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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Comment placer sa fortune - -Author: Jacques Bainville - -Release Date: February 19, 2021 [eBook #64598] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE *** - - - - - APRÈS LA GUERRE - - COMMENT - PLACER SA FORTUNE - - PAR - JACQUES BAINVILLE - - L'INSTABILITÉ DES FORTUNES - PRINCIPES SUR LESQUELS DOIT REPOSER UNE FORTUNE. - DES IMMEUBLES--DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES. - EMPRUNTS D'ÉTATS--LES CHEMINS DE FER FRANÇAIS - ET ÉTRANGERS--LES VALEURS INDUSTRIELLES--BANQUES - ET SOCIÉTÉS DE CRÉDIT--LA SPÉCULATION ET - LA BOURSE--LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS - - PARIS - NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE - 3, PLACE DU PANTHÉON, 3 - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - SUR VERGÉ TEINTÉ DES PAPETERIES LAFUMA - FILIGRANÉ AU MONOGRAMME - DE - LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE - 50 EXEMPLAIRES NUMEROTÉS A LA PRESSE - - -Copyright 1919, by Société française d'Édition et de Librairie, -proprietor of Nouvelle Librairie Nationale. - -Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour -tous pays. - - - - -AVANT-PROPOS - - -Ce livre s'adresse à toutes les personnes qui, possédant une fortune -petite ou grande, d'origine ancienne ou nouvelle, ont besoin de -principes directeurs et de renseignements pratiques pour la placer et -l'administrer. - -En cette matière, ce ne sont pas les conseils qui manquent. Mais les -conseils désintéressés sont rares. Chacun se méfie du détaillant qui -vante un produit. On se demande: «Quel intérêt peut-il avoir à insister -pour me vendre cette marque plutôt qu'une autre?» Les mêmes personnes -qui doutent de leur épicier suivront aveuglément le banquier ou même le -commis de banque qui les invitera à acheter une valeur. Pourtant, dans -les deux cas, la méfiance doit être la même, et elle doit être d'autant -plus vive qu'il s'agit de plus grosses sommes pour l'acquéreur et de -plus grosses commissions pour le courtier. - -Les pertes énormes subies par les capitalistes français dans ces -dernières années ont en grande partie pour cause les erreurs, -volontaires ou involontaires, des financiers ou des établissements de -crédit qui s'étaient constitués les tuteurs du capital et de l'épargne. -L'auteur de ce livre n'a aucune espèce d'attache financière. Il ne -soutient aucun système. Il livre au public le résultat de ses études et -de ses observations. - -Sa seule ambition est de rendre service. Quant à son intérêt, il a -consisté à écrire un ouvrage qui, étant utile à beaucoup de monde, -pourra être lu avec profit par un public nombreux. - -Les personnes auxquelles nous avons songé en écrivant ce livre sont -légion en France, ou la fortune, aux degrés les plus divers, est si -répandue. Il nous est apparu aussi que les meilleurs traités du même -genre écrits avant la guerre ne s'appliquaient plus aux circonstances -actuelles. Un guide nouveau était nécessaire pour tenir compte des -bouleversements survenus depuis 1914 et de ceux qui pourraient se -produire encore. - -A qui nous adressons-nous? Non seulement aux personnes qui vivent de -leurs revenus, mais aussi à celles qui s'enrichissent par leur travail -et leur économie et à qui leurs occupations ne permettent pas d'étudier -à fond par elles-mêmes la meilleure manière de mettre leur épargne à -l'abri, dans un temps où la sécurité des capitaux est si précaire. - -Proudhon a écrit, il y a déjà de longues années, dans son _Manuel du -spéculateur à la Bourse_: - -«Le rentier, qui vit sur la foi de son inscription; l'actionnaire qui -compte sur son dividende; le propriétaire foncier dont l'avoir est tout -en terres et en maisons; le commerçant dont la sécurité repose sur -l'éventualité des bénéfices; le père de famille, qui cherche pour -l'établissement de ses fils, pour la dot de ses filles le placement le -plus solide et le plus productif; tous ceux dont la fortune est engagée -soit dans les fonds publics, soit dans les entreprises industrielles, -soit dans des propriétés rurales et urbaines, et qui trop souvent -oublient que cette fortune change incessamment, tant en capital qu'en -intérêts, par les mouvements quotidiens de la Bourse; tout ce monde, -étranger pour la plupart à la spéculation, a besoin cependant d'en -connaître à peu près les objets, d'en observer les oscillations et d'en -prévoir les résultats.» - - * * * * * - -Ce besoin est plus grand aujourd'hui que jamais. La prudence, la science -et la réflexion, nécessaires en tout temps à la conservation de la -richesse, sont indispensables dans les périodes agitées. Le rentier, -l'actionnaire, le propriétaire foncier, le commerçant, le père de -famille: voilà les personnes dont nous souhaitons être lu. C'est à -elles, c'est à nos classes moyennes, indignement rançonnées par des -financiers sans patriotisme et sans scrupules, que cet ouvrage est -dédié. - -J. B. - - - - -APRÈS LA GUERRE - -COMMENT PLACER SA FORTUNE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -UNE PÉRIODE D'INSTABILITÉ ET D'INSÉCURITÉ POUR LES FORTUNES - -L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La -guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de -sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914--Le danger d'autrefois était -la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances nourries à -cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.--L'intérêt s'est -relevé, mais des capitaux ont été détruits.--Ébranlement de toutes les -fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur elles.--Probabilité de grandes -crises financières, sinon de catastrophes.--De nouvelles méthodes de -gestion des patrimoines sont nécessaires.--En quoi l'esprit et les -habitudes des capitalistes doivent changer. - - -Nos pères, qui en savaient bien autant que nous, avaient coutume de dire -qu'une fortune est plus difficile à conserver qu'à acquérir. Ils -disaient aussi qu'une fortune ne passe pas trois générations. C'est ce -qu'exprimait le proverbe de la vieille France: «Cent ans bannière, cent -ans civière», c'est-à-dire cent ans de prospérité et cent ans de -pauvreté. Une famille réussit rarement, en effet, à garder son rang -pendant plus d'un siècle. De tout temps, les patrimoines qui n'ont pas -été entretenus et renouvelés ont disparu. Même sans catastrophe brutale -et sans dilapidation, les capitaux s'usent lentement et s'évaporent par -l'effet des années. - -De 1815 à 1914, les fortunes ont joui d'une sécurité et d'une stabilité -remarquables. En France, les classes moyennes, plus douées de l'esprit -d'économie que de l'esprit d'entreprise, étaient portées naturellement -par le flot montant de la richesse publique. Nos révolutions du XIXe -siècle, purement politiques, avaient laissé la propriété intacte. Les -blessures financières de la guerre de 1870 avaient été rapidement -pansées. Sans autre effort que celui de l'épargne, la bourgeoisie -française, dont les rangs grossissaient tous les jours, était en progrès -constant. Les cas de régression tenaient presque toujours à des fautes -individuelles et non à des causes générales. - -Pendant les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe, les -rentiers avaient pourtant une inquiétude. Par l'effet de l'accumulation -et de l'abondance des capitaux, l'intérêt de l'argent ne cessait de -décroître et les conversions successives de la rente sanctionnaient -cette baisse. De 5 p. 100, qui était autrefois le taux ordinaire, -l'intérêt était tombé à 4, puis à 3 et plus bas encore. Le taux de 2 1/2 -était couramment accepté. L'esprit humain étant enclin à croire que tout -mouvement une fois commencé doit se poursuivre indéfiniment, on -prévoyait que bientôt l'argent ne pourrait plus s'employer qu'à 2 p. -100, sinon à moins. Ainsi le rentier voyait son revenu condamné à une -chute lente et tendant vers zéro. Nous avons connu un financier aussi -célèbre qu'opulent, qui était en même temps un économiste, et qui, -presque quotidiennement, à la table de famille, enseignait à ses enfants -qu'ils ne devaient pas se fier à son héritage, qu'un jour viendrait où -il faudrait une fortune si fantastique pour vivre de ses seules rentes -que les riches eux-mêmes seraient contraints de travailler. - -Les événements ont pris une autre tournure. On s'alarmait pour le -revenu, en se croyant sûr du capital. Ç'aurait dû être le contraire. -S'il est vrai qu'aujourd'hui bien peu de personnes peuvent se dispenser -de travailler, ce n'est pas parce que l'argent ne rapporte plus rien: -l'État lui-même emprunte à 5,70 p. 100 et les placements à 6 p. 100 sont -devenus communs. Mais, à la sécurité d'autrefois, qui avait engendré la -diminution de l'intérêt, a succédé une insécurité profonde. Il n'y a -plus pléthore mais destruction de capitaux. La guerre européenne en a -consommé et anéanti une quantité prodigieuse. Les États se sont endettés -par centaines de milliards. Les grandes entreprises d'intérêt public, -telles que les Compagnies de chemins de fer, ont elles-mêmes subi des -pertes immenses. Il y a eu des ruines de toute sorte, une diminution -formidable de la richesse universelle. Sans doute on a vu des fortunes -se faire. De grandes quantités de billets de banque, de titres des -rentes nouvelles circulent de main en main. Ce n'est pas un -enrichissement véritable. Le papier émis ne tient pas lieu des choses -consommées et détruites, de celles que la diminution du travail a -empêché de produire. C'est ainsi que, chez les belligérants les plus -gravement atteints, le papier-monnaie a pris un développement inouï, -alarmant, qui a eu pour première conséquence d'entraîner l'avilissement -de sa faculté d'achat et la hausse de tous les prix. C'est au milieu -d'une immense révolution économique que nous vivons. Et une révolution -économique entraîne fatalement une révolution sociale, à forme -silencieuse ou explosive: peu importe. L'effet est le même pour les -individus. - -La richesse, pendant la guerre et depuis, s'est déplacée. Elle a changé -de mains. Il y a de «nouveaux riches» et de «nouveaux pauvres». Bien -rares sont les patrimoines anciennement constitués qui ont pu se -maintenir tels qu'ils étaient. L'avilissement de l'argent, la chute -profonde des valeurs mobilières, dont quelques-unes ne se relèveront -sans doute jamais, ont retenti sur toutes les fortunes, des plus grandes -aux plus petites. Une portion considérable des portefeuilles, composée -de valeurs russes, autrichiennes, hongroises, turques, etc... est -gravement compromise. On n'oserait jurer que cette liste nécrologique ne -s'allongera pas. - -D'autre part, la grande secousse de la guerre a eu pour effet de -précipiter une évolution déjà commencée. Le régime capitaliste s'était -développé au XIXe siècle avec les progrès rapides de l'industrie et sous -la protection des lois qui étaient alors en vigueur. D'une part, le -droit de propriété individuelle était sacré, intangible et regardé comme -faisant partie des Droits de l'homme. Garanti par l'État, la société et -le Code, il donnait, à quiconque possédait, une sécurité inconnue à -toutes les autres époques. D'autre part, la conception individualiste de -la Révolution française, contraire à tout ce qui était corporations ou -syndicats, paralysait les revendications ouvrières. - -Peu à peu, ces conditions ont changé. Et puis, avec le temps, beaucoup -d'éléments des fortunes françaises ont vieilli. On a oublié les services -rendus par le capital lorsqu'il s'était agi de mettre les mines en -valeur et de construire les voies ferrées. Il paraît moins naturel -qu'autrefois que le fait de posséder une action de chemins de fer ou de -charbonnage donne le droit de toucher des dividendes copieux à une -personne qui ne connaît les locomotives que pour avoir voyagé et le -charbon que pour se chauffer au coin de son poêle. L'expérience ayant -prouvé que le travail lui-même avait besoin du capital, celui-ci n'est -pas déchu de son droit à l'intérêt, mais sa part est restreinte et, si -restreinte soit-elle, encore contestée. - -Il résulte de ces divers phénomènes que les patrimoines français sont -largement entamés, gravement ébranlés et exposés à des diminutions -nouvelles par le fait des circonstances. La situation financière de -notre pays elle-même, après les formidables dépenses de la guerre, n'est -pas sans inspirer des inquiétudes. Sa dette colossale, ajoutée à un -passif déjà lourd, oblige à se demander si la France pourra toujours -faire face à ses engagements. Ainsi, d'une part, les revenus sont -réduits par les pertes éprouvées ou menacent de l'être par des pertes -nouvelles. De l'autre, les impôts s'aggravent, se multiplient, et la vie -est devenue plus coûteuse. Jamais l'administration d'une fortune n'a été -plus difficile. - -Il est donc bien certain que les idées qui avaient cours avant la guerre -doivent être révisées. Un capitaliste qui s'entêterait à suivre les -pratiques recommandables autrefois irait directement à la ruine. A temps -nouveaux, besoins nouveaux. - -Assurément, la propriété sera éternelle. Depuis que les hommes vivent en -société, elle a survécu à tous les bouleversements et elle survivra -encore à celui-ci. Le capital lui-même se reconstituera toujours. La -difficulté, dans une période de transition, consiste à sauver le capital -existant et à le garder entre ses mains. - -Nous assistons en ce moment à une lutte de la société capitaliste, telle -qu'elle s'était constituée au XIXe siècle, pour durer et s'adapter à -travers les transformations du XXe siècle. Cette adaptation ne se fera -pas sans peine et il est probable qu'il y aura, chemin faisant, bien des -victimes. - -Existe-t-il une recette infaillible pour abriter les capitaux et les -soustraire aux conséquences des métamorphoses économiques et sociales? -Nous ne le croyons pas. Nous nous proposons seulement de donner dans ce -livre des indications pratiques et utiles, de mettre en garde contre des -écueils, de dissiper de dangereuses illusions, d'exposer des principes -fondés sur l'observation et sur l'expérience et dont l'application -permettra aux capitalistes et aux rentiers d'échapper au moins à une -partie des risques auxquels ils sont exposés pour longtemps. Selon -toutes les apparences, les agitations ne sont pas près de prendre fin en -Europe. L'ordre nouveau établi par la paix n'est pas lui-même très sûr. -Le fût-il, que la liquidation serait encore pénible et douloureuse. Sans -doute, personne ne peut se vanter de tout prévoir. Mais celui qui ne -prévoit rien et qui s'en remet au hasard, comme celui qui ne veut rien -changer à ses habitudes, est le jouet des événements. - -Nous sommes convaincu que les classes moyennes, durement éprouvées par -les conséquences de la guerre, résisteront à la tourmente. Formées par -le travail et l'économie, elles savent que là sont les seules sources de -la richesse. Si elles ont été frappées, ce n'est pas leur esprit de -cupidité ou leur goût du risque qui en est cause. Leur prudence et leur -modération sont proverbiales. Elles ont toujours eu pour principe de -rechercher moins de gros intérêts ou des bénéfices que la sécurité du -capital, ou ce qu'on croyait être autrefois la sécurité. Si elles ont -péché, c'est par excès de confiance. Le nom illustre de Ferdinand de -Lesseps avait suffi jadis à engager dans le Panama les plus timides, -alors que le canal de Suez, dans sa nouveauté, avait effrayé le public. -Pour les fonds russes, l'appel de l'État français, la propagande des -établissements de crédit, le prestige d'un Empire immense et dont les -faiblesses étaient inconnues: voilà ce qui a séduit les souscripteurs -bien plus que l'attrait d'un intérêt élevé. C'est par la même confiance, -le même respect des institutions anciennes et célèbres, que la -bourgeoisie française s'est attardée aux actions de nos compagnies de -chemins de fer, alors que ces titres ne promettaient plus que des -déboires à leurs porteurs. - -On a dit bien des fois que l'éducation financière du public français -était à faire. Ce sont malheureusement des aigrefins, souvent patentés, -qui s'en chargent et qui exploitent la crédulité et l'esprit de routine. -Les capitalistes, pour se défendre, vont avoir, encore plus qu'hier, -besoin d'esprit critique. Plus qu'hier ils devront être renseignés, ils -devront être prudents, mais prudents à bon escient, et non pas sur la -foi de charlatans ou d'intermédiaires malhonnêtes par profession. Ils -devront se garder aussi d'une aveugle fidélité à des traditions -périmées. - -L'illusion de la Bourse est une de celles qui auront été le plus -funestes. Combien de personnes s'imaginaient que les prix inscrits dans -les colonnes de la cote correspondaient à des valeurs réelles et -durables! Il a fallu la tourmente de la guerre pour montrer la fragilité -de ce château de cartes. A l'avenir, les capitalistes devront savoir -qu'une fortune constituée tout entière en papier et qui dépend d'une -estimation éphémère, qui est soumise à tous les hasards des événements -intérieurs et extérieurs, ne repose pas sur des bases solides. De -nouvelles méthodes de placement et de gestion se recommandent -aujourd'hui d'une façon impérieuse et le capitaliste doit se faire, à -tous les égards, un nouvel esprit. - -Pendant des années qui pourront être longues, il devra d'abord avoir -toujours présente à la pensée l'idée que des catastrophes financières -ou, tout au moins, des crises graves sont possibles. Dans l'hypothèse la -plus favorable, il est exagéré de croire que la France, par exemple, se -relèvera aussi promptement et en suivant une marche aussi régulièrement -progressive qu'après 1871. Personne n'a encore pu calculer exactement -les répercussions de la guerre. Personne ne sait au juste comment (pour -ne parler toujours que de la France), trente-cinq milliards de billets -de banque, en face de cinq milliards d'or seulement, plus quelques -dizaines de milliards de Bons de la Défense Nationale qui, eux mêmes, ne -sont qu'une autre forme des billets de banque, pourront être retirés de -la circulation pour que celle-ci revienne à un niveau normal, sans -compter que, pour la première fois, la France a une grosse dette -extérieure. En tout cas, la guérison sera longue. Elle ne se fera pas -sans rechutes contre lesquelles les personnes prudentes doivent, dès -maintenant, se prémunir. - -Mais l'esprit du capitaliste devra changer à un autre égard. Il devra -s'élargir aux proportions des nécessités de notre époque. Les impôts -seront multiples et lourds: il faudra s'y résigner et se dire que, s'il -est désagréable de payer l'impôt sur le revenu, il serait encore pire de -n'avoir plus de revenus du tout, ce qui fût arrivé si nous avions été -vaincus. Il faudra encore compter avec de nouveaux rapports entre le -capital et le travail. Il y a des revendications ouvrières dont -l'exagération est absurde et qui, si elles étaient écoutées, -aboutiraient à tuer la poule aux oeufs d'or, comme le bolchevisme l'a -fait en Russie. La résistance à ces folies est un devoir. Mais il n'est -de l'intérêt de personne qu'il y ait des ploutocrates d'une part et, de -l'autre, des prolétaires sans attaches avec l'industrie qui a besoin de -leurs bras. Il s'agit seulement, pour les possédants, de compter avec -les évolutions inévitables, de les comprendre et de ne pas se laisser -surprendre par elles. - -Nous avons déjà cité tout à l'heure un proverbe de la vieille France. Un -autre, familier à l'ancienne noblesse, disait: «Nous venons tous de la -charrue.» Que chaque capitaliste songe à ses origines ou à celles de sa -famille. Il sentira combien le plus riche est près de ceux qui ne -possèdent rien. Ce n'est pas notre rôle de moraliser sur les devoirs de -la richesse. Mais il n'est pas mauvais, même pour gérer et conserver sa -fortune, de savoir qu'elle a des collaborateurs obscurs, peu favorisés, -dans les rangs desquels on aurait pu naître et où retourneront peut-être -les descendants de ceux qui possèdent aujourd'hui, comme tant de -familles, riches autrefois, ont elles-mêmes déchu. - -C'est un métier, somme toute, d'être capitaliste. Et ce métier exige des -qualités, lui aussi. Une fortune ne se garde que par les moyens qui -l'ont formée: le travail et l'économie. Il y faut encore de la -prévoyance, de la réflexion, de l'étude. Les chapitres qui suivent -constituent un guide méthodique pour la conservation des patrimoines, -qui sont une des forces de la nation. Le devoir de quiconque a créé ou -reçu le sien est de le transmettre intact et même accru à ses -successeurs. Les anciens avaient coutume de dire que ce n'est pas une -honte d'être pauvre mais qu'il est honteux de ne pas aspirer à sortir de -la pauvreté. Il est encore plus honteux, et sans profit pour la -collectivité, de se laisser appauvrir par ignorance, insouciance ou -paresse d'esprit. - - - - -CHAPITRE II - -LE PRINCIPE DE LA DIVISION GÉOGRAPHIQUE DES PLACEMENTS, QUI S'EST MONTRÉ -INSUFFISANT, DOIT ÊTRE COMPLÉTÉ PAR UN AUTRE PRINCIPE - -La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil c'est -qu'elle tourne parfois à la multiplication des risques.--Exemples -malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions -supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit reposer -une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger des valeurs -mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la clause -essentielle de tout prêt d'argent.--Application de ce principe aux -placements mobiliers et avantages qu'il comporte.--Règles pratiques à en -tirer. - - -On a toujours su qu'il n'était pas bon de mettre tous ses oeufs dans le -même panier. Mais le principe de la division des risques a pu être -appliqué avec une facilité inconnue au temps jadis dès que la diffusion -des valeurs mobilières eut permis de placer de l'argent dans les quatre -parties du monde, par un simple ordre d'achat donné à la Bourse. -Diversifiez, internationalisez vos placements: tel est le conseil qui a -été prodigué avant la guerre, et, en lui-même, il était bon. - -Seulement, il ne fallait pas courir au-devant des risques sous prétexte -de les diviser. Un rentier qui aurait eu en portefeuille, il y a une -douzaine d'années, des valeurs russes, austro-hongroises et mexicaines, -se serait cru garanti par cette variété contre les accidents qui -pouvaient l'atteindre d'autre part. En réalité, il fût allé lui-même -chercher sa perte. Au temps où le Mexique était bien gouverné, où les -Empires de Russie et d'Autriche se présentaient comme des édifices -solides, des économistes expérimentés n'hésitaient pas à recommander -comme sûres et avantageuses les valeurs de ces pays. On voit pourtant ce -qu'il en est advenu. - -Avant la guerre, un autre attrait de la diversité des placements, aux -yeux des rentiers, c'était aussi, et peut-être surtout qu'on y voyait un -moyen de relever le rendement d'un portefeuille, l'intérêt de l'argent -étant, d'une façon courante, moins élevé en France que dans beaucoup de -pays étrangers. Cette considération a perdu aujourd'hui sa raison -d'être. - -En outre, on s'imaginait volontiers que l'expatriation des capitaux -était une garantie contre les mesures fiscales de caractère socialiste, -et notamment contre l'impôt sur le revenu, qui était, à ce moment-là, un -grand épouvantail et dont le mécanisme était d'ailleurs mal compris. On -ne se représentait pas qu'on s'exposait tout simplement, dans la plupart -des cas, à subir les impôts du pays de refuge, plus les impôts français. -Car les gouvernements et les administrations de tous les pays ont -tendance à se copier, et cette tendance est encore plus forte quand les -besoins sont à peu près les mêmes partout. Si le fisc a la main lourde -en France, il n'est pas plus indulgent en maints autres endroits. Et le -socialisme d'État, après avoir semé la terreur lorsqu'il est apparu chez -nous, semble modéré et conservateur quand on compare ses mesures -fiscales à celles des nouvelles Républiques socialistes qui sont nées de -la défaite des Empires centraux, sans parler des Républiques de Soviets -et de la dictature du prolétariat. - -Avec le socialisme, le nationalisme est l'autre tendance des États -modernes. Ces deux tendances se conjuguent souvent. Pas plus que les -individus, les peuples n'aiment leurs créanciers. Les pays qui ont une -grosse dette extérieure, qui sont les débiteurs de l'étranger, sont très -portés à renier leurs engagements. Ce sentiment xénophobe explique pour -une bonne part ce qui s'est passé en Russie depuis la révolution. -D'autres pays, qui ont été heureux de trouver des capitaux étrangers -pour les mettre en valeur, ne songent plus qu'à exproprier les sociétés -concessionnaires une fois que les entreprises sont entrées dans la -période des bénéfices. Dans l'ère de nationalisme intense où le monde -est entré, les peuples les plus primitifs ou, comme le peuple chinois, -les plus endormis, prennent conscience d'eux-mêmes, selon l'expression -consacrée, et le font souvent sentir à leurs bailleurs de fonds. - -Il ne suffisait pas naguère, il ne suffira pas encore demain d'envoyer -sa fortune au delà de la frontière pour la mettre en sûreté. Il faut -encore connaître le fort et le faible des nations auxquelles on la -confie. Il faut être renseigné sur leur situation politique, leurs -finances, leur législation. Et puis, s'il est difficile, quand il s'agit -d'autre chose que de fonds d'État, de distinguer les bonnes valeurs des -mauvaises dans son propre pays, la difficulté est encore plus grande -quand il s'agit d'entreprises situées dans des pays avec lesquels on -n'est pas familier et qu'on ne connaît que par ouï-dire. - -A l'épreuve de la guerre et des bouleversements qu'elle a produits, il -est apparu que la division des placements et leur distribution -géographique ne rendaient pas tous les services qui en étaient attendus. -Les personnes qui, par ce procédé, ont réussi à sortir de la crise avec -leur fortune intacte doivent reconnaître qu'il y a dans leur cas plus de -chance que de science. Au fond, un homme d'affaires vraiment génial, qui -eût compris dès 1911, au moment du coup d'Agadir, ou dès 1912 et 1913, à -la lumière des conflits balkaniques, que l'Europe allait enfin à la -guerre générale si souvent annoncée, eût tout simplement réalisé son -portefeuille. Alors, se trouvant à la tête d'un capital liquide, au -moment où les valeurs du monde entier s'effondraient, cet homme -audacieux et pénétrant eût réalisé des bénéfices considérables. - -En effet, sauf un très petit nombre de pays neutres qui ont été -favorisés par les événements, sauf quelques valeurs dites «de guerre» -qui, grâce à la longue durée des hostilités, ont travaillé pour -l'armement avec de très gros profits, on a vu la généralité des -meilleures valeurs descendre à des cours inconnus. Tel a été le cas, -notamment, des valeurs à revenu fixe comme les obligations des chemins -de fer américains de premier ordre, qui ont automatiquement baissé -jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à se mettre au niveau demandé par -le relèvement général du loyer de l'argent. Des titres rapportant 3 1/2 -ou 4 p. 100, se tenaient au pair, lorsque l'intérêt courant était à ce -taux. Ils sont tombés à 70, lorsque les emprunts à 5 et 5 1/2 p. 100 et -même davantage se sont multipliés. - -Puisqu'il est extrêmement probable que nous ne sommes pas au bout de la -série des grandes crises financières, _la préoccupation essentielle doit -donc encore maintenant s'adresser au capital plus qu'au revenu_. Le -revenu se trouvera toujours. Sauvegarder d'abord le capital, c'est la -tâche première et la plus difficile. - -La division géographique des placements peut y aider, mais elle ne -suffit pas. Des temps sont venus où l'édifice du crédit est fragile. Les -garanties d'une créance doivent être examinées avec plus de soin qu'au -moment où la solvabilité générale créait un état d'équilibre et de -confiance. Les valeurs mobilières ressemblent étroitement, à cet égard, -aux billets de banque. En période de prospérité, personne ne regarde de -très près à leurs garanties réelles parce que l'on sait que le papier -trouve à s'échanger sans peine. Les cours de Bourse ont beau n'être -qu'une estimation, ils offrent des promesses de stabilité et même de -plus-value. La force de l'ensemble maintient les parties en équilibre. -Mais, en temps de crise, et quand le crédit est ébranlé, la réalité -reprend ses droits. Toutes les valeurs fictives se déprécient. Celles -qui ne reposent pas sur quelque chose de solide tombent à zéro. C'est -cette solidité qui doit être requise et recherchée avant tout. - -Il résulte de là que l'assurance contre les risques ne doit plus -seulement consister à disséminer une fortune sur les divers points du -globe, mais surtout à en éliminer autant que possible les éléments -fictifs. A cet effet, il importe de modifier les méthodes de placement -naguère en honneur et de revenir aux principes de méfiance et de -sécurité qui dirigeaient les capitalistes d'autrefois. - -La terre, les maisons, les prêts couverts par une hypothèque large et -précise: voilà les premières valeurs réelles sans lesquelles une fortune -est construite sur des sables mouvants. Aujourd'hui le porteur de -maintes valeurs mobilières peut regarder avec envie le propriétaire -d'immeubles, qui a, sans doute, ses tracas, mais qui peut voir et -toucher son bien, alors que, d'un jour à l'autre, rentes d'État, -actions, obligations sont exposées à devenir une insaisissable fumée. -Pendant la Révolution, les possesseurs d'assignats ont été ruinés. Les -acheteurs de biens nationaux se sont enrichis. Les anciens propriétaires -maintenus en possession n'ont rien perdu. Il y a là une leçon. - -La guerre a réhabilité les immeubles comme elle a réhabilité -l'agriculture, mère de toute richesse. On a acheté à de hauts prix les -terres et les maisons. Pour les valeurs mobilières elles-mêmes, les -bailleurs de fonds se sont montrés plus exigeants quant aux gages. Cela -est si vrai que les sociétés qui s'adressent au crédit public offrent de -plus en plus aux obligataires des garanties hypothécaires sur leurs -constructions et leurs installations industrielles. - -Sans doute, des placements en bonnes valeurs françaises ou étrangères se -recommandent aux propriétaires fonciers, même dans un pays où la -propriété semble aussi bien garantie par l'état social qu'elle l'est en -France. Il est utile et même indispensable, pour le propriétaire -d'immeubles, de posséder un capital liquide ou d'une réalisation facile, -pour les raisons que nous exposons au chapitre suivant. Mais c'est à la -condition que les valeurs choisies soient elles-mêmes sérieusement -gagées. Et l'examen de ces gages, surtout quand il s'agit de valeurs -étrangères, ne se fait pas toujours aisément à distance et dans des pays -dont l'organisation financière et les lois sont souvent très différentes -des nôtres. - -L'insécurité universelle demande encore une autre précaution: c'est que -les capitaux, autant que possible, ne soient prêtés qu'à la condition -d'être rendus dans un délai suffisamment rapproché. Prenons le prêt -d'argent type qui est le prêt hypothécaire. Non seulement un gage -immobilier lui est affecté, mais encore le débiteur s'oblige à -rembourser le capital à date fixe. La simple créance chirographaire, -autrement dit le «billet», ne jouit pas de gages particuliers, mais sa -clause principale, c'est celle qui fixe l'échéance du remboursement. Une -reconnaissance de dette souscrite par un particulier constitue déjà un -titre bien fragile. Si le «billet» ne stipule pas un remboursement -rapide, c'est un titre encore plus incertain. Un emprunt à long terme, -et à plus forte raison un emprunt perpétuel, quelle que soit la qualité -du débiteur, État ou société industrielle, ne vaut pas mieux. - -Qu'avons-nous vu pendant la guerre et depuis? C'est que, à valeur égale, -à rendement égal, les titres à remboursement éloigné tombaient, tandis -que les titres à remboursement prochain se maintenaient au pair ou aux -environs du pair. Prenons un exemple. On négociait à la Bourse de -New-York, il y a quelques années, deux obligations de chemins de fer du -même type, de la même valeur nominale, pareillement recommandables et -d'un revenu identique, la _Pennsylvania 3 1/2_ et la _New York Central 3 -1/2_. En 1906 ces deux titres se tenaient au pair, à quelques points -près. Mais le premier était remboursable en 1915 et le second en 1919 -seulement. Peu à peu, les circonstances générales devenant moins -favorables, des crises s'étant produites aux États-Unis, la _New York -Central_ baissa, tandis que la _Pennsylvania_, soutenue par la proximité -du remboursement, bougeait à peine. En 1915, alors que cette obligation -était remboursée intégralement à 1000 dollars, l'autre n'en valait plus -que 800, à la Bourse de New-York. Elle n'en valait plus que 700 en 1919. -Cet exemple est remarquablement instructif. On pourrait y ajouter que la -même Compagnie Pennsylvania avait introduit à la Bourse de Paris des -obligations 3 3/4 p. 100 remboursables en 1921. Dès l'année 1919, ces -obligations sont au pair de 500 francs. - -De même il est de notoriété publique que le cours des obligations des -chemins de fer français est soutenu par l'amortissement régulier de ses -titres, qui se fait par voie de tirage au sort annuel. C'est ce qui -explique que ces obligations se capitalisent plus haut même que les -rentes sur l'État. Si quelque circonstance voulait que l'amortissement, -jusqu'ici régulier, fût suspendu, différé ou seulement ralenti, il est -certain que ces titres baisseraient aussitôt dans des proportions -considérables. Il est également facile de remarquer que le 3 p. 100 -amortissable et remboursable selon les mêmes règles que les obligations -de chemins de fer se tient aujourd'hui à dix ou onze points au-dessus du -3 p. 100 perpétuel; toujours pour la même raison qui est la perspective -de récupérer en espèces le capital prêté. - -Ainsi, pour protéger ses capitaux, _il ne suffit pas de les distribuer -géographiquement dans l'espace, il faut encore les distribuer dans le -temps_. Une fortune dans laquelle entrent des sommes remboursables à des -dates diverses et successives échappe ainsi pour une partie importante -aux fluctuations de la Bourse. En outre, elle se rafraîchit et se -rajeunit incessamment. Enfin, des remboursements survenant à l'heure -d'une dépression et d'une crise sont une aubaine qu'un homme avisé met à -profit pour des placements fructueux. - -A plus forte raison, le commerçant et l'industriel qui ne veulent pas -laisser leur argent improductif mais qui pourront en avoir besoin un -jour pour agrandir leurs affaires, ont intérêt, de même que le père de -famille qui prévoit l'époque où il devra doter sa fille, à stabiliser de -cette manière une notable partie de leurs capitaux. C'est le meilleur -moyen de s'assurer contre les risques de la Bourse. Sans doute, il n'est -pas interdit d'attendre un accroissement de son capital par un placement -à long terme. Si tout se passe normalement et heureusement, comme on -peut l'espérer, les cours des valeurs s'élèveront à mesure que la guerre -s'éloignera. En particulier, les souscripteurs et les acheteurs des -nouvelles rentes françaises seront récompensés d'avoir eu confiance dans -leur pays. Il n'en est pas moins sage, nécessaire et d'une bonne -administration de se garantir contre le risque des bourrasques -financières et contre les destructions inévitables que le temps entraîne -avec lui. - -Pour conclure, il est salutaire de ne pas perdre de vue ces trois -principes: 1º que les immeubles sont l'élément permanent de la richesse; -2º que des garanties réelles doivent être attachées dans la plupart des -cas aux valeurs mobilières pour que celles-ci soient autre chose que des -«billets» ou des papiers d'une valeur variable et contestable; 3º que le -capitaliste ne doit prêter au moins une partie de ses capitaux que pour -un temps limité, avec des dates de remboursement échelonnées, de façon à -s'assurer des rentrées d'argent périodiques et à ne jamais être pris de -court par les événements. - -Ces principes de légitime défense et de prudence réfléchie auraient -rendu de grands services aux capitalistes qui s'en seraient inspirés -avant la guerre. Ils seront encore bienfaisants au cours des années à -venir. Nous allons en suivre l'application dans l'examen des divers -éléments qui constituent la généralité des fortunes en France ou qu'il -peut être utile d'y faire entrer. - - - - -CHAPITRE III - -DES IMMEUBLES - -La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la -terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple -typique.--Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des -produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans notre -pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes est le seul -point noir.--Conseils pour la gestion des biens fonciers.--Les maisons -de rapport à Paris et dans les grandes villes.--Achat, construction et -entretien.--Les spéculations sur les terrains.--Les formes excentriques -de la propriété et leurs périls. - - -«Avoir du bien au soleil», et «avoir pignon sur rue»: ces deux -expressions proverbiales rappellent qu'au temps jadis nos pères -considéraient que la véritable fortune, durable et solide, consistait en -immeubles, en terres et en maisons. Pendant la longue période de -tranquillité relative, de stabilité, de prospérité et de développement -industriel qui a favorisé l'essor prodigieux des valeurs mobilières, la -vieille préférence de l'épargne française pour les placements fonciers -n'avait cessé d'aller en s'affaiblissant. La facilité du coupon touché -sans fatigue, souvent par l'intermédiaire d'une banque ou d'un receveur -de rentes, s'opposait aux tracas de la propriété: les locataires, les -fermiers, les impôts, les réparations et l'entretien. - -Quelques années avant la guerre, une personne qui faisait l'acquisition -d'une ferme semblait déraisonnable et, en tout cas, rétrograde et -attachée aux préjugés d'un autre âge. L'achat ou la construction d'un -immeuble urbain, à moins que ce ne fût pour le revendre et comme -opération spéculative, finissait par être presque aussi mal jugé. A quoi -bon se donner les soucis de la propriété quand toute la gamme des -valeurs de Bourse était là? - -Les épreuves de la guerre ont changé ce point de vue et montré que les -vieilles habitudes de placement étaient sages et fondées sur -l'expérience. Un spirituel Parisien, venu, comme presque tous les -Parisiens, de province, nous disait un jour: «Ayant quelques économies, -je les avais placées en fonds russes. Et j'ai pensé, depuis, au pré que -mon père aurait acheté avec cet argent-là. Au moins le pré serait -toujours à sa place.» - -Non seulement le pré serait à sa place, mais sa valeur se serait -considérablement accrue. Un des effets de la guerre a été d'augmenter -presque partout le prix de la terre et des maisons. La dépréciation des -billets et des valeurs, la méfiance pour tout ce qui est papier, a eu -pour conséquence que les valeurs réelles ont été recherchées. Et quelle -valeur est plus réelle que la terre, d'où part toute richesse, que les -maisons, puisqu'il faut toujours se loger? - -La véritable richesse est là. C'est une erreur de croire que nos pères -aient placé leur fortune en immeubles parce qu'ils ne connaissaient pas -d'autres sortes de placements. Sans doute les valeurs mobilières étaient -fort loin d'être développées. Elles étaient même dans l'enfance. Mais -enfin elles existaient. L'antiquité avait déjà connu les sociétés par -actions. Et les rentes sur l'Hôtel de Ville, les actions de la Compagnie -des Indes, qui ont laissé des souvenirs malheureux dans l'histoire, -qu'était-ce, sinon l'équivalent de nos fonds d'État et de nos titres -industriels? Lorsque plusieurs négociants s'associaient pour acheter un -navire, ils formaient une société de navigation. Et ainsi de suite. - -Nos pères savaient fort bien, et par expérience, que les valeurs -mobilières, dont l'essence n'a pas changé, quelle qu'ait pu être la -forme qu'elles avaient de leur temps, étaient condamnées à périr. Leur -préférence pour les placements immobiliers était parfaitement fondée. -Car l'immeuble, qu'il s'agisse d'une maison ou d'une terre de culture, -n'offre pas seulement sur le papier l'avantage de la solidité -matérielle. Il a encore cette supériorité que son rendement se trouve -toujours, à travers les âges, égal à la valeur de l'argent dans un temps -donné. - -Le célèbre économiste et financier Léon Say avait une profonde méfiance -des valeurs mobilières qui n'ont même plus la valeur du papier, -disait-il, «parce que quelque chose est écrit dessus». Il aimait à citer -l'exemple d'un petit domaine, la terre de Bourbilly, qui avait appartenu -un moment à Mme de Sévigné et qui, resté tel quel du XVIe siècle à nos -jours, avait toujours donné à ses propriétaires un revenu croissant. Ce -domaine, qui produisait 50 livres en l'an 1523, produisait 2.000 francs -en 1884. La puissance d'achat de 50 livres au XVIe siècle étant celle de -2.000 francs au XIXe, on voit en quoi consiste la seconde garantie qui -est attachée aux biens immeubles: leur rendement et leur valeur locative -se règlent exactement sur la valeur de l'argent, les denrées agricoles -étant elles-mêmes les régulatrices des prix. Au contraire, disait Léon -Say achevant sa démonstration, un capital mobilier égal à la valeur du -domaine de Bourbilly, qui eût rapporté 50 livres en 1523, en admettant -qu'il eût pu arriver intact aux mains des lointains héritiers de 1884, -n'eût rapporté que 50 francs[1]. - - [1] Les personnes que ces questions intéressent trouveront de nombreux - éclaircissements dans le beau livre de M. CAZIOT, la _Valeur de la - terre en France_ (J.-B. Baillière, éditeur). - -Nous avons déjà commencé, depuis la guerre, à assister à un phénomène du -même genre et dont la marche a été extraordinairement rapide. A la -dépréciation du papier-monnaie, à l'avilissement de l'argent, a -correspondu une hausse considérable des produits de la terre et du prix -de la terre elle-même. Nos paysans, qui se sont enrichis, achètent les -moindres parcelles à des prix qui eussent paru fantastiques il y a -quelques années. Sans le savoir, ils raisonnent comme des écononomistes -savants. - -D'abord, comme Léon Say, ils n'ont pas confiance dans le papier. Ils ont -hâte de transformer leurs billets de banque ou leurs bons de la Défense -nationale en quelque chose de tangible. Ensuite ils sentent bien que les -produits de la terre, c'est-à-dire les aliments indispensables à -l'homme, donneront un intérêt correspondant au capital engagé. - -Plus la monnaie d'un pays est dépréciée, et plus la terre est -recherchée, plus elle vaut cher. La hausse de la terre est même un signe -précurseur de crise de toutes les autres valeurs, y compris le -papier-monnaie. Ainsi, en 1917, en Hongrie, pays agricole, un -demi-hectare de terres labourables avait été vendu 22 000 couronnes et -cette enchère semblait alors fantastique et absurde. L'acquéreur -semblait ne devoir jamais retrouver l'intérêt de son capital. Mais, en -1919, la couronne valait à peine 17 centimes (au lieu de 1 fr. 05) -tandis qu'inversement le prix du quintal de froment avait monté en -conséquence. L'enchère insensée avait été parfaitement raisonnable. - -La terre, en France, avait subi une dépréciation considérable à partir -de 1880. Dès l'année 1908, le relèvement était devenu sensible. Il n'a -fait, depuis, que s'accentuer. Le préjugé hostile à la propriété rurale -a disparu et le moindre lopin, dans les bons pays de culture, trouve -aujourd'hui dix acquéreurs pour un. La valeur locative de la terre -suivra naturellement la hausse de l'hectare. En sorte que les -propriétaires fonciers, frappés, il y a trente ans, dans leur capital et -leur revenu, connaîtront de nouveau des jours prospères. Déjà, dans les -régions où le métayage est en honneur, les propriétaires ont participé -directement aux bénéfices réalisés pendant la guerre par les -cultivateurs. - -C'était donc bien à la légère qu'on dénigrait les vieilles méthodes de -placement et qu'on faisait fi de l'expérience de nos ancêtres. La -propriété rurale prend aujourd'hui sa revanche et les inconvénients -qu'elle offre (quelle forme de propriété n'a les siens?) semblent peu de -chose quand on les compare aux risques de disparition totale qui sont -attachés aux valeurs mobilières. Nous sommes d'avis que, dans notre -siècle comme à toutes les époques agitées, il n'y a pas de fortune -solide sans assise terrienne. - -En France, notamment, l'extrême division de la propriété rurale -constitue une garantie de premier ordre. La question agraire ne se pose -pas dans notre pays parce que les _latifundia_ n'existent pas et que les -domaines un peu étendus y sont même extrêmement rares. Il est difficile -d'imaginer une seule hypothèse dans laquelle, chez nous, la terre serait -l'objet de mesures socialistes, tant il y a de degrés de la petite -propriété à la moyenne et à la grande. - -Quant à la crainte des impôts, s'il est vrai qu'il est difficile que la -terre échappe au fisc, il y a aussi une compensation: c'est que, par la -force des choses, la valeur des denrées agricoles tend toujours à -équilibrer toutes les charges. Pour employer une expression vulgaire, -celui qui tient le bon bout, c'est le détenteur du sol d'où vient tout -ce qui se mange et tout ce qui se boit. Tôt ou tard le propriétaire -terrien retrouve son heure. - -Le danger social qui menace la propriété rurale est d'une autre nature. -Il est particulier à la France: c'est la dépopulation. Avant 1914, on a -vu des régions entières de plus en plus désertées. C'était le cas des -départements situés dans la vallée de la Garonne, vallée jadis célèbre -par sa fertilité. C'était le cas aussi de nombreux départements de l'Est -où la main-d'oeuvre rurale passait dans l'industrie. Dans toutes ces -parties de la France, la valeur de la propriété rurale ne cessait de -s'effondrer. Au contraire, en Bretagne, peu favorisée par la nature, -mais où la natalité était forte et où les habitants émigraient peu, la -terre était toujours mieux cultivée, toujours plus recherchée, et le -prix de l'hectare s'est élevé constamment. - -La guerre, malheureusement, a frappé surtout la classe rurale et, en -plus d'un endroit, c'est une question angoissante de savoir s'il y aura -encore des bras pour tenir la charrue. Il y a là un phénomène beaucoup -plus inquiétant que la hausse du salaire de l'ouvrier agricole. -Cependant on peut espérer que le dépeuplement des campagnes ne -s'accélérera pas et même qu'il y aura un reflux, la profession de -cultivateur étant redevenue et devant rester longtemps encore -rémunératrice. L'extension de la culture mécanique, l'accroissement des -engrais (potasse d'Alsace) contribueront sans doute à maintenir cette -situation favorable. - -Il n'en est pas moins vrai que, d'une façon générale, la région ouest de -la France est la vraie région agricole, la seule où le cultivateur soit -assez enraciné et la population rurale encore dense. Il va sans dire -aussi qu'une ferme ne doit pas s'acheter à la légère et qu'il importe de -s'informer sérieusement de la qualité du fonds, parfois très variable -dans une même commune, de l'état des bâtiments, des conditions du bail, -s'il y a un bail en cours, et, s'il n'y en a pas, de la facilité de -trouver un locataire. - -Il faut bien savoir aussi que la propriété immobilière (et ceci est vrai -de la terre comme des maisons de rapport) ne peut se conserver et se -transmettre par héritage qu'à une condition: c'est que le propriétaire -ait toujours assez d'argent liquide devant lui pour faire face aux -dépenses prévues ou imprévues, ordinaires ou extraordinaires, telles que -les réparations et les droits successoraux. L'usage ancien, lorsque les -fortunes étaient surtout foncières, était de garder toujours par devers -soi une somme importante. Nous avons connu un riche propriétaire, qui ne -croyait qu'aux biens au soleil, et qui, pourvu de belles rentes, -conservait toujours intacte devant lui une année entière de son revenu. -C'était la sagesse même. Les familles aristocratiques dont le patrimoine -est tout entier en terres et qui vivent au jour le jour sont condamnées, -à chaque accident et à chaque partage, à vendre ou à emprunter. C'est la -ruine certaine au bout de peu de générations. La propriété ne peut se -maintenir dans les mêmes mains que par la prévoyance et l'économie. -Quiconque mange tout son revenu mange inévitablement le fonds. - - * - - * * - -Le moratorium des loyers, pendant la guerre, et les abus auxquels il a -donné lieu, les lois votées ou projetées qui tendent à restreindre les -droits des propriétaires, n'ont pas empêché la propriété urbaine d'être -aussi appréciée que la propriété rurale. Là aussi le désir, si vif et -presque universel, en temps de crise économique et sociale, de -transformer les valeurs fiduciaires en valeurs solides a poussé les -capitalistes à rechercher les maisons de rapport. En dépit du relèvement -des droits d'enregistrement, jamais les transactions immobilières n'ont -été aussi nombreuses et à des prix aussi élevés qu'à partir de 1918. - -On peut dire que, depuis une centaine d'années, presque tous les -propriétaires d'immeubles à Paris et dans la plupart des grandes villes -de France se sont enrichis. La vétusté des maisons n'a même pas été une -cause d'appauvrissement, car la valeur du terrain rachetait amplement la -perte occasionnée par la démolition nécessaire de constructions -vieillies. D'une façon générale, à Paris et dans la banlieue, surtout la -banlieue Ouest, la valeur des terrains a quintuplé quand elle n'a pas -décuplé et centuplé en certains cas depuis 1850. Il suffit de se -souvenir, en effet, que des personnes âgées ont encore vu paître des -vaches à l'endroit où se trouve aujourd'hui le parc Monceau. On a pu -voir à Passy et à Auteuil, jusqu'en 1890, des maisons de paysans. -D'ailleurs, beaucoup de riches familles parisiennes d'aujourd'hui -remontent à un grand-père maraîcher ou blanchisseur qui, pour sa petite -industrie, possédait un vaste terrain valant alors quelques sous le -mètre, et sur lequel se sont élevées des maisons de rapport. - -Depuis la guerre, la construction des immeubles s'est presque -entièrement arrêtée. Il est probable qu'elle ne reprendra pas activement -de sitôt en raison de la cherté des matériaux et de la main-d'oeuvre. Il -en résulte une pénurie des logements qui a pour conséquence -l'augmentation des loyers. Les propriétaires possèdent donc ce que les -socialistes appellent un «monopole de fait», et il est question de la -taxation des loyers. Ces mesures, en admettant même qu'elles soient -prises, n'empêcheront jamais qu'un immeuble en briques ou en pierres de -taille constitue une valeur solide, durable, infiniment plus sûre que -toutes les valeurs de papier. - -Cette sécurité rachète amplement les ennuis de la gestion, dont il est -facile de se décharger, d'ailleurs, sur des personnes ou des -institutions de confiance dont c'est le métier. Mais il va sans dire -que, comme le propriétaire d'immeubles ruraux, et pour les mêmes -raisons, le propriétaire d'immeubles urbains doit se garder de dépenser -tout son revenu. Il doit toujours compter avec les frais d'entretien et -avec les dépenses imprévues pour réparations et réfection. Une maison de -rapport, pour conserver sa valeur locative, doit être de temps en temps -remise au goût du jour. En outre, l'amortissement du capital employé à -la construction doit être prévu; sinon ce capital disparaîtrait à la -longue avec l'usure des années. - -Les personnes qui font construire sans être elles-mêmes du métier et -sans appartenir à l'une des corporations du «bâtiment» doivent bien -savoir aussi que les devis d'architecte sont toujours considérablement -dépassés. Quant à celles qui achètent un immeuble tout construit, nous -croyons devoir leur donner un conseil particulièrement sage à une époque -d'incertitude comme celle que nous traversons: c'est de réaliser la -somme nécessaire à l'acquisition avant de signer l'acte de vente. En -effet, qu'une tourmente de Bourse se produise, et les valeurs sur -lesquelles on comptait peuvent s'effondrer. Nous connaissons, dans une -famille parisienne, un cas de ce genre qui s'est produit jadis. Quelques -jours avant la révolution de 1848, un bourgeois aisé avait acheté une -maison importante qu'il se proposait de payer avec ses valeurs. La -panique qui suivit la révolution bouleversa tous ses calculs et -l'immeuble lui-même, dans la crise de confiance générale, ne put être -revendu qu'avec une perte sensible. Ainsi, faute de prévoyance, une -opération tout à fait normale devint une cause de ruine. - -Nous ne parlons pas ici des achats de terrains nus. C'est de la -spéculation pure. L'acquéreur compte sur une plus-value qui ne s'obtient -parfois qu'après un temps fort long pendant lequel il faut payer l'impôt -foncier tandis que le capital employé reste improductif. A l'heure -actuelle, l'arrêt des constructions rend ce risque encore plus sérieux. -Dans l'espoir d'une plus-value qui est loin d'être toujours certaine, le -spéculateur s'expose à se priver pour longtemps de son argent. - -Quant aux usines et manufactures, c'est un genre d'immeubles dont les -particuliers doivent se détourner en raison de la difficulté de trouver -des locataires. Il en est de même des maisons de plaisance à la campagne -ou à la mer, qui, sauf dans certains lieux régulièrement fréquentés ou -bien à proximité d'une grande ville, peuvent apporter des déboires. Au -chapitre qui suit, celui des hypothèques, nous développons les raisons -qui conseillent de s'écarter des formes excentriques de la propriété. -Une usine ne convient qu'à un industriel et une maison de plaisance doit -être considérée avant tout comme une maison d'agrément. Pour un -placement sérieux, il n'y a que les maisons de rapport proprement -dites[2]. - - [2] Les droits de mutation et de transcription devant être - prochainement relevés, on peut compter qu'avec les honoraires du - notaire les frais d'achat d'un immeuble, qui étaient d'environ 10 p. - 100 du prix principal, monteront à l'avenir à environ 15 p. 100. - - - - -CHAPITRE IV - -DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES - -Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de -placements.--Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des -précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il -convient de leur attribuer dans un patrimoine. - - -Un principe essentiel s'impose à tout capitaliste prudent. C'est de ne -prêter aucune somme d'argent avant de s'être assuré au préalable, non -seulement des garanties affectées à la créance, mais encore du -remboursement intégral des fonds dans un espace de temps limité. De ce -point de vue, on comprendra que les placements hypothécaires -apparaissent comme étant au plus haut degré recommandables, car ils -remplissent les deux conditions que nous venons d'énoncer. Ce genre de -placement était en grand honneur autrefois. Il mériterait d'être plus -souvent pratiqué à une époque d'insécurité pour les capitaux telle que -la nôtre. - -Le gage immobilier, à la condition absolue qu'il soit choisi avec -discernement et en observant certaines règles que nous préciserons tout -à l'heure, est en effet d'une solidité sans pareille. Bien entendu, une -hypothèque sérieuse doit toujours, et sans exception, être une première -hypothèque. Toute autre n'est qu'une spéculation. De plus, le prêt ne -doit en aucun cas dépasser 50 p. 100 de la valeur vénale présumée de -l'immeuble affecté à la garantie, en sorte qu'il subsiste une marge -suffisante pour les dépréciations éventuelles et aussi pour les intérêts -impayés, frais d'expropriation et de poursuites, etc., s'il y a lieu. -L'usage est d'ailleurs d'évaluer ces frais à 20 p. 100 du capital -exposé, en sorte qu'une inscription hypothécaire totale de 120.000 -francs doit être prise sur un immeuble d'une valeur d'au moins 200.000 -francs pour sûreté d'une avance de 100.000 francs, lesquels sont seuls à -porter intérêt au profit du créancier, comme il va de soi. - -En outre, et cette stipulation est de toute première importance, le -délai fixé pour le remboursement ne doit pas, en principe, quelle que -soit la tentation qu'éprouve un rentier d'assurer son repos pour une -longue durée, s'étendre au delà de dix années. Ce délai est d'ailleurs -celui qui est fixé par la loi elle-même pour le renouvellement des -inscriptions hypothécaires, et il n'est pas rare que les dispositions de -la loi, comme beaucoup d'usages et de moeurs, reposent sur des raisons -de bon sens et d'expérience. Il est néanmoins des capitalistes très -prudents qui préfèrent se tenir en deçà de cette limite extrême de dix -années et qui ne consentent que des prêts à terme plus court. Il -convient d'approuver leur prévoyance. Car il suffit souvent d'un espace -de temps très bref pour que des constructions vieillissent, pour que la -terre, dans une région donnée, se déprécie, et pour qu'un immeuble de -rapport urbain, situé dans un quartier dont la population vient à se -détourner pour des causes imprévues, ne trouve que difficilement des -locataires ou ne les trouve plus que dans une catégorie inférieure et -moyennant une forte réduction des loyers. Il suffit de se rappeler la -disgrâce du Palais-Royal, qui, après avoir été un des lieux les plus -fréquentés de Paris, a perdu sa vogue. - -Les exemples et les chiffres cités par M. Pierre Caziot, inspecteur -général du Crédit foncier de France, dans son remarquable ouvrage, _la -Valeur de la terre en France_, sont extrêmement significatifs à cet -égard. Nous citerons quelques cas qui pourront fixer les idées. - -Ainsi il n'est pas rare que des exploitations rurales aient perdu en -vingt ou vingt-cinq ans beaucoup plus de la moitié de leur valeur. M. -Pierre Caziot signale une ferme du pays de Caux réputée «excellente» et -qui, payée 300.000 francs en 1876, s'est vendue 105.000 francs seulement -en 1905. Très loin de là, et dans un autre pays renommé pour sa -fertilité, la Limagne, une propriété évaluée au prix de 180.000 francs -en 1879, a été achetée 43.500 francs en 1903. Dans la vallée de la -Garonne, un «domaine d'alluvions» qui, en 1884, avait été payé 360.000 -francs, frais compris, par son propriétaire et passait pour valoir -réellement 320.000 francs, a été cédé pour 105.000 francs seulement en -1904, c'est-à-dire juste vingt ans plus tard. On voit que, dans ce cas, -qui n'est pas isolé, un créancier qui se fût reposé sur la règle de 50 -p. 100 de garantie et qui eût consenti un prêt remboursable au bout de -vingt ans se serait lourdement trompé. Une personne qui, en 1884, eût -avancé au propriétaire de ce domaine 120.000 francs seulement, garantis -par une première hypothèque et remboursables en 1904, eût peut-être -pensé faire un placement des plus sérieux et dépourvu de risques. Dans -la réalité, cette personne eût été imprudente et se fût exposée à une -perte sensible, sinon même à une perte grave. - -Aussi faut-il considérer que des prêts à court terme renforcent la -garantie du capital avancé pour la raison qu'ils permettent au prêteur -de suivre, pour ainsi dire pas à pas, la valeur de la propriété qui lui -sert de gage. De plus, il devient possible au prêteur, par la diversité -de ses placements hypothécaires, de se ménager des rentrées d'argent à -des dates successives et d'échelonner les remboursements en sorte qu'il -soit mis à même, mécaniquement, pour ainsi dire, de profiter des -occasions qui se présentent, et, en particulier, d'un relèvement du taux -de l'intérêt. La règle, ici, est la même que celle que nous poserons -pour les emprunts d'État, les obligations de chemins de fer ou leurs -succédanés. Représentez-vous la bonne fortune qui fût échue à un -capitaliste qui, durant la crise de 1913-1914, eût vu arriver à -expiration un prêt de 100.000 francs, consenti dix années plus tôt. Avec -100.000 francs, en 1904, il ne pouvait acheter, par exemple, que 215 -obligations du chemin de fer du Nord. Avec la même somme en juin 1914, -il pouvait en acquérir 240. Deux mois plus tard, en pleine guerre -européenne, 100.000 francs liquides devenaient une fortune. Et, de -toutes façons, la situation du créancier eût été excellente, car à toute -demande de prolongation de délai ou de renouvellement de la part de son -débiteur, il lui eût été possible de relever l'intérêt porté par -l'obligation hypothécaire, vu la raréfaction des capitaux et la cherté -du loyer de l'argent, d'obtenir 5 p. 100 et même davantage, au lieu de 4 -p. 100, taux courant au début du XXe siècle. Après la guerre, il est -probable que le taux de 5 1/2 p. 100, autorisé par la loi, se -maintiendra longtemps. - -Enfin, il tombe sous le sens qu'un père de famille prévoyant et qui -calcule que, dans un certain nombre d'années, il devra doter une fille -ou pourvoir à l'établissement d'un fils, trouvera un avantage -considérable à placer son argent de telle sorte qu'il soit assuré, au -jour dit, de retrouver intacte et liquide la somme dont il pense avoir -besoin. Or, tandis qu'il est absolument impossible de prévoir, même par -approximation, cinq ou dix ans à l'avance, le cours des valeurs sur les -marchés financiers, le remboursement d'une obligation hypothécaire de -bonne qualité se fait au contraire à la date fixée, sans perte et sans -déception. - -Ces deux avantages conjoints: sécurité du capital prêté, réapparition du -capital intact dans un délai rapproché, paraissent extrêmement -séduisants à beaucoup de capitalistes avisés qui, en outre, n'ignorent -pas que l'administration et la loi renforcent de toute leur autorité la -situation des créanciers hypothécaires. - -Non seulement il y a des fonctionnaires spéciaux attachés à la -conservation des hypothèques, mais encore le Code civil contient tout un -«titre» qui en établit les règles avec une précision minutieuse. C'est -que notre système administratif et nos Codes ont été, il y a cent et -quelques années, l'oeuvre de la bourgeoisie française. En remplissant -leur mission de législateurs, les représentants du monde bourgeois -s'étaient tout naturellement appliqués à entourer la propriété de -garanties particulières. Et naturellement aussi ils s'étaient occupés de -la propriété sous les aspects qu'elle avait coutume de revêtir de leur -temps. Pénétrés de cette idée que les patrimoines étaient quelque chose -d'intangible et de sacré et que l'État devait mettre toutes ses forces -au service de la conservation des patrimoines, les rédacteurs du Code -civil ont accumulé les précautions autour de la propriété immobilière et -des hypothèques, qui constituaient l'élément essentiel des fortunes -privées au commencement du XIXe siècle. Notre Code civil est le Code -d'un pays où les terres et les maisons représentaient les principales -richesses, en ce sens que terres et maisons étaient les valeurs dans -lesquelles toute richesse tendait à se convertir. Lorsque, plus tard, -les valeurs mobilières eurent pris leur essor et commencé à jouir d'une -vogue presque universelle, il fallut, tant bien que mal, adapter nos -lois à ce nouvel état de choses. L'adaptation a été tellement -insuffisante que, de nos jours encore, le législateur se préoccupe de la -réviser chaque fois que le besoin de «protéger l'épargne» s'impose à la -suite de quelque scandale trop éclatant. D'ailleurs, on peut dire -qu'aucune des mesures que le législateur a prises en ce sens n'a eu -d'efficacité réelle. Quelquefois même ces mesures se sont retournées -contre les intentions de leurs auteurs: témoin l'obligation, pour les -sociétés qui font appel au crédit public, de publier leur bilan et un -certain nombre d'autres renseignements au _Journal officiel_, insertions -dont les émetteurs malhonnêtes se servent ensuite auprès de la masse des -naïfs comme d'une estampille de l'État. - -Au contraire, les précautions qui sont prises pour la protection du -créancier hypothécaire ne laissent place à aucun doute. Tous les -articles du Code civil qui y ont trait sont d'une perfection digne de -servir de modèle. Et cela même constitue une garantie qui n'est pas à -dédaigner. - -Au point de vue fiscal, les créanciers hypothécaires ont été jusqu'à -présent relativement ménagés: cela dit au point de vue du créancier, -s'entend, car le débiteur, pour sa part, a des droits d'enregistrement -très lourds à acquitter. En tout cas, le créancier hypothécaire avait -touché, jusqu'à hier, ses intérêts nets de tout impôt. La taxe de 5 p. -100 en est retranchée depuis la mise en vigueur de l'impôt cédulaire sur -les diverses sources de revenus. Toutefois, il est permis de considérer -que le «tour de vis», en ce qui concerne cette «cédule», sera modéré, -sinon retenu par le souci, très apparent dans le Parlement français, de -ne pas mécontenter trop vivement le monde rural. En effet, toute -taxation aura pour effet de rendre plus exigeants les détenteurs de -capitaux qui ont tendance à se dédommager sur l'emprunteur. Or les -petits propriétaires, dans nos campagnes, recourent fréquemment aux -emprunts hypothécaires pour se procurer les fonds nécessaires à la mise -en valeur ou au développement de leur exploitation. Il arrive même que -des cultivateurs hypothèquent la terre qu'ils possèdent afin d'en -acquérir une autre à laquelle, par leur labeur, ils réussissent à faire -produire plus que l'intérêt de la somme qu'ils ont empruntée. Les -populations agricoles forment une clientèle électorale dont les voeux -sont très écoutés. Il paraît donc assez probable, pour ces raisons, que -le revenu des créances hypothécaires a chance, pendant assez longtemps, -d'être moins frappé que le revenu des valeurs mobilières. - -La meilleure preuve du caractère avantageux des placements hypothécaires -réside dans le fait que les établissements connus sous le nom de -«Crédits fonciers» n'exercent pas une autre industrie que celle qui -consiste à placer sur hypothèques les sommes qu'ils empruntent au -public, leur bénéfice étant constitué par la différence entre l'intérêt -qu'ils reçoivent de leurs débiteurs d'une part, et l'intérêt qu'ils -payent à leurs propres obligataires de l'autre. Il est donc clair que le -capitaliste trouve avantage à pratiquer directement l'opération qu'il -fait par personne interposée en achetant les obligations d'une société -de Crédit foncier. - -Seulement il va sans dire que le capitaliste doit suppléer par un -redoublement d'attention et de prudence aux services d'information que -possèdent de grands établissements supérieurement outillés. Il est on ne -peut plus dangereux de prêter de l'argent, même en première hypothèque, -sur un immeuble quelconque, si l'on ne s'est pas assuré par soi-même de -la valeur et du rendement de cet immeuble. Il importe de ne pas se -laisser éblouir par les mots de «première hypothèque». Les capitalistes -qui succombent à la tentation de placer de l'argent sur des propriétés -lointaines et qu'ils n'ont jamais vues s'exposent à de fâcheuses -mésaventures. - -Il est particulièrement périlleux d'accepter pour gage des propriétés de -plaisance, châteaux, parcs, etc. qui n'ont, en somme, d'autre valeur que -leur attrait aux yeux d'un nombre limité de personnes, et qui -représentent des charges plutôt qu'un rapport. A éviter encore (sauf -exceptions légitimées par la connaissance approfondie de cas -particuliers) les constructions destinées à l'industrie. Il est souvent -arrivé qu'un prêteur téméraire se réveillât un matin nanti d'un château -ou bien d'une manufacture abandonnée par le manufacturier en faillite, -et se trouvât bien en peine de tirer parti de son gage. Aussi les -statuts du Crédit foncier de France qui, d'une façon générale, éliminent -toute cette catégorie d'immeubles de ceux sur lesquels peuvent être -consenties des avances, doivent-ils servir de guide à cet égard. Il n'en -arrive pas moins au Crédit foncier lui-même d'éprouver des surprises et -des pertes. En 1914, on a dû mettre en vente à sa requête un des plus -grands hôtels de Trouville, maison naguère très achalandée et qui, en -outre, comportait 4.000 mètres de terrain dans le plus bel emplacement -d'une plage à la mode. La concurrence, surgie à l'improviste, d'une -plage voisine, ayant causé un tort considérable à Trouville, la marge de -garantie, jugée quelques années auparavant plus que suffisante par le -Crédit foncier, s'est trouvée réduite à tel point que cet établissement -a eu lieu de concevoir de fortes craintes pour sa créance. Il y a là une -indication à retenir pour le capitaliste judicieux et prudent, qui sera -toujours sage d'éviter de s'engager dans les affaires qui reposent sur -l'exploitation d'une vogue ou d'un plaisir. D'une année à l'autre, un -simple caprice du public suffit à ruiner une station thermale, un -casino, un théâtre, etc. Les exemples sont innombrables et chacun en -retrouverait sans peine dans sa mémoire de très frappants. - -Les hypothèques sur les maisons de rapport et sur les terres cultivées -sont donc les seules qui se recommandent. Encore faut-il, dans ces cas -mêmes, choisir avec soin et se conformer aux observations que nous avons -formulées plus haut pour l'acquisition de ces deux sortes de propriétés. -Il est tout à fait déraisonnable de prendre pour gage des terres situées -dans une région en pleine décadence agricole et qui n'a pas ou n'a que -peu de chances de se relever. Il est téméraire également d'avancer de -l'argent sur les vignobles, lesquels sont particulièrement sujets à des -crises graves. - -Il n'est pas très rare d'ailleurs que, dans les provinces, les notaires, -qui servent d'intermédiaires entre le créancier et le débiteur et pour -qui ces opérations représentent une part très appréciable de leur -activité, ajoutent leur garantie personnelle à la garantie hypothécaire -qu'ils ont négociée. Il n'est pas rare non plus qu'ils se chargent de -tous les recouvrements. Lorsque le notaire est une personne solvable, -éprouvée, et qui mérite notoirement confiance, le capitaliste peut, à la -rigueur, se dispenser de s'assurer par lui-même de la solidité de son -gage. Ce cas se présente surtout dans les campagnes ou l'on a l'avantage -de connaître de plus près que dans les villes les personnes et les -situations de fortune. Ajoutons qu'un inconvénient des placements -hypothécaires est que le paiement des arrérages ne se fait pas toujours -avec la régularité absolue à laquelle est accoutumé le porteur de bonnes -valeurs mobilières. Il est même d'usage, dans certaines régions rurales -de la France, qu'un délai de trois mois soit accordé au débiteur. Mais, -bien entendu, l'argent prêté porte intérêt jusqu'au jour où le -remboursement intégral est effectué, sans quoi la tolérance précitée -deviendrait un cadeau pur et simple accordé au débiteur. - -Ces observations faites, nous ne pouvons que répéter notre opinion sur -les placements hypothécaires, qui sont éminemment propres, dans une -période de trouble pour les capitaux comme celle qui vient de s'ouvrir, -à apporter aux fortunes privées un précieux élément de stabilité. Un -capitaliste qui placerait le cinquième environ de sa fortune en -hypothèques de premier rang, sur des gages solides, judicieusement -choisis, aurait chance de faire un très bon calcul et de s'en féliciter -dans l'avenir. Nous pouvons ajouter, pour l'édification du lecteur, que -nous connaissons des personnes qui sont mêlées de près, en raison de -leur profession, aux affaires de la Bourse et qui n'en placent pas -moins, de la manière que nous venons de définir, une notable fraction de -leur avoir. Il y a là, nous semble-t-il, une indication à retenir et à -utiliser. - -Nous savons qu'on reproche à ce genre de placement l'immobilisation de -capital qu'il entraîne, ainsi que la difficulté de céder et de négocier -les obligations hypothécaires. Les transferts sont certes possibles, -mais ils sont coûteux: 4 p. 100 du capital environ. C'est pourquoi l'on -a dit que le créancier était «rivé à l'hypothèque». N'est-il pas rivé -bien autrement, le porteur de valeurs mobilières qui ont baissé de 20, -30 ou 50 p. 100, sinon davantage, qui ne trouvent plus d'acheteurs en -Bourse et ne sont plus cotées ou n'offrent plus que des cours fictifs? - -L'immobilisation des capitaux par le prêt hypothécaire n'est pas niable. -Mais, sans compter que la question ne se pose pas pour les personnes qui -vivent de leurs revenus, l'inconvénient peut être notablement atténué -par le système qui consiste à fractionner les placements. Ce système, -comme nous l'avons montré, permet au prêteur d'échelonner les -remboursements et de se ménager des rentrées successives de capital -liquide. Quant à l'objection tirée de la peine qu'il faut se donner pour -trouver de bons gages immobiliers, dépourvus de vices cachés, nous -demandons si elle ne s'applique pas à l'acquisition des valeurs -mobilières et dans des conditions infiniment pires d'obscurité et de -tâtonnement. - - - - -CHAPITRE V - -EMPRUNTS FRANÇAIS ET EMPRUNTS DES ÉTATS ALLIÉS DE LA FRANCE - -Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les rentes -amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le crédit de la -France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour lesquelles le -capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.--Emprunts des villes -et des colonies françaises.--Immense prospérité des États-Unis.--La -décadence des consolidés anglais et les fonds britanniques.--Rente -belge.--Rente italienne.--La catastrophe russe et nos milliards: -incertitudes de l'avenir et richesses latentes de la Russie.--Fonds -roumains, serbes, grecs et portugais.--Japon et Chine. - - -Avant le mois d'août 1914, la dette publique des grands États européens -atteignait un total dont s'effrayaient les financiers. Celle de la -France semblait particulièrement lourde et inquiétante: une trentaine de -milliards, passif du XIXe siècle et de la défaite de 1870, avec une -population stationnaire et une exportation lentement progressive, -largement dépassée par celle de nos concurrents. Peu d'amortissement. -Des dépenses croissantes, des charges toujours plus lourdes, des budgets -plus enflés... Ces préoccupations se répandaient dans le public et la -vieille confiance dans la rente française commençait à être ébranlée. -Au-dessus du pair, dans les premières années du XXe siècle, le 3 p. 100 -s'était effrité peu à peu, d'autant plus qu'il était menacé de l'impôt -cédulaire. Certaines personnes se vantaient de ne plus en avoir un -centime en portefeuille et se félicitaient d'avoir échappé à une -diminution certaine de leur capital et de leur revenu. - -«Il n'y a pas de rente perpétuelle. Il n'y a que les concessions de -cimetière qui soient à perpétuité. Et encore un jour vient où l'on -désaffecte les cimetières», disait un homme d'esprit. Il traduisait -ainsi l'inquiétude qui s'empare de tous les détenteurs de titres, -lorsque ces titres ne sont pas soutenus par un amortissement régulier, -dès qu'un mouvement continu de baisse commence à se produire. Une rente -est perpétuelle lorsque son capital _ne doit jamais être remboursé_. Ce -capital n'est représenté que par les cours cotés en Bourse, eux-mêmes -expression du crédit public. Qu'une grande crise survienne, et c'est -alors seulement que la masse s'aperçoit qu'il est anormal de prêter à -l'État autrement qu'on ne prête aux particuliers, c'est-à-dire sans -prescrire un terme pour le remboursement. - -En temps de calme et de prospérité, quand le loyer de l'argent s'abaisse -et que l'État n'a pas besoin d'emprunter, la rente atteint et dépasse le -pair. Alors l'État réduit sa dette perpétuelle par le moyen des -conversions. Telle est sa façon de rembourser. C'est ainsi que, par -l'effet de réductions successives, notre vieux 5 p. 100 était devenu du -3 p. 100 en 1902. Mais que survienne une grande catastrophe, alors les -cours descendent avec une vitesse vertigineuse. Voilà comment les -porteurs de rente perpétuelle, après avoir vu leur intérêt diminuer des -deux cinquièmes, avaient fini par voir leur capital lui-même diminuer -d'un tiers puisque, venant du pair, le 3 p. 100 ne valait guère plus -d'une soixantaine de francs en 1919. - -Pendant ce temps, l'autre type de 3 p. 100, le 3 p. 100 amortissable, ne -perdait qu'un quart de sa valeur et se tenait à 75 francs. C'est que, -celui-là, l'État s'est engagé à le rembourser par séries tirées au sort -chaque année et qu'il a tenu scrupuleusement cet engagement pendant -toute la guerre. Le porteur de 3 p. 100 amortissable a l'assurance -écrite de revoir son capital, assurance que le porteur de 3 p. 100 -perpétuel n'a pas. Et, dans un temps d'incertitude, la garantie du -capital est ce qui importe le plus. On ne prête plus qu'à très court -terme quand le lendemain n'est pas sûr. Le gouvernement français l'a si -bien compris que, pendant les hostilités et même après, il a émis des -bons et des obligations aux échéances les plus diverses, variant d'un -mois à dix ans, et qui ont obtenu pour cette raison un immense succès. - -En même temps, il émettait des rentes perpétuelles mais à des prix très -inférieurs, du 5 p. 100 à moins de 90 francs, du 4 p. 100 aux environs -de 70, ce qui promettait aux souscripteurs, outre un intérêt -substantiel, une augmentation considérable de leur capital, avec la -hausse escomptée des cours dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais -cette espérance ne pouvait rivaliser avec la certitude donnée par les -bons et les obligations à court terme ni même avec les chances de tirage -au sort du 3 p. 100 amortissable dont les cours sont plus élevés que -ceux des deux emprunts de guerre 4 p. 100. - -De ces constatations, un enseignement précieux se dégage pour les -porteurs de fonds d'États. - -Si puissant et si prospère que soit un État, rien n'est éternel. Il n'y -a pas de progrès indéfini. Si le crédit public est solide, l'État -convertit ses rentes: c'est ce qu'avaient fait tour à tour, dans la -période contemporaine, la France, l'Italie, précédées par l'Angleterre -dont le _consolidé_ n'était plus que du 2 1/2. Quand, au contraire, le -crédit public faiblit, les cours s'effondrent et le capital est atteint. -Après quelques mouvements de bascule de ce genre, au bout d'un certain -nombre d'années, que resterait-il d'une fortune constituée en rentes -dites perpétuelles sur l'État le plus riche et le mieux administré du -monde,--en admettant que cet État durât toujours semblable à lui-même, -alors que nous avons sous les yeux l'exemple de tant d'Empires écroulés? -Il est clair qu'il n'en resterait plus que ce qui reste des anciennes -rentes sur l'Hôtel-de-Ville du temps passé: un simple souvenir. - -Un père de famille soucieux de l'avenir de ses enfants et de la -conservation de son patrimoine doit donc suivre les fluctuations de la -rente elle-même d'aussi près que celles d'une valeur industrielle. -D'ailleurs, la rente n'est-elle pas une action de ces vastes sociétés -qui s'appellent les nations? L'idée de l'État a acquis de notre temps un -prestige et même une majesté qu'elle a dus à la stabilité dont les -grandes puissances avaient fait preuve pendant le XIXe siècle. C'est ce -qui effaçait le souvenir de la faillite partielle où était tombé notre -pays, lorsque la Révolution française avait été obligée de renier les -deux tiers de sa dette en donnant au reste le nom de «tiers consolidé». -Il a fallu la guerre pour rappeler aux rentiers la fragilité des États. - -La Russie ruinée par la révolution, l'Autriche-Hongrie décomposée: -l'exemple de ces deux puissances, où le public français avait placé tant -d'argent, a montré combien était sage le vieux conseil de ne pas mettre -tous ses oeufs dans le même panier. D'autre part, dans les pays -victorieux eux-mêmes, l'énorme baisse des anciens fonds publics révélait -le danger des rentes perpétuelles, puisque le porteur de consolidé -anglais, naguère réputé la première valeur du monde, perdait 40 p. 100 -de son capital. Les fonds d'État qui passent pour les plus sûrs exigent -donc, comme tous les autres éléments des fortunes, une attention -toujours soutenue, une prudence toujours en éveil. - -Ces expériences cruelles, dont plus d'un patrimoine français aura peine -à se relever, doivent nous servir à réitérer ce conseil fondamental: -protégez au moins une partie de vos capitaux en ne les plaçant pas tous -à fonds perdus. Garantissez-vous une certaine stabilité par des -placements temporaires et remboursables à échéances fixes. Ne vous fiez -pas aux seuls cours de Bourse pour évaluer votre fortune. La vieille -société est entrée dans une période de secousses et de transformations -où les crises seront fréquentes. Jouez, si vous voulez, la chance de sa -conservation et de son relèvement. Assurez-vous aussi contre les risques -possibles en les divisant avec sagesse, dans le temps aussi bien que -dans l'espace. Et prenez toujours pour guide la préservation de votre -capital, de façon à être toujours à même, en cas de perte, d'en -retrouver une partie et de réparer votre fortune. - -A la lumière de cet avertissement préalable, nous examinerons utilement -au point de vue pratique les conditions présentes et, autant que -possible, à venir, des fonds émis par les divers États, en commençant -par ceux qui ont pris part à la guerre. - - * - - * * - -«Soyez toujours à la hausse sur votre pays, _be always a bull on your -country._» Ce conseil vient du grand financier américain Pierpont -Morgan. Nous plaindrions, en effet, le Français qui, pouvant souscrire, -ne fût-ce qu'à cinquante ou à cinq francs de rente, se serait abstenu de -participer pendant la guerre aux emprunts de la Défense nationale. - -Jusqu'ici les souscripteurs n'ont pas eu à regretter leur confiance. Ils -n'ont pas seulement entre les mains un titre dont le revenu, au prix -d'émission, ressortait à plus de 5 1/2 p. 100, garanti pendant -vingt-cinq années contre tout impôt ou conversion. Ils ont pu, parfois, -enregistrer une plus-value qui, normalement, devrait se reproduire et -augmenter. - -L'heureuse terminaison de la guerre permet d'abord d'espérer que, malgré -l'énormité de ses pertes et de ses charges, la France ne fera pas -faillite, sort qui est réservé aux vaincus. Sans doute il faudra à -l'État, pour triompher de ses énormes difficultés financières, de la -prudence, de la sagesse, une bonne administration. Reste à savoir si -nous avons ces garanties. Il lui faudra aussi obtenir des États-Unis une -aide de plusieurs années et des avances sur les milliards à payer par -l'Allemagne à titre de réparations. Il faudra en outre que ces milliards -soient exactement payés par les vaincus. II faudra, enfin, que nous -ayons vis-à-vis de l'Allemagne une sécurité telle que nous ne soyons -plus exposés au danger d'une nouvelle guerre, ni, par conséquent, -astreints à supporter le fardeau d'une armée permanente. - -Si ces conditions sont remplies, alors, et alors seulement, la France -reconstituera sa vie économique et fera face à ses engagements malgré -l'effroyable saignée qui lui a enlevé près de deux millions d'hommes -énergiques, la fleur de la nation. La France retrouve, libres de -charges, ses riches provinces agricoles et industrielles d'Alsace et de -Lorraine. Il ne tient qu'à elle et à son gouvernement d'être de nouveau -florissante quand la période de la liquidation sera franchie. - -Voilà pour la sécurité qu'offrent dans l'avenir les emprunts français. -Nous ne croyons pas qu'il convienne de nourrir des espérances exagérées. -Jusqu'à ce que les rentes nouvelles se stabilisent au pair ou aux -environs du pair, en admettant même qu'il ne survienne pas de gros -imprévu, il y aura encore plus d'une crise et, par conséquent, plus d'un -recul. L'Europe reste trop troublée pour qu'il n'y ait pas, ici et là, -quelques nouveaux orages. A l'intérieur même, il serait excessif de -compter que l'harmonie sera toujours parfaite. - -La France offre toutefois une particularité qui, aux yeux de l'homme -réfléchi, est singulièrement précieuse. C'est, par excellence, le pays -de la petite propriété et des fortunes moyennes. Cet état social, dans -une époque tourmentée, est éminemment favorable à la sécurité des -capitaux. Il atténue les luttes violentes entre possédants et -non-possédants. On doit se rappeler que sept millions de personnes ont -souscrit à l'emprunt 4 p. 100 de 1918. Cela fait qu'environ quatre -familles françaises sur cinq sont intéressées, par le fait de ce seul -emprunt, à la tranquillité publique et à la solvabilité de l'État. Une -pareille proportion ne se retrouve dans aucun autre pays. - -Prises en elles-mêmes, estimées à leur valeur intrinsèque, toute -considération de sentiment et de patriotisme mise à part, les nouvelles -rentes françaises offrent donc un attrait et des garanties appréciables. -Le capitaliste français a même un intérêt certain à en être muni. -D'abord leur revenu est exonéré de tout impôt cédulaire. Ensuite, des -dispositions fiscales ont prévu que les rentes émises pendant les -hostilités, déjà acceptées en payement des taxes sur les bénéfices de -guerre, le seraient également en payement des taxes successorales. Il y -a là une tendance à laquelle il faut prendre garde, car elle pourra se -développer. Elle consiste à privilégier le porteur de rentes françaises -par rapport au porteur d'autres titres. Au cas, qui n'est nullement -impossible, où des impôts extraordinaires viendraient à être établis, le -même privilège pourrait encore trouver une application considérablement -étendue, tandis qu'un capitaliste non pourvu de nos fonds nationaux -pourrait être exposé à des sacrifices supplémentaires. C'est une -conséquence de cette loi de la nationalisation de l'argent que nous -avons exposée plus haut. - -Aussi pensons-nous qu'à tous les égards le capitaliste français serait -bien inspiré en plaçant environ la huitième partie de sa fortune en -rentes françaises perpétuelles des différentes séries qui sont -actuellement à sa disposition. A lui de voir un jour, si, comme on -l'espère, le cours de ces rentes a sensiblement monté, il doit réaliser -et consolider son bénéfice. Nous le répétons: rien n'est éternel. Même -si une période de tranquillité et de prospérité doit s'ouvrir, un moment -viendra toujours où les vaches maigres succéderont aux vaches grasses. -Il sera bon d'avoir mis à profit les heures favorables pour s'abriter -contre les retours de fortune et de ne pas s'endormir sur le mol -oreiller d'une «perpétuité» illusoire. - -D'ailleurs, l'État français lui-même, ses grandes villes et ses colonies -offrent et offriront encore une grande variété d'emprunts amortissables, -garantissant des remboursements de capitaux soit à échéance fixe, soit -par tirage au sort. Il est probable que pendant assez longtemps le -Trésor continuera à émettre des bons à courte échéance productifs d'un -intérêt avantageux. Ce sera un excellent refuge pour les capitalistes -désireux de voir venir les événements et de se ménager des -disponibilités. - -Les emprunts des grandes villes et notamment de la ville de Paris, qui a -toujours tenu ses engagements d'une façon scrupuleuse, ne cesseront -certainement pas d'être recherchés par l'épargne, et avec raison. La -ville de Paris a coutume d'offrir au public des emprunts à lots. Nous ne -conseillerons jamais à personne de sacrifier à l'attrait de la loterie -une part importante de son revenu. En général, les emprunts à lots sont -moins rémunérateurs que les autres et l'on paie cher quelques millièmes -de chances de s'enrichir grâce à un hasard heureux. Lorsque les valeurs -à lots donnent un intérêt inférieur à la moyenne, il convient de n'en -prendre que pour ouvrir une porte à la fortune. Le calcul des -probabilités montre que la perte de revenu éprouvée sur cent titres de -ce genre n'est pas compensée par la chance de voir sortir un des bons -numéros. Dans ce cas, les valeurs à lots doivent être considérées comme -des billets de loterie de qualité supérieure. Les portefeuilles bien -administrés ne leur font qu'une part restreinte. - -Les emprunts des colonies françaises doivent être assimilés aux emprunts -de la métropole et jouissent des mêmes garanties quand ils ont la -caution de l'État. Les personnes très prévoyantes feront cependant une -distinction entre nos possessions africaines et nos possessions -asiatiques. Les premières ne semblent pas avoir, d'ici longtemps, à -redouter le sort de tant de colonies qui, au cours des siècles, ont -passé de main en main. Nous sommes solidement établis, et plus -solidement encore depuis la guerre, dans l'Afrique du Nord et dans -l'Afrique occidentale. Les obligations 3 p. 100 de cette dernière, dont -le coupon est net d'impôt, sont séduisantes. Remboursables à cinq cents -francs, elles valaient environ trois cent cinquante francs en 1919. Pour -l'Afrique du Nord, qui comprend l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, les -obligations marocaines sont, par le revenu, les plus rémunératrices. Les -Tunisiennes 3 p. 100, surtout celles de la série 1892, la plus ancienne -et dont l'amortissement est par conséquent plus rapide, paraissent les -plus dignes d'être recherchées. - -Quant à nos colonies d'Extrême-Orient, Indo-Chine, Annam et Tonkin, leur -destinée est beaucoup moins sûre. L'Asie, avec son énorme population, -pourrait bien être travaillée un jour ou l'autre par ces mouvements -nationalistes qui, venus d'Europe, ont répandu leurs ondes un peu -partout. Déjà, aux Indes, se sont manifestés des signes précurseurs qui -ne laissent pas d'inquiéter les Anglais. Il y a, dans le monde -asiatique, de grosses inconnues. Il est inutile de les affronter sous la -forme de valeurs qui n'offrent aucun avantage spécial et dont il est -facile de s'abstenir. Remarquons en outre que l'obligation 3 1/2 de -l'_Indo-Chine_ n'est pas garantie par l'État français. - - * - - * * - -Avant de passer en revue les fonds d'États étrangers, il importe de -rappeler que les coupons de ces valeurs sont soumis, en France, à un -impôt cédulaire qui est actuellement de 6 p. 100 et qui pourra bien être -aggravé un jour ou l'autre. Certaines de ces valeurs acquittent déjà des -taxes dans leur pays d'origine. Il est possible qu'avec la marée -montante des budgets, ces taxes soient augmentées là où elles existent, -créées où elles n'existent pas. On devra donc tenir compte de ces -déductions dans le calcul du revenu. Cette observation s'applique -d'ailleurs à toutes les sortes de valeurs étrangères. - -Une autre remarque concerne le change. Avant la guerre, la France avait -sur toutes les places des changes excellents. La guerre a bouleversé -cette situation. Le franc vaut moins que le dollar, la livre sterling, -le florin, etc... Les personnes qui possédaient des valeurs de pays au -crédit solide ont bénéficié de ce renversement des rôles. Elles touchent -une prime importante sur leurs coupons payables en monnaie étrangère. -Elles enregistrent aussi une plus-value sur leurs titres eux-mêmes, -qu'elles peuvent alors trouver avantage à vendre au dehors. - -Aujourd'hui, les changes sur l'Angleterre, les États-Unis et les pays -neutres prospères, restent défavorables à la France dans des proportions -qui ne se sont jamais vues. Il est probable que cette tension se -prolongera quelque temps encore. Elle est, comme nous venons de le dire, -extrêmement profitable pour les porteurs de valeurs américaines, -anglaises, espagnoles, suisses, hollandaises et Scandinaves, dont le -revenu et le capital bénéficient d'un accroissement qui va de 20 à 40 p. -100. Quant aux personnes qui acquièrent actuellement ces sortes de -valeurs, il va sans dire qu'elles doivent débourser une somme -correspondant à la dépréciation du franc, ou, s'il s'agit de titres -cotés à la Bourse de Paris, les payer plus cher. Si le franc remonte, si -l'équilibre des changes vient à se rétablir dans un temps relativement -court, les personnes qui auraient exporté prématurément leurs capitaux -seraient exposées à subir une perte sèche. C'est un point qui ne doit -pas être perdu de vue. - -Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus, c'est que tel État, -aujourd'hui ami ou neutre, peut être dans l'avenir entraîné dans un -conflit avec la France. Placer toute sa fortune ou une grande partie de -sa fortune dans un seul pays étranger est donc une imprudence, quelques -raisons qu'on ait de croire que les relations de la France avec ce pays -seront toujours bonnes. - - * - - * * - -De tous les pays du monde, les _États-Unis_ ont incomparablement les -finances les plus solides. Avant leur participation à la guerre, ils -n'avaient pour ainsi dire pas de dette nationale et leur rente 2 p. 100 -était au pair. Elle était d'ailleurs à peu près introuvable. Depuis son -entrée dans la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs emprunts -qui ont été des succès magnifiques. Au commencement de l'année 1919, -tous ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus. Le 4 p. 100 -remboursable en 1925 avait même atteint, à la Bourse de New-York, le -cours de 109. Les deux «emprunts de la liberté», _Liberty loan_, l'un 3 -1/2, l'autre 4 1/4, approchaient des mêmes cours. Ce sont, -incontestablement, les premières valeurs du monde. - -Pour se rendre compte des bases solides sur lesquelles repose la -prospérité des États-Unis, il suffira de lire cet exposé que nous -empruntons à un article du _Brooklyn Eagle_ publié le 25 décembre 1918: - - Au 1er juillet 1912, la richesse des États-Unis était évaluée à 188 - milliards de dollars, soit $1.965 par tête. La dette nationale était - alors de 1 milliard de dollars, soit $10,77 par tête. - - Au 1er octobre 1917, la richesse nationale était évaluée à 225 - milliards de dollars... et plus de 3 milliards de dollars s'y sont - ajoutés depuis cette date. - - Il est vrai que notre dette nationale s'est accrue, elle aussi. En - octobre 1917, elle était de $4.500.000.000, et aujourd'hui elle est de - $17 milliards. Mais de cette somme il faut déduire les $8 milliards - qui nous sont dus par l'étranger, et dont les intérêts annuels - s'élèvent à plusieurs millions de dollars. La France et le Royaume-Uni - ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse - nationale. Les $9 milliards de dette nette des États-Unis n'atteignent - pas 1/25 de leur richesse nationale. De plus, notre richesse nationale - est presque triple de celle du Royaume-Uni et quadruple de celle de la - France. - - Pour les ressources, les États-Unis sont également la «terre de Dieu». - Nous possédons 60 p. 100 du pétrole mondial. Nous avons chez nous deux - tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton, 40 p. 100 du charbon et - du minerai de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos - importations, les produits manufacturés n'entrent que pour 13 p. 100, - tandis que, sur les 6 milliards de dollars de marchandises que nous - avons exportées dans le courant de l'année dernière, 4 milliards - étaient représentés par des produits fabriqués par les machines - américaines et les travailleurs américains. - - Et si on demande si tout ce commerce ne va pas disparaître maintenant - que la guerre est finie, il faut répondre sans hésitation qu'il n'en - sera rien. C'est un fait regrettable qu'il faudra à l'Europe plusieurs - années pour rétablir ses industries. Son capital et son énergie - devront pendant quelque temps être consacrés au travail de la - construction. Les manufacturiers américains devront fournir les - millions de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se - remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les États-Unis - devront fournir la plus grande partie de ce qui se vendra en Asie et - dans l'Amérique du Sud. Notre commerce avec ces parties du monde a - doublé depuis le début de la guerre, et il nous en restera une grande - partie, même si les États-Unis refusent d'engager une concurrence sans - merci avec les puissances aux côtés desquelles ils ont combattu. - -Aux garanties qu'apporte cette prospérité, les emprunts des États-Unis -ajoutent celles qui résultent d'une sécurité politique et sociale qu'on -chercherait vainement ailleurs. Les États-Unis n'ont pas, d'ici -longtemps, de grand danger extérieur à craindre. A l'intérieur, le -socialisme, qui compte encore à peine comme élément électoral, a des -formes modérées et il n'y a pas de pays où les tentatives de sabotage, -d'anarchie et de bolchevisme, comme celles des Travailleurs -Internationaux pendant la guerre, aient été plus énergiquement -réprimées. C'est sans doute aux États-Unis que le régime capitaliste, -tel qu'il a régné en Europe pendant le XIXe siècle, se maintiendra le -plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté des charges du -gouvernement fédéral, ne donneront pas lieu non plus à une fiscalité -excessive. Bien que les États-Unis aient commencé à connaître les taxes -et les impôts, ils ont encore, à cet égard, une marge étendue par -rapport aux grands États européens. - -Un emprunt comme celui de la ville de New-York (_New-York City 4 1/2_ -remboursable en 1957) est de tous points assimilable à ceux du -gouvernement fédéral. Nous renvoyons le lecteur au chapitre des -obligations industrielles pour les bons d'entreprises municipales émis -par les grandes villes américaines. - -Les valeurs canadiennes de même nature se recommandent également et pour -les mêmes raisons. Ainsi le _Canadian Fives_ remboursable en 1931, le _4 -1/2 Canadien_ (1920-1956), le _Dominion of Canada 3 %_ (1938), les -_Ville de Montréal 3 1/2_ (1933). Ces fonds, comme ceux des États-Unis, -sont au pair ou voisins du pair et offrent peu de chances d'une hausse -considérable. Mais leur stabilité fait peu de doute et leur -remboursement est prochain. La richesse du Canada, l'esprit de travail -et d'ordre qui anime sa population, constituent des garanties d'une -qualité rare. Au cas, nullement impossible, où de nouvelles secousses -européennes viendraient à se produire, on ne regretterait pas d'avoir -abrité contre les risques une fraction de son capital placée en bonnes -valeurs d'État ou de grandes villes américaines et canadiennes. - - * - - * * - -On citait autrefois Victor Hugo et le président de la République Jules -Grévy comme ayant donné le mauvais exemple d'expatrier leur bien et -d'accorder plus de confiance à la rente anglaise qu'à la rente -française. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, un placement en -_Consolidés anglais_, effectué il y a trente ou quarante ans, n'aurait -pas été très profitable. Il ne semble pas non plus qu'à l'heure actuelle -les fonds d'État britanniques doivent être mis en portefeuille par des -étrangers, au moins pour des quantités considérables. - -Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun degré, menacée de faillite. -Son crédit reste et restera sans doute brillant. Quelle que soit -l'énormité de la dette qu'elle a dû contracter pour faire face à ses -dépenses de guerre, elle n'en sera pas écrasée. Après les guerres -napoléoniennes, le Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards, somme -inouïe à cette époque. Les économistes du temps pensaient qu'un pareil -passif était incompatible avec de bonnes finances. Cependant, grâce au -développement de sa population, de son industrie et de son commerce, -grâce aussi à sa bonne politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté -sans peine et amorti régulièrement sa dette des temps passés. - -De nos jours, 250 milliards ne sont pas plus pour l'Angleterre que 20 -milliards il y a cent ans. De nos jours, comme alors, l'Angleterre est -venue à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde une situation qui -n'a jamais été si belle. Elle est la grande bénéficiaire de la victoire. -De tous les belligérants européens, c'est elle sans doute qui supportera -le moins difficilement le poids de ses dettes. - -Elle n'a qu'un point noir: la question sociale. Pas de petite propriété, -peu de classes moyennes, un faible goût de l'épargne: entre un vaste -prolétariat et un haut capitalisme puissant mais restreint, il n'y a -pas, en Angleterre, de matelas qui s'interpose. Une crise grave, dont -nous voyons déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a lieu de -le penser, la politique anglaise reste fidèle à elle-même, elle -continuera ce qu'elle avait déjà commencé avant la guerre. Elle résoudra -le problème en imposant des sacrifices étendus à la fortune. Le porteur -français de valeurs britanniques serait exposé à payer de lourds impôts -à la fois en France et en Angleterre, car il n'est pas certain que -l'_income-tax_ soit toujours remboursé aux porteurs étrangers. Ceux-ci -seraient donc doublement atteints. Avant de placer de fortes sommes de -l'autre côté de la Manche, on fera sagement de calculer le péril des -deux taxations. Les personnes qui passeront outre ont le choix entre les -_Consolidés_ dont nous avons parlé plus haut, les emprunts de guerre, ou -_War Loans_ (3 1/2, 4, 4 1/2 et 5 %) et quelques fonds hautement réputés -comme l'_Irish Loan_ 2 3/4 et le _London County Council_ 3 1/2, ainsi -que quelques fonds coloniaux. - - * - - * * - -La _Belgique_ avait été surprise en pleine prospérité par l'agression -allemande. Comme les peuples heureux, jusqu'en 1914 elle n'avait pas -d'histoire. Le jeune État belge, qui date seulement de 1830, n'avait -jamais connu d'aventures ni de catastrophes. Son passif était donc léger -et sa dette avait été employée presque tout entière à mettre le pays en -valeur. Il suffit de se souvenir que la Belgique était, par rapport à sa -population et à sa superficie, le premier des peuples exportateurs -d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son crédit. - -On doit penser qu'elle retrouvera cette prospérité après la guerre, -quand les dommages qu'elle a subis auront été réparés. Sans doute, ses -charges seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des budgets -militaires, la Belgique, ayant renoncé à une illusoire neutralité, en -aura un. Toutefois sa position spéciale dans la guerre, sa qualité de -victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment moindres, tout -compte tenu de son importance numérique, que celles des grands États ses -alliés. - -Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique pourra être encore -un des pays les plus heureux du monde. Sa rente 3 %, les rentes -nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons placements. Il faudra -seulement se souvenir que, dans le cas d'une guerre nouvelle, la -Belgique ne serait plus un État neutre, mais un belligérant comme un -autre, exposé aux mêmes risques qu'un autre. En se délivrant des périls -de la neutralité, elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la -garantie des puissances. - - * * * * * - -Après avoir eu un passé agité, la _rente italienne_ avait fini par -prendre rang parmi les meilleures valeurs. L'Italien s'adonne à -l'épargne. Profondément méfiant, l'Italien n'achète que de la terre ou -le fonds d'État national. D'où la bonne tenue de ce titre qui, jadis -placé par larges tranches au dehors, avait fini par être en grande -partie rapatrié. - -La guerre a laissé les finances italiennes dans une situation obscure et -les dirigeants ne dissimulent pas leurs alarmes. Le change défavorable -que l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un sérieux -symptôme. Pourtant l'Italie a fait une guerre heureuse et, à bien des -égards, une guerre moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient -rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront se relever, grâce à -sa population croissante. Quant à l'extérieur, la diplomatie italienne, -malgré son habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages amassés sur -l'Adriatique? C'est une question. - -Un autre risque à courir, c'est le sans-gêne avec lequel l'État italien -a coutume de traiter ses créanciers et même les entreprises privées: le -rachat léonin des assurances en est un exemple. Nulle part le fameux -«fait du prince» n'est plus en honneur, et nulle part l'État souverain -ne se sent plus libre à l'égard de ses engagements. L'Italie opère, avec -la plus grande désinvolture, des conversions forcées, qui ne sont que -des réductions de dettes par le moyen de l'impôt. Le bénéfice du Trésor -public est une considération qui prime tout, même le respect des -contrats. La «garantie» de l'État italien, qui ne se pique pas, lui, -d'être «honnête homme», est donc, à cet égard, sujette à caution: les -porteurs de rente convertie et les obligataires français d'un certain -_chemin de fer de Toscane_, pour ne pas prendre d'autres exemples, en -savent quelque chose. - -Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir conseiller aux -capitalistes de ne s'intéresser que modérément aux fonds italiens, et, -s'ils s'y intéressent, de ne pas s'y éterniser. - - * - - * * - -Parmi les puissances orientales qui ont pris part à la guerre, la -_Russie_ touche douloureusement le capital français. La déception russe, -c'est vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière. La -cessation de paiements de la Russie s'ajoute à la faillite de l'alliance -et elle atteint des centaines de milliers d'épargnants français qui -avaient fait confiance à l'allié de leur pays. - -En 1905, pendant la première révolution russe, la révolution manquée, -nous avons entendu dire à M. Henri Germain, le célèbre directeur du -Crédit Lyonnais: «Si la Russie devient libérale, oh! alors, elle est -perdue.» La Russie n'est pas seulement devenue libérale: elle ne l'est -restée que quelques semaines pour devenir socialiste et tomber dans -l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a disparu, en réalité, c'est le -seul gouvernement européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait eu -la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a pu voir la vérité du mot: -«Il n'y a pas de Russie d'Europe.» Le bolchevisme n'est qu'une forme de -barbarie asiatique. - -La Russie sera-t-elle libérée ou se libérera-t-elle du bolchevisme? -C'est possible. Dans ce cas, quelle sorte de gouvernement aura-t-elle? -Et si ce gouvernement reconnaissait les dettes de l'ancien régime, -serait-il en mesure d'en reprendre le service? Serait-il capable, pour -commencer, de rétablir territorialement la Russie telle qu'elle était du -temps des tsars, la Pologne et la Finlande, qui ont reconquis leur -indépendance, exceptées? Serait-il capable de reconstituer -économiquement la Russie pour faire face aux engagements nationaux? - -Il suffit de poser ces questions pour se rendre compte que, dans -l'hypothèse la plus favorable, la reprise du service normal de la Dette -russe ne peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais elle doit -avoir lieu. Il semble que les possesseurs de fonds russes doivent en -tout cas s'armer d'une longue patience. - -L'immense faute qu'on a commise en France a été de méconnaître la -fragilité politique de la Russie. A l'appel des sociétés de crédit, -uniquement soucieuses de toucher leurs commissions, le public français -souscrivait aux emprunts russes comme à des valeurs de tout repos. Des -personnes prudentes et renommées pour leur sagacité, comme M. Paul -Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées en conseillant de ne pas -placer plus de 10 p. 100 d'une fortune en fonds russes. L'événement a -prouvé que cette proportion était encore trop forte. - -Et pourtant le crédit de la Russie n'était pas mauvais. Depuis 1822, -date de son premier emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à -ses engagements. Surtout ses possibilités de développement économique -étaient énormes. Aujourd'hui encore, malgré les ruines accumulées par la -Révolution, la Russie banqueroutière est dans cette situation paradoxale -que ses richesses naturelles représentent infiniment plus que le total -de ses dettes. Elle est même à cet égard dans une situation privilégiée -par rapport aux autres grands pays européens accablés par leurs dépenses -de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine, à elle seule, -pourrait payer les créanciers de la Russie. - -Seulement ces richesses latentes ne sont pas exploitées et ne pourront -l'être que quand l'ordre politique aura reparu et aura duré. Or, il est -plus que douteux que l'ordre se rétablisse aisément dans toutes ces -régions de l'Europe orientale. S'il revient un jour, les porteurs de -fonds russes auront entre les mains un papier qui ne sera pas dénué de -valeur. Il se peut que l'on voie, à cet égard, des renversements de -situation bizarres et tel pourra être en faillite quand la Russie -donnerait quelque dédommagement à ses créanciers. Il serait téméraire -d'en dire davantage et d'exciter des espérances peut-être injustifiées. - -Puisse seulement la leçon russe avoir enseigné aux capitalistes français -la méfiance. - -Les emprunts _finlandais_ méritent une mention spéciale. Avant la -guerre, ils étaient garantis par la Russie. Mais la Finlande avait de -bien meilleures finances que l'État russe. Avec la Prusse et la Suède, -la Finlande était le seul État européen qui pût mettre en face de sa -dette un actif réel, grâce surtout à ses vastes domaines forestiers. -Depuis la révolution russe et la proclamation de son indépendance, la -Finlande a négligé de payer ses créanciers. Ce ne sont pas les scrupules -qui étouffent les peuples libérés et les nationalités nouvelles. Plus -tard, si la Finlande fait honneur à sa signature, si sa situation -politique s'éclaircit et si elle n'a plus à craindre le voisinage du -bolchevisme, les emprunts finlandais pourront, dans une certaine mesure, -mériter l'attention. - - * - - * * - -Les fonds _roumains_ ont subi une éclipse qui sera probablement -passagère. La Roumanie a dû suspendre ses paiements en 1918 lorsque, -trahie par la révolution russe, elle a été contrainte de s'incliner -devant l'Allemagne et de signer la paix de Bucarest. Sa bonne foi et sa -bonne volonté à l'égard de ses créanciers sont hors de question. - -Avant la guerre, la situation financière de la Roumanie était très -saine. Ses richesses agricoles et pétrolières lui assuraient des revenus -abondants. Ses emprunts étaient d'excellentes valeurs qui méritaient -d'être acquises par les personnes les plus timorées. - -Il convient d'être plus réservé aujourd'hui. Après de dures épreuves, la -Roumanie a vu la guerre tourner en sa faveur. Par la réunion de la -Bessarabie et de la Transylvanie, son territoire et sa population seront -plus que doublés. Elle possède, avec sa monarchie, un gouvernement -sérieux et qui paraît stable. Son avenir serait donc séduisant et ses -emprunts mériteraient confiance si elle n'appartenait à cette Europe -orientale qui est menacée pour longtemps de convulsions. La Roumanie est -terriblement isolée. C'est un îlot de civilisation au milieu de la -barbarie. Elle aura de la peine à se défendre contre les révolutions -sociales et nationales déchaînées autour d'elle. Tant que l'ordre n'aura -pas été rétabli en Russie, la sécurité intérieure et extérieure manquera -à l'État roumain. - -Pour cette raison il est donc fort chanceux d'acquérir en ce moment des -fonds de cet État. C'est une spéculation pure. Toutefois, du jour où il -apparaîtrait d'une façon certaine que l'Europe orientale s'apaise et -retourne à l'ordre et à la tranquillité, les fonds roumains -deviendraient séduisants. Nous engageons les capitalistes à surveiller -cette éventualité. - - * - - * * - -Le coupon des rentes _serbes_ a été payé régulièrement pendant la -guerre, grâce aux avances des Alliés. Quoique ruinée, la Serbie a une -population paysanne énergique et travailleuse, qui pourrait réparer les -désastres de la guerre. Ce pays est malheureusement engagé dans une -politique qui n'est pas de tout repos. Il est exposé à toutes les -secousses et à toutes les explosions balkaniques qui ne sont pas près de -prendre fin et qu'aggravent les problèmes surgis de la décomposition de -l'Autriche. L'union de la Serbie avec les Yougo-Slaves détachés de -l'Empire austro-hongrois préparerait de nouvelles agitations et de -nouveaux conflits. Nous conseillons l'abstention tant pour les emprunts -anciens de la Serbie que pour ceux qu'elle pourrait lancer au nom de la -Yougo-Slavie ou royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Si ce royaume -unitaire arrive à se constituer, il annonce trop d'ambitions, il -inquiète trop ses voisins (et en premier lieu l'Italie) pour avoir une -existence tranquille. Si l'unité ne se fait pas, la Serbie, saignée à -blanc par la guerre, sera faible et retrouvera ses ennemis d'hier, -l'Allemand, le Hongrois, le Bulgare, sans en compter peut-être d'autres. -De longtemps, ce coin de l'Europe ne sera pas un refuge pour les -capitaux. - - * - - * * - -La _Grèce_ a été un allié de la dernière heure qui a vécu d'ailleurs des -subsides et des allocations fournis par les Alliés. L'habile politique -de M. Yenizelos n'a pas amélioré ses finances. Et puis, M. Yenizelos -n'est pas éternel et qui sait, après lui, ce que deviendra la Grèce? -Deux emprunts helléniques seulement sont recommandables, c'est le 2 1/2 -et le 4 p. 100 gagés sur des recettes d'État et des monopoles, le 2 1/2 -surtout dont la gestion est confiée à des représentants des grandes -puissances sur le modèle de l'administration de la Dette ottomane. Les -emprunts futurs de la Grèce qui n'auraient pas de garanties du même -ordre seront à écarter purement et simplement. - -Quant au _Portugal_, dont l'histoire financière est peu brillante, -l'instabilité politique de ce pays conseille l'abstention complète. - - * - - * * - -«Le _Japon_ occupe au point de vue économique la position d'un -vainqueur.» Ce mot d'un journal japonais, écrit au lendemain de -l'armistice du 11 novembre 1918, est vrai. Pendant toute la durée de la -guerre, le Japon s'est préoccupé de limiter sa mise et il y a réussi. Sa -situation monétaire est brillante. Il est soucieux de la conserver et de -la développer. On pouvait craindre autrefois qu'il ne se laissât -entraîner à une politique impérialiste. La prospérité l'a calmé. Il a vu -aussi les États-Unis, jusqu'ici dépourvus d'armée, se donner une force -militaire, ce qui a pu lui inspirer de nouvelles réflexions. Toutefois -la politique de l'Extrême-Orient réserve sans doute bien des surprises. -A l'intérieur, il ne semble pas que de gros accidents soient à craindre -et la discipline nationale du Japon reste forte. Mais il ne faut pas -oublier que sa structure économique et financière est récente et -fragile. Le pays est lointain et, somme toute, mal connu et mystérieux. -On fera bien de ne s'engager dans ses fonds que pour des sommes -limitées. - -La surveillance des grandes puissances européennes est la seule garantie -des emprunts _chinois_. - -Cette surveillance s'exercera-t-elle toujours avec la même efficacité? -Déjà la caution de la Russie n'existe plus. Quant à l'état des finances -chinoises, il est déplorable. Sans doute la Chine évoluant pacifiquement -deviendrait une force économique de premier ordre. Ses ressources sont -immenses. On doit seulement se demander si, prenant conscience -d'elle-même, elle ne sera pas sujette à de dangereuses explosions -révolutionnaires et nationalistes. Le continent asiatique inquiète déjà -les esprits avisés de l'Europe. Il est probable qu'il s'agitera beaucoup -au cours de ce siècle-ci. Cet énorme réservoir d'hommes commence à -sortir de sa passivité. Tant que l'avenir ne sera pas plus clair, la -prudence, pour les capitalistes européens, sera de rigueur. - - - - -CHAPITRE VI - -EMPRUNTS DES ÉTATS QUI ONT ÉTÉ EN GUERRE AVEC LES ALLIÉS ET DES NOUVEAUX -ÉTATS ISSUS DE LA DÉCOMPOSITION DE L'AUTRICHE-HONGRIE - -Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences de la -dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution de la -dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à l'égard des -appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie et de la -Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe centrale et -orientale devra être évitée longtemps par les capitaux. - - -Ce chapitre sera nécessairement bref, car nous n'avons pas besoin de -mettre le capital et l'épargne en garde contre les fonds des États -vaincus qui auront à payer les frais de la guerre et qui sont ruinés -pour longtemps. - -Rares étaient les Français qui possédaient des rentes de l'Empire ou des -États allemands, bien que, dans les années qui ont précédé la guerre, -des démarcheurs et des banquiers eussent cherché à en écouler chez nous. -Les personnes qui avaient succombé à la tentation auront été bien punies -d'avoir joué sur le tableau de l'ennemi. A l'avenir, personne ne sera -tenté de recommencer. - -Le cas est différent en ce qui concerne nos autres adversaires. -L'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la Turquie ont trouvé du crédit en -France avec l'autorisation du gouvernement, jusqu'à la veille des -hostilités, ce qui prouve que le capitaliste doit se méfier de toutes -les suggestions des établissements de crédit et même des recommandations -officielles. L'Autriche-Hongrie était l'alliée de l'Allemagne, la -Bulgarie suspecte, la Turquie peu sûre. Mais les établissements de -crédit ne songeaient qu'aux commissions à encaisser. Quant au -gouvernement, ou bien il s'aveuglait sur les dispositions de ces pays, -ou bien il se servait de l'épargne française et la guidait vers des -placements détestables dans l'idée d'amadouer des pays hostiles. - -L'épargne française aura fait les frais de cette diplomatie aventureuse. -C'est ainsi que, quelques mois avant la guerre, fut lancé en France un -emprunt ottoman dont un seul coupon a été payé et qui a donné aux Jeunes -Turcs les moyens de préparer la guerre. Peut-être, à Gallipoli, des -soldats français, ayant souscrit, eux ou leurs parents, à cet emprunt, -ont-ils été frappés des projectiles que leur propre argent avait payés. -Quelle monstrueuse ironie! - -Les fonds _autrichiens_ et _hongrois_ se trouvaient en quantités -sérieuses dans les portefeuilles français avant la guerre. Il faut leur -assimiler les _obligations des chemins de fer autrichiens_, chemins de -fer rachetés et dont les titres étaient devenus des titres d'État. Le -traité de paix stipule que les arrérages de ces emprunts devront être -payés de préférence aux emprunts de guerre, ce qui est une certaine -garantie pour les porteurs français. Toutefois la faillite menace -l'Autriche et la Hongrie. On peut considérer que la Hongrie, pays -agricole, est moins ruinée que l'Autriche bien que les nouvelles -frontières qui lui sont imposées diminuent gravement ses ressources. - -Cependant une autre question se pose. L'Empire austro-hongrois s'est -dissous. L'Autriche et la Hongrie ont été amputées, diminuées dans leur -population, dans leur territoire et dans leurs ressources au profit des -nouveaux États qui sont nés de la chute de l'ancienne monarchie. -L'Autriche et la Hongrie réduites à elles-mêmes seraient donc incapables -de faire face à leurs engagements. Le traité a prévu avec raison que les -États qui sont nés ou qui se sont agrandis aux dépens de l'Empire déchu -devraient prendre leur part des dettes de la communauté, et nous ne nous -intéressons, bien entendu, qu'aux dettes d'avant-guerre, les seules dont -les titres soient possédés par des Français. - -Il se trouvera donc que les porteurs de rente autrichienne seront -créanciers à la fois de l'Autriche proprement dite, de la Yougo-Slavie, -de la Pologne et de la Tchéco-Slovaquie. Les porteurs de rente hongroise -seront créanciers de la Hongrie, de la Yougo-Slavie, de la -Tchéco-Slovaquie et de la Roumanie. Comment, dans ces conditions, se -fera le service de la Dette? Comment se fera la discrimination? Cela est -bien obscur et doit laisser les intéressés perplexes. - -Il est en outre à craindre que le crédit de ces nouveaux États, -dépourvus d'administration et qui auront tout à créer chez eux, ne soit -pas très solide. Ils auront besoin de faire preuve de sagesse et dans -leur politique intérieure et dans leur politique extérieure. -Malheureusement les symptômes, à l'heure actuelle, ne sont pas très -favorables. En outre, la décomposition de l'Autriche a étendu à l'Europe -centrale une situation qui ne ressemble que trop à la situation -balkanique. Il y a de fortes raisons de craindre l'instabilité du nouvel -ordre de choses. Ce que les jeunes nationalités qui viennent de prendre -leur essor auraient de mieux à faire, ce serait de se fédérer entre -elles. Cette solution équivaudrait à reconstituer l'ancienne Autriche. -Si elle doit être admise, il serait bien étonnant que ce ne fût pas -après des luttes et des convulsions qui en auraient démontré la -nécessité après avoir singulièrement aggravé les dégâts. - -Les trois nouveaux États polonais, tchèque et yougo-slave, étant -considérés comme nos alliés, ne vont probablement pas tarder à faire -appel au crédit international. Nous croyons devoir conseiller la plus -grande réserve. Nous avons déjà dit plus haut ce que nous pensions de la -Yougo-Slavie. Quelles que soient les sympathies qu'appellent les -Tchéco-Slovaques et la Pologne, les Français n'ont plus le droit ni les -moyens de faire de la finance sentimentale ni d'aventurer leurs -capitaux. Il suffira d'observer que, pour le premier semestre de l'année -1919, la Pologne, sans dette, a déjà un déficit de deux milliards. - -D'une manière générale, l'Europe centrale et orientale nous apparaît -comme devant être pour longtemps évitée par les capitalistes. L'exemple -de la Bulgarie peut servir de leçon. Voilà un pays qui a joui chez nous -pendant de longues années d'une popularité inexplicable et qui nous a -odieusement trompés. La France ne devra plus être la vache à lait des -nationalités nouvelles. - -Nous ne nous appesantirons pas sur les anciens _emprunts bulgares_. Le -traité de paix donne à cet égard les garanties nécessaires et usuelles -aux intérêts des porteurs. Les personnes qui ne sont pas engagées dans -ces titres feront mieux de n'y pas entrer. Le pays est trop peu sûr. - -Restent les _fonds ottomans_. Ce sont peut-être, de tous ceux des États -qui ont été nos ennemis, les moins mal protégés. Le caractère -international de l'espèce de protectorat qui est imposé à l'Empire turc, -joint aux privilèges anciens attachés à quelques-unes des dettes -ottomanes, font espérer que les porteurs ne seront pas dépouillés. -Néanmoins, la plus grande incertitude plane sur l'avenir de la Turquie -comme de tout l'Orient. Ces titres ne peuvent tenter les personnes qui, -au goût du risque et de la spéculation, ne joignent pas une certaine -connaissance des choses orientales. - -Sans développer davantage ces divers points, nous concluons donc, avec -le bon sens: on ne prête pas à l'ennemi, on ne prête pas aux vaincus. On -ne prête pas non plus à de jeunes États qui n'ont pas encore fait la -preuve de leur solvabilité. - - - - -CHAPITRE VII - -EMPRUNTS DES ÉTATS NEUTRES - -Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts sont -d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le moment -d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore -temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne, Suisse, -Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du Sud.--Nécessité -d'une soigneuse discrimination. - - -Nous entrons ici dans le paradis des fonds d'États. Parmi les peuples -qui se sont tenus prudemment à l'écart de la guerre,--nous rangeons dans -cette catégorie les Républiques Sud-américaines qui se sont contentées -de rompre avec l'Allemagne,--les uns se sont enrichis, les autres, du -moins, ne se sont pas couverts de dettes comme les belligérants. Par -comparaison, leur situation financière, qui n'était pas toujours de -premier ordre, apparaît comme améliorée. Il y a là, pour certains -d'entre eux, un trompe-l'oeil. On aurait tort de croire que tous les -pays qui se sont tenus dans la neutralité ont acquis, par cela même, une -solvabilité à toute épreuve. - -Les personnes qui avaient observé le principe de la distribution -géographique des placements, lorsqu'elles étaient bien tombées, ont été -récompensées de leur prudence pendant la guerre. Encore fallait-il bien -tomber ou avoir été doué d'une prévoyance rare pour discerner les pays -qui échapperaient à une tourmente dont ceux-mêmes qui l'annonçaient ne -pouvaient soupçonner l'ampleur. Il y a donc eu plus de chance que de -science dans la distribution des portefeuilles les plus judicieusement -composés. Il suffit d'ailleurs de consulter les tableaux de placements -donnés avant 1914 par les conseilleurs les plus qualifiés pour se rendre -compte des erreurs que les plus sages peuvent commettre. Ce qui confirme -notre principe essentiel, qu'il ne suffit pas, pour assurer les -capitaux, de les répandre sur toute la surface du globe. - -D'ailleurs, la roue tourne. Tel État qui vient d'échapper à la guerre et -dont la situation paraît enviable subira demain à son tour quelque choc -dont il est difficile pour le moment d'apercevoir les causes. Tel autre, -au contraire, au sujet duquel les perspectives étaient sombres, semble -rester à l'abri des orages. Il y reste jusqu'à ce que son tour arrive. -La stabilité et la prospérité sont pour les États ce que la santé est -pour l'homme le mieux portant: quelque chose de provisoire. - -Essayons de raisonner en ce qui concerne les capitaux et leur besoin -accru de sécurité. Les rentiers qui, dans le choix de leurs placements, -se régleraient sur leur tempérament personnel en appliquant les données -généralement admises autrefois, obéiraient à l'une ou à l'autre des deux -tendances suivantes. Hardis, ils parieraient pour le relèvement des -États qui ont souffert de la guerre, ils spéculeraient sur la hausse de -leurs emprunts. Timorés, ils se réfugieraient dans les titres des États -qui ne se sont pas endettés. - -Le premier système a des précédents encourageants. L'histoire du XIXe -siècle montre qu'en effet les grandes nations qui ont subi les plus -dures épreuves, dont le crédit a paru à un moment donné le plus -compromis ou a été le plus discuté, sont parvenues à rétablir leur -situation. Elles ont récompensé les prêteurs qui ont eu confiance en -elles. Tel a été le cas de l'Italie, dont la solidité financière, aux -débuts difficiles de son unité, semblait plus qu'aléatoire. Tel a été -aussi le cas de la France. Après 1815, et après 1871, son relèvement a -justifié toutes les espérances de ceux qui avaient cru en elle. On cite -des spéculateurs qui, à la suite de la première guerre franco-allemande, -sont restés dix ans à la hausse sur nos fonds nationaux et dont -l'enrichissement s'est fait tout seul à mesure que les forces -économiques de la France se reconstituaient. - -L'Espagne offre un phénomène du même genre. Les agitations de sa -politique avaient longtemps détourné le public de ses emprunts. En 1898, -sa guerre désastreuse avec les États-Unis avait failli la conduire à la -banqueroute. Pourtant l'Espagne a résisté et ceux qui avaient ponté sur -elle au moment où elle était le plus bas ont gagné. Nous connaissons à -ce sujet une anecdote symbolique. - -Pendant la guerre hispano-américaine, la rente espagnole dite -Extérieure, c'est-à-dire payable en or à Paris, était tombée aux -environs de 30 francs. On parlait de suspendre les paiements ou, au -moins, de les réduire et de recourir à une faillite partielle. Était-ce -le moment d'acheter et de courir l'aventure? Les esprits craintifs -disaient non. Les amateurs de risque disaient oui. Or, il y avait un -ménage français où le mari était timide et la femme aventureuse. La -femme conseillait d'acheter de l'Extérieure. Le mari refusait. -L'occasion passa. Lentement d'abord, l'Extérieure se mit à remonter: -l'Espagne tenait ses engagements. Tous les soirs, dans le journal, -Madame lisait les cours. Elle les lisait à voix haute. Madame triomphait -et Monsieur était humilié. Par sottise il avait manqué une fortune. Et -l'histoire ajoute que, quand l'Extérieure fut au pair, le ménage -divorça... - -La question est de savoir si ces exemples de relèvement progressif et de -guérison rapide sont encore applicables à la situation actuelle. En -somme, l'expérience que nous avons du crédit des grands États, tel qu'il -s'est constitué dans le monde contemporain, est une expérience étendue -sur un temps très court par rapport à la longévité des nations. C'est -tout au plus l'espace d'un siècle, beaucoup moins pour de nombreux pays. -On ne saurait tirer du fait que, de 1815 à 1914, aucun État important -n'a fait faillite et que les pays éprouvés se sont tirés d'affaire, la -conclusion que l'échafaudage financier des sociétés contemporaines est -indestructible et que ce qui s'est passé au XIXe siècle recommencera au -XXe. - -Pas plus qu'il n'est certain que tous les belligérants se relèveront de -leurs plaies, il n'est certain que les États restés neutres de 1914 à -1918 jouiront d'une prospérité éternelle, à l'abri des convulsions et -des hasards. Leur bonheur ne doit donc pas faire illusion outre mesure. -Le monde nouveau, tel qu'il est sorti de la paix, est trop instable pour -qu'on puisse assurer que celui-ci ou celui-là seront toujours exempts -des guerres et des révolutions. - -Ainsi le rentier irait sans le savoir au devant de nouveaux risques s'il -portait inconsidérément sa fortune chez les anciens «neutres». Il faudra -encore choisir entre eux et scruter leur fort et leur faible. - - * - - * * - -L'_Espagne_ a été merveilleusement favorisée par la guerre. L'or a -afflué chez elle. Sa rente extérieure a largement dépassé le pair. Le -change, phénomène inouï, lui est devenu favorable au point que le billet -de banque français a perdu plus de 30 p. 100. Les porteurs de rente -espagnole, qui semblaient avoir fait un placement aventureux, se sont -trouvés au contraire avoir fait une opération excellente. - -Tous ces signes veulent-ils dire que l'Espagne jouit d'une prospérité -réelle et durable? C'est une autre affaire. L'Espagne, à qui la guerre a -apporté une richesse imprévue, souffre d'un malaise politique et social -mal défini qui inspire des inquiétudes à tous les observateurs. Rien de -net n'est encore sorti de ce malaise, mais c'est un état qui ne se -prolongera peut-être pas éternellement. Au cas où une révolution -surviendrait, le précédent lamentable de la République espagnole de 1873 -n'est pas de nature à rassurer. Les personnes qui détiennent de la rente -Extérieure en quantités modérées peuvent conserver leurs titres. C'est -un élément de variété dans la composition d'un portefeuille. En acheter -à l'heure actuelle (23 p. 100 au-dessus du pair en août 1919) semble -bien aléatoire, vu l'obscurité qui entoure l'avenir de la politique -espagnole. Par contre, si l'horizon s'éclaircissait, si l'ordre se -stabilisait et si un personnel rajeuni venait administrer l'Espagne, ce -pays, où il y a encore tant à faire, serait des plus intéressant. - -La _Suisse_ n'a pas profité de la guerre. Elle en a même souffert et -elle y a beaucoup perdu. Elle a dû accroître sa Dette pour couvrir les -dépenses que lui a causées une longue mobilisation, maintenue pendant -toute la durée des hostilités. La Suisse n'en est pas moins, par rapport -à tous ses voisins, dans une situation enviable, accusée par un change -qui ne cesse de lui être favorable. Neutre au point de vue diplomatique -et militaire, la Suisse qui, entourée de belligérants, a pu échapper à -la guerre, semble avoir fait aussi l'épreuve de sa résistance à la -révolution. Les tentatives de bolchevisme qui ont eu lieu à Zurich ont -été réprimées et l'attitude de l'ensemble de la population, dont -l'esprit est parfaitement sain, permet de penser que ces tentatives, si -elles se renouvelaient, seraient vouées au même échec. - -Les rentes suisses 3 et 3 1/2 cotées à Paris, ainsi que les emprunts des -principaux cantons, offrent de sérieuses garanties. Leur rendement est -médiocre étant donné le loyer courant de l'argent. Elles promettent du -moins de la sécurité quant au capital, surtout pour les séries les plus -anciennes amorties par tirage régulier, comme les chemins de fer -fédéraux 3 1/2 1899-1902. - -La _Hollande_, elle aussi, a miraculeusement échappé à la guerre. Ce -sage pays aurait une apparence bien trompeuse s'il devait connaître des -bouleversements intérieurs. Ses rentes ont le défaut d'être rares et -chères. - -Nous arrivons, en remontant vers le Nord, au groupe Scandinave. Avec ces -trois royaumes s'achève la liste des États européens restés neutres. -Tous trois jouissent d'un excellent crédit. Leur politique intérieure et -extérieure est paisible. Le _Danemark_, dont la prudence à l'égard de -l'Allemagne a été remarquable, recouvre le Slesvig et par là accroît ses -ressources. La _Norvège_ a souffert de la guerre sous-marine. Mais sa -flotte marchande, quoique diminuée, lui a valu et lui vaudra encore de -beaux bénéfices. Sa situation financière est bonne et l'épargne s'y -développe d'une façon constante. - -La statistique officielle des Caisses d'épargne de Norvège, pour l'année -1917 montre combien la prospérité nationale a augmenté pendant les -années de guerre. L'ensemble des dépôts opérés dans les caisses -d'épargne de 65 villes et de 476 communes de la campagne, a augmenté -d'une manière inconnue jusqu'alors. Le capital déposé était en 1900 de -300 millions, en 1910 de 500 millions, en 1915 de plus de 720 millions, -en 1916 il dépassait 950 millions, et en 1917 il atteignait presque -1.250 millions de couronnes. Pendant 7 ans, de 1910 à 1917 les dépôts -ont donc augmenté d'environ 750 millions. Pour avoir une idée tout à -fait complète de cet accroissement de la prospérité norvégienne, il -faudrait aussi connaître le montant des capitaux déposés dans les -banques privées. Il est probable, dans ces conditions, que les -Norvégiens rachèteront et rapatrieront leurs emprunts nationaux qui sont -ainsi assurés d'une certaine stabilité sur les marchés extérieurs. - -Quant à la _Suède_, elle est, comme nous l'avons déjà dit, un des rares -États du monde qui possèdent un riche patrimoine productif, et son actif -(composé en particulier de célèbres mines de fer), balance presque son -passif. - -C'est peut-être la Suède pourtant dont la politique intérieure -laisserait le plus à désirer et serait exposée à des surprises et à des -secousses, sa dynastie étant très discutée et combattue. Toutefois le -bolchevisme a vainement essayé de s'introduire dans les pays -Scandinaves. En sorte que les fonds danois, norvégiens et suédois, les -deux premiers surtout, lorsqu'il est possible de s'en procurer (car il -est devenu assez rare, depuis quelque temps, que les porteurs s'en -dessaisissent) peuvent être acquis, eux aussi, pour leur sécurité plus -que pour leur rendement. - - * - - * * - -Parmi les États de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale, -quelques-uns, suivant le conseil donné par le président Wilson, avaient -rompu avec l'Allemagne. Même parmi ceux-là, aucun n'a réellement -participé à la guerre. On peut donc les considérer tous également comme -étant restés dans la neutralité. Mais à d'autres égards, et pour -apprécier leur crédit respectif, de profondes différences s'imposent. - -Les Républiques de l'Amérique du Sud ont souvent mal récompensé la -confiance que l'Europe mettait en elles. Le défaut des pays neufs et -sans richesse acquise, c'est qu'ils sont voués pendant longtemps à -l'instabilité économique, sujets à des crises. Ayant sans cesse besoin -de capitaux étrangers pour mettre leurs richesses en valeurs ils sont -exposés à la faillite dès que ces capitaux leur manquent. L'Europe ne -devant plus être d'ici plusieurs années en état de les alimenter, ces -crises se reproduiront, à moins que les États-Unis ne jouent le rôle de -banquier. Enfin, parmi les Républiques sud-américaines, plusieurs ne -sont pas encore sorties de l'ère des agitations politiques et de -l'administration défectueuse. C'est ce qui explique le long martyrologe -des emprunts de ces pays, entre lesquels il importe de distinguer -soigneusement. - -Le _Mexique_ est celui qui a valu à ses créanciers la déception la plus -cruelle. Pendant la longue et bienfaisante dictature de Porfirio Diaz, -le Mexique s'était élevé à un degré de prospérité remarquable. Il était -entré dans la société des États les plus civilisés. Il a suffi de la -chute du dictateur pour ruiner l'oeuvre de Porfirio Diaz et, depuis, -l'histoire du Mexique n'a plus été que celle d'un vaste brigandage. -Aucun coupon n'a plus été payé: c'est le pendant du bolchevisme russe, -et la France a, là-bas, trois milliards en souffrance. - -Après avoir laissé l'anarchie mexicaine se développer, si même ils ne -l'ont pas vue d'un oeil favorable, les États-Unis semblent changer -d'attitude. Sous leur influence, l'ordre pourra se rétablir au Mexique. -Il pourrait devenir intéressant, dans cette attente, d'acquérir quelques -valeurs mexicaines (rentes 4 %, obligations des chemins de fer -fédéraux.) Toutefois il conviendrait de n'en acquérir qu'avec -modération. Le Mexique ne retrouvera pas du jour au lendemain son -équilibre. Et si les États-Unis y rétablissent l'ordre, il n'est pas -certain que ce soit pour payer tout de suite et intégralement l'arriéré -dû aux porteurs européens. - -Mêmes observations en ce qui concerne _Haïti_. La mainmise américaine -sur ce pays, qui a suspendu ses paiements en 1915, ne paraît qu'une -affaire de temps. Toutefois l'achat des trois séries de rentes -haïtiennes cotées à la Bourse de Paris et qui ont atteint en 1919 des -cours élevés reste dans une large mesure une opération spéculative car -le service de la dette est toujours en souffrance. - -Nous passons sur les petits États de l'Amérique centrale qui, presque -tous, n'ont apporté que des déboires à leurs créanciers, pour en venir -tout de suite à l'Amérique du Sud. - -Le _Brésil_, avec ses immenses ressources et un gouvernement -remarquablement abondant en hommes distingués, n'en est pas moins le -type du pays sud-américain voué aux crises économiques parce qu'il -dépend de ses récoltes. Le café, qui constitue sa principale -exportation, est soumis à des variations brusques et considérables. D'où -l'instabilité des budgets brésiliens. Ce n'est pas sans raison que ses -créanciers avaient stipulé autrefois la création d'un emprunt -privilégié, dit _Funding_, dont l'intérêt est servi avant celui de -toutes les autres séries. Cette garantie se traduit par les cours -toujours supérieurs du _Funding_ ancien (il en a été émis un _nouveau_ -par la suite, ce qui constitue une sorte de supercherie à laquelle il -importe de ne pas se laisser prendre). Pour tant faire que d'acheter du -brésilien, il est préférable de se porter sur le _Funding_ authentique. - -Le Brésil est un État fédéral dont les États particuliers, jouissant -d'une large autonomie, sont loin d'avoir tous des finances excellentes. -Ils sont aussi responsables de leurs propres dettes. L'expérience a -prouvé que leurs emprunts étaient peu sûrs et il convient de s'en -écarter. - -L'_Uruguay_, qui s'adonne à l'élevage, a depuis un certain nombre -d'années une existence calme et prospère. Après avoir fait banqueroute -autrefois, il procure des satisfactions à ses bailleurs de fonds par un -service ponctuel de sa dette, d'ailleurs proportionnée à sa population -restreinte, bien que, pendant la guerre, il ait suspendu les -amortissements promis a ses créanciers. Toutefois, sauf accident -imprévu, son 3 1/2 et ses 5 p. 100 paraissent, à faible dose, -recommandables pour un portefeuille abondant. - -C'est principalement au blé que la _République argentine_ doit sa -richesse. Son budget dépend donc aussi de ses récoltes. Son passé -financier n'est pas encourageant, car elle a fait une faillite en 1891 -et une autre, partielle, en 1900. Mais, depuis, son crédit s'est relevé. -Pour le moment, la somme de ses emprunts ne paraît pas excéder ses -ressources normales[3]. On peut craindre seulement pour l'Argentine -quelques troubles sociaux dont Buenos-Aires a déjà présenté les -symptômes. - - [3] Même réserve que pour le Brésil en ce qui concerne les emprunts - des États particuliers. - -Il serait faux, en effet, de s'imaginer que le continent sud-américain -fût à l'abri des bouleversements que connaît l'Europe, et même à l'abri -de la guerre. Il n'y a pas encore si longtemps que le _Chili_, le -_Pérou_ et la _Bolivie_ ont soutenu entre eux de longues luttes dont le -souvenir n'est pas éteint et qui ont menacé récemment de se rallumer. Il -est prudent de ne pas entrer dans les fonds de ces États, quoique -l'ouverture du canal de Panama leur apporte beaucoup de promesses. -D'ailleurs si un emprunt bolivien est coté à Paris (ne pas oublier que -la Bolivie, semblable à son voisin le Paraguay, n'a pas accès à la mer) -les valeurs péruviennes et chiliennes ne sont cotées qu'à Londres. Mieux -vaut les y laisser. - -Il en est de même pour l'_Équateur_, la _Colombie_ et le _Venezuela_, -qu'il s'agisse des emprunts existants ou futurs de ces pays agités et -dont les finances sont informes ou précaires. - - - - -CHAPITRE VIII - -UN ÉLÉMENT DES FORTUNES FRANÇAISES EN DANGER: LES ACTIONS DE CHEMINS DE -FER - -Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont -écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles -n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions -approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une -faible part des bénéfices, quand il y en a.--Situation et avenir des six -grandes compagnies françaises.--Le rachat est un soulagement et un -bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de fer algériens.--Les -rachats futurs seront-ils aussi avantageux? - - -L'exemple des actions de chemins de fer illustre d'une manière -éclatante--et douloureuse pour les porteurs de ces vénérables titres de -«pères de famille»--tous nos précédents exposés sur le _processus_ -d'après lequel les détenteurs de la «fortune acquise» risquent de se -voir dépouillés légalement, normalement et morceau par morceau, à la -manière dont les artichauts sont effeuillés. - -Les actions des chemins de fer français--nous parlerons plus loin des -actions des chemins de fer étrangers--ont joui pendant de longues années -d'une vogue exceptionnelle, avant et après les célèbres conventions de -1883. Elles ont longtemps figuré, elles figurent même encore à la place -d'honneur dans le portefeuille des rentiers les plus timorés. Il faut -croire que ces rentiers n'ont jamais lu ni le cahier des charges ni le -bilan des compagnies, sinon la capitalisation de faveur, la -capitalisation déconcertante de ces titres ne s'expliquerait pas. Il est -tout à fait extraordinaire, par exemple, de constater qu'en 1900, année -de l'Exposition universelle, les actions de nos grandes compagnies de -chemins de fer s'étaient capitalisées exactement au même taux que leurs -obligations. C'est-à-dire qu'en réalisant son bénéfice sur ses actions -Nord, Lyon, Orléans ou autres, et en acquérant, en échange, des -obligations de ces mêmes compagnies, un capitaliste prévoyant et -calculateur, sans diminuer le moins du monde son revenu, sans changer la -nature de son placement, eût stabilisé une large part de sa fortune. -Cette équivalence entre les actions et les obligations avait duré en -effet assez longtemps pour suggérer et pour permettre l'exécution du -plus indiqué, du plus judicieux des arbitrages. Pour ceux--et ils sont -légion--qui ne s'y sont pas résolus au bon moment, la plus-value des -actions de chemins de fer sera restée fictive et théorique, car les -cours fabuleux qui étaient cotés aux environs de l'année 1900 sont loin -et ne reparaîtront jamais. - -Il est incroyable, mais vrai, que des milliers d'actionnaires des -chemins de fer français, composés en immense majorité de pères de -famille prudents, économes, et disposés à se prendre pour de vigilants -administrateurs de leur bien, auront négligé de profiter d'un mouvement -spéculatif pour convertir en obligations leurs actions de chemins de -fer, alors que cette opération si simple eût consolidé leur situation -d'une manière inespérée. Le mot d'ineptie n'est pas trop fort pour -caractériser une pareille indifférence, une insensibilité aussi complète -à l'intérêt le plus évident. - -En effet, depuis cette occasion perdue,--chance suprême mise par la -spéculation à la portée des classes moyennes,--les cours des actions de -chemins de fer, à force de se déprécier, ont fait subir au portefeuille -de leurs détenteurs des pertes telles, que seules, des valeurs de -troisième ordre étaient réputées jadis pouvoir offrir à la baisse un -champ aussi considérable. Songez en effet que les actions du célèbre -réseau Paris-Lyon-Méditerranée, après avoir valu près de 2 000 francs en -1900, n'en valaient plus que 1 200 environ en juillet 1914, soit une -chute de 40 p. 100! Or, dans le même temps, les cours des obligations de -la même Compagnie n'avaient guère baissé que de 15 p. 100, étant -revenues de 485 francs à 410. Pendant la guerre, le cours moyen de -l'action est tombé aux environs de 700 francs tandis que l'obligation a -rarement fléchi, et de peu, au-dessous de 320. Encore ces obligations -ont-elles la promesse d'un remboursement au pair dans un délai qui peut -être rapproché par une chance heureuse aux tirages annuels. On voit -ainsi, par un nouvel exemple, l'avantage que l'on trouve à placer son -capital à l'abri des fluctuations et des aventures en cherchant un -refuge dans les valeurs à revenu fixe, soutenues par un amortissement -régulier, sans attendre, pour prendre cette résolution salutaire, que -les crises soient survenues. - -Mais, en 1900, selon l'illusion régnante et à peu près universelle, le -loyer de l'argent ne pouvait manquer de s'abaisser d'une façon -régulière. Les économistes, les financiers, le public, les savants et -les ignorants, tout le monde était convaincu que le taux de l'intérêt -devait continuer à décroître et ne manquerait pas de s'établir à 2 1/2, -sinon même à 2 %. La ville de Paris, vers cette époque, n'avait-elle pas -émis, en effet, un emprunt de ce dernier type[4]? On s'imaginait donc -que celles des compagnies de chemins de fer qui se sont réservé la -faculté de rembourser leur dette par anticipation (ce sont les -Compagnies de Lyon et d'Orléans), ne tarderaient pas à procéder à la -conversion en 2 1/2 ou 2 3/4 de leurs obligations 3 p. 100. On -s'imaginait aussi que le cours des obligations des autres compagnies, -les obligations inconvertibles, devant se fixer à tout jamais au-dessus -du pair, le porteur serait par conséquent exposé à subir une perte -chaque fois que, par le jeu de l'amortissement, ces obligations seraient -remboursées à 500 francs. C'est justement le contraire qui s'est -produit. - - [4] Dans les dernières années du XIXe siècle, les compagnies de - chemins de fer pouvaient émettre, elles aussi, des obligations du - type 2 1/2. Depuis 1910, elles ont dû se résoudre à revenir au type - 4 p. 100. Les voici présentement à 5. - -Pendant ce temps, on pensait que les actions de chemins de fer offraient -de vastes espérances de plus-value et d'augmentation de bénéfices. On se -reposait d'une part sur la garantie de l'État; on se leurrait de l'autre -sur la possibilité d'accroître les dividendes. Ce faux calcul, dont -l'excuse est qu'il partait d'une erreur et d'une illusion presque -générales, aura coûté cher aux personnes qui seront restées fidèles à -ces titres, pour la seule raison qu'ils possédaient l'estime de la -bourgeoisie française et parce qu'on se souvenait qu'ils avaient enrichi -la première génération de leurs détenteurs. En sorte qu'on ne prenait -même plus la peine de les étudier, tant leur bonne réputation les -rendait supérieurs à toute analyse et à tout examen. - - * - - * * - -Cependant, il n'eût pas été difficile, moyennant un peu d'attention, au -capitaliste le moins familier avec la comptabilité complexe des Sociétés -par actions, de découvrir les graves faiblesses des compagnies de -chemins de fer. - -La première de ces faiblesses, il n'est même pas exagéré de dire la -première de ces tares, avait été signalée à l'attention du public, il -n'y a pas moins de soixante ans, par le célèbre _Manuel du spéculateur à -la Bourse_, ouvrage de Proudhon, ce singulier génie, fait à la fois de -clartés et de nuages. - -En 1855, c'est-à-dire aux origines de la constitution des six grands -réseaux et du régime sous lequel se trouvent encore les compagnies, -Proudhon remarquait déjà que le caractère principal de la gestion des -chemins de fer français était de vivre d'emprunts et de couvrir non -seulement les travaux neufs, mais encore le renouvellement de la voie et -le renouvellement du matériel roulant, au moyen de continuelles -émissions d'obligations. Le principe n'a pas changé depuis le temps où -Proudhon faisait cette remarque. Les emprunts à jet continu n'ont pas -cessé d'être la méthode d'administration des compagnies de chemins de -fer, qui n'achètent pas une locomotive sans contracter une dette -nouvelle et qui ne mettent pas un fourgon au rebut sans garder la charge -de l'intérêt et de l'amortissement du capital emprunté pour -l'acquisition de cet objet de première nécessité. - -Un industriel ordinaire, une société quelconque qui emploieraient de -pareils procédés iraient droit à la ruine et seraient jugés avec la -dernière sévérité. Mais, pour la bourgeoisie française, les compagnies -de chemins de fer sont au-dessus de la critique. Leurs actions -bénéficient d'une vieille renommée. Le portefeuille des pères de famille -en est rempli... Telle est, jusque dans les affaires d'intérêt, la force -de l'habitude et la puissance de la tradition. - -Deux exemples vont tout de suite fixer les idées du lecteur sur la -gestion financière des grandes compagnies et les alarmes que les -capitalistes prévoyants doivent en concevoir. - -Voici la plus prospère de toutes les compagnies, celle à qui s'attachent -le nom, l'autorité, le prestige financier des Rothschild: la puissante -Compagnie du Nord. Nous ne parlons même pas de sa situation financière -présente ni des pertes terribles que la guerre lui a fait subir par la -destruction d'une si large partie de son réseau. Mais, pour l'exercice -1913, comme pour les exercices précédents, les chemins de fer du Nord -avaient eu recours au crédit public et ne lui avaient pas demandé moins -de 87 880 000 francs, somme qui correspondait alors à une charge -annuelle supplémentaire d'environ 4 400 000 francs jusqu'à la fin de la -concession. D'avance, le Nord avait donc engagé pour 4 400 000 francs -ses recettes supplémentaires à venir. Que sera-ce pour les emprunts que -nécessite la guerre! - -Cependant, pour le même exercice 1913, le bénéfice distribuable de la -Compagnie (y compris celui des lignes nord-belges) n'avait atteint que -30 millions en chiffres ronds. C'est-à-dire que, si les chemins de fer -étaient une industrie comme une autre, les bénéfices réalisés par le -Nord en 1913 n'auraient pas suffi à ses besoins normaux. - -Le cas est le même pour le réseau de l'Est. Ce réseau s'était fait -remarquer dans les années qui ont précédé la guerre par l'augmentation -considérable de recettes que le développement industriel de la région -qu'il dessert (et en particulier l'essor du bassin de Briey), lui avait -permis de réaliser. Les recettes de l'Est s'étaient accrues de plus de -100 millions depuis le commencement du siècle. Aussi la Compagnie -avait-elle pu rembourser à l'État, tranche par tranche, toute la dette -constituée durant les années mauvaises au titre de la garantie -d'intérêt. Enfin, en 1914, année suprême, la Compagnie avait pu relever -son dividende, très modestement, il est vrai, et de la très pauvre somme -de 2 francs: mais les actionnaires, depuis longtemps, n'avaient reçu -pareille aubaine et s'étaient estimés heureux. S'ils y avaient regardé -de près ils auraient vu combien cette pièce de 2 francs elle-même était -précaire! - -L'exercice 1913 avait marqué pour la Compagnie de l'Est l'ère de ce -qu'on appelle la «liberté des dividendes». Nous verrons à un autre -endroit les étroites limites de cette liberté. Pour le moment, ce qu'il -importe de remarquer, c'est que, dans une année considérée comme une -année prospère, l'Est avait dû, pour satisfaire aux besoins de son -réseau, emprunter une somme de 80 millions en chiffres ronds, -correspondant à une annuité d'environ 4 millions et demi, pour le -service des intérêts et de l'amortissement. L'année précédente, l'appel -au crédit et la charge corrélative avaient été presque exactement -pareils. Il n'y avait donc pas de raison pour, que, au cours des années -suivantes, et en admettant même que la guerre ne fût pas survenue, la -nécessité de recourir à l'emprunt ne fût pas demeurée la même: le -rapport l'annonçait d'ailleurs en toutes lettres. Et comment, en vérité, -la Compagnie des chemins de fer de l'Est eût-elle suffi à 80 millions de -dépenses obligatoires avec un bénéfice net de 25 millions environ? Même -en supprimant et le dividende réservé et le modeste dividende -supplémentaire de 2 francs, elle fût restée bien loin de compte! - -L'emprunt et toujours l'emprunt: voilà donc la loi vitale des chemins de -fer français. C'est pourquoi l'on conçoit sans peine les alarmes qui -assiègent les administrateurs des compagnies de chemins de fer et qui -sont exprimées chaque année par eux, sous une forme plus ou moins -sibylline, aux Assemblées générales. A mesure que la durée de la -concession s'abrège et se rapproche de son terme (il ne reste plus que -trente-cinq ans à courir pour le Nord), la dette s'enfle et le service, -aggravé par les droits de timbre grandissants, en devient plus onéreux -et plus lourd. Ainsi, la Compagnie de l'Est, en dix années, avait vu, -pour les «dépenses de premier établissement», son passif s'accroître -d'un demi-milliard, en dépit des amortissements régulièrement pratiqués -sur les obligations antérieurement émises. Où, quand et comment -s'arrêtera cet endettement prodigieux que la guerre aura aggravé dans -des proportions incalculables? On dira que les compagnies continuent, -conformément aux engagements qu'elles ont pris, à amortir leurs emprunts -antérieurs. Mais il y a longtemps qu'elles empruntent beaucoup plus -qu'elles ne remboursent et leur dette ne diminue jamais. Si l'Est, par -exemple, avait remboursé pour 23 millions de francs d'obligations -anciennes en 1913, il en avait émis pour 80 millions de francs de -nouvelles. De plus, les annuités libérées par les remboursements, sont -destinées, comme on le sait, à accroître la masse réservée aux -amortissements annuels, suivant les tables d'amortissement. On voit donc -que la dette nouvelle de 80 millions contractée dans l'année 1914 est -restée tout entière, intérêts et principal, comme les dettes -précédentes, à la charge de la Compagnie, puisque la somme affectée au -paiement des arrérages sur les obligations remboursées et annulées, doit -servir à rembourser et à annuler une plus grande quantité des -obligations restantes, et ainsi de suite, de manière à assurer le -remboursement intégral de tous les emprunts avant la fin de la -concession. - -Il apparaît ainsi que l'industrie des chemins de fer, en France, est une -industrie d'un genre tout à fait spécial, et qui ressemble fort à celle -des Danaïdes condamnées à remplir un tonneau sans fond. D'une part les -compagnies ont et doivent avoir continuellement recours à l'emprunt et -leur dette obligataire ne cesse de s'enfler. D'autre part, elles -n'exploitent qu'à titre de concessionnaires des réseaux qui, au terme de -la concession, doivent revenir gratuitement à l'État. La concession, -c'est la fameuse «peau de chagrin» de Balzac. Elle se rétrécit chaque -année. Pendant ce temps la dette s'enfle et, quel que soit le génie -d'économie qu'on y pourra mettre, elle ne peut manquer de s'enfler -encore, sous peine, pour les travaux d'art et les voies, de tomber en -ruines, pour le matériel de se délabrer. - -Au point de vue strictement financier, et par les lois mêmes de leurs -contrats, les compagnies de chemins de fer sont donc placées dans une -situation on ne peut plus alarmante pour l'avenir. - -Il est question, il est vrai, depuis quelque temps, de les aider à -sortir de ces soucis qui pourraient devenir bientôt des embarras et qui -sont un principe de ruine. Divers projets ont été agités. L'État -autoriserait les compagnies à émettre des obligations remboursables en -cinquante années (comme le sont déjà les obligations de l'Ouest-État), -c'est-à-dire après l'expiration des concessions. Il est assez probable -qu'il faudra bien, tôt ou tard, adopter ou cette solution-là ou une -autre du même genre, à moins qu'on ne désire voir les compagnies -succomber sous le fardeau[5]. Mais le texte du cahier des charges est -formel: les réseaux doivent revenir à l'État en pleine et entière -propriété et libres de toute dette et engagement. Tout ce que l'État -accorderait aux compagnies dans cet ordre d'idées serait donc générosité -pure, et il y a peu de chances pour que, l'État voulût-il être généreux, -l'opinion et le Parlement le lui permissent. Il faudrait donc très -certainement que les actionnaires se résolussent à payer par quelque -nouveau sacrifice le soulagement qui leur serait accordé. Et pourtant, -des sacrifices, il ne leur reste plus le moyen d'en faire beaucoup! - - [5] Le président du conseil d'administration de l'Est, à l'assemblée - générale de 1914, a fait remarquer aux actionnaires que leurs - charges d'intérêt et d'amortissement qui ressortaient, en 1907, à - 4,68 par obligation, ressortaient à 5,21 en 1913. D'autre part, M. - Félix Chautemps, député, dans son rapport sur les chemins de fer, - calculait ainsi la progression de la charge imposée pour le service - d'un emprunt à 4 p. 100: - - Durée Taux d'intérêt - de l'amortissement et d'amortissement - - 50 ans. 4,655 p. 100 - 45 ans. 4,82 -- - 40 ans. 5,002 -- - 35 ans. 5,357 -- - 30 ans. 5,783 -- - 25 ans. 6,40 -- - 20 ans. 7,358 -- - 15 ans. 8,99 -- - 10 ans. 12,33 -- - - 7, 8, 12 p. 100! Et c'était des chiffres d'avant-guerre! - Aujourd'hui, il faudrait au moins les doubler. Ce serait - l'écrasement pur et simple du budget des Compagnies, l'impossibilité - pour elles d'entretenir les réseaux. Pour peu que l'État y mît de - mauvaise volonté, les Compagnies se verraient exposées à cette - alternative: la ruine ou la déchéance. - - * - - * * - -En effet, les compagnies de chemins de fer auront été les premières et -naturelles victimes des réglementations qui tendent à accroître la part -du travail et à réduire celle du capital. Cette espèce de lente -évaporation des capitaux, cette consomption des revenus et bénéfices -divers dont nous avons montré plus haut la marche, ne pouvait manquer de -s'exercer avec une rapidité et une gravité particulières sur une -industrie qui occupe un personnel considérable, qui se trouve sous le -contrôle direct de l'État et qui, en outre, est privée de la liberté de -fixer ses tarifs. Ceux-ci, il est vrai, ont bien été relevés pendant la -guerre: mais, en contre-partie, les compagnies ont dû assumer des -charges nouvelles et cette augmentation des tarifs ne suffit déjà plus. -En d'autres termes, les compagnies sont ligotées, prisonnières. Aucune -issue ne leur est offerte, sinon des procès dont la solution est -lointaine et douteuse, quand elles se croient fondées à prétendre que -l'intervention du législateur a été inique et abusive, ou même quand des -pertes immenses leur ont été infligées par un cas de force majeure comme -la guerre. - -C'est ce qui s'était produit déjà pour le régime des retraites que le -Parlement avait imposé aux compagnies en 1909 et 1911. Ce régime, chose -très remarquable, était infiniment plus favorable aux travailleurs de la -voie ferrée que celui des retraites ouvrières de droit commun dont -l'État assure lui-même le service, et il y a là un symptôme à retenir. -Il apparaît d'abord que l'État est disposé à se montrer plus exigeant -pour les autres que pour lui-même. Et puis, au lieu d'être à -l'uniformité, l'avenir ne serait-il pas aux privilèges? Déjà il est à -remarquer que les ouvriers mineurs ont obtenu des avantages -particuliers, un traitement spécial, qu'ils s'efforcent de développer et -d'améliorer encore. Le cas des cheminots est le même: c'est l'image d'un -socialisme pratique et sans doctrine, où les travailleurs organisés se -procurent, à l'aide des Parlements, des conditions d'existence -confortables et durables à l'intérieur et sur les produits de -l'industrie même qui assure leur subsistance. Il est probable que cette -tendance, qui est celle de l'incorporation du prolétariat à la -profession, ira en croissant et en se précisant. Les dividendes et les -intérêts du capital s'en ressentiront dans une sérieuse mesure. -Certaines branches de l'industrie, qui ne sont pas encore atteintes par -des réglementations de cette nature, le sentent si bien qu'elles -dissimulent de leur mieux leurs bénéfices pour que l'intervention de -l'État les épargne ou les ménage. Tel est le cas, notamment, de la -grande métallurgie française, si prospère depuis quelques années. Nous -serions surpris, si, un jour ou l'autre, la grande métallurgie n'était -pas frappée par le même genre de contrainte que les charbonnages et les -compagnies de chemins de fer ont déjà subi, et n'ont pas fini de subir. - -Les Compagnies ont déclaré que leur bon droit ne faisait pas de doute et -que le Conseil d'État ne manquerait pas de leur allouer une indemnité -pour le préjudice que les lois de 1909 et de 1911, relatives à la Caisse -des Retraites, leur ont porté. C'était également, nous le savons, au -moment du vote, l'avis de certains parlementaires qui, tout en ayant -approuvé ces lois par nécessité politique et sociale, restaient imbus du -vieux principe du respect qui est dû aux contrats. Assurément, si les -Compagnies devaient obtenir gain de cause dans cette affaire, et dans -toutes celles du même genre qui se sont succédé depuis, ce serait pour -elles non seulement un dédommagement appréciable, mais encore un heureux -précédent. Toutefois rien n'est plus douteux. L'ancienne notion de la -sainteté et de l'inviolabilité des contrats, qui s'imposait jadis même à -la puissance publique, s'obscurcit de jour en jour. Dans les Assemblées, -le vieil esprit juridique de la bourgeoisie française s'affaiblit. La -guerre a habitué les esprits à l'idée de la réquisition et le Trésor -public a déjà tant de charges! Quant au Conseil d'État, juge suprême des -différends de cette nature, son indépendance est restée jusqu'ici -au-dessus de tout soupçon. Mais qui oserait affirmer que les tribunaux -administratifs eux-mêmes ne finiront pas par refléter et par exprimer -les idées du gouvernement et de l'opinion publique, dont ils sont, en -définitive, l'émanation? - -Les formidables augmentations de dépenses de toute sorte que les -Compagnies ont dû subir du fait des hostilités rendent d'ailleurs leur -situation financière tellement incertaine, que les administrateurs, au -fond d'eux-mêmes, doivent se demander comment ils en sortiront. Il -convient d'ailleurs de s'attendre à des aggravations progressives de -leurs charges de toute nature, en particulier par les relèvements des -salaires du personnel et l'accroissement constant de ce même personnel, -qu'entraînent les améliorations et les adoucissements des conditions de -travail. - -Il serait donc sage et prudent d'envisager comme un fait accompli et à -peu près définitif, une réduction considérable des bénéfices des chemins -de fer français. Cette réduction, exprimée par ce qu'on appelle le -coefficient d'exploitation, c'est-à-dire le rapport des dépenses aux -recettes, suivait déjà depuis une dizaine d'années avant la guerre, une -marche alarmante. C'est un phénomène, nous le verrons tout à l'heure, -qui n'est pas particulier aux réseaux français. Mais il est peut-être -plus grave pour les actionnaires de nos réseaux que pour les -actionnaires des réseaux étrangers, en raison du régime spécial de nos -chemins de fer et, en particulier du régime des concessions qui interdit -de compter sur l'avenir. De 1950 à 1960, l'heure de la mort sonnera pour -toutes les grandes compagnies. Les actionnaires qui n'auraient pas la -curiosité de rechercher ce qui, à cette époque, leur adviendra à -eux-mêmes ou à leurs héritiers, feraient preuve d'une impardonnable -incurie. - -Prenons l'exemple du Paris-Lyon-Méditerranée dont les recettes brutes -étaient considérables avant 1914 et ne cessaient de s'accroître. Mais, -quand on y regardait de plus près, on s'apercevait que, dans le même -temps, les dépenses s'étaient parallèlement accrues, en sorte que, le -coefficient d'exploitation ayant passé de 47 à 57 p. 100, le bénéfice -net était resté stationnaire. La Compagnie encaisse et manie des sommes -considérables (près de 600 millions en 1913). Son budget en était venu -alors à approcher le budget de l'État belge; il égalait, s'il ne le -dépassait pas, celui de la République Argentine, et tout cela sans -profit pour les actionnaires, dont le dividende actuel reste à la merci -des événements, depuis surtout que la garantie d'intérêts (qui expirait -pour le Nord et le Lyon en 1915) ne leur est plus assurée. Ce dividende -réservé qui, pour le P.-L.-M., était de 55 francs, a été réduit à 40 -francs pendant la guerre. Encore ce dividende est-il _entièrement -fictif_. En 1919 il n'a pu être distribué que grâce à une émission -d'obligations autorisée par l'État, le déficit total étant de 212 -millions. Les actionnaires du P.-L.-M. en sont donc réduits à emprunter -pour assurer le service de leur dette, et ils empruntent encore pour se -voter à eux-mêmes un dividende! Nous le répétons: c'est un gouffre. - -Ainsi la progression des recettes n'influence pas le revenu des -actionnaires, qui reste immobile, quand il n'est pas menacé de -diminution. Il ne faudrait pas trop compter à cet égard sur le renouveau -d'activité et de prospérité qui suivra la guerre, car les prix du -charbon et de toutes les matières resteront longtemps ruineux. En -admettant même que les compagnies pansent leurs plaies, il y a une -raison majeure et trop souvent oubliée (si elle n'est pas ignorée) pour -que les bénéfices, s'il en survenait par hasard de supplémentaires, -échappent aux actions. En effet, les cahiers des charges stipulent que -l'État est appelé au partage des bénéfices dans la proportion des deux -tiers, dès que le dividende réservé se trouve dépassé. Pour l'Est, par -exemple, sur un excédent de revenu de 7 millions, on constate que -l'État, en vertu des récentes conventions, avait pris 4 700 000 francs -et qu'il n'est demeuré que 2 350 000 francs aux porteurs d'actions -(1914). - -En d'autres termes, toutes les mauvaises chances restent aux -actionnaires. Quant aux chances favorables, elles sont considérablement -réduites par le fait que l'État s'est adjugé la part du lion. - -Voilà la situation vraie et que les intéressés auront profit à méditer. -Nous n'avons pas à examiner dans ce livre le bien-fondé de ces clauses -de partage et des droits que s'attribue l'État. Nous renseignons les -capitalistes, sans plus. Et il est bien certain que, dans des conditions -pareilles, les actions de chemins de fer constituent des valeurs -industrielles singulièrement aléatoires et totalement dépourvues -d'attrait. Il est singulier, nous le répétons, qu'on ne le sache pas -davantage. - -Au surplus, il est impossible de dissimuler que le personnel dirigeant -des compagnies a pris une lourde responsabilité vis-à-vis des -actionnaires, en acceptant et en leur faisant accepter les fameuses -conventions de 1883. Les actionnaires sentaient bien alors que leur -intérêt était de laisser l'État racheter les compagnies, puisque l'État -voulait modifier les contrats existants et construire des lignes -nouvelles, dont l'improductivité était d'avance certaine. Cette opinion -très juste des actionnaires s'était même exprimée nettement à -l'assemblée extraordinaire du P.-L.-M. du 24 décembre 1883, où un tiers -des actionnaires présents refusa de ratifier la convention: cette -opposition était grandement justifiée, puisque les dividendes de 65, 70, -75 francs, distribués pour les exercices précédents, ne devaient plus -jamais reparaître. - -A quels mobiles ont obéi les états-majors des compagnies en acceptant et -en faisant accepter les conventions de 1883? C'est ce qu'il est -difficile de dire avec certitude. Ils invoquèrent alors le patriotisme, -le devoir d'assister l'État dans l'oeuvre de réorganisation de la -France; et aussi «les véritables principes économiques», les dangers de -«l'étatisation» et du socialisme d'État. Les «véritables principes -économiques» auront coûté cher dans cette circonstance aux actionnaires, -qu'ils auront livrés sans défense aux entreprises du socialisme par les -interventions législatives que nous avons exposées. - -Il y avait certainement en 1883, parmi l'élite qui compose les conseils -des compagnies, des théoriciens, des sociologues, des philosophes, qui -croyaient sincèrement aux principes. Mais il nous paraît difficile de ne -pas admettre qu'il y ait eu aussi des professionnels des grandes -affaires qui auront calculé tout ce qu'ils perdraient, non pas sans -doute de profit, mais surtout d'influence et de moyens d'action, en ne -participant plus au gouvernement de ces puissants organismes que sont -les compagnies de chemins de fer. Un incident est venu révéler au -public, voilà quelques années, que les capitaux considérables, les -dizaines de millions dont les conseils d'administration ont le maniement -et assurent l'emploi temporaire entre les échéances, pouvaient être -utilisés au gré de certains administrateurs et servir à des opérations -aventureuses et même illicites: nous voulons parler des traites Crosnier -escomptées par la Compagnie d'Orléans et qui furent découvertes après la -déconfiture retentissante et le suicide de ce spéculateur. Un pareil -abus, nous en sommes persuadé, aura été tout à fait rare dans l'histoire -des compagnies de chemins de fer. Mais il y a là une indication qu'il -serait un peu naïf de négliger. Oui, beaucoup de raisons font que -l'administration de nos grands réseaux est tentante pour des financiers -et des hommes d'affaires. Il n'est pas douteux que si, en 1883, ces -états-majors n'avaient eu en vue que l'intérêt des actionnaires, ils -eussent laissé l'État recourir à la procédure de rachat. Et s'ils ont -fait un autre calcul, s'ils ont cru qu'il serait plus avantageux pour -les compagnies d'exploiter les réseaux sous le nouveau régime que de se -faire exproprier moyennant les indemnités prévues, eh bien! l'expérience -aura prouvé qu'au moins pour la majorité d'entre elles, ces élites -d'hommes d'affaires et d'économistes s'étaient trompées. - - * - - * * - -Nous résumerons tout ce qui précède en disant que les actions des -chemins de fer français sont devenues des valeurs totalement dépourvues -de perspectives d'avenir, sinon même des valeurs aléatoires et -présentant plus de mauvaises chances que de favorables. Les profits -industriels en sont rongés par les lois ouvrières, expression d'un -inéluctable mouvement social. Toute hausse des matières premières, tout -renchérissement de la main-d'oeuvre les menacent directement, sans que -les Compagnies puissent se dédommager par le relèvement des tarifs, que -l'État n'autorise qu'à des conditions elles-mêmes onéreuses. Les charges -financières et fiscales s'aggravent. L'expiration des concessions -approche... - -Qu'est-ce que l'actionnaire pourrait espérer de bon? - -Toutefois, la situation des six grandes Compagnies, Nord, Paris-Lyon, -Est, Orléans, Midi et Ouest, offre aujourd'hui des différences -considérables. Il importe de distinguer entre elles, tout compte tenu -des observations générales que nous venons de présenter. - -_La Compagnie du Nord_ a été et serait encore la plus prospère de toutes -si la guerre n'était venue frapper sur elle un coup terrible. Ses -recettes kilométriques étaient de beaucoup les plus fortes, avec un -réseau court, présentant très peu d'artères improductives, et qui -traverse nos provinces les plus peuplées, les plus industrieuses, les -plus riches, celles aussi qui, naturellement, ont tenté l'ennemi. Jamais -le Nord, jadis, n'avait fait appel à la garantie d'intérêts. Cette -garantie toutefois expirait le 1er janvier 1915 et, à partir de ce -moment, l'action Nord n'était plus qu'une valeur industrielle comme une -autre, particulièrement exposée, en raison de la nature de son trafic, à -subir l'influence des crises économiques, ainsi que le rapport des -administrateurs le fait observer presque tous les ans. Il était donc -déjà possible que, durant les trente-cinq années de vie qui restaient à -la société, les cascades des cours fussent nombreuses. - -Le réseau Nord-Belge contribuait régulièrement, et dans une proportion -de plus du tiers, à grossir le dividende. Si l'État Belge venait à -manifester vis-à-vis de ce réseau privé les mêmes exigences que l'État -français,--ce qui paraît assez probable d'après bien des -symptômes,--cette source de revenus pourrait bien avoir à souffrir. La -Belgique, elle aussi, fera une politique sociale intense et elle annonce -déjà une «régie des chemins de fer». - -Quant au tunnel sous la Manche dont le percement est décidé en principe, -tant par la France que par l'Angleterre, il apportera certainement au -Nord un élément de bénéfices appréciable. Cependant il ne faudrait pas -escompter cet élément trop tôt, car on estime qu'en mettant les choses -au mieux, il s'écoulera peut-être une dizaine d'années avant que le -tunnel soit ouvert au trafic. - -On calculait, toujours avant la guerre, qu'en 1950, à la fin de la -concession, quand toutes les actions auraient été remboursées à 400 -francs (car le pair des actions Nord, il ne faut pas l'oublier, n'est -que de 400 francs), la répartition de l'actif disponible, (le matériel -roulant évalué à dire d'experts ayant été repris par l'État), laisserait -une somme à peu près égale à la valeur présente de l'action de -jouissance, qui était alors d'environ 1.300 francs. Inutile de dire que -ce calcul renfermait un grand nombre d'éléments douteux et -incontrôlables. Bien des choses pouvaient changer et, avec l'invasion -allemande et ses conséquences, bien des choses ont changé en effet, bien -des hypothèses ont été démenties, bien des équilibres ont été rompus et -d'autres le seront encore d'ici 1950, époque à laquelle beaucoup -d'hommes faits, aujourd'hui vivants, ont chance d'être encore de ce -monde, où les jeunes enfants de la génération la plus récente -atteindront la force de l'âge. Il y a là un point d'interrogation qui -doit se poser aux pères de familles prévoyants. - -Il serait donc tout à fait inexact et dangereux de classer l'action Nord -comme la seconde valeur du monde, ainsi que l'avait fait le public -français dans un concours organisé, voilà une quinzaine d'années, par un -considérable organe financier. Ce n'est peut-être même plus aujourd'hui -la moins mauvaise des actions de chemins de fer français. On répète -volontiers que, jusqu'ici, les personnes qui l'ont achetée dans les -périodes de très grande dépression n'ont pas eu à s'en repentir: il est -impossible que ces rebondissements, auxquels on se fie, n'aient pas un -terme. - -_La Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée_, -comme celle du Nord, doit désormais pourvoir à ses dividendes par ses -propres moyens, la garantie d'intérêt ayant expiré le 1er janvier 1915, -à moins qu'une nouvelle convention n'intervienne qui, on peut en être -sûr, ne fera pas un pont d'or aux actionnaires. Vu sur la carte, le -réseau est splendide, avec sa grande artère principale à haut rendement. -Il convient aussi de tenir compte du retour à la France de -l'Alsace-Lorraine et peut-être de l'entrée de la rive gauche du Rhin -dans notre sphère d'influence économique. Le Lyon pourra profiter de ce -nouvel état de choses. - -La grande faiblesse du P.-L.-M. est l'énormité même de son réseau, qui -s'accroît sans relâche. C'est le géant des chemins de fer français et -ses proportions colossales ne donnent que plus de prise à toutes les -aggravations de dépenses et de charges. Son personnel forme une armée. -Et tel relèvement de salaires, qui coûte quelques centaines de mille -francs au Nord, s'élève pour lui, d'un seul bond, à plusieurs millions. -De toutes les Compagnies, celle de Paris-Lyon doit être la plus sensible -à la double étreinte de la législation ouvrière et de la législation -fiscale. - -En outre, les besoins d'argent du P.-L.-M. sont constants et -gigantesques. On n'en aperçoit pas la fin, car les travaux neufs -complémentaires à exécuter forment un programme immense. Tout relèvement -du loyer de l'argent est donc particulièrement coûteux au P.-L.-M., dont -les charges financières ne cessent de grandir et dont les obligations se -placent à un cours déjà inférieur au cours des obligations des autres -Compagnies, en raison de l'extinction de la garantie, de la plus longue -durée de l'amortissement et de la largeur des tranches qui sont offertes -au public. - -Enfin, il ne faut pas oublier que le P.-L.-M. atteint très vite la -limite du partage des bénéfices avec l'État. Il lui est même déjà arrivé -de l'atteindre. La marge des bénéfices éventuels est donc très étroite, -en sorte que les circonstances défavorables l'emportent de beaucoup sur -les circonstances favorables et il ne faudrait guère compter sur -celles-ci. Il serait même bien hardi de promettre aux actionnaires -qu'ils reverront jamais l'ancien dividende réservé. Pour le moment, on -ne peut dire qu'une chose de la situation financière du P.-L.-M., c'est -qu'elle est tragique. - -A l'expiration de la concession (décembre 1958), toutes les actions du -Lyon ayant été remboursées à 500 francs et étant devenues des actions de -jouissance, que reviendrait-il à chacune d'elles? C'est ce qu'il serait -bien aventureux de vouloir prédire. L'action de jouissance du P.-L.-M. -est estimée aujourd'hui en Bourse valoir à peu près 350 francs. Il est -extrêmement douteux, pour ne pas dire plus, que ces 350 francs se -retrouvent au 31 décembre 1958, dans les divers éléments d'actif qui -appartiendraient en propre à la Compagnie au moment où elle devrait -remettre tout son réseau à l'État. - -En d'autres termes, si une «valeur de père de famille» ne doit comporter -que la proportion d'aléas la plus faible possible, l'action -Paris-Lyon-Méditerranée n'apparaît nullement comme ayant les caractères -qui sont requis pour ces valeurs-là. - -_La Compagnie des chemins de fer de l'Est_ a eu une histoire -particulièrement intéresssante. La guerre de 1870 et le traité de -Francfort avaient failli ruiner le chemin de fer de l'Est et l'avaient -anémié longtemps par l'amputation de la magnifique partie alsacienne de -son réseau. L'Est était même probablement condamné à végéter tristement -jusqu'à la fin de ses jours, à l'époque où la revanche semblait -chimérique, sans la mise en valeur du bassin de Briey, qu'on a pu -appeler le Transvaal français, et qui a eu pour conséquence la -transformation de toute une contrée, naguère agricole, en région de -haute activité industrielle. Le retour à la France de l'Alsace-Lorraine -promet aux chemins de fer de l'Est une nouvelle prospérité. Mais -recevront-ils de nouveau le réseau alsacien? Et à quelles conditions? A -quel prix l'État le rétrocéderait-il à la Compagnie? La Compagnie -trouverait-elle, dans la nouvelle convention qui serait signée, une -compensation aux dommages considérables que l'invasion lui a valus? Il -faudrait connaître la réponse qui sera faite à ces questions avant de -compter sur un essor des dividendes. - -Lourdement endetté envers l'État, l'Est avait pu, avant la guerre, en -recourant à l'emprunt, rembourser sa dette de garantie et, par l'effet -de sa convention de 1911, disposer de ses bénéfices, dans la limite -étroite, toutefois, que nous avons définie plus haut. L'attribution -obligatoire à l'État des deux tiers des sommes qui dépassent le -dividende réservé restreint considérablement les possibilités -d'augmentation du revenu. On ne peut donc prévoir pour celui-ci, dans -l'hypothèse la plus favorable, que des accroissements lents et modestes, -s'il s'en produit. - -La garantie de l'État, assurée à l'Est jusqu'en 1935, constitue pour -cette Compagnie une assurance contre les risques inséparables de -l'industrie des chemins de fer en France. Dans ces conditions, l'action -Est semble pouvoir présenter assez longtemps une certaine stabilité. -L'acquéreur se tromperait toutefois en croyant faire fortune. Les cours -actuels, pour un revenu minimum de 35 fr. 50, tiennent déjà compte des -possibilités les plus heureuses. - -Tout à fait spécial est le cas des _Compagnies de l'Orléans_ et du -_Midi_. Si elles étaient des Sociétés comme les autres et réduites à -leurs seules ressources, ces Compagnies auraient fait faillite depuis -longtemps. On a même pu craindre que l'heure de cette faillite ne sonnât -en 1915. Mais un arrêt du Conseil d'État, mettant fin à une vieille -querelle qui, jadis, a fait couler beaucoup d'encre, et même renversé -des ministères, est venu assurer à l'Orléans et au Midi, sans qu'il -subsiste l'ombre d'un doute, le bénéfice de la garantie jusqu'à la fin -des concessions (respectivement 1956 et 1960). Le gouvernement s'est -incliné. Singulière combinaison, on en conviendra! Humiliante situation -pour l'État, destiné à subvenir à toutes les insuffisances de deux -Compagnies privées et à remplir le rôle défini par le vers de la -comédie: - - Un oncle est un banquier donné par la nature. - -Quoi qu'il arrive, l'actionnaire de l'Orléans et celui du Midi ont la -certitude de toucher, pendant plus de quarante ans, un dividende -minimum, plus le remboursement de l'action au pair de 500 francs. Par -exemple qu'ils n'attendent rien de plus! Il est universellement admis -que ni l'Orléans ni le Midi ne parviendront à rembourser leur lourde -dette de garantie qui se grossit sans relâche des intérêts arriérés[6]. -Tout l'actif qui apparaîtra à la fin des concessions ne peut manquer -d'être repris par l'État créancier pour le payer de ses avances. Il est -même moins que certain que l'État y retrouve son compte. - - [6] L'Orléans a pourtant, jadis, été une compagnie extraordinairement - prospère. Les actions ont même été dédoublées, en sorte que, sur le - pied du dividende actuel de 59 francs, une action primitive - donnerait 118 francs de revenu. Mais les conventions de 1883 ont - transformé du tout au tout l'exploitation de la Compagnie qui, - surchargée de lignes dépourvues de trafic rémunérateur, est devenu - déficitaire. La réglementation du travail, des retraites, etc... a - aggravé cette situation au moment où une lueur d'espoir se faisait - jour et où la Compagnie commençait à pouvoir rembourser les avances - de l'État. - -Un placement en actions Orléans ou Midi doit donc être considéré comme -un placement à fonds perdus pour la somme qui sépare le remboursement à -500 francs du cours actuel de ces valeurs. En d'autres termes, le -capitaliste sérieux qui posséderait l'une ou l'autre de ces valeurs -devrait songer, par des prélèvements sur son dividende, à reconstituer, -d'ici 1966, une somme d'environ 500 francs par action d'Orléans et, -d'ici 1960, d'environ 350 francs par action Midi. En vérité, le jeu n'en -vaut pas la chandelle. - -Et nous voici enfin en présence du phénix des actions de chemins de fer -français. Nous voulons parler de l'action de la _Compagnie des Chemins -de fer de l'Ouest_ en liquidation, l'ancien Ouest racheté, aujourd'hui -Ouest-État. - -Les finances de l'Ouest étaient dans une situation lamentable, lorsque -le gouvernement, en 1908, vint tirer les actionnaires d'angoisses trop -fondées en se chargeant d'administrer le réseau moyennant le paiement de -bonnes et copieuses annuités. Sans doute, à ce moment-là, l'État devait -garantir le dividende des actions jusqu'au 31 décembre 1934, mais il le -devait jusqu'en 1934 seulement, tandis que le rachat a eu pour effet -d'étendre cette garantie jusqu'à l'expiration de la concession, soit -vingt-deux années plus tard (1956). - -Or, en 1908, tout faisait prévoir (et cette prévision se trouverait -singulièrement renforcée aujourd'hui), non seulement que la Compagnie de -l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait plus en état de -distribuer le moindre dividende à ses actionnaires, mais encore qu'elle -serait exposée à ne pas suffire au service de ses obligations. Déjà, -malgré une sévère économie et une compression énergique des dépenses, -les insuffisances du produit net étaient telles que la Compagnie avait -dû souvent demander à l'État bien plus que les 11 500 000 francs -nécessaires au paiement du dividende minimum. Ces appels à la garantie -avaient été si nombreux, si répétés, que la Compagnie, en 1908, se -trouvait avoir contracté envers l'État une dette qui, en principal et en -intérêts, ne s'élevait pas à moins de 350 millions. A grand'peine -couverte alors par la valeur du matériel roulant, cette somme serait -déjà (par le jeu seul de l'intérêt à 4 p. 100) bien dépassée aujourd'hui -et l'on peut estimer qu'elle eût très probablement atteint, sinon -dépassé, les environs d'un milliard en 1934. L'avenir de la Compagnie -était désespéré. - -Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires. D'un trait de plume, -il a passé condamnation sur les 350 millions de la dette de garantie. Il -a, d'une manière indiscutable et définitive, mis à la charge du Trésor -le service des intérêts et de l'amortissement des obligations et des -actions. Et la bienfaisance du rachat est même allée encore plus loin. - -Non seulement les actionnaires sont assurés de recevoir jusqu'en 1956 le -dividende minimum (38 fr. 50). Non seulement le remboursement de leurs -actions au pair de 500 francs ne fait pas de doute pour eux. Mais -encore, plus favorisés que les actionnaires de toutes les autres -Compagnies, ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de la prime -au-dessus du pair (200 francs environ) que représente normalement le -cours de leurs titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de la valeur de -l'actif disponible au moment de la reprise du réseau par l'État. Ils -sont dispensés de songer à amortir une perte certaine par un prélèvement -sur le dividende. Car, en leur laissant la propriété d'une réserve -spéciale constituée aux temps très anciens où leur Compagnie était -prospère, et qui s'élève à une quarantaine de millions (soit 130 fr. par -action), le rachat a tout prévu. Les revenus de cette réserve, -capitalisés jusqu'en 1956, formeront la somme nécessaire pour que chaque -action reçoive au minimum, à la liquidation définitive, la valeur -actuelle de l'action de jouissance[7]. Il paraît même probable, d'après -un article de la convention de rachat, que, lorsque les réserves -accumulées se seront établies d'une manière durable au-dessus du chiffre -primitif, le surplus deviendra immédiatement distribuable. En pareil -cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté, jadis profondément -déficitaire et condamné à la faillite, accroître son dividende, tandis -que des Compagnies anciennement prospères, comme le Lyon, auraient été -obligées de restreindre sinon de supprimer le leur[8]. - - [7] A ce propos nous ferons remarquer qu'il y a une différence - constante, qui dépasse souvent une centaine de francs, entre le - cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de - jouissance augmenté des 500 francs du remboursement. Cette - différence tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 21 - francs, tandis que l'action de capital ne reçoit, en plus, que les - intérêts à 3 1/2 soit 17 fr. 50. Il en résulte que l'action - remboursée à 500 francs en vertu du tirage au sort vaut 500 francs - en numéraire, plus une action de jouissance (il est facile de se - rendre compte par la lecture du premier tableau de Bourse venu que - la situation est la même pour les actions Orléans). En vendant - l'action de jouissance et en rachetant avec le produit de cette - vente, joint aux 500 francs de capital remboursé, une nouvelle - action Ouest, l'actionnaire peut, si la chance aux tirages le - favorise, accroître, de temps à autre, le revenu de son titre. Nous - avons tenu à citer cet exemple, afin de montrer que, pour le - capitaliste attentif, bien des occasions se présentent qui passent - inaperçues pour le capitaliste distrait. - - [8] L'accroissement des droits de timbre et des divers impôts qui - restent à la charge de la Société civile qui a pris la place de - l'ancienne Compagnie de l'Ouest, pourrait cependant déranger les - calculs établis sur l'accumulation des intérêts. A cela près, la - méthode selon laquelle est administré ce patrimoine commun des - actionnaires pourrait servir de modèle. - -Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien garantie quant au capital, -l'action Ouest, par un extraordinaire renversement des rôles, est -devenue la première des actions de chemins de fer français. Complètement -dégagée des soucis croissants, des risques et des incertitudes que -comporte l'administration d'un grand réseau, l'action Ouest s'est -transformée pour moitié en une créance directe sur l'État français. Pour -l'autre moitié, cette action est la 300 millième part d'une riche -Société de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme d'État, -toute nuisible qu'elle est, d'une manière générale, aux fortunes -privées, aura certainement, dans ce cas, sauvé de la ruine un élément -des patrimoines français. - -D'après un pareil précédent, nous serions vivement tenté de formuler cet -axiome: _l'avenir et le salut des compagnies de chemins de fer français -sont dans le rachat et ne sont que là_. Mais, en dépit des contrats, les -rachats futurs se feront-ils toujours aussi correctement que s'est fait -le rachat de l'Ouest? Si le Parlement et l'administration venaient, tout -en étendant le domaine des monopoles, à perdre la tradition bourgeoise -du respect de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier de -conserver à l'État la réputation d'«honnête homme», ne verrait-on pas, à -la procédure de rachat, se substituer la procédure de déchéance? Déjà le -parti socialiste voulait, en 1908, que la concession de la Compagnie de -l'Ouest fût purement et simplement révoquée. Il y a là un symptôme à -retenir[9]. Même si l'on ne procède pas au rachat, la révision des -conventions de 1883, devenue inéluctable depuis la guerre, -apporterait-elle aux actionnaires les garanties qu'ils souhaiteraient? -Il y a là bien des points d'interrogation. - - [9] M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groupe - socialiste parlementaire, écrivait dans son livre, _L'État et les - compagnies de chemins de fer_ (1914): - - «Une _audacieuse politique de nationalisation_ est indispensable - pour résoudre tous les problèmes que révolution industrielle ou - sociale a posés et qui sont, d'ores et déjà, reconnus insolubles - sous le régime des conventions de 1883». C'est nous qui soulignons - les mots _audacieuse politique de nationalisation_. La question est - de savoir si cette «audace» qui, par le rachat de l'Ouest, s'est - appliquée aux finances de l'État et a bénéficié aux actionnaires, - n'aurait pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que - l'État ne serait pas en mesure de supporter indéfiniment. - -Pour le moment, après avoir si gravement effrayé les classes -possédantes, les rachats sont plus justement appréciés. On a pu s'en -apercevoir par l'exemple des chemins de fer algériens et l'on a pu -assister, en 1914, à une hausse immédiate des actions _Bône-Guelma_, à -la seule nouvelle que ce réseau était racheté par l'Algérie. - -Antérieurement, en 1908, le réseau de l'_Est-Algérien_ avait déjà été -incorporé au réseau d'État. Mais la convention amiable conclue avec la -Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été l'objet des critiques -du parti socialiste, l'administration a préféré ne pas s'exposer aux -mêmes reproches pour l'Est-Algérien et attendre le jugement de la -juridiction contentieuse. La Compagnie a interjeté appel auprès du -Conseil d'État de l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de -Constantine et les actionnaires ne sont pas encore (en 1919) fixés sur -le sort qui leur sera fait. L'expérience, à notre avis, sera -intéressante et susceptible de donner aux capitalistes une indication -définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations par rachat. - -D'ores et déjà, il est certain que le dividende de trente francs garanti -par l'État aux actions de l'_Est-Algérien_ leur demeurera acquis. -L'administration ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle a pris -possession du réseau, elle paye chaque année à la Compagnie une annuité -suffisante pour subvenir au service des obligations et à la distribution -du dividende ordinaire. Mais la Compagnie prétend avoir droit à des -annuités plus fortes et réclame à l'État, pour chaque année restant à -courir jusqu'à la fin de la concession (1978) une somme supérieure de -755 000 francs à celle que l'État consent spontanément à lui verser. Si -la Compagnie avait gain de cause sur l'ensemble ou seulement sur une -partie de ses revendications, le rachat de l'_Est-Algérien_ vu le nombre -relativement peu élevé des actions (50 000), pourrait avoir pour effet -d'accroître le revenu des actionnaires dans une proportion qui ne serait -pas négligeable, étant donné la légèreté du titre. C'est ainsi que -certaines personnes prétendent que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu -de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée devant les -tribunaux administratifs, elle eût obtenu des conditions encore bien -plus favorables que celles qui lui ont été reconnues par le compromis. -Quoi qu'il en soit, on admet assez généralement que les actionnaires de -l'_Est-Algérien_ conserveront au moins la propriété d'une réserve qui -représente à peu près 70 francs par action. Ils se trouveraient alors -sur le même pied que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus à -craindre de perdre la différence entre le cours de l'action (550 francs -environ, après avoir été de plus de 700 naguère) et le remboursement à -500 francs. On a pu remarquer depuis quelque temps le zèle avec lequel -certains capitalistes recherchaient les actions de jouissance de -l'_Est-Algérien_ et du _Bône-Guelma_. Ces petits titres, qui, pour le -moment, ne produisent aucun revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et -certains banquiers, outillés pour ce genre de négociations, se chargent -seuls de mettre en rapport les vendeurs et les acheteurs. Ces -capitalistes ont sans doute des raisons de penser qu'une spéculation sur -les deux rachats, à l'aide de titres d'un prix de revient presque -insignifiant, pourrait ne pas être maladroite. - -Voilà un exemple qui est encore, à notre avis, très instructif. Car il -montre que le capital peut trouver, dans les circonstances créées par -l'évolution vers le socialisme d'État, des occasions imprévues de -compenser des pertes ou des dommages subis par ailleurs. Qui sait si, -dans l'avenir, d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables, ne -surgiront pas d'une métamorphose encore plus étendue de l'organisation -économique et sociale sur laquelle nous avons été accoutumés à nous -reposer? Aux personnes les plus pessimistes et les plus disposées à -croire à une dissolution irréparable des anciens éléments qui -composaient les patrimoines, nous montrons, au milieu d'une catégorie de -valeurs visiblement fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles -pouvaient produire, les cas inattendus de relèvement et de guérison que -présentent les actions de l'Ouest et les actions des chemins de fer -algériens. - -La Compagnie du _Bône-Guelma_, soulagée de son réseau d'Algérie, gardera -l'exploitation d'un réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il -est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il ne subsiste plus en -Algérie qu'une seule Compagnie privée, celle de l'_Ouest-Algérien_, qui -sera sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux chemins de fer -unifiés de l'État. Cette opération paraît retardée par le fait que -l'Ouest-Algérien, compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le -Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques, aujourd'hui -administratives. Si le rachat de cette compagnie venait à paraître à -l'horizon, le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter. Car -certaines précautions de la Compagnie, (notamment une annulation d'une -partie de ses actions), permettent de penser qu'elle s'est préparée à -cette éventualité et s'est mise en bonne posture. - -Nous arrêtons ici cet examen des actions des chemins de fer français, -sur lesquelles nous avons particulièrement insisté en raison du danger -qui les menace, de la place qu'elles occupent dans les patrimoines -français et des inquiétudes qu'elles doivent inspirer aux porteurs. - -Nous n'ajouterons qu'un mot: si telles sont les conditions d'insécurité -dans lesquelles les grands réseaux continuent leur exploitation, que -dire des chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt local, etc...? -Ces sociétés, avec leurs faibles recettes, ne peuvent manquer d'être -écrasées par la hausse des matières premières et par les lois qui -réglementent le travail, les salaires, les retraites, etc... Après tant -d'exemples malheureux ou décourageants, on se demande comment ces -Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il est probable qu'elles -en trouveront de plus en plus difficilement. Pas plus que les ponts ou -que les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront sans doute des -entreprises privées. - - - - -CHAPITRE IX - -LES ACTIONS DES CHEMINS DE FER ÉTRANGERS - -La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des -exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore sont -dans une situation voisine de celle des chemins de fer français.--Un mot -alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la Compagnie du Sud de -l'Autriche: comment un chemin de fer est conduit à la ruine.--Crise -grave des chemins de fer américains avant la guerre européenne: pourquoi -cette crise menace de se représenter et d'être durable.--Le krach des -chemins de fer exotiques.--Conclusion: les actions de chemins de fer -sont le type de la valeur mobilière qui meurt. - - -Les États européens ont, en grand nombre, au cours de ces vingt-cinq ou -trente dernières années, racheté leurs chemins de fer, qu'ils exploitent -directement. C'est l'indication très nette d'une tendance générale à -enlever aux chemins de fer le caractère d'entreprises commerciales pour -les transformer en services publics. Cette tendance devant avoir pour -effet de réduire progressivement jusqu'à zéro le bénéfice des réseaux, -on comprendra dès lors que, à l'étranger comme en France, les -actionnaires de ces compagnies soient exposés à de désagréables -surprises et courent généralement des risques sans proportion avec les -chances non seulement d'accroître, mais même de conserver leur revenu et -leur capital. - -Nous allons passer en revue les principales valeurs de chemins de fer -étrangers auxquelles le public français est intéressé ou susceptible de -s'intéresser. Depuis les premières années du XXe siècle, le même -phénomène se remarquait pour presque toutes, en Amérique comme en -Europe: augmentation du coefficient d'exploitation, décroissance du -produit net, ingérence continue et ruineuse de l'État dans -l'administration et les services, cherté croissante de la main-d'oeuvre -et des matières premières, amélioration sans cesse plus coûteuse des -traitements, salaires et retraites, etc... Ainsi se volatilisent tous -les bénéfices. Et il va sans dire, non seulement que ces causes -subsisteront après la guerre, mais encore qu'elles seront aggravées. En -sorte que le droit d'exploiter les réseaux de voies ferrées commence à -apparaître comme une charge beaucoup plus que comme une source de -profits, ainsi qu'on va pouvoir s'en rendre compte à l'aide de ce -document curieux. - -Au mois de février 1908, un membre de la Chambre des Communes ayant -présenté un ordre du jour favorable au rachat des chemins de fer -anglais, le président du _Board of trade_ fit un exposé de la situation -des Compagnies, dont nous tenons à reproduire l'essentiel, résumé -d'après un compte rendu de son discours: - - Le ministre a eu soin de faire ressortir dans quelles conditions - onéreuses les compagnies elles-mêmes ont à travailler. Mises à rançon - dès le début, du chef des expropriations que réclamaient les tracés, - on les sollicite aujourd'hui de toutes parts. On réclame d'elles la - majoration des salaires du personnel, le raccourcissement des heures - de travail, la multiplication des trains ouvriers: tout cela sans se - demander si, entreprises commerciales, tous ces sacrifices joints à - l'abaissement des tarifs, aux facilités sans cesse exigées, leur - permettraient de réaliser ou non un bénéfice raisonnable. - -En voilà assez, pensons-nous, pour détourner les capitalistes français -de s'intéresser aux chemins de fer anglais, s'ils venaient à en -concevoir l'idée, surtout lorsque l'on saura que l'orateur qui traçait, -en 1908, cette sombre peinture, n'était autre que M. Lloyd George, -ministre dont les idées socialistes paraissaient alors effrayantes et -qui n'est plus aujourd'hui qu'un conservateur, tant il a été dépassé. - -Ces paroles de M. Lloyd George nous invitent même à nous demander si les -États contemporains n'auraient pas, en matière de chemins de fer, une -secrète inclination à laisser les Compagnies aux prises avec une -situation difficile jusqu'au moment où ces Compagnies, menacées de -faillite, seraient disposées à se laisser racheter à vil prix. - -C'est, d'ailleurs, la politique qu'avait suivie le défunt gouvernement -austro-hongrois vis-à-vis d'une Compagnie dans laquelle, par malheur, -les capitalistes français sont engagés très gravement, et qui a éprouvé -toutes sortes de vicissitudes au cours de son existence, longue d'une -soixantaine d'années déjà environ. L'histoire des chemins de fer du sud -de l'Autriche, appelés encore _Chemins Lombards_, est un exemple -frappant de la manière dont une grande entreprise, jouissant à l'origine -de toutes les apparences de la santé et de la prospérité, peut se -trouver insensiblement conduite à la ruine. - -Le gouvernement de la monarchie autrichienne, en 1908, avait racheté la -Compagnie des chemins de fer dits _Autrichiens_ qui exploitaient les -réseaux du Nord et l'on pouvait penser qu'il ne tarderait pas à étendre -cette opération au réseau du Sud. Soit dit en passant, et en -vérification de nos observations du précédent chapitre, le rachat avait -été une excellente affaire pour les actionnaires des chemins autrichiens -du Nord. Leur dividende, fixé une fois pour toutes, était avantageux, -soustrait à tout aléa, et même susceptible de légères augmentations. Il -avait été en 1914 supérieur d'un quart à ce qu'il était en 1904. Et les -cours de l'action, avant la guerre, témoignaient du contentement que le -rachat avait causé aux porteurs. Mais que deviendront ces titres dans -l'effondrement de la monarchie des Habsbourg et la banqueroute qui -menace l'Autriche? C'est une bien sombre interrogation. - -Quant aux chemins lombards, l'État autrichien n'avait pas songé une -minute à leur offrir le rachat. C'est que déjà, en 1908, leurs affaires -commençaient à aller mal. Depuis sept ans, ni intérêt ni dividende -n'avaient été distribués aux actions. L'amortissement des obligations -venait d'être suspendu et la compagnie, qui ne tenait déjà plus tous ses -engagements, était sur le chemin qui mène à la faillite. Loin de la -délivrer de ces soucis par un rachat qui eut été un acte de charité -semblable à ce qu'a été chez nous le rachat de l'Ouest, l'administration -autrichienne voyait avec plaisir la situation de la Compagnie -s'aggraver, et se plaisait même à lui imposer des dépenses nouvelles. -Enfin, en 1914, la Compagnie étant au bord de l'abîme, l'État avait -consenti à intervenir. Mais dans quelles conditions! Nous parlerons plus -loin des sacrifices considérables qui ont été imposés aux obligataires -des chemins lombards sans que, nous le verrons, ceux-ci aient la ferme -assurance que de nouveaux sacrifices ne devront pas leur être demandés -quelque jour, ce que fait craindre plus encore la triste situation -financière de l'Autriche après la guerre. Quant aux actions, elles n'ont -plus rien à espérer et elles ne conservent un semblant de valeur que par -la force de l'habitude, et la puissance de l'illusion. - -Chose très remarquable, le réseau du sud de l'Autriche n'était nullement -improductif. C'était même un assez beau réseau, sur certaines parties -duquel le trafic était intense. La recette kilométrique en était -supérieure à la moyenne de beaucoup de chemins de fer qui réalisent des -bénéfices. Mais il est écrasé par le poids de sa dette. Ayant perdu ses -lignes de Lombardie après la guerre de 1859, ses lignes de Vénétie après -la guerre de 1866, il n'avait reçu du gouvernement italien que des -indemnités insuffisantes sous forme d'annuités. D'autre part, l'immense -majorité des actions et des obligations se trouvant aux mains -d'étrangers, le gouvernement austro-hongrois ne s'était senti tenu à -aucune espèce d'égards envers la compagnie et semblait même, au -contraire, s'être appliqué à lui demander des sacrifices plus lourds et -à la traiter avec plus de sévérité que les autres. Il y a là une leçon -qui ne doit pas être perdue. Et, sur ce point, nous renverrons le -lecteur à ce que nous avons dit précédemment à propos des dangers -auxquels la tendance croissante des gouvernements au nationalisme -économique expose les capitaux exportés dans les entreprises étrangères. - - * - - * * - -En Espagne, les chemins de fer se trouvent encore sous le régime des -concessions, qui date de l'origine des compagnies. A la suite d'une -longue période où elles apparurent comme besogneuses et condamnées à -végéter, les compagnies espagnoles étaient parvenues depuis quelques -années à une prospérité relative. Ce phénomène semble contredire la -règle d'après laquelle les chemins de fer sont destinés à être de plus -en plus difficilement rémunérateurs. Cette exception s'explique par le -fait que l'Espagne a eu un développement économique particulièrement -tardif et qu'elle commence seulement à entrer dans l'ère de l'activité -industrielle. Mais surtout, en même temps que le trafic s'accroissait -sur les réseaux principaux, le change baissait peu à peu. En sorte que -les paiements en or que les compagnies se sont engagées à faire au -dehors pour le service de leur dette, après avoir été une charge -écrasante, sont devenus moins coûteux d'année en année. C'est ainsi que -la _Compagnie du Nord de l'Espagne_ avait pu, après une longue -suspension, recommencer la distribution de ses dividendes et la -_Compagnie de Madrid-Saragosse_ accroître les siens. Les personnes qui -se tenaient au courant du relèvement de la péninsule n'ont pas manqué de -profiter de l'occasion qui s'offrait. Les actions _Nord de l'Espagne_, -valaient, il y a une dizaine d'années, 150 francs environ, lorsque le -change était au cours déplorable de 40 p. 100, c'est-à-dire lorsqu'il -fallait donner 140 piécettes pour obtenir 100 fr. A la veille de la -guerre, le change était descendu à 4 p. 100 seulement et les mêmes -actions valaient, ou peu s'en faut, 450 francs. Peu de mouvements de -hausse auront été aussi mathématiquement faciles à prévoir que celui-là. - -Mais, l'amélioration financière due au change n'a pas suffi longtemps à -conjurer le flot montant des dépenses. Les chemins de fer espagnols -n'ont plus devant eux que de très étroites perspectives, si même ils -n'offrent pas plus de chance de rétrograder que de maintenir leurs -cours. Pour eux comme pour les chemins de fer du monde entier, les -dépenses ont grandi infiniment plus que les recettes. La réduction du -produit net pour les chemins de fer espagnols a commencé et tout fait -entrevoir qu'elle ira en s'accentuant pour les mêmes raisons -qu'ailleurs: relèvement des salaires, adoucissement des conditions du -travail, etc... La cherté du charbon et des matières premières est aussi -un phénomène qui ne cessera pas de si tôt. - -Les actions des _Chemins de fer portugais_ avaient suivi, quoique -d'assez loin, le retour de fortune des chemins de fer espagnols. Mais -les mêmes appréhensions doivent être conçues au sujet de l'avenir de ces -valeurs. Le Portugal, sous la monarchie parlementaire, se trouvait, -selon les propres paroles du roi don Carlos, «dans le gâchis». Il -n'apparaît pas que la République l'en ait tiré. Assez d'autres occasions -vont s'offrir aux détenteurs de capitaux pour que, de longtemps, ils ne -soient pas exposés à la séduction de s'engager dans les entreprises -portugaises. - -En Italie, les chemins de fer dits _Méridionaux_, rachetés depuis -quelques années, nous donnent l'exemple d'un rachat dont les -actionnaires n'ont pas eu à se féliciter beaucoup. C'est, d'abord, que -l'État italien, excellent défenseur de ses intérêts et depuis longtemps -pénétré des conceptions du nationalisme économique, est assez coutumier -des opérations léonines. Dans ses rapports avec les sociétés -financières, il sait défendre ses droits et imposer le «fait du prince». -Aussi le rachat des Méridionaux n'a-t-il pas été un rachat de -magnificence comme le rachat de l'Ouest français. En outre, les -administrateurs de cette compagnie ont employé les éléments d'actif -restés propriété des actionnaires à diverses entreprises plus ou moins -heureuses. L'action des Méridionaux est ainsi devenue pour partie une -valeur industrielle reposant sur des affaires mal définies et qui n'ont -aucun rapport avec l'exploitation des chemins de fer. Ce sont de ces -surprises désagréables comme l'actionnaire, s'il n'est pas très diligent -et ne suit pas de près les faits et gestes des conseils -d'administration, est exposé à en éprouver souvent. - -Il ne subsiste plus, dans les autres pays d'Europe, qu'un très petit -nombre de compagnies de chemins de fer, les réseaux, du moins les plus -importants, étant presque tous exploités directement par l'État. S'il se -présente quelques exceptions, c'est, par exemple, en Turquie. L'avenir -que la paix réservera à ce pays est douteux et la réserve s'impose. -Seuls, des capitalistes très bien renseignés sur les affaires d'Orient -pourront se porter sur ces valeurs. Nous ne parlons que pour mémoire de -la Russie dont les entreprises sont rayées pour longtemps de la liste -des vivants. - -Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, en tout cas, c'est que les valeurs -étrangères pour lesquelles, au milieu d'un retentissant concert de -publicité, le public français se voit sollicité à l'improviste, ont -presque toujours enrichi depuis longtemps leurs détenteurs primitifs qui -cherchent à réaliser leurs bénéfices sur un autre marché, aux dépens de -dupes mal renseignées. Cette histoire est précisément celle de -l'introduction des valeurs de chemins de fer américains en France. - -Au mois de janvier 1911, l'action _Atchison, Topeka et Santa-Fé_ valait -à New-York environ cent dollars, un peu plus de 500 francs. Le titre -n'offrait plus d'ailleurs, à ce moment-là, de perspectives très -séduisantes. Il venait d'assez loin et les améliorations obtenues dans -l'exploitation du réseau n'étaient plus guère susceptibles de -développement, comme la suite l'a d'ailleurs prouvé. Cependant la hausse -continua sur ces titres jusqu'au mois de juin 1911, date à laquelle les -actions Atchison furent introduites sur le marché français au prix -excessif de 605 francs. Les émetteurs américains n'avaient pas fait une -mauvaise opération. L'affaire était moins belle pour les porteurs -français. Il est juste de dire (ce qui n'ôte rien à la morale de cette -histoire) que, pendant la guerre, l'action Atchison a retrouvé et même -dépassé, grâce au bénéfice du change américain, son cours d'émission, -tandis qu'en 1914, elle ne valait plus guère que 500 francs, -c'est-à-dire ce qu'elle valait en Amérique quand le prochain lancement -sur le marché de Paris n'était encore le secret que d'un petit nombre -d'initiés. - -Les chemins de fer américains souffrent d'ailleurs des mêmes maux que -les chemins de fer européens. Le temps n'est plus où la «libre Amérique» -apparaissait comme une sorte de paradis des grandes affaires, où toutes -les manifestations de l'activité humaine pouvaient se déployer à l'abri -de l'intervention de l'État, sans connaître d'autres lois que celles de -la concurrence. Les compagnies américaines, après avoir connu les -inconvénients du régime de la liberté absolue, qui a multiplié les -lignes rivales et inutiles, obligé les anciennes sociétés à racheter -très cher les réseaux concurrents, sont étroitement soumises aujourd'hui -au contrôle de l'État. Quoique propriétaires, et non concessionnaires de -leurs réseaux, ces compagnies dépendent autant que les nôtres des -pouvoirs publics. Elles ne sont plus maîtresses de leurs tarifs depuis -1906, date à laquelle l'Interstate Commerce Commission, qui représente -le gouvernement fédéral, a été investie du droit de les fixer. -Accroissement des impôts, exigences du législateur, relèvement des -salaires par pression syndicale sinon par le moyen des grèves, les -compagnies américaines présentent exactement tous les genres de fissures -par lesquelles s'écoulent les bénéfices des chemins de fer dans les -autres pays. - -Jusqu'à ces dernières années, les actions des chemins de fer américains -apparaissaient comme des valeurs au plus haut degré spéculatives, qui -obéissaient à toutes les fluctuations de la prospérité américaine, et -douées par là même d'une élasticité considérable. - -Ces conditions ont bien changé. Les crises industrielles, qui offrent -des retours périodiques en Amérique comme ailleurs, mais plus -particulièrement marqués en Amérique qu'ailleurs, continuent bien -d'influer sur leurs bénéfices. Mais l'accroissement incessant des -charges pèse sur les compagnies d'une façon bien plus grave, parce -qu'elle est permanente. Les chemins de fer américains, comme les nôtres, -accroissent tous les ans leur dette. Leur produit net s'abaisse, et -nombreuses (on en comptait quatorze du 1er janvier 1913 à fin juin 1914) -ont été celles qui ont suspendu ou diminué leurs répartitions. On a -calculé que, de 1906 à 1914, la valeur en Bourse des titres des chemins -de fer des États-Unis (actions et obligations) avait baissé de la somme -formidable de trois milliards de dollars, c'est-à-dire de quinze -milliards de francs. - -La crise financière universelle de l'année 1913 avait évidemment -contribué à porter cette dépression à son point le plus bas. Mais, en -dépit de la prospérité que la guerre européenne a value aux États-Unis, -il ne faudrait pas compter, pour l'avenir, sur une reprise durable. La -politique du gouvernement fédéral, en matière de chemins de fer, semble -consister (selon les termes d'un rapport très intéressant de M. H. de -Saint-Laurent, consul de France à Chicago) à procéder à une estimation -de la valeur des réseaux et à accorder un revenu moyen d'environ 5 p. -100 au capital reconnu par la Commission comme ayant été réellement -investi dans les réseaux. Ce serait en somme un rachat dissimulé, mais à -la suite d'évaluations dont le résultat semble extrêmement peu rassurant -pour les actionnaires, si l'on tient compte de l'orientation du -gouvernement fédéral. - -Étant donné ces menaces; étant donné l'immense variété des compagnies de -chemins de fer américains, la complexité de leur organisation -financière, l'énormité et l'enchevêtrement des réseaux, qui prêtent le -flanc à toutes les surprises, il faut conclure que le capitaliste -européen qui se rend acquéreur d'actions de cette nature opère dans -l'inconnu et joue à une espèce de jeu qui ressemblerait beaucoup à celui -de la roulette ou du baccara, s'il y avait chance d'y gagner. - -Deux actions de chemins de fer du continent américain, auxquels le -public français s'est trouvé intéressé, auront toutefois, en ces -dernières années, donné de la satisfaction aux porteurs. Ces deux cas -s'expliquent par des causes exceptionnelles. Le _Canadian Pacific_ n'est -pas seulement un chemin de fer; c'est un grand propriétaire foncier dans -un pays neuf qui vient de passer par une phase de développement -magnifique. Les bénéfices répartis aux actionnaires proviennent en -réalité de bénéfices réalisés sur les ventes de terrains, car les -recettes de l'exploitation elle-même sont de plus rongées par les -dépenses. Ces bénéfices sont et resteront considérables tant que la -population du Canada s'accroîtra et ils sont destinés à varier avec le -mouvement de la population dans ce pays. D'ailleurs, le domaine -territorial de la Compagnie, pour une part urbain, reste un des plus -vastes qui appartiennent dans le monde à une société privée (environ -sept ou huit départements français). Il n'en est pas moins destiné à -s'épuiser un jour. En outre, il n'échappe pas aux observateurs que le -_Canadian Pacific_ fait tous les ans appel au crédit pour des sommes -considérables et ne cesse d'accroître ses charges. Il serait donc -imprudent de s'attendre à des plus-values illimitées. - -Une autre valeur de chemins de fer a donné aussi quelque satisfaction: -l'action des _chemins de fer de Santa-Fé_, dans la République argentine. -Mais il s'agit là d'un cas de sauvetage plutôt que d'autre chose. Après -avoir subi divers accidents, être arrivée au bord de la faillite et -avoir été contrainte de demander un concordat, cette société, -administrée par des mains plus habiles, a réussi à se relever. En -réalité, la prospérité en est toute relative et ce n'est que par -comparaison avec la détresse antérieure de la Compagnie qu'il est -possible de parler de la bonne situation des chemins de fer de Santa-Fé. -La marge des bénéfices reste très étroite et à la merci des crises -économiques, de l'état des récoltes et même des intempéries. - -La vérité est que, presque toujours, les capitaux engagés dans les -chemins de fer des pays neufs ou exotiques doivent être considérés comme -dangereusement aventurés. C'est une vérité dont l'épargne française a -fait, au Brésil et ailleurs, une cruelle expérience. Les chemins de fer -ne peuvent être productifs que dans les pays où la population est dense, -la richesse stable, le commerce et l'industrie développés. Or ces -pays-là sont presque tous parvenus à un état politique et social qui est -essentiellement défavorable à l'exploitation des voies ferrées par des -sociétés privées. Nous voyons des pays comme les États-Unis, qui -ignoraient naguère le régime de l'étatisme, s'y acheminer. Il faut, dans -ces conditions, conclure avec la plus grande netteté que les actions de -chemins de fer sont devenues universellement des valeurs dangereuses, -aléatoires et, même pour les meilleures, dépourvues d'avenir. En sorte -qu'il convient aux capitalistes prudents de les éviter ou de n'en plus -surcharger leurs portefeuilles comme ont pu le faire, soit impunément -soit même avec profit, les deux générations qui ont précédé la -génération actuelle. - -Les actions des chemins de fer sont, de tous les éléments des fortunes -modernes, celui qui aura le plus rapidement vieilli. Y rester -aveuglément fidèle, par esprit de tradition familiale ou par habitude -personnelle, serait s'exposer à la ruine de gaieté de coeur. C'est -surtout des patrimoines qu'il est vrai de dire qu'ils ne se baignent ni -ne se rafraîchissent deux fois dans le même fleuve. - - - - -CHAPITRE X - -LES OBLIGATIONS DES CHEMINS DE FER FRANÇAIS ET ÉTRANGERS - -Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements -sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours -nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies -françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories -d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront -fait subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations -lombardes.--Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer -américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels sont -ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et remboursements -des obligations américaines.--Il convient de se détourner des -obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques pièges dont le -public n'est pas assez averti. - - -Autant les placements en actions de chemins de fer doivent être écartés -pour les raisons que nous avons dites, autant au contraire les -obligations peuvent être recherchées, du moins à certaines conditions -que nous allons définir et moyennant lesquelles le sort des obligations -peut devenir nettement distinct de celui des actions. - -Tel est très certainement le cas pour les obligations des chemins de fer -français. - -Nous avons vu, en effet, que, sur les six grands réseaux, il en est -trois (Ouest, Orléans, Midi) qui jouissent d'une garantie pleine et -entière de l'État jusqu'à la fin des concessions. L'intérêt et -l'amortissement des obligations de ces compagnies sont donc assurés sans -condition et sans discussion. Ce sont tout simplement des créances sur -l'État français et qui suivront le sort des finances de l'État. - -Les trois autres compagnies, celles de l'Est, du Nord et du Paris-Lyon -ne sont pas dans le même cas. La garantie que les conventions de 1883 -assurent à la compagnie de l'Est expire en 1935: à partir de cette -époque le service des obligations n'aura plus d'autre couverture que le -produit net. Cette situation est déjà celle des obligations Nord et -Lyon. Ces deux compagnies, pour qui la garantie de l'État a disparu en -1915, offrent en garantie à leurs obligations la marge constituée par -leurs bénéfices, mais elles n'en offrent plus d'autre. S'il est à -redouter que la marge constituée par ces bénéfices ne doive pas -reparaître, faut-il appréhender aussi que le service des obligations du -Nord et du Lyon reste en souffrance au cas où les compagnies entreraient -dans une période de déficit? Ce danger ne paraît pas à craindre, au -moins en temps normal, et à moins d'admettre que l'État, accablé sous le -poids de ses propres charges, ne puisse remplir les engagements, -_purement moraux et verbaux_ il est vrai, qu'il a pris à cet égard. - -Il y a des valeurs qui doivent, non sans raison, une partie de la -confiance qu'elles inspirent à la manière même dont elles sont réparties -dans le public et à la nature des portefeuilles où elles se trouvent -classées. C'est justement le cas des obligations de nos chemins de fer. -Elles sont extrêmement répandues, en France, dans la petite épargne, et -non seulement dans la petite épargne individuelle, mais peut-être -surtout dans ce qu'on pourrait appeler la petite épargne collective, -celle que les sociétés de secours mutuels et les caisses de retraites -représentent tout particulièrement. Ainsi, chose extrêmement importante -en régime de démocratie, le nombre se trouve intéressé à un service -ponctuel des obligations de chemins de fer. Toute défaillance dans le -service des obligations d'une des compagnies non rachetées ou non -garanties prendrait les proportions d'une catastrophe publique et -atteindrait une foule d'électeurs, tandis que, les actions n'étant -détenues que par la bourgeoisie moyenne, la suppression du dividende -passerait inaperçue. On comprend donc sans peine que M. Joseph Caillaux, -porte-parole autorisé de la démocratie radicale-socialiste, ait été -amené à déclarer à la tribune de la Chambre, le 29 mars 1911, étant -ministre des finances, qu'il ne pouvait concevoir aucune sorte de -gouvernement qui pût jamais laisser le coupon des obligations de chemins -de fer en souffrance. Il est très important de rapprocher de cette -déclaration le fait que, malgré l'expiration de la garantie, les -obligations du Nord et du Lyon ont continué, en vertu d'une circulaire -ministérielle, à entrer dans la catégorie des placements légaux. - -Aussi peut-on regarder à juste titre les obligations de nos grandes -compagnies de chemins de fer comme faisant partie des engagements -explicites de l'État et comme devant suivre les destinées des finances -de notre pays. Indépendamment du gage constitué par les recettes, c'est -une considération des plus importantes. - -Les obligations de nos chemins de fer offrent les types les plus variés: -au cours d'une existence déjà longue, où elles n'ont cessé d'emprunter, -les compagnies ont suivi toutes les exigences du crédit. Actuellement le -public a le choix entre les obligations 5 p. 100, 4 p. 100, 3 p. 100, 2 -1/2 p. 100. Les deux premières sont du rendement immédiat le plus -avantageux. Mais elles se tiennent peu éloignées du pair et n'offrent -par conséquent qu'une légère prime au remboursement. Les obligations du -type 3 p. 100 offrent l'avantage d'avoir un marché extrêmement large et -de nombreuses transactions quotidiennes, même par les temps de marasme -financier: c'est peut-être, en France, la valeur préférée, à tous les -degrés de l'épargne. Enfin la prime au remboursement est considérable. -Elle atteint 170 francs pour des titres achetés à 325 francs pendant la -guerre. - -Les obligations du type 2 1/2 p. 100 qui donnent un revenu inférieur ont -au contraire une prime au remboursement encore un peu plus élevée. - -En somme, indépendamment de la sécurité qu'elles présentent, les -obligations de chemins de fer 3 p. 100 et 2 1/2 p. 100 sont surtout -intéressantes par la prime au remboursement qui doit être recueillie par -tirages annuels d'ici la fin des concessions. Les obligations 2 1/2 -paraissent surtout convenir à ce point de vue aux sociétés de -capitalisation, qui comptent sur le temps comme sur un collaborateur -fidèle, ou aux pères de famille très prévoyants. Pour fixer les idées du -lecteur, nous lui citerons le cas de la Compagnie de l'Ouest en -liquidation qui, dans le portefeuille de cette importante réserve dont -nous avons parlé plus haut, ne possède pas moins de 29 à 30.000 -obligations 2 1/2 des divers réseaux. D'ici l'époque où cette -réserve,--on aurait dit autrefois cette tontine,--sera partagée entre -les actionnaires, ces 30.000 obligations, évaluées avant la guerre par -le conseil de liquidation, selon les cours de la Bourse, à 10 800 000 -francs en chiffres ronds, auront été remboursées à 500 francs (ou plus -exactement 495 francs taxe déduite) et auront produit près de 14 -millions. Ainsi le bénéfice est mathématique et peut, d'ores et déjà, -être calculé aux centimes près. - -On doit toutefois envisager le cas où ce bénéfice pourrait être réduit. -C'est celui où les compagnies, terriblement obérées par la guerre, ne se -relèveraient pas de leur déficit chronique et continueraient à faire -appel à l'État pour de lourdes sommes. Si alors le cours des obligations -3 p. 100 continuait à se tenir entre 300 et 350 francs, et à donner, par -chaque titre amorti, une prime énorme, l'État pourrait être tenté de -diminuer cette prime due aux circonstances, en aggravant la taxe sur les -primes de remboursement. Cette taxe est actuellement de 4 p. 100 et -porte sur la différence formée par le prix d'émission du titre et le -taux auquel il est remboursé. A cet impôt pourrait d'ailleurs s'en -ajouter légitimement un autre qui s'appliquerait au bénéfice réalisé sur -chaque obligation amortie par rapport au cours moyen du titre pendant -l'année. Tant que le capitaliste français n'aura à payer que des impôts -de cette nature, il ne sera pas à plaindre. - -Il y a, pour la marche de l'amortissement, des différences notables -entre les diverses compagnies. Voici l'ordre dans lequel elles se -présentent: d'abord toutes les obligations du _Nord_, en vertu du terme -de la concession qui expire dès 1950. Les obligations dites «anciennes» -de l'_Orléans_, les 7 ou 800 000 premiers numéros des obligations -«anciennes» de l'_Est_ (qui auraient droit à une cotation spéciale en -Bourse), doivent être aussi complètement remboursées en 1950: les -actuaires qui travaillent pour le compte des sociétés d'assurance et de -capitalisation savent exactement quelles sont, pour chaque catégorie -d'emprunts, les chances de tirage au sort et la progression annuelle de -ces chances. D'ailleurs le public lui-même commence à s'en rendre -compte, car les trois espèces d'obligations que nous venons de citer -sont ordinairement plus recherchées que les autres. Les obligations Lyon -et Midi viennent les dernières: et leurs cours, surtout pour les Lyon, -s'en ressentent, la garantie absolue de l'État exerçant une bonne -influence sur les Midi. - -Ces remboursements (1 titre sur moins de 50 pour les trois séries les -plus favorisées que nous venons d'énumérer) s'accéléreront à mesure que -l'expiration des concessions s'approchera. Ils sont destinés à agir sur -les cours des obligations à la manière d'un aimant. Nous avons vu les -obligations de chemins de fer, en ces derniers temps, résister à la -baisse beaucoup mieux que le 3 p. 100 perpétuel. La raison de cette -résistance est là. On peut considérer, après cette épreuve, les -obligations de chemins de fer comme se trouvant, au point de vue de la -stabilité des cours, dans des conditions relativement favorables. La -régularité de l'amortissement fait le salut des valeurs dans les -tempêtes financières. Et, jusqu'ici, cette régularité, pour nos grandes -compagnies, ne saurait être mise en doute. - -Les obligations 3 p. 100 des chemins de fer algériens (_Ouest-Algérien_, -_Est-Algérien_, _Bône-Guelma_, plus la série des anciens «Chemins -algériens», _Mostaganem_, _Aïn-Thizy_, etc...) sont, au point de vue de -la sécurité, dans la même situation que les obligations de l'Ouest, de -l'Orléans ou du Midi, étant émises par des compagnies soit rachetées -soit formellement garanties par l'État. Le cas est le même pour diverses -obligations de chemins de fer coloniaux (_Port de la Réunion_, -_Indo-Chine_ et _Yunnan_). - -Mais la durée des concessions et, par conséquent la période des -remboursements, étant beaucoup plus longue (jusqu'à 1975 ou 1980 en -moyenne) que pour les six grandes compagnies de la métropole, l'effet de -l'amortissement se fait sentir moins nettement sur les cours. Les -obligations des six grandes compagnies sont donc préférables, à moins -que les obligations algériennes et coloniales diverses que nous venons -de désigner ne se présentent à des cours inférieurs de 20 ou 25 francs -au moins. - - * - - * * - -Il serait imprudent de conclure de ce qui précède que toutes les -obligations de chemins de fer sont de bonnes valeurs et, en particulier, -que les obligations des chemins de fer étrangers offrent les mêmes -garanties que les nôtres. Cette analogie aura fait d'innombrables -victimes. Et c'est en matière financière plus que par tout ailleurs -qu'il faut se garder de raisonner par analogie. - -On peut dire que le martyrologe des obligations de chemins de fer est -encore plus vaste que celui des actions, car, le plus souvent, on peut -même dire malheureusement dans presque tous les cas, l'obligataire a -fourni des sommes cinq ou dix fois plus considérables que le capital -versé par les actionnaires. - -Les obligations des réseaux rachetés (_Victor-Emmanuel_ et _Méridionaux_ -en Italie, ou _Autrichiens_ par exemple), et les obligations garanties -par l'État russe n'étant plus, les unes et les autres, que des fonds -d'État, suivent, depuis les événements de 1918, les destinées de ces -divers pays. Après elles, on n'aperçoit guère en Europe d'obligations de -chemins de fer qui soient dignes d'inspirer une confiance parfaite. Les -moins mauvaises sont peut-être celles du _Nord de l'Espagne_ et du -_Saragosse_ qui, pendant la guerre, ont donné à leurs propriétaires des -satisfactions qui ne seront pas éternelles. Encore la marge des -bénéfices de ces compagnies est-elle bien étroite, en sorte que le -service des obligations se trouve à la merci du moindre incident -politique ou économique. La prime au remboursement est séduisante. Mais -l'amortissement des emprunts du Nord de l'Espagne a été suspendu -longtemps, il importe de s'en souvenir. Et l'on sait aussi que le -«convenio», faillite déguisée, est un véritable produit de la terre -espagnole. Quant aux obligataires des autres compagnies de la péninsule -(_Andalous_, _Ouest de l'Espagne_, _Sud de l'Espagne_, etc...), ils ont -passé par des épreuves douloureuses. C'est pourquoi, même pour les -réseaux espagnols plus importants et plus prospères, mais dont la -prospérité est bien récente et bien fragile, la plus grande -circonspection est de rigueur. - -Car on peut parfaitement se ruiner avec des obligations de chemins de -fer de l'aspect le plus rassurant. Cette circonstance se présente même -d'autant plus souvent que le public s'en laisse aisément imposer par des -valeurs qui ont la réputation de valeurs de «père de famille» et ne -regarde pas de très près à la qualité du gage. On aura même vu des -compagnies sérieuses, exploitant un beau réseau, faire subir à leurs -obligataires des pertes graves. Transposée des actions aux obligations, -l'histoire des chemins de fer lombards, que nous avons résumée -antérieurement, permet de voir comment, de sacrifice en sacrifice, des -porteurs d'obligations peuvent être conduits à n'avoir plus en main -qu'un titre réduit, par des concordats successifs, quant aux intérêts ou -quant au capital et, quelquefois, quant aux deux. - -La compagnie des chemins de fer lombards ou du Sud de l'Autriche a émis -jadis en France la majeure partie de ses obligations à un taux supérieur -a celui même des obligations similaires de nos grandes compagnies. Cela -se passait en 1858, juste un an avant la guerre d'Italie. Le public -français, à cette époque, n'a pas paru se douter un instant qu'il était -invité à fournir des capitaux à une compagnie condamnée à perdre le -meilleur de son réseau avant même de l'avoir exploité. La guerre de 1859 -devait avoir en effet pour résultat la cession de la Lombardie au -Piémont par l'Autriche vaincue, cession rapidement suivie de -l'expropriation de la compagnie autrichienne. En sorte qu'on peut très -bien imaginer un père de famille français, ayant placé ses économies -dans les chemins lombards, et dont le fils, officier ou soldat, eût été -tué à Magenta ou à Solférino pour aider à fonder l'État italien qui -devait s'empresser de rançonner la compagnie. - -Atteints déjà dans leur coupon par les impôts autrichiens et français -(le revenu n'était que de 13 francs au lieu de 15 pour les obligations 3 -p. 100), les obligataires avaient dû, avant la guerre, renoncer en outre -au remboursement de leurs titres à 500 francs. Après un essai de -remaniement des tables d'amortissement, l'amortissement lui-même avait -été complètement suspendu en 1908 et, sous la menace de la faillite, les -créanciers avaient dû accepter en 1914 des conventions, d'ailleurs -compliquées, qui réduisaient le nominal de leur titre soit à 325 francs, -soit à 310 francs seulement, selon que la garantie du gouvernement -autrichien devait être accordée ou non par le Parlement avant le 1er -janvier 1915. Les annuités payées par le gouvernement italien pour le -rachat des réseaux lombard et vénitien auraient formé le revenu -nécessaire au service des intérêts et de l'amortissement d'une -obligation sur deux: c'était encore l'élément le plus stable sur lequel -les porteurs de titres pouvaient compter. Mais la guerre est survenue et -la dislocation de l'Autriche-Hongrie s'en est suivie. L'Italie, la -Yougo-Slavie, l'Autriche allemande vont dépecer ce malheureux réseau. -Les actions n'ont plus d'espoir. Les obligations elles-mêmes sont en -grand danger de subir de nouvelles et fortes réductions. Il est -difficile de calculer ce qu'il leur restera. Et dire qu'en France elles -figurent encore dans la liste des valeurs admises pour les remplois -dotaux! - -En ce qui concerne les actions comme en ce qui concerne les obligations, -on voit que l'exemple des chemins de fer du Sud de l'Autriche est -saisissant. Il montre par quelles lentes dégradations, de concordat en -concordat, des entreprises sérieuses peuvent faire subir des pertes -graves à ceux qui leur ont accordé confiance, sinon même les mener -jusqu'à la ruine. - - * - - * * - -Nous voici maintenant, avec les obligations des chemins de fer -américains, en présence d'un cas qui n'est pas moins instructif, car il -prouve à quel point la prudence et l'information sont nécessaires dans -les placements et combien il importe de ne pas suivre aveuglément les -vogues. - -Il y a environ dix ans, un économiste éminent, renommé non seulement -pour sa science mais encore pour sa circonspection, rédacteur en chef -d'un journal hebdomadaire très répandu, commençait à engager l'épargne -française à se porter sur les obligations de chemins de fer des -États-Unis. Dans son _Art de placer et gérer sa fortune_, M. Paul -Leroy-Beaulieu résumait ses campagnes et sa pensée en ces termes -particulièrement pressants et définitifs: - - Les obligations des principaux chemins de fer américains doivent être - classées parmi les meilleures valeurs qui soient au monde... Ces - obligations ont l'avantage de fournir facilement 1/2 à 3/4 p. 100, - sinon 1 p. 100 de plus de rémunération que celles de nos compagnies de - chemins de fer, avec une durée parfois double. - - Elles ont cet autre mérite que ces titres, en cas de grandes guerres - au sein de l'Europe, seraient à l'abri des conséquences ou des - répercussions de ces guerres, ce qui donne une sécurité précieuse... - - Les obligations des principaux chemins de fer américains sont appelées - à remplir, au XXe siècle, la fonction que tenaient au XIXe siècle, les - _Consolidés_ britanniques, celle de valeurs de refuge par excellence, - avec l'avantage très appréciable d'un intérêt rémunérateur... Les - capitalistes avisés et les intermédiaires dégourdis peuvent, dès - maintenant, s'occuper de ces placements très recommandables. - -Des pronostics de M. Paul Leroy-Beaulieu, celui qui s'est réalisé le -premier s'est réalisé à la lettre: les «intermédiaires dégourdis» se -sont rencontrés tout de suite et en grand nombre pour saturer le public -français d'obligations de chemins de fer américains. Plusieurs séries de -ces obligations, de qualités très inégales, ont même été introduites sur -le marché de Paris. Et certaines ont fait faire tout de suite des -expériences ruineuses à l'épargne de notre pays. - -D'abord, il s'était révélé, dès la crise orientale de 1912-1913, que le -marché de New-York, qui, par lui-même est déjà d'une extrême sensibilité -et sujet aux crises les plus graves, n'était nullement soustrait aux -conséquences et aux répercussions d'une guerre européenne. De plus, il -eût été sage de prévoir que les États-Unis étaient exposés à des -difficultés particulières du fait de leur politique extérieure: -effectivement, sur ces entrefaites, les événements du Mexique étaient -venus aggraver la dépression. On devait considérer enfin la guerre aux -trusts, c'est-à-dire l'inauguration d'une politique sévère et même -malveillante à l'égard des grandes entreprises, comme un avertissement -sérieux. - -Non seulement la nationalité américaine ne pouvait pas suffire à -conférer à ces obligations, d'une manière absolue, le caractère de -«valeurs de refuge» mais encore il eût fallu supposer que le public -français était en mesure de discerner avec certitude, dans l'énorme -variété des compagnies de chemins de fer créées aux États-Unis par le -système de la concurrence illimitée, les compagnies prospères et -réalisant des bénéfices réguliers. Les obligations des chemins de fer -américains forment un fouillis aussi complexe que les réseaux eux-mêmes -qui s'enchevêtrent à l'infini. D'abord il faut tenir grand compte de ce -fait que les compagnies américaines n'amortissent pas leurs emprunts, -comme le font les nôtres, au moyen de tirages annuels calculés d'après -la durée de la concession: ce procédé, inspiré de l'esprit français de -prudence et d'économie, ne convient pas à l'audace américaine. De plus -les chemins de fer des États-Unis, étant, non pas concessionnaires mais -propriétaires à perpétuité de leurs réseaux, sont libres de fixer, pour -le remboursement en bloc de leurs emprunts, des dates extrêmement -variables, et qui s'étendent des années immédiatement prochaines à -l'année 2361 (_West Shore_ 4 p. 100). Il est facile de se rendre compte -que les administrateurs du West Shore se soucient fort peu de savoir à -l'aide de quelles ressources cette dette, qui est de 250 millions de -francs, pourra être remboursée dans quatre siècles et demi. - -Autre différence avec les obligations de chemins de fer français et qui -peut devenir une cause de mécomptes graves. Les obligations américaines -ne sont pas, comme les nôtres, uniformément gagées sur l'ensemble des -ressources de la compagnie. Elles ne sont même pas, comme les -obligations de certaines compagnies espagnoles (le _Nord de l'Espagne_, -par exemple) nettement classées suivant le rang hypothécaire. Il y a -pour désigner les diverses sortes de gages qui leur sont affectés une -nomenclature extrêmement compliquée et dont la complexité même suggère -la pensée que les émetteurs ne seraient pas fâchés que le public pût s'y -égarer. Ainsi il est bien certain qu'une première hypothèque est prise -en faveur des obligations qui portent la mention _first mortgage_. Mais -cette première hypothèque n'est pas toujours générale: elle ne -s'applique souvent qu'à une partie du réseau, à un certain nombre de -milles de voies ferrées (_division_) dont la valeur ne peut être connue -que par l'étude approfondie du titre hypothécaire (_mortgage deed_) qui -est en la possession de la banque émettrice. Il faut donc ne pas s'en -laisser imposer par la mention _first mortgage_ pas plus que par la -mention _prior lien_, qui désigne bien, elle, une hypothèque de priorité -primant toutes les autres, mais qui ne s'applique pas forcément à -l'ensemble des propriétés de la compagnie, comme des personnes -inattentives pourraient le croire, puisque certaines lignes peuvent déjà -avoir été l'objet d'une hypothèque spéciale. De même le _general -mortgage_ est sans doute une hypothèque générale qui embrasse tous les -biens de la compagnie, mais qui peut être primée par des hypothèques -particulières, des «divisions» antérieurement constituées. Quant à la -mention de deuxième hypothèque, toujours peu séduisante pour les -prêteurs, il ne faut guère s'attendre à la rencontrer, et moins encore -la mention de troisième hypothèque (_second, third mortgage_). Celles-là -sont désignées par des termes infiniment plus vagues et par des -euphémismes plus engageants, comme ceux de _consolidated_ ou _blanket -mortgage_. Et ce n'est pas tout. La nomenclature ne finit pas là. Il y a -le _refunding mortgage_, qui désigne les emprunts destinés au -remboursement de dettes devenues exigibles et à qui sont affectées les -garanties de l'emprunt antérieur (car presque toujours les compagnies -américaines contractent une nouvelle dette pour en éteindre une -ancienne.) Il y a le _collateral trust_, qui est un gage constitué par -un dépôt d'actions ou d'obligations (généralement d'une autre compagnie -«contrôlée» par la compagnie émettrice), dépôt qui est remis aux mains -de _trustees_ ou fidéicommis et dont la valeur est difficilement -appréciable quand elle ne se trouve pas fictive. Enfin certaines -obligations sont gagées sur le matériel roulant des compagnies, -(_equipment mortgage bonds_), d'autres peuvent être échangées contre des -actions à un cours déterminé (_convertible bonds_), d'autres n'ont aucun -gage spécial (_debentures_). Si l'on veut bien songer qu'il n'y a pas -moins de quarante compagnies américaines qui jouissent d'une certaine -réputation et si l'on tient compte de ce fait que toutes ces compagnies -ont contracté des emprunts des types les plus différents et les plus -diversement gagés, on conviendra qu'à moins d'une initiation préalable -et fort ardue, le capitaliste européen ne saurait puiser qu'au hasard -dans l'énorme lot de ces obligations. - -L'embarras du choix ne doit pas, cependant, constituer une raison -suffisante pour écarter ces valeurs _a priori_. - -Les rentiers américains ont un critérium qui leur permet de distinguer -le bon grain de l'ivraie. Sont considérées comme offrant une sécurité -incontestable les obligations qui figurent sur la liste des valeurs que -les banques d'épargne des États (en particulier les banques d'épargne de -l'État de New-York) sont autorisées à acquérir. Ces obligations offrent -généralement des signes particuliers. Elles se capitalisent à un taux -qui, en temps normal, est rarement supérieur à 3 1/2 ou 4 p. 100. Les -fluctuations auxquelles elles sont sujettes se tiennent dans la limite -de 10 p. 100 et elles jouissent d'un marché très large, en sorte qu'on -peut toujours avoir la certitude de les réaliser à tout moment. Il va -sans dire que, seul, le capitaliste européen qui est capable de lire des -documents rédigés en anglais conformément au vocabulaire particulier de -la finance américaine, pourra consulter lesdites listes avec profit et -sans crainte de confusion, avant de passer un ordre d'achat. En d'autres -termes cette lecture ne peut être faite que par des personnes munies -d'une instruction financière supérieure. - -Le fait que les banques d'épargne placées sous la surveillance des États -sont autorisées à acheter des obligations de chemins de fer prouve donc -qu'il y a de bonnes obligations aux États-Unis, des obligations qui -possèdent même une sorte de garantie morale du gouvernement, comparable -à celle que nous avons pour les obligations des chemins de fer français. -En ce sens, M. Paul Leroy-Beaulieu pouvait avoir raison de signaler les -titres des principaux chemins de fer américains aux capitalistes -européens désireux de diversifier leurs placements et de sortir des -chemins battus. - -Seulement, avec la hantise qui a été celle de tous les économistes et de -tous les hommes d'affaires de sa génération, M. Paul-Leroy-Beaulieu, -redoutant une baisse toujours plus accentuée du taux de l'intérêt, -trouvait aux obligations américaines à long terme l'avantage d'assurer -aux porteurs, pendant de nombreuses années et même pendant plusieurs -siècles, un revenu moyen constant. Leur «durée», comme on peut le voir -dans le texte que nous avons cité plus haut, durée «parfois double de -celle des obligations françaises», lui apparaissait comme une de leurs -meilleures recommandations. Convaincu que le loyer de l'argent devait -fatalement descendre à 2 1/2, 2, 1 1/2, peut-être même 1 p. 100, M. -Leroy-Beaulieu était porté à croire que les obligations américaines les -plus dignes d'être recherchées étaient celles qui n'étaient -remboursables qu'en 1997, en 2047 ou même en l'an 2361 comme les West -Shore. L'homme prévoyant, selon lui, eût été celui qui eût assuré à ses -héritiers, et aux héritiers de ses héritiers un revenu de 4 p. 100 -pendant plusieurs siècles. - -Ce raisonnement étant faux, comme nous l'avons montré, l'expérience nous -a, au contraire, apporté la preuve que les obligations américaines les -plus dignes d'attirer l'attention étaient celles dont le remboursement -était le plus rapproché. - -Nous pouvons voir, en effet, à chaque fois (et ces occasions ne sont pas -rares) qu'une crise secoue le marché américain, les obligations dont le -terme est proche rester presque insensibles à la baisse, ou leur -sensibilité diminuer en raison de la proximité du terme. Reprenons des -exemples que nous avons eu déjà l'occasion de citer plus haut. Les -obligations 3 1/2 de la puissante compagnie _Pennsylvania Railroad_, de -la série remboursable en 1912, ont été intégralement remboursées au pair -l'année même où une première bourrasque devait assaillir les valeurs -mobilières de tous les pays du monde. Supposons qu'un porteur de ces -obligations eût employé son capital en obligations 3 1/2 de la même -compagnie remboursables en 1915. Ces titres pouvaient s'obtenir alors à -97, c'est-à-dire trois points au-dessous du pair, ce qui représentait -une prime au remboursement de trois francs pour cent francs à toucher au -bout de trois ans, soit, avec l'intérêt à 3 1/2, un revenu total de 4 -1/2 p. 100. Or, dès les premiers mois de 1914, ce capitaliste eût vu ses -obligations approcher du pair (99 1/2 à 99 3/4) et il lui eût été d'ores -et déjà possible de les arbitrer fructueusement contre des obligations -de la même compagnie, à terme plus éloigné et dont les cours étaient -bien moins élevés. Ou bien, en 1915, en pleine guerre, il fût rentré -dans son capital, ce qui eût été une aubaine excellente. - -Il est visible à l'oeil le moins expérimenté que, pendant la baisse qui -a sévi jusque sur les obligations américaines de premier ordre, les -titres les plus résistants ont été ceux qui obéissaient à l'aimantation -d'un remboursement prochain. On ne saurait que difficilement mettre en -doute la sécurité qu'offrent, par exemple, les obligations 3 1/2 -première hypothèque du _New York Central_. Elles constituent -certainement, au point de vue de la solidité du gage, une des premières -valeurs du monde: le seul fait de posséder gares et voies ferrées en -pleine ville de New-York crée à cette compagnie un privilège de fait et -la rend propriétaire de terrains d'une valeur colossale. Eh bien, ces -obligations, après avoir jadis dépassé le pair, sont tombées aux cours -de 83 et même de 82, et, pendant la guerre, se sont difficilement -maintenues à 70 ou 71 parce qu'elles ne sont remboursables qu'en 1997, -tandis que nous venons de constater la stabilité des cours des -obligations Pennsylvania 3 1/2 1915, qui étaient aussi bonnes mais non -pas meilleures et qui, dans les temps de hausse, se tenaient au même -niveau que les New York Central. Cependant d'autres obligations du type -3 1/2, par exemple les _Baltimore and Ohio_ remboursables en 1925 se -tenaient à 86, quoique émanant d'une compagnie dont la prospérité est -beaucoup moins bien établie que celle du _New York Central_ et dont la -gestion est pour ainsi dire plus aventureuse. Et parmi des valeurs qui -passent, d'après la classification de M. Paul Leroy-Beaulieu lui-même -pour n'être que des «valeurs d'appoint», on remarque que les _Chicago -Burlington and Quincy joint bonds_ 4 p. 100 remboursables en 1921 valent -93, presque autant que les _Pennsylvania Railroad_ 4 p. 100 -remboursables en 1923, titre de toute première classe, tandis que les -_New York Central_ 4 p. 100, remboursables en 1934 seulement, soit -treize ans plus tard, se tiennent à plusieurs points au-dessous de ces -cours. - -Il serait fastidieux de multiplier ces exemples. Mais la conclusion qui -s'impose c'est que les obligations des chemins de fer américains peuvent -constituer pour le capitaliste diligent un véritable clavier dont le -maniement lui permet soit d'avoir de bonnes chances de stabiliser toute -une partie de son portefeuille, soit de s'assurer à date fixe des -rentrées d'argent, ce dont il aura lieu de se féliciter en temps de -crise. On s'en rend bien compte dans les milieux informés. Durant la -«crise de confiance» de 1914, un peu avant la guerre, on signalait de -Londres que beaucoup de personnes bien inspirées, lasses de laisser -leurs capitaux stériles et se refusant toutefois à opérer des placements -définitifs, recherchaient les «notes» à très court terme émises pour les -besoins courants des compagnies américaines. Ainsi conçues, on peut dire -que les obligations américaines constituent des «valeurs de refuge». - -Mais il est à craindre que l'expérience malheureuse que le public -français vient de faire avec les obligations américaines qui lui ont été -apportées en France même, ne la détourne pour longtemps de ces valeurs. -En effet les intermédiaires que convoquait M. Paul Leroy-Beaulieu n'ont -pas été très regardants quant à la qualité des titres que l'Amérique les -chargeait d'introduire chez nous. On a donc fait absorber pêle-mêle à -notre épargne des titres de premier ordre comme les _Pennsylvania_ 3 3/4 -p. 100; des titres que les Américains eux-mêmes classent dans une -catégorie secondaire telles que les _Cleveland Cincinnati_ 4 p. 100, -quoique appartenant encore à une compagnie qui distribue des dividendes; -et enfin des titres tout à fait aléatoires sinon même franchement -mauvais et dont l'émission a constitué une escroquerie, telles que les -_Saint Louis and San Francisco_ dont les intérêts ont cessé d'être payés -trente mois après leur introduction sur le marché de Paris. Si l'on -pense qu'avec cela, ces valeurs, selon la méthode que nous avons déjà -décrite et qui constitue un abus insupportable, ont été émises en France -à un prix bien supérieur à celui que valaient, en Amérique même, des -titres des mêmes compagnies jouissant de gages supérieurs, on comprendra -que le public français, après un instant d'engouement, ait ensuite -condamné en bloc toutes les obligations américaines. Après la -suppression de paiements du Saint Louis and San Francisco, les -poursuites contre la compagnie _New York New Haven_ ont renforcé cette -défaveur. Toutefois, il ne faudrait pas confondre des obligations -garanties par le _Pennsylvania Railroad_, puissant organisme qui offre, -bon an mal an, une marge de bénéfices nets de 100 ou 150 millions de -francs, avec des titres sans consistance. On a même vu les obligations -_Pennsylvania_ cotées à Paris et remboursables en 1921 descendre à des -cours beaucoup plus avantageux que les obligations de la même compagnie -cotées à New-York. Voilà de ces occasions qu'il fallait savoir saisir. - -En résumé, les obligations des chemins de fer américains sont des titres -qu'on ne peut acquérir qu'après une étude sérieuse, une sélection sévère -et en parfaite connaissance de cause. A ces conditions elles peuvent -donner des sujets de satisfaction aux porteurs et même, on l'a vu par -les exemples et les faits que nous avons cités, pour les obligations à -court terme ou à remboursement prochain, constituer une sorte -d'assurance contre les risques de dépréciation que les fortunes sont -exposées à courir. - - * - - * * - -Restent les obligations des chemins de fer exotiques. Nous pourrions -compter sur nos doigts celles qui n'ont pas--ou, pour parler plus -prudemment, celles qui n'ont pas encore--causé de déboires à leurs -propriétaires. - -Nous ne prendrons qu'un seul exemple: celui des obligations 4 p. 100 des -chemins de fer nationaux du Mexique. - -Émises à Paris, à un cours voisin du pair, au moment où le Mexique, sous -la dictature de Porfirio Diaz, semblait entré au nombre des États dont -la prospérité est stable, ces obligations jouissaient de fort beaux -gages. Une hypothèque sur un réseau déjà productif, renforcée par une -garantie formelle du gouvernement mexicain, avec engagement de payer les -intérêts et de rembourser le capital en or, toutes ces conditions -rendaient le titre séduisant. Mais qu'est-il resté de l'hypothèque -lorsque la guerre civile a interrompu le trafic, détruit les lignes et -les travaux d'art sur de nombreux points? Qu'est-il advenu de la -garantie du gouvernement mexicain lorsque ce gouvernement a cessé de -pouvoir faire face à ses engagements directs? Le paiement des intérêts a -été suspendu et les cours sont tombés à 150 francs au-dessous du pair... -Les obligations des chemins de fer mexicains pourront connaître des -jours meilleurs. Tout le profit sera, dans cette hypothèse, pour ceux -qui auront osé acheter au bon moment et dans les bas cours. Ce cas est -celui qui s'était déjà présenté pour les obligations concordataires des -chemins de fer de Santa-Fé, compagnie qui, après avoir touché le bord de -la ruine, s'est brillamment relevée mais semble menacée de nouveau, -comme tous les chemins de fer argentins et sud-américains. - -Les obligations des chemins de fer exotiques peuvent donc être -exceptionnellement intéressantes comme valeurs spéculatives pour des -capitalistes très attentifs et libres de leurs mouvements. C'est une -duperie de les considérer comme valeurs de placement. Il est d'ailleurs -absurde de se laisser tenter par un revenu de 5 p. 100 et même de 6 p. -100, si l'on veut bien réfléchir à ceci que les compagnies ou les États -qui offrent ce taux d'intérêt au prêteur français ne trouvaient pas -d'argent chez eux à moins de 8, 10 ou 12 p. 100. Il faut espérer que le -jour viendra où l'éducation financière de l'épargne française sera assez -avancée pour que, à défaut de la surveillance de l'État français, le -scandale de ces émissions, qui aboutissent souvent, dans l'espace de -quelques mois, à des pertes graves, ne se reproduise plus. - -Pour finir, nous mettrons en garde contre une mention qui est parfois un -principe d'erreur. Les prospectus d'émission insistent, chaque fois -qu'ils peuvent le faire, sur les subventions que des États, des -provinces ou des villes se sont engagés à fournir pour assurer le -service des obligations de chemins de fer étrangers. Une société civile -est même fréquemment, par surcroît de sécurité, formée par les -obligataires pour recueillir ces subventions. Ce qu'on ne dit pas, c'est -que ces garanties sont la plupart du temps subordonnées à -l'accomplissement de diverses conditions, telles que la construction de -la ligne dans un délai fixé, faute de quoi l'État garant se trouve délié -de ses engagements en tout ou en partie. C'est le cas qui vient de se -produire--sans aller dans l'Amérique du Sud--pour certains _chemins de -fer_ en Toscane, soi-disant garantis par le gouvernement italien. - -Et l'État garant aurait bien souvent besoin d'être garanti lui-même. Que -pouvait valoir, par exemple, l'engagement pris par le gouvernement de -l'Equateur de suffire à toutes les défaillances de la compagnie fondée -pour exploiter les chemins de fer de ce pays? Moins que rien. Il est à -craindre, cependant que ce mot magique de «garantie» n'ait induit bien -des épargnants français à opérer ce placement ruineux. - - * - - * * - -Durant quatre années de guerre où les emprunts des grands États ont -drainé tous les capitaux disponibles, les compagnies de chemins de fer -du monde entier n'ont pas pu faire appel au crédit. Elles vont regagner -le temps perdu. Devant la masse des obligations offertes, le capitaliste -ne sera jamais trop méfiant. - -Les chemins de fer français seront les premiers à servir. Ils ont déjà -besoin de sommes colossales qu'il est malaisé d'évaluer même -approximativement. Le robinet des émissions sera longtemps ouvert, sauf -pour les heureuses compagnies rachetées comme celle de l'_Ouest_ et -celle de l'_Est-Algérien_. - -Par le nouveau régime ou les nouvelles conventions qui devront forcément -intervenir pour les chemins de fer français, le gage des obligations -sera-t-il diminué ou accru? Le public fera bien d'y veiller. Quant aux -chemins de fer étrangers, il importera d'être infiniment plus attentif -et plus méfiant encore. - - - - -CHAPITRE XI - -LES VALEURS INDUSTRIELLES - -Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou -mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs -industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances spéciales -pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils pratiques -essentiels.--Les _booms_ et les _krachs_.--Des mines et spécialement des -charbonnages français après la guerre.--Un mot sur le canal de -Suez.--Généralités sur les actions de jouissance et les parts de -fondateur. - - -On attribuait jadis ce mot au baron Alphonse de Rothschild. Lorsque des -gens du monde le consultaient sur l'emploi de leurs capitaux, il -répondait invariablement: «Voulez-vous bien dormir et mal manger? -Achetez des fonds d'État sérieux, des obligations, de la rente. -Voulez-vous bien manger et mal dormir? Achetez des valeurs -industrielles.» - -Cette manière de présenter les choses correspondait à la situation du -marché des capitaux telle qu'elle existait voilà un quart de siècle -environ. Les excès que nous avons vus en ces dernières années n'avaient -pas encore été commis. Les anciennes habitudes de modération, de -prudence, et même de légitime méfiance qui sont propres aux classes -moyennes de notre pays restaient en honneur. C'est pourquoi il était -d'usage d'attribuer aux valeurs représentant des capitaux engagés dans -l'industrie une autre capitalisation que celle des valeurs à revenu -fixe. Le loyer de l'argent étant de 3 p. 100 pour les valeurs à revenu -fixe, c'était toujours un intérêt de 5 p. 100 qui était demandé, pour le -moins, aux valeurs industrielles, indépendamment des chances de -plus-value, et en compensation des risques à courir. En ce sens le vieux -baron de Rothschild dépeignait très exactement la situation du porteur -de valeurs à revenu fixe d'autrefois, réduit à la portion congrue mais -qui se croyait assuré d'avoir toujours cette portion, et le porteur de -valeurs industrielles, touchant des dividendes quelquefois copieux mais -aléatoires. - -On a changé tout cela. D'abord il est apparu que les porteurs de valeurs -à revenu fixe, malgré les sacrifices qu'ils avaient consentis sur leur -revenu pour assurer la sécurité de leur capital, étaient exposés comme -les autres à la ruine ou au moins à de graves diminutions de leur -patrimoine. Ensuite les valeurs industrielles ont été l'objet d'un tel -engouement que la plupart d'entre elles, surtout parmi les plus -célèbres, ont été capitalisées à un taux inférieur à celui des -obligations ou des fonds d'État les mieux garantis. On a vu, par -exemple, l'action du canal de Suez s'établir à des cours qui la -capitalisaient à 2 1/2 p. 100 environ, les grands charbonnages français, -dont quelques-uns ne devaient pas tarder à être dévastés par l'invasion -allemande, se capitaliser à moins encore. Pendant la guerre, les mêmes -excès se sont renouvelés mais sur une échelle beaucoup plus vaste. Il -n'a pas été rare de voir les titres d'entreprises favorisées par leur -situation géographique ou par les bénéfices exceptionnels que leur -apportaient les circonstances monter à des cours auxquels ils donnaient -un revenu moindre que les meilleures valeurs à revenu fixe. - -Rien n'est plus déraisonnable. Le sort des valeurs industrielles dépend -de multiples circonstances dont l'appréciation échappe à l'homme -incompétent. Pour une qui prospère, dix végètent ou disparaissent. Le -public est frappé de l'étonnante prospérité de quelques-unes d'entre -elles. Il est porté à croire que toutes les valeurs similaires sont -promises au même succès. Il retient l'exemple des fortunes qui se sont -faites sur certaines entreprises, et il oublie tous les cas de faillite -et de ruine, infiniment plus nombreux. Ainsi les épargnants français, -éblouis par le canal de Suez, avaient souscrit avec confiance et sans y -regarder de plus près aux actions du canal de Panama, parce que -l'affaire, lancée par le même homme, semblait identique. Il faut donc -être en garde contre les fausses analogies. - -Les charbonnages français de la région du Nord ont rendu millionnaires -les familles qui y étaient intéressées depuis l'origine. On ne tient pas -compte des risques courus par les premiers participants des sociétés de -Bruay, de Lens, ou du fameux «denier d'Anzin». Ceux qui sont tombés du -premier coup sur le bon gisement, qui a donné mille pour un, sont le -très petit nombre. C'est ce qu'on appelait dans notre vieux langage -trouver la pie au nid. Nous connaissons un capitaliste lillois qui est -un des gros actionnaires de l'opulente société de Bruay. Quand on le -félicite de sa perspicacité, il ne manque jamais de répondre: «Bruay m'a -simplement rendu ce que, les miens et moi, nous avons exposé et perdu -ailleurs. Si nous avions placé en terres ou en rentes tout l'argent que -nous avons enfoui dans des recherches de filon, des prospections, des -mines mort-nées, je serais peut-être aussi riche qu'avec mes actions de -Bruay. Seulement nous avons produit.» - -Cette observation montre la part du capital dans la création de la -richesse et détruit les thèses du socialisme sur le parasitisme -capitaliste. Elle montre aussi la part de risque qui est attachée à -l'industrie et que compensent les bénéfices. - -C'est pourquoi il y a une différence considérable entre l'industriel qui -dirige lui-même son usine, influe par son intelligence et son activité -sur la marche des affaires, et l'actionnaire qui attend le dividende au -coin de son feu, ignorant tout, la plupart du temps, de l'entreprise à -laquelle il est intéressé. L'acheteur ou le souscripteur ordinaire de -valeurs industrielles devra donc toujours suivre les conseils suivants: - -1º. Les valeurs industrielles, comportant des aléas de tout genre, ne -peuvent entrer que dans les portefeuilles abondants et bien garnis. Les -personnes d'une situation modeste commettraient toujours une grosse -imprudence en leur donnant une autre part que celle du billet de -loterie. - -2º. L'imprudence inexcusable, qui confine à l'impéritie, consiste à -mettre la totalité ou la majeure partie de son avoir dans une ou deux -valeurs industrielles ou dans la même catégorie de valeurs. Les exemples -abondent d'industries tuées par une invention nouvelle ou par tout autre -cas fortuit. - -3º. Observer toujours la plus vive méfiance à l'égard de la réclame et -de la publicité qui sont faites autour d'une entreprise industrielle. Le -capitaliste est rarement en état de juger par lui-même des possibilités -de développement d'une industrie. Des quantités d'intermédiaires sont -intéressés à le tromper. La lecture même des plans ne renseigne pas -toujours d'une manière infaillible ceux qui croient savoir les lire. A -moins d'une intuition spéciale et géniale, le moyen le plus sûr de -connaître le fort et le faible d'une affaire, c'est d'en être. Seules -les personnes qui ont des relations loyales et sincères dans le conseil -d'administration d'une société pourront suivre avec fruit les conseils -de cet administrateur ami. Il y a en France des industries prospères -dont les actions et la direction sont pour ainsi dire en famille. Dans -tous les autres cas, le capitaliste marche au hasard. - -4º. Pour les valeurs non plus achetées en banque ou en Bourse, mais -souscrites à l'émission, la méfiance doit être la même. Pourtant, il -importe de retenir d'une manière invariable et absolue cette distinction -essentielle: une entreprise de grande envergure et qui fait appel au -crédit public pour des sommes considérables peut être bonne et avoir de -l'avenir; une petite entreprise qui cherche quelques millions ne peut -être que mauvaise, sauf un hasard extraordinaire. Il est exceptionnel -qu'une petite affaire vraiment bonne ait recours à une émission -d'actions par la voie de la presse et la distribution de prospectus. -Elle trouvera des commanditaires dans un groupe ou chez des banquiers -intelligents; ou bien ses propriétaires la garderont pour eux et leurs -proches sans offrir de partager leurs bénéfices avec des actionnaires -inconnus, ce qui serait de la pure philanthropie. Si par hasard -l'affaire lancée dans le public est vraiment sérieuse, le fondateur -passe la main en gardant la part du lion et en grevant la nouvelle -société de telle sorte que le dividende s'évanouit. - -5º Toute entreprise atteint, à un moment, son apogée. Ensuite vient la -décadence. C'est une loi de ce monde. Pour quelques valeurs que l'on -cite (toujours les mêmes parmi des milliers) et qui, pendant trente, -quarante, cinquante années et plus n'ont cessé d'enrichir les familles -qui les possédaient, combien, après une période d'éclat, sont retombées -dans la médiocrité d'une existence difficile en attendant la fin! Rien -n'est éternel. De nouvelles habitudes, les transformations des goûts et -de la société, une disposition législative, parfois un simple arrêté -préfectoral suffisent à transformer une brillante affaire en affaire -médiocre, sinon à la ruiner. Des exemples comme ceux du _Petit Journal_ -qui ne s'est pas encore relevé d'un événement politique, de la -_Compagnie Richer_, des _Bateaux Parisiens_, des _Bouillons Duval_, -viennent immédiatement à l'esprit. Telle industrie, brillamment conduite -par l'homme qui l'a créée ou relevée, végétera, après sa mort, entre les -mains de ses successeurs. Sans doute rien n'est plus difficile que -d'apprécier le moment où une affaire ne peut plus que décroître. C'est -une question de jugement personnel et de flair. Mais l'heureux -possesseur d'une valeur industrielle qui a beaucoup monté est presque -toujours bien inspiré en réalisant et en consolidant la plus-value. _Le -bénéfice que vous ne prendrez pas vous-même, les événements se -chargeront de vous le prendre un jour._ Cet axiome reçoit de -l'expérience des vérifications quotidiennes. - -6º Étant donné ce principe, rien n'est pire que de courir après son -argent par le système des «moyennes». Certaines personnes, voyant -baisser la valeur qu'elles possèdent, rachètent des titres pour se -faire, dans l'ensemble, un cours moyen et compenser leur perte. Ce -calcul, sauf exceptions motivées, est puéril. C'est de la spéculation à -l'aveuglette. Si la valeur est bonne, elle remontera. Si elle ne l'est -pas, il est absurde de vous en charger davantage. D'ailleurs, à part les -cas de force majeure, si vous n'avez pas prévu la baisse de votre -valeur, c'est que vous étiez mal renseigné sur elle. Demandez-vous bien -si vous l'êtes mieux à présent. - -7º. Les inventions qui ont apporté le développement industriel du XIXe -siècle ont donné lieu à la formation de grandes sociétés anonymes qui -ont enrichi leurs premiers possesseurs. Tel a été le cas des chemins de -fer, du gaz, etc... D'après ce précédent, on a tendance à croire que -l'exploitation des inventions nouvelles produira les mêmes effets. Mais -l'État ou les municipalités, en livrant cette exploitation à des -sociétés concessionnaires, ont bien soin aujourd'hui de limiter d'avance -leurs bénéfices. L'électricité, le Métropolitain n'ont pas enrichi leurs -actionnaires. La télégraphie sans fil non plus, même en Amérique, -quoique les _Marconi_ n'aient peut-être pas dit leur dernier mot. Mais -il serait prudent à l'avenir de ne plus se faire d'illusions à cet -égard. En règle générale, la société du XXe siècle n'admettra plus que -des services d'utilité publique donnent des dividendes aux particuliers. -Et ces dividendes apparaîtront un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, -comme aussi monstrueux que les péages du temps jadis. - - * - - * * - -Si une grande circonspection s'est toujours recommandée à l'égard des -valeurs industrielles, la même prudence s'imposera encore après la -guerre. Les capitaux seront sollicités de toutes parts. Les promesses -les plus alléchantes ne feront pas défaut. Les capitalistes, éprouvant -le besoin d'accroître un revenu souvent diminué et devenu insuffisant -par la cherté de toutes choses, auront besoin de beaucoup de lumières -pour ne pas se tromper. - -Ce n'est pas que nous détournions systématiquement la fortune française, -suivant le système si justement reproché aux grands établissements de -crédit, de commanditer l'industrie de notre pays qui aura besoin de -capitaux si l'on ne veut pas que la mise en valeur des ressources -nationales reste un vain mot. La participation à des industries -prospères est un des moyens par lesquels les patrimoines éprouvés -pourront se reconstituer. A une condition toutefois: c'est qu'ils ne -suivent que des guides probes et sérieux. Nous avons vu, depuis quelques -années, des groupes de banquiers honnêtes et actifs pousser au -développement industriel de plusieurs régions de la France, en -particulier celles de Nancy et de Grenoble. Les capitalistes qui les ont -écoutés n'ont eu, la plupart du temps, qu'à s'en féliciter. Il y a là -une question de confiance personnelle fondée sur l'expérience et les -services rendus. Il est hautement souhaitable que, partout en France, la -banque collabore avec l'industrie et le capital en y mettant la même -probité et la même intelligence. L'avenir et le salut du pays sont là. - -On escompte pour les années à venir un renouveau prodigieux de la vie -économique. Ce renouveau est dans la nature des choses, car, de tous -côtés, après l'effroyable crise de la guerre, le besoin en produits -manufacturés sera immense. Toutefois la concurrence sera âpre entre les -nations. Les crises déterminées par la situation financière et monétaire -des divers pays belligérants seront fréquentes et redoutables, -entraînant avec elles des krachs et des faillites. En outre, et surtout, -l'industrie devra faire une part de plus en plus large à son personnel -ouvrier. L'augmentation des salaires et la réduction des heures de -travail pèseront sur les bénéfices. La journée de huit heures, -considérée jadis comme une revendication extrême qui devait mettre la -production en péril, sera bientôt un minimum. Il y a des syndicats -d'ouvriers anglais qui demandent déjà la semaine de trente heures. En -attendant qu'un équilibre s'établisse ou qu'une réaction salutaire -contre la «vague de paresse» se produise, l'industrie subira de -violentes secousses. - -Il est d'ailleurs probable que la concurrence universelle incitera -certains pays où le travailleur est sobre et peu exigeant à produire -plus que les autres. Les rivalités économiques n'en seront que plus -terribles. Il n'est peut-être pas absurde d'imaginer que la Chine, par -exemple, où la main-d'oeuvre est abondante et bon marché, -s'industrialise sous l'influence européenne, américaine ou japonaise. Ce -serait alors une «invasion jaune» d'un genre imprévu. Sans aller -jusqu'en Chine, on peut redouter qu'une Allemagne travailleuse n'écrase -les marchés. L'avenir de l'industrie française dépend non seulement de -l'effort qui sera fourni par les individus mais de l'esprit public et -des méthodes du gouvernement. - -Bien d'autres hypothèses peuvent être faites sur les difficultés qui -attendent l'industrie. En tout état de cause, ce qu'il ne faut pas -perdre de vue, c'est l'invincible mouvement qui emporte le XXe siècle -vers de nouveaux rapports du capital et du travail et de nouvelles -formes de la vie économique et sociale. Ces formes seront profondément -différentes de celles qu'a connues le siècle précédent, au commencement -de la grande industrie, qui fut l'âge d'or du capitalisme. - -La régie et même peut-être la nationalisation des mines sont un -phénomène avec lequel il faudra principalement compter, dût-il être -passager. La tendance actuelle est de négliger les risques courus par le -capital qui a mis en valeur les exploitations minières pour considérer -qu'il n'est pas juste que des richesses naturelles, extraites de la -terre par le travail humain, profitent à des particuliers. De plus en -plus, l'État prélèvera donc une part sur les bénéfices. Les mines -nouvelles seront ainsi, dans l'avenir, condamnées à un médiocre -rendement jusqu'à ce que, les capitaux ne se trouvant plus pour faire -les frais d'exploitations nouvelles, on leur rende la liberté. - -Les charbonnages français de la région du Nord ont une haute réputation -méritée par la richesse de leurs gisements. Mais l'erreur qui consiste à -croire qu'ils valent tous Anzin a entraîné plus d'une déception. -Plusieurs d'entre eux, et des meilleurs, ont souffert de la guerre et -des dévastations allemandes. C'est, par exemple, le cas de _Courrières_. -Il faudra des sommes énormes et du temps avant que leur exploitation -normale puisse reprendre. Certaines personnes croiront peut-être qu'avec -la paix les dividendes d'avant 1914 vont immédiatement reparaître. Avant -d'effectuer des placements de cette nature, elles seront sages de se -renseigner avec soin. - -Dans leur immense variété, les mines de toutes sortes ont un trait -commun: c'est qu'elles sont sujettes à s'épuiser. C'est ainsi qu'on a vu -mourir, dans ces dernières années, plusieurs mines, notamment de cuivre, -jadis prospères. Les professionnels sont renseignés sur la durée des -gisements. C'est une chose que le grand public ignore ou connaît mal. -Faute d'être informé, on s'expose donc à des surprises désagréables. - -Les mines d'or ont une durée particulièrement brève qui, parfois, -n'excède pas une dizaine d'années. Ainsi s'explique qu'elles se -capitalisent parfois à 8 et 10 pour 100. Les personnes qui sont séduites -par ce gros revenu apparent ne se doutent pas, au premier abord, qu'il -s'agit d'un revenu éminemment passager et périssable. - -Les actions des mines d'or sont surtout des valeurs spéculatives. Elles -ne peuvent être touchées avec profit que par les personnes renseignées, -qui suivent la Bourse de près et qui manient et remanient constamment -leur portefeuille. Leur caractère est très bien illustré par cette chose -vécue. Il y avait une fois un savant économiste qui employait sa science -à la bonne administration de ses biens. Cet économiste avait une parente -dont le pécule était modeste et il avait promis de lui donner, à la -première occasion, un conseil de placement profitable. L'économiste tint -parole. Ayant été des premiers à discerner l'avenir des mines d'or du -Transvaal, il fit signe à sa cousine. Et les mines d'or montèrent, -montèrent. Le jour vint où l'économiste expérimenté jugea que -l'ascension était suffisante et même excessive et il réalisa son -bénéfice. Cependant il avait oublié sa parente. Et les mines d'or -redescendirent aussi vite qu'elles avaient monté. Après le _boom_ ce fut -le _krach_. Après avoir touché la fortune, la pauvre femme fut ruinée. - -Cette histoire vraie montre que, pour se porter sur certaines valeurs, -il faut être un spécialiste et même, dans toute la force du terme, un -savant. Elle prouve aussi la vérité de l'axiome que nous avons énoncé -plus haut: tout bénéfice qu'on ne prend pas soi-même, les événements se -chargent de le prendre. A combien d'autres valeurs que les mines d'or -qui ont eu une prospérité éphémère, à combien de sociétés de caoutchouc, -de pétrole, de soie artificielle, etc... s'appliquerait l'anecdote que -nous venons de raconter! - -Il n'y a pas de progrès indéfini. Toute entreprise atteint un jour sa -limite. On pourrait faire une liste nécrologique de celles qui passaient -jadis pour être hors de pair. Souvent aussi une valeur vit encore sur sa -vieille réputation alors qu'elle porte déjà en elle-même le principe de -son dépérissement. - -Un mot, pour finir, de la reine des valeurs industrielles, qui est le -_Canal de Suez_. Ses actions et ses titres divers (parts de fondateur, -société civile, obligations) jouissent de la faveur la plus légitime. -L'actionnaire de cette puissante compagnie est l'associé d'une compagnie -plus puissante encore: l'Angleterre qui possède les 176 000 actions -vendues par le prodigue Ismaïl en 1875 et que le gouvernement français -négligea d'acheter. Gomme le disait alors le _Times_: «La position d'une -compagnie dont le propriétaire principal est la première puissance -maritime et coloniale du monde est tout autre chose que celle d'une -compagnie composée d'une multitude de petits actionnaires français. -Toute éventualité qui porterait atteinte aux droits de la compagnie -trouvera devant elle, non plus une faible association d'actionnaires, -mais toute une nation qui peut se faire respecter.» - -C'est pourquoi, pendant la guerre, malgré la réduction du trafic et des -dividendes, les titres de Suez se sont maintenus à de hauts cours. Pour -protéger le canal menacé par les Allemands, l'Angleterre a fait un -effort considérable. Placée sous la sauvegarde de l'Empire britannique, -entourée de garanties internationales, cette propriété privée possède -des privilèges exceptionnels, indépendamment de ses propres causes de -prospérité. - -Il est probable qu'avec la reprise de l'activité maritime dans le monde, -les recettes du canal de Suez ne tarderont pas à regagner leur niveau -d'avant la guerre. On peut même entrevoir des bénéfices encore plus -considérables avec la mise en valeur de la Mésopotamie et de l'Arabie, -le développement de l'Afrique du Sud, etc... - -On n'oubliera pas, cependant, que le canal de Suez lui-même sera soumis -tôt ou tard à la loi commune qui veut que tout change et que tout meure. -Sans doute aucune concurrence, ni par voie de terre ni par le canal de -Panama, ne le menace sérieusement. La victoire de l'Allemagne lui eût -porté un coup redoutable. Ce péril n'existe plus. Le canal semble assuré -d'une longue tranquillité. - -Et pourtant, qui sait? - -Qui sait si, un jour, le réveil des nationalités, après avoir embrasé -l'Europe orientale, ne s'étendra pas à l'Orient proprement dit? -L'occupation de l'Égypte par les Anglais se heurte déjà à un -nationalisme égyptien capable de devenir la source de grosses -difficultés. Et qui sait aussi, dans un autre ordre d'idées, si les -transports aériens ne sont pas appelés à prendre une extension imprévue? -C'est une idée qui commence à rencontrer moins d'incrédules qu'hier, -puisque les gouvernements se préoccupent de réglementer la navigation -aérienne. - -Admirables valeurs, les actions du canal de Suez ne doivent pas être -regardées comme un mol oreiller sur lequel les porteurs actuels, ou du -moins leurs enfants, pourront éternellement dormir. - - * - - * * - -Le public est en général peu informé de la nature réelle des valeurs -industrielles qui sont en circulation. Il ne doit pas perdre de vue, -cependant, que le _nominal_ de l'action se distingue de son _cours en -Bourse_. Prenons par exemple une action du canal de Suez au nominal de -500 francs. C'est à 500 francs que sera remboursée chaque action d'après -le tirage au sort. En outre le porteur reçoit une action de dividende ou -de jouissance. - -La différence entre ce capital de 500 francs et le cours de Bourse, -généralement représentée à peu de chose près par le cours de l'action de -jouissance, est ce que les Anglais appellent «de l'eau», c'est-à-dire -une estimation des bénéfices de l'entreprise. Mais, à la liquidation -finale (fin de concession, par exemple, pour le canal de Suez), les -actionnaires ne sont nullement certains de retrouver cette valeur dans -l'actif de la société, actif qu'ils auront à se partager. C'est le cas -que nous avons vu pour les mines à épuisement rapide dont l'actionnaire -doit amortir lui-même le capital. C'est un fait que beaucoup de -personnes perdent de vue et qui les expose à des surprises désagréables. - -Les _parts de fondateurs_ ne doivent être acquises qu'à bon escient. En -premier lieu, elles n'ont aucun droit sur l'actif social mais seulement -sur les bénéfices. Elles ne sont donc que «de l'eau». En second lieu, -leur participation aux bénéfices varie selon les statuts de la société. -Parfois, mais pas toujours, le dividende des parts croit beaucoup plus -vite que celui des actions. Les personnes informées sont au courant et à -l'affut de ces particularités. - -Les augmentations de capital des entreprises prospères donnent souvent -lieu à des manoeuvres que nous devons signaler. Les administrateurs font -une publicité réduite pour écarter autant que possible les actionnaires -de la souscription et user de leur droit à leur place. La publicité est -toujours considérable pour les valeurs mauvaises ou médiocres. Elle est -presque secrète pour les bonnes. Aux porteurs de s'occuper de leurs -affaires et de les suivre avec attention. Il n'y a pas de philanthropie -en affaires. - - - - -CHAPITRE XII - -LES OBLIGATIONS INDUSTRIELLES - -Ce genre de placement peut être fort recommandable.--Il est de très -bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas -bonnes.--Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne -pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons 6 p. 100 -et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des titres de -premier ordre et peu connus: les obligations des services municipaux -américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment les choisir et -comment les acheter. - - -Les obligations des grandes sociétés industrielles, quand elles sont -gagées sur l'actif d'entreprises prospères, peuvent être des valeurs -excellentes. La cote de la Bourse de Paris, de Lyon et de Marseille en -présente une grande variété. Il s'agit seulement de savoir choisir. - -Les observations que nous avons faites au sujet des actions -industrielles s'appliquent encore ici, mais avec moins de force et plus -de largeur. Des sociétés capables de réserver des mécomptes à leurs -actionnaires peuvent offrir des garanties de premier ordre à leurs -obligataires. - -L'ancienne _Compagnie des Omnibus_, dans les années pénibles de sa fin -de concession, a tenu fidèlement tous ses engagements. C'est que, si son -exploitation était devenue difficile, ses gages, représentés par le -terrain de ses dépôts, restaient sûrs. Actuellement, les actions du -_Métropolitain_ ne constituent pas un placement recommandable. Mais les -obligations de la même société offrent de bonnes garanties. - -Les obligations industrielles judicieusement choisies sont un élément -digne de composer la fortune des personnes prudentes. Il faut se -souvenir cependant que le nom d'obligation n'est pas par lui-même une -assurance contre tous les risques. En cas de faillite, les obligataires -viennent à leur rang parmi les créanciers, à moins qu'ils n'aient reçu -une hypothèque spéciale. Il va sans dire que les obligations munies -d'une première hypothèque doivent toujours être préférées à celles de la -seconde ou de la troisième série à moins qu'il ne s'agisse, par exemple, -du _Canal de Suez_, dont les obligations ont toutes la même sécurité -quelle que soit leur série. - -Les obligations industrielles participant aux vicissitudes de -l'industrie, il importe donc de ne rechercher que les titres de sociétés -connues pour leur prospérité et leur bonne gestion. Il est fréquent -d'ailleurs que ces sociétés, lorsqu'elles empruntent de l'argent, -s'adressent d'abord à leurs propres actionnaires et leur réservent le -droit de souscrire. Il est clair que les obligations d'affaires comme -les _Aciéries de la Marine_ ou le _Creusot_ sont des titres de premier -ordre. Leurs pareils pourraient se compter assez vite. - -Il est à conseiller surtout aux personnes qui affectionnent ce genre de -placements, de les diversifier et de ne pas s'exposer à suivre le sort -d'une seule branche d'industrie qui peut, à un moment donné, être -atteinte par une crise. Nous en avons un exemple avec les sociétés -d'éclairage et de chauffage par le gaz qui sont presque toutes frappées. -La même remarque peut s'appliquer aux compagnies françaises de -transports maritimes, dont l'avenir est encore obscur, et qui ont passé -par des jours si difficiles avant leur faveur récente. - -Les sociétés industrielles, pendant la guerre, ont fait au crédit des -appels tentants sous la forme de bons à 6 p. 100 nets d'impôts qui ont -procuré, en général, un bénéfice aux souscripteurs. Il est probable que, -dans la période de reconstitution économique qui se prolongera après la -guerre, ces appels au crédit vont se multiplier. Il ne faudrait pas -croire que toutes les obligations à gros rendement qui seront offertes -présenteront autant d'avantages et il ne faudra pas les prendre les yeux -fermés avec une égale confiance, ni se fier à la réclame. Un prospectus -a tôt fait de présenter comme des garanties de premier ordre des -terrains nus ou des installations hors d'usage. En outre, les conditions -de l'industrie française après la guerre resteront fort incertaines, et -il est fort possible que, pendant une période de transition, les -entreprises qui ne reposent pas sur des bases très solides soient -dangereusement secouées. - - * - - * * - -Il existe d'excellentes obligations industrielles étrangères, mais la -surveillance et le choix en sont encore plus malaisés que pour celles de -notre pays. Il y faut des connaissances spéciales qui ne sont à la -portée que d'un très petit nombre de personnes, à qui leur situation ou -leurs relations permettent d'être renseignées de première main. - -Nous voulons cependant attirer l'attention sur une catégorie de valeurs -fort sûres et d'un très bon rendement. A part quelques capitalistes bien -guidés ou très informés, elles sont à peu près ignorées du public -français. Nous voulons parler des _obligations des services municipaux_ -aux États-Unis. - -Les sociétés d'eau, de lumière, de traction, de téléphones des grandes -villes des États-Unis sont des entreprises extrêmement prospères, parce -qu'elles ont pour clientèle une population toujours croissante. Pendant -ces quarante ou cinquante dernières années, elles ont résisté à toutes -les crises économiques dont les chemins de fer et les autres industries -ressentaient les répercussions, parfois jusqu'à y succomber. - -«Les obligations de services municipaux émises par des sociétés bien -organisées et bien dirigées, écrit un auteur qui en a fait une étude -particulière[10], sont considérées aux États-Unis comme le placement -idéal pour des rentiers, pour des veuves ou mineurs, autrement dit pour -toutes les personnes éloignées des affaires. Le fait que beaucoup de ces -obligations sont classées parmi les placements légaux que peuvent faire -les banques d'épargne et les _trustees_ (curateurs) est significatif, -quand on se rappelle que seules les obligations de chemins de fer de la -première classe (rapport maximum 4 p. 100), sont rangées dans ces -placements autorisés par la loi. Rappelons à ce sujet que les lois qui -limitent ces placements sont très sévères, _que les obligations ainsi -autorisées portent le timbre spécial de l'État_ et qu'un _trustee_ ne -peut être tenu responsable s'il survient une perte dans le capital -confié à ses soins et placé de cette façon.» - - [10] _Les obligations américaines et le portefeuille français_, par - LIONEL DE MONTESQUIOU (chez Marcel Rivière). - -Les obligations des grands services municipaux américains appartenant à -cette catégorie pour ainsi dire légale, méritent vraiment le nom -déplacement idéal si l'on considère qu'elles offrent avec la sécurité du -capital, un rendement élevé (5 à 5 1/2 p. 100). Mais la sécurité du -capital est bien, en ce moment, et sera pour longtemps ce qui intéresse -le plus le capitaliste. Les obligations de services municipaux ont -l'avantage que les sociétés émettrices possèdent et entretiennent un -fonds d'amortissement (ce dont se dispensent les compagnies de chemins -de fer des États-Unis). Le remboursement des obligations se fait à date -fixe et, en cas de remboursement anticipé, avec une prime stipulée sur -le titre et qui peut aller de 5 à 10 p. 100. - -Un patrimoine contenant une certaine quantité de ces obligations, qui -répondent aux besoins et aux principes que nous avons exposés, -posséderait donc aussi quelques-unes des garanties les plus solides dont -puissent jouir humainement des capitaux dans le monde contemporain. La -diversité de ces titres, les dates multiples de leur remboursement plus -ou moins rapproché, permettent en outre aux capitalistes de rentrer dans -leurs fonds à des époques prévues d'avance. Quant à la solvabilité des -sociétés, l'objection tirée de la concurrence illimitée et de l'absence -de monopoles en Amérique n'est pas valable, étant donné que, de même que -pour les chemins de fer, il s'est établi pour les services municipaux -des monopoles de fait. - -Mais comment choisir et se procurer ces valeurs incomparables? Elles -sont extrêmement nombreuses et il n'en peut être donné une liste -limitative. L'auteur que nous avons cité plus haut prend, par exemple, -pour types de son étude économique l'_Edison Electric Illuminating Cy of -Boston_, la _Philadelphia Electric_, la _Toronto Electric Light_, -l'_American Telegraph and Telephone_, l'_American Light and Traction_, -etc... Il va sans dire que les services municipaux de première classe -sont infiniment plus nombreux. - -Leurs obligations ne sont pas négociées dans les Bourses américaines. -Elles ne sont cotées qu'en banque, parce que, très bien classées, elles -changent de main moins souvent que d'autres valeurs. Pour les acquérir -(ce qui ne sera possible que quand l'exportation des capitaux français -sera redevenue libre) il faut donc s'adresser à des banquiers -américains. Bien entendu, faute d'une connaissance intime des choses -américaines qui permette au capitaliste français un choix personnel et -un contrôle direct, il importe de ne s'adresser qu'à des banques dont -l'honorabilité soit notoirement au-dessus de tout soupçon, et de bien -définir le genre de valeurs qu'on veut acheter, selon les indications -que nous avons données plus haut, c'est-à-dire les obligations -autorisées revêtues du timbre spécial. - -A cet égard aussi, les grandes fortunes, qui ont déjà la faculté de -diversifier leurs placements, sont bien plus favorisées que les petites -et les moyennes, dont les détenteurs n'ont pas les mêmes moyens -d'information. Cependant celui qui possède un capital, qui veut le -conserver et le léguer autant que possible intact à ses enfants doit se -donner de la peine, s'instruire et se renseigner sans cesse. C'est la -conclusion qu'on doit tirer de ce chapitre. - - - - -CHAPITRE XIII - -ACTIONS DES BANQUES ET DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT - -Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des -actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes sortes de -banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands établissements -de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé.--Les banques -d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés immobilières: leurs -actions et leurs obligations. - - -L'industrie de la banque est fort complexe et elle a toujours été très -aléatoire. Des krachs célèbres, comme celui de l'_Union générale_, en -sont la preuve. Trop d'éléments entrent en jeu dans la prospérité et la -déconfiture de ces affaires, depuis la situation économique générale -jusqu'à l'habileté et la probité des directeurs. Ces valeurs conviennent -mal, surtout dans les circonstances actuelles, aux personnes qui se -contentent de toucher paisiblement leurs dividendes. - -Nous avons connu le chef d'une des plus importantes sociétés anonymes de -crédit, à qui sa direction valait des émoluments considérables. -Cependant, pour sa part, il ne possédait, de sa maison, que juste le -nombre d'actions nécessaire, d'après les statuts, pour appartenir au -conseil d'administration. Ce cuisinier, pourtant particulièrement expert -et adroit, se méfiait de sa propre cuisine. Combien le public ne doit-il -pas se méfier davantage, lui qui ne tient pas la queue de la poêle! - -Le contrôle des actionnaires sur l'activité et les résultats des banques -est inexistant. Nuls bilans, nuls comptes rendus ne sont plus sommaires -que ceux de ces entreprises. Sous prétexte que des renseignements -fournis en Assemblée générale profiteraient aux concurrents et nuiraient -à la société, les administrateurs s'enferment dans le mystère. Pour les -suivre, il faut donc avoir la foi et les affaires d'argent veulent autre -chose qu'une foi aveugle. - -On sait que les Banques se spécialisent dans les diverses manières de -pratiquer le commerce de l'argent. Il n'existe que d'assez lointains -rapports, par exemple, entre la _Banque de France_ qui émet du -papier-monnaie avec privilège de l'État et les établissements de crédit -qui, eux-mêmes, ont divers genres d'activité. - -Les actions de la _Banque de France_ constituent un des placements -autorisés pour les remplois dotaux, ce qui ne veut pas dire qu'elles -soient à l'abri des fluctuations. Leurs cours ne se sont pas fait faute -de varier avec les bénéfices, eux-mêmes très variables, de la société. -La guerre a été favorable à la Banque qui, de son côté, a rendu -d'immenses services à l'État, peut-être trop, car elle en est devenue, à -tous les égards, surtout à celui du crédit, une dépendance. Elle y a -gagné le renouvellement de son privilège, ce qui la met à l'abri des -attaques dirigées contre elle dans le Parlement et dans la presse. Aussi -les cours sont-ils élevés. Le propre de la Banque de France est de -gagner plus d'argent en temps de crise, où le taux de l'intérêt est -élevé, que dans les temps calmes et prospères. On peut se régler -là-dessus pour acheter et vendre ses actions qui ont d'ailleurs -l'inconvénient d'être nominatives. - -La _Banque d'Algérie_, qui joue dans notre grande possession africaine -le même rôle que la Banque de France dans la métropole, a enrichi assez -rapidement ses actionnaires au cours des dernières années. Avec le -développement de notre Afrique du Nord, elle peut avoir encore des -perspectives. Pourtant les personnes qui entreraient aujourd'hui dans -cette valeur ne doivent pas, semble-t-il, compter que les cours seront -en perpétuelle ascension. On peut en dire autant de la _Banque de -l'Afrique Occidentale_ qui a pourtant des chances de se développer avec -cette colonie d'avenir. Quant à la _Banque d'Indo-Chine_ elle a à -compter avec les crises monétaires si fréquentes en Extrême-Orient et -avec l'instabilité des choses asiatiques. - -Les grands établissements de crédit, qui sont comme le Louvre et le Bon -Marché de la finance, se livrent à des opérations bien différentes. Ils -se règlent sur le modèle du _Crédit Lyonnais_ dont la principale -industrie consiste d'abord à attirer les déposants par des commodités -comparables à celles des grands magasins, ensuite à ne leur servir qu'un -intérêt très faible, et à employer ces dépôts d'une manière sûre et plus -fructueuse, la différence formant le bénéfice de l'établissement. -D'autre part, ces maisons aux succursales multiples placent dans leur -large clientèle des titres sur lesquels elles touchent des commissions -souvent considérables, mais dont l'actionnaire ne connaît jamais le -montant, qui fait partie du secret de la direction. - -C'est pourquoi nous conseillons fermement de ne pas accepter les yeux -fermés les titres recommandés par les agences des établissements de -crédit, peu regardants sur la qualité du papier qu'ils placent pourvu -qu'ils touchent la commission. Le public a fait cette expérience à ses -dépens sur une large échelle et il a appris que les magasins de valeurs -écoulaient, comme le plus vulgaire épicier, des marchandises avariées -sans égard pour leur clientèle. Bien que la foule des gogos soit -innombrable et se renouvelle sans cesse, on peut penser que les -établissements de crédit auront quelque difficulté à continuer ce genre -de commerce. D'autre part, il n'est pas certain qu'ils puissent -persister à faire fructifier leurs dépôts de la même façon que par le -passé et à appliquer la maxime: «Les affaires, c'est l'argent des -autres.» A tous les points de vue, les établissements de crédit ont -abusé du public. En se désintéressant de l'industrie française, ils -n'ont pas acquis la gratitude de la collectivité. La formule grâce à -laquelle ils réalisaient des bénéfices semble bien périmée. En -trouveront-ils une autre qui soit sûre et productive? Les signes n'en -paraissent pas encore. Enfin la situation de certaines de ces maisons -est pénible; c'est le moins qu'on en puisse dire. Leurs actions offrent -donc peu d'attraits. - -Il y a un troisième genre de banques, dont la _Banque de Paris et des -Pays-Bas_ est le type, qui ont pour spécialité de lancer des affaires et -de gérer un vaste portefeuille de fonds d'États et de valeurs -industrielles et autres. L'actionnaire de ces banques s'en remet à la -compétence de la direction. On a dit que c'était un moyen, pour le -rentier paisible et privé de connaissances particulières, de participer -à un patrimoine administré par des hommes du métier et de s'intéresser -sans risque à l'industrie. C'est vrai. Seulement on ne voit guère que -ces banques enrichissent leurs actionnaires, ce qui est la preuve de ce -que nous avons dit plus haut des valeurs industrielles qui, l'une dans -l'autre, les bonnes compensant les mauvaises, finissent par laisser leur -possesseur Grosjean comme devant. La variété même des entreprises -auxquelles s'intéressent les banques de ce genre, si elle constitue -d'une part une assurance, leur interdit d'autre part d'espérer de -notables plus-values. - -Quant aux banques étrangères, d'une façon générale, il convient de les -laisser de côté. Aux aléas propres au commerce de l'argent, elles -joignent trop d'inconnu. Ne peuvent toucher à ce domaine que des -personnes très bien renseignées. - -Restent enfin les crédits fonciers et les sociétés immobilières. Ces -établissements ont eu une grande vogue et des jours heureux durant les -années qui ont précédé la guerre. Il n'en a pas toujours été ainsi. Le -_Crédit foncier de France_, (aujourd'hui si solide qu'en 1914 il a -refusé de se prévaloir du moratorium et qu'il a payé à guichets ouverts) -a connu autrefois de bien tristes moments. Heureusement l'expérience lui -a profité. Le sort cruel de la société des _Immeubles de France_ ne doit -pas être oublié non plus. - -Les résultats de ces établissements dépendent pour une part du sérieux -de leur gestion et, pour l'autre, de la valeur de la propriété rurale et -urbaine. Quand cette valeur est stable ou en ascension, quand les prêts -ne sont consentis qu'avec des garanties sérieuses, quand la direction ne -se livre pas à des spéculations téméraires, les résultats sont -satisfaisants. Mais il faut que ces conditions soient réunies. - -Dans les pays neufs, les crédits fonciers ont un vaste champ d'activité. -C'est le cas des crédits fonciers du Canada et de la République -Argentine où des capitaux français sont intéressés. Il ne faut pas -oublier pourtant que les pays neufs sont sujets à des crises profondes. - -Il est plus sage d'ailleurs d'acquérir des obligations plutôt que des -actions des crédits fonciers. Les obligations du Crédit foncier de -France ont une réputation de solidité très méritée. En dehors des -sociétés que nous venons de citer, il existe en Égypte et dans les pays -Scandinaves des Banques hypothécaires dont les obligations, cotées à la -Bourse de Paris, sont convenablement garanties. C'est un bon élément de -diversité dans les portefeuilles. - - - - -CHAPITRE XIV - -LA SPÉCULATION ET LA BOURSE - -Dangers de la spéculation à terme.--La partie est inégale et -déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à -l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans -quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une -étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un -métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion des -patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques. - - -La spéculation consiste essentiellement à vendre des marchandises qu'on -ne possède pas ou bien à acheter des marchandises sans avoir l'argent -qu'il faudrait pour les payer. Dans le premier cas, on parie que le prix -de la marchandise diminuera, et l'on joue à la baisse. Dans le second -cas, on parie que ce prix montera et l'on joue alors à la hausse. - -On spécule ainsi sur les métaux, la farine, le café, etc... A la Bourse -des valeurs, les marchandises sont des fonds d'État, des actions, des -obligations. Ce jeu est organisé. Il est légal autant que celui des -courses. Il n'en constitue pas moins un des moyens les plus immoraux qui -soient de détrousser le public à qui les agents de change, officiers -ministériels, offrent le moyen de perdre son argent. - -Nous n'exposerons pas le mécanisme de la spéculation à terme. On sait, -en gros, qu'il suffit de fournir une «couverture» suffisante et de payer -les intérêts de quinzaine ou «reports» pour se livrer à ces opérations. -Les lecteurs de cet ouvrage n'ont besoin de connaître qu'une chose: les -raisons qu'il y a de ne jamais céder à la tentation de mettre le doigt -dans cet engrenage, ni aux tentateurs qui promettent monts et -merveilles. - -On cite des fortunes qui se sont faites à la Bourse. Ces bénéfices n'ont -pu être obtenus que par la ruine d'autres joueurs. En face des gagnants, -il y a les perdants. On peut dire que les uns et les autres se recrutent -dans deux catégories éternelles: les naïfs qui se fient à la chance ou à -des raisonnements mal étayés et qui sont généralement victimes d'une -réclame éhontée, et les habiles qui disposent, non seulement de vastes -capitaux et de puissants moyens par lesquels ils peuvent au besoin -influencer le marché, mais encore de renseignements qui ne sont pas à la -portée des simples mortels. La partie n'est pas égale. Les dés sont -pipés et c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer. - -Deux exemples aujourd'hui historiques suffiront, pensons-nous, à -dégoûter de jamais tenter la chance de la Bourse. On sait que la -première guerre balkanique, celle de 1912, fut engagée par l'initiative -du roi Nicolas de Monténégro. Ce prince peu scrupuleux se livrait à -l'agiotage, et, cette fois, il s'y livra à coup sûr car, en déclarant la -guerre à la Turquie, il détermina lui-même une chute des cours sur tous -les marchés européens. Il était donc certain de gagner en prenant à -l'avance une position à la baisse. De même, dans l'été de 1914, le -fameux baron Rosenberg et quelques autres financiers austro-allemands de -Paris qui savaient que la guerre était imminente et décidée par -l'Allemagne, empochèrent de nombreux millions en vendant de la rente -française, ce qui constituait à leurs yeux une simple avance sur la -contribution dont Guillaume II se proposait de frapper la France -vaincue. - -On voit combien il est téméraire et même absurde, dans ces conditions, -d'affronter les risques de la Bourse. Le vulgaire joue les yeux fermés -contre des gens qui connaissent le dessous des cartes. Il joue, en -outre, avec des ressources faibles et limitées contre des détenteurs de -capitaux considérables. Sans compter que les calculs les plus savants -peuvent être dérangés par des événements imprévus. Il est arrivé de se -tromper à Talleyrand lui-même qui trafiquait à la Bourse de ses -renseignements diplomatiques et de son expérience. A plus forte raison, -l'homme qui ne suit la marche des choses que d'après des journaux -souvent influencés à dessein par les grands spéculateurs, ou qui s'en -rapporte à de vagues «on dit», à ce que l'on appelle des «tuyaux», -est-il condamné d'avance à perdre, croyant à son flair après quelques -occasions où la chance l'aura servi. - -Comment lutter, par exemple, avec ce banquier qui, averti -professionnellement par des signes ignorés des profanes, suppute les -variations prochaines du marché de l'argent avec un risque d'erreur -minime? Comment lutter encore avec ces administrateurs d'une société qui -savent, trois mois avant tout le monde, si le dividende sera augmenté ou -diminué, si le titre montera ou baissera, et qui, souvent, propagent des -bruits exactement contraires à la vérité? Ce qu'on appelle la -_contre-partie_ n'est pas seulement la basse escroquerie d'intermédiaire -véreux. Faire le contraire de ce qu'on dit est l'usage de la Bourse. Les -vieux Parisiens ont souvent conté l'histoire de ce financier qui, tous -les jours, et jusqu'en famille, répétait: «Les Lombards vont bien. Les -Lombards monteront.» Et son fils, jeune homme sans expérience, de se -mettre à la hausse sur les Lombards. La baisse n'ayant pas tardé à se -produire, le fils fit des reproches à son père. «Imbécile, lui dit -l'autre, sache donc que je m'entraînais à dire que les Lombards allaient -bien parce que j'étais moi-même vendeur, sachant qu'ils allaient mal.» - -En résumé, nous ne saurions assez conseiller de fuir les spéculations de -Bourse, qui ont ruiné tant de malheureux imprudents, et de fermer -l'oreille aux suggestions de courtiers malhonnêtes et intéressés, qui -proposent des combinaisons mirifiques. - -Par contre, il est tout à fait inoffensif et même recommandable, lorsque -le marché à terme est en pleine activité, d'y recourir pour acheter des -titres dont on se propose d'obtenir livraison ou pour vendre des valeurs -que l'on possède effectivement. Le marché à terme, plus large que le -marché au comptant, permet d'opérer sur de plus grandes quantités et -avec de moindres variations de cours. Ce qu'on doit éviter et regarder -comme un jeu pire que le baccara ou la roulette, c'est l'achat ou la -vente à découvert, c'est-à-dire sans argent pour lever les quantités -achetées ou sans titres pour livrer les quantités vendues. - - * - - * * - -Les opérations au comptant n'offrent pas les mêmes risques et elles -peuvent augmenter les revenus des personnes adroites et prudentes. Au -fond, l'acquéreur d'une valeur mobilière, comme celui d'une maison ou -d'un pré, pense toujours faire une bonne affaire et espère une -plus-value. D'autre part, comme nous l'avons vu, il est imprudent de -s'endormir sur le portefeuille en apparence le mieux composé. Il y a des -valeurs qui vieillissent et qu'on a intérêt à vendre pour les remplacer -par d'autres. Le rentier modeste lui-même, nous l'avons dit plus haut, -ne doit pas cesser de se renseigner, d'être vigilant et actif autant -qu'économe, sous peine de voir son capital fondre par l'usure du temps. - -Le capitaliste intelligent, sans se départir de la plus stricte -prudence, peut faire de temps en temps, dans la composition de ses -valeurs, des changements avantageux qu'on nomme en Bourse des -_arbitrages_. Les titres les plus solides sont sujets à des fluctuations -que l'homme avisé sait mettre à profit. Remplacer une valeur par une -autre de la même catégorie et de la même qualité en réalisant un -bénéfice, parfois léger sans doute, mais absolument sûr, est une -opération recommandable, une occasion que le père de famille se doit de -ne pas laisser échapper. - -Le type de l'arbitrage sans danger est fourni par nos obligations de -chemins de fer, considérées comme valeurs de tout repos. Les obligations -3 p. 100 des grandes compagnies françaises et algériennes donnent lieu -chaque jour à des transactions abondantes. Elles offrent souvent des -différences de cours sensibles dont il faut savoir profiter. Leurs -échéances étant variées, il est possible aussi, par des arbitrages -adroits, de toucher non pas deux coupons semestriels seulement, mais -trois ou quatre. Les boursiers désignent dédaigneusement du nom de -«margoulins» ceux qui se livrent à ce trafic modeste. C'est parfois, -pour les personnes oisives et qui n'ont pas mieux à faire, un moyen de -doubler le revenu de valeurs d'un rendement réduit, mais sûr. Il va sans -dire, d'ailleurs, que pour se livrer à des arbitrages, il faut laisser -ses titres au porteur et ne pas les mettre au nominatif. - -Les personnes très attentives, qui ont le don de l'observation et de la -mémoire, peuvent développer les opérations au comptant. Certaines -valeurs ont des hauts et des bas périodiques, un rythme plus ou moins -régulier. Les personnes qui ont étudié ces mouvements peuvent vendre ou -acheter tour à tour avec bénéfice. Ce genre de spéculation ne peut -porter d'ailleurs que sur un tout petit nombre de valeurs qui exigent -des spécialistes. C'est une véritable science qui n'est pas, elle non -plus, à la portée de tout le monde. Les profits qu'elle peut donner -récompensent un travail assidu. C'est, dans toute la forme du terme, un -métier. On ne peut donc l'exercer sans application et sans étude. Dans -son _Manuel du spéculateur_, Proudhon, de son temps, décrivait ainsi la -besogne du petit nombre des privilégiés qui savent gagner de l'argent à -la Bourse: - - Les prudents, disait-il, font, d'un bout de l'année à l'autre, des - opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes qui n'achètent jamais - au delà de leur fortune disponible. Ils profitent de la baisse pour - placer leurs fonds et se contentent, en attendant la hausse, de palper - leurs dividendes. Ils réalisent leur avoir quatre, cinq ou six fois - par an, plus ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier - au Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins de fer, des - Chemins de fer aux Petites Voitures, etc... - -Encore ne faut-il pas exagérer ce genre de trafic. Il importe de s'y -livrer avec assez d'à-propos pour ne pas jouer la fable de l'homme qui, -à la fin, se trouvait avoir changé un boeuf contre un oeuf. En outre, le -plus habile ne peut se flatter d'apprécier avec exactitude le moment où -une valeur atteint le tuf de la baisse ou l'apogée de la hausse. Il y a -là une part d'incertitude sans compter qu'à trop étendre son clavier et -à courir d'une valeur à l'autre on risque, au lieu d'agir à coup sûr, de -se charger de titres qu'on connaît peu ou mal. - -Hâtons-nous d'ajouter que ce métier stérile pour la société n'est pas de -ceux où nous voudrions voir entrer la jeunesse nouvelle qui, avant tout, -doit produire. Ces exercices conviennent à des invalides ou à des -vieillards. - - * - - * * - -Comme en toutes choses, la modération et le bon sens constituent les -qualités maîtresses nécessaires à la conservation et à l'accroissement -d'un patrimoine. Pour administrer une fortune, il faut de la réflexion -et un jugement qui s'acquiert par l'expérience. Combien de personnes, -étourdies, crédules ou présomptueuses n'ont jamais fait que des -placements malheureux! Contre leurs propres entraînements ou contre les -exploiteurs, doivent être en garde, surtout, les veuves, les novices qui -héritent d'une fortune, et toutes les personnes qui, habituées à un -travail intellectuel, sont accessibles aux idées générales et promptes -d'imagination, mais que leur profession a toujours éloignées de la -pratique des affaires, comme les médecins, les officiers, les -ecclésiastiques. C'est dans cette catégorie qu'une réclame financière -impudente fait le plus de dupes et qu'on s'abandonne le plus facilement -à l'illusion que, sans études préalables, avec de l'inspiration, il est -facile de gérer et d'accroître ses capitaux. - -Vendre, acheter, arbitrer ne doit se faire qu'à bon escient et à tête -reposée. Il est aussi dangereux de céder aux engouements qu'aux -paniques. Les professionnels de la Bourse savent très bien que le public -achète à la hausse et vend à la baisse. C'est ainsi qu'en peu de temps -on se ruine au profit des malins à l'affût des bons coups. Quand on -s'aperçoit qu'une valeur périclite ou qu'elle est en danger, il faut -s'en défaire sans hâte et avec sang-froid sans jeter le paquet -par-dessus bord et à n'importe quel prix. L'homme maladroit, l'impulsif -achète toujours au plus haut et vend au plus bas. L'homme réfléchi -s'engraisse à ses dépens. - -Que l'on commence par diviser judicieusement sa fortune selon les règles -que nous avons données et l'on supportera avec calme les vicissitudes -des valeurs mobilières. Nous avons vu, en 1905 comme en 1917, les -personnes qui possédaient une quantité raisonnable de fonds russes -demeurer paisibles, et attendre des jours meilleurs. Les autres -s'énervaient et, atteintes dans une partie essentielle de leur revenu, -perdaient la tête et vendaient avec une grosse perte, croyant tout -compromis. Pourtant, depuis que la Russie a suspendu ses paiements, le -cours des rentes russes s'est relevé à plusieurs reprises quand les -événements ont laissé espérer la chute du bolchevisme. - -En même temps, il faut savoir ne pas reculer devant un sacrifice -indispensable et nécessaire. Mieux vaut, dit la sagesse des nations, se -couper un bras que de perdre sa tête. L'entêtement est aussi funeste que -la précipitation. Parce qu'une valeur a été bonne à un moment donné, ce -n'est pas une raison pour qu'elle le redevienne. Beaucoup de gens -pensent le contraire. Or, nous l'avons vu, il y a des valeurs qui -meurent. Si l'on cherche, selon l'expression consacrée, à se faire une -«moyenne» en achetant de nouvelles quantités des titres qui ont baissé, -on risque tout simplement d'aggraver sa perte. Les actions des chemins -de fer de Paris-Lyon, qui passaient pour des valeurs de pères de -famille, n'ont cessé de s'effriter depuis vingt ans. Quiconque se serait -acharné à acheter de ces actions pour se faire une moyenne n'aurait -réussi qu'à multiplier la perte contre laquelle il aurait cherché à se -couvrir. - -Nous croyons en avoir dit assez pour convaincre nos lecteurs de la -précarité et de la fragilité des valeurs mobilières. Seuls le travail et -l'épargne conservent les fortunes après les avoir créées. Il faut y -joindre, pour la bonne gestion de ses biens, la sagesse, la prudence, le -savoir et la raison. - - - - -CHAPITRE XV - -LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS - -Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y -échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui -concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession.--L'intérêt -des patrimoines et des familles ne s'accorde pas toujours avec les dons -de la main à la main et les partages secrets.--Quelques cas et quelques -exemples.--Divers moyens employés pour se soustraire aux -impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts de titres et de fonds à -l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges de renseignements entre les -États.--Péril des doubles taxations.--Une précaution légitime: la -provision dans une banque anglaise ou américaine.--Conclusion et -moralité de ce chapitre. - - -L'insécurité des capitaux menace de s'accroître par le fait du désordre -économique et politique que la guerre a répandu à travers le monde. -D'autre part, la tendance de la société moderne est de traiter en -ennemis le capital et la fortune acquise. L'État ayant en outre besoin -de ressources considérables les demande à une taxation de plus en plus -sévère. La jalousie démocratique et les exigences budgétaires conspirent -à multiplier les impôts aux dépens de l'épargne la plus honnête. - -Si l'ingéniosité du fisc est grande, celle du contribuable ne l'est pas -moins. De tout temps la matière imposable a cherché à s'échapper. -L'esprit de dissimulation et de fraude se développe en raison même du -poids des impôts. Toutefois, au temps où nous sommes, l'État pourchasse -et traque toujours plus étroitement les fraudeurs et cherche à les -saisir de toutes parts dans le réseau de ses dispositions légales. Il -importe donc de savoir à quels inconvénients ou à quels dangers -s'exposent les personnes qui, n'étant pas assez convaincues de la -nécessité du devoir fiscal, veulent esquiver les taxes et les impôts. - -L'impôt sur le revenu est celui auquel le contribuable est le plus tenté -de se soustraire, au moins partiellement. La déclaration est libre et le -contrôle est encore vague, le système n'étant en France qu'au début de -son application. - -Cependant il serait imprudent de croire que l'administration restera -toujours indulgente et désarmée. A mesure que l'impôt sur le revenu -prendra de l'âge, les renseignements se multiplieront chez le -percepteur. Chaque contribuable aura sa fiche, enrichie des informations -fournies par d'autres administrations, celles de l'enregistrement en -particulier. Peu à peu le revenu des particuliers sera saisi à toutes -ses sources et des surprises désagréables seront réservées aux -dissimulateurs[11]. Déjà, en effet, les amendes atteignent des taux -énormes et elles pourront aller jusqu'à la confiscation totale des -sommes dissimulées. - - [11] Inutile, pensons-nous, d'ajouter que la sincérité est obligatoire - pour les personnes dont les titres sont déposés dans les banques et - les établissements de crédit où les comptes sont à ciel ouvert. - -Pour être productif, l'impôt sur le revenu doit être extrêmement sévère -et ne faire grâce de rien. C'est ainsi qu'il fonctionne dans les pays où -il est appliqué depuis longtemps. Un exemple tiré de la Prusse sur -laquelle nos législateurs ont copié ce système et où il a atteint la -perfection dans la tyrannie caporaliste, montrera comment une -administration vigilante et bien outillée réussit à capter toutes les -sources des revenus. - -Un Français, précepteur dans une riche famille prussienne, avait, selon -la loi, déclaré ses appointements et se croyait ainsi en règle. Quelque -temps après, il est appelé chez le percepteur et le dialogue suivant -s'engage: «Monsieur, dit le fonctionnaire, j'ai le regret de vous dire -que votre déclaration n'est pas complète. Vous avez bien -inscrit vos gages. Mais vous êtes logé au château, si je ne me -trompe?--Parfaitement.--A quel étage, je vous prie?--Au second.--C'est -donc, d'après la valeur locative de la commune, la somme de tant que -j'ajoute. Et vous prenez vos repas? A la table de famille?--En -effet.--Nourriture de choix. Tant pour la nourriture... Un mot encore. -Vous buvez du vin? de la bière?...--De la bière.--C'est donc tant pour -la boisson.» - -Avec cela, le contribuable n'était pas quitte. Un jour, ses parents lui -envoient de France un petit fût de vin. Et bientôt le percepteur le -rappelle: «Monsieur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous buviez de la -bière à vos repas. Mais la régie m'apprend que vous avez reçu du vin. -Vous allez donc boire du vin pendant quelques semaines. C'est un -supplément que je dois ajouter à vos ressources normales.» - -Il est peu probable que les moeurs françaises s'accommodent jamais d'un -régime aussi méticuleux et aussi inquisiteur, ou bien il échouera sur la -résistance de l'esprit public. Mais il n'est pas douteux que l'impôt sur -le revenu, après la tolérance des débuts, deviendra de plus en plus -strict si l'on veut qu'il dure et qu'il produise quelque chose. Et les -moyens d'information du fisc s'étendront et se préciseront, surtout pour -la fortune acquise. La fraude et la dissimulation partielles resteront -sans doute possibles. Les personnes qui voyagent pourront toujours, par -exemple, toucher des coupons à l'étranger. Mais ceux-là dont la -conscience ne répugne pas au mensonge doivent bien savoir qu'un moment -arrive où le fisc reprend ses droits: c'est à l'ouverture des -successions. Quiconque se préoccupe de ses héritiers, de sa femme et de -ses enfants, doit savoir qu'une déclaration inexacte de son revenu les -expose, après sa mort, à des amendes et à des confiscations. - -Les droits de succession constituent en France un élément important des -ressources publiques. On frappe de préférence les morts parce qu'ils ne -crient pas et qu'ils ne votent pas. Le législateur a donc été conduit à -prévenir et à réprimer les évasions par tous les moyens en son pouvoir. -De plus en plus, l'État tendra à intervenir au moment des décès pour -empêcher les héritiers de se soustraire aux taxes. C'est ainsi que -l'envoi en possession est soumis à des conditions sévères. Les -coffres-forts loués à deux noms (ordinairement celui du mari et de la -femme) dans un établissement de crédit sont l'objet d'une réglementation -particulière, de même que les _comptes joints_ dans les banques. Ces -anciens moyens de fraude sont éventés. - -Reste toujours la possibilité de partager de l'argent, ou des valeurs -mobilières au porteur, de la main à la main. Nul n'ignore que cette -pratique est courante dans les familles. Quand cette soustraction et ce -partage s'étendent à des sommes considérables, il y a cependant -plusieurs risques qu'on ne doit pas méconnaître. - -En premier lieu, les héritiers doivent savoir que la déclaration faite -par le défunt pour l'impôt sur le revenu sert de contrôle à -l'enregistrement pour la déclaration de la succession. C'est la -contre-partie du cas que nous avons envisagé tout à l'heure et où le -fisc trouvait dans la succession plus que le _de cujus_ n'avait annoncé -pour son revenu annuel. Si le fisc trouve moins, ce n'est plus le mort -qu'il frappera par une lourde amende. Ce sont les héritiers eux-mêmes -qu'il poursuivra pour fraude et pour vol. L'époux survivant ou les -enfants qui conservent ou se distribuent une somme d'argent liquide -importante ou des titres au porteur doivent s'assurer au préalable -qu'ils ne feront pas dans la fortune du défunt un trou capable d'attirer -l'attention du fisc et ils devront se mettre d'accord avec le revenu -déclaré dans les dernières années du conjoint ou des ascendants. - -A ces partages qui ne laissent pas de traces, il y a un autre -inconvénient. Les inventaires et les actes de succession sont destinés à -protéger les patrimoines et à empêcher qu'ils ne passent entre des mains -étrangères. Un héritage qui n'est pas constaté par un acte authentique -risque souvent d'échapper à la famille à laquelle il doit appartenir -d'après la nature et la loi. Nous connaissons des cas très divers où des -héritiers ont eu lieu de regretter de s'être partagé entre eux une -fraction de la succession pour échapper aux taxes. Ainsi un fils marié -meurt sans enfants: la part de l'héritage paternel non constatée par le -notaire grossit la fortune de sa femme et passe ensuite à un nouveau -mari ou à des neveux de l'autre branche. Même résultat en cas de -séparation de biens et de divorce, la fraction soustraite étant tombée -dans la communauté. Enfin des enfants qui ont laissé par ce procédé une -partie de la fortune paternelle ou maternelle aux mains de l'époux -survivant pour éviter la double taxe sont exposés à se voir un jour -frustrés par le remariage du survivant. Quand on tourne la loi, on -renonce aussi à ses garanties. - -Tous ces arrangements, pris dans l'idée de soustraire aux atteintes du -fisc la plus grande partie possible d'un patrimoine, reposent en général -sur l'idée que la famille restera toujours unie ou que ses membres -seront frappés par la mort dans l'ordre naturel. Il n'en est -malheureusement pas toujours ainsi. C'est pourquoi, sauf exceptions tout -à fait motivées, les parents doivent être en garde contre les partages -anticipés. Il y a danger, pour les mêmes raisons, à ne pas faire figurer -dans un contrat la totalité d'une dot pour échapper aux droits de -donation. - - * - - * * - -Les temps dans lesquels nous sommes entrés nous ramènent aux époques où -la richesse cherchait à se défendre par toutes sortes de ruses et de -cachettes contre les exactions et les brigandages. Les fortunes menacées -s'efforcent de se dissimuler ou de se transformer de telle façon que le -possesseur, au milieu des bouleversements et des incertitudes de -l'époque, puisse mettre une part de ses biens à l'abri du fisc et aussi, -en cas de besoin, retrouver une valeur réelle. Sous des formes modernes, -la pratique du trésor, si répandue dans les siècles et dans les pays -barbares, tend à s'imposer de nouveau. La crainte de l'impôt et le doute -qui commence à s'attacher au papier (valeurs et même billets de banque), -incitent beaucoup de personnes à se créer une sorte de réserve en -nature, constituée d'objets précieux d'un petit volume et facile à -transporter. - -Cet usage est resté courant dans les pays asiatiques, parmi lesquels il -faut comprendre la Russie. Nous avons connu un riche négociant français -de Moscou qui, prévoyant la révolution, portait constamment sur lui une -bourse remplie de pierres précieuses, s'assurant ainsi contre les -risques d'une spoliation qui, d'ailleurs, sous le régime bolchevik, ne -devait pas tarder. De même les monastères orthodoxes, dont quelques-uns -possédaient des richesses considérables, enfouissaient des diamants et -des perles, plus aisément maniables que des lingots et qui représentent -une valeur universellement négociable. En Allemagne, en Autriche, les -mêmes pratiques ont été observées depuis la débâcle du papier et -l'imminence d'impôts extraordinaires sur les fortunes. - -La nature humaine, à travers les âges et les climats, reste la même. -L'ébranlement de l'ordre social ramène les usages des temps primitifs. -Depuis la guerre, on a vu beaucoup de personnes acheter des bijoux, de -l'argenterie et même des toiles de maîtres, afin de représenter au moins -une partie de leur fortune autrement que par du papier. Encore s'agit-il -de ne pas remplacer une valeur qu'on croit artificielle par une autre -valeur qui peut le devenir, ce qui est en particulier le cas de la -peinture dont le prix est affaire de mode et aussi affaire de -circonstances. Au cas d'un grand bouleversement de la société comme -celui dont la Russie a été le théâtre, un Raphaël ou un Titien ne sont -pas une marchandise d'un placement facile ou avantageux. - -Beaucoup de personnes sont tentées par le fait que les objets d'art, -depuis quelques années, ont monté d'une façon extraordinaire et ont -souvent enrichi leurs possesseurs. Outre qu'il y a des exceptions, il -faut s'attendre à des dépréciations lentes ou brusques dont plus d'un -collectionneur a déjà fait l'expérience. - -L'_impôt sur le capital_, devant lequel le gouvernement français a -reculé jusqu'ici, doit également être pris en considération. Si cet -impôt devait entrer un jour dans nos lois, il n'est pas douteux qu'il -atteindrait les mobiliers. En Hollande, où cet impôt existe, le fisc -contrôle les déclarations des contribuables qui doivent, sur -réquisition, ouvrir leur maison et leurs tiroirs. Il devient alors -coûteux de posséder trop de belles choses. Et l'on ne pourrait jurer que -l'État, pour faire face à ses besoins, n'en viendra pas là. La taille, -la dîme et la gabelle paraîtront douces en comparaison. - - * - - * * - -Les dépôts d'argent ou de titres dans les banques étrangères sont un -procédé couramment employé. En France, beaucoup de personnes y avaient -eu recours avant 1914 pour échapper à l'impôt sur le revenu qui, alors, -était un épouvantail. Pour être efficace, cette mesure doit s'entourer -de nombreuses précautions. Les occasions d'erreur sont nombreuses. Ce -n'est pas seulement la banque qui doit être choisie avec grand soin mais -encore la nationalité et le siège de ces banques. Ainsi la Belgique -avait été considérée comme un lieu de refuge très sûr. Or la Belgique, -malgré sa neutralité, a été envahie la première. Pendant tout le temps -de la guerre les personnes qui n'avaient pas retiré leurs dépôts ont été -privées de leur revenu et, si l'Allemagne eût été victorieuse, elle eût -certainement confisqué leur capital. - -On se tromperait surtout si l'on s'imaginait qu'il suffit, pour abriter -sa fortune, de lui faire passer la frontière, en suivant les -sollicitations intéressées des banques étrangères. Il faut connaître -d'abord la législation de l'État dans lequel on envoie son argent si -l'on ne veut pas s'exposer à payer, par exemple, deux fois l'impôt sur -le revenu ou exposer ses héritiers à payer deux fois des droits de -succession, dans leur pays et dans le pays de refuge. La même remarque -s'impose, bien entendu, pour l'achat d'immeubles à l'étranger. - -Durant les premières années du XIXe siècle, le gouvernement français -avait déjà cherché à conclure avec les gouvernements étrangers des -accords destinés à établir un échange de renseignements au sujet des -dépôts de leurs ressortissants. L'exemple avait été donné dès 1843 par -une convention passée par l'administration française et l'administration -belge pour la perception réciproque des droits d'enregistrement. Il -résulte de cette convention que tous les actes dont l'enregistrement -belge a connaissance passent immédiatement à l'enregistrement français. -Les personnes de nationalité française qui se proposaient de dissimuler -de l'argent en Belgique devaient donc faire bien attention qu'en aucun -cas leurs opérations ne donnassent lieu à des actes susceptibles d'être -enregistrés dans ce pays. - -Il y a plus: en 1907, une entente franco-anglaise a établi un régime -précis d'échanges de renseignements au sujet des successions des -ressortissants des deux pays. Le gouvernement britannique fournit donc -au gouvernement français toutes les indications qu'il a recueillies -lui-même sur l'héritage, en prélevant pour son compte les droits -successoraux. D'où il résulte que les héritiers ont à payer les taxes -françaises après les taxes anglaises, et ce doublement de droits qui -sont également lourds des deux côtés de la Manche peut aller, pour de -grosses sommes, jusqu'à une confiscation des deux tiers. - -Étant donné que les États vont être pendant de longues années à l'affût -de toutes les ressources et qu'ils pourchasseront le capital, il est -possible que ces arrangements s'étendent et se multiplient et qu'ils -s'appliquent aux divers impôts, y compris l'impôt sur le revenu. Le -capitaliste français fera donc bien de s'informer avant d'envoyer son -argent au dehors, s'il ne veut pas imiter Gribouille. Il est à penser -que d'ici peu de temps, en procédant à leur réorganisation financière, -les États alliés vont chercher à resserrer la surveillance autour de -ceux qu'on appelle déjà les «déserteurs de l'impôt». - -Il restera sans doute des pays qui seront heureux d'attirer les capitaux -en leur assurant un traitement privilégié. Tel a été jusqu'à présent le -cas de la Suisse. Reste à savoir si cet état de choses durera, si pour -des raisons intérieures ou extérieures (pression diplomatique de ses -voisins, par exemple), la Suisse, malgré la diversité de législation de -ses cantons, n'en viendra pas aussi à restreindre son droit d'asile. - -Il va sans dire que des pays exotiques, sud-américains par exemple, -seraient heureux d'accueillir des capitaux français sans les dénoncer. -Mais là, c'est la sécurité qui manque. Quant aux États-Unis, ils en sont -encore à l'âge d'or du capitalisme. Le droit de propriété et le secret -des affaires y sont regardés, jusqu'ici, comme à peu près inviolables et -l'État de New-York est particulièrement renommé pour son libéralisme à -cet égard. - -Nous ne conseillerons jamais à personne de mettre tous ses oeufs dans le -même panier et de confier _tous_ ses titres en dépôt à une _seule_ -banque, fût-elle américaine. Cependant il peut être utile de déposer -quelque argent ou un certain nombre de valeurs chez un ou plusieurs -banquiers américains jouissant d'un solide crédit. C'est une assurance -contre les catastrophes qui, éventuellement, pourraient encore menacer -l'Europe. Nous voyons tous les jours des Russes qui, contraints -d'émigrer, ne sont pas réduits à la misère dans leur exil parce qu'ils -avaient, en temps calme, prévu la possibilité des orages. - -Sans aller jusqu'aux hypothèses tragiques, il est toutefois -recommandable pour les personnes qui font des affaires avec l'étranger -ou qui voyagent fréquemment à l'étranger d'avoir une provision dans une -banque anglaise ou américaine. Il est malheureusement à craindre que, -d'ici longtemps, nous ne revoyions plus le franc au cours qu'il avait -autrefois sur tous les marchés du monde. A la suite de la guerre, le -change sur les places étrangères nous est devenu défavorable et il est -probable qu'il le restera pendant une période prolongée. La livre -sterling et surtout le dollar seront exposés à moins de variations. Il -peut donc être utile de stabiliser d'avance une certaine somme pour ne -pas être victime, en cas de besoin, d'une brusque tension du change et -d'une dépréciation de la monnaie française. - -Nous conclurons ce chapitre en disant que la prudence est légitime mais -que la fraude n'est pas toujours prudente. Elle fait souvent tomber de -Charybde en Scylla celui qui y a recours. Enfin le bon citoyen doit se -dire que le devoir fiscal est un devoir comme un autre et qu'après une -guerre où toutes les fortunes se seraient englouties sans la victoire, -le sacrifice d'argent n'est rien auprès du sacrifice du sang. La fraude -n'est excusable que quand l'État ne remplit plus sa tâche essentielle, -qui est de donner la sécurité à la nation, ou quand il ne garantit plus -la propriété et qu'il confisque arbitrairement les biens. - - - - -CHAPITRE XVI - -TÂCHES ET BESOINS DU TEMPS PRÉSENT - -Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux -sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le -«tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».--Français -et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut plus être un -«pays de rentiers». - - -Les principes que nous avons exposés et les conseils que nous avons -donnés dans ce livre sont destinés à servir de guide pour conserver les -patrimoines et en prévenir, autant que possible, la dissolution. Les -méthodes que nous recommandons, appuyées sur le raisonnement et sur -l'expérience, sont donc avant tout _conservatoires_. Et c'est déjà -beaucoup, nous l'avons vu, quand on arrive à ce résultat que les -capitaux péniblement amassés ne se volatilisent pas. - -Garder une fortune par le discernement, la prudence et l'économie, la -transmettre intacte à ses successeurs, c'est difficile et c'est même -très beau. Toutefois les temps dans lesquels nous sommes entrés -demandent autre chose. - -Depuis de longues années, le but auquel tendaient, en France, la plupart -des classes de la société, c'était d'arriver, le plus tôt possible, à -vivre sans rien faire, fût-ce chichement, d'un revenu médiocre ou d'une -retraite payée par une grande administration ou par l'État. C'est ce -qu'on appelait jadis «vivre noblement». Ainsi la France tendait à -devenir peu à peu un pays de rentiers, puissant par sa prodigieuse -faculté d'épargne, mais où la notion du travail créateur se perdait. - -Cette conception de la vie a été violemment secouée par la guerre. Dans -le bouleversement général, des milliers d'existences, arrangées pour une -médiocrité paisible et qui ne comptaient pas avec l'imprévu, ont été -atteintes avec dureté. L'honnête aisance dont se contentaient tant de -personnes commence à confiner à la misère. C'est un mot courant que, -d'ici longtemps, on ne reverra plus la «douceur de vivre» à laquelle la -tragédie de 1914 a mis fin. - -On le répète de tous les côtés, et, ce qui est mieux, c'est une vérité -sentie par les nouvelles générations: il importe de produire, de former -de nouvelles richesses à la place de celles qui ont été anéanties. La -France n'est plus assez riche pour qu'une quantité d'oisifs et de -joueurs de dominos aussi forte que celle d'autrefois puisse encore -subsister. La France était un pays où il y avait trop de joueurs de -dominos, comme en Angleterre il y avait trop de joueurs de ballon. -Aujourd'hui la France a sa fortune à refaire. Elle ne recevra plus du -dehors tous les revenus qui, naguère, en faisaient la créancière du -monde et compensaient l'insuffisance de son commerce extérieur. Elle -s'est, au contraire, endettée envers l'étranger. Alors, si elle ne se -met pas à produire, c'est bien simple: rien, chez nous, ne gardera de -valeur, ni les rentes de l'État, ni les titres de toute sorte, ni la -terre elle-même, parce que ce qui nous reste de richesses, par l'excès -des importations, s'en ira au dehors, parce que la monnaie française -sera de plus en plus «avariée» par rapport à la monnaie étrangère, et -parce que notre actif deviendra peu à peu le gage de nos fournisseurs et -de nos créanciers américains qui se mettront peut-être à exploiter notre -pays pour leur compte, comme ils en manifestent déjà l'intention. C'est -le cas qui s'est produit aux siècles derniers pour l'Espagne, couverte -de gloire, mais inactive et endettée, et dont les ressources naturelles -ne profitaient qu'aux étrangers. Voilà comment une nation devient serve -et prolétaire. - -Pour de longues années, pour quelques générations, peut-être, l'état de -rentier sera difficile sinon intenable. Le travail ne sera pas seulement -un devoir national mais une nécessité individuelle. Entre les mains des -hommes jeunes et actifs, le capital devra travailler lui aussi et -devenir un instrument de production, sous peine, s'il reste inerte, de -se consommer et de disparaître. - -Les méthodes que nous avons recommandées, les observations que nous -avons consignées dans ce livre ne doivent donc pas être regardées comme -destinées à fabriquer et à multiplier des rentiers mais à préserver de -la ruine, de l'anéantissement et des mauvais conseillers nos capitaux -plus précieux que jamais, afin qu'ils soient conservés intacts pour ceux -qui pourront s'en servir d'une façon active et les faire produire à leur -tour. - -Il serait absurde d'exiger que tout le monde mît son argent dans -l'industrie pour la raison qu'il est certain la France doit produire ou -mourir. Il y a quantité de personnes qui ne peuvent courir le risque des -affaires et qui font mieux de s'en éloigner. Elles y perdraient ce -qu'elles possèdent, faute d'expérience et de jugement. Seuls les mauvais -financiers y gagneraient quelque chose. Les hommes âgés et qui ne -peuvent recommencer leur vie, les veuves, les personnes qu'une -profession libérale rend étrangères aux affaires d'argent: tous ceux-là -ont besoin surtout qu'on leur indique les moyens d'assurer la sécurité -de leur fortune, dans la mesure où l'esprit humain peut prévoir les -événements. De même un industriel, un commerçant heureux ne peuvent pas -indéfiniment étendre leurs affaires. Le jour vient où ils ont besoin de -consolider leurs bénéfices, ne fût-ce que passagèrement. Ceux-là aussi -doivent, autant que possible, pouvoir se faire une idée personnelle sur -la manière dont il convient de placer leur fortune au lieu de s'en -rapporter au hasard ou au premier venu. - -On a dit qu'une des infériorités des Français, avant la guerre, était -dans leur «tempérament d'obligataires» tandis que les autres peuples, -ceux qui avaient grandi et qui s'étaient enrichis, surtout les -Allemands, avaient un «tempérament d'actionnaires». C'est vrai dans une -large mesure. A l'avenir, les Français auront besoin d'être plus -«actionnaires», c'est-à-dire plus créateurs de richesses et plus -associés à la création des richesses qu'ils ne l'étaient autrefois. - -Cependant ce serait une erreur de s'imaginer que tous les Allemands -d'avant la guerre, comme tous les Américains, ne cessaient pas de -risquer leur argent dans des affaires nouvelles. Ils soufflaient -parfois. Ils abritaient une partie de leurs bénéfices dans les valeurs -sûres et dans les obligations et ils ne dédaignaient pas la puissance -d'accumulation de l'épargne sans laquelle la puissance de création -s'épuise vite. Malgré sa forte tendance au nationalisme économique, -l'Allemagne possédait, elle aussi, de grandes quantités de valeurs -étrangères, mais mieux choisies et réparties que les nôtres. C'était -surtout des valeurs américaines, dont il y avait un marché important à -Berlin et qui lui ont été plus utiles pendant la guerre que notre -portefeuille bourré de russe, d'austro-hongrois et d'ottoman. - -Produire, c'est surtout la tâche de la génération nouvelle. Mais elle ne -fera fructifier le capital que s'il lui est transmis dans de bonnes -conditions. Que cette précieuse réserve ne soit pas étourdiment gérée, -inconsidérément gaspillée. - -Avec un grand labeur, de belles chances s'offrent aussi aux Français -d'aujourd'hui et de demain. Les jeunes à qui échoit une fortune, qui est -souvent le débris d'un patrimoine plus gros, n'auront jamais trop de -reconnaissance pour ceux qui l'auront amassée et conservée. Les jeunes -doivent considérer ce capital comme un outil et un principe d'activité. -Beaucoup de travail, un peu de peine, ajoutés à cette mise de fonds, ne -tarderont pas à apporter leur récompense. De nos provinces, soulevées -l'une après l'autre par un besoin ardent de renaître, s'élève un appel à -l'argent qui féconde, à l'intelligence et à l'activité. Notre «houille -blanche» attend qu'on la prenne. La paix ajoute à la merveilleuse -Algérie la possession indiscutée de ce Maroc où les Allemands avec leur -«tempérament d'actionnaires» nous ont montré, par leur convoitise, par -leurs installations mêmes, ce qu'il y avait à récolter. Enfin, celui qui -reçoit en partage de la bonne terre de France, qu'il la fasse valoir -lui-même. Elle lui rendra vite les soins qu'il lui aura donnés. - -En fermant ce livre, nous voudrions que le lecteur en gardât cette -impression qu'il n'a pas été écrit pour encourager les Français à rester -un peuple de rentiers. - - -FIN - - - - -TABLEAU DES DROITS DE MUTATION PAR DÉCÈS ET DE DONATION ENTRE VIFS - - -MUTATION PAR DÉCÈS.--I. DROITS DE MUTATION ORDINAIRE À PERCEVOIR SUR -CHAQUE PART NETTE. - - PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ - - Ligne directe Ligne directe - descendante ascendante - - 1er 2e Au 1er 2e Au - degré degré delà degré degré delà - - p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 - fr. fr. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. - - Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de - 25000 francs. - - 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 1 » 1 50 2 » - 2001 à 10000 1 50 2 » 2 50 1 50 2 » 2 50 - - Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif - total est supérieur à 25000 francs. - - 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 2 50 3 » 3 50 - 2001 à 10000 2 » 2 50 3 » 3 50 4 » 4 50 - 10001 à 50000 3 » 3 50 4 » 4 50 5 » 5 50 - 50001 à 100000 4 » 4 50 5 » 5 50 6 » 6 50 - 100001 à 250000 5 » 5 50 6 » 6 50 7 » 7 50 - 250001 à 500000 6 » 6 50 7 » 7 50 8 » 8 50 - 500001 à 1000000 7 » 7 50 8 » 8 50 9 » 9 50 - 1000001 à 2000000 8 » 8 50 9 » 9 50 10 » 10 50 - 2000001 à 5000000 9 » 9 50 10 » 10 50 11 » 11 50 - 5000001 à 10000000 10 » 10 50 11 » 11 50 12 » 12 50 - 10000000 à 50000000 11 » 11 50 12 » 12 50 13 » 13 50 - Au delà de 50000000 12 » 12 50 13 » 13 50 14 » 14 50 - - - PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ - - (A) Entre frères et soeurs - (B) Entre oncles ou tantes et neveux ou nièces - (C) Entre grands-oncles ou grand'tantes et - petits-neveux ou petites-nièces et entre - cousins germains - (D) Entre parents au delà du 4e degré et - personnes non parentes - - Entre (A) (B) (C) (D) - époux - - p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 - fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr. fr. - - Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de - 25000 francs. - - 1 à 2000 4 » 10 » 12 15 18 - 2001 à 10000 4 75 10 75 13 16 19 - - Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif - total est supérieur à 25000 francs. - - 1 à 2000 5 » 10 » 15 20 25 - 2001 à 10000 6 » 11 » 16 21 26 - 10001 à 50000 7 » 12 » 17 22 27 - 50001 à 100000 8 » 13 » 18 23 28 - 100001 à 250000 9 » 14 » 19 24 29 - 250001 à 500000 10 » 15 » 20 25 30 - 500001 à 1000000 11 » 16 » 21 26 31 - 1000001 à 2000000 12 » 17 » 22 27 32 - 2000001 à 5000000 13 » 18 » 23 28 33 - 5000001 à 10000000 14 » 19 » 24 29 34 - 10000000 à 50000000 15 » 20 » 25 30 35 - Au delà de 50000000 16 » 21 » 26 31 36 - -_N. B._--Le montant de la taxe additionnelle (tableau nº II) est à -déduire de l'actif de la succession pour la détermination de la part -nette de chaque ayant-droit. (Inst. Régie du 10 janvier 1918.) - - -MUTATION PAR DÉCÈS.--II. TAXE ADDITIONNELLE perçue sur l'ensemble de la -succession quand il n'y a pas d'enfant vivant ou représenté et quand il -y a moins de quatre enfants vivants ou représentés (les enfants morts -victimes de la guerre étant comptés comme s'ils étaient vivants) à -prélever sur l'ensemble de la succession. - - PARTS NOMBRE D'ENFANTS - LAISSÉS PAR LE DÉFUNT - - Trois Deux Un Point - enfants enfants enfant d'enfant - vivants ou vivants ou vivant ou vivant ou - représentés représentés représenté représenté - - p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 - fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr. - - 1 à 2000 0 25 0 50 1 2 - 2001 à 10000 0 50 1 » 2 4 - 10001 à 50000 0 75 1 50 3 6 - 50001 à 100000 1 » 2 » 4 8 - 100001 à 250000 1 25 2 50 5 10 - 250001 à 500000 1 50 3 » 6 12 - 500001 à 1000000 1 75 3 50 7 14 - 1000001 à 2000000 2 » 4 » 8 16 - 2000001 à 5000000 2 25 4 50 9 18 - 5000001 à 10000000 2 50 5 » 10 20 - 10000000 à 50000000 2 75 5 50 11 22 - Au delà de 50000000 3 » 6 » 12 24 - - -MUTATION PAR DÉCÈS.--III. DÉDUCTION sur le montant des droits ordinaires -(tableau I) en ce qui concerne la part de l'héritier, donataire ou -légataire ayant quatre enfants vivants où plus au moment de l'ouverture -de la succession: - -10 p. 100 pour chaque enfant en sus du troisième, avec maximum de -réduction de 50 p. 100. - - -MUTATION PAR DÉCÈS.--IV. PÉNALITÉS DE RETARD (loi du 10 avril 1910). - - 1 mois 0 fr. 50 p. 100 } - 5 mois 1 franc p. 100 } du droit dû. - Au delà 1 fr. 50 p. 100 } - - -DROITS DE DONATION ENTRE VIFS - - INDICATION DES DEGRÉS PE PARENTÉ TARIF - fr. c. - En ligne directe - Partage d'ascendants - Entre plus de 2 enfants vivants ou représentés 2 50 - Entre 2 enfants vivants ou représentés 4 50 - Par contrat de mariage - Plus de 2 enfants vivants ou représentés 4 50 - 2 enfants vivants ou représentés 5 50 - 1 enfant vivant ou représenté 6 50 - Hors contrat de mariage - Plus de 2 enfants vivants ou représentés 6 50 - 2 enfants vivants ou représentés 8 50 - 1 enfant vivant ou représenté 10 50 - Entre époux - Par contrat de mariage 8 » - Hors contrat de mariage - Plus de 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 6 50 - 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 10 50 - 1 enfant vivant ou représenté, issus du mariage 13 50 - Sans enfant vivant ou représenté, issus du mariage 17 » - Entre frères et soeurs - Par contrat de mariage aux futurs 13 » - Hors contrat de mariage 23 » - Entre oncles et tantes et neveux ou nièces - Par contrat de mariage aux futurs 15 » - Hors contrat de mariage 25 » - Entre grands-oncles, grand'tantes, petits-neveux ou - petites-nièces et entre cousins germains - Par contrat de mariage aux futurs 17 » - Hors contrat de mariage 27 » - Entre parents au delà du 4e degré et entre personnes - non parentes - Par contrat de mariage aux futurs 21 » - Hors contrat de mariage 31 » - -_Nota._--Les enfants morts victimes de la guerre sont comptés comme -enfants vivants. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - Avant-propos VII - - Chapitre premier.--Une période d'instabilité et d'insécurité - pour les fortunes. 11 - - L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La - guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de - sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914.--Le danger d'autrefois - était la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances - nourries à cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter. - --L'intérêt s'est relevé, mais les capitaux ont été détruits. - --Ébranlement de toutes les fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur - elles.--Probabilité de grandes crises financières, sinon de - catastrophes.--De nouvelles méthodes de gestion des patrimoines sont - nécessaires.--En quoi l'esprit et les habitudes des capitalistes - doivent changer. - - Chapitre II.--Le principe de la division géographique des - placements, qui s'est montré insuffisant, doit être complété - par un autre principe 22 - - La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil - est qu'elle ne tourne pas à la multiplication des risques.--Exemples - malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions - supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit - reposer une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger - des valeurs mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la - clause essentielle de tout prêt d'argent.--Applications de ces - principes aux placements mobiliers et avantages qu'ils comportent. - --Règles pratiques à en tirer. - - Chapitre III.--Des immeubles 33 - - La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la - terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple typique. - --Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des - produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans - notre pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes - est le seul point noir.--Conseils pour la gestion des biens - fonciers.--Les maisons de rapport à Paris et dans les grandes - villes.--Achat, construction et entretien.--Les spéculations sur les - terrains.--Les formes excentriques de la propriété et leurs périls. - - Chapitre IV.--Des placements hypothécaires 46 - - Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de placements. - --Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des - précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il - convient de leur attribuer dans un patrimoine. - - Chapitre V.--Emprunts français et emprunts des États alliés de - la France 59 - - Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les - rentes amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le - crédit de la France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour - lesquelles le capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles. - --Emprunts des villes et des colonies françaises.--Immense - prospérité des États-Unis.--La décadence des consolidés anglais et - les fonds britanniques.--Rente belge.--Rente italienne.--La - catastrophe russe et nos milliards: incertitudes de l'avenir et - richesses latentes de la Russie.--Fonds roumains, serbes, grecs et - portugais.--Japon et Chine. - - Chapitre VI.--Emprunts des États qui ont été en guerre avec les - alliés et des nouveaux États issus de la décomposition de - l'Autriche-Hongrie 89 - - Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences - de la dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution - de la Dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à - l'égard des appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie - et de la Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe - centrale et orientale devra être évitée longtemps par les capitaux. - - Chapitre VII.--Emprunts des États neutres 95 - - Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts - sont d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le - moment d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore - temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne, - Suisse, Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du - Sud.--Nécessité d'une soigneuse discrimination. - - Chapitre VIII.--Un élément des fortunes françaises en danger: - les actions de chemins de fer 108 - - Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont - écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles - n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions - approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une - faible part des bénéfices, quand il y en a.--Le rachat est un - soulagement et un bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de - fer algériens.--Les rachats futurs seront-ils aussi avantageux? - - Chapitre IX.--Les actions des chemins de fer étrangers. 146 - - La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des - exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore - sont dans une situation voisine de celle des chemins de fer - français.--Un mot alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la - Compagnie du Sud de l'Autriche: Comment un chemin de fer est conduit - à la ruine.--Crise grave des chemins de fer américains avant la - guerre européenne; pourquoi cette crise menace de se représenter et - d'être durable.--Le krach des chemins de fer exotiques.--Conclusion: - les actions des chemins de fer sont le type de la valeur mobilière - qui meurt. - - Chapitre X.--Les obligations des chemins de fer français et - étrangers 161 - - Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements - sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours - nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies - françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories - d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront fait - subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations lombardes. - --Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer - américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels - sont ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et - remboursements des obligations américaines.--Il convient de se - détourner des obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques - pièges dont le public n'est pas assez averti. - - Chapitre XI--Les valeurs industrielles 188 - - Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou - mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs - industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances - spéciales pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils - pratiques essentiels.--Les booms et les krachs.--Des mines et - spécialement des charbonnages français après la guerre.--Un mot - sur le canal de Suez.--Généralités sur les actions de jouissance - et les parts de fondateur. - - Chapitre XII.--Les obligations industrielles 205 - - Ce genre déplacement peut être fort recommandable.--Il est de très - bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas bonnes. - --Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne - pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons - 6 p. 100 et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des - titres de premier ordre et peu connus: les obligations des services - municipaux américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment - les choisir et comment les acheter. - - Chapitre XIII.--Actions des banques et des sociétés de crédit 212 - - Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des - actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes - sortes de banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands - établissements de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé. - --Les banques d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés - immobilières: leurs actions et leurs obligations. - - Chapitre XIV.--La spéculation et la bourse. 219 - - Danger de la spéculation à terme.--La partie est inégale et - déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à - l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans - quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une - étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un - métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion - des patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques. - - Chapitre XV.--Le capitaliste, les impôts et les lois 229 - - Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y - échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui - concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession. - --L'intérêt des patrimoines et des familles ne s'accorde pas - toujours avec les dons de la main à la main et les partages - secrets.--Quelques cas et quelques exemples.--Divers moyens employés - pour se soustraire aux impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts - de titres et de fonds à l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges - de renseignements entre les États.--Péril des doubles taxations. - --Une précaution légitime: la provision dans une banque anglaise ou - américaine.--Conclusion et moralité de ce chapitre. - - Chapitre XVI.--Tâches et besoins du temps présent 243 - - Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux - sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le - «tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire». - --Français et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut - plus être un «pays de rentiers». - - Appendice.--Tableaux des droits de mutation par décès et des droits - de donation entre vifs hors texte in fine - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE VINGT-QUATRE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX NEUF - PAR - PHILIPPE RENOUARD - POUR LA - NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE - 3, Place du Panthéon, 3 - PARIS - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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