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-The Project Gutenberg eBook of Le trésor des humbles, by Maurice
-Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le trésor des humbles
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: March 06, 2021 [eBook #64719]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***
-
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-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- LE TRÉSOR
- DES
- HUMBLES
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
- M DCCC XCVI
-
- Tous droits réservés.
-
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
- _Neuf exemplaires
- sur Japon impérial, numérotés 1 à 9, et vingt exemplaires
- sur Hollande van Gelder, numérotés 10 à 29._
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR_:
-
- Serres Chaudes 1 vol.
- La Princesse Maleine 1 vol.
- Les Aveugles (_l'Intruse_, _les Aveugles_) 1 vol.
- L'ornement des Noces spirituelles de Ruysbroeck l'Admirable,
- traduit du flamand et précédé d'une Introduction 1 vol.
- Les Sept Princesses 1 vol.
- Pélléas et Mélisande 1 vol.
- Alladine et Palomides, Intérieur et la Mort de Tintagiles,
- trois petits drames pour marionnettes 1 vol.
- Annabella (traduit de Ford) 1 vol.
- Les Disciples a Saïs et les Fragments de Novalis, précédés
- d'une Introduction 1 vol.
-
-_POUR PARAITRE_:
-
- Aglavaine et Sélysette, drame. 1 vol.
-
-
-
-
-A MADAME GEORGETTE LEBLANC
-
-
-
-
-I
-
-LE SILENCE
-
-
-«Silence and Secrecy! s'écrie Carlyle, il faudrait leur élever des
-autels d'universelle adoration. (Si ces jours étaient de ceux où l'on
-élève encore des autels). Le silence est l'élément dans lequel se
-forment les grandes choses, pour qu'enfin elles puissent émerger,
-parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont dominer.
-Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont tous les hommes
-considérables que j'ai connus, et les moins diplomates et les moins
-stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de bavarder de ce qu'ils
-projetaient et de ce qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes pauvres
-petites perplexités, essaie donc de _retenir ta langue durant un jour_;
-et le lendemain, comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs!
-Quels débris et quelles ordures ces ouvriers muets n'ont-ils pas balayés
-en toi-même, tandis que les bruits inutiles du dehors n'entraient plus!
-La parole est trop souvent, non comme le disait le Français, l'art de
-cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et de suspendre la pensée, en
-sorte qu'il n'en reste plus à cacher. La parole est grande, elle aussi;
-mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme
-l'inscription suisse: _Sprechen ist Silbern, Schweigen ist Golden_, la
-parole est d'argent, et le silence est d'or, ou comme il vaudrait mieux
-le dire: La parole est du temps, le silence de l'éternité.
-
-»Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité, la pensée ne
-travaille que dans le silence et la vertu dans le secret...»
-
-Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications
-véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter
-l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente
-une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment
-_quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_ de nous taire; et si
-dans ces moments nous résistons aux ordres invisibles et pressants du
-silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors
-de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu
-l'occasion d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence à
-la nôtre; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se
-présentent pas deux fois...
-
-Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où
-_nous ne voulons pas_ apercevoir nos frères et où nous nous sentons à
-une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque
-chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part.
-Aussi sommes-nous très avares du silence; et les plus imprudents d'entre
-nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités
-surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu'il est dangereux de
-se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on
-n'aime point; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence,
-s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la
-vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de
-silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours
-encore, afin que lui-même s'explique par lui-même; et s'il vous est
-donné de descendre un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs
-habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être
-aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes
-qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble; car c'est
-la _qualité_ de ces silences qui seule a révélé la _qualité_ de votre
-amour et de vos âmes.
-
-Je ne m'approche ici que du silence _actif_, car il y a un silence
-_passif_, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de
-l'inexistence. C'est le silence qui dort; et tandis qu'il sommeille, il
-est moins redoutable encore que la parole; mais une circonstance
-inattendue peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère, le grand
-silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âmes vont
-s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie
-ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout
-est sans défense, où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit, où plus
-rien ne s'oublie...
-
-Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore cette sombre puissance et ses
-jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence. Nous
-supportons à la rigueur le silence isolé, notre propre silence: mais le
-silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d'une
-foule, est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent
-le poids inexplicable. Nous usons une grande partie de notre vie à
-rechercher les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois
-hommes se rencontrent, ils ne songent qu'à bannir l'invisible ennemi,
-car combien d'amitiés ordinaires n'ont d'autres fondements que la haine
-du silence? Et si, malgré tous les efforts, il réussit à se glisser
-entre des êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête avec inquiétude,
-du côté solennel des choses que l'on n'aperçoit pas, et puis ils s'en
-iront bientôt, cédant la place à l'inconnu, et ils s'éviteront à
-l'avenir, parce qu'ils craignent que la lutte séculaire ne devienne
-vaine une fois de plus, et que l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être,
-qui ouvrent en secret la porte à l'adversaire...
-
-La plupart d'entre nous ne comprennent et n'admettent le silence que
-deux ou trois fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet hôte
-impénétrable que dans des circonstances solennelles, mais presque tous,
-alors, l'accueillent dignement; car les plus misérables même ont dans
-leur existence des moments où ils savent agir comme s'ils savaient déjà
-ce que savent les dieux. Rappelez-vous le jour où vous rencontrâtes sans
-terreur votre premier silence. L'heure effrayante avait sonné; et il
-venait au devant de votre âme. Vous l'avez vu monter des gouffres de la
-vie dont on ne parle pas, et des profondeurs de la mer intérieure de
-beauté ou d'horreur, et vous n'avez pas fui... C'était à un retour, sur
-le seuil d'un départ, au cours d'une grande joie, à côté d'une mort ou
-au bord d'un malheur. Souvenez-vous de ces minutes où toutes les
-pierreries secrètes se révèlent et où les vérités endormies se
-réveillent en sursaut; et dites-moi si le silence, alors, n'était pas
-bon et nécessaire, et si les caresses de l'ennemi sans cesse poursuivi
-n'étaient pas des caresses divines? Les baisers du silence
-malheureux--car c'est surtout dans le malheur que le Silence nous
-embrasse--ne peuvent plus s'oublier; et c'est pourquoi ceux qui les ont
-connus plus souvent que les autres valent mieux que les autres. Ils
-savent seuls, peut-être, sur quelles eaux muettes et profondes repose la
-mince écorce de la vie quotidienne, ils sont allés plus près de Dieu, et
-les pas qu'ils ont faits du côté des lumières sont des pas qui ne se
-perdent plus; car l'âme est une chose qui peut ne pas monter, mais qui
-ne peut jamais descendre...
-
-«Silence, le grand Empire du silence», s'écrie encore Carlyle--qui
-connut si bien cet empire de la vie qui nous porte--«plus haut que les
-étoiles, plus profond que le royaume de la Mort!... Le silence et les
-nobles hommes silencieux!... Ils sont épars çà et là, chacun dans sa
-province, pensant en silence, travaillant en silence, et les journaux du
-matin n'en parlent point... Ils sont le sel même de la terre, et le pays
-qui n'a pas de ces hommes ou qui en a trop peu n'est pas en bonne
-voie... C'est une forêt qui n'a pas de _racines_, qui est toute tournée
-en feuilles et en branches, et qui bientôt doit se faner et n'être plus
-une forêt...»
-
-Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il est plus
-difficile d'approcher que le silence matériel dont nous parle Carlyle,
-n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner les hommes. Il nous
-entoure de tous côtés, il est le fond de notre vie sous-entendue, et dès
-que l'un de nous frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme,
-c'est toujours le même silence attentif qui ouvre cette porte.
-
-Ici encore nous sommes tous égaux devant la chose sans mesure; et le
-silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la douleur ou de
-l'amour, a le même visage, et cache sous son manteau impénétrable des
-trésors identiques. Le secret de ce silence-là, qui est le silence
-essentiel et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais, et
-si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant de la terre,
-ils se tairaient de la même façon dans les baisers, les terreurs ou les
-larmes, ils se tairaient de la même façon dans tout ce qui doit être
-entendu sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient en
-même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même berceau, ce que les
-lèvres n'apprendront pas à dire avant la fin du monde...
-
-Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent et se mettent à
-l'oeuvre; car le silence est l'élément plein de surprises, de dangers et
-de bonheur, dans lequel les âmes se possèdent librement. Si vous voulez
-vraiment vous livrer à quelqu'un, taisez-vous: et si vous avez peur de
-vous taire avec lui,--à moins que cette crainte ne soit la crainte ou
-l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges--fuyez-le, car
-votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus
-grand des héros n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à
-cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent. Il en est
-d'autres aussi qui n'ont pas de silence, et qui tuent le silence autour
-d'eux; et ce sont les seuls êtres qui passent vraiment inaperçus. Ils ne
-parviennent pas à traverser la zone révélatrice, la grande zone de la
-lumière ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de
-celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme n'a pas eu de
-visage. «Nous ne nous connaissons pas encore, m'écrivait quelqu'un que
-j'aimais entre tous, nous n'avons pas encore osé nous taire ensemble.»
-Et c'était vrai; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions
-eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des
-vérités suprêmes et messager de l'inconnu spécial de chaque amour,
-descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et
-implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures
-d'ignorance ou quelques heures d'enfance... Et néanmoins il faut que son
-heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de
-l'âme, comme l'autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n'est pas
-sans raison que les hommes le redoutent; car on ne sait jamais quelle
-sera _la qualité_ du silence qui va naître. Si toutes les paroles se
-ressemblent, tous les silences diffèrent, et la plupart du temps, toute
-une destinée dépend de _la qualité_ de ce premier silence que deux âmes
-vont former. Des mélanges ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs du
-silence sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée; et le
-breuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément doux. Deux
-âmes admirables et d'égale puissance peuvent donner naissance à un
-silence hostile, et se feront dans les ténèbres une guerre sans merci,
-au lieu que l'âme d'un forçat _viendra se taire_ divinement avec l'âme
-d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans un
-ciel qui ne prévient jamais; et c'est pourquoi les amants les plus
-tendres retardent bien souvent jusqu'aux dernières heures la solennelle
-entrée du grand révélateur des profondeurs de l'être...
-
-C'est qu'ils savent aussi--car l'amour véritable ramène les plus
-frivoles au centre de la vie--c'est qu'ils savent aussi que tout le
-reste était des jeux d'enfant tout autour de l'enceinte, et que c'est
-maintenant que les murailles tombent et que l'existence est ouverte.
-Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu'ils renferment, et s'ils
-ne s'entendent pas dans ce premier silence, leurs âmes ne pourront pas
-s'aimer, car le silence ne se transforme point. Il peut monter ou bien
-descendre entre deux âmes, mais _sa nature_ ne changera jamais; et
-jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance
-qu'il avait au moment où, pour la première fois, il entra dans la
-chambre.
-
-A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout a lieu selon
-je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle
-on ne pense même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque
-part, au-dessus de nos têtes. Le plus inefficace d'entre les hommes
-sourit, aux premières rencontres, comme s'il était le vieux complice du
-destin de ses frères. Et dans le domaine où nous sommes, ceux-là mêmes
-qui savent parler le plus profondément sentent le mieux que les mots
-n'expriment jamais les relations réelles et spéciales qu'il y a entre
-deux êtres. Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de
-l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour
-ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une
-vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et
-cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant
-entre nous, et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité,
-c'est _notre vérité_ sur la mort, le destin ou l'amour; et nous n'avons
-pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est le silence, n'aura eu
-d'importance. «Mes soeurs, dit une enfant dans un conte de fées, vous
-avez chacune votre pensée secrète et je veux la connaître.» Nous aussi
-nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais elle se cache
-bien plus haut que la pensée secrète; c'est notre silence secret. Mais
-les questions sont inutiles. Toute agitation d'un esprit sur ses gardes
-devient même un obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret; et
-pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre
-soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant les fleurs
-inattendues et éternelles, qui changent de forme et de couleur selon
-l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le
-silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les
-paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles
-baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce
-que j'ai dit à mille autres peut-être; mais le silence qui suivra, si je
-l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de
-ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour; et ce
-silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une
-vie...
-
-N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l'amour?
-S'il était privé du silence, l'amour n'aurait ni goût ni parfums
-éternels. Qui de nous n'a connu ces minutes muettes qui séparaient les
-lèvres pour réunir les âmes? Il faut les rechercher sans cesse. Il n'y a
-pas de silence plus docile que le silence de l'amour: et c'est vraiment
-le seul qui ne soit qu'à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de
-la mort, de la douleur ou du destin, ne nous appartiennent pas. Ils
-s'avancent vers nous, du fond des événements, à l'heure qu'ils ont
-choisie, et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à se
-faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l'amour.
-Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et il sont aussi
-beaux que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui n'ont presque pas pleuré
-peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très
-malheureux; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi
-des secrets que d'autres ne savent pas; car il y a, dans ce que taisent
-les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds et véritables, des
-milliers et des milliers de choses que d'autres lèvres ne pourront
-jamais taire...
-
-
-
-
-II
-
-LE RÉVEIL DE L'AME
-
-
-Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche;
-un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans
-l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme
-s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être
-visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a
-deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période
-spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes
-analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi
-dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son
-existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se
-révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces
-moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd
-fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel; et
-les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent
-çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs
-frères; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement.
-Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la
-femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les
-peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas
-parfaits; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y
-demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les
-regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses; et l'on
-trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces
-ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.
-
-Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle
-traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée
-de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la
-vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus; et les restes ou
-les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore
-aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même
-genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme
-un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la
-Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du
-moyen-âge.
-
-En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté
-règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est
-très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français.
-(Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec
-Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit,
-Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne
-sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là; des communications
-secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien
-difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons
-l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne
-semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de
-ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi; mais
-ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que
-nous trouvons en maintes oeuvres moins grandes et moins belles. Et plus
-près de nous; si Racine est le poète infaillible du coeur de la femme,
-qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me
-répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de
-Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce
-qu'ils expriment; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont
-effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans
-le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont
-pas de _principe invisible_, et l'on croirait qu'une substance isolante
-a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche
-à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une
-passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme
-se rendort et où personne ne s'en inquiète plus.
-
-Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de grands efforts. Elle se
-manifeste partout d'une manière anormale, impérieuse et pressante, comme
-si un ordre avait été donné et qu'elle n'eût plus de temps à perdre.
-Elle doit se préparer à une lutte décisive, et nul ne peut prévoir tout
-ce qui dépendra de la victoire ou de la fuite. Jamais peut-être elle n'a
-mis en oeuvre des forces plus diverses et plus irrésistibles. On dirait
-qu'elle se trouve acculée à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est
-l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. Je ne parlerai pas des
-puissances occultes, qui se réveillent autour de nous: du magnétisme, de
-la télépathie, de la lévitation, des propriétés insoupçonnées de la
-matière radiante et de mille autres phénomènes qui ébranlent les
-sciences officielles. Ces choses sont connues de tous et se constatent
-aisément. Encore ne sont-elles probablement rien à côté de ce qui
-s'opère en réalité, car l'âme est comme un dormeur qui du fond de ses
-songes fait d'immenses efforts pour remuer un bras ou soulever une
-paupière.
-
-En d'autres régions, où la foule est moins attentive, elle agit plus
-efficacement encore, quoique cette action soit moins sensible aux yeux
-qui ne sont pas accoutumés à voir. Ne dirait-on pas que sa voix est sur
-le point de percer d'un cri suprême les derniers sons de l'erreur qui
-l'enveloppent encore dans la musique; et sentit-on jamais plus
-lourdement le poids sacré d'une présence invisible qu'en telles oeuvres
-de certains peintres étrangers? Enfin, dans les littératures, ne
-constate-t-on point que quelques sommets s'éclairent çà et là d'une
-lueur d'une toute autre nature que les lueurs les plus étranges des
-littératures antérieures? On approche de je ne sais quelle
-transformation du silence, et le _sublime positif_ qui a régné jusqu'ici
-paraît près de finir. Je ne m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est
-trop tôt pour parler clairement de ces choses; mais je crois que
-rarement une occasion plus impérieuse d'affranchissement spirituel fut
-offerte à notre humanité. Même par moments, cela ressemble à un
-_ultimatum_; et c'est pourquoi il importe de ne rien négliger pour
-saisir cette occasion menaçante qui est de la nature des songes qui se
-perdent sans retour si on ne les fixe pas immédiatement. Il faut être
-prudent; ce n'est pas sans raison que notre âme s'agite.
-
-Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts
-plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et
-sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la
-vie; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par
-tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il
-que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus
-humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels,
-et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps.
-Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à
-toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des
-relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce
-qu'ils ont appris sur les coeurs, les esprits et les âmes de leur temps.
-Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors; mais ils ne
-pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment;
-ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils
-eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence.
-Et ici, je ne parle plus du «spiritisme scientifique», de ses phénomènes
-de télépathie, de «matérialisation», ni d'autres manifestations que
-j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions
-d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres
-les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une
-psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé
-le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des
-phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit,
-en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante
-qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les
-hommes et de la _sensibilité_ ainsi que de la _présence extraordinaire_
-de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine
-commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie
-élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour.
-
-Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les
-plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus
-médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de
-l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse
-s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles,
-et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En
-voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles: autrefois, s'il
-était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange
-d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté
-inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force
-inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou
-de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence
-prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à
-ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à
-l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard.
-On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche
-sur la vie; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions
-et des événements extérieurs.
-
-Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs
-d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en
-inquiètent aujourd'hui; et cela prouve une fois de plus que l'âme
-humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches,
-lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le
-don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé,
-exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans
-l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur
-à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement
-lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était
-que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée
-s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si
-elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle
-arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle
-est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des
-songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre
-tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du
-réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front
-pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il
-pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond
-lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il
-regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait
-pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même
-nombre de voiles. Savez-vous bien--et c'est une vérité inquiétante et
-étrange--savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que
-probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus
-clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles?
-Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme
-de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des
-pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte?
-Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'oeil de
-l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard
-inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice
-ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé,
-à côté de la vôtre, inattentive...
-
-En vérité, il devient difficile de nourrir dans son coeur, à l'abri des
-regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus
-indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre
-être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous
-constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de
-la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les
-signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide
-dans les cercles mystiques d'une simple présence.
-
-L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si
-logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de
-grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de
-refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les
-paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils
-voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées.
-Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes
-spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les
-relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes
-d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de
-la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de
-voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque
-tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible.
-Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez
-point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique,
-la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous
-ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis,
-mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre
-père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut
-croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va
-changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand
-«philosophe inconnu», avons-nous fait un «pas de plus sur la route
-instructive et lumineuse de la simplicité des êtres»? Attendons en
-silence; peut-être allons-nous percevoir avant peu «le murmure des
-dieux.»
-
-
-
-
-III
-
-LES AVERTIS
-
-
-Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les
-ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et
-ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et
-moins bons.
-
-Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres
-enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude
-si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un
-soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères
-tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont
-déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la
-hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette
-hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de
-tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.
-
-Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir; ils s'en vont sans
-rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais d'autres
-s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent
-sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris, et puis, vers la
-vingtième année, s'éloignent à la hâte, en étouffant leurs pas, comme
-s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et
-qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient
-pas.
-
-Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où
-ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre.
-Il y a quelques jours ils semblaient être au milieu de nous, et ce soir,
-tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni
-les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie, et l'on
-sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus
-humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour;
-une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge, et
-qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de
-dire, car tant de vies se passent à se taire!... Et le temps presse; et
-qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au moment où l'on ne pouvait plus
-lui répondre?
-
-Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que
-pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? A quoi sert-il
-d'interroger puisqu'on ne répondra jamais? J'ai été plusieurs fois
-témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne
-savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même...
-
-Un frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, sans
-le savoir, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir
-reçu cet avertissement organique qu'il recélait depuis les premiers
-jours. A quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un
-événement très grave? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout.
-Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et
-malgré nous; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous
-réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart
-des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il
-passe entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois,
-d'étranges secrets de vie et de mort; et bien d'autres secrets qui n'ont
-pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude,
-de nos regards et de notre visage; et lorsque nous serrons les mains
-d'un ami notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas
-sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune
-arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus
-impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres
-de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne
-sait pas parler. Nous ne sommes jamais avec les autres tels que nous
-sommes avec nous-mêmes, ni même tels que nous sommes avec eux dans
-l'obscurité et nos regards se transforment selon le passé et l'avenir
-qu'ils aperçoivent, et c'est pourquoi nous vivons malgré nous sur nos
-gardes. En rencontrant ceux qui ne vivront pas, ce n'est pas eux que
-nous voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils voudraient nous tromper
-pour se tromper. Ils font tout pour nous dérouter et cependant, à
-travers leur sourire et leur ardeur à vivre, l'événement transparaît
-déjà comme s'il était le soutien et la raison même de leur existence.
-Une fois de plus, la mort les a trahis, et ils voient avec tristesse que
-nous avons tout vu et qu'il y a des voix qui ne peuvent se taire.
-
-Qui dira la force des événements et s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne
-sommes qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous d'eux? Les
-attirons-nous, ou nous attirent-ils? Les transformons-nous ou nous
-transforment-ils? Ne se trompent-ils jamais? Pourquoi viennent-ils à
-nous comme l'abeille à la ruche et la colombe au colombier; et où se
-réfugient ceux qui ne nous trouvent pas au rendez-vous? D'où
-viennent-ils à notre rencontre; et pourquoi nous ressemblent-ils comme
-des frères? Agissent-ils dans le passé ou dans l'avenir et les plus
-puissants sont-ils ceux qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas encore?
-Est-ce hier ou demain qui nous transfigure? Qui de nous ne passe la plus
-grande partie de sa vie à l'ombre d'un événement qui n'a pas encore eu
-lieu? J'ai vu ces graves attitudes, cette marche qui semblait avoir un
-but trop prochain, ce pressentiment des grands froids et cet oeil qui ne
-se laissait pas distraire, en ceux même dont la fin devait être
-accidentelle et sur qui la mort allait s'abattre inopinément du dehors.
-Et cependant, ils se hâtaient autant que leurs frères qui la portaient
-en eux. Ils avaient le même visage. A eux aussi la vie semblait plus
-sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils agissaient avec la même
-attention sûre et silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à perdre, ils
-devaient être prêts à la même heure; tant cet événement qu'un prophète
-n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la vie même de leur vie.
-
-C'est notre mort qui guide notre vie et notre vie n'a d'autre but que
-notre mort. Notre mort est le moule où se coule notre vie et c'est elle
-qui a formé notre visage. Il ne faudrait faire que le portrait des
-morts, car eux seuls sont eux-mêmes et se montrent un instant tels
-qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans la pure, froide et simple
-lumière qui tombe sur l'oreiller des dernières heures? Est-ce cette même
-lumière qui baigne déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous sourient
-fixement, et qui nous impose un silence qui ressemble à celui de la
-chambre où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque je me rappelle ceux
-que j'ai connus et que la même mort menait tous par la main, je vois une
-troupe d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents qui semblent sortir de
-la même maison. Ils sont déjà frères et soeurs, et l'on dirait qu'ils se
-reconnaissent entre eux à des marques que nous ne voyons pas, et qu'ils
-se font, au moment où nous ne les observons plus, le signe du silence.
-Ce sont les enfants attentifs de la mort précoce. Au collège nous les
-discernions obscurément. Ils semblaient se chercher et se fuir à la fois
-comme ceux qui ont la même infirmité. On les voyait à l'écart sous les
-arbres du jardin. Ils avaient la même gravité sous un sourire plus
-interrompu et plus immatériel que le nôtre, et je ne sais quel air
-d'avoir peur de trahir un secret. Presque toujours ils se taisaient
-lorsque ceux qui devaient vivre s'approchaient de leur groupe.
-Parlaient-ils déjà de l'événement, ou bien savaient-ils que l'événement
-parlait à travers eux et malgré eux, et l'entouraient-ils ainsi afin de
-le cacher aux yeux indifférents? Ils semblaient par moments nous
-regarder du haut d'une tour; et bien qu'ils fussent plus faibles que
-nous, nous n'osions pas les molester. Il est vrai que rien n'est caché;
-et vous tous qui me rencontrez, vous savez ce que j'ai fait et ce que je
-ferai, vous savez ce que je pense et ce que j'ai pensé; vous savez
-exactement le jour où je dois mourir, mais vous n'avez pas encore trouvé
-le moyen de le dire, fût-ce à voix basse et à votre propre coeur. Nous
-avons l'habitude de passer sous silence tout ce que notre main n'atteint
-pas, et peut-être saurions-nous trop de choses si nous savions tout ce
-que nous savons. Nous vivons à côté de notre véritable vie et nous
-sentons que nos pensées les plus intimes et les plus profondes même ne
-nous regardent pas, car nous sommes autre chose que nos pensées et que
-nos rêves. Et ce n'est qu'à certains moments et presque par distraction
-que nous vivons selon nous-mêmes. Quel jour deviendrons-nous ce que nous
-sommes? En attendant, nous étions devant eux comme devant des étrangers.
-Ils intimidaient notre vie. Parfois ils se promenaient avec nous par les
-corridors et les cours, et nous avions peine à les suivre. Parfois ils
-se mêlaient à nos jeux, et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns
-ne trouvaient pas leurs frères. Ils erraient seuls au milieu de nos cris
-et n'avaient pas d'amis parmi ceux qui n'allaient pas mourir. Et
-cependant nous les aimions, et aucun visage n'était plus amical que le
-leur. Qu'y avait-il entre eux et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au
-fond de quelle mer de mystères vivons-nous? Ici régnait aussi cet amour
-qui ne s'exprime plus parce qu'il ne participe pas à la vie de ce monde.
-Il ne supporterait peut-être aucune épreuve, il semble à chaque instant
-trahi, et la moindre amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et
-cependant sa vie est plus profonde que nous-mêmes et peut-être ne nous
-semble-t-il indifférent que parce qu'il se sait réservé pour des temps
-plus longs et plus sûrs.
-
-Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il parlera plus tard; et ce
-n'est jamais ceux que nous embrassons que nous aimons le plus
-profondément. Il y a ainsi une part de la vie,--et c'est la meilleure,
-la plus pure et la plus grande,--qui ne se mêle pas à la vie ordinaire,
-et les yeux, des amants eux-mêmes, ne percent presque jamais cette digue
-de silence et d'amour.
-
-Ou bien les laissions-nous seuls parce que, quoique plus jeunes, ils
-étaient nos aînés?... Savions-nous qu'ils n'avaient pas le même âge et
-les redoutions-nous comme des juges? Leurs regards étaient déjà moins
-mobiles que les nôtres, et lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur nos
-agitations, elles s'apaisaient sans raison, et un silence
-incompréhensible s'étendait un instant. Nous nous retournions: ils nous
-observaient et ils riaient sérieusement. Je me rappelle le visage de
-deux d'entre eux qu'une mort violente attendait. Mais presque tous
-étaient timides et tentaient de passer inaperçus. Ils avaient je ne sais
-quelle pudeur mortelle et semblaient demander pardon d'une faute
-inconnue et prochaine. Ils s'avançaient, nous échangions un regard, nous
-nous écartions sans rien dire et nous comprenions tout sans rien savoir.
-
-
-
-
-IV
-
-LA MORALE MYSTIQUE
-
-
-Il n'est que trop vrai que les pensées que nous avons donnent une forme
-arbitraire aux mouvements invisibles des royaumes intérieurs. Il y a
-ainsi mille et mille certitudes qui sont les reines voilées qui nous
-guident à travers l'existence et dont nous ne parvenons pas à parler.
-Dès que nous exprimons quelque chose, nous le diminuons étrangement.
-Nous croyons avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et quand nous
-remontons à la surface, la goutte d'eau qui scintille au bout de nos
-doigts pâles ne ressemble plus à la mer d'où elle sort. Nous croyons
-avoir découvert une grotte aux trésors merveilleux; et quand nous
-revenons au jour, nous n'avons emporté que des pierreries fausses et des
-morceaux de verre; et cependant le trésor brille invariablement dans les
-ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable entre nous-mêmes et notre
-âme, et à certains moments, dit Emerson, «nous en arrivons à désirer
-ardemment la souffrance dans l'espoir que là enfin nous trouverons de la
-réalité et sentirons les pointes aiguës et les angles de la vérité».
-
-J'ai dit ailleurs que les âmes semblent se rapprocher: et cela n'a
-d'autre valeur que la valeur que peut avoir une impression permanente,
-mais obscure, qu'il est bien difficile d'étayer sur des faits, car les
-faits ne sont que les vagabonds, les espions ou les traînards des
-grandes forces qu'on ne voit pas. Et pourtant, l'on dirait que, plus
-profondément peut-être que nos pères, nous sentons, par instants que ce
-n'est pas en présence de nous seuls que nous sommes. Ceux qui ne croient
-en aucun dieu aussi bien que les autres n'agissent pas en eux-mêmes
-comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il y a une surveillance générale
-qui s'exerce ailleurs que dans les ténèbres indulgentes de la conscience
-de chaque homme. Est-il vrai que les vases spirituels soient moins
-strictement scellés qu'autrefois et que les oscillations de la mer
-intérieure deviennent plus puissantes? Je ne sais; tout au plus
-pouvons-nous constater que nous n'attachons plus la même importance à un
-certain nombre de fautes traditionnelles, et c'est déjà le signe d'une
-conquête spirituelle.
-
-Il semble que notre morale se transforme et qu'elle s'avance à petits
-pas vers des contrées plus hautes qu'on ne voit pas encore. Et c'est
-pourquoi le moment est peut-être venu de se poser quelques questions
-nouvelles. Qu'arriverait-il, par exemple, si notre âme devenait visible
-tout à coup et qu'elle dût s'avancer au milieu de ses soeurs assemblées,
-dépouillée de ses voiles, mais chargée de ses pensées les plus secrètes
-et traînant à sa suite les actes les plus mystérieux de sa vie que rien
-ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle? Que voudrait-elle cacher?
-Irait-elle, comme une femme pudique, jeter le long manteau de ses
-cheveux sur les péchés sans nombre de la chair? Elle les a ignorés, et
-ces péchés ne l'ont jamais atteinte. Ils ont été commis à mille lieues
-de son trône; et l'âme du Sodomite même passerait au milieu de la foule
-sans se douter de rien, et portant dans ses yeux le sourire transparent
-de l'enfant. Elle n'est pas intervenue, elle poursuivait sa vie du côté
-des lumières, et c'est de cette vie seule qu'elle se souviendra.
-
-Quels péchés et quels crimes ordinaires aura-t-elle pu commettre?
-A-t-elle trahi, a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle fait souffrir
-et a-t-elle fait pleurer? Où était-elle tandis que celui-ci livrait son
-frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être loin de lui, et à partir de
-ce moment, elle sera devenue plus profonde et plus belle. Elle n'aura
-point honte de ce qu'elle n'a pas fait; et elle peut rester pure au
-centre d'un grand meurtre. Souvent, elle transforme en clartés
-intérieures tout le mal auquel il faut bien qu'elle assiste. Tout dépend
-d'un principe invisible et de là naît sans doute l'inexplicable
-indulgence des dieux.
-
-Et notre indulgence, elle aussi. Nous ne pouvons nous empêcher de
-pardonner; et quand la mort, «la grande réconciliatrice», a passé, qui
-de nous ne tombe sur les genoux et ne fait en silence sur l'âme
-délaissée le geste du pardon? Si je viens me pencher sur le corps
-immobile de mon pire ennemi, croyez-vous donc qu'en regardant ces lèvres
-pâles qui m'ont calomnié, ces yeux éteints qui firent pleurer les miens,
-et ces mains froides qui m'ont peut-être torturé, je songe encore à la
-vengeance? Tout a été payé par la mort au passage. L'âme ne me doit plus
-rien et instinctivement je la mets au-dessus des torts les plus cruels
-et des fautes les plus graves. (Que cet instinct est admirable et
-significatif!) Et si je regrette quelque chose, ce n'est pas de ne
-pouvoir faire souffrir à mon tour, mais peut-être de n'avoir pas aimé
-suffisamment ou pardonné plus tôt...
-
-On dirait que déjà nous comprenons ces choses tout au fond de
-nous-mêmes. Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est même pas d'après
-leurs pensées les plus secrètes que nous jugeons nos frères, car les
-pensées secrètes ne sont pas toujours illisibles; et nous allons bien au
-delà de l'illisible. Un homme aura commis tous les crimes réputés les
-plus vils sans que le plus grand de ces crimes altère un seul instant le
-souffle de fraîcheur et de pureté immatérielle qui entoure sa présence;
-au lieu que l'approche d'un martyr ou d'un sage pourra couvrir notre âme
-d'épaisses et insupportables ténèbres. Un héros ou un saint choisira son
-ami au milieu des visages sur lesquels se lit sans peine l'habitude de
-toutes les pensées basses, et ne se sentira pas dans «une atmosphère
-fraternelle ou humaine» à côté d'un autre être dont le front s'illumine
-des rêves les plus hauts et les plus magnanimes. Qu'est-ce que cela
-signifie? et quelles nouvelles ces choses apportent-elles? Il y a donc
-des lois plus profondes que celles qui président aux actes et aux
-pensées? Que nous a-t-on appris et pourquoi agissons-nous toujours selon
-des règles dont on ne parle pas et qui seules sont sûres? Car l'on peut
-affirmer qu'ici, malgré les apparences, le héros et le saint ne se sont
-point trompés. Ils n'ont fait qu'obéir, et si le saint est trahi et
-vendu par l'homme qu'il a choisi, quelque chose d'inébranlable restera
-cependant, qui lui dira qu'il n'y eut pas d'erreur et qu'il n'a rien à
-regretter. L'âme n'oubliera jamais que l'autre âme était claire...
-
-Tandis que l'on remue la pierre presque inconnue qui couvre ces
-mystères, on respire l'odeur trop forte de l'abîme et les mots en même
-temps que les pensées tombent autour de nous comme des mouches
-empoisonnées. La vie intérieure elle-même paraît une petite chose auprès
-de ces profondeurs invariables. Serez-vous fier, en présence d'un ange,
-d'être celui qui n'a jamais eu tort et n'existe-t-il pas une innocence
-inférieure? Lorsque Jésus lit les pensées misérables des Pharisiens qui
-entourent le paralytique de Capharnaüm, êtes-vous sûr qu'il juge aussi
-leur âme d'un coup d'oeil analogue, qu'il la condamne en même temps et
-qu'il n'aperçoive pas, par delà ces pensées, une clarté peut-être
-inaltérable? Et serait-il un Dieu si sa condamnation était irrévocable?
-Mais pourquoi parle-t-il comme s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la
-plus basse ou l'idée la plus noble laissera-t-elle une trace sur le
-pivot de diamant? Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hauteurs, pourra
-s'empêcher de sourire à nos fautes les plus graves, comme on sourit aux
-jeux des petits chiens sur le tapis? et que serait un Dieu qui ne
-sourirait pas? Croyez-vous que vous prendrez la peine, si vous devenez
-vraiment pur, de soustraire aux regards des anges assemblés les petits
-mobiles de vos grandes actions? Et pourtant n'y a-t-il pas en nous plus
-d'une chose qui peut faillir aux yeux des dieux assis sur la montagne?
-Il est sûr qu'il y en a, et notre âme n'ignore pas qu'elle aura des
-comptes à rendre. Elle vit, sans rien dire, sous la main d'un grand juge
-dont nous ne parvenons pas à saisir les sentences. Mais quels seront ces
-comptes? Où trouver la morale qui le dise? Y a-t-il une morale
-mystérieuse qui règne en des régions plus lointaines que celles de nos
-pensées; et un astre central que nous ne voyons pas et dont nos plus
-secrets désirs ne sont que les planètes impuissantes? Existe-t-il, au
-centre de notre être, un arbre transparent dont toutes nos actions et
-toutes nos vertus ne sont que les fleurs et les feuilles éphémères? Au
-fond, nous ignorons quel mal notre âme peut commettre et nous ne savons
-pas encore de quoi nous rougirions devant une intelligence supérieure ou
-devant une autre âme; et cependant qui de nous se trouve pur et ne
-redoute pas un juge? et quelle âme n'a pas peur d'une autre âme?
-
- * * * * *
-
-Ici, nous ne sommes plus dans les vallées connues de la vie animale ou
-psychique. Nous arrivons aux portes de la troisième enceinte: celle de
-la vie divine des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant qu'on en franchit
-le seuil. Et puis le seuil franchi, où sont les certitudes? Où se
-cachent ces lois admirables que sans relâche nous transgressons
-peut-être sans que notre conscience le soupçonne, bien que notre âme
-soit avertie? Et d'où provenait donc l'ombre de ces transgressions
-mystérieuses qui s'étendait parfois sur notre vie et la rendait soudain
-si redoutable à vivre? Quels sont les grands péchés spirituels que nous
-pouvons commettre? Aurons-nous honte d'avoir lutté contre notre âme ou
-notre âme lutte-elle invisiblement contre Dieu? Et cette lutte est-elle
-silencieuse à tel point que pas un soupir ne force les parois? Y a-t-il
-un moment où nous pouvons entendre la reine aux lèvres closes? Elle se
-tait sans espoir dans tous les événements de la surface, mais n'en
-est-il pas d'autres que l'on remarque à peine et qui touchent cependant
-à des forces éternelles et profondes? Voici quelqu'un qui meurt, qui
-regarde ou qui pleure; un autre qui s'approche pour la première fois ou
-votre ennemi qui passe; n'est-ce point alors qu'elle chuchote peut-être?
-Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà vous n'aimez plus dans l'avenir
-l'ami auquel vous souriez en ce moment? Mais tout cela n'est rien et
-n'approche même pas des clartés extérieures de l'abîme. Il n'est pas
-possible de parler de ces choses, parce qu'on est trop seul.
-«Actuellement, dit Novalis, l'âme ne bouge que çà et là; quand donc
-remuera-t-elle entièrement, et quand l'humanité commencera-t-elle à
-prendre conscience en masse?» C'est à cette condition seulement que
-quelques-uns apprendront quelque chose. Il faut attendre patiemment que
-cette conscience supérieure se forme peu à peu. Il se peut qu'alors l'un
-de ceux qui viendront parvienne à exprimer ce que nous sentons tous de
-ce côté de l'âme, qui est comme la face de la lune qu'on n'a pas aperçue
-depuis le commencement du monde.
-
-
-
-
-V
-
-SUR LES FEMMES
-
-
-En ces domaines aussi, les lois sont inconnues. Au-dessus de nos têtes
-brille, au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui nous est destiné; et
-toutes nos amours naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons et
-l'atmosphère de cette étoile. Nous aurons beau choisir à droite ou bien
-à gauche, sur les hauteurs ou bien dans les bas-fonds; nous aurons beau,
-pour sortir de ce cercle enchanté que nous sentons autour de tous les
-actes de notre vie, violer notre instinct et tenter de choisir contre le
-choix de notre étoile, nous élirons toujours la femme descendue de
-l'astre invariable. Et si, comme don Juan, nous en embrassons mille et
-trois, lorsque viendra le soir où les bras se délient et où les lèvres
-se séparent, nous reconnaîtrons que c'est encore la même femme, la bonne
-ou la mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'aimante ou l'infidèle, qui se
-tient devant nous...
-
-En vérité, nous ne sortons jamais du petit cercle de clarté que notre
-destinée trace autour de nos pas, et l'on dirait que les hommes les plus
-éloignés connaissent la nuance et l'étendue de cet anneau
-infranchissable. C'est la teinte de ces rayons spirituels qu'ils
-aperçoivent tout d'abord et qui fait qu'ils nous tendent la main en
-souriant ou qu'ils la retirent avec crainte. Nous nous connaissons tous
-dans une atmosphère supérieure, et l'idée que je me fais d'un inconnu
-participe immédiatement à une vérité mystérieuse et plus profonde que la
-vérité matérielle. Qui de nous n'a éprouvé ces choses qui se passent
-dans les régions impénétrables de l'humanité presque astrale? Si vous
-recevez une lettre venue du fond d'une île perdue dans le grand coeur
-des océans, et écrite par une main dont vous ignoriez l'existence,
-êtes-vous bien sûr que ce soit un inconnu qui vous écrive et
-n'éprouvez-vous pas, dans le moment que vous lisez, sur l'âme qui vous
-rencontre ainsi--les dieux savent seuls dans quelles sphères,--des
-certitudes plus infaillibles et plus graves que toutes les certitudes
-ordinaires? Et, d'un autre côté croyez-vous que cette âme qui songeait à
-la vôtre, au hasard de l'espace et du temps, n'avait pas, elle aussi,
-des certitudes analogues? Il y a de toutes parts d'étranges
-reconnaissances, et nous ne pouvons pas cacher notre existence. Rien ne
-semble jeter sur les liens subtils qui doivent exister entre toutes les
-âmes un jour plus spécial que ces petits mystères qui accompagnent
-l'échange de quelques lettres entre deux inconnus. C'est peut-être une
-des étroites fentes,--misérable sans doute, mais il en est si peu que
-nous devons nous contenter des lueurs les plus pâles--c'est peut-être
-une des étroites fentes dans la porte de ténèbres par où nous pouvons
-soupçonner un instant ce qui doit se passer dans la grotte des trésors
-qui ne furent jamais découverts. Examinez la correspondance passive d'un
-homme et vous y trouverez je ne sais quelle unité singulière. Je ne
-connais ni celui-ci ni celui-là qui m'interrogent ce matin, et cependant
-je sais déjà que je ne pourrai pas répondre au premier de la même
-manière que je vais répondre au second. J'ai vu quelque chose
-d'invisible. Et, à mon tour, si quelqu'un m'écrit que je n'ai jamais
-aperçu, je suis sûr que sa lettre n'est pas exactement la même que celle
-qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde en ce moment. Il y aura toujours
-une différence spirituelle insaisissable. C'est le signe de l'âme qui
-salue invisiblement une autre âme. Il faut croire que nous nous
-connaissons dans des régions que nous ne savons pas et que nous
-possédons une patrie commune où nous allons, où nous nous retrouvons et
-d'où nous revenons sans peine.
-
-C'est aussi dans cette patrie commune que nous choisissons nos amantes,
-et c'est pourquoi nous ne nous trompons pas et nos amantes ne se
-trompent pas non plus. Le royaume de l'amour est avant tout le grand
-royaume des certitudes, parce que c'est celui où les âmes ont le plus de
-loisirs. Ici, elles n'ont vraiment pas autre chose à faire qu'à se
-reconnaître, à s'admirer profondément et à s'interroger, les larmes dans
-les yeux, comme de jeunes soeurs qui se retrouvent, tandis que les bras
-s'entrelacent et que les lèvres s'entre-croisent si loin d'elles...
-Elles ont enfin le temps de se sourire et de vivre un instant pour
-elles-mêmes dans la trêve de la vie dure et quotidienne; et c'est
-peut-être des hauteurs de ce sourire et de ces regards indicibles que se
-répand, sur les minutes les plus fades de l'amour, le sel mystérieux qui
-conserve à jamais le souvenir de la rencontre de deux bouches...
-
-Mais je ne parle ici que de l'amour prédestiné et véritable. Lorsque
-nous retrouvons une de celles que le sort nous a réservées et qu'il a
-fait sortir du fond des grandes villes spirituelles où nous vivons sans
-le savoir, pour l'envoyer au carrefour de la route par où nous devrons
-passer à l'heure dite, nous sommes avertis dès le premier regard.
-Quelques-uns tentent alors de violer le sort. Il se peut que nous
-mettions furieusement les mains sur les paupières pour ne plus voir ce
-qu'il a fallu voir et qu'en luttant de toutes nos petites forces contre
-des forces éternelles, nous parvenions à traverser la route pour aller
-vers une autre envoyée qui n'est pas là pour nous. Mais nous aurons beau
-faire, nous ne réussirons pas à «agiter l'eau morte dans les grandes
-cuves de l'avenir». Il n'arrivera rien; la force pure des hauteurs ne
-voudra pas descendre et ces baisers et ces heures inutiles refuseront de
-s'ajouter aux heures et aux baisers réels de notre vie...
-
-La destinée ferme parfois les yeux, mais elle sait bien que nous lui
-reviendrons le soir, et que c'est elle qui doit avoir le dernier mot.
-Elle peut fermer les yeux, mais le temps qu'elle les ferme est du temps
-qui se perd...
-
-Il semble que la femme soit plus que nous sujette aux destinées. Elle
-les subit avec une simplicité bien plus grande. Elle ne lutte jamais
-sincèrement contre elles. Elle est encore plus près de Dieu et se livre
-avec moins de réserve à l'action pure du mystère. Et c'est pour cette
-raison, sans doute, que tous les événements où elle se mêle à notre vie
-paraissent nous ramener vers quelque chose qui ressemble aux sources
-mêmes du Destin. C'est près d'elles surtout que l'on a, par moments, en
-passant, «un clair pressentiment» d'une vie qui ne semble pas toujours
-parallèle à la vie apparente. Elle nous rapproche des portes de notre
-être. Qui sait si ce n'est pas dans un de ces instants profonds qu'ils
-dormirent sur son sein que les héros apprirent la force et la fidélité
-de leur étoile, et si l'homme qui n'a pas reposé sur le coeur d'une
-femme aura jamais le sentiment exact de l'avenir?
-
-Nous entrons une fois de plus dans les cercles troublés de la conscience
-supérieure. Ah! qu'il est vrai qu'ici aussi «la soi-disant psychologie
-est une de ces larves qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place
-réservée aux images véritables des dieux»! Car il ne s'agit pas toujours
-de la surface; il ne s'agit même pas des arrière-pensées les plus
-graves. Croyez-vous donc que dans l'amour il n'y ait que des pensées,
-des actes et des paroles, et que les âmes ne sortent pas de ces prisons?
-Ai-je besoin de savoir si celle que j'embrasse aujourd'hui est jalouse
-et fidèle, rieuse ou triste, sincère ou bien perfide? Vous imaginez-vous
-que ces petits mots misérables vont monter jusqu'aux cimes où nos âmes
-sont assises et où notre destin s'accomplit en silence? Que m'importe
-qu'elle me parle de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'aiguilles, et
-qu'elle ait l'air de ne pas me comprendre; croyez-vous que j'aie soif
-d'une parole sublime, lorsque je sens qu'une âme me regarde dans l'âme,
-et que je ne sache pas que les plus admirables pensées n'ont pas le
-droit de relever la tête en face des mystères? je suis toujours au bord
-de l'océan; et si j'étais Platon, Pascal ou Michel-Ange, et que mon
-amante me parlât de ses pendants d'oreilles, tout ce que je dirais, tout
-ce qu'elle me dirait, flotterait avec le même aspect sur les profondeurs
-de la mer intérieure, que nous contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée
-la plus haute ne pèsera pas plus dans les balances de la vie ou de
-l'amour que les trois petits mots que l'enfant qui m'aimait m'aura dits
-sur ses bagues d'argent, sur son collier de perles ou de morceaux de
-verre...
-
-C'est nous qui ne comprenons pas, parce que nous sommes toujours dans
-les bas-fonds de notre intelligence. Il suffit de monter jusqu'aux
-premières neiges de la montagne, et toutes les inégalités s'aplanissent
-sous la main purificatrice de l'horizon qui s'ouvre. Quelle différence y
-a-t-il alors entre une parole de Marc-Aurèle et la phrase de l'enfant
-qui constate qu'il fait froid? Soyons humbles et sachons distinguer
-l'accident de l'essence. Il ne faut pas que «des bâtons flottants» nous
-fassent oublier les prodiges de l'abîme. Les pensées les plus belles et
-les idées les plus basses n'altèrent pas plus l'aspect éternel de notre
-âme que les Himalayas ou les gouffres ne modifient, au milieu des
-étoiles du ciel, l'aspect de notre terre. Un regard, un baiser, et la
-certitude d'une présence invisible et puissante: tout est dit; et je
-sais que je suis aux côtés d'une égale...
-
-Mais l'égale est vraiment admirable et étrange; et, dès qu'elle aime, la
-dernière des filles possède quelque chose que nous n'avons jamais, parce
-que, dans sa pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce pour cette
-raison qu'elles ont toutes, avec les puissances primitives, des rapports
-qui nous sont interdits? Les meilleurs d'entre nous se trouvent presque
-toujours à de grandes distances de leurs trésors de la seconde enceinte;
-et, lorsqu'un moment solennel de la vie exige un des joyaux de ce
-trésor, ils ne se souviennent plus des sentiers qui y mènent, et ils
-offrent en vain des bijoux faux de leur intelligence à la circonstance
-impérieuse et qui ne se trompe pas. Mais la femme n'oublie point le
-chemin de son centre, et, que je la surprenne dans l'opulence ou la
-misère, dans l'ignorance ou dans la science, dans la honte ou la gloire;
-si je lui dis un mot qui sorte réellement des gouffres vierges de mon
-âme, elle saura retrouver les sentiers mystérieux qu'elle n'a jamais
-perdus de vue, et, sans hésitations, elle me rapportera simplement, du
-fond des inépuisables réserves de l'amour, une parole, un regard ou un
-geste qui sera aussi pur que le mien. On dirait que son âme est toujours
-à portée de sa main; elle est prête, jour et nuit, à répondre aux plus
-hautes exigences d'une autre âme; et la rançon de la plus pauvre ne se
-distingue pas de la rançon des reines...
-
-Approchons-nous avec respect des plus petites et des plus fières, de
-celles qui sont distraites et de celles qui songent, de celles qui rient
-encore et de celles qui pleurent; car elles savent des choses que nous
-ne savons pas, et elles ont une lampe que nous avons perdue. Elles
-habitent au pied même de l'Inévitable et en connaissent mieux que nous
-les chemins familiers. Et c'est pourquoi elles ont des certitudes
-étonnantes et des gravités admirables, et l'on voit bien que, dans leurs
-moindres actes, elles se sentent soutenues par les mains sûres et fortes
-des grands dieux. Tout à l'heure, j'affirmais qu'elles nous
-rapprochaient des portes de notre être, et vraiment l'on croirait que
-toutes nos relations avec elles ont lieu par l'entre-bâillement de cette
-porte primitive et dans les chuchotements incompréhensibles qui
-accompagnèrent sans doute la naissance des choses, alors qu'on ne
-parlait encore qu'à voix basse, de peur de ne pas entendre une défense
-ou un ordre imprévu...
-
-Elle ne franchira pas le seuil de cette porte, et elle nous attend du
-côté intérieur, où se trouvent les sources. Et lorsque nous venons
-frapper, du dehors, et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne jamais la clé
-ni le vantail. Elle regarde un instant l'envoyé qui s'approche, et, dans
-ce bref moment, elle a appris tout ce qu'il faut apprendre, et les
-années futures ont tressailli jusqu'à la fin des temps... Qui nous dira
-ce que contient le premier regard de l'amour, «cette baguette magique
-qui est faite d'un rayon de lumière brisée», rayon qui est sorti du
-foyer éternel de notre être, qui a transfiguré deux âmes et les a
-rajeunies de vingt siècles? La porte s'ouvre encore ou se referme; ne
-faites plus aucun effort, car tout est décidé. Elle sait. Elle ne
-tiendra plus compte de vos actions, de vos paroles, de vos pensées, et
-si elle les surveille encore, elle ne le fera plus qu'en souriant; et
-elle rejettera, sans le savoir, tout ce qui ne vient pas confirmer les
-certitudes de ce premier regard. Et si vous croyez l'induire en erreur,
-sachez bien qu'elle a raison contre vous-même et que c'est vous seul qui
-errez, car vous êtes plus réellement ce que vous êtes à ses yeux que ce
-que vous croyez être en votre âme, alors même qu'elle se trompe sans
-cesse sur le sens d'un sourire, d'un geste ou d'une larme...
-
-Trésors cachés, qui n'ont même pas de nom!... Je voudrais que tous ceux
-qui éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le proclamassent à leur tour et
-nous dissent leurs raisons, et si ces raisons sont profondes, nous
-serons étonnés et nous irons bien loin dans le mystère. Elles sont
-vraiment les soeurs voilées de toutes les grandes choses qu'on ne voit
-pas. Elles sont vraiment les plus proches parentes de l'infini qui nous
-entoure et, seules, savent encore lui sourire avec la grâce familière de
-l'enfant qui ne craint pas son père. Elles conservent ici-bas, comme un
-joyau céleste et inutile, le sel pur de votre âme; et si elles s'en
-allaient, l'esprit régnerait seul sur un désert. Elles ont encore les
-émotions divines des premiers jours, et leurs racines trempent bien plus
-directement que les nôtres dans tout ce qui n'eut jamais de limites. Je
-plains vraiment ceux qui se plaignent d'elles, car ils ne savent pas sur
-quelles hauteurs se trouvent les baisers véritables. Et cependant,
-qu'elles semblent peu de chose quand les hommes les regardent en
-passant! Ils les voient s'agiter, au fond de leurs petites demeures;
-celle-ci se penche un peu; là-bas, l'autre sanglote; une troisième
-chante, et la dernière brode; et pas un ne comprend ce qu'elles font!...
-Ils viennent les visiter, comme on visite des choses qui sourient; ils
-ne s'approchent d'elles que l'esprit aux aguets, et l'âme ne peut entrer
-que par le plus grand des hasards. Ils interrogent avec méfiance; elles
-ne leur disent rien parce qu'elles savent déjà; et voici qu'ils s'en
-vont en haussant les épaules, persuadés qu'elles ne comprennent pas...
-«Mais qu'ont-elles besoin de comprendre ceci, nous répond le poète, qui
-a toujours raison; qu'ont-elles besoin de comprendre, ces âmes
-bienheureuses qui ont choisi la part la meilleure et qui, telles qu'une
-pure flamme d'amour en ce monde terrestre, ne resplendissent que sur le
-faîte des temples ou à la cime des navires errants, en signe du feu
-céleste qui inonde toutes choses? Bien souvent, ces enfants qui aiment
-surprennent, en des heures sacrées, d'admirables secrets de la nature et
-les révèlent avec une ingénuité inconsciente. Le savant les suit à la
-trace pour recueillir tous les joyaux qu'en leur innocence et leur joie
-elles ont semés par les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles sentent,
-rend grâce à leur amour et cherche, par ses chants, à transplanter cet
-amour, germe de l'âge d'or, en d'autres temps et en d'autres contrées.»
-Car ce qu'il a dit des mystiques s'applique surtout aux femmes qui nous
-ont conservé jusqu'ici le sens mystique sur notre terre...
-
-
-
-
-VI
-
-RUYSBROECK L'ADMIRABLE
-
-
-Un grand nombre d'oeuvres sont plus régulièrement belles que ce livre de
-Ruysbroeck l'Admirable. Un grand nombre de mystiques sont plus efficaces
-et plus opportuns: Swedenborg et Novalis, entre plusieurs. Il est fort
-probable que ses écrits ne répondent que rarement aux besoins
-d'aujourd'hui. D'un autre côté, je connais peu d'auteurs plus maladroits
-que lui; il s'égare par moments en d'étranges puérilités; et les vingt
-premiers chapitres de l'_Ornement des Noces spirituelles_, bien qu'ils
-soient une préparation peut-être nécessaire, ne renferment guère que de
-tièdes et pieux lieux communs. Il n'a extérieurement aucun ordre, aucune
-logique scolastique. Il se répète souvent, et semble parfois se
-contredire. Il joint l'ignorance d'un enfant à la science de quelqu'un
-qui serait revenu de la mort. Il a une syntaxe tétanique qui m'a mis
-plus d'une fois en sueur. Il introduit une image et l'oublie. Il emploie
-même un certain nombre d'images irréalisables; et ce phénomène, anormal
-dans une oeuvre de bonne foi, ne peut s'expliquer que par sa gaucherie
-ou sa hâte extraordinaire. Il ignore la plupart des artifices de la
-parole et ne peut parler que de l'ineffable. Il ignore presque toutes
-les habitudes, les habiletés et les ressources de la pensée
-philosophique; et il est astreint à ne penser qu'à l'incogitable.
-Lorsqu'il nous parle de son petit jardin monacal, il a de la peine à
-nous dire suffisamment ce qui s'y passe; il écrit alors comme un enfant.
-Il entreprend de nous apprendre ce qui se passe en Dieu, et il écrit des
-pages que Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutes parts une
-disproportion monstrueuse entre la science et l'ignorance, entre la
-force et le désir. Il ne faut pas s'attendre à une oeuvre littéraire;
-vous n'apercevrez autre chose que le vol convulsif d'un aigle ivre,
-aveugle et ensanglanté au-dessus de cimes neigeuses. J'ajouterai un
-dernier mot en manière d'avertissement fraternel. Il m'est arrivé de
-lire des oeuvres qui passent pour fort abstruses: Les _Disciples à Saïs_
-et les _Fragments_, de Novalis, par exemple; les _Biographia litteraria_
-et l'_Ami_, de Samuel Taylor Coleridge; le _Timée_, de Platon; les
-_Ennéades_, de Plotin; les _Noms divins_, de Saint Denys l'Aréopagite;
-l'_Aurora_, du grand mystique allemand Jacob Boehme, avec qui notre
-auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas dire que les oeuvres de
-Ruysbroeck soient plus abstruses que ces oeuvres, mais on leur pardonne
-moins volontiers leur abstrusion, parce qu'il s'agit ici d'un inconnu en
-qui nous n'avons pas confiance dès l'abord. Il me semblait indispensable
-de prévenir honnêtement les oisifs sur le seuil de ce temple sans
-architecture; car cette traduction n'a été entreprise que pour la
-satisfaction de quelques platoniciens. Je crois que tous ceux qui n'ont
-pas vécu dans l'intimité de Platon et des néo-platoniciens d'Alexandrie,
-n'iront pas bien avant dans cette lecture. Ils croiront entrer dans le
-vide; ils auront la sensation d'une chute uniforme dans un abîme sans
-fond, entre des rochers noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni air
-ni lumière ordinaires, et c'est un séjour spirituel insupportable à ceux
-qui ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y entrer par curiosité
-littéraire; il n'y a guère de bibelots, et les botanistes de l'image n'y
-trouveront pas plus de fleurs que sur les banquises du pôle. Je leur dis
-que c'est un désert illimité, où ils mourront de soif. Ils y trouveront
-fort peu de phrases que l'on puisse prendre en mains pour les admirer à
-la manière des littérateurs; ce sont des jets de flammes ou des blocs de
-glace. N'allez pas chercher des roses en Islande. Il se peut que quelque
-corolle attende entre deux icebergs, et il y a, en effet, des explosions
-singulières, des expressions inconnues, des similitudes inouïes, mais
-elles ne paieront pas le temps perdu à les venir cueillir de si loin. Il
-faut, avant d'entrer ici, être dans un état philosophique aussi
-différent de l'état ordinaire que l'état de veille diffère du sommeil;
-et Porphyre, dans ses _Principes de la théorie des intelligibles_,
-semble avoir écrit l'avertissement le plus propre à être mis en tête de
-cette oeuvre: «Par l'intelligence, on dit beaucoup de choses du principe
-qui est supérieur à l'intelligence. Mais on en a l'intuition bien mieux
-par une absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée
-comme de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain point à
-l'état de veille, mais dont on n'acquiert la connaissance et la
-perception que par le sommeil. En effet, le semblable n'est connu que
-par le semblable, et la condition de toute connaissance est que le sujet
-devienne semblable à l'objet.» Je le répète, il est bien difficile de
-comprendre ceci sans préparation; et je crois que, malgré nos études
-préparatoires, une grande partie de ce mysticisme nous paraîtra purement
-théorique, et que la plupart de ces expériences de psychologie
-surnaturelle ne nous seront accessibles qu'en qualité de spectateurs.
-L'imagination philosophique est une faculté d'éducation très lente. Nous
-sommes ici, tout à coup, aux confins de la pensée humaine et bien au
-delà du cercle polaire de l'esprit. Il y fait extraordinairement froid;
-il y fait extraordinairement sombre, et cependant, vous n'y trouverez
-autre chose que des flammes et de la lumière. Mais à ceux qui arrivent,
-sans avoir exercé leur âme à ces perceptions nouvelles, cette lumière et
-ces flammes sont aussi obscures et aussi froides que si elles étaient
-peintes. Il s'agit ici de la plus exacte des sciences. Il s'agit de
-parcourir les caps les plus âpres et les plus inhabitables du divin
-«Connais-toi toi-même» et le soleil de minuit règne sur la mer houleuse
-où la psychologie de l'homme se mêle à la psychologie de Dieu. Il
-importe de s'en souvenir sans cesse; il s'agit ici d'une science très
-profonde, et il ne s'agit pas d'un songe. Les songes ne sont pas
-unanimes; les songes n'ont pas de racines, tandis que la fleur
-incandescente de la métaphysique divine, épanouie ici, a ses racines
-mystérieuses dans la Perse et dans l'Inde, dans l'Égypte et la Grèce. Et
-cependant, elle semble inconsciente comme une fleur et ignore ses
-racines. Malheureusement, il nous est à peu près impossible de nous
-mettre dans la position de l'âme qui, sans effort, a conçu cette
-science; nous ne pouvons l'apercevoir _ab intra_ et la reproduire en
-nous-mêmes. Il nous manque ce qu'Emerson appellerait la même
-«spontanéité centrale». Nous ne pouvons plus transformer ces idées en
-notre propre substance; et, tout au plus, nous est-il possible d'en
-approuver, du dehors, les prodigieuses expériences, qui ne sont à la
-portée que d'un très petit nombre d'âmes dans la durée d'un système
-planétaire. «Il n'est pas légitime, dit Plotin, de s'enquérir d'où
-provient cette science intuitive, comme si c'était une chose dépendant
-du lieu et du mouvement; car cela n'approche pas d'ici, ni ne part de
-là, pour aller ailleurs; mais cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte
-qu'il ne faut pas le poursuivre dans l'intention d'en découvrir les
-sources secrètes, mais il faut attendre en silence jusqu'à ce que cela
-brille soudainement sur nous, en nous préparant au spectacle sacré,
-comme l'oeil attend patiemment le lever du soleil.» Et ailleurs il
-ajoute: «Ce n'est pas par l'imagination ni par le raisonnement, obligé
-de tirer lui-même ses principes d'ailleurs, que nous nous représentons
-les intelligibles (c'est-à-dire ce qui est là-haut): c'est par la
-faculté que nous avons de les contempler, faculté qui nous permet d'en
-parler ici-bas. Nous les voyons donc en éveillant en nous, ici-bas, la
-même puissance que nous devons éveiller en nous quand nous sommes dans
-le monde intelligible. Nous ressemblons à un homme qui, gravissant le
-sommet d'un rocher, apercevrait, par son regard, les objets invisibles
-pour ceux qui ne sont pas montés avec lui». Mais, bien que tous les
-êtres, depuis la pierre et la plante, jusqu'à l'homme, soient des
-contemplations, ce sont des contemplations inconscientes, et il nous est
-bien difficile de retrouver en nous quelque souvenir de l'activité
-antérieure de la faculté morte. Nous sommes semblables ici à l'oeil dans
-l'image néo-platonicienne: «Il s'éloigne de la lumière pour voir les
-ténèbres, et, par cela même, il ne voit pas; car il ne peut voir les
-ténèbres avec la lumière, et cependant, sans elle, il ne voit pas; de
-cette manière, en ne voyant pas, il voit les ténèbres autant qu'il est
-naturellement capable de les voir.»
-
-Je sais le jugement que la plupart des hommes porteront sur ce livre.
-Ils y verront l'oeuvre d'un moine halluciné, d'un solitaire hagard et
-d'un ermite ivre de jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront un rêve
-extravagant et noir, traversé de grands éclairs, et rien de plus. C'est
-l'idée ordinaire que l'on se fait des mystiques; et on oublie trop
-souvent que toute certitude est en eux seuls. Au surplus, s'il est vrai
-comme on l'a dit, que tout homme est un Shakespeare dans ses songes, il
-faudrait se demander si tout homme, dans sa vie, n'est pas un mystique
-informulé, mille fois plus transcendental que tous ceux qui se sont
-circonscrits par la parole. Quelle est l'action de l'homme dont le
-dernier mobile n'est pas mystique? Et l'oeil de l'amant ou de la mère,
-par exemple, n'est-il pas mille fois plus abstrus, plus impénétrable et
-plus mystique que ce livre, pauvre et explicable, après tout, comme tous
-les livres, qui ne sont jamais que des mystères morts, dont l'horizon ne
-se renouvelle plus? Si nous ne comprenons pas ceci, c'est peut-être que
-nous ne comprenons plus rien. Mais, pour en revenir à notre auteur,
-quelques-uns reconnaîtront sans peine que, loin d'être affolé par la
-faim, la solitude et la fièvre, ce moine possédait, au contraire, un des
-plus sages, des plus exacts et des plus subtils organes philosophiques
-qui aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, en sa cabane de
-Groenendael, au milieu de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée de
-l'un des siècles les plus sauvages du moyen âge: le quatorzième. Il
-ignorait le grec et peut-être le latin. Il était seul et pauvre. Et
-cependant, au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme,
-ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle le sache, les aveuglants
-reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée
-humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce; il sait le
-soufisme de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et le bouddhisme du
-Thibet; et son ignorance merveilleuse retrouve la sagesse de siècles
-ensevelis et prévoit la science de siècles qui ne sont pas nés. Je
-pourrais citer des pages entières de Platon, de Plotin, de Porphyre, des
-livres Zends, des Gnostiques et de la Kabbale, dont la substance presque
-divine se retrouve, intacte, dans les écrits de l'humble prêtre flamand.
-Il y a ici d'étranges coïncidences et des unanimités inquiétantes. Il y
-a plus; il semble, par moments, avoir exactement supposé la plupart de
-ses prédécesseurs inconnus; et de même que Plotin commence son austère
-voyage au carrefour où Platon effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé,
-on pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, après un repos de plusieurs
-siècles, non pas ce genre de pensée, car ce genre de pensée ne sommeille
-jamais, mais ce genre de parole qui s'était endormi sur les montagnes où
-Plotin ébloui l'avait abandonné en se mettant les mains sur les yeux,
-comme devant un immense incendie.
-
-Mais l'organisme de leur pensée diffère étrangement. Platon et Plotin
-sont avant tout les princes de la dialectique. Ils arrivent au
-mysticisme par la science du raisonnement. Ils font usage de leur âme
-discursive et semblent se défier de leur âme intuitive ou contemplative.
-Le raisonnement se contemple dans le miroir du raisonnement et s'efforce
-de demeurer indifférent à l'intrusion de tous les autres reflets. Il
-continue son cours comme un fleuve d'eau douce au milieu de la mer, avec
-le pressentiment d'une absorption prochaine. Ici, nous retrouvons au
-contraire les habitudes de la pensée asiatique; l'âme intuitive règne
-seule au-dessus de l'épuration discursive des idées par les mots. Les
-fers du rêve sont tombés. Est-ce moins sûr? Nul ne saurait le dire. Le
-miroir de l'intelligence humaine est entièrement inconnu dans ce livre;
-mais il existe un autre miroir, plus sombre et plus profond, que nous
-recélons au plus intime de notre être; aucun détail ne s'y voit
-distinctement et les mots ne peuvent se tenir à sa surface;
-l'intelligence le briserait si elle y reflétait un instant sa lumière
-profane; mais autre chose s'y montre par moments; est-ce l'âme? est-ce
-Dieu lui-même? ou l'un et l'autre à la fois? On ne le saura jamais; et
-cependant ces apparitions presque invisibles sont les uniques et
-effectives souveraines de la vie du plus incrédule et du plus aveugle
-d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre chose que les miroitements
-obscurs de ce miroir; et comme son trésor est inépuisable, ces
-miroitements ne ressemblent à aucun de ceux que nous avons éprouvés en
-nous-mêmes; et, malgré tout, leur certitude paraît extraordinaire. Et
-c'est pourquoi je ne sais rien de plus effrayant que ce livre de bonne
-foi. Il n'y a pas au monde une notion psychologique, une expérience
-métaphysique, une intuition mystique, si abstruses, si profondes et si
-inattendues qu'elles puissent être, qu'il ne nous soit possible, s'il le
-faut, de reproduire et de faire vivre un instant en nous-mêmes, afin de
-nous assurer de leur identité humaine; mais ici, nous sommes semblables
-au père aveugle qui ne peut plus se rappeler le visage de ses enfants.
-Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial ou fraternel d'une pensée de
-la terre; nous semblons avoir perdu l'expérience de Dieu et cependant
-tout nous affirme que nous ne sommes pas entrés dans la maison des
-songes. Faut-il s'écrier avec Novalis que le temps n'est plus où
-l'esprit de Dieu était compréhensible et que le sens du monde est à
-jamais perdu? Qu'autrefois tout était apparition de l'Esprit, mais
-qu'aujourd'hui nous n'apercevons que des reflets morts que nous ne
-comprenons plus, et que nous vivons uniquement sur les fruits de temps
-meilleurs?
-
-Je crois qu'il faut s'avouer humblement que la clef de ce livre ne se
-trouve pas sur les routes ordinaires de l'esprit humain. Cette clef
-n'est pas destinée à des portes terrestres et il faut la mériter en
-s'éloignant autant que possible de la terre. Un seul guide se rencontre
-encore en ces carrefours solitaires et peut nous donner les dernières
-indications vers ces mystérieuses îles de feu et ces Islandes de
-l'abstraction et de l'amour; c'est Plotin qui s'est efforcé d'analyser,
-par l'intelligence humaine, la faculté divine qui règne ici. Il a
-éprouvé, ce que nous appelons d'un mot qui n'explique rien, les mêmes
-extases, qui ne sont, au fond, que le commencement de la découverte
-complète de notre être; et au milieu de leurs troubles et de leurs
-ténèbres, il n'a pas fermé un instant l'oeil interrogateur du
-psychologue qui cherche à se rendre compte des phénomènes les plus
-insolites de son âme. Il est ainsi le dernier môle d'où nous puissions
-comprendre un peu les vagues et l'horizon de cette mer obscure. Il
-s'efforce de prolonger les sentiers de l'intelligence ordinaire,
-jusqu'au coeur de ces dévastations, et c'est pourquoi il faut y revenir
-sans cesse; car il est le seul mystique analytique. A ceux que
-tenteraient ces prodigieuses excursions, je veux donner ici une des
-pages où il a essayé d'expliquer l'organisme de cette faculté divine de
-l'introspection.
-
-«Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, l'intelligence voit les objets
-intelligibles, au moyen de la lumière que répand sur eux le Premier, et,
-en voyant ces objets, elle voit réellement la lumière intelligible.
-Mais, comme elle accorde son attention aux objets éclairés, elle ne voit
-pas bien nettement le principe qui les éclaire; si, au contraire, elle
-oublie les objets qu'elle voit pour ne contempler que la clarté qui les
-rend visibles, elle voit la lumière même et le principe de la lumière.
-Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelligence contemple la
-lumière intelligible. Elle ressemble alors à l'oeil qui, sans considérer
-une lumière extérieure et étrangère, avant même de l'apercevoir, est
-soudain frappé par une clarté qui lui est propre, ou par un rayon qui
-jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des ténèbres; il en est de
-même quand l'oeil, pour ne rien voir des autres objets, ferme ses
-paupières et tire de lui-même sa lumière, ou que, pressé par la main, il
-aperçoit la lumière qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'extérieur,
-il voit; il voit même plus qu'à tout autre moment, car il voit la
-lumière. Les autres objets qu'il voyait auparavant, tout en étant
-lumineux, n'étaient pas la lumière même. De même, quand l'intelligence
-ferme l'oeil en quelque sorte aux autres objets, qu'elle se concentre en
-elle-même, en ne voyant rien, elle voit non une lumière étrangère qui
-brille dans des formes étrangères, mais sa propre lumière qui, tout à
-coup, rayonne intérieurement d'une pure clarté.
-
-»Il faut, nous dit-il encore, que l'âme qui étudie Dieu s'en forme une
-idée en cherchant à le connaître; il faut ensuite que, sachant à quelle
-grande chose elle veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera la
-béatitude dans cette union, elle se plonge dans les profondeurs de la
-divinité, jusqu'à ce que, au lieu de se contempler, de contempler le
-monde intelligible, elle devienne elle-même un objet de contemplation et
-brille de la clarté des conceptions qui ont là-haut leur source.»
-
-C'est à peu près tout ce que la sagesse humaine peut nous dire ici;
-c'est à peu près tout ce que le prince des métaphysiques
-transcendantales a pu exprimer; quant aux autres explications, il faut
-que nous les trouvions en nous-mêmes dans les profondeurs où toute
-explication s'anéantit dans son expression. Car ce n'est pas seulement
-au ciel et sur la terre, c'est surtout en nous-mêmes qu'il y a plus de
-choses que n'en peuvent contenir toutes les philosophies, et dès que
-nous ne sommes plus obligés de formuler ce qu'il y a de mystérieux en
-nous, nous sommes plus profonds que tout ce qui a été écrit, et plus
-grands que tout ce qui existe.
-
-Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est uniquement parce que je crois
-que les écrits des mystiques sont les plus purs diamants du prodigieux
-trésor de l'humanité; bien qu'une traduction soit peut-être inutile, car
-l'expérience semble prouver qu'il importe assez peu que le mystère de
-l'incarnation d'une pensée s'accomplisse dans la lumière ou dans les
-ténèbres; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, quoi qu'il en puisse être,
-les vérités mystiques ont sur les vérités ordinaires un privilège
-étrange; elle ne peuvent ni vieillir ni mourir. Il n'y a pas une vérité
-qui ne soit, un matin, descendue sur ce monde, admirable de force et de
-jeunesse et couverte de la fraîche et merveilleuse rosée propre aux
-choses qui n'ont pas encore été dites; parcourez aujourd'hui les
-infirmeries de l'âme humaine où toutes viennent mourir tous les jours,
-vous n'y trouverez jamais une seule pensée mystique. Elle ont l'immunité
-des anges de Swedenborg qui avancent continuellement vers le printemps
-de leur jeunesse, en sorte que les anges les plus vieux paraissent les
-plus jeunes; et qu'elles viennent de l'Inde, de la Grèce ou du Nord,
-elles n'ont ni patrie ni anniversaire et partout où nous les
-rencontrons, elles semblent immobiles et actuelles comme Dieu même. Une
-oeuvre ne vieillit qu'en proportion de son antimysticisme; et c'est
-pourquoi ce livre ne porte aucune date. Je sais qu'il est anormalement
-noir, mais je crois qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est jamais
-obscur au sens éternel de ce mot, parce qu'il se comprend toujours
-lui-même et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les idées artificielles
-seules s'élèvent en de réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux époques
-littéraires et dans la mauvaise foi de siècles trop conscients, lorsque
-la pensée de l'écrivain demeure en deçà de ce qu'il exprime. Là, c'était
-l'ombre féconde d'une forêt et ici c'est l'obscurité d'un caveau, où
-n'éclosent que de sombres parasites. Il faut tenir compte aussi de ce
-monde inconnu que ses phrases devaient éclairer à travers les doubles et
-pauvres vitres de corne des mots et des pensées. Les mots, ainsi qu'on
-l'a fait remarquer, ont été inventés pour les usages ordinaires de la
-vie, et ils sont malheureux, inquiets et étonnés comme des vagabonds
-autour d'un trône, lorsque de temps en temps, quelque âme royale les
-mène ailleurs. Et, d'un autre côté, la pensée est-elle jamais l'image
-exacte du je ne sais quoi qui l'a fait naître, et n'est-ce pas toujours
-l'ombre d'une lutte que nous voyons en elle, semblable à celle de Jacob
-avec l'ange, et confuse en proportion de la taille de l'âme et de
-l'ange? Malheur à nous, dit Carlyle, si nous n'avons en nous que ce que
-nous pouvons exprimer et faire voir! Je sais qu'il y a sur ces pages,
-l'ombre portée d'objets que nous ne nous rappelons pas avoir vus, dont
-le moine ne s'arrête pas à élucider l'usage, et que nous ne
-reconnaîtrons que lorsque nous verrons les objets eux-mêmes de l'autre
-côté de la vie; mais, en attendant, cela nous a fait regarder au loin,
-et c'est beaucoup. Je sais encore que maintes de ses phrases flottent à
-peu près comme de transparents glaçons sur l'incolore mer du silence,
-mais elles existent; elles ont été séparées des eaux, et c'est assez. Je
-sais enfin, que les étranges plantes qu'il a cultivées sur les cimes de
-l'esprit sont entourées de nuages spéciaux, mais ces nuages n'offensent
-que ceux qui regardent d'en bas, et si l'on a le courage de monter, on
-s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même de ces plantes, et la seule où
-elles pussent éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est une végétation
-si subtile, qu'elle se distingue à peine du silence où elle a puisé ses
-sucs et où elle semble encline à se dissoudre. Toute cette oeuvre,
-d'ailleurs, est comme un verre grossissant, appliqué sur la ténèbre et
-le silence; et parfois on ne discerne pas immédiatement l'extrémité des
-idées qui y trempent encore. C'est de l'invisible qui transparaît par
-moments, et il faut évidemment quelque attention à guetter ses retours.
-Ce livre n'est pas trop loin de nous; il est probablement au centre même
-de notre humanité; mais c'est nous qui sommes trop loin de ce livre; et
-s'il nous paraît décourageant comme le désert, si la désolation de
-l'amour divin y semble terrible et la soif des sommets insupportable, ce
-n'est pas l'oeuvre qui est trop ancienne, mais nous, qui sommes trop
-vieux peut-être, et tristes et sans courage, comme des vieillards autour
-d'un enfant; et c'est un autre mystique, Plotin, le grand mystique païen
-qui a probablement raison contre nous, lorsqu'il dit à ceux qui se
-plaignent de ne rien voir sur les hauteurs de l'introspection: «Il faut
-d'abord rendre l'organe de la vision analogue et semblable à l'objet
-qu'il doit contempler. Jamais l'oeil n'eût aperçu le soleil, s'il
-n'avait d'abord pris la forme du soleil; de même l'âme ne saurait voir
-la beauté, si d'abord elle ne devenait belle elle-même, et tout homme
-doit commencer par se rendre beau et divin pour obtenir la vue du beau
-et de la divinité.»
-
-
-
-
-VII
-
-EMERSON
-
-
-«Une seule chose importe, dit Novalis, c'est la recherche de notre moi
-transcendental.» Ce moi, nous l'apercevons par moments dans les paroles
-de Dieu, dans celles des poètes et des sages, au fond de quelques joies
-et de quelques douleurs, dans le sommeil, l'amour et les maladies, et en
-des conjonctures inattendues, où de loin il nous fait signe et nous
-montre du doigt nos relations avec l'univers. Quelques sages ne
-s'attachèrent qu'à cette recherche et ils écrivirent ces livres où ne
-règne que l'extraordinaire. «Qu'y a-t-il qui vaille dans les livres, dit
-notre auteur, si ce n'est le transcendental et l'extraordinaire?» Ils
-étaient comme des peintres s'efforçant de saisir une ressemblance dans
-les ténèbres. Les uns tracèrent des images abstraites, très grandes mais
-presque indistinctes. Les autres parvinrent à fixer une attitude ou un
-geste habituel de la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent des êtres
-étranges. Il n'existe pas un grand nombre de ces images. Elle ne se
-ressemblent jamais. Quelques-unes sont très belles, et ceux qui ne les
-ont pas vues sont pareils toute leur vie à des hommes qui ne seraient
-jamais sortis vers le milieu du jour. Il en est dont les lignes sont
-plus pures que les lignes du ciel; et alors, ces figures nous paraissent
-si lointaines que nous ignorons si elles vivent ou si elles furent
-transcrites selon nous-mêmes. Elles sont l'oeuvre des mystiques purs et
-l'homme ne s'y reconnaît pas encore. D'autres, qu'on nomme les poètes,
-nous parlèrent indirectement de ces choses. Une troisième classe de
-penseurs, élevant d'un degré le vieux mythe des centaures, nous a donné
-de cette identité occulte une image plus accessible en mêlant les lignes
-de notre moi apparent à celles de notre moi supérieur. Le visage de
-notre âme divine y sourit par moments par dessus l'épaule de sa soeur,
-l'âme humaine, inclinée aux humbles besognes de la pensée; et ce sourire
-qui nous fait entrevoir en passant tout ce qu'il y a par delà la pensée
-importe seul dans les oeuvres des hommes...
-
-Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous montrèrent que l'homme est plus
-grand et plus profond que l'homme, et qui parvinrent à fixer ainsi
-quelques-unes des allusions éternelles que nous rencontrons à chaque
-instant par la vie, dans un geste, dans un signe, dans un regard, dans
-une parole, dans un silence et dans les événements qui nous entourent.
-La science de la grandeur humaine est la plus étrange des sciences. Nul
-d'entre les hommes ne l'ignore; mais presque tous ne savent pas qu'ils
-la possèdent. L'enfant qui me rencontre ne sera pas capable de dire à sa
-mère ce qu'il a vu; et cependant, dès que son oeil a touché ma présence,
-il sait tout ce que je suis, tout ce que j'ai été, tout ce que je serai,
-aussi bien que mon frère et trois fois mieux que moi-même. Il me connaît
-immédiatement dans le passé et l'avenir, dans ce monde-ci et dans les
-autres, et ses yeux à leur tour me révèlent le rôle que je joue dans
-l'univers et dans l'éternité. Les âmes infaillibles se sont entrejugées;
-et dès que son regard a admis mon regard, mon visage, mon attitude, et
-tout l'infini qui les entoure et dont ils sont les interprètes, il sait
-à quoi s'en tenir; et bien qu'il ne distingue pas encore la couronne
-d'un empereur de la besace d'un mendiant, il m'a connu, un moment, aussi
-exactement que Dieu.
-
-Il est vrai que nous agissons déjà comme des dieux, et toute notre vie
-se passe au milieu de certitudes et d'infaillibilités infinies. Mais
-nous sommes des aveugles qui jouons avec des pierreries le long des
-routes; et cet homme qui frappe à ma porte, dépense, au moment où il me
-salue d'aussi merveilleux trésors spirituels que le prince que j'aurais
-arraché à la mort. Je lui ouvre; et en un instant il voit à ses pieds,
-comme du haut d'une tour, tout ce qui a lieu entre deux âmes. La
-paysanne à qui je demande le chemin, je la juge aussi profondément que
-si je lui demandais la vie de ma mère, et son âme m'a parlé aussi
-intimement que celle de ma fiancée. Elle remonta en hâte, jusqu'aux plus
-grands mystères, avant de me répondre; puis elle m'a dit tranquillement,
-sachant tout à coup ce que j'étais, qu'il fallait prendre à gauche le
-sentier du village. Si je passe une heure au milieu d'une foule, j'ai
-jugé mille fois sans rien dire et sans y songer un moment, les vivants
-et les morts, et lequel de ces jugements sera réformé au dernier jour?
-Il y a dans cette chambre cinq ou six êtres qui parlent de la pluie et
-du beau temps; mais au dessus de cette conversation misérable, six âmes
-ont un entretien dont nulle sagesse humaine ne pourrait approcher sans
-danger; et bien qu'elles parlent à travers leurs regards, leurs mains,
-leur visage et toute leur présence, ils ignoreront toujours ce qu'elles
-ont dit. Il faut cependant qu'ils attendent la fin de l'insaisissable
-dialogue, et c'est pourquoi ils ont je ne sais quelle joie mystérieuse
-dans leur ennui, sans connaître ce qui écoute en eux toutes les lois de
-la vie, de la mort et de l'amour qui passent comme des fleuves
-intarissables autour de la maison.
-
-Il en est ainsi partout et toujours. Nous ne vivons que selon notre être
-transcendental, dont les actions et les pensées percent à chaque instant
-l'enveloppe qui nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un ami que je
-n'ai jamais vu, mais je connais son oeuvre et je sais que son âme est
-extraordinaire et qu'il a passé sa vie à la manifester aussi exactement
-que possible selon le devoir des intelligences supérieures. Je suis
-plein d'inquiétudes et c'est une heure solennelle. Il entre; et toutes
-les explications qu'il nous a données durant un grand nombre d'années
-tombent en poussière au mouvement de la porte qui s'ouvre sur sa
-présence. Il n'est pas ce qu'il croit être. Il est d'une autre nature
-que ses pensées. Une fois de plus nous constatons que les émissaires de
-l'esprit sont toujours infidèles. Il a dit sur son âme des choses très
-profondes; mais en ce petit instant qui sépare le regard qui s'arrête du
-regard qui s'éloigne, j'ai appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire et
-tout ce qu'il ne pourra jamais faire vivre en son esprit. Il
-m'appartient désormais sans retour. Autrefois nous étions unis par la
-pensée. Aujourd'hui, une chose mille et mille fois plus mystérieuse que
-la pensée nous livre l'un à l'autre. Il y a des années et des années que
-nous attendions ce moment; et voilà que nous sentons que tout est
-inutile, et, pour ne pas avoir peur du silence, nous qui nous étions
-préparés à nous montrer des trésors secrets et prodigieux, nous nous
-entretenons de l'heure qui sonne ou du soleil qui se couche, afin de
-donner à nos âmes le temps de s'admirer et de s'étreindre dans un autre
-silence que le murmure des lèvres et de la pensée ne pourra pas
-troubler...
-
-Au fond, nous ne vivons que d'âme à âme et nous sommes des dieux qui
-s'ignorent. S'il m'est impossible ce soir de supporter ma solitude, et
-si je descends parmi les hommes, ils me diront que l'orage vient
-d'abattre leurs poires ou que les dernières gelées ont fermé le port.
-Est-ce pour cela que je suis venu? Et cependant, je m'en irai tantôt,
-l'âme aussi satisfaite et aussi pleine de forces et de trésors nouveaux
-que si j'avais passé ces heures avec Platon, Socrate et Marc-Aurèle. Ce
-que disait leur bouche ne s'entendait pas à côté de ce que proclamait
-leur présence, et il est impossible à l'homme de n'être pas grand et
-admirable. Ce que pense la pensée n'a aucune importance à côté de la
-vérité que nous sommes et qui s'affirme en silence; et si, après
-cinquante ans de solitude, Epictète, Goethe et saint Paul abordaient en
-mon île, ils ne pourraient me dire que ce que me dirait en même temps et
-plus immédiatement peut-être le petit mousse de leur navire.
-
-En vérité, ce qu'il y a de plus étrange dans l'homme, c'est sa gravité
-et sa sagesse cachées. Le plus frivole ne rit jamais réellement parmi
-nous, et malgré ses efforts ne parvient pas à perdre une minute, car
-l'âme humaine est attentive et ne fait rien d'inutile. _Ernst ist das
-Leben_, la vie est grave et au fond de notre être notre âme n'a pas
-encore souri. De l'autre côté de nos agitations involontaires, nous
-menons une existence merveilleuse, immobile et très pure et très sûre, à
-laquelle font sans cesse allusion les mains qui se tendent, les yeux qui
-s'ouvrent, les regards qui se rencontrent.
-
-Tous nos organes sont les complices mystiques d'un être supérieur, et ce
-n'est jamais un homme, c'est une âme que nous avons connue. Je n'ai pas
-vu ce pauvre qui implorait l'aumône sur les marches de mon seuil; mais
-j'apercevais autre chose: en nos yeux deux destinées identiques se
-saluaient et s'aimaient, et, au moment où il tendait la main, la petite
-porte de la maison s'entr'ouvrait un instant sur la mer. «Dans mes
-rapports avec mon enfant, dit Emerson, le grec, le latin, tout ce que je
-sais, tout l'or que je possède ne me servent de rien; ce que j'ai d'âme
-importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose sa volonté à la mienne, une
-contre une, et me laisse, si je veux, la honte d'abuser de ma force en
-le frappant; mais si je renonce à ma volonté, et si j'agis au nom de
-l'âme, la plaçant comme arbitre entre nous deux, à travers ses jeunes
-yeux regarde la même âme; il révère et il aime avec moi.»
-
-Mais s'il est vrai que le dernier d'entre nous ne peut faire le moindre
-geste sans tenir compte de l'âme et des royaumes spirituels où elle
-règne, il est vrai aussi que les plus sages ne songent presque jamais à
-l'infini que déplace une paupière qui s'ouvre, une tête qui s'incline,
-une main qui se ferme. Nous vivons si loin de nous-mêmes que nous
-ignorons presque tout ce qui se passe à l'horizon de notre être. Nous
-errons au hasard dans la vallée, sans nous douter que tous nos gestes
-sont reproduits et acquièrent leur signification sur le sommet de la
-montagne, et il faut par moments que quelqu'un vienne nous dire: Levez
-les yeux, voyez ce que vous êtes, voyez ce que vous faites; ce n'est pas
-ici que nous vivons; c'est là-haut que nous sommes. Ce regard échangé
-dans l'ombre; ces paroles qui n'avaient pas de sens au pied de la
-montagne, voyez ce qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient par delà la
-neige des cimes; et comme nos mains que nous croyons si faibles et si
-petites atteignent Dieu, à chaque instant, sans le savoir.
-
-Quelques-uns sont venus nous frapper ainsi sur l'épaule en nous montrant
-du doigt ce qui se passe sur les glaciers du mystère. Ils ne sont pas
-nombreux. Il y en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a cinq ou six
-dans les autres; et tout ce qu'ils ont pu nous dire n'est rien au regard
-de ce qui a lieu et de ce que notre âme n'ignore pas. Mais qu'importe?
-Ne sommes-nous pas semblables à un homme qui a perdu les yeux dans les
-premières années de son enfance? Il a vu le spectacle innombrable des
-êtres. Il a vu le soleil, la mer et la forêt. Maintenant, ces merveilles
-se trouvent à jamais dans sa substance; et si vous en parlez, que
-pourrez-vous lui dire, et que seront vos pauvres mots à côté de la
-clairière, de la tempête et de l'aurore qui vivent encore au fond de son
-esprit et de sa chair? Il vous écoutera, cependant, avec une joie
-ardente et étonnée et bien qu'il sache tout, et que vos paroles
-représentent ce qu'il sait plus imparfaitement qu'un verre d'eau ne
-représente un grand fleuve, les petites phrases impuissantes qui tombent
-de la bouche des hommes illumineront un instant l'océan, la lumière et
-les sombres feuillages qui dormaient au milieu des ténèbres, sous ses
-paupières mortes.
-
-Les faces de ce «moi transcendental» dont parle Novalis, sont
-probablement innombrables et aucun des moralistes mystiques n'est
-parvenu à étudier la même. Swedenborg, Pascal, Novalis, Hello et
-quelques autres examinent nos rapports avec un infini abstrait, subtil
-et très lointain. Ils nous mènent sur des montagnes dont tous les
-sommets ne nous semblent pas naturels et habitables et où nous respirons
-souvent avec peine. Goethe accompagne notre âme sur les rivages de la
-mer de la Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir au penchant des collines
-humaines de la bonté parfaite et lasse, et sous les feuillages trop
-lourds de la résignation sans espoir. Carlyle, le frère spirituel
-d'Emerson, qui en ce siècle nous avertit à l'autre extrémité de la
-vallée, fait passer comme des éclairs, les seuls moments héroïques de
-notre être, sur le fond d'ombre et d'orage d'un inconnu sans cesse
-monstrueux. Il nous mène comme un troupeau affolé par les tempêtes vers
-les pâturages ignorés et sulfureux. Il nous pousse au plus profond des
-ténèbres qu'il a découvertes avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile
-intermittente et violente des héros et nous y abandonne, avec un mauvais
-rire, aux vastes représailles des mystères.
-
-Mais en même temps, voici Emerson, le bon pasteur matinal des prés pâles
-et verts d'un optimisme nouveau, naturel et plausible. Il ne nous
-conduit pas du côté des abîmes. Il ne nous fait pas sortir de l'humble
-clos familier, parce que le glacier, la mer, les neiges éternelles, le
-palais, l'étable, le poële éteint du pauvre et le lit du malade, tout
-est situé sous le même ciel, purifié par les mêmes astres et soumis aux
-mêmes puissances infinies.
-
-Il est venu pour plusieurs au moment où il fallait venir et à l'instant
-où ils avaient mortellement besoin d'explications nouvelles. Les heures
-héroïques sont moins apparentes, celles de l'abnégation ne sont pas
-encore revenues; il ne nous reste plus que la vie quotidienne, et
-cependant nous ne pouvons pas vivre sans grandeur. Il a donné un sens
-presque acceptable à cette vie qui n'avait plus ses horizons
-traditionnels, et peut-être a-t-il pu nous montrer qu'elle est assez
-étrange, assez profonde et assez grande pour n'avoir besoin d'autre but
-qu'elle-même. Il n'en sait pas plus que les autres; mais il affirme avec
-plus de courage, et il a confiance dans le mystère. Il faut vivre, vous
-tous qui traversez des jours et des années, sans actions, sans pensées,
-sans lumière, parce que votre vie, malgré tout, est incompréhensible et
-divine. Il faut vivre parce que nul n'a le droit de se soustraire aux
-événements spirituels des semaines banales. Il faut vivre parce qu'il
-n'y a pas d'heures sans miracles intimes et sans significations
-ineffables. Il faut vivre parce qu'il n'y a pas un acte, pas un mot, pas
-un geste qui échappe à des revendications inexplicables en un monde «où
-il y a beaucoup de choses à faire, et peu de choses à savoir.»
-
-Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'action de Régulus ou de Léonidas
-n'a aucune importance lorsque je la compare à un moment de l'existence
-secrète de mon âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait ou ne pas le
-faire, ces choses ne l'atteignent pas; et l'âme de Régulus, lorsqu'il
-s'en retournait à Carthage, était probablement aussi distraite et aussi
-indifférente que celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine. Elle est
-trop loin de toutes nos actions; elle est trop loin de toutes nos
-pensées. Elle vit seule, au fond de nous, une vie qu'elle ne dit pas; et
-des hauteurs où elle règne, la variété des existences ne se distingue
-plus. Nous marchons accablés sous le poids de notre âme et il n'y a pas
-de proportion entre elle et nous. Elle ne songe peut-être jamais à ce
-que nous faisons et cela se lit sur notre visage. Si l'on pouvait
-demander à une intelligence d'un autre monde quelle est l'expression
-synthétique de la face des hommes, elle répondrait, sans doute, après
-les avoir vus dans leurs joies, dans leurs douleurs et dans leurs
-inquiétudes: _Ils ont l'air de songer à autre chose._ Soyez grand, soyez
-sage et éloquent; l'âme du pauvre qui tend la main au coin du pont ne
-sera pas jalouse, mais la vôtre lui enviera peut-être son silence. Le
-héros a besoin de l'approbation de l'homme ordinaire, mais l'homme
-ordinaire ne demande pas l'approbation du héros et il poursuit sa vie
-sans inquiétude, comme celui qui a tous ses trésors en lieu sûr.
-«Lorsque parle Socrate, dit Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent
-aucune honte de leur silence. Eux aussi ils sont grands. Et Socrate s'en
-réfère à eux et les aime tandis qu'il parle, parce que tout homme
-renferme et est la vérité même qu'articule un homme éloquent. Mais en
-l'homme éloquent, à cause de cela même qu'il peut l'articuler, il semble
-que cette vérité réside déjà moins; et c'est pourquoi il se tourne vers
-ces silencieux admirables, avec une déférence et un respect plus
-grands.»
-
-L'homme est avide d'explications. Il faut qu'on lui montre sa vie. Il se
-réjouit lorsqu'il trouve quelque part l'interprétation exacte d'un petit
-geste qu'il a fait il y a vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit
-geste; il y a la plupart des attitudes de notre âme quotidienne. Vous
-n'y trouverez pas le caractère éternel de la pensée de Marc-Aurèle. Mais
-Marc-Aurèle c'est la pensée par excellence. D'ailleurs, qui de nous mène
-la vie de Marc-Aurèle? Ici, c'est l'homme et rien de plus. Il n'est pas
-arbitrairement agrandi; seulement, il est plus près de nous que
-d'habitude. C'est Jean qui taille ses arbres; c'est Pierre qui bâtit sa
-maison, c'est vous qui me parlez de la moisson, c'est moi qui vous donne
-la main; mais nous sommes mis au point où nous touchons aux dieux et
-nous sommes étonnés de ce que nous faisons. Nous ne savions pas que
-toutes les puissances de l'âme étaient présentes, nous ne savions pas
-que toutes les lois de l'univers attendaient autour de nous; et nous
-nous retournons, et nous nous regardons sans rien dire comme des gens
-qui ont vu un miracle.
-
-Emerson est venu affirmer avec simplicité cette grandeur égale et
-secrète de notre vie. Il nous a entourés de silence et d'admiration. Il
-a mis un trait de lumière sous les pas de l'artisan qui sort de
-l'atelier. Il nous a montré toutes les forces du ciel et de la terre,
-occupées à soutenir le seuil sur lequel deux voisins parlent de l'eau
-qui tombe ou du vent qui s'élève, et au dessus de deux passants qui
-s'abordent, il nous fait voir le visage d'un Dieu qui sourit au visage
-d'un Dieu. Il est plus près que nul autre de notre vie habituelle. Il
-est l'avertisseur le plus attentif, le plus assidu, le plus probe, le
-plus méticuleux, le plus humain peut-être. Il est le sage des jours
-ordinaires, et les jours ordinaires sont en somme la substance de notre
-être. Plus d'une année s'écoule sans passions, sans vertus, sans
-miracles. Apprenez-nous à vénérer les petites heures de la vie. Si j'ai
-pu agir ce matin, selon l'esprit de Marc-Aurèle, ne venez pas souligner
-mes actions, car je sais, moi aussi, qu'il est arrivé quelque chose.
-Mais si je crois avoir perdu ma journée en misérables entreprises; et si
-vous pouvez me prouver que j'ai vécu cependant aussi profondément qu'un
-héros, et que mon âme n'a pas perdu ses droits; vous aurez fait plus que
-si vous m'aviez persuadé de sauver aujourd'hui mon ennemi, car vous avez
-augmenté en moi, la somme, la grandeur et le désir de la vie; et demain,
-peut-être, je saurai vivre avec respect.
-
-
-
-
-VIII
-
-NOVALIS[1]
-
- [1] Fragment de la préface à la traduction des _Disciples à Saïs_.
-
-
-«Les hommes marchent par des chemins divers; qui les suit et les compare
-verra naître d'étranges figures», dit notre auteur. J'ai choisi trois de
-ces hommes dont les routes nous mènent sur trois cimes différentes. J'ai
-vu miroiter à l'horizon des oeuvres de Ruysbroeck les pics les plus
-bleuâtres de l'âme, tandis qu'en celles d'Emerson les sommets plus
-humbles du coeur humain s'arrondissaient irrégulièrement. Ici, nous nous
-trouvons sur les crêtes aiguës et souvent dangereuses du cerveau; mais
-il y a des retraites pleines d'une ombre délicieuse entre les inégalités
-verdoyantes de ces crêtes, et l'atmosphère y est d'un inaltérable
-cristal.
-
-Il est admirable de voir combien les voies de l'âme humaine divergent
-vers l'inaccessible. Il faut suivre un moment les traces des trois âmes
-que je viens de nommer. Elles sont allées, chacune de son côté, bien au
-delà des cercles sûrs de la conscience ordinaire, et chacune d'elles a
-rencontré des vérités qui ne se ressemblent pas et que nous devons
-cependant accueillir comme des soeurs prodigues et retrouvées. Une
-vérité cachée est ce qui nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves
-inconscients et muets, et nous nous trouvons enchaînés tant qu'elle n'a
-point paru. Mais si l'un de ces êtres extraordinaires, qui sont les
-antennes de l'âme humaine innombrablement une, la soupçonne un instant,
-en tâtonnant dans les ténèbres, les derniers d'entre nous, par je ne
-sais quel contre-coup subit et inexplicable, se sentent libérés de
-quelque chose; une vérité nouvelle plus haute, plus pure et plus
-mystérieuse prend la place de celle qui s'est vue découverte et qui fuit
-sans retour, et l'âme de tous, sans que rien le trahisse au dehors,
-inaugure une ère plus sereine et célèbre de profondes fêtes où nous ne
-prenons qu'une part tardive et très lointaine. Et je crois que c'est de
-la sorte qu'elle monte et s'en va vers un but qu'elle est seule à
-connaître.
-
-Tout ce que l'on peut dire n'est rien en soi. Mettez dans un plateau de
-la balance toutes les paroles des grands sages, et dans l'autre plateau
-la sagesse inconsciente de cet enfant qui passe, et vous verrez que ce
-que Platon, Marc-Aurèle, Schopenhauer et Pascal nous ont révélé ne
-soulèvera pas d'une ligne les grands trésors de l'inconscience, car
-l'enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle.
-Et, cependant, si Marc-Aurèle n'avait pas écrit les douze livres de ses
-Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne
-serait pas la même. Il n'est peut-être pas possible de parler clairement
-de ces choses, mais ceux qui savent s'interroger assez profondément et
-vivre, ne fût-ce que le temps d'un éclair, selon leur être intégral,
-sentent que cela est. Il se peut que l'on découvre un jour les raisons
-pour lesquelles, si Platon, Swedenborg ou Plotin n'avaient pas existé,
-l'âme du paysan qui ne les a pas lus et n'en a jamais entendu parler ne
-serait pas ce qu'elle est infailliblement aujourd'hui. Mais quoi qu'il
-en puisse être, aucune pensée ne se perdit jamais pour aucune âme, et
-qui dira les parties de nous-mêmes qui ne vivent que grâce à des pensées
-qui ne furent jamais exprimées? Notre conscience a plus d'un degré, et
-les plus sages ne s'inquiètent que de notre conscience à peu près
-inconsciente parce qu'elle est sur le point de devenir divine. Augmenter
-cette conscience transcendantale semble avoir été toujours le désir
-inconnu et suprême des hommes. Il importe peu qu'ils l'ignorent, car ils
-ignorent tout, et cependant ils agissent en leur âme aussi sagement que
-les plus sages. Il est vrai que la plupart des hommes ne doivent vivre
-un moment qu'à l'instant où ils meurent. En attendant, cette conscience
-ne s'augmente qu'en augmentant l'inexplicable autour de nous. Nous
-cherchons à connaître pour apprendre à ne pas connaître. Nous ne nous
-grandissons qu'en grandissant les mystères qui nous accablent, et nous
-sommes des esclaves qui ne peuvent entretenir en eux le désir de vivre
-qu'à condition d'alourdir, sans se décourager jamais, le poids sans
-pitié de leurs chaînes...
-
-L'histoire de ces chaînes merveilleuses est l'unique histoire de
-nous-mêmes; car nous ne sommes qu'un mystère, et ce que nous savons
-n'est pas intéressant. Elle n'est pas longue jusqu'ici; elle tient en
-quelques pages, et l'on dirait que les meilleurs ont eu peur d'y songer.
-Combien peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités de la pensée humaine!
-et dites-nous les noms de ceux qui y restèrent quelques heures... Plus
-d'un nous l'a promise et quelques autres l'entreprirent un moment, mais
-peu après ils perdaient tour à tour la force qu'il faut pour vivre ici,
-ils retombaient du côté de la vie extérieure et dans les champs connus
-de la raison humaine, «et tout flottait de nouveau, comme autrefois,
-devant leurs yeux».
-
-En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger son âme et de
-reconnaître sa petite voix d'enfant au milieu des clameurs inutiles qui
-l'entourent. Et, cependant, que les autres efforts de l'esprit importent
-peu quand on y songe, et comme notre vie ordinaire se passe loin de
-nous! On dirait que là-bas n'apparaissent que nos semblables des heures
-vides, distraites et stériles; mais, ici, c'est le seul point fixe de
-notre être et le lieu même de la vie. Il faut s'y réfugier sans cesse.
-Nous savons tout le reste avant qu'on nous l'ait dit; mais, ici, nous
-apprenons bien plus que tout ce qu'on peut dire; et c'est au moment où
-la phrase s'arrête et où les mots se cachent, que notre regard inquiété
-rencontre tout à coup, à travers les années et les siècles, un autre
-regard qui l'attendait patiemment sur le chemin de Dieu. Les paupières
-clignent en même temps, les yeux se mouillent de la rosée douce et
-terrible d'un mystère identique, et nous savons que nous ne sommes plus
-seuls sur la route sans fin...
-
-Mais quels livres nous parlent de ce lieu de la vie? Les métaphysiques
-vont à peine jusqu'aux frontières, et celles-ci dépassées, en vérité que
-reste-t-il? Quelques mystiques qui semblent fous, parce qu'ils
-représenteraient probablement la nature même de la pensée de l'homme,
-s'il avait le loisir ou la force d'être un homme véritable. Parce que
-nous aimons avant tout les maîtres de la raison ordinaire: Kant,
-Spinoza, Schopenhauer et quelques autres, ce n'est pas un motif pour
-repousser les maîtres d'une raison différente qui est une raison
-fraternelle, elle aussi, et qui sera peut-être notre raison future. En
-attendant, ils nous ont dit des choses qui nous étaient indispensables.
-Ouvrez le plus profond des moralistes ou des psychologues ordinaires, il
-vous parlera de l'amour, de la haine, de l'orgueil et des autres
-passions de notre coeur; et ces choses peuvent nous plaire un instant,
-comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et
-invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de
-l'orgueil. Nous possédons un _moi_ plus profond et plus inépuisable que
-le _moi_ des passions ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de nous
-dire ce que nous éprouvons lorsque notre maîtresse nous abandonne. Elle
-s'en va aujourd'hui; nos yeux pleurent, mais notre âme ne pleure pas. Il
-se peut qu'elle apprenne l'événement et qu'elle le transforme en
-lumière, car tout ce qui tombe en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle
-l'ignore; et dès lors à quoi sert d'en parler? Il faut laisser ces
-petites choses à ceux qui ne sentent pas que la vie est profonde. Si
-j'ai lu La Rochefoucauld ou Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie
-acquis des pensées qui me fassent homme davantage et que les anges dont
-il faut s'approcher jour et nuit me trouveront plus beau? Tout ce qui ne
-va pas au-delà de la sagesse expérimentale et quotidienne ne nous
-appartient pas et n'est pas digne de notre âme. Tout ce qu'on peut
-apprendre sans angoisse nous diminue. Je sourirai péniblement si vous
-parvenez à me prouver que je fus égoïste jusque dans le sacrifice de mon
-bonheur et de ma vie; mais qu'est-ce que l'égoïsme au regard de tant
-d'autres choses toutes-puissantes que je sens vivre en moi d'une vie
-indicible? Ce n'est pas sur le seuil des passions que se trouvent les
-lois pures de notre être. Il arrive un moment où les phénomènes de la
-conscience habituelle, qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle
-ou la conscience des relations du premier degré, ne nous profitent plus
-et n'atteignent plus notre vie. J'accorde que cette conscience soit
-souvent intéressante par quelque côté, et qu'il soit nécessaire d'en
-connaître les plis. Mais c'est une plante de la surface, et ses racines
-ont peur du grand feu central de notre être. Je puis commettre un crime
-sans que le moindre souffle incline la plus petite flamme de ce feu; et,
-d'un autre côté, un regard échangé, une pensée qui ne parvient pas à
-éclore, une minute qui passe sans rien dire, peut l'agiter en
-tourbillons terribles au fond de ses retraites et le faire déborder sur
-ma vie. Notre âme ne juge pas comme nous; c'est une chose capricieuse et
-cachée. Elle peut être atteinte par un souffle et ignorer une tempête.
-Il faut chercher ce qui l'atteint; tout est là, car c'est là que nous
-sommes.
-
-Ainsi, et pour en revenir à cette conscience ordinaire qui règne à de
-grandes distances de notre âme, je sais plus d'un esprit que la
-merveilleuse peinture de la jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne
-plus. Elle est définitive dans les premiers cercles de l'homme. Elle
-demeure admirable, pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir ni portes ni
-fenêtres, sans quoi l'image tomberait en poussière au vent de tout
-l'inconnu qui attend au dehors. Nous écoutons le dialogue du More et de
-Desdémone comme une chose parfaite, mais sans pouvoir nous empêcher de
-songer à des choses plus profondes. Que le guerrier d'Afrique soit
-trompé ou non par la noble Vénitienne, il a une autre vie. Il doit se
-passer dans son âme et autour de son être, au moment même de ses
-soupçons les plus misérables et de ses colères les plus brutales, des
-événements mille fois plus sublimes, que ses rugissements ne peuvent
-point troubler, et à travers les agitations superficielles de la
-jalousie se poursuit une existence inaltérable que le génie de l'homme
-n'a montrée jusqu'ici qu'en passant.
-
-Est-ce de là que naît la tristesse qui monte des chefs-d'oeuvre? Les
-poètes ne purent les écrire qu'à la condition de fermer leurs yeux aux
-horizons terribles et d'imposer silence aux voix trop graves et trop
-nombreuses de leur âme. S'ils ne l'avaient pas fait, ils eussent perdu
-courage. Rien n'est plus triste et plus décevant qu'un chef-d'oeuvre,
-parce que rien ne montre mieux l'impuissance de l'homme à prendre
-conscience de sa grandeur et de sa dignité. Et si une voix ne nous
-avertissait que les plus belles choses ne sont rien au regard de tout ce
-que nous sommes, rien ne nous diminuerait davantage.
-
-«L'âme, dit Emerson, est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et
-plus sage qu'aucune de ses oeuvres. Le grand poète nous fait sentir
-notre propre valeur, et alors nous estimons moins ce qu'il a réalisé. La
-meilleure chose qu'il nous apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a
-fait. Shakespeare nous emporte en un si sublime courant d'intelligente
-activité, qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à côté de laquelle la
-sienne semble pauvre, et alors nous sentons que l'oeuvre sublime qu'il a
-créée, et qu'à d'autres moments nous élevons à la hauteur d'une poésie
-existant par elle-même, n'appartient pas plus profondément à la nature
-réelle des choses que l'ombre fugitive du passant sur un rocher.»
-
-Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont
-autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie
-extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent un instant
-de la vie intérieure et nous font espérer je ne sais quoi d'inattendu et
-que nous attendons cependant avec tant d'impatience! jusqu'à ce que les
-passions trop connues les recouvrent encore de leur neige... C'est en
-ces moments-là que l'humanité s'est mise un instant en présence
-d'elle-même, comme un homme en présence d'un ange. Or il importe qu'elle
-se mette le plus souvent possible en présence d'elle-même pour savoir ce
-qu'elle est. Si quelque être d'un autre monde descendait parmi nous et
-nous demandait les fleurs suprêmes de notre âme et les titres de
-noblesse de la terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns
-apporteraient les philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai oublié
-quel autre a répondu qu'il offrirait _Othello_, _le Roi Lear_ et
-_Hamlet_. Eh bien, non, nous ne sommes pas cela! et je crois que notre
-âme irait mourir de honte au fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore
-pas que ses trésors visibles ne sont pas faits pour être ouverts aux
-yeux des étrangers et ne contiennent que des pierreries fausses. Le plus
-humble d'entre nous, aux instants solitaires où il sait ce qu'il faut
-que l'on sache, se sent le droit de se faire représenter par autre chose
-qu'un chef-d'oeuvre. Nous sommes des êtres invisibles. Nous n'aurions
-rien à dire à l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, et nos plus
-belles choses nous paraîtraient subitement pareilles à ces pauvres
-reliques familiales qui nous semblaient si précieuses au fond de leur
-tiroir et qui deviennent si misérables lorsqu'on les sort un instant de
-leur ombre pour les montrer à quelque indifférent. Nous sommes des êtres
-invisibles qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visiteur attentif s'en
-irait sans se douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins qu'en ce
-moment notre âme indulgente n'intervienne. Elle fuit si volontiers
-devant les petites choses, et l'on a tant de peine à la retrouver dans
-la vie, qu'on a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, elle est
-toujours présente et jamais ne se trompe ni ne trompe une fois qu'elle
-est mise en demeure. Elle montrerait à l'émissaire inattendu les mains
-jointes de l'homme, ses yeux si pleins de songes qui n'ont même pas de
-nom et ses lèvres qui ne peuvent rien dire; et peut-être que l'autre,
-s'il est digne de comprendre, n'oserait plus interroger...
-
-Mais s'il lui fallait d'autres preuves, elle le mènerait parmi ceux dont
-les oeuvres touchent presque au silence. Elle ouvrirait la porte des
-domaines où quelques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans s'inquiéter des
-petits gestes de son corps. Ils monteraient tous deux sur les hauts
-plateaux solitaires où la conscience s'élève d'un degré et où tous ceux
-qui ont l'inquiétude d'eux-mêmes rôdent attentivement autour de l'anneau
-monstrueux qui relie le monde apparent à nos mondes supérieurs. Elle
-irait avec lui aux limites de l'homme; car c'est à l'endroit où l'homme
-semble sur le point de finir que probablement il commence; et ses
-parties essentielles et inépuisables ne se trouvent que dans
-l'invisible, où il faut qu'il se guette sans cesse. C'est sur ces
-hauteurs seules qu'il y a des pensées que l'âme peut avouer et des idées
-qui lui ressemblent et qui sont aussi impérieuses qu'elle-même. C'est là
-que l'humanité a régné un instant, et ces pics faiblement éclairés sont
-peut-être les seules lueurs qui signalent la terre dans les espaces
-spirituels. Leurs reflets ont vraiment la couleur de notre âme. Nous
-sentons que les passions de l'esprit et du coeur, aux yeux d'une
-intelligence étrangère, ressembleraient à des querelles de clochers;
-mais dans leurs oeuvres, les hommes dont je parle sont sortis du petit
-village des passions, et ils ont dit des choses qui peuvent intéresser
-ceux qui ne sont pas de la paroisse terrestre. Il ne faut pas que notre
-humanité s'agite exclusivement au fond de soi comme un troupeau de
-taupes. Il importe qu'elle vive comme si un jour elle devait rendre
-compte de sa vie à des frères aînés. L'esprit replié sur lui-même n'est
-qu'une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Il y a autre chose
-que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il
-est temps qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il ne s'agit pas de ce
-qui se passe entre nous, mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus des
-passions et de la raison. Si je n'offre à l'intelligence étrangère que
-La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, elle me regardera
-comme je regarde, au fond d'une ville morte, le bourgeois sans espoir
-qui me parle de sa rue, de son mariage ou de son industrie. Quel ange
-demandera à Titus pourquoi il n'a pas épousé Bérénice et pourquoi
-Andromaque s'est promise à Pyrrhus? Que représente Bérénice, si je la
-compare à ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante qui m'arrête ou la
-prostituée qui me fait signe? Une parole mystique peut seule, par
-moments, représenter un être humain; mais notre âme n'est pas dans ces
-autres régions sans ombres et sans abîmes; et vous-mêmes, vous y
-arrêtez-vous aux heures graves où la vie s'appesantit sur votre épaule?
-L'homme n'est pas dans ces choses, et cependant ces choses sont
-parfaites. Mais il faut n'en parler qu'entre soi, et il est convenable
-de s'en taire si quelque visiteur frappe le soir à notre porte. Mais si
-ce même visiteur me surprend au moment où mon âme cherche la clef de ses
-trésors les plus proches dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un autre
-côté, dans quelques-uns de ceux qui eurent l'inquiétude de la beauté
-très pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant; et peut être que
-lui-même y prendra quelque idée d'un être fraternel condamné au silence,
-ou saura, tout au moins, que nous ne fûmes pas tous des habitants
-satisfaits de la terre.
-
-
-
-
-IX
-
-LE TRAGIQUE QUOTIDIEN
-
-
-Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond
-et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes
-aventures. Il est facile de le sentir mais il n'est pas aisé de le
-montrer parce que ce tragique essentiel n'est pas simplement matériel ou
-psychologique. Il ne s'agit plus ici de la lutte déterminée d'un être
-contre un être, de la lutte d'un désir contre un autre désir ou de
-l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de
-faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il
-s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au
-milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt de
-faire entendre par dessus les dialogues ordinaires de la raison et des
-sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être et de sa
-destinée. Il s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et
-douloureux d'un être qui s'approche ou s'éloigne de sa vérité, de sa
-beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore de nous montrer et de nous
-faire entendre mille choses analogues que les poètes tragiques nous ont
-fait entrevoir en passant. Mais voici le point essentiel: ce qu'ils nous
-ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on tenter de le montrer avant
-le reste? Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous Macbeth, sous Hamlet
-par exemple, le chant mystérieux de l'infini, le silence menaçant des
-âmes ou des Dieux, l'éternité qui gronde à l'horizon, la destinée ou la
-fatalité qu'on aperçoit intérieurement sans que l'on puisse dire à quels
-signes on la reconnaît, ne pourrait-on par je ne sais quelle
-interversion des rôles, les rapprocher de nous tandis qu'on éloignerait
-les acteurs? Est-il donc hasardeux d'affirmer que le véritable tragique
-de la vie, le tragique normal, profond et général, ne commence qu'au
-moment où ce qu'on appelle les aventures, les douleurs et les dangers
-sont passés? Le bonheur n'aurait-il pas le bras plus long que le malheur
-et certaines de ses forces ne s'approcheraient-elles pas davantage de
-l'âme humaine? Faut-il absolument hurler comme les Atrides pour qu'un
-Dieu éternel se montre en notre vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous
-l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas la tranquillité qui est
-terrible lorsqu'on y réfléchit et que les astres la surveillent; et le
-sens de la vie se développe-t-il dans le tumulte ou le silence? N'est-ce
-pas quand on nous dit à la fin des histoires «Ils furent heureux» que la
-grande inquiétude devrait faire son entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils
-sont heureux? Est-ce que le bonheur ou un simple instant de repos ne
-découvre pas des choses plus sérieuses et plus stables que l'agitation
-des passions? N'est-ce pas alors que la marche du temps et bien d'autres
-marches plus secrètes, deviennent enfin visibles et que les heures se
-précipitent? Est-ce que tout ceci n'atteint pas des fibres plus
-profondes que le coup de poignard des drames ordinaires? N'est-ce pas
-quand un homme se croit à l'abri de la mort extérieure que l'étrange et
-silencieuse tragédie de l'être et de l'immensité ouvre vraiment les
-portes de son théâtre? Est-ce tandis que je fuis devant une épée nue que
-mon existence atteint son point le plus intéressant? Est-ce toujours
-dans un baiser qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas d'autres
-moments où l'on entend des voix plus permanentes et plus pures? Votre
-âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits d'orage? On dirait qu'on l'a
-cru jusqu'ici. Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent que la
-vie violente et la vie d'autrefois; et l'on peut affirmer que tout notre
-théâtre est anachronique et que l'art dramatique retarde du même nombre
-d'années que la sculpture. Il n'en est pas de même de la bonne peinture
-et de la bonne musique, par exemple, qui ont su démêler et reproduire
-les traits plus cachés, mais non moins graves et étonnants de la vie
-d'aujourd'hui. Elles ont observé que cette vie n'avait perdu en surface
-décorative que pour gagner en profondeur, en signification intime et en
-gravité spirituelle. Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des
-Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la
-victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, et que le
-vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais
-hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une
-maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor,
-un visage ou des mains au repos; et ces simples images pourront ajouter
-quelque chose à notre conscience de la vie; ce qui est un bien qu'il
-n'est plus possible de perdre.
-
-Mais nos auteurs tragiques, de même que les peintres médiocres qui
-s'attardent à la peinture d'histoire, placent tout l'intérêt de leurs
-oeuvres dans la violence de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils
-prétendent nous divertir au même genre d'actes qui réjouissaient des
-barbares à qui les attentats, les meurtres et les trahisons qu'ils
-représentent étaient habituels. Tandis que la plupart de nos vies se
-passent loin du sang, des cris et des épées, et que les larmes des
-hommes sont devenues silencieuses, invisibles et presque spirituelles...
-
-Lorsque je vais au théâtre, il me semble que je me retrouve quelques
-heures au milieu de mes ancêtres, qui avaient de la vie une conception
-simple, sèche et brutale, que je ne me rappelle presque plus et à
-laquelle je ne puis plus prendre part. J'y vois un mari trompé qui tue
-sa femme; une femme qui empoisonne son amant, un fils qui venge son
-père, un père qui immole ses enfants, des enfants qui font mourir leur
-père, des rois assassinés, des vierges violées, des bourgeois
-emprisonnés, et tout le sublime traditionnel, mais, hélas! si
-superficiel et si matériel, du sang, des larmes extérieures et de la
-mort. Que peuvent me dire des êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui
-n'ont pas le temps de vivre parce qu'il leur faut mettre à mort un rival
-ou une maîtresse?
-
-J'étais venu dans l'espoir de voir quelque chose de la vie rattachée à
-ses sources et à ses mystères par des liens que je n'ai l'occasion ni la
-force d'apercevoir tous les jours. J'étais venu dans l'espoir
-d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur et la gravité de mon humble
-existence quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait montré je ne sais
-quelle présence, quelle puissance ou quel dieu qui vit avec moi dans ma
-chambre. J'attendais je ne sais quelles minutes supérieures que je vis
-sans les connaître au milieu de mes plus misérables heures; et je n'ai
-le plus souvent découvert qu'un homme qui m'a dit longuement pourquoi il
-est jaloux, pourquoi il empoisonne ou pourquoi il se tue.
-
-J'admire Othello, mais il ne me paraît pas vivre de l'auguste vie
-quotidienne d'un Hamlet, qui a le temps de vivre parce qu'il n'agit pas.
-Othello est admirablement jaloux. Mais n'est-ce peut-être pas une
-vieille erreur de penser que c'est aux moments où une telle passion et
-d'autres d'une égale violence nous possèdent que nous vivons
-véritablement? Il m'est arrivé de croire qu'un vieillard assis dans son
-fauteuil, attendant simplement sous la lampe, écoutant sans le savoir
-toutes les lois éternelles qui règnent autour de sa maison, interprétant
-sans le comprendre ce qu'il y a dans le silence des portes et des
-fenêtres et dans la petite voix de la lumière, subissant la présence de
-son âme et de sa destinée, inclinant un peu la tête, sans se douter que
-toutes les puissances de ce monde interviennent et veillent dans la
-chambre comme des servantes attentives, ignorant que le soleil lui-même
-soutient au-dessus de l'abîme la petite table sur laquelle il s'accoude,
-et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une force de l'âme qui soient
-indifférents au mouvement d'une paupière qui retombe ou d'une pensée qui
-s'élève,--il m'est arrivé de croire que ce vieillard immobile vivait en
-réalité d'une vie plus profonde, plus humaine et plus générale que
-l'amant qui étrangle sa maîtresse, le capitaine qui remporte une
-victoire ou «l'époux qui venge son honneur.»
-
-On me dira peut-être qu'une vie immobile ne serait guère visible, qu'il
-faut bien l'animer de quelques mouvements et que ces mouvements variés
-et acceptables ne se trouvent que dans le petit nombre de passions
-employées jusqu'ici. Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique
-soit impossible. Il me semble même qu'il existe. La plupart des
-tragédies d'Eschyle sont des tragédies immobiles. Je ne parle pas de
-_Prométhée_ et des _Suppliantes_ où rien n'arrive; mais toute la
-tragédie des _Choéphores_, qui est cependant le plus terrible drame de
-l'antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tombeau
-d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair, de
-l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes.
-Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des
-anciens: _Les Euménides_, _Antigone_, _Electre_, _OEdipe à Colone_. «Ils
-ont admiré, dit Racine dans sa préface de _Bérénice_, ils ont admiré
-l'_Ajax_ de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret
-à cause de la fureur où il est tombé après le refus qu'on lui a fait des
-armes d'Achille. Ils ont admiré le _Philoctète_, dont tout le sujet est
-Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'_OEdipe_ même,
-quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que
-la plus simple tragédie de nos jours.»
-
-Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile? D'habitude, il n'y a
-même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à
-l'action matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent
-néanmoins à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne
-laisser subsister d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de
-l'homme dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus chez les barbares, et
-l'homme ne s'agite plus au milieu de passions élémentaires qui ne sont
-pas les seules choses intéressantes qu'il y ait en lui. On a le temps de
-le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un moment exceptionnel et violent
-de l'existence, mais de l'existence elle-même. Il est mille et mille
-lois plus puissantes et plus vénérables que les lois des passions; mais
-ces lois lentes, discrètes et silencieuses, comme tout ce qui est doué
-d'une force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne s'entendent que dans le
-demi-jour et le recueillement des heures tranquilles de la vie.
-
-Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent demander à Philoctète les armes
-d'Hercule, leur action en elle-même est aussi simple et aussi
-indifférente que celle d'un homme de nos jours qui entre dans une maison
-pour y visiter un malade, d'un voyageur qui frappe à la porte d'une
-auberge ou d'une mère qui attend au coin du feu le retour de son enfant.
-Sophocle marque en passant d'un trait rapide le caractère de ses héros.
-Mais ne peut-on pas affirmer que l'intérêt principal de la tragédie ne
-se trouve pas dans la lutte qu'on y voit entre l'habileté et la loyauté,
-entre le désir de la patrie, la rancune et l'entêtement de l'orgueil? Il
-y a autre chose; et c'est l'existence supérieure de l'homme qu'il s'agit
-de faire voir. Le poète ajoute à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui
-est le secret des poètes, et tout à coup elle apparaît dans sa
-prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans
-ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un
-chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne
-semble contenir que de l'eau claire: et aussitôt un monde de cristaux
-s'élève jusqu'aux bords et nous révèle ce qu'il y avait en suspens dans
-ce vase, où nos yeux incomplets n'avaient rien aperçu. Ainsi dans
-Philoctète, il semble que la petite psychologie des trois personnages
-principaux ne forme que les parois du vase qui contient l'eau claire,
-qui est la vie ordinaire dans laquelle le poète va laisser tomber les
-gouttes révélatrices de son génie...
-
-Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se
-trouvent la beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies.
-Est-ce seulement dans les paroles qui accompagnent et expliquent les
-actes qu'elles se trouvent? Non; il faut qu'il y ait autre chose que le
-dialogue extérieurement nécessaire. Il n'y a guère que les paroles qui
-semblent d'abord inutiles qui comptent dans une oeuvre. C'est en elles
-que se trouve son âme. A côté du dialogue indispensable il y a presque
-toujours un autre dialogue qui semble superflu. Examinez attentivement
-et vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément parce que
-c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez aussi
-que c'est la qualité et l'étendue de ce dialogue inutile qui détermine
-la qualité et la portée ineffable de l'oeuvre. Il est certain que dans
-les drames ordinaires le dialogue indispensable ne répond pas du tout à
-la réalité; et ce qui fait la beauté mystérieuse des plus belles
-tragédies, se trouve tout juste dans les paroles qui se disent à côté de
-la vérité stricte et apparente. Elle se trouve dans les paroles qui sont
-conformes à une vérité plus profonde et incomparablement plus voisine de
-l'âme invisible qui soutient le poème. On peut même affirmer que le
-poème se rapproche de la beauté et d'une vérité supérieure, dans la
-mesure où il élimine les paroles qui expliquent les actes pour les
-remplacer par des paroles qui expliquent non pas ce qu'on appelle un
-«état d'âme» mais je ne sais quels efforts insaisissables et incessants
-des âmes vers leur beauté et vers leur vérité. C'est dans cette mesure
-aussi qu'il se rapproche de la vie véritable. Il arrive à tout homme
-dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer par des paroles une situation
-très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce
-même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe
-le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas
-ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement? Ce que je dis
-compte souvent pour peu de chose; mais ma présence, l'attitude de mon
-âme, mon avenir et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce qui est mort en
-moi, une pensée secrète, les astres qui m'approuvent, ma destinée, mille
-et mille mystères qui m'environnent, et vous entourent, voilà ce qui
-vous parle en ce moment tragique et voilà ce qui me répond. Sous chacun
-de mes mots et sous chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est ceci
-surtout que nous voyons, et c'est ceci surtout que nous entendons malgré
-nous. Si vous êtes venu, vous «l'époux outragé» «l'amant trompé» «la
-femme abandonnée» dans le dessein de me tuer; ce ne sont pas mes
-supplications les plus éloquentes qui pourront arrêter votre bras. Mais
-il se peut que vous rencontriez alors l'une de ces forces inattendues et
-que mon âme qui sait qu'elles veillent autour de moi, vous dise un mot
-secret qui vous désarme. Voilà les sphères où les aventures se décident,
-voilà le dialogue dont il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est cet
-écho qu'on entend en effet,--extrêmement affaibli et variable il est
-vrai,--dans quelques-unes des grandes oeuvres dont je parlais tantôt.
-Mais ne pourrait-on pas tenter de se rapprocher davantage de ces sphères
-où tout se passe «en réalité?»
-
-Il semble qu'on veuille le tenter. Il y a quelque temps, à propos du
-drame d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement ce dialogue «du second
-degré», à propos de _Solness le Constructeur_, j'essayais plus
-maladroitement encore de percer ces secrets. Pourtant, ce sont des
-traces analogues de la main du même aveugle sur le même mur et qui se
-dirigent aussi vers les mêmes lueurs. Dans _Solness_, disais-je,
-qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie pour qu'elle nous apparaisse si
-étrange, si profonde et si inquiétante sous sa puérilité extérieure? Il
-n'est pas facile de le découvrir et le vieux maître garde plus d'un
-secret. Il semble même que ce qu'il a voulu dire ne soit que peu de
-chose au regard de ce qu'il lui a _fallu_ dire. Il a donné la liberté à
-certaines puissances de l'âme qui n'avaient jamais été libres et
-peut-être a-t-il été possédé par elles. «Voyez-vous, Hilde, s'exclame
-Solness, voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi.
-C'est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il
-_faut_ s'y prêter. Qu'on le veuille ou non, _il le faut_.»
-
-Il y a de la sorcellerie en eux comme en nous tous. Hilde et Solness
-sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre un instant dans
-l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont découverte en
-eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante. Hilde et Solness sont
-deux âmes qui ont entrevu leur situation dans la vie véritable. Il y a
-plus d'une manière de connaître un homme. Je prends, par exemple, deux
-ou trois êtres que je vois à peu près tous les jours. Il est probable
-que longtemps je ne les distinguerai que par leurs gestes, leurs
-habitudes extérieures, ou intérieures, leur manière de sentir, d'agir et
-de penser. Mais, en toute amitié un peu longue, il arrive un moment
-mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation exacte de
-notre ami par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et l'attitude de la
-destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il nous appartient
-véritablement. Nous avons vu une fois pour toutes de quelle façon les
-événements se conduiront à son égard. Nous savons que celui-ci aura beau
-se retirer au fond de ses demeures et se tenir aussi immobile que
-possible dans la crainte d'agiter quelque chose dans les grands
-réservoirs de l'avenir, sa prudence ne servira de rien, et les
-événements innombrables qui lui sont destinés le découvriront en quelque
-endroit qu'il se cache et frapperont successivement à sa porte. Et d'un
-autre côté, nous n'ignorons pas que celui-là sortira inutilement à la
-recherche de toutes les aventures. Il s'en reviendra toujours les mains
-vides. Une science infaillible semble née sans raison dans notre âme le
-jour où nos yeux se sont ouverts de la sorte, et nous sommes sûrs que
-tel événement qui paraît être cependant à portée de la main de tel homme
-ne pourra pas lui arriver.
-
-De cet instant, une partie spéciale de l'âme règne sur l'amitié des
-êtres les plus inintelligents et les plus obscurs même. Il y a une sorte
-de transposition de la vie. Et lorsque nous rencontrerons par hasard
-l'un de ceux que nous connaissons ainsi, tout en nous entretenant de la
-neige qui tombe ou des femmes qui passent, il y a en chacun de nous une
-petite chose qui se salue, s'examine, s'interroge à notre insu,
-s'intéresse à des conjonctures et parle d'événements qu'il ne nous est
-pas possible de comprendre...
-
-Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent dans cet état et s'aperçoivent
-de cette façon. Leurs propos ne ressemblent à rien de ce que nous avons
-entendu jusqu'ici, parce que le poète a tenté de mêler dans une même
-expression le dialogue intérieur et extérieur. Il règne dans ce drame
-somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s'y
-dit cache et découvre à la fois les sources d'une vie inconnue. Et, si
-nous sommes étonnés par moments, il ne faut pas perdre de vue que notre
-âme est souvent, à nos pauvres yeux, une puissance très folle, et qu'il
-y a en l'homme bien des régions plus fécondes, plus profondes et plus
-intéressantes que celles de la raison ou de l'intelligence...
-
-
-
-
-X
-
-L'ÉTOILE
-
-
-On pourrait dire que de siècle en siècle, un poète tragique «a parcouru,
-la torche de la poésie à la main, les labyrinthes du destin.» Ils ont
-fixé de cette façon, chacun selon les forces de son heure, l'âme des
-annales humaines; et ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est en
-eux seuls que l'on peut suivre les variations sans nombre de la grande
-puissance immuable. Et il est intéressant de les suivre; car le plus pur
-de l'âme des peuples se trouve peut-être au fond de l'idée qu'ils se
-sont faite de cette puissance. Elle ne mourut jamais entièrement mais il
-y a des moments où elle s'agite à peine et dans ces moments-là, on
-remarque que la vie n'est ni très forte ni très profonde. Elle ne fut
-adorée qu'une seule fois sans partage. Elle était alors pour les dieux
-mêmes, un épouvantable mystère. Il est assez étrange de constater que
-l'époque où la divinité sans visage parut la plus terrible et la plus
-incompréhensible, fut l'époque la plus belle de l'humanité; et que ce
-fut le plus heureux des peuples qui se représenta le destin sous
-l'aspect le plus redoutable.
-
-Il semble qu'il y ait une force secrète en cette idée; ou que cette idée
-soit le signe d'une force. Est-ce que l'homme grandit dans la mesure où
-il reconnaît la grandeur de l'inconnu qui le domine; ou est-ce l'inconnu
-qui grandit en proportion de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait que
-l'idée du destin se réveille. Peut-être n'est-il pas inutile d'aller à
-sa recherche. Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche du destin,
-n'est-ce pas aller à la recherche des tristesses humaines? Il n'y a pas
-de destin de la joie; il n'y a pas d'étoile heureuse. Celle qu'on
-appelle ainsi est une étoile qui patiente. Il importe d'ailleurs que
-nous sortions parfois à la recherche de nos tristesses, afin de les
-connaître et de les admirer, alors même que la grande masse informe de
-notre destinée ne serait pas au bout.
-
-C'est la manière la plus efficace de sortir à la recherche de soi-même;
-car on peut dire que nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et
-nos mélancolies. A mesure que nous avançons, elles deviennent plus
-profondes, plus nobles et plus belles, et Marc-Aurèle est le plus
-admirable des hommes, parce que mieux qu'un autre il a compris ce que
-notre âme a mis dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit avoir au
-fond de nous. Il en est de même des tristesses de l'humanité. Elles
-suivent une route qui ressemble à celle de nos tristesses; mais elle est
-plus longue et plus sûre et doit mener à des patries que les derniers
-venus connaîtront seuls. Elle part aussi de la douleur physique; elle
-vient de passer par la crainte des dieux et s'arrête aujourd'hui autour
-d'un nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre nous n'ont pas encore
-sondé les profondeurs.
-
-Chaque siècle aime une autre douleur; parce que chaque siècle voit un
-autre destin. Il est certain que nous ne nous intéressons plus comme
-autrefois aux catastrophes des passions; et les plus tragiques
-chefs-d'oeuvre du passé sont d'une qualité de tristesse inférieure à
-celle de nos tristesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent plus
-qu'indirectement et par ce que nos réflexions et la noblesse nouvelle
-que la douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, ajoutent aux simples
-accidents de la haine ou de l'amour qu'ils reproduisent devant nous.
-
-Il semble, par moments, que nous soyons au bord d'un pessimisme nouveau,
-mystérieux et peut-être très pur. Les sages les plus terribles,
-Schopenhauer, Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et le bon optimiste
-Emerson, lui aussi, (car rien n'est plus décourageant qu'un optimiste
-volontaire) ont passé sans expliquer notre mélancolie. Nous sentons
-qu'il y a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé de nous dire bien
-d'autres raisons plus profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La tristesse
-de l'homme, qui depuis leur venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir
-encore infiniment, jusqu'à ce qu'un être de génie profère enfin le
-dernier mot de la douleur qui nous purifiera peut-être entièrement...
-
-En attendant, nous sommes entre les mains de puissances étranges, et
-nous sommes sur le point de soupçonner leurs intentions. Au temps des
-grands tragiques de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, de Racine
-et de ceux qui les suivent, on croit que les malheurs viennent tous des
-passions diverses de notre coeur. La catastrophe ne flotte pas entre
-deux mondes: elle vient d'ici pour aller là; et l'on sait d'où elle
-sort. L'homme est toujours le maître. Au temps des Grecs il l'était
-beaucoup moins, et la fatalité régnait sur les hauteurs. Mais elle était
-inaccessible et nul n'osait l'interroger. Aujourd'hui, c'est elle qu'on
-interpelle, et c'est peut-être là le grand signe qui marque le théâtre
-nouveau. On ne s'arrête plus aux effets du malheur, mais au malheur
-lui-même, et l'on veut savoir son essence et ses lois. Ce qui était la
-préoccupation inconsciente des premiers tragiques et ce qui formait
-l'ombre solennelle qui entourait à leur insu les gestes secs et violents
-de la mort extérieure, la nature même du malheur, est devenue le point
-central des drames les plus récents et le foyer aux lueurs équivoques
-autour duquel tournent les âmes des hommes et des femmes. Et l'on a fait
-un pas du côté du mystère pour regarder en face les terreurs de la vie.
-
-Il serait intéressant de rechercher sous quel angle nos derniers
-tragiques semblent envisager le malheur, qui est le fond de tous les
-poèmes dramatiques. Ils le voient de plus près que les Grecs et le
-pénètrent davantage dans les ténèbres fécondes de son cercle intérieur.
-C'est peut-être une divinité identique. Mais ils l'ignorent plus
-intimement. D'où vient-il, où va-t-il et pourquoi descend-il? Les Grecs
-le demandaient à peine. Est-il inscrit en nous ou naît-il en même temps
-que nous-mêmes? Est-ce celui qui s'avance à notre rencontre ou bien
-est-il appelé par des voix que nous nourrissons tout au fond de notre
-être et qui sont de connivence avec lui? Il faudrait pouvoir observer
-des cimes d'un autre monde les allures d'un homme auquel doit arriver
-quelque grande douleur; et quel homme ne travaille sans le savoir à
-forger la douleur qui sera le pivot de sa vie?
-
-Les paysans écossais ont un mot qui pourrait s'appliquer à toutes les
-existences. Dans leurs légendes ils appellent _Fey_ l'état d'un homme
-qu'une sorte d'irrésistible impulsion intérieure entraîne, malgré tous
-ses efforts, malgré tous les conseils et les secours, vers une
-inévitable catastrophe. C'est ainsi que Jacques Ier, le Jacques de
-Catherine Douglas, était _Fey_ en allant, malgré les présages terribles
-de la terre, de l'enfer et du ciel, passer les fêtes de Noël dans le
-sombre château de Perth, où l'attendait son assassin, le traître Robert
-Graeme. Qui de nous, s'il se rappelle les circonstances du malheur le
-plus décisif de sa vie, ne s'est senti possédé de la sorte? Il est bien
-entendu que je ne parle ici que de malheurs actifs, de ceux qu'il eût
-été possible d'éviter; car il est des malheurs passifs, comme la mort
-d'un être adoré, qui nous rencontrent simplement et sur lesquels nos
-mouvements ne sauraient avoir aucune influence. Souvenez-vous du jour
-fatal de votre vie. Qui de nous n'a été prévenu; et bien qu'il nous
-semble aujourd'hui que toute la destinée eût pu être changée par un pas
-qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on n'aurait pas ouverte, une
-main qu'on n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté vainement sans
-force et sans espoir sur la crête des parois de l'abîme, contre une
-force invisible et qui paraissait sans puissance?
-
-Le souffle de cette porte que j'ai ouverte, un soir, devait éteindre à
-jamais mon bonheur, comme il aurait éteint une lampe débile; et
-maintenant, lorsque j'y songe, je ne puis pas me dire que je ne savais
-pas... Et cependant, rien d'important ne m'avait amené sur le seuil. Je
-pouvais m'en aller en haussant les épaules, aucune raison humaine ne
-pouvait me forcer à frapper au vantail... Aucune raison humaine; rien
-que la destinée...
-
- * * * * *
-
-Cela ressemble encore à la fatalité d'OEdipe, et pourtant c'est déjà
-autre chose. On pourrait dire que c'est cette fatalité aperçue _ab
-intra_. Il y a des puissances mystérieuses qui règnent en nous-mêmes et
-qui semblent d'accord avec les aventures. Nous portons tous des ennemies
-dans notre âme. Elles savent ce qu'elles font et ce qu'elles nous font
-faire; et lorsqu'elles nous conduisent à l'événement, elles nous
-préviennent à demi-mots, trop peu pour nous arrêter sur la route, mais
-assez pour nous faire regretter, lorsqu'il sera trop tard, de n'avoir
-pas écouté plus attentivement leurs conseils indécis et moqueurs. Où
-veulent-elles en venir, ces puissances qui désirent notre perte comme si
-elles étaient indépendantes et ne périssaient pas avec nous, encore
-qu'elles ne vivent qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement tous les
-complices de l'univers qui se nourrissent de notre sang?
-
-L'homme pour qui a sonné l'heure malheureuse est pris dans un tourbillon
-que l'on n'aperçoit pas, et depuis des années ces puissances combinent
-les innombrables incidents qui doivent l'amener à la minute nécessaire,
-au point précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous tous vos
-efforts et vos pressentiments. Rappelez-vous les secours inutiles.
-Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances apitoyées qui ont tenté de
-vous barrer la route et que vous avez repoussées comme des mendiantes
-importunes. C'étaient, pourtant, de pauvres soeurs timides qui voulaient
-vous sauver et qui se sont éloignées sans rien dire; trop faibles et
-trop petites pour lutter contre les choses décidées, Dieu sait où...
-
-Le malheur est à peine accompli que nous avons la sensation étrange
-d'avoir obéi à une loi éternelle; et je ne sais quel soulagement
-mystérieux, au sein des plus grandes douleurs, nous récompense de notre
-obéissance. Nous ne nous appartenons jamais plus intimement qu'au
-lendemain d'une catastrophe irréparable. Il semble alors que nous nous
-soyons retrouvés et que nous ayons reconquis une partie inconnue et
-nécessaire de notre être. Il se fait un apaisement singulier. Depuis des
-jours, et presque à notre insu, tandis que nous pouvions sourire aux
-visages et aux fleurs, les forces rebelles de notre âme luttaient
-terriblement sur le bord de l'abîme, et maintenant que nous sommes au
-fond, tout respire librement.
-
-Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune de nos âmes; et nous voyons
-parfois, mais sans y prendre garde, car nous n'ouvrons les yeux qu'aux
-choses sans importance, l'ombre de ces combats où notre volonté ne peut
-intervenir. Si je suis avec des amis, il se peut qu'au milieu des
-paroles et des éclats de rire, une chose qui n'est pas de ce monde
-ordinaire passe soudain sur la face de l'un d'eux. Un silence sans motif
-régnera tout à coup: et tous regarderont, sans le savoir, l'espace d'un
-instant, avec les yeux de l'âme. Après quoi, les sourires et les mots,
-qui avaient disparu comme les grenouilles effrayées d'un grand lac,
-remonteront, plus violents, à la surface. Mais l'invisible, ici comme en
-tout lieu, a perçu son tribut. Quelque chose a compris qu'une lutte
-était finie, qu'une étoile se levait ou tombait et qu'une destinée
-venait de se fixer...
-
-Elle était peut-être fixée; et qui sait si la lutte n'est pas un
-simulacre? Si je pousse aujourd'hui la porte de la maison où je dois
-rencontrer les premiers sourires d'une tristesse qui ne finira plus, je
-fais ces choses depuis plus longtemps qu'on ne croit. A quoi sert-il de
-cultiver un moi sur lequel nous n'avons presque aucune influence? C'est
-notre étoile qu'il nous faut observer. Elle est bonne ou mauvaise; elle
-est pâle ou puissante; et toutes les forces de la mer n'y pourraient
-rien changer. Quelques-uns qui peuvent avoir confiance en elle jouent
-avec elle comme avec une boule de verre. Ils la lancent et la risquent
-où ils veulent; elle reviendra toujours, fidèle, dans leurs mains. Ils
-savent bien qu'elle ne peut se briser. Mais il en est tant d'autres qui
-ne peuvent lever un regard vers la leur sans qu'elle se détache du
-firmament et qu'elle tombe en poussière à leurs pieds...
-
-Mais il est dangereux de parler de l'étoile. Il est même dangereux d'y
-songer; car souvent c'est le signe qu'elle est sur le point de
-s'éteindre...
-
-Nous nous trouvons ici dans les abîmes de la nuit et nous y attendons ce
-qui doit arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, nous sommes à mille
-lieues au-dessus d'elle, et dans une région où la volonté même est le
-fruit le plus mûr du destin. Il ne faut pas s'en plaindre; nous savons
-déjà quelque chose, et nous avons découvert quelques-unes des habitudes
-du hasard. Nous attendons comme l'oiseleur qui observe les moeurs des
-oiseaux migratoires et quand un événement est signalé à l'horizon, nous
-n'ignorons pas qu'il n'y restera pas solitaire et que ses frères vont
-s'abattre par bandes au même endroit. Nous avons appris vaguement qu'ils
-semblent attirés par certaines pensées et par certaines âmes et qu'il y
-a des êtres qui détournent leur vol, comme il y en a d'autres qui les
-font accourir des quatre coins du monde.
-
-Nous savons surtout que certaines idées sont extrêmement dangereuses,
-qu'il suffit de se croire un instant à l'abri pour appeler la foudre, et
-que le bonheur forme un vide dans lequel ne tardent pas à se précipiter
-les larmes. Au bout de quelque temps, nous discernons aussi leurs
-préférences. Nous remarquons bientôt que si nous faisons quelques pas
-sur la route de la vie, à côté de l'un de nos frères, les habitudes du
-hasard ne seront plus les mêmes; tandis qu'avec cet autre, des
-événements d'une nature invariable viendront régulièrement à la
-rencontre de notre existence. Nous éprouvons qu'il y a des êtres qui
-protègent dans l'inconnu; et d'autres qui y mettent en péril, qu'il y en
-a qui endorment et d'autres qui réveillent l'avenir. Nous soupçonnons
-encore que les choses naissent faibles d'abord, puisent en nous leur
-force, et qu'en toute aventure il y a une brève minute où notre instinct
-nous avertit que nous sommes encore les maîtres du destin. Enfin,
-quelques-uns osent nous affirmer qu'on peut apprendre à être heureux,
-qu'à mesure que nous devenons meilleurs nous rencontrons des hommes qui
-s'améliorent, qu'un être qui est bon attire irrésistiblement des
-événements aussi bons que lui-même, et qu'en une âme belle, le hasard le
-plus triste se transforme en beauté...
-
-Qui donc n'a éprouvé que la bonté fait signe à la bonté, et que ce sont
-toujours les mêmes pour qui l'on se dévoue et les mêmes qu'on trahit? Si
-la même douleur frappe à deux portes qui se touchent, agira-t-elle de
-façon identique dans la maison du juste et dans celle de l'injuste; et
-si vous êtes pur, vos malheurs ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas
-dominer l'avenir que d'avoir su transformer le passé en quelques
-sourires un peu tristes? Et ne semble-t-il pas que dans l'inévitable
-même nous puissions retarder quelque chose? Est-ce que de grands hasards
-ne dorment pas, qu'un mouvement trop brusque réveille à l'horizon, et ce
-malheur serait-il arrivé aujourd'hui, si des pensées en fête n'avaient
-fait trop de bruit dans votre âme ce matin? Est-ce là tout ce que notre
-sagesse a pu glaner dans ces ténèbres? Qui donc oserait dire qu'il y a
-dans ces régions des vérités plus fermes? En attendant, il faut savoir
-sourire, il faut savoir pleurer dans le silence d'une bonté très humble.
-Au dessus de ces choses s'élève peu à peu la face inachevée du destin
-d'aujourd'hui. Une petite partie du voile qui la couvrait jadis a été
-écartée, et dans la partie découverte, nous avons reconnu, non sans
-inquiétude, d'un côté, _la puissance de ceux qui ne vivent pas encore_,
-et de l'autre côté, _la puissance des morts_. Au fond, il n'y a là qu'un
-éloignement nouveau du mystère. Nous avons agrandi la main de glace du
-destin; et voici que les mains de nos fils qui ne sont pas encore nés se
-joignent dans son ombre aux mains de nos ancêtres. Il y avait un acte
-que nous croyions l'asile de toutes nos libertés, et l'amour demeurait
-le suprême refuge de tous ceux qui sentaient trop durement les chaînes
-de la vie. Ici du moins, nous disions-nous, et dans l'isolement de ce
-temple secret personne n'entre avec nous. Ici, nous pouvons respirer un
-instant; ici, notre âme règne enfin et elle a choisi librement dans ce
-qui est le centre de la liberté même. Mais maintenant, on est venu nous
-dire, que ce n'est pas pour notre propre compte que nous aimons. On est
-venu nous dire que dans le temple même de l'amour nous obéissons aux
-ordres invariables d'une foule invisible. On est venu nous dire que nous
-sommes à mille siècles de nous-mêmes, quand nous choisissons notre
-amante et que le premier baiser du fiancé n'est que le sceau que des
-milliers de mains qui demandent à naître, imposent sur la bouche de la
-mère qu'ils désirent. Et d'un autre côté nous savons que les morts ne
-meurent pas. Nous savons à présent que ce n'est plus autour de nos
-églises, mais dans toutes nos maisons, dans toutes nos habitudes qu'ils
-se trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une pensée, un péché, une larme
-ou un atome de la conscience acquise qui se perde dans les profondeurs
-de la terre; et qu'au plus insignifiant de nos actes, nos ancêtres se
-lèvent, non pas dans leurs tombeaux où ils ne bougent plus, mais au fond
-de nous-mêmes où ils vivent toujours...
-
-Nous sommes menés ainsi par le passé et l'avenir. Et le présent qui est
-notre substance tombe au fond de la mer comme une petite île que rongent
-sans répit deux océans irréconciliables. Hérédité, volonté, destinée,
-tout se mêle bruyamment dans notre âme; mais malgré tout et au-dessus de
-tout c'est l'étoile silencieuse qui règne. On met des étiquettes
-provisoires sur les vases monstrueux qui contiennent l'invisible; et les
-mots ne disent presque rien de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le
-destin lui-même n'est qu'un rayon perdu de cette étoile dans la nuit
-mystérieuse. Et tout a bien le droit d'être plus mystérieux encore.
-«Nous appelons destin tout ce qui nous limite», a dit un des grands
-sages de ce temps; et c'est pourquoi il nous faut savoir gré à tous ceux
-qui tâtonnent en tremblant du côté des frontières. «Si nous sommes
-brutaux et barbares, ajoute-t-il, la fatalité prend une forme brutale et
-barbare. Quand nous nous raffinons, nos échecs se raffinent aussi. Si
-nous nous élevons à une culture spirituelle, l'antagonisme prend une
-forme spirituelle.» Il est peut-être vrai que notre âme, à mesure
-qu'elle s'élève, purifie le destin; bien qu'il soit vrai aussi que les
-mêmes tristesses nous menacent, qui menacent les sauvages. Mais nous en
-avons d'autres qu'ils ne soupçonnent pas; et l'esprit ne s'élève que
-pour en découvrir d'autres encore, à tous les horizons. «Nous appelons
-destin tout ce qui nous limite.» Tâchons que le destin ne soit pas trop
-étroit. Il est beau d'augmenter ses tristesses puisque c'est élargir sa
-conscience qui est l'unique endroit où l'on se sente vivre. Et c'est
-aussi le seul moyen de remplir son suprême devoir envers les autres
-mondes; puisque c'est probablement à nous seuls qu'il incombe
-d'augmenter la conscience de la Terre.
-
-
-
-
-XI
-
-LA BONTÉ INVISIBLE
-
-
-C'est une chose, me dit un soir ce sage que j'avais rencontré par hasard
-au bord de l'océan qu'on entendait à peine, c'est une chose que l'on
-n'aperçoit pas et sur laquelle personne n'a l'air de compter; et
-cependant je crois que c'est l'une des forces qui conservent les êtres.
-Les dieux dont nous sommes nés, se manifestent en nous de mille façons
-diverses; mais cette bonté secrète qu'on n'a pas remarquée et dont nul
-n'a parlé assez directement est peut-être le signe le plus pur de leur
-vie éternelle. On ne sait d'où elle vient. Elle est là simplement qui
-sourit sur le seuil de nos âmes; et ceux en qui elle sourit le plus
-profondément ou le plus fréquemment, nous feront souffrir jour et nuit
-s'ils le veulent, sans qu'il nous soit possible de ne plus les aimer...
-
-Elle n'est pas de ce monde et cependant se mêle à la plupart de nos
-agitations. Elle ne se donne même pas la peine de se montrer dans un
-regard ou une larme. Elle se cache au contraire pour des raisons qu'on
-ne devine pas. On dirait qu'elle a peur d'user de sa puissance. Elle
-sait que ses mouvements les plus involontaires feront naître autour
-d'elle des choses immortelles; et nous sommes avares des choses
-immortelles. Pourquoi donc craignons-nous ainsi d'épuiser le ciel qui
-est en nous? Nous n'osons pas agir selon le Dieu qui nous anime. Nous
-redoutons ce qui ne s'explique pas par un geste ou un mot; et nous
-fermons les yeux sur ce que nous faisons malgré nous dans l'empire où
-les explications sont superflues. D'où vient donc la timidité du divin
-dans les hommes? On dirait vraiment que plus un mouvement de l'âme
-s'approche du divin, plus nous mettons de soin à le dissimuler aux
-regards de nos frères. L'homme ne serait-il pas autre chose qu'un dieu
-qui aurait peur? ou bien nous est-il défendu de trahir des puissances
-supérieures? Tout ce qui n'appartient pas à ce monde trop visible a
-l'humilité tendre de la fillette infirme que sa mère n'appelle pas
-lorsque des étrangers entrent dans la maison. Et c'est pourquoi, notre
-bonté secrète n'a jamais franchi jusqu'ici les portes silencieuses de
-notre âme. Elle vit en nous comme une prisonnière à qui l'on a défendu
-d'approcher des barreaux. Du reste, il ne faut pas qu'elle en approche.
-Il suffit qu'elle soit là. Elle a beau se cacher, dès qu'elle lève la
-tête, qu'elle déplace un anneau de ses chaînes ou qu'elle ouvre la main,
-la prison s'illumine, les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression des
-clartés intérieures, il y a tout à coup un abîme plein d'anges agités
-entre les paroles et les êtres, tout se tait, les regards se détournent
-un instant et deux âmes s'embrassent en pleurant sur le seuil...
-
-Ce n'est pas une chose qui vient de notre terre; et toutes les
-descriptions ne serviraient de rien. Il faut que ceux qui veulent me
-comprendre aient aussi en eux-mêmes, _le même point sensible_. Si vous
-n'avez jamais éprouvé dans la vie la puissance de _votre bonté
-invisible_, n'allez pas plus avant; ce serait inutile. Mais en est-il
-vraiment qui n'aient pas éprouvé cette puissance; et les pires d'entre
-nous ne furent-ils jamais invisiblement bons? Je ne sais; il y a tant
-d'êtres en ce monde qui ne songent pas à autre chose qu'à décourager le
-divin dans leur âme. Il suffit d'un instant de répit, cependant, pour
-que le divin se redresse, et les plus méchants même ne sont pas sans
-cesse sur leurs gardes; et c'est pourquoi, sans doute, tant de méchants
-sont bons sans qu'on le voie, tandis que bien des sages et bien des
-saints ne sont pas invisiblement bons...
-
-J'ai fait souffrir plus d'une fois, ajouta-t-il, comme tout être fait
-souffrir autour de lui. J'ai fait souffrir parce que nous sommes dans un
-monde où tout se tient par des fils invisibles, dans un monde où
-personne n'est seul; et que le geste le plus doux de la bonté ou de
-l'amour blesse souvent tant d'innocence à nos côtés!--J'ai fait souffrir
-aussi, parce que les meilleurs et les plus tendres ont quelquefois
-besoin de rechercher je ne sais quelle partie d'eux-mêmes dans la
-douleur d'autrui. Il y a vraiment des graines qui ne germent en notre
-âme que sous la pluie des larmes que l'on répand à cause de nous; et
-cependant ces graines produisent de bonnes fleurs et des fruits
-salutaires. Que voulez-vous? c'est une loi que nous n'avons pas faite;
-et je ne sais si j'oserais aimer l'homme qui n'aurait fait pleurer
-personne. Bien souvent ceux qui aimèrent le mieux firent souffrir le
-plus, car on ne sait quelle cruauté attendrie et timide est d'ordinaire
-la soeur inquiète de l'amour. L'amour cherche en tout lieu des preuves
-de l'amour et ces premières preuves, qui n'est enclin à les trouver
-d'abord dans les pleurs de l'aimée?
-
-La mort même ne pourrait pas suffire à rassurer l'amant s'il osait
-écouter les exigences de l'amour; car l'instant de la mort semble trop
-bref à l'intime cruauté de l'amour; par delà la mort, il y a place
-encore pour une mer de doutes; et ceux qui meurent ensemble ne meurent
-peut-être pas sans inquiétudes. Il faut ici de longues et lentes larmes.
-La douleur est le premier aliment de l'amour; et tout amour qui ne s'est
-pas nourri d'un peu de douleur pure, meurt comme le nouveau-né que l'on
-voudrait nourrir comme on nourrit un homme. Aimerez-vous de la même
-façon celle qui toujours vous fit sourire et celle qui parfois vous fit
-pleurer? Il faut, hélas! que l'amour pleure, et bien souvent, c'est dans
-le moment même où les sanglots s'élèvent que les chaînes de l'amour se
-forgent et se trempent pour la vie...
-
-J'ai fait souffrir ainsi parce que j'aimais, poursuivit-il, j'ai fait
-souffrir aussi parce que je n'aimais plus. Mais, quelle différence entre
-les deux douleurs! Ici, les lentes larmes de l'amour éprouvé, semblaient
-savoir déjà, tout au fond d'elles-mêmes, qu'elles arrosaient en nos deux
-âmes jointes, quelque chose d'indicible, et là ces pauvres larmes
-savaient de leur côté qu'elles tombaient seules sur un désert. Mais
-c'est dans ces moments où l'âme est vraiment tout oreille ou tout âme
-plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une bonté invisible qui savait
-accorder aux malheureuses larmes de l'amour qui mourait les illusions
-divines de l'amour qui va naître. N'eûtes-vous jamais un de ces tristes
-soirs où les baisers découragés ne pouvaient plus sourire et où l'âme
-sentait enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles ne sonnaient plus
-qu'à grand peine dans l'air froid de la séparation définitive; vous
-alliez vous éloigner pour toujours, et les mains presque inanimées se
-tendaient vers l'adieu des départs sans retour, lorsque l'âme, tout à
-coup, faisait sur elle-même un mouvement insaisissable. L'âme voisine
-s'éveillait à l'instant sur les sommets de l'être, quelque chose
-naissait bien plus haut que l'amour des amants fatigués, et les corps
-avaient beau s'écarter, les âmes désormais n'allaient plus oublier
-qu'elles s'étaient regardées un instant par dessus des montagnes
-qu'elles n'avaient jamais vues, et que l'espace d'un clin d'oeil, elles
-avaient été bonnes d'une bonté qu'elles ne connaissaient pas encore...
-
-Quel est donc ce mouvement mystérieux dont je ne parle ici qu'à propos
-de l'amour, mais qui peut avoir lieu dans les plus petites circonstances
-de la vie? Est-ce je ne sais quel sacrifice ou quel embrassement
-intérieur, le désir très profond d'être âme pour une âme, ou le
-sentiment sans cesse attendri de la présence d'une vie invisible et
-égale à la nôtre? Est-ce tout ce qu'il y a d'admirable et de triste dans
-le fait seul de vivre, et l'aspect de la vie une et indivisible qui dans
-ces moments-là inonde tout notre être?--Je l'ignore, mais c'est vraiment
-alors que l'on sent qu'il y a quelque part une force inconnue, que nous
-sommes les trésors de je ne sais quel Dieu qui aime tout, que pas un
-geste de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on est enfin dans la région
-des choses qui ne trahissent pas...
-
-Il est vrai que de la naissance à la mort nous ne sortons jamais de
-cette région définitive, mais nous errons en Dieu comme de pauvres
-somnambules, ou comme des aveugles qui cherchent éperdument le temple
-dans lequel ils se trouvent. Nous sommes là, dans la vie, homme contre
-homme, âme contre âme, et les jours et les nuits se passent sous les
-armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne nous touchons pas. Nous ne
-voyons jamais que des boucliers et des casques et nous ne touchons rien
-que le fer et le bronze. Mais qu'une petite circonstance venue de la
-simplicité du ciel fasse un instant tomber les armes, n'y a-t-il pas
-toujours des larmes sous le casque, des sourires d'enfant derrière le
-bouclier et n'aperçoit-on pas une autre vérité?
-
-Il réfléchit encore; puis il reprit plus tristement: Une femme, je
-croyais vous le dire tout à l'heure; une femme que j'ai fait souffrir
-malgré moi,--car les plus attentifs répandent sans le savoir tout autour
-d'eux de la souffrance--une femme que j'ai fait souffrir malgré moi, m'a
-révélé un soir la puissance souveraine de cette invisible bonté. Il faut
-avoir souffert pour être bon; mais peut-être faut-il que l'on ait fait
-souffrir pour devenir meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me sentais
-arrivé seul en cette triste zone des baisers où il semble que l'on
-visite déjà les cabanes des pauvres, tandis que l'amante attardée sourit
-encore dans les palais des premiers jours. L'amour selon les hommes se
-mourait entre nous comme un enfant frappé d'un mal qui vient on ne sait
-d'où et qui ne peut avoir pitié. Nous ne nous sommes rien dit. Je ne
-pourrais même plus me rappeler à quoi je songeais en ce moment si grave.
-A des choses sans doute insignifiantes. Au dernier visage rencontré, à
-la clarté tremblante d'une lanterne au coin du quai désert et cependant,
-_tout a eu lieu_ dans une lumière mille fois plus pure et mille fois
-plus haute que si toutes les forces de la pitié et de l'amour auxquelles
-je commande dans mes pensées et dans mon coeur fussent intervenues. Nous
-nous sommes quittés sans rien dire, mais nous avons compris en même
-temps notre pensée inexprimable. Nous savons maintenant qu'un autre
-amour est né qui n'a plus besoin des paroles, des petits soins et des
-sourires de l'amour ordinaire. Nous ne nous sommes plus revus, nous ne
-nous reverrons peut-être plus avant des siècles. «Il nous faudra, sans
-doute, oublier bien des choses, en apprendre bien d'autres, à travers
-tous les mondes par lesquels nous aurons à passer,» avant de nous
-retrouver _dans le même mouvement d'âme_ qui a eu lieu ce soir; mais
-nous avons le temps d'attendre...
-
-Aussi, depuis ce jour, ai-je salué en tout lieu, et jusqu'au fond des
-moments les plus âpres, la présence bienfaisante de cette puissance
-merveilleuse. Il suffit qu'on l'ait vue clairement une seule fois, pour
-qu'on ne puisse plus éviter son visage. Vous la verrez sourire bien
-souvent dans les dernières retraites de la haine et jusqu'au fond des
-plus cruelles larmes. Et cependant elle ne se montre pas aux yeux de
-notre corps. Dès qu'elle se manifeste par un acte extérieur, elle change
-de nature; et nous ne sommes plus dans la vérité selon l'âme, mais dans
-une sorte de mensonge selon les hommes. La bonté et l'amour qui ne
-s'ignorent pas n'ont aucune action sur les âmes parce qu'ils sont sortis
-des royaumes où elles vivent; mais tant qu'ils sont aveugles ils
-pourraient attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai connu plus d'un
-homme qui accomplissait toutes les oeuvres de bonté et de miséricorde
-sans atteindre une seule âme; et j'en ai connu d'autres qui semblaient
-vivre dans le mensonge et l'injustice sans écarter ces mêmes âmes et
-sans faire naître un seul instant l'idée qu'ils ne fussent pas bons. Il
-y a plus; ceux mêmes qui ne vous connaissent point et à qui l'on
-rapporte simplement vos actes de bonté et vos oeuvres d'amour, si vous
-n'êtes pas bon selon la bonté invisible, se douteront de quelque chose;
-et ne seront jamais atteints dans les profondeurs de leur être. Comme
-s'il y avait quelque part un endroit où tout se pèse en présence des
-esprits; ou bien, là-bas, de l'autre côté de la nuit, un réservoir de
-certitudes où le troupeau muet des âmes va s'abreuver chaque matin.
-
-Peut-être ne sait-on pas encore ce que veut dire le mot _aimer_. Il y a
-en nous des vies où nous aimons sans le savoir. Aimer ainsi, ce n'est
-pas seulement avoir pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir aider et
-rendre heureux, c'est une chose mille fois plus profonde que les mots
-humains les plus suaves, les plus agiles et les plus forts ne peuvent
-pas rejoindre. On dirait par moments que c'est un souvenir furtif mais
-extrêmement pénétrant de la grande unité primitive. Il y a dans cet
-amour une force à laquelle rien ne peut résister. Qui de nous, s'il
-s'interroge du côté des lumières que d'ordinaire on ne regarde pas, qui
-de nous ne retrouve en lui-même le souvenir de certaines oeuvres
-étranges de cette force? Qui de nous, tout à coup, aux côtés d'un être
-indifférent peut-être, n'a senti survenir quelque chose que personne
-n'appelait? Était-ce l'âme ou bien la vie qui se retournait sur
-elle-même comme un dormeur qui se réveille? Je ne sais; vous ne le
-saviez pas non plus et personne n'en parlait; mais vous ne vous sépariez
-pas comme si rien n'était arrivé.
-
-Aimer ainsi c'est aimer selon l'âme; et il n'y a pas d'âme qui ne
-réponde à cet amour. Car l'âme humaine est un convive affamé depuis des
-siècles; et il ne faut jamais qu'on l'appelle deux fois au festin
-nuptial.
-
-Toutes les âmes de nos frères rôdent sans cesse autour de nous, en quête
-d'un baiser et n'attendent qu'un signe. Mais combien d'êtres n'ont
-jamais osé faire un de ces signes dans leur vie! C'est le malheur de
-toute notre existence, que nous vivions ainsi à l'écart de notre âme, et
-que nous ayons peur de ses moindres mouvements. Si nous lui permettions
-de sourire franchement dans son silence et sa lumière, nous vivrions
-déjà d'une vie éternelle. Il suffit de considérer un instant ce qu'elle
-parvient à faire dans les rares minutes où nous ne songeons pas à
-l'enchaîner comme une folle; dans l'amour par exemple, où nous la
-laissons quelquefois s'approcher des grillages de la vie extérieure. Et
-ne faudrait-il pas, selon la vérité première, que dans la vie, tous les
-êtres se sentissent en face de nous comme l'amante en face de l'amant?
-
-Cette invisible et divine bonté dont je ne parle ici que parce qu'elle
-est un des signes les plus sûrs et les plus proches de l'activité
-incessante de notre âme, cette invisible et divine bonté, ennoblit d'une
-façon définitive tout ce qu'elle a touché sans le savoir. Que tous ceux
-qui se plaignent d'un être, descendent en eux-mêmes et se demandent
-s'ils furent jamais bons en présence de cet être. Quant à moi, je n'ai
-jamais rencontré quelqu'un à côté de qui j'aie senti s'émouvoir ma bonté
-invisible, qui ne soit devenu, à l'instant même, meilleur que moi-même.
-Soyez bons dans les profondeurs et vous verrez que ceux qui vous
-entourent deviendront bons jusqu'aux mêmes profondeurs. Rien ne répond
-plus infailliblement au cri secret de la bonté que le cri secret de la
-bonté voisine. Tandis que vous êtes bon activement dans l'invisible,
-tous ceux qui vous approchent feront sans le savoir des choses qu'ils ne
-pourraient pas faire à côté d'un autre homme. Il y a là une force qui
-n'a pas de nom; une rivalité spirituelle qui est irrésistible. On dirait
-que c'est exactement ici que se trouve le point le plus sensible de nos
-âmes; car il y a de ces âmes qui semblent avoir oublié qu'elles
-existent; et avoir renoncé à tout ce qui élève un être; mais quand elles
-sont atteintes en cet endroit, elles se redressent toutes; et dans les
-champs divins de la bonté secrète, la plus humble des âmes ne supporte
-pas la défaite.
-
-Et cependant, il est possible que rien ne change dans la vie que l'on
-voit; mais est-ce cela seul qui importe, et n'existons-nous vraiment que
-par des actes que l'on peut prendre en main comme les cailloux de la
-grand'route? si vous vous demandez comme il faut nous dit-on se le
-demander chaque soir: «Qu'ai-je fait d'immortel aujourd'hui?» Est-ce
-toujours du côté des choses que l'on peut compter, peser et mesurer sans
-erreur, qu'il vous faut chercher tout d'abord? Il est possible que vous
-répandiez des larmes extraordinaires, que vous remplissiez un coeur de
-certitudes inouïes, et que vous rendiez la vie éternelle à une âme sans
-que personne s'en aperçoive, sans que vous-même vous le sachiez. Il est
-possible que rien ne change; il est possible qu'à l'épreuve tout
-s'écroule et que cette bonté cède à la moindre crainte. Il n'importe.
-Quelque chose de divin a eu lieu; et notre Dieu doit avoir souri quelque
-part. N'est-ce peut-être pas le but suprême de la vie de faire renaître
-ainsi l'inexplicable en nous; et savons-nous ce que nous ajoutons à
-nous-mêmes lorsque nous réveillons un peu de l'incompréhensible qui dort
-dans tous les coins? Ici, vous avez réveillé l'amour qui ne se rendort
-plus. L'âme que votre âme a regardé et qui a versé avec vous les saintes
-larmes de la joie solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous en voudra
-pas au milieu des tortures. Elle n'aura même pas besoin de pardonner.
-Elle est si sûre d'on ne sait quoi que rien ne pourra désormais effacer
-ou pâlir son sourire intérieur; car rien ne pourra séparer deux âmes qui
-durant un instant «ont été bonnes ensemble.»
-
-
-
-
-XII
-
-LA VIE PROFONDE
-
-
-Il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux «a le
-pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une
-grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de
-l'idéal; et que ce qui vit avec une pleine réalité, assurément c'est
-cela.»
-
-Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité particulière
-de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité quotidienne. Il
-n'y a pas de but plus noble à notre vie. Ce qui nous distingue les uns
-des autres, ce sont les rapports que nous avons avec l'infini. Le héros
-n'est plus grand que le misérable qui marche à ses côtés, que parce qu'à
-un certain moment de son existence il a eu une conscience plus vive, de
-l'un de ces rapports. S'il est vrai que la création ne s'arrête pas à
-l'homme et que des êtres supérieurs et invisibles nous entourent, ces
-êtres ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont avec l'infini des
-rapports que nous ne pouvons même pas soupçonner.
-
-Il nous est possible de multiplier ces rapports. Dans la vie de tout
-homme il y a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui-même, et c'est
-presque toujours de cet instant que date la véritable personnalité
-spirituelle d'un être. C'est en cet instant que s'est formé sans doute
-l'invisible et l'éternel visage que nous montrons sans le savoir aux
-anges et aux âmes. Mais pour la plupart des hommes le ciel ne s'ouvre
-ainsi que par hasard. Il n'ont pas choisi le visage par où les anges les
-reconnaissent dans l'infini, et ils ne savent pas ennoblir et purifier
-ces traits. Ils ne sont nés que d'une joie, d'une tristesse, d'une
-terreur ou d'une pensée accidentelle.
-
-Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous
-sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu
-dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls
-sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme
-s'aperçoivent brusquement que «la source de tout ce qu'il y a de
-meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière
-une nuit pleine d'étoiles trop lointaines»; un troisième a vu une main
-divine s'étendre entre sa joie et son malheur; et un autre a compris que
-les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre
-a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien; un mot, un geste, une
-petite chose qui n'est même pas une pensée. «Auparavant je t'aimais
-comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire;
-auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte
-comme mon âme.» Il est probable que ce jour-là un être vint au monde.
-
-Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois; et à chacune de ces
-naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous
-nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière
-irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré
-nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux
-de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose
-d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui
-arrive; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils
-avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc
-nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants
-périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la
-mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde
-incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on
-ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc
-nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle
-disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour
-que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de
-l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de
-Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les
-yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez
-aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi
-à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage
-n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une
-vierge, une goutte d'eau qui tombe; il écoute une pensée qui passe,
-presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et
-l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez
-entrevu qu'un instant; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une
-tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler.
-
-Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle «Sagesse» «Vertu»
-«Héroïsme» et «les heures sublimes,» et «les grands moments» de la vie,
-si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et
-où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des
-portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la
-plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant; ou
-bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit
-à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le
-firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux
-minutes heureuses où il s'ouvre en silence; et il s'ouvre sans cesse.
-Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous
-dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à
-l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où
-personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a
-retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un
-vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante: «Mais Dieu, le
-voilà, Dieu!...»
-
-Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à
-genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous
-avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre
-âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres,
-les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas
-solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des
-apparences; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un
-être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos
-bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie
-sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours?
-Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous
-attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende
-qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils
-s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce
-qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire: «Nous attendons,
-répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul
-mot.» Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple
-étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu
-remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler;
-mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on
-voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos
-de tout acte, le mot que Dieu doit dire.
-
-Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous
-vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne
-sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le
-recueillement; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une
-petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi; et qu'il soit
-impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être
-seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous
-n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit
-possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une
-chose que l'on voit; et que les événements se pèsent comme l'or et
-l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante,--qu'elle soit
-altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est
-grande pour vous;--est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment
-d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite
-chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que
-pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses
-sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque
-indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si
-vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché; «le grand ciel
-étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous
-la forme de la mort?...» Tout ce qui nous arrive est divinement grand et
-nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait
-s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme
-qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous
-mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour
-toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme
-vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous
-n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui
-grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que
-vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et
-aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes
-très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un
-sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la
-mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort,
-est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas
-qu'il soit permis de faire?
-
-Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah!
-bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de
-manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une
-grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus
-douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez
-vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême
-justice finit toujours par sonner dans le coeur de tout homme; et le
-malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne
-passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui
-qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des
-agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du
-sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les
-hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme?
-
-«La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée;
-mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie
-elle-même.» Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit
-notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles
-pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son coeur. Hélas!
-elles ne comptent pas; ce sont des étrangères que l'on est étonné de
-voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps
-d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde
-comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers
-dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou
-dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces
-moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il
-ne suffit pas d'un hasard; il faut une habitude. Il faut apprendre à
-vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les
-êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et
-belle qu'il faudrait faire; mais cette chose noble et belle n'a pas
-assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous
-devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en
-ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres
-sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et
-que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et
-d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir
-de votre oeil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils
-projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image
-passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne
-impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que
-de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient
-aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien
-moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme
-d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le
-trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce
-trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que
-celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus,
-alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler «que le monde ne finit
-pas aux portes des maisons»; et la plus petite chose suffit à ennoblir
-une âme chaque soir.
-
-Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous
-mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les
-profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous
-vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances
-invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de
-votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces
-mains. Il faut être efficacement attentif; et il vaut mieux veiller sur
-la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté
-et de la grandeur en toute chose; puisqu'il suffit d'une circonstance
-inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont
-beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils
-rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur
-Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les
-pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent
-pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il
-ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous
-possède.
-
-Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements
-assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus
-haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel; et si vous
-avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne
-l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs
-de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à
-suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la
-vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé
-les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus
-d'ennemi.
-
-Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache; mais ses ruses,
-une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un
-rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie
-tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui
-çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires,
-semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel
-n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé; et cependant,
-pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes
-d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle
-autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un
-non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous
-sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle: «ici,
-c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel?»
-
-C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous «à l'ombre
-interminable...» Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a
-d'autre but que de tenir ouvertes «les grandes routes qui mènent de ce
-qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.» Mais c'est aussi le but suprême de
-la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans
-les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux
-grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que
-cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en
-substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits
-sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace
-et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment «qu'un
-enfant autour du lit d'un mort» et ce n'est pas les pleurs qui sont
-indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les
-portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il
-vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près
-des portes.
-
- * * * * *
-
-Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir
-«qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a
-le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas,
-une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et
-de l'idéal.» Or cette «grande personnalité morale» ne s'est jamais
-sculptée que dans les profondeurs de la vie; et la réserve de l'idéal
-nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes «révélations au
-divin.» Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie
-vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir
-comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut
-que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous
-qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle
-d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de
-la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on
-voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque
-de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en
-amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont
-eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les
-portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est
-près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas
-seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il
-est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des
-plus grands sacrifices, et la soeur de charité qui meurt au chevet d'un
-typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son
-prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a
-d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui
-se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de
-bon dans les hommes; et c'est seulement en vous tenant toujours autour
-des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de
-divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul:
-«Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui
-pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en
-silence.» Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. «J'avais vécu
-durant plus de vingt ans aux côtés de ma soeur, me disait un jour un
-ami, et je _l'ai vue_ pour la première fois au moment de la mort de
-notre mère.» Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une
-porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la
-lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas
-environné de soeurs qu'il n'a pas vues?
-
-Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours
-quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est
-possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous
-sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que
-l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où
-l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile
-d'habituer son oeil à regarder les événements et les hommes dans une
-atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable; et que la
-différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un
-monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité
-mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre
-frère vous attriste, ne vous méprisez pas; vous n'aurez pas un long
-chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il
-n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe;
-quelque chose ne s'est pas attristé...
-
-Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à
-Dieu; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. «Même dans la
-vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu
-est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous
-nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir.» Et
-l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de
-cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des
-milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur
-existence; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité; on croit que tout
-est mort; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une
-simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des
-sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen
-d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les
-plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux
-ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous
-surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement
-vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de
-misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce
-moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a
-jamais souri; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont
-mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine,
-un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs
-petites soeurs de la vie quotidienne... Qui de nous n'a rencontré plus
-d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait
-cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une
-pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres
-avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est
-la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu; et il suffit peut-être
-que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le
-reste agisse comme s'il savait également...
-
-
-
-
-XIII
-
-LA BEAUTÉ INTÉRIEURE
-
-
-Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au
-monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde
-qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y
-a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et
-nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au monde qui subisse plus
-docilement l'empire d'une pensée plus haute que les autres. Aussi, bien
-peu d'âmes sur la terre résistent-elles à la domination d'une âme qui se
-laisse être belle.
-
-On dirait vraiment que la beauté est l'aliment unique de notre âme; elle
-la cherche en tout lieu et même dans la vie la plus basse elle ne meurt
-pas de faim. C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe complètement
-inaperçue. Il se peut qu'elle ne passe jamais que dans l'inconscience,
-mais elle agit aussi puissamment dans la nuit qu'à la clarté du jour.
-Elle y procure une joie moins saisissable et c'est là la seule
-différence. Examinez les hommes les plus ordinaires, lorsqu'un peu de
-beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont là, rassemblés n'importe
-où; et lorsqu'ils se trouvent réunis, sans qu'on sache pourquoi, il
-semble que leur premier soin soit de fermer d'abord les grandes portes
-de la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il était seul, a vécu plus
-d'une fois selon son âme. Il a aimé peut-être; il a souffert sans doute.
-Il a entendu lui aussi, inévitablement «les sons de la contrée lointaine
-des Splendeurs et des Terreurs» et a su bien des soirs s'incliner en
-silence devant des lois plus profondes que la mer. Mais quand ils sont
-ensemble ils aiment à s'enivrer de choses basses. Ils ont je ne sais
-quelle peur étrange de la beauté; et plus ils sont nombreux, plus ils en
-ont peur, comme ils ont peur du silence ou d'une vérité trop pure. Et
-cela est si vrai, que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait dans la
-journée une chose héroïque, il tâcherait de l'excuser en attribuant à
-son acte des mobiles misérables, des mobiles qu'il prendrait dans la
-région inférieure où ils sont réunis. Écoutez cependant: une parole
-haute et fière a été prononcée qui a rouvert en quelque sorte les
-sources de la vie. Une âme a osé se montrer un instant, telle qu'elle
-est dans l'amour, dans la douleur, devant la mort ou dans la solitude en
-présence des étoiles de la nuit. Il y a de l'inquiétude et les faces
-s'étonnent ou sourient. Mais n'avez-vous jamais senti en ces moments,
-avec quelle force unanime toutes les âmes admirent et comme la plus
-faible approuve indiciblement au fond de sa prison la parole qu'elle a
-reconnue semblable à elle-même? elles revivent brusquement dans leur
-atmosphère primitive et normale; et si vous aviez les oreilles des anges
-vous entendriez, j'en suis sûr, des applaudissements tout puissants dans
-le royaume des lumières admirables où elles vivent entres elles.
-Croyez-vous que si une parole analogue était prononcée chaque soir, les
-âmes les plus craintives ne s'enhardiraient pas; et que les hommes ne
-vivraient pas plus véritablement? Il ne faut même pas qu'une parole
-analogue revienne. Quelque chose de profond a eu lieu qui laissera des
-traces très profondes. L'âme qui a prononcé cette parole sera reconnue
-chaque soir par ses soeurs; et sa seule présence va mettre désormais je
-ne sais quoi d'auguste sous les propos les plus insignifiants. Il y a eu
-en tout cas un changement que l'on ne peut déterminer. Les choses
-inférieures n'auront plus la même force exclusive et les âmes effrayées
-savent qu'il y a quelque part un refuge...
-
-Il est certain que les relations naturelles et primitives d'âme à âme
-sont des relations de beauté. La beauté est le seul langage de nos âmes.
-Elles n'en comprennent pas d'autres. Elles n'ont pas d'autre vie, elles
-ne peuvent produire autre chose, elles ne peuvent pas s'intéresser à
-autre chose. Et c'est pourquoi, toute pensée, toute parole, tout acte
-grand et beau est immédiatement applaudi par l'âme la plus opprimée et
-la plus basse même, s'il est permis de dire qu'il y ait des âmes basses.
-Elle n'a pas d'organe qui la relie à un autre élément et elle ne peut
-juger que selon la beauté. Vous le voyez à chaque instant dans votre
-vie; et vous même qui avez renié plus d'une fois la beauté, vous le
-savez aussi bien que ceux qui la cherchent sans cesse dans leur coeur.
-Si un jour vous avez profondément besoin d'un autre être, irez-vous à
-celui qui a souri d'un sourire misérable quand la beauté passait?
-Irez-vous à celui qui a souillé d'un hochement de tête un acte généreux
-ou simplement une tendance pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui
-l'approuvèrent; mais dans ce moment grave où c'est la vérité qui frappe
-à votre porte, vous vous tournerez vers cet autre qui a su s'incliner et
-aimer. Votre âme avait jugé dans ses profondeurs; et c'est son jugement
-silencieux et infaillible, qui trente années après peut-être, remonte à
-la surface, et vous envoie vers une soeur qui est plus vous que tout
-vous-même parce qu'elle a été plus près de la beauté.
-
-Il faut si peu de chose pour encourager la beauté dans une âme. Il faut
-si peu de chose pour réveiller les anges endormis. Il ne faut peut-être
-pas réveiller--il suffit simplement de ne pas endormir. Ce n'est
-peut-être pas s'élever mais descendre qui demande des efforts. Est-ce
-qu'il ne faut pas un effort pour ne songer qu'à des choses médiocres
-devant la mer ou en face de la nuit? Et quelle âme ne sait pas qu'elle
-est toujours devant la mer et toujours en présence d'une nuit éternelle?
-Si nous avions moins peur de la beauté nous arriverions à ne plus
-trouver autre chose dans la vie; car en réalité, sous tout ce que l'on
-voit il n'y a que cela qui existe. Toutes les âmes le savent, toutes les
-âmes sont prêtes, mais où sont celles qui ne cachent pas leur beauté? Il
-faut bien cependant que l'une d'elles «commence.» Pourquoi ne pas oser
-être celle qui «commence»? Toutes les autres sont là, avides autour de
-nous, comme des petits enfants devant un palais merveilleux. Ils se
-pressent sur le seuil, ils chuchotent, ils regardent par les fentes,
-mais n'osent pas pousser la porte. Ils attendent qu'une grande personne
-vienne ouvrir. Mais la grande personne ne passe presque jamais.
-
-Et cependant que faudrait-il pour devenir la grande personne qu'on
-espère? Presque rien. Les âmes ne sont pas exigeantes. Une pensée
-presque belle que vous ne dites pas et que vous nourrissez en ce moment
-vous éclaire comme un vase transparent. Elles la voient et vous
-accueilleront d'une tout autre manière que si vous songiez à tromper
-votre frère. On s'étonne quand certains hommes nous disent qu'ils n'ont
-jamais rencontré de laideur véritable et qu'ils ne savent pas encore ce
-que c'est qu'une âme basse. Mais cela n'est pas étonnant. Ils «avaient
-commencé.» C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux les premiers qu'ils
-appelaient à eux toute beauté qui passait, comme un phare appelle les
-navires des quatre coins de l'horizon. Il en est qui se plaignent des
-femmes, par exemple, et qui ne songent pas que la première fois que vous
-rencontrez une femme, il suffit d'une seule parole, d'une seule pensée
-qui nie ce qui est beau et ce qui est profond pour empoisonner à jamais
-_votre existence_ dans son âme. «Pour moi, me dit un jour un sage, je
-n'ai pas connu une seule femme qui ne m'ait apporté quelque chose de
-grand.» Il était grand d'abord, c'était là son secret. Il n'y a qu'une
-chose que l'âme ne pardonne jamais; c'est d'avoir été obligée de
-regarder, de coudoyer, de partager, une action, une parole ou une pensée
-laide. Elle ne peut pas le pardonner, car pardonner ici c'est se nier
-soi-même. Et cependant, pour la plupart des hommes, être ingénieux, être
-fort, être habile, n'est-ce pas éloigner avant tout son âme de sa vie,
-n'est-ce pas écarter avec soin toutes les tendances trop profondes? Ils
-agissent ainsi jusque dans l'amour même; et c'est pourquoi la femme qui
-est encore plus proche de la vérité, n'a presque jamais un instant de
-vie véritable avec eux. On dirait qu'on a peur de rejoindre son âme et
-l'on a soin de se tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait au
-contraire, qu'on tentât de marcher devant soi. Pensez ou dites en ce
-moment des choses qui sont trop belles pour être vraies en vous; elles
-seront vraies demain si vous avez tenté de les penser ou de les dire ce
-soir. Tâchons d'être plus beaux que nous-mêmes; nous ne dépasserons pas
-notre âme. On ne se trompe pas quand il s'agit de beauté silencieuse et
-cachée. Du reste il importe assez peu qu'un être se trompe ou ne se
-trompe pas, du moment que la source intérieure est bien claire. Mais qui
-donc songe à faire le moindre effort qu'on ne voit pas? Et pourtant,
-nous nous trouvons ici dans un domaine où tout est efficace parce que
-tout attend. Toutes les portes sont ouvertes; il n'y a qu'à les pousser;
-et le palais est plein de reines enchaînées. Bien souvent il suffit d'un
-seul mot pour balayer des montagnes d'ordures. Pourquoi n'avoir pas le
-courage d'opposer à une question basse une réponse noble? Croyez-vous
-qu'elle passe complètement inaperçue ou qu'elle n'éveille que de
-l'étonnement? Croyez-vous que cela ne se rapproche pas davantage du
-dialogue naturel de deux âmes? On ne sait pas ce que cela encourage ou
-délivre. Même celui qui repousse cette réponse, fait un pas, malgré lui,
-vers sa propre beauté. Une chose belle ne meurt pas sans avoir purifié
-quelque chose. Il n'y a pas de beauté qui se perde. Il ne faut pas avoir
-peur d'en semer par les routes. Elles y demeureront des semaines, des
-années, mais elles ne se dissolvent pas plus que le diamant et quelqu'un
-finira par passer, qui les verra briller, qui les ramassera et s'en ira
-heureux. Pourquoi donc arrêter en vous-mêmes une parole belle et haute
-parce que vous croyez que les autres ne vous comprendront pas? Pourquoi
-donc entraver un instant de bonté supérieure qui naissait parce que vous
-pensez que ceux qui vous entourent n'en profiteront pas? Pourquoi donc
-réprimer un mouvement instinctif de votre âme vers les hauteurs parce
-que vous êtes parmi les gens de la vallée? Est-ce qu'un sentiment
-profond perd son action dans les ténèbres? Est-ce qu'un aveugle n'a pas
-d'autres moyens que les yeux pour discerner ceux qui l'aiment de ceux
-qui ne l'aiment pas? Est-ce que la beauté a besoin d'être comprise pour
-exister, et d'ailleurs croyez-vous qu'il n'y ait pas en tout homme
-quelque chose qui comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air de
-comprendre, bien au-delà aussi de ce qu'il croit comprendre? «Même aux
-plus misérables, me disait un jour l'être le plus haut que j'aie eu le
-bonheur de connaître, même aux plus misérables je n'ai jamais le courage
-de répondre une chose laide ou médiocre.» Et j'ai vu que cet être que
-j'ai suivi bien longtemps dans sa vie avait sur les âmes les plus
-obscures, les plus fermées, les plus aveugles, les plus rebelles même,
-une puissance inexplicable. Car nulle bouche ne peut dire la puissance
-d'une âme qui s'efforce de vivre en une atmosphère de beauté, et qui est
-activement belle en elle-même. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité
-de cette activité qui rend la vie misérable ou divine?
-
-Si l'on pouvait aller au fond des choses, il n'est pas dit que l'on ne
-découvrirait pas que c'est la puissance de quelques âmes belles qui
-soutient les autres dans la vie. N'est-ce pas l'idée que chacun se fait
-de quelques êtres choisis qui est la seule morale vivante et efficace?
-Mais dans cette idée quelle est la part de l'âme élue et quelle est la
-part de celui qui l'élit? Est-ce que cela ne se mêle pas très
-mystérieusement et cette morale idéale n'atteint-elle pas des
-profondeurs que la morale des plus beaux livres ne pourra jamais
-effleurer? Il y a là une influence d'une étendue dont les bornes sont
-bien difficiles à fixer; et une source de force à laquelle chacun de
-nous va boire plus d'une fois par jour. Est-ce qu'une défaillance dans
-un de ces êtres que vous considériez comme parfaits et que vous aimiez
-dans la région de la beauté, ne diminue pas immédiatement votre
-confiance dans la grandeur universelle des choses et votre admiration
-pour elles?
-
-Et d'un autre côté, je ne crois pas que rien au monde embellisse une âme
-plus insensiblement, plus naturellement, que l'assurance qu'il y a
-quelque part, non loin d'elle, un être pur et beau qu'elle peut aimer
-sans arrière-pensée. Lorsqu'elle s'est approchée véritablement d'un tel
-être, la beauté cesse d'être une belle chose morte qu'on montre aux
-étrangers; mais elle prend soudain une vie impérieuse, et son activité
-devient si naturelle que plus rien ne résiste. C'est pourquoi songez-y;
-on n'est pas seul; il faut que les bons veillent.
-
-Plotin au livre VIII de la cinquième Ennéade, après avoir parlé de la
-«beauté intelligible» c'est-à-dire divine, conclut ainsi: «Pour nous,
-nous sommes beaux lorsque nous nous appartenons à nous-mêmes; et laids
-quand nous nous abaissons à une nature inférieure. Nous sommes beaux
-encore quand nous nous connaissons et laids quand nous nous ignorons.»
-Or, ne l'oublions pas, nous sommes ici sur des montagnes où s'ignorer
-n'est pas tout simplement ne pas savoir ce qui arrive en nous quand nous
-sommes amoureux ou jaloux, timides ou envieux, heureux ou malheureux.
-S'ignorer où nous sommes c'est ignorer ce qui se passe de divin dans les
-hommes. Nous sommes laids quand nous nous éloignons des dieux qui sont
-en nous; et nous devenons beaux à mesure que nous les découvrons. Mais
-nous ne trouverons le divin dans les autres qu'en leur montrant d'abord
-le divin dans nous-mêmes. Il faut que l'un des dieux fasse signe à
-l'autre dieu; et tous les dieux répondent au plus imperceptible signe.
-On ne saurait le redire trop souvent; il ne faut qu'une fissure à peu
-près invisible pour que les eaux du ciel pénètrent dans une âme. Toutes
-les coupes sont tendues vers la source inconnue; et nous sommes en un
-lieu où l'on ne songe qu'à la beauté. Si l'on pouvait demander à un ange
-ce que nos âmes font dans l'ombre, je crois qu'il répondrait, après
-avoir regardé de longues années peut-être, bien au delà de ce qu'elles
-ont l'air de faire aux yeux des hommes, «Elles transforment en beauté
-les petites choses qu'on leur donne». Ah! il faut avouer que l'âme
-humaine a un courage singulier! Elle se résigne à travailler toute une
-vie dans les ténèbres où la plupart d'entre nous la relèguent et où
-personne ne lui parle. Elle y fait ce qu'elle peut sans se plaindre; et
-s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on lui jette, le noyau de lumière
-éternelle qu'ils renferment peut-être. Et tandis qu'elle s'applique,
-elle guette le moment où elle pourra montrer à une soeur plus aimée ou
-par hasard plus proche, les trésors laborieux qu'elle a amoncelés. Mais
-il y a des milliers d'existences où nulle soeur ne la visite; et où la
-vie l'a rendue si timide qu'elle s'en va sans rien dire, et sans avoir
-pu se parer une seule fois des plus humbles joyaux de son humble
-couronne...
-
-Et malgré tout, elle veille à toutes choses dans son ciel invisible.
-Elle avertit, elle aime, elle admire, elle attire, elle repousse. A
-chaque événement nouveau, elle remonte à la surface en attendant qu'on
-l'oblige à descendre, parce qu'elle passe pour importune et folle. Elle
-erre comme Kassandra sous le porche des Atrides. Elle y dit sans cesse
-des paroles dont la vérité même n'est que l'ombre et personne ne
-l'écoute. Si nous levons les yeux, elle attend un rayon de soleil ou
-d'étoile, dont elle veut faire une pensée ou bien une tendance
-inconsciente et très pure. Et si nos yeux ne lui rapportent rien, elle
-saura transformer sa pauvre déception en quelque chose d'ineffable
-qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous aimons, elle s'enivre de
-lumière derrière la porte close, et tout en espérant, elle ne perd pas
-les heures; et cette lumière qui filtre par les fentes devient de la
-bonté, de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais si la porte ne
-s'ouvre pas, (et dans combien d'existences s'ouvre-t-elle?) elle s'en
-retourne en sa prison et son regret sera peut-être une vérité plus haute
-qu'on ne verra jamais, car nous sommes dans le lieu des transformations
-indicibles; et ce qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte n'est pas
-perdu, mais ne se mêle pas à cette vie...
-
-Je disais tout-à-l'heure qu'elle transforme en beauté les petites choses
-qu'on lui donne. Il semble même, à mesure qu'on y songe, qu'elle n'ait
-pas d'autre raison d'être; et que toute son activité s'emploie a réunir
-au fond de nous un trésor de beauté qu'on ne peut pas décrire. Est-ce
-que tout ne se changerait pas naturellement en beauté si nous ne venions
-pas troubler sans cesse le travail obstiné de notre âme? Est-ce que le
-mal même ne devient pas précieux lorsqu'elle en a extrait le diamant
-profond du repentir? Est-ce que les injustices que vous avez commises et
-les larmes que vous avez fait répandre ne finissent pas un jour par
-devenir, elles aussi, dans votre âme, de la lumière et de l'amour?
-Avez-vous jamais regardé en vous-même dans ce royaume des flammes
-purificatrices? On vous a fait un grand mal aujourd'hui; les gestes
-étaient petits, l'acte était bas et triste, et vous avez pleuré dans la
-laideur. Pourtant, venez jeter un coup d'oeil dans votre âme quelques
-années après; et dites-moi si vous ne voyez pas sous le souvenir de cet
-acte quelque chose qui est déjà plus pur qu'une pensée, je ne sais
-quelle force qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun rapport avec les
-forces ordinaires de ce monde, je ne sais quelle source «d'une autre
-vie» à laquelle vous pourrez boire sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers
-jours. Et cependant vous n'avez pas aidé la reine infatigable; et vous
-songiez à autre chose tandis que l'acte se purifiait à votre insu dans
-le silence de votre être, et venait augmenter l'eau précieuse de ce
-grand réservoir de vérité ou de beauté, qui n'est pas agité comme le
-réservoir moins profond des pensées vraies ou belles, mais demeure pour
-toujours à l'abri du souffle de la vie.
-
-«Il n'y a pas un fait, pas un événement dans notre existence, dit
-Emerson, qui tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, adhésive et qui
-ne nous étonnera pas en prenant son essor, du fond de notre corps, dans
-l'Empyrée.» Et cela est vrai à un degré plus haut encore qu'Emerson ne
-l'avait peut-être prévu, car à mesure qu'on s'avance en ces lieux, on
-découvre des sphères plus divines.
-
-On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette activité silencieuse des âmes
-qui nous entourent. Vous avez dit une parole pure à un être qui ne l'a
-pas comprise. Vous l'avez crue perdue et vous n'y songiez plus. Mais un
-jour, par hasard, la parole remonte avec des transformations inouïes, et
-l'on peut voir les fruits inattendus qu'elle a portés dans les ténèbres;
-puis tout retombe dans le silence. Mais qu'importe? on apprend que rien
-ne se perd dans une âme et que les plus petites ont aussi leurs instants
-de splendeur. Il n'y a pas à s'y tromper; les plus malheureux même et
-les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, tout au fond de leur être, un
-trésor de beauté qu'ils ne peuvent appauvrir. Il s'agit simplement
-d'acquérir l'habitude d'y puiser. Il faut que la beauté ne demeure pas
-une fête isolée dans la vie mais devienne une fête quotidienne. Il ne
-faut pas un grand effort pour être admis parmi ceux «dans les yeux
-desquels la terre en fleurs et les cieux éclatants n'entrent plus par
-parties infinitésimales, mais en masses sublimes» et je parle de fleurs
-et de cieux plus durables et plus purs que ceux qu'on aperçoit. Il y a
-mille canaux par lesquels la beauté de notre âme peut monter jusqu'à
-notre pensée. Il y a surtout le canal admirable et central de l'amour.
-
-N'est-ce pas dans l'amour que se trouvent les plus purs éléments de
-beauté que nous puissions offrir à l'âme? Il existe des êtres qui
-s'aiment ainsi dans la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu à peu le
-sens de la laideur; c'est devenir aveugle à toutes les petites choses et
-ne plus entrevoir que la fraîcheur et la virginité des âmes les plus
-humbles. Aimer ainsi c'est ne plus même avoir besoin de pardonner. Aimer
-ainsi, c'est ne plus rien pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus rien que
-l'âme toujours présente ne transforme en beauté. Aimer ainsi c'est ne
-plus voir le mal que pour purifier l'indulgence et pour apprendre à ne
-plus confondre le pécheur avec son péché. Aimer ainsi, c'est élever en
-soi tous ceux qui nous entourent sur des hauteurs où ils ne peuvent plus
-faillir et d'où une action basse doit tomber de si haut qu'en
-rencontrant la terre elle livre malgré elle son âme de diamant. Aimer
-ainsi, c'est transformer sans qu'on le sache, en mouvements illimités,
-les intentions les plus petites qui veillent autour de nous. Aimer
-ainsi, c'est appeler tout ce qu'il y de beau sur la terre, dans le ciel
-et dans l'âme au festin de l'amour. Aimer ainsi c'est exister devant un
-être tel qu'on existe devant Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au moindre
-geste la présence de son âme et de tous ses trésors. Il ne faut plus la
-mort, des malheurs ou des larmes pour que l'âme apparaisse; il suffit
-d'un sourire. Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans le bonheur
-aussi profondément que quelques héros l'entrevirent aux clartés des plus
-grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est ne plus distinguer la beauté qui se
-change en amour de l'amour qui se change en beauté. Aimer ainsi, c'est
-ne plus pouvoir dire où finit le rayon d'une étoile et où commence le
-baiser d'une pensée commune. Aimer ainsi, c'est arriver si près de Dieu
-que les anges vous possèdent. Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la
-même âme qui devient peu à peu l'_ange unique_ dont parle Swedenborg.
-Aimer ainsi, c'est découvrir chaque jour une beauté nouvelle en cet ange
-mystérieux, et c'est marcher ensemble dans une bonté de plus en plus
-vivante, et de plus en plus haute.--Car il y a aussi une bonté morte qui
-n'est faite que de passé; mais l'amour véritable rend inutile le passé
-et crée à son approche un inépuisable avenir de bonté sans malheurs et
-sans larmes. Aimer ainsi, c'est délivrer son âme et devenir aussi beau
-que son âme délivrée. «Si dans l'émotion que doit te causer ce
-spectacle, dit à propos de choses analogues le grand Plotin qui de
-toutes les intelligences que je connais est celle qui s'approcha le plus
-près de la divinité, si dans l'émotion que doit te causer ce spectacle
-tu ne proclames pas qu'il est beau, et si, plongeant ton regard en
-toi-même, tu n'éprouves pas alors le charme de la beauté, c'est en vain
-que dans une pareille disposition tu chercherais la beauté intelligible;
-car tu ne la chercherais qu'avec ce qui est impur et laid. Voilà
-pourquoi, les discours que nous tenons ici ne s'adressent pas à tous les
-hommes. Mais si tu as reconnu en toi la beauté, élève-toi à la
-réminiscence de la beauté intelligible...»
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Le Silence 7
- Le Réveil de l'Ame 29
- Les Avertis 49
- La Morale Mystique 65
- Sur les Femmes 81
- Ruysbroeck l'Admirable 101
- Emerson 131
- Novalis 155
- Le Tragique quotidien 179
- L'Étoile 205
- La Bonté invisible 231
- La Vie Profonde 253
- La Beauté intérieure 283
-
-
-
-
- _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
- le six février mil huit cent quatre-vingt seize
- PAR
- L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY
- POUR LE
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRÉSOR DES HUMBLES ***
-
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-to date contact information can be found at the Foundation's website
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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