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-The Project Gutenberg eBook of Le trésor des humbles, by Maurice
-Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le trésor des humbles
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: March 06, 2021 [eBook #64719]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***
-
-
-
-
-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- LE TRÉSOR
- DES
- HUMBLES
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
- M DCCC XCVI
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- _Neuf exemplaires
- sur Japon impérial, numérotés 1 à 9, et vingt exemplaires
- sur Hollande van Gelder, numérotés 10 à 29._
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR_:
-
- Serres Chaudes 1 vol.
- La Princesse Maleine 1 vol.
- Les Aveugles (_l'Intruse_, _les Aveugles_) 1 vol.
- L'ornement des Noces spirituelles de Ruysbroeck l'Admirable,
- traduit du flamand et précédé d'une Introduction 1 vol.
- Les Sept Princesses 1 vol.
- Pélléas et Mélisande 1 vol.
- Alladine et Palomides, Intérieur et la Mort de Tintagiles,
- trois petits drames pour marionnettes 1 vol.
- Annabella (traduit de Ford) 1 vol.
- Les Disciples a Saïs et les Fragments de Novalis, précédés
- d'une Introduction 1 vol.
-
-_POUR PARAITRE_:
-
- Aglavaine et Sélysette, drame. 1 vol.
-
-
-
-
-A MADAME GEORGETTE LEBLANC
-
-
-
-
-I
-
-LE SILENCE
-
-
-«Silence and Secrecy! s'écrie Carlyle, il faudrait leur élever des
-autels d'universelle adoration. (Si ces jours étaient de ceux où l'on
-élève encore des autels). Le silence est l'élément dans lequel se
-forment les grandes choses, pour qu'enfin elles puissent émerger,
-parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont dominer.
-Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont tous les hommes
-considérables que j'ai connus, et les moins diplomates et les moins
-stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de bavarder de ce qu'ils
-projetaient et de ce qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes pauvres
-petites perplexités, essaie donc de _retenir ta langue durant un jour_;
-et le lendemain, comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs!
-Quels débris et quelles ordures ces ouvriers muets n'ont-ils pas balayés
-en toi-même, tandis que les bruits inutiles du dehors n'entraient plus!
-La parole est trop souvent, non comme le disait le Français, l'art de
-cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et de suspendre la pensée, en
-sorte qu'il n'en reste plus à cacher. La parole est grande, elle aussi;
-mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme
-l'inscription suisse: _Sprechen ist Silbern, Schweigen ist Golden_, la
-parole est d'argent, et le silence est d'or, ou comme il vaudrait mieux
-le dire: La parole est du temps, le silence de l'éternité.
-
-»Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité, la pensée ne
-travaille que dans le silence et la vertu dans le secret...»
-
-Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications
-véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter
-l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente
-une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment
-_quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_ de nous taire; et si
-dans ces moments nous résistons aux ordres invisibles et pressants du
-silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors
-de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu
-l'occasion d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence à
-la nôtre; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se
-présentent pas deux fois...
-
-Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où
-_nous ne voulons pas_ apercevoir nos frères et où nous nous sentons à
-une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque
-chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part.
-Aussi sommes-nous très avares du silence; et les plus imprudents d'entre
-nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités
-surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu'il est dangereux de
-se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on
-n'aime point; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence,
-s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la
-vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de
-silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours
-encore, afin que lui-même s'explique par lui-même; et s'il vous est
-donné de descendre un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs
-habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être
-aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes
-qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble; car c'est
-la _qualité_ de ces silences qui seule a révélé la _qualité_ de votre
-amour et de vos âmes.
-
-Je ne m'approche ici que du silence _actif_, car il y a un silence
-_passif_, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de
-l'inexistence. C'est le silence qui dort; et tandis qu'il sommeille, il
-est moins redoutable encore que la parole; mais une circonstance
-inattendue peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère, le grand
-silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âmes vont
-s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie
-ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout
-est sans défense, où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit, où plus
-rien ne s'oublie...
-
-Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore cette sombre puissance et ses
-jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence. Nous
-supportons à la rigueur le silence isolé, notre propre silence: mais le
-silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d'une
-foule, est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent
-le poids inexplicable. Nous usons une grande partie de notre vie à
-rechercher les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois
-hommes se rencontrent, ils ne songent qu'à bannir l'invisible ennemi,
-car combien d'amitiés ordinaires n'ont d'autres fondements que la haine
-du silence? Et si, malgré tous les efforts, il réussit à se glisser
-entre des êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête avec inquiétude,
-du côté solennel des choses que l'on n'aperçoit pas, et puis ils s'en
-iront bientôt, cédant la place à l'inconnu, et ils s'éviteront à
-l'avenir, parce qu'ils craignent que la lutte séculaire ne devienne
-vaine une fois de plus, et que l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être,
-qui ouvrent en secret la porte à l'adversaire...
-
-La plupart d'entre nous ne comprennent et n'admettent le silence que
-deux ou trois fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet hôte
-impénétrable que dans des circonstances solennelles, mais presque tous,
-alors, l'accueillent dignement; car les plus misérables même ont dans
-leur existence des moments où ils savent agir comme s'ils savaient déjà
-ce que savent les dieux. Rappelez-vous le jour où vous rencontrâtes sans
-terreur votre premier silence. L'heure effrayante avait sonné; et il
-venait au devant de votre âme. Vous l'avez vu monter des gouffres de la
-vie dont on ne parle pas, et des profondeurs de la mer intérieure de
-beauté ou d'horreur, et vous n'avez pas fui... C'était à un retour, sur
-le seuil d'un départ, au cours d'une grande joie, à côté d'une mort ou
-au bord d'un malheur. Souvenez-vous de ces minutes où toutes les
-pierreries secrètes se révèlent et où les vérités endormies se
-réveillent en sursaut; et dites-moi si le silence, alors, n'était pas
-bon et nécessaire, et si les caresses de l'ennemi sans cesse poursuivi
-n'étaient pas des caresses divines? Les baisers du silence
-malheureux--car c'est surtout dans le malheur que le Silence nous
-embrasse--ne peuvent plus s'oublier; et c'est pourquoi ceux qui les ont
-connus plus souvent que les autres valent mieux que les autres. Ils
-savent seuls, peut-être, sur quelles eaux muettes et profondes repose la
-mince écorce de la vie quotidienne, ils sont allés plus près de Dieu, et
-les pas qu'ils ont faits du côté des lumières sont des pas qui ne se
-perdent plus; car l'âme est une chose qui peut ne pas monter, mais qui
-ne peut jamais descendre...
-
-«Silence, le grand Empire du silence», s'écrie encore Carlyle--qui
-connut si bien cet empire de la vie qui nous porte--«plus haut que les
-étoiles, plus profond que le royaume de la Mort!... Le silence et les
-nobles hommes silencieux!... Ils sont épars çà et là, chacun dans sa
-province, pensant en silence, travaillant en silence, et les journaux du
-matin n'en parlent point... Ils sont le sel même de la terre, et le pays
-qui n'a pas de ces hommes ou qui en a trop peu n'est pas en bonne
-voie... C'est une forêt qui n'a pas de _racines_, qui est toute tournée
-en feuilles et en branches, et qui bientôt doit se faner et n'être plus
-une forêt...»
-
-Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il est plus
-difficile d'approcher que le silence matériel dont nous parle Carlyle,
-n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner les hommes. Il nous
-entoure de tous côtés, il est le fond de notre vie sous-entendue, et dès
-que l'un de nous frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme,
-c'est toujours le même silence attentif qui ouvre cette porte.
-
-Ici encore nous sommes tous égaux devant la chose sans mesure; et le
-silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la douleur ou de
-l'amour, a le même visage, et cache sous son manteau impénétrable des
-trésors identiques. Le secret de ce silence-là, qui est le silence
-essentiel et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais, et
-si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant de la terre,
-ils se tairaient de la même façon dans les baisers, les terreurs ou les
-larmes, ils se tairaient de la même façon dans tout ce qui doit être
-entendu sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient en
-même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même berceau, ce que les
-lèvres n'apprendront pas à dire avant la fin du monde...
-
-Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent et se mettent à
-l'oeuvre; car le silence est l'élément plein de surprises, de dangers et
-de bonheur, dans lequel les âmes se possèdent librement. Si vous voulez
-vraiment vous livrer à quelqu'un, taisez-vous: et si vous avez peur de
-vous taire avec lui,--à moins que cette crainte ne soit la crainte ou
-l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges--fuyez-le, car
-votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus
-grand des héros n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à
-cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent. Il en est
-d'autres aussi qui n'ont pas de silence, et qui tuent le silence autour
-d'eux; et ce sont les seuls êtres qui passent vraiment inaperçus. Ils ne
-parviennent pas à traverser la zone révélatrice, la grande zone de la
-lumière ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de
-celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme n'a pas eu de
-visage. «Nous ne nous connaissons pas encore, m'écrivait quelqu'un que
-j'aimais entre tous, nous n'avons pas encore osé nous taire ensemble.»
-Et c'était vrai; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions
-eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des
-vérités suprêmes et messager de l'inconnu spécial de chaque amour,
-descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et
-implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures
-d'ignorance ou quelques heures d'enfance... Et néanmoins il faut que son
-heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de
-l'âme, comme l'autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n'est pas
-sans raison que les hommes le redoutent; car on ne sait jamais quelle
-sera _la qualité_ du silence qui va naître. Si toutes les paroles se
-ressemblent, tous les silences diffèrent, et la plupart du temps, toute
-une destinée dépend de _la qualité_ de ce premier silence que deux âmes
-vont former. Des mélanges ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs du
-silence sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée; et le
-breuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément doux. Deux
-âmes admirables et d'égale puissance peuvent donner naissance à un
-silence hostile, et se feront dans les ténèbres une guerre sans merci,
-au lieu que l'âme d'un forçat _viendra se taire_ divinement avec l'âme
-d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans un
-ciel qui ne prévient jamais; et c'est pourquoi les amants les plus
-tendres retardent bien souvent jusqu'aux dernières heures la solennelle
-entrée du grand révélateur des profondeurs de l'être...
-
-C'est qu'ils savent aussi--car l'amour véritable ramène les plus
-frivoles au centre de la vie--c'est qu'ils savent aussi que tout le
-reste était des jeux d'enfant tout autour de l'enceinte, et que c'est
-maintenant que les murailles tombent et que l'existence est ouverte.
-Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu'ils renferment, et s'ils
-ne s'entendent pas dans ce premier silence, leurs âmes ne pourront pas
-s'aimer, car le silence ne se transforme point. Il peut monter ou bien
-descendre entre deux âmes, mais _sa nature_ ne changera jamais; et
-jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance
-qu'il avait au moment où, pour la première fois, il entra dans la
-chambre.
-
-A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout a lieu selon
-je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle
-on ne pense même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque
-part, au-dessus de nos têtes. Le plus inefficace d'entre les hommes
-sourit, aux premières rencontres, comme s'il était le vieux complice du
-destin de ses frères. Et dans le domaine où nous sommes, ceux-là mêmes
-qui savent parler le plus profondément sentent le mieux que les mots
-n'expriment jamais les relations réelles et spéciales qu'il y a entre
-deux êtres. Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de
-l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour
-ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une
-vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et
-cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant
-entre nous, et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité,
-c'est _notre vérité_ sur la mort, le destin ou l'amour; et nous n'avons
-pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est le silence, n'aura eu
-d'importance. «Mes soeurs, dit une enfant dans un conte de fées, vous
-avez chacune votre pensée secrète et je veux la connaître.» Nous aussi
-nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais elle se cache
-bien plus haut que la pensée secrète; c'est notre silence secret. Mais
-les questions sont inutiles. Toute agitation d'un esprit sur ses gardes
-devient même un obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret; et
-pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre
-soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant les fleurs
-inattendues et éternelles, qui changent de forme et de couleur selon
-l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le
-silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les
-paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles
-baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce
-que j'ai dit à mille autres peut-être; mais le silence qui suivra, si je
-l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de
-ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour; et ce
-silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une
-vie...
-
-N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l'amour?
-S'il était privé du silence, l'amour n'aurait ni goût ni parfums
-éternels. Qui de nous n'a connu ces minutes muettes qui séparaient les
-lèvres pour réunir les âmes? Il faut les rechercher sans cesse. Il n'y a
-pas de silence plus docile que le silence de l'amour: et c'est vraiment
-le seul qui ne soit qu'à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de
-la mort, de la douleur ou du destin, ne nous appartiennent pas. Ils
-s'avancent vers nous, du fond des événements, à l'heure qu'ils ont
-choisie, et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à se
-faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l'amour.
-Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et il sont aussi
-beaux que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui n'ont presque pas pleuré
-peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très
-malheureux; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi
-des secrets que d'autres ne savent pas; car il y a, dans ce que taisent
-les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds et véritables, des
-milliers et des milliers de choses que d'autres lèvres ne pourront
-jamais taire...
-
-
-
-
-II
-
-LE RÉVEIL DE L'AME
-
-
-Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche;
-un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans
-l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme
-s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être
-visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a
-deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période
-spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes
-analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi
-dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son
-existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se
-révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces
-moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd
-fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel; et
-les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent
-çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs
-frères; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement.
-Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la
-femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les
-peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas
-parfaits; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y
-demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les
-regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses; et l'on
-trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces
-ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.
-
-Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle
-traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée
-de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la
-vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus; et les restes ou
-les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore
-aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même
-genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme
-un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la
-Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du
-moyen-âge.
-
-En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté
-règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est
-très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français.
-(Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec
-Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit,
-Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne
-sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là; des communications
-secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien
-difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons
-l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne
-semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de
-ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi; mais
-ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que
-nous trouvons en maintes oeuvres moins grandes et moins belles. Et plus
-près de nous; si Racine est le poète infaillible du coeur de la femme,
-qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me
-répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de
-Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce
-qu'ils expriment; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont
-effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans
-le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont
-pas de _principe invisible_, et l'on croirait qu'une substance isolante
-a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche
-à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une
-passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme
-se rendort et où personne ne s'en inquiète plus.
-
-Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de grands efforts. Elle se
-manifeste partout d'une manière anormale, impérieuse et pressante, comme
-si un ordre avait été donné et qu'elle n'eût plus de temps à perdre.
-Elle doit se préparer à une lutte décisive, et nul ne peut prévoir tout
-ce qui dépendra de la victoire ou de la fuite. Jamais peut-être elle n'a
-mis en oeuvre des forces plus diverses et plus irrésistibles. On dirait
-qu'elle se trouve acculée à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est
-l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. Je ne parlerai pas des
-puissances occultes, qui se réveillent autour de nous: du magnétisme, de
-la télépathie, de la lévitation, des propriétés insoupçonnées de la
-matière radiante et de mille autres phénomènes qui ébranlent les
-sciences officielles. Ces choses sont connues de tous et se constatent
-aisément. Encore ne sont-elles probablement rien à côté de ce qui
-s'opère en réalité, car l'âme est comme un dormeur qui du fond de ses
-songes fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever une
-paupière.
-
-En d'autres régions, où la foule est moins attentive, elle agit plus
-efficacement encore, quoique cette action soit moins sensible aux yeux
-qui ne sont pas accoutumés à voir. Ne dirait-on pas que sa voix est sur
-le point de percer d'un cri suprême les derniers sons de l'erreur qui
-l'enveloppent encore dans la musique; et sentit-on jamais plus
-lourdement le poids sacré d'une présence invisible qu'en telles oeuvres
-de certains peintres étrangers? Enfin, dans les littératures, ne
-constate-t-on point que quelques sommets s'éclairent çà et là d'une
-lueur d'une toute autre nature que les lueurs les plus étranges des
-littératures antérieures? On approche de je ne sais quelle
-transformation du silence, et le _sublime positif_ qui a régné jusqu'ici
-paraît près de finir. Je ne m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est
-trop tôt pour parler clairement de ces choses; mais je crois que
-rarement une occasion plus impérieuse d'affranchissement spirituel fut
-offerte à notre humanité. Même par moments, cela ressemble à un
-_ultimatum_; et c'est pourquoi il importe de ne rien négliger pour
-saisir cette occasion menaçante qui est de la nature des songes qui se
-perdent sans retour si on ne les fixe pas immédiatement. Il faut être
-prudent; ce n'est pas sans raison que notre âme s'agite.
-
-Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts
-plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et
-sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la
-vie; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par
-tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il
-que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus
-humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels,
-et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps.
-Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à
-toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des
-relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce
-qu'ils ont appris sur les coeurs, les esprits et les âmes de leur temps.
-Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors; mais ils ne
-pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment;
-ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils
-eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence.
-Et ici, je ne parle plus du «spiritisme scientifique», de ses phénomènes
-de télépathie, de «matérialisation», ni d'autres manifestations que
-j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions
-d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres
-les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une
-psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé
-le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des
-phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit,
-en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante
-qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les
-hommes et de la _sensibilité_ ainsi que de la _présence extraordinaire_
-de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine
-commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie
-élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour.
-
-Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les
-plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus
-médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de
-l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse
-s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles,
-et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En
-voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles: autrefois, s'il
-était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange
-d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté
-inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force
-inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou
-de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence
-prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à
-ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à
-l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard.
-On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche
-sur la vie; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions
-et des événements extérieurs.
-
-Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs
-d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en
-inquiètent aujourd'hui; et cela prouve une fois de plus que l'âme
-humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches,
-lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le
-don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé,
-exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans
-l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur
-à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement
-lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était
-que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée
-s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si
-elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle
-arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle
-est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des
-songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre
-tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du
-réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front
-pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il
-pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond
-lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il
-regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait
-pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même
-nombre de voiles. Savez-vous bien--et c'est une vérité inquiétante et
-étrange--savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que
-probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus
-clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles?
-Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme
-de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des
-pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte?
-Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'oeil de
-l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard
-inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice
-ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé,
-à côté de la vôtre, inattentive...
-
-En vérité, il devient difficile de nourrir dans son coeur, à l'abri des
-regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus
-indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre
-être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous
-constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de
-la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les
-signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide
-dans les cercles mystiques d'une simple présence.
-
-L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si
-logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de
-grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de
-refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les
-paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils
-voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées.
-Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes
-spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les
-relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes
-d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de
-la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de
-voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque
-tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible.
-Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez
-point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique,
-la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous
-ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis,
-mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre
-père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut
-croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va
-changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand
-«philosophe inconnu», avons-nous fait un «pas de plus sur la route
-instructive et lumineuse de la simplicité des êtres»? Attendons en
-silence; peut-être allons-nous percevoir avant peu «le murmure des
-dieux.»
-
-
-
-
-III
-
-LES AVERTIS
-
-
-Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les
-ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et
-ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et
-moins bons.
-
-Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres
-enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude
-si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un
-soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères
-tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont
-déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la
-hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette
-hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de
-tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.
-
-Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir; ils s'en vont sans
-rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais d'autres
-s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent
-sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris, et puis, vers la
-vingtième année, s'éloignent à la hâte, en étouffant leurs pas, comme
-s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et
-qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient
-pas.
-
-Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où
-ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre.
-Il y a quelques jours ils semblaient être au milieu de nous, et ce soir,
-tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni
-les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie, et l'on
-sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus
-humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour;
-une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge, et
-qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de
-dire, car tant de vies se passent à se taire!... Et le temps presse; et
-qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au moment où l'on ne pouvait plus
-lui répondre?
-
-Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que
-pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? A quoi sert-il
-d'interroger puisqu'on ne répondra jamais? J'ai été plusieurs fois
-témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne
-savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même...
-
-Un frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, sans
-le savoir, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir
-reçu cet avertissement organique qu'il recélait depuis les premiers
-jours. A quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un
-événement très grave? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout.
-Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et
-malgré nous; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous
-réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart
-des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il
-passe entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois,
-d'étranges secrets de vie et de mort; et bien d'autres secrets qui n'ont
-pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude,
-de nos regards et de notre visage; et lorsque nous serrons les mains
-d'un ami notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas
-sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune
-arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus
-impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres
-de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne
-sait pas parler. Nous ne sommes jamais avec les autres tels que nous
-sommes avec nous-mêmes, ni même tels que nous sommes avec eux dans
-l'obscurité et nos regards se transforment selon le passé et l'avenir
-qu'ils aperçoivent, et c'est pourquoi nous vivons malgré nous sur nos
-gardes. En rencontrant ceux qui ne vivront pas, ce n'est pas eux que
-nous voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils voudraient nous tromper
-pour se tromper. Ils font tout pour nous dérouter et cependant, à
-travers leur sourire et leur ardeur à vivre, l'événement transparaît
-déjà comme s'il était le soutien et la raison même de leur existence.
-Une fois de plus, la mort les a trahis, et ils voient avec tristesse que
-nous avons tout vu et qu'il y a des voix qui ne peuvent se taire.
-
-Qui dira la force des événements et s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne
-sommes qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous d'eux? Les
-attirons-nous, ou nous attirent-ils? Les transformons-nous ou nous
-transforment-ils? Ne se trompent-ils jamais? Pourquoi viennent-ils à
-nous comme l'abeille à la ruche et la colombe au colombier; et où se
-réfugient ceux qui ne nous trouvent pas au rendez-vous? D'où
-viennent-ils à notre rencontre; et pourquoi nous ressemblent-ils comme
-des frères? Agissent-ils dans le passé ou dans l'avenir et les plus
-puissants sont-ils ceux qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas encore?
-Est-ce hier ou demain qui nous transfigure? Qui de nous ne passe la plus
-grande partie de sa vie à l'ombre d'un événement qui n'a pas encore eu
-lieu? J'ai vu ces graves attitudes, cette marche qui semblait avoir un
-but trop prochain, ce pressentiment des grands froids et cet oeil qui ne
-se laissait pas distraire, en ceux même dont la fin devait être
-accidentelle et sur qui la mort allait s'abattre inopinément du dehors.
-Et cependant, ils se hâtaient autant que leurs frères qui la portaient
-en eux. Ils avaient le même visage. A eux aussi la vie semblait plus
-sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils agissaient avec la même
-attention sûre et silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à perdre, ils
-devaient être prêts à la même heure; tant cet événement qu'un prophète
-n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la vie même de leur vie.
-
-C'est notre mort qui guide notre vie et notre vie n'a d'autre but que
-notre mort. Notre mort est le moule où se coule notre vie et c'est elle
-qui a formé notre visage. Il ne faudrait faire que le portrait des
-morts, car eux seuls sont eux-mêmes et se montrent un instant tels
-qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans la pure, froide et simple
-lumière qui tombe sur l'oreiller des dernières heures? Est-ce cette même
-lumière qui baigne déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous sourient
-fixement, et qui nous impose un silence qui ressemble à celui de la
-chambre où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque je me rappelle ceux
-que j'ai connus et que la même mort menait tous par la main, je vois une
-troupe d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents qui semblent sortir de
-la même maison. Ils sont déjà frères et soeurs, et l'on dirait qu'ils se
-reconnaissent entre eux à des marques que nous ne voyons pas, et qu'ils
-se font, au moment où nous ne les observons plus, le signe du silence.
-Ce sont les enfants attentifs de la mort précoce. Au collège nous les
-discernions obscurément. Ils semblaient se chercher et se fuir à la fois
-comme ceux qui ont la même infirmité. On les voyait à l'écart sous les
-arbres du jardin. Ils avaient la même gravité sous un sourire plus
-interrompu et plus immatériel que le nôtre, et je ne sais quel air
-d'avoir peur de trahir un secret. Presque toujours ils se taisaient
-lorsque ceux qui devaient vivre s'approchaient de leur groupe.
-Parlaient-ils déjà de l'événement, ou bien savaient-ils que l'événement
-parlait à travers eux et malgré eux, et l'entouraient-ils ainsi afin de
-le cacher aux yeux indifférents? Ils semblaient par moments nous
-regarder du haut d'une tour; et bien qu'ils fussent plus faibles que
-nous, nous n'osions pas les molester. Il est vrai que rien n'est caché;
-et vous tous qui me rencontrez, vous savez ce que j'ai fait et ce que je
-ferai, vous savez ce que je pense et ce que j'ai pensé; vous savez
-exactement le jour où je dois mourir, mais vous n'avez pas encore trouvé
-le moyen de le dire, fût-ce à voix basse et à votre propre coeur. Nous
-avons l'habitude de passer sous silence tout ce que notre main n'atteint
-pas, et peut-être saurions-nous trop de choses si nous savions tout ce
-que nous savons. Nous vivons à côté de notre véritable vie et nous
-sentons que nos pensées les plus intimes et les plus profondes même ne
-nous regardent pas, car nous sommes autre chose que nos pensées et que
-nos rêves. Et ce n'est qu'à certains moments et presque par distraction
-que nous vivons selon nous-mêmes. Quel jour deviendrons-nous ce que nous
-sommes? En attendant, nous étions devant eux comme devant des étrangers.
-Ils intimidaient notre vie. Parfois ils se promenaient avec nous par les
-corridors et les cours, et nous avions peine à les suivre. Parfois ils
-se mêlaient à nos jeux, et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns
-ne trouvaient pas leurs frères. Ils erraient seuls au milieu de nos cris
-et n'avaient pas d'amis parmi ceux qui n'allaient pas mourir. Et
-cependant nous les aimions, et aucun visage n'était plus amical que le
-leur. Qu'y avait-il entre eux et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au
-fond de quelle mer de mystères vivons-nous? Ici régnait aussi cet amour
-qui ne s'exprime plus parce qu'il ne participe pas à la vie de ce monde.
-Il ne supporterait peut-être aucune épreuve, il semble à chaque instant
-trahi, et la moindre amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et
-cependant sa vie est plus profonde que nous-mêmes et peut-être ne nous
-semble-t-il indifférent que parce qu'il se sait réservé pour des temps
-plus longs et plus sûrs.
-
-Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il parlera plus tard; et ce
-n'est jamais ceux que nous embrassons que nous aimons le plus
-profondément. Il y a ainsi une part de la vie,--et c'est la meilleure,
-la plus pure et la plus grande,--qui ne se mêle pas à la vie ordinaire,
-et les yeux, des amants eux-mêmes, ne percent presque jamais cette digue
-de silence et d'amour.
-
-Ou bien les laissions-nous seuls parce que, quoique plus jeunes, ils
-étaient nos aînés?... Savions-nous qu'ils n'avaient pas le même âge et
-les redoutions-nous comme des juges? Leurs regards étaient déjà moins
-mobiles que les nôtres, et lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur nos
-agitations, elles s'apaisaient sans raison, et un silence
-incompréhensible s'étendait un instant. Nous nous retournions: ils nous
-observaient et ils riaient sérieusement. Je me rappelle le visage de
-deux d'entre eux qu'une mort violente attendait. Mais presque tous
-étaient timides et tentaient de passer inaperçus. Ils avaient je ne sais
-quelle pudeur mortelle et semblaient demander pardon d'une faute
-inconnue et prochaine. Ils s'avançaient, nous échangions un regard, nous
-nous écartions sans rien dire et nous comprenions tout sans rien savoir.
-
-
-
-
-IV
-
-LA MORALE MYSTIQUE
-
-
-Il n'est que trop vrai que les pensées que nous avons donnent une forme
-arbitraire aux mouvements invisibles des royaumes intérieurs. Il y a
-ainsi mille et mille certitudes qui sont les reines voilées qui nous
-guident à travers l'existence et dont nous ne parvenons pas à parler.
-Dès que nous exprimons quelque chose, nous le diminuons étrangement.
-Nous croyons avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et quand nous
-remontons à la surface, la goutte d'eau qui scintille au bout de nos
-doigts pâles ne ressemble plus à la mer d'où elle sort. Nous croyons
-avoir découvert une grotte aux trésors merveilleux; et quand nous
-revenons au jour, nous n'avons emporté que des pierreries fausses et des
-morceaux de verre; et cependant le trésor brille invariablement dans les
-ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable entre nous-mêmes et notre
-âme, et à certains moments, dit Emerson, «nous en arrivons à désirer
-ardemment la souffrance dans l'espoir que là enfin nous trouverons de la
-réalité et sentirons les pointes aiguës et les angles de la vérité».
-
-J'ai dit ailleurs que les âmes semblent se rapprocher: et cela n'a
-d'autre valeur que la valeur que peut avoir une impression permanente,
-mais obscure, qu'il est bien difficile d'étayer sur des faits, car les
-faits ne sont que les vagabonds, les espions ou les traînards des
-grandes forces qu'on ne voit pas. Et pourtant, l'on dirait que, plus
-profondément peut-être que nos pères, nous sentons, par instants que ce
-n'est pas en présence de nous seuls que nous sommes. Ceux qui ne croient
-en aucun dieu aussi bien que les autres n'agissent pas en eux-mêmes
-comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il y a une surveillance générale
-qui s'exerce ailleurs que dans les ténèbres indulgentes de la conscience
-de chaque homme. Est-il vrai que les vases spirituels soient moins
-strictement scellés qu'autrefois et que les oscillations de la mer
-intérieure deviennent plus puissantes? Je ne sais; tout au plus
-pouvons-nous constater que nous n'attachons plus la même importance à un
-certain nombre de fautes traditionnelles, et c'est déjà le signe d'une
-conquête spirituelle.
-
-Il semble que notre morale se transforme et qu'elle s'avance à petits
-pas vers des contrées plus hautes qu'on ne voit pas encore. Et c'est
-pourquoi le moment est peut-être venu de se poser quelques questions
-nouvelles. Qu'arriverait-il, par exemple, si notre âme devenait visible
-tout à coup et qu'elle dût s'avancer au milieu de ses soeurs assemblées,
-dépouillée de ses voiles, mais chargée de ses pensées les plus secrètes
-et traînant à sa suite les actes les plus mystérieux de sa vie que rien
-ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle? Que voudrait-elle cacher?
-Irait-elle, comme une femme pudique, jeter le long manteau de ses
-cheveux sur les péchés sans nombre de la chair? Elle les a ignorés, et
-ces péchés ne l'ont jamais atteinte. Ils ont été commis à mille lieues
-de son trône; et l'âme du Sodomite même passerait au milieu de la foule
-sans se douter de rien, et portant dans ses yeux le sourire transparent
-de l'enfant. Elle n'est pas intervenue, elle poursuivait sa vie du côté
-des lumières, et c'est de cette vie seule qu'elle se souviendra.
-
-Quels péchés et quels crimes ordinaires aura-t-elle pu commettre?
-A-t-elle trahi, a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle fait souffrir
-et a-t-elle fait pleurer? Où était-elle tandis que celui-ci livrait son
-frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être loin de lui, et à partir de
-ce moment, elle sera devenue plus profonde et plus belle. Elle n'aura
-point honte de ce qu'elle n'a pas fait; et elle peut rester pure au
-centre d'un grand meurtre. Souvent, elle transforme en clartés
-intérieures tout le mal auquel il faut bien qu'elle assiste. Tout dépend
-d'un principe invisible et de là naît sans doute l'inexplicable
-indulgence des dieux.
-
-Et notre indulgence, elle aussi. Nous ne pouvons nous empêcher de
-pardonner; et quand la mort, «la grande réconciliatrice», a passé, qui
-de nous ne tombe sur les genoux et ne fait en silence sur l'âme
-délaissée le geste du pardon? Si je viens me pencher sur le corps
-immobile de mon pire ennemi, croyez-vous donc qu'en regardant ces lèvres
-pâles qui m'ont calomnié, ces yeux éteints qui firent pleurer les miens,
-et ces mains froides qui m'ont peut-être torturé, je songe encore à la
-vengeance? Tout a été payé par la mort au passage. L'âme ne me doit plus
-rien et instinctivement je la mets au-dessus des torts les plus cruels
-et des fautes les plus graves. (Que cet instinct est admirable et
-significatif!) Et si je regrette quelque chose, ce n'est pas de ne
-pouvoir faire souffrir à mon tour, mais peut-être de n'avoir pas aimé
-suffisamment ou pardonné plus tôt...
-
-On dirait que déjà nous comprenons ces choses tout au fond de
-nous-mêmes. Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est même pas d'après
-leurs pensées les plus secrètes que nous jugeons nos frères, car les
-pensées secrètes ne sont pas toujours illisibles; et nous allons bien au
-delà de l'illisible. Un homme aura commis tous les crimes réputés les
-plus vils sans que le plus grand de ces crimes altère un seul instant le
-souffle de fraîcheur et de pureté immatérielle qui entoure sa présence;
-au lieu que l'approche d'un martyr ou d'un sage pourra couvrir notre âme
-d'épaisses et insupportables ténèbres. Un héros ou un saint choisira son
-ami au milieu des visages sur lesquels se lit sans peine l'habitude de
-toutes les pensées basses, et ne se sentira pas dans «une atmosphère
-fraternelle ou humaine» à côté d'un autre être dont le front s'illumine
-des rêves les plus hauts et les plus magnanimes. Qu'est-ce que cela
-signifie? et quelles nouvelles ces choses apportent-elles? Il y a donc
-des lois plus profondes que celles qui président aux actes et aux
-pensées? Que nous a-t-on appris et pourquoi agissons-nous toujours selon
-des règles dont on ne parle pas et qui seules sont sûres? Car l'on peut
-affirmer qu'ici, malgré les apparences, le héros et le saint ne se sont
-point trompés. Ils n'ont fait qu'obéir, et si le saint est trahi et
-vendu par l'homme qu'il a choisi, quelque chose d'inébranlable restera
-cependant, qui lui dira qu'il n'y eut pas d'erreur et qu'il n'a rien à
-regretter. L'âme n'oubliera jamais que l'autre âme était claire...
-
-Tandis que l'on remue la pierre presque inconnue qui couvre ces
-mystères, on respire l'odeur trop forte de l'abîme et les mots en même
-temps que les pensées tombent autour de nous comme des mouches
-empoisonnées. La vie intérieure elle-même paraît une petite chose auprès
-de ces profondeurs invariables. Serez-vous fier, en présence d'un ange,
-d'être celui qui n'a jamais eu tort et n'existe-t-il pas une innocence
-inférieure? Lorsque Jésus lit les pensées misérables des Pharisiens qui
-entourent le paralytique de Capharnaüm, êtes-vous sûr qu'il juge aussi
-leur âme d'un coup d'oeil analogue, qu'il la condamne en même temps et
-qu'il n'aperçoive pas, par delà ces pensées, une clarté peut-être
-inaltérable? Et serait-il un Dieu si sa condamnation était irrévocable?
-Mais pourquoi parle-t-il comme s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la
-plus basse ou l'idée la plus noble laissera-t-elle une trace sur le
-pivot de diamant? Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hauteurs, pourra
-s'empêcher de sourire à nos fautes les plus graves, comme on sourit aux
-jeux des petits chiens sur le tapis? et que serait un Dieu qui ne
-sourirait pas? Croyez-vous que vous prendrez la peine, si vous devenez
-vraiment pur, de soustraire aux regards des anges assemblés les petits
-mobiles de vos grandes actions? Et pourtant n'y a-t-il pas en nous plus
-d'une chose qui peut faillir aux yeux des dieux assis sur la montagne?
-Il est sûr qu'il y en a, et notre âme n'ignore pas qu'elle aura des
-comptes à rendre. Elle vit, sans rien dire, sous la main d'un grand juge
-dont nous ne parvenons pas à saisir les sentences. Mais quels seront ces
-comptes? Où trouver la morale qui le dise? Y a-t-il une morale
-mystérieuse qui règne en des régions plus lointaines que celles de nos
-pensées; et un astre central que nous ne voyons pas et dont nos plus
-secrets désirs ne sont que les planètes impuissantes? Existe-t-il, au
-centre de notre être, un arbre transparent dont toutes nos actions et
-toutes nos vertus ne sont que les fleurs et les feuilles éphémères? Au
-fond, nous ignorons quel mal notre âme peut commettre et nous ne savons
-pas encore de quoi nous rougirions devant une intelligence supérieure ou
-devant une autre âme; et cependant qui de nous se trouve pur et ne
-redoute pas un juge? et quelle âme n'a pas peur d'une autre âme?
-
- * * * * *
-
-Ici, nous ne sommes plus dans les vallées connues de la vie animale ou
-psychique. Nous arrivons aux portes de la troisième enceinte: celle de
-la vie divine des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant qu'on en franchit
-le seuil. Et puis le seuil franchi, où sont les certitudes? Où se
-cachent ces lois admirables que sans relâche nous transgressons
-peut-être sans que notre conscience le soupçonne, bien que notre âme
-soit avertie? Et d'où provenait donc l'ombre de ces transgressions
-mystérieuses qui s'étendait parfois sur notre vie et la rendait soudain
-si redoutable à vivre? Quels sont les grands péchés spirituels que nous
-pouvons commettre? Aurons-nous honte d'avoir lutté contre notre âme ou
-notre âme lutte-elle invisiblement contre Dieu? Et cette lutte est-elle
-silencieuse à tel point que pas un soupir ne force les parois? Y a-t-il
-un moment où nous pouvons entendre la reine aux lèvres closes? Elle se
-tait sans espoir dans tous les événements de la surface, mais n'en
-est-il pas d'autres que l'on remarque à peine et qui touchent cependant
-à des forces éternelles et profondes? Voici quelqu'un qui meurt, qui
-regarde ou qui pleure; un autre qui s'approche pour la première fois ou
-votre ennemi qui passe; n'est-ce point alors qu'elle chuchote peut-être?
-Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà vous n'aimez plus dans l'avenir
-l'ami auquel vous souriez en ce moment? Mais tout cela n'est rien et
-n'approche même pas des clartés extérieures de l'abîme. Il n'est pas
-possible de parler de ces choses, parce qu'on est trop seul.
-«Actuellement, dit Novalis, l'âme ne bouge que çà et là; quand donc
-remuera-t-elle entièrement, et quand l'humanité commencera-t-elle à
-prendre conscience en masse?» C'est à cette condition seulement que
-quelques-uns apprendront quelque chose. Il faut attendre patiemment que
-cette conscience supérieure se forme peu à peu. Il se peut qu'alors l'un
-de ceux qui viendront parvienne à exprimer ce que nous sentons tous de
-ce côté de l'âme, qui est comme la face de la lune qu'on n'a pas aperçue
-depuis le commencement du monde.
-
-
-
-
-V
-
-SUR LES FEMMES
-
-
-En ces domaines aussi, les lois sont inconnues. Au-dessus de nos têtes
-brille, au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui nous est destiné; et
-toutes nos amours naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons et
-l'atmosphère de cette étoile. Nous aurons beau choisir à droite ou bien
-à gauche, sur les hauteurs ou bien dans les bas-fonds; nous aurons beau,
-pour sortir de ce cercle enchanté que nous sentons autour de tous les
-actes de notre vie, violer notre instinct et tenter de choisir contre le
-choix de notre étoile, nous élirons toujours la femme descendue de
-l'astre invariable. Et si, comme don Juan, nous en embrassons mille et
-trois, lorsque viendra le soir où les bras se délient et où les lèvres
-se séparent, nous reconnaîtrons que c'est encore la même femme, la bonne
-ou la mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'aimante ou l'infidèle, qui se
-tient devant nous...
-
-En vérité, nous ne sortons jamais du petit cercle de clarté que notre
-destinée trace autour de nos pas, et l'on dirait que les hommes les plus
-éloignés connaissent la nuance et l'étendue de cet anneau
-infranchissable. C'est la teinte de ces rayons spirituels qu'ils
-aperçoivent tout d'abord et qui fait qu'ils nous tendent la main en
-souriant ou qu'ils la retirent avec crainte. Nous nous connaissons tous
-dans une atmosphère supérieure, et l'idée que je me fais d'un inconnu
-participe immédiatement à une vérité mystérieuse et plus profonde que la
-vérité matérielle. Qui de nous n'a éprouvé ces choses qui se passent
-dans les régions impénétrables de l'humanité presque astrale? Si vous
-recevez une lettre venue du fond d'une île perdue dans le grand coeur
-des océans, et écrite par une main dont vous ignoriez l'existence,
-êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu qui vous écrive et
-n'éprouvez-vous pas, dans le moment que vous lisez, sur l'âme qui vous
-rencontre ainsi--les dieux savent seuls dans quelles sphères,--des
-certitudes plus infaillibles et plus graves que toutes les certitudes
-ordinaires? Et, d'un autre côté croyez-vous que cette âme qui songeait à
-la vôtre, au hasard de l'espace et du temps, n'avait pas, elle aussi,
-des certitudes analogues? Il y a de toutes parts d'étranges
-reconnaissances, et nous ne pouvons pas cacher notre existence. Rien ne
-semble jeter sur les liens subtils qui doivent exister entre toutes les
-âmes un jour plus spécial que ces petits mystères qui accompagnent
-l'échange de quelques lettres entre deux inconnus. C'est peut-être une
-des étroites fentes,--misérable sans doute, mais il en est si peu que
-nous devons nous contenter des lueurs les plus pâles--c'est peut-être
-une des étroites fentes dans la porte de ténèbres par où nous pouvons
-soupçonner un instant ce qui doit se passer dans la grotte des trésors
-qui ne furent jamais découverts. Examinez la correspondance passive d'un
-homme et vous y trouverez je ne sais quelle unité singulière. Je ne
-connais ni celui-ci ni celui-là qui m'interrogent ce matin, et cependant
-je sais déjà que je ne pourrai pas répondre au premier de la même
-manière que je vais répondre au second. J'ai vu quelque chose
-d'invisible. Et, à mon tour, si quelqu'un m'écrit que je n'ai jamais
-aperçu, je suis sûr que sa lettre n'est pas exactement la même que celle
-qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde en ce moment. Il y aura toujours
-une différence spirituelle insaisissable. C'est le signe de l'âme qui
-salue invisiblement une autre âme. Il faut croire que nous nous
-connaissons dans des régions que nous ne savons pas et que nous
-possédons une patrie commune où nous allons, où nous nous retrouvons et
-d'où nous revenons sans peine.
-
-C'est aussi dans cette patrie commune que nous choisissons nos amantes,
-et c'est pourquoi nous ne nous trompons pas et nos amantes ne se
-trompent pas non plus. Le royaume de l'amour est avant tout le grand
-royaume des certitudes, parce que c'est celui où les âmes ont le plus de
-loisirs. Ici, elles n'ont vraiment pas autre chose à faire qu'à se
-reconnaître, à s'admirer profondément et à s'interroger, les larmes dans
-les yeux, comme de jeunes soeurs qui se retrouvent, tandis que les bras
-s'entrelacent et que les lèvres s'entre-croisent si loin d'elles...
-Elles ont enfin le temps de se sourire et de vivre un instant pour
-elles-mêmes dans la trêve de la vie dure et quotidienne; et c'est
-peut-être des hauteurs de ce sourire et de ces regards indicibles que se
-répand, sur les minutes les plus fades de l'amour, le sel mystérieux qui
-conserve à jamais le souvenir de la rencontre de deux bouches...
-
-Mais je ne parle ici que de l'amour prédestiné et véritable. Lorsque
-nous retrouvons une de celles que le sort nous a réservées et qu'il a
-fait sortir du fond des grandes villes spirituelles où nous vivons sans
-le savoir, pour l'envoyer au carrefour de la route par où nous devrons
-passer à l'heure dite, nous sommes avertis dès le premier regard.
-Quelques-uns tentent alors de violer le sort. Il se peut que nous
-mettions furieusement les mains sur les paupières pour ne plus voir ce
-qu'il a fallu voir et qu'en luttant de toutes nos petites forces contre
-des forces éternelles, nous parvenions à traverser la route pour aller
-vers une autre envoyée qui n'est pas là pour nous. Mais nous aurons beau
-faire, nous ne réussirons pas à «agiter l'eau morte dans les grandes
-cuves de l'avenir». Il n'arrivera rien; la force pure des hauteurs ne
-voudra pas descendre et ces baisers et ces heures inutiles refuseront de
-s'ajouter aux heures et aux baisers réels de notre vie...
-
-La destinée ferme parfois les yeux, mais elle sait bien que nous lui
-reviendrons le soir, et que c'est elle qui doit avoir le dernier mot.
-Elle peut fermer les yeux, mais le temps qu'elle les ferme est du temps
-qui se perd...
-
-Il semble que la femme soit plus que nous sujette aux destinées. Elle
-les subit avec une simplicité bien plus grande. Elle ne lutte jamais
-sincèrement contre elles. Elle est encore plus près de Dieu et se livre
-avec moins de réserve à l'action pure du mystère. Et c'est pour cette
-raison, sans doute, que tous les événements où elle se mêle à notre vie
-paraissent nous ramener vers quelque chose qui ressemble aux sources
-mêmes du Destin. C'est près d'elles surtout que l'on a, par moments, en
-passant, «un clair pressentiment» d'une vie qui ne semble pas toujours
-parallèle à la vie apparente. Elle nous rapproche des portes de notre
-être. Qui sait si ce n'est pas dans un de ces instants profonds qu'ils
-dormirent sur son sein que les héros apprirent la force et la fidélité
-de leur étoile, et si l'homme qui n'a pas reposé sur le coeur d'une
-femme aura jamais le sentiment exact de l'avenir?
-
-Nous entrons une fois de plus dans les cercles troublés de la conscience
-supérieure. Ah! qu'il est vrai qu'ici aussi «la soi-disant psychologie
-est une de ces larves qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place
-réservée aux images véritables des dieux»! Car il ne s'agit pas toujours
-de la surface; il ne s'agit même pas des arrière-pensées les plus
-graves. Croyez-vous donc que dans l'amour il n'y ait que des pensées,
-des actes et des paroles, et que les âmes ne sortent pas de ces prisons?
-Ai-je besoin de savoir si celle que j'embrasse aujourd'hui est jalouse
-et fidèle, rieuse ou triste, sincère ou bien perfide? Vous imaginez-vous
-que ces petits mots misérables vont monter jusqu'aux cimes où nos âmes
-sont assises et où notre destin s'accomplit en silence? Que m'importe
-qu'elle me parle de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'aiguilles, et
-qu'elle ait l'air de ne pas me comprendre; croyez-vous que j'aie soif
-d'une parole sublime, lorsque je sens qu'une âme me regarde dans l'âme,
-et que je ne sache pas que les plus admirables pensées n'ont pas le
-droit de relever la tête en face des mystères? je suis toujours au bord
-de l'océan; et si j'étais Platon, Pascal ou Michel-Ange, et que mon
-amante me parlât de ses pendants d'oreilles, tout ce que je dirais, tout
-ce qu'elle me dirait, flotterait avec le même aspect sur les profondeurs
-de la mer intérieure, que nous contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée
-la plus haute ne pèsera pas plus dans les balances de la vie ou de
-l'amour que les trois petits mots que l'enfant qui m'aimait m'aura dits
-sur ses bagues d'argent, sur son collier de perles ou de morceaux de
-verre...
-
-C'est nous qui ne comprenons pas, parce que nous sommes toujours dans
-les bas-fonds de notre intelligence. Il suffit de monter jusqu'aux
-premières neiges de la montagne, et toutes les inégalités s'aplanissent
-sous la main purificatrice de l'horizon qui s'ouvre. Quelle différence y
-a-t-il alors entre une parole de Marc-Aurèle et la phrase de l'enfant
-qui constate qu'il fait froid? Soyons humbles et sachons distinguer
-l'accident de l'essence. Il ne faut pas que «des bâtons flottants» nous
-fassent oublier les prodiges de l'abîme. Les pensées les plus belles et
-les idées les plus basses n'altèrent pas plus l'aspect éternel de notre
-âme que les Himalayas ou les gouffres ne modifient, au milieu des
-étoiles du ciel, l'aspect de notre terre. Un regard, un baiser, et la
-certitude d'une présence invisible et puissante: tout est dit; et je
-sais que je suis aux côtés d'une égale...
-
-Mais l'égale est vraiment admirable et étrange; et, dès qu'elle aime, la
-dernière des filles possède quelque chose que nous n'avons jamais, parce
-que, dans sa pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce pour cette
-raison qu'elles ont toutes, avec les puissances primitives, des rapports
-qui nous sont interdits? Les meilleurs d'entre nous se trouvent presque
-toujours à de grandes distances de leurs trésors de la seconde enceinte;
-et, lorsqu'un moment solennel de la vie exige un des joyaux de ce
-trésor, ils ne se souviennent plus des sentiers qui y mènent, et ils
-offrent en vain des bijoux faux de leur intelligence à la circonstance
-impérieuse et qui ne se trompe pas. Mais la femme n'oublie point le
-chemin de son centre, et, que je la surprenne dans l'opulence ou la
-misère, dans l'ignorance ou dans la science, dans la honte ou la gloire;
-si je lui dis un mot qui sorte réellement des gouffres vierges de mon
-âme, elle saura retrouver les sentiers mystérieux qu'elle n'a jamais
-perdus de vue, et, sans hésitations, elle me rapportera simplement, du
-fond des inépuisables réserves de l'amour, une parole, un regard ou un
-geste qui sera aussi pur que le mien. On dirait que son âme est toujours
-à portée de sa main; elle est prête, jour et nuit, à répondre aux plus
-hautes exigences d'une autre âme; et la rançon de la plus pauvre ne se
-distingue pas de la rançon des reines...
-
-Approchons-nous avec respect des plus petites et des plus fières, de
-celles qui sont distraites et de celles qui songent, de celles qui rient
-encore et de celles qui pleurent; car elles savent des choses que nous
-ne savons pas, et elles ont une lampe que nous avons perdue. Elles
-habitent au pied même de l'Inévitable et en connaissent mieux que nous
-les chemins familiers. Et c'est pourquoi elles ont des certitudes
-étonnantes et des gravités admirables, et l'on voit bien que, dans leurs
-moindres actes, elles se sentent soutenues par les mains sûres et fortes
-des grands dieux. Tout à l'heure, j'affirmais qu'elles nous
-rapprochaient des portes de notre être, et vraiment l'on croirait que
-toutes nos relations avec elles ont lieu par l'entre-bâillement de cette
-porte primitive et dans les chuchotements incompréhensibles qui
-accompagnèrent sans doute la naissance des choses, alors qu'on ne
-parlait encore qu'à voix basse, de peur de ne pas entendre une défense
-ou un ordre imprévu...
-
-Elle ne franchira pas le seuil de cette porte, et elle nous attend du
-côté intérieur, où se trouvent les sources. Et lorsque nous venons
-frapper, du dehors, et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne jamais la clé
-ni le vantail. Elle regarde un instant l'envoyé qui s'approche, et, dans
-ce bref moment, elle a appris tout ce qu'il faut apprendre, et les
-années futures ont tressailli jusqu'à la fin des temps... Qui nous dira
-ce que contient le premier regard de l'amour, «cette baguette magique
-qui est faite d'un rayon de lumière brisée», rayon qui est sorti du
-foyer éternel de notre être, qui a transfiguré deux âmes et les a
-rajeunies de vingt siècles? La porte s'ouvre encore ou se referme; ne
-faites plus aucun effort, car tout est décidé. Elle sait. Elle ne
-tiendra plus compte de vos actions, de vos paroles, de vos pensées, et
-si elle les surveille encore, elle ne le fera plus qu'en souriant; et
-elle rejettera, sans le savoir, tout ce qui ne vient pas confirmer les
-certitudes de ce premier regard. Et si vous croyez l'induire en erreur,
-sachez bien qu'elle a raison contre vous-même et que c'est vous seul qui
-errez, car vous êtes plus réellement ce que vous êtes à ses yeux que ce
-que vous croyez être en votre âme, alors même qu'elle se trompe sans
-cesse sur le sens d'un sourire, d'un geste ou d'une larme...
-
-Trésors cachés, qui n'ont même pas de nom!... Je voudrais que tous ceux
-qui éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le proclamassent à leur tour et
-nous dissent leurs raisons, et si ces raisons sont profondes, nous
-serons étonnés et nous irons bien loin dans le mystère. Elles sont
-vraiment les soeurs voilées de toutes les grandes choses qu'on ne voit
-pas. Elles sont vraiment les plus proches parentes de l'infini qui nous
-entoure et, seules, savent encore lui sourire avec la grâce familière de
-l'enfant qui ne craint pas son père. Elles conservent ici-bas, comme un
-joyau céleste et inutile, le sel pur de votre âme; et si elles s'en
-allaient, l'esprit régnerait seul sur un désert. Elles ont encore les
-émotions divines des premiers jours, et leurs racines trempent bien plus
-directement que les nôtres dans tout ce qui n'eut jamais de limites. Je
-plains vraiment ceux qui se plaignent d'elles, car ils ne savent pas sur
-quelles hauteurs se trouvent les baisers véritables. Et cependant,
-qu'elles semblent peu de chose quand les hommes les regardent en
-passant! Ils les voient s'agiter, au fond de leurs petites demeures;
-celle-ci se penche un peu; là-bas, l'autre sanglote; une troisième
-chante, et la dernière brode; et pas un ne comprend ce qu'elles font!...
-Ils viennent les visiter, comme on visite des choses qui sourient; ils
-ne s'approchent d'elles que l'esprit aux aguets, et l'âme ne peut entrer
-que par le plus grand des hasards. Ils interrogent avec méfiance; elles
-ne leur disent rien parce qu'elles savent déjà; et voici qu'ils s'en
-vont en haussant les épaules, persuadés qu'elles ne comprennent pas...
-«Mais qu'ont-elles besoin de comprendre ceci, nous répond le poète, qui
-a toujours raison; qu'ont-elles besoin de comprendre, ces âmes
-bienheureuses qui ont choisi la part la meilleure et qui, telles qu'une
-pure flamme d'amour en ce monde terrestre, ne resplendissent que sur le
-faîte des temples ou à la cime des navires errants, en signe du feu
-céleste qui inonde toutes choses? Bien souvent, ces enfants qui aiment
-surprennent, en des heures sacrées, d'admirables secrets de la nature et
-les révèlent avec une ingénuité inconsciente. Le savant les suit à la
-trace pour recueillir tous les joyaux qu'en leur innocence et leur joie
-elles ont semés par les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles sentent,
-rend grâce à leur amour et cherche, par ses chants, à transplanter cet
-amour, germe de l'âge d'or, en d'autres temps et en d'autres contrées.»
-Car ce qu'il a dit des mystiques s'applique surtout aux femmes qui nous
-ont conservé jusqu'ici le sens mystique sur notre terre...
-
-
-
-
-VI
-
-RUYSBROECK L'ADMIRABLE
-
-
-Un grand nombre d'oeuvres sont plus régulièrement belles que ce livre de
-Ruysbroeck l'Admirable. Un grand nombre de mystiques sont plus efficaces
-et plus opportuns: Swedenborg et Novalis, entre plusieurs. Il est fort
-probable que ses écrits ne répondent que rarement aux besoins
-d'aujourd'hui. D'un autre côté, je connais peu d'auteurs plus maladroits
-que lui; il s'égare par moments en d'étranges puérilités; et les vingt
-premiers chapitres de l'_Ornement des Noces spirituelles_, bien qu'ils
-soient une préparation peut-être nécessaire, ne renferment guère que de
-tièdes et pieux lieux communs. Il n'a extérieurement aucun ordre, aucune
-logique scolastique. Il se répète souvent, et semble parfois se
-contredire. Il joint l'ignorance d'un enfant à la science de quelqu'un
-qui serait revenu de la mort. Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis
-plus d'une fois en sueur. Il introduit une image et l'oublie. Il emploie
-même un certain nombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal
-dans une oeuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie
-ou sa hâte extraordinaire. Il ignore la plupart des artifices de la
-parole et ne peut parler que de l'ineffable. Il ignore presque toutes
-les habitudes, les habiletés et les ressources de la pensée
-philosophique; et il est astreint à ne penser qu'à l'incogitable.
-Lorsqu'il nous parle de son petit jardin monacal, il a de la peine à
-nous dire suffisamment ce qui s'y passe; il écrit alors comme un enfant.
-Il entreprend de nous apprendre ce qui se passe en Dieu, et il écrit des
-pages que Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes parts une
-disproportion monstrueuse entre la science et l'ignorance, entre la
-force et le désir. Il ne faut pas s'attendre à une oeuvre littéraire;
-vous n'apercevrez autre chose que le vol convulsif d'un aigle ivre,
-aveugle et ensanglanté au-dessus de cimes neigeuses. J'ajouterai un
-dernier mot en manière d'avertissement fraternel. Il m'est arrivé de
-lire des oeuvres qui passent pour fort abstruses: Les _Disciples à Saïs_
-et les _Fragments_, de Novalis, par exemple; les _Biographia litteraria_
-et l'_Ami_, de Samuel Taylor Coleridge; le _Timée_, de Platon; les
-_Ennéades_, de Plotin; les _Noms divins_, de Saint Denys l'Aréopagite;
-l'_Aurora_, du grand mystique allemand Jacob Boehme, avec qui notre
-auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas dire que les oeuvres de
-Ruysbroeck soient plus abstruses que ces oeuvres, mais on leur pardonne
-moins volontiers leur abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un inconnu en
-qui nous n'avons pas confiance dès l'abord. Il me semblait indispensable
-de prévenir honnêtement les oisifs sur le seuil de ce temple sans
-architecture; car cette traduction n'a été entreprise que pour la
-satisfaction de quelques platoniciens. Je crois que tous ceux qui n'ont
-pas vécu dans l'intimité de Platon et des néo-platoniciens d'Alexandrie,
-n'iront pas bien avant dans cette lecture. Ils croiront entrer dans le
-vide; ils auront la sensation d'une chute uniforme dans un abîme sans
-fond, entre des rochers noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni air
-ni lumière ordinaires, et c'est un séjour spirituel insupportable à ceux
-qui ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y entrer par curiosité
-littéraire; il n'y a guère de bibelots, et les botanistes de l'image n'y
-trouveront pas plus de fleurs que sur les banquises du pôle. Je leur dis
-que c'est un désert illimité, où ils mourront de soif. Ils y trouveront
-fort peu de phrases que l'on puisse prendre en mains pour les admirer à
-la manière des littérateurs; ce sont des jets de flammes ou des blocs de
-glace. N'allez pas chercher des roses en Islande. Il se peut que quelque
-corolle attende entre deux icebergs, et il y a, en effet, des explosions
-singulières, des expressions inconnues, des similitudes inouïes, mais
-elles ne paieront pas le temps perdu à les venir cueillir de si loin. Il
-faut, avant d'entrer ici, être dans un état philosophique aussi
-différent de l'état ordinaire que l'état de veille diffère du sommeil;
-et Porphyre, dans ses _Principes de la théorie des intelligibles_,
-semble avoir écrit l'avertissement le plus propre à être mis en tête de
-cette oeuvre: «Par l'intelligence, on dit beaucoup de choses du principe
-qui est supérieur à l'intelligence. Mais on en a l'intuition bien mieux
-par une absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée
-comme de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain point à
-l'état de veille, mais dont on n'acquiert la connaissance et la
-perception que par le sommeil. En effet, le semblable n'est connu que
-par le semblable, et la condition de toute connaissance est que le sujet
-devienne semblable à l'objet.» Je le répète, il est bien difficile de
-comprendre ceci sans préparation; et je crois que, malgré nos études
-préparatoires, une grande partie de ce mysticisme nous paraîtra purement
-théorique, et que la plupart de ces expériences de psychologie
-surnaturelle ne nous seront accessibles qu'en qualité de spectateurs.
-L'imagination philosophique est une faculté d'éducation très lente. Nous
-sommes ici, tout à coup, aux confins de la pensée humaine et bien au
-delà du cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement froid;
-il y fait extraordinairement sombre, et cependant, vous n'y trouverez
-autre chose que des flammes et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent,
-sans avoir exercé leur âme à ces perceptions nouvelles, cette lumière et
-ces flammes sont aussi obscures et aussi froides que si elles étaient
-peintes. Il s'agit ici de la plus exacte des sciences. Il s'agit de
-parcourir les caps les plus âpres et les plus inhabitables du divin
-«Connais-toi toi-même» et le soleil de minuit règne sur la mer houleuse
-où la psychologie de l'homme se mêle à la psychologie de Dieu. Il
-importe de s'en souvenir sans cesse; il s'agit ici d'une science très
-profonde, et il ne s'agit pas d'un songe. Les songes ne sont pas
-unanimes; les songes n'ont pas de racines, tandis que la fleur
-incandescente de la métaphysique divine, épanouie ici, a ses racines
-mystérieuses dans la Perse et dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et
-cependant, elle semble inconsciente comme une fleur et ignore ses
-racines. Malheureusement, il nous est à peu près impossible de nous
-mettre dans la position de l'âme qui, sans effort, a conçu cette
-science; nous ne pouvons l'apercevoir _ab intra_ et la reproduire en
-nous-mêmes. Il nous manque ce qu'Emerson appellerait la même
-«spontanéité centrale». Nous ne pouvons plus transformer ces idées en
-notre propre substance; et, tout au plus, nous est-il possible d'en
-approuver, du dehors, les prodigieuses expériences, qui ne sont à la
-portée que d'un très petit nombre d'âmes dans la durée d'un système
-planétaire. «Il n'est pas légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où
-provient cette science intuitive, comme si c'était une chose dépendant
-du lieu et du mouvement; car cela n'approche pas d'ici, ni ne part de
-là, pour aller ailleurs; mais cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte
-qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention d'en découvrir les
-sources secrètes, mais il faut attendre en silence jusqu'à ce que cela
-brille soudainement sur nous, en nous préparant au spectacle sacré,
-comme l'oeil attend patiemment le lever du soleil.» Et ailleurs il
-ajoute: «Ce n'est pas par l'imagination ni par le raisonnement, obligé
-de tirer lui-même ses principes d'ailleurs, que nous nous représentons
-les intelligibles (c'est-à-dire ce qui est là-haut): c'est par la
-faculté que nous avons de les contempler, faculté qui nous permet d'en
-parler ici-bas. Nous les voyons donc en éveillant en nous, ici-bas, la
-même puissance que nous devons éveiller en nous quand nous sommes dans
-le monde intelligible. Nous ressemblons à un homme qui, gravissant le
-sommet d'un rocher, apercevrait, par son regard, les objets invisibles
-pour ceux qui ne sont pas montés avec lui». Mais, bien que tous les
-êtres, depuis la pierre et la plante, jusqu'à l'homme, soient des
-contemplations, ce sont des contemplations inconscientes, et il nous est
-bien difficile de retrouver en nous quelque souvenir de l'activité
-antérieure de la faculté morte. Nous sommes semblables ici à l'oeil dans
-l'image néo-platonicienne: «Il s'éloigne de la lumière pour voir les
-ténèbres, et, par cela même, il ne voit pas; car il ne peut voir les
-ténèbres avec la lumière, et cependant, sans elle, il ne voit pas; de
-cette manière, en ne voyant pas, il voit les ténèbres autant qu'il est
-naturellement capable de les voir.»
-
-Je sais le jugement que la plupart des hommes porteront sur ce livre.
-Ils y verront l'oeuvre d'un moine halluciné, d'un solitaire hagard et
-d'un ermite ivre de jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront un rêve
-extravagant et noir, traversé de grands éclairs, et rien de plus. C'est
-l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques; et on oublie trop
-souvent que toute certitude est en eux seuls. Au surplus, s'il est vrai
-comme on l'a dit, que tout homme est un Shakespeare dans ses songes, il
-faudrait se demander si tout homme, dans sa vie, n'est pas un mystique
-informulé, mille fois plus transcendental que tous ceux qui se sont
-circonscrits par la parole. Quelle est l'action de l'homme dont le
-dernier mobile n'est pas mystique? Et l'oeil de l'amant ou de la mère,
-par exemple, n'est-il pas mille fois plus abstrus, plus impénétrable et
-plus mystique que ce livre, pauvre et explicable, après tout, comme tous
-les livres, qui ne sont jamais que des mystères morts, dont l'horizon ne
-se renouvelle plus? Si nous ne comprenons pas ceci, c'est peut-être que
-nous ne comprenons plus rien. Mais, pour en revenir à notre auteur,
-quelques-uns reconnaîtront sans peine que, loin d'être affolé par la
-faim, la solitude et la fièvre, ce moine possédait, au contraire, un des
-plus sages, des plus exacts et des plus subtils organes philosophiques
-qui aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, en sa cabane de
-Groenendael, au milieu de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée de
-l'un des siècles les plus sauvages du moyen âge: le quatorzième. Il
-ignorait le grec et peut-être le latin. Il était seul et pauvre. Et
-cependant, au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme,
-ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle le sache, les aveuglants
-reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée
-humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce; il sait le
-soufisme de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et le bouddhisme du
-Thibet; et son ignorance merveilleuse retrouve la sagesse de siècles
-ensevelis et prévoit la science de siècles qui ne sont pas nés. Je
-pourrais citer des pages entières de Platon, de Plotin, de Porphyre, des
-livres Zends, des Gnostiques et de la Kabbale, dont la substance presque
-divine se retrouve, intacte, dans les écrits de l'humble prêtre flamand.
-Il y a ici d'étranges coïncidences et des unanimités inquiétantes. Il y
-a plus; il semble, par moments, avoir exactement supposé la plupart de
-ses prédécesseurs inconnus; et de même que Plotin commence son austère
-voyage au carrefour où Platon effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé,
-on pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, après un repos de plusieurs
-siècles, non pas ce genre de pensée, car ce genre de pensée ne sommeille
-jamais, mais ce genre de parole qui s'était endormi sur les montagnes où
-Plotin ébloui l'avait abandonné en se mettant les mains sur les yeux,
-comme devant un immense incendie.
-
-Mais l'organisme de leur pensée diffère étrangement. Platon et Plotin
-sont avant tout les princes de la dialectique. Ils arrivent au
-mysticisme par la science du raisonnement. Ils font usage de leur âme
-discursive et semblent se défier de leur âme intuitive ou contemplative.
-Le raisonnement se contemple dans le miroir du raisonnement et s'efforce
-de demeurer indifférent à l'intrusion de tous les autres reflets. Il
-continue son cours comme un fleuve d'eau douce au milieu de la mer, avec
-le pressentiment d'une absorption prochaine. Ici, nous retrouvons au
-contraire les habitudes de la pensée asiatique; l'âme intuitive règne
-seule au-dessus de l'épuration discursive des idées par les mots. Les
-fers du rêve sont tombés. Est-ce moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le
-miroir de l'intelligence humaine est entièrement inconnu dans ce livre;
-mais il existe un autre miroir, plus sombre et plus profond, que nous
-recélons au plus intime de notre être; aucun détail ne s'y voit
-distinctement et les mots ne peuvent se tenir à sa surface;
-l'intelligence le briserait si elle y reflétait un instant sa lumière
-profane; mais autre chose s'y montre par moments; est-ce l'âme? est-ce
-Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois? On ne le saura jamais; et
-cependant ces apparitions presque invisibles sont les uniques et
-effectives souveraines de la vie du plus incrédule et du plus aveugle
-d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre chose que les miroitements
-obscurs de ce miroir; et comme son trésor est inépuisable, ces
-miroitements ne ressemblent à aucun de ceux que nous avons éprouvés en
-nous-mêmes; et, malgré tout, leur certitude paraît extraordinaire. Et
-c'est pourquoi je ne sais rien de plus effrayant que ce livre de bonne
-foi. Il n'y a pas au monde une notion psychologique, une expérience
-métaphysique, une intuition mystique, si abstruses, si profondes et si
-inattendues qu'elles puissent être, qu'il ne nous soit possible, s'il le
-faut, de reproduire et de faire vivre un instant en nous-mêmes, afin de
-nous assurer de leur identité humaine; mais ici, nous sommes semblables
-au père aveugle qui ne peut plus se rappeler le visage de ses enfants.
-Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial ou fraternel d'une pensée de
-la terre; nous semblons avoir perdu l'expérience de Dieu et cependant
-tout nous affirme que nous ne sommes pas entrés dans la maison des
-songes. Faut-il s'écrier avec Novalis que le temps n'est plus où
-l'esprit de Dieu était compréhensible et que le sens du monde est à
-jamais perdu? Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit, mais
-qu'aujourd'hui nous n'apercevons que des reflets morts que nous ne
-comprenons plus, et que nous vivons uniquement sur les fruits de temps
-meilleurs?
-
-Je crois qu'il faut s'avouer humblement que la clef de ce livre ne se
-trouve pas sur les routes ordinaires de l'esprit humain. Cette clef
-n'est pas destinée à des portes terrestres et il faut la mériter en
-s'éloignant autant que possible de la terre. Un seul guide se rencontre
-encore en ces carrefours solitaires et peut nous donner les dernières
-indications vers ces mystérieuses îles de feu et ces Islandes de
-l'abstraction et de l'amour; c'est Plotin qui s'est efforcé d'analyser,
-par l'intelligence humaine, la faculté divine qui règne ici. Il a
-éprouvé, ce que nous appelons d'un mot qui n'explique rien, les mêmes
-extases, qui ne sont, au fond, que le commencement de la découverte
-complète de notre être; et au milieu de leurs troubles et de leurs
-ténèbres, il n'a pas fermé un instant l'oeil interrogateur du
-psychologue qui cherche à se rendre compte des phénomènes les plus
-insolites de son âme. Il est ainsi le dernier môle d'où nous puissions
-comprendre un peu les vagues et l'horizon de cette mer obscure. Il
-s'efforce de prolonger les sentiers de l'intelligence ordinaire,
-jusqu'au coeur de ces dévastations, et c'est pourquoi il faut y revenir
-sans cesse; car il est le seul mystique analytique. A ceux que
-tenteraient ces prodigieuses excursions, je veux donner ici une des
-pages où il a essayé d'expliquer l'organisme de cette faculté divine de
-l'introspection.
-
-«Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, l'intelligence voit les objets
-intelligibles, au moyen de la lumière que répand sur eux le Premier, et,
-en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière intelligible.
-Mais, comme elle accorde son attention aux objets éclairés, elle ne voit
-pas bien nettement le principe qui les éclaire; si, au contraire, elle
-oublie les objets qu'elle voit pour ne contempler que la clarté qui les
-rend visibles, elle voit la lumière même et le principe de la lumière.
-Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelligence contemple la
-lumière intelligible. Elle ressemble alors à l'oeil qui, sans considérer
-une lumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est
-soudain frappé par une clarté qui lui est propre, ou par un rayon qui
-jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des ténèbres; il en est de
-même quand l'oeil, pour ne rien voir des autres objets, ferme ses
-paupières et tire de lui-même sa lumière, ou que, pressé par la main, il
-aperçoit la lumière qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur,
-il voit; il voit même plus qu'à tout autre moment, car il voit la
-lumière. Les autres objets qu'il voyait auparavant, tout en étant
-lumineux, n'étaient pas la lumière même. De même, quand l'intelligence
-ferme l'oeil en quelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en
-elle-même, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère qui
-brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière qui, tout à
-coup, rayonne intérieurement d'une pure clarté.
-
-»Il faut, nous dit-il encore, que l'âme qui étudie Dieu s'en forme une
-idée en cherchant à le connaître; il faut ensuite que, sachant à quelle
-grande chose elle veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera la
-béatitude dans cette union, elle se plonge dans les profondeurs de la
-divinité, jusqu'à ce que, au lieu de se contempler, de contempler le
-monde intelligible, elle devienne elle-même un objet de contemplation et
-brille de la clarté des conceptions qui ont là-haut leur source.»
-
-C'est à peu près tout ce que la sagesse humaine peut nous dire ici;
-c'est à peu près tout ce que le prince des métaphysiques
-transcendantales a pu exprimer; quant aux autres explications, il faut
-que nous les trouvions en nous-mêmes dans les profondeurs où toute
-explication s'anéantit dans son expression. Car ce n'est pas seulement
-au ciel et sur la terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il y a plus de
-choses que n'en peuvent contenir toutes les philosophies, et dès que
-nous ne sommes plus obligés de formuler ce qu'il y a de mystérieux en
-nous, nous sommes plus profonds que tout ce qui a été écrit, et plus
-grands que tout ce qui existe.
-
-Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est uniquement parce que je crois
-que les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux
-trésor de l'humanité; bien qu'une traduction soit peut-être inutile, car
-l'expérience semble prouver qu'il importe assez peu que le mystère de
-l'incarnation d'une pensée s'accomplisse dans la lumière ou dans les
-ténèbres; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, quoi qu'il en puisse être,
-les vérités mystiques ont sur les vérités ordinaires un privilège
-étrange; elle ne peuvent ni vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité
-qui ne soit, un matin, descendue sur ce monde, admirable de force et de
-jeunesse et couverte de la fraîche et merveilleuse rosée propre aux
-choses qui n'ont pas encore été dites; parcourez aujourd'hui les
-infirmeries de l'âme humaine où toutes viennent mourir tous les jours,
-vous n'y trouverez jamais une seule pensée mystique. Elle ont l'immunité
-des anges de Swedenborg qui avancent continuellement vers le printemps
-de leur jeunesse, en sorte que les anges les plus vieux paraissent les
-plus jeunes; et qu'elles viennent de l'Inde, de la Grèce ou du Nord,
-elles n'ont ni patrie ni anniversaire et partout où nous les
-rencontrons, elles semblent immobiles et actuelles comme Dieu même. Une
-oeuvre ne vieillit qu'en proportion de son antimysticisme; et c'est
-pourquoi ce livre ne porte aucune date. Je sais qu'il est anormalement
-noir, mais je crois qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est jamais
-obscur au sens éternel de ce mot, parce qu'il se comprend toujours
-lui-même et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les idées artificielles
-seules s'élèvent en de réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux époques
-littéraires et dans la mauvaise foi de siècles trop conscients, lorsque
-la pensée de l'écrivain demeure en deçà de ce qu'il exprime. Là, c'était
-l'ombre féconde d'une forêt et ici c'est l'obscurité d'un caveau, où
-n'éclosent que de sombres parasites. Il faut tenir compte aussi de ce
-monde inconnu que ses phrases devaient éclairer à travers les doubles et
-pauvres vitres de corne des mots et des pensées. Les mots, ainsi qu'on
-l'a fait remarquer, ont été inventés pour les usages ordinaires de la
-vie, et ils sont malheureux, inquiets et étonnés comme des vagabonds
-autour d'un trône, lorsque de temps en temps, quelque âme royale les
-mène ailleurs. Et, d'un autre côté, la pensée est-elle jamais l'image
-exacte du je ne sais quoi qui l'a fait naître, et n'est-ce pas toujours
-l'ombre d'une lutte que nous voyons en elle, semblable à celle de Jacob
-avec l'ange, et confuse en proportion de la taille de l'âme et de
-l'ange? Malheur à nous, dit Carlyle, si nous n'avons en nous que ce que
-nous pouvons exprimer et faire voir! Je sais qu'il y a sur ces pages,
-l'ombre portée d'objets que nous ne nous rappelons pas avoir vus, dont
-le moine ne s'arrête pas à élucider l'usage, et que nous ne
-reconnaîtrons que lorsque nous verrons les objets eux-mêmes de l'autre
-côté de la vie; mais, en attendant, cela nous a fait regarder au loin,
-et c'est beaucoup. Je sais encore que maintes de ses phrases flottent à
-peu près comme de transparents glaçons sur l'incolore mer du silence,
-mais elles existent; elles ont été séparées des eaux, et c'est assez. Je
-sais enfin, que les étranges plantes qu'il a cultivées sur les cimes de
-l'esprit sont entourées de nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent
-que ceux qui regardent d'en bas, et si l'on a le courage de monter, on
-s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même de ces plantes, et la seule où
-elles pussent éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est une végétation
-si subtile, qu'elle se distingue à peine du silence où elle a puisé ses
-sucs et où elle semble encline à se dissoudre. Toute cette oeuvre,
-d'ailleurs, est comme un verre grossissant, appliqué sur la ténèbre et
-le silence; et parfois on ne discerne pas immédiatement l'extrémité des
-idées qui y trempent encore. C'est de l'invisible qui transparaît par
-moments, et il faut évidemment quelque attention à guetter ses retours.
-Ce livre n'est pas trop loin de nous; il est probablement au centre même
-de notre humanité; mais c'est nous qui sommes trop loin de ce livre; et
-s'il nous paraît décourageant comme le désert, si la désolation de
-l'amour divin y semble terrible et la soif des sommets insupportable, ce
-n'est pas l'oeuvre qui est trop ancienne, mais nous, qui sommes trop
-vieux peut-être, et tristes et sans courage, comme des vieillards autour
-d'un enfant; et c'est un autre mystique, Plotin, le grand mystique païen
-qui a probablement raison contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se
-plaignent de ne rien voir sur les hauteurs de l'introspection: «Il faut
-d'abord rendre l'organe de la vision analogue et semblable à l'objet
-qu'il doit contempler. Jamais l'oeil n'eût aperçu le soleil, s'il
-n'avait d'abord pris la forme du soleil; de même l'âme ne saurait voir
-la beauté, si d'abord elle ne devenait belle elle-même, et tout homme
-doit commencer par se rendre beau et divin pour obtenir la vue du beau
-et de la divinité.»
-
-
-
-
-VII
-
-EMERSON
-
-
-«Une seule chose importe, dit Novalis, c'est la recherche de notre moi
-transcendental.» Ce moi, nous l'apercevons par moments dans les paroles
-de Dieu, dans celles des poètes et des sages, au fond de quelques joies
-et de quelques douleurs, dans le sommeil, l'amour et les maladies, et en
-des conjonctures inattendues, où de loin il nous fait signe et nous
-montre du doigt nos relations avec l'univers. Quelques sages ne
-s'attachèrent qu'à cette recherche et ils écrivirent ces livres où ne
-règne que l'extraordinaire. «Qu'y a-t-il qui vaille dans les livres, dit
-notre auteur, si ce n'est le transcendental et l'extraordinaire?» Ils
-étaient comme des peintres s'efforçant de saisir une ressemblance dans
-les ténèbres. Les uns tracèrent des images abstraites, très grandes mais
-presque indistinctes. Les autres parvinrent à fixer une attitude ou un
-geste habituel de la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent des êtres
-étranges. Il n'existe pas un grand nombre de ces images. Elle ne se
-ressemblent jamais. Quelques-unes sont très belles, et ceux qui ne les
-ont pas vues sont pareils toute leur vie à des hommes qui ne seraient
-jamais sortis vers le milieu du jour. Il en est dont les lignes sont
-plus pures que les lignes du ciel; et alors, ces figures nous paraissent
-si lointaines que nous ignorons si elles vivent ou si elles furent
-transcrites selon nous-mêmes. Elles sont l'oeuvre des mystiques purs et
-l'homme ne s'y reconnaît pas encore. D'autres, qu'on nomme les poètes,
-nous parlèrent indirectement de ces choses. Une troisième classe de
-penseurs, élevant d'un degré le vieux mythe des centaures, nous a donné
-de cette identité occulte une image plus accessible en mêlant les lignes
-de notre moi apparent à celles de notre moi supérieur. Le visage de
-notre âme divine y sourit par moments par dessus l'épaule de sa soeur,
-l'âme humaine, inclinée aux humbles besognes de la pensée; et ce sourire
-qui nous fait entrevoir en passant tout ce qu'il y a par delà la pensée
-importe seul dans les oeuvres des hommes...
-
-Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous montrèrent que l'homme est plus
-grand et plus profond que l'homme, et qui parvinrent à fixer ainsi
-quelques-unes des allusions éternelles que nous rencontrons à chaque
-instant par la vie, dans un geste, dans un signe, dans un regard, dans
-une parole, dans un silence et dans les événements qui nous entourent.
-La science de la grandeur humaine est la plus étrange des sciences. Nul
-d'entre les hommes ne l'ignore; mais presque tous ne savent pas qu'ils
-la possèdent. L'enfant qui me rencontre ne sera pas capable de dire à sa
-mère ce qu'il a vu; et cependant, dès que son oeil a touché ma présence,
-il sait tout ce que je suis, tout ce que j'ai été, tout ce que je serai,
-aussi bien que mon frère et trois fois mieux que moi-même. Il me connaît
-immédiatement dans le passé et l'avenir, dans ce monde-ci et dans les
-autres, et ses yeux à leur tour me révèlent le rôle que je joue dans
-l'univers et dans l'éternité. Les âmes infaillibles se sont entrejugées;
-et dès que son regard a admis mon regard, mon visage, mon attitude, et
-tout l'infini qui les entoure et dont ils sont les interprètes, il sait
-à quoi s'en tenir; et bien qu'il ne distingue pas encore la couronne
-d'un empereur de la besace d'un mendiant, il m'a connu, un moment, aussi
-exactement que Dieu.
-
-Il est vrai que nous agissons déjà comme des dieux, et toute notre vie
-se passe au milieu de certitudes et d'infaillibilités infinies. Mais
-nous sommes des aveugles qui jouons avec des pierreries le long des
-routes; et cet homme qui frappe à ma porte, dépense, au moment où il me
-salue d'aussi merveilleux trésors spirituels que le prince que j'aurais
-arraché à la mort. Je lui ouvre; et en un instant il voit à ses pieds,
-comme du haut d'une tour, tout ce qui a lieu entre deux âmes. La
-paysanne à qui je demande le chemin, je la juge aussi profondément que
-si je lui demandais la vie de ma mère, et son âme m'a parlé aussi
-intimement que celle de ma fiancée. Elle remonta en hâte, jusqu'aux plus
-grands mystères, avant de me répondre; puis elle m'a dit tranquillement,
-sachant tout à coup ce que j'étais, qu'il fallait prendre à gauche le
-sentier du village. Si je passe une heure au milieu d'une foule, j'ai
-jugé mille fois sans rien dire et sans y songer un moment, les vivants
-et les morts, et lequel de ces jugements sera réformé au dernier jour?
-Il y a dans cette chambre cinq ou six êtres qui parlent de la pluie et
-du beau temps; mais au dessus de cette conversation misérable, six âmes
-ont un entretien dont nulle sagesse humaine ne pourrait approcher sans
-danger; et bien qu'elles parlent à travers leurs regards, leurs mains,
-leur visage et toute leur présence, ils ignoreront toujours ce qu'elles
-ont dit. Il faut cependant qu'ils attendent la fin de l'insaisissable
-dialogue, et c'est pourquoi ils ont je ne sais quelle joie mystérieuse
-dans leur ennui, sans connaître ce qui écoute en eux toutes les lois de
-la vie, de la mort et de l'amour qui passent comme des fleuves
-intarissables autour de la maison.
-
-Il en est ainsi partout et toujours. Nous ne vivons que selon notre être
-transcendental, dont les actions et les pensées percent à chaque instant
-l'enveloppe qui nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un ami que je
-n'ai jamais vu, mais je connais son oeuvre et je sais que son âme est
-extraordinaire et qu'il a passé sa vie à la manifester aussi exactement
-que possible selon le devoir des intelligences supérieures. Je suis
-plein d'inquiétudes et c'est une heure solennelle. Il entre; et toutes
-les explications qu'il nous a données durant un grand nombre d'années
-tombent en poussière au mouvement de la porte qui s'ouvre sur sa
-présence. Il n'est pas ce qu'il croit être. Il est d'une autre nature
-que ses pensées. Une fois de plus nous constatons que les émissaires de
-l'esprit sont toujours infidèles. Il a dit sur son âme des choses très
-profondes; mais en ce petit instant qui sépare le regard qui s'arrête du
-regard qui s'éloigne, j'ai appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire et
-tout ce qu'il ne pourra jamais faire vivre en son esprit. Il
-m'appartient désormais sans retour. Autrefois nous étions unis par la
-pensée. Aujourd'hui, une chose mille et mille fois plus mystérieuse que
-la pensée nous livre l'un à l'autre. Il y a des années et des années que
-nous attendions ce moment; et voilà que nous sentons que tout est
-inutile, et, pour ne pas avoir peur du silence, nous qui nous étions
-préparés à nous montrer des trésors secrets et prodigieux, nous nous
-entretenons de l'heure qui sonne ou du soleil qui se couche, afin de
-donner à nos âmes le temps de s'admirer et de s'étreindre dans un autre
-silence que le murmure des lèvres et de la pensée ne pourra pas
-troubler...
-
-Au fond, nous ne vivons que d'âme à âme et nous sommes des dieux qui
-s'ignorent. S'il m'est impossible ce soir de supporter ma solitude, et
-si je descends parmi les hommes, ils me diront que l'orage vient
-d'abattre leurs poires ou que les dernières gelées ont fermé le port.
-Est-ce pour cela que je suis venu? Et cependant, je m'en irai tantôt,
-l'âme aussi satisfaite et aussi pleine de forces et de trésors nouveaux
-que si j'avais passé ces heures avec Platon, Socrate et Marc-Aurèle. Ce
-que disait leur bouche ne s'entendait pas à côté de ce que proclamait
-leur présence, et il est impossible à l'homme de n'être pas grand et
-admirable. Ce que pense la pensée n'a aucune importance à côté de la
-vérité que nous sommes et qui s'affirme en silence; et si, après
-cinquante ans de solitude, Epictète, Goethe et saint Paul abordaient en
-mon île, ils ne pourraient me dire que ce que me dirait en même temps et
-plus immédiatement peut-être le petit mousse de leur navire.
-
-En vérité, ce qu'il y a de plus étrange dans l'homme, c'est sa gravité
-et sa sagesse cachées. Le plus frivole ne rit jamais réellement parmi
-nous, et malgré ses efforts ne parvient pas à perdre une minute, car
-l'âme humaine est attentive et ne fait rien d'inutile. _Ernst ist das
-Leben_, la vie est grave et au fond de notre être notre âme n'a pas
-encore souri. De l'autre côté de nos agitations involontaires, nous
-menons une existence merveilleuse, immobile et très pure et très sûre, à
-laquelle font sans cesse allusion les mains qui se tendent, les yeux qui
-s'ouvrent, les regards qui se rencontrent.
-
-Tous nos organes sont les complices mystiques d'un être supérieur, et ce
-n'est jamais un homme, c'est une âme que nous avons connue. Je n'ai pas
-vu ce pauvre qui implorait l'aumône sur les marches de mon seuil; mais
-j'apercevais autre chose: en nos yeux deux destinées identiques se
-saluaient et s'aimaient, et, au moment où il tendait la main, la petite
-porte de la maison s'entr'ouvrait un instant sur la mer. «Dans mes
-rapports avec mon enfant, dit Emerson, le grec, le latin, tout ce que je
-sais, tout l'or que je possède ne me servent de rien; ce que j'ai d'âme
-importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose sa volonté à la mienne, une
-contre une, et me laisse, si je veux, la honte d'abuser de ma force en
-le frappant; mais si je renonce à ma volonté, et si j'agis au nom de
-l'âme, la plaçant comme arbitre entre nous deux, à travers ses jeunes
-yeux regarde la même âme; il révère et il aime avec moi.»
-
-Mais s'il est vrai que le dernier d'entre nous ne peut faire le moindre
-geste sans tenir compte de l'âme et des royaumes spirituels où elle
-règne, il est vrai aussi que les plus sages ne songent presque jamais à
-l'infini que déplace une paupière qui s'ouvre, une tête qui s'incline,
-une main qui se ferme. Nous vivons si loin de nous-mêmes que nous
-ignorons presque tout ce qui se passe à l'horizon de notre être. Nous
-errons au hasard dans la vallée, sans nous douter que tous nos gestes
-sont reproduits et acquièrent leur signification sur le sommet de la
-montagne, et il faut par moments que quelqu'un vienne nous dire: Levez
-les yeux, voyez ce que vous êtes, voyez ce que vous faites; ce n'est pas
-ici que nous vivons; c'est là-haut que nous sommes. Ce regard échangé
-dans l'ombre; ces paroles qui n'avaient pas de sens au pied de la
-montagne, voyez ce qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient par delà la
-neige des cimes; et comme nos mains que nous croyons si faibles et si
-petites atteignent Dieu, à chaque instant, sans le savoir.
-
-Quelques-uns sont venus nous frapper ainsi sur l'épaule en nous montrant
-du doigt ce qui se passe sur les glaciers du mystère. Ils ne sont pas
-nombreux. Il y en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a cinq ou six
-dans les autres; et tout ce qu'ils ont pu nous dire n'est rien au regard
-de ce qui a lieu et de ce que notre âme n'ignore pas. Mais qu'importe?
-Ne sommes-nous pas semblables à un homme qui a perdu les yeux dans les
-premières années de son enfance? Il a vu le spectacle innombrable des
-êtres. Il a vu le soleil, la mer et la forêt. Maintenant, ces merveilles
-se trouvent à jamais dans sa substance; et si vous en parlez, que
-pourrez-vous lui dire, et que seront vos pauvres mots à côté de la
-clairière, de la tempête et de l'aurore qui vivent encore au fond de son
-esprit et de sa chair? Il vous écoutera, cependant, avec une joie
-ardente et étonnée et bien qu'il sache tout, et que vos paroles
-représentent ce qu'il sait plus imparfaitement qu'un verre d'eau ne
-représente un grand fleuve, les petites phrases impuissantes qui tombent
-de la bouche des hommes illumineront un instant l'océan, la lumière et
-les sombres feuillages qui dormaient au milieu des ténèbres, sous ses
-paupières mortes.
-
-Les faces de ce «moi transcendental» dont parle Novalis, sont
-probablement innombrables et aucun des moralistes mystiques n'est
-parvenu à étudier la même. Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et
-quelques autres examinent nos rapports avec un infini abstrait, subtil
-et très lointain. Ils nous mènent sur des montagnes dont tous les
-sommets ne nous semblent pas naturels et habitables et où nous respirons
-souvent avec peine. Goethe accompagne notre âme sur les rivages de la
-mer de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir au penchant des collines
-humaines de la bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages trop
-lourds de la résignation sans espoir. Carlyle, le frère spirituel
-d'Emerson, qui en ce siècle nous avertit à l'autre extrémité de la
-vallée, fait passer comme des éclairs, les seuls moments héroïques de
-notre être, sur le fond d'ombre et d'orage d'un inconnu sans cesse
-monstrueux. Il nous mène comme un troupeau affolé par les tempêtes vers
-les pâturages ignorés et sulfureux. Il nous pousse au plus profond des
-ténèbres qu'il a découvertes avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile
-intermittente et violente des héros et nous y abandonne, avec un mauvais
-rire, aux vastes représailles des mystères.
-
-Mais en même temps, voici Emerson, le bon pasteur matinal des prés pâles
-et verts d'un optimisme nouveau, naturel et plausible. Il ne nous
-conduit pas du côté des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de l'humble
-clos familier, parce que le glacier, la mer, les neiges éternelles, le
-palais, l'étable, le poële éteint du pauvre et le lit du malade, tout
-est situé sous le même ciel, purifié par les mêmes astres et soumis aux
-mêmes puissances infinies.
-
-Il est venu pour plusieurs au moment où il fallait venir et à l'instant
-où ils avaient mortellement besoin d'explications nouvelles. Les heures
-héroïques sont moins apparentes, celles de l'abnégation ne sont pas
-encore revenues; il ne nous reste plus que la vie quotidienne, et
-cependant nous ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a donné un sens
-presque acceptable à cette vie qui n'avait plus ses horizons
-traditionnels, et peut-être a-t-il pu nous montrer qu'elle est assez
-étrange, assez profonde et assez grande pour n'avoir besoin d'autre but
-qu'elle-même. Il n'en sait pas plus que les autres; mais il affirme avec
-plus de courage, et il a confiance dans le mystère. Il faut vivre, vous
-tous qui traversez des jours et des années, sans actions, sans pensées,
-sans lumière, parce que votre vie, malgré tout, est incompréhensible et
-divine. Il faut vivre parce que nul n'a le droit de se soustraire aux
-événements spirituels des semaines banales. Il faut vivre parce qu'il
-n'y a pas d'heures sans miracles intimes et sans significations
-ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a pas un acte, pas un mot, pas
-un geste qui échappe à des revendications inexplicables en un monde «où
-il y a beaucoup de choses à faire, et peu de choses à savoir.»
-
-Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action de Régulus ou de Léonidas
-n'a aucune importance lorsque je la compare à un moment de l'existence
-secrète de mon âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait ou ne pas le
-faire, ces choses ne l'atteignent pas; et l'âme de Régulus, lorsqu'il
-s'en retournait à Carthage, était probablement aussi distraite et aussi
-indifférente que celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine. Elle est
-trop loin de toutes nos actions; elle est trop loin de toutes nos
-pensées. Elle vit seule, au fond de nous, une vie qu'elle ne dit pas; et
-des hauteurs où elle règne, la variété des existences ne se distingue
-plus. Nous marchons accablés sous le poids de notre âme et il n'y a pas
-de proportion entre elle et nous. Elle ne songe peut-être jamais à ce
-que nous faisons et cela se lit sur notre visage. Si l'on pouvait
-demander à une intelligence d'un autre monde quelle est l'expression
-synthétique de la face des hommes, elle répondrait, sans doute, après
-les avoir vus dans leurs joies, dans leurs douleurs et dans leurs
-inquiétudes: _Ils ont l'air de songer à autre chose._ Soyez grand, soyez
-sage et éloquent; l'âme du pauvre qui tend la main au coin du pont ne
-sera pas jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être son silence. Le
-héros a besoin de l'approbation de l'homme ordinaire, mais l'homme
-ordinaire ne demande pas l'approbation du héros et il poursuit sa vie
-sans inquiétude, comme celui qui a tous ses trésors en lieu sûr.
-«Lorsque parle Socrate, dit Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent
-aucune honte de leur silence. Eux aussi ils sont grands. Et Socrate s'en
-réfère à eux et les aime tandis qu'il parle, parce que tout homme
-renferme et est la vérité même qu'articule un homme éloquent. Mais en
-l'homme éloquent, à cause de cela même qu'il peut l'articuler, il semble
-que cette vérité réside déjà moins; et c'est pourquoi il se tourne vers
-ces silencieux admirables, avec une déférence et un respect plus
-grands.»
-
-L'homme est avide d'explications. Il faut qu'on lui montre sa vie. Il se
-réjouit lorsqu'il trouve quelque part l'interprétation exacte d'un petit
-geste qu'il a fait il y a vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit
-geste; il y a la plupart des attitudes de notre âme quotidienne. Vous
-n'y trouverez pas le caractère éternel de la pensée de Marc-Aurèle. Mais
-Marc-Aurèle c'est la pensée par excellence. D'ailleurs, qui de nous mène
-la vie de Marc-Aurèle? Ici, c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas
-arbitrairement agrandi; seulement, il est plus près de nous que
-d'habitude. C'est Jean qui taille ses arbres; c'est Pierre qui bâtit sa
-maison, c'est vous qui me parlez de la moisson, c'est moi qui vous donne
-la main; mais nous sommes mis au point où nous touchons aux dieux et
-nous sommes étonnés de ce que nous faisons. Nous ne savions pas que
-toutes les puissances de l'âme étaient présentes, nous ne savions pas
-que toutes les lois de l'univers attendaient autour de nous; et nous
-nous retournons, et nous nous regardons sans rien dire comme des gens
-qui ont vu un miracle.
-
-Emerson est venu affirmer avec simplicité cette grandeur égale et
-secrète de notre vie. Il nous a entourés de silence et d'admiration. Il
-a mis un trait de lumière sous les pas de l'artisan qui sort de
-l'atelier. Il nous a montré toutes les forces du ciel et de la terre,
-occupées à soutenir le seuil sur lequel deux voisins parlent de l'eau
-qui tombe ou du vent qui s'élève, et au dessus de deux passants qui
-s'abordent, il nous fait voir le visage d'un Dieu qui sourit au visage
-d'un Dieu. Il est plus près que nul autre de notre vie habituelle. Il
-est l'avertisseur le plus attentif, le plus assidu, le plus probe, le
-plus méticuleux, le plus humain peut-être. Il est le sage des jours
-ordinaires, et les jours ordinaires sont en somme la substance de notre
-être. Plus d'une année s'écoule sans passions, sans vertus, sans
-miracles. Apprenez-nous à vénérer les petites heures de la vie. Si j'ai
-pu agir ce matin, selon l'esprit de Marc-Aurèle, ne venez pas souligner
-mes actions, car je sais, moi aussi, qu'il est arrivé quelque chose.
-Mais si je crois avoir perdu ma journée en misérables entreprises; et si
-vous pouvez me prouver que j'ai vécu cependant aussi profondément qu'un
-héros, et que mon âme n'a pas perdu ses droits; vous aurez fait plus que
-si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui mon ennemi, car vous avez
-augmenté en moi, la somme, la grandeur et le désir de la vie; et demain,
-peut-être, je saurai vivre avec respect.
-
-
-
-
-VIII
-
-NOVALIS[1]
-
- [1] Fragment de la préface à la traduction des _Disciples à Saïs_.
-
-
-«Les hommes marchent par des chemins divers; qui les suit et les compare
-verra naître d'étranges figures», dit notre auteur. J'ai choisi trois de
-ces hommes dont les routes nous mènent sur trois cimes différentes. J'ai
-vu miroiter à l'horizon des oeuvres de Ruysbroeck les pics les plus
-bleuâtres de l'âme, tandis qu'en celles d'Emerson les sommets plus
-humbles du coeur humain s'arrondissaient irrégulièrement. Ici, nous nous
-trouvons sur les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau; mais
-il y a des retraites pleines d'une ombre délicieuse entre les inégalités
-verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère y est d'un inaltérable
-cristal.
-
-Il est admirable de voir combien les voies de l'âme humaine divergent
-vers l'inaccessible. Il faut suivre un moment les traces des trois âmes
-que je viens de nommer. Elles sont allées, chacune de son côté, bien au
-delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire, et chacune d'elles a
-rencontré des vérités qui ne se ressemblent pas et que nous devons
-cependant accueillir comme des soeurs prodigues et retrouvées. Une
-vérité cachée est ce qui nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves
-inconscients et muets, et nous nous trouvons enchaînés tant qu'elle n'a
-point paru. Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, qui sont les
-antennes de l'âme humaine innombrablement une, la soupçonne un instant,
-en tâtonnant dans les ténèbres, les derniers d'entre nous, par je ne
-sais quel contre-coup subit et inexplicable, se sentent libérés de
-quelque chose; une vérité nouvelle plus haute, plus pure et plus
-mystérieuse prend la place de celle qui s'est vue découverte et qui fuit
-sans retour, et l'âme de tous, sans que rien le trahisse au dehors,
-inaugure une ère plus sereine et célèbre de profondes fêtes où nous ne
-prenons qu'une part tardive et très lointaine. Et je crois que c'est de
-la sorte qu'elle monte et s'en va vers un but qu'elle est seule à
-connaître.
-
-Tout ce que l'on peut dire n'est rien en soi. Mettez dans un plateau de
-la balance toutes les paroles des grands sages, et dans l'autre plateau
-la sagesse inconsciente de cet enfant qui passe, et vous verrez que ce
-que Platon, Marc-Aurèle, Schopenhauer et Pascal nous ont révélé ne
-soulèvera pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience, car
-l'enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle.
-Et, cependant, si Marc-Aurèle n'avait pas écrit les douze livres de ses
-Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne
-serait pas la même. Il n'est peut-être pas possible de parler clairement
-de ces choses, mais ceux qui savent s'interroger assez profondément et
-vivre, ne fût-ce que le temps d'un éclair, selon leur être intégral,
-sentent que cela est. Il se peut que l'on découvre un jour les raisons
-pour lesquelles, si Platon, Swedenborg ou Plotin n'avaient pas existé,
-l'âme du paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais entendu parler ne
-serait pas ce qu'elle est infailliblement aujourd'hui. Mais quoi qu'il
-en puisse être, aucune pensée ne se perdit jamais pour aucune âme, et
-qui dira les parties de nous-mêmes qui ne vivent que grâce à des pensées
-qui ne furent jamais exprimées? Notre conscience a plus d'un degré, et
-les plus sages ne s'inquiètent que de notre conscience à peu près
-inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine. Augmenter
-cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir
-inconnu et suprême des hommes. Il importe peu qu'ils l'ignorent, car ils
-ignorent tout, et cependant ils agissent en leur âme aussi sagement que
-les plus sages. Il est vrai que la plupart des hommes ne doivent vivre
-un moment qu'à l'instant où ils meurent. En attendant, cette conscience
-ne s'augmente qu'en augmentant l'inexplicable autour de nous. Nous
-cherchons à connaître pour apprendre à ne pas connaître. Nous ne nous
-grandissons qu'en grandissant les mystères qui nous accablent, et nous
-sommes des esclaves qui ne peuvent entretenir en eux le désir de vivre
-qu'à condition d'alourdir, sans se décourager jamais, le poids sans
-pitié de leurs chaînes...
-
-L'histoire de ces chaînes merveilleuses est l'unique histoire de
-nous-mêmes; car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous savons
-n'est pas intéressant. Elle n'est pas longue jusqu'ici; elle tient en
-quelques pages, et l'on dirait que les meilleurs ont eu peur d'y songer.
-Combien peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités de la pensée humaine!
-et dites-nous les noms de ceux qui y restèrent quelques heures... Plus
-d'un nous l'a promise et quelques autres l'entreprirent un moment, mais
-peu après ils perdaient tour à tour la force qu'il faut pour vivre ici,
-ils retombaient du côté de la vie extérieure et dans les champs connus
-de la raison humaine, «et tout flottait de nouveau, comme autrefois,
-devant leurs yeux».
-
-En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger son âme et de
-reconnaître sa petite voix d'enfant au milieu des clameurs inutiles qui
-l'entourent. Et, cependant, que les autres efforts de l'esprit importent
-peu quand on y songe, et comme notre vie ordinaire se passe loin de
-nous! On dirait que là-bas n'apparaissent que nos semblables des heures
-vides, distraites et stériles; mais, ici, c'est le seul point fixe de
-notre être et le lieu même de la vie. Il faut s'y réfugier sans cesse.
-Nous savons tout le reste avant qu'on nous l'ait dit; mais, ici, nous
-apprenons bien plus que tout ce qu'on peut dire; et c'est au moment où
-la phrase s'arrête et où les mots se cachent, que notre regard inquiété
-rencontre tout à coup, à travers les années et les siècles, un autre
-regard qui l'attendait patiemment sur le chemin de Dieu. Les paupières
-clignent en même temps, les yeux se mouillent de la rosée douce et
-terrible d'un mystère identique, et nous savons que nous ne sommes plus
-seuls sur la route sans fin...
-
-Mais quels livres nous parlent de ce lieu de la vie? Les métaphysiques
-vont à peine jusqu'aux frontières, et celles-ci dépassées, en vérité que
-reste-t-il? Quelques mystiques qui semblent fous, parce qu'ils
-représenteraient probablement la nature même de la pensée de l'homme,
-s'il avait le loisir ou la force d'être un homme véritable. Parce que
-nous aimons avant tout les maîtres de la raison ordinaire: Kant,
-Spinoza, Schopenhauer et quelques autres, ce n'est pas un motif pour
-repousser les maîtres d'une raison différente qui est une raison
-fraternelle, elle aussi, et qui sera peut-être notre raison future. En
-attendant, ils nous ont dit des choses qui nous étaient indispensables.
-Ouvrez le plus profond des moralistes ou des psychologues ordinaires, il
-vous parlera de l'amour, de la haine, de l'orgueil et des autres
-passions de notre coeur; et ces choses peuvent nous plaire un instant,
-comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et
-invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de
-l'orgueil. Nous possédons un _moi_ plus profond et plus inépuisable que
-le _moi_ des passions ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de nous
-dire ce que nous éprouvons lorsque notre maîtresse nous abandonne. Elle
-s'en va aujourd'hui; nos yeux pleurent, mais notre âme ne pleure pas. Il
-se peut qu'elle apprenne l'événement et qu'elle le transforme en
-lumière, car tout ce qui tombe en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle
-l'ignore; et dès lors à quoi sert d'en parler? Il faut laisser ces
-petites choses à ceux qui ne sentent pas que la vie est profonde. Si
-j'ai lu La Rochefoucauld ou Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie
-acquis des pensées qui me fassent homme davantage et que les anges dont
-il faut s'approcher jour et nuit me trouveront plus beau? Tout ce qui ne
-va pas au-delà de la sagesse expérimentale et quotidienne ne nous
-appartient pas et n'est pas digne de notre âme. Tout ce qu'on peut
-apprendre sans angoisse nous diminue. Je sourirai péniblement si vous
-parvenez à me prouver que je fus égoïste jusque dans le sacrifice de mon
-bonheur et de ma vie; mais qu'est-ce que l'égoïsme au regard de tant
-d'autres choses toutes-puissantes que je sens vivre en moi d'une vie
-indicible? Ce n'est pas sur le seuil des passions que se trouvent les
-lois pures de notre être. Il arrive un moment où les phénomènes de la
-conscience habituelle, qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle
-ou la conscience des relations du premier degré, ne nous profitent plus
-et n'atteignent plus notre vie. J'accorde que cette conscience soit
-souvent intéressante par quelque côté, et qu'il soit nécessaire d'en
-connaître les plis. Mais c'est une plante de la surface, et ses racines
-ont peur du grand feu central de notre être. Je puis commettre un crime
-sans que le moindre souffle incline la plus petite flamme de ce feu; et,
-d'un autre côté, un regard échangé, une pensée qui ne parvient pas à
-éclore, une minute qui passe sans rien dire, peut l'agiter en
-tourbillons terribles au fond de ses retraites et le faire déborder sur
-ma vie. Notre âme ne juge pas comme nous; c'est une chose capricieuse et
-cachée. Elle peut être atteinte par un souffle et ignorer une tempête.
-Il faut chercher ce qui l'atteint; tout est là, car c'est là que nous
-sommes.
-
-Ainsi, et pour en revenir à cette conscience ordinaire qui règne à de
-grandes distances de notre âme, je sais plus d'un esprit que la
-merveilleuse peinture de la jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne
-plus. Elle est définitive dans les premiers cercles de l'homme. Elle
-demeure admirable, pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir ni portes ni
-fenêtres, sans quoi l'image tomberait en poussière au vent de tout
-l'inconnu qui attend au dehors. Nous écoutons le dialogue du More et de
-Desdémone comme une chose parfaite, mais sans pouvoir nous empêcher de
-songer à des choses plus profondes. Que le guerrier d'Afrique soit
-trompé ou non par la noble Vénitienne, il a une autre vie. Il doit se
-passer dans son âme et autour de son être, au moment même de ses
-soupçons les plus misérables et de ses colères les plus brutales, des
-événements mille fois plus sublimes, que ses rugissements ne peuvent
-point troubler, et à travers les agitations superficielles de la
-jalousie se poursuit une existence inaltérable que le génie de l'homme
-n'a montrée jusqu'ici qu'en passant.
-
-Est-ce de là que naît la tristesse qui monte des chefs-d'oeuvre? Les
-poètes ne purent les écrire qu'à la condition de fermer leurs yeux aux
-horizons terribles et d'imposer silence aux voix trop graves et trop
-nombreuses de leur âme. S'ils ne l'avaient pas fait, ils eussent perdu
-courage. Rien n'est plus triste et plus décevant qu'un chef-d'oeuvre,
-parce que rien ne montre mieux l'impuissance de l'homme à prendre
-conscience de sa grandeur et de sa dignité. Et si une voix ne nous
-avertissait que les plus belles choses ne sont rien au regard de tout ce
-que nous sommes, rien ne nous diminuerait davantage.
-
-«L'âme, dit Emerson, est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et
-plus sage qu'aucune de ses oeuvres. Le grand poète nous fait sentir
-notre propre valeur, et alors nous estimons moins ce qu'il a réalisé. La
-meilleure chose qu'il nous apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a
-fait. Shakespeare nous emporte en un si sublime courant d'intelligente
-activité, qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à côté de laquelle la
-sienne semble pauvre, et alors nous sentons que l'oeuvre sublime qu'il a
-créée, et qu'à d'autres moments nous élevons à la hauteur d'une poésie
-existant par elle-même, n'appartient pas plus profondément à la nature
-réelle des choses que l'ombre fugitive du passant sur un rocher.»
-
-Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont
-autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie
-extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent un instant
-de la vie intérieure et nous font espérer je ne sais quoi d'inattendu et
-que nous attendons cependant avec tant d'impatience! jusqu'à ce que les
-passions trop connues les recouvrent encore de leur neige... C'est en
-ces moments-là que l'humanité s'est mise un instant en présence
-d'elle-même, comme un homme en présence d'un ange. Or il importe qu'elle
-se mette le plus souvent possible en présence d'elle-même pour savoir ce
-qu'elle est. Si quelque être d'un autre monde descendait parmi nous et
-nous demandait les fleurs suprêmes de notre âme et les titres de
-noblesse de la terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns
-apporteraient les philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai oublié
-quel autre a répondu qu'il offrirait _Othello_, _le Roi Lear_ et
-_Hamlet_. Eh bien, non, nous ne sommes pas cela! et je crois que notre
-âme irait mourir de honte au fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore
-pas que ses trésors visibles ne sont pas faits pour être ouverts aux
-yeux des étrangers et ne contiennent que des pierreries fausses. Le plus
-humble d'entre nous, aux instants solitaires où il sait ce qu'il faut
-que l'on sache, se sent le droit de se faire représenter par autre chose
-qu'un chef-d'oeuvre. Nous sommes des êtres invisibles. Nous n'aurions
-rien à dire à l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, et nos plus
-belles choses nous paraîtraient subitement pareilles à ces pauvres
-reliques familiales qui nous semblaient si précieuses au fond de leur
-tiroir et qui deviennent si misérables lorsqu'on les sort un instant de
-leur ombre pour les montrer à quelque indifférent. Nous sommes des êtres
-invisibles qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visiteur attentif s'en
-irait sans se douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins qu'en ce
-moment notre âme indulgente n'intervienne. Elle fuit si volontiers
-devant les petites choses, et l'on a tant de peine à la retrouver dans
-la vie, qu'on a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, elle est
-toujours présente et jamais ne se trompe ni ne trompe une fois qu'elle
-est mise en demeure. Elle montrerait à l'émissaire inattendu les mains
-jointes de l'homme, ses yeux si pleins de songes qui n'ont même pas de
-nom et ses lèvres qui ne peuvent rien dire; et peut-être que l'autre,
-s'il est digne de comprendre, n'oserait plus interroger...
-
-Mais s'il lui fallait d'autres preuves, elle le mènerait parmi ceux dont
-les oeuvres touchent presque au silence. Elle ouvrirait la porte des
-domaines où quelques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans s'inquiéter des
-petits gestes de son corps. Ils monteraient tous deux sur les hauts
-plateaux solitaires où la conscience s'élève d'un degré et où tous ceux
-qui ont l'inquiétude d'eux-mêmes rôdent attentivement autour de l'anneau
-monstrueux qui relie le monde apparent à nos mondes supérieurs. Elle
-irait avec lui aux limites de l'homme; car c'est à l'endroit où l'homme
-semble sur le point de finir que probablement il commence; et ses
-parties essentielles et inépuisables ne se trouvent que dans
-l'invisible, où il faut qu'il se guette sans cesse. C'est sur ces
-hauteurs seules qu'il y a des pensées que l'âme peut avouer et des idées
-qui lui ressemblent et qui sont aussi impérieuses qu'elle-même. C'est là
-que l'humanité a régné un instant, et ces pics faiblement éclairés sont
-peut-être les seules lueurs qui signalent la terre dans les espaces
-spirituels. Leurs reflets ont vraiment la couleur de notre âme. Nous
-sentons que les passions de l'esprit et du coeur, aux yeux d'une
-intelligence étrangère, ressembleraient à des querelles de clochers;
-mais dans leurs oeuvres, les hommes dont je parle sont sortis du petit
-village des passions, et ils ont dit des choses qui peuvent intéresser
-ceux qui ne sont pas de la paroisse terrestre. Il ne faut pas que notre
-humanité s'agite exclusivement au fond de soi comme un troupeau de
-taupes. Il importe qu'elle vive comme si un jour elle devait rendre
-compte de sa vie à des frères aînés. L'esprit replié sur lui-même n'est
-qu'une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Il y a autre chose
-que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il
-est temps qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il ne s'agit pas de ce
-qui se passe entre nous, mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus des
-passions et de la raison. Si je n'offre à l'intelligence étrangère que
-La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, elle me regardera
-comme je regarde, au fond d'une ville morte, le bourgeois sans espoir
-qui me parle de sa rue, de son mariage ou de son industrie. Quel ange
-demandera à Titus pourquoi il n'a pas épousé Bérénice et pourquoi
-Andromaque s'est promise à Pyrrhus? Que représente Bérénice, si je la
-compare à ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante qui m'arrête ou la
-prostituée qui me fait signe? Une parole mystique peut seule, par
-moments, représenter un être humain; mais notre âme n'est pas dans ces
-autres régions sans ombres et sans abîmes; et vous-mêmes, vous y
-arrêtez-vous aux heures graves où la vie s'appesantit sur votre épaule?
-L'homme n'est pas dans ces choses, et cependant ces choses sont
-parfaites. Mais il faut n'en parler qu'entre soi, et il est convenable
-de s'en taire si quelque visiteur frappe le soir à notre porte. Mais si
-ce même visiteur me surprend au moment où mon âme cherche la clef de ses
-trésors les plus proches dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un autre
-côté, dans quelques-uns de ceux qui eurent l'inquiétude de la beauté
-très pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant; et peut être que
-lui-même y prendra quelque idée d'un être fraternel condamné au silence,
-ou saura, tout au moins, que nous ne fûmes pas tous des habitants
-satisfaits de la terre.
-
-
-
-
-IX
-
-LE TRAGIQUE QUOTIDIEN
-
-
-Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond
-et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes
-aventures. Il est facile de le sentir mais il n'est pas aisé de le
-montrer parce que ce tragique essentiel n'est pas simplement matériel ou
-psychologique. Il ne s'agit plus ici de la lutte déterminée d'un être
-contre un être, de la lutte d'un désir contre un autre désir ou de
-l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de
-faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il
-s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au
-milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt de
-faire entendre par dessus les dialogues ordinaires de la raison et des
-sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être et de sa
-destinée. Il s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et
-douloureux d'un être qui s'approche ou s'éloigne de sa vérité, de sa
-beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore de nous montrer et de nous
-faire entendre mille choses analogues que les poètes tragiques nous ont
-fait entrevoir en passant. Mais voici le point essentiel: ce qu'ils nous
-ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on tenter de le montrer avant
-le reste? Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous Macbeth, sous Hamlet
-par exemple, le chant mystérieux de l'infini, le silence menaçant des
-âmes ou des Dieux, l'éternité qui gronde à l'horizon, la destinée ou la
-fatalité qu'on aperçoit intérieurement sans que l'on puisse dire à quels
-signes on la reconnaît, ne pourrait-on par je ne sais quelle
-interversion des rôles, les rapprocher de nous tandis qu'on éloignerait
-les acteurs? Est-il donc hasardeux d'affirmer que le véritable tragique
-de la vie, le tragique normal, profond et général, ne commence qu'au
-moment où ce qu'on appelle les aventures, les douleurs et les dangers
-sont passés? Le bonheur n'aurait-il pas le bras plus long que le malheur
-et certaines de ses forces ne s'approcheraient-elles pas davantage de
-l'âme humaine? Faut-il absolument hurler comme les Atrides pour qu'un
-Dieu éternel se montre en notre vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous
-l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas la tranquillité qui est
-terrible lorsqu'on y réfléchit et que les astres la surveillent; et le
-sens de la vie se développe-t-il dans le tumulte ou le silence? N'est-ce
-pas quand on nous dit à la fin des histoires «Ils furent heureux» que la
-grande inquiétude devrait faire son entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils
-sont heureux? Est-ce que le bonheur ou un simple instant de repos ne
-découvre pas des choses plus sérieuses et plus stables que l'agitation
-des passions? N'est-ce pas alors que la marche du temps et bien d'autres
-marches plus secrètes, deviennent enfin visibles et que les heures se
-précipitent? Est-ce que tout ceci n'atteint pas des fibres plus
-profondes que le coup de poignard des drames ordinaires? N'est-ce pas
-quand un homme se croit à l'abri de la mort extérieure que l'étrange et
-silencieuse tragédie de l'être et de l'immensité ouvre vraiment les
-portes de son théâtre? Est-ce tandis que je fuis devant une épée nue que
-mon existence atteint son point le plus intéressant? Est-ce toujours
-dans un baiser qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas d'autres
-moments où l'on entend des voix plus permanentes et plus pures? Votre
-âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits d'orage? On dirait qu'on l'a
-cru jusqu'ici. Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent que la
-vie violente et la vie d'autrefois; et l'on peut affirmer que tout notre
-théâtre est anachronique et que l'art dramatique retarde du même nombre
-d'années que la sculpture. Il n'en est pas de même de la bonne peinture
-et de la bonne musique, par exemple, qui ont su démêler et reproduire
-les traits plus cachés, mais non moins graves et étonnants de la vie
-d'aujourd'hui. Elles ont observé que cette vie n'avait perdu en surface
-décorative que pour gagner en profondeur, en signification intime et en
-gravité spirituelle. Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des
-Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la
-victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, et que le
-vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais
-hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une
-maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor,
-un visage ou des mains au repos; et ces simples images pourront ajouter
-quelque chose à notre conscience de la vie; ce qui est un bien qu'il
-n'est plus possible de perdre.
-
-Mais nos auteurs tragiques, de même que les peintres médiocres qui
-s'attardent à la peinture d'histoire, placent tout l'intérêt de leurs
-oeuvres dans la violence de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils
-prétendent nous divertir au même genre d'actes qui réjouissaient des
-barbares à qui les attentats, les meurtres et les trahisons qu'ils
-représentent étaient habituels. Tandis que la plupart de nos vies se
-passent loin du sang, des cris et des épées, et que les larmes des
-hommes sont devenues silencieuses, invisibles et presque spirituelles...
-
-Lorsque je vais au théâtre, il me semble que je me retrouve quelques
-heures au milieu de mes ancêtres, qui avaient de la vie une conception
-simple, sèche et brutale, que je ne me rappelle presque plus et à
-laquelle je ne puis plus prendre part. J'y vois un mari trompé qui tue
-sa femme; une femme qui empoisonne son amant, un fils qui venge son
-père, un père qui immole ses enfants, des enfants qui font mourir leur
-père, des rois assassinés, des vierges violées, des bourgeois
-emprisonnés, et tout le sublime traditionnel, mais, hélas! si
-superficiel et si matériel, du sang, des larmes extérieures et de la
-mort. Que peuvent me dire des êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui
-n'ont pas le temps de vivre parce qu'il leur faut mettre à mort un rival
-ou une maîtresse?
-
-J'étais venu dans l'espoir de voir quelque chose de la vie rattachée à
-ses sources et à ses mystères par des liens que je n'ai l'occasion ni la
-force d'apercevoir tous les jours. J'étais venu dans l'espoir
-d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur et la gravité de mon humble
-existence quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait montré je ne sais
-quelle présence, quelle puissance ou quel dieu qui vit avec moi dans ma
-chambre. J'attendais je ne sais quelles minutes supérieures que je vis
-sans les connaître au milieu de mes plus misérables heures; et je n'ai
-le plus souvent découvert qu'un homme qui m'a dit longuement pourquoi il
-est jaloux, pourquoi il empoisonne ou pourquoi il se tue.
-
-J'admire Othello, mais il ne me paraît pas vivre de l'auguste vie
-quotidienne d'un Hamlet, qui a le temps de vivre parce qu'il n'agit pas.
-Othello est admirablement jaloux. Mais n'est-ce peut-être pas une
-vieille erreur de penser que c'est aux moments où une telle passion et
-d'autres d'une égale violence nous possèdent que nous vivons
-véritablement? Il m'est arrivé de croire qu'un vieillard assis dans son
-fauteuil, attendant simplement sous la lampe, écoutant sans le savoir
-toutes les lois éternelles qui règnent autour de sa maison, interprétant
-sans le comprendre ce qu'il y a dans le silence des portes et des
-fenêtres et dans la petite voix de la lumière, subissant la présence de
-son âme et de sa destinée, inclinant un peu la tête, sans se douter que
-toutes les puissances de ce monde interviennent et veillent dans la
-chambre comme des servantes attentives, ignorant que le soleil lui-même
-soutient au-dessus de l'abîme la petite table sur laquelle il s'accoude,
-et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une force de l'âme qui soient
-indifférents au mouvement d'une paupière qui retombe ou d'une pensée qui
-s'élève,--il m'est arrivé de croire que ce vieillard immobile vivait en
-réalité d'une vie plus profonde, plus humaine et plus générale que
-l'amant qui étrangle sa maîtresse, le capitaine qui remporte une
-victoire ou «l'époux qui venge son honneur.»
-
-On me dira peut-être qu'une vie immobile ne serait guère visible, qu'il
-faut bien l'animer de quelques mouvements et que ces mouvements variés
-et acceptables ne se trouvent que dans le petit nombre de passions
-employées jusqu'ici. Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique
-soit impossible. Il me semble même qu'il existe. La plupart des
-tragédies d'Eschyle sont des tragédies immobiles. Je ne parle pas de
-_Prométhée_ et des _Suppliantes_ où rien n'arrive; mais toute la
-tragédie des _Choéphores_, qui est cependant le plus terrible drame de
-l'antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tombeau
-d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair, de
-l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes.
-Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des
-anciens: _Les Euménides_, _Antigone_, _Electre_, _OEdipe à Colone_. «Ils
-ont admiré, dit Racine dans sa préface de _Bérénice_, ils ont admiré
-l'_Ajax_ de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret
-à cause de la fureur où il est tombé après le refus qu'on lui a fait des
-armes d'Achille. Ils ont admiré le _Philoctète_, dont tout le sujet est
-Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'_OEdipe_ même,
-quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que
-la plus simple tragédie de nos jours.»
-
-Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile? D'habitude, il n'y a
-même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à
-l'action matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent
-néanmoins à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne
-laisser subsister d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de
-l'homme dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus chez les barbares, et
-l'homme ne s'agite plus au milieu de passions élémentaires qui ne sont
-pas les seules choses intéressantes qu'il y ait en lui. On a le temps de
-le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un moment exceptionnel et violent
-de l'existence, mais de l'existence elle-même. Il est mille et mille
-lois plus puissantes et plus vénérables que les lois des passions; mais
-ces lois lentes, discrètes et silencieuses, comme tout ce qui est doué
-d'une force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne s'entendent que dans le
-demi-jour et le recueillement des heures tranquilles de la vie.
-
-Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent demander à Philoctète les armes
-d'Hercule, leur action en elle-même est aussi simple et aussi
-indifférente que celle d'un homme de nos jours qui entre dans une maison
-pour y visiter un malade, d'un voyageur qui frappe à la porte d'une
-auberge ou d'une mère qui attend au coin du feu le retour de son enfant.
-Sophocle marque en passant d'un trait rapide le caractère de ses héros.
-Mais ne peut-on pas affirmer que l'intérêt principal de la tragédie ne
-se trouve pas dans la lutte qu'on y voit entre l'habileté et la loyauté,
-entre le désir de la patrie, la rancune et l'entêtement de l'orgueil? Il
-y a autre chose; et c'est l'existence supérieure de l'homme qu'il s'agit
-de faire voir. Le poète ajoute à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui
-est le secret des poètes, et tout à coup elle apparaît dans sa
-prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans
-ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un
-chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne
-semble contenir que de l'eau claire: et aussitôt un monde de cristaux
-s'élève jusqu'aux bords et nous révèle ce qu'il y avait en suspens dans
-ce vase, où nos yeux incomplets n'avaient rien aperçu. Ainsi dans
-Philoctète, il semble que la petite psychologie des trois personnages
-principaux ne forme que les parois du vase qui contient l'eau claire,
-qui est la vie ordinaire dans laquelle le poète va laisser tomber les
-gouttes révélatrices de son génie...
-
-Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se
-trouvent la beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies.
-Est-ce seulement dans les paroles qui accompagnent et expliquent les
-actes qu'elles se trouvent? Non; il faut qu'il y ait autre chose que le
-dialogue extérieurement nécessaire. Il n'y a guère que les paroles qui
-semblent d'abord inutiles qui comptent dans une oeuvre. C'est en elles
-que se trouve son âme. A côté du dialogue indispensable il y a presque
-toujours un autre dialogue qui semble superflu. Examinez attentivement
-et vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément parce que
-c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez aussi
-que c'est la qualité et l'étendue de ce dialogue inutile qui détermine
-la qualité et la portée ineffable de l'oeuvre. Il est certain que dans
-les drames ordinaires le dialogue indispensable ne répond pas du tout à
-la réalité; et ce qui fait la beauté mystérieuse des plus belles
-tragédies, se trouve tout juste dans les paroles qui se disent à côté de
-la vérité stricte et apparente. Elle se trouve dans les paroles qui sont
-conformes à une vérité plus profonde et incomparablement plus voisine de
-l'âme invisible qui soutient le poème. On peut même affirmer que le
-poème se rapproche de la beauté et d'une vérité supérieure, dans la
-mesure où il élimine les paroles qui expliquent les actes pour les
-remplacer par des paroles qui expliquent non pas ce qu'on appelle un
-«état d'âme» mais je ne sais quels efforts insaisissables et incessants
-des âmes vers leur beauté et vers leur vérité. C'est dans cette mesure
-aussi qu'il se rapproche de la vie véritable. Il arrive à tout homme
-dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer par des paroles une situation
-très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce
-même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe
-le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas
-ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement? Ce que je dis
-compte souvent pour peu de chose; mais ma présence, l'attitude de mon
-âme, mon avenir et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce qui est mort en
-moi, une pensée secrète, les astres qui m'approuvent, ma destinée, mille
-et mille mystères qui m'environnent, et vous entourent, voilà ce qui
-vous parle en ce moment tragique et voilà ce qui me répond. Sous chacun
-de mes mots et sous chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est ceci
-surtout que nous voyons, et c'est ceci surtout que nous entendons malgré
-nous. Si vous êtes venu, vous «l'époux outragé» «l'amant trompé» «la
-femme abandonnée» dans le dessein de me tuer; ce ne sont pas mes
-supplications les plus éloquentes qui pourront arrêter votre bras. Mais
-il se peut que vous rencontriez alors l'une de ces forces inattendues et
-que mon âme qui sait qu'elles veillent autour de moi, vous dise un mot
-secret qui vous désarme. Voilà les sphères où les aventures se décident,
-voilà le dialogue dont il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est cet
-écho qu'on entend en effet,--extrêmement affaibli et variable il est
-vrai,--dans quelques-unes des grandes oeuvres dont je parlais tantôt.
-Mais ne pourrait-on pas tenter de se rapprocher davantage de ces sphères
-où tout se passe «en réalité?»
-
-Il semble qu'on veuille le tenter. Il y a quelque temps, à propos du
-drame d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement ce dialogue «du second
-degré», à propos de _Solness le Constructeur_, j'essayais plus
-maladroitement encore de percer ces secrets. Pourtant, ce sont des
-traces analogues de la main du même aveugle sur le même mur et qui se
-dirigent aussi vers les mêmes lueurs. Dans _Solness_, disais-je,
-qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie pour qu'elle nous apparaisse si
-étrange, si profonde et si inquiétante sous sa puérilité extérieure? Il
-n'est pas facile de le découvrir et le vieux maître garde plus d'un
-secret. Il semble même que ce qu'il a voulu dire ne soit que peu de
-chose au regard de ce qu'il lui a _fallu_ dire. Il a donné la liberté à
-certaines puissances de l'âme qui n'avaient jamais été libres et
-peut-être a-t-il été possédé par elles. «Voyez-vous, Hilde, s'exclame
-Solness, voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi.
-C'est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il
-_faut_ s'y prêter. Qu'on le veuille ou non, _il le faut_.»
-
-Il y a de la sorcellerie en eux comme en nous tous. Hilde et Solness
-sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre un instant dans
-l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont découverte en
-eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante. Hilde et Solness sont
-deux âmes qui ont entrevu leur situation dans la vie véritable. Il y a
-plus d'une manière de connaître un homme. Je prends, par exemple, deux
-ou trois êtres que je vois à peu près tous les jours. Il est probable
-que longtemps je ne les distinguerai que par leurs gestes, leurs
-habitudes extérieures, ou intérieures, leur manière de sentir, d'agir et
-de penser. Mais, en toute amitié un peu longue, il arrive un moment
-mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation exacte de
-notre ami par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et l'attitude de la
-destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il nous appartient
-véritablement. Nous avons vu une fois pour toutes de quelle façon les
-événements se conduiront à son égard. Nous savons que celui-ci aura beau
-se retirer au fond de ses demeures et se tenir aussi immobile que
-possible dans la crainte d'agiter quelque chose dans les grands
-réservoirs de l'avenir, sa prudence ne servira de rien, et les
-événements innombrables qui lui sont destinés le découvriront en quelque
-endroit qu'il se cache et frapperont successivement à sa porte. Et d'un
-autre côté, nous n'ignorons pas que celui-là sortira inutilement à la
-recherche de toutes les aventures. Il s'en reviendra toujours les mains
-vides. Une science infaillible semble née sans raison dans notre âme le
-jour où nos yeux se sont ouverts de la sorte, et nous sommes sûrs que
-tel événement qui paraît être cependant à portée de la main de tel homme
-ne pourra pas lui arriver.
-
-De cet instant, une partie spéciale de l'âme règne sur l'amitié des
-êtres les plus inintelligents et les plus obscurs même. Il y a une sorte
-de transposition de la vie. Et lorsque nous rencontrerons par hasard
-l'un de ceux que nous connaissons ainsi, tout en nous entretenant de la
-neige qui tombe ou des femmes qui passent, il y a en chacun de nous une
-petite chose qui se salue, s'examine, s'interroge à notre insu,
-s'intéresse à des conjonctures et parle d'événements qu'il ne nous est
-pas possible de comprendre...
-
-Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent dans cet état et s'aperçoivent
-de cette façon. Leurs propos ne ressemblent à rien de ce que nous avons
-entendu jusqu'ici, parce que le poète a tenté de mêler dans une même
-expression le dialogue intérieur et extérieur. Il règne dans ce drame
-somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s'y
-dit cache et découvre à la fois les sources d'une vie inconnue. Et, si
-nous sommes étonnés par moments, il ne faut pas perdre de vue que notre
-âme est souvent, à nos pauvres yeux, une puissance très folle, et qu'il
-y a en l'homme bien des régions plus fécondes, plus profondes et plus
-intéressantes que celles de la raison ou de l'intelligence...
-
-
-
-
-X
-
-L'ÉTOILE
-
-
-On pourrait dire que de siècle en siècle, un poète tragique «a parcouru,
-la torche de la poésie à la main, les labyrinthes du destin.» Ils ont
-fixé de cette façon, chacun selon les forces de son heure, l'âme des
-annales humaines; et ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est en
-eux seuls que l'on peut suivre les variations sans nombre de la grande
-puissance immuable. Et il est intéressant de les suivre; car le plus pur
-de l'âme des peuples se trouve peut-être au fond de l'idée qu'ils se
-sont faite de cette puissance. Elle ne mourut jamais entièrement mais il
-y a des moments où elle s'agite à peine et dans ces moments-là, on
-remarque que la vie n'est ni très forte ni très profonde. Elle ne fut
-adorée qu'une seule fois sans partage. Elle était alors pour les dieux
-mêmes, un épouvantable mystère. Il est assez étrange de constater que
-l'époque où la divinité sans visage parut la plus terrible et la plus
-incompréhensible, fut l'époque la plus belle de l'humanité; et que ce
-fut le plus heureux des peuples qui se représenta le destin sous
-l'aspect le plus redoutable.
-
-Il semble qu'il y ait une force secrète en cette idée; ou que cette idée
-soit le signe d'une force. Est-ce que l'homme grandit dans la mesure où
-il reconnaît la grandeur de l'inconnu qui le domine; ou est-ce l'inconnu
-qui grandit en proportion de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait que
-l'idée du destin se réveille. Peut-être n'est-il pas inutile d'aller à
-sa recherche. Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche du destin,
-n'est-ce pas aller à la recherche des tristesses humaines? Il n'y a pas
-de destin de la joie; il n'y a pas d'étoile heureuse. Celle qu'on
-appelle ainsi est une étoile qui patiente. Il importe d'ailleurs que
-nous sortions parfois à la recherche de nos tristesses, afin de les
-connaître et de les admirer, alors même que la grande masse informe de
-notre destinée ne serait pas au bout.
-
-C'est la manière la plus efficace de sortir à la recherche de soi-même;
-car on peut dire que nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et
-nos mélancolies. A mesure que nous avançons, elles deviennent plus
-profondes, plus nobles et plus belles, et Marc-Aurèle est le plus
-admirable des hommes, parce que mieux qu'un autre il a compris ce que
-notre âme a mis dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit avoir au
-fond de nous. Il en est de même des tristesses de l'humanité. Elles
-suivent une route qui ressemble à celle de nos tristesses; mais elle est
-plus longue et plus sûre et doit mener à des patries que les derniers
-venus connaîtront seuls. Elle part aussi de la douleur physique; elle
-vient de passer par la crainte des dieux et s'arrête aujourd'hui autour
-d'un nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre nous n'ont pas encore
-sondé les profondeurs.
-
-Chaque siècle aime une autre douleur; parce que chaque siècle voit un
-autre destin. Il est certain que nous ne nous intéressons plus comme
-autrefois aux catastrophes des passions; et les plus tragiques
-chefs-d'oeuvre du passé sont d'une qualité de tristesse inférieure à
-celle de nos tristesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent plus
-qu'indirectement et par ce que nos réflexions et la noblesse nouvelle
-que la douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, ajoutent aux simples
-accidents de la haine ou de l'amour qu'ils reproduisent devant nous.
-
-Il semble, par moments, que nous soyons au bord d'un pessimisme nouveau,
-mystérieux et peut-être très pur. Les sages les plus terribles,
-Schopenhauer, Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et le bon optimiste
-Emerson, lui aussi, (car rien n'est plus décourageant qu'un optimiste
-volontaire) ont passé sans expliquer notre mélancolie. Nous sentons
-qu'il y a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé de nous dire bien
-d'autres raisons plus profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La tristesse
-de l'homme, qui depuis leur venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir
-encore infiniment, jusqu'à ce qu'un être de génie profère enfin le
-dernier mot de la douleur qui nous purifiera peut-être entièrement...
-
-En attendant, nous sommes entre les mains de puissances étranges, et
-nous sommes sur le point de soupçonner leurs intentions. Au temps des
-grands tragiques de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, de Racine
-et de ceux qui les suivent, on croit que les malheurs viennent tous des
-passions diverses de notre coeur. La catastrophe ne flotte pas entre
-deux mondes: elle vient d'ici pour aller là; et l'on sait d'où elle
-sort. L'homme est toujours le maître. Au temps des Grecs il l'était
-beaucoup moins, et la fatalité régnait sur les hauteurs. Mais elle était
-inaccessible et nul n'osait l'interroger. Aujourd'hui, c'est elle qu'on
-interpelle, et c'est peut-être là le grand signe qui marque le théâtre
-nouveau. On ne s'arrête plus aux effets du malheur, mais au malheur
-lui-même, et l'on veut savoir son essence et ses lois. Ce qui était la
-préoccupation inconsciente des premiers tragiques et ce qui formait
-l'ombre solennelle qui entourait à leur insu les gestes secs et violents
-de la mort extérieure, la nature même du malheur, est devenue le point
-central des drames les plus récents et le foyer aux lueurs équivoques
-autour duquel tournent les âmes des hommes et des femmes. Et l'on a fait
-un pas du côté du mystère pour regarder en face les terreurs de la vie.
-
-Il serait intéressant de rechercher sous quel angle nos derniers
-tragiques semblent envisager le malheur, qui est le fond de tous les
-poèmes dramatiques. Ils le voient de plus près que les Grecs et le
-pénètrent davantage dans les ténèbres fécondes de son cercle intérieur.
-C'est peut-être une divinité identique. Mais ils l'ignorent plus
-intimement. D'où vient-il, où va-t-il et pourquoi descend-il? Les Grecs
-le demandaient à peine. Est-il inscrit en nous ou naît-il en même temps
-que nous-mêmes? Est-ce celui qui s'avance à notre rencontre ou bien
-est-il appelé par des voix que nous nourrissons tout au fond de notre
-être et qui sont de connivence avec lui? Il faudrait pouvoir observer
-des cimes d'un autre monde les allures d'un homme auquel doit arriver
-quelque grande douleur; et quel homme ne travaille sans le savoir à
-forger la douleur qui sera le pivot de sa vie?
-
-Les paysans écossais ont un mot qui pourrait s'appliquer à toutes les
-existences. Dans leurs légendes ils appellent _Fey_ l'état d'un homme
-qu'une sorte d'irrésistible impulsion intérieure entraîne, malgré tous
-ses efforts, malgré tous les conseils et les secours, vers une
-inévitable catastrophe. C'est ainsi que Jacques Ier, le Jacques de
-Catherine Douglas, était _Fey_ en allant, malgré les présages terribles
-de la terre, de l'enfer et du ciel, passer les fêtes de Noël dans le
-sombre château de Perth, où l'attendait son assassin, le traître Robert
-Graeme. Qui de nous, s'il se rappelle les circonstances du malheur le
-plus décisif de sa vie, ne s'est senti possédé de la sorte? Il est bien
-entendu que je ne parle ici que de malheurs actifs, de ceux qu'il eût
-été possible d'éviter; car il est des malheurs passifs, comme la mort
-d'un être adoré, qui nous rencontrent simplement et sur lesquels nos
-mouvements ne sauraient avoir aucune influence. Souvenez-vous du jour
-fatal de votre vie. Qui de nous n'a été prévenu; et bien qu'il nous
-semble aujourd'hui que toute la destinée eût pu être changée par un pas
-qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on n'aurait pas ouverte, une
-main qu'on n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté vainement sans
-force et sans espoir sur la crête des parois de l'abîme, contre une
-force invisible et qui paraissait sans puissance?
-
-Le souffle de cette porte que j'ai ouverte, un soir, devait éteindre à
-jamais mon bonheur, comme il aurait éteint une lampe débile; et
-maintenant, lorsque j'y songe, je ne puis pas me dire que je ne savais
-pas... Et cependant, rien d'important ne m'avait amené sur le seuil. Je
-pouvais m'en aller en haussant les épaules, aucune raison humaine ne
-pouvait me forcer à frapper au vantail... Aucune raison humaine; rien
-que la destinée...
-
- * * * * *
-
-Cela ressemble encore à la fatalité d'OEdipe, et pourtant c'est déjà
-autre chose. On pourrait dire que c'est cette fatalité aperçue _ab
-intra_. Il y a des puissances mystérieuses qui règnent en nous-mêmes et
-qui semblent d'accord avec les aventures. Nous portons tous des ennemies
-dans notre âme. Elles savent ce qu'elles font et ce qu'elles nous font
-faire; et lorsqu'elles nous conduisent à l'événement, elles nous
-préviennent à demi-mots, trop peu pour nous arrêter sur la route, mais
-assez pour nous faire regretter, lorsqu'il sera trop tard, de n'avoir
-pas écouté plus attentivement leurs conseils indécis et moqueurs. Où
-veulent-elles en venir, ces puissances qui désirent notre perte comme si
-elles étaient indépendantes et ne périssaient pas avec nous, encore
-qu'elles ne vivent qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement tous les
-complices de l'univers qui se nourrissent de notre sang?
-
-L'homme pour qui a sonné l'heure malheureuse est pris dans un tourbillon
-que l'on n'aperçoit pas, et depuis des années ces puissances combinent
-les innombrables incidents qui doivent l'amener à la minute nécessaire,
-au point précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous tous vos
-efforts et vos pressentiments. Rappelez-vous les secours inutiles.
-Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances apitoyées qui ont tenté de
-vous barrer la route et que vous avez repoussées comme des mendiantes
-importunes. C'étaient, pourtant, de pauvres soeurs timides qui voulaient
-vous sauver et qui se sont éloignées sans rien dire; trop faibles et
-trop petites pour lutter contre les choses décidées, Dieu sait où...
-
-Le malheur est à peine accompli que nous avons la sensation étrange
-d'avoir obéi à une loi éternelle; et je ne sais quel soulagement
-mystérieux, au sein des plus grandes douleurs, nous récompense de notre
-obéissance. Nous ne nous appartenons jamais plus intimement qu'au
-lendemain d'une catastrophe irréparable. Il semble alors que nous nous
-soyons retrouvés et que nous ayons reconquis une partie inconnue et
-nécessaire de notre être. Il se fait un apaisement singulier. Depuis des
-jours, et presque à notre insu, tandis que nous pouvions sourire aux
-visages et aux fleurs, les forces rebelles de notre âme luttaient
-terriblement sur le bord de l'abîme, et maintenant que nous sommes au
-fond, tout respire librement.
-
-Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune de nos âmes; et nous voyons
-parfois, mais sans y prendre garde, car nous n'ouvrons les yeux qu'aux
-choses sans importance, l'ombre de ces combats où notre volonté ne peut
-intervenir. Si je suis avec des amis, il se peut qu'au milieu des
-paroles et des éclats de rire, une chose qui n'est pas de ce monde
-ordinaire passe soudain sur la face de l'un d'eux. Un silence sans motif
-régnera tout à coup: et tous regarderont, sans le savoir, l'espace d'un
-instant, avec les yeux de l'âme. Après quoi, les sourires et les mots,
-qui avaient disparu comme les grenouilles effrayées d'un grand lac,
-remonteront, plus violents, à la surface. Mais l'invisible, ici comme en
-tout lieu, a perçu son tribut. Quelque chose a compris qu'une lutte
-était finie, qu'une étoile se levait ou tombait et qu'une destinée
-venait de se fixer...
-
-Elle était peut-être fixée; et qui sait si la lutte n'est pas un
-simulacre? Si je pousse aujourd'hui la porte de la maison où je dois
-rencontrer les premiers sourires d'une tristesse qui ne finira plus, je
-fais ces choses depuis plus longtemps qu'on ne croit. A quoi sert-il de
-cultiver un moi sur lequel nous n'avons presque aucune influence? C'est
-notre étoile qu'il nous faut observer. Elle est bonne ou mauvaise; elle
-est pâle ou puissante; et toutes les forces de la mer n'y pourraient
-rien changer. Quelques-uns qui peuvent avoir confiance en elle jouent
-avec elle comme avec une boule de verre. Ils la lancent et la risquent
-où ils veulent; elle reviendra toujours, fidèle, dans leurs mains. Ils
-savent bien qu'elle ne peut se briser. Mais il en est tant d'autres qui
-ne peuvent lever un regard vers la leur sans qu'elle se détache du
-firmament et qu'elle tombe en poussière à leurs pieds...
-
-Mais il est dangereux de parler de l'étoile. Il est même dangereux d'y
-songer; car souvent c'est le signe qu'elle est sur le point de
-s'éteindre...
-
-Nous nous trouvons ici dans les abîmes de la nuit et nous y attendons ce
-qui doit arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, nous sommes à mille
-lieues au-dessus d'elle, et dans une région où la volonté même est le
-fruit le plus mûr du destin. Il ne faut pas s'en plaindre; nous savons
-déjà quelque chose, et nous avons découvert quelques-unes des habitudes
-du hasard. Nous attendons comme l'oiseleur qui observe les moeurs des
-oiseaux migratoires et quand un événement est signalé à l'horizon, nous
-n'ignorons pas qu'il n'y restera pas solitaire et que ses frères vont
-s'abattre par bandes au même endroit. Nous avons appris vaguement qu'ils
-semblent attirés par certaines pensées et par certaines âmes et qu'il y
-a des êtres qui détournent leur vol, comme il y en a d'autres qui les
-font accourir des quatre coins du monde.
-
-Nous savons surtout que certaines idées sont extrêmement dangereuses,
-qu'il suffit de se croire un instant à l'abri pour appeler la foudre, et
-que le bonheur forme un vide dans lequel ne tardent pas à se précipiter
-les larmes. Au bout de quelque temps, nous discernons aussi leurs
-préférences. Nous remarquons bientôt que si nous faisons quelques pas
-sur la route de la vie, à côté de l'un de nos frères, les habitudes du
-hasard ne seront plus les mêmes; tandis qu'avec cet autre, des
-événements d'une nature invariable viendront régulièrement à la
-rencontre de notre existence. Nous éprouvons qu'il y a des êtres qui
-protègent dans l'inconnu; et d'autres qui y mettent en péril, qu'il y en
-a qui endorment et d'autres qui réveillent l'avenir. Nous soupçonnons
-encore que les choses naissent faibles d'abord, puisent en nous leur
-force, et qu'en toute aventure il y a une brève minute où notre instinct
-nous avertit que nous sommes encore les maîtres du destin. Enfin,
-quelques-uns osent nous affirmer qu'on peut apprendre à être heureux,
-qu'à mesure que nous devenons meilleurs nous rencontrons des hommes qui
-s'améliorent, qu'un être qui est bon attire irrésistiblement des
-événements aussi bons que lui-même, et qu'en une âme belle, le hasard le
-plus triste se transforme en beauté...
-
-Qui donc n'a éprouvé que la bonté fait signe à la bonté, et que ce sont
-toujours les mêmes pour qui l'on se dévoue et les mêmes qu'on trahit? Si
-la même douleur frappe à deux portes qui se touchent, agira-t-elle de
-façon identique dans la maison du juste et dans celle de l'injuste; et
-si vous êtes pur, vos malheurs ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas
-dominer l'avenir que d'avoir su transformer le passé en quelques
-sourires un peu tristes? Et ne semble-t-il pas que dans l'inévitable
-même nous puissions retarder quelque chose? Est-ce que de grands hasards
-ne dorment pas, qu'un mouvement trop brusque réveille à l'horizon, et ce
-malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des pensées en fête n'avaient
-fait trop de bruit dans votre âme ce matin? Est-ce là tout ce que notre
-sagesse a pu glaner dans ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il y a
-dans ces régions des vérités plus fermes? En attendant, il faut savoir
-sourire, il faut savoir pleurer dans le silence d'une bonté très humble.
-Au dessus de ces choses s'élève peu à peu la face inachevée du destin
-d'aujourd'hui. Une petite partie du voile qui la couvrait jadis a été
-écartée, et dans la partie découverte, nous avons reconnu, non sans
-inquiétude, d'un côté, _la puissance de ceux qui ne vivent pas encore_,
-et de l'autre côté, _la puissance des morts_. Au fond, il n'y a là qu'un
-éloignement nouveau du mystère. Nous avons agrandi la main de glace du
-destin; et voici que les mains de nos fils qui ne sont pas encore nés se
-joignent dans son ombre aux mains de nos ancêtres. Il y avait un acte
-que nous croyions l'asile de toutes nos libertés, et l'amour demeurait
-le suprême refuge de tous ceux qui sentaient trop durement les chaînes
-de la vie. Ici du moins, nous disions-nous, et dans l'isolement de ce
-temple secret personne n'entre avec nous. Ici, nous pouvons respirer un
-instant; ici, notre âme règne enfin et elle a choisi librement dans ce
-qui est le centre de la liberté même. Mais maintenant, on est venu nous
-dire, que ce n'est pas pour notre propre compte que nous aimons. On est
-venu nous dire que dans le temple même de l'amour nous obéissons aux
-ordres invariables d'une foule invisible. On est venu nous dire que nous
-sommes à mille siècles de nous-mêmes, quand nous choisissons notre
-amante et que le premier baiser du fiancé n'est que le sceau que des
-milliers de mains qui demandent à naître, imposent sur la bouche de la
-mère qu'ils désirent. Et d'un autre côté nous savons que les morts ne
-meurent pas. Nous savons à présent que ce n'est plus autour de nos
-églises, mais dans toutes nos maisons, dans toutes nos habitudes qu'ils
-se trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une pensée, un péché, une larme
-ou un atome de la conscience acquise qui se perde dans les profondeurs
-de la terre; et qu'au plus insignifiant de nos actes, nos ancêtres se
-lèvent, non pas dans leurs tombeaux où ils ne bougent plus, mais au fond
-de nous-mêmes où ils vivent toujours...
-
-Nous sommes menés ainsi par le passé et l'avenir. Et le présent qui est
-notre substance tombe au fond de la mer comme une petite île que rongent
-sans répit deux océans irréconciliables. Hérédité, volonté, destinée,
-tout se mêle bruyamment dans notre âme; mais malgré tout et au-dessus de
-tout c'est l'étoile silencieuse qui règne. On met des étiquettes
-provisoires sur les vases monstrueux qui contiennent l'invisible; et les
-mots ne disent presque rien de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le
-destin lui-même n'est qu'un rayon perdu de cette étoile dans la nuit
-mystérieuse. Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux encore.
-«Nous appelons destin tout ce qui nous limite», a dit un des grands
-sages de ce temps; et c'est pourquoi il nous faut savoir gré à tous ceux
-qui tâtonnent en tremblant du côté des frontières. «Si nous sommes
-brutaux et barbares, ajoute-t-il, la fatalité prend une forme brutale et
-barbare. Quand nous nous raffinons, nos échecs se raffinent aussi. Si
-nous nous élevons à une culture spirituelle, l'antagonisme prend une
-forme spirituelle.» Il est peut-être vrai que notre âme, à mesure
-qu'elle s'élève, purifie le destin; bien qu'il soit vrai aussi que les
-mêmes tristesses nous menacent, qui menacent les sauvages. Mais nous en
-avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas; et l'esprit ne s'élève que
-pour en découvrir d'autres encore, à tous les horizons. «Nous appelons
-destin tout ce qui nous limite.» Tâchons que le destin ne soit pas trop
-étroit. Il est beau d'augmenter ses tristesses puisque c'est élargir sa
-conscience qui est l'unique endroit où l'on se sente vivre. Et c'est
-aussi le seul moyen de remplir son suprême devoir envers les autres
-mondes; puisque c'est probablement à nous seuls qu'il incombe
-d'augmenter la conscience de la Terre.
-
-
-
-
-XI
-
-LA BONTÉ INVISIBLE
-
-
-C'est une chose, me dit un soir ce sage que j'avais rencontré par hasard
-au bord de l'océan qu'on entendait à peine, c'est une chose que l'on
-n'aperçoit pas et sur laquelle personne n'a l'air de compter; et
-cependant je crois que c'est l'une des forces qui conservent les êtres.
-Les dieux dont nous sommes nés, se manifestent en nous de mille façons
-diverses; mais cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée et dont nul
-n'a parlé assez directement est peut-être le signe le plus pur de leur
-vie éternelle. On ne sait d'où elle vient. Elle est là simplement qui
-sourit sur le seuil de nos âmes; et ceux en qui elle sourit le plus
-profondément ou le plus fréquemment, nous feront souffrir jour et nuit
-s'ils le veulent, sans qu'il nous soit possible de ne plus les aimer...
-
-Elle n'est pas de ce monde et cependant se mêle à la plupart de nos
-agitations. Elle ne se donne même pas la peine de se montrer dans un
-regard ou une larme. Elle se cache au contraire pour des raisons qu'on
-ne devine pas. On dirait qu'elle a peur d'user de sa puissance. Elle
-sait que ses mouvements les plus involontaires feront naître autour
-d'elle des choses immortelles; et nous sommes avares des choses
-immortelles. Pourquoi donc craignons-nous ainsi d'épuiser le ciel qui
-est en nous? Nous n'osons pas agir selon le Dieu qui nous anime. Nous
-redoutons ce qui ne s'explique pas par un geste ou un mot; et nous
-fermons les yeux sur ce que nous faisons malgré nous dans l'empire où
-les explications sont superflues. D'où vient donc la timidité du divin
-dans les hommes? On dirait vraiment que plus un mouvement de l'âme
-s'approche du divin, plus nous mettons de soin à le dissimuler aux
-regards de nos frères. L'homme ne serait-il pas autre chose qu'un dieu
-qui aurait peur? ou bien nous est-il défendu de trahir des puissances
-supérieures? Tout ce qui n'appartient pas à ce monde trop visible a
-l'humilité tendre de la fillette infirme que sa mère n'appelle pas
-lorsque des étrangers entrent dans la maison. Et c'est pourquoi, notre
-bonté secrète n'a jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses de
-notre âme. Elle vit en nous comme une prisonnière à qui l'on a défendu
-d'approcher des barreaux. Du reste, il ne faut pas qu'elle en approche.
-Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se cacher, dès qu'elle lève la
-tête, qu'elle déplace un anneau de ses chaînes ou qu'elle ouvre la main,
-la prison s'illumine, les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression des
-clartés intérieures, il y a tout à coup un abîme plein d'anges agités
-entre les paroles et les êtres, tout se tait, les regards se détournent
-un instant et deux âmes s'embrassent en pleurant sur le seuil...
-
-Ce n'est pas une chose qui vient de notre terre; et toutes les
-descriptions ne serviraient de rien. Il faut que ceux qui veulent me
-comprendre aient aussi en eux-mêmes, _le même point sensible_. Si vous
-n'avez jamais éprouvé dans la vie la puissance de _votre bonté
-invisible_, n'allez pas plus avant; ce serait inutile. Mais en est-il
-vraiment qui n'aient pas éprouvé cette puissance; et les pires d'entre
-nous ne furent-ils jamais invisiblement bons? Je ne sais; il y a tant
-d'êtres en ce monde qui ne songent pas à autre chose qu'à décourager le
-divin dans leur âme. Il suffit d'un instant de répit, cependant, pour
-que le divin se redresse, et les plus méchants même ne sont pas sans
-cesse sur leurs gardes; et c'est pourquoi, sans doute, tant de méchants
-sont bons sans qu'on le voie, tandis que bien des sages et bien des
-saints ne sont pas invisiblement bons...
-
-J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il, comme tout être fait
-souffrir autour de lui. J'ai fait souffrir parce que nous sommes dans un
-monde où tout se tient par des fils invisibles, dans un monde où
-personne n'est seul; et que le geste le plus doux de la bonté ou de
-l'amour blesse souvent tant d'innocence à nos côtés!--J'ai fait souffrir
-aussi, parce que les meilleurs et les plus tendres ont quelquefois
-besoin de rechercher je ne sais quelle partie d'eux-mêmes dans la
-douleur d'autrui. Il y a vraiment des graines qui ne germent en notre
-âme que sous la pluie des larmes que l'on répand à cause de nous; et
-cependant ces graines produisent de bonnes fleurs et des fruits
-salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi que nous n'avons pas faite;
-et je ne sais si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait pleurer
-personne. Bien souvent ceux qui aimèrent le mieux firent souffrir le
-plus, car on ne sait quelle cruauté attendrie et timide est d'ordinaire
-la soeur inquiète de l'amour. L'amour cherche en tout lieu des preuves
-de l'amour et ces premières preuves, qui n'est enclin à les trouver
-d'abord dans les pleurs de l'aimée?
-
-La mort même ne pourrait pas suffire à rassurer l'amant s'il osait
-écouter les exigences de l'amour; car l'instant de la mort semble trop
-bref à l'intime cruauté de l'amour; par delà la mort, il y a place
-encore pour une mer de doutes; et ceux qui meurent ensemble ne meurent
-peut-être pas sans inquiétudes. Il faut ici de longues et lentes larmes.
-La douleur est le premier aliment de l'amour; et tout amour qui ne s'est
-pas nourri d'un peu de douleur pure, meurt comme le nouveau-né que l'on
-voudrait nourrir comme on nourrit un homme. Aimerez-vous de la même
-façon celle qui toujours vous fit sourire et celle qui parfois vous fit
-pleurer? Il faut, hélas! que l'amour pleure, et bien souvent, c'est dans
-le moment même où les sanglots s'élèvent que les chaînes de l'amour se
-forgent et se trempent pour la vie...
-
-J'ai fait souffrir ainsi parce que j'aimais, poursuivit-il, j'ai fait
-souffrir aussi parce que je n'aimais plus. Mais, quelle différence entre
-les deux douleurs! Ici, les lentes larmes de l'amour éprouvé, semblaient
-savoir déjà, tout au fond d'elles-mêmes, qu'elles arrosaient en nos deux
-âmes jointes, quelque chose d'indicible, et là ces pauvres larmes
-savaient de leur côté qu'elles tombaient seules sur un désert. Mais
-c'est dans ces moments où l'âme est vraiment tout oreille ou tout âme
-plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une bonté invisible qui savait
-accorder aux malheureuses larmes de l'amour qui mourait les illusions
-divines de l'amour qui va naître. N'eûtes-vous jamais un de ces tristes
-soirs où les baisers découragés ne pouvaient plus sourire et où l'âme
-sentait enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles ne sonnaient plus
-qu'à grand peine dans l'air froid de la séparation définitive; vous
-alliez vous éloigner pour toujours, et les mains presque inanimées se
-tendaient vers l'adieu des départs sans retour, lorsque l'âme, tout à
-coup, faisait sur elle-même un mouvement insaisissable. L'âme voisine
-s'éveillait à l'instant sur les sommets de l'être, quelque chose
-naissait bien plus haut que l'amour des amants fatigués, et les corps
-avaient beau s'écarter, les âmes désormais n'allaient plus oublier
-qu'elles s'étaient regardées un instant par dessus des montagnes
-qu'elles n'avaient jamais vues, et que l'espace d'un clin d'oeil, elles
-avaient été bonnes d'une bonté qu'elles ne connaissaient pas encore...
-
-Quel est donc ce mouvement mystérieux dont je ne parle ici qu'à propos
-de l'amour, mais qui peut avoir lieu dans les plus petites circonstances
-de la vie? Est-ce je ne sais quel sacrifice ou quel embrassement
-intérieur, le désir très profond d'être âme pour une âme, ou le
-sentiment sans cesse attendri de la présence d'une vie invisible et
-égale à la nôtre? Est-ce tout ce qu'il y a d'admirable et de triste dans
-le fait seul de vivre, et l'aspect de la vie une et indivisible qui dans
-ces moments-là inonde tout notre être?--Je l'ignore, mais c'est vraiment
-alors que l'on sent qu'il y a quelque part une force inconnue, que nous
-sommes les trésors de je ne sais quel Dieu qui aime tout, que pas un
-geste de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on est enfin dans la région
-des choses qui ne trahissent pas...
-
-Il est vrai que de la naissance à la mort nous ne sortons jamais de
-cette région définitive, mais nous errons en Dieu comme de pauvres
-somnambules, ou comme des aveugles qui cherchent éperdument le temple
-dans lequel ils se trouvent. Nous sommes là, dans la vie, homme contre
-homme, âme contre âme, et les jours et les nuits se passent sous les
-armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne nous touchons pas. Nous ne
-voyons jamais que des boucliers et des casques et nous ne touchons rien
-que le fer et le bronze. Mais qu'une petite circonstance venue de la
-simplicité du ciel fasse un instant tomber les armes, n'y a-t-il pas
-toujours des larmes sous le casque, des sourires d'enfant derrière le
-bouclier et n'aperçoit-on pas une autre vérité?
-
-Il réfléchit encore; puis il reprit plus tristement: Une femme, je
-croyais vous le dire tout à l'heure; une femme que j'ai fait souffrir
-malgré moi,--car les plus attentifs répandent sans le savoir tout autour
-d'eux de la souffrance--une femme que j'ai fait souffrir malgré moi, m'a
-révélé un soir la puissance souveraine de cette invisible bonté. Il faut
-avoir souffert pour être bon; mais peut-être faut-il que l'on ait fait
-souffrir pour devenir meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me sentais
-arrivé seul en cette triste zone des baisers où il semble que l'on
-visite déjà les cabanes des pauvres, tandis que l'amante attardée sourit
-encore dans les palais des premiers jours. L'amour selon les hommes se
-mourait entre nous comme un enfant frappé d'un mal qui vient on ne sait
-d'où et qui ne peut avoir pitié. Nous ne nous sommes rien dit. Je ne
-pourrais même plus me rappeler à quoi je songeais en ce moment si grave.
-A des choses sans doute insignifiantes. Au dernier visage rencontré, à
-la clarté tremblante d'une lanterne au coin du quai désert et cependant,
-_tout a eu lieu_ dans une lumière mille fois plus pure et mille fois
-plus haute que si toutes les forces de la pitié et de l'amour auxquelles
-je commande dans mes pensées et dans mon coeur fussent intervenues. Nous
-nous sommes quittés sans rien dire, mais nous avons compris en même
-temps notre pensée inexprimable. Nous savons maintenant qu'un autre
-amour est né qui n'a plus besoin des paroles, des petits soins et des
-sourires de l'amour ordinaire. Nous ne nous sommes plus revus, nous ne
-nous reverrons peut-être plus avant des siècles. «Il nous faudra, sans
-doute, oublier bien des choses, en apprendre bien d'autres, à travers
-tous les mondes par lesquels nous aurons à passer,» avant de nous
-retrouver _dans le même mouvement d'âme_ qui a eu lieu ce soir; mais
-nous avons le temps d'attendre...
-
-Aussi, depuis ce jour, ai-je salué en tout lieu, et jusqu'au fond des
-moments les plus âpres, la présence bienfaisante de cette puissance
-merveilleuse. Il suffit qu'on l'ait vue clairement une seule fois, pour
-qu'on ne puisse plus éviter son visage. Vous la verrez sourire bien
-souvent dans les dernières retraites de la haine et jusqu'au fond des
-plus cruelles larmes. Et cependant elle ne se montre pas aux yeux de
-notre corps. Dès qu'elle se manifeste par un acte extérieur, elle change
-de nature; et nous ne sommes plus dans la vérité selon l'âme, mais dans
-une sorte de mensonge selon les hommes. La bonté et l'amour qui ne
-s'ignorent pas n'ont aucune action sur les âmes parce qu'ils sont sortis
-des royaumes où elles vivent; mais tant qu'ils sont aveugles ils
-pourraient attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai connu plus d'un
-homme qui accomplissait toutes les oeuvres de bonté et de miséricorde
-sans atteindre une seule âme; et j'en ai connu d'autres qui semblaient
-vivre dans le mensonge et l'injustice sans écarter ces mêmes âmes et
-sans faire naître un seul instant l'idée qu'ils ne fussent pas bons. Il
-y a plus; ceux mêmes qui ne vous connaissent point et à qui l'on
-rapporte simplement vos actes de bonté et vos oeuvres d'amour, si vous
-n'êtes pas bon selon la bonté invisible, se douteront de quelque chose;
-et ne seront jamais atteints dans les profondeurs de leur être. Comme
-s'il y avait quelque part un endroit où tout se pèse en présence des
-esprits; ou bien, là-bas, de l'autre côté de la nuit, un réservoir de
-certitudes où le troupeau muet des âmes va s'abreuver chaque matin.
-
-Peut-être ne sait-on pas encore ce que veut dire le mot _aimer_. Il y a
-en nous des vies où nous aimons sans le savoir. Aimer ainsi, ce n'est
-pas seulement avoir pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir aider et
-rendre heureux, c'est une chose mille fois plus profonde que les mots
-humains les plus suaves, les plus agiles et les plus forts ne peuvent
-pas rejoindre. On dirait par moments que c'est un souvenir furtif mais
-extrêmement pénétrant de la grande unité primitive. Il y a dans cet
-amour une force à laquelle rien ne peut résister. Qui de nous, s'il
-s'interroge du côté des lumières que d'ordinaire on ne regarde pas, qui
-de nous ne retrouve en lui-même le souvenir de certaines oeuvres
-étranges de cette force? Qui de nous, tout à coup, aux côtés d'un être
-indifférent peut-être, n'a senti survenir quelque chose que personne
-n'appelait? Était-ce l'âme ou bien la vie qui se retournait sur
-elle-même comme un dormeur qui se réveille? Je ne sais; vous ne le
-saviez pas non plus et personne n'en parlait; mais vous ne vous sépariez
-pas comme si rien n'était arrivé.
-
-Aimer ainsi c'est aimer selon l'âme; et il n'y a pas d'âme qui ne
-réponde à cet amour. Car l'âme humaine est un convive affamé depuis des
-siècles; et il ne faut jamais qu'on l'appelle deux fois au festin
-nuptial.
-
-Toutes les âmes de nos frères rôdent sans cesse autour de nous, en quête
-d'un baiser et n'attendent qu'un signe. Mais combien d'êtres n'ont
-jamais osé faire un de ces signes dans leur vie! C'est le malheur de
-toute notre existence, que nous vivions ainsi à l'écart de notre âme, et
-que nous ayons peur de ses moindres mouvements. Si nous lui permettions
-de sourire franchement dans son silence et sa lumière, nous vivrions
-déjà d'une vie éternelle. Il suffit de considérer un instant ce qu'elle
-parvient à faire dans les rares minutes où nous ne songeons pas à
-l'enchaîner comme une folle; dans l'amour par exemple, où nous la
-laissons quelquefois s'approcher des grillages de la vie extérieure. Et
-ne faudrait-il pas, selon la vérité première, que dans la vie, tous les
-êtres se sentissent en face de nous comme l'amante en face de l'amant?
-
-Cette invisible et divine bonté dont je ne parle ici que parce qu'elle
-est un des signes les plus sûrs et les plus proches de l'activité
-incessante de notre âme, cette invisible et divine bonté, ennoblit d'une
-façon définitive tout ce qu'elle a touché sans le savoir. Que tous ceux
-qui se plaignent d'un être, descendent en eux-mêmes et se demandent
-s'ils furent jamais bons en présence de cet être. Quant à moi, je n'ai
-jamais rencontré quelqu'un à côté de qui j'aie senti s'émouvoir ma bonté
-invisible, qui ne soit devenu, à l'instant même, meilleur que moi-même.
-Soyez bons dans les profondeurs et vous verrez que ceux qui vous
-entourent deviendront bons jusqu'aux mêmes profondeurs. Rien ne répond
-plus infailliblement au cri secret de la bonté que le cri secret de la
-bonté voisine. Tandis que vous êtes bon activement dans l'invisible,
-tous ceux qui vous approchent feront sans le savoir des choses qu'ils ne
-pourraient pas faire à côté d'un autre homme. Il y a là une force qui
-n'a pas de nom; une rivalité spirituelle qui est irrésistible. On dirait
-que c'est exactement ici que se trouve le point le plus sensible de nos
-âmes; car il y a de ces âmes qui semblent avoir oublié qu'elles
-existent; et avoir renoncé à tout ce qui élève un être; mais quand elles
-sont atteintes en cet endroit, elles se redressent toutes; et dans les
-champs divins de la bonté secrète, la plus humble des âmes ne supporte
-pas la défaite.
-
-Et cependant, il est possible que rien ne change dans la vie que l'on
-voit; mais est-ce cela seul qui importe, et n'existons-nous vraiment que
-par des actes que l'on peut prendre en main comme les cailloux de la
-grand'route? si vous vous demandez comme il faut nous dit-on se le
-demander chaque soir: «Qu'ai-je fait d'immortel aujourd'hui?» Est-ce
-toujours du côté des choses que l'on peut compter, peser et mesurer sans
-erreur, qu'il vous faut chercher tout d'abord? Il est possible que vous
-répandiez des larmes extraordinaires, que vous remplissiez un coeur de
-certitudes inouïes, et que vous rendiez la vie éternelle à une âme sans
-que personne s'en aperçoive, sans que vous-même vous le sachiez. Il est
-possible que rien ne change; il est possible qu'à l'épreuve tout
-s'écroule et que cette bonté cède à la moindre crainte. Il n'importe.
-Quelque chose de divin a eu lieu; et notre Dieu doit avoir souri quelque
-part. N'est-ce peut-être pas le but suprême de la vie de faire renaître
-ainsi l'inexplicable en nous; et savons-nous ce que nous ajoutons à
-nous-mêmes lorsque nous réveillons un peu de l'incompréhensible qui dort
-dans tous les coins? Ici, vous avez réveillé l'amour qui ne se rendort
-plus. L'âme que votre âme a regardé et qui a versé avec vous les saintes
-larmes de la joie solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous en voudra
-pas au milieu des tortures. Elle n'aura même pas besoin de pardonner.
-Elle est si sûre d'on ne sait quoi que rien ne pourra désormais effacer
-ou pâlir son sourire intérieur; car rien ne pourra séparer deux âmes qui
-durant un instant «ont été bonnes ensemble.»
-
-
-
-
-XII
-
-LA VIE PROFONDE
-
-
-Il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux «a le
-pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une
-grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de
-l'idéal; et que ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est
-cela.»
-
-Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière
-de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il
-n'y a pas de but plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue les uns
-des autres, ce sont les rapports que nous avons avec l'infini. Le héros
-n'est plus grand que le misérable qui marche à ses côtés, que parce qu'à
-un certain moment de son existence il a eu une conscience plus vive, de
-l'un de ces rapports. S'il est vrai que la création ne s'arrête pas à
-l'homme et que des êtres supérieurs et invisibles nous entourent, ces
-êtres ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont avec l'infini des
-rapports que nous ne pouvons même pas soupçonner.
-
-Il nous est possible de multiplier ces rapports. Dans la vie de tout
-homme il y a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, et c'est
-presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité
-spirituelle d'un être. C'est en cet instant que s'est formé sans doute
-l'invisible et l'éternel visage que nous montrons sans le savoir aux
-anges et aux âmes. Mais pour la plupart des hommes le ciel ne s'ouvre
-ainsi que par hasard. Il n'ont pas choisi le visage par où les anges les
-reconnaissent dans l'infini, et ils ne savent pas ennoblir et purifier
-ces traits. Ils ne sont nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une
-terreur ou d'une pensée accidentelle.
-
-Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous
-sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu
-dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls
-sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme
-s'aperçoivent brusquement que «la source de tout ce qu'il y a de
-meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière
-une nuit pleine d'étoiles trop lointaines»; un troisième a vu une main
-divine s'étendre entre sa joie et son malheur; et un autre a compris que
-les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre
-a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien; un mot, un geste, une
-petite chose qui n'est même pas une pensée. «Auparavant je t'aimais
-comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire;
-auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte
-comme mon âme.» Il est probable que ce jour-là un être vint au monde.
-
-Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois; et à chacune de ces
-naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous
-nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière
-irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré
-nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux
-de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose
-d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui
-arrive; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils
-avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc
-nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants
-périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la
-mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde
-incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on
-ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc
-nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle
-disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour
-que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de
-l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de
-Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les
-yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez
-aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi
-à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage
-n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une
-vierge, une goutte d'eau qui tombe; il écoute une pensée qui passe,
-presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et
-l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez
-entrevu qu'un instant; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une
-tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler.
-
-Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle «Sagesse» «Vertu»
-«Héroïsme» et «les heures sublimes,» et «les grands moments» de la vie,
-si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et
-où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des
-portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la
-plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant; ou
-bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit
-à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le
-firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux
-minutes heureuses où il s'ouvre en silence; et il s'ouvre sans cesse.
-Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous
-dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à
-l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où
-personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a
-retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un
-vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante: «Mais Dieu, le
-voilà, Dieu!...»
-
-Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à
-genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous
-avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre
-âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres,
-les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas
-solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des
-apparences; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un
-être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos
-bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie
-sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours?
-Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous
-attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende
-qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils
-s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce
-qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire: «Nous attendons,
-répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul
-mot.» Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple
-étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu
-remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler;
-mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on
-voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos
-de tout acte, le mot que Dieu doit dire.
-
-Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous
-vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne
-sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le
-recueillement; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une
-petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi; et qu'il soit
-impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être
-seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous
-n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit
-possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une
-chose que l'on voit; et que les événements se pèsent comme l'or et
-l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante,--qu'elle soit
-altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est
-grande pour vous;--est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment
-d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite
-chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que
-pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses
-sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque
-indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si
-vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché; «le grand ciel
-étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous
-la forme de la mort?...» Tout ce qui nous arrive est divinement grand et
-nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait
-s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme
-qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous
-mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour
-toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme
-vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous
-n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui
-grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que
-vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et
-aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes
-très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un
-sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la
-mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort,
-est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas
-qu'il soit permis de faire?
-
-Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah!
-bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de
-manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une
-grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus
-douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez
-vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême
-justice finit toujours par sonner dans le coeur de tout homme; et le
-malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne
-passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui
-qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des
-agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du
-sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les
-hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme?
-
-«La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée;
-mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie
-elle-même.» Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit
-notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles
-pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son coeur. Hélas!
-elles ne comptent pas; ce sont des étrangères que l'on est étonné de
-voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps
-d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde
-comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers
-dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou
-dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces
-moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il
-ne suffit pas d'un hasard; il faut une habitude. Il faut apprendre à
-vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les
-êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et
-belle qu'il faudrait faire; mais cette chose noble et belle n'a pas
-assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous
-devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en
-ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres
-sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et
-que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et
-d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir
-de votre oeil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils
-projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image
-passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne
-impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que
-de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient
-aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien
-moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme
-d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le
-trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce
-trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que
-celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus,
-alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler «que le monde ne finit
-pas aux portes des maisons»; et la plus petite chose suffit à ennoblir
-une âme chaque soir.
-
-Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous
-mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les
-profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous
-vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances
-invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de
-votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces
-mains. Il faut être efficacement attentif; et il vaut mieux veiller sur
-la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté
-et de la grandeur en toute chose; puisqu'il suffit d'une circonstance
-inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont
-beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils
-rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur
-Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les
-pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent
-pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il
-ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous
-possède.
-
-Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements
-assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus
-haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel; et si vous
-avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne
-l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs
-de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à
-suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la
-vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé
-les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus
-d'ennemi.
-
-Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache; mais ses ruses,
-une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un
-rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie
-tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui
-çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires,
-semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel
-n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé; et cependant,
-pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes
-d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle
-autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un
-non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous
-sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle: «ici,
-c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel?»
-
-C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous «à l'ombre
-interminable...» Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a
-d'autre but que de tenir ouvertes «les grandes routes qui mènent de ce
-qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.» Mais c'est aussi le but suprême de
-la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans
-les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux
-grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que
-cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en
-substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits
-sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace
-et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment «qu'un
-enfant autour du lit d'un mort» et ce n'est pas les pleurs qui sont
-indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les
-portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il
-vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près
-des portes.
-
- * * * * *
-
-Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir
-«qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a
-le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas,
-une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et
-de l'idéal.» Or cette «grande personnalité morale» ne s'est jamais
-sculptée que dans les profondeurs de la vie; et la réserve de l'idéal
-nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes «révélations au
-divin.» Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie
-vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir
-comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut
-que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous
-qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle
-d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de
-la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on
-voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque
-de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en
-amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont
-eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les
-portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est
-près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas
-seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il
-est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des
-plus grands sacrifices, et la soeur de charité qui meurt au chevet d'un
-typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son
-prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a
-d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui
-se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de
-bon dans les hommes; et c'est seulement en vous tenant toujours autour
-des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de
-divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul:
-«Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui
-pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en
-silence.» Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. «J'avais vécu
-durant plus de vingt ans aux côtés de ma soeur, me disait un jour un
-ami, et je _l'ai vue_ pour la première fois au moment de la mort de
-notre mère.» Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une
-porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la
-lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas
-environné de soeurs qu'il n'a pas vues?
-
-Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours
-quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est
-possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous
-sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que
-l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où
-l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile
-d'habituer son oeil à regarder les événements et les hommes dans une
-atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable; et que la
-différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un
-monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité
-mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre
-frère vous attriste, ne vous méprisez pas; vous n'aurez pas un long
-chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il
-n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe;
-quelque chose ne s'est pas attristé...
-
-Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à
-Dieu; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. «Même dans la
-vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu
-est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous
-nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir.» Et
-l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de
-cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des
-milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur
-existence; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité; on croit que tout
-est mort; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une
-simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des
-sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen
-d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les
-plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux
-ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous
-surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement
-vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de
-misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce
-moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a
-jamais souri; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont
-mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine,
-un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs
-petites soeurs de la vie quotidienne... Qui de nous n'a rencontré plus
-d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait
-cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une
-pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres
-avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est
-la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu; et il suffit peut-être
-que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le
-reste agisse comme s'il savait également...
-
-
-
-
-XIII
-
-LA BEAUTÉ INTÉRIEURE
-
-
-Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au
-monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde
-qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y
-a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et
-nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au monde qui subisse plus
-docilement l'empire d'une pensée plus haute que les autres. Aussi, bien
-peu d'âmes sur la terre résistent-elles à la domination d'une âme qui se
-laisse être belle.
-
-On dirait vraiment que la beauté est l'aliment unique de notre âme; elle
-la cherche en tout lieu et même dans la vie la plus basse elle ne meurt
-pas de faim. C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe complètement
-inaperçue. Il se peut qu'elle ne passe jamais que dans l'inconscience,
-mais elle agit aussi puissamment dans la nuit qu'à la clarté du jour.
-Elle y procure une joie moins saisissable et c'est là la seule
-différence. Examinez les hommes les plus ordinaires, lorsqu'un peu de
-beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont là, rassemblés n'importe
-où; et lorsqu'ils se trouvent réunis, sans qu'on sache pourquoi, il
-semble que leur premier soin soit de fermer d'abord les grandes portes
-de la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il était seul, a vécu plus
-d'une fois selon son âme. Il a aimé peut-être; il a souffert sans doute.
-Il a entendu lui aussi, inévitablement «les sons de la contrée lointaine
-des Splendeurs et des Terreurs» et a su bien des soirs s'incliner en
-silence devant des lois plus profondes que la mer. Mais quand ils sont
-ensemble ils aiment à s'enivrer de choses basses. Ils ont je ne sais
-quelle peur étrange de la beauté; et plus ils sont nombreux, plus ils en
-ont peur, comme ils ont peur du silence ou d'une vérité trop pure. Et
-cela est si vrai, que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait dans la
-journée une chose héroïque, il tâcherait de l'excuser en attribuant à
-son acte des mobiles misérables, des mobiles qu'il prendrait dans la
-région inférieure où ils sont réunis. Écoutez cependant: une parole
-haute et fière a été prononcée qui a rouvert en quelque sorte les
-sources de la vie. Une âme a osé se montrer un instant, telle qu'elle
-est dans l'amour, dans la douleur, devant la mort ou dans la solitude en
-présence des étoiles de la nuit. Il y a de l'inquiétude et les faces
-s'étonnent ou sourient. Mais n'avez-vous jamais senti en ces moments,
-avec quelle force unanime toutes les âmes admirent et comme la plus
-faible approuve indiciblement au fond de sa prison la parole qu'elle a
-reconnue semblable à elle-même? elles revivent brusquement dans leur
-atmosphère primitive et normale; et si vous aviez les oreilles des anges
-vous entendriez, j'en suis sûr, des applaudissements tout puissants dans
-le royaume des lumières admirables où elles vivent entres elles.
-Croyez-vous que si une parole analogue était prononcée chaque soir, les
-âmes les plus craintives ne s'enhardiraient pas; et que les hommes ne
-vivraient pas plus véritablement? Il ne faut même pas qu'une parole
-analogue revienne. Quelque chose de profond a eu lieu qui laissera des
-traces très profondes. L'âme qui a prononcé cette parole sera reconnue
-chaque soir par ses soeurs; et sa seule présence va mettre désormais je
-ne sais quoi d'auguste sous les propos les plus insignifiants. Il y a eu
-en tout cas un changement que l'on ne peut déterminer. Les choses
-inférieures n'auront plus la même force exclusive et les âmes effrayées
-savent qu'il y a quelque part un refuge...
-
-Il est certain que les relations naturelles et primitives d'âme à âme
-sont des relations de beauté. La beauté est le seul langage de nos âmes.
-Elles n'en comprennent pas d'autres. Elles n'ont pas d'autre vie, elles
-ne peuvent produire autre chose, elles ne peuvent pas s'intéresser à
-autre chose. Et c'est pourquoi, toute pensée, toute parole, tout acte
-grand et beau est immédiatement applaudi par l'âme la plus opprimée et
-la plus basse même, s'il est permis de dire qu'il y ait des âmes basses.
-Elle n'a pas d'organe qui la relie à un autre élément et elle ne peut
-juger que selon la beauté. Vous le voyez à chaque instant dans votre
-vie; et vous même qui avez renié plus d'une fois la beauté, vous le
-savez aussi bien que ceux qui la cherchent sans cesse dans leur coeur.
-Si un jour vous avez profondément besoin d'un autre être, irez-vous à
-celui qui a souri d'un sourire misérable quand la beauté passait?
-Irez-vous à celui qui a souillé d'un hochement de tête un acte généreux
-ou simplement une tendance pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui
-l'approuvèrent; mais dans ce moment grave où c'est la vérité qui frappe
-à votre porte, vous vous tournerez vers cet autre qui a su s'incliner et
-aimer. Votre âme avait jugé dans ses profondeurs; et c'est son jugement
-silencieux et infaillible, qui trente années après peut-être, remonte à
-la surface, et vous envoie vers une soeur qui est plus vous que tout
-vous-même parce qu'elle a été plus près de la beauté.
-
-Il faut si peu de chose pour encourager la beauté dans une âme. Il faut
-si peu de chose pour réveiller les anges endormis. Il ne faut peut-être
-pas réveiller--il suffit simplement de ne pas endormir. Ce n'est
-peut-être pas s'élever mais descendre qui demande des efforts. Est-ce
-qu'il ne faut pas un effort pour ne songer qu'à des choses médiocres
-devant la mer ou en face de la nuit? Et quelle âme ne sait pas qu'elle
-est toujours devant la mer et toujours en présence d'une nuit éternelle?
-Si nous avions moins peur de la beauté nous arriverions à ne plus
-trouver autre chose dans la vie; car en réalité, sous tout ce que l'on
-voit il n'y a que cela qui existe. Toutes les âmes le savent, toutes les
-âmes sont prêtes, mais où sont celles qui ne cachent pas leur beauté? Il
-faut bien cependant que l'une d'elles «commence.» Pourquoi ne pas oser
-être celle qui «commence»? Toutes les autres sont là, avides autour de
-nous, comme des petits enfants devant un palais merveilleux. Ils se
-pressent sur le seuil, ils chuchotent, ils regardent par les fentes,
-mais n'osent pas pousser la porte. Ils attendent qu'une grande personne
-vienne ouvrir. Mais la grande personne ne passe presque jamais.
-
-Et cependant que faudrait-il pour devenir la grande personne qu'on
-espère? Presque rien. Les âmes ne sont pas exigeantes. Une pensée
-presque belle que vous ne dites pas et que vous nourrissez en ce moment
-vous éclaire comme un vase transparent. Elles la voient et vous
-accueilleront d'une tout autre manière que si vous songiez à tromper
-votre frère. On s'étonne quand certains hommes nous disent qu'ils n'ont
-jamais rencontré de laideur véritable et qu'ils ne savent pas encore ce
-que c'est qu'une âme basse. Mais cela n'est pas étonnant. Ils «avaient
-commencé.» C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux les premiers qu'ils
-appelaient à eux toute beauté qui passait, comme un phare appelle les
-navires des quatre coins de l'horizon. Il en est qui se plaignent des
-femmes, par exemple, et qui ne songent pas que la première fois que vous
-rencontrez une femme, il suffit d'une seule parole, d'une seule pensée
-qui nie ce qui est beau et ce qui est profond pour empoisonner à jamais
-_votre existence_ dans son âme. «Pour moi, me dit un jour un sage, je
-n'ai pas connu une seule femme qui ne m'ait apporté quelque chose de
-grand.» Il était grand d'abord, c'était là son secret. Il n'y a qu'une
-chose que l'âme ne pardonne jamais; c'est d'avoir été obligée de
-regarder, de coudoyer, de partager, une action, une parole ou une pensée
-laide. Elle ne peut pas le pardonner, car pardonner ici c'est se nier
-soi-même. Et cependant, pour la plupart des hommes, être ingénieux, être
-fort, être habile, n'est-ce pas éloigner avant tout son âme de sa vie,
-n'est-ce pas écarter avec soin toutes les tendances trop profondes? Ils
-agissent ainsi jusque dans l'amour même; et c'est pourquoi la femme qui
-est encore plus proche de la vérité, n'a presque jamais un instant de
-vie véritable avec eux. On dirait qu'on a peur de rejoindre son âme et
-l'on a soin de se tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait au
-contraire, qu'on tentât de marcher devant soi. Pensez ou dites en ce
-moment des choses qui sont trop belles pour être vraies en vous; elles
-seront vraies demain si vous avez tenté de les penser ou de les dire ce
-soir. Tâchons d'être plus beaux que nous-mêmes; nous ne dépasserons pas
-notre âme. On ne se trompe pas quand il s'agit de beauté silencieuse et
-cachée. Du reste il importe assez peu qu'un être se trompe ou ne se
-trompe pas, du moment que la source intérieure est bien claire. Mais qui
-donc songe à faire le moindre effort qu'on ne voit pas? Et pourtant,
-nous nous trouvons ici dans un domaine où tout est efficace parce que
-tout attend. Toutes les portes sont ouvertes; il n'y a qu'à les pousser;
-et le palais est plein de reines enchaînées. Bien souvent il suffit d'un
-seul mot pour balayer des montagnes d'ordures. Pourquoi n'avoir pas le
-courage d'opposer à une question basse une réponse noble? Croyez-vous
-qu'elle passe complètement inaperçue ou qu'elle n'éveille que de
-l'étonnement? Croyez-vous que cela ne se rapproche pas davantage du
-dialogue naturel de deux âmes? On ne sait pas ce que cela encourage ou
-délivre. Même celui qui repousse cette réponse, fait un pas, malgré lui,
-vers sa propre beauté. Une chose belle ne meurt pas sans avoir purifié
-quelque chose. Il n'y a pas de beauté qui se perde. Il ne faut pas avoir
-peur d'en semer par les routes. Elles y demeureront des semaines, des
-années, mais elles ne se dissolvent pas plus que le diamant et quelqu'un
-finira par passer, qui les verra briller, qui les ramassera et s'en ira
-heureux. Pourquoi donc arrêter en vous-mêmes une parole belle et haute
-parce que vous croyez que les autres ne vous comprendront pas? Pourquoi
-donc entraver un instant de bonté supérieure qui naissait parce que vous
-pensez que ceux qui vous entourent n'en profiteront pas? Pourquoi donc
-réprimer un mouvement instinctif de votre âme vers les hauteurs parce
-que vous êtes parmi les gens de la vallée? Est-ce qu'un sentiment
-profond perd son action dans les ténèbres? Est-ce qu'un aveugle n'a pas
-d'autres moyens que les yeux pour discerner ceux qui l'aiment de ceux
-qui ne l'aiment pas? Est-ce que la beauté a besoin d'être comprise pour
-exister, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'y ait pas en tout homme
-quelque chose qui comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air de
-comprendre, bien au-delà aussi de ce qu'il croit comprendre? «Même aux
-plus misérables, me disait un jour l'être le plus haut que j'aie eu le
-bonheur de connaître, même aux plus misérables je n'ai jamais le courage
-de répondre une chose laide ou médiocre.» Et j'ai vu que cet être que
-j'ai suivi bien longtemps dans sa vie avait sur les âmes les plus
-obscures, les plus fermées, les plus aveugles, les plus rebelles même,
-une puissance inexplicable. Car nulle bouche ne peut dire la puissance
-d'une âme qui s'efforce de vivre en une atmosphère de beauté, et qui est
-activement belle en elle-même. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité
-de cette activité qui rend la vie misérable ou divine?
-
-Si l'on pouvait aller au fond des choses, il n'est pas dit que l'on ne
-découvrirait pas que c'est la puissance de quelques âmes belles qui
-soutient les autres dans la vie. N'est-ce pas l'idée que chacun se fait
-de quelques êtres choisis qui est la seule morale vivante et efficace?
-Mais dans cette idée quelle est la part de l'âme élue et quelle est la
-part de celui qui l'élit? Est-ce que cela ne se mêle pas très
-mystérieusement et cette morale idéale n'atteint-elle pas des
-profondeurs que la morale des plus beaux livres ne pourra jamais
-effleurer? Il y a là une influence d'une étendue dont les bornes sont
-bien difficiles à fixer; et une source de force à laquelle chacun de
-nous va boire plus d'une fois par jour. Est-ce qu'une défaillance dans
-un de ces êtres que vous considériez comme parfaits et que vous aimiez
-dans la région de la beauté, ne diminue pas immédiatement votre
-confiance dans la grandeur universelle des choses et votre admiration
-pour elles?
-
-Et d'un autre côté, je ne crois pas que rien au monde embellisse une âme
-plus insensiblement, plus naturellement, que l'assurance qu'il y a
-quelque part, non loin d'elle, un être pur et beau qu'elle peut aimer
-sans arrière-pensée. Lorsqu'elle s'est approchée véritablement d'un tel
-être, la beauté cesse d'être une belle chose morte qu'on montre aux
-étrangers; mais elle prend soudain une vie impérieuse, et son activité
-devient si naturelle que plus rien ne résiste. C'est pourquoi songez-y;
-on n'est pas seul; il faut que les bons veillent.
-
-Plotin au livre VIII de la cinquième Ennéade, après avoir parlé de la
-«beauté intelligible» c'est-à-dire divine, conclut ainsi: «Pour nous,
-nous sommes beaux lorsque nous nous appartenons à nous-mêmes; et laids
-quand nous nous abaissons à une nature inférieure. Nous sommes beaux
-encore quand nous nous connaissons et laids quand nous nous ignorons.»
-Or, ne l'oublions pas, nous sommes ici sur des montagnes où s'ignorer
-n'est pas tout simplement ne pas savoir ce qui arrive en nous quand nous
-sommes amoureux ou jaloux, timides ou envieux, heureux ou malheureux.
-S'ignorer où nous sommes c'est ignorer ce qui se passe de divin dans les
-hommes. Nous sommes laids quand nous nous éloignons des dieux qui sont
-en nous; et nous devenons beaux à mesure que nous les découvrons. Mais
-nous ne trouverons le divin dans les autres qu'en leur montrant d'abord
-le divin dans nous-mêmes. Il faut que l'un des dieux fasse signe à
-l'autre dieu; et tous les dieux répondent au plus imperceptible signe.
-On ne saurait le redire trop souvent; il ne faut qu'une fissure à peu
-près invisible pour que les eaux du ciel pénètrent dans une âme. Toutes
-les coupes sont tendues vers la source inconnue; et nous sommes en un
-lieu où l'on ne songe qu'à la beauté. Si l'on pouvait demander à un ange
-ce que nos âmes font dans l'ombre, je crois qu'il répondrait, après
-avoir regardé de longues années peut-être, bien au delà de ce qu'elles
-ont l'air de faire aux yeux des hommes, «Elles transforment en beauté
-les petites choses qu'on leur donne». Ah! il faut avouer que l'âme
-humaine a un courage singulier! Elle se résigne à travailler toute une
-vie dans les ténèbres où la plupart d'entre nous la relèguent et où
-personne ne lui parle. Elle y fait ce qu'elle peut sans se plaindre; et
-s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on lui jette, le noyau de lumière
-éternelle qu'ils renferment peut-être. Et tandis qu'elle s'applique,
-elle guette le moment où elle pourra montrer à une soeur plus aimée ou
-par hasard plus proche, les trésors laborieux qu'elle a amoncelés. Mais
-il y a des milliers d'existences où nulle soeur ne la visite; et où la
-vie l'a rendue si timide qu'elle s'en va sans rien dire, et sans avoir
-pu se parer une seule fois des plus humbles joyaux de son humble
-couronne...
-
-Et malgré tout, elle veille à toutes choses dans son ciel invisible.
-Elle avertit, elle aime, elle admire, elle attire, elle repousse. A
-chaque événement nouveau, elle remonte à la surface en attendant qu'on
-l'oblige à descendre, parce qu'elle passe pour importune et folle. Elle
-erre comme Kassandra sous le porche des Atrides. Elle y dit sans cesse
-des paroles dont la vérité même n'est que l'ombre et personne ne
-l'écoute. Si nous levons les yeux, elle attend un rayon de soleil ou
-d'étoile, dont elle veut faire une pensée ou bien une tendance
-inconsciente et très pure. Et si nos yeux ne lui rapportent rien, elle
-saura transformer sa pauvre déception en quelque chose d'ineffable
-qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous aimons, elle s'enivre de
-lumière derrière la porte close, et tout en espérant, elle ne perd pas
-les heures; et cette lumière qui filtre par les fentes devient de la
-bonté, de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais si la porte ne
-s'ouvre pas, (et dans combien d'existences s'ouvre-t-elle?) elle s'en
-retourne en sa prison et son regret sera peut-être une vérité plus haute
-qu'on ne verra jamais, car nous sommes dans le lieu des transformations
-indicibles; et ce qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte n'est pas
-perdu, mais ne se mêle pas à cette vie...
-
-Je disais tout-à-l'heure qu'elle transforme en beauté les petites choses
-qu'on lui donne. Il semble même, à mesure qu'on y songe, qu'elle n'ait
-pas d'autre raison d'être; et que toute son activité s'emploie a réunir
-au fond de nous un trésor de beauté qu'on ne peut pas décrire. Est-ce
-que tout ne se changerait pas naturellement en beauté si nous ne venions
-pas troubler sans cesse le travail obstiné de notre âme? Est-ce que le
-mal même ne devient pas précieux lorsqu'elle en a extrait le diamant
-profond du repentir? Est-ce que les injustices que vous avez commises et
-les larmes que vous avez fait répandre ne finissent pas un jour par
-devenir, elles aussi, dans votre âme, de la lumière et de l'amour?
-Avez-vous jamais regardé en vous-même dans ce royaume des flammes
-purificatrices? On vous a fait un grand mal aujourd'hui; les gestes
-étaient petits, l'acte était bas et triste, et vous avez pleuré dans la
-laideur. Pourtant, venez jeter un coup d'oeil dans votre âme quelques
-années après; et dites-moi si vous ne voyez pas sous le souvenir de cet
-acte quelque chose qui est déjà plus pur qu'une pensée, je ne sais
-quelle force qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun rapport avec les
-forces ordinaires de ce monde, je ne sais quelle source «d'une autre
-vie» à laquelle vous pourrez boire sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers
-jours. Et cependant vous n'avez pas aidé la reine infatigable; et vous
-songiez à autre chose tandis que l'acte se purifiait à votre insu dans
-le silence de votre être, et venait augmenter l'eau précieuse de ce
-grand réservoir de vérité ou de beauté, qui n'est pas agité comme le
-réservoir moins profond des pensées vraies ou belles, mais demeure pour
-toujours à l'abri du souffle de la vie.
-
-«Il n'y a pas un fait, pas un événement dans notre existence, dit
-Emerson, qui tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, adhésive et qui
-ne nous étonnera pas en prenant son essor, du fond de notre corps, dans
-l'Empyrée.» Et cela est vrai à un degré plus haut encore qu'Emerson ne
-l'avait peut-être prévu, car à mesure qu'on s'avance en ces lieux, on
-découvre des sphères plus divines.
-
-On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette activité silencieuse des âmes
-qui nous entourent. Vous avez dit une parole pure à un être qui ne l'a
-pas comprise. Vous l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus. Mais un
-jour, par hasard, la parole remonte avec des transformations inouïes, et
-l'on peut voir les fruits inattendus qu'elle a portés dans les ténèbres;
-puis tout retombe dans le silence. Mais qu'importe? on apprend que rien
-ne se perd dans une âme et que les plus petites ont aussi leurs instants
-de splendeur. Il n'y a pas à s'y tromper; les plus malheureux même et
-les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, tout au fond de leur être, un
-trésor de beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit simplement
-d'acquérir l'habitude d'y puiser. Il faut que la beauté ne demeure pas
-une fête isolée dans la vie mais devienne une fête quotidienne. Il ne
-faut pas un grand effort pour être admis parmi ceux «dans les yeux
-desquels la terre en fleurs et les cieux éclatants n'entrent plus par
-parties infinitésimales, mais en masses sublimes» et je parle de fleurs
-et de cieux plus durables et plus purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a
-mille canaux par lesquels la beauté de notre âme peut monter jusqu'à
-notre pensée. Il y a surtout le canal admirable et central de l'amour.
-
-N'est-ce pas dans l'amour que se trouvent les plus purs éléments de
-beauté que nous puissions offrir à l'âme? Il existe des êtres qui
-s'aiment ainsi dans la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu à peu le
-sens de la laideur; c'est devenir aveugle à toutes les petites choses et
-ne plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité des âmes les plus
-humbles. Aimer ainsi c'est ne plus même avoir besoin de pardonner. Aimer
-ainsi, c'est ne plus rien pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus rien que
-l'âme toujours présente ne transforme en beauté. Aimer ainsi c'est ne
-plus voir le mal que pour purifier l'indulgence et pour apprendre à ne
-plus confondre le pécheur avec son péché. Aimer ainsi, c'est élever en
-soi tous ceux qui nous entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent plus
-faillir et d'où une action basse doit tomber de si haut qu'en
-rencontrant la terre elle livre malgré elle son âme de diamant. Aimer
-ainsi, c'est transformer sans qu'on le sache, en mouvements illimités,
-les intentions les plus petites qui veillent autour de nous. Aimer
-ainsi, c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur la terre, dans le ciel
-et dans l'âme au festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister devant un
-être tel qu'on existe devant Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au moindre
-geste la présence de son âme et de tous ses trésors. Il ne faut plus la
-mort, des malheurs ou des larmes pour que l'âme apparaisse; il suffit
-d'un sourire. Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans le bonheur
-aussi profondément que quelques héros l'entrevirent aux clartés des plus
-grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est ne plus distinguer la beauté qui se
-change en amour de l'amour qui se change en beauté. Aimer ainsi, c'est
-ne plus pouvoir dire où finit le rayon d'une étoile et où commence le
-baiser d'une pensée commune. Aimer ainsi, c'est arriver si près de Dieu
-que les anges vous possèdent. Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la
-même âme qui devient peu à peu l'_ange unique_ dont parle Swedenborg.
-Aimer ainsi, c'est découvrir chaque jour une beauté nouvelle en cet ange
-mystérieux, et c'est marcher ensemble dans une bonté de plus en plus
-vivante, et de plus en plus haute.--Car il y a aussi une bonté morte qui
-n'est faite que de passé; mais l'amour véritable rend inutile le passé
-et crée à son approche un inépuisable avenir de bonté sans malheurs et
-sans larmes. Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et devenir aussi beau
-que son âme délivrée. «Si dans l'émotion que doit te causer ce
-spectacle, dit à propos de choses analogues le grand Plotin qui de
-toutes les intelligences que je connais est celle qui s'approcha le plus
-près de la divinité, si dans l'émotion que doit te causer ce spectacle
-tu ne proclames pas qu'il est beau, et si, plongeant ton regard en
-toi-même, tu n'éprouves pas alors le charme de la beauté, c'est en vain
-que dans une pareille disposition tu chercherais la beauté intelligible;
-car tu ne la chercherais qu'avec ce qui est impur et laid. Voilà
-pourquoi, les discours que nous tenons ici ne s'adressent pas à tous les
-hommes. Mais si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi à la
-réminiscence de la beauté intelligible...»
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Le Silence 7
- Le Réveil de l'Ame 29
- Les Avertis 49
- La Morale Mystique 65
- Sur les Femmes 81
- Ruysbroeck l'Admirable 101
- Emerson 131
- Novalis 155
- Le Tragique quotidien 179
- L'Étoile 205
- La Bonté invisible 231
- La Vie Profonde 253
- La Beauté intérieure 283
-
-
-
-
- _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
- le six février mil huit cent quatre-vingt seize
- PAR
- L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
- POUR LE
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***
-
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le trésor des humbles, by Maurice Maeterlinck.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le trésor des humbles, by Maurice Maeterlinck</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le trésor des humbles</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Maurice Maeterlinck</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 06, 2021 [eBook #64719]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***</div>
-<p class="c large">MAURICE MAETERLINCK</p>
-
-<h1>LE TRÉSOR<br />
-DES<br />
-HUMBLES</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br />
-<span class="small">XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</span></p>
-
-<p class="c">M DCCC XCVI</p>
-
-<p class="c small">Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :</p>
-
-
-<p class="c"><i>Neuf exemplaires<br />
-sur Japon impérial, numérotés 1 à 9, et vingt exemplaires<br />
-sur Hollande van Gelder, numérotés 10 à 29.</i></p>
-
-
-<p class="c">JUSTIFICATION DU TIRAGE :</p>
-
-
-<p class="c small gap">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2"><div class="c"><i>DU MÊME AUTEUR</i> :</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Serres Chaudes</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Princesse Maleine</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Aveugles</span> (<i>l'Intruse</i>, <i>les Aveugles</i>)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'ornement des Noces spirituelles</span>
-de Ruysbroeck l'Admirable, traduit
-du flamand et précédé d'une Introduction</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Sept Princesses</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Pélléas et Mélisande</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Alladine et Palomides, Intérieur
-et la Mort de Tintagiles</span>, trois
-petits drames pour marionnettes</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Annabella</span> (traduit de Ford)</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Disciples a Saïs et les Fragments
-de Novalis</span>, précédés
-d'une Introduction</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2"><div class="c"><i>POUR PARAITRE</i> :</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Aglavaine et Sélysette</span>, drame.</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="sc">a Madame Georgette Leblanc</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-LE SILENCE</h2>
-
-
-<p>«&nbsp;<span lang="en" xml:lang="en">Silence and Secrecy!</span> s'écrie Carlyle,
-il faudrait leur élever des autels d'universelle
-adoration. (Si ces jours étaient de
-ceux où l'on élève encore des autels). Le
-silence est l'élément dans lequel se forment
-les grandes choses, pour qu'enfin elles
-puissent émerger, parfaites et majestueuses,
-à la lumière de la vie qu'elles
-vont dominer. Ce n'est pas seulement
-Guillaume le Taciturne, ce sont tous les
-hommes considérables que j'ai connus,
-et les moins diplomates et les moins stratégistes
-de ceux-ci, qui s'abstenaient de
-bavarder de ce qu'ils projetaient et de ce
-qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes
-pauvres petites perplexités, essaie donc
-de <i>retenir ta langue durant un jour</i> ; et le
-lendemain, comme tes desseins et tes
-devoirs seront plus clairs! Quels débris
-et quelles ordures ces ouvriers muets
-n'ont-ils pas balayés en toi-même, tandis
-que les bruits inutiles du dehors n'entraient
-plus! La parole est trop souvent,
-non comme le disait le Français, l'art de
-cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et
-de suspendre la pensée, en sorte qu'il
-n'en reste plus à cacher. La parole est
-grande, elle aussi ; mais ce n'est pas ce
-qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme
-l'inscription suisse : <i lang="de" xml:lang="de">Sprechen ist Silbern,
-Schweigen ist Golden</i>, la parole est d'argent,
-et le silence est d'or, ou comme il
-vaudrait mieux le dire : La parole est
-du temps, le silence de l'éternité.</p>
-
-<p>»&nbsp;Les abeilles ne travaillent que dans
-l'obscurité, la pensée ne travaille que
-dans le silence et la vertu dans le secret&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ne faut pas croire que la parole serve
-jamais aux communications véritables
-entre les êtres. Les lèvres ou la langue
-peuvent représenter l'âme de la même
-manière qu'un chiffre ou un numéro
-d'ordre représente une peinture de Memlinck,
-par exemple, mais dès que nous
-avons vraiment <i>quelque chose à nous dire</i>,
-nous sommes <i>obligés</i> de nous taire ; et si
-dans ces moments nous résistons aux
-ordres invisibles et pressants du silence,
-nous avons fait une perte éternelle que
-les plus grands trésors de la sagesse
-humaine ne pourront réparer, car nous
-avons perdu l'occasion d'écouter une autre
-âme et de donner un instant d'existence
-à la nôtre ; et il y a bien des vies où de
-telles occasions ne se présentent pas deux
-fois&hellip;</p>
-
-<p>Nous ne parlons qu'aux heures où nous
-ne vivons pas, dans les moments où <i>nous
-ne voulons pas</i> apercevoir nos frères et
-où nous nous sentons à une grande distance
-de la réalité. Et dès que nous parlons,
-quelque chose nous prévient que
-des portes divines se ferment quelque part.
-Aussi sommes-nous très avares du silence ;
-et les plus imprudents d'entre nous ne se
-taisent pas avec le premier venu. L'instinct
-des vérités surhumaines que nous possédons
-tous nous avertit qu'il est dangereux
-de se taire avec quelqu'un que l'on désire
-ne pas connaître ou que l'on n'aime point ;
-car les paroles passent entre les hommes,
-mais le silence, s'il a eu un moment
-l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais,
-et la vie véritable, et la seule qui laisse
-quelque trace, n'est faite que de silence.
-Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel
-il faut avoir recours encore, afin que lui-même
-s'explique par lui-même ; et s'il
-vous est donné de descendre un instant
-en votre âme jusqu'aux profondeurs
-habitées par les anges, ce qu'avant tout
-vous vous rappellerez d'un être aimé profondément,
-ce n'est pas les paroles qu'il a
-dites ou les gestes qu'il a faits, mais les
-silences que vous avez vécus ensemble ;
-car c'est la <i>qualité</i> de ces silences qui
-seule a révélé la <i>qualité</i> de votre amour
-et de vos âmes.</p>
-
-<p>Je ne m'approche ici que du silence
-<i>actif</i>, car il y a un silence <i>passif</i>, qui n'est
-que le reflet du sommeil, de la mort ou
-de l'inexistence. C'est le silence qui dort ;
-et tandis qu'il sommeille, il est moins
-redoutable encore que la parole ; mais une
-circonstance inattendue peut l'éveiller
-soudain, et alors c'est son frère, le grand
-silence actif, qui s'intronise. Soyez en
-garde. Deux âmes vont s'atteindre, les
-parois vont céder, des digues vont se
-rompre, et la vie ordinaire va faire place
-à une vie où tout devient très grave, où
-tout est sans défense, où plus rien n'ose
-rire, où plus rien n'obéit, où plus rien
-ne s'oublie&hellip;</p>
-
-<p>Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore
-cette sombre puissance et ses jeux
-dangereux que nous avons une peur si
-profonde du silence. Nous supportons
-à la rigueur le silence isolé, notre propre
-silence : mais le silence de plusieurs, le
-silence multiplié, et surtout le silence
-d'une foule, est un fardeau surnaturel
-dont les âmes les plus fortes redoutent le
-poids inexplicable. Nous usons une grande
-partie de notre vie à rechercher les lieux
-où le silence ne règne pas. Dès que deux
-ou trois hommes se rencontrent, ils ne
-songent qu'à bannir l'invisible ennemi,
-car combien d'amitiés ordinaires n'ont
-d'autres fondements que la haine du
-silence? Et si, malgré tous les efforts,
-il réussit à se glisser entre des êtres
-assemblés, ces êtres tourneront la tête
-avec inquiétude, du côté solennel des
-choses que l'on n'aperçoit pas, et puis ils
-s'en iront bientôt, cédant la place à l'inconnu,
-et ils s'éviteront à l'avenir, parce
-qu'ils craignent que la lutte séculaire ne
-devienne vaine une fois de plus, et que
-l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être, qui
-ouvrent en secret la porte à l'adversaire&hellip;</p>
-
-<p>La plupart d'entre nous ne comprennent
-et n'admettent le silence que deux ou trois
-fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet
-hôte impénétrable que dans des circonstances
-solennelles, mais presque tous,
-alors, l'accueillent dignement ; car les
-plus misérables même ont dans leur existence
-des moments où ils savent agir
-comme s'ils savaient déjà ce que savent
-les dieux. Rappelez-vous le jour où vous
-rencontrâtes sans terreur votre premier
-silence. L'heure effrayante avait sonné ;
-et il venait au devant de votre âme. Vous
-l'avez vu monter des gouffres de la vie
-dont on ne parle pas, et des profondeurs
-de la mer intérieure de beauté ou d'horreur,
-et vous n'avez pas fui&hellip; C'était à un
-retour, sur le seuil d'un départ, au cours
-d'une grande joie, à côté d'une mort ou
-au bord d'un malheur. Souvenez-vous de
-ces minutes où toutes les pierreries
-secrètes se révèlent et où les vérités endormies
-se réveillent en sursaut ; et dites-moi
-si le silence, alors, n'était pas bon et
-nécessaire, et si les caresses de l'ennemi
-sans cesse poursuivi n'étaient pas des
-caresses divines? Les baisers du silence
-malheureux &mdash; car c'est surtout dans le
-malheur que le Silence nous embrasse &mdash; ne
-peuvent plus s'oublier ; et c'est pourquoi
-ceux qui les ont connus plus souvent
-que les autres valent mieux que les autres.
-Ils savent seuls, peut-être, sur quelles
-eaux muettes et profondes repose la mince
-écorce de la vie quotidienne, ils sont allés
-plus près de Dieu, et les pas qu'ils ont
-faits du côté des lumières sont des pas
-qui ne se perdent plus ; car l'âme est une
-chose qui peut ne pas monter, mais qui
-ne peut jamais descendre&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Silence, le grand Empire du silence&nbsp;»,
-s'écrie encore Carlyle &mdash; qui connut si
-bien cet empire de la vie qui nous porte &mdash; «&nbsp;plus
-haut que les étoiles, plus profond
-que le royaume de la Mort!&hellip; Le silence
-et les nobles hommes silencieux!&hellip; Ils
-sont épars çà et là, chacun dans sa province,
-pensant en silence, travaillant en silence,
-et les journaux du matin n'en parlent
-point&hellip; Ils sont le sel même de la terre,
-et le pays qui n'a pas de ces hommes ou
-qui en a trop peu n'est pas en bonne
-voie&hellip; C'est une forêt qui n'a pas de
-<i>racines</i>, qui est toute tournée en feuilles
-et en branches, et qui bientôt doit se
-faner et n'être plus une forêt&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais le silence véritable, qui est plus
-grand encore et qu'il est plus difficile
-d'approcher que le silence matériel dont
-nous parle Carlyle, n'est pas un de ces
-dieux qui peuvent abandonner les hommes.
-Il nous entoure de tous côtés, il est le fond
-de notre vie sous-entendue, et dès que
-l'un de nous frappe en tremblant à l'une
-des portes de l'abîme, c'est toujours le
-même silence attentif qui ouvre cette porte.</p>
-
-<p>Ici encore nous sommes tous égaux
-devant la chose sans mesure ; et le silence
-du roi ou de l'esclave, en face de la mort,
-de la douleur ou de l'amour, a le même
-visage, et cache sous son manteau impénétrable
-des trésors identiques. Le secret
-de ce silence-là, qui est le silence essentiel
-et le refuge inviolable de nos âmes, ne
-se perdra jamais, et si le premier-né des
-hommes rencontrait le dernier habitant
-de la terre, ils se tairaient de la même
-façon dans les baisers, les terreurs ou les
-larmes, ils se tairaient de la même façon
-dans tout ce qui doit être entendu sans
-mensonges, et malgré tant de siècles, ils
-comprendraient en même temps, comme
-s'ils avaient dormi dans le même berceau,
-ce que les lèvres n'apprendront pas à dire
-avant la fin du monde&hellip;</p>
-
-<p>Dès que les lèvres dorment, les âmes
-se réveillent et se mettent à l'&oelig;uvre ; car
-le silence est l'élément plein de surprises,
-de dangers et de bonheur, dans lequel les
-âmes se possèdent librement. Si vous
-voulez vraiment vous livrer à quelqu'un,
-taisez-vous : et si vous avez peur de vous
-taire avec lui, &mdash; à moins que cette crainte
-ne soit la crainte ou l'avarice auguste de
-l'amour qui espère des prodiges &mdash; fuyez-le,
-car votre âme déjà sait à quoi s'en tenir.
-Il est des êtres avec qui le plus grand des
-héros n'oserait pas se taire, et des âmes
-qui n'ont rien à cacher cependant tremblent
-que certaines âmes les découvrent.
-Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de
-silence, et qui tuent le silence autour
-d'eux ; et ce sont les seuls êtres qui
-passent vraiment inaperçus. Ils ne parviennent
-pas à traverser la zone révélatrice,
-la grande zone de la lumière ferme
-et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une
-idée exacte de celui qui ne s'est jamais
-tu. On dirait que son âme n'a pas eu de
-visage. «&nbsp;Nous ne nous connaissons pas
-encore, m'écrivait quelqu'un que j'aimais
-entre tous, nous n'avons pas encore osé
-nous taire ensemble.&nbsp;» Et c'était vrai ;
-déjà nous nous aimions si profondément
-que nous avions eu peur de l'épreuve
-surhumaine. Et chaque fois que le silence,
-ange des vérités suprêmes et messager de
-l'inconnu spécial de chaque amour, descendait
-entre nous, nos âmes à genoux
-semblaient demander grâce et implorer
-encore quelques heures de mensonges
-innocents, quelques heures d'ignorance
-ou quelques heures d'enfance&hellip; Et néanmoins
-il faut que son heure vienne. Il est
-le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de
-l'âme, comme l'autre soleil les fruits de
-notre terre. Mais ce n'est pas sans raison que
-les hommes le redoutent ; car on ne sait
-jamais quelle sera <i>la qualité</i> du silence qui
-va naître. Si toutes les paroles se ressemblent,
-tous les silences diffèrent, et la
-plupart du temps, toute une destinée dépend
-de <i>la qualité</i> de ce premier silence
-que deux âmes vont former. Des mélanges
-ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs
-du silence sont situés bien au-dessus des
-réservoirs de la pensée ; et le breuvage
-imprévu devient sinistrement amer ou
-profondément doux. Deux âmes admirables
-et d'égale puissance peuvent donner naissance
-à un silence hostile, et se feront
-dans les ténèbres une guerre sans merci,
-au lieu que l'âme d'un forçat <i>viendra se
-taire</i> divinement avec l'âme d'une vierge.
-On ne sait rien d'avance, et tout ceci se
-passe dans un ciel qui ne prévient jamais ;
-et c'est pourquoi les amants les plus tendres
-retardent bien souvent jusqu'aux dernières
-heures la solennelle entrée du
-grand révélateur des profondeurs de
-l'être&hellip;</p>
-
-<p>C'est qu'ils savent aussi &mdash; car l'amour
-véritable ramène les plus frivoles au
-centre de la vie &mdash; c'est qu'ils savent
-aussi que tout le reste était des jeux
-d'enfant tout autour de l'enceinte, et que
-c'est maintenant que les murailles tombent
-et que l'existence est ouverte. Leur
-silence vaudra ce que valent les dieux
-qu'ils renferment, et s'ils ne s'entendent
-pas dans ce premier silence, leurs âmes
-ne pourront pas s'aimer, car le silence
-ne se transforme point. Il peut monter
-ou bien descendre entre deux âmes,
-mais <i>sa nature</i> ne changera jamais ; et
-jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude,
-la forme et la puissance qu'il
-avait au moment où, pour la première
-fois, il entra dans la chambre.</p>
-
-<p>A mesure qu'on avance dans la vie, on
-s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais
-quelle entente préalable dont on ne
-souffle mot, à laquelle on ne pense
-même pas, mais dont on sait pourtant
-qu'elle existe quelque part, au-dessus de
-nos têtes. Le plus inefficace d'entre les
-hommes sourit, aux premières rencontres,
-comme s'il était le vieux complice du
-destin de ses frères. Et dans le domaine
-où nous sommes, ceux-là mêmes qui
-savent parler le plus profondément sentent
-le mieux que les mots n'expriment jamais
-les relations réelles et spéciales qu'il y a
-entre deux êtres. Si je vous parle en ce
-moment des choses les plus graves, de
-l'amour, de la mort ou de la destinée, je
-n'atteins pas la mort, l'amour ou le destin,
-et malgré mes efforts, il restera
-toujours entre nous une vérité qui n'est
-pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de
-dire, et cependant cette vérité qui n'a pas
-eu de voix aura seule vécu un instant
-entre nous, et nous n'avons pas pu songer
-à autre chose. Cette vérité, c'est <i>notre
-vérité</i> sur la mort, le destin ou l'amour ;
-et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence.
-Et rien, si ce n'est le silence,
-n'aura eu d'importance. «&nbsp;Mes s&oelig;urs, dit
-une enfant dans un conte de fées, vous
-avez chacune votre pensée secrète et je
-veux la connaître.&nbsp;» Nous aussi nous
-avons quelque chose que l'on voudrait
-connaître, mais elle se cache bien plus
-haut que la pensée secrète ; c'est notre
-silence secret. Mais les questions sont
-inutiles. Toute agitation d'un esprit sur
-ses gardes devient même un obstacle à
-la seconde vie qui vit dans ce secret ; et
-pour savoir ce qui existe réellement, il
-faut cultiver le silence entre soi, car ce
-n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant
-les fleurs inattendues et éternelles,
-qui changent de forme et de couleur
-selon l'âme à côté de laquelle on se
-trouve. Les âmes se pèsent dans le silence,
-comme l'or et l'argent se pèsent dans
-l'eau pure, et les paroles que nous
-prononçons n'ont de sens que grâce au
-silence où elles baignent. Si je dis à
-quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra
-pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être ;
-mais le silence qui suivra, si je
-l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent
-aujourd'hui les racines de ce mot,
-et fera naître une certitude silencieuse à
-son tour ; et ce silence et cette certitude
-ne seront pas deux fois les mêmes dans
-une vie&hellip;</p>
-
-<p>N'est-ce pas le silence qui détermine
-et qui fixe la saveur de l'amour? S'il était
-privé du silence, l'amour n'aurait ni goût
-ni parfums éternels. Qui de nous n'a
-connu ces minutes muettes qui séparaient
-les lèvres pour réunir les âmes? Il faut
-les rechercher sans cesse. Il n'y a pas
-de silence plus docile que le silence de
-l'amour : et c'est vraiment le seul qui ne
-soit qu'à nous seuls. Les autres grands
-silences, ceux de la mort, de la douleur
-ou du destin, ne nous appartiennent
-pas. Ils s'avancent vers nous, du fond des
-événements, à l'heure qu'ils ont choisie,
-et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont
-pas de reproches à se faire. Mais nous
-pouvons sortir à la rencontre des silences
-de l'amour. Ils attendent nuit et jour au
-seuil de notre porte et il sont aussi beaux
-que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui
-n'ont presque pas pleuré peuvent vivre
-avec les âmes aussi intimement que ceux
-qui furent très malheureux ; et c'est
-pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup
-savent aussi des secrets que d'autres ne
-savent pas ; car il y a, dans ce que taisent
-les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds
-et véritables, des milliers et des
-milliers de choses que d'autres lèvres ne
-pourront jamais taire&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-LE RÉVEIL DE L'AME</h2>
-
-
-<p>Un temps viendra peut-être et bien
-des choses annoncent qu'il approche ; un
-temps viendra peut-être où nos âmes
-s'apercevront sans l'intermédiaire de nos
-sens. Il est certain que le domaine de
-l'âme s'étend chaque jour davantage. Elle
-est bien plus près de notre être visible
-et prend à tous nos actes une part bien
-plus grande qu'il y a deux ou trois siècles.
-On dirait que nous approchons d'une
-période spirituelle. Il y a dans l'histoire
-un certain nombre de périodes analogues,
-où l'âme, obéissant à des lois inconnues,
-remonte pour ainsi dire à la surface de
-l'humanité et manifeste plus directement
-son existence et sa puissance. Cette
-existence et cette puissance se révèlent
-de mille manières inattendues et diverses.
-Il semble qu'en ces moments, l'humanité
-ait été sur le point de soulever un peu le
-lourd fardeau de la matière. Il y règne
-une sorte de soulagement spirituel ; et
-les lois de la nature les plus dures et les
-plus inflexibles fléchissent çà et là. Les
-hommes sont plus près d'eux-mêmes et
-plus près de leurs frères ; ils se regardent
-et s'aiment plus gravement et plus intimement.
-Ils comprennent plus tendrement
-et plus profondément, l'enfant, la femme,
-les animaux, les plantes et les choses.
-Les statues, les peintures, les écrits qu'ils
-nous ont laissés ne sont peut-être pas
-parfaits ; mais je ne sais quelle puissance
-et quelle grâce secrètes y demeurent à
-jamais vivantes et captives. Il devait y
-avoir dans les regards des êtres une fraternité
-et des espérances mystérieuses ;
-et l'on trouve partout, à côté des traces
-de la vie ordinaire, les traces ondoyantes
-d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.</p>
-
-<p>Ce que nous savons de l'ancienne
-Égypte permet de supposer qu'elle traversa
-l'une de ces périodes spirituelles.
-A une époque très reculée de l'histoire
-de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de
-la surface de la vie jusqu'à un point
-qu'elle n'atteignit jamais plus ; et les
-restes ou les souvenirs de sa présence
-presque immédiate y produisent encore
-aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y
-a bien d'autres moments du même genre
-où l'élément spirituel paraît lutter au fond
-de l'humanité comme un noyé qui se débat
-sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous
-la Perse, par exemple, Alexandrie
-et les deux siècles mystiques du moyen-âge.</p>
-
-<p>En revanche, il y a des siècles parfaits
-où l'intelligence et la beauté règnent très
-purement, mais où l'âme ne se montre
-point. Ainsi, elle est très loin de la
-Grèce et de Rome, du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle français. (Du moins, de la surface
-de ce dernier siècle, car ses profondeurs,
-avec Claude de Saint-Martin, Cagliostro
-qui est plus grave qu'on ne croit, Pascalis
-et tant d'autres, nous cachent encore
-bien des mystères). On ne sait pas pourquoi,
-mais quelque chose n'est pas là ;
-des communications secrètes sont coupées,
-et la beauté ferme les yeux. Il est bien
-difficile d'exprimer ceci par des mots et
-de dire pour quelles raisons l'atmosphère
-de divinité et de fatalité qui entoure les
-drames grecs ne semble pas l'atmosphère
-véritable de l'âme. On découvre à l'horizon
-de ces tragédies admirables un mystère
-permanent et vénérable aussi ; mais ce
-n'est pas le mystère attendri, fraternel et
-si profondément actif que nous trouvons
-en maintes &oelig;uvres moins grandes et
-moins belles. Et plus près de nous ; si
-Racine est le poète infaillible du c&oelig;ur
-de la femme, qui oserait nous dire qu'il
-ait jamais fait un pas vers son âme? Que
-me répondrez-vous si je vous interroge
-sur l'âme d'Andromaque ou de Britannicus?
-Les personnages de Racine ne se
-comprennent que par ce qu'ils expriment ;
-et pas un mot ne perce les digues de la
-mer. Ils sont effroyablement seuls à la
-surface d'une planète qui ne tourne plus
-dans le ciel. Ils ne peuvent pas se taire,
-ou ils ne seraient plus. Ils n'ont pas de
-<i>principe invisible</i>, et l'on croirait qu'une
-substance isolante a été interposée entre
-leur esprit et eux-mêmes, entre la vie
-qui touche à tout ce qui existe et la vie
-qui ne touche qu'au moment fugitif d'une
-passion, d'une douleur, d'un désir. Il y
-a vraiment des siècles où l'âme se rendort
-et où personne ne s'en inquiète plus.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de
-grands efforts. Elle se manifeste partout
-d'une manière anormale, impérieuse et
-pressante, comme si un ordre avait été
-donné et qu'elle n'eût plus de temps à
-perdre. Elle doit se préparer à une lutte
-décisive, et nul ne peut prévoir tout ce
-qui dépendra de la victoire ou de la fuite.
-Jamais peut-être elle n'a mis en &oelig;uvre
-des forces plus diverses et plus irrésistibles.
-On dirait qu'elle se trouve acculée
-à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est
-l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite.
-Je ne parlerai pas des puissances occultes,
-qui se réveillent autour de nous : du
-magnétisme, de la télépathie, de la lévitation,
-des propriétés insoupçonnées de
-la matière radiante et de mille autres
-phénomènes qui ébranlent les sciences
-officielles. Ces choses sont connues de
-tous et se constatent aisément. Encore
-ne sont-elles probablement rien à côté de
-ce qui s'opère en réalité, car l'âme est
-comme un dormeur qui du fond de ses
-songes fait d'immenses efforts pour
-remuer un bras ou soulever une paupière.</p>
-
-<p>En d'autres régions, où la foule est
-moins attentive, elle agit plus efficacement
-encore, quoique cette action soit moins
-sensible aux yeux qui ne sont pas accoutumés
-à voir. Ne dirait-on pas que sa voix
-est sur le point de percer d'un cri
-suprême les derniers sons de l'erreur qui
-l'enveloppent encore dans la musique ; et
-sentit-on jamais plus lourdement le poids
-sacré d'une présence invisible qu'en
-telles &oelig;uvres de certains peintres étrangers?
-Enfin, dans les littératures, ne
-constate-t-on point que quelques sommets
-s'éclairent çà et là d'une lueur d'une
-toute autre nature que les lueurs les plus
-étranges des littératures antérieures? On
-approche de je ne sais quelle transformation
-du silence, et le <i>sublime positif</i> qui a
-régné jusqu'ici paraît près de finir. Je ne
-m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est
-trop tôt pour parler clairement de ces
-choses ; mais je crois que rarement une
-occasion plus impérieuse d'affranchissement
-spirituel fut offerte à notre humanité.
-Même par moments, cela ressemble à un
-<i>ultimatum</i> ; et c'est pourquoi il importe de
-ne rien négliger pour saisir cette occasion
-menaçante qui est de la nature des songes
-qui se perdent sans retour si on ne les fixe
-pas immédiatement. Il faut être prudent ;
-ce n'est pas sans raison que notre âme
-s'agite.</p>
-
-<p>Mais cette agitation, qu'on ne remarque
-clairement que sur les hauts plateaux
-spéculatifs de l'existence, se manifeste
-peut-être aussi et sans que l'on s'en
-doute dans les sentiers les plus ordinaires
-de la vie ; car nulle fleur ne s'ouvre sur
-les hauteurs qui ne finisse par tomber
-dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je
-ne sais. Toujours est-il que nous constatons
-dans la vie quotidienne, entre les
-êtres les plus humbles, des rapports
-mystérieux et directs, des phénomènes
-spirituels, et des rapprochements d'âmes
-dont on ne parlait guère en d'autres
-temps. Existaient-ils moins indéniablement
-avant nous? Il faut le croire, car à
-toutes les époques il y eut des hommes
-qui allèrent jusqu'au fond des relations
-les plus secrètes de la vie et qui nous ont
-transmis tout ce qu'ils ont appris sur les
-c&oelig;urs, les esprits et les âmes de leur
-temps. Il est probable que ces mêmes
-rapports existaient alors ; mais ils ne
-pouvaient avoir la force fraîche et générale
-qu'ils ont en ce moment ; ils n'étaient
-pas descendus jusqu'au fond de l'humanité,
-sans quoi ils eussent arrêté les
-regards de ces sages qui les ont passés
-sous silence. Et ici, je ne parle plus du
-«&nbsp;spiritisme scientifique&nbsp;», de ses phénomènes
-de télépathie, de «&nbsp;matérialisation&nbsp;»,
-ni d'autres manifestations que
-j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit
-d'événements et d'interventions d'âme
-qui ont lieu sans relâche dans l'existence
-la plus terne des êtres les plus oublieux
-de leurs droits éternels. Il s'agit aussi
-d'une psychologie tout autre que la
-psychologie habituelle, laquelle a usurpé
-le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité
-elle ne s'inquiète que des phénomènes
-spirituels les plus étroitement liés à la
-matière. Il s'agit, en un mot, de ce que
-devrait nous révéler une psychologie
-transcendante qui s'occuperait des rapports
-directs qu'il y a d'âme à âme entre
-les hommes et de la <i>sensibilité</i> ainsi que
-de la <i>présence extraordinaire</i> de notre
-âme. Cette étude qui élèvera l'homme
-d'un degré est à peine commencée, et
-elle ne tardera pas à rendre inadmissible
-la psychologie élémentaire qui a régné
-jusqu'à ce jour.</p>
-
-<p>Cette psychologie immédiate, descendant
-des montagnes, envahit déjà les
-plus petites vallées et sa présence se
-remarque jusque dans les plus médiocres
-écrits. Rien ne prouve plus clairement
-que la pression de l'âme a augmenté
-dans l'humanité générale, et que son
-action mystérieuse s'est vulgarisée. Nous
-effleurons ici des choses à peu près indicibles,
-et l'on ne peut donner que des
-exemples incomplets et grossiers. En
-voici deux ou trois qui sont élémentaires
-et sensibles : autrefois, s'il était question,
-un moment, d'un pressentiment, de l'impression
-étrange d'une entrevue ou d'un
-regard, d'une décision qui était prise du
-côté inconnu de la raison humaine, d'une
-intervention ou d'une force inexplicable
-et cependant comprise, des lois secrètes
-de l'antipathie ou de la sympathie, des
-affinités électives ou instinctives, de l'influence
-prépondérante de choses qui
-n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas
-à ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient
-assez rarement à l'inquiétude du penseur.
-On ne semblait les rencontrer que par
-hasard. On ne soupçonnait pas de quel
-poids prodigieux ils pèsent sans relâche
-sur la vie ; et l'on se hâtait de revenir
-aux jeux habituels des passions et des
-événements extérieurs.</p>
-
-<p>Ces phénomènes spirituels, dont les
-plus grands, les plus pensifs d'entre nos
-frères s'occupaient à peine autrefois, les
-plus petits s'en inquiètent aujourd'hui ;
-et cela prouve une fois de plus que l'âme
-humaine est une plante d'une unité parfaite,
-et que toutes ses branches, lorsque
-l'heure est venue, fleurissent en même
-temps. Le paysan à qui le don d'exprimer
-ce qu'il y a dans son âme serait brusquement
-accordé, exprimerait en ce moment
-des choses qui ne se trouvaient pas encore
-dans l'âme de Racine. Et c'est ainsi
-que des hommes d'un génie bien inférieur
-à celui de Shakespeare ou de Racine ont
-entrevu une vie secrètement lumineuse
-dont celle que ces maîtres avaient uniquement
-connue n'était que le revers.
-C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande
-âme isolée s'agite çà et là, dans l'espace
-ou le temps. Elle fera peu de chose si
-elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des
-multitudes. Il faut qu'elle arrive au moment
-où l'océan des âmes s'inquiète tout
-entier, et si elle est venue dans l'instant
-du sommeil, elle ne pourra parler que
-des songes du sommeil. Hamlet, afin de
-prendre un exemple illustre entre tous,
-Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque
-instant jusqu'au bord du réveil, et cependant,
-malgré la sueur glaciale qui
-couronne son front pâle, il y a des mots
-qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il
-pourrait sans doute prononcer aujourd'hui,
-parce que l'âme du vagabond lui-même
-ou du voleur qui passe, l'aiderait à
-parler. Hamlet, lorsqu'il regarde Claudius
-ou sa mère, apprendrait à présent ce
-qu'il ne savait pas, parce qu'il semble que
-les âmes ne s'enveloppent déjà plus du
-même nombre de voiles. Savez-vous bien &mdash; et
-c'est une vérité inquiétante et
-étrange &mdash; savez-vous bien que si vous
-n'êtes pas bon, il est plus que probable
-que votre présence le proclame aujourd'hui
-cent fois plus clairement qu'elle ne
-l'eût fait il y a deux ou trois siècles? Savez-vous
-bien que si vous avez attristé
-une seule âme ce matin, l'âme de ce
-paysan avec qui vous allez vous entretenir
-de l'orage ou des pluies, a été avertie
-avant même que sa main ait entr'ouvert
-la porte? Assumez le visage d'un saint,
-d'un martyr, d'un héros, l'&oelig;il de l'enfant
-qui vous rencontre ne vous saluera pas
-du même regard inaccessible si vous
-portez en vous une pensée mauvaise, une
-injustice ou les larmes d'un frère. Il y a
-cent ans, son âme eût peut-être passé, à
-côté de la vôtre, inattentive&hellip;</p>
-
-<p>En vérité, il devient difficile de nourrir
-dans son c&oelig;ur, à l'abri des regards,
-une haine, de l'envie ou une trahison,
-tant les âmes les plus indifférentes sont
-sans cesse sur leurs gardes tout autour de
-notre être. Nos ancêtres ne nous ont pas
-parlé de ces choses, et nous constatons
-que la vie où nous nous agitons est absolument
-différente de la vie qu'ils ont
-peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils
-pas? Les signes et les mots ne servent
-plus de rien, et presque tout se décide
-dans les cercles mystiques d'une simple
-présence.</p>
-
-<p>L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille
-volonté si bien connue et si logique, se
-transforme à son tour et subit le contact
-immédiat de grandes lois inexplicables
-et profondes. Il n'y a presque plus de
-refuges et les hommes se rapprochent. Ils
-se jugent par-dessus les paroles et les
-actes, et jusque par-dessus les pensées,
-car ce qu'ils voient sans le comprendre
-est situé bien au delà du domaine des
-pensées. Et c'est l'une des grandes
-marques auxquelles on reconnaît les périodes
-spirituelles dont je parlais tantôt.
-On sent de tous côtés que les relations
-de la vie ordinaire commencent à changer,
-et les plus jeunes d'entre nous parlent
-et agissent déjà tout autrement que les
-hommes de la génération qui les précède.
-Une foule de conventions, d'usages, de
-voiles et d'intermédiaires inutiles retombent
-aux abîmes, et presque tous,
-sans le savoir, nous ne nous jugeons plus
-que selon l'invisible. Si j'entre pour la
-première fois dans votre chambre, vous
-ne prononcerez point, d'après les lois les
-plus profondes de la psychologie pratique,
-la sentence secrète que tout homme prononce
-en présence d'un homme. Vous ne
-parviendrez pas à me dire où vous êtes
-allé pour savoir qui je suis, mais vous
-me reviendrez, chargé du poids de certitudes
-ineffables. Votre père, peut-être,
-m'eût jugé autrement et se serait trompé.
-Il faut croire que l'homme va bientôt
-toucher l'homme et que l'atmosphère va
-changer. Avons-nous fait, comme le dit
-Claude de Saint-Martin, le grand «&nbsp;philosophe
-inconnu&nbsp;», avons-nous fait un
-«&nbsp;pas de plus sur la route instructive et
-lumineuse de la simplicité des êtres&nbsp;»?
-Attendons en silence ; peut-être allons-nous
-percevoir avant peu «&nbsp;le murmure
-des dieux.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-LES AVERTIS</h2>
-
-
-<p>Ils sont connus de la plupart des hommes
-et presque toutes les mères les ont
-vus. Ils sont peut-être indispensables
-comme toutes les douleurs, et ceux qui
-ne les ont pas approchés sont moins doux,
-moins tristes et moins bons.</p>
-
-<p>Ils sont étranges. Ils semblent plus
-près de la vie que les autres enfants et
-ne rien soupçonner, et cependant leurs
-yeux ont une certitude si profonde, qu'il
-faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu
-plus d'un soir le temps de se dire leur
-secret. Au moment où leurs frères tâtonnent
-encore autour d'eux entre la naissance
-et la vie, ils se sont déjà reconnus,
-ils sont déjà debout, les mains et l'âme
-prêtes. A la hâte, sagement et minutieusement,
-ils se préparent à vivre, et cette
-hâte est le signe que les mères, à leur insu
-discrètes confidentes de tout ce qui
-ne se dit pas, osent à peine regarder.</p>
-
-<p>Souvent, nous n'avons pas le temps de
-les apercevoir ; ils s'en vont sans rien
-dire et ceux-là nous demeurent à jamais
-inconnus. Mais d'autres s'attardent un
-peu, nous regardent en souriant attentivement,
-semblent sur le point d'avouer
-qu'ils ont tout compris, et puis, vers la
-vingtième année, s'éloignent à la hâte,
-en étouffant leurs pas, comme s'ils
-venaient de découvrir qu'ils s'étaient
-trompés de demeure et qu'ils allaient
-passer leur vie parmi des hommes qu'ils
-ne connaissaient pas.</p>
-
-<p>Eux-mêmes ne disent presque rien et
-s'entourent d'un nuage au moment où ils
-se sentent blessés et où l'homme est sur
-le point de les atteindre. Il y a quelques
-jours ils semblaient être au milieu de nous,
-et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que
-nous n'osons plus les reconnaître ni les
-interroger. Ils sont là, presque de l'autre
-côté de la vie, et l'on sent que c'est
-l'heure enfin d'affirmer une chose plus
-grave, plus humaine, plus réelle et plus
-profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour ;
-une chose qui bat mortellement de l'aile
-tout au fond de la gorge, et qu'on ignore,
-et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus
-possible de dire, car tant de vies se passent
-à se taire!&hellip; Et le temps presse ; et
-qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au
-moment où l'on ne pouvait plus lui répondre?</p>
-
-<p>Pourquoi sont-ils venus et pourquoi
-s'en vont-ils? Ne naissent-ils que
-pour nous affirmer que la vie n'a pas
-de but? A quoi sert-il d'interroger puisqu'on
-ne répondra jamais? J'ai été plusieurs
-fois témoin de ces choses, et un
-jour je les ai vues de si près que je ne
-savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de
-moi-même&hellip;</p>
-
-<p>Un frère est mort ainsi. On eût dit que
-lui seul avait été prévenu, sans le savoir,
-tandis que nous savions peut-être quelque
-chose sans avoir reçu cet avertissement
-organique qu'il recélait depuis les
-premiers jours. A quoi distingue-t-on les
-êtres sur lesquels va peser un événement
-très grave? Rien n'est visible et cependant
-nous voyons tout. Ils ont peur de
-nous, parce que nous les avertissons sans
-cesse et malgré nous ; et à peine les
-avons-nous abordés qu'ils sentent que
-nous réagissons contre leur avenir. Nous
-cachons quelque chose à la plupart des
-hommes et nous ignorons nous-mêmes ce
-que nous leur cachons. Il passe entre deux
-êtres qui se rencontrent pour la première
-fois, d'étranges secrets de vie et de mort ;
-et bien d'autres secrets qui n'ont pas
-encore de nom, mais qui s'emparent
-immédiatement de notre attitude, de nos
-regards et de notre visage ; et lorsque
-nous serrons les mains d'un ami notre
-âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent
-peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il
-se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée
-entre deux hommes, mais il y a des choses
-plus impérieuses et plus profondes
-que la pensée. Nous ne sommes pas
-maîtres de ces dons inconnus et nous trahissons
-sans cesse le prophète qui ne
-sait pas parler. Nous ne sommes jamais
-avec les autres tels que nous sommes avec
-nous-mêmes, ni même tels que nous
-sommes avec eux dans l'obscurité et nos
-regards se transforment selon le passé
-et l'avenir qu'ils aperçoivent, et c'est
-pourquoi nous vivons malgré nous sur
-nos gardes. En rencontrant ceux qui ne
-vivront pas, ce n'est pas eux que nous
-voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils
-voudraient nous tromper pour se tromper.
-Ils font tout pour nous dérouter et cependant,
-à travers leur sourire et leur ardeur
-à vivre, l'événement transparaît déjà
-comme s'il était le soutien et la raison
-même de leur existence. Une fois de plus,
-la mort les a trahis, et ils voient avec
-tristesse que nous avons tout vu et qu'il
-y a des voix qui ne peuvent se taire.</p>
-
-<p>Qui dira la force des événements et
-s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne sommes
-qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous
-d'eux? Les attirons-nous, ou
-nous attirent-ils? Les transformons-nous
-ou nous transforment-ils? Ne se trompent-ils
-jamais? Pourquoi viennent-ils à nous
-comme l'abeille à la ruche et la colombe
-au colombier ; et où se réfugient ceux qui
-ne nous trouvent pas au rendez-vous?
-D'où viennent-ils à notre rencontre ; et
-pourquoi nous ressemblent-ils comme des
-frères? Agissent-ils dans le passé ou dans
-l'avenir et les plus puissants sont-ils ceux
-qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas
-encore? Est-ce hier ou demain qui nous
-transfigure? Qui de nous ne passe la plus
-grande partie de sa vie à l'ombre d'un
-événement qui n'a pas encore eu lieu?
-J'ai vu ces graves attitudes, cette marche
-qui semblait avoir un but trop prochain,
-ce pressentiment des grands froids et cet
-&oelig;il qui ne se laissait pas distraire, en
-ceux même dont la fin devait être accidentelle
-et sur qui la mort allait s'abattre
-inopinément du dehors. Et cependant, ils
-se hâtaient autant que leurs frères qui la
-portaient en eux. Ils avaient le même
-visage. A eux aussi la vie semblait plus
-sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils
-agissaient avec la même attention sûre et
-silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à
-perdre, ils devaient être prêts à la même
-heure ; tant cet événement qu'un prophète
-n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la
-vie même de leur vie.</p>
-
-<p>C'est notre mort qui guide notre vie
-et notre vie n'a d'autre but que notre
-mort. Notre mort est le moule où
-se coule notre vie et c'est elle qui a formé
-notre visage. Il ne faudrait faire que le
-portrait des morts, car eux seuls sont
-eux-mêmes et se montrent un instant tels
-qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans
-la pure, froide et simple lumière qui
-tombe sur l'oreiller des dernières heures?
-Est-ce cette même lumière qui baigne
-déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous
-sourient fixement, et qui nous impose un
-silence qui ressemble à celui de la chambre
-où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque
-je me rappelle ceux que j'ai connus
-et que la même mort menait tous par la
-main, je vois une troupe d'enfants, d'adolescentes
-et d'adolescents qui semblent
-sortir de la même maison. Ils sont déjà
-frères et s&oelig;urs, et l'on dirait qu'ils se reconnaissent
-entre eux à des marques que
-nous ne voyons pas, et qu'ils se font, au
-moment où nous ne les observons plus, le
-signe du silence. Ce sont les enfants attentifs
-de la mort précoce. Au collège nous les
-discernions obscurément. Ils semblaient
-se chercher et se fuir à la fois comme ceux
-qui ont la même infirmité. On les voyait
-à l'écart sous les arbres du jardin. Ils
-avaient la même gravité sous un sourire
-plus interrompu et plus immatériel que le
-nôtre, et je ne sais quel air d'avoir peur
-de trahir un secret. Presque toujours ils
-se taisaient lorsque ceux qui devaient
-vivre s'approchaient de leur groupe. Parlaient-ils
-déjà de l'événement, ou bien
-savaient-ils que l'événement parlait à travers
-eux et malgré eux, et l'entouraient-ils
-ainsi afin de le cacher aux yeux indifférents?
-Ils semblaient par moments nous
-regarder du haut d'une tour ; et bien qu'ils
-fussent plus faibles que nous, nous n'osions
-pas les molester. Il est vrai que rien
-n'est caché ; et vous tous qui me rencontrez,
-vous savez ce que j'ai fait et ce que
-je ferai, vous savez ce que je pense et ce
-que j'ai pensé ; vous savez exactement le
-jour où je dois mourir, mais vous n'avez
-pas encore trouvé le moyen de le dire,
-fût-ce à voix basse et à votre propre c&oelig;ur.
-Nous avons l'habitude de passer sous silence
-tout ce que notre main n'atteint
-pas, et peut-être saurions-nous trop de
-choses si nous savions tout ce que nous
-savons. Nous vivons à côté de notre véritable
-vie et nous sentons que nos pensées
-les plus intimes et les plus profondes
-même ne nous regardent pas, car nous
-sommes autre chose que nos pensées et
-que nos rêves. Et ce n'est qu'à certains
-moments et presque par distraction que
-nous vivons selon nous-mêmes. Quel
-jour deviendrons-nous ce que nous
-sommes? En attendant, nous étions devant
-eux comme devant des étrangers. Ils intimidaient
-notre vie. Parfois ils se promenaient
-avec nous par les corridors et
-les cours, et nous avions peine à les
-suivre. Parfois ils se mêlaient à nos jeux,
-et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns
-ne trouvaient pas leurs frères.
-Ils erraient seuls au milieu de nos cris et
-n'avaient pas d'amis parmi ceux qui
-n'allaient pas mourir. Et cependant nous
-les aimions, et aucun visage n'était plus
-amical que le leur. Qu'y avait-il entre eux
-et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au
-fond de quelle mer de mystères vivons-nous?
-Ici régnait aussi cet amour qui ne
-s'exprime plus parce qu'il ne participe
-pas à la vie de ce monde. Il ne supporterait
-peut-être aucune épreuve, il semble
-à chaque instant trahi, et la moindre
-amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et
-cependant sa vie est plus profonde que
-nous-mêmes et peut-être ne nous semble-t-il
-indifférent que parce qu'il se sait réservé
-pour des temps plus longs et plus
-sûrs.</p>
-
-<p>Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il
-parlera plus tard ; et ce n'est jamais ceux
-que nous embrassons que nous aimons le
-plus profondément. Il y a ainsi une part
-de la vie, &mdash; et c'est la meilleure, la plus
-pure et la plus grande, &mdash; qui ne se mêle
-pas à la vie ordinaire, et les yeux, des
-amants eux-mêmes, ne percent presque
-jamais cette digue de silence et d'amour.</p>
-
-<p>Ou bien les laissions-nous seuls parce
-que, quoique plus jeunes, ils étaient nos
-aînés?&hellip; Savions-nous qu'ils n'avaient
-pas le même âge et les redoutions-nous
-comme des juges? Leurs regards étaient
-déjà moins mobiles que les nôtres, et
-lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur
-nos agitations, elles s'apaisaient sans
-raison, et un silence incompréhensible
-s'étendait un instant. Nous nous retournions :
-ils nous observaient et ils riaient
-sérieusement. Je me rappelle le visage
-de deux d'entre eux qu'une mort violente
-attendait. Mais presque tous étaient
-timides et tentaient de passer inaperçus.
-Ils avaient je ne sais quelle pudeur mortelle
-et semblaient demander pardon
-d'une faute inconnue et prochaine. Ils
-s'avançaient, nous échangions un regard,
-nous nous écartions sans rien dire et
-nous comprenions tout sans rien savoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-LA MORALE MYSTIQUE</h2>
-
-
-<p>Il n'est que trop vrai que les pensées
-que nous avons donnent une forme arbitraire
-aux mouvements invisibles des
-royaumes intérieurs. Il y a ainsi mille et
-mille certitudes qui sont les reines voilées
-qui nous guident à travers l'existence et
-dont nous ne parvenons pas à parler. Dès
-que nous exprimons quelque chose, nous
-le diminuons étrangement. Nous croyons
-avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et
-quand nous remontons à la surface, la
-goutte d'eau qui scintille au bout de nos
-doigts pâles ne ressemble plus à la mer
-d'où elle sort. Nous croyons avoir découvert
-une grotte aux trésors merveilleux ;
-et quand nous revenons au jour, nous
-n'avons emporté que des pierreries fausses
-et des morceaux de verre ; et cependant
-le trésor brille invariablement dans les
-ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable
-entre nous-mêmes et notre âme,
-et à certains moments, dit Emerson,
-«&nbsp;nous en arrivons à désirer ardemment
-la souffrance dans l'espoir que là enfin
-nous trouverons de la réalité et sentirons
-les pointes aiguës et les angles de la
-vérité&nbsp;».</p>
-
-<p>J'ai dit ailleurs que les âmes semblent
-se rapprocher : et cela n'a d'autre valeur
-que la valeur que peut avoir une impression
-permanente, mais obscure, qu'il est
-bien difficile d'étayer sur des faits, car
-les faits ne sont que les vagabonds, les
-espions ou les traînards des grandes
-forces qu'on ne voit pas. Et pourtant,
-l'on dirait que, plus profondément peut-être
-que nos pères, nous sentons, par
-instants que ce n'est pas en présence de
-nous seuls que nous sommes. Ceux qui
-ne croient en aucun dieu aussi bien que
-les autres n'agissent pas en eux-mêmes
-comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il
-y a une surveillance générale qui s'exerce
-ailleurs que dans les ténèbres indulgentes
-de la conscience de chaque homme. Est-il
-vrai que les vases spirituels soient moins
-strictement scellés qu'autrefois et que les
-oscillations de la mer intérieure deviennent
-plus puissantes? Je ne sais ; tout au plus
-pouvons-nous constater que nous n'attachons
-plus la même importance à un
-certain nombre de fautes traditionnelles,
-et c'est déjà le signe d'une conquête
-spirituelle.</p>
-
-<p>Il semble que notre morale se transforme
-et qu'elle s'avance à petits pas vers
-des contrées plus hautes qu'on ne voit
-pas encore. Et c'est pourquoi le moment
-est peut-être venu de se poser quelques
-questions nouvelles. Qu'arriverait-il, par
-exemple, si notre âme devenait visible
-tout à coup et qu'elle dût s'avancer au
-milieu de ses s&oelig;urs assemblées, dépouillée
-de ses voiles, mais chargée de ses pensées
-les plus secrètes et traînant à sa suite les
-actes les plus mystérieux de sa vie que
-rien ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle?
-Que voudrait-elle cacher? Irait-elle,
-comme une femme pudique, jeter le
-long manteau de ses cheveux sur les
-péchés sans nombre de la chair? Elle les
-a ignorés, et ces péchés ne l'ont jamais
-atteinte. Ils ont été commis à mille lieues
-de son trône ; et l'âme du Sodomite même
-passerait au milieu de la foule sans se
-douter de rien, et portant dans ses yeux
-le sourire transparent de l'enfant. Elle
-n'est pas intervenue, elle poursuivait sa
-vie du côté des lumières, et c'est de cette
-vie seule qu'elle se souviendra.</p>
-
-<p>Quels péchés et quels crimes ordinaires
-aura-t-elle pu commettre? A-t-elle trahi,
-a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle
-fait souffrir et a-t-elle fait pleurer? Où
-était-elle tandis que celui-ci livrait son
-frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être
-loin de lui, et à partir de ce moment,
-elle sera devenue plus profonde et plus
-belle. Elle n'aura point honte de ce qu'elle
-n'a pas fait ; et elle peut rester pure au
-centre d'un grand meurtre. Souvent, elle
-transforme en clartés intérieures tout le
-mal auquel il faut bien qu'elle assiste.
-Tout dépend d'un principe invisible et
-de là naît sans doute l'inexplicable indulgence
-des dieux.</p>
-
-<p>Et notre indulgence, elle aussi. Nous
-ne pouvons nous empêcher de pardonner ;
-et quand la mort, «&nbsp;la grande réconciliatrice&nbsp;»,
-a passé, qui de nous ne tombe
-sur les genoux et ne fait en silence sur
-l'âme délaissée le geste du pardon? Si je
-viens me pencher sur le corps immobile
-de mon pire ennemi, croyez-vous donc
-qu'en regardant ces lèvres pâles qui m'ont
-calomnié, ces yeux éteints qui firent
-pleurer les miens, et ces mains froides
-qui m'ont peut-être torturé, je songe
-encore à la vengeance? Tout a été payé
-par la mort au passage. L'âme ne me doit
-plus rien et instinctivement je la mets
-au-dessus des torts les plus cruels et des
-fautes les plus graves. (Que cet instinct
-est admirable et significatif!) Et si je
-regrette quelque chose, ce n'est pas de
-ne pouvoir faire souffrir à mon tour, mais
-peut-être de n'avoir pas aimé suffisamment
-ou pardonné plus tôt&hellip;</p>
-
-<p>On dirait que déjà nous comprenons
-ces choses tout au fond de nous-mêmes.
-Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est
-même pas d'après leurs pensées les plus
-secrètes que nous jugeons nos frères, car
-les pensées secrètes ne sont pas toujours
-illisibles ; et nous allons bien au delà de
-l'illisible. Un homme aura commis tous
-les crimes réputés les plus vils sans que
-le plus grand de ces crimes altère un
-seul instant le souffle de fraîcheur et de
-pureté immatérielle qui entoure sa présence ;
-au lieu que l'approche d'un martyr
-ou d'un sage pourra couvrir notre
-âme d'épaisses et insupportables ténèbres.
-Un héros ou un saint choisira son
-ami au milieu des visages sur lesquels se
-lit sans peine l'habitude de toutes les
-pensées basses, et ne se sentira pas dans
-«&nbsp;une atmosphère fraternelle ou humaine&nbsp;»
-à côté d'un autre être dont le front s'illumine
-des rêves les plus hauts et les plus
-magnanimes. Qu'est-ce que cela signifie?
-et quelles nouvelles ces choses apportent-elles?
-Il y a donc des lois plus profondes
-que celles qui président aux actes et aux
-pensées? Que nous a-t-on appris et pourquoi
-agissons-nous toujours selon des
-règles dont on ne parle pas et qui seules
-sont sûres? Car l'on peut affirmer qu'ici,
-malgré les apparences, le héros et le
-saint ne se sont point trompés. Ils n'ont
-fait qu'obéir, et si le saint est trahi et
-vendu par l'homme qu'il a choisi, quelque
-chose d'inébranlable restera cependant,
-qui lui dira qu'il n'y eut pas d'erreur
-et qu'il n'a rien à regretter. L'âme
-n'oubliera jamais que l'autre âme était
-claire&hellip;</p>
-
-<p>Tandis que l'on remue la pierre presque
-inconnue qui couvre ces mystères,
-on respire l'odeur trop forte de l'abîme
-et les mots en même temps que les pensées
-tombent autour de nous comme des
-mouches empoisonnées. La vie intérieure
-elle-même paraît une petite chose auprès
-de ces profondeurs invariables. Serez-vous
-fier, en présence d'un ange, d'être
-celui qui n'a jamais eu tort et n'existe-t-il
-pas une innocence inférieure? Lorsque
-Jésus lit les pensées misérables des Pharisiens
-qui entourent le paralytique de
-Capharnaüm, êtes-vous sûr qu'il juge
-aussi leur âme d'un coup d'&oelig;il analogue,
-qu'il la condamne en même temps et qu'il
-n'aperçoive pas, par delà ces pensées,
-une clarté peut-être inaltérable? Et serait-il
-un Dieu si sa condamnation était irrévocable?
-Mais pourquoi parle-t-il comme
-s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la
-plus basse ou l'idée la plus noble laissera-t-elle
-une trace sur le pivot de diamant?
-Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hauteurs,
-pourra s'empêcher de sourire à
-nos fautes les plus graves, comme on sourit
-aux jeux des petits chiens sur le
-tapis? et que serait un Dieu qui ne sourirait
-pas? Croyez-vous que vous prendrez
-la peine, si vous devenez vraiment
-pur, de soustraire aux regards des anges
-assemblés les petits mobiles de vos grandes
-actions? Et pourtant n'y a-t-il pas
-en nous plus d'une chose qui peut faillir
-aux yeux des dieux assis sur la montagne?
-Il est sûr qu'il y en a, et notre âme
-n'ignore pas qu'elle aura des comptes à
-rendre. Elle vit, sans rien dire, sous la
-main d'un grand juge dont nous ne parvenons
-pas à saisir les sentences. Mais
-quels seront ces comptes? Où trouver la
-morale qui le dise? Y a-t-il une morale
-mystérieuse qui règne en des régions
-plus lointaines que celles de nos pensées ;
-et un astre central que nous ne voyons
-pas et dont nos plus secrets désirs ne
-sont que les planètes impuissantes?
-Existe-t-il, au centre de notre être, un
-arbre transparent dont toutes nos actions
-et toutes nos vertus ne sont que les fleurs
-et les feuilles éphémères? Au fond, nous
-ignorons quel mal notre âme peut commettre
-et nous ne savons pas encore de
-quoi nous rougirions devant une intelligence
-supérieure ou devant une autre
-âme ; et cependant qui de nous se trouve
-pur et ne redoute pas un juge? et quelle
-âme n'a pas peur d'une autre âme?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ici, nous ne sommes plus dans les
-vallées connues de la vie animale ou psychique.
-Nous arrivons aux portes de la
-troisième enceinte : celle de la vie divine
-des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant
-qu'on en franchit le seuil. Et puis le
-seuil franchi, où sont les certitudes? Où
-se cachent ces lois admirables que sans
-relâche nous transgressons peut-être sans
-que notre conscience le soupçonne, bien
-que notre âme soit avertie? Et d'où provenait
-donc l'ombre de ces transgressions
-mystérieuses qui s'étendait parfois
-sur notre vie et la rendait soudain si
-redoutable à vivre? Quels sont les grands
-péchés spirituels que nous pouvons
-commettre? Aurons-nous honte d'avoir
-lutté contre notre âme ou notre âme
-lutte-elle invisiblement contre Dieu? Et
-cette lutte est-elle silencieuse à tel point
-que pas un soupir ne force les parois? Y
-a-t-il un moment où nous pouvons entendre
-la reine aux lèvres closes? Elle se
-tait sans espoir dans tous les événements
-de la surface, mais n'en est-il pas d'autres
-que l'on remarque à peine et qui
-touchent cependant à des forces éternelles
-et profondes? Voici quelqu'un qui
-meurt, qui regarde ou qui pleure ; un
-autre qui s'approche pour la première
-fois ou votre ennemi qui passe ; n'est-ce
-point alors qu'elle chuchote peut-être?
-Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà
-vous n'aimez plus dans l'avenir l'ami
-auquel vous souriez en ce moment? Mais
-tout cela n'est rien et n'approche même
-pas des clartés extérieures de l'abîme. Il
-n'est pas possible de parler de ces choses,
-parce qu'on est trop seul. «&nbsp;Actuellement,
-dit Novalis, l'âme ne bouge que
-çà et là ; quand donc remuera-t-elle
-entièrement, et quand l'humanité commencera-t-elle
-à prendre conscience en
-masse?&nbsp;» C'est à cette condition seulement
-que quelques-uns apprendront quelque
-chose. Il faut attendre patiemment que
-cette conscience supérieure se forme peu
-à peu. Il se peut qu'alors l'un de ceux qui
-viendront parvienne à exprimer ce que
-nous sentons tous de ce côté de l'âme,
-qui est comme la face de la lune qu'on
-n'a pas aperçue depuis le commencement
-du monde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-SUR LES FEMMES</h2>
-
-
-<p>En ces domaines aussi, les lois sont
-inconnues. Au-dessus de nos têtes brille,
-au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui
-nous est destiné ; et toutes nos amours
-naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons
-et l'atmosphère de cette étoile. Nous aurons
-beau choisir à droite ou bien à gauche,
-sur les hauteurs ou bien dans les bas-fonds ;
-nous aurons beau, pour sortir de ce cercle
-enchanté que nous sentons autour de tous
-les actes de notre vie, violer notre instinct
-et tenter de choisir contre le choix
-de notre étoile, nous élirons toujours la
-femme descendue de l'astre invariable. Et
-si, comme don Juan, nous en embrassons
-mille et trois, lorsque viendra le soir où
-les bras se délient et où les lèvres se séparent,
-nous reconnaîtrons que c'est
-encore la même femme, la bonne ou la
-mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'aimante
-ou l'infidèle, qui se tient devant
-nous&hellip;</p>
-
-<p>En vérité, nous ne sortons jamais du
-petit cercle de clarté que notre destinée
-trace autour de nos pas, et l'on dirait que
-les hommes les plus éloignés connaissent
-la nuance et l'étendue de cet anneau infranchissable.
-C'est la teinte de ces rayons
-spirituels qu'ils aperçoivent tout d'abord
-et qui fait qu'ils nous tendent la main en
-souriant ou qu'ils la retirent avec crainte.
-Nous nous connaissons tous dans une atmosphère
-supérieure, et l'idée que je me
-fais d'un inconnu participe immédiatement
-à une vérité mystérieuse et plus profonde
-que la vérité matérielle. Qui de nous n'a
-éprouvé ces choses qui se passent dans
-les régions impénétrables de l'humanité
-presque astrale? Si vous recevez une
-lettre venue du fond d'une île perdue
-dans le grand c&oelig;ur des océans, et écrite
-par une main dont vous ignoriez l'existence,
-êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu
-qui vous écrive et n'éprouvez-vous pas, dans
-le moment que vous lisez, sur l'âme qui
-vous rencontre ainsi &mdash; les dieux savent
-seuls dans quelles sphères, &mdash; des certitudes
-plus infaillibles et plus graves que
-toutes les certitudes ordinaires? Et, d'un
-autre côté croyez-vous que cette âme qui
-songeait à la vôtre, au hasard de l'espace
-et du temps, n'avait pas, elle aussi, des
-certitudes analogues? Il y a de toutes parts
-d'étranges reconnaissances, et nous ne
-pouvons pas cacher notre existence. Rien
-ne semble jeter sur les liens subtils qui
-doivent exister entre toutes les âmes un
-jour plus spécial que ces petits mystères
-qui accompagnent l'échange de quelques
-lettres entre deux inconnus. C'est peut-être
-une des étroites fentes, &mdash; misérable
-sans doute, mais il en est si peu que nous
-devons nous contenter des lueurs les plus
-pâles &mdash; c'est peut-être une des étroites
-fentes dans la porte de ténèbres par où
-nous pouvons soupçonner un instant ce qui
-doit se passer dans la grotte des trésors
-qui ne furent jamais découverts. Examinez
-la correspondance passive d'un homme et
-vous y trouverez je ne sais quelle unité
-singulière. Je ne connais ni celui-ci ni
-celui-là qui m'interrogent ce matin, et
-cependant je sais déjà que je ne pourrai
-pas répondre au premier de la même manière
-que je vais répondre au second. J'ai
-vu quelque chose d'invisible. Et, à mon
-tour, si quelqu'un m'écrit que je n'ai
-jamais aperçu, je suis sûr que sa lettre
-n'est pas exactement la même que celle
-qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde
-en ce moment. Il y aura toujours une
-différence spirituelle insaisissable. C'est
-le signe de l'âme qui salue invisiblement
-une autre âme. Il faut croire que nous
-nous connaissons dans des régions que
-nous ne savons pas et que nous possédons
-une patrie commune où nous allons, où
-nous nous retrouvons et d'où nous revenons sans peine.</p>
-
-<p>C'est aussi dans cette patrie commune
-que nous choisissons nos amantes, et
-c'est pourquoi nous ne nous trompons pas
-et nos amantes ne se trompent pas non
-plus. Le royaume de l'amour est avant
-tout le grand royaume des certitudes,
-parce que c'est celui où les âmes ont le
-plus de loisirs. Ici, elles n'ont vraiment
-pas autre chose à faire qu'à se reconnaître,
-à s'admirer profondément et à s'interroger,
-les larmes dans les yeux, comme de jeunes
-s&oelig;urs qui se retrouvent, tandis que les
-bras s'entrelacent et que les lèvres s'entre-croisent
-si loin d'elles&hellip; Elles ont
-enfin le temps de se sourire et de vivre un
-instant pour elles-mêmes dans la trêve de
-la vie dure et quotidienne ; et c'est peut-être
-des hauteurs de ce sourire et de ces
-regards indicibles que se répand, sur les
-minutes les plus fades de l'amour, le sel
-mystérieux qui conserve à jamais le souvenir
-de la rencontre de deux bouches&hellip;</p>
-
-<p>Mais je ne parle ici que de l'amour prédestiné
-et véritable. Lorsque nous retrouvons
-une de celles que le sort nous a
-réservées et qu'il a fait sortir du fond des
-grandes villes spirituelles où nous vivons
-sans le savoir, pour l'envoyer au carrefour
-de la route par où nous devrons
-passer à l'heure dite, nous sommes avertis
-dès le premier regard. Quelques-uns
-tentent alors de violer le sort. Il se peut
-que nous mettions furieusement les mains
-sur les paupières pour ne plus voir ce
-qu'il a fallu voir et qu'en luttant de toutes
-nos petites forces contre des forces éternelles,
-nous parvenions à traverser la route
-pour aller vers une autre envoyée qui n'est
-pas là pour nous. Mais nous aurons beau
-faire, nous ne réussirons pas à «&nbsp;agiter
-l'eau morte dans les grandes cuves de
-l'avenir&nbsp;». Il n'arrivera rien ; la force pure
-des hauteurs ne voudra pas descendre et
-ces baisers et ces heures inutiles refuseront
-de s'ajouter aux heures et aux baisers
-réels de notre vie&hellip;</p>
-
-<p>La destinée ferme parfois les yeux,
-mais elle sait bien que nous lui reviendrons
-le soir, et que c'est elle qui doit avoir le
-dernier mot. Elle peut fermer les yeux,
-mais le temps qu'elle les ferme est du
-temps qui se perd&hellip;</p>
-
-<p>Il semble que la femme soit plus que
-nous sujette aux destinées. Elle les subit
-avec une simplicité bien plus grande. Elle
-ne lutte jamais sincèrement contre elles.
-Elle est encore plus près de Dieu et se
-livre avec moins de réserve à l'action pure
-du mystère. Et c'est pour cette raison,
-sans doute, que tous les événements où
-elle se mêle à notre vie paraissent nous
-ramener vers quelque chose qui ressemble
-aux sources mêmes du Destin. C'est près
-d'elles surtout que l'on a, par moments,
-en passant, «&nbsp;un clair pressentiment&nbsp;»
-d'une vie qui ne semble pas toujours parallèle
-à la vie apparente. Elle nous rapproche
-des portes de notre être. Qui sait
-si ce n'est pas dans un de ces instants
-profonds qu'ils dormirent sur son sein
-que les héros apprirent la force et la fidélité
-de leur étoile, et si l'homme qui n'a
-pas reposé sur le c&oelig;ur d'une femme aura
-jamais le sentiment exact de l'avenir?</p>
-
-<p>Nous entrons une fois de plus dans les
-cercles troublés de la conscience supérieure.
-Ah! qu'il est vrai qu'ici aussi «&nbsp;la
-soi-disant psychologie est une de ces larves
-qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place
-réservée aux images véritables des dieux&nbsp;»!
-Car il ne s'agit pas toujours de la surface ;
-il ne s'agit même pas des arrière-pensées
-les plus graves. Croyez-vous donc que dans
-l'amour il n'y ait que des pensées, des
-actes et des paroles, et que les âmes ne
-sortent pas de ces prisons? Ai-je besoin
-de savoir si celle que j'embrasse aujourd'hui
-est jalouse et fidèle, rieuse ou triste,
-sincère ou bien perfide? Vous imaginez-vous
-que ces petits mots misérables vont
-monter jusqu'aux cimes où nos âmes sont
-assises et où notre destin s'accomplit en
-silence? Que m'importe qu'elle me parle
-de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'aiguilles,
-et qu'elle ait l'air de ne pas me
-comprendre ; croyez-vous que j'aie soif
-d'une parole sublime, lorsque je sens
-qu'une âme me regarde dans l'âme, et que
-je ne sache pas que les plus admirables
-pensées n'ont pas le droit de relever la
-tête en face des mystères? je suis toujours
-au bord de l'océan ; et si j'étais Platon,
-Pascal ou Michel-Ange, et que mon amante
-me parlât de ses pendants d'oreilles, tout
-ce que je dirais, tout ce qu'elle me dirait,
-flotterait avec le même aspect sur les profondeurs
-de la mer intérieure, que nous
-contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée
-la plus haute ne pèsera pas plus dans les
-balances de la vie ou de l'amour que les
-trois petits mots que l'enfant qui m'aimait
-m'aura dits sur ses bagues d'argent, sur
-son collier de perles ou de morceaux de
-verre&hellip;</p>
-
-<p>C'est nous qui ne comprenons pas,
-parce que nous sommes toujours dans les
-bas-fonds de notre intelligence. Il suffit
-de monter jusqu'aux premières neiges de
-la montagne, et toutes les inégalités s'aplanissent
-sous la main purificatrice de
-l'horizon qui s'ouvre. Quelle différence
-y a-t-il alors entre une parole de Marc-Aurèle
-et la phrase de l'enfant qui constate
-qu'il fait froid? Soyons humbles et
-sachons distinguer l'accident de l'essence.
-Il ne faut pas que «&nbsp;des bâtons flottants&nbsp;»
-nous fassent oublier les prodiges de
-l'abîme. Les pensées les plus belles et
-les idées les plus basses n'altèrent pas
-plus l'aspect éternel de notre âme que
-les Himalayas ou les gouffres ne modifient,
-au milieu des étoiles du ciel, l'aspect de
-notre terre. Un regard, un baiser, et la
-certitude d'une présence invisible et puissante :
-tout est dit ; et je sais que je suis
-aux côtés d'une égale&hellip;</p>
-
-<p>Mais l'égale est vraiment admirable et
-étrange ; et, dès qu'elle aime, la dernière
-des filles possède quelque chose que nous
-n'avons jamais, parce que, dans sa
-pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce
-pour cette raison qu'elles ont toutes,
-avec les puissances primitives, des rapports
-qui nous sont interdits? Les meilleurs
-d'entre nous se trouvent presque
-toujours à de grandes distances de leurs
-trésors de la seconde enceinte ; et, lorsqu'un
-moment solennel de la vie exige
-un des joyaux de ce trésor, ils ne se souviennent
-plus des sentiers qui y mènent,
-et ils offrent en vain des bijoux faux de
-leur intelligence à la circonstance impérieuse
-et qui ne se trompe pas. Mais la
-femme n'oublie point le chemin de son
-centre, et, que je la surprenne dans l'opulence
-ou la misère, dans l'ignorance
-ou dans la science, dans la honte ou la
-gloire ; si je lui dis un mot qui sorte réellement
-des gouffres vierges de mon âme,
-elle saura retrouver les sentiers mystérieux
-qu'elle n'a jamais perdus de vue, et, sans
-hésitations, elle me rapportera simplement,
-du fond des inépuisables réserves
-de l'amour, une parole, un regard ou un
-geste qui sera aussi pur que le mien.
-On dirait que son âme est toujours à
-portée de sa main ; elle est prête, jour et
-nuit, à répondre aux plus hautes exigences
-d'une autre âme ; et la rançon de la plus
-pauvre ne se distingue pas de la rançon
-des reines&hellip;</p>
-
-<p>Approchons-nous avec respect des plus
-petites et des plus fières, de celles qui
-sont distraites et de celles qui songent,
-de celles qui rient encore et de celles qui
-pleurent ; car elles savent des choses que
-nous ne savons pas, et elles ont une
-lampe que nous avons perdue. Elles
-habitent au pied même de l'Inévitable et
-en connaissent mieux que nous les chemins
-familiers. Et c'est pourquoi elles
-ont des certitudes étonnantes et des gravités
-admirables, et l'on voit bien que,
-dans leurs moindres actes, elles se sentent
-soutenues par les mains sûres et fortes
-des grands dieux. Tout à l'heure, j'affirmais
-qu'elles nous rapprochaient des
-portes de notre être, et vraiment l'on
-croirait que toutes nos relations avec elles
-ont lieu par l'entre-bâillement de cette
-porte primitive et dans les chuchotements
-incompréhensibles qui accompagnèrent
-sans doute la naissance des choses, alors
-qu'on ne parlait encore qu'à voix basse,
-de peur de ne pas entendre une défense
-ou un ordre imprévu&hellip;</p>
-
-<p>Elle ne franchira pas le seuil de cette
-porte, et elle nous attend du côté intérieur,
-où se trouvent les sources. Et
-lorsque nous venons frapper, du dehors,
-et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne
-jamais la clé ni le vantail. Elle regarde
-un instant l'envoyé qui s'approche, et,
-dans ce bref moment, elle a appris tout
-ce qu'il faut apprendre, et les années futures
-ont tressailli jusqu'à la fin des
-temps&hellip; Qui nous dira ce que contient le
-premier regard de l'amour, «&nbsp;cette baguette
-magique qui est faite d'un rayon
-de lumière brisée&nbsp;», rayon qui est sorti
-du foyer éternel de notre être, qui a
-transfiguré deux âmes et les a rajeunies
-de vingt siècles? La porte s'ouvre encore
-ou se referme ; ne faites plus aucun effort,
-car tout est décidé. Elle sait. Elle ne
-tiendra plus compte de vos actions, de
-vos paroles, de vos pensées, et si elle les
-surveille encore, elle ne le fera plus qu'en
-souriant ; et elle rejettera, sans le savoir,
-tout ce qui ne vient pas confirmer les
-certitudes de ce premier regard. Et si
-vous croyez l'induire en erreur, sachez
-bien qu'elle a raison contre vous-même et
-que c'est vous seul qui errez, car vous
-êtes plus réellement ce que vous êtes à
-ses yeux que ce que vous croyez être en
-votre âme, alors même qu'elle se trompe
-sans cesse sur le sens d'un sourire, d'un
-geste ou d'une larme&hellip;</p>
-
-<p>Trésors cachés, qui n'ont même pas de
-nom!&hellip; Je voudrais que tous ceux qui
-éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le
-proclamassent à leur tour et nous dissent
-leurs raisons, et si ces raisons sont profondes,
-nous serons étonnés et nous irons
-bien loin dans le mystère. Elles sont
-vraiment les s&oelig;urs voilées de toutes les
-grandes choses qu'on ne voit pas. Elles
-sont vraiment les plus proches parentes
-de l'infini qui nous entoure et, seules,
-savent encore lui sourire avec la grâce
-familière de l'enfant qui ne craint pas
-son père. Elles conservent ici-bas, comme
-un joyau céleste et inutile, le sel pur de
-votre âme ; et si elles s'en allaient, l'esprit
-régnerait seul sur un désert. Elles
-ont encore les émotions divines des premiers
-jours, et leurs racines trempent
-bien plus directement que les nôtres dans
-tout ce qui n'eut jamais de limites. Je
-plains vraiment ceux qui se plaignent
-d'elles, car ils ne savent pas sur quelles
-hauteurs se trouvent les baisers véritables.
-Et cependant, qu'elles semblent peu de
-chose quand les hommes les regardent
-en passant! Ils les voient s'agiter, au
-fond de leurs petites demeures ; celle-ci
-se penche un peu ; là-bas, l'autre sanglote ;
-une troisième chante, et la dernière
-brode ; et pas un ne comprend ce qu'elles
-font!&hellip; Ils viennent les visiter, comme
-on visite des choses qui sourient ; ils ne
-s'approchent d'elles que l'esprit aux
-aguets, et l'âme ne peut entrer que par
-le plus grand des hasards. Ils interrogent
-avec méfiance ; elles ne leur disent rien
-parce qu'elles savent déjà ; et voici qu'ils
-s'en vont en haussant les épaules, persuadés
-qu'elles ne comprennent pas&hellip;
-«&nbsp;Mais qu'ont-elles besoin de comprendre
-ceci, nous répond le poète, qui a toujours
-raison ; qu'ont-elles besoin de comprendre,
-ces âmes bienheureuses qui ont choisi la
-part la meilleure et qui, telles qu'une
-pure flamme d'amour en ce monde terrestre,
-ne resplendissent que sur le faîte
-des temples ou à la cime des navires
-errants, en signe du feu céleste qui inonde
-toutes choses? Bien souvent, ces enfants
-qui aiment surprennent, en des heures
-sacrées, d'admirables secrets de la nature
-et les révèlent avec une ingénuité inconsciente.
-Le savant les suit à la trace pour
-recueillir tous les joyaux qu'en leur
-innocence et leur joie elles ont semés par
-les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles
-sentent, rend grâce à leur amour et
-cherche, par ses chants, à transplanter
-cet amour, germe de l'âge d'or, en d'autres
-temps et en d'autres contrées.&nbsp;» Car ce
-qu'il a dit des mystiques s'applique surtout
-aux femmes qui nous ont conservé
-jusqu'ici le sens mystique sur notre terre&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-RUYSBROECK L'ADMIRABLE</h2>
-
-
-<p>Un grand nombre d'&oelig;uvres sont plus
-régulièrement belles que ce livre de Ruysbroeck
-l'Admirable. Un grand nombre
-de mystiques sont plus efficaces et plus
-opportuns : Swedenborg et Novalis, entre
-plusieurs. Il est fort probable que ses
-écrits ne répondent que rarement aux
-besoins d'aujourd'hui. D'un autre côté, je
-connais peu d'auteurs plus maladroits
-que lui ; il s'égare par moments en
-d'étranges puérilités ; et les vingt premiers
-chapitres de l'<i>Ornement des Noces spirituelles</i>,
-bien qu'ils soient une préparation
-peut-être nécessaire, ne renferment guère
-que de tièdes et pieux lieux communs. Il
-n'a extérieurement aucun ordre, aucune
-logique scolastique. Il se répète souvent,
-et semble parfois se contredire. Il joint
-l'ignorance d'un enfant à la science de
-quelqu'un qui serait revenu de la mort.
-Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis
-plus d'une fois en sueur. Il introduit une
-image et l'oublie. Il emploie même un
-certain nombre d'images irréalisables ; et
-ce phénomène, anormal dans une &oelig;uvre
-de bonne foi, ne peut s'expliquer que par
-sa gaucherie ou sa hâte extraordinaire.
-Il ignore la plupart des artifices de la
-parole et ne peut parler que de l'ineffable.
-Il ignore presque toutes les habitudes, les
-habiletés et les ressources de la pensée
-philosophique ; et il est astreint à ne
-penser qu'à l'incogitable. Lorsqu'il nous
-parle de son petit jardin monacal, il a de la
-peine à nous dire suffisamment ce qui s'y
-passe ; il écrit alors comme un enfant. Il
-entreprend de nous apprendre ce qui se
-passe en Dieu, et il écrit des pages que
-Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes
-parts une disproportion monstrueuse
-entre la science et l'ignorance, entre la
-force et le désir. Il ne faut pas s'attendre
-à une &oelig;uvre littéraire ; vous n'apercevrez
-autre chose que le vol convulsif d'un aigle
-ivre, aveugle et ensanglanté au-dessus de
-cimes neigeuses. J'ajouterai un dernier
-mot en manière d'avertissement fraternel.
-Il m'est arrivé de lire des &oelig;uvres qui
-passent pour fort abstruses : Les <i>Disciples
-à Saïs</i> et les <i>Fragments</i>, de Novalis, par
-exemple ; les <i lang="la" xml:lang="la">Biographia litteraria</i> et
-l'<i>Ami</i>, de Samuel Taylor Coleridge ; le
-<i>Timée</i>, de Platon ; les <i>Ennéades</i>, de Plotin ;
-les <i>Noms divins</i>, de Saint Denys l'Aréopagite ;
-l'<i>Aurora</i>, du grand mystique
-allemand Jacob B&oelig;hme, avec qui notre
-auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas
-dire que les &oelig;uvres de Ruysbroeck soient
-plus abstruses que ces &oelig;uvres, mais on
-leur pardonne moins volontiers leur
-abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un
-inconnu en qui nous n'avons pas confiance
-dès l'abord. Il me semblait indispensable
-de prévenir honnêtement les oisifs sur le
-seuil de ce temple sans architecture ; car
-cette traduction n'a été entreprise que
-pour la satisfaction de quelques platoniciens.
-Je crois que tous ceux qui n'ont
-pas vécu dans l'intimité de Platon et des
-néo-platoniciens d'Alexandrie, n'iront
-pas bien avant dans cette lecture. Ils
-croiront entrer dans le vide ; ils auront
-la sensation d'une chute uniforme dans
-un abîme sans fond, entre des rochers
-noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni
-air ni lumière ordinaires, et c'est un
-séjour spirituel insupportable à ceux qui
-ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y
-entrer par curiosité littéraire ; il n'y a
-guère de bibelots, et les botanistes de
-l'image n'y trouveront pas plus de fleurs
-que sur les banquises du pôle. Je leur dis
-que c'est un désert illimité, où ils mourront
-de soif. Ils y trouveront fort peu de
-phrases que l'on puisse prendre en mains
-pour les admirer à la manière des littérateurs ;
-ce sont des jets de flammes ou
-des blocs de glace. N'allez pas chercher
-des roses en Islande. Il se peut que quelque
-corolle attende entre deux icebergs,
-et il y a, en effet, des explosions singulières,
-des expressions inconnues, des
-similitudes inouïes, mais elles ne paieront
-pas le temps perdu à les venir cueillir de
-si loin. Il faut, avant d'entrer ici, être
-dans un état philosophique aussi différent
-de l'état ordinaire que l'état de veille
-diffère du sommeil ; et Porphyre, dans
-ses <i>Principes de la théorie des intelligibles</i>,
-semble avoir écrit l'avertissement le plus
-propre à être mis en tête de cette &oelig;uvre :
-«&nbsp;Par l'intelligence, on dit beaucoup de
-choses du principe qui est supérieur à
-l'intelligence. Mais on en a l'intuition
-bien mieux par une absence de pensée
-que par la pensée. Il en est de cette idée
-comme de celle du sommeil, dont on parle
-jusqu'à un certain point à l'état de veille,
-mais dont on n'acquiert la connaissance
-et la perception que par le sommeil. En
-effet, le semblable n'est connu que par le
-semblable, et la condition de toute connaissance
-est que le sujet devienne semblable
-à l'objet.&nbsp;» Je le répète, il est bien
-difficile de comprendre ceci sans préparation ;
-et je crois que, malgré nos études
-préparatoires, une grande partie de ce
-mysticisme nous paraîtra purement théorique,
-et que la plupart de ces expériences
-de psychologie surnaturelle ne nous
-seront accessibles qu'en qualité de spectateurs.
-L'imagination philosophique est
-une faculté d'éducation très lente. Nous
-sommes ici, tout à coup, aux confins de
-la pensée humaine et bien au delà du
-cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement
-froid ; il y fait extraordinairement
-sombre, et cependant, vous
-n'y trouverez autre chose que des flammes
-et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent,
-sans avoir exercé leur âme à ces perceptions
-nouvelles, cette lumière et ces
-flammes sont aussi obscures et aussi
-froides que si elles étaient peintes. Il
-s'agit ici de la plus exacte des sciences.
-Il s'agit de parcourir les caps les plus
-âpres et les plus inhabitables du divin
-«&nbsp;Connais-toi toi-même&nbsp;» et le soleil de
-minuit règne sur la mer houleuse où la
-psychologie de l'homme se mêle à la
-psychologie de Dieu. Il importe de s'en
-souvenir sans cesse ; il s'agit ici d'une
-science très profonde, et il ne s'agit pas
-d'un songe. Les songes ne sont pas unanimes ;
-les songes n'ont pas de racines,
-tandis que la fleur incandescente de la
-métaphysique divine, épanouie ici, a ses
-racines mystérieuses dans la Perse et
-dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et
-cependant, elle semble inconsciente comme
-une fleur et ignore ses racines. Malheureusement,
-il nous est à peu près impossible
-de nous mettre dans la position de
-l'âme qui, sans effort, a conçu cette
-science ; nous ne pouvons l'apercevoir <i lang="la" xml:lang="la">ab
-intra</i> et la reproduire en nous-mêmes. Il
-nous manque ce qu'Emerson appellerait
-la même «&nbsp;spontanéité centrale&nbsp;». Nous
-ne pouvons plus transformer ces idées
-en notre propre substance ; et, tout au
-plus, nous est-il possible d'en approuver,
-du dehors, les prodigieuses expériences,
-qui ne sont à la portée que d'un très
-petit nombre d'âmes dans la durée
-d'un système planétaire. «&nbsp;Il n'est pas
-légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où
-provient cette science intuitive, comme si
-c'était une chose dépendant du lieu et du
-mouvement ; car cela n'approche pas d'ici,
-ni ne part de là, pour aller ailleurs ; mais
-cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte
-qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention
-d'en découvrir les sources secrètes,
-mais il faut attendre en silence jusqu'à ce
-que cela brille soudainement sur nous,
-en nous préparant au spectacle sacré,
-comme l'&oelig;il attend patiemment le lever
-du soleil.&nbsp;» Et ailleurs il ajoute : «&nbsp;Ce n'est
-pas par l'imagination ni par le raisonnement,
-obligé de tirer lui-même ses principes
-d'ailleurs, que nous nous représentons
-les intelligibles (c'est-à-dire ce
-qui est là-haut) : c'est par la faculté que
-nous avons de les contempler, faculté qui
-nous permet d'en parler ici-bas. Nous les
-voyons donc en éveillant en nous, ici-bas,
-la même puissance que nous devons
-éveiller en nous quand nous sommes dans
-le monde intelligible. Nous ressemblons
-à un homme qui, gravissant le sommet
-d'un rocher, apercevrait, par son regard,
-les objets invisibles pour ceux qui ne
-sont pas montés avec lui&nbsp;». Mais, bien que
-tous les êtres, depuis la pierre et la plante,
-jusqu'à l'homme, soient des contemplations,
-ce sont des contemplations inconscientes,
-et il nous est bien difficile de
-retrouver en nous quelque souvenir de
-l'activité antérieure de la faculté morte.
-Nous sommes semblables ici à l'&oelig;il dans
-l'image néo-platonicienne : «&nbsp;Il s'éloigne
-de la lumière pour voir les ténèbres, et,
-par cela même, il ne voit pas ; car il ne
-peut voir les ténèbres avec la lumière, et
-cependant, sans elle, il ne voit pas ; de
-cette manière, en ne voyant pas, il voit
-les ténèbres autant qu'il est naturellement
-capable de les voir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je sais le jugement que la plupart des
-hommes porteront sur ce livre. Ils y verront
-l'&oelig;uvre d'un moine halluciné, d'un
-solitaire hagard et d'un ermite ivre de
-jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront
-un rêve extravagant et noir, traversé de
-grands éclairs, et rien de plus. C'est
-l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques ;
-et on oublie trop souvent que
-toute certitude est en eux seuls. Au surplus,
-s'il est vrai comme on l'a dit, que
-tout homme est un Shakespeare dans ses
-songes, il faudrait se demander si tout
-homme, dans sa vie, n'est pas un mystique
-informulé, mille fois plus transcendental
-que tous ceux qui se sont circonscrits par
-la parole. Quelle est l'action de l'homme
-dont le dernier mobile n'est pas mystique?
-Et l'&oelig;il de l'amant ou de la mère, par
-exemple, n'est-il pas mille fois plus
-abstrus, plus impénétrable et plus mystique
-que ce livre, pauvre et explicable,
-après tout, comme tous les livres, qui ne
-sont jamais que des mystères morts, dont
-l'horizon ne se renouvelle plus? Si nous
-ne comprenons pas ceci, c'est peut-être
-que nous ne comprenons plus rien. Mais,
-pour en revenir à notre auteur, quelques-uns
-reconnaîtront sans peine que, loin
-d'être affolé par la faim, la solitude et la
-fièvre, ce moine possédait, au contraire,
-un des plus sages, des plus exacts et des
-plus subtils organes philosophiques qui
-aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on,
-en sa cabane de Groenendael, au milieu
-de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée
-de l'un des siècles les plus sauvages du
-moyen âge : le quatorzième. Il ignorait
-le grec et peut-être le latin. Il était seul
-et pauvre. Et cependant, au fond de cette
-obscure forêt brabançonne, son âme,
-ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle
-le sache, les aveuglants reflets de tous les
-sommets solitaires et mystérieux de la
-pensée humaine. Il sait, à son insu, le
-platonisme de la Grèce ; il sait le soufisme
-de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et
-le bouddhisme du Thibet ; et son ignorance
-merveilleuse retrouve la sagesse de siècles
-ensevelis et prévoit la science de siècles
-qui ne sont pas nés. Je pourrais citer des
-pages entières de Platon, de Plotin, de
-Porphyre, des livres Zends, des Gnostiques
-et de la Kabbale, dont la substance
-presque divine se retrouve, intacte, dans
-les écrits de l'humble prêtre flamand. Il y
-a ici d'étranges coïncidences et des unanimités
-inquiétantes. Il y a plus ; il semble,
-par moments, avoir exactement supposé la
-plupart de ses prédécesseurs inconnus ;
-et de même que Plotin commence son
-austère voyage au carrefour où Platon
-effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé, on
-pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé,
-après un repos de plusieurs siècles, non
-pas ce genre de pensée, car ce genre de
-pensée ne sommeille jamais, mais ce genre
-de parole qui s'était endormi sur les
-montagnes où Plotin ébloui l'avait abandonné
-en se mettant les mains sur les
-yeux, comme devant un immense incendie.</p>
-
-<p>Mais l'organisme de leur pensée diffère
-étrangement. Platon et Plotin sont avant
-tout les princes de la dialectique. Ils
-arrivent au mysticisme par la science du
-raisonnement. Ils font usage de leur âme
-discursive et semblent se défier de leur
-âme intuitive ou contemplative. Le raisonnement
-se contemple dans le miroir
-du raisonnement et s'efforce de demeurer
-indifférent à l'intrusion de tous les autres
-reflets. Il continue son cours comme un
-fleuve d'eau douce au milieu de la mer,
-avec le pressentiment d'une absorption
-prochaine. Ici, nous retrouvons au contraire
-les habitudes de la pensée asiatique ;
-l'âme intuitive règne seule au-dessus de
-l'épuration discursive des idées par les
-mots. Les fers du rêve sont tombés. Est-ce
-moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le
-miroir de l'intelligence humaine est entièrement
-inconnu dans ce livre ; mais il
-existe un autre miroir, plus sombre et
-plus profond, que nous recélons au plus
-intime de notre être ; aucun détail ne s'y
-voit distinctement et les mots ne peuvent
-se tenir à sa surface ; l'intelligence le
-briserait si elle y reflétait un instant sa
-lumière profane ; mais autre chose s'y
-montre par moments ; est-ce l'âme? est-ce
-Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois?
-On ne le saura jamais ; et cependant ces
-apparitions presque invisibles sont les
-uniques et effectives souveraines de la vie
-du plus incrédule et du plus aveugle
-d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre
-chose que les miroitements obscurs de ce
-miroir ; et comme son trésor est inépuisable,
-ces miroitements ne ressemblent à
-aucun de ceux que nous avons éprouvés
-en nous-mêmes ; et, malgré tout, leur
-certitude paraît extraordinaire. Et c'est
-pourquoi je ne sais rien de plus effrayant
-que ce livre de bonne foi. Il n'y a pas au
-monde une notion psychologique, une
-expérience métaphysique, une intuition
-mystique, si abstruses, si profondes et si
-inattendues qu'elles puissent être, qu'il
-ne nous soit possible, s'il le faut, de
-reproduire et de faire vivre un instant en
-nous-mêmes, afin de nous assurer de leur
-identité humaine ; mais ici, nous sommes
-semblables au père aveugle qui ne peut
-plus se rappeler le visage de ses enfants.
-Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial
-ou fraternel d'une pensée de la terre ;
-nous semblons avoir perdu l'expérience
-de Dieu et cependant tout nous affirme
-que nous ne sommes pas entrés dans la
-maison des songes. Faut-il s'écrier avec
-Novalis que le temps n'est plus où l'esprit
-de Dieu était compréhensible et que le
-sens du monde est à jamais perdu?
-Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit,
-mais qu'aujourd'hui nous n'apercevons
-que des reflets morts que nous ne
-comprenons plus, et que nous vivons
-uniquement sur les fruits de temps meilleurs?</p>
-
-<p>Je crois qu'il faut s'avouer humblement
-que la clef de ce livre ne se trouve pas sur
-les routes ordinaires de l'esprit humain.
-Cette clef n'est pas destinée à des portes
-terrestres et il faut la mériter en s'éloignant
-autant que possible de la terre. Un
-seul guide se rencontre encore en ces
-carrefours solitaires et peut nous donner
-les dernières indications vers ces mystérieuses
-îles de feu et ces Islandes de
-l'abstraction et de l'amour ; c'est Plotin
-qui s'est efforcé d'analyser, par l'intelligence
-humaine, la faculté divine qui règne
-ici. Il a éprouvé, ce que nous appelons
-d'un mot qui n'explique rien, les mêmes
-extases, qui ne sont, au fond, que le
-commencement de la découverte complète
-de notre être ; et au milieu de leurs
-troubles et de leurs ténèbres, il n'a pas
-fermé un instant l'&oelig;il interrogateur du
-psychologue qui cherche à se rendre
-compte des phénomènes les plus insolites
-de son âme. Il est ainsi le dernier môle
-d'où nous puissions comprendre un peu
-les vagues et l'horizon de cette mer
-obscure. Il s'efforce de prolonger les sentiers
-de l'intelligence ordinaire, jusqu'au
-c&oelig;ur de ces dévastations, et c'est pourquoi
-il faut y revenir sans cesse ; car il est le
-seul mystique analytique. A ceux que
-tenteraient ces prodigieuses excursions,
-je veux donner ici une des pages où il a
-essayé d'expliquer l'organisme de cette
-faculté divine de l'introspection.</p>
-
-<p>«&nbsp;Dans l'intuition intellectuelle, dit-il,
-l'intelligence voit les objets intelligibles,
-au moyen de la lumière que répand sur
-eux le Premier, et, en voyant ces objets,
-elle voit réellement la lumière intelligible.
-Mais, comme elle accorde son attention
-aux objets éclairés, elle ne voit pas bien
-nettement le principe qui les éclaire ; si,
-au contraire, elle oublie les objets qu'elle
-voit pour ne contempler que la clarté qui
-les rend visibles, elle voit la lumière même
-et le principe de la lumière. Mais ce n'est
-pas hors d'elle-même que l'intelligence
-contemple la lumière intelligible. Elle
-ressemble alors à l'&oelig;il qui, sans considérer
-une lumière extérieure et étrangère,
-avant même de l'apercevoir, est soudain
-frappé par une clarté qui lui est propre,
-ou par un rayon qui jaillit de lui-même et
-lui apparaît au milieu des ténèbres ; il en
-est de même quand l'&oelig;il, pour ne rien
-voir des autres objets, ferme ses paupières
-et tire de lui-même sa lumière, ou que,
-pressé par la main, il aperçoit la lumière
-qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur,
-il voit ; il voit même plus qu'à
-tout autre moment, car il voit la lumière.
-Les autres objets qu'il voyait auparavant,
-tout en étant lumineux, n'étaient pas la
-lumière même. De même, quand l'intelligence
-ferme l'&oelig;il en quelque sorte aux
-autres objets, qu'elle se concentre en
-elle-même, en ne voyant rien, elle voit
-non une lumière étrangère qui brille dans
-des formes étrangères, mais sa propre
-lumière qui, tout à coup, rayonne intérieurement
-d'une pure clarté.</p>
-
-<p>»&nbsp;Il faut, nous dit-il encore, que l'âme
-qui étudie Dieu s'en forme une idée en
-cherchant à le connaître ; il faut ensuite
-que, sachant à quelle grande chose elle
-veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera
-la béatitude dans cette union, elle se
-plonge dans les profondeurs de la divinité,
-jusqu'à ce que, au lieu de se contempler,
-de contempler le monde intelligible,
-elle devienne elle-même un objet
-de contemplation et brille de la clarté
-des conceptions qui ont là-haut leur
-source.&nbsp;»</p>
-
-<p>C'est à peu près tout ce que la sagesse
-humaine peut nous dire ici ; c'est à peu
-près tout ce que le prince des métaphysiques
-transcendantales a pu exprimer ;
-quant aux autres explications, il faut que
-nous les trouvions en nous-mêmes dans
-les profondeurs où toute explication
-s'anéantit dans son expression. Car ce
-n'est pas seulement au ciel et sur la
-terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il
-y a plus de choses que n'en peuvent contenir
-toutes les philosophies, et dès que
-nous ne sommes plus obligés de formuler
-ce qu'il y a de mystérieux en nous, nous
-sommes plus profonds que tout ce qui a
-été écrit, et plus grands que tout ce qui
-existe.</p>
-
-<p>Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est
-uniquement parce que je crois que les
-écrits des mystiques sont les plus purs
-diamants du prodigieux trésor de l'humanité ;
-bien qu'une traduction soit peut-être
-inutile, car l'expérience semble
-prouver qu'il importe assez peu que le
-mystère de l'incarnation d'une pensée
-s'accomplisse dans la lumière ou dans les
-ténèbres ; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais,
-quoi qu'il en puisse être, les vérités
-mystiques ont sur les vérités ordinaires
-un privilège étrange ; elle ne peuvent ni
-vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité
-qui ne soit, un matin, descendue sur ce
-monde, admirable de force et de jeunesse
-et couverte de la fraîche et merveilleuse
-rosée propre aux choses qui n'ont pas
-encore été dites ; parcourez aujourd'hui
-les infirmeries de l'âme humaine où toutes
-viennent mourir tous les jours, vous n'y
-trouverez jamais une seule pensée mystique.
-Elle ont l'immunité des anges de
-Swedenborg qui avancent continuellement
-vers le printemps de leur jeunesse, en
-sorte que les anges les plus vieux paraissent
-les plus jeunes ; et qu'elles viennent
-de l'Inde, de la Grèce ou du Nord, elles
-n'ont ni patrie ni anniversaire et partout
-où nous les rencontrons, elles semblent
-immobiles et actuelles comme Dieu même.
-Une &oelig;uvre ne vieillit qu'en proportion de
-son antimysticisme ; et c'est pourquoi ce
-livre ne porte aucune date. Je sais qu'il
-est anormalement noir, mais je crois
-qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est
-jamais obscur au sens éternel de ce mot,
-parce qu'il se comprend toujours lui-même
-et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les
-idées artificielles seules s'élèvent en de
-réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux
-époques littéraires et dans la mauvaise foi
-de siècles trop conscients, lorsque la
-pensée de l'écrivain demeure en deçà de
-ce qu'il exprime. Là, c'était l'ombre féconde
-d'une forêt et ici c'est l'obscurité
-d'un caveau, où n'éclosent que de sombres
-parasites. Il faut tenir compte aussi de ce
-monde inconnu que ses phrases devaient
-éclairer à travers les doubles et pauvres
-vitres de corne des mots et des pensées.
-Les mots, ainsi qu'on l'a fait remarquer,
-ont été inventés pour les usages ordinaires
-de la vie, et ils sont malheureux, inquiets
-et étonnés comme des vagabonds autour
-d'un trône, lorsque de temps en temps,
-quelque âme royale les mène ailleurs. Et,
-d'un autre côté, la pensée est-elle jamais
-l'image exacte du je ne sais quoi qui l'a
-fait naître, et n'est-ce pas toujours l'ombre
-d'une lutte que nous voyons en elle,
-semblable à celle de Jacob avec l'ange, et
-confuse en proportion de la taille de
-l'âme et de l'ange? Malheur à nous, dit
-Carlyle, si nous n'avons en nous que ce
-que nous pouvons exprimer et faire voir!
-Je sais qu'il y a sur ces pages, l'ombre
-portée d'objets que nous ne nous rappelons
-pas avoir vus, dont le moine ne s'arrête
-pas à élucider l'usage, et que nous
-ne reconnaîtrons que lorsque nous verrons
-les objets eux-mêmes de l'autre côté
-de la vie ; mais, en attendant, cela nous a
-fait regarder au loin, et c'est beaucoup.
-Je sais encore que maintes de ses phrases
-flottent à peu près comme de transparents
-glaçons sur l'incolore mer du silence,
-mais elles existent ; elles ont été séparées
-des eaux, et c'est assez. Je sais enfin, que
-les étranges plantes qu'il a cultivées sur
-les cimes de l'esprit sont entourées de
-nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent
-que ceux qui regardent d'en bas,
-et si l'on a le courage de monter, on
-s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même
-de ces plantes, et la seule où elles pussent
-éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est
-une végétation si subtile, qu'elle se distingue
-à peine du silence où elle a puisé
-ses sucs et où elle semble encline à se
-dissoudre. Toute cette &oelig;uvre, d'ailleurs,
-est comme un verre grossissant, appliqué
-sur la ténèbre et le silence ; et parfois on
-ne discerne pas immédiatement l'extrémité
-des idées qui y trempent encore.
-C'est de l'invisible qui transparaît par
-moments, et il faut évidemment quelque
-attention à guetter ses retours. Ce livre
-n'est pas trop loin de nous ; il est probablement
-au centre même de notre humanité ;
-mais c'est nous qui sommes trop
-loin de ce livre ; et s'il nous paraît décourageant
-comme le désert, si la désolation
-de l'amour divin y semble terrible
-et la soif des sommets insupportable, ce
-n'est pas l'&oelig;uvre qui est trop ancienne,
-mais nous, qui sommes trop vieux peut-être,
-et tristes et sans courage, comme
-des vieillards autour d'un enfant ; et c'est
-un autre mystique, Plotin, le grand mystique
-païen qui a probablement raison
-contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se
-plaignent de ne rien voir sur les hauteurs
-de l'introspection : «&nbsp;Il faut d'abord
-rendre l'organe de la vision analogue et
-semblable à l'objet qu'il doit contempler.
-Jamais l'&oelig;il n'eût aperçu le soleil, s'il
-n'avait d'abord pris la forme du soleil ;
-de même l'âme ne saurait voir la beauté,
-si d'abord elle ne devenait belle elle-même,
-et tout homme doit commencer
-par se rendre beau et divin pour obtenir
-la vue du beau et de la divinité.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-EMERSON</h2>
-
-
-<p>«&nbsp;Une seule chose importe, dit Novalis,
-c'est la recherche de notre moi transcendental.&nbsp;»
-Ce moi, nous l'apercevons par
-moments dans les paroles de Dieu, dans
-celles des poètes et des sages, au fond de
-quelques joies et de quelques douleurs,
-dans le sommeil, l'amour et les maladies,
-et en des conjonctures inattendues, où de
-loin il nous fait signe et nous montre du
-doigt nos relations avec l'univers. Quelques
-sages ne s'attachèrent qu'à cette recherche
-et ils écrivirent ces livres où ne
-règne que l'extraordinaire. «&nbsp;Qu'y a-t-il
-qui vaille dans les livres, dit notre auteur,
-si ce n'est le transcendental et l'extraordinaire?&nbsp;»
-Ils étaient comme des peintres
-s'efforçant de saisir une ressemblance
-dans les ténèbres. Les uns tracèrent des
-images abstraites, très grandes mais presque
-indistinctes. Les autres parvinrent à
-fixer une attitude ou un geste habituel de
-la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent
-des êtres étranges. Il n'existe pas un grand
-nombre de ces images. Elle ne se ressemblent
-jamais. Quelques-unes sont très
-belles, et ceux qui ne les ont pas vues
-sont pareils toute leur vie à des hommes qui
-ne seraient jamais sortis vers le milieu du
-jour. Il en est dont les lignes sont plus
-pures que les lignes du ciel ; et alors, ces
-figures nous paraissent si lointaines que
-nous ignorons si elles vivent ou si elles
-furent transcrites selon nous-mêmes. Elles
-sont l'&oelig;uvre des mystiques purs et l'homme
-ne s'y reconnaît pas encore. D'autres,
-qu'on nomme les poètes, nous parlèrent
-indirectement de ces choses. Une troisième
-classe de penseurs, élevant d'un
-degré le vieux mythe des centaures, nous
-a donné de cette identité occulte une
-image plus accessible en mêlant les lignes
-de notre moi apparent à celles de notre
-moi supérieur. Le visage de notre âme
-divine y sourit par moments par dessus
-l'épaule de sa s&oelig;ur, l'âme humaine,
-inclinée aux humbles besognes de la
-pensée ; et ce sourire qui nous fait entrevoir
-en passant tout ce qu'il y a par delà
-la pensée importe seul dans les &oelig;uvres
-des hommes&hellip;</p>
-
-<p>Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous
-montrèrent que l'homme est plus grand et
-plus profond que l'homme, et qui parvinrent
-à fixer ainsi quelques-unes des allusions
-éternelles que nous rencontrons à chaque
-instant par la vie, dans un geste, dans un
-signe, dans un regard, dans une parole,
-dans un silence et dans les événements qui
-nous entourent. La science de la grandeur
-humaine est la plus étrange des sciences.
-Nul d'entre les hommes ne l'ignore ; mais
-presque tous ne savent pas qu'ils la possèdent.
-L'enfant qui me rencontre ne sera
-pas capable de dire à sa mère ce qu'il a vu ;
-et cependant, dès que son &oelig;il a touché ma
-présence, il sait tout ce que je suis, tout
-ce que j'ai été, tout ce que je serai, aussi
-bien que mon frère et trois fois mieux
-que moi-même. Il me connaît immédiatement
-dans le passé et l'avenir, dans ce
-monde-ci et dans les autres, et ses yeux
-à leur tour me révèlent le rôle que je joue
-dans l'univers et dans l'éternité. Les âmes
-infaillibles se sont entrejugées ; et dès que
-son regard a admis mon regard, mon visage,
-mon attitude, et tout l'infini qui les
-entoure et dont ils sont les interprètes,
-il sait à quoi s'en tenir ; et bien qu'il ne
-distingue pas encore la couronne d'un
-empereur de la besace d'un mendiant, il
-m'a connu, un moment, aussi exactement
-que Dieu.</p>
-
-<p>Il est vrai que nous agissons déjà comme
-des dieux, et toute notre vie se passe au
-milieu de certitudes et d'infaillibilités infinies.
-Mais nous sommes des aveugles
-qui jouons avec des pierreries le long des
-routes ; et cet homme qui frappe à ma
-porte, dépense, au moment où il me salue
-d'aussi merveilleux trésors spirituels que
-le prince que j'aurais arraché à la mort.
-Je lui ouvre ; et en un instant il voit à ses
-pieds, comme du haut d'une tour, tout ce
-qui a lieu entre deux âmes. La paysanne
-à qui je demande le chemin, je la juge
-aussi profondément que si je lui demandais
-la vie de ma mère, et son âme m'a parlé
-aussi intimement que celle de ma fiancée.
-Elle remonta en hâte, jusqu'aux plus
-grands mystères, avant de me répondre ;
-puis elle m'a dit tranquillement, sachant
-tout à coup ce que j'étais, qu'il fallait
-prendre à gauche le sentier du village. Si
-je passe une heure au milieu d'une foule,
-j'ai jugé mille fois sans rien dire et sans
-y songer un moment, les vivants et les
-morts, et lequel de ces jugements sera
-réformé au dernier jour? Il y a dans cette
-chambre cinq ou six êtres qui parlent de
-la pluie et du beau temps ; mais au dessus
-de cette conversation misérable, six âmes
-ont un entretien dont nulle sagesse
-humaine ne pourrait approcher sans
-danger ; et bien qu'elles parlent à travers
-leurs regards, leurs mains, leur visage et
-toute leur présence, ils ignoreront toujours
-ce qu'elles ont dit. Il faut cependant
-qu'ils attendent la fin de l'insaisissable
-dialogue, et c'est pourquoi ils ont
-je ne sais quelle joie mystérieuse dans leur
-ennui, sans connaître ce qui écoute en
-eux toutes les lois de la vie, de la mort et
-de l'amour qui passent comme des fleuves
-intarissables autour de la maison.</p>
-
-<p>Il en est ainsi partout et toujours. Nous
-ne vivons que selon notre être transcendental,
-dont les actions et les pensées
-percent à chaque instant l'enveloppe qui
-nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un
-ami que je n'ai jamais vu, mais je connais
-son &oelig;uvre et je sais que son âme est extraordinaire
-et qu'il a passé sa vie à la
-manifester aussi exactement que possible
-selon le devoir des intelligences supérieures.
-Je suis plein d'inquiétudes et
-c'est une heure solennelle. Il entre ; et
-toutes les explications qu'il nous a données
-durant un grand nombre d'années tombent
-en poussière au mouvement de la porte
-qui s'ouvre sur sa présence. Il n'est pas
-ce qu'il croit être. Il est d'une autre
-nature que ses pensées. Une fois de plus
-nous constatons que les émissaires de
-l'esprit sont toujours infidèles. Il a dit sur
-son âme des choses très profondes ; mais
-en ce petit instant qui sépare le regard
-qui s'arrête du regard qui s'éloigne, j'ai
-appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire
-et tout ce qu'il ne pourra jamais faire
-vivre en son esprit. Il m'appartient désormais
-sans retour. Autrefois nous étions
-unis par la pensée. Aujourd'hui, une
-chose mille et mille fois plus mystérieuse
-que la pensée nous livre l'un à l'autre. Il
-y a des années et des années que nous
-attendions ce moment ; et voilà que nous
-sentons que tout est inutile, et, pour ne
-pas avoir peur du silence, nous qui nous
-étions préparés à nous montrer des trésors
-secrets et prodigieux, nous nous entretenons
-de l'heure qui sonne ou du
-soleil qui se couche, afin de donner à nos
-âmes le temps de s'admirer et de s'étreindre
-dans un autre silence que le
-murmure des lèvres et de la pensée ne
-pourra pas troubler&hellip;</p>
-
-<p>Au fond, nous ne vivons que d'âme à
-âme et nous sommes des dieux qui s'ignorent.
-S'il m'est impossible ce soir de
-supporter ma solitude, et si je descends
-parmi les hommes, ils me diront que l'orage
-vient d'abattre leurs poires ou que
-les dernières gelées ont fermé le port.
-Est-ce pour cela que je suis venu? Et
-cependant, je m'en irai tantôt, l'âme aussi
-satisfaite et aussi pleine de forces et de
-trésors nouveaux que si j'avais passé ces
-heures avec Platon, Socrate et Marc-Aurèle.
-Ce que disait leur bouche ne s'entendait
-pas à côté de ce que proclamait
-leur présence, et il est impossible à
-l'homme de n'être pas grand et admirable.
-Ce que pense la pensée n'a aucune importance
-à côté de la vérité que nous sommes
-et qui s'affirme en silence ; et si, après
-cinquante ans de solitude, Epictète,
-G&oelig;the et saint Paul abordaient en mon
-île, ils ne pourraient me dire que ce que
-me dirait en même temps et plus immédiatement
-peut-être le petit mousse de
-leur navire.</p>
-
-<p>En vérité, ce qu'il y a de plus étrange
-dans l'homme, c'est sa gravité et sa
-sagesse cachées. Le plus frivole ne rit
-jamais réellement parmi nous, et malgré
-ses efforts ne parvient pas à perdre une
-minute, car l'âme humaine est attentive
-et ne fait rien d'inutile. <i lang="de" xml:lang="de">Ernst ist das
-Leben</i>, la vie est grave et au fond de
-notre être notre âme n'a pas encore souri.
-De l'autre côté de nos agitations involontaires,
-nous menons une existence merveilleuse,
-immobile et très pure et très
-sûre, à laquelle font sans cesse allusion
-les mains qui se tendent, les yeux qui
-s'ouvrent, les regards qui se rencontrent.</p>
-
-<p>Tous nos organes sont les complices
-mystiques d'un être supérieur, et ce n'est
-jamais un homme, c'est une âme que nous
-avons connue. Je n'ai pas vu ce pauvre qui
-implorait l'aumône sur les marches de
-mon seuil ; mais j'apercevais autre chose :
-en nos yeux deux destinées identiques se
-saluaient et s'aimaient, et, au moment où
-il tendait la main, la petite porte de la
-maison s'entr'ouvrait un instant sur la
-mer. «&nbsp;Dans mes rapports avec mon enfant,
-dit Emerson, le grec, le latin, tout
-ce que je sais, tout l'or que je possède ne
-me servent de rien ; ce que j'ai d'âme
-importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose
-sa volonté à la mienne, une contre une,
-et me laisse, si je veux, la honte d'abuser
-de ma force en le frappant ; mais si je renonce
-à ma volonté, et si j'agis au nom de
-l'âme, la plaçant comme arbitre entre
-nous deux, à travers ses jeunes yeux regarde
-la même âme ; il révère et il aime
-avec moi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais s'il est vrai que le dernier d'entre
-nous ne peut faire le moindre geste sans
-tenir compte de l'âme et des royaumes
-spirituels où elle règne, il est vrai aussi
-que les plus sages ne songent presque
-jamais à l'infini que déplace une paupière
-qui s'ouvre, une tête qui s'incline, une
-main qui se ferme. Nous vivons si loin de
-nous-mêmes que nous ignorons presque
-tout ce qui se passe à l'horizon de notre
-être. Nous errons au hasard dans la vallée,
-sans nous douter que tous nos gestes sont
-reproduits et acquièrent leur signification
-sur le sommet de la montagne, et il faut
-par moments que quelqu'un vienne nous
-dire : Levez les yeux, voyez ce que vous
-êtes, voyez ce que vous faites ; ce n'est
-pas ici que nous vivons ; c'est là-haut que
-nous sommes. Ce regard échangé dans
-l'ombre ; ces paroles qui n'avaient pas de
-sens au pied de la montagne, voyez ce
-qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient
-par delà la neige des cimes ; et comme
-nos mains que nous croyons si faibles et
-si petites atteignent Dieu, à chaque instant,
-sans le savoir.</p>
-
-<p>Quelques-uns sont venus nous frapper
-ainsi sur l'épaule en nous montrant du
-doigt ce qui se passe sur les glaciers du
-mystère. Ils ne sont pas nombreux. Il y
-en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a
-cinq ou six dans les autres ; et tout ce qu'ils
-ont pu nous dire n'est rien au regard de
-ce qui a lieu et de ce que notre âme
-n'ignore pas. Mais qu'importe? Ne sommes-nous
-pas semblables à un homme qui a
-perdu les yeux dans les premières années
-de son enfance? Il a vu le spectacle innombrable
-des êtres. Il a vu le soleil, la
-mer et la forêt. Maintenant, ces merveilles
-se trouvent à jamais dans sa substance ; et
-si vous en parlez, que pourrez-vous lui
-dire, et que seront vos pauvres mots à
-côté de la clairière, de la tempête et de
-l'aurore qui vivent encore au fond de son
-esprit et de sa chair? Il vous écoutera,
-cependant, avec une joie ardente et
-étonnée et bien qu'il sache tout, et que
-vos paroles représentent ce qu'il sait plus
-imparfaitement qu'un verre d'eau ne représente
-un grand fleuve, les petites
-phrases impuissantes qui tombent de la
-bouche des hommes illumineront un instant
-l'océan, la lumière et les sombres
-feuillages qui dormaient au milieu des
-ténèbres, sous ses paupières mortes.</p>
-
-<p>Les faces de ce «&nbsp;moi transcendental&nbsp;»
-dont parle Novalis, sont probablement
-innombrables et aucun des moralistes
-mystiques n'est parvenu à étudier la même.
-Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et
-quelques autres examinent nos rapports
-avec un infini abstrait, subtil et très lointain.
-Ils nous mènent sur des montagnes
-dont tous les sommets ne nous semblent
-pas naturels et habitables et où nous respirons
-souvent avec peine. G&oelig;the accompagne
-notre âme sur les rivages de la mer
-de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir
-au penchant des collines humaines de la
-bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages
-trop lourds de la résignation sans
-espoir. Carlyle, le frère spirituel d'Emerson,
-qui en ce siècle nous avertit à l'autre
-extrémité de la vallée, fait passer comme
-des éclairs, les seuls moments héroïques
-de notre être, sur le fond d'ombre et d'orage
-d'un inconnu sans cesse monstrueux.
-Il nous mène comme un troupeau affolé
-par les tempêtes vers les pâturages ignorés
-et sulfureux. Il nous pousse au plus
-profond des ténèbres qu'il a découvertes
-avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile intermittente
-et violente des héros et nous
-y abandonne, avec un mauvais rire, aux
-vastes représailles des mystères.</p>
-
-<p>Mais en même temps, voici Emerson,
-le bon pasteur matinal des prés pâles et
-verts d'un optimisme nouveau, naturel et
-plausible. Il ne nous conduit pas du côté
-des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de
-l'humble clos familier, parce que le glacier,
-la mer, les neiges éternelles, le
-palais, l'étable, le poële éteint du pauvre
-et le lit du malade, tout est situé sous le
-même ciel, purifié par les mêmes astres
-et soumis aux mêmes puissances infinies.</p>
-
-<p>Il est venu pour plusieurs au moment
-où il fallait venir et à l'instant où ils avaient
-mortellement besoin d'explications nouvelles.
-Les heures héroïques sont moins
-apparentes, celles de l'abnégation ne sont
-pas encore revenues ; il ne nous reste plus
-que la vie quotidienne, et cependant nous
-ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a
-donné un sens presque acceptable à cette
-vie qui n'avait plus ses horizons traditionnels,
-et peut-être a-t-il pu nous montrer
-qu'elle est assez étrange, assez profonde
-et assez grande pour n'avoir besoin
-d'autre but qu'elle-même. Il n'en sait pas
-plus que les autres ; mais il affirme avec
-plus de courage, et il a confiance dans le
-mystère. Il faut vivre, vous tous qui traversez
-des jours et des années, sans actions,
-sans pensées, sans lumière, parce
-que votre vie, malgré tout, est incompréhensible
-et divine. Il faut vivre parce que
-nul n'a le droit de se soustraire aux événements
-spirituels des semaines banales.
-Il faut vivre parce qu'il n'y a pas d'heures
-sans miracles intimes et sans significations
-ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a
-pas un acte, pas un mot, pas un geste qui
-échappe à des revendications inexplicables
-en un monde «&nbsp;où il y a beaucoup de
-choses à faire, et peu de choses à savoir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action
-de Régulus ou de Léonidas n'a aucune
-importance lorsque je la compare à un
-moment de l'existence secrète de mon
-âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait
-ou ne pas le faire, ces choses ne l'atteignent
-pas ; et l'âme de Régulus, lorsqu'il s'en
-retournait à Carthage, était probablement
-aussi distraite et aussi indifférente que
-celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine.
-Elle est trop loin de toutes nos actions ;
-elle est trop loin de toutes nos pensées.
-Elle vit seule, au fond de nous, une vie
-qu'elle ne dit pas ; et des hauteurs où elle
-règne, la variété des existences ne se distingue
-plus. Nous marchons accablés sous
-le poids de notre âme et il n'y a pas de
-proportion entre elle et nous. Elle ne
-songe peut-être jamais à ce que nous faisons
-et cela se lit sur notre visage. Si
-l'on pouvait demander à une intelligence
-d'un autre monde quelle est l'expression
-synthétique de la face des hommes, elle
-répondrait, sans doute, après les avoir
-vus dans leurs joies, dans leurs douleurs
-et dans leurs inquiétudes : <i>Ils ont l'air de
-songer à autre chose.</i> Soyez grand, soyez
-sage et éloquent ; l'âme du pauvre qui
-tend la main au coin du pont ne sera pas
-jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être
-son silence. Le héros a besoin de l'approbation
-de l'homme ordinaire, mais l'homme
-ordinaire ne demande pas l'approbation
-du héros et il poursuit sa vie sans inquiétude,
-comme celui qui a tous ses trésors
-en lieu sûr. «&nbsp;Lorsque parle Socrate, dit
-Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent
-aucune honte de leur silence. Eux aussi
-ils sont grands. Et Socrate s'en réfère à
-eux et les aime tandis qu'il parle, parce
-que tout homme renferme et est la vérité
-même qu'articule un homme éloquent.
-Mais en l'homme éloquent, à cause de cela
-même qu'il peut l'articuler, il semble que
-cette vérité réside déjà moins ; et c'est
-pourquoi il se tourne vers ces silencieux
-admirables, avec une déférence et un
-respect plus grands.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'homme est avide d'explications. Il faut
-qu'on lui montre sa vie. Il se réjouit lorsqu'il
-trouve quelque part l'interprétation
-exacte d'un petit geste qu'il a fait il y a
-vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit
-geste ; il y a la plupart des attitudes de
-notre âme quotidienne. Vous n'y trouverez
-pas le caractère éternel de la pensée de
-Marc-Aurèle. Mais Marc-Aurèle c'est la
-pensée par excellence. D'ailleurs, qui de
-nous mène la vie de Marc-Aurèle? Ici,
-c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas
-arbitrairement agrandi ; seulement, il est
-plus près de nous que d'habitude. C'est
-Jean qui taille ses arbres ; c'est Pierre qui
-bâtit sa maison, c'est vous qui me parlez
-de la moisson, c'est moi qui vous donne
-la main ; mais nous sommes mis au point
-où nous touchons aux dieux et nous sommes
-étonnés de ce que nous faisons. Nous ne
-savions pas que toutes les puissances de
-l'âme étaient présentes, nous ne savions
-pas que toutes les lois de l'univers attendaient
-autour de nous ; et nous nous
-retournons, et nous nous regardons sans
-rien dire comme des gens qui ont vu un
-miracle.</p>
-
-<p>Emerson est venu affirmer avec simplicité
-cette grandeur égale et secrète de
-notre vie. Il nous a entourés de silence et
-d'admiration. Il a mis un trait de lumière
-sous les pas de l'artisan qui sort de l'atelier.
-Il nous a montré toutes les forces du
-ciel et de la terre, occupées à soutenir le
-seuil sur lequel deux voisins parlent de
-l'eau qui tombe ou du vent qui s'élève, et
-au dessus de deux passants qui s'abordent,
-il nous fait voir le visage d'un Dieu qui
-sourit au visage d'un Dieu. Il est plus
-près que nul autre de notre vie habituelle.
-Il est l'avertisseur le plus attentif, le plus
-assidu, le plus probe, le plus méticuleux,
-le plus humain peut-être. Il est le sage
-des jours ordinaires, et les jours ordinaires
-sont en somme la substance de notre être.
-Plus d'une année s'écoule sans passions,
-sans vertus, sans miracles. Apprenez-nous
-à vénérer les petites heures de la vie. Si
-j'ai pu agir ce matin, selon l'esprit de
-Marc-Aurèle, ne venez pas souligner mes
-actions, car je sais, moi aussi, qu'il est
-arrivé quelque chose. Mais si je crois avoir
-perdu ma journée en misérables entreprises ;
-et si vous pouvez me prouver que
-j'ai vécu cependant aussi profondément
-qu'un héros, et que mon âme n'a pas
-perdu ses droits ; vous aurez fait plus que
-si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui
-mon ennemi, car vous avez augmenté
-en moi, la somme, la grandeur et
-le désir de la vie ; et demain, peut-être,
-je saurai vivre avec respect.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-NOVALIS<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Fragment de la préface à la traduction des
-<i>Disciples à Saïs</i>.</p>
-</div>
-
-<p>«&nbsp;Les hommes marchent par des chemins
-divers ; qui les suit et les compare
-verra naître d'étranges figures&nbsp;», dit notre
-auteur. J'ai choisi trois de ces hommes
-dont les routes nous mènent sur trois
-cimes différentes. J'ai vu miroiter à l'horizon
-des &oelig;uvres de Ruysbroeck les pics
-les plus bleuâtres de l'âme, tandis qu'en
-celles d'Emerson les sommets plus humbles
-du c&oelig;ur humain s'arrondissaient irrégulièrement.
-Ici, nous nous trouvons sur les
-crêtes aiguës et souvent dangereuses du
-cerveau ; mais il y a des retraites pleines
-d'une ombre délicieuse entre les inégalités
-verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère
-y est d'un inaltérable cristal.</p>
-
-<p>Il est admirable de voir combien les
-voies de l'âme humaine divergent vers
-l'inaccessible. Il faut suivre un moment
-les traces des trois âmes que je viens de
-nommer. Elles sont allées, chacune de
-son côté, bien au delà des cercles sûrs de
-la conscience ordinaire, et chacune d'elles
-a rencontré des vérités qui ne se ressemblent
-pas et que nous devons cependant
-accueillir comme des s&oelig;urs prodigues et
-retrouvées. Une vérité cachée est ce qui
-nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves
-inconscients et muets, et nous nous trouvons
-enchaînés tant qu'elle n'a point paru.
-Mais si l'un de ces êtres extraordinaires,
-qui sont les antennes de l'âme humaine
-innombrablement une, la soupçonne un
-instant, en tâtonnant dans les ténèbres,
-les derniers d'entre nous, par je ne sais
-quel contre-coup subit et inexplicable, se
-sentent libérés de quelque chose ; une vérité
-nouvelle plus haute, plus pure et plus
-mystérieuse prend la place de celle qui
-s'est vue découverte et qui fuit sans retour,
-et l'âme de tous, sans que rien le trahisse
-au dehors, inaugure une ère plus sereine
-et célèbre de profondes fêtes où nous ne
-prenons qu'une part tardive et très lointaine.
-Et je crois que c'est de la sorte
-qu'elle monte et s'en va vers un but
-qu'elle est seule à connaître.</p>
-
-<p>Tout ce que l'on peut dire n'est rien en
-soi. Mettez dans un plateau de la balance
-toutes les paroles des grands sages, et
-dans l'autre plateau la sagesse inconsciente
-de cet enfant qui passe, et vous
-verrez que ce que Platon, Marc-Aurèle,
-Schopenhauer et Pascal nous ont révélé
-ne soulèvera pas d'une ligne les grands
-trésors de l'inconscience, car l'enfant qui
-se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle
-qui parle. Et, cependant, si Marc-Aurèle
-n'avait pas écrit les douze livres
-de ses Méditations, une partie des trésors
-ignorés que notre enfant renferme ne
-serait pas la même. Il n'est peut-être pas
-possible de parler clairement de ces
-choses, mais ceux qui savent s'interroger
-assez profondément et vivre, ne fût-ce
-que le temps d'un éclair, selon leur être
-intégral, sentent que cela est. Il se peut
-que l'on découvre un jour les raisons pour
-lesquelles, si Platon, Swedenborg ou
-Plotin n'avaient pas existé, l'âme du
-paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais
-entendu parler ne serait pas ce
-qu'elle est infailliblement aujourd'hui.
-Mais quoi qu'il en puisse être, aucune
-pensée ne se perdit jamais pour aucune
-âme, et qui dira les parties de nous-mêmes
-qui ne vivent que grâce à des
-pensées qui ne furent jamais exprimées?
-Notre conscience a plus d'un degré, et
-les plus sages ne s'inquiètent que de
-notre conscience à peu près inconsciente
-parce qu'elle est sur le point de devenir
-divine. Augmenter cette conscience transcendantale
-semble avoir été toujours le
-désir inconnu et suprême des hommes. Il
-importe peu qu'ils l'ignorent, car ils
-ignorent tout, et cependant ils agissent en
-leur âme aussi sagement que les plus
-sages. Il est vrai que la plupart des
-hommes ne doivent vivre un moment qu'à
-l'instant où ils meurent. En attendant,
-cette conscience ne s'augmente qu'en
-augmentant l'inexplicable autour de nous.
-Nous cherchons à connaître pour apprendre
-à ne pas connaître. Nous ne nous
-grandissons qu'en grandissant les mystères
-qui nous accablent, et nous sommes
-des esclaves qui ne peuvent entretenir en
-eux le désir de vivre qu'à condition d'alourdir,
-sans se décourager jamais, le
-poids sans pitié de leurs chaînes&hellip;</p>
-
-<p>L'histoire de ces chaînes merveilleuses
-est l'unique histoire de nous-mêmes ; car
-nous ne sommes qu'un mystère, et ce que
-nous savons n'est pas intéressant. Elle
-n'est pas longue jusqu'ici ; elle tient en
-quelques pages, et l'on dirait que les
-meilleurs ont eu peur d'y songer. Combien
-peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités
-de la pensée humaine! et dites-nous les
-noms de ceux qui y restèrent quelques
-heures&hellip; Plus d'un nous l'a promise et
-quelques autres l'entreprirent un moment,
-mais peu après ils perdaient tour à tour
-la force qu'il faut pour vivre ici, ils retombaient
-du côté de la vie extérieure et
-dans les champs connus de la raison humaine,
-«&nbsp;et tout flottait de nouveau,
-comme autrefois, devant leurs yeux&nbsp;».</p>
-
-<p>En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger
-son âme et de reconnaître sa
-petite voix d'enfant au milieu des clameurs
-inutiles qui l'entourent. Et, cependant,
-que les autres efforts de l'esprit importent
-peu quand on y songe, et comme notre
-vie ordinaire se passe loin de nous! On
-dirait que là-bas n'apparaissent que nos
-semblables des heures vides, distraites et
-stériles ; mais, ici, c'est le seul point fixe
-de notre être et le lieu même de la vie.
-Il faut s'y réfugier sans cesse. Nous savons
-tout le reste avant qu'on nous l'ait
-dit ; mais, ici, nous apprenons bien plus
-que tout ce qu'on peut dire ; et c'est au
-moment où la phrase s'arrête et où les
-mots se cachent, que notre regard inquiété
-rencontre tout à coup, à travers les années
-et les siècles, un autre regard qui
-l'attendait patiemment sur le chemin de
-Dieu. Les paupières clignent en même
-temps, les yeux se mouillent de la rosée
-douce et terrible d'un mystère identique,
-et nous savons que nous ne sommes plus
-seuls sur la route sans fin&hellip;</p>
-
-<p>Mais quels livres nous parlent de ce
-lieu de la vie? Les métaphysiques vont à
-peine jusqu'aux frontières, et celles-ci
-dépassées, en vérité que reste-t-il? Quelques
-mystiques qui semblent fous, parce
-qu'ils représenteraient probablement la
-nature même de la pensée de l'homme,
-s'il avait le loisir ou la force d'être un
-homme véritable. Parce que nous aimons
-avant tout les maîtres de la raison ordinaire :
-Kant, Spinoza, Schopenhauer et
-quelques autres, ce n'est pas un motif
-pour repousser les maîtres d'une raison
-différente qui est une raison fraternelle,
-elle aussi, et qui sera peut-être notre raison
-future. En attendant, ils nous ont
-dit des choses qui nous étaient indispensables.
-Ouvrez le plus profond des moralistes
-ou des psychologues ordinaires,
-il vous parlera de l'amour, de la haine,
-de l'orgueil et des autres passions de
-notre c&oelig;ur ; et ces choses peuvent nous
-plaire un instant, comme des fleurs détachées
-de leur tige. Mais notre vie réelle
-et invariable se passe à mille lieues de
-l'amour et à cent mille lieues de l'orgueil.
-Nous possédons un <i>moi</i> plus profond et
-plus inépuisable que le <i>moi</i> des passions
-ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de
-nous dire ce que nous éprouvons lorsque
-notre maîtresse nous abandonne. Elle s'en
-va aujourd'hui ; nos yeux pleurent, mais
-notre âme ne pleure pas. Il se peut qu'elle
-apprenne l'événement et qu'elle le transforme
-en lumière, car tout ce qui tombe
-en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle
-l'ignore ; et dès lors à quoi sert d'en parler?
-Il faut laisser ces petites choses à
-ceux qui ne sentent pas que la vie est
-profonde. Si j'ai lu La Rochefoucauld ou
-Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie
-acquis des pensées qui me fassent homme
-davantage et que les anges dont il faut
-s'approcher jour et nuit me trouveront
-plus beau? Tout ce qui ne va pas au-delà
-de la sagesse expérimentale et quotidienne
-ne nous appartient pas et n'est pas digne
-de notre âme. Tout ce qu'on peut apprendre
-sans angoisse nous diminue. Je
-sourirai péniblement si vous parvenez à
-me prouver que je fus égoïste jusque
-dans le sacrifice de mon bonheur et de
-ma vie ; mais qu'est-ce que l'égoïsme au
-regard de tant d'autres choses toutes-puissantes
-que je sens vivre en moi d'une
-vie indicible? Ce n'est pas sur le seuil
-des passions que se trouvent les lois pures
-de notre être. Il arrive un moment où les
-phénomènes de la conscience habituelle,
-qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle
-ou la conscience des relations
-du premier degré, ne nous profitent plus
-et n'atteignent plus notre vie. J'accorde
-que cette conscience soit souvent intéressante
-par quelque côté, et qu'il soit nécessaire
-d'en connaître les plis. Mais c'est
-une plante de la surface, et ses racines
-ont peur du grand feu central de notre
-être. Je puis commettre un crime sans
-que le moindre souffle incline la plus petite
-flamme de ce feu ; et, d'un autre côté,
-un regard échangé, une pensée qui ne
-parvient pas à éclore, une minute qui
-passe sans rien dire, peut l'agiter en
-tourbillons terribles au fond de ses retraites
-et le faire déborder sur ma vie.
-Notre âme ne juge pas comme nous ; c'est
-une chose capricieuse et cachée. Elle peut
-être atteinte par un souffle et ignorer une
-tempête. Il faut chercher ce qui l'atteint ;
-tout est là, car c'est là que nous sommes.</p>
-
-<p>Ainsi, et pour en revenir à cette conscience
-ordinaire qui règne à de grandes
-distances de notre âme, je sais plus d'un
-esprit que la merveilleuse peinture de la
-jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne
-plus. Elle est définitive dans les premiers
-cercles de l'homme. Elle demeure admirable,
-pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir
-ni portes ni fenêtres, sans quoi
-l'image tomberait en poussière au vent
-de tout l'inconnu qui attend au dehors.
-Nous écoutons le dialogue du More et de
-Desdémone comme une chose parfaite,
-mais sans pouvoir nous empêcher de
-songer à des choses plus profondes. Que
-le guerrier d'Afrique soit trompé ou non
-par la noble Vénitienne, il a une autre
-vie. Il doit se passer dans son âme et
-autour de son être, au moment même de
-ses soupçons les plus misérables et de ses
-colères les plus brutales, des événements
-mille fois plus sublimes, que ses rugissements
-ne peuvent point troubler, et à
-travers les agitations superficielles de la
-jalousie se poursuit une existence inaltérable
-que le génie de l'homme n'a montrée
-jusqu'ici qu'en passant.</p>
-
-<p>Est-ce de là que naît la tristesse qui
-monte des chefs-d'&oelig;uvre? Les poètes ne
-purent les écrire qu'à la condition de
-fermer leurs yeux aux horizons terribles
-et d'imposer silence aux voix trop graves
-et trop nombreuses de leur âme. S'ils ne
-l'avaient pas fait, ils eussent perdu courage.
-Rien n'est plus triste et plus décevant
-qu'un chef-d'&oelig;uvre, parce que rien
-ne montre mieux l'impuissance de l'homme
-à prendre conscience de sa grandeur et
-de sa dignité. Et si une voix ne nous
-avertissait que les plus belles choses ne
-sont rien au regard de tout ce que nous
-sommes, rien ne nous diminuerait davantage.</p>
-
-<p>«&nbsp;L'âme, dit Emerson, est supérieure à
-ce qu'on peut savoir d'elle et plus sage
-qu'aucune de ses &oelig;uvres. Le grand poète
-nous fait sentir notre propre valeur, et
-alors nous estimons moins ce qu'il a
-réalisé. La meilleure chose qu'il nous
-apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il
-a fait. Shakespeare nous emporte en un
-si sublime courant d'intelligente activité,
-qu'il nous suggère l'idée d'une richesse
-à côté de laquelle la sienne semble pauvre,
-et alors nous sentons que l'&oelig;uvre sublime
-qu'il a créée, et qu'à d'autres moments
-nous élevons à la hauteur d'une poésie
-existant par elle-même, n'appartient pas
-plus profondément à la nature réelle des
-choses que l'ombre fugitive du passant
-sur un rocher.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les cris sublimes des grands poèmes et
-des grandes tragédies ne sont autre
-chose que des cris mystiques qui n'appartiennent
-pas à la vie extérieure de ces
-poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent
-un instant de la vie intérieure et nous
-font espérer je ne sais quoi d'inattendu
-et que nous attendons cependant avec
-tant d'impatience! jusqu'à ce que les
-passions trop connues les recouvrent
-encore de leur neige&hellip; C'est en ces
-moments-là que l'humanité s'est mise un
-instant en présence d'elle-même, comme
-un homme en présence d'un ange. Or il
-importe qu'elle se mette le plus souvent
-possible en présence d'elle-même pour
-savoir ce qu'elle est. Si quelque être d'un
-autre monde descendait parmi nous et
-nous demandait les fleurs suprêmes de
-notre âme et les titres de noblesse de la
-terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns
-apporteraient les philosophes sans
-savoir ce qu'ils font. J'ai oublié quel
-autre a répondu qu'il offrirait <i>Othello</i>, <i>le
-Roi Lear</i> et <i>Hamlet</i>. Eh bien, non, nous
-ne sommes pas cela! et je crois que notre
-âme irait mourir de honte au fond de
-notre chair, parce qu'elle n'ignore pas
-que ses trésors visibles ne sont pas faits
-pour être ouverts aux yeux des étrangers
-et ne contiennent que des pierreries
-fausses. Le plus humble d'entre nous,
-aux instants solitaires où il sait ce qu'il
-faut que l'on sache, se sent le droit de
-se faire représenter par autre chose qu'un
-chef-d'&oelig;uvre. Nous sommes des êtres
-invisibles. Nous n'aurions rien à dire à
-l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir,
-et nos plus belles choses nous paraîtraient
-subitement pareilles à ces pauvres reliques
-familiales qui nous semblaient si précieuses
-au fond de leur tiroir et qui deviennent
-si misérables lorsqu'on les sort un instant
-de leur ombre pour les montrer à quelque
-indifférent. Nous sommes des êtres invisibles
-qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et
-le visiteur attentif s'en irait sans se
-douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à
-moins qu'en ce moment notre âme indulgente
-n'intervienne. Elle fuit si volontiers
-devant les petites choses, et l'on a tant
-de peine à la retrouver dans la vie, qu'on
-a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant,
-elle est toujours présente et jamais ne se
-trompe ni ne trompe une fois qu'elle est
-mise en demeure. Elle montrerait à
-l'émissaire inattendu les mains jointes de
-l'homme, ses yeux si pleins de songes qui
-n'ont même pas de nom et ses lèvres qui
-ne peuvent rien dire ; et peut-être que
-l'autre, s'il est digne de comprendre,
-n'oserait plus interroger&hellip;</p>
-
-<p>Mais s'il lui fallait d'autres preuves,
-elle le mènerait parmi ceux dont les
-&oelig;uvres touchent presque au silence. Elle
-ouvrirait la porte des domaines où quelques-uns
-l'aimèrent pour elle-même, sans
-s'inquiéter des petits gestes de son corps.
-Ils monteraient tous deux sur les hauts
-plateaux solitaires où la conscience s'élève
-d'un degré et où tous ceux qui ont l'inquiétude
-d'eux-mêmes rôdent attentivement
-autour de l'anneau monstrueux qui
-relie le monde apparent à nos mondes
-supérieurs. Elle irait avec lui aux limites
-de l'homme ; car c'est à l'endroit où
-l'homme semble sur le point de finir que
-probablement il commence ; et ses parties
-essentielles et inépuisables ne se trouvent
-que dans l'invisible, où il faut qu'il se
-guette sans cesse. C'est sur ces hauteurs
-seules qu'il y a des pensées que l'âme
-peut avouer et des idées qui lui ressemblent
-et qui sont aussi impérieuses
-qu'elle-même. C'est là que l'humanité a
-régné un instant, et ces pics faiblement
-éclairés sont peut-être les seules lueurs
-qui signalent la terre dans les espaces
-spirituels. Leurs reflets ont vraiment la
-couleur de notre âme. Nous sentons que
-les passions de l'esprit et du c&oelig;ur, aux
-yeux d'une intelligence étrangère, ressembleraient
-à des querelles de clochers ;
-mais dans leurs &oelig;uvres, les hommes dont
-je parle sont sortis du petit village des
-passions, et ils ont dit des choses qui
-peuvent intéresser ceux qui ne sont pas
-de la paroisse terrestre. Il ne faut pas
-que notre humanité s'agite exclusivement
-au fond de soi comme un troupeau de
-taupes. Il importe qu'elle vive comme si
-un jour elle devait rendre compte de sa
-vie à des frères aînés. L'esprit replié sur
-lui-même n'est qu'une célébrité locale qui
-fait sourire le voyageur. Il y a autre chose
-que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui
-nous allie à l'univers. Il est temps qu'on
-ne le confonde plus avec l'âme. Il ne
-s'agit pas de ce qui se passe entre nous,
-mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus
-des passions et de la raison. Si je n'offre
-à l'intelligence étrangère que La Rochefoucauld,
-Lichtenberg, Meredith ou Stendhal,
-elle me regardera comme je regarde,
-au fond d'une ville morte, le bourgeois
-sans espoir qui me parle de sa rue, de
-son mariage ou de son industrie. Quel
-ange demandera à Titus pourquoi il n'a
-pas épousé Bérénice et pourquoi Andromaque
-s'est promise à Pyrrhus? Que représente
-Bérénice, si je la compare à ce
-qu'il y a d'invisible dans la mendiante
-qui m'arrête ou la prostituée qui me fait
-signe? Une parole mystique peut seule,
-par moments, représenter un être humain ;
-mais notre âme n'est pas dans ces autres
-régions sans ombres et sans abîmes ; et
-vous-mêmes, vous y arrêtez-vous aux
-heures graves où la vie s'appesantit sur
-votre épaule? L'homme n'est pas dans ces
-choses, et cependant ces choses sont parfaites.
-Mais il faut n'en parler qu'entre
-soi, et il est convenable de s'en taire si
-quelque visiteur frappe le soir à notre
-porte. Mais si ce même visiteur me surprend
-au moment où mon âme cherche
-la clef de ses trésors les plus proches
-dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un
-autre côté, dans quelques-uns de ceux
-qui eurent l'inquiétude de la beauté très
-pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant ;
-et peut être que lui-même y
-prendra quelque idée d'un être fraternel
-condamné au silence, ou saura, tout au
-moins, que nous ne fûmes pas tous des
-habitants satisfaits de la terre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-LE TRAGIQUE QUOTIDIEN</h2>
-
-
-<p>Il y a un tragique quotidien qui est
-bien plus réel, bien plus profond et bien
-plus conforme à notre être véritable que
-le tragique des grandes aventures. Il est
-facile de le sentir mais il n'est pas aisé
-de le montrer parce que ce tragique
-essentiel n'est pas simplement matériel
-ou psychologique. Il ne s'agit plus ici de
-la lutte déterminée d'un être contre un
-être, de la lutte d'un désir contre un
-autre désir ou de l'éternel combat de la
-passion et du devoir. Il s'agirait plutôt
-de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans
-le fait seul de vivre. Il s'agirait plutôt
-de faire voir l'existence d'une âme en elle-même,
-au milieu d'une immensité qui
-n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt
-de faire entendre par dessus les dialogues
-ordinaires de la raison et des sentiments,
-le dialogue plus solennel et ininterrompu
-de l'être et de sa destinée. Il
-s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas
-hésitants et douloureux d'un être qui s'approche
-ou s'éloigne de sa vérité, de sa
-beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore
-de nous montrer et de nous faire entendre
-mille choses analogues que les poètes tragiques
-nous ont fait entrevoir en passant.
-Mais voici le point essentiel : ce qu'ils nous
-ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on
-tenter de le montrer avant le reste?
-Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous
-Macbeth, sous Hamlet par exemple, le
-chant mystérieux de l'infini, le silence
-menaçant des âmes ou des Dieux, l'éternité
-qui gronde à l'horizon, la destinée
-ou la fatalité qu'on aperçoit intérieurement
-sans que l'on puisse dire à quels
-signes on la reconnaît, ne pourrait-on
-par je ne sais quelle interversion des
-rôles, les rapprocher de nous tandis
-qu'on éloignerait les acteurs? Est-il donc
-hasardeux d'affirmer que le véritable
-tragique de la vie, le tragique normal,
-profond et général, ne commence qu'au
-moment où ce qu'on appelle les aventures,
-les douleurs et les dangers sont
-passés? Le bonheur n'aurait-il pas le
-bras plus long que le malheur et certaines
-de ses forces ne s'approcheraient-elles pas
-davantage de l'âme humaine? Faut-il absolument
-hurler comme les Atrides pour
-qu'un Dieu éternel se montre en notre
-vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous
-l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas
-la tranquillité qui est terrible lorsqu'on
-y réfléchit et que les astres la surveillent ;
-et le sens de la vie se développe-t-il
-dans le tumulte ou le silence? N'est-ce
-pas quand on nous dit à la fin des
-histoires «&nbsp;Ils furent heureux&nbsp;» que
-la grande inquiétude devrait faire son
-entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils sont
-heureux? Est-ce que le bonheur ou
-un simple instant de repos ne découvre
-pas des choses plus sérieuses
-et plus stables que l'agitation des passions?
-N'est-ce pas alors que la marche
-du temps et bien d'autres marches plus
-secrètes, deviennent enfin visibles et que
-les heures se précipitent? Est-ce que tout
-ceci n'atteint pas des fibres plus profondes
-que le coup de poignard des drames
-ordinaires? N'est-ce pas quand un homme
-se croit à l'abri de la mort extérieure que
-l'étrange et silencieuse tragédie de l'être
-et de l'immensité ouvre vraiment les portes
-de son théâtre? Est-ce tandis que je
-fuis devant une épée nue que mon existence
-atteint son point le plus intéressant?
-Est-ce toujours dans un baiser
-qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas
-d'autres moments où l'on entend des voix
-plus permanentes et plus pures? Votre
-âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits
-d'orage? On dirait qu'on l'a cru jusqu'ici.
-Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent
-que la vie violente et la vie d'autrefois ;
-et l'on peut affirmer que tout
-notre théâtre est anachronique et que
-l'art dramatique retarde du même nombre
-d'années que la sculpture. Il n'en est pas
-de même de la bonne peinture et de la
-bonne musique, par exemple, qui ont su
-démêler et reproduire les traits plus
-cachés, mais non moins graves et étonnants
-de la vie d'aujourd'hui. Elles ont
-observé que cette vie n'avait perdu en
-surface décorative que pour gagner en
-profondeur, en signification intime et en
-gravité spirituelle. Un bon peintre ne
-peindra plus Marius vainqueur des Cimbres
-ou l'assassinat du duc de Guise,
-parce que la psychologie de la victoire
-ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle,
-et que le vacarme inutile d'un
-acte violent étouffe la voix plus profonde,
-mais hésitante et discrète, des êtres et
-des choses. Il représentera une maison
-perdue dans la campagne, une porte
-ouverte au bout d'un corridor, un visage
-ou des mains au repos ; et ces simples
-images pourront ajouter quelque chose à
-notre conscience de la vie ; ce qui est un
-bien qu'il n'est plus possible de perdre.</p>
-
-<p>Mais nos auteurs tragiques, de même
-que les peintres médiocres qui s'attardent
-à la peinture d'histoire, placent tout
-l'intérêt de leurs &oelig;uvres dans la violence
-de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils
-prétendent nous divertir au même genre
-d'actes qui réjouissaient des barbares à
-qui les attentats, les meurtres et les trahisons
-qu'ils représentent étaient habituels.
-Tandis que la plupart de nos vies
-se passent loin du sang, des cris et des
-épées, et que les larmes des hommes sont
-devenues silencieuses, invisibles et presque
-spirituelles&hellip;</p>
-
-<p>Lorsque je vais au théâtre, il me semble
-que je me retrouve quelques heures
-au milieu de mes ancêtres, qui avaient de
-la vie une conception simple, sèche et
-brutale, que je ne me rappelle presque
-plus et à laquelle je ne puis plus prendre
-part. J'y vois un mari trompé qui tue
-sa femme ; une femme qui empoisonne
-son amant, un fils qui venge son père, un
-père qui immole ses enfants, des enfants
-qui font mourir leur père, des rois assassinés,
-des vierges violées, des bourgeois
-emprisonnés, et tout le sublime traditionnel,
-mais, hélas! si superficiel et si
-matériel, du sang, des larmes extérieures
-et de la mort. Que peuvent me dire des
-êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui
-n'ont pas le temps de vivre parce qu'il
-leur faut mettre à mort un rival ou une
-maîtresse?</p>
-
-<p>J'étais venu dans l'espoir de voir quelque
-chose de la vie rattachée à ses sources
-et à ses mystères par des liens que je
-n'ai l'occasion ni la force d'apercevoir
-tous les jours. J'étais venu dans l'espoir
-d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur
-et la gravité de mon humble existence
-quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait
-montré je ne sais quelle présence,
-quelle puissance ou quel dieu qui vit avec
-moi dans ma chambre. J'attendais je ne
-sais quelles minutes supérieures que je
-vis sans les connaître au milieu de mes
-plus misérables heures ; et je n'ai le plus
-souvent découvert qu'un homme qui m'a
-dit longuement pourquoi il est jaloux,
-pourquoi il empoisonne ou pourquoi il
-se tue.</p>
-
-<p>J'admire Othello, mais il ne me paraît
-pas vivre de l'auguste vie quotidienne
-d'un Hamlet, qui a le temps de vivre
-parce qu'il n'agit pas. Othello est admirablement
-jaloux. Mais n'est-ce peut-être
-pas une vieille erreur de penser que c'est
-aux moments où une telle passion et d'autres
-d'une égale violence nous possèdent
-que nous vivons véritablement? Il m'est
-arrivé de croire qu'un vieillard assis dans
-son fauteuil, attendant simplement sous
-la lampe, écoutant sans le savoir toutes
-les lois éternelles qui règnent autour de
-sa maison, interprétant sans le comprendre
-ce qu'il y a dans le silence des portes
-et des fenêtres et dans la petite voix
-de la lumière, subissant la présence de
-son âme et de sa destinée, inclinant un
-peu la tête, sans se douter que toutes les
-puissances de ce monde interviennent et
-veillent dans la chambre comme des servantes
-attentives, ignorant que le soleil
-lui-même soutient au-dessus de l'abîme
-la petite table sur laquelle il s'accoude,
-et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une
-force de l'âme qui soient indifférents au
-mouvement d'une paupière qui retombe
-ou d'une pensée qui s'élève, &mdash; il m'est
-arrivé de croire que ce vieillard immobile
-vivait en réalité d'une vie plus profonde,
-plus humaine et plus générale
-que l'amant qui étrangle sa maîtresse, le
-capitaine qui remporte une victoire ou
-«&nbsp;l'époux qui venge son honneur.&nbsp;»</p>
-
-<p>On me dira peut-être qu'une vie immobile
-ne serait guère visible, qu'il faut
-bien l'animer de quelques mouvements
-et que ces mouvements variés et acceptables
-ne se trouvent que dans le petit
-nombre de passions employées jusqu'ici.
-Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique
-soit impossible. Il me semble même
-qu'il existe. La plupart des tragédies
-d'Eschyle sont des tragédies immobiles.
-Je ne parle pas de <i>Prométhée</i> et des <i>Suppliantes</i>
-où rien n'arrive ; mais toute la
-tragédie des <i>Choéphores</i>, qui est cependant
-le plus terrible drame de l'antiquité, piétine
-comme un mauvais rêve devant le tombeau
-d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre
-jaillisse, comme un éclair, de l'accumulation
-des prières qui se replient sans cesse
-sur elles-mêmes. Examinez à ce point de
-vue quelques autres des plus belles tragédies
-des anciens : <i>Les Euménides</i>, <i>Antigone</i>,
-<i>Electre</i>, <i>&OElig;dipe à Colone</i>. «&nbsp;Ils ont
-admiré, dit Racine dans sa préface de
-<i>Bérénice</i>, ils ont admiré l'<i>Ajax</i> de Sophocle,
-qui n'est autre chose qu'Ajax qui
-se tue de regret à cause de la fureur où
-il est tombé après le refus qu'on lui a fait
-des armes d'Achille. Ils ont admiré le
-<i>Philoctète</i>, dont tout le sujet est Ulysse
-qui vient pour surprendre les flèches
-d'Hercule. L'<i>&OElig;dipe</i> même, quoique tout
-plein de reconnaissances, est moins
-chargé de matière que la plus simple tragédie
-de nos jours.&nbsp;»</p>
-
-<p>Est-ce autre chose que la vie à peu près
-immobile? D'habitude, il n'y a même pas
-d'action psychologique, qui est mille
-fois supérieure à l'action matérielle et
-qui semble indispensable, mais qu'ils
-parviennent néanmoins à supprimer ou à
-réduire d'une façon merveilleuse, pour
-ne laisser subsister d'autre intérêt que
-celui qu'inspire la situation de l'homme
-dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus
-chez les barbares, et l'homme ne s'agite
-plus au milieu de passions élémentaires
-qui ne sont pas les seules choses intéressantes
-qu'il y ait en lui. On a le temps de
-le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un
-moment exceptionnel et violent de l'existence,
-mais de l'existence elle-même. Il
-est mille et mille lois plus puissantes et
-plus vénérables que les lois des passions ;
-mais ces lois lentes, discrètes et silencieuses,
-comme tout ce qui est doué d'une
-force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne
-s'entendent que dans le demi-jour et le
-recueillement des heures tranquilles de la
-vie.</p>
-
-<p>Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent
-demander à Philoctète les armes d'Hercule,
-leur action en elle-même est aussi simple
-et aussi indifférente que celle d'un homme
-de nos jours qui entre dans une maison
-pour y visiter un malade, d'un voyageur
-qui frappe à la porte d'une auberge ou
-d'une mère qui attend au coin du feu le
-retour de son enfant. Sophocle marque en
-passant d'un trait rapide le caractère de
-ses héros. Mais ne peut-on pas affirmer
-que l'intérêt principal de la tragédie ne
-se trouve pas dans la lutte qu'on y voit
-entre l'habileté et la loyauté, entre le
-désir de la patrie, la rancune et l'entêtement
-de l'orgueil? Il y a autre chose ; et
-c'est l'existence supérieure de l'homme
-qu'il s'agit de faire voir. Le poète ajoute
-à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui
-est le secret des poètes, et tout à coup
-elle apparaît dans sa prodigieuse grandeur,
-dans sa soumission aux puissances inconnues,
-dans ses relations qui ne finissent
-pas, et dans sa misère solennelle. Un
-chimiste laisse tomber quelques gouttes
-mystérieuses dans un vase qui ne semble
-contenir que de l'eau claire : et aussitôt
-un monde de cristaux s'élève jusqu'aux
-bords et nous révèle ce qu'il y avait en
-suspens dans ce vase, où nos yeux incomplets
-n'avaient rien aperçu. Ainsi dans
-Philoctète, il semble que la petite psychologie
-des trois personnages principaux ne
-forme que les parois du vase qui contient
-l'eau claire, qui est la vie ordinaire dans
-laquelle le poète va laisser tomber les
-gouttes révélatrices de son génie&hellip;</p>
-
-<p>Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais
-dans les paroles que se trouvent la beauté
-et la grandeur des belles et grandes tragédies.
-Est-ce seulement dans les paroles
-qui accompagnent et expliquent les actes
-qu'elles se trouvent? Non ; il faut qu'il y
-ait autre chose que le dialogue extérieurement
-nécessaire. Il n'y a guère que les
-paroles qui semblent d'abord inutiles qui
-comptent dans une &oelig;uvre. C'est en elles
-que se trouve son âme. A côté du dialogue
-indispensable il y a presque toujours
-un autre dialogue qui semble superflu.
-Examinez attentivement et vous verrez
-que c'est le seul que l'âme écoute profondément
-parce que c'est en cet endroit
-seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez
-aussi que c'est la qualité et l'étendue
-de ce dialogue inutile qui détermine
-la qualité et la portée ineffable de
-l'&oelig;uvre. Il est certain que dans les drames
-ordinaires le dialogue indispensable ne
-répond pas du tout à la réalité ; et ce qui
-fait la beauté mystérieuse des plus belles
-tragédies, se trouve tout juste dans les
-paroles qui se disent à côté de la vérité
-stricte et apparente. Elle se trouve dans
-les paroles qui sont conformes à une
-vérité plus profonde et incomparablement
-plus voisine de l'âme invisible qui soutient
-le poème. On peut même affirmer que le
-poème se rapproche de la beauté et d'une
-vérité supérieure, dans la mesure où il
-élimine les paroles qui expliquent les actes
-pour les remplacer par des paroles qui
-expliquent non pas ce qu'on appelle un
-«&nbsp;état d'âme&nbsp;» mais je ne sais quels efforts
-insaisissables et incessants des âmes vers
-leur beauté et vers leur vérité. C'est dans
-cette mesure aussi qu'il se rapproche de
-la vie véritable. Il arrive à tout homme
-dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer
-par des paroles une situation très grave.
-Songez-y un instant. Est-ce toujours en
-ces moments, est-ce même d'ordinaire ce
-que vous dites ou ce qu'on vous répond
-qui importe le plus? Est-ce que d'autres
-forces, d'autres paroles qu'on n'entend
-pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent
-l'événement? Ce que je dis compte
-souvent pour peu de chose ; mais ma présence,
-l'attitude de mon âme, mon avenir
-et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce
-qui est mort en moi, une pensée secrète,
-les astres qui m'approuvent, ma destinée,
-mille et mille mystères qui m'environnent,
-et vous entourent, voilà ce qui vous parle
-en ce moment tragique et voilà ce qui me
-répond. Sous chacun de mes mots et sous
-chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est
-ceci surtout que nous voyons, et c'est
-ceci surtout que nous entendons malgré
-nous. Si vous êtes venu, vous «&nbsp;l'époux
-outragé&nbsp;» «&nbsp;l'amant trompé&nbsp;» «&nbsp;la femme
-abandonnée&nbsp;» dans le dessein de me tuer ;
-ce ne sont pas mes supplications les plus
-éloquentes qui pourront arrêter votre bras.
-Mais il se peut que vous rencontriez alors
-l'une de ces forces inattendues et que mon
-âme qui sait qu'elles veillent autour de
-moi, vous dise un mot secret qui vous
-désarme. Voilà les sphères où les aventures
-se décident, voilà le dialogue dont
-il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est
-cet écho qu'on entend en effet, &mdash; extrêmement
-affaibli et variable il est vrai, &mdash; dans
-quelques-unes des grandes &oelig;uvres
-dont je parlais tantôt. Mais ne pourrait-on
-pas tenter de se rapprocher davantage de
-ces sphères où tout se passe «&nbsp;en réalité?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il semble qu'on veuille le tenter. Il y
-a quelque temps, à propos du drame
-d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement
-ce dialogue «&nbsp;du second degré&nbsp;», à propos
-de <i>Solness le Constructeur</i>, j'essayais plus
-maladroitement encore de percer ces secrets.
-Pourtant, ce sont des traces analogues
-de la main du même aveugle sur
-le même mur et qui se dirigent aussi vers
-les mêmes lueurs. Dans <i>Solness</i>, disais-je,
-qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie
-pour qu'elle nous apparaisse si étrange,
-si profonde et si inquiétante sous sa puérilité
-extérieure? Il n'est pas facile de le
-découvrir et le vieux maître garde plus
-d'un secret. Il semble même que ce qu'il
-a voulu dire ne soit que peu de chose au
-regard de ce qu'il lui a <i>fallu</i> dire. Il a
-donné la liberté à certaines puissances
-de l'âme qui n'avaient jamais été libres
-et peut-être a-t-il été possédé par elles.
-«&nbsp;Voyez-vous, Hilde, s'exclame Solness,
-voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en
-vous tout comme en moi. C'est cette sorcellerie
-qui fait agir les puissances du
-dehors. Et il <i>faut</i> s'y prêter. Qu'on le
-veuille ou non, <i>il le faut</i>.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il y a de la sorcellerie en eux comme
-en nous tous. Hilde et Solness sont, je
-pense, les premiers héros qui se sentent
-vivre un instant dans l'atmosphère de
-l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont
-découverte en eux, par delà leur vie ordinaire,
-les épouvante. Hilde et Solness
-sont deux âmes qui ont entrevu leur
-situation dans la vie véritable. Il y a plus
-d'une manière de connaître un homme.
-Je prends, par exemple, deux ou trois
-êtres que je vois à peu près tous les jours.
-Il est probable que longtemps je ne les
-distinguerai que par leurs gestes, leurs habitudes
-extérieures, ou intérieures, leur manière
-de sentir, d'agir et de penser. Mais,
-en toute amitié un peu longue, il arrive
-un moment mystérieux où nous apercevons,
-pour ainsi dire, la situation exacte de
-notre ami par rapport à l'inconnu qui
-l'entoure, et l'attitude de la destinée
-envers lui. C'est à partir de ce moment
-qu'il nous appartient véritablement. Nous
-avons vu une fois pour toutes de quelle
-façon les événements se conduiront à son
-égard. Nous savons que celui-ci aura
-beau se retirer au fond de ses demeures
-et se tenir aussi immobile que possible
-dans la crainte d'agiter quelque chose
-dans les grands réservoirs de l'avenir, sa
-prudence ne servira de rien, et les événements
-innombrables qui lui sont destinés
-le découvriront en quelque endroit qu'il
-se cache et frapperont successivement à
-sa porte. Et d'un autre côté, nous n'ignorons
-pas que celui-là sortira inutilement
-à la recherche de toutes les aventures. Il
-s'en reviendra toujours les mains vides.
-Une science infaillible semble née sans
-raison dans notre âme le jour où nos yeux
-se sont ouverts de la sorte, et nous sommes
-sûrs que tel événement qui paraît
-être cependant à portée de la main de tel
-homme ne pourra pas lui arriver.</p>
-
-<p>De cet instant, une partie spéciale de
-l'âme règne sur l'amitié des êtres les plus
-inintelligents et les plus obscurs même.
-Il y a une sorte de transposition de la
-vie. Et lorsque nous rencontrerons par
-hasard l'un de ceux que nous connaissons
-ainsi, tout en nous entretenant de la neige
-qui tombe ou des femmes qui passent, il
-y a en chacun de nous une petite chose
-qui se salue, s'examine, s'interroge à
-notre insu, s'intéresse à des conjonctures
-et parle d'événements qu'il ne nous est
-pas possible de comprendre&hellip;</p>
-
-<p>Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent
-dans cet état et s'aperçoivent de cette
-façon. Leurs propos ne ressemblent à rien
-de ce que nous avons entendu jusqu'ici,
-parce que le poète a tenté de mêler dans
-une même expression le dialogue intérieur
-et extérieur. Il règne dans ce drame somnambulique
-je ne sais quelles puissances
-nouvelles. Tout ce qui s'y dit cache et
-découvre à la fois les sources d'une vie
-inconnue. Et, si nous sommes étonnés
-par moments, il ne faut pas perdre de
-vue que notre âme est souvent, à nos
-pauvres yeux, une puissance très folle, et
-qu'il y a en l'homme bien des régions
-plus fécondes, plus profondes et plus
-intéressantes que celles de la raison ou
-de l'intelligence&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-L'ÉTOILE</h2>
-
-
-<p>On pourrait dire que de siècle en siècle,
-un poète tragique «&nbsp;a parcouru, la
-torche de la poésie à la main, les labyrinthes
-du destin.&nbsp;» Ils ont fixé de cette
-façon, chacun selon les forces de son
-heure, l'âme des annales humaines ; et
-ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est
-en eux seuls que l'on peut suivre les
-variations sans nombre de la grande puissance
-immuable. Et il est intéressant de
-les suivre ; car le plus pur de l'âme des
-peuples se trouve peut-être au fond de
-l'idée qu'ils se sont faite de cette puissance.
-Elle ne mourut jamais entièrement
-mais il y a des moments où elle s'agite à
-peine et dans ces moments-là, on remarque
-que la vie n'est ni très forte ni très
-profonde. Elle ne fut adorée qu'une seule
-fois sans partage. Elle était alors pour
-les dieux mêmes, un épouvantable mystère.
-Il est assez étrange de constater que
-l'époque où la divinité sans visage parut
-la plus terrible et la plus incompréhensible,
-fut l'époque la plus belle de l'humanité ;
-et que ce fut le plus heureux des peuples
-qui se représenta le destin sous l'aspect
-le plus redoutable.</p>
-
-<p>Il semble qu'il y ait une force secrète
-en cette idée ; ou que cette idée soit le
-signe d'une force. Est-ce que l'homme
-grandit dans la mesure où il reconnaît la
-grandeur de l'inconnu qui le domine ; ou
-est-ce l'inconnu qui grandit en proportion
-de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait
-que l'idée du destin se réveille. Peut-être
-n'est-il pas inutile d'aller à sa recherche.
-Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche
-du destin, n'est-ce pas aller à la
-recherche des tristesses humaines? Il n'y
-a pas de destin de la joie ; il n'y a pas
-d'étoile heureuse. Celle qu'on appelle
-ainsi est une étoile qui patiente. Il importe
-d'ailleurs que nous sortions parfois à la
-recherche de nos tristesses, afin de les
-connaître et de les admirer, alors même
-que la grande masse informe de notre
-destinée ne serait pas au bout.</p>
-
-<p>C'est la manière la plus efficace de sortir
-à la recherche de soi-même ; car on
-peut dire que nous ne valons que ce que
-valent nos inquiétudes et nos mélancolies.
-A mesure que nous avançons, elles deviennent
-plus profondes, plus nobles et plus
-belles, et Marc-Aurèle est le plus admirable
-des hommes, parce que mieux qu'un
-autre il a compris ce que notre âme a mis
-dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit
-avoir au fond de nous. Il en est de même
-des tristesses de l'humanité. Elles suivent
-une route qui ressemble à celle de nos
-tristesses ; mais elle est plus longue et
-plus sûre et doit mener à des patries que
-les derniers venus connaîtront seuls.
-Elle part aussi de la douleur physique ;
-elle vient de passer par la crainte des
-dieux et s'arrête aujourd'hui autour d'un
-nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre
-nous n'ont pas encore sondé les profondeurs.</p>
-
-<p>Chaque siècle aime une autre douleur ;
-parce que chaque siècle voit un autre destin.
-Il est certain que nous ne nous intéressons
-plus comme autrefois aux catastrophes
-des passions ; et les plus tragiques
-chefs-d'&oelig;uvre du passé sont d'une qualité
-de tristesse inférieure à celle de nos tristesses
-d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent
-plus qu'indirectement et par ce que nos
-réflexions et la noblesse nouvelle que la
-douleur de vivre a acquise en nous-mêmes,
-ajoutent aux simples accidents de la haine
-ou de l'amour qu'ils reproduisent devant
-nous.</p>
-
-<p>Il semble, par moments, que nous
-soyons au bord d'un pessimisme nouveau,
-mystérieux et peut-être très pur. Les
-sages les plus terribles, Schopenhauer,
-Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et
-le bon optimiste Emerson, lui aussi, (car
-rien n'est plus décourageant qu'un optimiste
-volontaire) ont passé sans expliquer
-notre mélancolie. Nous sentons qu'il y
-a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé
-de nous dire bien d'autres raisons plus
-profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La
-tristesse de l'homme, qui depuis leur
-venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir
-encore infiniment, jusqu'à ce qu'un
-être de génie profère enfin le dernier
-mot de la douleur qui nous purifiera
-peut-être entièrement&hellip;</p>
-
-<p>En attendant, nous sommes entre les
-mains de puissances étranges, et nous
-sommes sur le point de soupçonner leurs
-intentions. Au temps des grands tragiques
-de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare,
-de Racine et de ceux qui les
-suivent, on croit que les malheurs viennent
-tous des passions diverses de notre c&oelig;ur.
-La catastrophe ne flotte pas entre deux
-mondes : elle vient d'ici pour aller là ; et
-l'on sait d'où elle sort. L'homme est toujours
-le maître. Au temps des Grecs il
-l'était beaucoup moins, et la fatalité
-régnait sur les hauteurs. Mais elle était
-inaccessible et nul n'osait l'interroger.
-Aujourd'hui, c'est elle qu'on interpelle,
-et c'est peut-être là le grand signe qui
-marque le théâtre nouveau. On ne s'arrête
-plus aux effets du malheur, mais au
-malheur lui-même, et l'on veut savoir son
-essence et ses lois. Ce qui était la préoccupation
-inconsciente des premiers tragiques
-et ce qui formait l'ombre solennelle
-qui entourait à leur insu les gestes
-secs et violents de la mort extérieure,
-la nature même du malheur, est devenue
-le point central des drames les plus récents
-et le foyer aux lueurs équivoques
-autour duquel tournent les âmes des
-hommes et des femmes. Et l'on a fait un
-pas du côté du mystère pour regarder en
-face les terreurs de la vie.</p>
-
-<p>Il serait intéressant de rechercher sous
-quel angle nos derniers tragiques semblent
-envisager le malheur, qui est le fond de
-tous les poèmes dramatiques. Ils le voient
-de plus près que les Grecs et le pénètrent
-davantage dans les ténèbres fécondes de
-son cercle intérieur. C'est peut-être une
-divinité identique. Mais ils l'ignorent plus
-intimement. D'où vient-il, où va-t-il et
-pourquoi descend-il? Les Grecs le demandaient
-à peine. Est-il inscrit en nous
-ou naît-il en même temps que nous-mêmes?
-Est-ce celui qui s'avance à notre
-rencontre ou bien est-il appelé par des
-voix que nous nourrissons tout au fond
-de notre être et qui sont de connivence
-avec lui? Il faudrait pouvoir observer des
-cimes d'un autre monde les allures d'un
-homme auquel doit arriver quelque grande
-douleur ; et quel homme ne travaille sans
-le savoir à forger la douleur qui sera le
-pivot de sa vie?</p>
-
-<p>Les paysans écossais ont un mot qui
-pourrait s'appliquer à toutes les existences.
-Dans leurs légendes ils appellent <i>Fey</i>
-l'état d'un homme qu'une sorte d'irrésistible
-impulsion intérieure entraîne, malgré
-tous ses efforts, malgré tous les conseils
-et les secours, vers une inévitable catastrophe.
-C'est ainsi que Jacques I<sup>er</sup>, le
-Jacques de Catherine Douglas, était <i>Fey</i>
-en allant, malgré les présages terribles
-de la terre, de l'enfer et du ciel, passer
-les fêtes de Noël dans le sombre château
-de Perth, où l'attendait son assassin, le
-traître Robert Graeme. Qui de nous, s'il
-se rappelle les circonstances du malheur
-le plus décisif de sa vie, ne s'est senti
-possédé de la sorte? Il est bien entendu
-que je ne parle ici que de malheurs actifs,
-de ceux qu'il eût été possible d'éviter ;
-car il est des malheurs passifs, comme la
-mort d'un être adoré, qui nous rencontrent
-simplement et sur lesquels nos mouvements
-ne sauraient avoir aucune influence.
-Souvenez-vous du jour fatal de votre vie.
-Qui de nous n'a été prévenu ; et bien qu'il
-nous semble aujourd'hui que toute la
-destinée eût pu être changée par un pas
-qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on
-n'aurait pas ouverte, une main qu'on
-n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté
-vainement sans force et sans espoir sur la
-crête des parois de l'abîme, contre une
-force invisible et qui paraissait sans puissance?</p>
-
-<p>Le souffle de cette porte que j'ai ouverte,
-un soir, devait éteindre à jamais
-mon bonheur, comme il aurait éteint une
-lampe débile ; et maintenant, lorsque j'y
-songe, je ne puis pas me dire que je ne
-savais pas&hellip; Et cependant, rien d'important
-ne m'avait amené sur le seuil. Je
-pouvais m'en aller en haussant les épaules,
-aucune raison humaine ne pouvait me
-forcer à frapper au vantail&hellip; Aucune
-raison humaine ; rien que la destinée&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cela ressemble encore à la fatalité
-d'&OElig;dipe, et pourtant c'est déjà autre
-chose. On pourrait dire que c'est cette
-fatalité aperçue <i lang="la" xml:lang="la">ab intra</i>. Il y a des puissances
-mystérieuses qui règnent en
-nous-mêmes et qui semblent d'accord
-avec les aventures. Nous portons tous des
-ennemies dans notre âme. Elles savent
-ce qu'elles font et ce qu'elles nous font
-faire ; et lorsqu'elles nous conduisent à
-l'événement, elles nous préviennent à
-demi-mots, trop peu pour nous arrêter
-sur la route, mais assez pour nous faire
-regretter, lorsqu'il sera trop tard, de
-n'avoir pas écouté plus attentivement
-leurs conseils indécis et moqueurs. Où
-veulent-elles en venir, ces puissances
-qui désirent notre perte comme si elles
-étaient indépendantes et ne périssaient
-pas avec nous, encore qu'elles ne vivent
-qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement
-tous les complices de l'univers
-qui se nourrissent de notre sang?</p>
-
-<p>L'homme pour qui a sonné l'heure
-malheureuse est pris dans un tourbillon
-que l'on n'aperçoit pas, et depuis des
-années ces puissances combinent les
-innombrables incidents qui doivent l'amener
-à la minute nécessaire, au point
-précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous
-tous vos efforts et vos pressentiments.
-Rappelez-vous les secours inutiles.
-Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances
-apitoyées qui ont tenté de vous
-barrer la route et que vous avez repoussées
-comme des mendiantes importunes.
-C'étaient, pourtant, de pauvres s&oelig;urs
-timides qui voulaient vous sauver et qui
-se sont éloignées sans rien dire ; trop
-faibles et trop petites pour lutter contre
-les choses décidées, Dieu sait où&hellip;</p>
-
-<p>Le malheur est à peine accompli que
-nous avons la sensation étrange d'avoir
-obéi à une loi éternelle ; et je ne sais quel
-soulagement mystérieux, au sein des plus
-grandes douleurs, nous récompense de
-notre obéissance. Nous ne nous appartenons
-jamais plus intimement qu'au lendemain
-d'une catastrophe irréparable. Il
-semble alors que nous nous soyons retrouvés
-et que nous ayons reconquis une
-partie inconnue et nécessaire de notre
-être. Il se fait un apaisement singulier.
-Depuis des jours, et presque à notre insu,
-tandis que nous pouvions sourire aux
-visages et aux fleurs, les forces rebelles
-de notre âme luttaient terriblement sur
-le bord de l'abîme, et maintenant que
-nous sommes au fond, tout respire librement.</p>
-
-<p>Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune
-de nos âmes ; et nous voyons parfois,
-mais sans y prendre garde, car nous
-n'ouvrons les yeux qu'aux choses sans
-importance, l'ombre de ces combats où
-notre volonté ne peut intervenir. Si je
-suis avec des amis, il se peut qu'au milieu
-des paroles et des éclats de rire, une
-chose qui n'est pas de ce monde ordinaire
-passe soudain sur la face de l'un d'eux.
-Un silence sans motif régnera tout à coup :
-et tous regarderont, sans le savoir, l'espace
-d'un instant, avec les yeux de l'âme.
-Après quoi, les sourires et les mots, qui
-avaient disparu comme les grenouilles
-effrayées d'un grand lac, remonteront,
-plus violents, à la surface. Mais l'invisible,
-ici comme en tout lieu, a perçu son tribut.
-Quelque chose a compris qu'une
-lutte était finie, qu'une étoile se levait
-ou tombait et qu'une destinée venait de
-se fixer&hellip;</p>
-
-<p>Elle était peut-être fixée ; et qui sait si
-la lutte n'est pas un simulacre? Si je
-pousse aujourd'hui la porte de la maison
-où je dois rencontrer les premiers sourires
-d'une tristesse qui ne finira plus, je
-fais ces choses depuis plus longtemps
-qu'on ne croit. A quoi sert-il de cultiver
-un moi sur lequel nous n'avons presque
-aucune influence? C'est notre étoile qu'il
-nous faut observer. Elle est bonne ou
-mauvaise ; elle est pâle ou puissante ; et
-toutes les forces de la mer n'y pourraient
-rien changer. Quelques-uns qui peuvent
-avoir confiance en elle jouent avec elle
-comme avec une boule de verre. Ils la
-lancent et la risquent où ils veulent ; elle
-reviendra toujours, fidèle, dans leurs
-mains. Ils savent bien qu'elle ne peut se
-briser. Mais il en est tant d'autres qui ne
-peuvent lever un regard vers la leur sans
-qu'elle se détache du firmament et qu'elle
-tombe en poussière à leurs pieds&hellip;</p>
-
-<p>Mais il est dangereux de parler de
-l'étoile. Il est même dangereux d'y songer ;
-car souvent c'est le signe qu'elle est
-sur le point de s'éteindre&hellip;</p>
-
-<p>Nous nous trouvons ici dans les abîmes
-de la nuit et nous y attendons ce qui doit
-arriver. Il ne s'y agit plus de volonté,
-nous sommes à mille lieues au-dessus
-d'elle, et dans une région où la volonté
-même est le fruit le plus mûr du destin.
-Il ne faut pas s'en plaindre ; nous savons
-déjà quelque chose, et nous avons découvert
-quelques-unes des habitudes du
-hasard. Nous attendons comme l'oiseleur
-qui observe les m&oelig;urs des oiseaux migratoires
-et quand un événement est signalé
-à l'horizon, nous n'ignorons pas qu'il n'y
-restera pas solitaire et que ses frères vont
-s'abattre par bandes au même endroit.
-Nous avons appris vaguement qu'ils
-semblent attirés par certaines pensées et
-par certaines âmes et qu'il y a des êtres
-qui détournent leur vol, comme il y en a
-d'autres qui les font accourir des quatre
-coins du monde.</p>
-
-<p>Nous savons surtout que certaines idées
-sont extrêmement dangereuses, qu'il
-suffit de se croire un instant à l'abri pour
-appeler la foudre, et que le bonheur
-forme un vide dans lequel ne tardent pas
-à se précipiter les larmes. Au bout de
-quelque temps, nous discernons aussi
-leurs préférences. Nous remarquons bientôt
-que si nous faisons quelques pas sur
-la route de la vie, à côté de l'un de nos
-frères, les habitudes du hasard ne seront
-plus les mêmes ; tandis qu'avec cet autre,
-des événements d'une nature invariable
-viendront régulièrement à la rencontre de
-notre existence. Nous éprouvons qu'il y
-a des êtres qui protègent dans l'inconnu ;
-et d'autres qui y mettent en péril, qu'il
-y en a qui endorment et d'autres qui
-réveillent l'avenir. Nous soupçonnons
-encore que les choses naissent faibles
-d'abord, puisent en nous leur force, et
-qu'en toute aventure il y a une brève
-minute où notre instinct nous avertit que
-nous sommes encore les maîtres du destin.
-Enfin, quelques-uns osent nous affirmer
-qu'on peut apprendre à être heureux,
-qu'à mesure que nous devenons meilleurs
-nous rencontrons des hommes qui s'améliorent,
-qu'un être qui est bon attire
-irrésistiblement des événements aussi
-bons que lui-même, et qu'en une âme
-belle, le hasard le plus triste se transforme
-en beauté&hellip;</p>
-
-<p>Qui donc n'a éprouvé que la bonté
-fait signe à la bonté, et que ce sont toujours
-les mêmes pour qui l'on se dévoue
-et les mêmes qu'on trahit? Si la même
-douleur frappe à deux portes qui se
-touchent, agira-t-elle de façon identique
-dans la maison du juste et dans celle de
-l'injuste ; et si vous êtes pur, vos malheurs
-ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas
-dominer l'avenir que d'avoir su transformer
-le passé en quelques sourires un peu
-tristes? Et ne semble-t-il pas que dans
-l'inévitable même nous puissions retarder
-quelque chose? Est-ce que de grands
-hasards ne dorment pas, qu'un mouvement
-trop brusque réveille à l'horizon, et ce
-malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des
-pensées en fête n'avaient fait trop de bruit
-dans votre âme ce matin? Est-ce là tout
-ce que notre sagesse a pu glaner dans
-ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il
-y a dans ces régions des vérités plus
-fermes? En attendant, il faut savoir sourire,
-il faut savoir pleurer dans le silence
-d'une bonté très humble. Au dessus de
-ces choses s'élève peu à peu la face inachevée
-du destin d'aujourd'hui. Une
-petite partie du voile qui la couvrait jadis
-a été écartée, et dans la partie découverte,
-nous avons reconnu, non sans inquiétude,
-d'un côté, <i>la puissance de ceux qui ne
-vivent pas encore</i>, et de l'autre côté, <i>la
-puissance des morts</i>. Au fond, il n'y a là
-qu'un éloignement nouveau du mystère.
-Nous avons agrandi la main de glace du
-destin ; et voici que les mains de nos fils
-qui ne sont pas encore nés se joignent
-dans son ombre aux mains de nos ancêtres.
-Il y avait un acte que nous croyions l'asile
-de toutes nos libertés, et l'amour demeurait
-le suprême refuge de tous ceux qui
-sentaient trop durement les chaînes de la
-vie. Ici du moins, nous disions-nous, et
-dans l'isolement de ce temple secret personne
-n'entre avec nous. Ici, nous pouvons
-respirer un instant ; ici, notre âme règne
-enfin et elle a choisi librement dans ce qui
-est le centre de la liberté même. Mais
-maintenant, on est venu nous dire, que
-ce n'est pas pour notre propre compte
-que nous aimons. On est venu nous dire
-que dans le temple même de l'amour nous
-obéissons aux ordres invariables d'une
-foule invisible. On est venu nous dire que
-nous sommes à mille siècles de nous-mêmes,
-quand nous choisissons notre
-amante et que le premier baiser du fiancé
-n'est que le sceau que des milliers de
-mains qui demandent à naître, imposent
-sur la bouche de la mère qu'ils désirent.
-Et d'un autre côté nous savons que les
-morts ne meurent pas. Nous savons à
-présent que ce n'est plus autour de nos
-églises, mais dans toutes nos maisons,
-dans toutes nos habitudes qu'ils se
-trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une
-pensée, un péché, une larme ou un atome
-de la conscience acquise qui se perde dans
-les profondeurs de la terre ; et qu'au plus
-insignifiant de nos actes, nos ancêtres se
-lèvent, non pas dans leurs tombeaux où
-ils ne bougent plus, mais au fond de nous-mêmes
-où ils vivent toujours&hellip;</p>
-
-<p>Nous sommes menés ainsi par le passé
-et l'avenir. Et le présent qui est notre
-substance tombe au fond de la mer comme
-une petite île que rongent sans répit deux
-océans irréconciliables. Hérédité, volonté,
-destinée, tout se mêle bruyamment dans
-notre âme ; mais malgré tout et au-dessus
-de tout c'est l'étoile silencieuse qui règne.
-On met des étiquettes provisoires sur les
-vases monstrueux qui contiennent l'invisible ;
-et les mots ne disent presque rien
-de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le
-destin lui-même n'est qu'un rayon perdu
-de cette étoile dans la nuit mystérieuse.
-Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux
-encore. «&nbsp;Nous appelons destin tout
-ce qui nous limite&nbsp;», a dit un des grands
-sages de ce temps ; et c'est pourquoi il
-nous faut savoir gré à tous ceux qui tâtonnent
-en tremblant du côté des frontières.
-«&nbsp;Si nous sommes brutaux et barbares,
-ajoute-t-il, la fatalité prend une
-forme brutale et barbare. Quand nous
-nous raffinons, nos échecs se raffinent
-aussi. Si nous nous élevons à une culture
-spirituelle, l'antagonisme prend une forme
-spirituelle.&nbsp;» Il est peut-être vrai que
-notre âme, à mesure qu'elle s'élève, purifie
-le destin ; bien qu'il soit vrai aussi que
-les mêmes tristesses nous menacent, qui
-menacent les sauvages. Mais nous en
-avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas ;
-et l'esprit ne s'élève que pour en découvrir
-d'autres encore, à tous les horizons.
-«&nbsp;Nous appelons destin tout ce qui nous
-limite.&nbsp;» Tâchons que le destin ne soit
-pas trop étroit. Il est beau d'augmenter
-ses tristesses puisque c'est élargir sa conscience
-qui est l'unique endroit où l'on se
-sente vivre. Et c'est aussi le seul moyen
-de remplir son suprême devoir envers les
-autres mondes ; puisque c'est probablement
-à nous seuls qu'il incombe d'augmenter
-la conscience de la Terre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-LA BONTÉ INVISIBLE</h2>
-
-
-<p>C'est une chose, me dit un soir ce sage
-que j'avais rencontré par hasard au bord
-de l'océan qu'on entendait à peine, c'est
-une chose que l'on n'aperçoit pas et sur
-laquelle personne n'a l'air de compter ; et
-cependant je crois que c'est l'une des
-forces qui conservent les êtres. Les dieux
-dont nous sommes nés, se manifestent
-en nous de mille façons diverses ; mais
-cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée
-et dont nul n'a parlé assez directement
-est peut-être le signe le plus pur de
-leur vie éternelle. On ne sait d'où elle
-vient. Elle est là simplement qui sourit
-sur le seuil de nos âmes ; et ceux en qui
-elle sourit le plus profondément ou le plus
-fréquemment, nous feront souffrir jour et
-nuit s'ils le veulent, sans qu'il nous soit
-possible de ne plus les aimer&hellip;</p>
-
-<p>Elle n'est pas de ce monde et cependant
-se mêle à la plupart de nos agitations.
-Elle ne se donne même pas la peine
-de se montrer dans un regard ou une
-larme. Elle se cache au contraire pour
-des raisons qu'on ne devine pas. On dirait
-qu'elle a peur d'user de sa puissance.
-Elle sait que ses mouvements les plus
-involontaires feront naître autour d'elle
-des choses immortelles ; et nous sommes
-avares des choses immortelles. Pourquoi
-donc craignons-nous ainsi d'épuiser le
-ciel qui est en nous? Nous n'osons pas
-agir selon le Dieu qui nous anime. Nous
-redoutons ce qui ne s'explique pas par
-un geste ou un mot ; et nous fermons les
-yeux sur ce que nous faisons malgré
-nous dans l'empire où les explications
-sont superflues. D'où vient donc la timidité
-du divin dans les hommes? On dirait
-vraiment que plus un mouvement de
-l'âme s'approche du divin, plus nous
-mettons de soin à le dissimuler aux regards
-de nos frères. L'homme ne serait-il
-pas autre chose qu'un dieu qui aurait
-peur? ou bien nous est-il défendu de
-trahir des puissances supérieures? Tout
-ce qui n'appartient pas à ce monde trop
-visible a l'humilité tendre de la fillette
-infirme que sa mère n'appelle pas lorsque
-des étrangers entrent dans la maison. Et
-c'est pourquoi, notre bonté secrète n'a
-jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses
-de notre âme. Elle vit en nous
-comme une prisonnière à qui l'on a
-défendu d'approcher des barreaux. Du
-reste, il ne faut pas qu'elle en approche.
-Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se
-cacher, dès qu'elle lève la tête, qu'elle
-déplace un anneau de ses chaînes ou
-qu'elle ouvre la main, la prison s'illumine,
-les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression
-des clartés intérieures, il y a tout à coup
-un abîme plein d'anges agités entre les
-paroles et les êtres, tout se tait, les regards
-se détournent un instant et deux
-âmes s'embrassent en pleurant sur le
-seuil&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'est pas une chose qui vient de
-notre terre ; et toutes les descriptions ne
-serviraient de rien. Il faut que ceux qui
-veulent me comprendre aient aussi en
-eux-mêmes, <i>le même point sensible</i>. Si
-vous n'avez jamais éprouvé dans la vie la
-puissance de <i>votre bonté invisible</i>, n'allez
-pas plus avant ; ce serait inutile. Mais en
-est-il vraiment qui n'aient pas éprouvé
-cette puissance ; et les pires d'entre nous
-ne furent-ils jamais invisiblement bons?
-Je ne sais ; il y a tant d'êtres en ce
-monde qui ne songent pas à autre chose
-qu'à décourager le divin dans leur âme.
-Il suffit d'un instant de répit, cependant,
-pour que le divin se redresse, et les plus
-méchants même ne sont pas sans cesse
-sur leurs gardes ; et c'est pourquoi, sans
-doute, tant de méchants sont bons sans
-qu'on le voie, tandis que bien des sages
-et bien des saints ne sont pas invisiblement
-bons&hellip;</p>
-
-<p>J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il,
-comme tout être fait souffrir autour
-de lui. J'ai fait souffrir parce que nous
-sommes dans un monde où tout se tient
-par des fils invisibles, dans un monde où
-personne n'est seul ; et que le geste le
-plus doux de la bonté ou de l'amour
-blesse souvent tant d'innocence à nos
-côtés! &mdash; J'ai fait souffrir aussi, parce que
-les meilleurs et les plus tendres ont
-quelquefois besoin de rechercher je ne
-sais quelle partie d'eux-mêmes dans la
-douleur d'autrui. Il y a vraiment des
-graines qui ne germent en notre âme que
-sous la pluie des larmes que l'on répand
-à cause de nous ; et cependant ces graines
-produisent de bonnes fleurs et des fruits
-salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi
-que nous n'avons pas faite ; et je ne sais
-si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait
-pleurer personne. Bien souvent ceux qui
-aimèrent le mieux firent souffrir le plus,
-car on ne sait quelle cruauté attendrie et
-timide est d'ordinaire la s&oelig;ur inquiète
-de l'amour. L'amour cherche en tout
-lieu des preuves de l'amour et ces premières
-preuves, qui n'est enclin à les
-trouver d'abord dans les pleurs de l'aimée?</p>
-
-<p>La mort même ne pourrait pas suffire
-à rassurer l'amant s'il osait écouter les exigences
-de l'amour ; car l'instant de la mort
-semble trop bref à l'intime cruauté de
-l'amour ; par delà la mort, il y a place
-encore pour une mer de doutes ; et ceux
-qui meurent ensemble ne meurent peut-être
-pas sans inquiétudes. Il faut ici de
-longues et lentes larmes. La douleur est
-le premier aliment de l'amour ; et tout
-amour qui ne s'est pas nourri d'un peu de
-douleur pure, meurt comme le nouveau-né
-que l'on voudrait nourrir comme on nourrit
-un homme. Aimerez-vous de la même
-façon celle qui toujours vous fit sourire et
-celle qui parfois vous fit pleurer? Il faut,
-hélas! que l'amour pleure, et bien souvent,
-c'est dans le moment même où les sanglots
-s'élèvent que les chaînes de l'amour
-se forgent et se trempent pour la vie&hellip;</p>
-
-<p>J'ai fait souffrir ainsi parce que j'aimais,
-poursuivit-il, j'ai fait souffrir aussi
-parce que je n'aimais plus. Mais, quelle
-différence entre les deux douleurs! Ici, les
-lentes larmes de l'amour éprouvé, semblaient
-savoir déjà, tout au fond d'elles-mêmes,
-qu'elles arrosaient en nos deux
-âmes jointes, quelque chose d'indicible,
-et là ces pauvres larmes savaient de leur
-côté qu'elles tombaient seules sur un
-désert. Mais c'est dans ces moments où
-l'âme est vraiment tout oreille ou tout âme
-plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une
-bonté invisible qui savait accorder aux
-malheureuses larmes de l'amour qui mourait
-les illusions divines de l'amour qui
-va naître. N'eûtes-vous jamais un de ces
-tristes soirs où les baisers découragés ne
-pouvaient plus sourire et où l'âme sentait
-enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles
-ne sonnaient plus qu'à grand peine dans
-l'air froid de la séparation définitive ; vous
-alliez vous éloigner pour toujours, et les
-mains presque inanimées se tendaient
-vers l'adieu des départs sans retour, lorsque
-l'âme, tout à coup, faisait sur elle-même
-un mouvement insaisissable. L'âme voisine
-s'éveillait à l'instant sur les sommets
-de l'être, quelque chose naissait bien
-plus haut que l'amour des amants fatigués,
-et les corps avaient beau s'écarter, les
-âmes désormais n'allaient plus oublier
-qu'elles s'étaient regardées un instant par
-dessus des montagnes qu'elles n'avaient
-jamais vues, et que l'espace d'un clin d'&oelig;il,
-elles avaient été bonnes d'une bonté
-qu'elles ne connaissaient pas encore&hellip;</p>
-
-<p>Quel est donc ce mouvement mystérieux
-dont je ne parle ici qu'à propos de l'amour,
-mais qui peut avoir lieu dans les
-plus petites circonstances de la vie? Est-ce
-je ne sais quel sacrifice ou quel embrassement
-intérieur, le désir très profond
-d'être âme pour une âme, ou le sentiment
-sans cesse attendri de la présence d'une
-vie invisible et égale à la nôtre? Est-ce
-tout ce qu'il y a d'admirable et de triste
-dans le fait seul de vivre, et l'aspect de la
-vie une et indivisible qui dans ces moments-là
-inonde tout notre être? &mdash; Je l'ignore,
-mais c'est vraiment alors que l'on sent
-qu'il y a quelque part une force inconnue,
-que nous sommes les trésors de je ne sais
-quel Dieu qui aime tout, que pas un geste
-de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on
-est enfin dans la région des choses qui ne
-trahissent pas&hellip;</p>
-
-<p>Il est vrai que de la naissance à la mort
-nous ne sortons jamais de cette région
-définitive, mais nous errons en Dieu
-comme de pauvres somnambules, ou
-comme des aveugles qui cherchent éperdument
-le temple dans lequel ils se
-trouvent. Nous sommes là, dans la vie,
-homme contre homme, âme contre âme,
-et les jours et les nuits se passent sous les
-armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne
-nous touchons pas. Nous ne voyons jamais
-que des boucliers et des casques et nous
-ne touchons rien que le fer et le bronze.
-Mais qu'une petite circonstance venue de
-la simplicité du ciel fasse un instant
-tomber les armes, n'y a-t-il pas toujours
-des larmes sous le casque, des sourires
-d'enfant derrière le bouclier et n'aperçoit-on
-pas une autre vérité?</p>
-
-<p>Il réfléchit encore ; puis il reprit plus
-tristement : Une femme, je croyais vous
-le dire tout à l'heure ; une femme que
-j'ai fait souffrir malgré moi, &mdash; car les
-plus attentifs répandent sans le savoir tout
-autour d'eux de la souffrance &mdash; une
-femme que j'ai fait souffrir malgré moi,
-m'a révélé un soir la puissance souveraine
-de cette invisible bonté. Il faut avoir
-souffert pour être bon ; mais peut-être
-faut-il que l'on ait fait souffrir pour devenir
-meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me
-sentais arrivé seul en cette triste zone des
-baisers où il semble que l'on visite déjà
-les cabanes des pauvres, tandis que
-l'amante attardée sourit encore dans les
-palais des premiers jours. L'amour selon
-les hommes se mourait entre nous comme
-un enfant frappé d'un mal qui vient on
-ne sait d'où et qui ne peut avoir pitié.
-Nous ne nous sommes rien dit. Je ne
-pourrais même plus me rappeler à quoi
-je songeais en ce moment si grave. A des
-choses sans doute insignifiantes. Au dernier
-visage rencontré, à la clarté tremblante
-d'une lanterne au coin du quai
-désert et cependant, <i>tout a eu lieu</i> dans
-une lumière mille fois plus pure et mille
-fois plus haute que si toutes les forces de
-la pitié et de l'amour auxquelles je commande
-dans mes pensées et dans mon
-c&oelig;ur fussent intervenues. Nous nous
-sommes quittés sans rien dire, mais nous
-avons compris en même temps notre
-pensée inexprimable. Nous savons maintenant
-qu'un autre amour est né qui n'a
-plus besoin des paroles, des petits soins
-et des sourires de l'amour ordinaire. Nous
-ne nous sommes plus revus, nous ne nous
-reverrons peut-être plus avant des siècles.
-«&nbsp;Il nous faudra, sans doute, oublier bien
-des choses, en apprendre bien d'autres,
-à travers tous les mondes par lesquels
-nous aurons à passer,&nbsp;» avant de nous
-retrouver <i>dans le même mouvement d'âme</i>
-qui a eu lieu ce soir ; mais nous avons le
-temps d'attendre&hellip;</p>
-
-<p>Aussi, depuis ce jour, ai-je salué en
-tout lieu, et jusqu'au fond des moments
-les plus âpres, la présence bienfaisante
-de cette puissance merveilleuse. Il suffit
-qu'on l'ait vue clairement une seule fois,
-pour qu'on ne puisse plus éviter son
-visage. Vous la verrez sourire bien souvent
-dans les dernières retraites de la haine et
-jusqu'au fond des plus cruelles larmes.
-Et cependant elle ne se montre pas aux
-yeux de notre corps. Dès qu'elle se manifeste
-par un acte extérieur, elle change de
-nature ; et nous ne sommes plus dans la
-vérité selon l'âme, mais dans une sorte
-de mensonge selon les hommes. La bonté
-et l'amour qui ne s'ignorent pas n'ont
-aucune action sur les âmes parce qu'ils
-sont sortis des royaumes où elles vivent ;
-mais tant qu'ils sont aveugles ils pourraient
-attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai
-connu plus d'un homme qui accomplissait
-toutes les &oelig;uvres de bonté et de miséricorde
-sans atteindre une seule âme ; et
-j'en ai connu d'autres qui semblaient vivre
-dans le mensonge et l'injustice sans
-écarter ces mêmes âmes et sans faire
-naître un seul instant l'idée qu'ils ne
-fussent pas bons. Il y a plus ; ceux mêmes
-qui ne vous connaissent point et à qui
-l'on rapporte simplement vos actes de
-bonté et vos &oelig;uvres d'amour, si vous
-n'êtes pas bon selon la bonté invisible,
-se douteront de quelque chose ; et ne
-seront jamais atteints dans les profondeurs
-de leur être. Comme s'il y avait quelque
-part un endroit où tout se pèse en présence
-des esprits ; ou bien, là-bas, de l'autre
-côté de la nuit, un réservoir de certitudes
-où le troupeau muet des âmes va s'abreuver
-chaque matin.</p>
-
-<p>Peut-être ne sait-on pas encore ce que
-veut dire le mot <i>aimer</i>. Il y a en nous
-des vies où nous aimons sans le savoir.
-Aimer ainsi, ce n'est pas seulement avoir
-pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir
-aider et rendre heureux, c'est une chose
-mille fois plus profonde que les mots
-humains les plus suaves, les plus agiles
-et les plus forts ne peuvent pas rejoindre.
-On dirait par moments que c'est un souvenir
-furtif mais extrêmement pénétrant
-de la grande unité primitive. Il y a dans
-cet amour une force à laquelle rien ne
-peut résister. Qui de nous, s'il s'interroge
-du côté des lumières que d'ordinaire on
-ne regarde pas, qui de nous ne retrouve
-en lui-même le souvenir de certaines
-&oelig;uvres étranges de cette force? Qui de
-nous, tout à coup, aux côtés d'un être
-indifférent peut-être, n'a senti survenir
-quelque chose que personne n'appelait?
-Était-ce l'âme ou bien la vie qui se retournait
-sur elle-même comme un dormeur
-qui se réveille? Je ne sais ; vous ne
-le saviez pas non plus et personne n'en
-parlait ; mais vous ne vous sépariez pas
-comme si rien n'était arrivé.</p>
-
-<p>Aimer ainsi c'est aimer selon l'âme ; et
-il n'y a pas d'âme qui ne réponde à cet
-amour. Car l'âme humaine est un convive
-affamé depuis des siècles ; et il ne faut
-jamais qu'on l'appelle deux fois au festin
-nuptial.</p>
-
-<p>Toutes les âmes de nos frères rôdent
-sans cesse autour de nous, en quête d'un
-baiser et n'attendent qu'un signe. Mais
-combien d'êtres n'ont jamais osé faire
-un de ces signes dans leur vie! C'est le
-malheur de toute notre existence, que
-nous vivions ainsi à l'écart de notre âme,
-et que nous ayons peur de ses moindres
-mouvements. Si nous lui permettions de
-sourire franchement dans son silence et
-sa lumière, nous vivrions déjà d'une vie
-éternelle. Il suffit de considérer un instant
-ce qu'elle parvient à faire dans les
-rares minutes où nous ne songeons pas à
-l'enchaîner comme une folle ; dans l'amour
-par exemple, où nous la laissons quelquefois
-s'approcher des grillages de la vie
-extérieure. Et ne faudrait-il pas, selon la
-vérité première, que dans la vie, tous
-les êtres se sentissent en face de nous
-comme l'amante en face de l'amant?</p>
-
-<p>Cette invisible et divine bonté dont je
-ne parle ici que parce qu'elle est un des
-signes les plus sûrs et les plus proches
-de l'activité incessante de notre âme, cette
-invisible et divine bonté, ennoblit d'une
-façon définitive tout ce qu'elle a touché
-sans le savoir. Que tous ceux qui se
-plaignent d'un être, descendent en eux-mêmes
-et se demandent s'ils furent jamais
-bons en présence de cet être. Quant à
-moi, je n'ai jamais rencontré quelqu'un
-à côté de qui j'aie senti s'émouvoir ma
-bonté invisible, qui ne soit devenu, à
-l'instant même, meilleur que moi-même.
-Soyez bons dans les profondeurs et vous
-verrez que ceux qui vous entourent deviendront
-bons jusqu'aux mêmes profondeurs.
-Rien ne répond plus infailliblement
-au cri secret de la bonté que le cri
-secret de la bonté voisine. Tandis que
-vous êtes bon activement dans l'invisible,
-tous ceux qui vous approchent feront
-sans le savoir des choses qu'ils ne pourraient
-pas faire à côté d'un autre homme.
-Il y a là une force qui n'a pas de nom ;
-une rivalité spirituelle qui est irrésistible.
-On dirait que c'est exactement ici que se
-trouve le point le plus sensible de nos
-âmes ; car il y a de ces âmes qui semblent
-avoir oublié qu'elles existent ; et avoir
-renoncé à tout ce qui élève un être ; mais
-quand elles sont atteintes en cet endroit,
-elles se redressent toutes ; et dans les
-champs divins de la bonté secrète, la plus
-humble des âmes ne supporte pas la défaite.</p>
-
-<p>Et cependant, il est possible que rien
-ne change dans la vie que l'on voit ; mais
-est-ce cela seul qui importe, et n'existons-nous
-vraiment que par des actes que l'on
-peut prendre en main comme les cailloux
-de la grand'route? si vous vous demandez
-comme il faut nous dit-on se le demander
-chaque soir : «&nbsp;Qu'ai-je fait d'immortel
-aujourd'hui?&nbsp;» Est-ce toujours du côté
-des choses que l'on peut compter, peser
-et mesurer sans erreur, qu'il vous faut
-chercher tout d'abord? Il est possible que
-vous répandiez des larmes extraordinaires,
-que vous remplissiez un c&oelig;ur de certitudes
-inouïes, et que vous rendiez la vie
-éternelle à une âme sans que personne
-s'en aperçoive, sans que vous-même vous
-le sachiez. Il est possible que rien ne
-change ; il est possible qu'à l'épreuve tout
-s'écroule et que cette bonté cède à la
-moindre crainte. Il n'importe. Quelque
-chose de divin a eu lieu ; et notre Dieu
-doit avoir souri quelque part. N'est-ce
-peut-être pas le but suprême de la vie de
-faire renaître ainsi l'inexplicable en nous ;
-et savons-nous ce que nous ajoutons à
-nous-mêmes lorsque nous réveillons un
-peu de l'incompréhensible qui dort dans
-tous les coins? Ici, vous avez réveillé
-l'amour qui ne se rendort plus. L'âme
-que votre âme a regardé et qui a versé
-avec vous les saintes larmes de la joie
-solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous
-en voudra pas au milieu des tortures.
-Elle n'aura même pas besoin de pardonner.
-Elle est si sûre d'on ne sait quoi
-que rien ne pourra désormais effacer ou
-pâlir son sourire intérieur ; car rien ne
-pourra séparer deux âmes qui durant un
-instant «&nbsp;ont été bonnes ensemble.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-LA VIE PROFONDE</h2>
-
-
-<p>Il est bon de rappeler aux hommes que
-le plus humble d'entre eux «&nbsp;a le pouvoir
-de sculpter, d'après un modèle divin qu'il
-ne choisit pas, une grande personnalité
-morale, composée en parties égales et de
-lui et de l'idéal ; et que ce qui vit avec
-une pleine réalité, assurément c'est cela.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il faut que tout homme trouve pour lui-même
-une possibilité particulière de vie
-supérieure dans l'humble et inévitable
-réalité quotidienne. Il n'y a pas de but
-plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue
-les uns des autres, ce sont les rapports
-que nous avons avec l'infini. Le héros
-n'est plus grand que le misérable qui
-marche à ses côtés, que parce qu'à un
-certain moment de son existence il a eu
-une conscience plus vive, de l'un de ces
-rapports. S'il est vrai que la création ne
-s'arrête pas à l'homme et que des êtres
-supérieurs et invisibles nous entourent,
-ces êtres ne nous sont supérieurs que
-parce qu'ils ont avec l'infini des rapports
-que nous ne pouvons même pas soupçonner.</p>
-
-<p>Il nous est possible de multiplier ces
-rapports. Dans la vie de tout homme il y
-a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même,
-et c'est presque toujours de cet
-instant que date la véritable personnalité
-spirituelle d'un être. C'est en cet instant
-que s'est formé sans doute l'invisible et
-l'éternel visage que nous montrons sans
-le savoir aux anges et aux âmes. Mais
-pour la plupart des hommes le ciel ne
-s'ouvre ainsi que par hasard. Il n'ont pas
-choisi le visage par où les anges les reconnaissent
-dans l'infini, et ils ne savent pas
-ennoblir et purifier ces traits. Ils ne sont
-nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une
-terreur ou d'une pensée accidentelle.</p>
-
-<p>Nous naissons véritablement le jour où
-pour la première fois nous sentons profondément
-qu'il y a quelque chose de
-grave et d'inattendu dans la vie. Les uns
-constatent tout à coup qu'ils ne sont pas
-seuls sous le ciel. Les autres en donnant
-un baiser ou en versant une larme s'aperçoivent
-brusquement que «&nbsp;la source de
-tout ce qu'il y a de meilleur et de saint,
-depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché
-derrière une nuit pleine d'étoiles trop
-lointaines&nbsp;» ; un troisième a vu une main
-divine s'étendre entre sa joie et son malheur ;
-et un autre a compris que les morts
-ont raison. Un autre a eu pitié, un autre
-a admiré et un autre a eu peur. Bien souvent
-il ne faut presque rien ; un mot, un
-geste, une petite chose qui n'est même
-pas une pensée. «&nbsp;Auparavant je t'aimais
-comme un frère, dit un héros de Shakespeare
-devant un acte qu'il admire ; auparavant
-je t'aimais comme un frère, mais
-à présent je te respecte comme mon âme.&nbsp;»
-Il est probable que ce jour-là un être
-vint au monde.</p>
-
-<p>Nous pouvons naître ainsi plus d'une
-fois ; et à chacune de ces naissances nous
-nous rapprochons un peu de notre Dieu.
-Mais presque tous nous nous contentons
-d'attendre qu'un événement plein d'une
-lumière irrésistible pénètre violemment
-dans nos ténèbres et nous éclaire malgré
-nous. Nous attendons je ne sais quelle
-coïncidence heureuse, où les yeux de notre
-âme sont ouverts par hasard dans le
-moment où quelque chose d'extraordinaire
-nous arrive. Mais il y a de la lumière dans
-tout ce qui arrive ; et les plus grands
-des hommes n'ont été grands que parce
-qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux
-à toutes les lumières. Est-il donc nécessaire
-que votre mère agonise dans vos
-bras, que vos enfants périssent dans un
-naufrage et que vous-même vous passiez
-à côté de la mort pour que vous appreniez
-enfin que vous êtes dans un monde
-incompréhensible où vous vous trouvez
-pour toujours, et où un Dieu qu'on ne
-voit pas demeure éternellement seul avec
-ses créatures? Est-il donc nécessaire que
-votre fiancée meure dans un incendie ou
-qu'elle disparaisse sous vos yeux dans les
-profondeurs vertes de l'Océan, pour que
-vous entrevoyiez un instant que les dernières
-limites du royaume de l'amour
-vont peut-être bien au-delà des flammes
-presque invisibles de Mira, d'Altaïr et de
-la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez
-ouvert les yeux, n'auriez-vous pas pu voir
-dans un baiser ce que vous apercevez
-aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il
-que la douleur réveille ainsi à coups de
-lance les souvenirs divins qui dorment
-dans nos âmes? Le sage n'a pas besoin
-de ces secousses. Il regarde une larme,
-le geste d'une vierge, une goutte d'eau
-qui tombe ; il écoute une pensée qui passe,
-presse la main d'un frère, s'approche
-d'une lèvre, les yeux ouverts et l'âme
-ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce
-que vous n'avez entrevu qu'un instant ;
-et un sourire lui apprendra sans peine ce
-qu'une tempête et la main même de la
-mort ont dû vous révéler.</p>
-
-<p>Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce
-qu'on appelle «&nbsp;Sagesse&nbsp;» «&nbsp;Vertu&nbsp;» «&nbsp;Héroïsme&nbsp;»
-et «&nbsp;les heures sublimes,&nbsp;» et
-«&nbsp;les grands moments&nbsp;» de la vie, si ce n'est
-les moments où l'on est sorti plus ou
-moins de soi-même, et où l'on a pu s'arrêter,
-ne fût-ce qu'une minute, sur le pas
-de l'une des portes éternelles d'où l'on
-voit que le plus petit cri, la pensée la
-plus pâle et le geste le plus faible ne
-tombent pas dans le néant ; ou bien que
-s'il y tombent, cette chute même est si
-immense qu'elle suffit à donner un caractère
-auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous
-que le firmament s'ouvre au
-fracas de la foudre? Il faut être attentif
-aux minutes heureuses où il s'ouvre en
-silence ; et il s'ouvre sans cesse. Vous
-cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu
-n'apparaît pas, nous dites-vous. Mais
-quelle vie n'a pas des milliers d'heures
-semblables à l'heure de ce drame où tous
-attendent l'intervention divine, et où personne
-ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une
-pensée invisible qui a retourné la
-conscience d'un mourant se manifeste
-tout à coup, et qu'un vieillard
-s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante :
-«&nbsp;Mais Dieu, le voilà,
-Dieu!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Faut-il toujours que l'on nous avertisse
-et ne pouvons-nous tomber à genoux que
-si quelqu'un est là pour nous dire que
-Dieu passe? Si vous avez aimé profondément,
-personne n'a dû vous faire
-remarquer que votre âme était quelque
-chose d'aussi grand que les mondes, que
-les astres, les fleurs, les vagues de la nuit
-et celles de la mer n'étaient pas solitaires,
-que rien ne finissait et que tout commençait
-au seuil des apparences ; et que les
-lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient
-à un être bien plus haut, bien plus
-beau, bien plus pur que celui que vos bras
-enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on
-ne voit pas dans la vie sans ivresse. Mais
-ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait
-toujours? Les héros et les saints n'ont pas
-fait autre chose. Ah! vraiment, nous
-attendons un peu trop dans l'existence,
-comme les aveugles de la légende qui
-avaient fait un long voyage pour venir
-écouter leur Dieu. Ils s'étaient assis sur
-les marches, et quand quelqu'un leur
-demandait ce qu'ils faisaient sur le parvis
-du sanctuaire : «&nbsp;Nous attendons, répondaient-ils,
-en secouant la tête, et Dieu n'a
-pas encore dit un seul mot.&nbsp;» Mais ils n'avaient
-pas vu que les portes d'airain du
-temple étaient fermées et ils ne savaient
-pas que la voix de leur Dieu remplissait
-l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un
-instant de parler ; mais personne ne songe
-à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si
-l'on voulait y prendre garde, il ne serait
-pas difficile d'écouter à propos de tout
-acte, le mot que Dieu doit dire.</p>
-
-<p>Nous vivons tous dans le sublime. Dans
-quoi donc voulez-vous que nous vivions?
-Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui
-nous manque, ce ne sont pas les occasions
-de vivre dans le ciel, c'est l'attention
-et le recueillement ; et c'est un peu
-d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une
-petite chambre, croyez-vous que Dieu ne
-soit pas là aussi ; et qu'il soit impossible
-d'y mener une vie un peu haute? si vous
-vous plaignez d'être seul, que rien ne vous
-arrive, que personne ne vous aime, que
-vous n'aimiez personne, croyez-vous que
-les mots ne trompent pas? qu'il soit
-possible d'être seul, que l'amour soit une
-chose que l'on sait, une chose que l'on
-voit ; et que les événements se pèsent
-comme l'or et l'argent des rançons? Est-ce
-qu'une pensée vivante, &mdash; qu'elle soit altière
-ou pauvre, peu importe, dès qu'elle
-vient de votre âme elle est grande pour
-vous ; &mdash; est-ce qu'un haut désir ou simplement
-un moment d'attention solennelle
-à la vie, ne peuvent pas entrer dans une
-petite chambre? Et si vous n'aimez pas ou
-qu'on ne vous aime pas, et que pourtant
-vous puissiez voir avec une certaine force
-que mille choses sont belles, que l'âme
-est grande et que la vie est grave presque
-indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que
-si l'on vous aimait ou que si vous aimiez?
-Et si le ciel lui-même vous est caché ;
-«&nbsp;le grand ciel étoilé, dit le poète, ne s'étend-il
-pas malgré tout sur votre âme
-sous la forme de la mort?&hellip;&nbsp;» Tout ce qui
-nous arrive est divinement grand et nous
-sommes toujours au centre d'un grand
-monde. Mais il faudrait s'habituer à vivre
-comme un ange qui vient de naître,
-comme une femme qui aime ou comme un
-homme qui va mourir. Si vous saviez
-que vous mourrez ce soir ou simplement
-que vous allez vous éloigner pour toujours,
-verriez-vous une dernière fois
-les êtres et les choses comme vous les
-avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous
-pas comme vous n'avez jamais aimé?
-Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences
-qui grandirait autour de vous? Est-ce
-la beauté ou la laideur des âmes que
-vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce
-que tout, jusqu'au mal même et aux souffrances,
-ne se transforme pas alors en un
-amour plein de larmes très douces? Est-ce
-que chaque occasion de pardonner,
-comme l'a dit un sage, n'enlève pas quelque
-chose à l'amertume du départ ou à celle
-de la mort? Et cependant, dans ces clartés
-de la tristesse ou de la mort, est-ce vers
-la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait
-les derniers pas qu'il soit permis de faire?</p>
-
-<p>Sont-ce les vivants ou les mourants qui
-savent voir et ont raison? ah! bienheureux
-ceux qui ont pensé, ceux qui ont
-parlé, ceux qui ont agi de manière à recevoir
-l'approbation de ceux qui vont mourir
-ou qu'une grande douleur a rendus
-clairvoyants! Il n'y a pas de récompense
-plus douce pour le sage que personne
-n'écoutait dans la vie. Si vous avez vécu
-dans la beauté obscure ne vous inquiétez
-pas. Une heure de suprême justice finit
-toujours par sonner dans le c&oelig;ur de tout
-homme ; et le malheur ouvre des yeux
-qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si
-vous ne passez pas en ce moment sur l'âme
-d'un mourant comme l'ombre de celui qui
-connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être
-pas sur le lit des agonisants que se
-tresse la véritable et la plus précieuse
-couronne du sage, du héros et de tous
-ceux qui ont su vivre gravement dans les
-hautes, pures et discrètes tristesses de la
-vie selon l'âme?</p>
-
-<p>«&nbsp;La Mort, dit Lavater, n'embellit pas
-seulement notre forme inanimée ; mais la
-seule pensée de la mort donne une forme
-plus belle à la vie elle-même.&nbsp;» Et de
-même, toute pensée infinie comme la
-mort, embellit notre vie. Mais il ne faut
-pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de
-nobles pensées qui passent comme de
-grands oiseaux blancs sur son c&oelig;ur.
-Hélas! elles ne comptent pas ; ce sont des
-étrangères que l'on est étonné de voir et
-qu'on écarte d'un geste importuné. Elles
-n'ont pas le temps d'atteindre notre vie.
-Pour que notre âme devienne grave et
-profonde comme celle des anges, il ne
-suffit pas d'entrevoir un instant l'univers
-dans l'ombre de la mort ou de l'éternité,
-dans la lumière de la joie ou dans les
-flammes de la beauté et de l'amour. Tout
-être a eu de ces moments qui n'ont laissé
-en lui qu'une poignée de cendres inutiles.
-Il ne suffit pas d'un hasard ; il faut une
-habitude. Il faut apprendre à vivre dans
-la beauté et dans la gravité coutumières.
-Dans la vie, les êtres les plus bas distinguent
-parfaitement quelle est la chose
-noble et belle qu'il faudrait faire ; mais
-cette chose noble et belle n'a pas assez
-de force en eux. C'est cette force invisible
-et abstraite que nous devons tâcher d'augmenter
-par avance. Et cette force ne
-s'augmente qu'en ceux qui ont pris
-l'habitude de s'asseoir plus souvent que
-les autres sur les sommets où la vie gagne
-l'âme et d'où l'on voit que tout acte et
-que toute pensée est infailliblement liée
-à quelque chose de grand et d'immortel.
-Regardez les hommes et les choses selon
-la forme et le désir de votre &oelig;il intérieur,
-mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils
-projettent en passant sur la colline ou sur
-le mur n'est que l'image passagère d'une
-ombre plus puissante qui s'étend comme
-l'aile d'un cygne impérissable sur toute
-âme qui s'approche de leur âme. Ne
-croyez pas que de telles pensées soient
-simplement des ornements et qu'elles
-n'aient aucune influence sur la vie de ceux
-qui les admettent. Il importe bien moins
-de transformer sa vie que de l'apercevoir,
-car elle se transforme d'elle-même dès
-qu'elle a été vue. Ces pensées dont je
-parle forment le trésor secret de l'héroïsme
-et le jour où la vie nous oblige à ouvrir
-ce trésor, nous sommes étonnés de n'y
-plus trouver d'autres forces que celles qui
-nous poussent vers la beauté parfaite. Il
-ne faut plus, alors, qu'un grand roi meure
-pour nous rappeler «&nbsp;que le monde ne
-finit pas aux portes des maisons&nbsp;» ; et la
-plus petite chose suffit à ennoblir une
-âme chaque soir.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas en vous disant que
-Dieu est grand et que vous vous mouvez
-dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté
-et dans les profondeurs fécondes où
-vécurent les héros. Il est possible que vous
-vous rappeliez matin et soir que les mains
-de toutes les puissances invisibles s'agitent
-comme une tente aux plis sans nombre
-au-dessus de votre tête, sans que vous
-aperceviez jamais le moindre geste de ces
-mains. Il faut être efficacement attentif ;
-et il vaut mieux veiller sur la place publique
-que de s'endormir dans le temple. Il y a
-de la beauté et de la grandeur en toute
-chose ; puisqu'il suffit d'une circonstance
-inattendue pour nous les faire voir. La
-plupart le savent, mais ils ont beau le
-savoir, ce n'est que sous le fouet du sort
-ou de la mort qu'ils rôdent autour du mur
-de l'existence à la recherche des crevasses
-sur Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des
-crevasses éternelles dans les pauvres parois
-d'une cabane et que les plus petites vitres
-n'enlèvent pas une ligne ou une étoile à
-l'immensité des espaces célestes. Mais
-il ne suffit pas de posséder une vérité, il
-faut que la vérité nous possède.</p>
-
-<p>Et cependant, nous sommes en un
-monde où les moindres événements assument
-sans efforts une beauté de plus en
-plus pure et de plus en plus haute. Rien
-ne se mêle plus aisément que la terre et
-le ciel ; et si vous avez regardé les étoiles
-avant d'embrasser votre amante vous ne
-l'embrasserez pas de la même manière
-que si vous aviez regardé les murs de
-votre chambre. Soyez sûr que le jour où
-vous vous êtes attardé à suivre un rayon
-de lumière à travers l'une des fentes de
-la porte de la vie, vous avez fait quelque
-chose d'aussi grand que si vous aviez
-pansé les blessures d'un ennemi, car dans
-ce moment là vous n'aviez plus d'ennemi.</p>
-
-<p>Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car
-Dieu se cache ; mais ses ruses, une fois
-qu'on les a reconnues semblent si souriantes
-et si simples! Un rien, dès lors,
-nous révèle sa présence, et la grandeur
-de notre vie tient à si peu de chose! On
-trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui
-çà et là, au milieu des humbles événements
-de nos jours ordinaires, semble entr'ouvrir
-soudain quelque chose d'énorme. Aucun
-mot solennel n'a été prononcé et l'on
-dirait que rien n'a été appelé ; et cependant,
-pourquoi une face ineffable nous
-a-t-elle fait signe derrière les larmes d'un
-vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée
-d'anges s'étend-elle autour du sourire
-d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un
-oui ou d'un non balbutié par une âme qui
-chante en travaillant à autre chose, nous
-sommes nous dit soudain en retenant un
-instant notre souffle : «&nbsp;ici, c'est la maison
-de Dieu, et voici l'une des entrées du
-ciel?&nbsp;»</p>
-
-<p>C'est parce que ces poètes étaient plus
-attentifs que nous «&nbsp;à l'ombre interminable&hellip;&nbsp;»
-Au fond, la poésie suprême
-n'est que cela, et elle n'a d'autre but que
-de tenir ouvertes «&nbsp;les grandes routes qui
-mènent de ce qu'on voit à ce qu'on ne
-voit pas.&nbsp;» Mais c'est aussi le but suprême
-de la vie, et il est bien plus facile de
-l'atteindre dans la vie que dans les
-plus nobles poèmes, car les poèmes ont
-dû abandonner les deux grandes ailes du
-silence. Il n'y a pas de jours petits. Il
-faut que cette idée descende dans notre vie
-et qu'elle s'y transforme en substance. Il
-ne s'agit pas d'être triste. Petites joies,
-petits sourires et grandes larmes, tout
-cela occupe le même point dans l'espace
-et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie
-aussi innocemment «&nbsp;qu'un enfant autour
-du lit d'un mort&nbsp;» et ce n'est pas les
-pleurs qui sont indispensables. Les sourires
-aussi bien que les larmes ouvrent les
-portes de l'autre monde. Allez, venez,
-sortez, vous trouverez ce qu'il vous faut
-dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais
-que vous êtes près des portes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après ce long détour, j'en reviens à
-mon point de départ, à savoir «&nbsp;qu'il est
-bon de rappeler aux hommes que le plus
-humble d'entre eux a le pouvoir de sculpter,
-d'après un modèle divin qu'il ne choisit
-pas, une grande personnalité morale,
-composée en parties égales et de lui et de
-l'idéal.&nbsp;» Or cette «&nbsp;grande personnalité
-morale&nbsp;» ne s'est jamais sculptée que
-dans les profondeurs de la vie ; et la
-réserve de l'idéal nécessaire ne s'augmente
-que grâce à d'incessantes «&nbsp;révélations
-au divin.&nbsp;» Tout homme peut parvenir en
-esprit aux sommets de la vie vertueuse et
-savoir à tout moment ce qu'il faudrait
-faire pour agir comme un héros ou un
-saint. Mais ce n'est pas cela qui importe.
-Il faut que l'atmosphère spirituelle se
-transforme à tel point autour de nous
-qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère
-des beaux pays du siècle d'or de
-Swedenborg où l'air ne permettait pas
-au mensonge de sortir de la bouche. Il
-arrive alors un instant où le moindre mal
-que l'on voudrait faire tombe à nos pieds
-comme une balle de plomb sur un disque
-de bronze, et où presque tout se change
-à notre insu, en beauté, en amour et en
-vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe
-que ceux qui ont eu soin d'aérer assez
-souvent leur vie en entr'ouvrant parfois
-les portes de l'autre monde. C'est près de
-ces portes que l'on voit. C'est près de ces
-portes que l'on aime. Car aimer son prochain
-ce n'est pas seulement se donner
-tout à lui, servir, aider et secourir les
-autres. Il est possible que vous ne soyez
-ni bon, ni beau, ni noble au milieu des
-plus grands sacrifices, et la s&oelig;ur de charité
-qui meurt au chevet d'un typhique a
-peut-être une âme rancunière, petite et
-misérable. Aimer son prochain dans les
-profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il
-y a d'éternel dans les autres, car le prochain
-par excellence c'est ce qui se rapproche le
-plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a
-de pur et de bon dans les hommes ; et c'est
-seulement en vous tenant toujours autour
-des portes dont je parlais tantôt que vous
-découvrirez ce qu'il y a de divin dans les
-âmes. Alors vous pourrez dire avec le
-grand Jean-Paul : «&nbsp;Lorsque je veux aimer
-très tendrement une personne chère, et
-lui pardonner toute chose, je n'ai plus
-qu'à la regarder quelque temps en silence.&nbsp;»
-Il faut apprendre à voir pour apprendre à
-aimer. «&nbsp;J'avais vécu durant plus de vingt
-ans aux côtés de ma s&oelig;ur, me disait un
-jour un ami, et je <i>l'ai vue</i> pour la première
-fois au moment de la mort de notre
-mère.&nbsp;» Il avait fallu qu'ici aussi la mort
-ouvrît violemment une porte éternelle,
-pour que deux âmes s'aperçussent dans
-un rayon de la lumière primitive. En est-il
-un seul parmi vous qui ne soit pas environné
-de s&oelig;urs qu'il n'a pas vues?</p>
-
-<p>Heureusement, en ceux-là mêmes qui
-voient le moins, il y a toujours quelque
-chose qui agit en silence comme s'ils
-avaient vu. Il est possible qu'être bon ce
-ne soit qu'être en un peu de clarté, ce
-que tous sont dans les ténèbres. Voilà
-pourquoi, sans doute, il est utile que l'on
-s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende
-vers les sommets où l'on atteint à l'impossibilité
-de mal faire. Voilà pourquoi il est
-utile d'habituer son &oelig;il à regarder les
-événements et les hommes dans une
-atmosphère divine. Mais cela même n'est
-pas indispensable ; et que la différence
-aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite!
-Nous sommes dans un monde où la vérité
-règne au fond des choses et où ce n'est
-pas la vérité mais le mensonge qui a besoin
-d'être expliqué. Si le bonheur de
-votre frère vous attriste, ne vous méprisez
-pas ; vous n'aurez pas un long chemin à
-parcourir pour trouver en vous-même
-quelque chose qu'il n'attristera pas. Et si
-vous ne parcourez pas le chemin, peu
-importe ; quelque chose ne s'est pas
-attristé&hellip;</p>
-
-<p>Ceux qui ne songent à rien ont la
-même vérité que ceux qui songent à Dieu ;
-elle est un peu moins près du seuil, et
-voilà tout. «&nbsp;Même dans la vie la plus
-vulgaire, dit Renan, la part de ce que
-l'on fait pour Dieu est énorme. L'homme
-le plus bas aime mieux être juste qu'injuste,
-tous nous adorons, nous prions
-bien des fois par jour sans le savoir.&nbsp;»
-Et l'on est étonné lorsqu'un hasard nous
-révèle soudain l'importance de cette part
-divine. Il y a tout autour de nous des
-milliers et des milliers de pauvres êtres
-qui n'ont rien vu de beau dans toute leur
-existence ; ils vont, ils viennent, dans
-l'obscurité ; on croit que tout est mort ;
-et personne n'y prend garde. Et puis
-voilà qu'un jour une simple parole, un
-silence imprévu, une petite larme qui
-vient des sources mêmes de la beauté,
-nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen
-d'élever dans l'ombre de leur âme, un
-idéal mille fois plus beau que les plus
-belles choses que leurs oreilles ont entendues
-et que leurs yeux ont vues. O
-nobles et pâles idéaux du silence et de
-l'ombre! C'est vous surtout qui réveillez
-le sourire des anges et qui montez directement
-vers Dieu! Dans quelles cabanes
-innombrables, dans quelles chambres de
-misère, dans quelles prisons peut-être,
-ne vous nourrit-on pas en ce moment,
-des larmes et du sang le plus pur d'une
-pauvre âme qui n'a jamais souri ; de
-même que les abeilles, alors que toutes
-les fleurs sont mortes autour d'elles,
-offrent encore à celle qui doit être leur
-reine, un miel mille fois plus précieux
-que le miel qu'elles donnent à leurs petites
-s&oelig;urs de la vie quotidienne&hellip; Qui de
-nous n'a rencontré plus d'une fois, le
-long des routes de la vie, une âme abandonnée
-qui n'avait cependant pas perdu le
-courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres,
-une pensée plus divine et plus pure que
-toutes celles que tant d'autres avaient eu
-l'occasion d'aller choisir dans la lumière?
-Ici aussi, c'est la simplicité qui est l'esclave
-favorite de Dieu ; et il suffit peut-être
-que quelques sages n'ignorent point
-ce qu'il faut faire, pour que le reste
-agisse comme s'il savait également&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br />
-LA BEAUTÉ INTÉRIEURE</h2>
-
-
-<p>Il n'y a rien au monde qui soit plus
-avide de beauté, il n'y a rien au monde
-qui s'embellisse plus aisément qu'une âme.
-Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement
-et s'ennoblisse plus promptement.
-Il n'y a rien au monde qui obéisse
-plus scrupuleusement aux ordres purs et
-nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au
-monde qui subisse plus docilement l'empire
-d'une pensée plus haute que les
-autres. Aussi, bien peu d'âmes sur la terre
-résistent-elles à la domination d'une âme
-qui se laisse être belle.</p>
-
-<p>On dirait vraiment que la beauté est
-l'aliment unique de notre âme ; elle la
-cherche en tout lieu et même dans la vie
-la plus basse elle ne meurt pas de faim.
-C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe
-complètement inaperçue. Il se peut qu'elle
-ne passe jamais que dans l'inconscience,
-mais elle agit aussi puissamment dans la
-nuit qu'à la clarté du jour. Elle y procure
-une joie moins saisissable et c'est là la
-seule différence. Examinez les hommes
-les plus ordinaires, lorsqu'un peu de
-beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont
-là, rassemblés n'importe où ; et lorsqu'ils
-se trouvent réunis, sans qu'on sache pourquoi,
-il semble que leur premier soin soit
-de fermer d'abord les grandes portes de
-la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il
-était seul, a vécu plus d'une fois selon son
-âme. Il a aimé peut-être ; il a souffert
-sans doute. Il a entendu lui aussi, inévitablement
-«&nbsp;les sons de la contrée lointaine
-des Splendeurs et des Terreurs&nbsp;» et
-a su bien des soirs s'incliner en silence
-devant des lois plus profondes que la mer.
-Mais quand ils sont ensemble ils aiment
-à s'enivrer de choses basses. Ils ont je
-ne sais quelle peur étrange de la beauté ;
-et plus ils sont nombreux, plus ils en ont
-peur, comme ils ont peur du silence ou
-d'une vérité trop pure. Et cela est si vrai,
-que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait
-dans la journée une chose héroïque, il
-tâcherait de l'excuser en attribuant à son
-acte des mobiles misérables, des mobiles
-qu'il prendrait dans la région inférieure où
-ils sont réunis. Écoutez cependant : une
-parole haute et fière a été prononcée qui
-a rouvert en quelque sorte les sources de
-la vie. Une âme a osé se montrer un instant,
-telle qu'elle est dans l'amour, dans
-la douleur, devant la mort ou dans
-la solitude en présence des étoiles
-de la nuit. Il y a de l'inquiétude et
-les faces s'étonnent ou sourient. Mais
-n'avez-vous jamais senti en ces moments,
-avec quelle force unanime toutes
-les âmes admirent et comme la plus faible
-approuve indiciblement au fond de sa
-prison la parole qu'elle a reconnue semblable
-à elle-même? elles revivent brusquement
-dans leur atmosphère primitive
-et normale ; et si vous aviez les oreilles
-des anges vous entendriez, j'en suis sûr,
-des applaudissements tout puissants dans
-le royaume des lumières admirables où
-elles vivent entres elles. Croyez-vous que
-si une parole analogue était prononcée
-chaque soir, les âmes les plus craintives
-ne s'enhardiraient pas ; et que les hommes
-ne vivraient pas plus véritablement? Il ne
-faut même pas qu'une parole analogue
-revienne. Quelque chose de profond a eu
-lieu qui laissera des traces très profondes.
-L'âme qui a prononcé cette parole sera
-reconnue chaque soir par ses s&oelig;urs ; et
-sa seule présence va mettre désormais
-je ne sais quoi d'auguste sous les propos
-les plus insignifiants. Il y a eu en tout
-cas un changement que l'on ne peut
-déterminer. Les choses inférieures n'auront
-plus la même force exclusive et les
-âmes effrayées savent qu'il y a quelque
-part un refuge&hellip;</p>
-
-<p>Il est certain que les relations naturelles
-et primitives d'âme à âme sont des relations
-de beauté. La beauté est le seul
-langage de nos âmes. Elles n'en comprennent
-pas d'autres. Elles n'ont pas
-d'autre vie, elles ne peuvent produire
-autre chose, elles ne peuvent pas s'intéresser
-à autre chose. Et c'est pourquoi,
-toute pensée, toute parole, tout acte grand
-et beau est immédiatement applaudi par
-l'âme la plus opprimée et la plus basse
-même, s'il est permis de dire qu'il y ait
-des âmes basses. Elle n'a pas d'organe qui
-la relie à un autre élément et elle ne peut
-juger que selon la beauté. Vous le voyez
-à chaque instant dans votre vie ; et vous
-même qui avez renié plus d'une fois la
-beauté, vous le savez aussi bien que ceux
-qui la cherchent sans cesse dans leur
-c&oelig;ur. Si un jour vous avez profondément
-besoin d'un autre être, irez-vous à celui
-qui a souri d'un sourire misérable quand
-la beauté passait? Irez-vous à celui qui a
-souillé d'un hochement de tête un acte
-généreux ou simplement une tendance
-pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui
-l'approuvèrent ; mais dans ce moment
-grave où c'est la vérité qui frappe à votre
-porte, vous vous tournerez vers cet autre
-qui a su s'incliner et aimer. Votre âme
-avait jugé dans ses profondeurs ; et c'est
-son jugement silencieux et infaillible, qui
-trente années après peut-être, remonte à
-la surface, et vous envoie vers une s&oelig;ur
-qui est plus vous que tout vous-même
-parce qu'elle a été plus près de la beauté.</p>
-
-<p>Il faut si peu de chose pour encourager
-la beauté dans une âme. Il faut si peu de
-chose pour réveiller les anges endormis.
-Il ne faut peut-être pas réveiller &mdash; il
-suffit simplement de ne pas endormir.
-Ce n'est peut-être pas s'élever mais descendre
-qui demande des efforts. Est-ce
-qu'il ne faut pas un effort pour ne songer
-qu'à des choses médiocres devant la mer
-ou en face de la nuit? Et quelle âme ne
-sait pas qu'elle est toujours devant la mer
-et toujours en présence d'une nuit éternelle?
-Si nous avions moins peur de la
-beauté nous arriverions à ne plus trouver
-autre chose dans la vie ; car en réalité,
-sous tout ce que l'on voit il n'y a que cela
-qui existe. Toutes les âmes le savent,
-toutes les âmes sont prêtes, mais où sont
-celles qui ne cachent pas leur beauté? Il
-faut bien cependant que l'une d'elles «&nbsp;commence.&nbsp;»
-Pourquoi ne pas oser être celle
-qui «&nbsp;commence&nbsp;»? Toutes les autres
-sont là, avides autour de nous, comme des
-petits enfants devant un palais merveilleux.
-Ils se pressent sur le seuil, ils chuchotent,
-ils regardent par les fentes, mais
-n'osent pas pousser la porte. Ils attendent
-qu'une grande personne vienne ouvrir.
-Mais la grande personne ne passe presque
-jamais.</p>
-
-<p>Et cependant que faudrait-il pour devenir
-la grande personne qu'on espère? Presque
-rien. Les âmes ne sont pas exigeantes.
-Une pensée presque belle que vous ne
-dites pas et que vous nourrissez en ce moment
-vous éclaire comme un vase transparent.
-Elles la voient et vous accueilleront
-d'une tout autre manière que si vous
-songiez à tromper votre frère. On s'étonne
-quand certains hommes nous disent qu'ils
-n'ont jamais rencontré de laideur véritable
-et qu'ils ne savent pas encore ce que
-c'est qu'une âme basse. Mais cela n'est
-pas étonnant. Ils «&nbsp;avaient commencé.&nbsp;»
-C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux
-les premiers qu'ils appelaient à eux toute
-beauté qui passait, comme un phare
-appelle les navires des quatre coins de
-l'horizon. Il en est qui se plaignent des
-femmes, par exemple, et qui ne songent
-pas que la première fois que vous rencontrez
-une femme, il suffit d'une seule
-parole, d'une seule pensée qui nie ce qui
-est beau et ce qui est profond pour empoisonner
-à jamais <i>votre existence</i> dans
-son âme. «&nbsp;Pour moi, me dit un jour un
-sage, je n'ai pas connu une seule femme
-qui ne m'ait apporté quelque chose de
-grand.&nbsp;» Il était grand d'abord, c'était là
-son secret. Il n'y a qu'une chose que
-l'âme ne pardonne jamais ; c'est d'avoir
-été obligée de regarder, de coudoyer, de
-partager, une action, une parole ou une
-pensée laide. Elle ne peut pas le pardonner,
-car pardonner ici c'est se nier soi-même.
-Et cependant, pour la plupart des
-hommes, être ingénieux, être fort, être
-habile, n'est-ce pas éloigner avant tout
-son âme de sa vie, n'est-ce pas écarter
-avec soin toutes les tendances trop profondes?
-Ils agissent ainsi jusque dans
-l'amour même ; et c'est pourquoi la femme
-qui est encore plus proche de la vérité,
-n'a presque jamais un instant de vie véritable
-avec eux. On dirait qu'on a peur de
-rejoindre son âme et l'on a soin de se
-tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait
-au contraire, qu'on tentât de marcher
-devant soi. Pensez ou dites en ce
-moment des choses qui sont trop
-belles pour être vraies en vous ; elles
-seront vraies demain si vous avez
-tenté de les penser ou de les dire ce
-soir. Tâchons d'être plus beaux que nous-mêmes ;
-nous ne dépasserons pas notre
-âme. On ne se trompe pas quand il s'agit
-de beauté silencieuse et cachée. Du reste
-il importe assez peu qu'un être se trompe
-ou ne se trompe pas, du moment que la
-source intérieure est bien claire. Mais qui
-donc songe à faire le moindre effort qu'on
-ne voit pas? Et pourtant, nous nous trouvons
-ici dans un domaine où tout est efficace
-parce que tout attend. Toutes les portes
-sont ouvertes ; il n'y a qu'à les pousser ;
-et le palais est plein de reines enchaînées.
-Bien souvent il suffit d'un seul
-mot pour balayer des montagnes d'ordures.
-Pourquoi n'avoir pas le courage d'opposer
-à une question basse une réponse
-noble? Croyez-vous qu'elle passe complètement
-inaperçue ou qu'elle n'éveille
-que de l'étonnement? Croyez-vous que
-cela ne se rapproche pas davantage du dialogue
-naturel de deux âmes? On ne sait pas
-ce que cela encourage ou délivre. Même
-celui qui repousse cette réponse, fait un
-pas, malgré lui, vers sa propre beauté.
-Une chose belle ne meurt pas sans avoir
-purifié quelque chose. Il n'y a pas de
-beauté qui se perde. Il ne faut pas
-avoir peur d'en semer par les routes.
-Elles y demeureront des semaines, des
-années, mais elles ne se dissolvent pas
-plus que le diamant et quelqu'un finira
-par passer, qui les verra briller, qui les
-ramassera et s'en ira heureux. Pourquoi
-donc arrêter en vous-mêmes une parole
-belle et haute parce que vous croyez que
-les autres ne vous comprendront pas?
-Pourquoi donc entraver un instant de
-bonté supérieure qui naissait parce que
-vous pensez que ceux qui vous entourent
-n'en profiteront pas? Pourquoi donc
-réprimer un mouvement instinctif de
-votre âme vers les hauteurs parce que
-vous êtes parmi les gens de la vallée?
-Est-ce qu'un sentiment profond perd son
-action dans les ténèbres? Est-ce qu'un
-aveugle n'a pas d'autres moyens que les
-yeux pour discerner ceux qui l'aiment de
-ceux qui ne l'aiment pas? Est-ce que la
-beauté a besoin d'être comprise pour
-exister, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'y
-ait pas en tout homme quelque chose qui
-comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air
-de comprendre, bien au-delà aussi de ce
-qu'il croit comprendre? «&nbsp;Même aux plus
-misérables, me disait un jour l'être le
-plus haut que j'aie eu le bonheur de connaître,
-même aux plus misérables je n'ai
-jamais le courage de répondre une chose
-laide ou médiocre.&nbsp;» Et j'ai vu que cet
-être que j'ai suivi bien longtemps dans
-sa vie avait sur les âmes les plus obscures,
-les plus fermées, les plus aveugles, les
-plus rebelles même, une puissance inexplicable.
-Car nulle bouche ne peut dire
-la puissance d'une âme qui s'efforce de
-vivre en une atmosphère de beauté, et
-qui est activement belle en elle-même.
-Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité de
-cette activité qui rend la vie misérable ou
-divine?</p>
-
-<p>Si l'on pouvait aller au fond des choses,
-il n'est pas dit que l'on ne découvrirait pas
-que c'est la puissance de quelques âmes
-belles qui soutient les autres dans la vie.
-N'est-ce pas l'idée que chacun se fait de
-quelques êtres choisis qui est la seule
-morale vivante et efficace? Mais dans cette
-idée quelle est la part de l'âme élue et
-quelle est la part de celui qui l'élit?
-Est-ce que cela ne se mêle pas très mystérieusement
-et cette morale idéale n'atteint-elle
-pas des profondeurs que la
-morale des plus beaux livres ne pourra
-jamais effleurer? Il y a là une influence
-d'une étendue dont les bornes sont bien
-difficiles à fixer ; et une source de force
-à laquelle chacun de nous va boire plus
-d'une fois par jour. Est-ce qu'une défaillance
-dans un de ces êtres que vous considériez
-comme parfaits et que vous
-aimiez dans la région de la beauté, ne diminue
-pas immédiatement votre confiance
-dans la grandeur universelle des choses
-et votre admiration pour elles?</p>
-
-<p>Et d'un autre côté, je ne crois pas que
-rien au monde embellisse une âme plus
-insensiblement, plus naturellement, que
-l'assurance qu'il y a quelque part, non
-loin d'elle, un être pur et beau qu'elle
-peut aimer sans arrière-pensée. Lorsqu'elle
-s'est approchée véritablement d'un
-tel être, la beauté cesse d'être une belle
-chose morte qu'on montre aux étrangers ;
-mais elle prend soudain une vie impérieuse,
-et son activité devient si naturelle
-que plus rien ne résiste. C'est pourquoi
-songez-y ; on n'est pas seul ; il faut que les
-bons veillent.</p>
-
-<p>Plotin au livre VIII de la cinquième
-Ennéade, après avoir parlé de la «&nbsp;beauté
-intelligible&nbsp;» c'est-à-dire divine, conclut
-ainsi : «&nbsp;Pour nous, nous sommes beaux lorsque
-nous nous appartenons à nous-mêmes ;
-et laids quand nous nous abaissons à une
-nature inférieure. Nous sommes beaux encore
-quand nous nous connaissons et laids
-quand nous nous ignorons.&nbsp;» Or, ne l'oublions
-pas, nous sommes ici sur des montagnes
-où s'ignorer n'est pas tout simplement
-ne pas savoir ce qui arrive en nous quand
-nous sommes amoureux ou jaloux, timides
-ou envieux, heureux ou malheureux. S'ignorer
-où nous sommes c'est ignorer ce qui
-se passe de divin dans les hommes. Nous
-sommes laids quand nous nous éloignons
-des dieux qui sont en nous ; et nous devenons
-beaux à mesure que nous les découvrons.
-Mais nous ne trouverons le divin
-dans les autres qu'en leur montrant
-d'abord le divin dans nous-mêmes.
-Il faut que l'un des dieux fasse signe à
-l'autre dieu ; et tous les dieux répondent
-au plus imperceptible signe. On ne saurait
-le redire trop souvent ; il ne faut
-qu'une fissure à peu près invisible pour
-que les eaux du ciel pénètrent dans une
-âme. Toutes les coupes sont tendues vers
-la source inconnue ; et nous sommes en
-un lieu où l'on ne songe qu'à la beauté.
-Si l'on pouvait demander à un ange ce
-que nos âmes font dans l'ombre, je crois
-qu'il répondrait, après avoir regardé de
-longues années peut-être, bien au delà
-de ce qu'elles ont l'air de faire aux yeux
-des hommes, «&nbsp;Elles transforment en
-beauté les petites choses qu'on leur donne&nbsp;».
-Ah! il faut avouer que l'âme humaine a
-un courage singulier! Elle se résigne à
-travailler toute une vie dans les ténèbres
-où la plupart d'entre nous la relèguent
-et où personne ne lui parle. Elle y
-fait ce qu'elle peut sans se plaindre ;
-et s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on
-lui jette, le noyau de lumière éternelle
-qu'ils renferment peut-être. Et tandis
-qu'elle s'applique, elle guette le moment
-où elle pourra montrer à une s&oelig;ur plus
-aimée ou par hasard plus proche, les trésors
-laborieux qu'elle a amoncelés. Mais
-il y a des milliers d'existences où nulle
-s&oelig;ur ne la visite ; et où la vie l'a rendue si
-timide qu'elle s'en va sans rien dire, et
-sans avoir pu se parer une seule fois des
-plus humbles joyaux de son humble couronne&hellip;</p>
-
-<p>Et malgré tout, elle veille à toutes
-choses dans son ciel invisible. Elle avertit,
-elle aime, elle admire, elle attire,
-elle repousse. A chaque événement nouveau,
-elle remonte à la surface en attendant
-qu'on l'oblige à descendre, parce
-qu'elle passe pour importune et folle. Elle
-erre comme Kassandra sous le porche des
-Atrides. Elle y dit sans cesse des paroles
-dont la vérité même n'est que l'ombre et
-personne ne l'écoute. Si nous levons les
-yeux, elle attend un rayon de soleil ou
-d'étoile, dont elle veut faire une pensée
-ou bien une tendance inconsciente et très
-pure. Et si nos yeux ne lui rapportent
-rien, elle saura transformer sa pauvre
-déception en quelque chose d'ineffable
-qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous
-aimons, elle s'enivre de lumière derrière
-la porte close, et tout en espérant, elle ne
-perd pas les heures ; et cette lumière qui
-filtre par les fentes devient de la bonté,
-de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais
-si la porte ne s'ouvre pas, (et dans combien
-d'existences s'ouvre-t-elle?) elle s'en
-retourne en sa prison et son regret sera
-peut-être une vérité plus haute qu'on ne
-verra jamais, car nous sommes dans le
-lieu des transformations indicibles ; et ce
-qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte
-n'est pas perdu, mais ne se mêle pas à
-cette vie&hellip;</p>
-
-<p>Je disais tout-à-l'heure qu'elle transforme
-en beauté les petites choses qu'on
-lui donne. Il semble même, à mesure qu'on
-y songe, qu'elle n'ait pas d'autre raison
-d'être ; et que toute son activité s'emploie
-a réunir au fond de nous un trésor de
-beauté qu'on ne peut pas décrire. Est-ce
-que tout ne se changerait pas naturellement
-en beauté si nous ne venions pas
-troubler sans cesse le travail obstiné de
-notre âme? Est-ce que le mal même ne
-devient pas précieux lorsqu'elle en a extrait
-le diamant profond du repentir?
-Est-ce que les injustices que vous avez
-commises et les larmes que vous avez fait
-répandre ne finissent pas un jour par
-devenir, elles aussi, dans votre âme, de la
-lumière et de l'amour? Avez-vous jamais
-regardé en vous-même dans ce royaume
-des flammes purificatrices? On vous a fait
-un grand mal aujourd'hui ; les gestes étaient
-petits, l'acte était bas et triste, et vous
-avez pleuré dans la laideur. Pourtant,
-venez jeter un coup d'&oelig;il dans votre âme
-quelques années après ; et dites-moi si
-vous ne voyez pas sous le souvenir de
-cet acte quelque chose qui est déjà plus
-pur qu'une pensée, je ne sais quelle force
-qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun
-rapport avec les forces ordinaires de ce
-monde, je ne sais quelle source «&nbsp;d'une
-autre vie&nbsp;» à laquelle vous pourrez boire
-sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers jours.
-Et cependant vous n'avez pas aidé la reine
-infatigable ; et vous songiez à autre chose
-tandis que l'acte se purifiait à votre insu
-dans le silence de votre être, et venait
-augmenter l'eau précieuse de ce
-grand réservoir de vérité ou de beauté,
-qui n'est pas agité comme le réservoir
-moins profond des pensées vraies ou belles,
-mais demeure pour toujours à l'abri du
-souffle de la vie.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il n'y a pas un fait, pas un événement
-dans notre existence, dit Emerson, qui
-tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte,
-adhésive et qui ne nous étonnera pas en
-prenant son essor, du fond de notre corps,
-dans l'Empyrée.&nbsp;» Et cela est vrai à un
-degré plus haut encore qu'Emerson ne
-l'avait peut-être prévu, car à mesure
-qu'on s'avance en ces lieux, on découvre
-des sphères plus divines.</p>
-
-<p>On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette
-activité silencieuse des âmes qui nous
-entourent. Vous avez dit une parole pure
-à un être qui ne l'a pas comprise. Vous
-l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus.
-Mais un jour, par hasard, la parole remonte
-avec des transformations inouïes, et l'on
-peut voir les fruits inattendus qu'elle a
-portés dans les ténèbres ; puis tout retombe
-dans le silence. Mais qu'importe? on
-apprend que rien ne se perd dans une
-âme et que les plus petites ont aussi leurs
-instants de splendeur. Il n'y a pas à s'y
-tromper ; les plus malheureux même et
-les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes,
-tout au fond de leur être, un trésor de
-beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit
-simplement d'acquérir l'habitude d'y
-puiser. Il faut que la beauté ne demeure
-pas une fête isolée dans la vie mais
-devienne une fête quotidienne. Il ne
-faut pas un grand effort pour être
-admis parmi ceux «&nbsp;dans les yeux desquels
-la terre en fleurs et les cieux éclatants
-n'entrent plus par parties infinitésimales,
-mais en masses sublimes&nbsp;» et je parle de
-fleurs et de cieux plus durables et plus
-purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a mille
-canaux par lesquels la beauté de notre
-âme peut monter jusqu'à notre pensée.
-Il y a surtout le canal admirable et central
-de l'amour.</p>
-
-<p>N'est-ce pas dans l'amour que se
-trouvent les plus purs éléments de
-beauté que nous puissions offrir à l'âme?
-Il existe des êtres qui s'aiment ainsi dans
-la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu
-à peu le sens de la laideur ; c'est devenir
-aveugle à toutes les petites choses et ne
-plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité
-des âmes les plus humbles. Aimer
-ainsi c'est ne plus même avoir besoin de
-pardonner. Aimer ainsi, c'est ne plus rien
-pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus
-rien que l'âme toujours présente ne transforme
-en beauté. Aimer ainsi c'est ne plus
-voir le mal que pour purifier l'indulgence
-et pour apprendre à ne plus confondre
-le pécheur avec son péché. Aimer ainsi,
-c'est élever en soi tous ceux qui nous
-entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent
-plus faillir et d'où une action basse doit
-tomber de si haut qu'en rencontrant la
-terre elle livre malgré elle son âme de
-diamant. Aimer ainsi, c'est transformer
-sans qu'on le sache, en mouvements
-illimités, les intentions les plus petites
-qui veillent autour de nous. Aimer ainsi,
-c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur
-la terre, dans le ciel et dans l'âme au
-festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister
-devant un être tel qu'on existe devant
-Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au
-moindre geste la présence de son âme et
-de tous ses trésors. Il ne faut plus la mort,
-des malheurs ou des larmes pour que
-l'âme apparaisse ; il suffit d'un sourire.
-Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans
-le bonheur aussi profondément que quelques
-héros l'entrevirent aux clartés des
-plus grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est
-ne plus distinguer la beauté qui se change
-en amour de l'amour qui se change en
-beauté. Aimer ainsi, c'est ne plus pouvoir
-dire où finit le rayon d'une étoile et où
-commence le baiser d'une pensée commune.
-Aimer ainsi, c'est arriver si près de
-Dieu que les anges vous possèdent.
-Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la
-même âme qui devient peu à peu l'<i>ange
-unique</i> dont parle Swedenborg. Aimer
-ainsi, c'est découvrir chaque jour une
-beauté nouvelle en cet ange mystérieux,
-et c'est marcher ensemble dans une bonté
-de plus en plus vivante, et de plus en
-plus haute. &mdash; Car il y a aussi une bonté
-morte qui n'est faite que de passé ; mais
-l'amour véritable rend inutile le passé et
-crée à son approche un inépuisable avenir
-de bonté sans malheurs et sans larmes.
-Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et
-devenir aussi beau que son âme délivrée.
-«&nbsp;Si dans l'émotion que doit te causer ce
-spectacle, dit à propos de choses analogues
-le grand Plotin qui de toutes les intelligences
-que je connais est celle qui s'approcha
-le plus près de la divinité, si dans
-l'émotion que doit te causer ce spectacle
-tu ne proclames pas qu'il est beau, et si,
-plongeant ton regard en toi-même, tu
-n'éprouves pas alors le charme de la
-beauté, c'est en vain que dans une pareille
-disposition tu chercherais la beauté intelligible ;
-car tu ne la chercherais qu'avec
-ce qui est impur et laid. Voilà pourquoi,
-les discours que nous tenons ici ne
-s'adressent pas à tous les hommes. Mais
-si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi
-à la réminiscence de la beauté intelligible&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small">Pages.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Silence</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Réveil de l'Ame</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">29</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Avertis</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">49</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Morale Mystique</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Sur les Femmes</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ruysbroeck l'Admirable</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">101</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Emerson</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">131</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Novalis</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">155</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Tragique quotidien</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">179</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Étoile</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">205</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Bonté invisible</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">231</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Vie Profonde</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">253</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Beauté intérieure</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">283</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top6em"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br />
-le six février mil huit cent quatre-vingt seize<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-L'IMPRIMERIE V<sup>ve</sup> ALBOUY<br />
-<span class="small">POUR LE</span><br />
-MERCVRE<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-FRANCE</p>
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-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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