement. Je me rappelle le visage -de deux d'entre eux qu'une mort violente -attendait. Mais presque tous étaient -timides et tentaient de passer inaperçus. -Ils avaient je ne sais quelle pudeur mortelle -et semblaient demander pardon -d'une faute inconnue et prochaine. Ils -s'avançaient, nous échangions un regard, -nous nous écartions sans rien dire et -nous comprenions tout sans rien savoir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -LA MORALE MYSTIQUE</h2> - - -<p>Il n'est que trop vrai que les pensées -que nous avons donnent une forme arbitraire -aux mouvements invisibles des -royaumes intérieurs. Il y a ainsi mille et -mille certitudes qui sont les reines voilées -qui nous guident à travers l'existence et -dont nous ne parvenons pas à parler. Dès -que nous exprimons quelque chose, nous -le diminuons étrangement. Nous croyons -avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et -quand nous remontons à la surface, la -goutte d'eau qui scintille au bout de nos -doigts pâles ne ressemble plus à la mer -d'où elle sort. Nous croyons avoir découvert -une grotte aux trésors merveilleux ; -et quand nous revenons au jour, nous -n'avons emporté que des pierreries fausses -et des morceaux de verre ; et cependant -le trésor brille invariablement dans les -ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable -entre nous-mêmes et notre âme, -et à certains moments, dit Emerson, -« nous en arrivons à désirer ardemment -la souffrance dans l'espoir que là enfin -nous trouverons de la réalité et sentirons -les pointes aiguës et les angles de la -vérité ».</p> - -<p>J'ai dit ailleurs que les âmes semblent -se rapprocher : et cela n'a d'autre valeur -que la valeur que peut avoir une impression -permanente, mais obscure, qu'il est -bien difficile d'étayer sur des faits, car -les faits ne sont que les vagabonds, les -espions ou les traînards des grandes -forces qu'on ne voit pas. Et pourtant, -l'on dirait que, plus profondément peut-être -que nos pères, nous sentons, par -instants que ce n'est pas en présence de -nous seuls que nous sommes. Ceux qui -ne croient en aucun dieu aussi bien que -les autres n'agissent pas en eux-mêmes -comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il -y a une surveillance générale qui s'exerce -ailleurs que dans les ténèbres indulgentes -de la conscience de chaque homme. Est-il -vrai que les vases spirituels soient moins -strictement scellés qu'autrefois et que les -oscillations de la mer intérieure deviennent -plus puissantes? Je ne sais ; tout au plus -pouvons-nous constater que nous n'attachons -plus la même importance à un -certain nombre de fautes traditionnelles, -et c'est déjà le signe d'une conquête -spirituelle.</p> - -<p>Il semble que notre morale se transforme -et qu'elle s'avance à petits pas vers -des contrées plus hautes qu'on ne voit -pas encore. Et c'est pourquoi le moment -est peut-être venu de se poser quelques -questions nouvelles. Qu'arriverait-il, par -exemple, si notre âme devenait visible -tout à coup et qu'elle dût s'avancer au -milieu de ses sœurs assemblées, dépouillée -de ses voiles, mais chargée de ses pensées -les plus secrètes et traînant à sa suite les -actes les plus mystérieux de sa vie que -rien ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle? -Que voudrait-elle cacher? Irait-elle, -comme une femme pudique, jeter le -long manteau de ses cheveux sur les -péchés sans nombre de la chair? Elle les -a ignorés, et ces péchés ne l'ont jamais -atteinte. Ils ont été commis à mille lieues -de son trône ; et l'âme du Sodomite même -passerait au milieu de la foule sans se -douter de rien, et portant dans ses yeux -le sourire transparent de l'enfant. Elle -n'est pas intervenue, elle poursuivait sa -vie du côté des lumières, et c'est de cette -vie seule qu'elle se souviendra.</p> - -<p>Quels péchés et quels crimes ordinaires -aura-t-elle pu commettre? A-t-elle trahi, -a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle -fait souffrir et a-t-elle fait pleurer? Où -était-elle tandis que celui-ci livrait son -frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être -loin de lui, et à partir de ce moment, -elle sera devenue plus profonde et plus -belle. Elle n'aura point honte de ce qu'elle -n'a pas fait ; et elle peut rester pure au -centre d'un grand meurtre. Souvent, elle -transforme en clartés intérieures tout le -mal auquel il faut bien qu'elle assiste. -Tout dépend d'un principe invisible et -de là naît sans doute l'inexplicable indulgence -des dieux.</p> - -<p>Et notre indulgence, elle aussi. Nous -ne pouvons nous empêcher de pardonner ; -et quand la mort, « la grande réconciliatrice », -a passé, qui de nous ne tombe -sur les genoux et ne fait en silence sur -l'âme délaissée le geste du pardon? Si je -viens me pencher sur le corps immobile -de mon pire ennemi, croyez-vous donc -qu'en regardant ces lèvres pâles qui m'ont -calomnié, ces yeux éteints qui firent -pleurer les miens, et ces mains froides -qui m'ont peut-être torturé, je songe -encore à la vengeance? Tout a été payé -par la mort au passage. L'âme ne me doit -plus rien et instinctivement je la mets -au-dessus des torts les plus cruels et des -fautes les plus graves. (Que cet instinct -est admirable et significatif!) Et si je -regrette quelque chose, ce n'est pas de -ne pouvoir faire souffrir à mon tour, mais -peut-être de n'avoir pas aimé suffisamment -ou pardonné plus tôt…</p> - -<p>On dirait que déjà nous comprenons -ces choses tout au fond de nous-mêmes. -Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est -même pas d'après leurs pensées les plus -secrètes que nous jugeons nos frères, car -les pensées secrètes ne sont pas toujours -illisibles ; et nous allons bien au delà de -l'illisible. Un homme aura commis tous -les crimes réputés les plus vils sans que -le plus grand de ces crimes altère un -seul instant le souffle de fraîcheur et de -pureté immatérielle qui entoure sa présence ; -au lieu que l'approche d'un martyr -ou d'un sage pourra couvrir notre -âme d'épaisses et insupportables ténèbres. -Un héros ou un saint choisira son -ami au milieu des visages sur lesquels se -lit sans peine l'habitude de toutes les -pensées basses, et ne se sentira pas dans -« une atmosphère fraternelle ou humaine » -à côté d'un autre être dont le front s'illumine -des rêves les plus hauts et les plus -magnanimes. Qu'est-ce que cela signifie? -et quelles nouvelles ces choses apportent-elles? -Il y a donc des lois plus profondes -que celles qui président aux actes et aux -pensées? Que nous a-t-on appris et pourquoi -agissons-nous toujours selon des -règles dont on ne parle pas et qui seules -sont sûres? Car l'on peut affirmer qu'ici, -malgré les apparences, le héros et le -saint ne se sont point trompés. Ils n'ont -fait qu'obéir, et si le saint est trahi et -vendu par l'homme qu'il a choisi, quelque -chose d'inébranlable restera cependant, -qui lui dira qu'il n'y eut pas d'erreur -et qu'il n'a rien à regretter. L'âme -n'oubliera jamais que l'autre âme était -claire…</p> - -<p>Tandis que l'on remue la pierre presque -inconnue qui couvre ces mystères, -on respire l'odeur trop forte de l'abîme -et les mots en même temps que les pensées -tombent autour de nous comme des -mouches empoisonnées. La vie intérieure -elle-même paraît une petite chose auprès -de ces profondeurs invariables. Serez-vous -fier, en présence d'un ange, d'être -celui qui n'a jamais eu tort et n'existe-t-il -pas une innocence inférieure? Lorsque -Jésus lit les pensées misérables des Pharisiens -qui entourent le paralytique de -Capharnaüm, êtes-vous sûr qu'il juge -aussi leur âme d'un coup d'œil analogue, -qu'il la condamne en même temps et qu'il -n'aperçoive pas, par delà ces pensées, -une clarté peut-être inaltérable? Et serait-il -un Dieu si sa condamnation était irrévocable? -Mais pourquoi parle-t-il comme -s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la -plus basse ou l'idée la plus noble laissera-t-elle -une trace sur le pivot de diamant? -Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hauteurs, -pourra s'empêcher de sourire à -nos fautes les plus graves, comme on sourit -aux jeux des petits chiens sur le -tapis? et que serait un Dieu qui ne sourirait -pas? Croyez-vous que vous prendrez -la peine, si vous devenez vraiment -pur, de soustraire aux regards des anges -assemblés les petits mobiles de vos grandes -actions? Et pourtant n'y a-t-il pas -en nous plus d'une chose qui peut faillir -aux yeux des dieux assis sur la montagne? -Il est sûr qu'il y en a, et notre âme -n'ignore pas qu'elle aura des comptes à -rendre. Elle vit, sans rien dire, sous la -main d'un grand juge dont nous ne parvenons -pas à saisir les sentences. Mais -quels seront ces comptes? Où trouver la -morale qui le dise? Y a-t-il une morale -mystérieuse qui règne en des régions -plus lointaines que celles de nos pensées ; -et un astre central que nous ne voyons -pas et dont nos plus secrets désirs ne -sont que les planètes impuissantes? -Existe-t-il, au centre de notre être, un -arbre transparent dont toutes nos actions -et toutes nos vertus ne sont que les fleurs -et les feuilles éphémères? Au fond, nous -ignorons quel mal notre âme peut commettre -et nous ne savons pas encore de -quoi nous rougirions devant une intelligence -supérieure ou devant une autre -âme ; et cependant qui de nous se trouve -pur et ne redoute pas un juge? et quelle -âme n'a pas peur d'une autre âme?</p> - -<hr /> - - -<p>Ici, nous ne sommes plus dans les -vallées connues de la vie animale ou psychique. -Nous arrivons aux portes de la -troisième enceinte : celle de la vie divine -des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant -qu'on en franchit le seuil. Et puis le -seuil franchi, où sont les certitudes? Où -se cachent ces lois admirables que sans -relâche nous transgressons peut-être sans -que notre conscience le soupçonne, bien -que notre âme soit avertie? Et d'où provenait -donc l'ombre de ces transgressions -mystérieuses qui s'étendait parfois -sur notre vie et la rendait soudain si -redoutable à vivre? Quels sont les grands -péchés spirituels que nous pouvons -commettre? Aurons-nous honte d'avoir -lutté contre notre âme ou notre âme -lutte-elle invisiblement contre Dieu? Et -cette lutte est-elle silencieuse à tel point -que pas un soupir ne force les parois? Y -a-t-il un moment où nous pouvons entendre -la reine aux lèvres closes? Elle se -tait sans espoir dans tous les événements -de la surface, mais n'en est-il pas d'autres -que l'on remarque à peine et qui -touchent cependant à des forces éternelles -et profondes? Voici quelqu'un qui -meurt, qui regarde ou qui pleure ; un -autre qui s'approche pour la première -fois ou votre ennemi qui passe ; n'est-ce -point alors qu'elle chuchote peut-être? -Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà -vous n'aimez plus dans l'avenir l'ami -auquel vous souriez en ce moment? Mais -tout cela n'est rien et n'approche même -pas des clartés extérieures de l'abîme. Il -n'est pas possible de parler de ces choses, -parce qu'on est trop seul. « Actuellement, -dit Novalis, l'âme ne bouge que -çà et là ; quand donc remuera-t-elle -entièrement, et quand l'humanité commencera-t-elle -à prendre conscience en -masse? » C'est à cette condition seulement -que quelques-uns apprendront quelque -chose. Il faut attendre patiemment que -cette conscience supérieure se forme peu -à peu. Il se peut qu'alors l'un de ceux qui -viendront parvienne à exprimer ce que -nous sentons tous de ce côté de l'âme, -qui est comme la face de la lune qu'on -n'a pas aperçue depuis le commencement -du monde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -SUR LES FEMMES</h2> - - -<p>En ces domaines aussi, les lois sont -inconnues. Au-dessus de nos têtes brille, -au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui -nous est destiné ; et toutes nos amours -naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons -et l'atmosphère de cette étoile. Nous aurons -beau choisir à droite ou bien à gauche, -sur les hauteurs ou bien dans les bas-fonds ; -nous aurons beau, pour sortir de ce cercle -enchanté que nous sentons autour de tous -les actes de notre vie, violer notre instinct -et tenter de choisir contre le choix -de notre étoile, nous élirons toujours la -femme descendue de l'astre invariable. Et -si, comme don Juan, nous en embrassons -mille et trois, lorsque viendra le soir où -les bras se délient et où les lèvres se séparent, -nous reconnaîtrons que c'est -encore la même femme, la bonne ou la -mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'aimante -ou l'infidèle, qui se tient devant -nous…</p> - -<p>En vérité, nous ne sortons jamais du -petit cercle de clarté que notre destinée -trace autour de nos pas, et l'on dirait que -les hommes les plus éloignés connaissent -la nuance et l'étendue de cet anneau infranchissable. -C'est la teinte de ces rayons -spirituels qu'ils aperçoivent tout d'abord -et qui fait qu'ils nous tendent la main en -souriant ou qu'ils la retirent avec crainte. -Nous nous connaissons tous dans une atmosphère -supérieure, et l'idée que je me -fais d'un inconnu participe immédiatement -à une vérité mystérieuse et plus profonde -que la vérité matérielle. Qui de nous n'a -éprouvé ces choses qui se passent dans -les régions impénétrables de l'humanité -presque astrale? Si vous recevez une -lettre venue du fond d'une île perdue -dans le grand cœur des océans, et écrite -par une main dont vous ignoriez l'existence, -êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu -qui vous écrive et n'éprouvez-vous pas, dans -le moment que vous lisez, sur l'âme qui -vous rencontre ainsi — les dieux savent -seuls dans quelles sphères, — des certitudes -plus infaillibles et plus graves que -toutes les certitudes ordinaires? Et, d'un -autre côté croyez-vous que cette âme qui -songeait à la vôtre, au hasard de l'espace -et du temps, n'avait pas, elle aussi, des -certitudes analogues? Il y a de toutes parts -d'étranges reconnaissances, et nous ne -pouvons pas cacher notre existence. Rien -ne semble jeter sur les liens subtils qui -doivent exister entre toutes les âmes un -jour plus spécial que ces petits mystères -qui accompagnent l'échange de quelques -lettres entre deux inconnus. C'est peut-être -une des étroites fentes, — misérable -sans doute, mais il en est si peu que nous -devons nous contenter des lueurs les plus -pâles — c'est peut-être une des étroites -fentes dans la porte de ténèbres par où -nous pouvons soupçonner un instant ce qui -doit se passer dans la grotte des trésors -qui ne furent jamais découverts. Examinez -la correspondance passive d'un homme et -vous y trouverez je ne sais quelle unité -singulière. Je ne connais ni celui-ci ni -celui-là qui m'interrogent ce matin, et -cependant je sais déjà que je ne pourrai -pas répondre au premier de la même manière -que je vais répondre au second. J'ai -vu quelque chose d'invisible. Et, à mon -tour, si quelqu'un m'écrit que je n'ai -jamais aperçu, je suis sûr que sa lettre -n'est pas exactement la même que celle -qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde -en ce moment. Il y aura toujours une -différence spirituelle insaisissable. C'est -le signe de l'âme qui salue invisiblement -une autre âme. Il faut croire que nous -nous connaissons dans des régions que -nous ne savons pas et que nous possédons -une patrie commune où nous allons, où -nous nous retrouvons et d'où nous revenons sans peine.</p> - -<p>C'est aussi dans cette patrie commune -que nous choisissons nos amantes, et -c'est pourquoi nous ne nous trompons pas -et nos amantes ne se trompent pas non -plus. Le royaume de l'amour est avant -tout le grand royaume des certitudes, -parce que c'est celui où les âmes ont le -plus de loisirs. Ici, elles n'ont vraiment -pas autre chose à faire qu'à se reconnaître, -à s'admirer profondément et à s'interroger, -les larmes dans les yeux, comme de jeunes -sœurs qui se retrouvent, tandis que les -bras s'entrelacent et que les lèvres s'entre-croisent -si loin d'elles… Elles ont -enfin le temps de se sourire et de vivre un -instant pour elles-mêmes dans la trêve de -la vie dure et quotidienne ; et c'est peut-être -des hauteurs de ce sourire et de ces -regards indicibles que se répand, sur les -minutes les plus fades de l'amour, le sel -mystérieux qui conserve à jamais le souvenir -de la rencontre de deux bouches…</p> - -<p>Mais je ne parle ici que de l'amour prédestiné -et véritable. Lorsque nous retrouvons -une de celles que le sort nous a -réservées et qu'il a fait sortir du fond des -grandes villes spirituelles où nous vivons -sans le savoir, pour l'envoyer au carrefour -de la route par où nous devrons -passer à l'heure dite, nous sommes avertis -dès le premier regard. Quelques-uns -tentent alors de violer le sort. Il se peut -que nous mettions furieusement les mains -sur les paupières pour ne plus voir ce -qu'il a fallu voir et qu'en luttant de toutes -nos petites forces contre des forces éternelles, -nous parvenions à traverser la route -pour aller vers une autre envoyée qui n'est -pas là pour nous. Mais nous aurons beau -faire, nous ne réussirons pas à « agiter -l'eau morte dans les grandes cuves de -l'avenir ». Il n'arrivera rien ; la force pure -des hauteurs ne voudra pas descendre et -ces baisers et ces heures inutiles refuseront -de s'ajouter aux heures et aux baisers -réels de notre vie…</p> - -<p>La destinée ferme parfois les yeux, -mais elle sait bien que nous lui reviendrons -le soir, et que c'est elle qui doit avoir le -dernier mot. Elle peut fermer les yeux, -mais le temps qu'elle les ferme est du -temps qui se perd…</p> - -<p>Il semble que la femme soit plus que -nous sujette aux destinées. Elle les subit -avec une simplicité bien plus grande. Elle -ne lutte jamais sincèrement contre elles. -Elle est encore plus près de Dieu et se -livre avec moins de réserve à l'action pure -du mystère. Et c'est pour cette raison, -sans doute, que tous les événements où -elle se mêle à notre vie paraissent nous -ramener vers quelque chose qui ressemble -aux sources mêmes du Destin. C'est près -d'elles surtout que l'on a, par moments, -en passant, « un clair pressentiment » -d'une vie qui ne semble pas toujours parallèle -à la vie apparente. Elle nous rapproche -des portes de notre être. Qui sait -si ce n'est pas dans un de ces instants -profonds qu'ils dormirent sur son sein -que les héros apprirent la force et la fidélité -de leur étoile, et si l'homme qui n'a -pas reposé sur le cœur d'une femme aura -jamais le sentiment exact de l'avenir?</p> - -<p>Nous entrons une fois de plus dans les -cercles troublés de la conscience supérieure. -Ah! qu'il est vrai qu'ici aussi « la -soi-disant psychologie est une de ces larves -qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place -réservée aux images véritables des dieux »! -Car il ne s'agit pas toujours de la surface ; -il ne s'agit même pas des arrière-pensées -les plus graves. Croyez-vous donc que dans -l'amour il n'y ait que des pensées, des -actes et des paroles, et que les âmes ne -sortent pas de ces prisons? Ai-je besoin -de savoir si celle que j'embrasse aujourd'hui -est jalouse et fidèle, rieuse ou triste, -sincère ou bien perfide? Vous imaginez-vous -que ces petits mots misérables vont -monter jusqu'aux cimes où nos âmes sont -assises et où notre destin s'accomplit en -silence? Que m'importe qu'elle me parle -de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'aiguilles, -et qu'elle ait l'air de ne pas me -comprendre ; croyez-vous que j'aie soif -d'une parole sublime, lorsque je sens -qu'une âme me regarde dans l'âme, et que -je ne sache pas que les plus admirables -pensées n'ont pas le droit de relever la -tête en face des mystères? je suis toujours -au bord de l'océan ; et si j'étais Platon, -Pascal ou Michel-Ange, et que mon amante -me parlât de ses pendants d'oreilles, tout -ce que je dirais, tout ce qu'elle me dirait, -flotterait avec le même aspect sur les profondeurs -de la mer intérieure, que nous -contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée -la plus haute ne pèsera pas plus dans les -balances de la vie ou de l'amour que les -trois petits mots que l'enfant qui m'aimait -m'aura dits sur ses bagues d'argent, sur -son collier de perles ou de morceaux de -verre…</p> - -<p>C'est nous qui ne comprenons pas, -parce que nous sommes toujours dans les -bas-fonds de notre intelligence. Il suffit -de monter jusqu'aux premières neiges de -la montagne, et toutes les inégalités s'aplanissent -sous la main purificatrice de -l'horizon qui s'ouvre. Quelle différence -y a-t-il alors entre une parole de Marc-Aurèle -et la phrase de l'enfant qui constate -qu'il fait froid? Soyons humbles et -sachons distinguer l'accident de l'essence. -Il ne faut pas que « des bâtons flottants » -nous fassent oublier les prodiges de -l'abîme. Les pensées les plus belles et -les idées les plus basses n'altèrent pas -plus l'aspect éternel de notre âme que -les Himalayas ou les gouffres ne modifient, -au milieu des étoiles du ciel, l'aspect de -notre terre. Un regard, un baiser, et la -certitude d'une présence invisible et puissante : -tout est dit ; et je sais que je suis -aux côtés d'une égale…</p> - -<p>Mais l'égale est vraiment admirable et -étrange ; et, dès qu'elle aime, la dernière -des filles possède quelque chose que nous -n'avons jamais, parce que, dans sa -pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce -pour cette raison qu'elles ont toutes, -avec les puissances primitives, des rapports -qui nous sont interdits? Les meilleurs -d'entre nous se trouvent presque -toujours à de grandes distances de leurs -trésors de la seconde enceinte ; et, lorsqu'un -moment solennel de la vie exige -un des joyaux de ce trésor, ils ne se souviennent -plus des sentiers qui y mènent, -et ils offrent en vain des bijoux faux de -leur intelligence à la circonstance impérieuse -et qui ne se trompe pas. Mais la -femme n'oublie point le chemin de son -centre, et, que je la surprenne dans l'opulence -ou la misère, dans l'ignorance -ou dans la science, dans la honte ou la -gloire ; si je lui dis un mot qui sorte réellement -des gouffres vierges de mon âme, -elle saura retrouver les sentiers mystérieux -qu'elle n'a jamais perdus de vue, et, sans -hésitations, elle me rapportera simplement, -du fond des inépuisables réserves -de l'amour, une parole, un regard ou un -geste qui sera aussi pur que le mien. -On dirait que son âme est toujours à -portée de sa main ; elle est prête, jour et -nuit, à répondre aux plus hautes exigences -d'une autre âme ; et la rançon de la plus -pauvre ne se distingue pas de la rançon -des reines…</p> - -<p>Approchons-nous avec respect des plus -petites et des plus fières, de celles qui -sont distraites et de celles qui songent, -de celles qui rient encore et de celles qui -pleurent ; car elles savent des choses que -nous ne savons pas, et elles ont une -lampe que nous avons perdue. Elles -habitent au pied même de l'Inévitable et -en connaissent mieux que nous les chemins -familiers. Et c'est pourquoi elles -ont des certitudes étonnantes et des gravités -admirables, et l'on voit bien que, -dans leurs moindres actes, elles se sentent -soutenues par les mains sûres et fortes -des grands dieux. Tout à l'heure, j'affirmais -qu'elles nous rapprochaient des -portes de notre être, et vraiment l'on -croirait que toutes nos relations avec elles -ont lieu par l'entre-bâillement de cette -porte primitive et dans les chuchotements -incompréhensibles qui accompagnèrent -sans doute la naissance des choses, alors -qu'on ne parlait encore qu'à voix basse, -de peur de ne pas entendre une défense -ou un ordre imprévu…</p> - -<p>Elle ne franchira pas le seuil de cette -porte, et elle nous attend du côté intérieur, -où se trouvent les sources. Et -lorsque nous venons frapper, du dehors, -et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne -jamais la clé ni le vantail. Elle regarde -un instant l'envoyé qui s'approche, et, -dans ce bref moment, elle a appris tout -ce qu'il faut apprendre, et les années futures -ont tressailli jusqu'à la fin des -temps… Qui nous dira ce que contient le -premier regard de l'amour, « cette baguette -magique qui est faite d'un rayon -de lumière brisée », rayon qui est sorti -du foyer éternel de notre être, qui a -transfiguré deux âmes et les a rajeunies -de vingt siècles? La porte s'ouvre encore -ou se referme ; ne faites plus aucun effort, -car tout est décidé. Elle sait. Elle ne -tiendra plus compte de vos actions, de -vos paroles, de vos pensées, et si elle les -surveille encore, elle ne le fera plus qu'en -souriant ; et elle rejettera, sans le savoir, -tout ce qui ne vient pas confirmer les -certitudes de ce premier regard. Et si -vous croyez l'induire en erreur, sachez -bien qu'elle a raison contre vous-même et -que c'est vous seul qui errez, car vous -êtes plus réellement ce que vous êtes à -ses yeux que ce que vous croyez être en -votre âme, alors même qu'elle se trompe -sans cesse sur le sens d'un sourire, d'un -geste ou d'une larme…</p> - -<p>Trésors cachés, qui n'ont même pas de -nom!… Je voudrais que tous ceux qui -éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le -proclamassent à leur tour et nous dissent -leurs raisons, et si ces raisons sont profondes, -nous serons étonnés et nous irons -bien loin dans le mystère. Elles sont -vraiment les sœurs voilées de toutes les -grandes choses qu'on ne voit pas. Elles -sont vraiment les plus proches parentes -de l'infini qui nous entoure et, seules, -savent encore lui sourire avec la grâce -familière de l'enfant qui ne craint pas -son père. Elles conservent ici-bas, comme -un joyau céleste et inutile, le sel pur de -votre âme ; et si elles s'en allaient, l'esprit -régnerait seul sur un désert. Elles -ont encore les émotions divines des premiers -jours, et leurs racines trempent -bien plus directement que les nôtres dans -tout ce qui n'eut jamais de limites. Je -plains vraiment ceux qui se plaignent -d'elles, car ils ne savent pas sur quelles -hauteurs se trouvent les baisers véritables. -Et cependant, qu'elles semblent peu de -chose quand les hommes les regardent -en passant! Ils les voient s'agiter, au -fond de leurs petites demeures ; celle-ci -se penche un peu ; là-bas, l'autre sanglote ; -une troisième chante, et la dernière -brode ; et pas un ne comprend ce qu'elles -font!… Ils viennent les visiter, comme -on visite des choses qui sourient ; ils ne -s'approchent d'elles que l'esprit aux -aguets, et l'âme ne peut entrer que par -le plus grand des hasards. Ils interrogent -avec méfiance ; elles ne leur disent rien -parce qu'elles savent déjà ; et voici qu'ils -s'en vont en haussant les épaules, persuadés -qu'elles ne comprennent pas… -« Mais qu'ont-elles besoin de comprendre -ceci, nous répond le poète, qui a toujours -raison ; qu'ont-elles besoin de comprendre, -ces âmes bienheureuses qui ont choisi la -part la meilleure et qui, telles qu'une -pure flamme d'amour en ce monde terrestre, -ne resplendissent que sur le faîte -des temples ou à la cime des navires -errants, en signe du feu céleste qui inonde -toutes choses? Bien souvent, ces enfants -qui aiment surprennent, en des heures -sacrées, d'admirables secrets de la nature -et les révèlent avec une ingénuité inconsciente. -Le savant les suit à la trace pour -recueillir tous les joyaux qu'en leur -innocence et leur joie elles ont semés par -les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles -sentent, rend grâce à leur amour et -cherche, par ses chants, à transplanter -cet amour, germe de l'âge d'or, en d'autres -temps et en d'autres contrées. » Car ce -qu'il a dit des mystiques s'applique surtout -aux femmes qui nous ont conservé -jusqu'ici le sens mystique sur notre terre…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -RUYSBROECK L'ADMIRABLE</h2> - - -<p>Un grand nombre d'œuvres sont plus -régulièrement belles que ce livre de Ruysbroeck -l'Admirable. Un grand nombre -de mystiques sont plus efficaces et plus -opportuns : Swedenborg et Novalis, entre -plusieurs. Il est fort probable que ses -écrits ne répondent que rarement aux -besoins d'aujourd'hui. D'un autre côté, je -connais peu d'auteurs plus maladroits -que lui ; il s'égare par moments en -d'étranges puérilités ; et les vingt premiers -chapitres de l'<i>Ornement des Noces spirituelles</i>, -bien qu'ils soient une préparation -peut-être nécessaire, ne renferment guère -que de tièdes et pieux lieux communs. Il -n'a extérieurement aucun ordre, aucune -logique scolastique. Il se répète souvent, -et semble parfois se contredire. Il joint -l'ignorance d'un enfant à la science de -quelqu'un qui serait revenu de la mort. -Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis -plus d'une fois en sueur. Il introduit une -image et l'oublie. Il emploie même un -certain nombre d'images irréalisables ; et -ce phénomène, anormal dans une œuvre -de bonne foi, ne peut s'expliquer que par -sa gaucherie ou sa hâte extraordinaire. -Il ignore la plupart des artifices de la -parole et ne peut parler que de l'ineffable. -Il ignore presque toutes les habitudes, les -habiletés et les ressources de la pensée -philosophique ; et il est astreint à ne -penser qu'à l'incogitable. Lorsqu'il nous -parle de son petit jardin monacal, il a de la -peine à nous dire suffisamment ce qui s'y -passe ; il écrit alors comme un enfant. Il -entreprend de nous apprendre ce qui se -passe en Dieu, et il écrit des pages que -Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes -parts une disproportion monstrueuse -entre la science et l'ignorance, entre la -force et le désir. Il ne faut pas s'attendre -à une œuvre littéraire ; vous n'apercevrez -autre chose que le vol convulsif d'un aigle -ivre, aveugle et ensanglanté au-dessus de -cimes neigeuses. J'ajouterai un dernier -mot en manière d'avertissement fraternel. -Il m'est arrivé de lire des œuvres qui -passent pour fort abstruses : Les <i>Disciples -à Saïs</i> et les <i>Fragments</i>, de Novalis, par -exemple ; les <i lang="la" xml:lang="la">Biographia litteraria</i> et -l'<i>Ami</i>, de Samuel Taylor Coleridge ; le -<i>Timée</i>, de Platon ; les <i>Ennéades</i>, de Plotin ; -les <i>Noms divins</i>, de Saint Denys l'Aréopagite ; -l'<i>Aurora</i>, du grand mystique -allemand Jacob Bœhme, avec qui notre -auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas -dire que les œuvres de Ruysbroeck soient -plus abstruses que ces œuvres, mais on -leur pardonne moins volontiers leur -abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un -inconnu en qui nous n'avons pas confiance -dès l'abord. Il me semblait indispensable -de prévenir honnêtement les oisifs sur le -seuil de ce temple sans architecture ; car -cette traduction n'a été entreprise que -pour la satisfaction de quelques platoniciens. -Je crois que tous ceux qui n'ont -pas vécu dans l'intimité de Platon et des -néo-platoniciens d'Alexandrie, n'iront -pas bien avant dans cette lecture. Ils -croiront entrer dans le vide ; ils auront -la sensation d'une chute uniforme dans -un abîme sans fond, entre des rochers -noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni -air ni lumière ordinaires, et c'est un -séjour spirituel insupportable à ceux qui -ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y -entrer par curiosité littéraire ; il n'y a -guère de bibelots, et les botanistes de -l'image n'y trouveront pas plus de fleurs -que sur les banquises du pôle. Je leur dis -que c'est un désert illimité, où ils mourront -de soif. Ils y trouveront fort peu de -phrases que l'on puisse prendre en mains -pour les admirer à la manière des littérateurs ; -ce sont des jets de flammes ou -des blocs de glace. N'allez pas chercher -des roses en Islande. Il se peut que quelque -corolle attende entre deux icebergs, -et il y a, en effet, des explosions singulières, -des expressions inconnues, des -similitudes inouïes, mais elles ne paieront -pas le temps perdu à les venir cueillir de -si loin. Il faut, avant d'entrer ici, être -dans un état philosophique aussi différent -de l'état ordinaire que l'état de veille -diffère du sommeil ; et Porphyre, dans -ses <i>Principes de la théorie des intelligibles</i>, -semble avoir écrit l'avertissement le plus -propre à être mis en tête de cette œuvre : -« Par l'intelligence, on dit beaucoup de -choses du principe qui est supérieur à -l'intelligence. Mais on en a l'intuition -bien mieux par une absence de pensée -que par la pensée. Il en est de cette idée -comme de celle du sommeil, dont on parle -jusqu'à un certain point à l'état de veille, -mais dont on n'acquiert la connaissance -et la perception que par le sommeil. En -effet, le semblable n'est connu que par le -semblable, et la condition de toute connaissance -est que le sujet devienne semblable -à l'objet. » Je le répète, il est bien -difficile de comprendre ceci sans préparation ; -et je crois que, malgré nos études -préparatoires, une grande partie de ce -mysticisme nous paraîtra purement théorique, -et que la plupart de ces expériences -de psychologie surnaturelle ne nous -seront accessibles qu'en qualité de spectateurs. -L'imagination philosophique est -une faculté d'éducation très lente. Nous -sommes ici, tout à coup, aux confins de -la pensée humaine et bien au delà du -cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement -froid ; il y fait extraordinairement -sombre, et cependant, vous -n'y trouverez autre chose que des flammes -et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent, -sans avoir exercé leur âme à ces perceptions -nouvelles, cette lumière et ces -flammes sont aussi obscures et aussi -froides que si elles étaient peintes. Il -s'agit ici de la plus exacte des sciences. -Il s'agit de parcourir les caps les plus -âpres et les plus inhabitables du divin -« Connais-toi toi-même » et le soleil de -minuit règne sur la mer houleuse où la -psychologie de l'homme se mêle à la -psychologie de Dieu. Il importe de s'en -souvenir sans cesse ; il s'agit ici d'une -science très profonde, et il ne s'agit pas -d'un songe. Les songes ne sont pas unanimes ; -les songes n'ont pas de racines, -tandis que la fleur incandescente de la -métaphysique divine, épanouie ici, a ses -racines mystérieuses dans la Perse et -dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et -cependant, elle semble inconsciente comme -une fleur et ignore ses racines. Malheureusement, -il nous est à peu près impossible -de nous mettre dans la position de -l'âme qui, sans effort, a conçu cette -science ; nous ne pouvons l'apercevoir <i lang="la" xml:lang="la">ab -intra</i> et la reproduire en nous-mêmes. Il -nous manque ce qu'Emerson appellerait -la même « spontanéité centrale ». Nous -ne pouvons plus transformer ces idées -en notre propre substance ; et, tout au -plus, nous est-il possible d'en approuver, -du dehors, les prodigieuses expériences, -qui ne sont à la portée que d'un très -petit nombre d'âmes dans la durée -d'un système planétaire. « Il n'est pas -légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où -provient cette science intuitive, comme si -c'était une chose dépendant du lieu et du -mouvement ; car cela n'approche pas d'ici, -ni ne part de là, pour aller ailleurs ; mais -cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte -qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention -d'en découvrir les sources secrètes, -mais il faut attendre en silence jusqu'à ce -que cela brille soudainement sur nous, -en nous préparant au spectacle sacré, -comme l'œil attend patiemment le lever -du soleil. » Et ailleurs il ajoute : « Ce n'est -pas par l'imagination ni par le raisonnement, -obligé de tirer lui-même ses principes -d'ailleurs, que nous nous représentons -les intelligibles (c'est-à-dire ce -qui est là-haut) : c'est par la faculté que -nous avons de les contempler, faculté qui -nous permet d'en parler ici-bas. Nous les -voyons donc en éveillant en nous, ici-bas, -la même puissance que nous devons -éveiller en nous quand nous sommes dans -le monde intelligible. Nous ressemblons -à un homme qui, gravissant le sommet -d'un rocher, apercevrait, par son regard, -les objets invisibles pour ceux qui ne -sont pas montés avec lui ». Mais, bien que -tous les êtres, depuis la pierre et la plante, -jusqu'à l'homme, soient des contemplations, -ce sont des contemplations inconscientes, -et il nous est bien difficile de -retrouver en nous quelque souvenir de -l'activité antérieure de la faculté morte. -Nous sommes semblables ici à l'œil dans -l'image néo-platonicienne : « Il s'éloigne -de la lumière pour voir les ténèbres, et, -par cela même, il ne voit pas ; car il ne -peut voir les ténèbres avec la lumière, et -cependant, sans elle, il ne voit pas ; de -cette manière, en ne voyant pas, il voit -les ténèbres autant qu'il est naturellement -capable de les voir. »</p> - -<p>Je sais le jugement que la plupart des -hommes porteront sur ce livre. Ils y verront -l'œuvre d'un moine halluciné, d'un -solitaire hagard et d'un ermite ivre de -jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront -un rêve extravagant et noir, traversé de -grands éclairs, et rien de plus. C'est -l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques ; -et on oublie trop souvent que -toute certitude est en eux seuls. Au surplus, -s'il est vrai comme on l'a dit, que -tout homme est un Shakespeare dans ses -songes, il faudrait se demander si tout -homme, dans sa vie, n'est pas un mystique -informulé, mille fois plus transcendental -que tous ceux qui se sont circonscrits par -la parole. Quelle est l'action de l'homme -dont le dernier mobile n'est pas mystique? -Et l'œil de l'amant ou de la mère, par -exemple, n'est-il pas mille fois plus -abstrus, plus impénétrable et plus mystique -que ce livre, pauvre et explicable, -après tout, comme tous les livres, qui ne -sont jamais que des mystères morts, dont -l'horizon ne se renouvelle plus? Si nous -ne comprenons pas ceci, c'est peut-être -que nous ne comprenons plus rien. Mais, -pour en revenir à notre auteur, quelques-uns -reconnaîtront sans peine que, loin -d'être affolé par la faim, la solitude et la -fièvre, ce moine possédait, au contraire, -un des plus sages, des plus exacts et des -plus subtils organes philosophiques qui -aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, -en sa cabane de Groenendael, au milieu -de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée -de l'un des siècles les plus sauvages du -moyen âge : le quatorzième. Il ignorait -le grec et peut-être le latin. Il était seul -et pauvre. Et cependant, au fond de cette -obscure forêt brabançonne, son âme, -ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle -le sache, les aveuglants reflets de tous les -sommets solitaires et mystérieux de la -pensée humaine. Il sait, à son insu, le -platonisme de la Grèce ; il sait le soufisme -de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et -le bouddhisme du Thibet ; et son ignorance -merveilleuse retrouve la sagesse de siècles -ensevelis et prévoit la science de siècles -qui ne sont pas nés. Je pourrais citer des -pages entières de Platon, de Plotin, de -Porphyre, des livres Zends, des Gnostiques -et de la Kabbale, dont la substance -presque divine se retrouve, intacte, dans -les écrits de l'humble prêtre flamand. Il y -a ici d'étranges coïncidences et des unanimités -inquiétantes. Il y a plus ; il semble, -par moments, avoir exactement supposé la -plupart de ses prédécesseurs inconnus ; -et de même que Plotin commence son -austère voyage au carrefour où Platon -effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé, on -pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, -après un repos de plusieurs siècles, non -pas ce genre de pensée, car ce genre de -pensée ne sommeille jamais, mais ce genre -de parole qui s'était endormi sur les -montagnes où Plotin ébloui l'avait abandonné -en se mettant les mains sur les -yeux, comme devant un immense incendie.</p> - -<p>Mais l'organisme de leur pensée diffère -étrangement. Platon et Plotin sont avant -tout les princes de la dialectique. Ils -arrivent au mysticisme par la science du -raisonnement. Ils font usage de leur âme -discursive et semblent se défier de leur -âme intuitive ou contemplative. Le raisonnement -se contemple dans le miroir -du raisonnement et s'efforce de demeurer -indifférent à l'intrusion de tous les autres -reflets. Il continue son cours comme un -fleuve d'eau douce au milieu de la mer, -avec le pressentiment d'une absorption -prochaine. Ici, nous retrouvons au contraire -les habitudes de la pensée asiatique ; -l'âme intuitive règne seule au-dessus de -l'épuration discursive des idées par les -mots. Les fers du rêve sont tombés. Est-ce -moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le -miroir de l'intelligence humaine est entièrement -inconnu dans ce livre ; mais il -existe un autre miroir, plus sombre et -plus profond, que nous recélons au plus -intime de notre être ; aucun détail ne s'y -voit distinctement et les mots ne peuvent -se tenir à sa surface ; l'intelligence le -briserait si elle y reflétait un instant sa -lumière profane ; mais autre chose s'y -montre par moments ; est-ce l'âme? est-ce -Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois? -On ne le saura jamais ; et cependant ces -apparitions presque invisibles sont les -uniques et effectives souveraines de la vie -du plus incrédule et du plus aveugle -d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre -chose que les miroitements obscurs de ce -miroir ; et comme son trésor est inépuisable, -ces miroitements ne ressemblent à -aucun de ceux que nous avons éprouvés -en nous-mêmes ; et, malgré tout, leur -certitude paraît extraordinaire. Et c'est -pourquoi je ne sais rien de plus effrayant -que ce livre de bonne foi. Il n'y a pas au -monde une notion psychologique, une -expérience métaphysique, une intuition -mystique, si abstruses, si profondes et si -inattendues qu'elles puissent être, qu'il -ne nous soit possible, s'il le faut, de -reproduire et de faire vivre un instant en -nous-mêmes, afin de nous assurer de leur -identité humaine ; mais ici, nous sommes -semblables au père aveugle qui ne peut -plus se rappeler le visage de ses enfants. -Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial -ou fraternel d'une pensée de la terre ; -nous semblons avoir perdu l'expérience -de Dieu et cependant tout nous affirme -que nous ne sommes pas entrés dans la -maison des songes. Faut-il s'écrier avec -Novalis que le temps n'est plus où l'esprit -de Dieu était compréhensible et que le -sens du monde est à jamais perdu? -Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit, -mais qu'aujourd'hui nous n'apercevons -que des reflets morts que nous ne -comprenons plus, et que nous vivons -uniquement sur les fruits de temps meilleurs?</p> - -<p>Je crois qu'il faut s'avouer humblement -que la clef de ce livre ne se trouve pas sur -les routes ordinaires de l'esprit humain. -Cette clef n'est pas destinée à des portes -terrestres et il faut la mériter en s'éloignant -autant que possible de la terre. Un -seul guide se rencontre encore en ces -carrefours solitaires et peut nous donner -les dernières indications vers ces mystérieuses -îles de feu et ces Islandes de -l'abstraction et de l'amour ; c'est Plotin -qui s'est efforcé d'analyser, par l'intelligence -humaine, la faculté divine qui règne -ici. Il a éprouvé, ce que nous appelons -d'un mot qui n'explique rien, les mêmes -extases, qui ne sont, au fond, que le -commencement de la découverte complète -de notre être ; et au milieu de leurs -troubles et de leurs ténèbres, il n'a pas -fermé un instant l'œil interrogateur du -psychologue qui cherche à se rendre -compte des phénomènes les plus insolites -de son âme. Il est ainsi le dernier môle -d'où nous puissions comprendre un peu -les vagues et l'horizon de cette mer -obscure. Il s'efforce de prolonger les sentiers -de l'intelligence ordinaire, jusqu'au -cœur de ces dévastations, et c'est pourquoi -il faut y revenir sans cesse ; car il est le -seul mystique analytique. A ceux que -tenteraient ces prodigieuses excursions, -je veux donner ici une des pages où il a -essayé d'expliquer l'organisme de cette -faculté divine de l'introspection.</p> - -<p>« Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, -l'intelligence voit les objets intelligibles, -au moyen de la lumière que répand sur -eux le Premier, et, en voyant ces objets, -elle voit réellement la lumière intelligible. -Mais, comme elle accorde son attention -aux objets éclairés, elle ne voit pas bien -nettement le principe qui les éclaire ; si, -au contraire, elle oublie les objets qu'elle -voit pour ne contempler que la clarté qui -les rend visibles, elle voit la lumière même -et le principe de la lumière. Mais ce n'est -pas hors d'elle-même que l'intelligence -contemple la lumière intelligible. Elle -ressemble alors à l'œil qui, sans considérer -une lumière extérieure et étrangère, -avant même de l'apercevoir, est soudain -frappé par une clarté qui lui est propre, -ou par un rayon qui jaillit de lui-même et -lui apparaît au milieu des ténèbres ; il en -est de même quand l'œil, pour ne rien -voir des autres objets, ferme ses paupières -et tire de lui-même sa lumière, ou que, -pressé par la main, il aperçoit la lumière -qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur, -il voit ; il voit même plus qu'à -tout autre moment, car il voit la lumière. -Les autres objets qu'il voyait auparavant, -tout en étant lumineux, n'étaient pas la -lumière même. De même, quand l'intelligence -ferme l'œil en quelque sorte aux -autres objets, qu'elle se concentre en -elle-même, en ne voyant rien, elle voit -non une lumière étrangère qui brille dans -des formes étrangères, mais sa propre -lumière qui, tout à coup, rayonne intérieurement -d'une pure clarté.</p> - -<p>» Il faut, nous dit-il encore, que l'âme -qui étudie Dieu s'en forme une idée en -cherchant à le connaître ; il faut ensuite -que, sachant à quelle grande chose elle -veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera -la béatitude dans cette union, elle se -plonge dans les profondeurs de la divinité, -jusqu'à ce que, au lieu de se contempler, -de contempler le monde intelligible, -elle devienne elle-même un objet -de contemplation et brille de la clarté -des conceptions qui ont là-haut leur -source. »</p> - -<p>C'est à peu près tout ce que la sagesse -humaine peut nous dire ici ; c'est à peu -près tout ce que le prince des métaphysiques -transcendantales a pu exprimer ; -quant aux autres explications, il faut que -nous les trouvions en nous-mêmes dans -les profondeurs où toute explication -s'anéantit dans son expression. Car ce -n'est pas seulement au ciel et sur la -terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il -y a plus de choses que n'en peuvent contenir -toutes les philosophies, et dès que -nous ne sommes plus obligés de formuler -ce qu'il y a de mystérieux en nous, nous -sommes plus profonds que tout ce qui a -été écrit, et plus grands que tout ce qui -existe.</p> - -<p>Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est -uniquement parce que je crois que les -écrits des mystiques sont les plus purs -diamants du prodigieux trésor de l'humanité ; -bien qu'une traduction soit peut-être -inutile, car l'expérience semble -prouver qu'il importe assez peu que le -mystère de l'incarnation d'une pensée -s'accomplisse dans la lumière ou dans les -ténèbres ; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, -quoi qu'il en puisse être, les vérités -mystiques ont sur les vérités ordinaires -un privilège étrange ; elle ne peuvent ni -vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité -qui ne soit, un matin, descendue sur ce -monde, admirable de force et de jeunesse -et couverte de la fraîche et merveilleuse -rosée propre aux choses qui n'ont pas -encore été dites ; parcourez aujourd'hui -les infirmeries de l'âme humaine où toutes -viennent mourir tous les jours, vous n'y -trouverez jamais une seule pensée mystique. -Elle ont l'immunité des anges de -Swedenborg qui avancent continuellement -vers le printemps de leur jeunesse, en -sorte que les anges les plus vieux paraissent -les plus jeunes ; et qu'elles viennent -de l'Inde, de la Grèce ou du Nord, elles -n'ont ni patrie ni anniversaire et partout -où nous les rencontrons, elles semblent -immobiles et actuelles comme Dieu même. -Une œuvre ne vieillit qu'en proportion de -son antimysticisme ; et c'est pourquoi ce -livre ne porte aucune date. Je sais qu'il -est anormalement noir, mais je crois -qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est -jamais obscur au sens éternel de ce mot, -parce qu'il se comprend toujours lui-même -et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les -idées artificielles seules s'élèvent en de -réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux -époques littéraires et dans la mauvaise foi -de siècles trop conscients, lorsque la -pensée de l'écrivain demeure en deçà de -ce qu'il exprime. Là, c'était l'ombre féconde -d'une forêt et ici c'est l'obscurité -d'un caveau, où n'éclosent que de sombres -parasites. Il faut tenir compte aussi de ce -monde inconnu que ses phrases devaient -éclairer à travers les doubles et pauvres -vitres de corne des mots et des pensées. -Les mots, ainsi qu'on l'a fait remarquer, -ont été inventés pour les usages ordinaires -de la vie, et ils sont malheureux, inquiets -et étonnés comme des vagabonds autour -d'un trône, lorsque de temps en temps, -quelque âme royale les mène ailleurs. Et, -d'un autre côté, la pensée est-elle jamais -l'image exacte du je ne sais quoi qui l'a -fait naître, et n'est-ce pas toujours l'ombre -d'une lutte que nous voyons en elle, -semblable à celle de Jacob avec l'ange, et -confuse en proportion de la taille de -l'âme et de l'ange? Malheur à nous, dit -Carlyle, si nous n'avons en nous que ce -que nous pouvons exprimer et faire voir! -Je sais qu'il y a sur ces pages, l'ombre -portée d'objets que nous ne nous rappelons -pas avoir vus, dont le moine ne s'arrête -pas à élucider l'usage, et que nous -ne reconnaîtrons que lorsque nous verrons -les objets eux-mêmes de l'autre côté -de la vie ; mais, en attendant, cela nous a -fait regarder au loin, et c'est beaucoup. -Je sais encore que maintes de ses phrases -flottent à peu près comme de transparents -glaçons sur l'incolore mer du silence, -mais elles existent ; elles ont été séparées -des eaux, et c'est assez. Je sais enfin, que -les étranges plantes qu'il a cultivées sur -les cimes de l'esprit sont entourées de -nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent -que ceux qui regardent d'en bas, -et si l'on a le courage de monter, on -s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même -de ces plantes, et la seule où elles pussent -éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est -une végétation si subtile, qu'elle se distingue -à peine du silence où elle a puisé -ses sucs et où elle semble encline à se -dissoudre. Toute cette œuvre, d'ailleurs, -est comme un verre grossissant, appliqué -sur la ténèbre et le silence ; et parfois on -ne discerne pas immédiatement l'extrémité -des idées qui y trempent encore. -C'est de l'invisible qui transparaît par -moments, et il faut évidemment quelque -attention à guetter ses retours. Ce livre -n'est pas trop loin de nous ; il est probablement -au centre même de notre humanité ; -mais c'est nous qui sommes trop -loin de ce livre ; et s'il nous paraît décourageant -comme le désert, si la désolation -de l'amour divin y semble terrible -et la soif des sommets insupportable, ce -n'est pas l'œuvre qui est trop ancienne, -mais nous, qui sommes trop vieux peut-être, -et tristes et sans courage, comme -des vieillards autour d'un enfant ; et c'est -un autre mystique, Plotin, le grand mystique -païen qui a probablement raison -contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se -plaignent de ne rien voir sur les hauteurs -de l'introspection : « Il faut d'abord -rendre l'organe de la vision analogue et -semblable à l'objet qu'il doit contempler. -Jamais l'œil n'eût aperçu le soleil, s'il -n'avait d'abord pris la forme du soleil ; -de même l'âme ne saurait voir la beauté, -si d'abord elle ne devenait belle elle-même, -et tout homme doit commencer -par se rendre beau et divin pour obtenir -la vue du beau et de la divinité. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -EMERSON</h2> - - -<p>« Une seule chose importe, dit Novalis, -c'est la recherche de notre moi transcendental. » -Ce moi, nous l'apercevons par -moments dans les paroles de Dieu, dans -celles des poètes et des sages, au fond de -quelques joies et de quelques douleurs, -dans le sommeil, l'amour et les maladies, -et en des conjonctures inattendues, où de -loin il nous fait signe et nous montre du -doigt nos relations avec l'univers. Quelques -sages ne s'attachèrent qu'à cette recherche -et ils écrivirent ces livres où ne -règne que l'extraordinaire. « Qu'y a-t-il -qui vaille dans les livres, dit notre auteur, -si ce n'est le transcendental et l'extraordinaire? » -Ils étaient comme des peintres -s'efforçant de saisir une ressemblance -dans les ténèbres. Les uns tracèrent des -images abstraites, très grandes mais presque -indistinctes. Les autres parvinrent à -fixer une attitude ou un geste habituel de -la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent -des êtres étranges. Il n'existe pas un grand -nombre de ces images. Elle ne se ressemblent -jamais. Quelques-unes sont très -belles, et ceux qui ne les ont pas vues -sont pareils toute leur vie à des hommes qui -ne seraient jamais sortis vers le milieu du -jour. Il en est dont les lignes sont plus -pures que les lignes du ciel ; et alors, ces -figures nous paraissent si lointaines que -nous ignorons si elles vivent ou si elles -furent transcrites selon nous-mêmes. Elles -sont l'œuvre des mystiques purs et l'homme -ne s'y reconnaît pas encore. D'autres, -qu'on nomme les poètes, nous parlèrent -indirectement de ces choses. Une troisième -classe de penseurs, élevant d'un -degré le vieux mythe des centaures, nous -a donné de cette identité occulte une -image plus accessible en mêlant les lignes -de notre moi apparent à celles de notre -moi supérieur. Le visage de notre âme -divine y sourit par moments par dessus -l'épaule de sa sœur, l'âme humaine, -inclinée aux humbles besognes de la -pensée ; et ce sourire qui nous fait entrevoir -en passant tout ce qu'il y a par delà -la pensée importe seul dans les œuvres -des hommes…</p> - -<p>Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous -montrèrent que l'homme est plus grand et -plus profond que l'homme, et qui parvinrent -à fixer ainsi quelques-unes des allusions -éternelles que nous rencontrons à chaque -instant par la vie, dans un geste, dans un -signe, dans un regard, dans une parole, -dans un silence et dans les événements qui -nous entourent. La science de la grandeur -humaine est la plus étrange des sciences. -Nul d'entre les hommes ne l'ignore ; mais -presque tous ne savent pas qu'ils la possèdent. -L'enfant qui me rencontre ne sera -pas capable de dire à sa mère ce qu'il a vu ; -et cependant, dès que son œil a touché ma -présence, il sait tout ce que je suis, tout -ce que j'ai été, tout ce que je serai, aussi -bien que mon frère et trois fois mieux -que moi-même. Il me connaît immédiatement -dans le passé et l'avenir, dans ce -monde-ci et dans les autres, et ses yeux -à leur tour me révèlent le rôle que je joue -dans l'univers et dans l'éternité. Les âmes -infaillibles se sont entrejugées ; et dès que -son regard a admis mon regard, mon visage, -mon attitude, et tout l'infini qui les -entoure et dont ils sont les interprètes, -il sait à quoi s'en tenir ; et bien qu'il ne -distingue pas encore la couronne d'un -empereur de la besace d'un mendiant, il -m'a connu, un moment, aussi exactement -que Dieu.</p> - -<p>Il est vrai que nous agissons déjà comme -des dieux, et toute notre vie se passe au -milieu de certitudes et d'infaillibilités infinies. -Mais nous sommes des aveugles -qui jouons avec des pierreries le long des -routes ; et cet homme qui frappe à ma -porte, dépense, au moment où il me salue -d'aussi merveilleux trésors spirituels que -le prince que j'aurais arraché à la mort. -Je lui ouvre ; et en un instant il voit à ses -pieds, comme du haut d'une tour, tout ce -qui a lieu entre deux âmes. La paysanne -à qui je demande le chemin, je la juge -aussi profondément que si je lui demandais -la vie de ma mère, et son âme m'a parlé -aussi intimement que celle de ma fiancée. -Elle remonta en hâte, jusqu'aux plus -grands mystères, avant de me répondre ; -puis elle m'a dit tranquillement, sachant -tout à coup ce que j'étais, qu'il fallait -prendre à gauche le sentier du village. Si -je passe une heure au milieu d'une foule, -j'ai jugé mille fois sans rien dire et sans -y songer un moment, les vivants et les -morts, et lequel de ces jugements sera -réformé au dernier jour? Il y a dans cette -chambre cinq ou six êtres qui parlent de -la pluie et du beau temps ; mais au dessus -de cette conversation misérable, six âmes -ont un entretien dont nulle sagesse -humaine ne pourrait approcher sans -danger ; et bien qu'elles parlent à travers -leurs regards, leurs mains, leur visage et -toute leur présence, ils ignoreront toujours -ce qu'elles ont dit. Il faut cependant -qu'ils attendent la fin de l'insaisissable -dialogue, et c'est pourquoi ils ont -je ne sais quelle joie mystérieuse dans leur -ennui, sans connaître ce qui écoute en -eux toutes les lois de la vie, de la mort et -de l'amour qui passent comme des fleuves -intarissables autour de la maison.</p> - -<p>Il en est ainsi partout et toujours. Nous -ne vivons que selon notre être transcendental, -dont les actions et les pensées -percent à chaque instant l'enveloppe qui -nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un -ami que je n'ai jamais vu, mais je connais -son œuvre et je sais que son âme est extraordinaire -et qu'il a passé sa vie à la -manifester aussi exactement que possible -selon le devoir des intelligences supérieures. -Je suis plein d'inquiétudes et -c'est une heure solennelle. Il entre ; et -toutes les explications qu'il nous a données -durant un grand nombre d'années tombent -en poussière au mouvement de la porte -qui s'ouvre sur sa présence. Il n'est pas -ce qu'il croit être. Il est d'une autre -nature que ses pensées. Une fois de plus -nous constatons que les émissaires de -l'esprit sont toujours infidèles. Il a dit sur -son âme des choses très profondes ; mais -en ce petit instant qui sépare le regard -qui s'arrête du regard qui s'éloigne, j'ai -appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire -et tout ce qu'il ne pourra jamais faire -vivre en son esprit. Il m'appartient désormais -sans retour. Autrefois nous étions -unis par la pensée. Aujourd'hui, une -chose mille et mille fois plus mystérieuse -que la pensée nous livre l'un à l'autre. Il -y a des années et des années que nous -attendions ce moment ; et voilà que nous -sentons que tout est inutile, et, pour ne -pas avoir peur du silence, nous qui nous -étions préparés à nous montrer des trésors -secrets et prodigieux, nous nous entretenons -de l'heure qui sonne ou du -soleil qui se couche, afin de donner à nos -âmes le temps de s'admirer et de s'étreindre -dans un autre silence que le -murmure des lèvres et de la pensée ne -pourra pas troubler…</p> - -<p>Au fond, nous ne vivons que d'âme à -âme et nous sommes des dieux qui s'ignorent. -S'il m'est impossible ce soir de -supporter ma solitude, et si je descends -parmi les hommes, ils me diront que l'orage -vient d'abattre leurs poires ou que -les dernières gelées ont fermé le port. -Est-ce pour cela que je suis venu? Et -cependant, je m'en irai tantôt, l'âme aussi -satisfaite et aussi pleine de forces et de -trésors nouveaux que si j'avais passé ces -heures avec Platon, Socrate et Marc-Aurèle. -Ce que disait leur bouche ne s'entendait -pas à côté de ce que proclamait -leur présence, et il est impossible à -l'homme de n'être pas grand et admirable. -Ce que pense la pensée n'a aucune importance -à côté de la vérité que nous sommes -et qui s'affirme en silence ; et si, après -cinquante ans de solitude, Epictète, -Gœthe et saint Paul abordaient en mon -île, ils ne pourraient me dire que ce que -me dirait en même temps et plus immédiatement -peut-être le petit mousse de -leur navire.</p> - -<p>En vérité, ce qu'il y a de plus étrange -dans l'homme, c'est sa gravité et sa -sagesse cachées. Le plus frivole ne rit -jamais réellement parmi nous, et malgré -ses efforts ne parvient pas à perdre une -minute, car l'âme humaine est attentive -et ne fait rien d'inutile. <i lang="de" xml:lang="de">Ernst ist das -Leben</i>, la vie est grave et au fond de -notre être notre âme n'a pas encore souri. -De l'autre côté de nos agitations involontaires, -nous menons une existence merveilleuse, -immobile et très pure et très -sûre, à laquelle font sans cesse allusion -les mains qui se tendent, les yeux qui -s'ouvrent, les regards qui se rencontrent.</p> - -<p>Tous nos organes sont les complices -mystiques d'un être supérieur, et ce n'est -jamais un homme, c'est une âme que nous -avons connue. Je n'ai pas vu ce pauvre qui -implorait l'aumône sur les marches de -mon seuil ; mais j'apercevais autre chose : -en nos yeux deux destinées identiques se -saluaient et s'aimaient, et, au moment où -il tendait la main, la petite porte de la -maison s'entr'ouvrait un instant sur la -mer. « Dans mes rapports avec mon enfant, -dit Emerson, le grec, le latin, tout -ce que je sais, tout l'or que je possède ne -me servent de rien ; ce que j'ai d'âme -importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose -sa volonté à la mienne, une contre une, -et me laisse, si je veux, la honte d'abuser -de ma force en le frappant ; mais si je renonce -à ma volonté, et si j'agis au nom de -l'âme, la plaçant comme arbitre entre -nous deux, à travers ses jeunes yeux regarde -la même âme ; il révère et il aime -avec moi. »</p> - -<p>Mais s'il est vrai que le dernier d'entre -nous ne peut faire le moindre geste sans -tenir compte de l'âme et des royaumes -spirituels où elle règne, il est vrai aussi -que les plus sages ne songent presque -jamais à l'infini que déplace une paupière -qui s'ouvre, une tête qui s'incline, une -main qui se ferme. Nous vivons si loin de -nous-mêmes que nous ignorons presque -tout ce qui se passe à l'horizon de notre -être. Nous errons au hasard dans la vallée, -sans nous douter que tous nos gestes sont -reproduits et acquièrent leur signification -sur le sommet de la montagne, et il faut -par moments que quelqu'un vienne nous -dire : Levez les yeux, voyez ce que vous -êtes, voyez ce que vous faites ; ce n'est -pas ici que nous vivons ; c'est là-haut que -nous sommes. Ce regard échangé dans -l'ombre ; ces paroles qui n'avaient pas de -sens au pied de la montagne, voyez ce -qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient -par delà la neige des cimes ; et comme -nos mains que nous croyons si faibles et -si petites atteignent Dieu, à chaque instant, -sans le savoir.</p> - -<p>Quelques-uns sont venus nous frapper -ainsi sur l'épaule en nous montrant du -doigt ce qui se passe sur les glaciers du -mystère. Ils ne sont pas nombreux. Il y -en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a -cinq ou six dans les autres ; et tout ce qu'ils -ont pu nous dire n'est rien au regard de -ce qui a lieu et de ce que notre âme -n'ignore pas. Mais qu'importe? Ne sommes-nous -pas semblables à un homme qui a -perdu les yeux dans les premières années -de son enfance? Il a vu le spectacle innombrable -des êtres. Il a vu le soleil, la -mer et la forêt. Maintenant, ces merveilles -se trouvent à jamais dans sa substance ; et -si vous en parlez, que pourrez-vous lui -dire, et que seront vos pauvres mots à -côté de la clairière, de la tempête et de -l'aurore qui vivent encore au fond de son -esprit et de sa chair? Il vous écoutera, -cependant, avec une joie ardente et -étonnée et bien qu'il sache tout, et que -vos paroles représentent ce qu'il sait plus -imparfaitement qu'un verre d'eau ne représente -un grand fleuve, les petites -phrases impuissantes qui tombent de la -bouche des hommes illumineront un instant -l'océan, la lumière et les sombres -feuillages qui dormaient au milieu des -ténèbres, sous ses paupières mortes.</p> - -<p>Les faces de ce « moi transcendental » -dont parle Novalis, sont probablement -innombrables et aucun des moralistes -mystiques n'est parvenu à étudier la même. -Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et -quelques autres examinent nos rapports -avec un infini abstrait, subtil et très lointain. -Ils nous mènent sur des montagnes -dont tous les sommets ne nous semblent -pas naturels et habitables et où nous respirons -souvent avec peine. Gœthe accompagne -notre âme sur les rivages de la mer -de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir -au penchant des collines humaines de la -bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages -trop lourds de la résignation sans -espoir. Carlyle, le frère spirituel d'Emerson, -qui en ce siècle nous avertit à l'autre -extrémité de la vallée, fait passer comme -des éclairs, les seuls moments héroïques -de notre être, sur le fond d'ombre et d'orage -d'un inconnu sans cesse monstrueux. -Il nous mène comme un troupeau affolé -par les tempêtes vers les pâturages ignorés -et sulfureux. Il nous pousse au plus -profond des ténèbres qu'il a découvertes -avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile intermittente -et violente des héros et nous -y abandonne, avec un mauvais rire, aux -vastes représailles des mystères.</p> - -<p>Mais en même temps, voici Emerson, -le bon pasteur matinal des prés pâles et -verts d'un optimisme nouveau, naturel et -plausible. Il ne nous conduit pas du côté -des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de -l'humble clos familier, parce que le glacier, -la mer, les neiges éternelles, le -palais, l'étable, le poële éteint du pauvre -et le lit du malade, tout est situé sous le -même ciel, purifié par les mêmes astres -et soumis aux mêmes puissances infinies.</p> - -<p>Il est venu pour plusieurs au moment -où il fallait venir et à l'instant où ils avaient -mortellement besoin d'explications nouvelles. -Les heures héroïques sont moins -apparentes, celles de l'abnégation ne sont -pas encore revenues ; il ne nous reste plus -que la vie quotidienne, et cependant nous -ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a -donné un sens presque acceptable à cette -vie qui n'avait plus ses horizons traditionnels, -et peut-être a-t-il pu nous montrer -qu'elle est assez étrange, assez profonde -et assez grande pour n'avoir besoin -d'autre but qu'elle-même. Il n'en sait pas -plus que les autres ; mais il affirme avec -plus de courage, et il a confiance dans le -mystère. Il faut vivre, vous tous qui traversez -des jours et des années, sans actions, -sans pensées, sans lumière, parce -que votre vie, malgré tout, est incompréhensible -et divine. Il faut vivre parce que -nul n'a le droit de se soustraire aux événements -spirituels des semaines banales. -Il faut vivre parce qu'il n'y a pas d'heures -sans miracles intimes et sans significations -ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a -pas un acte, pas un mot, pas un geste qui -échappe à des revendications inexplicables -en un monde « où il y a beaucoup de -choses à faire, et peu de choses à savoir. »</p> - -<p>Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action -de Régulus ou de Léonidas n'a aucune -importance lorsque je la compare à un -moment de l'existence secrète de mon -âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait -ou ne pas le faire, ces choses ne l'atteignent -pas ; et l'âme de Régulus, lorsqu'il s'en -retournait à Carthage, était probablement -aussi distraite et aussi indifférente que -celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine. -Elle est trop loin de toutes nos actions ; -elle est trop loin de toutes nos pensées. -Elle vit seule, au fond de nous, une vie -qu'elle ne dit pas ; et des hauteurs où elle -règne, la variété des existences ne se distingue -plus. Nous marchons accablés sous -le poids de notre âme et il n'y a pas de -proportion entre elle et nous. Elle ne -songe peut-être jamais à ce que nous faisons -et cela se lit sur notre visage. Si -l'on pouvait demander à une intelligence -d'un autre monde quelle est l'expression -synthétique de la face des hommes, elle -répondrait, sans doute, après les avoir -vus dans leurs joies, dans leurs douleurs -et dans leurs inquiétudes : <i>Ils ont l'air de -songer à autre chose.</i> Soyez grand, soyez -sage et éloquent ; l'âme du pauvre qui -tend la main au coin du pont ne sera pas -jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être -son silence. Le héros a besoin de l'approbation -de l'homme ordinaire, mais l'homme -ordinaire ne demande pas l'approbation -du héros et il poursuit sa vie sans inquiétude, -comme celui qui a tous ses trésors -en lieu sûr. « Lorsque parle Socrate, dit -Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent -aucune honte de leur silence. Eux aussi -ils sont grands. Et Socrate s'en réfère à -eux et les aime tandis qu'il parle, parce -que tout homme renferme et est la vérité -même qu'articule un homme éloquent. -Mais en l'homme éloquent, à cause de cela -même qu'il peut l'articuler, il semble que -cette vérité réside déjà moins ; et c'est -pourquoi il se tourne vers ces silencieux -admirables, avec une déférence et un -respect plus grands. »</p> - -<p>L'homme est avide d'explications. Il faut -qu'on lui montre sa vie. Il se réjouit lorsqu'il -trouve quelque part l'interprétation -exacte d'un petit geste qu'il a fait il y a -vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit -geste ; il y a la plupart des attitudes de -notre âme quotidienne. Vous n'y trouverez -pas le caractère éternel de la pensée de -Marc-Aurèle. Mais Marc-Aurèle c'est la -pensée par excellence. D'ailleurs, qui de -nous mène la vie de Marc-Aurèle? Ici, -c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas -arbitrairement agrandi ; seulement, il est -plus près de nous que d'habitude. C'est -Jean qui taille ses arbres ; c'est Pierre qui -bâtit sa maison, c'est vous qui me parlez -de la moisson, c'est moi qui vous donne -la main ; mais nous sommes mis au point -où nous touchons aux dieux et nous sommes -étonnés de ce que nous faisons. Nous ne -savions pas que toutes les puissances de -l'âme étaient présentes, nous ne savions -pas que toutes les lois de l'univers attendaient -autour de nous ; et nous nous -retournons, et nous nous regardons sans -rien dire comme des gens qui ont vu un -miracle.</p> - -<p>Emerson est venu affirmer avec simplicité -cette grandeur égale et secrète de -notre vie. Il nous a entourés de silence et -d'admiration. Il a mis un trait de lumière -sous les pas de l'artisan qui sort de l'atelier. -Il nous a montré toutes les forces du -ciel et de la terre, occupées à soutenir le -seuil sur lequel deux voisins parlent de -l'eau qui tombe ou du vent qui s'élève, et -au dessus de deux passants qui s'abordent, -il nous fait voir le visage d'un Dieu qui -sourit au visage d'un Dieu. Il est plus -près que nul autre de notre vie habituelle. -Il est l'avertisseur le plus attentif, le plus -assidu, le plus probe, le plus méticuleux, -le plus humain peut-être. Il est le sage -des jours ordinaires, et les jours ordinaires -sont en somme la substance de notre être. -Plus d'une année s'écoule sans passions, -sans vertus, sans miracles. Apprenez-nous -à vénérer les petites heures de la vie. Si -j'ai pu agir ce matin, selon l'esprit de -Marc-Aurèle, ne venez pas souligner mes -actions, car je sais, moi aussi, qu'il est -arrivé quelque chose. Mais si je crois avoir -perdu ma journée en misérables entreprises ; -et si vous pouvez me prouver que -j'ai vécu cependant aussi profondément -qu'un héros, et que mon âme n'a pas -perdu ses droits ; vous aurez fait plus que -si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui -mon ennemi, car vous avez augmenté -en moi, la somme, la grandeur et -le désir de la vie ; et demain, peut-être, -je saurai vivre avec respect.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -NOVALIS<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Fragment de la préface à la traduction des -<i>Disciples à Saïs</i>.</p> -</div> - -<p>« Les hommes marchent par des chemins -divers ; qui les suit et les compare -verra naître d'étranges figures », dit notre -auteur. J'ai choisi trois de ces hommes -dont les routes nous mènent sur trois -cimes différentes. J'ai vu miroiter à l'horizon -des œuvres de Ruysbroeck les pics -les plus bleuâtres de l'âme, tandis qu'en -celles d'Emerson les sommets plus humbles -du cœur humain s'arrondissaient irrégulièrement. -Ici, nous nous trouvons sur les -crêtes aiguës et souvent dangereuses du -cerveau ; mais il y a des retraites pleines -d'une ombre délicieuse entre les inégalités -verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère -y est d'un inaltérable cristal.</p> - -<p>Il est admirable de voir combien les -voies de l'âme humaine divergent vers -l'inaccessible. Il faut suivre un moment -les traces des trois âmes que je viens de -nommer. Elles sont allées, chacune de -son côté, bien au delà des cercles sûrs de -la conscience ordinaire, et chacune d'elles -a rencontré des vérités qui ne se ressemblent -pas et que nous devons cependant -accueillir comme des sœurs prodigues et -retrouvées. Une vérité cachée est ce qui -nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves -inconscients et muets, et nous nous trouvons -enchaînés tant qu'elle n'a point paru. -Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, -qui sont les antennes de l'âme humaine -innombrablement une, la soupçonne un -instant, en tâtonnant dans les ténèbres, -les derniers d'entre nous, par je ne sais -quel contre-coup subit et inexplicable, se -sentent libérés de quelque chose ; une vérité -nouvelle plus haute, plus pure et plus -mystérieuse prend la place de celle qui -s'est vue découverte et qui fuit sans retour, -et l'âme de tous, sans que rien le trahisse -au dehors, inaugure une ère plus sereine -et célèbre de profondes fêtes où nous ne -prenons qu'une part tardive et très lointaine. -Et je crois que c'est de la sorte -qu'elle monte et s'en va vers un but -qu'elle est seule à connaître.</p> - -<p>Tout ce que l'on peut dire n'est rien en -soi. Mettez dans un plateau de la balance -toutes les paroles des grands sages, et -dans l'autre plateau la sagesse inconsciente -de cet enfant qui passe, et vous -verrez que ce que Platon, Marc-Aurèle, -Schopenhauer et Pascal nous ont révélé -ne soulèvera pas d'une ligne les grands -trésors de l'inconscience, car l'enfant qui -se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle -qui parle. Et, cependant, si Marc-Aurèle -n'avait pas écrit les douze livres -de ses Méditations, une partie des trésors -ignorés que notre enfant renferme ne -serait pas la même. Il n'est peut-être pas -possible de parler clairement de ces -choses, mais ceux qui savent s'interroger -assez profondément et vivre, ne fût-ce -que le temps d'un éclair, selon leur être -intégral, sentent que cela est. Il se peut -que l'on découvre un jour les raisons pour -lesquelles, si Platon, Swedenborg ou -Plotin n'avaient pas existé, l'âme du -paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais -entendu parler ne serait pas ce -qu'elle est infailliblement aujourd'hui. -Mais quoi qu'il en puisse être, aucune -pensée ne se perdit jamais pour aucune -âme, et qui dira les parties de nous-mêmes -qui ne vivent que grâce à des -pensées qui ne furent jamais exprimées? -Notre conscience a plus d'un degré, et -les plus sages ne s'inquiètent que de -notre conscience à peu près inconsciente -parce qu'elle est sur le point de devenir -divine. Augmenter cette conscience transcendantale -semble avoir été toujours le -désir inconnu et suprême des hommes. Il -importe peu qu'ils l'ignorent, car ils -ignorent tout, et cependant ils agissent en -leur âme aussi sagement que les plus -sages. Il est vrai que la plupart des -hommes ne doivent vivre un moment qu'à -l'instant où ils meurent. En attendant, -cette conscience ne s'augmente qu'en -augmentant l'inexplicable autour de nous. -Nous cherchons à connaître pour apprendre -à ne pas connaître. Nous ne nous -grandissons qu'en grandissant les mystères -qui nous accablent, et nous sommes -des esclaves qui ne peuvent entretenir en -eux le désir de vivre qu'à condition d'alourdir, -sans se décourager jamais, le -poids sans pitié de leurs chaînes…</p> - -<p>L'histoire de ces chaînes merveilleuses -est l'unique histoire de nous-mêmes ; car -nous ne sommes qu'un mystère, et ce que -nous savons n'est pas intéressant. Elle -n'est pas longue jusqu'ici ; elle tient en -quelques pages, et l'on dirait que les -meilleurs ont eu peur d'y songer. Combien -peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités -de la pensée humaine! et dites-nous les -noms de ceux qui y restèrent quelques -heures… Plus d'un nous l'a promise et -quelques autres l'entreprirent un moment, -mais peu après ils perdaient tour à tour -la force qu'il faut pour vivre ici, ils retombaient -du côté de la vie extérieure et -dans les champs connus de la raison humaine, -« et tout flottait de nouveau, -comme autrefois, devant leurs yeux ».</p> - -<p>En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger -son âme et de reconnaître sa -petite voix d'enfant au milieu des clameurs -inutiles qui l'entourent. Et, cependant, -que les autres efforts de l'esprit importent -peu quand on y songe, et comme notre -vie ordinaire se passe loin de nous! On -dirait que là-bas n'apparaissent que nos -semblables des heures vides, distraites et -stériles ; mais, ici, c'est le seul point fixe -de notre être et le lieu même de la vie. -Il faut s'y réfugier sans cesse. Nous savons -tout le reste avant qu'on nous l'ait -dit ; mais, ici, nous apprenons bien plus -que tout ce qu'on peut dire ; et c'est au -moment où la phrase s'arrête et où les -mots se cachent, que notre regard inquiété -rencontre tout à coup, à travers les années -et les siècles, un autre regard qui -l'attendait patiemment sur le chemin de -Dieu. Les paupières clignent en même -temps, les yeux se mouillent de la rosée -douce et terrible d'un mystère identique, -et nous savons que nous ne sommes plus -seuls sur la route sans fin…</p> - -<p>Mais quels livres nous parlent de ce -lieu de la vie? Les métaphysiques vont à -peine jusqu'aux frontières, et celles-ci -dépassées, en vérité que reste-t-il? Quelques -mystiques qui semblent fous, parce -qu'ils représenteraient probablement la -nature même de la pensée de l'homme, -s'il avait le loisir ou la force d'être un -homme véritable. Parce que nous aimons -avant tout les maîtres de la raison ordinaire : -Kant, Spinoza, Schopenhauer et -quelques autres, ce n'est pas un motif -pour repousser les maîtres d'une raison -différente qui est une raison fraternelle, -elle aussi, et qui sera peut-être notre raison -future. En attendant, ils nous ont -dit des choses qui nous étaient indispensables. -Ouvrez le plus profond des moralistes -ou des psychologues ordinaires, -il vous parlera de l'amour, de la haine, -de l'orgueil et des autres passions de -notre cœur ; et ces choses peuvent nous -plaire un instant, comme des fleurs détachées -de leur tige. Mais notre vie réelle -et invariable se passe à mille lieues de -l'amour et à cent mille lieues de l'orgueil. -Nous possédons un <i>moi</i> plus profond et -plus inépuisable que le <i>moi</i> des passions -ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de -nous dire ce que nous éprouvons lorsque -notre maîtresse nous abandonne. Elle s'en -va aujourd'hui ; nos yeux pleurent, mais -notre âme ne pleure pas. Il se peut qu'elle -apprenne l'événement et qu'elle le transforme -en lumière, car tout ce qui tombe -en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle -l'ignore ; et dès lors à quoi sert d'en parler? -Il faut laisser ces petites choses à -ceux qui ne sentent pas que la vie est -profonde. Si j'ai lu La Rochefoucauld ou -Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie -acquis des pensées qui me fassent homme -davantage et que les anges dont il faut -s'approcher jour et nuit me trouveront -plus beau? Tout ce qui ne va pas au-delà -de la sagesse expérimentale et quotidienne -ne nous appartient pas et n'est pas digne -de notre âme. Tout ce qu'on peut apprendre -sans angoisse nous diminue. Je -sourirai péniblement si vous parvenez à -me prouver que je fus égoïste jusque -dans le sacrifice de mon bonheur et de -ma vie ; mais qu'est-ce que l'égoïsme au -regard de tant d'autres choses toutes-puissantes -que je sens vivre en moi d'une -vie indicible? Ce n'est pas sur le seuil -des passions que se trouvent les lois pures -de notre être. Il arrive un moment où les -phénomènes de la conscience habituelle, -qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle -ou la conscience des relations -du premier degré, ne nous profitent plus -et n'atteignent plus notre vie. J'accorde -que cette conscience soit souvent intéressante -par quelque côté, et qu'il soit nécessaire -d'en connaître les plis. Mais c'est -une plante de la surface, et ses racines -ont peur du grand feu central de notre -être. Je puis commettre un crime sans -que le moindre souffle incline la plus petite -flamme de ce feu ; et, d'un autre côté, -un regard échangé, une pensée qui ne -parvient pas à éclore, une minute qui -passe sans rien dire, peut l'agiter en -tourbillons terribles au fond de ses retraites -et le faire déborder sur ma vie. -Notre âme ne juge pas comme nous ; c'est -une chose capricieuse et cachée. Elle peut -être atteinte par un souffle et ignorer une -tempête. Il faut chercher ce qui l'atteint ; -tout est là, car c'est là que nous sommes.</p> - -<p>Ainsi, et pour en revenir à cette conscience -ordinaire qui règne à de grandes -distances de notre âme, je sais plus d'un -esprit que la merveilleuse peinture de la -jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne -plus. Elle est définitive dans les premiers -cercles de l'homme. Elle demeure admirable, -pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir -ni portes ni fenêtres, sans quoi -l'image tomberait en poussière au vent -de tout l'inconnu qui attend au dehors. -Nous écoutons le dialogue du More et de -Desdémone comme une chose parfaite, -mais sans pouvoir nous empêcher de -songer à des choses plus profondes. Que -le guerrier d'Afrique soit trompé ou non -par la noble Vénitienne, il a une autre -vie. Il doit se passer dans son âme et -autour de son être, au moment même de -ses soupçons les plus misérables et de ses -colères les plus brutales, des événements -mille fois plus sublimes, que ses rugissements -ne peuvent point troubler, et à -travers les agitations superficielles de la -jalousie se poursuit une existence inaltérable -que le génie de l'homme n'a montrée -jusqu'ici qu'en passant.</p> - -<p>Est-ce de là que naît la tristesse qui -monte des chefs-d'œuvre? Les poètes ne -purent les écrire qu'à la condition de -fermer leurs yeux aux horizons terribles -et d'imposer silence aux voix trop graves -et trop nombreuses de leur âme. S'ils ne -l'avaient pas fait, ils eussent perdu courage. -Rien n'est plus triste et plus décevant -qu'un chef-d'œuvre, parce que rien -ne montre mieux l'impuissance de l'homme -à prendre conscience de sa grandeur et -de sa dignité. Et si une voix ne nous -avertissait que les plus belles choses ne -sont rien au regard de tout ce que nous -sommes, rien ne nous diminuerait davantage.</p> - -<p>« L'âme, dit Emerson, est supérieure à -ce qu'on peut savoir d'elle et plus sage -qu'aucune de ses œuvres. Le grand poète -nous fait sentir notre propre valeur, et -alors nous estimons moins ce qu'il a -réalisé. La meilleure chose qu'il nous -apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il -a fait. Shakespeare nous emporte en un -si sublime courant d'intelligente activité, -qu'il nous suggère l'idée d'une richesse -à côté de laquelle la sienne semble pauvre, -et alors nous sentons que l'œuvre sublime -qu'il a créée, et qu'à d'autres moments -nous élevons à la hauteur d'une poésie -existant par elle-même, n'appartient pas -plus profondément à la nature réelle des -choses que l'ombre fugitive du passant -sur un rocher. »</p> - -<p>Les cris sublimes des grands poèmes et -des grandes tragédies ne sont autre -chose que des cris mystiques qui n'appartiennent -pas à la vie extérieure de ces -poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent -un instant de la vie intérieure et nous -font espérer je ne sais quoi d'inattendu -et que nous attendons cependant avec -tant d'impatience! jusqu'à ce que les -passions trop connues les recouvrent -encore de leur neige… C'est en ces -moments-là que l'humanité s'est mise un -instant en présence d'elle-même, comme -un homme en présence d'un ange. Or il -importe qu'elle se mette le plus souvent -possible en présence d'elle-même pour -savoir ce qu'elle est. Si quelque être d'un -autre monde descendait parmi nous et -nous demandait les fleurs suprêmes de -notre âme et les titres de noblesse de la -terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns -apporteraient les philosophes sans -savoir ce qu'ils font. J'ai oublié quel -autre a répondu qu'il offrirait <i>Othello</i>, <i>le -Roi Lear</i> et <i>Hamlet</i>. Eh bien, non, nous -ne sommes pas cela! et je crois que notre -âme irait mourir de honte au fond de -notre chair, parce qu'elle n'ignore pas -que ses trésors visibles ne sont pas faits -pour être ouverts aux yeux des étrangers -et ne contiennent que des pierreries -fausses. Le plus humble d'entre nous, -aux instants solitaires où il sait ce qu'il -faut que l'on sache, se sent le droit de -se faire représenter par autre chose qu'un -chef-d'œuvre. Nous sommes des êtres -invisibles. Nous n'aurions rien à dire à -l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, -et nos plus belles choses nous paraîtraient -subitement pareilles à ces pauvres reliques -familiales qui nous semblaient si précieuses -au fond de leur tiroir et qui deviennent -si misérables lorsqu'on les sort un instant -de leur ombre pour les montrer à quelque -indifférent. Nous sommes des êtres invisibles -qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et -le visiteur attentif s'en irait sans se -douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à -moins qu'en ce moment notre âme indulgente -n'intervienne. Elle fuit si volontiers -devant les petites choses, et l'on a tant -de peine à la retrouver dans la vie, qu'on -a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, -elle est toujours présente et jamais ne se -trompe ni ne trompe une fois qu'elle est -mise en demeure. Elle montrerait à -l'émissaire inattendu les mains jointes de -l'homme, ses yeux si pleins de songes qui -n'ont même pas de nom et ses lèvres qui -ne peuvent rien dire ; et peut-être que -l'autre, s'il est digne de comprendre, -n'oserait plus interroger…</p> - -<p>Mais s'il lui fallait d'autres preuves, -elle le mènerait parmi ceux dont les -œuvres touchent presque au silence. Elle -ouvrirait la porte des domaines où quelques-uns -l'aimèrent pour elle-même, sans -s'inquiéter des petits gestes de son corps. -Ils monteraient tous deux sur les hauts -plateaux solitaires où la conscience s'élève -d'un degré et où tous ceux qui ont l'inquiétude -d'eux-mêmes rôdent attentivement -autour de l'anneau monstrueux qui -relie le monde apparent à nos mondes -supérieurs. Elle irait avec lui aux limites -de l'homme ; car c'est à l'endroit où -l'homme semble sur le point de finir que -probablement il commence ; et ses parties -essentielles et inépuisables ne se trouvent -que dans l'invisible, où il faut qu'il se -guette sans cesse. C'est sur ces hauteurs -seules qu'il y a des pensées que l'âme -peut avouer et des idées qui lui ressemblent -et qui sont aussi impérieuses -qu'elle-même. C'est là que l'humanité a -régné un instant, et ces pics faiblement -éclairés sont peut-être les seules lueurs -qui signalent la terre dans les espaces -spirituels. Leurs reflets ont vraiment la -couleur de notre âme. Nous sentons que -les passions de l'esprit et du cœur, aux -yeux d'une intelligence étrangère, ressembleraient -à des querelles de clochers ; -mais dans leurs œuvres, les hommes dont -je parle sont sortis du petit village des -passions, et ils ont dit des choses qui -peuvent intéresser ceux qui ne sont pas -de la paroisse terrestre. Il ne faut pas -que notre humanité s'agite exclusivement -au fond de soi comme un troupeau de -taupes. Il importe qu'elle vive comme si -un jour elle devait rendre compte de sa -vie à des frères aînés. L'esprit replié sur -lui-même n'est qu'une célébrité locale qui -fait sourire le voyageur. Il y a autre chose -que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui -nous allie à l'univers. Il est temps qu'on -ne le confonde plus avec l'âme. Il ne -s'agit pas de ce qui se passe entre nous, -mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus -des passions et de la raison. Si je n'offre -à l'intelligence étrangère que La Rochefoucauld, -Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, -elle me regardera comme je regarde, -au fond d'une ville morte, le bourgeois -sans espoir qui me parle de sa rue, de -son mariage ou de son industrie. Quel -ange demandera à Titus pourquoi il n'a -pas épousé Bérénice et pourquoi Andromaque -s'est promise à Pyrrhus? Que représente -Bérénice, si je la compare à ce -qu'il y a d'invisible dans la mendiante -qui m'arrête ou la prostituée qui me fait -signe? Une parole mystique peut seule, -par moments, représenter un être humain ; -mais notre âme n'est pas dans ces autres -régions sans ombres et sans abîmes ; et -vous-mêmes, vous y arrêtez-vous aux -heures graves où la vie s'appesantit sur -votre épaule? L'homme n'est pas dans ces -choses, et cependant ces choses sont parfaites. -Mais il faut n'en parler qu'entre -soi, et il est convenable de s'en taire si -quelque visiteur frappe le soir à notre -porte. Mais si ce même visiteur me surprend -au moment où mon âme cherche -la clef de ses trésors les plus proches -dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un -autre côté, dans quelques-uns de ceux -qui eurent l'inquiétude de la beauté très -pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant ; -et peut être que lui-même y -prendra quelque idée d'un être fraternel -condamné au silence, ou saura, tout au -moins, que nous ne fûmes pas tous des -habitants satisfaits de la terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -LE TRAGIQUE QUOTIDIEN</h2> - - -<p>Il y a un tragique quotidien qui est -bien plus réel, bien plus profond et bien -plus conforme à notre être véritable que -le tragique des grandes aventures. Il est -facile de le sentir mais il n'est pas aisé -de le montrer parce que ce tragique -essentiel n'est pas simplement matériel -ou psychologique. Il ne s'agit plus ici de -la lutte déterminée d'un être contre un -être, de la lutte d'un désir contre un -autre désir ou de l'éternel combat de la -passion et du devoir. Il s'agirait plutôt -de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans -le fait seul de vivre. Il s'agirait plutôt -de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, -au milieu d'une immensité qui -n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt -de faire entendre par dessus les dialogues -ordinaires de la raison et des sentiments, -le dialogue plus solennel et ininterrompu -de l'être et de sa destinée. Il -s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas -hésitants et douloureux d'un être qui s'approche -ou s'éloigne de sa vérité, de sa -beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore -de nous montrer et de nous faire entendre -mille choses analogues que les poètes tragiques -nous ont fait entrevoir en passant. -Mais voici le point essentiel : ce qu'ils nous -ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on -tenter de le montrer avant le reste? -Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous -Macbeth, sous Hamlet par exemple, le -chant mystérieux de l'infini, le silence -menaçant des âmes ou des Dieux, l'éternité -qui gronde à l'horizon, la destinée -ou la fatalité qu'on aperçoit intérieurement -sans que l'on puisse dire à quels -signes on la reconnaît, ne pourrait-on -par je ne sais quelle interversion des -rôles, les rapprocher de nous tandis -qu'on éloignerait les acteurs? Est-il donc -hasardeux d'affirmer que le véritable -tragique de la vie, le tragique normal, -profond et général, ne commence qu'au -moment où ce qu'on appelle les aventures, -les douleurs et les dangers sont -passés? Le bonheur n'aurait-il pas le -bras plus long que le malheur et certaines -de ses forces ne s'approcheraient-elles pas -davantage de l'âme humaine? Faut-il absolument -hurler comme les Atrides pour -qu'un Dieu éternel se montre en notre -vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous -l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas -la tranquillité qui est terrible lorsqu'on -y réfléchit et que les astres la surveillent ; -et le sens de la vie se développe-t-il -dans le tumulte ou le silence? N'est-ce -pas quand on nous dit à la fin des -histoires « Ils furent heureux » que -la grande inquiétude devrait faire son -entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils sont -heureux? Est-ce que le bonheur ou -un simple instant de repos ne découvre -pas des choses plus sérieuses -et plus stables que l'agitation des passions? -N'est-ce pas alors que la marche -du temps et bien d'autres marches plus -secrètes, deviennent enfin visibles et que -les heures se précipitent? Est-ce que tout -ceci n'atteint pas des fibres plus profondes -que le coup de poignard des drames -ordinaires? N'est-ce pas quand un homme -se croit à l'abri de la mort extérieure que -l'étrange et silencieuse tragédie de l'être -et de l'immensité ouvre vraiment les portes -de son théâtre? Est-ce tandis que je -fuis devant une épée nue que mon existence -atteint son point le plus intéressant? -Est-ce toujours dans un baiser -qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas -d'autres moments où l'on entend des voix -plus permanentes et plus pures? Votre -âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits -d'orage? On dirait qu'on l'a cru jusqu'ici. -Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent -que la vie violente et la vie d'autrefois ; -et l'on peut affirmer que tout -notre théâtre est anachronique et que -l'art dramatique retarde du même nombre -d'années que la sculpture. Il n'en est pas -de même de la bonne peinture et de la -bonne musique, par exemple, qui ont su -démêler et reproduire les traits plus -cachés, mais non moins graves et étonnants -de la vie d'aujourd'hui. Elles ont -observé que cette vie n'avait perdu en -surface décorative que pour gagner en -profondeur, en signification intime et en -gravité spirituelle. Un bon peintre ne -peindra plus Marius vainqueur des Cimbres -ou l'assassinat du duc de Guise, -parce que la psychologie de la victoire -ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, -et que le vacarme inutile d'un -acte violent étouffe la voix plus profonde, -mais hésitante et discrète, des êtres et -des choses. Il représentera une maison -perdue dans la campagne, une porte -ouverte au bout d'un corridor, un visage -ou des mains au repos ; et ces simples -images pourront ajouter quelque chose à -notre conscience de la vie ; ce qui est un -bien qu'il n'est plus possible de perdre.</p> - -<p>Mais nos auteurs tragiques, de même -que les peintres médiocres qui s'attardent -à la peinture d'histoire, placent tout -l'intérêt de leurs œuvres dans la violence -de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils -prétendent nous divertir au même genre -d'actes qui réjouissaient des barbares à -qui les attentats, les meurtres et les trahisons -qu'ils représentent étaient habituels. -Tandis que la plupart de nos vies -se passent loin du sang, des cris et des -épées, et que les larmes des hommes sont -devenues silencieuses, invisibles et presque -spirituelles…</p> - -<p>Lorsque je vais au théâtre, il me semble -que je me retrouve quelques heures -au milieu de mes ancêtres, qui avaient de -la vie une conception simple, sèche et -brutale, que je ne me rappelle presque -plus et à laquelle je ne puis plus prendre -part. J'y vois un mari trompé qui tue -sa femme ; une femme qui empoisonne -son amant, un fils qui venge son père, un -père qui immole ses enfants, des enfants -qui font mourir leur père, des rois assassinés, -des vierges violées, des bourgeois -emprisonnés, et tout le sublime traditionnel, -mais, hélas! si superficiel et si -matériel, du sang, des larmes extérieures -et de la mort. Que peuvent me dire des -êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui -n'ont pas le temps de vivre parce qu'il -leur faut mettre à mort un rival ou une -maîtresse?</p> - -<p>J'étais venu dans l'espoir de voir quelque -chose de la vie rattachée à ses sources -et à ses mystères par des liens que je -n'ai l'occasion ni la force d'apercevoir -tous les jours. J'étais venu dans l'espoir -d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur -et la gravité de mon humble existence -quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait -montré je ne sais quelle présence, -quelle puissance ou quel dieu qui vit avec -moi dans ma chambre. J'attendais je ne -sais quelles minutes supérieures que je -vis sans les connaître au milieu de mes -plus misérables heures ; et je n'ai le plus -souvent découvert qu'un homme qui m'a -dit longuement pourquoi il est jaloux, -pourquoi il empoisonne ou pourquoi il -se tue.</p> - -<p>J'admire Othello, mais il ne me paraît -pas vivre de l'auguste vie quotidienne -d'un Hamlet, qui a le temps de vivre -parce qu'il n'agit pas. Othello est admirablement -jaloux. Mais n'est-ce peut-être -pas une vieille erreur de penser que c'est -aux moments où une telle passion et d'autres -d'une égale violence nous possèdent -que nous vivons véritablement? Il m'est -arrivé de croire qu'un vieillard assis dans -son fauteuil, attendant simplement sous -la lampe, écoutant sans le savoir toutes -les lois éternelles qui règnent autour de -sa maison, interprétant sans le comprendre -ce qu'il y a dans le silence des portes -et des fenêtres et dans la petite voix -de la lumière, subissant la présence de -son âme et de sa destinée, inclinant un -peu la tête, sans se douter que toutes les -puissances de ce monde interviennent et -veillent dans la chambre comme des servantes -attentives, ignorant que le soleil -lui-même soutient au-dessus de l'abîme -la petite table sur laquelle il s'accoude, -et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une -force de l'âme qui soient indifférents au -mouvement d'une paupière qui retombe -ou d'une pensée qui s'élève, — il m'est -arrivé de croire que ce vieillard immobile -vivait en réalité d'une vie plus profonde, -plus humaine et plus générale -que l'amant qui étrangle sa maîtresse, le -capitaine qui remporte une victoire ou -« l'époux qui venge son honneur. »</p> - -<p>On me dira peut-être qu'une vie immobile -ne serait guère visible, qu'il faut -bien l'animer de quelques mouvements -et que ces mouvements variés et acceptables -ne se trouvent que dans le petit -nombre de passions employées jusqu'ici. -Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique -soit impossible. Il me semble même -qu'il existe. La plupart des tragédies -d'Eschyle sont des tragédies immobiles. -Je ne parle pas de <i>Prométhée</i> et des <i>Suppliantes</i> -où rien n'arrive ; mais toute la -tragédie des <i>Choéphores</i>, qui est cependant -le plus terrible drame de l'antiquité, piétine -comme un mauvais rêve devant le tombeau -d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre -jaillisse, comme un éclair, de l'accumulation -des prières qui se replient sans cesse -sur elles-mêmes. Examinez à ce point de -vue quelques autres des plus belles tragédies -des anciens : <i>Les Euménides</i>, <i>Antigone</i>, -<i>Electre</i>, <i>Œdipe à Colone</i>. « Ils ont -admiré, dit Racine dans sa préface de -<i>Bérénice</i>, ils ont admiré l'<i>Ajax</i> de Sophocle, -qui n'est autre chose qu'Ajax qui -se tue de regret à cause de la fureur où -il est tombé après le refus qu'on lui a fait -des armes d'Achille. Ils ont admiré le -<i>Philoctète</i>, dont tout le sujet est Ulysse -qui vient pour surprendre les flèches -d'Hercule. L'<i>Œdipe</i> même, quoique tout -plein de reconnaissances, est moins -chargé de matière que la plus simple tragédie -de nos jours. »</p> - -<p>Est-ce autre chose que la vie à peu près -immobile? D'habitude, il n'y a même pas -d'action psychologique, qui est mille -fois supérieure à l'action matérielle et -qui semble indispensable, mais qu'ils -parviennent néanmoins à supprimer ou à -réduire d'une façon merveilleuse, pour -ne laisser subsister d'autre intérêt que -celui qu'inspire la situation de l'homme -dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus -chez les barbares, et l'homme ne s'agite -plus au milieu de passions élémentaires -qui ne sont pas les seules choses intéressantes -qu'il y ait en lui. On a le temps de -le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un -moment exceptionnel et violent de l'existence, -mais de l'existence elle-même. Il -est mille et mille lois plus puissantes et -plus vénérables que les lois des passions ; -mais ces lois lentes, discrètes et silencieuses, -comme tout ce qui est doué d'une -force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne -s'entendent que dans le demi-jour et le -recueillement des heures tranquilles de la -vie.</p> - -<p>Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent -demander à Philoctète les armes d'Hercule, -leur action en elle-même est aussi simple -et aussi indifférente que celle d'un homme -de nos jours qui entre dans une maison -pour y visiter un malade, d'un voyageur -qui frappe à la porte d'une auberge ou -d'une mère qui attend au coin du feu le -retour de son enfant. Sophocle marque en -passant d'un trait rapide le caractère de -ses héros. Mais ne peut-on pas affirmer -que l'intérêt principal de la tragédie ne -se trouve pas dans la lutte qu'on y voit -entre l'habileté et la loyauté, entre le -désir de la patrie, la rancune et l'entêtement -de l'orgueil? Il y a autre chose ; et -c'est l'existence supérieure de l'homme -qu'il s'agit de faire voir. Le poète ajoute -à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui -est le secret des poètes, et tout à coup -elle apparaît dans sa prodigieuse grandeur, -dans sa soumission aux puissances inconnues, -dans ses relations qui ne finissent -pas, et dans sa misère solennelle. Un -chimiste laisse tomber quelques gouttes -mystérieuses dans un vase qui ne semble -contenir que de l'eau claire : et aussitôt -un monde de cristaux s'élève jusqu'aux -bords et nous révèle ce qu'il y avait en -suspens dans ce vase, où nos yeux incomplets -n'avaient rien aperçu. Ainsi dans -Philoctète, il semble que la petite psychologie -des trois personnages principaux ne -forme que les parois du vase qui contient -l'eau claire, qui est la vie ordinaire dans -laquelle le poète va laisser tomber les -gouttes révélatrices de son génie…</p> - -<p>Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais -dans les paroles que se trouvent la beauté -et la grandeur des belles et grandes tragédies. -Est-ce seulement dans les paroles -qui accompagnent et expliquent les actes -qu'elles se trouvent? Non ; il faut qu'il y -ait autre chose que le dialogue extérieurement -nécessaire. Il n'y a guère que les -paroles qui semblent d'abord inutiles qui -comptent dans une œuvre. C'est en elles -que se trouve son âme. A côté du dialogue -indispensable il y a presque toujours -un autre dialogue qui semble superflu. -Examinez attentivement et vous verrez -que c'est le seul que l'âme écoute profondément -parce que c'est en cet endroit -seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez -aussi que c'est la qualité et l'étendue -de ce dialogue inutile qui détermine -la qualité et la portée ineffable de -l'œuvre. Il est certain que dans les drames -ordinaires le dialogue indispensable ne -répond pas du tout à la réalité ; et ce qui -fait la beauté mystérieuse des plus belles -tragédies, se trouve tout juste dans les -paroles qui se disent à côté de la vérité -stricte et apparente. Elle se trouve dans -les paroles qui sont conformes à une -vérité plus profonde et incomparablement -plus voisine de l'âme invisible qui soutient -le poème. On peut même affirmer que le -poème se rapproche de la beauté et d'une -vérité supérieure, dans la mesure où il -élimine les paroles qui expliquent les actes -pour les remplacer par des paroles qui -expliquent non pas ce qu'on appelle un -« état d'âme » mais je ne sais quels efforts -insaisissables et incessants des âmes vers -leur beauté et vers leur vérité. C'est dans -cette mesure aussi qu'il se rapproche de -la vie véritable. Il arrive à tout homme -dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer -par des paroles une situation très grave. -Songez-y un instant. Est-ce toujours en -ces moments, est-ce même d'ordinaire ce -que vous dites ou ce qu'on vous répond -qui importe le plus? Est-ce que d'autres -forces, d'autres paroles qu'on n'entend -pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent -l'événement? Ce que je dis compte -souvent pour peu de chose ; mais ma présence, -l'attitude de mon âme, mon avenir -et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce -qui est mort en moi, une pensée secrète, -les astres qui m'approuvent, ma destinée, -mille et mille mystères qui m'environnent, -et vous entourent, voilà ce qui vous parle -en ce moment tragique et voilà ce qui me -répond. Sous chacun de mes mots et sous -chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est -ceci surtout que nous voyons, et c'est -ceci surtout que nous entendons malgré -nous. Si vous êtes venu, vous « l'époux -outragé » « l'amant trompé » « la femme -abandonnée » dans le dessein de me tuer ; -ce ne sont pas mes supplications les plus -éloquentes qui pourront arrêter votre bras. -Mais il se peut que vous rencontriez alors -l'une de ces forces inattendues et que mon -âme qui sait qu'elles veillent autour de -moi, vous dise un mot secret qui vous -désarme. Voilà les sphères où les aventures -se décident, voilà le dialogue dont -il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est -cet écho qu'on entend en effet, — extrêmement -affaibli et variable il est vrai, — dans -quelques-unes des grandes œuvres -dont je parlais tantôt. Mais ne pourrait-on -pas tenter de se rapprocher davantage de -ces sphères où tout se passe « en réalité? »</p> - -<p>Il semble qu'on veuille le tenter. Il y -a quelque temps, à propos du drame -d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement -ce dialogue « du second degré », à propos -de <i>Solness le Constructeur</i>, j'essayais plus -maladroitement encore de percer ces secrets. -Pourtant, ce sont des traces analogues -de la main du même aveugle sur -le même mur et qui se dirigent aussi vers -les mêmes lueurs. Dans <i>Solness</i>, disais-je, -qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie -pour qu'elle nous apparaisse si étrange, -si profonde et si inquiétante sous sa puérilité -extérieure? Il n'est pas facile de le -découvrir et le vieux maître garde plus -d'un secret. Il semble même que ce qu'il -a voulu dire ne soit que peu de chose au -regard de ce qu'il lui a <i>fallu</i> dire. Il a -donné la liberté à certaines puissances -de l'âme qui n'avaient jamais été libres -et peut-être a-t-il été possédé par elles. -« Voyez-vous, Hilde, s'exclame Solness, -voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en -vous tout comme en moi. C'est cette sorcellerie -qui fait agir les puissances du -dehors. Et il <i>faut</i> s'y prêter. Qu'on le -veuille ou non, <i>il le faut</i>. »</p> - -<p>Il y a de la sorcellerie en eux comme -en nous tous. Hilde et Solness sont, je -pense, les premiers héros qui se sentent -vivre un instant dans l'atmosphère de -l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont -découverte en eux, par delà leur vie ordinaire, -les épouvante. Hilde et Solness -sont deux âmes qui ont entrevu leur -situation dans la vie véritable. Il y a plus -d'une manière de connaître un homme. -Je prends, par exemple, deux ou trois -êtres que je vois à peu près tous les jours. -Il est probable que longtemps je ne les -distinguerai que par leurs gestes, leurs habitudes -extérieures, ou intérieures, leur manière -de sentir, d'agir et de penser. Mais, -en toute amitié un peu longue, il arrive -un moment mystérieux où nous apercevons, -pour ainsi dire, la situation exacte de -notre ami par rapport à l'inconnu qui -l'entoure, et l'attitude de la destinée -envers lui. C'est à partir de ce moment -qu'il nous appartient véritablement. Nous -avons vu une fois pour toutes de quelle -façon les événements se conduiront à son -égard. Nous savons que celui-ci aura -beau se retirer au fond de ses demeures -et se tenir aussi immobile que possible -dans la crainte d'agiter quelque chose -dans les grands réservoirs de l'avenir, sa -prudence ne servira de rien, et les événements -innombrables qui lui sont destinés -le découvriront en quelque endroit qu'il -se cache et frapperont successivement à -sa porte. Et d'un autre côté, nous n'ignorons -pas que celui-là sortira inutilement -à la recherche de toutes les aventures. Il -s'en reviendra toujours les mains vides. -Une science infaillible semble née sans -raison dans notre âme le jour où nos yeux -se sont ouverts de la sorte, et nous sommes -sûrs que tel événement qui paraît -être cependant à portée de la main de tel -homme ne pourra pas lui arriver.</p> - -<p>De cet instant, une partie spéciale de -l'âme règne sur l'amitié des êtres les plus -inintelligents et les plus obscurs même. -Il y a une sorte de transposition de la -vie. Et lorsque nous rencontrerons par -hasard l'un de ceux que nous connaissons -ainsi, tout en nous entretenant de la neige -qui tombe ou des femmes qui passent, il -y a en chacun de nous une petite chose -qui se salue, s'examine, s'interroge à -notre insu, s'intéresse à des conjonctures -et parle d'événements qu'il ne nous est -pas possible de comprendre…</p> - -<p>Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent -dans cet état et s'aperçoivent de cette -façon. Leurs propos ne ressemblent à rien -de ce que nous avons entendu jusqu'ici, -parce que le poète a tenté de mêler dans -une même expression le dialogue intérieur -et extérieur. Il règne dans ce drame somnambulique -je ne sais quelles puissances -nouvelles. Tout ce qui s'y dit cache et -découvre à la fois les sources d'une vie -inconnue. Et, si nous sommes étonnés -par moments, il ne faut pas perdre de -vue que notre âme est souvent, à nos -pauvres yeux, une puissance très folle, et -qu'il y a en l'homme bien des régions -plus fécondes, plus profondes et plus -intéressantes que celles de la raison ou -de l'intelligence…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -L'ÉTOILE</h2> - - -<p>On pourrait dire que de siècle en siècle, -un poète tragique « a parcouru, la -torche de la poésie à la main, les labyrinthes -du destin. » Ils ont fixé de cette -façon, chacun selon les forces de son -heure, l'âme des annales humaines ; et -ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est -en eux seuls que l'on peut suivre les -variations sans nombre de la grande puissance -immuable. Et il est intéressant de -les suivre ; car le plus pur de l'âme des -peuples se trouve peut-être au fond de -l'idée qu'ils se sont faite de cette puissance. -Elle ne mourut jamais entièrement -mais il y a des moments où elle s'agite à -peine et dans ces moments-là, on remarque -que la vie n'est ni très forte ni très -profonde. Elle ne fut adorée qu'une seule -fois sans partage. Elle était alors pour -les dieux mêmes, un épouvantable mystère. -Il est assez étrange de constater que -l'époque où la divinité sans visage parut -la plus terrible et la plus incompréhensible, -fut l'époque la plus belle de l'humanité ; -et que ce fut le plus heureux des peuples -qui se représenta le destin sous l'aspect -le plus redoutable.</p> - -<p>Il semble qu'il y ait une force secrète -en cette idée ; ou que cette idée soit le -signe d'une force. Est-ce que l'homme -grandit dans la mesure où il reconnaît la -grandeur de l'inconnu qui le domine ; ou -est-ce l'inconnu qui grandit en proportion -de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait -que l'idée du destin se réveille. Peut-être -n'est-il pas inutile d'aller à sa recherche. -Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche -du destin, n'est-ce pas aller à la -recherche des tristesses humaines? Il n'y -a pas de destin de la joie ; il n'y a pas -d'étoile heureuse. Celle qu'on appelle -ainsi est une étoile qui patiente. Il importe -d'ailleurs que nous sortions parfois à la -recherche de nos tristesses, afin de les -connaître et de les admirer, alors même -que la grande masse informe de notre -destinée ne serait pas au bout.</p> - -<p>C'est la manière la plus efficace de sortir -à la recherche de soi-même ; car on -peut dire que nous ne valons que ce que -valent nos inquiétudes et nos mélancolies. -A mesure que nous avançons, elles deviennent -plus profondes, plus nobles et plus -belles, et Marc-Aurèle est le plus admirable -des hommes, parce que mieux qu'un -autre il a compris ce que notre âme a mis -dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit -avoir au fond de nous. Il en est de même -des tristesses de l'humanité. Elles suivent -une route qui ressemble à celle de nos -tristesses ; mais elle est plus longue et -plus sûre et doit mener à des patries que -les derniers venus connaîtront seuls. -Elle part aussi de la douleur physique ; -elle vient de passer par la crainte des -dieux et s'arrête aujourd'hui autour d'un -nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre -nous n'ont pas encore sondé les profondeurs.</p> - -<p>Chaque siècle aime une autre douleur ; -parce que chaque siècle voit un autre destin. -Il est certain que nous ne nous intéressons -plus comme autrefois aux catastrophes -des passions ; et les plus tragiques -chefs-d'œuvre du passé sont d'une qualité -de tristesse inférieure à celle de nos tristesses -d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent -plus qu'indirectement et par ce que nos -réflexions et la noblesse nouvelle que la -douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, -ajoutent aux simples accidents de la haine -ou de l'amour qu'ils reproduisent devant -nous.</p> - -<p>Il semble, par moments, que nous -soyons au bord d'un pessimisme nouveau, -mystérieux et peut-être très pur. Les -sages les plus terribles, Schopenhauer, -Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et -le bon optimiste Emerson, lui aussi, (car -rien n'est plus décourageant qu'un optimiste -volontaire) ont passé sans expliquer -notre mélancolie. Nous sentons qu'il y -a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé -de nous dire bien d'autres raisons plus -profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La -tristesse de l'homme, qui depuis leur -venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir -encore infiniment, jusqu'à ce qu'un -être de génie profère enfin le dernier -mot de la douleur qui nous purifiera -peut-être entièrement…</p> - -<p>En attendant, nous sommes entre les -mains de puissances étranges, et nous -sommes sur le point de soupçonner leurs -intentions. Au temps des grands tragiques -de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, -de Racine et de ceux qui les -suivent, on croit que les malheurs viennent -tous des passions diverses de notre cœur. -La catastrophe ne flotte pas entre deux -mondes : elle vient d'ici pour aller là ; et -l'on sait d'où elle sort. L'homme est toujours -le maître. Au temps des Grecs il -l'était beaucoup moins, et la fatalité -régnait sur les hauteurs. Mais elle était -inaccessible et nul n'osait l'interroger. -Aujourd'hui, c'est elle qu'on interpelle, -et c'est peut-être là le grand signe qui -marque le théâtre nouveau. On ne s'arrête -plus aux effets du malheur, mais au -malheur lui-même, et l'on veut savoir son -essence et ses lois. Ce qui était la préoccupation -inconsciente des premiers tragiques -et ce qui formait l'ombre solennelle -qui entourait à leur insu les gestes -secs et violents de la mort extérieure, -la nature même du malheur, est devenue -le point central des drames les plus récents -et le foyer aux lueurs équivoques -autour duquel tournent les âmes des -hommes et des femmes. Et l'on a fait un -pas du côté du mystère pour regarder en -face les terreurs de la vie.</p> - -<p>Il serait intéressant de rechercher sous -quel angle nos derniers tragiques semblent -envisager le malheur, qui est le fond de -tous les poèmes dramatiques. Ils le voient -de plus près que les Grecs et le pénètrent -davantage dans les ténèbres fécondes de -son cercle intérieur. C'est peut-être une -divinité identique. Mais ils l'ignorent plus -intimement. D'où vient-il, où va-t-il et -pourquoi descend-il? Les Grecs le demandaient -à peine. Est-il inscrit en nous -ou naît-il en même temps que nous-mêmes? -Est-ce celui qui s'avance à notre -rencontre ou bien est-il appelé par des -voix que nous nourrissons tout au fond -de notre être et qui sont de connivence -avec lui? Il faudrait pouvoir observer des -cimes d'un autre monde les allures d'un -homme auquel doit arriver quelque grande -douleur ; et quel homme ne travaille sans -le savoir à forger la douleur qui sera le -pivot de sa vie?</p> - -<p>Les paysans écossais ont un mot qui -pourrait s'appliquer à toutes les existences. -Dans leurs légendes ils appellent <i>Fey</i> -l'état d'un homme qu'une sorte d'irrésistible -impulsion intérieure entraîne, malgré -tous ses efforts, malgré tous les conseils -et les secours, vers une inévitable catastrophe. -C'est ainsi que Jacques I<sup>er</sup>, le -Jacques de Catherine Douglas, était <i>Fey</i> -en allant, malgré les présages terribles -de la terre, de l'enfer et du ciel, passer -les fêtes de Noël dans le sombre château -de Perth, où l'attendait son assassin, le -traître Robert Graeme. Qui de nous, s'il -se rappelle les circonstances du malheur -le plus décisif de sa vie, ne s'est senti -possédé de la sorte? Il est bien entendu -que je ne parle ici que de malheurs actifs, -de ceux qu'il eût été possible d'éviter ; -car il est des malheurs passifs, comme la -mort d'un être adoré, qui nous rencontrent -simplement et sur lesquels nos mouvements -ne sauraient avoir aucune influence. -Souvenez-vous du jour fatal de votre vie. -Qui de nous n'a été prévenu ; et bien qu'il -nous semble aujourd'hui que toute la -destinée eût pu être changée par un pas -qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on -n'aurait pas ouverte, une main qu'on -n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté -vainement sans force et sans espoir sur la -crête des parois de l'abîme, contre une -force invisible et qui paraissait sans puissance?</p> - -<p>Le souffle de cette porte que j'ai ouverte, -un soir, devait éteindre à jamais -mon bonheur, comme il aurait éteint une -lampe débile ; et maintenant, lorsque j'y -songe, je ne puis pas me dire que je ne -savais pas… Et cependant, rien d'important -ne m'avait amené sur le seuil. Je -pouvais m'en aller en haussant les épaules, -aucune raison humaine ne pouvait me -forcer à frapper au vantail… Aucune -raison humaine ; rien que la destinée…</p> - -<hr /> - - -<p>Cela ressemble encore à la fatalité -d'Œdipe, et pourtant c'est déjà autre -chose. On pourrait dire que c'est cette -fatalité aperçue <i lang="la" xml:lang="la">ab intra</i>. Il y a des puissances -mystérieuses qui règnent en -nous-mêmes et qui semblent d'accord -avec les aventures. Nous portons tous des -ennemies dans notre âme. Elles savent -ce qu'elles font et ce qu'elles nous font -faire ; et lorsqu'elles nous conduisent à -l'événement, elles nous préviennent à -demi-mots, trop peu pour nous arrêter -sur la route, mais assez pour nous faire -regretter, lorsqu'il sera trop tard, de -n'avoir pas écouté plus attentivement -leurs conseils indécis et moqueurs. Où -veulent-elles en venir, ces puissances -qui désirent notre perte comme si elles -étaient indépendantes et ne périssaient -pas avec nous, encore qu'elles ne vivent -qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement -tous les complices de l'univers -qui se nourrissent de notre sang?</p> - -<p>L'homme pour qui a sonné l'heure -malheureuse est pris dans un tourbillon -que l'on n'aperçoit pas, et depuis des -années ces puissances combinent les -innombrables incidents qui doivent l'amener -à la minute nécessaire, au point -précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous -tous vos efforts et vos pressentiments. -Rappelez-vous les secours inutiles. -Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances -apitoyées qui ont tenté de vous -barrer la route et que vous avez repoussées -comme des mendiantes importunes. -C'étaient, pourtant, de pauvres sœurs -timides qui voulaient vous sauver et qui -se sont éloignées sans rien dire ; trop -faibles et trop petites pour lutter contre -les choses décidées, Dieu sait où…</p> - -<p>Le malheur est à peine accompli que -nous avons la sensation étrange d'avoir -obéi à une loi éternelle ; et je ne sais quel -soulagement mystérieux, au sein des plus -grandes douleurs, nous récompense de -notre obéissance. Nous ne nous appartenons -jamais plus intimement qu'au lendemain -d'une catastrophe irréparable. Il -semble alors que nous nous soyons retrouvés -et que nous ayons reconquis une -partie inconnue et nécessaire de notre -être. Il se fait un apaisement singulier. -Depuis des jours, et presque à notre insu, -tandis que nous pouvions sourire aux -visages et aux fleurs, les forces rebelles -de notre âme luttaient terriblement sur -le bord de l'abîme, et maintenant que -nous sommes au fond, tout respire librement.</p> - -<p>Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune -de nos âmes ; et nous voyons parfois, -mais sans y prendre garde, car nous -n'ouvrons les yeux qu'aux choses sans -importance, l'ombre de ces combats où -notre volonté ne peut intervenir. Si je -suis avec des amis, il se peut qu'au milieu -des paroles et des éclats de rire, une -chose qui n'est pas de ce monde ordinaire -passe soudain sur la face de l'un d'eux. -Un silence sans motif régnera tout à coup : -et tous regarderont, sans le savoir, l'espace -d'un instant, avec les yeux de l'âme. -Après quoi, les sourires et les mots, qui -avaient disparu comme les grenouilles -effrayées d'un grand lac, remonteront, -plus violents, à la surface. Mais l'invisible, -ici comme en tout lieu, a perçu son tribut. -Quelque chose a compris qu'une -lutte était finie, qu'une étoile se levait -ou tombait et qu'une destinée venait de -se fixer…</p> - -<p>Elle était peut-être fixée ; et qui sait si -la lutte n'est pas un simulacre? Si je -pousse aujourd'hui la porte de la maison -où je dois rencontrer les premiers sourires -d'une tristesse qui ne finira plus, je -fais ces choses depuis plus longtemps -qu'on ne croit. A quoi sert-il de cultiver -un moi sur lequel nous n'avons presque -aucune influence? C'est notre étoile qu'il -nous faut observer. Elle est bonne ou -mauvaise ; elle est pâle ou puissante ; et -toutes les forces de la mer n'y pourraient -rien changer. Quelques-uns qui peuvent -avoir confiance en elle jouent avec elle -comme avec une boule de verre. Ils la -lancent et la risquent où ils veulent ; elle -reviendra toujours, fidèle, dans leurs -mains. Ils savent bien qu'elle ne peut se -briser. Mais il en est tant d'autres qui ne -peuvent lever un regard vers la leur sans -qu'elle se détache du firmament et qu'elle -tombe en poussière à leurs pieds…</p> - -<p>Mais il est dangereux de parler de -l'étoile. Il est même dangereux d'y songer ; -car souvent c'est le signe qu'elle est -sur le point de s'éteindre…</p> - -<p>Nous nous trouvons ici dans les abîmes -de la nuit et nous y attendons ce qui doit -arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, -nous sommes à mille lieues au-dessus -d'elle, et dans une région où la volonté -même est le fruit le plus mûr du destin. -Il ne faut pas s'en plaindre ; nous savons -déjà quelque chose, et nous avons découvert -quelques-unes des habitudes du -hasard. Nous attendons comme l'oiseleur -qui observe les mœurs des oiseaux migratoires -et quand un événement est signalé -à l'horizon, nous n'ignorons pas qu'il n'y -restera pas solitaire et que ses frères vont -s'abattre par bandes au même endroit. -Nous avons appris vaguement qu'ils -semblent attirés par certaines pensées et -par certaines âmes et qu'il y a des êtres -qui détournent leur vol, comme il y en a -d'autres qui les font accourir des quatre -coins du monde.</p> - -<p>Nous savons surtout que certaines idées -sont extrêmement dangereuses, qu'il -suffit de se croire un instant à l'abri pour -appeler la foudre, et que le bonheur -forme un vide dans lequel ne tardent pas -à se précipiter les larmes. Au bout de -quelque temps, nous discernons aussi -leurs préférences. Nous remarquons bientôt -que si nous faisons quelques pas sur -la route de la vie, à côté de l'un de nos -frères, les habitudes du hasard ne seront -plus les mêmes ; tandis qu'avec cet autre, -des événements d'une nature invariable -viendront régulièrement à la rencontre de -notre existence. Nous éprouvons qu'il y -a des êtres qui protègent dans l'inconnu ; -et d'autres qui y mettent en péril, qu'il -y en a qui endorment et d'autres qui -réveillent l'avenir. Nous soupçonnons -encore que les choses naissent faibles -d'abord, puisent en nous leur force, et -qu'en toute aventure il y a une brève -minute où notre instinct nous avertit que -nous sommes encore les maîtres du destin. -Enfin, quelques-uns osent nous affirmer -qu'on peut apprendre à être heureux, -qu'à mesure que nous devenons meilleurs -nous rencontrons des hommes qui s'améliorent, -qu'un être qui est bon attire -irrésistiblement des événements aussi -bons que lui-même, et qu'en une âme -belle, le hasard le plus triste se transforme -en beauté…</p> - -<p>Qui donc n'a éprouvé que la bonté -fait signe à la bonté, et que ce sont toujours -les mêmes pour qui l'on se dévoue -et les mêmes qu'on trahit? Si la même -douleur frappe à deux portes qui se -touchent, agira-t-elle de façon identique -dans la maison du juste et dans celle de -l'injuste ; et si vous êtes pur, vos malheurs -ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas -dominer l'avenir que d'avoir su transformer -le passé en quelques sourires un peu -tristes? Et ne semble-t-il pas que dans -l'inévitable même nous puissions retarder -quelque chose? Est-ce que de grands -hasards ne dorment pas, qu'un mouvement -trop brusque réveille à l'horizon, et ce -malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des -pensées en fête n'avaient fait trop de bruit -dans votre âme ce matin? Est-ce là tout -ce que notre sagesse a pu glaner dans -ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il -y a dans ces régions des vérités plus -fermes? En attendant, il faut savoir sourire, -il faut savoir pleurer dans le silence -d'une bonté très humble. Au dessus de -ces choses s'élève peu à peu la face inachevée -du destin d'aujourd'hui. Une -petite partie du voile qui la couvrait jadis -a été écartée, et dans la partie découverte, -nous avons reconnu, non sans inquiétude, -d'un côté, <i>la puissance de ceux qui ne -vivent pas encore</i>, et de l'autre côté, <i>la -puissance des morts</i>. Au fond, il n'y a là -qu'un éloignement nouveau du mystère. -Nous avons agrandi la main de glace du -destin ; et voici que les mains de nos fils -qui ne sont pas encore nés se joignent -dans son ombre aux mains de nos ancêtres. -Il y avait un acte que nous croyions l'asile -de toutes nos libertés, et l'amour demeurait -le suprême refuge de tous ceux qui -sentaient trop durement les chaînes de la -vie. Ici du moins, nous disions-nous, et -dans l'isolement de ce temple secret personne -n'entre avec nous. Ici, nous pouvons -respirer un instant ; ici, notre âme règne -enfin et elle a choisi librement dans ce qui -est le centre de la liberté même. Mais -maintenant, on est venu nous dire, que -ce n'est pas pour notre propre compte -que nous aimons. On est venu nous dire -que dans le temple même de l'amour nous -obéissons aux ordres invariables d'une -foule invisible. On est venu nous dire que -nous sommes à mille siècles de nous-mêmes, -quand nous choisissons notre -amante et que le premier baiser du fiancé -n'est que le sceau que des milliers de -mains qui demandent à naître, imposent -sur la bouche de la mère qu'ils désirent. -Et d'un autre côté nous savons que les -morts ne meurent pas. Nous savons à -présent que ce n'est plus autour de nos -églises, mais dans toutes nos maisons, -dans toutes nos habitudes qu'ils se -trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une -pensée, un péché, une larme ou un atome -de la conscience acquise qui se perde dans -les profondeurs de la terre ; et qu'au plus -insignifiant de nos actes, nos ancêtres se -lèvent, non pas dans leurs tombeaux où -ils ne bougent plus, mais au fond de nous-mêmes -où ils vivent toujours…</p> - -<p>Nous sommes menés ainsi par le passé -et l'avenir. Et le présent qui est notre -substance tombe au fond de la mer comme -une petite île que rongent sans répit deux -océans irréconciliables. Hérédité, volonté, -destinée, tout se mêle bruyamment dans -notre âme ; mais malgré tout et au-dessus -de tout c'est l'étoile silencieuse qui règne. -On met des étiquettes provisoires sur les -vases monstrueux qui contiennent l'invisible ; -et les mots ne disent presque rien -de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le -destin lui-même n'est qu'un rayon perdu -de cette étoile dans la nuit mystérieuse. -Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux -encore. « Nous appelons destin tout -ce qui nous limite », a dit un des grands -sages de ce temps ; et c'est pourquoi il -nous faut savoir gré à tous ceux qui tâtonnent -en tremblant du côté des frontières. -« Si nous sommes brutaux et barbares, -ajoute-t-il, la fatalité prend une -forme brutale et barbare. Quand nous -nous raffinons, nos échecs se raffinent -aussi. Si nous nous élevons à une culture -spirituelle, l'antagonisme prend une forme -spirituelle. » Il est peut-être vrai que -notre âme, à mesure qu'elle s'élève, purifie -le destin ; bien qu'il soit vrai aussi que -les mêmes tristesses nous menacent, qui -menacent les sauvages. Mais nous en -avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas ; -et l'esprit ne s'élève que pour en découvrir -d'autres encore, à tous les horizons. -« Nous appelons destin tout ce qui nous -limite. » Tâchons que le destin ne soit -pas trop étroit. Il est beau d'augmenter -ses tristesses puisque c'est élargir sa conscience -qui est l'unique endroit où l'on se -sente vivre. Et c'est aussi le seul moyen -de remplir son suprême devoir envers les -autres mondes ; puisque c'est probablement -à nous seuls qu'il incombe d'augmenter -la conscience de la Terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -LA BONTÉ INVISIBLE</h2> - - -<p>C'est une chose, me dit un soir ce sage -que j'avais rencontré par hasard au bord -de l'océan qu'on entendait à peine, c'est -une chose que l'on n'aperçoit pas et sur -laquelle personne n'a l'air de compter ; et -cependant je crois que c'est l'une des -forces qui conservent les êtres. Les dieux -dont nous sommes nés, se manifestent -en nous de mille façons diverses ; mais -cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée -et dont nul n'a parlé assez directement -est peut-être le signe le plus pur de -leur vie éternelle. On ne sait d'où elle -vient. Elle est là simplement qui sourit -sur le seuil de nos âmes ; et ceux en qui -elle sourit le plus profondément ou le plus -fréquemment, nous feront souffrir jour et -nuit s'ils le veulent, sans qu'il nous soit -possible de ne plus les aimer…</p> - -<p>Elle n'est pas de ce monde et cependant -se mêle à la plupart de nos agitations. -Elle ne se donne même pas la peine -de se montrer dans un regard ou une -larme. Elle se cache au contraire pour -des raisons qu'on ne devine pas. On dirait -qu'elle a peur d'user de sa puissance. -Elle sait que ses mouvements les plus -involontaires feront naître autour d'elle -des choses immortelles ; et nous sommes -avares des choses immortelles. Pourquoi -donc craignons-nous ainsi d'épuiser le -ciel qui est en nous? Nous n'osons pas -agir selon le Dieu qui nous anime. Nous -redoutons ce qui ne s'explique pas par -un geste ou un mot ; et nous fermons les -yeux sur ce que nous faisons malgré -nous dans l'empire où les explications -sont superflues. D'où vient donc la timidité -du divin dans les hommes? On dirait -vraiment que plus un mouvement de -l'âme s'approche du divin, plus nous -mettons de soin à le dissimuler aux regards -de nos frères. L'homme ne serait-il -pas autre chose qu'un dieu qui aurait -peur? ou bien nous est-il défendu de -trahir des puissances supérieures? Tout -ce qui n'appartient pas à ce monde trop -visible a l'humilité tendre de la fillette -infirme que sa mère n'appelle pas lorsque -des étrangers entrent dans la maison. Et -c'est pourquoi, notre bonté secrète n'a -jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses -de notre âme. Elle vit en nous -comme une prisonnière à qui l'on a -défendu d'approcher des barreaux. Du -reste, il ne faut pas qu'elle en approche. -Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se -cacher, dès qu'elle lève la tête, qu'elle -déplace un anneau de ses chaînes ou -qu'elle ouvre la main, la prison s'illumine, -les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression -des clartés intérieures, il y a tout à coup -un abîme plein d'anges agités entre les -paroles et les êtres, tout se tait, les regards -se détournent un instant et deux -âmes s'embrassent en pleurant sur le -seuil…</p> - -<p>Ce n'est pas une chose qui vient de -notre terre ; et toutes les descriptions ne -serviraient de rien. Il faut que ceux qui -veulent me comprendre aient aussi en -eux-mêmes, <i>le même point sensible</i>. Si -vous n'avez jamais éprouvé dans la vie la -puissance de <i>votre bonté invisible</i>, n'allez -pas plus avant ; ce serait inutile. Mais en -est-il vraiment qui n'aient pas éprouvé -cette puissance ; et les pires d'entre nous -ne furent-ils jamais invisiblement bons? -Je ne sais ; il y a tant d'êtres en ce -monde qui ne songent pas à autre chose -qu'à décourager le divin dans leur âme. -Il suffit d'un instant de répit, cependant, -pour que le divin se redresse, et les plus -méchants même ne sont pas sans cesse -sur leurs gardes ; et c'est pourquoi, sans -doute, tant de méchants sont bons sans -qu'on le voie, tandis que bien des sages -et bien des saints ne sont pas invisiblement -bons…</p> - -<p>J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il, -comme tout être fait souffrir autour -de lui. J'ai fait souffrir parce que nous -sommes dans un monde où tout se tient -par des fils invisibles, dans un monde où -personne n'est seul ; et que le geste le -plus doux de la bonté ou de l'amour -blesse souvent tant d'innocence à nos -côtés! — J'ai fait souffrir aussi, parce que -les meilleurs et les plus tendres ont -quelquefois besoin de rechercher je ne -sais quelle partie d'eux-mêmes dans la -douleur d'autrui. Il y a vraiment des -graines qui ne germent en notre âme que -sous la pluie des larmes que l'on répand -à cause de nous ; et cependant ces graines -produisent de bonnes fleurs et des fruits -salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi -que nous n'avons pas faite ; et je ne sais -si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait -pleurer personne. Bien souvent ceux qui -aimèrent le mieux firent souffrir le plus, -car on ne sait quelle cruauté attendrie et -timide est d'ordinaire la sœur inquiète -de l'amour. L'amour cherche en tout -lieu des preuves de l'amour et ces premières -preuves, qui n'est enclin à les -trouver d'abord dans les pleurs de l'aimée?</p> - -<p>La mort même ne pourrait pas suffire -à rassurer l'amant s'il osait écouter les exigences -de l'amour ; car l'instant de la mort -semble trop bref à l'intime cruauté de -l'amour ; par delà la mort, il y a place -encore pour une mer de doutes ; et ceux -qui meurent ensemble ne meurent peut-être -pas sans inquiétudes. Il faut ici de -longues et lentes larmes. La douleur est -le premier aliment de l'amour ; et tout -amour qui ne s'est pas nourri d'un peu de -douleur pure, meurt comme le nouveau-né -que l'on voudrait nourrir comme on nourrit -un homme. Aimerez-vous de la même -façon celle qui toujours vous fit sourire et -celle qui parfois vous fit pleurer? Il faut, -hélas! que l'amour pleure, et bien souvent, -c'est dans le moment même où les sanglots -s'élèvent que les chaînes de l'amour -se forgent et se trempent pour la vie…</p> - -<p>J'ai fait souffrir ainsi parce que j'aimais, -poursuivit-il, j'ai fait souffrir aussi -parce que je n'aimais plus. Mais, quelle -différence entre les deux douleurs! Ici, les -lentes larmes de l'amour éprouvé, semblaient -savoir déjà, tout au fond d'elles-mêmes, -qu'elles arrosaient en nos deux -âmes jointes, quelque chose d'indicible, -et là ces pauvres larmes savaient de leur -côté qu'elles tombaient seules sur un -désert. Mais c'est dans ces moments où -l'âme est vraiment tout oreille ou tout âme -plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une -bonté invisible qui savait accorder aux -malheureuses larmes de l'amour qui mourait -les illusions divines de l'amour qui -va naître. N'eûtes-vous jamais un de ces -tristes soirs où les baisers découragés ne -pouvaient plus sourire et où l'âme sentait -enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles -ne sonnaient plus qu'à grand peine dans -l'air froid de la séparation définitive ; vous -alliez vous éloigner pour toujours, et les -mains presque inanimées se tendaient -vers l'adieu des départs sans retour, lorsque -l'âme, tout à coup, faisait sur elle-même -un mouvement insaisissable. L'âme voisine -s'éveillait à l'instant sur les sommets -de l'être, quelque chose naissait bien -plus haut que l'amour des amants fatigués, -et les corps avaient beau s'écarter, les -âmes désormais n'allaient plus oublier -qu'elles s'étaient regardées un instant par -dessus des montagnes qu'elles n'avaient -jamais vues, et que l'espace d'un clin d'œil, -elles avaient été bonnes d'une bonté -qu'elles ne connaissaient pas encore…</p> - -<p>Quel est donc ce mouvement mystérieux -dont je ne parle ici qu'à propos de l'amour, -mais qui peut avoir lieu dans les -plus petites circonstances de la vie? Est-ce -je ne sais quel sacrifice ou quel embrassement -intérieur, le désir très profond -d'être âme pour une âme, ou le sentiment -sans cesse attendri de la présence d'une -vie invisible et égale à la nôtre? Est-ce -tout ce qu'il y a d'admirable et de triste -dans le fait seul de vivre, et l'aspect de la -vie une et indivisible qui dans ces moments-là -inonde tout notre être? — Je l'ignore, -mais c'est vraiment alors que l'on sent -qu'il y a quelque part une force inconnue, -que nous sommes les trésors de je ne sais -quel Dieu qui aime tout, que pas un geste -de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on -est enfin dans la région des choses qui ne -trahissent pas…</p> - -<p>Il est vrai que de la naissance à la mort -nous ne sortons jamais de cette région -définitive, mais nous errons en Dieu -comme de pauvres somnambules, ou -comme des aveugles qui cherchent éperdument -le temple dans lequel ils se -trouvent. Nous sommes là, dans la vie, -homme contre homme, âme contre âme, -et les jours et les nuits se passent sous les -armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne -nous touchons pas. Nous ne voyons jamais -que des boucliers et des casques et nous -ne touchons rien que le fer et le bronze. -Mais qu'une petite circonstance venue de -la simplicité du ciel fasse un instant -tomber les armes, n'y a-t-il pas toujours -des larmes sous le casque, des sourires -d'enfant derrière le bouclier et n'aperçoit-on -pas une autre vérité?</p> - -<p>Il réfléchit encore ; puis il reprit plus -tristement : Une femme, je croyais vous -le dire tout à l'heure ; une femme que -j'ai fait souffrir malgré moi, — car les -plus attentifs répandent sans le savoir tout -autour d'eux de la souffrance — une -femme que j'ai fait souffrir malgré moi, -m'a révélé un soir la puissance souveraine -de cette invisible bonté. Il faut avoir -souffert pour être bon ; mais peut-être -faut-il que l'on ait fait souffrir pour devenir -meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me -sentais arrivé seul en cette triste zone des -baisers où il semble que l'on visite déjà -les cabanes des pauvres, tandis que -l'amante attardée sourit encore dans les -palais des premiers jours. L'amour selon -les hommes se mourait entre nous comme -un enfant frappé d'un mal qui vient on -ne sait d'où et qui ne peut avoir pitié. -Nous ne nous sommes rien dit. Je ne -pourrais même plus me rappeler à quoi -je songeais en ce moment si grave. A des -choses sans doute insignifiantes. Au dernier -visage rencontré, à la clarté tremblante -d'une lanterne au coin du quai -désert et cependant, <i>tout a eu lieu</i> dans -une lumière mille fois plus pure et mille -fois plus haute que si toutes les forces de -la pitié et de l'amour auxquelles je commande -dans mes pensées et dans mon -cœur fussent intervenues. Nous nous -sommes quittés sans rien dire, mais nous -avons compris en même temps notre -pensée inexprimable. Nous savons maintenant -qu'un autre amour est né qui n'a -plus besoin des paroles, des petits soins -et des sourires de l'amour ordinaire. Nous -ne nous sommes plus revus, nous ne nous -reverrons peut-être plus avant des siècles. -« Il nous faudra, sans doute, oublier bien -des choses, en apprendre bien d'autres, -à travers tous les mondes par lesquels -nous aurons à passer, » avant de nous -retrouver <i>dans le même mouvement d'âme</i> -qui a eu lieu ce soir ; mais nous avons le -temps d'attendre…</p> - -<p>Aussi, depuis ce jour, ai-je salué en -tout lieu, et jusqu'au fond des moments -les plus âpres, la présence bienfaisante -de cette puissance merveilleuse. Il suffit -qu'on l'ait vue clairement une seule fois, -pour qu'on ne puisse plus éviter son -visage. Vous la verrez sourire bien souvent -dans les dernières retraites de la haine et -jusqu'au fond des plus cruelles larmes. -Et cependant elle ne se montre pas aux -yeux de notre corps. Dès qu'elle se manifeste -par un acte extérieur, elle change de -nature ; et nous ne sommes plus dans la -vérité selon l'âme, mais dans une sorte -de mensonge selon les hommes. La bonté -et l'amour qui ne s'ignorent pas n'ont -aucune action sur les âmes parce qu'ils -sont sortis des royaumes où elles vivent ; -mais tant qu'ils sont aveugles ils pourraient -attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai -connu plus d'un homme qui accomplissait -toutes les œuvres de bonté et de miséricorde -sans atteindre une seule âme ; et -j'en ai connu d'autres qui semblaient vivre -dans le mensonge et l'injustice sans -écarter ces mêmes âmes et sans faire -naître un seul instant l'idée qu'ils ne -fussent pas bons. Il y a plus ; ceux mêmes -qui ne vous connaissent point et à qui -l'on rapporte simplement vos actes de -bonté et vos œuvres d'amour, si vous -n'êtes pas bon selon la bonté invisible, -se douteront de quelque chose ; et ne -seront jamais atteints dans les profondeurs -de leur être. Comme s'il y avait quelque -part un endroit où tout se pèse en présence -des esprits ; ou bien, là-bas, de l'autre -côté de la nuit, un réservoir de certitudes -où le troupeau muet des âmes va s'abreuver -chaque matin.</p> - -<p>Peut-être ne sait-on pas encore ce que -veut dire le mot <i>aimer</i>. Il y a en nous -des vies où nous aimons sans le savoir. -Aimer ainsi, ce n'est pas seulement avoir -pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir -aider et rendre heureux, c'est une chose -mille fois plus profonde que les mots -humains les plus suaves, les plus agiles -et les plus forts ne peuvent pas rejoindre. -On dirait par moments que c'est un souvenir -furtif mais extrêmement pénétrant -de la grande unité primitive. Il y a dans -cet amour une force à laquelle rien ne -peut résister. Qui de nous, s'il s'interroge -du côté des lumières que d'ordinaire on -ne regarde pas, qui de nous ne retrouve -en lui-même le souvenir de certaines -œuvres étranges de cette force? Qui de -nous, tout à coup, aux côtés d'un être -indifférent peut-être, n'a senti survenir -quelque chose que personne n'appelait? -Était-ce l'âme ou bien la vie qui se retournait -sur elle-même comme un dormeur -qui se réveille? Je ne sais ; vous ne -le saviez pas non plus et personne n'en -parlait ; mais vous ne vous sépariez pas -comme si rien n'était arrivé.</p> - -<p>Aimer ainsi c'est aimer selon l'âme ; et -il n'y a pas d'âme qui ne réponde à cet -amour. Car l'âme humaine est un convive -affamé depuis des siècles ; et il ne faut -jamais qu'on l'appelle deux fois au festin -nuptial.</p> - -<p>Toutes les âmes de nos frères rôdent -sans cesse autour de nous, en quête d'un -baiser et n'attendent qu'un signe. Mais -combien d'êtres n'ont jamais osé faire -un de ces signes dans leur vie! C'est le -malheur de toute notre existence, que -nous vivions ainsi à l'écart de notre âme, -et que nous ayons peur de ses moindres -mouvements. Si nous lui permettions de -sourire franchement dans son silence et -sa lumière, nous vivrions déjà d'une vie -éternelle. Il suffit de considérer un instant -ce qu'elle parvient à faire dans les -rares minutes où nous ne songeons pas à -l'enchaîner comme une folle ; dans l'amour -par exemple, où nous la laissons quelquefois -s'approcher des grillages de la vie -extérieure. Et ne faudrait-il pas, selon la -vérité première, que dans la vie, tous -les êtres se sentissent en face de nous -comme l'amante en face de l'amant?</p> - -<p>Cette invisible et divine bonté dont je -ne parle ici que parce qu'elle est un des -signes les plus sûrs et les plus proches -de l'activité incessante de notre âme, cette -invisible et divine bonté, ennoblit d'une -façon définitive tout ce qu'elle a touché -sans le savoir. Que tous ceux qui se -plaignent d'un être, descendent en eux-mêmes -et se demandent s'ils furent jamais -bons en présence de cet être. Quant à -moi, je n'ai jamais rencontré quelqu'un -à côté de qui j'aie senti s'émouvoir ma -bonté invisible, qui ne soit devenu, à -l'instant même, meilleur que moi-même. -Soyez bons dans les profondeurs et vous -verrez que ceux qui vous entourent deviendront -bons jusqu'aux mêmes profondeurs. -Rien ne répond plus infailliblement -au cri secret de la bonté que le cri -secret de la bonté voisine. Tandis que -vous êtes bon activement dans l'invisible, -tous ceux qui vous approchent feront -sans le savoir des choses qu'ils ne pourraient -pas faire à côté d'un autre homme. -Il y a là une force qui n'a pas de nom ; -une rivalité spirituelle qui est irrésistible. -On dirait que c'est exactement ici que se -trouve le point le plus sensible de nos -âmes ; car il y a de ces âmes qui semblent -avoir oublié qu'elles existent ; et avoir -renoncé à tout ce qui élève un être ; mais -quand elles sont atteintes en cet endroit, -elles se redressent toutes ; et dans les -champs divins de la bonté secrète, la plus -humble des âmes ne supporte pas la défaite.</p> - -<p>Et cependant, il est possible que rien -ne change dans la vie que l'on voit ; mais -est-ce cela seul qui importe, et n'existons-nous -vraiment que par des actes que l'on -peut prendre en main comme les cailloux -de la grand'route? si vous vous demandez -comme il faut nous dit-on se le demander -chaque soir : « Qu'ai-je fait d'immortel -aujourd'hui? » Est-ce toujours du côté -des choses que l'on peut compter, peser -et mesurer sans erreur, qu'il vous faut -chercher tout d'abord? Il est possible que -vous répandiez des larmes extraordinaires, -que vous remplissiez un cœur de certitudes -inouïes, et que vous rendiez la vie -éternelle à une âme sans que personne -s'en aperçoive, sans que vous-même vous -le sachiez. Il est possible que rien ne -change ; il est possible qu'à l'épreuve tout -s'écroule et que cette bonté cède à la -moindre crainte. Il n'importe. Quelque -chose de divin a eu lieu ; et notre Dieu -doit avoir souri quelque part. N'est-ce -peut-être pas le but suprême de la vie de -faire renaître ainsi l'inexplicable en nous ; -et savons-nous ce que nous ajoutons à -nous-mêmes lorsque nous réveillons un -peu de l'incompréhensible qui dort dans -tous les coins? Ici, vous avez réveillé -l'amour qui ne se rendort plus. L'âme -que votre âme a regardé et qui a versé -avec vous les saintes larmes de la joie -solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous -en voudra pas au milieu des tortures. -Elle n'aura même pas besoin de pardonner. -Elle est si sûre d'on ne sait quoi -que rien ne pourra désormais effacer ou -pâlir son sourire intérieur ; car rien ne -pourra séparer deux âmes qui durant un -instant « ont été bonnes ensemble. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -LA VIE PROFONDE</h2> - - -<p>Il est bon de rappeler aux hommes que -le plus humble d'entre eux « a le pouvoir -de sculpter, d'après un modèle divin qu'il -ne choisit pas, une grande personnalité -morale, composée en parties égales et de -lui et de l'idéal ; et que ce qui vit avec -une pleine réalité, assurément c'est cela. »</p> - -<p>Il faut que tout homme trouve pour lui-même -une possibilité particulière de vie -supérieure dans l'humble et inévitable -réalité quotidienne. Il n'y a pas de but -plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue -les uns des autres, ce sont les rapports -que nous avons avec l'infini. Le héros -n'est plus grand que le misérable qui -marche à ses côtés, que parce qu'à un -certain moment de son existence il a eu -une conscience plus vive, de l'un de ces -rapports. S'il est vrai que la création ne -s'arrête pas à l'homme et que des êtres -supérieurs et invisibles nous entourent, -ces êtres ne nous sont supérieurs que -parce qu'ils ont avec l'infini des rapports -que nous ne pouvons même pas soupçonner.</p> - -<p>Il nous est possible de multiplier ces -rapports. Dans la vie de tout homme il y -a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, -et c'est presque toujours de cet -instant que date la véritable personnalité -spirituelle d'un être. C'est en cet instant -que s'est formé sans doute l'invisible et -l'éternel visage que nous montrons sans -le savoir aux anges et aux âmes. Mais -pour la plupart des hommes le ciel ne -s'ouvre ainsi que par hasard. Il n'ont pas -choisi le visage par où les anges les reconnaissent -dans l'infini, et ils ne savent pas -ennoblir et purifier ces traits. Ils ne sont -nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une -terreur ou d'une pensée accidentelle.</p> - -<p>Nous naissons véritablement le jour où -pour la première fois nous sentons profondément -qu'il y a quelque chose de -grave et d'inattendu dans la vie. Les uns -constatent tout à coup qu'ils ne sont pas -seuls sous le ciel. Les autres en donnant -un baiser ou en versant une larme s'aperçoivent -brusquement que « la source de -tout ce qu'il y a de meilleur et de saint, -depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché -derrière une nuit pleine d'étoiles trop -lointaines » ; un troisième a vu une main -divine s'étendre entre sa joie et son malheur ; -et un autre a compris que les morts -ont raison. Un autre a eu pitié, un autre -a admiré et un autre a eu peur. Bien souvent -il ne faut presque rien ; un mot, un -geste, une petite chose qui n'est même -pas une pensée. « Auparavant je t'aimais -comme un frère, dit un héros de Shakespeare -devant un acte qu'il admire ; auparavant -je t'aimais comme un frère, mais -à présent je te respecte comme mon âme. » -Il est probable que ce jour-là un être -vint au monde.</p> - -<p>Nous pouvons naître ainsi plus d'une -fois ; et à chacune de ces naissances nous -nous rapprochons un peu de notre Dieu. -Mais presque tous nous nous contentons -d'attendre qu'un événement plein d'une -lumière irrésistible pénètre violemment -dans nos ténèbres et nous éclaire malgré -nous. Nous attendons je ne sais quelle -coïncidence heureuse, où les yeux de notre -âme sont ouverts par hasard dans le -moment où quelque chose d'extraordinaire -nous arrive. Mais il y a de la lumière dans -tout ce qui arrive ; et les plus grands -des hommes n'ont été grands que parce -qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux -à toutes les lumières. Est-il donc nécessaire -que votre mère agonise dans vos -bras, que vos enfants périssent dans un -naufrage et que vous-même vous passiez -à côté de la mort pour que vous appreniez -enfin que vous êtes dans un monde -incompréhensible où vous vous trouvez -pour toujours, et où un Dieu qu'on ne -voit pas demeure éternellement seul avec -ses créatures? Est-il donc nécessaire que -votre fiancée meure dans un incendie ou -qu'elle disparaisse sous vos yeux dans les -profondeurs vertes de l'Océan, pour que -vous entrevoyiez un instant que les dernières -limites du royaume de l'amour -vont peut-être bien au-delà des flammes -presque invisibles de Mira, d'Altaïr et de -la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez -ouvert les yeux, n'auriez-vous pas pu voir -dans un baiser ce que vous apercevez -aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il -que la douleur réveille ainsi à coups de -lance les souvenirs divins qui dorment -dans nos âmes? Le sage n'a pas besoin -de ces secousses. Il regarde une larme, -le geste d'une vierge, une goutte d'eau -qui tombe ; il écoute une pensée qui passe, -presse la main d'un frère, s'approche -d'une lèvre, les yeux ouverts et l'âme -ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce -que vous n'avez entrevu qu'un instant ; -et un sourire lui apprendra sans peine ce -qu'une tempête et la main même de la -mort ont dû vous révéler.</p> - -<p>Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce -qu'on appelle « Sagesse » « Vertu » « Héroïsme » -et « les heures sublimes, » et -« les grands moments » de la vie, si ce n'est -les moments où l'on est sorti plus ou -moins de soi-même, et où l'on a pu s'arrêter, -ne fût-ce qu'une minute, sur le pas -de l'une des portes éternelles d'où l'on -voit que le plus petit cri, la pensée la -plus pâle et le geste le plus faible ne -tombent pas dans le néant ; ou bien que -s'il y tombent, cette chute même est si -immense qu'elle suffit à donner un caractère -auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous -que le firmament s'ouvre au -fracas de la foudre? Il faut être attentif -aux minutes heureuses où il s'ouvre en -silence ; et il s'ouvre sans cesse. Vous -cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu -n'apparaît pas, nous dites-vous. Mais -quelle vie n'a pas des milliers d'heures -semblables à l'heure de ce drame où tous -attendent l'intervention divine, et où personne -ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une -pensée invisible qui a retourné la -conscience d'un mourant se manifeste -tout à coup, et qu'un vieillard -s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante : -« Mais Dieu, le voilà, -Dieu!… »</p> - -<p>Faut-il toujours que l'on nous avertisse -et ne pouvons-nous tomber à genoux que -si quelqu'un est là pour nous dire que -Dieu passe? Si vous avez aimé profondément, -personne n'a dû vous faire -remarquer que votre âme était quelque -chose d'aussi grand que les mondes, que -les astres, les fleurs, les vagues de la nuit -et celles de la mer n'étaient pas solitaires, -que rien ne finissait et que tout commençait -au seuil des apparences ; et que les -lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient -à un être bien plus haut, bien plus -beau, bien plus pur que celui que vos bras -enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on -ne voit pas dans la vie sans ivresse. Mais -ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait -toujours? Les héros et les saints n'ont pas -fait autre chose. Ah! vraiment, nous -attendons un peu trop dans l'existence, -comme les aveugles de la légende qui -avaient fait un long voyage pour venir -écouter leur Dieu. Ils s'étaient assis sur -les marches, et quand quelqu'un leur -demandait ce qu'ils faisaient sur le parvis -du sanctuaire : « Nous attendons, répondaient-ils, -en secouant la tête, et Dieu n'a -pas encore dit un seul mot. » Mais ils n'avaient -pas vu que les portes d'airain du -temple étaient fermées et ils ne savaient -pas que la voix de leur Dieu remplissait -l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un -instant de parler ; mais personne ne songe -à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si -l'on voulait y prendre garde, il ne serait -pas difficile d'écouter à propos de tout -acte, le mot que Dieu doit dire.</p> - -<p>Nous vivons tous dans le sublime. Dans -quoi donc voulez-vous que nous vivions? -Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui -nous manque, ce ne sont pas les occasions -de vivre dans le ciel, c'est l'attention -et le recueillement ; et c'est un peu -d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une -petite chambre, croyez-vous que Dieu ne -soit pas là aussi ; et qu'il soit impossible -d'y mener une vie un peu haute? si vous -vous plaignez d'être seul, que rien ne vous -arrive, que personne ne vous aime, que -vous n'aimiez personne, croyez-vous que -les mots ne trompent pas? qu'il soit -possible d'être seul, que l'amour soit une -chose que l'on sait, une chose que l'on -voit ; et que les événements se pèsent -comme l'or et l'argent des rançons? Est-ce -qu'une pensée vivante, — qu'elle soit altière -ou pauvre, peu importe, dès qu'elle -vient de votre âme elle est grande pour -vous ; — est-ce qu'un haut désir ou simplement -un moment d'attention solennelle -à la vie, ne peuvent pas entrer dans une -petite chambre? Et si vous n'aimez pas ou -qu'on ne vous aime pas, et que pourtant -vous puissiez voir avec une certaine force -que mille choses sont belles, que l'âme -est grande et que la vie est grave presque -indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que -si l'on vous aimait ou que si vous aimiez? -Et si le ciel lui-même vous est caché ; -« le grand ciel étoilé, dit le poète, ne s'étend-il -pas malgré tout sur votre âme -sous la forme de la mort?… » Tout ce qui -nous arrive est divinement grand et nous -sommes toujours au centre d'un grand -monde. Mais il faudrait s'habituer à vivre -comme un ange qui vient de naître, -comme une femme qui aime ou comme un -homme qui va mourir. Si vous saviez -que vous mourrez ce soir ou simplement -que vous allez vous éloigner pour toujours, -verriez-vous une dernière fois -les êtres et les choses comme vous les -avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous -pas comme vous n'avez jamais aimé? -Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences -qui grandirait autour de vous? Est-ce -la beauté ou la laideur des âmes que -vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce -que tout, jusqu'au mal même et aux souffrances, -ne se transforme pas alors en un -amour plein de larmes très douces? Est-ce -que chaque occasion de pardonner, -comme l'a dit un sage, n'enlève pas quelque -chose à l'amertume du départ ou à celle -de la mort? Et cependant, dans ces clartés -de la tristesse ou de la mort, est-ce vers -la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait -les derniers pas qu'il soit permis de faire?</p> - -<p>Sont-ce les vivants ou les mourants qui -savent voir et ont raison? ah! bienheureux -ceux qui ont pensé, ceux qui ont -parlé, ceux qui ont agi de manière à recevoir -l'approbation de ceux qui vont mourir -ou qu'une grande douleur a rendus -clairvoyants! Il n'y a pas de récompense -plus douce pour le sage que personne -n'écoutait dans la vie. Si vous avez vécu -dans la beauté obscure ne vous inquiétez -pas. Une heure de suprême justice finit -toujours par sonner dans le cœur de tout -homme ; et le malheur ouvre des yeux -qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si -vous ne passez pas en ce moment sur l'âme -d'un mourant comme l'ombre de celui qui -connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être -pas sur le lit des agonisants que se -tresse la véritable et la plus précieuse -couronne du sage, du héros et de tous -ceux qui ont su vivre gravement dans les -hautes, pures et discrètes tristesses de la -vie selon l'âme?</p> - -<p>« La Mort, dit Lavater, n'embellit pas -seulement notre forme inanimée ; mais la -seule pensée de la mort donne une forme -plus belle à la vie elle-même. » Et de -même, toute pensée infinie comme la -mort, embellit notre vie. Mais il ne faut -pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de -nobles pensées qui passent comme de -grands oiseaux blancs sur son cœur. -Hélas! elles ne comptent pas ; ce sont des -étrangères que l'on est étonné de voir et -qu'on écarte d'un geste importuné. Elles -n'ont pas le temps d'atteindre notre vie. -Pour que notre âme devienne grave et -profonde comme celle des anges, il ne -suffit pas d'entrevoir un instant l'univers -dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, -dans la lumière de la joie ou dans les -flammes de la beauté et de l'amour. Tout -être a eu de ces moments qui n'ont laissé -en lui qu'une poignée de cendres inutiles. -Il ne suffit pas d'un hasard ; il faut une -habitude. Il faut apprendre à vivre dans -la beauté et dans la gravité coutumières. -Dans la vie, les êtres les plus bas distinguent -parfaitement quelle est la chose -noble et belle qu'il faudrait faire ; mais -cette chose noble et belle n'a pas assez -de force en eux. C'est cette force invisible -et abstraite que nous devons tâcher d'augmenter -par avance. Et cette force ne -s'augmente qu'en ceux qui ont pris -l'habitude de s'asseoir plus souvent que -les autres sur les sommets où la vie gagne -l'âme et d'où l'on voit que tout acte et -que toute pensée est infailliblement liée -à quelque chose de grand et d'immortel. -Regardez les hommes et les choses selon -la forme et le désir de votre œil intérieur, -mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils -projettent en passant sur la colline ou sur -le mur n'est que l'image passagère d'une -ombre plus puissante qui s'étend comme -l'aile d'un cygne impérissable sur toute -âme qui s'approche de leur âme. Ne -croyez pas que de telles pensées soient -simplement des ornements et qu'elles -n'aient aucune influence sur la vie de ceux -qui les admettent. Il importe bien moins -de transformer sa vie que de l'apercevoir, -car elle se transforme d'elle-même dès -qu'elle a été vue. Ces pensées dont je -parle forment le trésor secret de l'héroïsme -et le jour où la vie nous oblige à ouvrir -ce trésor, nous sommes étonnés de n'y -plus trouver d'autres forces que celles qui -nous poussent vers la beauté parfaite. Il -ne faut plus, alors, qu'un grand roi meure -pour nous rappeler « que le monde ne -finit pas aux portes des maisons » ; et la -plus petite chose suffit à ennoblir une -âme chaque soir.</p> - -<p>Mais ce n'est pas en vous disant que -Dieu est grand et que vous vous mouvez -dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté -et dans les profondeurs fécondes où -vécurent les héros. Il est possible que vous -vous rappeliez matin et soir que les mains -de toutes les puissances invisibles s'agitent -comme une tente aux plis sans nombre -au-dessus de votre tête, sans que vous -aperceviez jamais le moindre geste de ces -mains. Il faut être efficacement attentif ; -et il vaut mieux veiller sur la place publique -que de s'endormir dans le temple. Il y a -de la beauté et de la grandeur en toute -chose ; puisqu'il suffit d'une circonstance -inattendue pour nous les faire voir. La -plupart le savent, mais ils ont beau le -savoir, ce n'est que sous le fouet du sort -ou de la mort qu'ils rôdent autour du mur -de l'existence à la recherche des crevasses -sur Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des -crevasses éternelles dans les pauvres parois -d'une cabane et que les plus petites vitres -n'enlèvent pas une ligne ou une étoile à -l'immensité des espaces célestes. Mais -il ne suffit pas de posséder une vérité, il -faut que la vérité nous possède.</p> - -<p>Et cependant, nous sommes en un -monde où les moindres événements assument -sans efforts une beauté de plus en -plus pure et de plus en plus haute. Rien -ne se mêle plus aisément que la terre et -le ciel ; et si vous avez regardé les étoiles -avant d'embrasser votre amante vous ne -l'embrasserez pas de la même manière -que si vous aviez regardé les murs de -votre chambre. Soyez sûr que le jour où -vous vous êtes attardé à suivre un rayon -de lumière à travers l'une des fentes de -la porte de la vie, vous avez fait quelque -chose d'aussi grand que si vous aviez -pansé les blessures d'un ennemi, car dans -ce moment là vous n'aviez plus d'ennemi.</p> - -<p>Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car -Dieu se cache ; mais ses ruses, une fois -qu'on les a reconnues semblent si souriantes -et si simples! Un rien, dès lors, -nous révèle sa présence, et la grandeur -de notre vie tient à si peu de chose! On -trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui -çà et là, au milieu des humbles événements -de nos jours ordinaires, semble entr'ouvrir -soudain quelque chose d'énorme. Aucun -mot solennel n'a été prononcé et l'on -dirait que rien n'a été appelé ; et cependant, -pourquoi une face ineffable nous -a-t-elle fait signe derrière les larmes d'un -vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée -d'anges s'étend-elle autour du sourire -d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un -oui ou d'un non balbutié par une âme qui -chante en travaillant à autre chose, nous -sommes nous dit soudain en retenant un -instant notre souffle : « ici, c'est la maison -de Dieu, et voici l'une des entrées du -ciel? »</p> - -<p>C'est parce que ces poètes étaient plus -attentifs que nous « à l'ombre interminable… » -Au fond, la poésie suprême -n'est que cela, et elle n'a d'autre but que -de tenir ouvertes « les grandes routes qui -mènent de ce qu'on voit à ce qu'on ne -voit pas. » Mais c'est aussi le but suprême -de la vie, et il est bien plus facile de -l'atteindre dans la vie que dans les -plus nobles poèmes, car les poèmes ont -dû abandonner les deux grandes ailes du -silence. Il n'y a pas de jours petits. Il -faut que cette idée descende dans notre vie -et qu'elle s'y transforme en substance. Il -ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, -petits sourires et grandes larmes, tout -cela occupe le même point dans l'espace -et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie -aussi innocemment « qu'un enfant autour -du lit d'un mort » et ce n'est pas les -pleurs qui sont indispensables. Les sourires -aussi bien que les larmes ouvrent les -portes de l'autre monde. Allez, venez, -sortez, vous trouverez ce qu'il vous faut -dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais -que vous êtes près des portes.</p> - -<hr /> - - -<p>Après ce long détour, j'en reviens à -mon point de départ, à savoir « qu'il est -bon de rappeler aux hommes que le plus -humble d'entre eux a le pouvoir de sculpter, -d'après un modèle divin qu'il ne choisit -pas, une grande personnalité morale, -composée en parties égales et de lui et de -l'idéal. » Or cette « grande personnalité -morale » ne s'est jamais sculptée que -dans les profondeurs de la vie ; et la -réserve de l'idéal nécessaire ne s'augmente -que grâce à d'incessantes « révélations -au divin. » Tout homme peut parvenir en -esprit aux sommets de la vie vertueuse et -savoir à tout moment ce qu'il faudrait -faire pour agir comme un héros ou un -saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. -Il faut que l'atmosphère spirituelle se -transforme à tel point autour de nous -qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère -des beaux pays du siècle d'or de -Swedenborg où l'air ne permettait pas -au mensonge de sortir de la bouche. Il -arrive alors un instant où le moindre mal -que l'on voudrait faire tombe à nos pieds -comme une balle de plomb sur un disque -de bronze, et où presque tout se change -à notre insu, en beauté, en amour et en -vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe -que ceux qui ont eu soin d'aérer assez -souvent leur vie en entr'ouvrant parfois -les portes de l'autre monde. C'est près de -ces portes que l'on voit. C'est près de ces -portes que l'on aime. Car aimer son prochain -ce n'est pas seulement se donner -tout à lui, servir, aider et secourir les -autres. Il est possible que vous ne soyez -ni bon, ni beau, ni noble au milieu des -plus grands sacrifices, et la sœur de charité -qui meurt au chevet d'un typhique a -peut-être une âme rancunière, petite et -misérable. Aimer son prochain dans les -profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il -y a d'éternel dans les autres, car le prochain -par excellence c'est ce qui se rapproche le -plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a -de pur et de bon dans les hommes ; et c'est -seulement en vous tenant toujours autour -des portes dont je parlais tantôt que vous -découvrirez ce qu'il y a de divin dans les -âmes. Alors vous pourrez dire avec le -grand Jean-Paul : « Lorsque je veux aimer -très tendrement une personne chère, et -lui pardonner toute chose, je n'ai plus -qu'à la regarder quelque temps en silence. » -Il faut apprendre à voir pour apprendre à -aimer. « J'avais vécu durant plus de vingt -ans aux côtés de ma sœur, me disait un -jour un ami, et je <i>l'ai vue</i> pour la première -fois au moment de la mort de notre -mère. » Il avait fallu qu'ici aussi la mort -ouvrît violemment une porte éternelle, -pour que deux âmes s'aperçussent dans -un rayon de la lumière primitive. En est-il -un seul parmi vous qui ne soit pas environné -de sœurs qu'il n'a pas vues?</p> - -<p>Heureusement, en ceux-là mêmes qui -voient le moins, il y a toujours quelque -chose qui agit en silence comme s'ils -avaient vu. Il est possible qu'être bon ce -ne soit qu'être en un peu de clarté, ce -que tous sont dans les ténèbres. Voilà -pourquoi, sans doute, il est utile que l'on -s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende -vers les sommets où l'on atteint à l'impossibilité -de mal faire. Voilà pourquoi il est -utile d'habituer son œil à regarder les -événements et les hommes dans une -atmosphère divine. Mais cela même n'est -pas indispensable ; et que la différence -aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! -Nous sommes dans un monde où la vérité -règne au fond des choses et où ce n'est -pas la vérité mais le mensonge qui a besoin -d'être expliqué. Si le bonheur de -votre frère vous attriste, ne vous méprisez -pas ; vous n'aurez pas un long chemin à -parcourir pour trouver en vous-même -quelque chose qu'il n'attristera pas. Et si -vous ne parcourez pas le chemin, peu -importe ; quelque chose ne s'est pas -attristé…</p> - -<p>Ceux qui ne songent à rien ont la -même vérité que ceux qui songent à Dieu ; -elle est un peu moins près du seuil, et -voilà tout. « Même dans la vie la plus -vulgaire, dit Renan, la part de ce que -l'on fait pour Dieu est énorme. L'homme -le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, -tous nous adorons, nous prions -bien des fois par jour sans le savoir. » -Et l'on est étonné lorsqu'un hasard nous -révèle soudain l'importance de cette part -divine. Il y a tout autour de nous des -milliers et des milliers de pauvres êtres -qui n'ont rien vu de beau dans toute leur -existence ; ils vont, ils viennent, dans -l'obscurité ; on croit que tout est mort ; -et personne n'y prend garde. Et puis -voilà qu'un jour une simple parole, un -silence imprévu, une petite larme qui -vient des sources mêmes de la beauté, -nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen -d'élever dans l'ombre de leur âme, un -idéal mille fois plus beau que les plus -belles choses que leurs oreilles ont entendues -et que leurs yeux ont vues. O -nobles et pâles idéaux du silence et de -l'ombre! C'est vous surtout qui réveillez -le sourire des anges et qui montez directement -vers Dieu! Dans quelles cabanes -innombrables, dans quelles chambres de -misère, dans quelles prisons peut-être, -ne vous nourrit-on pas en ce moment, -des larmes et du sang le plus pur d'une -pauvre âme qui n'a jamais souri ; de -même que les abeilles, alors que toutes -les fleurs sont mortes autour d'elles, -offrent encore à celle qui doit être leur -reine, un miel mille fois plus précieux -que le miel qu'elles donnent à leurs petites -sœurs de la vie quotidienne… Qui de -nous n'a rencontré plus d'une fois, le -long des routes de la vie, une âme abandonnée -qui n'avait cependant pas perdu le -courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, -une pensée plus divine et plus pure que -toutes celles que tant d'autres avaient eu -l'occasion d'aller choisir dans la lumière? -Ici aussi, c'est la simplicité qui est l'esclave -favorite de Dieu ; et il suffit peut-être -que quelques sages n'ignorent point -ce qu'il faut faire, pour que le reste -agisse comme s'il savait également…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -LA BEAUTÉ INTÉRIEURE</h2> - - -<p>Il n'y a rien au monde qui soit plus -avide de beauté, il n'y a rien au monde -qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. -Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement -et s'ennoblisse plus promptement. -Il n'y a rien au monde qui obéisse -plus scrupuleusement aux ordres purs et -nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au -monde qui subisse plus docilement l'empire -d'une pensée plus haute que les -autres. Aussi, bien peu d'âmes sur la terre -résistent-elles à la domination d'une âme -qui se laisse être belle.</p> - -<p>On dirait vraiment que la beauté est -l'aliment unique de notre âme ; elle la -cherche en tout lieu et même dans la vie -la plus basse elle ne meurt pas de faim. -C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe -complètement inaperçue. Il se peut qu'elle -ne passe jamais que dans l'inconscience, -mais elle agit aussi puissamment dans la -nuit qu'à la clarté du jour. Elle y procure -une joie moins saisissable et c'est là la -seule différence. Examinez les hommes -les plus ordinaires, lorsqu'un peu de -beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont -là, rassemblés n'importe où ; et lorsqu'ils -se trouvent réunis, sans qu'on sache pourquoi, -il semble que leur premier soin soit -de fermer d'abord les grandes portes de -la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il -était seul, a vécu plus d'une fois selon son -âme. Il a aimé peut-être ; il a souffert -sans doute. Il a entendu lui aussi, inévitablement -« les sons de la contrée lointaine -des Splendeurs et des Terreurs » et -a su bien des soirs s'incliner en silence -devant des lois plus profondes que la mer. -Mais quand ils sont ensemble ils aiment -à s'enivrer de choses basses. Ils ont je -ne sais quelle peur étrange de la beauté ; -et plus ils sont nombreux, plus ils en ont -peur, comme ils ont peur du silence ou -d'une vérité trop pure. Et cela est si vrai, -que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait -dans la journée une chose héroïque, il -tâcherait de l'excuser en attribuant à son -acte des mobiles misérables, des mobiles -qu'il prendrait dans la région inférieure où -ils sont réunis. Écoutez cependant : une -parole haute et fière a été prononcée qui -a rouvert en quelque sorte les sources de -la vie. Une âme a osé se montrer un instant, -telle qu'elle est dans l'amour, dans -la douleur, devant la mort ou dans -la solitude en présence des étoiles -de la nuit. Il y a de l'inquiétude et -les faces s'étonnent ou sourient. Mais -n'avez-vous jamais senti en ces moments, -avec quelle force unanime toutes -les âmes admirent et comme la plus faible -approuve indiciblement au fond de sa -prison la parole qu'elle a reconnue semblable -à elle-même? elles revivent brusquement -dans leur atmosphère primitive -et normale ; et si vous aviez les oreilles -des anges vous entendriez, j'en suis sûr, -des applaudissements tout puissants dans -le royaume des lumières admirables où -elles vivent entres elles. Croyez-vous que -si une parole analogue était prononcée -chaque soir, les âmes les plus craintives -ne s'enhardiraient pas ; et que les hommes -ne vivraient pas plus véritablement? Il ne -faut même pas qu'une parole analogue -revienne. Quelque chose de profond a eu -lieu qui laissera des traces très profondes. -L'âme qui a prononcé cette parole sera -reconnue chaque soir par ses sœurs ; et -sa seule présence va mettre désormais -je ne sais quoi d'auguste sous les propos -les plus insignifiants. Il y a eu en tout -cas un changement que l'on ne peut -déterminer. Les choses inférieures n'auront -plus la même force exclusive et les -âmes effrayées savent qu'il y a quelque -part un refuge…</p> - -<p>Il est certain que les relations naturelles -et primitives d'âme à âme sont des relations -de beauté. La beauté est le seul -langage de nos âmes. Elles n'en comprennent -pas d'autres. Elles n'ont pas -d'autre vie, elles ne peuvent produire -autre chose, elles ne peuvent pas s'intéresser -à autre chose. Et c'est pourquoi, -toute pensée, toute parole, tout acte grand -et beau est immédiatement applaudi par -l'âme la plus opprimée et la plus basse -même, s'il est permis de dire qu'il y ait -des âmes basses. Elle n'a pas d'organe qui -la relie à un autre élément et elle ne peut -juger que selon la beauté. Vous le voyez -à chaque instant dans votre vie ; et vous -même qui avez renié plus d'une fois la -beauté, vous le savez aussi bien que ceux -qui la cherchent sans cesse dans leur -cœur. Si un jour vous avez profondément -besoin d'un autre être, irez-vous à celui -qui a souri d'un sourire misérable quand -la beauté passait? Irez-vous à celui qui a -souillé d'un hochement de tête un acte -généreux ou simplement une tendance -pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui -l'approuvèrent ; mais dans ce moment -grave où c'est la vérité qui frappe à votre -porte, vous vous tournerez vers cet autre -qui a su s'incliner et aimer. Votre âme -avait jugé dans ses profondeurs ; et c'est -son jugement silencieux et infaillible, qui -trente années après peut-être, remonte à -la surface, et vous envoie vers une sœur -qui est plus vous que tout vous-même -parce qu'elle a été plus près de la beauté.</p> - -<p>Il faut si peu de chose pour encourager -la beauté dans une âme. Il faut si peu de -chose pour réveiller les anges endormis. -Il ne faut peut-être pas réveiller — il -suffit simplement de ne pas endormir. -Ce n'est peut-être pas s'élever mais descendre -qui demande des efforts. Est-ce -qu'il ne faut pas un effort pour ne songer -qu'à des choses médiocres devant la mer -ou en face de la nuit? Et quelle âme ne -sait pas qu'elle est toujours devant la mer -et toujours en présence d'une nuit éternelle? -Si nous avions moins peur de la -beauté nous arriverions à ne plus trouver -autre chose dans la vie ; car en réalité, -sous tout ce que l'on voit il n'y a que cela -qui existe. Toutes les âmes le savent, -toutes les âmes sont prêtes, mais où sont -celles qui ne cachent pas leur beauté? Il -faut bien cependant que l'une d'elles « commence. » -Pourquoi ne pas oser être celle -qui « commence »? Toutes les autres -sont là, avides autour de nous, comme des -petits enfants devant un palais merveilleux. -Ils se pressent sur le seuil, ils chuchotent, -ils regardent par les fentes, mais -n'osent pas pousser la porte. Ils attendent -qu'une grande personne vienne ouvrir. -Mais la grande personne ne passe presque -jamais.</p> - -<p>Et cependant que faudrait-il pour devenir -la grande personne qu'on espère? Presque -rien. Les âmes ne sont pas exigeantes. -Une pensée presque belle que vous ne -dites pas et que vous nourrissez en ce moment -vous éclaire comme un vase transparent. -Elles la voient et vous accueilleront -d'une tout autre manière que si vous -songiez à tromper votre frère. On s'étonne -quand certains hommes nous disent qu'ils -n'ont jamais rencontré de laideur véritable -et qu'ils ne savent pas encore ce que -c'est qu'une âme basse. Mais cela n'est -pas étonnant. Ils « avaient commencé. » -C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux -les premiers qu'ils appelaient à eux toute -beauté qui passait, comme un phare -appelle les navires des quatre coins de -l'horizon. Il en est qui se plaignent des -femmes, par exemple, et qui ne songent -pas que la première fois que vous rencontrez -une femme, il suffit d'une seule -parole, d'une seule pensée qui nie ce qui -est beau et ce qui est profond pour empoisonner -à jamais <i>votre existence</i> dans -son âme. « Pour moi, me dit un jour un -sage, je n'ai pas connu une seule femme -qui ne m'ait apporté quelque chose de -grand. » Il était grand d'abord, c'était là -son secret. Il n'y a qu'une chose que -l'âme ne pardonne jamais ; c'est d'avoir -été obligée de regarder, de coudoyer, de -partager, une action, une parole ou une -pensée laide. Elle ne peut pas le pardonner, -car pardonner ici c'est se nier soi-même. -Et cependant, pour la plupart des -hommes, être ingénieux, être fort, être -habile, n'est-ce pas éloigner avant tout -son âme de sa vie, n'est-ce pas écarter -avec soin toutes les tendances trop profondes? -Ils agissent ainsi jusque dans -l'amour même ; et c'est pourquoi la femme -qui est encore plus proche de la vérité, -n'a presque jamais un instant de vie véritable -avec eux. On dirait qu'on a peur de -rejoindre son âme et l'on a soin de se -tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait -au contraire, qu'on tentât de marcher -devant soi. Pensez ou dites en ce -moment des choses qui sont trop -belles pour être vraies en vous ; elles -seront vraies demain si vous avez -tenté de les penser ou de les dire ce -soir. Tâchons d'être plus beaux que nous-mêmes ; -nous ne dépasserons pas notre -âme. On ne se trompe pas quand il s'agit -de beauté silencieuse et cachée. Du reste -il importe assez peu qu'un être se trompe -ou ne se trompe pas, du moment que la -source intérieure est bien claire. Mais qui -donc songe à faire le moindre effort qu'on -ne voit pas? Et pourtant, nous nous trouvons -ici dans un domaine où tout est efficace -parce que tout attend. Toutes les portes -sont ouvertes ; il n'y a qu'à les pousser ; -et le palais est plein de reines enchaînées. -Bien souvent il suffit d'un seul -mot pour balayer des montagnes d'ordures. -Pourquoi n'avoir pas le courage d'opposer -à une question basse une réponse -noble? Croyez-vous qu'elle passe complètement -inaperçue ou qu'elle n'éveille -que de l'étonnement? Croyez-vous que -cela ne se rapproche pas davantage du dialogue -naturel de deux âmes? On ne sait pas -ce que cela encourage ou délivre. Même -celui qui repousse cette réponse, fait un -pas, malgré lui, vers sa propre beauté. -Une chose belle ne meurt pas sans avoir -purifié quelque chose. Il n'y a pas de -beauté qui se perde. Il ne faut pas -avoir peur d'en semer par les routes. -Elles y demeureront des semaines, des -années, mais elles ne se dissolvent pas -plus que le diamant et quelqu'un finira -par passer, qui les verra briller, qui les -ramassera et s'en ira heureux. Pourquoi -donc arrêter en vous-mêmes une parole -belle et haute parce que vous croyez que -les autres ne vous comprendront pas? -Pourquoi donc entraver un instant de -bonté supérieure qui naissait parce que -vous pensez que ceux qui vous entourent -n'en profiteront pas? Pourquoi donc -réprimer un mouvement instinctif de -votre âme vers les hauteurs parce que -vous êtes parmi les gens de la vallée? -Est-ce qu'un sentiment profond perd son -action dans les ténèbres? Est-ce qu'un -aveugle n'a pas d'autres moyens que les -yeux pour discerner ceux qui l'aiment de -ceux qui ne l'aiment pas? Est-ce que la -beauté a besoin d'être comprise pour -exister, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'y -ait pas en tout homme quelque chose qui -comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air -de comprendre, bien au-delà aussi de ce -qu'il croit comprendre? « Même aux plus -misérables, me disait un jour l'être le -plus haut que j'aie eu le bonheur de connaître, -même aux plus misérables je n'ai -jamais le courage de répondre une chose -laide ou médiocre. » Et j'ai vu que cet -être que j'ai suivi bien longtemps dans -sa vie avait sur les âmes les plus obscures, -les plus fermées, les plus aveugles, les -plus rebelles même, une puissance inexplicable. -Car nulle bouche ne peut dire -la puissance d'une âme qui s'efforce de -vivre en une atmosphère de beauté, et -qui est activement belle en elle-même. -Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité de -cette activité qui rend la vie misérable ou -divine?</p> - -<p>Si l'on pouvait aller au fond des choses, -il n'est pas dit que l'on ne découvrirait pas -que c'est la puissance de quelques âmes -belles qui soutient les autres dans la vie. -N'est-ce pas l'idée que chacun se fait de -quelques êtres choisis qui est la seule -morale vivante et efficace? Mais dans cette -idée quelle est la part de l'âme élue et -quelle est la part de celui qui l'élit? -Est-ce que cela ne se mêle pas très mystérieusement -et cette morale idéale n'atteint-elle -pas des profondeurs que la -morale des plus beaux livres ne pourra -jamais effleurer? Il y a là une influence -d'une étendue dont les bornes sont bien -difficiles à fixer ; et une source de force -à laquelle chacun de nous va boire plus -d'une fois par jour. Est-ce qu'une défaillance -dans un de ces êtres que vous considériez -comme parfaits et que vous -aimiez dans la région de la beauté, ne diminue -pas immédiatement votre confiance -dans la grandeur universelle des choses -et votre admiration pour elles?</p> - -<p>Et d'un autre côté, je ne crois pas que -rien au monde embellisse une âme plus -insensiblement, plus naturellement, que -l'assurance qu'il y a quelque part, non -loin d'elle, un être pur et beau qu'elle -peut aimer sans arrière-pensée. Lorsqu'elle -s'est approchée véritablement d'un -tel être, la beauté cesse d'être une belle -chose morte qu'on montre aux étrangers ; -mais elle prend soudain une vie impérieuse, -et son activité devient si naturelle -que plus rien ne résiste. C'est pourquoi -songez-y ; on n'est pas seul ; il faut que les -bons veillent.</p> - -<p>Plotin au livre VIII de la cinquième -Ennéade, après avoir parlé de la « beauté -intelligible » c'est-à-dire divine, conclut -ainsi : « Pour nous, nous sommes beaux lorsque -nous nous appartenons à nous-mêmes ; -et laids quand nous nous abaissons à une -nature inférieure. Nous sommes beaux encore -quand nous nous connaissons et laids -quand nous nous ignorons. » Or, ne l'oublions -pas, nous sommes ici sur des montagnes -où s'ignorer n'est pas tout simplement -ne pas savoir ce qui arrive en nous quand -nous sommes amoureux ou jaloux, timides -ou envieux, heureux ou malheureux. S'ignorer -où nous sommes c'est ignorer ce qui -se passe de divin dans les hommes. Nous -sommes laids quand nous nous éloignons -des dieux qui sont en nous ; et nous devenons -beaux à mesure que nous les découvrons. -Mais nous ne trouverons le divin -dans les autres qu'en leur montrant -d'abord le divin dans nous-mêmes. -Il faut que l'un des dieux fasse signe à -l'autre dieu ; et tous les dieux répondent -au plus imperceptible signe. On ne saurait -le redire trop souvent ; il ne faut -qu'une fissure à peu près invisible pour -que les eaux du ciel pénètrent dans une -âme. Toutes les coupes sont tendues vers -la source inconnue ; et nous sommes en -un lieu où l'on ne songe qu'à la beauté. -Si l'on pouvait demander à un ange ce -que nos âmes font dans l'ombre, je crois -qu'il répondrait, après avoir regardé de -longues années peut-être, bien au delà -de ce qu'elles ont l'air de faire aux yeux -des hommes, « Elles transforment en -beauté les petites choses qu'on leur donne ». -Ah! il faut avouer que l'âme humaine a -un courage singulier! Elle se résigne à -travailler toute une vie dans les ténèbres -où la plupart d'entre nous la relèguent -et où personne ne lui parle. Elle y -fait ce qu'elle peut sans se plaindre ; -et s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on -lui jette, le noyau de lumière éternelle -qu'ils renferment peut-être. Et tandis -qu'elle s'applique, elle guette le moment -où elle pourra montrer à une sœur plus -aimée ou par hasard plus proche, les trésors -laborieux qu'elle a amoncelés. Mais -il y a des milliers d'existences où nulle -sœur ne la visite ; et où la vie l'a rendue si -timide qu'elle s'en va sans rien dire, et -sans avoir pu se parer une seule fois des -plus humbles joyaux de son humble couronne…</p> - -<p>Et malgré tout, elle veille à toutes -choses dans son ciel invisible. Elle avertit, -elle aime, elle admire, elle attire, -elle repousse. A chaque événement nouveau, -elle remonte à la surface en attendant -qu'on l'oblige à descendre, parce -qu'elle passe pour importune et folle. Elle -erre comme Kassandra sous le porche des -Atrides. Elle y dit sans cesse des paroles -dont la vérité même n'est que l'ombre et -personne ne l'écoute. Si nous levons les -yeux, elle attend un rayon de soleil ou -d'étoile, dont elle veut faire une pensée -ou bien une tendance inconsciente et très -pure. Et si nos yeux ne lui rapportent -rien, elle saura transformer sa pauvre -déception en quelque chose d'ineffable -qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous -aimons, elle s'enivre de lumière derrière -la porte close, et tout en espérant, elle ne -perd pas les heures ; et cette lumière qui -filtre par les fentes devient de la bonté, -de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais -si la porte ne s'ouvre pas, (et dans combien -d'existences s'ouvre-t-elle?) elle s'en -retourne en sa prison et son regret sera -peut-être une vérité plus haute qu'on ne -verra jamais, car nous sommes dans le -lieu des transformations indicibles ; et ce -qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte -n'est pas perdu, mais ne se mêle pas à -cette vie…</p> - -<p>Je disais tout-à-l'heure qu'elle transforme -en beauté les petites choses qu'on -lui donne. Il semble même, à mesure qu'on -y songe, qu'elle n'ait pas d'autre raison -d'être ; et que toute son activité s'emploie -a réunir au fond de nous un trésor de -beauté qu'on ne peut pas décrire. Est-ce -que tout ne se changerait pas naturellement -en beauté si nous ne venions pas -troubler sans cesse le travail obstiné de -notre âme? Est-ce que le mal même ne -devient pas précieux lorsqu'elle en a extrait -le diamant profond du repentir? -Est-ce que les injustices que vous avez -commises et les larmes que vous avez fait -répandre ne finissent pas un jour par -devenir, elles aussi, dans votre âme, de la -lumière et de l'amour? Avez-vous jamais -regardé en vous-même dans ce royaume -des flammes purificatrices? On vous a fait -un grand mal aujourd'hui ; les gestes étaient -petits, l'acte était bas et triste, et vous -avez pleuré dans la laideur. Pourtant, -venez jeter un coup d'œil dans votre âme -quelques années après ; et dites-moi si -vous ne voyez pas sous le souvenir de -cet acte quelque chose qui est déjà plus -pur qu'une pensée, je ne sais quelle force -qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun -rapport avec les forces ordinaires de ce -monde, je ne sais quelle source « d'une -autre vie » à laquelle vous pourrez boire -sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers jours. -Et cependant vous n'avez pas aidé la reine -infatigable ; et vous songiez à autre chose -tandis que l'acte se purifiait à votre insu -dans le silence de votre être, et venait -augmenter l'eau précieuse de ce -grand réservoir de vérité ou de beauté, -qui n'est pas agité comme le réservoir -moins profond des pensées vraies ou belles, -mais demeure pour toujours à l'abri du -souffle de la vie.</p> - -<p>« Il n'y a pas un fait, pas un événement -dans notre existence, dit Emerson, qui -tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, -adhésive et qui ne nous étonnera pas en -prenant son essor, du fond de notre corps, -dans l'Empyrée. » Et cela est vrai à un -degré plus haut encore qu'Emerson ne -l'avait peut-être prévu, car à mesure -qu'on s'avance en ces lieux, on découvre -des sphères plus divines.</p> - -<p>On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette -activité silencieuse des âmes qui nous -entourent. Vous avez dit une parole pure -à un être qui ne l'a pas comprise. Vous -l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus. -Mais un jour, par hasard, la parole remonte -avec des transformations inouïes, et l'on -peut voir les fruits inattendus qu'elle a -portés dans les ténèbres ; puis tout retombe -dans le silence. Mais qu'importe? on -apprend que rien ne se perd dans une -âme et que les plus petites ont aussi leurs -instants de splendeur. Il n'y a pas à s'y -tromper ; les plus malheureux même et -les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, -tout au fond de leur être, un trésor de -beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit -simplement d'acquérir l'habitude d'y -puiser. Il faut que la beauté ne demeure -pas une fête isolée dans la vie mais -devienne une fête quotidienne. Il ne -faut pas un grand effort pour être -admis parmi ceux « dans les yeux desquels -la terre en fleurs et les cieux éclatants -n'entrent plus par parties infinitésimales, -mais en masses sublimes » et je parle de -fleurs et de cieux plus durables et plus -purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a mille -canaux par lesquels la beauté de notre -âme peut monter jusqu'à notre pensée. -Il y a surtout le canal admirable et central -de l'amour.</p> - -<p>N'est-ce pas dans l'amour que se -trouvent les plus purs éléments de -beauté que nous puissions offrir à l'âme? -Il existe des êtres qui s'aiment ainsi dans -la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu -à peu le sens de la laideur ; c'est devenir -aveugle à toutes les petites choses et ne -plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité -des âmes les plus humbles. Aimer -ainsi c'est ne plus même avoir besoin de -pardonner. Aimer ainsi, c'est ne plus rien -pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus -rien que l'âme toujours présente ne transforme -en beauté. Aimer ainsi c'est ne plus -voir le mal que pour purifier l'indulgence -et pour apprendre à ne plus confondre -le pécheur avec son péché. Aimer ainsi, -c'est élever en soi tous ceux qui nous -entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent -plus faillir et d'où une action basse doit -tomber de si haut qu'en rencontrant la -terre elle livre malgré elle son âme de -diamant. Aimer ainsi, c'est transformer -sans qu'on le sache, en mouvements -illimités, les intentions les plus petites -qui veillent autour de nous. Aimer ainsi, -c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur -la terre, dans le ciel et dans l'âme au -festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister -devant un être tel qu'on existe devant -Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au -moindre geste la présence de son âme et -de tous ses trésors. Il ne faut plus la mort, -des malheurs ou des larmes pour que -l'âme apparaisse ; il suffit d'un sourire. -Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans -le bonheur aussi profondément que quelques -héros l'entrevirent aux clartés des -plus grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est -ne plus distinguer la beauté qui se change -en amour de l'amour qui se change en -beauté. Aimer ainsi, c'est ne plus pouvoir -dire où finit le rayon d'une étoile et où -commence le baiser d'une pensée commune. -Aimer ainsi, c'est arriver si près de -Dieu que les anges vous possèdent. -Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la -même âme qui devient peu à peu l'<i>ange -unique</i> dont parle Swedenborg. Aimer -ainsi, c'est découvrir chaque jour une -beauté nouvelle en cet ange mystérieux, -et c'est marcher ensemble dans une bonté -de plus en plus vivante, et de plus en -plus haute. — Car il y a aussi une bonté -morte qui n'est faite que de passé ; mais -l'amour véritable rend inutile le passé et -crée à son approche un inépuisable avenir -de bonté sans malheurs et sans larmes. -Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et -devenir aussi beau que son âme délivrée. -« Si dans l'émotion que doit te causer ce -spectacle, dit à propos de choses analogues -le grand Plotin qui de toutes les intelligences -que je connais est celle qui s'approcha -le plus près de la divinité, si dans -l'émotion que doit te causer ce spectacle -tu ne proclames pas qu'il est beau, et si, -plongeant ton regard en toi-même, tu -n'éprouves pas alors le charme de la -beauté, c'est en vain que dans une pareille -disposition tu chercherais la beauté intelligible ; -car tu ne la chercherais qu'avec -ce qui est impur et laid. Voilà pourquoi, -les discours que nous tenons ici ne -s'adressent pas à tous les hommes. Mais -si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi -à la réminiscence de la beauté intelligible… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small">Pages.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Silence</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Réveil de l'Ame</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">29</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Avertis</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">49</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Morale Mystique</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Sur les Femmes</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">81</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Ruysbroeck l'Admirable</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">101</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Emerson</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">131</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Novalis</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Tragique quotidien</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">179</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Étoile</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">205</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Bonté invisible</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">231</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Vie Profonde</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">253</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Beauté intérieure</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">283</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - - -<p class="c top6em"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br /> -le six février mil huit cent quatre-vingt seize<br /> -<span class="small">PAR</span><br /> -L'IMPRIMERIE V<sup>ve</sup> ALBOUY<br /> -<span class="small">POUR LE</span><br /> -MERCVRE<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -FRANCE</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64719-h/images/cover.jpg b/old/64719-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e6d5608..0000000 --- a/old/64719-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
