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-The Project Gutenberg eBook of Comment placer sa fortune, by Jacques
-Bainville
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Comment placer sa fortune
-
-Author: Jacques Bainville
-
-Release Date: February 19, 2021 [eBook #64598]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***
-
-
-
-
- APRÈS LA GUERRE
-
- COMMENT
- PLACER SA FORTUNE
-
- PAR
- JACQUES BAINVILLE
-
- L'INSTABILITÉ DES FORTUNES
- PRINCIPES SUR LESQUELS DOIT REPOSER UNE FORTUNE.
- DES IMMEUBLES--DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES.
- EMPRUNTS D'ÉTATS--LES CHEMINS DE FER FRANÇAIS
- ET ÉTRANGERS--LES VALEURS INDUSTRIELLES--BANQUES
- ET SOCIÉTÉS DE CRÉDIT--LA SPÉCULATION ET
- LA BOURSE--LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS
-
- PARIS
- NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
- 3, PLACE DU PANTHÉON, 3
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
- SUR VERGÉ TEINTÉ DES PAPETERIES LAFUMA
- FILIGRANÉ AU MONOGRAMME
- DE
- LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
- 50 EXEMPLAIRES NUMEROTÉS A LA PRESSE
-
-
-Copyright 1919, by Société française d'Édition et de Librairie,
-proprietor of Nouvelle Librairie Nationale.
-
-Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour
-tous pays.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Ce livre s'adresse à toutes les personnes qui, possédant une fortune
-petite ou grande, d'origine ancienne ou nouvelle, ont besoin de
-principes directeurs et de renseignements pratiques pour la placer et
-l'administrer.
-
-En cette matière, ce ne sont pas les conseils qui manquent. Mais les
-conseils désintéressés sont rares. Chacun se méfie du détaillant qui
-vante un produit. On se demande: «Quel intérêt peut-il avoir à insister
-pour me vendre cette marque plutôt qu'une autre?» Les mêmes personnes
-qui doutent de leur épicier suivront aveuglément le banquier ou même le
-commis de banque qui les invitera à acheter une valeur. Pourtant, dans
-les deux cas, la méfiance doit être la même, et elle doit être d'autant
-plus vive qu'il s'agit de plus grosses sommes pour l'acquéreur et de
-plus grosses commissions pour le courtier.
-
-Les pertes énormes subies par les capitalistes français dans ces
-dernières années ont en grande partie pour cause les erreurs,
-volontaires ou involontaires, des financiers ou des établissements de
-crédit qui s'étaient constitués les tuteurs du capital et de l'épargne.
-L'auteur de ce livre n'a aucune espèce d'attache financière. Il ne
-soutient aucun système. Il livre au public le résultat de ses études et
-de ses observations.
-
-Sa seule ambition est de rendre service. Quant à son intérêt, il a
-consisté à écrire un ouvrage qui, étant utile à beaucoup de monde,
-pourra être lu avec profit par un public nombreux.
-
-Les personnes auxquelles nous avons songé en écrivant ce livre sont
-légion en France, ou la fortune, aux degrés les plus divers, est si
-répandue. Il nous est apparu aussi que les meilleurs traités du même
-genre écrits avant la guerre ne s'appliquaient plus aux circonstances
-actuelles. Un guide nouveau était nécessaire pour tenir compte des
-bouleversements survenus depuis 1914 et de ceux qui pourraient se
-produire encore.
-
-A qui nous adressons-nous? Non seulement aux personnes qui vivent de
-leurs revenus, mais aussi à celles qui s'enrichissent par leur travail
-et leur économie et à qui leurs occupations ne permettent pas d'étudier
-à fond par elles-mêmes la meilleure manière de mettre leur épargne à
-l'abri, dans un temps où la sécurité des capitaux est si précaire.
-
-Proudhon a écrit, il y a déjà de longues années, dans son _Manuel du
-spéculateur à la Bourse_:
-
-«Le rentier, qui vit sur la foi de son inscription; l'actionnaire qui
-compte sur son dividende; le propriétaire foncier dont l'avoir est tout
-en terres et en maisons; le commerçant dont la sécurité repose sur
-l'éventualité des bénéfices; le père de famille, qui cherche pour
-l'établissement de ses fils, pour la dot de ses filles le placement le
-plus solide et le plus productif; tous ceux dont la fortune est engagée
-soit dans les fonds publics, soit dans les entreprises industrielles,
-soit dans des propriétés rurales et urbaines, et qui trop souvent
-oublient que cette fortune change incessamment, tant en capital qu'en
-intérêts, par les mouvements quotidiens de la Bourse; tout ce monde,
-étranger pour la plupart à la spéculation, a besoin cependant d'en
-connaître à peu près les objets, d'en observer les oscillations et d'en
-prévoir les résultats.»
-
- * * * * *
-
-Ce besoin est plus grand aujourd'hui que jamais. La prudence, la science
-et la réflexion, nécessaires en tout temps à la conservation de la
-richesse, sont indispensables dans les périodes agitées. Le rentier,
-l'actionnaire, le propriétaire foncier, le commerçant, le père de
-famille: voilà les personnes dont nous souhaitons être lu. C'est à
-elles, c'est à nos classes moyennes, indignement rançonnées par des
-financiers sans patriotisme et sans scrupules, que cet ouvrage est
-dédié.
-
-J. B.
-
-
-
-
-APRÈS LA GUERRE
-
-COMMENT PLACER SA FORTUNE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-UNE PÉRIODE D'INSTABILITÉ ET D'INSÉCURITÉ POUR LES FORTUNES
-
-L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La
-guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de
-sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914--Le danger d'autrefois était
-la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances nourries à
-cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.--L'intérêt s'est
-relevé, mais des capitaux ont été détruits.--Ébranlement de toutes les
-fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur elles.--Probabilité de grandes
-crises financières, sinon de catastrophes.--De nouvelles méthodes de
-gestion des patrimoines sont nécessaires.--En quoi l'esprit et les
-habitudes des capitalistes doivent changer.
-
-
-Nos pères, qui en savaient bien autant que nous, avaient coutume de dire
-qu'une fortune est plus difficile à conserver qu'à acquérir. Ils
-disaient aussi qu'une fortune ne passe pas trois générations. C'est ce
-qu'exprimait le proverbe de la vieille France: «Cent ans bannière, cent
-ans civière», c'est-à-dire cent ans de prospérité et cent ans de
-pauvreté. Une famille réussit rarement, en effet, à garder son rang
-pendant plus d'un siècle. De tout temps, les patrimoines qui n'ont pas
-été entretenus et renouvelés ont disparu. Même sans catastrophe brutale
-et sans dilapidation, les capitaux s'usent lentement et s'évaporent par
-l'effet des années.
-
-De 1815 à 1914, les fortunes ont joui d'une sécurité et d'une stabilité
-remarquables. En France, les classes moyennes, plus douées de l'esprit
-d'économie que de l'esprit d'entreprise, étaient portées naturellement
-par le flot montant de la richesse publique. Nos révolutions du XIXe
-siècle, purement politiques, avaient laissé la propriété intacte. Les
-blessures financières de la guerre de 1870 avaient été rapidement
-pansées. Sans autre effort que celui de l'épargne, la bourgeoisie
-française, dont les rangs grossissaient tous les jours, était en progrès
-constant. Les cas de régression tenaient presque toujours à des fautes
-individuelles et non à des causes générales.
-
-Pendant les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe, les
-rentiers avaient pourtant une inquiétude. Par l'effet de l'accumulation
-et de l'abondance des capitaux, l'intérêt de l'argent ne cessait de
-décroître et les conversions successives de la rente sanctionnaient
-cette baisse. De 5 p. 100, qui était autrefois le taux ordinaire,
-l'intérêt était tombé à 4, puis à 3 et plus bas encore. Le taux de 2 1/2
-était couramment accepté. L'esprit humain étant enclin à croire que tout
-mouvement une fois commencé doit se poursuivre indéfiniment, on
-prévoyait que bientôt l'argent ne pourrait plus s'employer qu'à 2 p.
-100, sinon à moins. Ainsi le rentier voyait son revenu condamné à une
-chute lente et tendant vers zéro. Nous avons connu un financier aussi
-célèbre qu'opulent, qui était en même temps un économiste, et qui,
-presque quotidiennement, à la table de famille, enseignait à ses enfants
-qu'ils ne devaient pas se fier à son héritage, qu'un jour viendrait où
-il faudrait une fortune si fantastique pour vivre de ses seules rentes
-que les riches eux-mêmes seraient contraints de travailler.
-
-Les événements ont pris une autre tournure. On s'alarmait pour le
-revenu, en se croyant sûr du capital. Ç'aurait dû être le contraire.
-S'il est vrai qu'aujourd'hui bien peu de personnes peuvent se dispenser
-de travailler, ce n'est pas parce que l'argent ne rapporte plus rien:
-l'État lui-même emprunte à 5,70 p. 100 et les placements à 6 p. 100 sont
-devenus communs. Mais, à la sécurité d'autrefois, qui avait engendré la
-diminution de l'intérêt, a succédé une insécurité profonde. Il n'y a
-plus pléthore mais destruction de capitaux. La guerre européenne en a
-consommé et anéanti une quantité prodigieuse. Les États se sont endettés
-par centaines de milliards. Les grandes entreprises d'intérêt public,
-telles que les Compagnies de chemins de fer, ont elles-mêmes subi des
-pertes immenses. Il y a eu des ruines de toute sorte, une diminution
-formidable de la richesse universelle. Sans doute on a vu des fortunes
-se faire. De grandes quantités de billets de banque, de titres des
-rentes nouvelles circulent de main en main. Ce n'est pas un
-enrichissement véritable. Le papier émis ne tient pas lieu des choses
-consommées et détruites, de celles que la diminution du travail a
-empêché de produire. C'est ainsi que, chez les belligérants les plus
-gravement atteints, le papier-monnaie a pris un développement inouï,
-alarmant, qui a eu pour première conséquence d'entraîner l'avilissement
-de sa faculté d'achat et la hausse de tous les prix. C'est au milieu
-d'une immense révolution économique que nous vivons. Et une révolution
-économique entraîne fatalement une révolution sociale, à forme
-silencieuse ou explosive: peu importe. L'effet est le même pour les
-individus.
-
-La richesse, pendant la guerre et depuis, s'est déplacée. Elle a changé
-de mains. Il y a de «nouveaux riches» et de «nouveaux pauvres». Bien
-rares sont les patrimoines anciennement constitués qui ont pu se
-maintenir tels qu'ils étaient. L'avilissement de l'argent, la chute
-profonde des valeurs mobilières, dont quelques-unes ne se relèveront
-sans doute jamais, ont retenti sur toutes les fortunes, des plus grandes
-aux plus petites. Une portion considérable des portefeuilles, composée
-de valeurs russes, autrichiennes, hongroises, turques, etc... est
-gravement compromise. On n'oserait jurer que cette liste nécrologique ne
-s'allongera pas.
-
-D'autre part, la grande secousse de la guerre a eu pour effet de
-précipiter une évolution déjà commencée. Le régime capitaliste s'était
-développé au XIXe siècle avec les progrès rapides de l'industrie et sous
-la protection des lois qui étaient alors en vigueur. D'une part, le
-droit de propriété individuelle était sacré, intangible et regardé comme
-faisant partie des Droits de l'homme. Garanti par l'État, la société et
-le Code, il donnait, à quiconque possédait, une sécurité inconnue à
-toutes les autres époques. D'autre part, la conception individualiste de
-la Révolution française, contraire à tout ce qui était corporations ou
-syndicats, paralysait les revendications ouvrières.
-
-Peu à peu, ces conditions ont changé. Et puis, avec le temps, beaucoup
-d'éléments des fortunes françaises ont vieilli. On a oublié les services
-rendus par le capital lorsqu'il s'était agi de mettre les mines en
-valeur et de construire les voies ferrées. Il paraît moins naturel
-qu'autrefois que le fait de posséder une action de chemins de fer ou de
-charbonnage donne le droit de toucher des dividendes copieux à une
-personne qui ne connaît les locomotives que pour avoir voyagé et le
-charbon que pour se chauffer au coin de son poêle. L'expérience ayant
-prouvé que le travail lui-même avait besoin du capital, celui-ci n'est
-pas déchu de son droit à l'intérêt, mais sa part est restreinte et, si
-restreinte soit-elle, encore contestée.
-
-Il résulte de ces divers phénomènes que les patrimoines français sont
-largement entamés, gravement ébranlés et exposés à des diminutions
-nouvelles par le fait des circonstances. La situation financière de
-notre pays elle-même, après les formidables dépenses de la guerre, n'est
-pas sans inspirer des inquiétudes. Sa dette colossale, ajoutée à un
-passif déjà lourd, oblige à se demander si la France pourra toujours
-faire face à ses engagements. Ainsi, d'une part, les revenus sont
-réduits par les pertes éprouvées ou menacent de l'être par des pertes
-nouvelles. De l'autre, les impôts s'aggravent, se multiplient, et la vie
-est devenue plus coûteuse. Jamais l'administration d'une fortune n'a été
-plus difficile.
-
-Il est donc bien certain que les idées qui avaient cours avant la guerre
-doivent être révisées. Un capitaliste qui s'entêterait à suivre les
-pratiques recommandables autrefois irait directement à la ruine. A temps
-nouveaux, besoins nouveaux.
-
-Assurément, la propriété sera éternelle. Depuis que les hommes vivent en
-société, elle a survécu à tous les bouleversements et elle survivra
-encore à celui-ci. Le capital lui-même se reconstituera toujours. La
-difficulté, dans une période de transition, consiste à sauver le capital
-existant et à le garder entre ses mains.
-
-Nous assistons en ce moment à une lutte de la société capitaliste, telle
-qu'elle s'était constituée au XIXe siècle, pour durer et s'adapter à
-travers les transformations du XXe siècle. Cette adaptation ne se fera
-pas sans peine et il est probable qu'il y aura, chemin faisant, bien des
-victimes.
-
-Existe-t-il une recette infaillible pour abriter les capitaux et les
-soustraire aux conséquences des métamorphoses économiques et sociales?
-Nous ne le croyons pas. Nous nous proposons seulement de donner dans ce
-livre des indications pratiques et utiles, de mettre en garde contre des
-écueils, de dissiper de dangereuses illusions, d'exposer des principes
-fondés sur l'observation et sur l'expérience et dont l'application
-permettra aux capitalistes et aux rentiers d'échapper au moins à une
-partie des risques auxquels ils sont exposés pour longtemps. Selon
-toutes les apparences, les agitations ne sont pas près de prendre fin en
-Europe. L'ordre nouveau établi par la paix n'est pas lui-même très sûr.
-Le fût-il, que la liquidation serait encore pénible et douloureuse. Sans
-doute, personne ne peut se vanter de tout prévoir. Mais celui qui ne
-prévoit rien et qui s'en remet au hasard, comme celui qui ne veut rien
-changer à ses habitudes, est le jouet des événements.
-
-Nous sommes convaincu que les classes moyennes, durement éprouvées par
-les conséquences de la guerre, résisteront à la tourmente. Formées par
-le travail et l'économie, elles savent que là sont les seules sources de
-la richesse. Si elles ont été frappées, ce n'est pas leur esprit de
-cupidité ou leur goût du risque qui en est cause. Leur prudence et leur
-modération sont proverbiales. Elles ont toujours eu pour principe de
-rechercher moins de gros intérêts ou des bénéfices que la sécurité du
-capital, ou ce qu'on croyait être autrefois la sécurité. Si elles ont
-péché, c'est par excès de confiance. Le nom illustre de Ferdinand de
-Lesseps avait suffi jadis à engager dans le Panama les plus timides,
-alors que le canal de Suez, dans sa nouveauté, avait effrayé le public.
-Pour les fonds russes, l'appel de l'État français, la propagande des
-établissements de crédit, le prestige d'un Empire immense et dont les
-faiblesses étaient inconnues: voilà ce qui a séduit les souscripteurs
-bien plus que l'attrait d'un intérêt élevé. C'est par la même confiance,
-le même respect des institutions anciennes et célèbres, que la
-bourgeoisie française s'est attardée aux actions de nos compagnies de
-chemins de fer, alors que ces titres ne promettaient plus que des
-déboires à leurs porteurs.
-
-On a dit bien des fois que l'éducation financière du public français
-était à faire. Ce sont malheureusement des aigrefins, souvent patentés,
-qui s'en chargent et qui exploitent la crédulité et l'esprit de routine.
-Les capitalistes, pour se défendre, vont avoir, encore plus qu'hier,
-besoin d'esprit critique. Plus qu'hier ils devront être renseignés, ils
-devront être prudents, mais prudents à bon escient, et non pas sur la
-foi de charlatans ou d'intermédiaires malhonnêtes par profession. Ils
-devront se garder aussi d'une aveugle fidélité à des traditions
-périmées.
-
-L'illusion de la Bourse est une de celles qui auront été le plus
-funestes. Combien de personnes s'imaginaient que les prix inscrits dans
-les colonnes de la cote correspondaient à des valeurs réelles et
-durables! Il a fallu la tourmente de la guerre pour montrer la fragilité
-de ce château de cartes. A l'avenir, les capitalistes devront savoir
-qu'une fortune constituée tout entière en papier et qui dépend d'une
-estimation éphémère, qui est soumise à tous les hasards des événements
-intérieurs et extérieurs, ne repose pas sur des bases solides. De
-nouvelles méthodes de placement et de gestion se recommandent
-aujourd'hui d'une façon impérieuse et le capitaliste doit se faire, à
-tous les égards, un nouvel esprit.
-
-Pendant des années qui pourront être longues, il devra d'abord avoir
-toujours présente à la pensée l'idée que des catastrophes financières
-ou, tout au moins, des crises graves sont possibles. Dans l'hypothèse la
-plus favorable, il est exagéré de croire que la France, par exemple, se
-relèvera aussi promptement et en suivant une marche aussi régulièrement
-progressive qu'après 1871. Personne n'a encore pu calculer exactement
-les répercussions de la guerre. Personne ne sait au juste comment (pour
-ne parler toujours que de la France), trente-cinq milliards de billets
-de banque, en face de cinq milliards d'or seulement, plus quelques
-dizaines de milliards de Bons de la Défense Nationale qui, eux mêmes, ne
-sont qu'une autre forme des billets de banque, pourront être retirés de
-la circulation pour que celle-ci revienne à un niveau normal, sans
-compter que, pour la première fois, la France a une grosse dette
-extérieure. En tout cas, la guérison sera longue. Elle ne se fera pas
-sans rechutes contre lesquelles les personnes prudentes doivent, dès
-maintenant, se prémunir.
-
-Mais l'esprit du capitaliste devra changer à un autre égard. Il devra
-s'élargir aux proportions des nécessités de notre époque. Les impôts
-seront multiples et lourds: il faudra s'y résigner et se dire que, s'il
-est désagréable de payer l'impôt sur le revenu, il serait encore pire de
-n'avoir plus de revenus du tout, ce qui fût arrivé si nous avions été
-vaincus. Il faudra encore compter avec de nouveaux rapports entre le
-capital et le travail. Il y a des revendications ouvrières dont
-l'exagération est absurde et qui, si elles étaient écoutées,
-aboutiraient à tuer la poule aux oeufs d'or, comme le bolchevisme l'a
-fait en Russie. La résistance à ces folies est un devoir. Mais il n'est
-de l'intérêt de personne qu'il y ait des ploutocrates d'une part et, de
-l'autre, des prolétaires sans attaches avec l'industrie qui a besoin de
-leurs bras. Il s'agit seulement, pour les possédants, de compter avec
-les évolutions inévitables, de les comprendre et de ne pas se laisser
-surprendre par elles.
-
-Nous avons déjà cité tout à l'heure un proverbe de la vieille France. Un
-autre, familier à l'ancienne noblesse, disait: «Nous venons tous de la
-charrue.» Que chaque capitaliste songe à ses origines ou à celles de sa
-famille. Il sentira combien le plus riche est près de ceux qui ne
-possèdent rien. Ce n'est pas notre rôle de moraliser sur les devoirs de
-la richesse. Mais il n'est pas mauvais, même pour gérer et conserver sa
-fortune, de savoir qu'elle a des collaborateurs obscurs, peu favorisés,
-dans les rangs desquels on aurait pu naître et où retourneront peut-être
-les descendants de ceux qui possèdent aujourd'hui, comme tant de
-familles, riches autrefois, ont elles-mêmes déchu.
-
-C'est un métier, somme toute, d'être capitaliste. Et ce métier exige des
-qualités, lui aussi. Une fortune ne se garde que par les moyens qui
-l'ont formée: le travail et l'économie. Il y faut encore de la
-prévoyance, de la réflexion, de l'étude. Les chapitres qui suivent
-constituent un guide méthodique pour la conservation des patrimoines,
-qui sont une des forces de la nation. Le devoir de quiconque a créé ou
-reçu le sien est de le transmettre intact et même accru à ses
-successeurs. Les anciens avaient coutume de dire que ce n'est pas une
-honte d'être pauvre mais qu'il est honteux de ne pas aspirer à sortir de
-la pauvreté. Il est encore plus honteux, et sans profit pour la
-collectivité, de se laisser appauvrir par ignorance, insouciance ou
-paresse d'esprit.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE PRINCIPE DE LA DIVISION GÉOGRAPHIQUE DES PLACEMENTS, QUI S'EST MONTRÉ
-INSUFFISANT, DOIT ÊTRE COMPLÉTÉ PAR UN AUTRE PRINCIPE
-
-La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil c'est
-qu'elle tourne parfois à la multiplication des risques.--Exemples
-malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions
-supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit reposer
-une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger des valeurs
-mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la clause
-essentielle de tout prêt d'argent.--Application de ce principe aux
-placements mobiliers et avantages qu'il comporte.--Règles pratiques à en
-tirer.
-
-
-On a toujours su qu'il n'était pas bon de mettre tous ses oeufs dans le
-même panier. Mais le principe de la division des risques a pu être
-appliqué avec une facilité inconnue au temps jadis dès que la diffusion
-des valeurs mobilières eut permis de placer de l'argent dans les quatre
-parties du monde, par un simple ordre d'achat donné à la Bourse.
-Diversifiez, internationalisez vos placements: tel est le conseil qui a
-été prodigué avant la guerre, et, en lui-même, il était bon.
-
-Seulement, il ne fallait pas courir au-devant des risques sous prétexte
-de les diviser. Un rentier qui aurait eu en portefeuille, il y a une
-douzaine d'années, des valeurs russes, austro-hongroises et mexicaines,
-se serait cru garanti par cette variété contre les accidents qui
-pouvaient l'atteindre d'autre part. En réalité, il fût allé lui-même
-chercher sa perte. Au temps où le Mexique était bien gouverné, où les
-Empires de Russie et d'Autriche se présentaient comme des édifices
-solides, des économistes expérimentés n'hésitaient pas à recommander
-comme sûres et avantageuses les valeurs de ces pays. On voit pourtant ce
-qu'il en est advenu.
-
-Avant la guerre, un autre attrait de la diversité des placements, aux
-yeux des rentiers, c'était aussi, et peut-être surtout qu'on y voyait un
-moyen de relever le rendement d'un portefeuille, l'intérêt de l'argent
-étant, d'une façon courante, moins élevé en France que dans beaucoup de
-pays étrangers. Cette considération a perdu aujourd'hui sa raison
-d'être.
-
-En outre, on s'imaginait volontiers que l'expatriation des capitaux
-était une garantie contre les mesures fiscales de caractère socialiste,
-et notamment contre l'impôt sur le revenu, qui était, à ce moment-là, un
-grand épouvantail et dont le mécanisme était d'ailleurs mal compris. On
-ne se représentait pas qu'on s'exposait tout simplement, dans la plupart
-des cas, à subir les impôts du pays de refuge, plus les impôts français.
-Car les gouvernements et les administrations de tous les pays ont
-tendance à se copier, et cette tendance est encore plus forte quand les
-besoins sont à peu près les mêmes partout. Si le fisc a la main lourde
-en France, il n'est pas plus indulgent en maints autres endroits. Et le
-socialisme d'État, après avoir semé la terreur lorsqu'il est apparu chez
-nous, semble modéré et conservateur quand on compare ses mesures
-fiscales à celles des nouvelles Républiques socialistes qui sont nées de
-la défaite des Empires centraux, sans parler des Républiques de Soviets
-et de la dictature du prolétariat.
-
-Avec le socialisme, le nationalisme est l'autre tendance des États
-modernes. Ces deux tendances se conjuguent souvent. Pas plus que les
-individus, les peuples n'aiment leurs créanciers. Les pays qui ont une
-grosse dette extérieure, qui sont les débiteurs de l'étranger, sont très
-portés à renier leurs engagements. Ce sentiment xénophobe explique pour
-une bonne part ce qui s'est passé en Russie depuis la révolution.
-D'autres pays, qui ont été heureux de trouver des capitaux étrangers
-pour les mettre en valeur, ne songent plus qu'à exproprier les sociétés
-concessionnaires une fois que les entreprises sont entrées dans la
-période des bénéfices. Dans l'ère de nationalisme intense où le monde
-est entré, les peuples les plus primitifs ou, comme le peuple chinois,
-les plus endormis, prennent conscience d'eux-mêmes, selon l'expression
-consacrée, et le font souvent sentir à leurs bailleurs de fonds.
-
-Il ne suffisait pas naguère, il ne suffira pas encore demain d'envoyer
-sa fortune au delà de la frontière pour la mettre en sûreté. Il faut
-encore connaître le fort et le faible des nations auxquelles on la
-confie. Il faut être renseigné sur leur situation politique, leurs
-finances, leur législation. Et puis, s'il est difficile, quand il s'agit
-d'autre chose que de fonds d'État, de distinguer les bonnes valeurs des
-mauvaises dans son propre pays, la difficulté est encore plus grande
-quand il s'agit d'entreprises situées dans des pays avec lesquels on
-n'est pas familier et qu'on ne connaît que par ouï-dire.
-
-A l'épreuve de la guerre et des bouleversements qu'elle a produits, il
-est apparu que la division des placements et leur distribution
-géographique ne rendaient pas tous les services qui en étaient attendus.
-Les personnes qui, par ce procédé, ont réussi à sortir de la crise avec
-leur fortune intacte doivent reconnaître qu'il y a dans leur cas plus de
-chance que de science. Au fond, un homme d'affaires vraiment génial, qui
-eût compris dès 1911, au moment du coup d'Agadir, ou dès 1912 et 1913, à
-la lumière des conflits balkaniques, que l'Europe allait enfin à la
-guerre générale si souvent annoncée, eût tout simplement réalisé son
-portefeuille. Alors, se trouvant à la tête d'un capital liquide, au
-moment où les valeurs du monde entier s'effondraient, cet homme
-audacieux et pénétrant eût réalisé des bénéfices considérables.
-
-En effet, sauf un très petit nombre de pays neutres qui ont été
-favorisés par les événements, sauf quelques valeurs dites «de guerre»
-qui, grâce à la longue durée des hostilités, ont travaillé pour
-l'armement avec de très gros profits, on a vu la généralité des
-meilleures valeurs descendre à des cours inconnus. Tel a été le cas,
-notamment, des valeurs à revenu fixe comme les obligations des chemins
-de fer américains de premier ordre, qui ont automatiquement baissé
-jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à se mettre au niveau demandé par
-le relèvement général du loyer de l'argent. Des titres rapportant 3 1/2
-ou 4 p. 100, se tenaient au pair, lorsque l'intérêt courant était à ce
-taux. Ils sont tombés à 70, lorsque les emprunts à 5 et 5 1/2 p. 100 et
-même davantage se sont multipliés.
-
-Puisqu'il est extrêmement probable que nous ne sommes pas au bout de la
-série des grandes crises financières, _la préoccupation essentielle doit
-donc encore maintenant s'adresser au capital plus qu'au revenu_. Le
-revenu se trouvera toujours. Sauvegarder d'abord le capital, c'est la
-tâche première et la plus difficile.
-
-La division géographique des placements peut y aider, mais elle ne
-suffit pas. Des temps sont venus où l'édifice du crédit est fragile. Les
-garanties d'une créance doivent être examinées avec plus de soin qu'au
-moment où la solvabilité générale créait un état d'équilibre et de
-confiance. Les valeurs mobilières ressemblent étroitement, à cet égard,
-aux billets de banque. En période de prospérité, personne ne regarde de
-très près à leurs garanties réelles parce que l'on sait que le papier
-trouve à s'échanger sans peine. Les cours de Bourse ont beau n'être
-qu'une estimation, ils offrent des promesses de stabilité et même de
-plus-value. La force de l'ensemble maintient les parties en équilibre.
-Mais, en temps de crise, et quand le crédit est ébranlé, la réalité
-reprend ses droits. Toutes les valeurs fictives se déprécient. Celles
-qui ne reposent pas sur quelque chose de solide tombent à zéro. C'est
-cette solidité qui doit être requise et recherchée avant tout.
-
-Il résulte de là que l'assurance contre les risques ne doit plus
-seulement consister à disséminer une fortune sur les divers points du
-globe, mais surtout à en éliminer autant que possible les éléments
-fictifs. A cet effet, il importe de modifier les méthodes de placement
-naguère en honneur et de revenir aux principes de méfiance et de
-sécurité qui dirigeaient les capitalistes d'autrefois.
-
-La terre, les maisons, les prêts couverts par une hypothèque large et
-précise: voilà les premières valeurs réelles sans lesquelles une fortune
-est construite sur des sables mouvants. Aujourd'hui le porteur de
-maintes valeurs mobilières peut regarder avec envie le propriétaire
-d'immeubles, qui a, sans doute, ses tracas, mais qui peut voir et
-toucher son bien, alors que, d'un jour à l'autre, rentes d'État,
-actions, obligations sont exposées à devenir une insaisissable fumée.
-Pendant la Révolution, les possesseurs d'assignats ont été ruinés. Les
-acheteurs de biens nationaux se sont enrichis. Les anciens propriétaires
-maintenus en possession n'ont rien perdu. Il y a là une leçon.
-
-La guerre a réhabilité les immeubles comme elle a réhabilité
-l'agriculture, mère de toute richesse. On a acheté à de hauts prix les
-terres et les maisons. Pour les valeurs mobilières elles-mêmes, les
-bailleurs de fonds se sont montrés plus exigeants quant aux gages. Cela
-est si vrai que les sociétés qui s'adressent au crédit public offrent de
-plus en plus aux obligataires des garanties hypothécaires sur leurs
-constructions et leurs installations industrielles.
-
-Sans doute, des placements en bonnes valeurs françaises ou étrangères se
-recommandent aux propriétaires fonciers, même dans un pays où la
-propriété semble aussi bien garantie par l'état social qu'elle l'est en
-France. Il est utile et même indispensable, pour le propriétaire
-d'immeubles, de posséder un capital liquide ou d'une réalisation facile,
-pour les raisons que nous exposons au chapitre suivant. Mais c'est à la
-condition que les valeurs choisies soient elles-mêmes sérieusement
-gagées. Et l'examen de ces gages, surtout quand il s'agit de valeurs
-étrangères, ne se fait pas toujours aisément à distance et dans des pays
-dont l'organisation financière et les lois sont souvent très différentes
-des nôtres.
-
-L'insécurité universelle demande encore une autre précaution: c'est que
-les capitaux, autant que possible, ne soient prêtés qu'à la condition
-d'être rendus dans un délai suffisamment rapproché. Prenons le prêt
-d'argent type qui est le prêt hypothécaire. Non seulement un gage
-immobilier lui est affecté, mais encore le débiteur s'oblige à
-rembourser le capital à date fixe. La simple créance chirographaire,
-autrement dit le «billet», ne jouit pas de gages particuliers, mais sa
-clause principale, c'est celle qui fixe l'échéance du remboursement. Une
-reconnaissance de dette souscrite par un particulier constitue déjà un
-titre bien fragile. Si le «billet» ne stipule pas un remboursement
-rapide, c'est un titre encore plus incertain. Un emprunt à long terme,
-et à plus forte raison un emprunt perpétuel, quelle que soit la qualité
-du débiteur, État ou société industrielle, ne vaut pas mieux.
-
-Qu'avons-nous vu pendant la guerre et depuis? C'est que, à valeur égale,
-à rendement égal, les titres à remboursement éloigné tombaient, tandis
-que les titres à remboursement prochain se maintenaient au pair ou aux
-environs du pair. Prenons un exemple. On négociait à la Bourse de
-New-York, il y a quelques années, deux obligations de chemins de fer du
-même type, de la même valeur nominale, pareillement recommandables et
-d'un revenu identique, la _Pennsylvania 3 1/2_ et la _New York Central 3
-1/2_. En 1906 ces deux titres se tenaient au pair, à quelques points
-près. Mais le premier était remboursable en 1915 et le second en 1919
-seulement. Peu à peu, les circonstances générales devenant moins
-favorables, des crises s'étant produites aux États-Unis, la _New York
-Central_ baissa, tandis que la _Pennsylvania_, soutenue par la proximité
-du remboursement, bougeait à peine. En 1915, alors que cette obligation
-était remboursée intégralement à 1000 dollars, l'autre n'en valait plus
-que 800, à la Bourse de New-York. Elle n'en valait plus que 700 en 1919.
-Cet exemple est remarquablement instructif. On pourrait y ajouter que la
-même Compagnie Pennsylvania avait introduit à la Bourse de Paris des
-obligations 3 3/4 p. 100 remboursables en 1921. Dès l'année 1919, ces
-obligations sont au pair de 500 francs.
-
-De même il est de notoriété publique que le cours des obligations des
-chemins de fer français est soutenu par l'amortissement régulier de ses
-titres, qui se fait par voie de tirage au sort annuel. C'est ce qui
-explique que ces obligations se capitalisent plus haut même que les
-rentes sur l'État. Si quelque circonstance voulait que l'amortissement,
-jusqu'ici régulier, fût suspendu, différé ou seulement ralenti, il est
-certain que ces titres baisseraient aussitôt dans des proportions
-considérables. Il est également facile de remarquer que le 3 p. 100
-amortissable et remboursable selon les mêmes règles que les obligations
-de chemins de fer se tient aujourd'hui à dix ou onze points au-dessus du
-3 p. 100 perpétuel; toujours pour la même raison qui est la perspective
-de récupérer en espèces le capital prêté.
-
-Ainsi, pour protéger ses capitaux, _il ne suffit pas de les distribuer
-géographiquement dans l'espace, il faut encore les distribuer dans le
-temps_. Une fortune dans laquelle entrent des sommes remboursables à des
-dates diverses et successives échappe ainsi pour une partie importante
-aux fluctuations de la Bourse. En outre, elle se rafraîchit et se
-rajeunit incessamment. Enfin, des remboursements survenant à l'heure
-d'une dépression et d'une crise sont une aubaine qu'un homme avisé met à
-profit pour des placements fructueux.
-
-A plus forte raison, le commerçant et l'industriel qui ne veulent pas
-laisser leur argent improductif mais qui pourront en avoir besoin un
-jour pour agrandir leurs affaires, ont intérêt, de même que le père de
-famille qui prévoit l'époque où il devra doter sa fille, à stabiliser de
-cette manière une notable partie de leurs capitaux. C'est le meilleur
-moyen de s'assurer contre les risques de la Bourse. Sans doute, il n'est
-pas interdit d'attendre un accroissement de son capital par un placement
-à long terme. Si tout se passe normalement et heureusement, comme on
-peut l'espérer, les cours des valeurs s'élèveront à mesure que la guerre
-s'éloignera. En particulier, les souscripteurs et les acheteurs des
-nouvelles rentes françaises seront récompensés d'avoir eu confiance dans
-leur pays. Il n'en est pas moins sage, nécessaire et d'une bonne
-administration de se garantir contre le risque des bourrasques
-financières et contre les destructions inévitables que le temps entraîne
-avec lui.
-
-Pour conclure, il est salutaire de ne pas perdre de vue ces trois
-principes: 1º que les immeubles sont l'élément permanent de la richesse;
-2º que des garanties réelles doivent être attachées dans la plupart des
-cas aux valeurs mobilières pour que celles-ci soient autre chose que des
-«billets» ou des papiers d'une valeur variable et contestable; 3º que le
-capitaliste ne doit prêter au moins une partie de ses capitaux que pour
-un temps limité, avec des dates de remboursement échelonnées, de façon à
-s'assurer des rentrées d'argent périodiques et à ne jamais être pris de
-court par les événements.
-
-Ces principes de légitime défense et de prudence réfléchie auraient
-rendu de grands services aux capitalistes qui s'en seraient inspirés
-avant la guerre. Ils seront encore bienfaisants au cours des années à
-venir. Nous allons en suivre l'application dans l'examen des divers
-éléments qui constituent la généralité des fortunes en France ou qu'il
-peut être utile d'y faire entrer.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DES IMMEUBLES
-
-La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la
-terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple
-typique.--Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des
-produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans notre
-pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes est le seul
-point noir.--Conseils pour la gestion des biens fonciers.--Les maisons
-de rapport à Paris et dans les grandes villes.--Achat, construction et
-entretien.--Les spéculations sur les terrains.--Les formes excentriques
-de la propriété et leurs périls.
-
-
-«Avoir du bien au soleil», et «avoir pignon sur rue»: ces deux
-expressions proverbiales rappellent qu'au temps jadis nos pères
-considéraient que la véritable fortune, durable et solide, consistait en
-immeubles, en terres et en maisons. Pendant la longue période de
-tranquillité relative, de stabilité, de prospérité et de développement
-industriel qui a favorisé l'essor prodigieux des valeurs mobilières, la
-vieille préférence de l'épargne française pour les placements fonciers
-n'avait cessé d'aller en s'affaiblissant. La facilité du coupon touché
-sans fatigue, souvent par l'intermédiaire d'une banque ou d'un receveur
-de rentes, s'opposait aux tracas de la propriété: les locataires, les
-fermiers, les impôts, les réparations et l'entretien.
-
-Quelques années avant la guerre, une personne qui faisait l'acquisition
-d'une ferme semblait déraisonnable et, en tout cas, rétrograde et
-attachée aux préjugés d'un autre âge. L'achat ou la construction d'un
-immeuble urbain, à moins que ce ne fût pour le revendre et comme
-opération spéculative, finissait par être presque aussi mal jugé. A quoi
-bon se donner les soucis de la propriété quand toute la gamme des
-valeurs de Bourse était là?
-
-Les épreuves de la guerre ont changé ce point de vue et montré que les
-vieilles habitudes de placement étaient sages et fondées sur
-l'expérience. Un spirituel Parisien, venu, comme presque tous les
-Parisiens, de province, nous disait un jour: «Ayant quelques économies,
-je les avais placées en fonds russes. Et j'ai pensé, depuis, au pré que
-mon père aurait acheté avec cet argent-là. Au moins le pré serait
-toujours à sa place.»
-
-Non seulement le pré serait à sa place, mais sa valeur se serait
-considérablement accrue. Un des effets de la guerre a été d'augmenter
-presque partout le prix de la terre et des maisons. La dépréciation des
-billets et des valeurs, la méfiance pour tout ce qui est papier, a eu
-pour conséquence que les valeurs réelles ont été recherchées. Et quelle
-valeur est plus réelle que la terre, d'où part toute richesse, que les
-maisons, puisqu'il faut toujours se loger?
-
-La véritable richesse est là. C'est une erreur de croire que nos pères
-aient placé leur fortune en immeubles parce qu'ils ne connaissaient pas
-d'autres sortes de placements. Sans doute les valeurs mobilières étaient
-fort loin d'être développées. Elles étaient même dans l'enfance. Mais
-enfin elles existaient. L'antiquité avait déjà connu les sociétés par
-actions. Et les rentes sur l'Hôtel de Ville, les actions de la Compagnie
-des Indes, qui ont laissé des souvenirs malheureux dans l'histoire,
-qu'était-ce, sinon l'équivalent de nos fonds d'État et de nos titres
-industriels? Lorsque plusieurs négociants s'associaient pour acheter un
-navire, ils formaient une société de navigation. Et ainsi de suite.
-
-Nos pères savaient fort bien, et par expérience, que les valeurs
-mobilières, dont l'essence n'a pas changé, quelle qu'ait pu être la
-forme qu'elles avaient de leur temps, étaient condamnées à périr. Leur
-préférence pour les placements immobiliers était parfaitement fondée.
-Car l'immeuble, qu'il s'agisse d'une maison ou d'une terre de culture,
-n'offre pas seulement sur le papier l'avantage de la solidité
-matérielle. Il a encore cette supériorité que son rendement se trouve
-toujours, à travers les âges, égal à la valeur de l'argent dans un temps
-donné.
-
-Le célèbre économiste et financier Léon Say avait une profonde méfiance
-des valeurs mobilières qui n'ont même plus la valeur du papier,
-disait-il, «parce que quelque chose est écrit dessus». Il aimait à citer
-l'exemple d'un petit domaine, la terre de Bourbilly, qui avait appartenu
-un moment à Mme de Sévigné et qui, resté tel quel du XVIe siècle à nos
-jours, avait toujours donné à ses propriétaires un revenu croissant. Ce
-domaine, qui produisait 50 livres en l'an 1523, produisait 2.000 francs
-en 1884. La puissance d'achat de 50 livres au XVIe siècle étant celle de
-2.000 francs au XIXe, on voit en quoi consiste la seconde garantie qui
-est attachée aux biens immeubles: leur rendement et leur valeur locative
-se règlent exactement sur la valeur de l'argent, les denrées agricoles
-étant elles-mêmes les régulatrices des prix. Au contraire, disait Léon
-Say achevant sa démonstration, un capital mobilier égal à la valeur du
-domaine de Bourbilly, qui eût rapporté 50 livres en 1523, en admettant
-qu'il eût pu arriver intact aux mains des lointains héritiers de 1884,
-n'eût rapporté que 50 francs[1].
-
- [1] Les personnes que ces questions intéressent trouveront de nombreux
- éclaircissements dans le beau livre de M. CAZIOT, la _Valeur de la
- terre en France_ (J.-B. Baillière, éditeur).
-
-Nous avons déjà commencé, depuis la guerre, à assister à un phénomène du
-même genre et dont la marche a été extraordinairement rapide. A la
-dépréciation du papier-monnaie, à l'avilissement de l'argent, a
-correspondu une hausse considérable des produits de la terre et du prix
-de la terre elle-même. Nos paysans, qui se sont enrichis, achètent les
-moindres parcelles à des prix qui eussent paru fantastiques il y a
-quelques années. Sans le savoir, ils raisonnent comme des écononomistes
-savants.
-
-D'abord, comme Léon Say, ils n'ont pas confiance dans le papier. Ils ont
-hâte de transformer leurs billets de banque ou leurs bons de la Défense
-nationale en quelque chose de tangible. Ensuite ils sentent bien que les
-produits de la terre, c'est-à-dire les aliments indispensables à
-l'homme, donneront un intérêt correspondant au capital engagé.
-
-Plus la monnaie d'un pays est dépréciée, et plus la terre est
-recherchée, plus elle vaut cher. La hausse de la terre est même un signe
-précurseur de crise de toutes les autres valeurs, y compris le
-papier-monnaie. Ainsi, en 1917, en Hongrie, pays agricole, un
-demi-hectare de terres labourables avait été vendu 22 000 couronnes et
-cette enchère semblait alors fantastique et absurde. L'acquéreur
-semblait ne devoir jamais retrouver l'intérêt de son capital. Mais, en
-1919, la couronne valait à peine 17 centimes (au lieu de 1 fr. 05)
-tandis qu'inversement le prix du quintal de froment avait monté en
-conséquence. L'enchère insensée avait été parfaitement raisonnable.
-
-La terre, en France, avait subi une dépréciation considérable à partir
-de 1880. Dès l'année 1908, le relèvement était devenu sensible. Il n'a
-fait, depuis, que s'accentuer. Le préjugé hostile à la propriété rurale
-a disparu et le moindre lopin, dans les bons pays de culture, trouve
-aujourd'hui dix acquéreurs pour un. La valeur locative de la terre
-suivra naturellement la hausse de l'hectare. En sorte que les
-propriétaires fonciers, frappés, il y a trente ans, dans leur capital et
-leur revenu, connaîtront de nouveau des jours prospères. Déjà, dans les
-régions où le métayage est en honneur, les propriétaires ont participé
-directement aux bénéfices réalisés pendant la guerre par les
-cultivateurs.
-
-C'était donc bien à la légère qu'on dénigrait les vieilles méthodes de
-placement et qu'on faisait fi de l'expérience de nos ancêtres. La
-propriété rurale prend aujourd'hui sa revanche et les inconvénients
-qu'elle offre (quelle forme de propriété n'a les siens?) semblent peu de
-chose quand on les compare aux risques de disparition totale qui sont
-attachés aux valeurs mobilières. Nous sommes d'avis que, dans notre
-siècle comme à toutes les époques agitées, il n'y a pas de fortune
-solide sans assise terrienne.
-
-En France, notamment, l'extrême division de la propriété rurale
-constitue une garantie de premier ordre. La question agraire ne se pose
-pas dans notre pays parce que les _latifundia_ n'existent pas et que les
-domaines un peu étendus y sont même extrêmement rares. Il est difficile
-d'imaginer une seule hypothèse dans laquelle, chez nous, la terre serait
-l'objet de mesures socialistes, tant il y a de degrés de la petite
-propriété à la moyenne et à la grande.
-
-Quant à la crainte des impôts, s'il est vrai qu'il est difficile que la
-terre échappe au fisc, il y a aussi une compensation: c'est que, par la
-force des choses, la valeur des denrées agricoles tend toujours à
-équilibrer toutes les charges. Pour employer une expression vulgaire,
-celui qui tient le bon bout, c'est le détenteur du sol d'où vient tout
-ce qui se mange et tout ce qui se boit. Tôt ou tard le propriétaire
-terrien retrouve son heure.
-
-Le danger social qui menace la propriété rurale est d'une autre nature.
-Il est particulier à la France: c'est la dépopulation. Avant 1914, on a
-vu des régions entières de plus en plus désertées. C'était le cas des
-départements situés dans la vallée de la Garonne, vallée jadis célèbre
-par sa fertilité. C'était le cas aussi de nombreux départements de l'Est
-où la main-d'oeuvre rurale passait dans l'industrie. Dans toutes ces
-parties de la France, la valeur de la propriété rurale ne cessait de
-s'effondrer. Au contraire, en Bretagne, peu favorisée par la nature,
-mais où la natalité était forte et où les habitants émigraient peu, la
-terre était toujours mieux cultivée, toujours plus recherchée, et le
-prix de l'hectare s'est élevé constamment.
-
-La guerre, malheureusement, a frappé surtout la classe rurale et, en
-plus d'un endroit, c'est une question angoissante de savoir s'il y aura
-encore des bras pour tenir la charrue. Il y a là un phénomène beaucoup
-plus inquiétant que la hausse du salaire de l'ouvrier agricole.
-Cependant on peut espérer que le dépeuplement des campagnes ne
-s'accélérera pas et même qu'il y aura un reflux, la profession de
-cultivateur étant redevenue et devant rester longtemps encore
-rémunératrice. L'extension de la culture mécanique, l'accroissement des
-engrais (potasse d'Alsace) contribueront sans doute à maintenir cette
-situation favorable.
-
-Il n'en est pas moins vrai que, d'une façon générale, la région ouest de
-la France est la vraie région agricole, la seule où le cultivateur soit
-assez enraciné et la population rurale encore dense. Il va sans dire
-aussi qu'une ferme ne doit pas s'acheter à la légère et qu'il importe de
-s'informer sérieusement de la qualité du fonds, parfois très variable
-dans une même commune, de l'état des bâtiments, des conditions du bail,
-s'il y a un bail en cours, et, s'il n'y en a pas, de la facilité de
-trouver un locataire.
-
-Il faut bien savoir aussi que la propriété immobilière (et ceci est vrai
-de la terre comme des maisons de rapport) ne peut se conserver et se
-transmettre par héritage qu'à une condition: c'est que le propriétaire
-ait toujours assez d'argent liquide devant lui pour faire face aux
-dépenses prévues ou imprévues, ordinaires ou extraordinaires, telles que
-les réparations et les droits successoraux. L'usage ancien, lorsque les
-fortunes étaient surtout foncières, était de garder toujours par devers
-soi une somme importante. Nous avons connu un riche propriétaire, qui ne
-croyait qu'aux biens au soleil, et qui, pourvu de belles rentes,
-conservait toujours intacte devant lui une année entière de son revenu.
-C'était la sagesse même. Les familles aristocratiques dont le patrimoine
-est tout entier en terres et qui vivent au jour le jour sont condamnées,
-à chaque accident et à chaque partage, à vendre ou à emprunter. C'est la
-ruine certaine au bout de peu de générations. La propriété ne peut se
-maintenir dans les mêmes mains que par la prévoyance et l'économie.
-Quiconque mange tout son revenu mange inévitablement le fonds.
-
- *
-
- * *
-
-Le moratorium des loyers, pendant la guerre, et les abus auxquels il a
-donné lieu, les lois votées ou projetées qui tendent à restreindre les
-droits des propriétaires, n'ont pas empêché la propriété urbaine d'être
-aussi appréciée que la propriété rurale. Là aussi le désir, si vif et
-presque universel, en temps de crise économique et sociale, de
-transformer les valeurs fiduciaires en valeurs solides a poussé les
-capitalistes à rechercher les maisons de rapport. En dépit du relèvement
-des droits d'enregistrement, jamais les transactions immobilières n'ont
-été aussi nombreuses et à des prix aussi élevés qu'à partir de 1918.
-
-On peut dire que, depuis une centaine d'années, presque tous les
-propriétaires d'immeubles à Paris et dans la plupart des grandes villes
-de France se sont enrichis. La vétusté des maisons n'a même pas été une
-cause d'appauvrissement, car la valeur du terrain rachetait amplement la
-perte occasionnée par la démolition nécessaire de constructions
-vieillies. D'une façon générale, à Paris et dans la banlieue, surtout la
-banlieue Ouest, la valeur des terrains a quintuplé quand elle n'a pas
-décuplé et centuplé en certains cas depuis 1850. Il suffit de se
-souvenir, en effet, que des personnes âgées ont encore vu paître des
-vaches à l'endroit où se trouve aujourd'hui le parc Monceau. On a pu
-voir à Passy et à Auteuil, jusqu'en 1890, des maisons de paysans.
-D'ailleurs, beaucoup de riches familles parisiennes d'aujourd'hui
-remontent à un grand-père maraîcher ou blanchisseur qui, pour sa petite
-industrie, possédait un vaste terrain valant alors quelques sous le
-mètre, et sur lequel se sont élevées des maisons de rapport.
-
-Depuis la guerre, la construction des immeubles s'est presque
-entièrement arrêtée. Il est probable qu'elle ne reprendra pas activement
-de sitôt en raison de la cherté des matériaux et de la main-d'oeuvre. Il
-en résulte une pénurie des logements qui a pour conséquence
-l'augmentation des loyers. Les propriétaires possèdent donc ce que les
-socialistes appellent un «monopole de fait», et il est question de la
-taxation des loyers. Ces mesures, en admettant même qu'elles soient
-prises, n'empêcheront jamais qu'un immeuble en briques ou en pierres de
-taille constitue une valeur solide, durable, infiniment plus sûre que
-toutes les valeurs de papier.
-
-Cette sécurité rachète amplement les ennuis de la gestion, dont il est
-facile de se décharger, d'ailleurs, sur des personnes ou des
-institutions de confiance dont c'est le métier. Mais il va sans dire
-que, comme le propriétaire d'immeubles ruraux, et pour les mêmes
-raisons, le propriétaire d'immeubles urbains doit se garder de dépenser
-tout son revenu. Il doit toujours compter avec les frais d'entretien et
-avec les dépenses imprévues pour réparations et réfection. Une maison de
-rapport, pour conserver sa valeur locative, doit être de temps en temps
-remise au goût du jour. En outre, l'amortissement du capital employé à
-la construction doit être prévu; sinon ce capital disparaîtrait à la
-longue avec l'usure des années.
-
-Les personnes qui font construire sans être elles-mêmes du métier et
-sans appartenir à l'une des corporations du «bâtiment» doivent bien
-savoir aussi que les devis d'architecte sont toujours considérablement
-dépassés. Quant à celles qui achètent un immeuble tout construit, nous
-croyons devoir leur donner un conseil particulièrement sage à une époque
-d'incertitude comme celle que nous traversons: c'est de réaliser la
-somme nécessaire à l'acquisition avant de signer l'acte de vente. En
-effet, qu'une tourmente de Bourse se produise, et les valeurs sur
-lesquelles on comptait peuvent s'effondrer. Nous connaissons, dans une
-famille parisienne, un cas de ce genre qui s'est produit jadis. Quelques
-jours avant la révolution de 1848, un bourgeois aisé avait acheté une
-maison importante qu'il se proposait de payer avec ses valeurs. La
-panique qui suivit la révolution bouleversa tous ses calculs et
-l'immeuble lui-même, dans la crise de confiance générale, ne put être
-revendu qu'avec une perte sensible. Ainsi, faute de prévoyance, une
-opération tout à fait normale devint une cause de ruine.
-
-Nous ne parlons pas ici des achats de terrains nus. C'est de la
-spéculation pure. L'acquéreur compte sur une plus-value qui ne s'obtient
-parfois qu'après un temps fort long pendant lequel il faut payer l'impôt
-foncier tandis que le capital employé reste improductif. A l'heure
-actuelle, l'arrêt des constructions rend ce risque encore plus sérieux.
-Dans l'espoir d'une plus-value qui est loin d'être toujours certaine, le
-spéculateur s'expose à se priver pour longtemps de son argent.
-
-Quant aux usines et manufactures, c'est un genre d'immeubles dont les
-particuliers doivent se détourner en raison de la difficulté de trouver
-des locataires. Il en est de même des maisons de plaisance à la campagne
-ou à la mer, qui, sauf dans certains lieux régulièrement fréquentés ou
-bien à proximité d'une grande ville, peuvent apporter des déboires. Au
-chapitre qui suit, celui des hypothèques, nous développons les raisons
-qui conseillent de s'écarter des formes excentriques de la propriété.
-Une usine ne convient qu'à un industriel et une maison de plaisance doit
-être considérée avant tout comme une maison d'agrément. Pour un
-placement sérieux, il n'y a que les maisons de rapport proprement
-dites[2].
-
- [2] Les droits de mutation et de transcription devant être
- prochainement relevés, on peut compter qu'avec les honoraires du
- notaire les frais d'achat d'un immeuble, qui étaient d'environ 10 p.
- 100 du prix principal, monteront à l'avenir à environ 15 p. 100.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES
-
-Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de
-placements.--Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des
-précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il
-convient de leur attribuer dans un patrimoine.
-
-
-Un principe essentiel s'impose à tout capitaliste prudent. C'est de ne
-prêter aucune somme d'argent avant de s'être assuré au préalable, non
-seulement des garanties affectées à la créance, mais encore du
-remboursement intégral des fonds dans un espace de temps limité. De ce
-point de vue, on comprendra que les placements hypothécaires
-apparaissent comme étant au plus haut degré recommandables, car ils
-remplissent les deux conditions que nous venons d'énoncer. Ce genre de
-placement était en grand honneur autrefois. Il mériterait d'être plus
-souvent pratiqué à une époque d'insécurité pour les capitaux telle que
-la nôtre.
-
-Le gage immobilier, à la condition absolue qu'il soit choisi avec
-discernement et en observant certaines règles que nous préciserons tout
-à l'heure, est en effet d'une solidité sans pareille. Bien entendu, une
-hypothèque sérieuse doit toujours, et sans exception, être une première
-hypothèque. Toute autre n'est qu'une spéculation. De plus, le prêt ne
-doit en aucun cas dépasser 50 p. 100 de la valeur vénale présumée de
-l'immeuble affecté à la garantie, en sorte qu'il subsiste une marge
-suffisante pour les dépréciations éventuelles et aussi pour les intérêts
-impayés, frais d'expropriation et de poursuites, etc., s'il y a lieu.
-L'usage est d'ailleurs d'évaluer ces frais à 20 p. 100 du capital
-exposé, en sorte qu'une inscription hypothécaire totale de 120.000
-francs doit être prise sur un immeuble d'une valeur d'au moins 200.000
-francs pour sûreté d'une avance de 100.000 francs, lesquels sont seuls à
-porter intérêt au profit du créancier, comme il va de soi.
-
-En outre, et cette stipulation est de toute première importance, le
-délai fixé pour le remboursement ne doit pas, en principe, quelle que
-soit la tentation qu'éprouve un rentier d'assurer son repos pour une
-longue durée, s'étendre au delà de dix années. Ce délai est d'ailleurs
-celui qui est fixé par la loi elle-même pour le renouvellement des
-inscriptions hypothécaires, et il n'est pas rare que les dispositions de
-la loi, comme beaucoup d'usages et de moeurs, reposent sur des raisons
-de bon sens et d'expérience. Il est néanmoins des capitalistes très
-prudents qui préfèrent se tenir en deçà de cette limite extrême de dix
-années et qui ne consentent que des prêts à terme plus court. Il
-convient d'approuver leur prévoyance. Car il suffit souvent d'un espace
-de temps très bref pour que des constructions vieillissent, pour que la
-terre, dans une région donnée, se déprécie, et pour qu'un immeuble de
-rapport urbain, situé dans un quartier dont la population vient à se
-détourner pour des causes imprévues, ne trouve que difficilement des
-locataires ou ne les trouve plus que dans une catégorie inférieure et
-moyennant une forte réduction des loyers. Il suffit de se rappeler la
-disgrâce du Palais-Royal, qui, après avoir été un des lieux les plus
-fréquentés de Paris, a perdu sa vogue.
-
-Les exemples et les chiffres cités par M. Pierre Caziot, inspecteur
-général du Crédit foncier de France, dans son remarquable ouvrage, _la
-Valeur de la terre en France_, sont extrêmement significatifs à cet
-égard. Nous citerons quelques cas qui pourront fixer les idées.
-
-Ainsi il n'est pas rare que des exploitations rurales aient perdu en
-vingt ou vingt-cinq ans beaucoup plus de la moitié de leur valeur. M.
-Pierre Caziot signale une ferme du pays de Caux réputée «excellente» et
-qui, payée 300.000 francs en 1876, s'est vendue 105.000 francs seulement
-en 1905. Très loin de là, et dans un autre pays renommé pour sa
-fertilité, la Limagne, une propriété évaluée au prix de 180.000 francs
-en 1879, a été achetée 43.500 francs en 1903. Dans la vallée de la
-Garonne, un «domaine d'alluvions» qui, en 1884, avait été payé 360.000
-francs, frais compris, par son propriétaire et passait pour valoir
-réellement 320.000 francs, a été cédé pour 105.000 francs seulement en
-1904, c'est-à-dire juste vingt ans plus tard. On voit que, dans ce cas,
-qui n'est pas isolé, un créancier qui se fût reposé sur la règle de 50
-p. 100 de garantie et qui eût consenti un prêt remboursable au bout de
-vingt ans se serait lourdement trompé. Une personne qui, en 1884, eût
-avancé au propriétaire de ce domaine 120.000 francs seulement, garantis
-par une première hypothèque et remboursables en 1904, eût peut-être
-pensé faire un placement des plus sérieux et dépourvu de risques. Dans
-la réalité, cette personne eût été imprudente et se fût exposée à une
-perte sensible, sinon même à une perte grave.
-
-Aussi faut-il considérer que des prêts à court terme renforcent la
-garantie du capital avancé pour la raison qu'ils permettent au prêteur
-de suivre, pour ainsi dire pas à pas, la valeur de la propriété qui lui
-sert de gage. De plus, il devient possible au prêteur, par la diversité
-de ses placements hypothécaires, de se ménager des rentrées d'argent à
-des dates successives et d'échelonner les remboursements en sorte qu'il
-soit mis à même, mécaniquement, pour ainsi dire, de profiter des
-occasions qui se présentent, et, en particulier, d'un relèvement du taux
-de l'intérêt. La règle, ici, est la même que celle que nous poserons
-pour les emprunts d'État, les obligations de chemins de fer ou leurs
-succédanés. Représentez-vous la bonne fortune qui fût échue à un
-capitaliste qui, durant la crise de 1913-1914, eût vu arriver à
-expiration un prêt de 100.000 francs, consenti dix années plus tôt. Avec
-100.000 francs, en 1904, il ne pouvait acheter, par exemple, que 215
-obligations du chemin de fer du Nord. Avec la même somme en juin 1914,
-il pouvait en acquérir 240. Deux mois plus tard, en pleine guerre
-européenne, 100.000 francs liquides devenaient une fortune. Et, de
-toutes façons, la situation du créancier eût été excellente, car à toute
-demande de prolongation de délai ou de renouvellement de la part de son
-débiteur, il lui eût été possible de relever l'intérêt porté par
-l'obligation hypothécaire, vu la raréfaction des capitaux et la cherté
-du loyer de l'argent, d'obtenir 5 p. 100 et même davantage, au lieu de 4
-p. 100, taux courant au début du XXe siècle. Après la guerre, il est
-probable que le taux de 5 1/2 p. 100, autorisé par la loi, se
-maintiendra longtemps.
-
-Enfin, il tombe sous le sens qu'un père de famille prévoyant et qui
-calcule que, dans un certain nombre d'années, il devra doter une fille
-ou pourvoir à l'établissement d'un fils, trouvera un avantage
-considérable à placer son argent de telle sorte qu'il soit assuré, au
-jour dit, de retrouver intacte et liquide la somme dont il pense avoir
-besoin. Or, tandis qu'il est absolument impossible de prévoir, même par
-approximation, cinq ou dix ans à l'avance, le cours des valeurs sur les
-marchés financiers, le remboursement d'une obligation hypothécaire de
-bonne qualité se fait au contraire à la date fixée, sans perte et sans
-déception.
-
-Ces deux avantages conjoints: sécurité du capital prêté, réapparition du
-capital intact dans un délai rapproché, paraissent extrêmement
-séduisants à beaucoup de capitalistes avisés qui, en outre, n'ignorent
-pas que l'administration et la loi renforcent de toute leur autorité la
-situation des créanciers hypothécaires.
-
-Non seulement il y a des fonctionnaires spéciaux attachés à la
-conservation des hypothèques, mais encore le Code civil contient tout un
-«titre» qui en établit les règles avec une précision minutieuse. C'est
-que notre système administratif et nos Codes ont été, il y a cent et
-quelques années, l'oeuvre de la bourgeoisie française. En remplissant
-leur mission de législateurs, les représentants du monde bourgeois
-s'étaient tout naturellement appliqués à entourer la propriété de
-garanties particulières. Et naturellement aussi ils s'étaient occupés de
-la propriété sous les aspects qu'elle avait coutume de revêtir de leur
-temps. Pénétrés de cette idée que les patrimoines étaient quelque chose
-d'intangible et de sacré et que l'État devait mettre toutes ses forces
-au service de la conservation des patrimoines, les rédacteurs du Code
-civil ont accumulé les précautions autour de la propriété immobilière et
-des hypothèques, qui constituaient l'élément essentiel des fortunes
-privées au commencement du XIXe siècle. Notre Code civil est le Code
-d'un pays où les terres et les maisons représentaient les principales
-richesses, en ce sens que terres et maisons étaient les valeurs dans
-lesquelles toute richesse tendait à se convertir. Lorsque, plus tard,
-les valeurs mobilières eurent pris leur essor et commencé à jouir d'une
-vogue presque universelle, il fallut, tant bien que mal, adapter nos
-lois à ce nouvel état de choses. L'adaptation a été tellement
-insuffisante que, de nos jours encore, le législateur se préoccupe de la
-réviser chaque fois que le besoin de «protéger l'épargne» s'impose à la
-suite de quelque scandale trop éclatant. D'ailleurs, on peut dire
-qu'aucune des mesures que le législateur a prises en ce sens n'a eu
-d'efficacité réelle. Quelquefois même ces mesures se sont retournées
-contre les intentions de leurs auteurs: témoin l'obligation, pour les
-sociétés qui font appel au crédit public, de publier leur bilan et un
-certain nombre d'autres renseignements au _Journal officiel_, insertions
-dont les émetteurs malhonnêtes se servent ensuite auprès de la masse des
-naïfs comme d'une estampille de l'État.
-
-Au contraire, les précautions qui sont prises pour la protection du
-créancier hypothécaire ne laissent place à aucun doute. Tous les
-articles du Code civil qui y ont trait sont d'une perfection digne de
-servir de modèle. Et cela même constitue une garantie qui n'est pas à
-dédaigner.
-
-Au point de vue fiscal, les créanciers hypothécaires ont été jusqu'à
-présent relativement ménagés: cela dit au point de vue du créancier,
-s'entend, car le débiteur, pour sa part, a des droits d'enregistrement
-très lourds à acquitter. En tout cas, le créancier hypothécaire avait
-touché, jusqu'à hier, ses intérêts nets de tout impôt. La taxe de 5 p.
-100 en est retranchée depuis la mise en vigueur de l'impôt cédulaire sur
-les diverses sources de revenus. Toutefois, il est permis de considérer
-que le «tour de vis», en ce qui concerne cette «cédule», sera modéré,
-sinon retenu par le souci, très apparent dans le Parlement français, de
-ne pas mécontenter trop vivement le monde rural. En effet, toute
-taxation aura pour effet de rendre plus exigeants les détenteurs de
-capitaux qui ont tendance à se dédommager sur l'emprunteur. Or les
-petits propriétaires, dans nos campagnes, recourent fréquemment aux
-emprunts hypothécaires pour se procurer les fonds nécessaires à la mise
-en valeur ou au développement de leur exploitation. Il arrive même que
-des cultivateurs hypothèquent la terre qu'ils possèdent afin d'en
-acquérir une autre à laquelle, par leur labeur, ils réussissent à faire
-produire plus que l'intérêt de la somme qu'ils ont empruntée. Les
-populations agricoles forment une clientèle électorale dont les voeux
-sont très écoutés. Il paraît donc assez probable, pour ces raisons, que
-le revenu des créances hypothécaires a chance, pendant assez longtemps,
-d'être moins frappé que le revenu des valeurs mobilières.
-
-La meilleure preuve du caractère avantageux des placements hypothécaires
-réside dans le fait que les établissements connus sous le nom de
-«Crédits fonciers» n'exercent pas une autre industrie que celle qui
-consiste à placer sur hypothèques les sommes qu'ils empruntent au
-public, leur bénéfice étant constitué par la différence entre l'intérêt
-qu'ils reçoivent de leurs débiteurs d'une part, et l'intérêt qu'ils
-payent à leurs propres obligataires de l'autre. Il est donc clair que le
-capitaliste trouve avantage à pratiquer directement l'opération qu'il
-fait par personne interposée en achetant les obligations d'une société
-de Crédit foncier.
-
-Seulement il va sans dire que le capitaliste doit suppléer par un
-redoublement d'attention et de prudence aux services d'information que
-possèdent de grands établissements supérieurement outillés. Il est on ne
-peut plus dangereux de prêter de l'argent, même en première hypothèque,
-sur un immeuble quelconque, si l'on ne s'est pas assuré par soi-même de
-la valeur et du rendement de cet immeuble. Il importe de ne pas se
-laisser éblouir par les mots de «première hypothèque». Les capitalistes
-qui succombent à la tentation de placer de l'argent sur des propriétés
-lointaines et qu'ils n'ont jamais vues s'exposent à de fâcheuses
-mésaventures.
-
-Il est particulièrement périlleux d'accepter pour gage des propriétés de
-plaisance, châteaux, parcs, etc. qui n'ont, en somme, d'autre valeur que
-leur attrait aux yeux d'un nombre limité de personnes, et qui
-représentent des charges plutôt qu'un rapport. A éviter encore (sauf
-exceptions légitimées par la connaissance approfondie de cas
-particuliers) les constructions destinées à l'industrie. Il est souvent
-arrivé qu'un prêteur téméraire se réveillât un matin nanti d'un château
-ou bien d'une manufacture abandonnée par le manufacturier en faillite,
-et se trouvât bien en peine de tirer parti de son gage. Aussi les
-statuts du Crédit foncier de France qui, d'une façon générale, éliminent
-toute cette catégorie d'immeubles de ceux sur lesquels peuvent être
-consenties des avances, doivent-ils servir de guide à cet égard. Il n'en
-arrive pas moins au Crédit foncier lui-même d'éprouver des surprises et
-des pertes. En 1914, on a dû mettre en vente à sa requête un des plus
-grands hôtels de Trouville, maison naguère très achalandée et qui, en
-outre, comportait 4.000 mètres de terrain dans le plus bel emplacement
-d'une plage à la mode. La concurrence, surgie à l'improviste, d'une
-plage voisine, ayant causé un tort considérable à Trouville, la marge de
-garantie, jugée quelques années auparavant plus que suffisante par le
-Crédit foncier, s'est trouvée réduite à tel point que cet établissement
-a eu lieu de concevoir de fortes craintes pour sa créance. Il y a là une
-indication à retenir pour le capitaliste judicieux et prudent, qui sera
-toujours sage d'éviter de s'engager dans les affaires qui reposent sur
-l'exploitation d'une vogue ou d'un plaisir. D'une année à l'autre, un
-simple caprice du public suffit à ruiner une station thermale, un
-casino, un théâtre, etc. Les exemples sont innombrables et chacun en
-retrouverait sans peine dans sa mémoire de très frappants.
-
-Les hypothèques sur les maisons de rapport et sur les terres cultivées
-sont donc les seules qui se recommandent. Encore faut-il, dans ces cas
-mêmes, choisir avec soin et se conformer aux observations que nous avons
-formulées plus haut pour l'acquisition de ces deux sortes de propriétés.
-Il est tout à fait déraisonnable de prendre pour gage des terres situées
-dans une région en pleine décadence agricole et qui n'a pas ou n'a que
-peu de chances de se relever. Il est téméraire également d'avancer de
-l'argent sur les vignobles, lesquels sont particulièrement sujets à des
-crises graves.
-
-Il n'est pas très rare d'ailleurs que, dans les provinces, les notaires,
-qui servent d'intermédiaires entre le créancier et le débiteur et pour
-qui ces opérations représentent une part très appréciable de leur
-activité, ajoutent leur garantie personnelle à la garantie hypothécaire
-qu'ils ont négociée. Il n'est pas rare non plus qu'ils se chargent de
-tous les recouvrements. Lorsque le notaire est une personne solvable,
-éprouvée, et qui mérite notoirement confiance, le capitaliste peut, à la
-rigueur, se dispenser de s'assurer par lui-même de la solidité de son
-gage. Ce cas se présente surtout dans les campagnes ou l'on a l'avantage
-de connaître de plus près que dans les villes les personnes et les
-situations de fortune. Ajoutons qu'un inconvénient des placements
-hypothécaires est que le paiement des arrérages ne se fait pas toujours
-avec la régularité absolue à laquelle est accoutumé le porteur de bonnes
-valeurs mobilières. Il est même d'usage, dans certaines régions rurales
-de la France, qu'un délai de trois mois soit accordé au débiteur. Mais,
-bien entendu, l'argent prêté porte intérêt jusqu'au jour où le
-remboursement intégral est effectué, sans quoi la tolérance précitée
-deviendrait un cadeau pur et simple accordé au débiteur.
-
-Ces observations faites, nous ne pouvons que répéter notre opinion sur
-les placements hypothécaires, qui sont éminemment propres, dans une
-période de trouble pour les capitaux comme celle qui vient de s'ouvrir,
-à apporter aux fortunes privées un précieux élément de stabilité. Un
-capitaliste qui placerait le cinquième environ de sa fortune en
-hypothèques de premier rang, sur des gages solides, judicieusement
-choisis, aurait chance de faire un très bon calcul et de s'en féliciter
-dans l'avenir. Nous pouvons ajouter, pour l'édification du lecteur, que
-nous connaissons des personnes qui sont mêlées de près, en raison de
-leur profession, aux affaires de la Bourse et qui n'en placent pas
-moins, de la manière que nous venons de définir, une notable fraction de
-leur avoir. Il y a là, nous semble-t-il, une indication à retenir et à
-utiliser.
-
-Nous savons qu'on reproche à ce genre de placement l'immobilisation de
-capital qu'il entraîne, ainsi que la difficulté de céder et de négocier
-les obligations hypothécaires. Les transferts sont certes possibles,
-mais ils sont coûteux: 4 p. 100 du capital environ. C'est pourquoi l'on
-a dit que le créancier était «rivé à l'hypothèque». N'est-il pas rivé
-bien autrement, le porteur de valeurs mobilières qui ont baissé de 20,
-30 ou 50 p. 100, sinon davantage, qui ne trouvent plus d'acheteurs en
-Bourse et ne sont plus cotées ou n'offrent plus que des cours fictifs?
-
-L'immobilisation des capitaux par le prêt hypothécaire n'est pas niable.
-Mais, sans compter que la question ne se pose pas pour les personnes qui
-vivent de leurs revenus, l'inconvénient peut être notablement atténué
-par le système qui consiste à fractionner les placements. Ce système,
-comme nous l'avons montré, permet au prêteur d'échelonner les
-remboursements et de se ménager des rentrées successives de capital
-liquide. Quant à l'objection tirée de la peine qu'il faut se donner pour
-trouver de bons gages immobiliers, dépourvus de vices cachés, nous
-demandons si elle ne s'applique pas à l'acquisition des valeurs
-mobilières et dans des conditions infiniment pires d'obscurité et de
-tâtonnement.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-EMPRUNTS FRANÇAIS ET EMPRUNTS DES ÉTATS ALLIÉS DE LA FRANCE
-
-Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les rentes
-amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le crédit de la
-France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour lesquelles le
-capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.--Emprunts des villes
-et des colonies françaises.--Immense prospérité des États-Unis.--La
-décadence des consolidés anglais et les fonds britanniques.--Rente
-belge.--Rente italienne.--La catastrophe russe et nos milliards:
-incertitudes de l'avenir et richesses latentes de la Russie.--Fonds
-roumains, serbes, grecs et portugais.--Japon et Chine.
-
-
-Avant le mois d'août 1914, la dette publique des grands États européens
-atteignait un total dont s'effrayaient les financiers. Celle de la
-France semblait particulièrement lourde et inquiétante: une trentaine de
-milliards, passif du XIXe siècle et de la défaite de 1870, avec une
-population stationnaire et une exportation lentement progressive,
-largement dépassée par celle de nos concurrents. Peu d'amortissement.
-Des dépenses croissantes, des charges toujours plus lourdes, des budgets
-plus enflés... Ces préoccupations se répandaient dans le public et la
-vieille confiance dans la rente française commençait à être ébranlée.
-Au-dessus du pair, dans les premières années du XXe siècle, le 3 p. 100
-s'était effrité peu à peu, d'autant plus qu'il était menacé de l'impôt
-cédulaire. Certaines personnes se vantaient de ne plus en avoir un
-centime en portefeuille et se félicitaient d'avoir échappé à une
-diminution certaine de leur capital et de leur revenu.
-
-«Il n'y a pas de rente perpétuelle. Il n'y a que les concessions de
-cimetière qui soient à perpétuité. Et encore un jour vient où l'on
-désaffecte les cimetières», disait un homme d'esprit. Il traduisait
-ainsi l'inquiétude qui s'empare de tous les détenteurs de titres,
-lorsque ces titres ne sont pas soutenus par un amortissement régulier,
-dès qu'un mouvement continu de baisse commence à se produire. Une rente
-est perpétuelle lorsque son capital _ne doit jamais être remboursé_. Ce
-capital n'est représenté que par les cours cotés en Bourse, eux-mêmes
-expression du crédit public. Qu'une grande crise survienne, et c'est
-alors seulement que la masse s'aperçoit qu'il est anormal de prêter à
-l'État autrement qu'on ne prête aux particuliers, c'est-à-dire sans
-prescrire un terme pour le remboursement.
-
-En temps de calme et de prospérité, quand le loyer de l'argent s'abaisse
-et que l'État n'a pas besoin d'emprunter, la rente atteint et dépasse le
-pair. Alors l'État réduit sa dette perpétuelle par le moyen des
-conversions. Telle est sa façon de rembourser. C'est ainsi que, par
-l'effet de réductions successives, notre vieux 5 p. 100 était devenu du
-3 p. 100 en 1902. Mais que survienne une grande catastrophe, alors les
-cours descendent avec une vitesse vertigineuse. Voilà comment les
-porteurs de rente perpétuelle, après avoir vu leur intérêt diminuer des
-deux cinquièmes, avaient fini par voir leur capital lui-même diminuer
-d'un tiers puisque, venant du pair, le 3 p. 100 ne valait guère plus
-d'une soixantaine de francs en 1919.
-
-Pendant ce temps, l'autre type de 3 p. 100, le 3 p. 100 amortissable, ne
-perdait qu'un quart de sa valeur et se tenait à 75 francs. C'est que,
-celui-là, l'État s'est engagé à le rembourser par séries tirées au sort
-chaque année et qu'il a tenu scrupuleusement cet engagement pendant
-toute la guerre. Le porteur de 3 p. 100 amortissable a l'assurance
-écrite de revoir son capital, assurance que le porteur de 3 p. 100
-perpétuel n'a pas. Et, dans un temps d'incertitude, la garantie du
-capital est ce qui importe le plus. On ne prête plus qu'à très court
-terme quand le lendemain n'est pas sûr. Le gouvernement français l'a si
-bien compris que, pendant les hostilités et même après, il a émis des
-bons et des obligations aux échéances les plus diverses, variant d'un
-mois à dix ans, et qui ont obtenu pour cette raison un immense succès.
-
-En même temps, il émettait des rentes perpétuelles mais à des prix très
-inférieurs, du 5 p. 100 à moins de 90 francs, du 4 p. 100 aux environs
-de 70, ce qui promettait aux souscripteurs, outre un intérêt
-substantiel, une augmentation considérable de leur capital, avec la
-hausse escomptée des cours dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais
-cette espérance ne pouvait rivaliser avec la certitude donnée par les
-bons et les obligations à court terme ni même avec les chances de tirage
-au sort du 3 p. 100 amortissable dont les cours sont plus élevés que
-ceux des deux emprunts de guerre 4 p. 100.
-
-De ces constatations, un enseignement précieux se dégage pour les
-porteurs de fonds d'États.
-
-Si puissant et si prospère que soit un État, rien n'est éternel. Il n'y
-a pas de progrès indéfini. Si le crédit public est solide, l'État
-convertit ses rentes: c'est ce qu'avaient fait tour à tour, dans la
-période contemporaine, la France, l'Italie, précédées par l'Angleterre
-dont le _consolidé_ n'était plus que du 2 1/2. Quand, au contraire, le
-crédit public faiblit, les cours s'effondrent et le capital est atteint.
-Après quelques mouvements de bascule de ce genre, au bout d'un certain
-nombre d'années, que resterait-il d'une fortune constituée en rentes
-dites perpétuelles sur l'État le plus riche et le mieux administré du
-monde,--en admettant que cet État durât toujours semblable à lui-même,
-alors que nous avons sous les yeux l'exemple de tant d'Empires écroulés?
-Il est clair qu'il n'en resterait plus que ce qui reste des anciennes
-rentes sur l'Hôtel-de-Ville du temps passé: un simple souvenir.
-
-Un père de famille soucieux de l'avenir de ses enfants et de la
-conservation de son patrimoine doit donc suivre les fluctuations de la
-rente elle-même d'aussi près que celles d'une valeur industrielle.
-D'ailleurs, la rente n'est-elle pas une action de ces vastes sociétés
-qui s'appellent les nations? L'idée de l'État a acquis de notre temps un
-prestige et même une majesté qu'elle a dus à la stabilité dont les
-grandes puissances avaient fait preuve pendant le XIXe siècle. C'est ce
-qui effaçait le souvenir de la faillite partielle où était tombé notre
-pays, lorsque la Révolution française avait été obligée de renier les
-deux tiers de sa dette en donnant au reste le nom de «tiers consolidé».
-Il a fallu la guerre pour rappeler aux rentiers la fragilité des États.
-
-La Russie ruinée par la révolution, l'Autriche-Hongrie décomposée:
-l'exemple de ces deux puissances, où le public français avait placé tant
-d'argent, a montré combien était sage le vieux conseil de ne pas mettre
-tous ses oeufs dans le même panier. D'autre part, dans les pays
-victorieux eux-mêmes, l'énorme baisse des anciens fonds publics révélait
-le danger des rentes perpétuelles, puisque le porteur de consolidé
-anglais, naguère réputé la première valeur du monde, perdait 40 p. 100
-de son capital. Les fonds d'État qui passent pour les plus sûrs exigent
-donc, comme tous les autres éléments des fortunes, une attention
-toujours soutenue, une prudence toujours en éveil.
-
-Ces expériences cruelles, dont plus d'un patrimoine français aura peine
-à se relever, doivent nous servir à réitérer ce conseil fondamental:
-protégez au moins une partie de vos capitaux en ne les plaçant pas tous
-à fonds perdus. Garantissez-vous une certaine stabilité par des
-placements temporaires et remboursables à échéances fixes. Ne vous fiez
-pas aux seuls cours de Bourse pour évaluer votre fortune. La vieille
-société est entrée dans une période de secousses et de transformations
-où les crises seront fréquentes. Jouez, si vous voulez, la chance de sa
-conservation et de son relèvement. Assurez-vous aussi contre les risques
-possibles en les divisant avec sagesse, dans le temps aussi bien que
-dans l'espace. Et prenez toujours pour guide la préservation de votre
-capital, de façon à être toujours à même, en cas de perte, d'en
-retrouver une partie et de réparer votre fortune.
-
-A la lumière de cet avertissement préalable, nous examinerons utilement
-au point de vue pratique les conditions présentes et, autant que
-possible, à venir, des fonds émis par les divers États, en commençant
-par ceux qui ont pris part à la guerre.
-
- *
-
- * *
-
-«Soyez toujours à la hausse sur votre pays, _be always a bull on your
-country._» Ce conseil vient du grand financier américain Pierpont
-Morgan. Nous plaindrions, en effet, le Français qui, pouvant souscrire,
-ne fût-ce qu'à cinquante ou à cinq francs de rente, se serait abstenu de
-participer pendant la guerre aux emprunts de la Défense nationale.
-
-Jusqu'ici les souscripteurs n'ont pas eu à regretter leur confiance. Ils
-n'ont pas seulement entre les mains un titre dont le revenu, au prix
-d'émission, ressortait à plus de 5 1/2 p. 100, garanti pendant
-vingt-cinq années contre tout impôt ou conversion. Ils ont pu, parfois,
-enregistrer une plus-value qui, normalement, devrait se reproduire et
-augmenter.
-
-L'heureuse terminaison de la guerre permet d'abord d'espérer que, malgré
-l'énormité de ses pertes et de ses charges, la France ne fera pas
-faillite, sort qui est réservé aux vaincus. Sans doute il faudra à
-l'État, pour triompher de ses énormes difficultés financières, de la
-prudence, de la sagesse, une bonne administration. Reste à savoir si
-nous avons ces garanties. Il lui faudra aussi obtenir des États-Unis une
-aide de plusieurs années et des avances sur les milliards à payer par
-l'Allemagne à titre de réparations. Il faudra en outre que ces milliards
-soient exactement payés par les vaincus. II faudra, enfin, que nous
-ayons vis-à-vis de l'Allemagne une sécurité telle que nous ne soyons
-plus exposés au danger d'une nouvelle guerre, ni, par conséquent,
-astreints à supporter le fardeau d'une armée permanente.
-
-Si ces conditions sont remplies, alors, et alors seulement, la France
-reconstituera sa vie économique et fera face à ses engagements malgré
-l'effroyable saignée qui lui a enlevé près de deux millions d'hommes
-énergiques, la fleur de la nation. La France retrouve, libres de
-charges, ses riches provinces agricoles et industrielles d'Alsace et de
-Lorraine. Il ne tient qu'à elle et à son gouvernement d'être de nouveau
-florissante quand la période de la liquidation sera franchie.
-
-Voilà pour la sécurité qu'offrent dans l'avenir les emprunts français.
-Nous ne croyons pas qu'il convienne de nourrir des espérances exagérées.
-Jusqu'à ce que les rentes nouvelles se stabilisent au pair ou aux
-environs du pair, en admettant même qu'il ne survienne pas de gros
-imprévu, il y aura encore plus d'une crise et, par conséquent, plus d'un
-recul. L'Europe reste trop troublée pour qu'il n'y ait pas, ici et là,
-quelques nouveaux orages. A l'intérieur même, il serait excessif de
-compter que l'harmonie sera toujours parfaite.
-
-La France offre toutefois une particularité qui, aux yeux de l'homme
-réfléchi, est singulièrement précieuse. C'est, par excellence, le pays
-de la petite propriété et des fortunes moyennes. Cet état social, dans
-une époque tourmentée, est éminemment favorable à la sécurité des
-capitaux. Il atténue les luttes violentes entre possédants et
-non-possédants. On doit se rappeler que sept millions de personnes ont
-souscrit à l'emprunt 4 p. 100 de 1918. Cela fait qu'environ quatre
-familles françaises sur cinq sont intéressées, par le fait de ce seul
-emprunt, à la tranquillité publique et à la solvabilité de l'État. Une
-pareille proportion ne se retrouve dans aucun autre pays.
-
-Prises en elles-mêmes, estimées à leur valeur intrinsèque, toute
-considération de sentiment et de patriotisme mise à part, les nouvelles
-rentes françaises offrent donc un attrait et des garanties appréciables.
-Le capitaliste français a même un intérêt certain à en être muni.
-D'abord leur revenu est exonéré de tout impôt cédulaire. Ensuite, des
-dispositions fiscales ont prévu que les rentes émises pendant les
-hostilités, déjà acceptées en payement des taxes sur les bénéfices de
-guerre, le seraient également en payement des taxes successorales. Il y
-a là une tendance à laquelle il faut prendre garde, car elle pourra se
-développer. Elle consiste à privilégier le porteur de rentes françaises
-par rapport au porteur d'autres titres. Au cas, qui n'est nullement
-impossible, où des impôts extraordinaires viendraient à être établis, le
-même privilège pourrait encore trouver une application considérablement
-étendue, tandis qu'un capitaliste non pourvu de nos fonds nationaux
-pourrait être exposé à des sacrifices supplémentaires. C'est une
-conséquence de cette loi de la nationalisation de l'argent que nous
-avons exposée plus haut.
-
-Aussi pensons-nous qu'à tous les égards le capitaliste français serait
-bien inspiré en plaçant environ la huitième partie de sa fortune en
-rentes françaises perpétuelles des différentes séries qui sont
-actuellement à sa disposition. A lui de voir un jour, si, comme on
-l'espère, le cours de ces rentes a sensiblement monté, il doit réaliser
-et consolider son bénéfice. Nous le répétons: rien n'est éternel. Même
-si une période de tranquillité et de prospérité doit s'ouvrir, un moment
-viendra toujours où les vaches maigres succéderont aux vaches grasses.
-Il sera bon d'avoir mis à profit les heures favorables pour s'abriter
-contre les retours de fortune et de ne pas s'endormir sur le mol
-oreiller d'une «perpétuité» illusoire.
-
-D'ailleurs, l'État français lui-même, ses grandes villes et ses colonies
-offrent et offriront encore une grande variété d'emprunts amortissables,
-garantissant des remboursements de capitaux soit à échéance fixe, soit
-par tirage au sort. Il est probable que pendant assez longtemps le
-Trésor continuera à émettre des bons à courte échéance productifs d'un
-intérêt avantageux. Ce sera un excellent refuge pour les capitalistes
-désireux de voir venir les événements et de se ménager des
-disponibilités.
-
-Les emprunts des grandes villes et notamment de la ville de Paris, qui a
-toujours tenu ses engagements d'une façon scrupuleuse, ne cesseront
-certainement pas d'être recherchés par l'épargne, et avec raison. La
-ville de Paris a coutume d'offrir au public des emprunts à lots. Nous ne
-conseillerons jamais à personne de sacrifier à l'attrait de la loterie
-une part importante de son revenu. En général, les emprunts à lots sont
-moins rémunérateurs que les autres et l'on paie cher quelques millièmes
-de chances de s'enrichir grâce à un hasard heureux. Lorsque les valeurs
-à lots donnent un intérêt inférieur à la moyenne, il convient de n'en
-prendre que pour ouvrir une porte à la fortune. Le calcul des
-probabilités montre que la perte de revenu éprouvée sur cent titres de
-ce genre n'est pas compensée par la chance de voir sortir un des bons
-numéros. Dans ce cas, les valeurs à lots doivent être considérées comme
-des billets de loterie de qualité supérieure. Les portefeuilles bien
-administrés ne leur font qu'une part restreinte.
-
-Les emprunts des colonies françaises doivent être assimilés aux emprunts
-de la métropole et jouissent des mêmes garanties quand ils ont la
-caution de l'État. Les personnes très prévoyantes feront cependant une
-distinction entre nos possessions africaines et nos possessions
-asiatiques. Les premières ne semblent pas avoir, d'ici longtemps, à
-redouter le sort de tant de colonies qui, au cours des siècles, ont
-passé de main en main. Nous sommes solidement établis, et plus
-solidement encore depuis la guerre, dans l'Afrique du Nord et dans
-l'Afrique occidentale. Les obligations 3 p. 100 de cette dernière, dont
-le coupon est net d'impôt, sont séduisantes. Remboursables à cinq cents
-francs, elles valaient environ trois cent cinquante francs en 1919. Pour
-l'Afrique du Nord, qui comprend l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, les
-obligations marocaines sont, par le revenu, les plus rémunératrices. Les
-Tunisiennes 3 p. 100, surtout celles de la série 1892, la plus ancienne
-et dont l'amortissement est par conséquent plus rapide, paraissent les
-plus dignes d'être recherchées.
-
-Quant à nos colonies d'Extrême-Orient, Indo-Chine, Annam et Tonkin, leur
-destinée est beaucoup moins sûre. L'Asie, avec son énorme population,
-pourrait bien être travaillée un jour ou l'autre par ces mouvements
-nationalistes qui, venus d'Europe, ont répandu leurs ondes un peu
-partout. Déjà, aux Indes, se sont manifestés des signes précurseurs qui
-ne laissent pas d'inquiéter les Anglais. Il y a, dans le monde
-asiatique, de grosses inconnues. Il est inutile de les affronter sous la
-forme de valeurs qui n'offrent aucun avantage spécial et dont il est
-facile de s'abstenir. Remarquons en outre que l'obligation 3 1/2 de
-l'_Indo-Chine_ n'est pas garantie par l'État français.
-
- *
-
- * *
-
-Avant de passer en revue les fonds d'États étrangers, il importe de
-rappeler que les coupons de ces valeurs sont soumis, en France, à un
-impôt cédulaire qui est actuellement de 6 p. 100 et qui pourra bien être
-aggravé un jour ou l'autre. Certaines de ces valeurs acquittent déjà des
-taxes dans leur pays d'origine. Il est possible qu'avec la marée
-montante des budgets, ces taxes soient augmentées là où elles existent,
-créées où elles n'existent pas. On devra donc tenir compte de ces
-déductions dans le calcul du revenu. Cette observation s'applique
-d'ailleurs à toutes les sortes de valeurs étrangères.
-
-Une autre remarque concerne le change. Avant la guerre, la France avait
-sur toutes les places des changes excellents. La guerre a bouleversé
-cette situation. Le franc vaut moins que le dollar, la livre sterling,
-le florin, etc... Les personnes qui possédaient des valeurs de pays au
-crédit solide ont bénéficié de ce renversement des rôles. Elles touchent
-une prime importante sur leurs coupons payables en monnaie étrangère.
-Elles enregistrent aussi une plus-value sur leurs titres eux-mêmes,
-qu'elles peuvent alors trouver avantage à vendre au dehors.
-
-Aujourd'hui, les changes sur l'Angleterre, les États-Unis et les pays
-neutres prospères, restent défavorables à la France dans des proportions
-qui ne se sont jamais vues. Il est probable que cette tension se
-prolongera quelque temps encore. Elle est, comme nous venons de le dire,
-extrêmement profitable pour les porteurs de valeurs américaines,
-anglaises, espagnoles, suisses, hollandaises et Scandinaves, dont le
-revenu et le capital bénéficient d'un accroissement qui va de 20 à 40 p.
-100. Quant aux personnes qui acquièrent actuellement ces sortes de
-valeurs, il va sans dire qu'elles doivent débourser une somme
-correspondant à la dépréciation du franc, ou, s'il s'agit de titres
-cotés à la Bourse de Paris, les payer plus cher. Si le franc remonte, si
-l'équilibre des changes vient à se rétablir dans un temps relativement
-court, les personnes qui auraient exporté prématurément leurs capitaux
-seraient exposées à subir une perte sèche. C'est un point qui ne doit
-pas être perdu de vue.
-
-Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus, c'est que tel État,
-aujourd'hui ami ou neutre, peut être dans l'avenir entraîné dans un
-conflit avec la France. Placer toute sa fortune ou une grande partie de
-sa fortune dans un seul pays étranger est donc une imprudence, quelques
-raisons qu'on ait de croire que les relations de la France avec ce pays
-seront toujours bonnes.
-
- *
-
- * *
-
-De tous les pays du monde, les _États-Unis_ ont incomparablement les
-finances les plus solides. Avant leur participation à la guerre, ils
-n'avaient pour ainsi dire pas de dette nationale et leur rente 2 p. 100
-était au pair. Elle était d'ailleurs à peu près introuvable. Depuis son
-entrée dans la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs emprunts
-qui ont été des succès magnifiques. Au commencement de l'année 1919,
-tous ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus. Le 4 p. 100
-remboursable en 1925 avait même atteint, à la Bourse de New-York, le
-cours de 109. Les deux «emprunts de la liberté», _Liberty loan_, l'un 3
-1/2, l'autre 4 1/4, approchaient des mêmes cours. Ce sont,
-incontestablement, les premières valeurs du monde.
-
-Pour se rendre compte des bases solides sur lesquelles repose la
-prospérité des États-Unis, il suffira de lire cet exposé que nous
-empruntons à un article du _Brooklyn Eagle_ publié le 25 décembre 1918:
-
- Au 1er juillet 1912, la richesse des États-Unis était évaluée à 188
- milliards de dollars, soit $1.965 par tête. La dette nationale était
- alors de 1 milliard de dollars, soit $10,77 par tête.
-
- Au 1er octobre 1917, la richesse nationale était évaluée à 225
- milliards de dollars... et plus de 3 milliards de dollars s'y sont
- ajoutés depuis cette date.
-
- Il est vrai que notre dette nationale s'est accrue, elle aussi. En
- octobre 1917, elle était de $4.500.000.000, et aujourd'hui elle est de
- $17 milliards. Mais de cette somme il faut déduire les $8 milliards
- qui nous sont dus par l'étranger, et dont les intérêts annuels
- s'élèvent à plusieurs millions de dollars. La France et le Royaume-Uni
- ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse
- nationale. Les $9 milliards de dette nette des États-Unis n'atteignent
- pas 1/25 de leur richesse nationale. De plus, notre richesse nationale
- est presque triple de celle du Royaume-Uni et quadruple de celle de la
- France.
-
- Pour les ressources, les États-Unis sont également la «terre de Dieu».
- Nous possédons 60 p. 100 du pétrole mondial. Nous avons chez nous deux
- tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton, 40 p. 100 du charbon et
- du minerai de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos
- importations, les produits manufacturés n'entrent que pour 13 p. 100,
- tandis que, sur les 6 milliards de dollars de marchandises que nous
- avons exportées dans le courant de l'année dernière, 4 milliards
- étaient représentés par des produits fabriqués par les machines
- américaines et les travailleurs américains.
-
- Et si on demande si tout ce commerce ne va pas disparaître maintenant
- que la guerre est finie, il faut répondre sans hésitation qu'il n'en
- sera rien. C'est un fait regrettable qu'il faudra à l'Europe plusieurs
- années pour rétablir ses industries. Son capital et son énergie
- devront pendant quelque temps être consacrés au travail de la
- construction. Les manufacturiers américains devront fournir les
- millions de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se
- remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les États-Unis
- devront fournir la plus grande partie de ce qui se vendra en Asie et
- dans l'Amérique du Sud. Notre commerce avec ces parties du monde a
- doublé depuis le début de la guerre, et il nous en restera une grande
- partie, même si les États-Unis refusent d'engager une concurrence sans
- merci avec les puissances aux côtés desquelles ils ont combattu.
-
-Aux garanties qu'apporte cette prospérité, les emprunts des États-Unis
-ajoutent celles qui résultent d'une sécurité politique et sociale qu'on
-chercherait vainement ailleurs. Les États-Unis n'ont pas, d'ici
-longtemps, de grand danger extérieur à craindre. A l'intérieur, le
-socialisme, qui compte encore à peine comme élément électoral, a des
-formes modérées et il n'y a pas de pays où les tentatives de sabotage,
-d'anarchie et de bolchevisme, comme celles des Travailleurs
-Internationaux pendant la guerre, aient été plus énergiquement
-réprimées. C'est sans doute aux États-Unis que le régime capitaliste,
-tel qu'il a régné en Europe pendant le XIXe siècle, se maintiendra le
-plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté des charges du
-gouvernement fédéral, ne donneront pas lieu non plus à une fiscalité
-excessive. Bien que les États-Unis aient commencé à connaître les taxes
-et les impôts, ils ont encore, à cet égard, une marge étendue par
-rapport aux grands États européens.
-
-Un emprunt comme celui de la ville de New-York (_New-York City 4 1/2_
-remboursable en 1957) est de tous points assimilable à ceux du
-gouvernement fédéral. Nous renvoyons le lecteur au chapitre des
-obligations industrielles pour les bons d'entreprises municipales émis
-par les grandes villes américaines.
-
-Les valeurs canadiennes de même nature se recommandent également et pour
-les mêmes raisons. Ainsi le _Canadian Fives_ remboursable en 1931, le _4
-1/2 Canadien_ (1920-1956), le _Dominion of Canada 3 %_ (1938), les
-_Ville de Montréal 3 1/2_ (1933). Ces fonds, comme ceux des États-Unis,
-sont au pair ou voisins du pair et offrent peu de chances d'une hausse
-considérable. Mais leur stabilité fait peu de doute et leur
-remboursement est prochain. La richesse du Canada, l'esprit de travail
-et d'ordre qui anime sa population, constituent des garanties d'une
-qualité rare. Au cas, nullement impossible, où de nouvelles secousses
-européennes viendraient à se produire, on ne regretterait pas d'avoir
-abrité contre les risques une fraction de son capital placée en bonnes
-valeurs d'État ou de grandes villes américaines et canadiennes.
-
- *
-
- * *
-
-On citait autrefois Victor Hugo et le président de la République Jules
-Grévy comme ayant donné le mauvais exemple d'expatrier leur bien et
-d'accorder plus de confiance à la rente anglaise qu'à la rente
-française. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, un placement en
-_Consolidés anglais_, effectué il y a trente ou quarante ans, n'aurait
-pas été très profitable. Il ne semble pas non plus qu'à l'heure actuelle
-les fonds d'État britanniques doivent être mis en portefeuille par des
-étrangers, au moins pour des quantités considérables.
-
-Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun degré, menacée de faillite.
-Son crédit reste et restera sans doute brillant. Quelle que soit
-l'énormité de la dette qu'elle a dû contracter pour faire face à ses
-dépenses de guerre, elle n'en sera pas écrasée. Après les guerres
-napoléoniennes, le Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards, somme
-inouïe à cette époque. Les économistes du temps pensaient qu'un pareil
-passif était incompatible avec de bonnes finances. Cependant, grâce au
-développement de sa population, de son industrie et de son commerce,
-grâce aussi à sa bonne politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté
-sans peine et amorti régulièrement sa dette des temps passés.
-
-De nos jours, 250 milliards ne sont pas plus pour l'Angleterre que 20
-milliards il y a cent ans. De nos jours, comme alors, l'Angleterre est
-venue à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde une situation qui
-n'a jamais été si belle. Elle est la grande bénéficiaire de la victoire.
-De tous les belligérants européens, c'est elle sans doute qui supportera
-le moins difficilement le poids de ses dettes.
-
-Elle n'a qu'un point noir: la question sociale. Pas de petite propriété,
-peu de classes moyennes, un faible goût de l'épargne: entre un vaste
-prolétariat et un haut capitalisme puissant mais restreint, il n'y a
-pas, en Angleterre, de matelas qui s'interpose. Une crise grave, dont
-nous voyons déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a lieu de
-le penser, la politique anglaise reste fidèle à elle-même, elle
-continuera ce qu'elle avait déjà commencé avant la guerre. Elle résoudra
-le problème en imposant des sacrifices étendus à la fortune. Le porteur
-français de valeurs britanniques serait exposé à payer de lourds impôts
-à la fois en France et en Angleterre, car il n'est pas certain que
-l'_income-tax_ soit toujours remboursé aux porteurs étrangers. Ceux-ci
-seraient donc doublement atteints. Avant de placer de fortes sommes de
-l'autre côté de la Manche, on fera sagement de calculer le péril des
-deux taxations. Les personnes qui passeront outre ont le choix entre les
-_Consolidés_ dont nous avons parlé plus haut, les emprunts de guerre, ou
-_War Loans_ (3 1/2, 4, 4 1/2 et 5 %) et quelques fonds hautement réputés
-comme l'_Irish Loan_ 2 3/4 et le _London County Council_ 3 1/2, ainsi
-que quelques fonds coloniaux.
-
- *
-
- * *
-
-La _Belgique_ avait été surprise en pleine prospérité par l'agression
-allemande. Comme les peuples heureux, jusqu'en 1914 elle n'avait pas
-d'histoire. Le jeune État belge, qui date seulement de 1830, n'avait
-jamais connu d'aventures ni de catastrophes. Son passif était donc léger
-et sa dette avait été employée presque tout entière à mettre le pays en
-valeur. Il suffit de se souvenir que la Belgique était, par rapport à sa
-population et à sa superficie, le premier des peuples exportateurs
-d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son crédit.
-
-On doit penser qu'elle retrouvera cette prospérité après la guerre,
-quand les dommages qu'elle a subis auront été réparés. Sans doute, ses
-charges seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des budgets
-militaires, la Belgique, ayant renoncé à une illusoire neutralité, en
-aura un. Toutefois sa position spéciale dans la guerre, sa qualité de
-victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment moindres, tout
-compte tenu de son importance numérique, que celles des grands États ses
-alliés.
-
-Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique pourra être encore
-un des pays les plus heureux du monde. Sa rente 3 %, les rentes
-nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons placements. Il faudra
-seulement se souvenir que, dans le cas d'une guerre nouvelle, la
-Belgique ne serait plus un État neutre, mais un belligérant comme un
-autre, exposé aux mêmes risques qu'un autre. En se délivrant des périls
-de la neutralité, elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la
-garantie des puissances.
-
- * * * * *
-
-Après avoir eu un passé agité, la _rente italienne_ avait fini par
-prendre rang parmi les meilleures valeurs. L'Italien s'adonne à
-l'épargne. Profondément méfiant, l'Italien n'achète que de la terre ou
-le fonds d'État national. D'où la bonne tenue de ce titre qui, jadis
-placé par larges tranches au dehors, avait fini par être en grande
-partie rapatrié.
-
-La guerre a laissé les finances italiennes dans une situation obscure et
-les dirigeants ne dissimulent pas leurs alarmes. Le change défavorable
-que l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un sérieux
-symptôme. Pourtant l'Italie a fait une guerre heureuse et, à bien des
-égards, une guerre moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient
-rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront se relever, grâce à
-sa population croissante. Quant à l'extérieur, la diplomatie italienne,
-malgré son habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages amassés sur
-l'Adriatique? C'est une question.
-
-Un autre risque à courir, c'est le sans-gêne avec lequel l'État italien
-a coutume de traiter ses créanciers et même les entreprises privées: le
-rachat léonin des assurances en est un exemple. Nulle part le fameux
-«fait du prince» n'est plus en honneur, et nulle part l'État souverain
-ne se sent plus libre à l'égard de ses engagements. L'Italie opère, avec
-la plus grande désinvolture, des conversions forcées, qui ne sont que
-des réductions de dettes par le moyen de l'impôt. Le bénéfice du Trésor
-public est une considération qui prime tout, même le respect des
-contrats. La «garantie» de l'État italien, qui ne se pique pas, lui,
-d'être «honnête homme», est donc, à cet égard, sujette à caution: les
-porteurs de rente convertie et les obligataires français d'un certain
-_chemin de fer de Toscane_, pour ne pas prendre d'autres exemples, en
-savent quelque chose.
-
-Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir conseiller aux
-capitalistes de ne s'intéresser que modérément aux fonds italiens, et,
-s'ils s'y intéressent, de ne pas s'y éterniser.
-
- *
-
- * *
-
-Parmi les puissances orientales qui ont pris part à la guerre, la
-_Russie_ touche douloureusement le capital français. La déception russe,
-c'est vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière. La
-cessation de paiements de la Russie s'ajoute à la faillite de l'alliance
-et elle atteint des centaines de milliers d'épargnants français qui
-avaient fait confiance à l'allié de leur pays.
-
-En 1905, pendant la première révolution russe, la révolution manquée,
-nous avons entendu dire à M. Henri Germain, le célèbre directeur du
-Crédit Lyonnais: «Si la Russie devient libérale, oh! alors, elle est
-perdue.» La Russie n'est pas seulement devenue libérale: elle ne l'est
-restée que quelques semaines pour devenir socialiste et tomber dans
-l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a disparu, en réalité, c'est le
-seul gouvernement européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait eu
-la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a pu voir la vérité du mot:
-«Il n'y a pas de Russie d'Europe.» Le bolchevisme n'est qu'une forme de
-barbarie asiatique.
-
-La Russie sera-t-elle libérée ou se libérera-t-elle du bolchevisme?
-C'est possible. Dans ce cas, quelle sorte de gouvernement aura-t-elle?
-Et si ce gouvernement reconnaissait les dettes de l'ancien régime,
-serait-il en mesure d'en reprendre le service? Serait-il capable, pour
-commencer, de rétablir territorialement la Russie telle qu'elle était du
-temps des tsars, la Pologne et la Finlande, qui ont reconquis leur
-indépendance, exceptées? Serait-il capable de reconstituer
-économiquement la Russie pour faire face aux engagements nationaux?
-
-Il suffit de poser ces questions pour se rendre compte que, dans
-l'hypothèse la plus favorable, la reprise du service normal de la Dette
-russe ne peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais elle doit
-avoir lieu. Il semble que les possesseurs de fonds russes doivent en
-tout cas s'armer d'une longue patience.
-
-L'immense faute qu'on a commise en France a été de méconnaître la
-fragilité politique de la Russie. A l'appel des sociétés de crédit,
-uniquement soucieuses de toucher leurs commissions, le public français
-souscrivait aux emprunts russes comme à des valeurs de tout repos. Des
-personnes prudentes et renommées pour leur sagacité, comme M. Paul
-Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées en conseillant de ne pas
-placer plus de 10 p. 100 d'une fortune en fonds russes. L'événement a
-prouvé que cette proportion était encore trop forte.
-
-Et pourtant le crédit de la Russie n'était pas mauvais. Depuis 1822,
-date de son premier emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à
-ses engagements. Surtout ses possibilités de développement économique
-étaient énormes. Aujourd'hui encore, malgré les ruines accumulées par la
-Révolution, la Russie banqueroutière est dans cette situation paradoxale
-que ses richesses naturelles représentent infiniment plus que le total
-de ses dettes. Elle est même à cet égard dans une situation privilégiée
-par rapport aux autres grands pays européens accablés par leurs dépenses
-de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine, à elle seule,
-pourrait payer les créanciers de la Russie.
-
-Seulement ces richesses latentes ne sont pas exploitées et ne pourront
-l'être que quand l'ordre politique aura reparu et aura duré. Or, il est
-plus que douteux que l'ordre se rétablisse aisément dans toutes ces
-régions de l'Europe orientale. S'il revient un jour, les porteurs de
-fonds russes auront entre les mains un papier qui ne sera pas dénué de
-valeur. Il se peut que l'on voie, à cet égard, des renversements de
-situation bizarres et tel pourra être en faillite quand la Russie
-donnerait quelque dédommagement à ses créanciers. Il serait téméraire
-d'en dire davantage et d'exciter des espérances peut-être injustifiées.
-
-Puisse seulement la leçon russe avoir enseigné aux capitalistes français
-la méfiance.
-
-Les emprunts _finlandais_ méritent une mention spéciale. Avant la
-guerre, ils étaient garantis par la Russie. Mais la Finlande avait de
-bien meilleures finances que l'État russe. Avec la Prusse et la Suède,
-la Finlande était le seul État européen qui pût mettre en face de sa
-dette un actif réel, grâce surtout à ses vastes domaines forestiers.
-Depuis la révolution russe et la proclamation de son indépendance, la
-Finlande a négligé de payer ses créanciers. Ce ne sont pas les scrupules
-qui étouffent les peuples libérés et les nationalités nouvelles. Plus
-tard, si la Finlande fait honneur à sa signature, si sa situation
-politique s'éclaircit et si elle n'a plus à craindre le voisinage du
-bolchevisme, les emprunts finlandais pourront, dans une certaine mesure,
-mériter l'attention.
-
- *
-
- * *
-
-Les fonds _roumains_ ont subi une éclipse qui sera probablement
-passagère. La Roumanie a dû suspendre ses paiements en 1918 lorsque,
-trahie par la révolution russe, elle a été contrainte de s'incliner
-devant l'Allemagne et de signer la paix de Bucarest. Sa bonne foi et sa
-bonne volonté à l'égard de ses créanciers sont hors de question.
-
-Avant la guerre, la situation financière de la Roumanie était très
-saine. Ses richesses agricoles et pétrolières lui assuraient des revenus
-abondants. Ses emprunts étaient d'excellentes valeurs qui méritaient
-d'être acquises par les personnes les plus timorées.
-
-Il convient d'être plus réservé aujourd'hui. Après de dures épreuves, la
-Roumanie a vu la guerre tourner en sa faveur. Par la réunion de la
-Bessarabie et de la Transylvanie, son territoire et sa population seront
-plus que doublés. Elle possède, avec sa monarchie, un gouvernement
-sérieux et qui paraît stable. Son avenir serait donc séduisant et ses
-emprunts mériteraient confiance si elle n'appartenait à cette Europe
-orientale qui est menacée pour longtemps de convulsions. La Roumanie est
-terriblement isolée. C'est un îlot de civilisation au milieu de la
-barbarie. Elle aura de la peine à se défendre contre les révolutions
-sociales et nationales déchaînées autour d'elle. Tant que l'ordre n'aura
-pas été rétabli en Russie, la sécurité intérieure et extérieure manquera
-à l'État roumain.
-
-Pour cette raison il est donc fort chanceux d'acquérir en ce moment des
-fonds de cet État. C'est une spéculation pure. Toutefois, du jour où il
-apparaîtrait d'une façon certaine que l'Europe orientale s'apaise et
-retourne à l'ordre et à la tranquillité, les fonds roumains
-deviendraient séduisants. Nous engageons les capitalistes à surveiller
-cette éventualité.
-
- *
-
- * *
-
-Le coupon des rentes _serbes_ a été payé régulièrement pendant la
-guerre, grâce aux avances des Alliés. Quoique ruinée, la Serbie a une
-population paysanne énergique et travailleuse, qui pourrait réparer les
-désastres de la guerre. Ce pays est malheureusement engagé dans une
-politique qui n'est pas de tout repos. Il est exposé à toutes les
-secousses et à toutes les explosions balkaniques qui ne sont pas près de
-prendre fin et qu'aggravent les problèmes surgis de la décomposition de
-l'Autriche. L'union de la Serbie avec les Yougo-Slaves détachés de
-l'Empire austro-hongrois préparerait de nouvelles agitations et de
-nouveaux conflits. Nous conseillons l'abstention tant pour les emprunts
-anciens de la Serbie que pour ceux qu'elle pourrait lancer au nom de la
-Yougo-Slavie ou royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Si ce royaume
-unitaire arrive à se constituer, il annonce trop d'ambitions, il
-inquiète trop ses voisins (et en premier lieu l'Italie) pour avoir une
-existence tranquille. Si l'unité ne se fait pas, la Serbie, saignée à
-blanc par la guerre, sera faible et retrouvera ses ennemis d'hier,
-l'Allemand, le Hongrois, le Bulgare, sans en compter peut-être d'autres.
-De longtemps, ce coin de l'Europe ne sera pas un refuge pour les
-capitaux.
-
- *
-
- * *
-
-La _Grèce_ a été un allié de la dernière heure qui a vécu d'ailleurs des
-subsides et des allocations fournis par les Alliés. L'habile politique
-de M. Yenizelos n'a pas amélioré ses finances. Et puis, M. Yenizelos
-n'est pas éternel et qui sait, après lui, ce que deviendra la Grèce?
-Deux emprunts helléniques seulement sont recommandables, c'est le 2 1/2
-et le 4 p. 100 gagés sur des recettes d'État et des monopoles, le 2 1/2
-surtout dont la gestion est confiée à des représentants des grandes
-puissances sur le modèle de l'administration de la Dette ottomane. Les
-emprunts futurs de la Grèce qui n'auraient pas de garanties du même
-ordre seront à écarter purement et simplement.
-
-Quant au _Portugal_, dont l'histoire financière est peu brillante,
-l'instabilité politique de ce pays conseille l'abstention complète.
-
- *
-
- * *
-
-«Le _Japon_ occupe au point de vue économique la position d'un
-vainqueur.» Ce mot d'un journal japonais, écrit au lendemain de
-l'armistice du 11 novembre 1918, est vrai. Pendant toute la durée de la
-guerre, le Japon s'est préoccupé de limiter sa mise et il y a réussi. Sa
-situation monétaire est brillante. Il est soucieux de la conserver et de
-la développer. On pouvait craindre autrefois qu'il ne se laissât
-entraîner à une politique impérialiste. La prospérité l'a calmé. Il a vu
-aussi les États-Unis, jusqu'ici dépourvus d'armée, se donner une force
-militaire, ce qui a pu lui inspirer de nouvelles réflexions. Toutefois
-la politique de l'Extrême-Orient réserve sans doute bien des surprises.
-A l'intérieur, il ne semble pas que de gros accidents soient à craindre
-et la discipline nationale du Japon reste forte. Mais il ne faut pas
-oublier que sa structure économique et financière est récente et
-fragile. Le pays est lointain et, somme toute, mal connu et mystérieux.
-On fera bien de ne s'engager dans ses fonds que pour des sommes
-limitées.
-
-La surveillance des grandes puissances européennes est la seule garantie
-des emprunts _chinois_.
-
-Cette surveillance s'exercera-t-elle toujours avec la même efficacité?
-Déjà la caution de la Russie n'existe plus. Quant à l'état des finances
-chinoises, il est déplorable. Sans doute la Chine évoluant pacifiquement
-deviendrait une force économique de premier ordre. Ses ressources sont
-immenses. On doit seulement se demander si, prenant conscience
-d'elle-même, elle ne sera pas sujette à de dangereuses explosions
-révolutionnaires et nationalistes. Le continent asiatique inquiète déjà
-les esprits avisés de l'Europe. Il est probable qu'il s'agitera beaucoup
-au cours de ce siècle-ci. Cet énorme réservoir d'hommes commence à
-sortir de sa passivité. Tant que l'avenir ne sera pas plus clair, la
-prudence, pour les capitalistes européens, sera de rigueur.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-EMPRUNTS DES ÉTATS QUI ONT ÉTÉ EN GUERRE AVEC LES ALLIÉS ET DES NOUVEAUX
-ÉTATS ISSUS DE LA DÉCOMPOSITION DE L'AUTRICHE-HONGRIE
-
-Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences de la
-dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution de la
-dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à l'égard des
-appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie et de la
-Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe centrale et
-orientale devra être évitée longtemps par les capitaux.
-
-
-Ce chapitre sera nécessairement bref, car nous n'avons pas besoin de
-mettre le capital et l'épargne en garde contre les fonds des États
-vaincus qui auront à payer les frais de la guerre et qui sont ruinés
-pour longtemps.
-
-Rares étaient les Français qui possédaient des rentes de l'Empire ou des
-États allemands, bien que, dans les années qui ont précédé la guerre,
-des démarcheurs et des banquiers eussent cherché à en écouler chez nous.
-Les personnes qui avaient succombé à la tentation auront été bien punies
-d'avoir joué sur le tableau de l'ennemi. A l'avenir, personne ne sera
-tenté de recommencer.
-
-Le cas est différent en ce qui concerne nos autres adversaires.
-L'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la Turquie ont trouvé du crédit en
-France avec l'autorisation du gouvernement, jusqu'à la veille des
-hostilités, ce qui prouve que le capitaliste doit se méfier de toutes
-les suggestions des établissements de crédit et même des recommandations
-officielles. L'Autriche-Hongrie était l'alliée de l'Allemagne, la
-Bulgarie suspecte, la Turquie peu sûre. Mais les établissements de
-crédit ne songeaient qu'aux commissions à encaisser. Quant au
-gouvernement, ou bien il s'aveuglait sur les dispositions de ces pays,
-ou bien il se servait de l'épargne française et la guidait vers des
-placements détestables dans l'idée d'amadouer des pays hostiles.
-
-L'épargne française aura fait les frais de cette diplomatie aventureuse.
-C'est ainsi que, quelques mois avant la guerre, fut lancé en France un
-emprunt ottoman dont un seul coupon a été payé et qui a donné aux Jeunes
-Turcs les moyens de préparer la guerre. Peut-être, à Gallipoli, des
-soldats français, ayant souscrit, eux ou leurs parents, à cet emprunt,
-ont-ils été frappés des projectiles que leur propre argent avait payés.
-Quelle monstrueuse ironie!
-
-Les fonds _autrichiens_ et _hongrois_ se trouvaient en quantités
-sérieuses dans les portefeuilles français avant la guerre. Il faut leur
-assimiler les _obligations des chemins de fer autrichiens_, chemins de
-fer rachetés et dont les titres étaient devenus des titres d'État. Le
-traité de paix stipule que les arrérages de ces emprunts devront être
-payés de préférence aux emprunts de guerre, ce qui est une certaine
-garantie pour les porteurs français. Toutefois la faillite menace
-l'Autriche et la Hongrie. On peut considérer que la Hongrie, pays
-agricole, est moins ruinée que l'Autriche bien que les nouvelles
-frontières qui lui sont imposées diminuent gravement ses ressources.
-
-Cependant une autre question se pose. L'Empire austro-hongrois s'est
-dissous. L'Autriche et la Hongrie ont été amputées, diminuées dans leur
-population, dans leur territoire et dans leurs ressources au profit des
-nouveaux États qui sont nés de la chute de l'ancienne monarchie.
-L'Autriche et la Hongrie réduites à elles-mêmes seraient donc incapables
-de faire face à leurs engagements. Le traité a prévu avec raison que les
-États qui sont nés ou qui se sont agrandis aux dépens de l'Empire déchu
-devraient prendre leur part des dettes de la communauté, et nous ne nous
-intéressons, bien entendu, qu'aux dettes d'avant-guerre, les seules dont
-les titres soient possédés par des Français.
-
-Il se trouvera donc que les porteurs de rente autrichienne seront
-créanciers à la fois de l'Autriche proprement dite, de la Yougo-Slavie,
-de la Pologne et de la Tchéco-Slovaquie. Les porteurs de rente hongroise
-seront créanciers de la Hongrie, de la Yougo-Slavie, de la
-Tchéco-Slovaquie et de la Roumanie. Comment, dans ces conditions, se
-fera le service de la Dette? Comment se fera la discrimination? Cela est
-bien obscur et doit laisser les intéressés perplexes.
-
-Il est en outre à craindre que le crédit de ces nouveaux États,
-dépourvus d'administration et qui auront tout à créer chez eux, ne soit
-pas très solide. Ils auront besoin de faire preuve de sagesse et dans
-leur politique intérieure et dans leur politique extérieure.
-Malheureusement les symptômes, à l'heure actuelle, ne sont pas très
-favorables. En outre, la décomposition de l'Autriche a étendu à l'Europe
-centrale une situation qui ne ressemble que trop à la situation
-balkanique. Il y a de fortes raisons de craindre l'instabilité du nouvel
-ordre de choses. Ce que les jeunes nationalités qui viennent de prendre
-leur essor auraient de mieux à faire, ce serait de se fédérer entre
-elles. Cette solution équivaudrait à reconstituer l'ancienne Autriche.
-Si elle doit être admise, il serait bien étonnant que ce ne fût pas
-après des luttes et des convulsions qui en auraient démontré la
-nécessité après avoir singulièrement aggravé les dégâts.
-
-Les trois nouveaux États polonais, tchèque et yougo-slave, étant
-considérés comme nos alliés, ne vont probablement pas tarder à faire
-appel au crédit international. Nous croyons devoir conseiller la plus
-grande réserve. Nous avons déjà dit plus haut ce que nous pensions de la
-Yougo-Slavie. Quelles que soient les sympathies qu'appellent les
-Tchéco-Slovaques et la Pologne, les Français n'ont plus le droit ni les
-moyens de faire de la finance sentimentale ni d'aventurer leurs
-capitaux. Il suffira d'observer que, pour le premier semestre de l'année
-1919, la Pologne, sans dette, a déjà un déficit de deux milliards.
-
-D'une manière générale, l'Europe centrale et orientale nous apparaît
-comme devant être pour longtemps évitée par les capitalistes. L'exemple
-de la Bulgarie peut servir de leçon. Voilà un pays qui a joui chez nous
-pendant de longues années d'une popularité inexplicable et qui nous a
-odieusement trompés. La France ne devra plus être la vache à lait des
-nationalités nouvelles.
-
-Nous ne nous appesantirons pas sur les anciens _emprunts bulgares_. Le
-traité de paix donne à cet égard les garanties nécessaires et usuelles
-aux intérêts des porteurs. Les personnes qui ne sont pas engagées dans
-ces titres feront mieux de n'y pas entrer. Le pays est trop peu sûr.
-
-Restent les _fonds ottomans_. Ce sont peut-être, de tous ceux des États
-qui ont été nos ennemis, les moins mal protégés. Le caractère
-international de l'espèce de protectorat qui est imposé à l'Empire turc,
-joint aux privilèges anciens attachés à quelques-unes des dettes
-ottomanes, font espérer que les porteurs ne seront pas dépouillés.
-Néanmoins, la plus grande incertitude plane sur l'avenir de la Turquie
-comme de tout l'Orient. Ces titres ne peuvent tenter les personnes qui,
-au goût du risque et de la spéculation, ne joignent pas une certaine
-connaissance des choses orientales.
-
-Sans développer davantage ces divers points, nous concluons donc, avec
-le bon sens: on ne prête pas à l'ennemi, on ne prête pas aux vaincus. On
-ne prête pas non plus à de jeunes États qui n'ont pas encore fait la
-preuve de leur solvabilité.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-EMPRUNTS DES ÉTATS NEUTRES
-
-Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts sont
-d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le moment
-d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore
-temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne, Suisse,
-Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du Sud.--Nécessité
-d'une soigneuse discrimination.
-
-
-Nous entrons ici dans le paradis des fonds d'États. Parmi les peuples
-qui se sont tenus prudemment à l'écart de la guerre,--nous rangeons dans
-cette catégorie les Républiques Sud-américaines qui se sont contentées
-de rompre avec l'Allemagne,--les uns se sont enrichis, les autres, du
-moins, ne se sont pas couverts de dettes comme les belligérants. Par
-comparaison, leur situation financière, qui n'était pas toujours de
-premier ordre, apparaît comme améliorée. Il y a là, pour certains
-d'entre eux, un trompe-l'oeil. On aurait tort de croire que tous les
-pays qui se sont tenus dans la neutralité ont acquis, par cela même, une
-solvabilité à toute épreuve.
-
-Les personnes qui avaient observé le principe de la distribution
-géographique des placements, lorsqu'elles étaient bien tombées, ont été
-récompensées de leur prudence pendant la guerre. Encore fallait-il bien
-tomber ou avoir été doué d'une prévoyance rare pour discerner les pays
-qui échapperaient à une tourmente dont ceux-mêmes qui l'annonçaient ne
-pouvaient soupçonner l'ampleur. Il y a donc eu plus de chance que de
-science dans la distribution des portefeuilles les plus judicieusement
-composés. Il suffit d'ailleurs de consulter les tableaux de placements
-donnés avant 1914 par les conseilleurs les plus qualifiés pour se rendre
-compte des erreurs que les plus sages peuvent commettre. Ce qui confirme
-notre principe essentiel, qu'il ne suffit pas, pour assurer les
-capitaux, de les répandre sur toute la surface du globe.
-
-D'ailleurs, la roue tourne. Tel État qui vient d'échapper à la guerre et
-dont la situation paraît enviable subira demain à son tour quelque choc
-dont il est difficile pour le moment d'apercevoir les causes. Tel autre,
-au contraire, au sujet duquel les perspectives étaient sombres, semble
-rester à l'abri des orages. Il y reste jusqu'à ce que son tour arrive.
-La stabilité et la prospérité sont pour les États ce que la santé est
-pour l'homme le mieux portant: quelque chose de provisoire.
-
-Essayons de raisonner en ce qui concerne les capitaux et leur besoin
-accru de sécurité. Les rentiers qui, dans le choix de leurs placements,
-se régleraient sur leur tempérament personnel en appliquant les données
-généralement admises autrefois, obéiraient à l'une ou à l'autre des deux
-tendances suivantes. Hardis, ils parieraient pour le relèvement des
-États qui ont souffert de la guerre, ils spéculeraient sur la hausse de
-leurs emprunts. Timorés, ils se réfugieraient dans les titres des États
-qui ne se sont pas endettés.
-
-Le premier système a des précédents encourageants. L'histoire du XIXe
-siècle montre qu'en effet les grandes nations qui ont subi les plus
-dures épreuves, dont le crédit a paru à un moment donné le plus
-compromis ou a été le plus discuté, sont parvenues à rétablir leur
-situation. Elles ont récompensé les prêteurs qui ont eu confiance en
-elles. Tel a été le cas de l'Italie, dont la solidité financière, aux
-débuts difficiles de son unité, semblait plus qu'aléatoire. Tel a été
-aussi le cas de la France. Après 1815, et après 1871, son relèvement a
-justifié toutes les espérances de ceux qui avaient cru en elle. On cite
-des spéculateurs qui, à la suite de la première guerre franco-allemande,
-sont restés dix ans à la hausse sur nos fonds nationaux et dont
-l'enrichissement s'est fait tout seul à mesure que les forces
-économiques de la France se reconstituaient.
-
-L'Espagne offre un phénomène du même genre. Les agitations de sa
-politique avaient longtemps détourné le public de ses emprunts. En 1898,
-sa guerre désastreuse avec les États-Unis avait failli la conduire à la
-banqueroute. Pourtant l'Espagne a résisté et ceux qui avaient ponté sur
-elle au moment où elle était le plus bas ont gagné. Nous connaissons à
-ce sujet une anecdote symbolique.
-
-Pendant la guerre hispano-américaine, la rente espagnole dite
-Extérieure, c'est-à-dire payable en or à Paris, était tombée aux
-environs de 30 francs. On parlait de suspendre les paiements ou, au
-moins, de les réduire et de recourir à une faillite partielle. Était-ce
-le moment d'acheter et de courir l'aventure? Les esprits craintifs
-disaient non. Les amateurs de risque disaient oui. Or, il y avait un
-ménage français où le mari était timide et la femme aventureuse. La
-femme conseillait d'acheter de l'Extérieure. Le mari refusait.
-L'occasion passa. Lentement d'abord, l'Extérieure se mit à remonter:
-l'Espagne tenait ses engagements. Tous les soirs, dans le journal,
-Madame lisait les cours. Elle les lisait à voix haute. Madame triomphait
-et Monsieur était humilié. Par sottise il avait manqué une fortune. Et
-l'histoire ajoute que, quand l'Extérieure fut au pair, le ménage
-divorça...
-
-La question est de savoir si ces exemples de relèvement progressif et de
-guérison rapide sont encore applicables à la situation actuelle. En
-somme, l'expérience que nous avons du crédit des grands États, tel qu'il
-s'est constitué dans le monde contemporain, est une expérience étendue
-sur un temps très court par rapport à la longévité des nations. C'est
-tout au plus l'espace d'un siècle, beaucoup moins pour de nombreux pays.
-On ne saurait tirer du fait que, de 1815 à 1914, aucun État important
-n'a fait faillite et que les pays éprouvés se sont tirés d'affaire, la
-conclusion que l'échafaudage financier des sociétés contemporaines est
-indestructible et que ce qui s'est passé au XIXe siècle recommencera au
-XXe.
-
-Pas plus qu'il n'est certain que tous les belligérants se relèveront de
-leurs plaies, il n'est certain que les États restés neutres de 1914 à
-1918 jouiront d'une prospérité éternelle, à l'abri des convulsions et
-des hasards. Leur bonheur ne doit donc pas faire illusion outre mesure.
-Le monde nouveau, tel qu'il est sorti de la paix, est trop instable pour
-qu'on puisse assurer que celui-ci ou celui-là seront toujours exempts
-des guerres et des révolutions.
-
-Ainsi le rentier irait sans le savoir au devant de nouveaux risques s'il
-portait inconsidérément sa fortune chez les anciens «neutres». Il faudra
-encore choisir entre eux et scruter leur fort et leur faible.
-
- *
-
- * *
-
-L'_Espagne_ a été merveilleusement favorisée par la guerre. L'or a
-afflué chez elle. Sa rente extérieure a largement dépassé le pair. Le
-change, phénomène inouï, lui est devenu favorable au point que le billet
-de banque français a perdu plus de 30 p. 100. Les porteurs de rente
-espagnole, qui semblaient avoir fait un placement aventureux, se sont
-trouvés au contraire avoir fait une opération excellente.
-
-Tous ces signes veulent-ils dire que l'Espagne jouit d'une prospérité
-réelle et durable? C'est une autre affaire. L'Espagne, à qui la guerre a
-apporté une richesse imprévue, souffre d'un malaise politique et social
-mal défini qui inspire des inquiétudes à tous les observateurs. Rien de
-net n'est encore sorti de ce malaise, mais c'est un état qui ne se
-prolongera peut-être pas éternellement. Au cas où une révolution
-surviendrait, le précédent lamentable de la République espagnole de 1873
-n'est pas de nature à rassurer. Les personnes qui détiennent de la rente
-Extérieure en quantités modérées peuvent conserver leurs titres. C'est
-un élément de variété dans la composition d'un portefeuille. En acheter
-à l'heure actuelle (23 p. 100 au-dessus du pair en août 1919) semble
-bien aléatoire, vu l'obscurité qui entoure l'avenir de la politique
-espagnole. Par contre, si l'horizon s'éclaircissait, si l'ordre se
-stabilisait et si un personnel rajeuni venait administrer l'Espagne, ce
-pays, où il y a encore tant à faire, serait des plus intéressant.
-
-La _Suisse_ n'a pas profité de la guerre. Elle en a même souffert et
-elle y a beaucoup perdu. Elle a dû accroître sa Dette pour couvrir les
-dépenses que lui a causées une longue mobilisation, maintenue pendant
-toute la durée des hostilités. La Suisse n'en est pas moins, par rapport
-à tous ses voisins, dans une situation enviable, accusée par un change
-qui ne cesse de lui être favorable. Neutre au point de vue diplomatique
-et militaire, la Suisse qui, entourée de belligérants, a pu échapper à
-la guerre, semble avoir fait aussi l'épreuve de sa résistance à la
-révolution. Les tentatives de bolchevisme qui ont eu lieu à Zurich ont
-été réprimées et l'attitude de l'ensemble de la population, dont
-l'esprit est parfaitement sain, permet de penser que ces tentatives, si
-elles se renouvelaient, seraient vouées au même échec.
-
-Les rentes suisses 3 et 3 1/2 cotées à Paris, ainsi que les emprunts des
-principaux cantons, offrent de sérieuses garanties. Leur rendement est
-médiocre étant donné le loyer courant de l'argent. Elles promettent du
-moins de la sécurité quant au capital, surtout pour les séries les plus
-anciennes amorties par tirage régulier, comme les chemins de fer
-fédéraux 3 1/2 1899-1902.
-
-La _Hollande_, elle aussi, a miraculeusement échappé à la guerre. Ce
-sage pays aurait une apparence bien trompeuse s'il devait connaître des
-bouleversements intérieurs. Ses rentes ont le défaut d'être rares et
-chères.
-
-Nous arrivons, en remontant vers le Nord, au groupe Scandinave. Avec ces
-trois royaumes s'achève la liste des États européens restés neutres.
-Tous trois jouissent d'un excellent crédit. Leur politique intérieure et
-extérieure est paisible. Le _Danemark_, dont la prudence à l'égard de
-l'Allemagne a été remarquable, recouvre le Slesvig et par là accroît ses
-ressources. La _Norvège_ a souffert de la guerre sous-marine. Mais sa
-flotte marchande, quoique diminuée, lui a valu et lui vaudra encore de
-beaux bénéfices. Sa situation financière est bonne et l'épargne s'y
-développe d'une façon constante.
-
-La statistique officielle des Caisses d'épargne de Norvège, pour l'année
-1917 montre combien la prospérité nationale a augmenté pendant les
-années de guerre. L'ensemble des dépôts opérés dans les caisses
-d'épargne de 65 villes et de 476 communes de la campagne, a augmenté
-d'une manière inconnue jusqu'alors. Le capital déposé était en 1900 de
-300 millions, en 1910 de 500 millions, en 1915 de plus de 720 millions,
-en 1916 il dépassait 950 millions, et en 1917 il atteignait presque
-1.250 millions de couronnes. Pendant 7 ans, de 1910 à 1917 les dépôts
-ont donc augmenté d'environ 750 millions. Pour avoir une idée tout à
-fait complète de cet accroissement de la prospérité norvégienne, il
-faudrait aussi connaître le montant des capitaux déposés dans les
-banques privées. Il est probable, dans ces conditions, que les
-Norvégiens rachèteront et rapatrieront leurs emprunts nationaux qui sont
-ainsi assurés d'une certaine stabilité sur les marchés extérieurs.
-
-Quant à la _Suède_, elle est, comme nous l'avons déjà dit, un des rares
-États du monde qui possèdent un riche patrimoine productif, et son actif
-(composé en particulier de célèbres mines de fer), balance presque son
-passif.
-
-C'est peut-être la Suède pourtant dont la politique intérieure
-laisserait le plus à désirer et serait exposée à des surprises et à des
-secousses, sa dynastie étant très discutée et combattue. Toutefois le
-bolchevisme a vainement essayé de s'introduire dans les pays
-Scandinaves. En sorte que les fonds danois, norvégiens et suédois, les
-deux premiers surtout, lorsqu'il est possible de s'en procurer (car il
-est devenu assez rare, depuis quelque temps, que les porteurs s'en
-dessaisissent) peuvent être acquis, eux aussi, pour leur sécurité plus
-que pour leur rendement.
-
- *
-
- * *
-
-Parmi les États de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale,
-quelques-uns, suivant le conseil donné par le président Wilson, avaient
-rompu avec l'Allemagne. Même parmi ceux-là, aucun n'a réellement
-participé à la guerre. On peut donc les considérer tous également comme
-étant restés dans la neutralité. Mais à d'autres égards, et pour
-apprécier leur crédit respectif, de profondes différences s'imposent.
-
-Les Républiques de l'Amérique du Sud ont souvent mal récompensé la
-confiance que l'Europe mettait en elles. Le défaut des pays neufs et
-sans richesse acquise, c'est qu'ils sont voués pendant longtemps à
-l'instabilité économique, sujets à des crises. Ayant sans cesse besoin
-de capitaux étrangers pour mettre leurs richesses en valeurs ils sont
-exposés à la faillite dès que ces capitaux leur manquent. L'Europe ne
-devant plus être d'ici plusieurs années en état de les alimenter, ces
-crises se reproduiront, à moins que les États-Unis ne jouent le rôle de
-banquier. Enfin, parmi les Républiques sud-américaines, plusieurs ne
-sont pas encore sorties de l'ère des agitations politiques et de
-l'administration défectueuse. C'est ce qui explique le long martyrologe
-des emprunts de ces pays, entre lesquels il importe de distinguer
-soigneusement.
-
-Le _Mexique_ est celui qui a valu à ses créanciers la déception la plus
-cruelle. Pendant la longue et bienfaisante dictature de Porfirio Diaz,
-le Mexique s'était élevé à un degré de prospérité remarquable. Il était
-entré dans la société des États les plus civilisés. Il a suffi de la
-chute du dictateur pour ruiner l'oeuvre de Porfirio Diaz et, depuis,
-l'histoire du Mexique n'a plus été que celle d'un vaste brigandage.
-Aucun coupon n'a plus été payé: c'est le pendant du bolchevisme russe,
-et la France a, là-bas, trois milliards en souffrance.
-
-Après avoir laissé l'anarchie mexicaine se développer, si même ils ne
-l'ont pas vue d'un oeil favorable, les États-Unis semblent changer
-d'attitude. Sous leur influence, l'ordre pourra se rétablir au Mexique.
-Il pourrait devenir intéressant, dans cette attente, d'acquérir quelques
-valeurs mexicaines (rentes 4 %, obligations des chemins de fer
-fédéraux.) Toutefois il conviendrait de n'en acquérir qu'avec
-modération. Le Mexique ne retrouvera pas du jour au lendemain son
-équilibre. Et si les États-Unis y rétablissent l'ordre, il n'est pas
-certain que ce soit pour payer tout de suite et intégralement l'arriéré
-dû aux porteurs européens.
-
-Mêmes observations en ce qui concerne _Haïti_. La mainmise américaine
-sur ce pays, qui a suspendu ses paiements en 1915, ne paraît qu'une
-affaire de temps. Toutefois l'achat des trois séries de rentes
-haïtiennes cotées à la Bourse de Paris et qui ont atteint en 1919 des
-cours élevés reste dans une large mesure une opération spéculative car
-le service de la dette est toujours en souffrance.
-
-Nous passons sur les petits États de l'Amérique centrale qui, presque
-tous, n'ont apporté que des déboires à leurs créanciers, pour en venir
-tout de suite à l'Amérique du Sud.
-
-Le _Brésil_, avec ses immenses ressources et un gouvernement
-remarquablement abondant en hommes distingués, n'en est pas moins le
-type du pays sud-américain voué aux crises économiques parce qu'il
-dépend de ses récoltes. Le café, qui constitue sa principale
-exportation, est soumis à des variations brusques et considérables. D'où
-l'instabilité des budgets brésiliens. Ce n'est pas sans raison que ses
-créanciers avaient stipulé autrefois la création d'un emprunt
-privilégié, dit _Funding_, dont l'intérêt est servi avant celui de
-toutes les autres séries. Cette garantie se traduit par les cours
-toujours supérieurs du _Funding_ ancien (il en a été émis un _nouveau_
-par la suite, ce qui constitue une sorte de supercherie à laquelle il
-importe de ne pas se laisser prendre). Pour tant faire que d'acheter du
-brésilien, il est préférable de se porter sur le _Funding_ authentique.
-
-Le Brésil est un État fédéral dont les États particuliers, jouissant
-d'une large autonomie, sont loin d'avoir tous des finances excellentes.
-Ils sont aussi responsables de leurs propres dettes. L'expérience a
-prouvé que leurs emprunts étaient peu sûrs et il convient de s'en
-écarter.
-
-L'_Uruguay_, qui s'adonne à l'élevage, a depuis un certain nombre
-d'années une existence calme et prospère. Après avoir fait banqueroute
-autrefois, il procure des satisfactions à ses bailleurs de fonds par un
-service ponctuel de sa dette, d'ailleurs proportionnée à sa population
-restreinte, bien que, pendant la guerre, il ait suspendu les
-amortissements promis a ses créanciers. Toutefois, sauf accident
-imprévu, son 3 1/2 et ses 5 p. 100 paraissent, à faible dose,
-recommandables pour un portefeuille abondant.
-
-C'est principalement au blé que la _République argentine_ doit sa
-richesse. Son budget dépend donc aussi de ses récoltes. Son passé
-financier n'est pas encourageant, car elle a fait une faillite en 1891
-et une autre, partielle, en 1900. Mais, depuis, son crédit s'est relevé.
-Pour le moment, la somme de ses emprunts ne paraît pas excéder ses
-ressources normales[3]. On peut craindre seulement pour l'Argentine
-quelques troubles sociaux dont Buenos-Aires a déjà présenté les
-symptômes.
-
- [3] Même réserve que pour le Brésil en ce qui concerne les emprunts
- des États particuliers.
-
-Il serait faux, en effet, de s'imaginer que le continent sud-américain
-fût à l'abri des bouleversements que connaît l'Europe, et même à l'abri
-de la guerre. Il n'y a pas encore si longtemps que le _Chili_, le
-_Pérou_ et la _Bolivie_ ont soutenu entre eux de longues luttes dont le
-souvenir n'est pas éteint et qui ont menacé récemment de se rallumer. Il
-est prudent de ne pas entrer dans les fonds de ces États, quoique
-l'ouverture du canal de Panama leur apporte beaucoup de promesses.
-D'ailleurs si un emprunt bolivien est coté à Paris (ne pas oublier que
-la Bolivie, semblable à son voisin le Paraguay, n'a pas accès à la mer)
-les valeurs péruviennes et chiliennes ne sont cotées qu'à Londres. Mieux
-vaut les y laisser.
-
-Il en est de même pour l'_Équateur_, la _Colombie_ et le _Venezuela_,
-qu'il s'agisse des emprunts existants ou futurs de ces pays agités et
-dont les finances sont informes ou précaires.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-UN ÉLÉMENT DES FORTUNES FRANÇAISES EN DANGER: LES ACTIONS DE CHEMINS DE
-FER
-
-Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont
-écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles
-n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions
-approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une
-faible part des bénéfices, quand il y en a.--Situation et avenir des six
-grandes compagnies françaises.--Le rachat est un soulagement et un
-bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de fer algériens.--Les
-rachats futurs seront-ils aussi avantageux?
-
-
-L'exemple des actions de chemins de fer illustre d'une manière
-éclatante--et douloureuse pour les porteurs de ces vénérables titres de
-«pères de famille»--tous nos précédents exposés sur le _processus_
-d'après lequel les détenteurs de la «fortune acquise» risquent de se
-voir dépouillés légalement, normalement et morceau par morceau, à la
-manière dont les artichauts sont effeuillés.
-
-Les actions des chemins de fer français--nous parlerons plus loin des
-actions des chemins de fer étrangers--ont joui pendant de longues années
-d'une vogue exceptionnelle, avant et après les célèbres conventions de
-1883. Elles ont longtemps figuré, elles figurent même encore à la place
-d'honneur dans le portefeuille des rentiers les plus timorés. Il faut
-croire que ces rentiers n'ont jamais lu ni le cahier des charges ni le
-bilan des compagnies, sinon la capitalisation de faveur, la
-capitalisation déconcertante de ces titres ne s'expliquerait pas. Il est
-tout à fait extraordinaire, par exemple, de constater qu'en 1900, année
-de l'Exposition universelle, les actions de nos grandes compagnies de
-chemins de fer s'étaient capitalisées exactement au même taux que leurs
-obligations. C'est-à-dire qu'en réalisant son bénéfice sur ses actions
-Nord, Lyon, Orléans ou autres, et en acquérant, en échange, des
-obligations de ces mêmes compagnies, un capitaliste prévoyant et
-calculateur, sans diminuer le moins du monde son revenu, sans changer la
-nature de son placement, eût stabilisé une large part de sa fortune.
-Cette équivalence entre les actions et les obligations avait duré en
-effet assez longtemps pour suggérer et pour permettre l'exécution du
-plus indiqué, du plus judicieux des arbitrages. Pour ceux--et ils sont
-légion--qui ne s'y sont pas résolus au bon moment, la plus-value des
-actions de chemins de fer sera restée fictive et théorique, car les
-cours fabuleux qui étaient cotés aux environs de l'année 1900 sont loin
-et ne reparaîtront jamais.
-
-Il est incroyable, mais vrai, que des milliers d'actionnaires des
-chemins de fer français, composés en immense majorité de pères de
-famille prudents, économes, et disposés à se prendre pour de vigilants
-administrateurs de leur bien, auront négligé de profiter d'un mouvement
-spéculatif pour convertir en obligations leurs actions de chemins de
-fer, alors que cette opération si simple eût consolidé leur situation
-d'une manière inespérée. Le mot d'ineptie n'est pas trop fort pour
-caractériser une pareille indifférence, une insensibilité aussi complète
-à l'intérêt le plus évident.
-
-En effet, depuis cette occasion perdue,--chance suprême mise par la
-spéculation à la portée des classes moyennes,--les cours des actions de
-chemins de fer, à force de se déprécier, ont fait subir au portefeuille
-de leurs détenteurs des pertes telles, que seules, des valeurs de
-troisième ordre étaient réputées jadis pouvoir offrir à la baisse un
-champ aussi considérable. Songez en effet que les actions du célèbre
-réseau Paris-Lyon-Méditerranée, après avoir valu près de 2 000 francs en
-1900, n'en valaient plus que 1 200 environ en juillet 1914, soit une
-chute de 40 p. 100! Or, dans le même temps, les cours des obligations de
-la même Compagnie n'avaient guère baissé que de 15 p. 100, étant
-revenues de 485 francs à 410. Pendant la guerre, le cours moyen de
-l'action est tombé aux environs de 700 francs tandis que l'obligation a
-rarement fléchi, et de peu, au-dessous de 320. Encore ces obligations
-ont-elles la promesse d'un remboursement au pair dans un délai qui peut
-être rapproché par une chance heureuse aux tirages annuels. On voit
-ainsi, par un nouvel exemple, l'avantage que l'on trouve à placer son
-capital à l'abri des fluctuations et des aventures en cherchant un
-refuge dans les valeurs à revenu fixe, soutenues par un amortissement
-régulier, sans attendre, pour prendre cette résolution salutaire, que
-les crises soient survenues.
-
-Mais, en 1900, selon l'illusion régnante et à peu près universelle, le
-loyer de l'argent ne pouvait manquer de s'abaisser d'une façon
-régulière. Les économistes, les financiers, le public, les savants et
-les ignorants, tout le monde était convaincu que le taux de l'intérêt
-devait continuer à décroître et ne manquerait pas de s'établir à 2 1/2,
-sinon même à 2 %. La ville de Paris, vers cette époque, n'avait-elle pas
-émis, en effet, un emprunt de ce dernier type[4]? On s'imaginait donc
-que celles des compagnies de chemins de fer qui se sont réservé la
-faculté de rembourser leur dette par anticipation (ce sont les
-Compagnies de Lyon et d'Orléans), ne tarderaient pas à procéder à la
-conversion en 2 1/2 ou 2 3/4 de leurs obligations 3 p. 100. On
-s'imaginait aussi que le cours des obligations des autres compagnies,
-les obligations inconvertibles, devant se fixer à tout jamais au-dessus
-du pair, le porteur serait par conséquent exposé à subir une perte
-chaque fois que, par le jeu de l'amortissement, ces obligations seraient
-remboursées à 500 francs. C'est justement le contraire qui s'est
-produit.
-
- [4] Dans les dernières années du XIXe siècle, les compagnies de
- chemins de fer pouvaient émettre, elles aussi, des obligations du
- type 2 1/2. Depuis 1910, elles ont dû se résoudre à revenir au type
- 4 p. 100. Les voici présentement à 5.
-
-Pendant ce temps, on pensait que les actions de chemins de fer offraient
-de vastes espérances de plus-value et d'augmentation de bénéfices. On se
-reposait d'une part sur la garantie de l'État; on se leurrait de l'autre
-sur la possibilité d'accroître les dividendes. Ce faux calcul, dont
-l'excuse est qu'il partait d'une erreur et d'une illusion presque
-générales, aura coûté cher aux personnes qui seront restées fidèles à
-ces titres, pour la seule raison qu'ils possédaient l'estime de la
-bourgeoisie française et parce qu'on se souvenait qu'ils avaient enrichi
-la première génération de leurs détenteurs. En sorte qu'on ne prenait
-même plus la peine de les étudier, tant leur bonne réputation les
-rendait supérieurs à toute analyse et à tout examen.
-
- *
-
- * *
-
-Cependant, il n'eût pas été difficile, moyennant un peu d'attention, au
-capitaliste le moins familier avec la comptabilité complexe des Sociétés
-par actions, de découvrir les graves faiblesses des compagnies de
-chemins de fer.
-
-La première de ces faiblesses, il n'est même pas exagéré de dire la
-première de ces tares, avait été signalée à l'attention du public, il
-n'y a pas moins de soixante ans, par le célèbre _Manuel du spéculateur à
-la Bourse_, ouvrage de Proudhon, ce singulier génie, fait à la fois de
-clartés et de nuages.
-
-En 1855, c'est-à-dire aux origines de la constitution des six grands
-réseaux et du régime sous lequel se trouvent encore les compagnies,
-Proudhon remarquait déjà que le caractère principal de la gestion des
-chemins de fer français était de vivre d'emprunts et de couvrir non
-seulement les travaux neufs, mais encore le renouvellement de la voie et
-le renouvellement du matériel roulant, au moyen de continuelles
-émissions d'obligations. Le principe n'a pas changé depuis le temps où
-Proudhon faisait cette remarque. Les emprunts à jet continu n'ont pas
-cessé d'être la méthode d'administration des compagnies de chemins de
-fer, qui n'achètent pas une locomotive sans contracter une dette
-nouvelle et qui ne mettent pas un fourgon au rebut sans garder la charge
-de l'intérêt et de l'amortissement du capital emprunté pour
-l'acquisition de cet objet de première nécessité.
-
-Un industriel ordinaire, une société quelconque qui emploieraient de
-pareils procédés iraient droit à la ruine et seraient jugés avec la
-dernière sévérité. Mais, pour la bourgeoisie française, les compagnies
-de chemins de fer sont au-dessus de la critique. Leurs actions
-bénéficient d'une vieille renommée. Le portefeuille des pères de famille
-en est rempli... Telle est, jusque dans les affaires d'intérêt, la force
-de l'habitude et la puissance de la tradition.
-
-Deux exemples vont tout de suite fixer les idées du lecteur sur la
-gestion financière des grandes compagnies et les alarmes que les
-capitalistes prévoyants doivent en concevoir.
-
-Voici la plus prospère de toutes les compagnies, celle à qui s'attachent
-le nom, l'autorité, le prestige financier des Rothschild: la puissante
-Compagnie du Nord. Nous ne parlons même pas de sa situation financière
-présente ni des pertes terribles que la guerre lui a fait subir par la
-destruction d'une si large partie de son réseau. Mais, pour l'exercice
-1913, comme pour les exercices précédents, les chemins de fer du Nord
-avaient eu recours au crédit public et ne lui avaient pas demandé moins
-de 87 880 000 francs, somme qui correspondait alors à une charge
-annuelle supplémentaire d'environ 4 400 000 francs jusqu'à la fin de la
-concession. D'avance, le Nord avait donc engagé pour 4 400 000 francs
-ses recettes supplémentaires à venir. Que sera-ce pour les emprunts que
-nécessite la guerre!
-
-Cependant, pour le même exercice 1913, le bénéfice distribuable de la
-Compagnie (y compris celui des lignes nord-belges) n'avait atteint que
-30 millions en chiffres ronds. C'est-à-dire que, si les chemins de fer
-étaient une industrie comme une autre, les bénéfices réalisés par le
-Nord en 1913 n'auraient pas suffi à ses besoins normaux.
-
-Le cas est le même pour le réseau de l'Est. Ce réseau s'était fait
-remarquer dans les années qui ont précédé la guerre par l'augmentation
-considérable de recettes que le développement industriel de la région
-qu'il dessert (et en particulier l'essor du bassin de Briey), lui avait
-permis de réaliser. Les recettes de l'Est s'étaient accrues de plus de
-100 millions depuis le commencement du siècle. Aussi la Compagnie
-avait-elle pu rembourser à l'État, tranche par tranche, toute la dette
-constituée durant les années mauvaises au titre de la garantie
-d'intérêt. Enfin, en 1914, année suprême, la Compagnie avait pu relever
-son dividende, très modestement, il est vrai, et de la très pauvre somme
-de 2 francs: mais les actionnaires, depuis longtemps, n'avaient reçu
-pareille aubaine et s'étaient estimés heureux. S'ils y avaient regardé
-de près ils auraient vu combien cette pièce de 2 francs elle-même était
-précaire!
-
-L'exercice 1913 avait marqué pour la Compagnie de l'Est l'ère de ce
-qu'on appelle la «liberté des dividendes». Nous verrons à un autre
-endroit les étroites limites de cette liberté. Pour le moment, ce qu'il
-importe de remarquer, c'est que, dans une année considérée comme une
-année prospère, l'Est avait dû, pour satisfaire aux besoins de son
-réseau, emprunter une somme de 80 millions en chiffres ronds,
-correspondant à une annuité d'environ 4 millions et demi, pour le
-service des intérêts et de l'amortissement. L'année précédente, l'appel
-au crédit et la charge corrélative avaient été presque exactement
-pareils. Il n'y avait donc pas de raison pour, que, au cours des années
-suivantes, et en admettant même que la guerre ne fût pas survenue, la
-nécessité de recourir à l'emprunt ne fût pas demeurée la même: le
-rapport l'annonçait d'ailleurs en toutes lettres. Et comment, en vérité,
-la Compagnie des chemins de fer de l'Est eût-elle suffi à 80 millions de
-dépenses obligatoires avec un bénéfice net de 25 millions environ? Même
-en supprimant et le dividende réservé et le modeste dividende
-supplémentaire de 2 francs, elle fût restée bien loin de compte!
-
-L'emprunt et toujours l'emprunt: voilà donc la loi vitale des chemins de
-fer français. C'est pourquoi l'on conçoit sans peine les alarmes qui
-assiègent les administrateurs des compagnies de chemins de fer et qui
-sont exprimées chaque année par eux, sous une forme plus ou moins
-sibylline, aux Assemblées générales. A mesure que la durée de la
-concession s'abrège et se rapproche de son terme (il ne reste plus que
-trente-cinq ans à courir pour le Nord), la dette s'enfle et le service,
-aggravé par les droits de timbre grandissants, en devient plus onéreux
-et plus lourd. Ainsi, la Compagnie de l'Est, en dix années, avait vu,
-pour les «dépenses de premier établissement», son passif s'accroître
-d'un demi-milliard, en dépit des amortissements régulièrement pratiqués
-sur les obligations antérieurement émises. Où, quand et comment
-s'arrêtera cet endettement prodigieux que la guerre aura aggravé dans
-des proportions incalculables? On dira que les compagnies continuent,
-conformément aux engagements qu'elles ont pris, à amortir leurs emprunts
-antérieurs. Mais il y a longtemps qu'elles empruntent beaucoup plus
-qu'elles ne remboursent et leur dette ne diminue jamais. Si l'Est, par
-exemple, avait remboursé pour 23 millions de francs d'obligations
-anciennes en 1913, il en avait émis pour 80 millions de francs de
-nouvelles. De plus, les annuités libérées par les remboursements, sont
-destinées, comme on le sait, à accroître la masse réservée aux
-amortissements annuels, suivant les tables d'amortissement. On voit donc
-que la dette nouvelle de 80 millions contractée dans l'année 1914 est
-restée tout entière, intérêts et principal, comme les dettes
-précédentes, à la charge de la Compagnie, puisque la somme affectée au
-paiement des arrérages sur les obligations remboursées et annulées, doit
-servir à rembourser et à annuler une plus grande quantité des
-obligations restantes, et ainsi de suite, de manière à assurer le
-remboursement intégral de tous les emprunts avant la fin de la
-concession.
-
-Il apparaît ainsi que l'industrie des chemins de fer, en France, est une
-industrie d'un genre tout à fait spécial, et qui ressemble fort à celle
-des Danaïdes condamnées à remplir un tonneau sans fond. D'une part les
-compagnies ont et doivent avoir continuellement recours à l'emprunt et
-leur dette obligataire ne cesse de s'enfler. D'autre part, elles
-n'exploitent qu'à titre de concessionnaires des réseaux qui, au terme de
-la concession, doivent revenir gratuitement à l'État. La concession,
-c'est la fameuse «peau de chagrin» de Balzac. Elle se rétrécit chaque
-année. Pendant ce temps la dette s'enfle et, quel que soit le génie
-d'économie qu'on y pourra mettre, elle ne peut manquer de s'enfler
-encore, sous peine, pour les travaux d'art et les voies, de tomber en
-ruines, pour le matériel de se délabrer.
-
-Au point de vue strictement financier, et par les lois mêmes de leurs
-contrats, les compagnies de chemins de fer sont donc placées dans une
-situation on ne peut plus alarmante pour l'avenir.
-
-Il est question, il est vrai, depuis quelque temps, de les aider à
-sortir de ces soucis qui pourraient devenir bientôt des embarras et qui
-sont un principe de ruine. Divers projets ont été agités. L'État
-autoriserait les compagnies à émettre des obligations remboursables en
-cinquante années (comme le sont déjà les obligations de l'Ouest-État),
-c'est-à-dire après l'expiration des concessions. Il est assez probable
-qu'il faudra bien, tôt ou tard, adopter ou cette solution-là ou une
-autre du même genre, à moins qu'on ne désire voir les compagnies
-succomber sous le fardeau[5]. Mais le texte du cahier des charges est
-formel: les réseaux doivent revenir à l'État en pleine et entière
-propriété et libres de toute dette et engagement. Tout ce que l'État
-accorderait aux compagnies dans cet ordre d'idées serait donc générosité
-pure, et il y a peu de chances pour que, l'État voulût-il être généreux,
-l'opinion et le Parlement le lui permissent. Il faudrait donc très
-certainement que les actionnaires se résolussent à payer par quelque
-nouveau sacrifice le soulagement qui leur serait accordé. Et pourtant,
-des sacrifices, il ne leur reste plus le moyen d'en faire beaucoup!
-
- [5] Le président du conseil d'administration de l'Est, à l'assemblée
- générale de 1914, a fait remarquer aux actionnaires que leurs
- charges d'intérêt et d'amortissement qui ressortaient, en 1907, à
- 4,68 par obligation, ressortaient à 5,21 en 1913. D'autre part, M.
- Félix Chautemps, député, dans son rapport sur les chemins de fer,
- calculait ainsi la progression de la charge imposée pour le service
- d'un emprunt à 4 p. 100:
-
- Durée Taux d'intérêt
- de l'amortissement et d'amortissement
-
- 50 ans. 4,655 p. 100
- 45 ans. 4,82 --
- 40 ans. 5,002 --
- 35 ans. 5,357 --
- 30 ans. 5,783 --
- 25 ans. 6,40 --
- 20 ans. 7,358 --
- 15 ans. 8,99 --
- 10 ans. 12,33 --
-
- 7, 8, 12 p. 100! Et c'était des chiffres d'avant-guerre!
- Aujourd'hui, il faudrait au moins les doubler. Ce serait
- l'écrasement pur et simple du budget des Compagnies, l'impossibilité
- pour elles d'entretenir les réseaux. Pour peu que l'État y mît de
- mauvaise volonté, les Compagnies se verraient exposées à cette
- alternative: la ruine ou la déchéance.
-
- *
-
- * *
-
-En effet, les compagnies de chemins de fer auront été les premières et
-naturelles victimes des réglementations qui tendent à accroître la part
-du travail et à réduire celle du capital. Cette espèce de lente
-évaporation des capitaux, cette consomption des revenus et bénéfices
-divers dont nous avons montré plus haut la marche, ne pouvait manquer de
-s'exercer avec une rapidité et une gravité particulières sur une
-industrie qui occupe un personnel considérable, qui se trouve sous le
-contrôle direct de l'État et qui, en outre, est privée de la liberté de
-fixer ses tarifs. Ceux-ci, il est vrai, ont bien été relevés pendant la
-guerre: mais, en contre-partie, les compagnies ont dû assumer des
-charges nouvelles et cette augmentation des tarifs ne suffit déjà plus.
-En d'autres termes, les compagnies sont ligotées, prisonnières. Aucune
-issue ne leur est offerte, sinon des procès dont la solution est
-lointaine et douteuse, quand elles se croient fondées à prétendre que
-l'intervention du législateur a été inique et abusive, ou même quand des
-pertes immenses leur ont été infligées par un cas de force majeure comme
-la guerre.
-
-C'est ce qui s'était produit déjà pour le régime des retraites que le
-Parlement avait imposé aux compagnies en 1909 et 1911. Ce régime, chose
-très remarquable, était infiniment plus favorable aux travailleurs de la
-voie ferrée que celui des retraites ouvrières de droit commun dont
-l'État assure lui-même le service, et il y a là un symptôme à retenir.
-Il apparaît d'abord que l'État est disposé à se montrer plus exigeant
-pour les autres que pour lui-même. Et puis, au lieu d'être à
-l'uniformité, l'avenir ne serait-il pas aux privilèges? Déjà il est à
-remarquer que les ouvriers mineurs ont obtenu des avantages
-particuliers, un traitement spécial, qu'ils s'efforcent de développer et
-d'améliorer encore. Le cas des cheminots est le même: c'est l'image d'un
-socialisme pratique et sans doctrine, où les travailleurs organisés se
-procurent, à l'aide des Parlements, des conditions d'existence
-confortables et durables à l'intérieur et sur les produits de
-l'industrie même qui assure leur subsistance. Il est probable que cette
-tendance, qui est celle de l'incorporation du prolétariat à la
-profession, ira en croissant et en se précisant. Les dividendes et les
-intérêts du capital s'en ressentiront dans une sérieuse mesure.
-Certaines branches de l'industrie, qui ne sont pas encore atteintes par
-des réglementations de cette nature, le sentent si bien qu'elles
-dissimulent de leur mieux leurs bénéfices pour que l'intervention de
-l'État les épargne ou les ménage. Tel est le cas, notamment, de la
-grande métallurgie française, si prospère depuis quelques années. Nous
-serions surpris, si, un jour ou l'autre, la grande métallurgie n'était
-pas frappée par le même genre de contrainte que les charbonnages et les
-compagnies de chemins de fer ont déjà subi, et n'ont pas fini de subir.
-
-Les Compagnies ont déclaré que leur bon droit ne faisait pas de doute et
-que le Conseil d'État ne manquerait pas de leur allouer une indemnité
-pour le préjudice que les lois de 1909 et de 1911, relatives à la Caisse
-des Retraites, leur ont porté. C'était également, nous le savons, au
-moment du vote, l'avis de certains parlementaires qui, tout en ayant
-approuvé ces lois par nécessité politique et sociale, restaient imbus du
-vieux principe du respect qui est dû aux contrats. Assurément, si les
-Compagnies devaient obtenir gain de cause dans cette affaire, et dans
-toutes celles du même genre qui se sont succédé depuis, ce serait pour
-elles non seulement un dédommagement appréciable, mais encore un heureux
-précédent. Toutefois rien n'est plus douteux. L'ancienne notion de la
-sainteté et de l'inviolabilité des contrats, qui s'imposait jadis même à
-la puissance publique, s'obscurcit de jour en jour. Dans les Assemblées,
-le vieil esprit juridique de la bourgeoisie française s'affaiblit. La
-guerre a habitué les esprits à l'idée de la réquisition et le Trésor
-public a déjà tant de charges! Quant au Conseil d'État, juge suprême des
-différends de cette nature, son indépendance est restée jusqu'ici
-au-dessus de tout soupçon. Mais qui oserait affirmer que les tribunaux
-administratifs eux-mêmes ne finiront pas par refléter et par exprimer
-les idées du gouvernement et de l'opinion publique, dont ils sont, en
-définitive, l'émanation?
-
-Les formidables augmentations de dépenses de toute sorte que les
-Compagnies ont dû subir du fait des hostilités rendent d'ailleurs leur
-situation financière tellement incertaine, que les administrateurs, au
-fond d'eux-mêmes, doivent se demander comment ils en sortiront. Il
-convient d'ailleurs de s'attendre à des aggravations progressives de
-leurs charges de toute nature, en particulier par les relèvements des
-salaires du personnel et l'accroissement constant de ce même personnel,
-qu'entraînent les améliorations et les adoucissements des conditions de
-travail.
-
-Il serait donc sage et prudent d'envisager comme un fait accompli et à
-peu près définitif, une réduction considérable des bénéfices des chemins
-de fer français. Cette réduction, exprimée par ce qu'on appelle le
-coefficient d'exploitation, c'est-à-dire le rapport des dépenses aux
-recettes, suivait déjà depuis une dizaine d'années avant la guerre, une
-marche alarmante. C'est un phénomène, nous le verrons tout à l'heure,
-qui n'est pas particulier aux réseaux français. Mais il est peut-être
-plus grave pour les actionnaires de nos réseaux que pour les
-actionnaires des réseaux étrangers, en raison du régime spécial de nos
-chemins de fer et, en particulier du régime des concessions qui interdit
-de compter sur l'avenir. De 1950 à 1960, l'heure de la mort sonnera pour
-toutes les grandes compagnies. Les actionnaires qui n'auraient pas la
-curiosité de rechercher ce qui, à cette époque, leur adviendra à
-eux-mêmes ou à leurs héritiers, feraient preuve d'une impardonnable
-incurie.
-
-Prenons l'exemple du Paris-Lyon-Méditerranée dont les recettes brutes
-étaient considérables avant 1914 et ne cessaient de s'accroître. Mais,
-quand on y regardait de plus près, on s'apercevait que, dans le même
-temps, les dépenses s'étaient parallèlement accrues, en sorte que, le
-coefficient d'exploitation ayant passé de 47 à 57 p. 100, le bénéfice
-net était resté stationnaire. La Compagnie encaisse et manie des sommes
-considérables (près de 600 millions en 1913). Son budget en était venu
-alors à approcher le budget de l'État belge; il égalait, s'il ne le
-dépassait pas, celui de la République Argentine, et tout cela sans
-profit pour les actionnaires, dont le dividende actuel reste à la merci
-des événements, depuis surtout que la garantie d'intérêts (qui expirait
-pour le Nord et le Lyon en 1915) ne leur est plus assurée. Ce dividende
-réservé qui, pour le P.-L.-M., était de 55 francs, a été réduit à 40
-francs pendant la guerre. Encore ce dividende est-il _entièrement
-fictif_. En 1919 il n'a pu être distribué que grâce à une émission
-d'obligations autorisée par l'État, le déficit total étant de 212
-millions. Les actionnaires du P.-L.-M. en sont donc réduits à emprunter
-pour assurer le service de leur dette, et ils empruntent encore pour se
-voter à eux-mêmes un dividende! Nous le répétons: c'est un gouffre.
-
-Ainsi la progression des recettes n'influence pas le revenu des
-actionnaires, qui reste immobile, quand il n'est pas menacé de
-diminution. Il ne faudrait pas trop compter à cet égard sur le renouveau
-d'activité et de prospérité qui suivra la guerre, car les prix du
-charbon et de toutes les matières resteront longtemps ruineux. En
-admettant même que les compagnies pansent leurs plaies, il y a une
-raison majeure et trop souvent oubliée (si elle n'est pas ignorée) pour
-que les bénéfices, s'il en survenait par hasard de supplémentaires,
-échappent aux actions. En effet, les cahiers des charges stipulent que
-l'État est appelé au partage des bénéfices dans la proportion des deux
-tiers, dès que le dividende réservé se trouve dépassé. Pour l'Est, par
-exemple, sur un excédent de revenu de 7 millions, on constate que
-l'État, en vertu des récentes conventions, avait pris 4 700 000 francs
-et qu'il n'est demeuré que 2 350 000 francs aux porteurs d'actions
-(1914).
-
-En d'autres termes, toutes les mauvaises chances restent aux
-actionnaires. Quant aux chances favorables, elles sont considérablement
-réduites par le fait que l'État s'est adjugé la part du lion.
-
-Voilà la situation vraie et que les intéressés auront profit à méditer.
-Nous n'avons pas à examiner dans ce livre le bien-fondé de ces clauses
-de partage et des droits que s'attribue l'État. Nous renseignons les
-capitalistes, sans plus. Et il est bien certain que, dans des conditions
-pareilles, les actions de chemins de fer constituent des valeurs
-industrielles singulièrement aléatoires et totalement dépourvues
-d'attrait. Il est singulier, nous le répétons, qu'on ne le sache pas
-davantage.
-
-Au surplus, il est impossible de dissimuler que le personnel dirigeant
-des compagnies a pris une lourde responsabilité vis-à-vis des
-actionnaires, en acceptant et en leur faisant accepter les fameuses
-conventions de 1883. Les actionnaires sentaient bien alors que leur
-intérêt était de laisser l'État racheter les compagnies, puisque l'État
-voulait modifier les contrats existants et construire des lignes
-nouvelles, dont l'improductivité était d'avance certaine. Cette opinion
-très juste des actionnaires s'était même exprimée nettement à
-l'assemblée extraordinaire du P.-L.-M. du 24 décembre 1883, où un tiers
-des actionnaires présents refusa de ratifier la convention: cette
-opposition était grandement justifiée, puisque les dividendes de 65, 70,
-75 francs, distribués pour les exercices précédents, ne devaient plus
-jamais reparaître.
-
-A quels mobiles ont obéi les états-majors des compagnies en acceptant et
-en faisant accepter les conventions de 1883? C'est ce qu'il est
-difficile de dire avec certitude. Ils invoquèrent alors le patriotisme,
-le devoir d'assister l'État dans l'oeuvre de réorganisation de la
-France; et aussi «les véritables principes économiques», les dangers de
-«l'étatisation» et du socialisme d'État. Les «véritables principes
-économiques» auront coûté cher dans cette circonstance aux actionnaires,
-qu'ils auront livrés sans défense aux entreprises du socialisme par les
-interventions législatives que nous avons exposées.
-
-Il y avait certainement en 1883, parmi l'élite qui compose les conseils
-des compagnies, des théoriciens, des sociologues, des philosophes, qui
-croyaient sincèrement aux principes. Mais il nous paraît difficile de ne
-pas admettre qu'il y ait eu aussi des professionnels des grandes
-affaires qui auront calculé tout ce qu'ils perdraient, non pas sans
-doute de profit, mais surtout d'influence et de moyens d'action, en ne
-participant plus au gouvernement de ces puissants organismes que sont
-les compagnies de chemins de fer. Un incident est venu révéler au
-public, voilà quelques années, que les capitaux considérables, les
-dizaines de millions dont les conseils d'administration ont le maniement
-et assurent l'emploi temporaire entre les échéances, pouvaient être
-utilisés au gré de certains administrateurs et servir à des opérations
-aventureuses et même illicites: nous voulons parler des traites Crosnier
-escomptées par la Compagnie d'Orléans et qui furent découvertes après la
-déconfiture retentissante et le suicide de ce spéculateur. Un pareil
-abus, nous en sommes persuadé, aura été tout à fait rare dans l'histoire
-des compagnies de chemins de fer. Mais il y a là une indication qu'il
-serait un peu naïf de négliger. Oui, beaucoup de raisons font que
-l'administration de nos grands réseaux est tentante pour des financiers
-et des hommes d'affaires. Il n'est pas douteux que si, en 1883, ces
-états-majors n'avaient eu en vue que l'intérêt des actionnaires, ils
-eussent laissé l'État recourir à la procédure de rachat. Et s'ils ont
-fait un autre calcul, s'ils ont cru qu'il serait plus avantageux pour
-les compagnies d'exploiter les réseaux sous le nouveau régime que de se
-faire exproprier moyennant les indemnités prévues, eh bien! l'expérience
-aura prouvé qu'au moins pour la majorité d'entre elles, ces élites
-d'hommes d'affaires et d'économistes s'étaient trompées.
-
- *
-
- * *
-
-Nous résumerons tout ce qui précède en disant que les actions des
-chemins de fer français sont devenues des valeurs totalement dépourvues
-de perspectives d'avenir, sinon même des valeurs aléatoires et
-présentant plus de mauvaises chances que de favorables. Les profits
-industriels en sont rongés par les lois ouvrières, expression d'un
-inéluctable mouvement social. Toute hausse des matières premières, tout
-renchérissement de la main-d'oeuvre les menacent directement, sans que
-les Compagnies puissent se dédommager par le relèvement des tarifs, que
-l'État n'autorise qu'à des conditions elles-mêmes onéreuses. Les charges
-financières et fiscales s'aggravent. L'expiration des concessions
-approche...
-
-Qu'est-ce que l'actionnaire pourrait espérer de bon?
-
-Toutefois, la situation des six grandes Compagnies, Nord, Paris-Lyon,
-Est, Orléans, Midi et Ouest, offre aujourd'hui des différences
-considérables. Il importe de distinguer entre elles, tout compte tenu
-des observations générales que nous venons de présenter.
-
-_La Compagnie du Nord_ a été et serait encore la plus prospère de toutes
-si la guerre n'était venue frapper sur elle un coup terrible. Ses
-recettes kilométriques étaient de beaucoup les plus fortes, avec un
-réseau court, présentant très peu d'artères improductives, et qui
-traverse nos provinces les plus peuplées, les plus industrieuses, les
-plus riches, celles aussi qui, naturellement, ont tenté l'ennemi. Jamais
-le Nord, jadis, n'avait fait appel à la garantie d'intérêts. Cette
-garantie toutefois expirait le 1er janvier 1915 et, à partir de ce
-moment, l'action Nord n'était plus qu'une valeur industrielle comme une
-autre, particulièrement exposée, en raison de la nature de son trafic, à
-subir l'influence des crises économiques, ainsi que le rapport des
-administrateurs le fait observer presque tous les ans. Il était donc
-déjà possible que, durant les trente-cinq années de vie qui restaient à
-la société, les cascades des cours fussent nombreuses.
-
-Le réseau Nord-Belge contribuait régulièrement, et dans une proportion
-de plus du tiers, à grossir le dividende. Si l'État Belge venait à
-manifester vis-à-vis de ce réseau privé les mêmes exigences que l'État
-français,--ce qui paraît assez probable d'après bien des
-symptômes,--cette source de revenus pourrait bien avoir à souffrir. La
-Belgique, elle aussi, fera une politique sociale intense et elle annonce
-déjà une «régie des chemins de fer».
-
-Quant au tunnel sous la Manche dont le percement est décidé en principe,
-tant par la France que par l'Angleterre, il apportera certainement au
-Nord un élément de bénéfices appréciable. Cependant il ne faudrait pas
-escompter cet élément trop tôt, car on estime qu'en mettant les choses
-au mieux, il s'écoulera peut-être une dizaine d'années avant que le
-tunnel soit ouvert au trafic.
-
-On calculait, toujours avant la guerre, qu'en 1950, à la fin de la
-concession, quand toutes les actions auraient été remboursées à 400
-francs (car le pair des actions Nord, il ne faut pas l'oublier, n'est
-que de 400 francs), la répartition de l'actif disponible, (le matériel
-roulant évalué à dire d'experts ayant été repris par l'État), laisserait
-une somme à peu près égale à la valeur présente de l'action de
-jouissance, qui était alors d'environ 1.300 francs. Inutile de dire que
-ce calcul renfermait un grand nombre d'éléments douteux et
-incontrôlables. Bien des choses pouvaient changer et, avec l'invasion
-allemande et ses conséquences, bien des choses ont changé en effet, bien
-des hypothèses ont été démenties, bien des équilibres ont été rompus et
-d'autres le seront encore d'ici 1950, époque à laquelle beaucoup
-d'hommes faits, aujourd'hui vivants, ont chance d'être encore de ce
-monde, où les jeunes enfants de la génération la plus récente
-atteindront la force de l'âge. Il y a là un point d'interrogation qui
-doit se poser aux pères de familles prévoyants.
-
-Il serait donc tout à fait inexact et dangereux de classer l'action Nord
-comme la seconde valeur du monde, ainsi que l'avait fait le public
-français dans un concours organisé, voilà une quinzaine d'années, par un
-considérable organe financier. Ce n'est peut-être même plus aujourd'hui
-la moins mauvaise des actions de chemins de fer français. On répète
-volontiers que, jusqu'ici, les personnes qui l'ont achetée dans les
-périodes de très grande dépression n'ont pas eu à s'en repentir: il est
-impossible que ces rebondissements, auxquels on se fie, n'aient pas un
-terme.
-
-_La Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée_,
-comme celle du Nord, doit désormais pourvoir à ses dividendes par ses
-propres moyens, la garantie d'intérêt ayant expiré le 1er janvier 1915,
-à moins qu'une nouvelle convention n'intervienne qui, on peut en être
-sûr, ne fera pas un pont d'or aux actionnaires. Vu sur la carte, le
-réseau est splendide, avec sa grande artère principale à haut rendement.
-Il convient aussi de tenir compte du retour à la France de
-l'Alsace-Lorraine et peut-être de l'entrée de la rive gauche du Rhin
-dans notre sphère d'influence économique. Le Lyon pourra profiter de ce
-nouvel état de choses.
-
-La grande faiblesse du P.-L.-M. est l'énormité même de son réseau, qui
-s'accroît sans relâche. C'est le géant des chemins de fer français et
-ses proportions colossales ne donnent que plus de prise à toutes les
-aggravations de dépenses et de charges. Son personnel forme une armée.
-Et tel relèvement de salaires, qui coûte quelques centaines de mille
-francs au Nord, s'élève pour lui, d'un seul bond, à plusieurs millions.
-De toutes les Compagnies, celle de Paris-Lyon doit être la plus sensible
-à la double étreinte de la législation ouvrière et de la législation
-fiscale.
-
-En outre, les besoins d'argent du P.-L.-M. sont constants et
-gigantesques. On n'en aperçoit pas la fin, car les travaux neufs
-complémentaires à exécuter forment un programme immense. Tout relèvement
-du loyer de l'argent est donc particulièrement coûteux au P.-L.-M., dont
-les charges financières ne cessent de grandir et dont les obligations se
-placent à un cours déjà inférieur au cours des obligations des autres
-Compagnies, en raison de l'extinction de la garantie, de la plus longue
-durée de l'amortissement et de la largeur des tranches qui sont offertes
-au public.
-
-Enfin, il ne faut pas oublier que le P.-L.-M. atteint très vite la
-limite du partage des bénéfices avec l'État. Il lui est même déjà arrivé
-de l'atteindre. La marge des bénéfices éventuels est donc très étroite,
-en sorte que les circonstances défavorables l'emportent de beaucoup sur
-les circonstances favorables et il ne faudrait guère compter sur
-celles-ci. Il serait même bien hardi de promettre aux actionnaires
-qu'ils reverront jamais l'ancien dividende réservé. Pour le moment, on
-ne peut dire qu'une chose de la situation financière du P.-L.-M., c'est
-qu'elle est tragique.
-
-A l'expiration de la concession (décembre 1958), toutes les actions du
-Lyon ayant été remboursées à 500 francs et étant devenues des actions de
-jouissance, que reviendrait-il à chacune d'elles? C'est ce qu'il serait
-bien aventureux de vouloir prédire. L'action de jouissance du P.-L.-M.
-est estimée aujourd'hui en Bourse valoir à peu près 350 francs. Il est
-extrêmement douteux, pour ne pas dire plus, que ces 350 francs se
-retrouvent au 31 décembre 1958, dans les divers éléments d'actif qui
-appartiendraient en propre à la Compagnie au moment où elle devrait
-remettre tout son réseau à l'État.
-
-En d'autres termes, si une «valeur de père de famille» ne doit comporter
-que la proportion d'aléas la plus faible possible, l'action
-Paris-Lyon-Méditerranée n'apparaît nullement comme ayant les caractères
-qui sont requis pour ces valeurs-là.
-
-_La Compagnie des chemins de fer de l'Est_ a eu une histoire
-particulièrement intéresssante. La guerre de 1870 et le traité de
-Francfort avaient failli ruiner le chemin de fer de l'Est et l'avaient
-anémié longtemps par l'amputation de la magnifique partie alsacienne de
-son réseau. L'Est était même probablement condamné à végéter tristement
-jusqu'à la fin de ses jours, à l'époque où la revanche semblait
-chimérique, sans la mise en valeur du bassin de Briey, qu'on a pu
-appeler le Transvaal français, et qui a eu pour conséquence la
-transformation de toute une contrée, naguère agricole, en région de
-haute activité industrielle. Le retour à la France de l'Alsace-Lorraine
-promet aux chemins de fer de l'Est une nouvelle prospérité. Mais
-recevront-ils de nouveau le réseau alsacien? Et à quelles conditions? A
-quel prix l'État le rétrocéderait-il à la Compagnie? La Compagnie
-trouverait-elle, dans la nouvelle convention qui serait signée, une
-compensation aux dommages considérables que l'invasion lui a valus? Il
-faudrait connaître la réponse qui sera faite à ces questions avant de
-compter sur un essor des dividendes.
-
-Lourdement endetté envers l'État, l'Est avait pu, avant la guerre, en
-recourant à l'emprunt, rembourser sa dette de garantie et, par l'effet
-de sa convention de 1911, disposer de ses bénéfices, dans la limite
-étroite, toutefois, que nous avons définie plus haut. L'attribution
-obligatoire à l'État des deux tiers des sommes qui dépassent le
-dividende réservé restreint considérablement les possibilités
-d'augmentation du revenu. On ne peut donc prévoir pour celui-ci, dans
-l'hypothèse la plus favorable, que des accroissements lents et modestes,
-s'il s'en produit.
-
-La garantie de l'État, assurée à l'Est jusqu'en 1935, constitue pour
-cette Compagnie une assurance contre les risques inséparables de
-l'industrie des chemins de fer en France. Dans ces conditions, l'action
-Est semble pouvoir présenter assez longtemps une certaine stabilité.
-L'acquéreur se tromperait toutefois en croyant faire fortune. Les cours
-actuels, pour un revenu minimum de 35 fr. 50, tiennent déjà compte des
-possibilités les plus heureuses.
-
-Tout à fait spécial est le cas des _Compagnies de l'Orléans_ et du
-_Midi_. Si elles étaient des Sociétés comme les autres et réduites à
-leurs seules ressources, ces Compagnies auraient fait faillite depuis
-longtemps. On a même pu craindre que l'heure de cette faillite ne sonnât
-en 1915. Mais un arrêt du Conseil d'État, mettant fin à une vieille
-querelle qui, jadis, a fait couler beaucoup d'encre, et même renversé
-des ministères, est venu assurer à l'Orléans et au Midi, sans qu'il
-subsiste l'ombre d'un doute, le bénéfice de la garantie jusqu'à la fin
-des concessions (respectivement 1956 et 1960). Le gouvernement s'est
-incliné. Singulière combinaison, on en conviendra! Humiliante situation
-pour l'État, destiné à subvenir à toutes les insuffisances de deux
-Compagnies privées et à remplir le rôle défini par le vers de la
-comédie:
-
- Un oncle est un banquier donné par la nature.
-
-Quoi qu'il arrive, l'actionnaire de l'Orléans et celui du Midi ont la
-certitude de toucher, pendant plus de quarante ans, un dividende
-minimum, plus le remboursement de l'action au pair de 500 francs. Par
-exemple qu'ils n'attendent rien de plus! Il est universellement admis
-que ni l'Orléans ni le Midi ne parviendront à rembourser leur lourde
-dette de garantie qui se grossit sans relâche des intérêts arriérés[6].
-Tout l'actif qui apparaîtra à la fin des concessions ne peut manquer
-d'être repris par l'État créancier pour le payer de ses avances. Il est
-même moins que certain que l'État y retrouve son compte.
-
- [6] L'Orléans a pourtant, jadis, été une compagnie extraordinairement
- prospère. Les actions ont même été dédoublées, en sorte que, sur le
- pied du dividende actuel de 59 francs, une action primitive
- donnerait 118 francs de revenu. Mais les conventions de 1883 ont
- transformé du tout au tout l'exploitation de la Compagnie qui,
- surchargée de lignes dépourvues de trafic rémunérateur, est devenu
- déficitaire. La réglementation du travail, des retraites, etc... a
- aggravé cette situation au moment où une lueur d'espoir se faisait
- jour et où la Compagnie commençait à pouvoir rembourser les avances
- de l'État.
-
-Un placement en actions Orléans ou Midi doit donc être considéré comme
-un placement à fonds perdus pour la somme qui sépare le remboursement à
-500 francs du cours actuel de ces valeurs. En d'autres termes, le
-capitaliste sérieux qui posséderait l'une ou l'autre de ces valeurs
-devrait songer, par des prélèvements sur son dividende, à reconstituer,
-d'ici 1966, une somme d'environ 500 francs par action d'Orléans et,
-d'ici 1960, d'environ 350 francs par action Midi. En vérité, le jeu n'en
-vaut pas la chandelle.
-
-Et nous voici enfin en présence du phénix des actions de chemins de fer
-français. Nous voulons parler de l'action de la _Compagnie des Chemins
-de fer de l'Ouest_ en liquidation, l'ancien Ouest racheté, aujourd'hui
-Ouest-État.
-
-Les finances de l'Ouest étaient dans une situation lamentable, lorsque
-le gouvernement, en 1908, vint tirer les actionnaires d'angoisses trop
-fondées en se chargeant d'administrer le réseau moyennant le paiement de
-bonnes et copieuses annuités. Sans doute, à ce moment-là, l'État devait
-garantir le dividende des actions jusqu'au 31 décembre 1934, mais il le
-devait jusqu'en 1934 seulement, tandis que le rachat a eu pour effet
-d'étendre cette garantie jusqu'à l'expiration de la concession, soit
-vingt-deux années plus tard (1956).
-
-Or, en 1908, tout faisait prévoir (et cette prévision se trouverait
-singulièrement renforcée aujourd'hui), non seulement que la Compagnie de
-l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait plus en état de
-distribuer le moindre dividende à ses actionnaires, mais encore qu'elle
-serait exposée à ne pas suffire au service de ses obligations. Déjà,
-malgré une sévère économie et une compression énergique des dépenses,
-les insuffisances du produit net étaient telles que la Compagnie avait
-dû souvent demander à l'État bien plus que les 11 500 000 francs
-nécessaires au paiement du dividende minimum. Ces appels à la garantie
-avaient été si nombreux, si répétés, que la Compagnie, en 1908, se
-trouvait avoir contracté envers l'État une dette qui, en principal et en
-intérêts, ne s'élevait pas à moins de 350 millions. A grand'peine
-couverte alors par la valeur du matériel roulant, cette somme serait
-déjà (par le jeu seul de l'intérêt à 4 p. 100) bien dépassée aujourd'hui
-et l'on peut estimer qu'elle eût très probablement atteint, sinon
-dépassé, les environs d'un milliard en 1934. L'avenir de la Compagnie
-était désespéré.
-
-Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires. D'un trait de plume,
-il a passé condamnation sur les 350 millions de la dette de garantie. Il
-a, d'une manière indiscutable et définitive, mis à la charge du Trésor
-le service des intérêts et de l'amortissement des obligations et des
-actions. Et la bienfaisance du rachat est même allée encore plus loin.
-
-Non seulement les actionnaires sont assurés de recevoir jusqu'en 1956 le
-dividende minimum (38 fr. 50). Non seulement le remboursement de leurs
-actions au pair de 500 francs ne fait pas de doute pour eux. Mais
-encore, plus favorisés que les actionnaires de toutes les autres
-Compagnies, ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de la prime
-au-dessus du pair (200 francs environ) que représente normalement le
-cours de leurs titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de la valeur de
-l'actif disponible au moment de la reprise du réseau par l'État. Ils
-sont dispensés de songer à amortir une perte certaine par un prélèvement
-sur le dividende. Car, en leur laissant la propriété d'une réserve
-spéciale constituée aux temps très anciens où leur Compagnie était
-prospère, et qui s'élève à une quarantaine de millions (soit 130 fr. par
-action), le rachat a tout prévu. Les revenus de cette réserve,
-capitalisés jusqu'en 1956, formeront la somme nécessaire pour que chaque
-action reçoive au minimum, à la liquidation définitive, la valeur
-actuelle de l'action de jouissance[7]. Il paraît même probable, d'après
-un article de la convention de rachat, que, lorsque les réserves
-accumulées se seront établies d'une manière durable au-dessus du chiffre
-primitif, le surplus deviendra immédiatement distribuable. En pareil
-cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté, jadis profondément
-déficitaire et condamné à la faillite, accroître son dividende, tandis
-que des Compagnies anciennement prospères, comme le Lyon, auraient été
-obligées de restreindre sinon de supprimer le leur[8].
-
- [7] A ce propos nous ferons remarquer qu'il y a une différence
- constante, qui dépasse souvent une centaine de francs, entre le
- cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de
- jouissance augmenté des 500 francs du remboursement. Cette
- différence tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 21
- francs, tandis que l'action de capital ne reçoit, en plus, que les
- intérêts à 3 1/2 soit 17 fr. 50. Il en résulte que l'action
- remboursée à 500 francs en vertu du tirage au sort vaut 500 francs
- en numéraire, plus une action de jouissance (il est facile de se
- rendre compte par la lecture du premier tableau de Bourse venu que
- la situation est la même pour les actions Orléans). En vendant
- l'action de jouissance et en rachetant avec le produit de cette
- vente, joint aux 500 francs de capital remboursé, une nouvelle
- action Ouest, l'actionnaire peut, si la chance aux tirages le
- favorise, accroître, de temps à autre, le revenu de son titre. Nous
- avons tenu à citer cet exemple, afin de montrer que, pour le
- capitaliste attentif, bien des occasions se présentent qui passent
- inaperçues pour le capitaliste distrait.
-
- [8] L'accroissement des droits de timbre et des divers impôts qui
- restent à la charge de la Société civile qui a pris la place de
- l'ancienne Compagnie de l'Ouest, pourrait cependant déranger les
- calculs établis sur l'accumulation des intérêts. A cela près, la
- méthode selon laquelle est administré ce patrimoine commun des
- actionnaires pourrait servir de modèle.
-
-Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien garantie quant au capital,
-l'action Ouest, par un extraordinaire renversement des rôles, est
-devenue la première des actions de chemins de fer français. Complètement
-dégagée des soucis croissants, des risques et des incertitudes que
-comporte l'administration d'un grand réseau, l'action Ouest s'est
-transformée pour moitié en une créance directe sur l'État français. Pour
-l'autre moitié, cette action est la 300 millième part d'une riche
-Société de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme d'État,
-toute nuisible qu'elle est, d'une manière générale, aux fortunes
-privées, aura certainement, dans ce cas, sauvé de la ruine un élément
-des patrimoines français.
-
-D'après un pareil précédent, nous serions vivement tenté de formuler cet
-axiome: _l'avenir et le salut des compagnies de chemins de fer français
-sont dans le rachat et ne sont que là_. Mais, en dépit des contrats, les
-rachats futurs se feront-ils toujours aussi correctement que s'est fait
-le rachat de l'Ouest? Si le Parlement et l'administration venaient, tout
-en étendant le domaine des monopoles, à perdre la tradition bourgeoise
-du respect de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier de
-conserver à l'État la réputation d'«honnête homme», ne verrait-on pas, à
-la procédure de rachat, se substituer la procédure de déchéance? Déjà le
-parti socialiste voulait, en 1908, que la concession de la Compagnie de
-l'Ouest fût purement et simplement révoquée. Il y a là un symptôme à
-retenir[9]. Même si l'on ne procède pas au rachat, la révision des
-conventions de 1883, devenue inéluctable depuis la guerre,
-apporterait-elle aux actionnaires les garanties qu'ils souhaiteraient?
-Il y a là bien des points d'interrogation.
-
- [9] M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groupe
- socialiste parlementaire, écrivait dans son livre, _L'État et les
- compagnies de chemins de fer_ (1914):
-
- «Une _audacieuse politique de nationalisation_ est indispensable
- pour résoudre tous les problèmes que révolution industrielle ou
- sociale a posés et qui sont, d'ores et déjà, reconnus insolubles
- sous le régime des conventions de 1883». C'est nous qui soulignons
- les mots _audacieuse politique de nationalisation_. La question est
- de savoir si cette «audace» qui, par le rachat de l'Ouest, s'est
- appliquée aux finances de l'État et a bénéficié aux actionnaires,
- n'aurait pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que
- l'État ne serait pas en mesure de supporter indéfiniment.
-
-Pour le moment, après avoir si gravement effrayé les classes
-possédantes, les rachats sont plus justement appréciés. On a pu s'en
-apercevoir par l'exemple des chemins de fer algériens et l'on a pu
-assister, en 1914, à une hausse immédiate des actions _Bône-Guelma_, à
-la seule nouvelle que ce réseau était racheté par l'Algérie.
-
-Antérieurement, en 1908, le réseau de l'_Est-Algérien_ avait déjà été
-incorporé au réseau d'État. Mais la convention amiable conclue avec la
-Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été l'objet des critiques
-du parti socialiste, l'administration a préféré ne pas s'exposer aux
-mêmes reproches pour l'Est-Algérien et attendre le jugement de la
-juridiction contentieuse. La Compagnie a interjeté appel auprès du
-Conseil d'État de l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de
-Constantine et les actionnaires ne sont pas encore (en 1919) fixés sur
-le sort qui leur sera fait. L'expérience, à notre avis, sera
-intéressante et susceptible de donner aux capitalistes une indication
-définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations par rachat.
-
-D'ores et déjà, il est certain que le dividende de trente francs garanti
-par l'État aux actions de l'_Est-Algérien_ leur demeurera acquis.
-L'administration ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle a pris
-possession du réseau, elle paye chaque année à la Compagnie une annuité
-suffisante pour subvenir au service des obligations et à la distribution
-du dividende ordinaire. Mais la Compagnie prétend avoir droit à des
-annuités plus fortes et réclame à l'État, pour chaque année restant à
-courir jusqu'à la fin de la concession (1978) une somme supérieure de
-755 000 francs à celle que l'État consent spontanément à lui verser. Si
-la Compagnie avait gain de cause sur l'ensemble ou seulement sur une
-partie de ses revendications, le rachat de l'_Est-Algérien_ vu le nombre
-relativement peu élevé des actions (50 000), pourrait avoir pour effet
-d'accroître le revenu des actionnaires dans une proportion qui ne serait
-pas négligeable, étant donné la légèreté du titre. C'est ainsi que
-certaines personnes prétendent que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu
-de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée devant les
-tribunaux administratifs, elle eût obtenu des conditions encore bien
-plus favorables que celles qui lui ont été reconnues par le compromis.
-Quoi qu'il en soit, on admet assez généralement que les actionnaires de
-l'_Est-Algérien_ conserveront au moins la propriété d'une réserve qui
-représente à peu près 70 francs par action. Ils se trouveraient alors
-sur le même pied que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus à
-craindre de perdre la différence entre le cours de l'action (550 francs
-environ, après avoir été de plus de 700 naguère) et le remboursement à
-500 francs. On a pu remarquer depuis quelque temps le zèle avec lequel
-certains capitalistes recherchaient les actions de jouissance de
-l'_Est-Algérien_ et du _Bône-Guelma_. Ces petits titres, qui, pour le
-moment, ne produisent aucun revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et
-certains banquiers, outillés pour ce genre de négociations, se chargent
-seuls de mettre en rapport les vendeurs et les acheteurs. Ces
-capitalistes ont sans doute des raisons de penser qu'une spéculation sur
-les deux rachats, à l'aide de titres d'un prix de revient presque
-insignifiant, pourrait ne pas être maladroite.
-
-Voilà un exemple qui est encore, à notre avis, très instructif. Car il
-montre que le capital peut trouver, dans les circonstances créées par
-l'évolution vers le socialisme d'État, des occasions imprévues de
-compenser des pertes ou des dommages subis par ailleurs. Qui sait si,
-dans l'avenir, d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables, ne
-surgiront pas d'une métamorphose encore plus étendue de l'organisation
-économique et sociale sur laquelle nous avons été accoutumés à nous
-reposer? Aux personnes les plus pessimistes et les plus disposées à
-croire à une dissolution irréparable des anciens éléments qui
-composaient les patrimoines, nous montrons, au milieu d'une catégorie de
-valeurs visiblement fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles
-pouvaient produire, les cas inattendus de relèvement et de guérison que
-présentent les actions de l'Ouest et les actions des chemins de fer
-algériens.
-
-La Compagnie du _Bône-Guelma_, soulagée de son réseau d'Algérie, gardera
-l'exploitation d'un réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il
-est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il ne subsiste plus en
-Algérie qu'une seule Compagnie privée, celle de l'_Ouest-Algérien_, qui
-sera sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux chemins de fer
-unifiés de l'État. Cette opération paraît retardée par le fait que
-l'Ouest-Algérien, compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le
-Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques, aujourd'hui
-administratives. Si le rachat de cette compagnie venait à paraître à
-l'horizon, le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter. Car
-certaines précautions de la Compagnie, (notamment une annulation d'une
-partie de ses actions), permettent de penser qu'elle s'est préparée à
-cette éventualité et s'est mise en bonne posture.
-
-Nous arrêtons ici cet examen des actions des chemins de fer français,
-sur lesquelles nous avons particulièrement insisté en raison du danger
-qui les menace, de la place qu'elles occupent dans les patrimoines
-français et des inquiétudes qu'elles doivent inspirer aux porteurs.
-
-Nous n'ajouterons qu'un mot: si telles sont les conditions d'insécurité
-dans lesquelles les grands réseaux continuent leur exploitation, que
-dire des chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt local, etc...?
-Ces sociétés, avec leurs faibles recettes, ne peuvent manquer d'être
-écrasées par la hausse des matières premières et par les lois qui
-réglementent le travail, les salaires, les retraites, etc... Après tant
-d'exemples malheureux ou décourageants, on se demande comment ces
-Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il est probable qu'elles
-en trouveront de plus en plus difficilement. Pas plus que les ponts ou
-que les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront sans doute des
-entreprises privées.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LES ACTIONS DES CHEMINS DE FER ÉTRANGERS
-
-La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des
-exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore sont
-dans une situation voisine de celle des chemins de fer français.--Un mot
-alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la Compagnie du Sud de
-l'Autriche: comment un chemin de fer est conduit à la ruine.--Crise
-grave des chemins de fer américains avant la guerre européenne: pourquoi
-cette crise menace de se représenter et d'être durable.--Le krach des
-chemins de fer exotiques.--Conclusion: les actions de chemins de fer
-sont le type de la valeur mobilière qui meurt.
-
-
-Les États européens ont, en grand nombre, au cours de ces vingt-cinq ou
-trente dernières années, racheté leurs chemins de fer, qu'ils exploitent
-directement. C'est l'indication très nette d'une tendance générale à
-enlever aux chemins de fer le caractère d'entreprises commerciales pour
-les transformer en services publics. Cette tendance devant avoir pour
-effet de réduire progressivement jusqu'à zéro le bénéfice des réseaux,
-on comprendra dès lors que, à l'étranger comme en France, les
-actionnaires de ces compagnies soient exposés à de désagréables
-surprises et courent généralement des risques sans proportion avec les
-chances non seulement d'accroître, mais même de conserver leur revenu et
-leur capital.
-
-Nous allons passer en revue les principales valeurs de chemins de fer
-étrangers auxquelles le public français est intéressé ou susceptible de
-s'intéresser. Depuis les premières années du XXe siècle, le même
-phénomène se remarquait pour presque toutes, en Amérique comme en
-Europe: augmentation du coefficient d'exploitation, décroissance du
-produit net, ingérence continue et ruineuse de l'État dans
-l'administration et les services, cherté croissante de la main-d'oeuvre
-et des matières premières, amélioration sans cesse plus coûteuse des
-traitements, salaires et retraites, etc... Ainsi se volatilisent tous
-les bénéfices. Et il va sans dire, non seulement que ces causes
-subsisteront après la guerre, mais encore qu'elles seront aggravées. En
-sorte que le droit d'exploiter les réseaux de voies ferrées commence à
-apparaître comme une charge beaucoup plus que comme une source de
-profits, ainsi qu'on va pouvoir s'en rendre compte à l'aide de ce
-document curieux.
-
-Au mois de février 1908, un membre de la Chambre des Communes ayant
-présenté un ordre du jour favorable au rachat des chemins de fer
-anglais, le président du _Board of trade_ fit un exposé de la situation
-des Compagnies, dont nous tenons à reproduire l'essentiel, résumé
-d'après un compte rendu de son discours:
-
- Le ministre a eu soin de faire ressortir dans quelles conditions
- onéreuses les compagnies elles-mêmes ont à travailler. Mises à rançon
- dès le début, du chef des expropriations que réclamaient les tracés,
- on les sollicite aujourd'hui de toutes parts. On réclame d'elles la
- majoration des salaires du personnel, le raccourcissement des heures
- de travail, la multiplication des trains ouvriers: tout cela sans se
- demander si, entreprises commerciales, tous ces sacrifices joints à
- l'abaissement des tarifs, aux facilités sans cesse exigées, leur
- permettraient de réaliser ou non un bénéfice raisonnable.
-
-En voilà assez, pensons-nous, pour détourner les capitalistes français
-de s'intéresser aux chemins de fer anglais, s'ils venaient à en
-concevoir l'idée, surtout lorsque l'on saura que l'orateur qui traçait,
-en 1908, cette sombre peinture, n'était autre que M. Lloyd George,
-ministre dont les idées socialistes paraissaient alors effrayantes et
-qui n'est plus aujourd'hui qu'un conservateur, tant il a été dépassé.
-
-Ces paroles de M. Lloyd George nous invitent même à nous demander si les
-États contemporains n'auraient pas, en matière de chemins de fer, une
-secrète inclination à laisser les Compagnies aux prises avec une
-situation difficile jusqu'au moment où ces Compagnies, menacées de
-faillite, seraient disposées à se laisser racheter à vil prix.
-
-C'est, d'ailleurs, la politique qu'avait suivie le défunt gouvernement
-austro-hongrois vis-à-vis d'une Compagnie dans laquelle, par malheur,
-les capitalistes français sont engagés très gravement, et qui a éprouvé
-toutes sortes de vicissitudes au cours de son existence, longue d'une
-soixantaine d'années déjà environ. L'histoire des chemins de fer du sud
-de l'Autriche, appelés encore _Chemins Lombards_, est un exemple
-frappant de la manière dont une grande entreprise, jouissant à l'origine
-de toutes les apparences de la santé et de la prospérité, peut se
-trouver insensiblement conduite à la ruine.
-
-Le gouvernement de la monarchie autrichienne, en 1908, avait racheté la
-Compagnie des chemins de fer dits _Autrichiens_ qui exploitaient les
-réseaux du Nord et l'on pouvait penser qu'il ne tarderait pas à étendre
-cette opération au réseau du Sud. Soit dit en passant, et en
-vérification de nos observations du précédent chapitre, le rachat avait
-été une excellente affaire pour les actionnaires des chemins autrichiens
-du Nord. Leur dividende, fixé une fois pour toutes, était avantageux,
-soustrait à tout aléa, et même susceptible de légères augmentations. Il
-avait été en 1914 supérieur d'un quart à ce qu'il était en 1904. Et les
-cours de l'action, avant la guerre, témoignaient du contentement que le
-rachat avait causé aux porteurs. Mais que deviendront ces titres dans
-l'effondrement de la monarchie des Habsbourg et la banqueroute qui
-menace l'Autriche? C'est une bien sombre interrogation.
-
-Quant aux chemins lombards, l'État autrichien n'avait pas songé une
-minute à leur offrir le rachat. C'est que déjà, en 1908, leurs affaires
-commençaient à aller mal. Depuis sept ans, ni intérêt ni dividende
-n'avaient été distribués aux actions. L'amortissement des obligations
-venait d'être suspendu et la compagnie, qui ne tenait déjà plus tous ses
-engagements, était sur le chemin qui mène à la faillite. Loin de la
-délivrer de ces soucis par un rachat qui eut été un acte de charité
-semblable à ce qu'a été chez nous le rachat de l'Ouest, l'administration
-autrichienne voyait avec plaisir la situation de la Compagnie
-s'aggraver, et se plaisait même à lui imposer des dépenses nouvelles.
-Enfin, en 1914, la Compagnie étant au bord de l'abîme, l'État avait
-consenti à intervenir. Mais dans quelles conditions! Nous parlerons plus
-loin des sacrifices considérables qui ont été imposés aux obligataires
-des chemins lombards sans que, nous le verrons, ceux-ci aient la ferme
-assurance que de nouveaux sacrifices ne devront pas leur être demandés
-quelque jour, ce que fait craindre plus encore la triste situation
-financière de l'Autriche après la guerre. Quant aux actions, elles n'ont
-plus rien à espérer et elles ne conservent un semblant de valeur que par
-la force de l'habitude, et la puissance de l'illusion.
-
-Chose très remarquable, le réseau du sud de l'Autriche n'était nullement
-improductif. C'était même un assez beau réseau, sur certaines parties
-duquel le trafic était intense. La recette kilométrique en était
-supérieure à la moyenne de beaucoup de chemins de fer qui réalisent des
-bénéfices. Mais il est écrasé par le poids de sa dette. Ayant perdu ses
-lignes de Lombardie après la guerre de 1859, ses lignes de Vénétie après
-la guerre de 1866, il n'avait reçu du gouvernement italien que des
-indemnités insuffisantes sous forme d'annuités. D'autre part, l'immense
-majorité des actions et des obligations se trouvant aux mains
-d'étrangers, le gouvernement austro-hongrois ne s'était senti tenu à
-aucune espèce d'égards envers la compagnie et semblait même, au
-contraire, s'être appliqué à lui demander des sacrifices plus lourds et
-à la traiter avec plus de sévérité que les autres. Il y a là une leçon
-qui ne doit pas être perdue. Et, sur ce point, nous renverrons le
-lecteur à ce que nous avons dit précédemment à propos des dangers
-auxquels la tendance croissante des gouvernements au nationalisme
-économique expose les capitaux exportés dans les entreprises étrangères.
-
- *
-
- * *
-
-En Espagne, les chemins de fer se trouvent encore sous le régime des
-concessions, qui date de l'origine des compagnies. A la suite d'une
-longue période où elles apparurent comme besogneuses et condamnées à
-végéter, les compagnies espagnoles étaient parvenues depuis quelques
-années à une prospérité relative. Ce phénomène semble contredire la
-règle d'après laquelle les chemins de fer sont destinés à être de plus
-en plus difficilement rémunérateurs. Cette exception s'explique par le
-fait que l'Espagne a eu un développement économique particulièrement
-tardif et qu'elle commence seulement à entrer dans l'ère de l'activité
-industrielle. Mais surtout, en même temps que le trafic s'accroissait
-sur les réseaux principaux, le change baissait peu à peu. En sorte que
-les paiements en or que les compagnies se sont engagées à faire au
-dehors pour le service de leur dette, après avoir été une charge
-écrasante, sont devenus moins coûteux d'année en année. C'est ainsi que
-la _Compagnie du Nord de l'Espagne_ avait pu, après une longue
-suspension, recommencer la distribution de ses dividendes et la
-_Compagnie de Madrid-Saragosse_ accroître les siens. Les personnes qui
-se tenaient au courant du relèvement de la péninsule n'ont pas manqué de
-profiter de l'occasion qui s'offrait. Les actions _Nord de l'Espagne_,
-valaient, il y a une dizaine d'années, 150 francs environ, lorsque le
-change était au cours déplorable de 40 p. 100, c'est-à-dire lorsqu'il
-fallait donner 140 piécettes pour obtenir 100 fr. A la veille de la
-guerre, le change était descendu à 4 p. 100 seulement et les mêmes
-actions valaient, ou peu s'en faut, 450 francs. Peu de mouvements de
-hausse auront été aussi mathématiquement faciles à prévoir que celui-là.
-
-Mais, l'amélioration financière due au change n'a pas suffi longtemps à
-conjurer le flot montant des dépenses. Les chemins de fer espagnols
-n'ont plus devant eux que de très étroites perspectives, si même ils
-n'offrent pas plus de chance de rétrograder que de maintenir leurs
-cours. Pour eux comme pour les chemins de fer du monde entier, les
-dépenses ont grandi infiniment plus que les recettes. La réduction du
-produit net pour les chemins de fer espagnols a commencé et tout fait
-entrevoir qu'elle ira en s'accentuant pour les mêmes raisons
-qu'ailleurs: relèvement des salaires, adoucissement des conditions du
-travail, etc... La cherté du charbon et des matières premières est aussi
-un phénomène qui ne cessera pas de si tôt.
-
-Les actions des _Chemins de fer portugais_ avaient suivi, quoique
-d'assez loin, le retour de fortune des chemins de fer espagnols. Mais
-les mêmes appréhensions doivent être conçues au sujet de l'avenir de ces
-valeurs. Le Portugal, sous la monarchie parlementaire, se trouvait,
-selon les propres paroles du roi don Carlos, «dans le gâchis». Il
-n'apparaît pas que la République l'en ait tiré. Assez d'autres occasions
-vont s'offrir aux détenteurs de capitaux pour que, de longtemps, ils ne
-soient pas exposés à la séduction de s'engager dans les entreprises
-portugaises.
-
-En Italie, les chemins de fer dits _Méridionaux_, rachetés depuis
-quelques années, nous donnent l'exemple d'un rachat dont les
-actionnaires n'ont pas eu à se féliciter beaucoup. C'est, d'abord, que
-l'État italien, excellent défenseur de ses intérêts et depuis longtemps
-pénétré des conceptions du nationalisme économique, est assez coutumier
-des opérations léonines. Dans ses rapports avec les sociétés
-financières, il sait défendre ses droits et imposer le «fait du prince».
-Aussi le rachat des Méridionaux n'a-t-il pas été un rachat de
-magnificence comme le rachat de l'Ouest français. En outre, les
-administrateurs de cette compagnie ont employé les éléments d'actif
-restés propriété des actionnaires à diverses entreprises plus ou moins
-heureuses. L'action des Méridionaux est ainsi devenue pour partie une
-valeur industrielle reposant sur des affaires mal définies et qui n'ont
-aucun rapport avec l'exploitation des chemins de fer. Ce sont de ces
-surprises désagréables comme l'actionnaire, s'il n'est pas très diligent
-et ne suit pas de près les faits et gestes des conseils
-d'administration, est exposé à en éprouver souvent.
-
-Il ne subsiste plus, dans les autres pays d'Europe, qu'un très petit
-nombre de compagnies de chemins de fer, les réseaux, du moins les plus
-importants, étant presque tous exploités directement par l'État. S'il se
-présente quelques exceptions, c'est, par exemple, en Turquie. L'avenir
-que la paix réservera à ce pays est douteux et la réserve s'impose.
-Seuls, des capitalistes très bien renseignés sur les affaires d'Orient
-pourront se porter sur ces valeurs. Nous ne parlons que pour mémoire de
-la Russie dont les entreprises sont rayées pour longtemps de la liste
-des vivants.
-
-Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, en tout cas, c'est que les valeurs
-étrangères pour lesquelles, au milieu d'un retentissant concert de
-publicité, le public français se voit sollicité à l'improviste, ont
-presque toujours enrichi depuis longtemps leurs détenteurs primitifs qui
-cherchent à réaliser leurs bénéfices sur un autre marché, aux dépens de
-dupes mal renseignées. Cette histoire est précisément celle de
-l'introduction des valeurs de chemins de fer américains en France.
-
-Au mois de janvier 1911, l'action _Atchison, Topeka et Santa-Fé_ valait
-à New-York environ cent dollars, un peu plus de 500 francs. Le titre
-n'offrait plus d'ailleurs, à ce moment-là, de perspectives très
-séduisantes. Il venait d'assez loin et les améliorations obtenues dans
-l'exploitation du réseau n'étaient plus guère susceptibles de
-développement, comme la suite l'a d'ailleurs prouvé. Cependant la hausse
-continua sur ces titres jusqu'au mois de juin 1911, date à laquelle les
-actions Atchison furent introduites sur le marché français au prix
-excessif de 605 francs. Les émetteurs américains n'avaient pas fait une
-mauvaise opération. L'affaire était moins belle pour les porteurs
-français. Il est juste de dire (ce qui n'ôte rien à la morale de cette
-histoire) que, pendant la guerre, l'action Atchison a retrouvé et même
-dépassé, grâce au bénéfice du change américain, son cours d'émission,
-tandis qu'en 1914, elle ne valait plus guère que 500 francs,
-c'est-à-dire ce qu'elle valait en Amérique quand le prochain lancement
-sur le marché de Paris n'était encore le secret que d'un petit nombre
-d'initiés.
-
-Les chemins de fer américains souffrent d'ailleurs des mêmes maux que
-les chemins de fer européens. Le temps n'est plus où la «libre Amérique»
-apparaissait comme une sorte de paradis des grandes affaires, où toutes
-les manifestations de l'activité humaine pouvaient se déployer à l'abri
-de l'intervention de l'État, sans connaître d'autres lois que celles de
-la concurrence. Les compagnies américaines, après avoir connu les
-inconvénients du régime de la liberté absolue, qui a multiplié les
-lignes rivales et inutiles, obligé les anciennes sociétés à racheter
-très cher les réseaux concurrents, sont étroitement soumises aujourd'hui
-au contrôle de l'État. Quoique propriétaires, et non concessionnaires de
-leurs réseaux, ces compagnies dépendent autant que les nôtres des
-pouvoirs publics. Elles ne sont plus maîtresses de leurs tarifs depuis
-1906, date à laquelle l'Interstate Commerce Commission, qui représente
-le gouvernement fédéral, a été investie du droit de les fixer.
-Accroissement des impôts, exigences du législateur, relèvement des
-salaires par pression syndicale sinon par le moyen des grèves, les
-compagnies américaines présentent exactement tous les genres de fissures
-par lesquelles s'écoulent les bénéfices des chemins de fer dans les
-autres pays.
-
-Jusqu'à ces dernières années, les actions des chemins de fer américains
-apparaissaient comme des valeurs au plus haut degré spéculatives, qui
-obéissaient à toutes les fluctuations de la prospérité américaine, et
-douées par là même d'une élasticité considérable.
-
-Ces conditions ont bien changé. Les crises industrielles, qui offrent
-des retours périodiques en Amérique comme ailleurs, mais plus
-particulièrement marqués en Amérique qu'ailleurs, continuent bien
-d'influer sur leurs bénéfices. Mais l'accroissement incessant des
-charges pèse sur les compagnies d'une façon bien plus grave, parce
-qu'elle est permanente. Les chemins de fer américains, comme les nôtres,
-accroissent tous les ans leur dette. Leur produit net s'abaisse, et
-nombreuses (on en comptait quatorze du 1er janvier 1913 à fin juin 1914)
-ont été celles qui ont suspendu ou diminué leurs répartitions. On a
-calculé que, de 1906 à 1914, la valeur en Bourse des titres des chemins
-de fer des États-Unis (actions et obligations) avait baissé de la somme
-formidable de trois milliards de dollars, c'est-à-dire de quinze
-milliards de francs.
-
-La crise financière universelle de l'année 1913 avait évidemment
-contribué à porter cette dépression à son point le plus bas. Mais, en
-dépit de la prospérité que la guerre européenne a value aux États-Unis,
-il ne faudrait pas compter, pour l'avenir, sur une reprise durable. La
-politique du gouvernement fédéral, en matière de chemins de fer, semble
-consister (selon les termes d'un rapport très intéressant de M. H. de
-Saint-Laurent, consul de France à Chicago) à procéder à une estimation
-de la valeur des réseaux et à accorder un revenu moyen d'environ 5 p.
-100 au capital reconnu par la Commission comme ayant été réellement
-investi dans les réseaux. Ce serait en somme un rachat dissimulé, mais à
-la suite d'évaluations dont le résultat semble extrêmement peu rassurant
-pour les actionnaires, si l'on tient compte de l'orientation du
-gouvernement fédéral.
-
-Étant donné ces menaces; étant donné l'immense variété des compagnies de
-chemins de fer américains, la complexité de leur organisation
-financière, l'énormité et l'enchevêtrement des réseaux, qui prêtent le
-flanc à toutes les surprises, il faut conclure que le capitaliste
-européen qui se rend acquéreur d'actions de cette nature opère dans
-l'inconnu et joue à une espèce de jeu qui ressemblerait beaucoup à celui
-de la roulette ou du baccara, s'il y avait chance d'y gagner.
-
-Deux actions de chemins de fer du continent américain, auxquels le
-public français s'est trouvé intéressé, auront toutefois, en ces
-dernières années, donné de la satisfaction aux porteurs. Ces deux cas
-s'expliquent par des causes exceptionnelles. Le _Canadian Pacific_ n'est
-pas seulement un chemin de fer; c'est un grand propriétaire foncier dans
-un pays neuf qui vient de passer par une phase de développement
-magnifique. Les bénéfices répartis aux actionnaires proviennent en
-réalité de bénéfices réalisés sur les ventes de terrains, car les
-recettes de l'exploitation elle-même sont de plus rongées par les
-dépenses. Ces bénéfices sont et resteront considérables tant que la
-population du Canada s'accroîtra et ils sont destinés à varier avec le
-mouvement de la population dans ce pays. D'ailleurs, le domaine
-territorial de la Compagnie, pour une part urbain, reste un des plus
-vastes qui appartiennent dans le monde à une société privée (environ
-sept ou huit départements français). Il n'en est pas moins destiné à
-s'épuiser un jour. En outre, il n'échappe pas aux observateurs que le
-_Canadian Pacific_ fait tous les ans appel au crédit pour des sommes
-considérables et ne cesse d'accroître ses charges. Il serait donc
-imprudent de s'attendre à des plus-values illimitées.
-
-Une autre valeur de chemins de fer a donné aussi quelque satisfaction:
-l'action des _chemins de fer de Santa-Fé_, dans la République argentine.
-Mais il s'agit là d'un cas de sauvetage plutôt que d'autre chose. Après
-avoir subi divers accidents, être arrivée au bord de la faillite et
-avoir été contrainte de demander un concordat, cette société,
-administrée par des mains plus habiles, a réussi à se relever. En
-réalité, la prospérité en est toute relative et ce n'est que par
-comparaison avec la détresse antérieure de la Compagnie qu'il est
-possible de parler de la bonne situation des chemins de fer de Santa-Fé.
-La marge des bénéfices reste très étroite et à la merci des crises
-économiques, de l'état des récoltes et même des intempéries.
-
-La vérité est que, presque toujours, les capitaux engagés dans les
-chemins de fer des pays neufs ou exotiques doivent être considérés comme
-dangereusement aventurés. C'est une vérité dont l'épargne française a
-fait, au Brésil et ailleurs, une cruelle expérience. Les chemins de fer
-ne peuvent être productifs que dans les pays où la population est dense,
-la richesse stable, le commerce et l'industrie développés. Or ces
-pays-là sont presque tous parvenus à un état politique et social qui est
-essentiellement défavorable à l'exploitation des voies ferrées par des
-sociétés privées. Nous voyons des pays comme les États-Unis, qui
-ignoraient naguère le régime de l'étatisme, s'y acheminer. Il faut, dans
-ces conditions, conclure avec la plus grande netteté que les actions de
-chemins de fer sont devenues universellement des valeurs dangereuses,
-aléatoires et, même pour les meilleures, dépourvues d'avenir. En sorte
-qu'il convient aux capitalistes prudents de les éviter ou de n'en plus
-surcharger leurs portefeuilles comme ont pu le faire, soit impunément
-soit même avec profit, les deux générations qui ont précédé la
-génération actuelle.
-
-Les actions des chemins de fer sont, de tous les éléments des fortunes
-modernes, celui qui aura le plus rapidement vieilli. Y rester
-aveuglément fidèle, par esprit de tradition familiale ou par habitude
-personnelle, serait s'exposer à la ruine de gaieté de coeur. C'est
-surtout des patrimoines qu'il est vrai de dire qu'ils ne se baignent ni
-ne se rafraîchissent deux fois dans le même fleuve.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LES OBLIGATIONS DES CHEMINS DE FER FRANÇAIS ET ÉTRANGERS
-
-Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements
-sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours
-nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies
-françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories
-d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront
-fait subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations
-lombardes.--Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer
-américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels sont
-ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et remboursements
-des obligations américaines.--Il convient de se détourner des
-obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques pièges dont le
-public n'est pas assez averti.
-
-
-Autant les placements en actions de chemins de fer doivent être écartés
-pour les raisons que nous avons dites, autant au contraire les
-obligations peuvent être recherchées, du moins à certaines conditions
-que nous allons définir et moyennant lesquelles le sort des obligations
-peut devenir nettement distinct de celui des actions.
-
-Tel est très certainement le cas pour les obligations des chemins de fer
-français.
-
-Nous avons vu, en effet, que, sur les six grands réseaux, il en est
-trois (Ouest, Orléans, Midi) qui jouissent d'une garantie pleine et
-entière de l'État jusqu'à la fin des concessions. L'intérêt et
-l'amortissement des obligations de ces compagnies sont donc assurés sans
-condition et sans discussion. Ce sont tout simplement des créances sur
-l'État français et qui suivront le sort des finances de l'État.
-
-Les trois autres compagnies, celles de l'Est, du Nord et du Paris-Lyon
-ne sont pas dans le même cas. La garantie que les conventions de 1883
-assurent à la compagnie de l'Est expire en 1935: à partir de cette
-époque le service des obligations n'aura plus d'autre couverture que le
-produit net. Cette situation est déjà celle des obligations Nord et
-Lyon. Ces deux compagnies, pour qui la garantie de l'État a disparu en
-1915, offrent en garantie à leurs obligations la marge constituée par
-leurs bénéfices, mais elles n'en offrent plus d'autre. S'il est à
-redouter que la marge constituée par ces bénéfices ne doive pas
-reparaître, faut-il appréhender aussi que le service des obligations du
-Nord et du Lyon reste en souffrance au cas où les compagnies entreraient
-dans une période de déficit? Ce danger ne paraît pas à craindre, au
-moins en temps normal, et à moins d'admettre que l'État, accablé sous le
-poids de ses propres charges, ne puisse remplir les engagements,
-_purement moraux et verbaux_ il est vrai, qu'il a pris à cet égard.
-
-Il y a des valeurs qui doivent, non sans raison, une partie de la
-confiance qu'elles inspirent à la manière même dont elles sont réparties
-dans le public et à la nature des portefeuilles où elles se trouvent
-classées. C'est justement le cas des obligations de nos chemins de fer.
-Elles sont extrêmement répandues, en France, dans la petite épargne, et
-non seulement dans la petite épargne individuelle, mais peut-être
-surtout dans ce qu'on pourrait appeler la petite épargne collective,
-celle que les sociétés de secours mutuels et les caisses de retraites
-représentent tout particulièrement. Ainsi, chose extrêmement importante
-en régime de démocratie, le nombre se trouve intéressé à un service
-ponctuel des obligations de chemins de fer. Toute défaillance dans le
-service des obligations d'une des compagnies non rachetées ou non
-garanties prendrait les proportions d'une catastrophe publique et
-atteindrait une foule d'électeurs, tandis que, les actions n'étant
-détenues que par la bourgeoisie moyenne, la suppression du dividende
-passerait inaperçue. On comprend donc sans peine que M. Joseph Caillaux,
-porte-parole autorisé de la démocratie radicale-socialiste, ait été
-amené à déclarer à la tribune de la Chambre, le 29 mars 1911, étant
-ministre des finances, qu'il ne pouvait concevoir aucune sorte de
-gouvernement qui pût jamais laisser le coupon des obligations de chemins
-de fer en souffrance. Il est très important de rapprocher de cette
-déclaration le fait que, malgré l'expiration de la garantie, les
-obligations du Nord et du Lyon ont continué, en vertu d'une circulaire
-ministérielle, à entrer dans la catégorie des placements légaux.
-
-Aussi peut-on regarder à juste titre les obligations de nos grandes
-compagnies de chemins de fer comme faisant partie des engagements
-explicites de l'État et comme devant suivre les destinées des finances
-de notre pays. Indépendamment du gage constitué par les recettes, c'est
-une considération des plus importantes.
-
-Les obligations de nos chemins de fer offrent les types les plus variés:
-au cours d'une existence déjà longue, où elles n'ont cessé d'emprunter,
-les compagnies ont suivi toutes les exigences du crédit. Actuellement le
-public a le choix entre les obligations 5 p. 100, 4 p. 100, 3 p. 100, 2
-1/2 p. 100. Les deux premières sont du rendement immédiat le plus
-avantageux. Mais elles se tiennent peu éloignées du pair et n'offrent
-par conséquent qu'une légère prime au remboursement. Les obligations du
-type 3 p. 100 offrent l'avantage d'avoir un marché extrêmement large et
-de nombreuses transactions quotidiennes, même par les temps de marasme
-financier: c'est peut-être, en France, la valeur préférée, à tous les
-degrés de l'épargne. Enfin la prime au remboursement est considérable.
-Elle atteint 170 francs pour des titres achetés à 325 francs pendant la
-guerre.
-
-Les obligations du type 2 1/2 p. 100 qui donnent un revenu inférieur ont
-au contraire une prime au remboursement encore un peu plus élevée.
-
-En somme, indépendamment de la sécurité qu'elles présentent, les
-obligations de chemins de fer 3 p. 100 et 2 1/2 p. 100 sont surtout
-intéressantes par la prime au remboursement qui doit être recueillie par
-tirages annuels d'ici la fin des concessions. Les obligations 2 1/2
-paraissent surtout convenir à ce point de vue aux sociétés de
-capitalisation, qui comptent sur le temps comme sur un collaborateur
-fidèle, ou aux pères de famille très prévoyants. Pour fixer les idées du
-lecteur, nous lui citerons le cas de la Compagnie de l'Ouest en
-liquidation qui, dans le portefeuille de cette importante réserve dont
-nous avons parlé plus haut, ne possède pas moins de 29 à 30.000
-obligations 2 1/2 des divers réseaux. D'ici l'époque où cette
-réserve,--on aurait dit autrefois cette tontine,--sera partagée entre
-les actionnaires, ces 30.000 obligations, évaluées avant la guerre par
-le conseil de liquidation, selon les cours de la Bourse, à 10 800 000
-francs en chiffres ronds, auront été remboursées à 500 francs (ou plus
-exactement 495 francs taxe déduite) et auront produit près de 14
-millions. Ainsi le bénéfice est mathématique et peut, d'ores et déjà,
-être calculé aux centimes près.
-
-On doit toutefois envisager le cas où ce bénéfice pourrait être réduit.
-C'est celui où les compagnies, terriblement obérées par la guerre, ne se
-relèveraient pas de leur déficit chronique et continueraient à faire
-appel à l'État pour de lourdes sommes. Si alors le cours des obligations
-3 p. 100 continuait à se tenir entre 300 et 350 francs, et à donner, par
-chaque titre amorti, une prime énorme, l'État pourrait être tenté de
-diminuer cette prime due aux circonstances, en aggravant la taxe sur les
-primes de remboursement. Cette taxe est actuellement de 4 p. 100 et
-porte sur la différence formée par le prix d'émission du titre et le
-taux auquel il est remboursé. A cet impôt pourrait d'ailleurs s'en
-ajouter légitimement un autre qui s'appliquerait au bénéfice réalisé sur
-chaque obligation amortie par rapport au cours moyen du titre pendant
-l'année. Tant que le capitaliste français n'aura à payer que des impôts
-de cette nature, il ne sera pas à plaindre.
-
-Il y a, pour la marche de l'amortissement, des différences notables
-entre les diverses compagnies. Voici l'ordre dans lequel elles se
-présentent: d'abord toutes les obligations du _Nord_, en vertu du terme
-de la concession qui expire dès 1950. Les obligations dites «anciennes»
-de l'_Orléans_, les 7 ou 800 000 premiers numéros des obligations
-«anciennes» de l'_Est_ (qui auraient droit à une cotation spéciale en
-Bourse), doivent être aussi complètement remboursées en 1950: les
-actuaires qui travaillent pour le compte des sociétés d'assurance et de
-capitalisation savent exactement quelles sont, pour chaque catégorie
-d'emprunts, les chances de tirage au sort et la progression annuelle de
-ces chances. D'ailleurs le public lui-même commence à s'en rendre
-compte, car les trois espèces d'obligations que nous venons de citer
-sont ordinairement plus recherchées que les autres. Les obligations Lyon
-et Midi viennent les dernières: et leurs cours, surtout pour les Lyon,
-s'en ressentent, la garantie absolue de l'État exerçant une bonne
-influence sur les Midi.
-
-Ces remboursements (1 titre sur moins de 50 pour les trois séries les
-plus favorisées que nous venons d'énumérer) s'accéléreront à mesure que
-l'expiration des concessions s'approchera. Ils sont destinés à agir sur
-les cours des obligations à la manière d'un aimant. Nous avons vu les
-obligations de chemins de fer, en ces derniers temps, résister à la
-baisse beaucoup mieux que le 3 p. 100 perpétuel. La raison de cette
-résistance est là. On peut considérer, après cette épreuve, les
-obligations de chemins de fer comme se trouvant, au point de vue de la
-stabilité des cours, dans des conditions relativement favorables. La
-régularité de l'amortissement fait le salut des valeurs dans les
-tempêtes financières. Et, jusqu'ici, cette régularité, pour nos grandes
-compagnies, ne saurait être mise en doute.
-
-Les obligations 3 p. 100 des chemins de fer algériens (_Ouest-Algérien_,
-_Est-Algérien_, _Bône-Guelma_, plus la série des anciens «Chemins
-algériens», _Mostaganem_, _Aïn-Thizy_, etc...) sont, au point de vue de
-la sécurité, dans la même situation que les obligations de l'Ouest, de
-l'Orléans ou du Midi, étant émises par des compagnies soit rachetées
-soit formellement garanties par l'État. Le cas est le même pour diverses
-obligations de chemins de fer coloniaux (_Port de la Réunion_,
-_Indo-Chine_ et _Yunnan_).
-
-Mais la durée des concessions et, par conséquent la période des
-remboursements, étant beaucoup plus longue (jusqu'à 1975 ou 1980 en
-moyenne) que pour les six grandes compagnies de la métropole, l'effet de
-l'amortissement se fait sentir moins nettement sur les cours. Les
-obligations des six grandes compagnies sont donc préférables, à moins
-que les obligations algériennes et coloniales diverses que nous venons
-de désigner ne se présentent à des cours inférieurs de 20 ou 25 francs
-au moins.
-
- *
-
- * *
-
-Il serait imprudent de conclure de ce qui précède que toutes les
-obligations de chemins de fer sont de bonnes valeurs et, en particulier,
-que les obligations des chemins de fer étrangers offrent les mêmes
-garanties que les nôtres. Cette analogie aura fait d'innombrables
-victimes. Et c'est en matière financière plus que par tout ailleurs
-qu'il faut se garder de raisonner par analogie.
-
-On peut dire que le martyrologe des obligations de chemins de fer est
-encore plus vaste que celui des actions, car, le plus souvent, on peut
-même dire malheureusement dans presque tous les cas, l'obligataire a
-fourni des sommes cinq ou dix fois plus considérables que le capital
-versé par les actionnaires.
-
-Les obligations des réseaux rachetés (_Victor-Emmanuel_ et _Méridionaux_
-en Italie, ou _Autrichiens_ par exemple), et les obligations garanties
-par l'État russe n'étant plus, les unes et les autres, que des fonds
-d'État, suivent, depuis les événements de 1918, les destinées de ces
-divers pays. Après elles, on n'aperçoit guère en Europe d'obligations de
-chemins de fer qui soient dignes d'inspirer une confiance parfaite. Les
-moins mauvaises sont peut-être celles du _Nord de l'Espagne_ et du
-_Saragosse_ qui, pendant la guerre, ont donné à leurs propriétaires des
-satisfactions qui ne seront pas éternelles. Encore la marge des
-bénéfices de ces compagnies est-elle bien étroite, en sorte que le
-service des obligations se trouve à la merci du moindre incident
-politique ou économique. La prime au remboursement est séduisante. Mais
-l'amortissement des emprunts du Nord de l'Espagne a été suspendu
-longtemps, il importe de s'en souvenir. Et l'on sait aussi que le
-«convenio», faillite déguisée, est un véritable produit de la terre
-espagnole. Quant aux obligataires des autres compagnies de la péninsule
-(_Andalous_, _Ouest de l'Espagne_, _Sud de l'Espagne_, etc...), ils ont
-passé par des épreuves douloureuses. C'est pourquoi, même pour les
-réseaux espagnols plus importants et plus prospères, mais dont la
-prospérité est bien récente et bien fragile, la plus grande
-circonspection est de rigueur.
-
-Car on peut parfaitement se ruiner avec des obligations de chemins de
-fer de l'aspect le plus rassurant. Cette circonstance se présente même
-d'autant plus souvent que le public s'en laisse aisément imposer par des
-valeurs qui ont la réputation de valeurs de «père de famille» et ne
-regarde pas de très près à la qualité du gage. On aura même vu des
-compagnies sérieuses, exploitant un beau réseau, faire subir à leurs
-obligataires des pertes graves. Transposée des actions aux obligations,
-l'histoire des chemins de fer lombards, que nous avons résumée
-antérieurement, permet de voir comment, de sacrifice en sacrifice, des
-porteurs d'obligations peuvent être conduits à n'avoir plus en main
-qu'un titre réduit, par des concordats successifs, quant aux intérêts ou
-quant au capital et, quelquefois, quant aux deux.
-
-La compagnie des chemins de fer lombards ou du Sud de l'Autriche a émis
-jadis en France la majeure partie de ses obligations à un taux supérieur
-a celui même des obligations similaires de nos grandes compagnies. Cela
-se passait en 1858, juste un an avant la guerre d'Italie. Le public
-français, à cette époque, n'a pas paru se douter un instant qu'il était
-invité à fournir des capitaux à une compagnie condamnée à perdre le
-meilleur de son réseau avant même de l'avoir exploité. La guerre de 1859
-devait avoir en effet pour résultat la cession de la Lombardie au
-Piémont par l'Autriche vaincue, cession rapidement suivie de
-l'expropriation de la compagnie autrichienne. En sorte qu'on peut très
-bien imaginer un père de famille français, ayant placé ses économies
-dans les chemins lombards, et dont le fils, officier ou soldat, eût été
-tué à Magenta ou à Solférino pour aider à fonder l'État italien qui
-devait s'empresser de rançonner la compagnie.
-
-Atteints déjà dans leur coupon par les impôts autrichiens et français
-(le revenu n'était que de 13 francs au lieu de 15 pour les obligations 3
-p. 100), les obligataires avaient dû, avant la guerre, renoncer en outre
-au remboursement de leurs titres à 500 francs. Après un essai de
-remaniement des tables d'amortissement, l'amortissement lui-même avait
-été complètement suspendu en 1908 et, sous la menace de la faillite, les
-créanciers avaient dû accepter en 1914 des conventions, d'ailleurs
-compliquées, qui réduisaient le nominal de leur titre soit à 325 francs,
-soit à 310 francs seulement, selon que la garantie du gouvernement
-autrichien devait être accordée ou non par le Parlement avant le 1er
-janvier 1915. Les annuités payées par le gouvernement italien pour le
-rachat des réseaux lombard et vénitien auraient formé le revenu
-nécessaire au service des intérêts et de l'amortissement d'une
-obligation sur deux: c'était encore l'élément le plus stable sur lequel
-les porteurs de titres pouvaient compter. Mais la guerre est survenue et
-la dislocation de l'Autriche-Hongrie s'en est suivie. L'Italie, la
-Yougo-Slavie, l'Autriche allemande vont dépecer ce malheureux réseau.
-Les actions n'ont plus d'espoir. Les obligations elles-mêmes sont en
-grand danger de subir de nouvelles et fortes réductions. Il est
-difficile de calculer ce qu'il leur restera. Et dire qu'en France elles
-figurent encore dans la liste des valeurs admises pour les remplois
-dotaux!
-
-En ce qui concerne les actions comme en ce qui concerne les obligations,
-on voit que l'exemple des chemins de fer du Sud de l'Autriche est
-saisissant. Il montre par quelles lentes dégradations, de concordat en
-concordat, des entreprises sérieuses peuvent faire subir des pertes
-graves à ceux qui leur ont accordé confiance, sinon même les mener
-jusqu'à la ruine.
-
- *
-
- * *
-
-Nous voici maintenant, avec les obligations des chemins de fer
-américains, en présence d'un cas qui n'est pas moins instructif, car il
-prouve à quel point la prudence et l'information sont nécessaires dans
-les placements et combien il importe de ne pas suivre aveuglément les
-vogues.
-
-Il y a environ dix ans, un économiste éminent, renommé non seulement
-pour sa science mais encore pour sa circonspection, rédacteur en chef
-d'un journal hebdomadaire très répandu, commençait à engager l'épargne
-française à se porter sur les obligations de chemins de fer des
-États-Unis. Dans son _Art de placer et gérer sa fortune_, M. Paul
-Leroy-Beaulieu résumait ses campagnes et sa pensée en ces termes
-particulièrement pressants et définitifs:
-
- Les obligations des principaux chemins de fer américains doivent être
- classées parmi les meilleures valeurs qui soient au monde... Ces
- obligations ont l'avantage de fournir facilement 1/2 à 3/4 p. 100,
- sinon 1 p. 100 de plus de rémunération que celles de nos compagnies de
- chemins de fer, avec une durée parfois double.
-
- Elles ont cet autre mérite que ces titres, en cas de grandes guerres
- au sein de l'Europe, seraient à l'abri des conséquences ou des
- répercussions de ces guerres, ce qui donne une sécurité précieuse...
-
- Les obligations des principaux chemins de fer américains sont appelées
- à remplir, au XXe siècle, la fonction que tenaient au XIXe siècle, les
- _Consolidés_ britanniques, celle de valeurs de refuge par excellence,
- avec l'avantage très appréciable d'un intérêt rémunérateur... Les
- capitalistes avisés et les intermédiaires dégourdis peuvent, dès
- maintenant, s'occuper de ces placements très recommandables.
-
-Des pronostics de M. Paul Leroy-Beaulieu, celui qui s'est réalisé le
-premier s'est réalisé à la lettre: les «intermédiaires dégourdis» se
-sont rencontrés tout de suite et en grand nombre pour saturer le public
-français d'obligations de chemins de fer américains. Plusieurs séries de
-ces obligations, de qualités très inégales, ont même été introduites sur
-le marché de Paris. Et certaines ont fait faire tout de suite des
-expériences ruineuses à l'épargne de notre pays.
-
-D'abord, il s'était révélé, dès la crise orientale de 1912-1913, que le
-marché de New-York, qui, par lui-même est déjà d'une extrême sensibilité
-et sujet aux crises les plus graves, n'était nullement soustrait aux
-conséquences et aux répercussions d'une guerre européenne. De plus, il
-eût été sage de prévoir que les États-Unis étaient exposés à des
-difficultés particulières du fait de leur politique extérieure:
-effectivement, sur ces entrefaites, les événements du Mexique étaient
-venus aggraver la dépression. On devait considérer enfin la guerre aux
-trusts, c'est-à-dire l'inauguration d'une politique sévère et même
-malveillante à l'égard des grandes entreprises, comme un avertissement
-sérieux.
-
-Non seulement la nationalité américaine ne pouvait pas suffire à
-conférer à ces obligations, d'une manière absolue, le caractère de
-«valeurs de refuge» mais encore il eût fallu supposer que le public
-français était en mesure de discerner avec certitude, dans l'énorme
-variété des compagnies de chemins de fer créées aux États-Unis par le
-système de la concurrence illimitée, les compagnies prospères et
-réalisant des bénéfices réguliers. Les obligations des chemins de fer
-américains forment un fouillis aussi complexe que les réseaux eux-mêmes
-qui s'enchevêtrent à l'infini. D'abord il faut tenir grand compte de ce
-fait que les compagnies américaines n'amortissent pas leurs emprunts,
-comme le font les nôtres, au moyen de tirages annuels calculés d'après
-la durée de la concession: ce procédé, inspiré de l'esprit français de
-prudence et d'économie, ne convient pas à l'audace américaine. De plus
-les chemins de fer des États-Unis, étant, non pas concessionnaires mais
-propriétaires à perpétuité de leurs réseaux, sont libres de fixer, pour
-le remboursement en bloc de leurs emprunts, des dates extrêmement
-variables, et qui s'étendent des années immédiatement prochaines à
-l'année 2361 (_West Shore_ 4 p. 100). Il est facile de se rendre compte
-que les administrateurs du West Shore se soucient fort peu de savoir à
-l'aide de quelles ressources cette dette, qui est de 250 millions de
-francs, pourra être remboursée dans quatre siècles et demi.
-
-Autre différence avec les obligations de chemins de fer français et qui
-peut devenir une cause de mécomptes graves. Les obligations américaines
-ne sont pas, comme les nôtres, uniformément gagées sur l'ensemble des
-ressources de la compagnie. Elles ne sont même pas, comme les
-obligations de certaines compagnies espagnoles (le _Nord de l'Espagne_,
-par exemple) nettement classées suivant le rang hypothécaire. Il y a
-pour désigner les diverses sortes de gages qui leur sont affectés une
-nomenclature extrêmement compliquée et dont la complexité même suggère
-la pensée que les émetteurs ne seraient pas fâchés que le public pût s'y
-égarer. Ainsi il est bien certain qu'une première hypothèque est prise
-en faveur des obligations qui portent la mention _first mortgage_. Mais
-cette première hypothèque n'est pas toujours générale: elle ne
-s'applique souvent qu'à une partie du réseau, à un certain nombre de
-milles de voies ferrées (_division_) dont la valeur ne peut être connue
-que par l'étude approfondie du titre hypothécaire (_mortgage deed_) qui
-est en la possession de la banque émettrice. Il faut donc ne pas s'en
-laisser imposer par la mention _first mortgage_ pas plus que par la
-mention _prior lien_, qui désigne bien, elle, une hypothèque de priorité
-primant toutes les autres, mais qui ne s'applique pas forcément à
-l'ensemble des propriétés de la compagnie, comme des personnes
-inattentives pourraient le croire, puisque certaines lignes peuvent déjà
-avoir été l'objet d'une hypothèque spéciale. De même le _general
-mortgage_ est sans doute une hypothèque générale qui embrasse tous les
-biens de la compagnie, mais qui peut être primée par des hypothèques
-particulières, des «divisions» antérieurement constituées. Quant à la
-mention de deuxième hypothèque, toujours peu séduisante pour les
-prêteurs, il ne faut guère s'attendre à la rencontrer, et moins encore
-la mention de troisième hypothèque (_second, third mortgage_). Celles-là
-sont désignées par des termes infiniment plus vagues et par des
-euphémismes plus engageants, comme ceux de _consolidated_ ou _blanket
-mortgage_. Et ce n'est pas tout. La nomenclature ne finit pas là. Il y a
-le _refunding mortgage_, qui désigne les emprunts destinés au
-remboursement de dettes devenues exigibles et à qui sont affectées les
-garanties de l'emprunt antérieur (car presque toujours les compagnies
-américaines contractent une nouvelle dette pour en éteindre une
-ancienne.) Il y a le _collateral trust_, qui est un gage constitué par
-un dépôt d'actions ou d'obligations (généralement d'une autre compagnie
-«contrôlée» par la compagnie émettrice), dépôt qui est remis aux mains
-de _trustees_ ou fidéicommis et dont la valeur est difficilement
-appréciable quand elle ne se trouve pas fictive. Enfin certaines
-obligations sont gagées sur le matériel roulant des compagnies,
-(_equipment mortgage bonds_), d'autres peuvent être échangées contre des
-actions à un cours déterminé (_convertible bonds_), d'autres n'ont aucun
-gage spécial (_debentures_). Si l'on veut bien songer qu'il n'y a pas
-moins de quarante compagnies américaines qui jouissent d'une certaine
-réputation et si l'on tient compte de ce fait que toutes ces compagnies
-ont contracté des emprunts des types les plus différents et les plus
-diversement gagés, on conviendra qu'à moins d'une initiation préalable
-et fort ardue, le capitaliste européen ne saurait puiser qu'au hasard
-dans l'énorme lot de ces obligations.
-
-L'embarras du choix ne doit pas, cependant, constituer une raison
-suffisante pour écarter ces valeurs _a priori_.
-
-Les rentiers américains ont un critérium qui leur permet de distinguer
-le bon grain de l'ivraie. Sont considérées comme offrant une sécurité
-incontestable les obligations qui figurent sur la liste des valeurs que
-les banques d'épargne des États (en particulier les banques d'épargne de
-l'État de New-York) sont autorisées à acquérir. Ces obligations offrent
-généralement des signes particuliers. Elles se capitalisent à un taux
-qui, en temps normal, est rarement supérieur à 3 1/2 ou 4 p. 100. Les
-fluctuations auxquelles elles sont sujettes se tiennent dans la limite
-de 10 p. 100 et elles jouissent d'un marché très large, en sorte qu'on
-peut toujours avoir la certitude de les réaliser à tout moment. Il va
-sans dire que, seul, le capitaliste européen qui est capable de lire des
-documents rédigés en anglais conformément au vocabulaire particulier de
-la finance américaine, pourra consulter lesdites listes avec profit et
-sans crainte de confusion, avant de passer un ordre d'achat. En d'autres
-termes cette lecture ne peut être faite que par des personnes munies
-d'une instruction financière supérieure.
-
-Le fait que les banques d'épargne placées sous la surveillance des États
-sont autorisées à acheter des obligations de chemins de fer prouve donc
-qu'il y a de bonnes obligations aux États-Unis, des obligations qui
-possèdent même une sorte de garantie morale du gouvernement, comparable
-à celle que nous avons pour les obligations des chemins de fer français.
-En ce sens, M. Paul Leroy-Beaulieu pouvait avoir raison de signaler les
-titres des principaux chemins de fer américains aux capitalistes
-européens désireux de diversifier leurs placements et de sortir des
-chemins battus.
-
-Seulement, avec la hantise qui a été celle de tous les économistes et de
-tous les hommes d'affaires de sa génération, M. Paul-Leroy-Beaulieu,
-redoutant une baisse toujours plus accentuée du taux de l'intérêt,
-trouvait aux obligations américaines à long terme l'avantage d'assurer
-aux porteurs, pendant de nombreuses années et même pendant plusieurs
-siècles, un revenu moyen constant. Leur «durée», comme on peut le voir
-dans le texte que nous avons cité plus haut, durée «parfois double de
-celle des obligations françaises», lui apparaissait comme une de leurs
-meilleures recommandations. Convaincu que le loyer de l'argent devait
-fatalement descendre à 2 1/2, 2, 1 1/2, peut-être même 1 p. 100, M.
-Leroy-Beaulieu était porté à croire que les obligations américaines les
-plus dignes d'être recherchées étaient celles qui n'étaient
-remboursables qu'en 1997, en 2047 ou même en l'an 2361 comme les West
-Shore. L'homme prévoyant, selon lui, eût été celui qui eût assuré à ses
-héritiers, et aux héritiers de ses héritiers un revenu de 4 p. 100
-pendant plusieurs siècles.
-
-Ce raisonnement étant faux, comme nous l'avons montré, l'expérience nous
-a, au contraire, apporté la preuve que les obligations américaines les
-plus dignes d'attirer l'attention étaient celles dont le remboursement
-était le plus rapproché.
-
-Nous pouvons voir, en effet, à chaque fois (et ces occasions ne sont pas
-rares) qu'une crise secoue le marché américain, les obligations dont le
-terme est proche rester presque insensibles à la baisse, ou leur
-sensibilité diminuer en raison de la proximité du terme. Reprenons des
-exemples que nous avons eu déjà l'occasion de citer plus haut. Les
-obligations 3 1/2 de la puissante compagnie _Pennsylvania Railroad_, de
-la série remboursable en 1912, ont été intégralement remboursées au pair
-l'année même où une première bourrasque devait assaillir les valeurs
-mobilières de tous les pays du monde. Supposons qu'un porteur de ces
-obligations eût employé son capital en obligations 3 1/2 de la même
-compagnie remboursables en 1915. Ces titres pouvaient s'obtenir alors à
-97, c'est-à-dire trois points au-dessous du pair, ce qui représentait
-une prime au remboursement de trois francs pour cent francs à toucher au
-bout de trois ans, soit, avec l'intérêt à 3 1/2, un revenu total de 4
-1/2 p. 100. Or, dès les premiers mois de 1914, ce capitaliste eût vu ses
-obligations approcher du pair (99 1/2 à 99 3/4) et il lui eût été d'ores
-et déjà possible de les arbitrer fructueusement contre des obligations
-de la même compagnie, à terme plus éloigné et dont les cours étaient
-bien moins élevés. Ou bien, en 1915, en pleine guerre, il fût rentré
-dans son capital, ce qui eût été une aubaine excellente.
-
-Il est visible à l'oeil le moins expérimenté que, pendant la baisse qui
-a sévi jusque sur les obligations américaines de premier ordre, les
-titres les plus résistants ont été ceux qui obéissaient à l'aimantation
-d'un remboursement prochain. On ne saurait que difficilement mettre en
-doute la sécurité qu'offrent, par exemple, les obligations 3 1/2
-première hypothèque du _New York Central_. Elles constituent
-certainement, au point de vue de la solidité du gage, une des premières
-valeurs du monde: le seul fait de posséder gares et voies ferrées en
-pleine ville de New-York crée à cette compagnie un privilège de fait et
-la rend propriétaire de terrains d'une valeur colossale. Eh bien, ces
-obligations, après avoir jadis dépassé le pair, sont tombées aux cours
-de 83 et même de 82, et, pendant la guerre, se sont difficilement
-maintenues à 70 ou 71 parce qu'elles ne sont remboursables qu'en 1997,
-tandis que nous venons de constater la stabilité des cours des
-obligations Pennsylvania 3 1/2 1915, qui étaient aussi bonnes mais non
-pas meilleures et qui, dans les temps de hausse, se tenaient au même
-niveau que les New York Central. Cependant d'autres obligations du type
-3 1/2, par exemple les _Baltimore and Ohio_ remboursables en 1925 se
-tenaient à 86, quoique émanant d'une compagnie dont la prospérité est
-beaucoup moins bien établie que celle du _New York Central_ et dont la
-gestion est pour ainsi dire plus aventureuse. Et parmi des valeurs qui
-passent, d'après la classification de M. Paul Leroy-Beaulieu lui-même
-pour n'être que des «valeurs d'appoint», on remarque que les _Chicago
-Burlington and Quincy joint bonds_ 4 p. 100 remboursables en 1921 valent
-93, presque autant que les _Pennsylvania Railroad_ 4 p. 100
-remboursables en 1923, titre de toute première classe, tandis que les
-_New York Central_ 4 p. 100, remboursables en 1934 seulement, soit
-treize ans plus tard, se tiennent à plusieurs points au-dessous de ces
-cours.
-
-Il serait fastidieux de multiplier ces exemples. Mais la conclusion qui
-s'impose c'est que les obligations des chemins de fer américains peuvent
-constituer pour le capitaliste diligent un véritable clavier dont le
-maniement lui permet soit d'avoir de bonnes chances de stabiliser toute
-une partie de son portefeuille, soit de s'assurer à date fixe des
-rentrées d'argent, ce dont il aura lieu de se féliciter en temps de
-crise. On s'en rend bien compte dans les milieux informés. Durant la
-«crise de confiance» de 1914, un peu avant la guerre, on signalait de
-Londres que beaucoup de personnes bien inspirées, lasses de laisser
-leurs capitaux stériles et se refusant toutefois à opérer des placements
-définitifs, recherchaient les «notes» à très court terme émises pour les
-besoins courants des compagnies américaines. Ainsi conçues, on peut dire
-que les obligations américaines constituent des «valeurs de refuge».
-
-Mais il est à craindre que l'expérience malheureuse que le public
-français vient de faire avec les obligations américaines qui lui ont été
-apportées en France même, ne la détourne pour longtemps de ces valeurs.
-En effet les intermédiaires que convoquait M. Paul Leroy-Beaulieu n'ont
-pas été très regardants quant à la qualité des titres que l'Amérique les
-chargeait d'introduire chez nous. On a donc fait absorber pêle-mêle à
-notre épargne des titres de premier ordre comme les _Pennsylvania_ 3 3/4
-p. 100; des titres que les Américains eux-mêmes classent dans une
-catégorie secondaire telles que les _Cleveland Cincinnati_ 4 p. 100,
-quoique appartenant encore à une compagnie qui distribue des dividendes;
-et enfin des titres tout à fait aléatoires sinon même franchement
-mauvais et dont l'émission a constitué une escroquerie, telles que les
-_Saint Louis and San Francisco_ dont les intérêts ont cessé d'être payés
-trente mois après leur introduction sur le marché de Paris. Si l'on
-pense qu'avec cela, ces valeurs, selon la méthode que nous avons déjà
-décrite et qui constitue un abus insupportable, ont été émises en France
-à un prix bien supérieur à celui que valaient, en Amérique même, des
-titres des mêmes compagnies jouissant de gages supérieurs, on comprendra
-que le public français, après un instant d'engouement, ait ensuite
-condamné en bloc toutes les obligations américaines. Après la
-suppression de paiements du Saint Louis and San Francisco, les
-poursuites contre la compagnie _New York New Haven_ ont renforcé cette
-défaveur. Toutefois, il ne faudrait pas confondre des obligations
-garanties par le _Pennsylvania Railroad_, puissant organisme qui offre,
-bon an mal an, une marge de bénéfices nets de 100 ou 150 millions de
-francs, avec des titres sans consistance. On a même vu les obligations
-_Pennsylvania_ cotées à Paris et remboursables en 1921 descendre à des
-cours beaucoup plus avantageux que les obligations de la même compagnie
-cotées à New-York. Voilà de ces occasions qu'il fallait savoir saisir.
-
-En résumé, les obligations des chemins de fer américains sont des titres
-qu'on ne peut acquérir qu'après une étude sérieuse, une sélection sévère
-et en parfaite connaissance de cause. A ces conditions elles peuvent
-donner des sujets de satisfaction aux porteurs et même, on l'a vu par
-les exemples et les faits que nous avons cités, pour les obligations à
-court terme ou à remboursement prochain, constituer une sorte
-d'assurance contre les risques de dépréciation que les fortunes sont
-exposées à courir.
-
- *
-
- * *
-
-Restent les obligations des chemins de fer exotiques. Nous pourrions
-compter sur nos doigts celles qui n'ont pas--ou, pour parler plus
-prudemment, celles qui n'ont pas encore--causé de déboires à leurs
-propriétaires.
-
-Nous ne prendrons qu'un seul exemple: celui des obligations 4 p. 100 des
-chemins de fer nationaux du Mexique.
-
-Émises à Paris, à un cours voisin du pair, au moment où le Mexique, sous
-la dictature de Porfirio Diaz, semblait entré au nombre des États dont
-la prospérité est stable, ces obligations jouissaient de fort beaux
-gages. Une hypothèque sur un réseau déjà productif, renforcée par une
-garantie formelle du gouvernement mexicain, avec engagement de payer les
-intérêts et de rembourser le capital en or, toutes ces conditions
-rendaient le titre séduisant. Mais qu'est-il resté de l'hypothèque
-lorsque la guerre civile a interrompu le trafic, détruit les lignes et
-les travaux d'art sur de nombreux points? Qu'est-il advenu de la
-garantie du gouvernement mexicain lorsque ce gouvernement a cessé de
-pouvoir faire face à ses engagements directs? Le paiement des intérêts a
-été suspendu et les cours sont tombés à 150 francs au-dessous du pair...
-Les obligations des chemins de fer mexicains pourront connaître des
-jours meilleurs. Tout le profit sera, dans cette hypothèse, pour ceux
-qui auront osé acheter au bon moment et dans les bas cours. Ce cas est
-celui qui s'était déjà présenté pour les obligations concordataires des
-chemins de fer de Santa-Fé, compagnie qui, après avoir touché le bord de
-la ruine, s'est brillamment relevée mais semble menacée de nouveau,
-comme tous les chemins de fer argentins et sud-américains.
-
-Les obligations des chemins de fer exotiques peuvent donc être
-exceptionnellement intéressantes comme valeurs spéculatives pour des
-capitalistes très attentifs et libres de leurs mouvements. C'est une
-duperie de les considérer comme valeurs de placement. Il est d'ailleurs
-absurde de se laisser tenter par un revenu de 5 p. 100 et même de 6 p.
-100, si l'on veut bien réfléchir à ceci que les compagnies ou les États
-qui offrent ce taux d'intérêt au prêteur français ne trouvaient pas
-d'argent chez eux à moins de 8, 10 ou 12 p. 100. Il faut espérer que le
-jour viendra où l'éducation financière de l'épargne française sera assez
-avancée pour que, à défaut de la surveillance de l'État français, le
-scandale de ces émissions, qui aboutissent souvent, dans l'espace de
-quelques mois, à des pertes graves, ne se reproduise plus.
-
-Pour finir, nous mettrons en garde contre une mention qui est parfois un
-principe d'erreur. Les prospectus d'émission insistent, chaque fois
-qu'ils peuvent le faire, sur les subventions que des États, des
-provinces ou des villes se sont engagés à fournir pour assurer le
-service des obligations de chemins de fer étrangers. Une société civile
-est même fréquemment, par surcroît de sécurité, formée par les
-obligataires pour recueillir ces subventions. Ce qu'on ne dit pas, c'est
-que ces garanties sont la plupart du temps subordonnées à
-l'accomplissement de diverses conditions, telles que la construction de
-la ligne dans un délai fixé, faute de quoi l'État garant se trouve délié
-de ses engagements en tout ou en partie. C'est le cas qui vient de se
-produire--sans aller dans l'Amérique du Sud--pour certains _chemins de
-fer_ en Toscane, soi-disant garantis par le gouvernement italien.
-
-Et l'État garant aurait bien souvent besoin d'être garanti lui-même. Que
-pouvait valoir, par exemple, l'engagement pris par le gouvernement de
-l'Equateur de suffire à toutes les défaillances de la compagnie fondée
-pour exploiter les chemins de fer de ce pays? Moins que rien. Il est à
-craindre, cependant que ce mot magique de «garantie» n'ait induit bien
-des épargnants français à opérer ce placement ruineux.
-
- *
-
- * *
-
-Durant quatre années de guerre où les emprunts des grands États ont
-drainé tous les capitaux disponibles, les compagnies de chemins de fer
-du monde entier n'ont pas pu faire appel au crédit. Elles vont regagner
-le temps perdu. Devant la masse des obligations offertes, le capitaliste
-ne sera jamais trop méfiant.
-
-Les chemins de fer français seront les premiers à servir. Ils ont déjà
-besoin de sommes colossales qu'il est malaisé d'évaluer même
-approximativement. Le robinet des émissions sera longtemps ouvert, sauf
-pour les heureuses compagnies rachetées comme celle de l'_Ouest_ et
-celle de l'_Est-Algérien_.
-
-Par le nouveau régime ou les nouvelles conventions qui devront forcément
-intervenir pour les chemins de fer français, le gage des obligations
-sera-t-il diminué ou accru? Le public fera bien d'y veiller. Quant aux
-chemins de fer étrangers, il importera d'être infiniment plus attentif
-et plus méfiant encore.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-LES VALEURS INDUSTRIELLES
-
-Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou
-mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs
-industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances spéciales
-pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils pratiques
-essentiels.--Les _booms_ et les _krachs_.--Des mines et spécialement des
-charbonnages français après la guerre.--Un mot sur le canal de
-Suez.--Généralités sur les actions de jouissance et les parts de
-fondateur.
-
-
-On attribuait jadis ce mot au baron Alphonse de Rothschild. Lorsque des
-gens du monde le consultaient sur l'emploi de leurs capitaux, il
-répondait invariablement: «Voulez-vous bien dormir et mal manger?
-Achetez des fonds d'État sérieux, des obligations, de la rente.
-Voulez-vous bien manger et mal dormir? Achetez des valeurs
-industrielles.»
-
-Cette manière de présenter les choses correspondait à la situation du
-marché des capitaux telle qu'elle existait voilà un quart de siècle
-environ. Les excès que nous avons vus en ces dernières années n'avaient
-pas encore été commis. Les anciennes habitudes de modération, de
-prudence, et même de légitime méfiance qui sont propres aux classes
-moyennes de notre pays restaient en honneur. C'est pourquoi il était
-d'usage d'attribuer aux valeurs représentant des capitaux engagés dans
-l'industrie une autre capitalisation que celle des valeurs à revenu
-fixe. Le loyer de l'argent étant de 3 p. 100 pour les valeurs à revenu
-fixe, c'était toujours un intérêt de 5 p. 100 qui était demandé, pour le
-moins, aux valeurs industrielles, indépendamment des chances de
-plus-value, et en compensation des risques à courir. En ce sens le vieux
-baron de Rothschild dépeignait très exactement la situation du porteur
-de valeurs à revenu fixe d'autrefois, réduit à la portion congrue mais
-qui se croyait assuré d'avoir toujours cette portion, et le porteur de
-valeurs industrielles, touchant des dividendes quelquefois copieux mais
-aléatoires.
-
-On a changé tout cela. D'abord il est apparu que les porteurs de valeurs
-à revenu fixe, malgré les sacrifices qu'ils avaient consentis sur leur
-revenu pour assurer la sécurité de leur capital, étaient exposés comme
-les autres à la ruine ou au moins à de graves diminutions de leur
-patrimoine. Ensuite les valeurs industrielles ont été l'objet d'un tel
-engouement que la plupart d'entre elles, surtout parmi les plus
-célèbres, ont été capitalisées à un taux inférieur à celui des
-obligations ou des fonds d'État les mieux garantis. On a vu, par
-exemple, l'action du canal de Suez s'établir à des cours qui la
-capitalisaient à 2 1/2 p. 100 environ, les grands charbonnages français,
-dont quelques-uns ne devaient pas tarder à être dévastés par l'invasion
-allemande, se capitaliser à moins encore. Pendant la guerre, les mêmes
-excès se sont renouvelés mais sur une échelle beaucoup plus vaste. Il
-n'a pas été rare de voir les titres d'entreprises favorisées par leur
-situation géographique ou par les bénéfices exceptionnels que leur
-apportaient les circonstances monter à des cours auxquels ils donnaient
-un revenu moindre que les meilleures valeurs à revenu fixe.
-
-Rien n'est plus déraisonnable. Le sort des valeurs industrielles dépend
-de multiples circonstances dont l'appréciation échappe à l'homme
-incompétent. Pour une qui prospère, dix végètent ou disparaissent. Le
-public est frappé de l'étonnante prospérité de quelques-unes d'entre
-elles. Il est porté à croire que toutes les valeurs similaires sont
-promises au même succès. Il retient l'exemple des fortunes qui se sont
-faites sur certaines entreprises, et il oublie tous les cas de faillite
-et de ruine, infiniment plus nombreux. Ainsi les épargnants français,
-éblouis par le canal de Suez, avaient souscrit avec confiance et sans y
-regarder de plus près aux actions du canal de Panama, parce que
-l'affaire, lancée par le même homme, semblait identique. Il faut donc
-être en garde contre les fausses analogies.
-
-Les charbonnages français de la région du Nord ont rendu millionnaires
-les familles qui y étaient intéressées depuis l'origine. On ne tient pas
-compte des risques courus par les premiers participants des sociétés de
-Bruay, de Lens, ou du fameux «denier d'Anzin». Ceux qui sont tombés du
-premier coup sur le bon gisement, qui a donné mille pour un, sont le
-très petit nombre. C'est ce qu'on appelait dans notre vieux langage
-trouver la pie au nid. Nous connaissons un capitaliste lillois qui est
-un des gros actionnaires de l'opulente société de Bruay. Quand on le
-félicite de sa perspicacité, il ne manque jamais de répondre: «Bruay m'a
-simplement rendu ce que, les miens et moi, nous avons exposé et perdu
-ailleurs. Si nous avions placé en terres ou en rentes tout l'argent que
-nous avons enfoui dans des recherches de filon, des prospections, des
-mines mort-nées, je serais peut-être aussi riche qu'avec mes actions de
-Bruay. Seulement nous avons produit.»
-
-Cette observation montre la part du capital dans la création de la
-richesse et détruit les thèses du socialisme sur le parasitisme
-capitaliste. Elle montre aussi la part de risque qui est attachée à
-l'industrie et que compensent les bénéfices.
-
-C'est pourquoi il y a une différence considérable entre l'industriel qui
-dirige lui-même son usine, influe par son intelligence et son activité
-sur la marche des affaires, et l'actionnaire qui attend le dividende au
-coin de son feu, ignorant tout, la plupart du temps, de l'entreprise à
-laquelle il est intéressé. L'acheteur ou le souscripteur ordinaire de
-valeurs industrielles devra donc toujours suivre les conseils suivants:
-
-1º. Les valeurs industrielles, comportant des aléas de tout genre, ne
-peuvent entrer que dans les portefeuilles abondants et bien garnis. Les
-personnes d'une situation modeste commettraient toujours une grosse
-imprudence en leur donnant une autre part que celle du billet de
-loterie.
-
-2º. L'imprudence inexcusable, qui confine à l'impéritie, consiste à
-mettre la totalité ou la majeure partie de son avoir dans une ou deux
-valeurs industrielles ou dans la même catégorie de valeurs. Les exemples
-abondent d'industries tuées par une invention nouvelle ou par tout autre
-cas fortuit.
-
-3º. Observer toujours la plus vive méfiance à l'égard de la réclame et
-de la publicité qui sont faites autour d'une entreprise industrielle. Le
-capitaliste est rarement en état de juger par lui-même des possibilités
-de développement d'une industrie. Des quantités d'intermédiaires sont
-intéressés à le tromper. La lecture même des plans ne renseigne pas
-toujours d'une manière infaillible ceux qui croient savoir les lire. A
-moins d'une intuition spéciale et géniale, le moyen le plus sûr de
-connaître le fort et le faible d'une affaire, c'est d'en être. Seules
-les personnes qui ont des relations loyales et sincères dans le conseil
-d'administration d'une société pourront suivre avec fruit les conseils
-de cet administrateur ami. Il y a en France des industries prospères
-dont les actions et la direction sont pour ainsi dire en famille. Dans
-tous les autres cas, le capitaliste marche au hasard.
-
-4º. Pour les valeurs non plus achetées en banque ou en Bourse, mais
-souscrites à l'émission, la méfiance doit être la même. Pourtant, il
-importe de retenir d'une manière invariable et absolue cette distinction
-essentielle: une entreprise de grande envergure et qui fait appel au
-crédit public pour des sommes considérables peut être bonne et avoir de
-l'avenir; une petite entreprise qui cherche quelques millions ne peut
-être que mauvaise, sauf un hasard extraordinaire. Il est exceptionnel
-qu'une petite affaire vraiment bonne ait recours à une émission
-d'actions par la voie de la presse et la distribution de prospectus.
-Elle trouvera des commanditaires dans un groupe ou chez des banquiers
-intelligents; ou bien ses propriétaires la garderont pour eux et leurs
-proches sans offrir de partager leurs bénéfices avec des actionnaires
-inconnus, ce qui serait de la pure philanthropie. Si par hasard
-l'affaire lancée dans le public est vraiment sérieuse, le fondateur
-passe la main en gardant la part du lion et en grevant la nouvelle
-société de telle sorte que le dividende s'évanouit.
-
-5º Toute entreprise atteint, à un moment, son apogée. Ensuite vient la
-décadence. C'est une loi de ce monde. Pour quelques valeurs que l'on
-cite (toujours les mêmes parmi des milliers) et qui, pendant trente,
-quarante, cinquante années et plus n'ont cessé d'enrichir les familles
-qui les possédaient, combien, après une période d'éclat, sont retombées
-dans la médiocrité d'une existence difficile en attendant la fin! Rien
-n'est éternel. De nouvelles habitudes, les transformations des goûts et
-de la société, une disposition législative, parfois un simple arrêté
-préfectoral suffisent à transformer une brillante affaire en affaire
-médiocre, sinon à la ruiner. Des exemples comme ceux du _Petit Journal_
-qui ne s'est pas encore relevé d'un événement politique, de la
-_Compagnie Richer_, des _Bateaux Parisiens_, des _Bouillons Duval_,
-viennent immédiatement à l'esprit. Telle industrie, brillamment conduite
-par l'homme qui l'a créée ou relevée, végétera, après sa mort, entre les
-mains de ses successeurs. Sans doute rien n'est plus difficile que
-d'apprécier le moment où une affaire ne peut plus que décroître. C'est
-une question de jugement personnel et de flair. Mais l'heureux
-possesseur d'une valeur industrielle qui a beaucoup monté est presque
-toujours bien inspiré en réalisant et en consolidant la plus-value. _Le
-bénéfice que vous ne prendrez pas vous-même, les événements se
-chargeront de vous le prendre un jour._ Cet axiome reçoit de
-l'expérience des vérifications quotidiennes.
-
-6º Étant donné ce principe, rien n'est pire que de courir après son
-argent par le système des «moyennes». Certaines personnes, voyant
-baisser la valeur qu'elles possèdent, rachètent des titres pour se
-faire, dans l'ensemble, un cours moyen et compenser leur perte. Ce
-calcul, sauf exceptions motivées, est puéril. C'est de la spéculation à
-l'aveuglette. Si la valeur est bonne, elle remontera. Si elle ne l'est
-pas, il est absurde de vous en charger davantage. D'ailleurs, à part les
-cas de force majeure, si vous n'avez pas prévu la baisse de votre
-valeur, c'est que vous étiez mal renseigné sur elle. Demandez-vous bien
-si vous l'êtes mieux à présent.
-
-7º. Les inventions qui ont apporté le développement industriel du XIXe
-siècle ont donné lieu à la formation de grandes sociétés anonymes qui
-ont enrichi leurs premiers possesseurs. Tel a été le cas des chemins de
-fer, du gaz, etc... D'après ce précédent, on a tendance à croire que
-l'exploitation des inventions nouvelles produira les mêmes effets. Mais
-l'État ou les municipalités, en livrant cette exploitation à des
-sociétés concessionnaires, ont bien soin aujourd'hui de limiter d'avance
-leurs bénéfices. L'électricité, le Métropolitain n'ont pas enrichi leurs
-actionnaires. La télégraphie sans fil non plus, même en Amérique,
-quoique les _Marconi_ n'aient peut-être pas dit leur dernier mot. Mais
-il serait prudent à l'avenir de ne plus se faire d'illusions à cet
-égard. En règle générale, la société du XXe siècle n'admettra plus que
-des services d'utilité publique donnent des dividendes aux particuliers.
-Et ces dividendes apparaîtront un jour, qui n'est peut-être pas éloigné,
-comme aussi monstrueux que les péages du temps jadis.
-
- *
-
- * *
-
-Si une grande circonspection s'est toujours recommandée à l'égard des
-valeurs industrielles, la même prudence s'imposera encore après la
-guerre. Les capitaux seront sollicités de toutes parts. Les promesses
-les plus alléchantes ne feront pas défaut. Les capitalistes, éprouvant
-le besoin d'accroître un revenu souvent diminué et devenu insuffisant
-par la cherté de toutes choses, auront besoin de beaucoup de lumières
-pour ne pas se tromper.
-
-Ce n'est pas que nous détournions systématiquement la fortune française,
-suivant le système si justement reproché aux grands établissements de
-crédit, de commanditer l'industrie de notre pays qui aura besoin de
-capitaux si l'on ne veut pas que la mise en valeur des ressources
-nationales reste un vain mot. La participation à des industries
-prospères est un des moyens par lesquels les patrimoines éprouvés
-pourront se reconstituer. A une condition toutefois: c'est qu'ils ne
-suivent que des guides probes et sérieux. Nous avons vu, depuis quelques
-années, des groupes de banquiers honnêtes et actifs pousser au
-développement industriel de plusieurs régions de la France, en
-particulier celles de Nancy et de Grenoble. Les capitalistes qui les ont
-écoutés n'ont eu, la plupart du temps, qu'à s'en féliciter. Il y a là
-une question de confiance personnelle fondée sur l'expérience et les
-services rendus. Il est hautement souhaitable que, partout en France, la
-banque collabore avec l'industrie et le capital en y mettant la même
-probité et la même intelligence. L'avenir et le salut du pays sont là.
-
-On escompte pour les années à venir un renouveau prodigieux de la vie
-économique. Ce renouveau est dans la nature des choses, car, de tous
-côtés, après l'effroyable crise de la guerre, le besoin en produits
-manufacturés sera immense. Toutefois la concurrence sera âpre entre les
-nations. Les crises déterminées par la situation financière et monétaire
-des divers pays belligérants seront fréquentes et redoutables,
-entraînant avec elles des krachs et des faillites. En outre, et surtout,
-l'industrie devra faire une part de plus en plus large à son personnel
-ouvrier. L'augmentation des salaires et la réduction des heures de
-travail pèseront sur les bénéfices. La journée de huit heures,
-considérée jadis comme une revendication extrême qui devait mettre la
-production en péril, sera bientôt un minimum. Il y a des syndicats
-d'ouvriers anglais qui demandent déjà la semaine de trente heures. En
-attendant qu'un équilibre s'établisse ou qu'une réaction salutaire
-contre la «vague de paresse» se produise, l'industrie subira de
-violentes secousses.
-
-Il est d'ailleurs probable que la concurrence universelle incitera
-certains pays où le travailleur est sobre et peu exigeant à produire
-plus que les autres. Les rivalités économiques n'en seront que plus
-terribles. Il n'est peut-être pas absurde d'imaginer que la Chine, par
-exemple, où la main-d'oeuvre est abondante et bon marché,
-s'industrialise sous l'influence européenne, américaine ou japonaise. Ce
-serait alors une «invasion jaune» d'un genre imprévu. Sans aller
-jusqu'en Chine, on peut redouter qu'une Allemagne travailleuse n'écrase
-les marchés. L'avenir de l'industrie française dépend non seulement de
-l'effort qui sera fourni par les individus mais de l'esprit public et
-des méthodes du gouvernement.
-
-Bien d'autres hypothèses peuvent être faites sur les difficultés qui
-attendent l'industrie. En tout état de cause, ce qu'il ne faut pas
-perdre de vue, c'est l'invincible mouvement qui emporte le XXe siècle
-vers de nouveaux rapports du capital et du travail et de nouvelles
-formes de la vie économique et sociale. Ces formes seront profondément
-différentes de celles qu'a connues le siècle précédent, au commencement
-de la grande industrie, qui fut l'âge d'or du capitalisme.
-
-La régie et même peut-être la nationalisation des mines sont un
-phénomène avec lequel il faudra principalement compter, dût-il être
-passager. La tendance actuelle est de négliger les risques courus par le
-capital qui a mis en valeur les exploitations minières pour considérer
-qu'il n'est pas juste que des richesses naturelles, extraites de la
-terre par le travail humain, profitent à des particuliers. De plus en
-plus, l'État prélèvera donc une part sur les bénéfices. Les mines
-nouvelles seront ainsi, dans l'avenir, condamnées à un médiocre
-rendement jusqu'à ce que, les capitaux ne se trouvant plus pour faire
-les frais d'exploitations nouvelles, on leur rende la liberté.
-
-Les charbonnages français de la région du Nord ont une haute réputation
-méritée par la richesse de leurs gisements. Mais l'erreur qui consiste à
-croire qu'ils valent tous Anzin a entraîné plus d'une déception.
-Plusieurs d'entre eux, et des meilleurs, ont souffert de la guerre et
-des dévastations allemandes. C'est, par exemple, le cas de _Courrières_.
-Il faudra des sommes énormes et du temps avant que leur exploitation
-normale puisse reprendre. Certaines personnes croiront peut-être qu'avec
-la paix les dividendes d'avant 1914 vont immédiatement reparaître. Avant
-d'effectuer des placements de cette nature, elles seront sages de se
-renseigner avec soin.
-
-Dans leur immense variété, les mines de toutes sortes ont un trait
-commun: c'est qu'elles sont sujettes à s'épuiser. C'est ainsi qu'on a vu
-mourir, dans ces dernières années, plusieurs mines, notamment de cuivre,
-jadis prospères. Les professionnels sont renseignés sur la durée des
-gisements. C'est une chose que le grand public ignore ou connaît mal.
-Faute d'être informé, on s'expose donc à des surprises désagréables.
-
-Les mines d'or ont une durée particulièrement brève qui, parfois,
-n'excède pas une dizaine d'années. Ainsi s'explique qu'elles se
-capitalisent parfois à 8 et 10 pour 100. Les personnes qui sont séduites
-par ce gros revenu apparent ne se doutent pas, au premier abord, qu'il
-s'agit d'un revenu éminemment passager et périssable.
-
-Les actions des mines d'or sont surtout des valeurs spéculatives. Elles
-ne peuvent être touchées avec profit que par les personnes renseignées,
-qui suivent la Bourse de près et qui manient et remanient constamment
-leur portefeuille. Leur caractère est très bien illustré par cette chose
-vécue. Il y avait une fois un savant économiste qui employait sa science
-à la bonne administration de ses biens. Cet économiste avait une parente
-dont le pécule était modeste et il avait promis de lui donner, à la
-première occasion, un conseil de placement profitable. L'économiste tint
-parole. Ayant été des premiers à discerner l'avenir des mines d'or du
-Transvaal, il fit signe à sa cousine. Et les mines d'or montèrent,
-montèrent. Le jour vint où l'économiste expérimenté jugea que
-l'ascension était suffisante et même excessive et il réalisa son
-bénéfice. Cependant il avait oublié sa parente. Et les mines d'or
-redescendirent aussi vite qu'elles avaient monté. Après le _boom_ ce fut
-le _krach_. Après avoir touché la fortune, la pauvre femme fut ruinée.
-
-Cette histoire vraie montre que, pour se porter sur certaines valeurs,
-il faut être un spécialiste et même, dans toute la force du terme, un
-savant. Elle prouve aussi la vérité de l'axiome que nous avons énoncé
-plus haut: tout bénéfice qu'on ne prend pas soi-même, les événements se
-chargent de le prendre. A combien d'autres valeurs que les mines d'or
-qui ont eu une prospérité éphémère, à combien de sociétés de caoutchouc,
-de pétrole, de soie artificielle, etc... s'appliquerait l'anecdote que
-nous venons de raconter!
-
-Il n'y a pas de progrès indéfini. Toute entreprise atteint un jour sa
-limite. On pourrait faire une liste nécrologique de celles qui passaient
-jadis pour être hors de pair. Souvent aussi une valeur vit encore sur sa
-vieille réputation alors qu'elle porte déjà en elle-même le principe de
-son dépérissement.
-
-Un mot, pour finir, de la reine des valeurs industrielles, qui est le
-_Canal de Suez_. Ses actions et ses titres divers (parts de fondateur,
-société civile, obligations) jouissent de la faveur la plus légitime.
-L'actionnaire de cette puissante compagnie est l'associé d'une compagnie
-plus puissante encore: l'Angleterre qui possède les 176 000 actions
-vendues par le prodigue Ismaïl en 1875 et que le gouvernement français
-négligea d'acheter. Gomme le disait alors le _Times_: «La position d'une
-compagnie dont le propriétaire principal est la première puissance
-maritime et coloniale du monde est tout autre chose que celle d'une
-compagnie composée d'une multitude de petits actionnaires français.
-Toute éventualité qui porterait atteinte aux droits de la compagnie
-trouvera devant elle, non plus une faible association d'actionnaires,
-mais toute une nation qui peut se faire respecter.»
-
-C'est pourquoi, pendant la guerre, malgré la réduction du trafic et des
-dividendes, les titres de Suez se sont maintenus à de hauts cours. Pour
-protéger le canal menacé par les Allemands, l'Angleterre a fait un
-effort considérable. Placée sous la sauvegarde de l'Empire britannique,
-entourée de garanties internationales, cette propriété privée possède
-des privilèges exceptionnels, indépendamment de ses propres causes de
-prospérité.
-
-Il est probable qu'avec la reprise de l'activité maritime dans le monde,
-les recettes du canal de Suez ne tarderont pas à regagner leur niveau
-d'avant la guerre. On peut même entrevoir des bénéfices encore plus
-considérables avec la mise en valeur de la Mésopotamie et de l'Arabie,
-le développement de l'Afrique du Sud, etc...
-
-On n'oubliera pas, cependant, que le canal de Suez lui-même sera soumis
-tôt ou tard à la loi commune qui veut que tout change et que tout meure.
-Sans doute aucune concurrence, ni par voie de terre ni par le canal de
-Panama, ne le menace sérieusement. La victoire de l'Allemagne lui eût
-porté un coup redoutable. Ce péril n'existe plus. Le canal semble assuré
-d'une longue tranquillité.
-
-Et pourtant, qui sait?
-
-Qui sait si, un jour, le réveil des nationalités, après avoir embrasé
-l'Europe orientale, ne s'étendra pas à l'Orient proprement dit?
-L'occupation de l'Égypte par les Anglais se heurte déjà à un
-nationalisme égyptien capable de devenir la source de grosses
-difficultés. Et qui sait aussi, dans un autre ordre d'idées, si les
-transports aériens ne sont pas appelés à prendre une extension imprévue?
-C'est une idée qui commence à rencontrer moins d'incrédules qu'hier,
-puisque les gouvernements se préoccupent de réglementer la navigation
-aérienne.
-
-Admirables valeurs, les actions du canal de Suez ne doivent pas être
-regardées comme un mol oreiller sur lequel les porteurs actuels, ou du
-moins leurs enfants, pourront éternellement dormir.
-
- *
-
- * *
-
-Le public est en général peu informé de la nature réelle des valeurs
-industrielles qui sont en circulation. Il ne doit pas perdre de vue,
-cependant, que le _nominal_ de l'action se distingue de son _cours en
-Bourse_. Prenons par exemple une action du canal de Suez au nominal de
-500 francs. C'est à 500 francs que sera remboursée chaque action d'après
-le tirage au sort. En outre le porteur reçoit une action de dividende ou
-de jouissance.
-
-La différence entre ce capital de 500 francs et le cours de Bourse,
-généralement représentée à peu de chose près par le cours de l'action de
-jouissance, est ce que les Anglais appellent «de l'eau», c'est-à-dire
-une estimation des bénéfices de l'entreprise. Mais, à la liquidation
-finale (fin de concession, par exemple, pour le canal de Suez), les
-actionnaires ne sont nullement certains de retrouver cette valeur dans
-l'actif de la société, actif qu'ils auront à se partager. C'est le cas
-que nous avons vu pour les mines à épuisement rapide dont l'actionnaire
-doit amortir lui-même le capital. C'est un fait que beaucoup de
-personnes perdent de vue et qui les expose à des surprises désagréables.
-
-Les _parts de fondateurs_ ne doivent être acquises qu'à bon escient. En
-premier lieu, elles n'ont aucun droit sur l'actif social mais seulement
-sur les bénéfices. Elles ne sont donc que «de l'eau». En second lieu,
-leur participation aux bénéfices varie selon les statuts de la société.
-Parfois, mais pas toujours, le dividende des parts croit beaucoup plus
-vite que celui des actions. Les personnes informées sont au courant et à
-l'affut de ces particularités.
-
-Les augmentations de capital des entreprises prospères donnent souvent
-lieu à des manoeuvres que nous devons signaler. Les administrateurs font
-une publicité réduite pour écarter autant que possible les actionnaires
-de la souscription et user de leur droit à leur place. La publicité est
-toujours considérable pour les valeurs mauvaises ou médiocres. Elle est
-presque secrète pour les bonnes. Aux porteurs de s'occuper de leurs
-affaires et de les suivre avec attention. Il n'y a pas de philanthropie
-en affaires.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LES OBLIGATIONS INDUSTRIELLES
-
-Ce genre de placement peut être fort recommandable.--Il est de très
-bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas
-bonnes.--Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne
-pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons 6 p. 100
-et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des titres de
-premier ordre et peu connus: les obligations des services municipaux
-américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment les choisir et
-comment les acheter.
-
-
-Les obligations des grandes sociétés industrielles, quand elles sont
-gagées sur l'actif d'entreprises prospères, peuvent être des valeurs
-excellentes. La cote de la Bourse de Paris, de Lyon et de Marseille en
-présente une grande variété. Il s'agit seulement de savoir choisir.
-
-Les observations que nous avons faites au sujet des actions
-industrielles s'appliquent encore ici, mais avec moins de force et plus
-de largeur. Des sociétés capables de réserver des mécomptes à leurs
-actionnaires peuvent offrir des garanties de premier ordre à leurs
-obligataires.
-
-L'ancienne _Compagnie des Omnibus_, dans les années pénibles de sa fin
-de concession, a tenu fidèlement tous ses engagements. C'est que, si son
-exploitation était devenue difficile, ses gages, représentés par le
-terrain de ses dépôts, restaient sûrs. Actuellement, les actions du
-_Métropolitain_ ne constituent pas un placement recommandable. Mais les
-obligations de la même société offrent de bonnes garanties.
-
-Les obligations industrielles judicieusement choisies sont un élément
-digne de composer la fortune des personnes prudentes. Il faut se
-souvenir cependant que le nom d'obligation n'est pas par lui-même une
-assurance contre tous les risques. En cas de faillite, les obligataires
-viennent à leur rang parmi les créanciers, à moins qu'ils n'aient reçu
-une hypothèque spéciale. Il va sans dire que les obligations munies
-d'une première hypothèque doivent toujours être préférées à celles de la
-seconde ou de la troisième série à moins qu'il ne s'agisse, par exemple,
-du _Canal de Suez_, dont les obligations ont toutes la même sécurité
-quelle que soit leur série.
-
-Les obligations industrielles participant aux vicissitudes de
-l'industrie, il importe donc de ne rechercher que les titres de sociétés
-connues pour leur prospérité et leur bonne gestion. Il est fréquent
-d'ailleurs que ces sociétés, lorsqu'elles empruntent de l'argent,
-s'adressent d'abord à leurs propres actionnaires et leur réservent le
-droit de souscrire. Il est clair que les obligations d'affaires comme
-les _Aciéries de la Marine_ ou le _Creusot_ sont des titres de premier
-ordre. Leurs pareils pourraient se compter assez vite.
-
-Il est à conseiller surtout aux personnes qui affectionnent ce genre de
-placements, de les diversifier et de ne pas s'exposer à suivre le sort
-d'une seule branche d'industrie qui peut, à un moment donné, être
-atteinte par une crise. Nous en avons un exemple avec les sociétés
-d'éclairage et de chauffage par le gaz qui sont presque toutes frappées.
-La même remarque peut s'appliquer aux compagnies françaises de
-transports maritimes, dont l'avenir est encore obscur, et qui ont passé
-par des jours si difficiles avant leur faveur récente.
-
-Les sociétés industrielles, pendant la guerre, ont fait au crédit des
-appels tentants sous la forme de bons à 6 p. 100 nets d'impôts qui ont
-procuré, en général, un bénéfice aux souscripteurs. Il est probable que,
-dans la période de reconstitution économique qui se prolongera après la
-guerre, ces appels au crédit vont se multiplier. Il ne faudrait pas
-croire que toutes les obligations à gros rendement qui seront offertes
-présenteront autant d'avantages et il ne faudra pas les prendre les yeux
-fermés avec une égale confiance, ni se fier à la réclame. Un prospectus
-a tôt fait de présenter comme des garanties de premier ordre des
-terrains nus ou des installations hors d'usage. En outre, les conditions
-de l'industrie française après la guerre resteront fort incertaines, et
-il est fort possible que, pendant une période de transition, les
-entreprises qui ne reposent pas sur des bases très solides soient
-dangereusement secouées.
-
- *
-
- * *
-
-Il existe d'excellentes obligations industrielles étrangères, mais la
-surveillance et le choix en sont encore plus malaisés que pour celles de
-notre pays. Il y faut des connaissances spéciales qui ne sont à la
-portée que d'un très petit nombre de personnes, à qui leur situation ou
-leurs relations permettent d'être renseignées de première main.
-
-Nous voulons cependant attirer l'attention sur une catégorie de valeurs
-fort sûres et d'un très bon rendement. A part quelques capitalistes bien
-guidés ou très informés, elles sont à peu près ignorées du public
-français. Nous voulons parler des _obligations des services municipaux_
-aux États-Unis.
-
-Les sociétés d'eau, de lumière, de traction, de téléphones des grandes
-villes des États-Unis sont des entreprises extrêmement prospères, parce
-qu'elles ont pour clientèle une population toujours croissante. Pendant
-ces quarante ou cinquante dernières années, elles ont résisté à toutes
-les crises économiques dont les chemins de fer et les autres industries
-ressentaient les répercussions, parfois jusqu'à y succomber.
-
-«Les obligations de services municipaux émises par des sociétés bien
-organisées et bien dirigées, écrit un auteur qui en a fait une étude
-particulière[10], sont considérées aux États-Unis comme le placement
-idéal pour des rentiers, pour des veuves ou mineurs, autrement dit pour
-toutes les personnes éloignées des affaires. Le fait que beaucoup de ces
-obligations sont classées parmi les placements légaux que peuvent faire
-les banques d'épargne et les _trustees_ (curateurs) est significatif,
-quand on se rappelle que seules les obligations de chemins de fer de la
-première classe (rapport maximum 4 p. 100), sont rangées dans ces
-placements autorisés par la loi. Rappelons à ce sujet que les lois qui
-limitent ces placements sont très sévères, _que les obligations ainsi
-autorisées portent le timbre spécial de l'État_ et qu'un _trustee_ ne
-peut être tenu responsable s'il survient une perte dans le capital
-confié à ses soins et placé de cette façon.»
-
- [10] _Les obligations américaines et le portefeuille français_, par
- LIONEL DE MONTESQUIOU (chez Marcel Rivière).
-
-Les obligations des grands services municipaux américains appartenant à
-cette catégorie pour ainsi dire légale, méritent vraiment le nom
-déplacement idéal si l'on considère qu'elles offrent avec la sécurité du
-capital, un rendement élevé (5 à 5 1/2 p. 100). Mais la sécurité du
-capital est bien, en ce moment, et sera pour longtemps ce qui intéresse
-le plus le capitaliste. Les obligations de services municipaux ont
-l'avantage que les sociétés émettrices possèdent et entretiennent un
-fonds d'amortissement (ce dont se dispensent les compagnies de chemins
-de fer des États-Unis). Le remboursement des obligations se fait à date
-fixe et, en cas de remboursement anticipé, avec une prime stipulée sur
-le titre et qui peut aller de 5 à 10 p. 100.
-
-Un patrimoine contenant une certaine quantité de ces obligations, qui
-répondent aux besoins et aux principes que nous avons exposés,
-posséderait donc aussi quelques-unes des garanties les plus solides dont
-puissent jouir humainement des capitaux dans le monde contemporain. La
-diversité de ces titres, les dates multiples de leur remboursement plus
-ou moins rapproché, permettent en outre aux capitalistes de rentrer dans
-leurs fonds à des époques prévues d'avance. Quant à la solvabilité des
-sociétés, l'objection tirée de la concurrence illimitée et de l'absence
-de monopoles en Amérique n'est pas valable, étant donné que, de même que
-pour les chemins de fer, il s'est établi pour les services municipaux
-des monopoles de fait.
-
-Mais comment choisir et se procurer ces valeurs incomparables? Elles
-sont extrêmement nombreuses et il n'en peut être donné une liste
-limitative. L'auteur que nous avons cité plus haut prend, par exemple,
-pour types de son étude économique l'_Edison Electric Illuminating Cy of
-Boston_, la _Philadelphia Electric_, la _Toronto Electric Light_,
-l'_American Telegraph and Telephone_, l'_American Light and Traction_,
-etc... Il va sans dire que les services municipaux de première classe
-sont infiniment plus nombreux.
-
-Leurs obligations ne sont pas négociées dans les Bourses américaines.
-Elles ne sont cotées qu'en banque, parce que, très bien classées, elles
-changent de main moins souvent que d'autres valeurs. Pour les acquérir
-(ce qui ne sera possible que quand l'exportation des capitaux français
-sera redevenue libre) il faut donc s'adresser à des banquiers
-américains. Bien entendu, faute d'une connaissance intime des choses
-américaines qui permette au capitaliste français un choix personnel et
-un contrôle direct, il importe de ne s'adresser qu'à des banques dont
-l'honorabilité soit notoirement au-dessus de tout soupçon, et de bien
-définir le genre de valeurs qu'on veut acheter, selon les indications
-que nous avons données plus haut, c'est-à-dire les obligations
-autorisées revêtues du timbre spécial.
-
-A cet égard aussi, les grandes fortunes, qui ont déjà la faculté de
-diversifier leurs placements, sont bien plus favorisées que les petites
-et les moyennes, dont les détenteurs n'ont pas les mêmes moyens
-d'information. Cependant celui qui possède un capital, qui veut le
-conserver et le léguer autant que possible intact à ses enfants doit se
-donner de la peine, s'instruire et se renseigner sans cesse. C'est la
-conclusion qu'on doit tirer de ce chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-ACTIONS DES BANQUES ET DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
-
-Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des
-actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes sortes de
-banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands établissements
-de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé.--Les banques
-d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés immobilières: leurs
-actions et leurs obligations.
-
-
-L'industrie de la banque est fort complexe et elle a toujours été très
-aléatoire. Des krachs célèbres, comme celui de l'_Union générale_, en
-sont la preuve. Trop d'éléments entrent en jeu dans la prospérité et la
-déconfiture de ces affaires, depuis la situation économique générale
-jusqu'à l'habileté et la probité des directeurs. Ces valeurs conviennent
-mal, surtout dans les circonstances actuelles, aux personnes qui se
-contentent de toucher paisiblement leurs dividendes.
-
-Nous avons connu le chef d'une des plus importantes sociétés anonymes de
-crédit, à qui sa direction valait des émoluments considérables.
-Cependant, pour sa part, il ne possédait, de sa maison, que juste le
-nombre d'actions nécessaire, d'après les statuts, pour appartenir au
-conseil d'administration. Ce cuisinier, pourtant particulièrement expert
-et adroit, se méfiait de sa propre cuisine. Combien le public ne doit-il
-pas se méfier davantage, lui qui ne tient pas la queue de la poêle!
-
-Le contrôle des actionnaires sur l'activité et les résultats des banques
-est inexistant. Nuls bilans, nuls comptes rendus ne sont plus sommaires
-que ceux de ces entreprises. Sous prétexte que des renseignements
-fournis en Assemblée générale profiteraient aux concurrents et nuiraient
-à la société, les administrateurs s'enferment dans le mystère. Pour les
-suivre, il faut donc avoir la foi et les affaires d'argent veulent autre
-chose qu'une foi aveugle.
-
-On sait que les Banques se spécialisent dans les diverses manières de
-pratiquer le commerce de l'argent. Il n'existe que d'assez lointains
-rapports, par exemple, entre la _Banque de France_ qui émet du
-papier-monnaie avec privilège de l'État et les établissements de crédit
-qui, eux-mêmes, ont divers genres d'activité.
-
-Les actions de la _Banque de France_ constituent un des placements
-autorisés pour les remplois dotaux, ce qui ne veut pas dire qu'elles
-soient à l'abri des fluctuations. Leurs cours ne se sont pas fait faute
-de varier avec les bénéfices, eux-mêmes très variables, de la société.
-La guerre a été favorable à la Banque qui, de son côté, a rendu
-d'immenses services à l'État, peut-être trop, car elle en est devenue, à
-tous les égards, surtout à celui du crédit, une dépendance. Elle y a
-gagné le renouvellement de son privilège, ce qui la met à l'abri des
-attaques dirigées contre elle dans le Parlement et dans la presse. Aussi
-les cours sont-ils élevés. Le propre de la Banque de France est de
-gagner plus d'argent en temps de crise, où le taux de l'intérêt est
-élevé, que dans les temps calmes et prospères. On peut se régler
-là-dessus pour acheter et vendre ses actions qui ont d'ailleurs
-l'inconvénient d'être nominatives.
-
-La _Banque d'Algérie_, qui joue dans notre grande possession africaine
-le même rôle que la Banque de France dans la métropole, a enrichi assez
-rapidement ses actionnaires au cours des dernières années. Avec le
-développement de notre Afrique du Nord, elle peut avoir encore des
-perspectives. Pourtant les personnes qui entreraient aujourd'hui dans
-cette valeur ne doivent pas, semble-t-il, compter que les cours seront
-en perpétuelle ascension. On peut en dire autant de la _Banque de
-l'Afrique Occidentale_ qui a pourtant des chances de se développer avec
-cette colonie d'avenir. Quant à la _Banque d'Indo-Chine_ elle a à
-compter avec les crises monétaires si fréquentes en Extrême-Orient et
-avec l'instabilité des choses asiatiques.
-
-Les grands établissements de crédit, qui sont comme le Louvre et le Bon
-Marché de la finance, se livrent à des opérations bien différentes. Ils
-se règlent sur le modèle du _Crédit Lyonnais_ dont la principale
-industrie consiste d'abord à attirer les déposants par des commodités
-comparables à celles des grands magasins, ensuite à ne leur servir qu'un
-intérêt très faible, et à employer ces dépôts d'une manière sûre et plus
-fructueuse, la différence formant le bénéfice de l'établissement.
-D'autre part, ces maisons aux succursales multiples placent dans leur
-large clientèle des titres sur lesquels elles touchent des commissions
-souvent considérables, mais dont l'actionnaire ne connaît jamais le
-montant, qui fait partie du secret de la direction.
-
-C'est pourquoi nous conseillons fermement de ne pas accepter les yeux
-fermés les titres recommandés par les agences des établissements de
-crédit, peu regardants sur la qualité du papier qu'ils placent pourvu
-qu'ils touchent la commission. Le public a fait cette expérience à ses
-dépens sur une large échelle et il a appris que les magasins de valeurs
-écoulaient, comme le plus vulgaire épicier, des marchandises avariées
-sans égard pour leur clientèle. Bien que la foule des gogos soit
-innombrable et se renouvelle sans cesse, on peut penser que les
-établissements de crédit auront quelque difficulté à continuer ce genre
-de commerce. D'autre part, il n'est pas certain qu'ils puissent
-persister à faire fructifier leurs dépôts de la même façon que par le
-passé et à appliquer la maxime: «Les affaires, c'est l'argent des
-autres.» A tous les points de vue, les établissements de crédit ont
-abusé du public. En se désintéressant de l'industrie française, ils
-n'ont pas acquis la gratitude de la collectivité. La formule grâce à
-laquelle ils réalisaient des bénéfices semble bien périmée. En
-trouveront-ils une autre qui soit sûre et productive? Les signes n'en
-paraissent pas encore. Enfin la situation de certaines de ces maisons
-est pénible; c'est le moins qu'on en puisse dire. Leurs actions offrent
-donc peu d'attraits.
-
-Il y a un troisième genre de banques, dont la _Banque de Paris et des
-Pays-Bas_ est le type, qui ont pour spécialité de lancer des affaires et
-de gérer un vaste portefeuille de fonds d'États et de valeurs
-industrielles et autres. L'actionnaire de ces banques s'en remet à la
-compétence de la direction. On a dit que c'était un moyen, pour le
-rentier paisible et privé de connaissances particulières, de participer
-à un patrimoine administré par des hommes du métier et de s'intéresser
-sans risque à l'industrie. C'est vrai. Seulement on ne voit guère que
-ces banques enrichissent leurs actionnaires, ce qui est la preuve de ce
-que nous avons dit plus haut des valeurs industrielles qui, l'une dans
-l'autre, les bonnes compensant les mauvaises, finissent par laisser leur
-possesseur Grosjean comme devant. La variété même des entreprises
-auxquelles s'intéressent les banques de ce genre, si elle constitue
-d'une part une assurance, leur interdit d'autre part d'espérer de
-notables plus-values.
-
-Quant aux banques étrangères, d'une façon générale, il convient de les
-laisser de côté. Aux aléas propres au commerce de l'argent, elles
-joignent trop d'inconnu. Ne peuvent toucher à ce domaine que des
-personnes très bien renseignées.
-
-Restent enfin les crédits fonciers et les sociétés immobilières. Ces
-établissements ont eu une grande vogue et des jours heureux durant les
-années qui ont précédé la guerre. Il n'en a pas toujours été ainsi. Le
-_Crédit foncier de France_, (aujourd'hui si solide qu'en 1914 il a
-refusé de se prévaloir du moratorium et qu'il a payé à guichets ouverts)
-a connu autrefois de bien tristes moments. Heureusement l'expérience lui
-a profité. Le sort cruel de la société des _Immeubles de France_ ne doit
-pas être oublié non plus.
-
-Les résultats de ces établissements dépendent pour une part du sérieux
-de leur gestion et, pour l'autre, de la valeur de la propriété rurale et
-urbaine. Quand cette valeur est stable ou en ascension, quand les prêts
-ne sont consentis qu'avec des garanties sérieuses, quand la direction ne
-se livre pas à des spéculations téméraires, les résultats sont
-satisfaisants. Mais il faut que ces conditions soient réunies.
-
-Dans les pays neufs, les crédits fonciers ont un vaste champ d'activité.
-C'est le cas des crédits fonciers du Canada et de la République
-Argentine où des capitaux français sont intéressés. Il ne faut pas
-oublier pourtant que les pays neufs sont sujets à des crises profondes.
-
-Il est plus sage d'ailleurs d'acquérir des obligations plutôt que des
-actions des crédits fonciers. Les obligations du Crédit foncier de
-France ont une réputation de solidité très méritée. En dehors des
-sociétés que nous venons de citer, il existe en Égypte et dans les pays
-Scandinaves des Banques hypothécaires dont les obligations, cotées à la
-Bourse de Paris, sont convenablement garanties. C'est un bon élément de
-diversité dans les portefeuilles.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LA SPÉCULATION ET LA BOURSE
-
-Dangers de la spéculation à terme.--La partie est inégale et
-déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à
-l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans
-quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une
-étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un
-métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion des
-patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques.
-
-
-La spéculation consiste essentiellement à vendre des marchandises qu'on
-ne possède pas ou bien à acheter des marchandises sans avoir l'argent
-qu'il faudrait pour les payer. Dans le premier cas, on parie que le prix
-de la marchandise diminuera, et l'on joue à la baisse. Dans le second
-cas, on parie que ce prix montera et l'on joue alors à la hausse.
-
-On spécule ainsi sur les métaux, la farine, le café, etc... A la Bourse
-des valeurs, les marchandises sont des fonds d'État, des actions, des
-obligations. Ce jeu est organisé. Il est légal autant que celui des
-courses. Il n'en constitue pas moins un des moyens les plus immoraux qui
-soient de détrousser le public à qui les agents de change, officiers
-ministériels, offrent le moyen de perdre son argent.
-
-Nous n'exposerons pas le mécanisme de la spéculation à terme. On sait,
-en gros, qu'il suffit de fournir une «couverture» suffisante et de payer
-les intérêts de quinzaine ou «reports» pour se livrer à ces opérations.
-Les lecteurs de cet ouvrage n'ont besoin de connaître qu'une chose: les
-raisons qu'il y a de ne jamais céder à la tentation de mettre le doigt
-dans cet engrenage, ni aux tentateurs qui promettent monts et
-merveilles.
-
-On cite des fortunes qui se sont faites à la Bourse. Ces bénéfices n'ont
-pu être obtenus que par la ruine d'autres joueurs. En face des gagnants,
-il y a les perdants. On peut dire que les uns et les autres se recrutent
-dans deux catégories éternelles: les naïfs qui se fient à la chance ou à
-des raisonnements mal étayés et qui sont généralement victimes d'une
-réclame éhontée, et les habiles qui disposent, non seulement de vastes
-capitaux et de puissants moyens par lesquels ils peuvent au besoin
-influencer le marché, mais encore de renseignements qui ne sont pas à la
-portée des simples mortels. La partie n'est pas égale. Les dés sont
-pipés et c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer.
-
-Deux exemples aujourd'hui historiques suffiront, pensons-nous, à
-dégoûter de jamais tenter la chance de la Bourse. On sait que la
-première guerre balkanique, celle de 1912, fut engagée par l'initiative
-du roi Nicolas de Monténégro. Ce prince peu scrupuleux se livrait à
-l'agiotage, et, cette fois, il s'y livra à coup sûr car, en déclarant la
-guerre à la Turquie, il détermina lui-même une chute des cours sur tous
-les marchés européens. Il était donc certain de gagner en prenant à
-l'avance une position à la baisse. De même, dans l'été de 1914, le
-fameux baron Rosenberg et quelques autres financiers austro-allemands de
-Paris qui savaient que la guerre était imminente et décidée par
-l'Allemagne, empochèrent de nombreux millions en vendant de la rente
-française, ce qui constituait à leurs yeux une simple avance sur la
-contribution dont Guillaume II se proposait de frapper la France
-vaincue.
-
-On voit combien il est téméraire et même absurde, dans ces conditions,
-d'affronter les risques de la Bourse. Le vulgaire joue les yeux fermés
-contre des gens qui connaissent le dessous des cartes. Il joue, en
-outre, avec des ressources faibles et limitées contre des détenteurs de
-capitaux considérables. Sans compter que les calculs les plus savants
-peuvent être dérangés par des événements imprévus. Il est arrivé de se
-tromper à Talleyrand lui-même qui trafiquait à la Bourse de ses
-renseignements diplomatiques et de son expérience. A plus forte raison,
-l'homme qui ne suit la marche des choses que d'après des journaux
-souvent influencés à dessein par les grands spéculateurs, ou qui s'en
-rapporte à de vagues «on dit», à ce que l'on appelle des «tuyaux»,
-est-il condamné d'avance à perdre, croyant à son flair après quelques
-occasions où la chance l'aura servi.
-
-Comment lutter, par exemple, avec ce banquier qui, averti
-professionnellement par des signes ignorés des profanes, suppute les
-variations prochaines du marché de l'argent avec un risque d'erreur
-minime? Comment lutter encore avec ces administrateurs d'une société qui
-savent, trois mois avant tout le monde, si le dividende sera augmenté ou
-diminué, si le titre montera ou baissera, et qui, souvent, propagent des
-bruits exactement contraires à la vérité? Ce qu'on appelle la
-_contre-partie_ n'est pas seulement la basse escroquerie d'intermédiaire
-véreux. Faire le contraire de ce qu'on dit est l'usage de la Bourse. Les
-vieux Parisiens ont souvent conté l'histoire de ce financier qui, tous
-les jours, et jusqu'en famille, répétait: «Les Lombards vont bien. Les
-Lombards monteront.» Et son fils, jeune homme sans expérience, de se
-mettre à la hausse sur les Lombards. La baisse n'ayant pas tardé à se
-produire, le fils fit des reproches à son père. «Imbécile, lui dit
-l'autre, sache donc que je m'entraînais à dire que les Lombards allaient
-bien parce que j'étais moi-même vendeur, sachant qu'ils allaient mal.»
-
-En résumé, nous ne saurions assez conseiller de fuir les spéculations de
-Bourse, qui ont ruiné tant de malheureux imprudents, et de fermer
-l'oreille aux suggestions de courtiers malhonnêtes et intéressés, qui
-proposent des combinaisons mirifiques.
-
-Par contre, il est tout à fait inoffensif et même recommandable, lorsque
-le marché à terme est en pleine activité, d'y recourir pour acheter des
-titres dont on se propose d'obtenir livraison ou pour vendre des valeurs
-que l'on possède effectivement. Le marché à terme, plus large que le
-marché au comptant, permet d'opérer sur de plus grandes quantités et
-avec de moindres variations de cours. Ce qu'on doit éviter et regarder
-comme un jeu pire que le baccara ou la roulette, c'est l'achat ou la
-vente à découvert, c'est-à-dire sans argent pour lever les quantités
-achetées ou sans titres pour livrer les quantités vendues.
-
- *
-
- * *
-
-Les opérations au comptant n'offrent pas les mêmes risques et elles
-peuvent augmenter les revenus des personnes adroites et prudentes. Au
-fond, l'acquéreur d'une valeur mobilière, comme celui d'une maison ou
-d'un pré, pense toujours faire une bonne affaire et espère une
-plus-value. D'autre part, comme nous l'avons vu, il est imprudent de
-s'endormir sur le portefeuille en apparence le mieux composé. Il y a des
-valeurs qui vieillissent et qu'on a intérêt à vendre pour les remplacer
-par d'autres. Le rentier modeste lui-même, nous l'avons dit plus haut,
-ne doit pas cesser de se renseigner, d'être vigilant et actif autant
-qu'économe, sous peine de voir son capital fondre par l'usure du temps.
-
-Le capitaliste intelligent, sans se départir de la plus stricte
-prudence, peut faire de temps en temps, dans la composition de ses
-valeurs, des changements avantageux qu'on nomme en Bourse des
-_arbitrages_. Les titres les plus solides sont sujets à des fluctuations
-que l'homme avisé sait mettre à profit. Remplacer une valeur par une
-autre de la même catégorie et de la même qualité en réalisant un
-bénéfice, parfois léger sans doute, mais absolument sûr, est une
-opération recommandable, une occasion que le père de famille se doit de
-ne pas laisser échapper.
-
-Le type de l'arbitrage sans danger est fourni par nos obligations de
-chemins de fer, considérées comme valeurs de tout repos. Les obligations
-3 p. 100 des grandes compagnies françaises et algériennes donnent lieu
-chaque jour à des transactions abondantes. Elles offrent souvent des
-différences de cours sensibles dont il faut savoir profiter. Leurs
-échéances étant variées, il est possible aussi, par des arbitrages
-adroits, de toucher non pas deux coupons semestriels seulement, mais
-trois ou quatre. Les boursiers désignent dédaigneusement du nom de
-«margoulins» ceux qui se livrent à ce trafic modeste. C'est parfois,
-pour les personnes oisives et qui n'ont pas mieux à faire, un moyen de
-doubler le revenu de valeurs d'un rendement réduit, mais sûr. Il va sans
-dire, d'ailleurs, que pour se livrer à des arbitrages, il faut laisser
-ses titres au porteur et ne pas les mettre au nominatif.
-
-Les personnes très attentives, qui ont le don de l'observation et de la
-mémoire, peuvent développer les opérations au comptant. Certaines
-valeurs ont des hauts et des bas périodiques, un rythme plus ou moins
-régulier. Les personnes qui ont étudié ces mouvements peuvent vendre ou
-acheter tour à tour avec bénéfice. Ce genre de spéculation ne peut
-porter d'ailleurs que sur un tout petit nombre de valeurs qui exigent
-des spécialistes. C'est une véritable science qui n'est pas, elle non
-plus, à la portée de tout le monde. Les profits qu'elle peut donner
-récompensent un travail assidu. C'est, dans toute la forme du terme, un
-métier. On ne peut donc l'exercer sans application et sans étude. Dans
-son _Manuel du spéculateur_, Proudhon, de son temps, décrivait ainsi la
-besogne du petit nombre des privilégiés qui savent gagner de l'argent à
-la Bourse:
-
- Les prudents, disait-il, font, d'un bout de l'année à l'autre, des
- opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes qui n'achètent jamais
- au delà de leur fortune disponible. Ils profitent de la baisse pour
- placer leurs fonds et se contentent, en attendant la hausse, de palper
- leurs dividendes. Ils réalisent leur avoir quatre, cinq ou six fois
- par an, plus ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier
- au Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins de fer, des
- Chemins de fer aux Petites Voitures, etc...
-
-Encore ne faut-il pas exagérer ce genre de trafic. Il importe de s'y
-livrer avec assez d'à-propos pour ne pas jouer la fable de l'homme qui,
-à la fin, se trouvait avoir changé un boeuf contre un oeuf. En outre, le
-plus habile ne peut se flatter d'apprécier avec exactitude le moment où
-une valeur atteint le tuf de la baisse ou l'apogée de la hausse. Il y a
-là une part d'incertitude sans compter qu'à trop étendre son clavier et
-à courir d'une valeur à l'autre on risque, au lieu d'agir à coup sûr, de
-se charger de titres qu'on connaît peu ou mal.
-
-Hâtons-nous d'ajouter que ce métier stérile pour la société n'est pas de
-ceux où nous voudrions voir entrer la jeunesse nouvelle qui, avant tout,
-doit produire. Ces exercices conviennent à des invalides ou à des
-vieillards.
-
- *
-
- * *
-
-Comme en toutes choses, la modération et le bon sens constituent les
-qualités maîtresses nécessaires à la conservation et à l'accroissement
-d'un patrimoine. Pour administrer une fortune, il faut de la réflexion
-et un jugement qui s'acquiert par l'expérience. Combien de personnes,
-étourdies, crédules ou présomptueuses n'ont jamais fait que des
-placements malheureux! Contre leurs propres entraînements ou contre les
-exploiteurs, doivent être en garde, surtout, les veuves, les novices qui
-héritent d'une fortune, et toutes les personnes qui, habituées à un
-travail intellectuel, sont accessibles aux idées générales et promptes
-d'imagination, mais que leur profession a toujours éloignées de la
-pratique des affaires, comme les médecins, les officiers, les
-ecclésiastiques. C'est dans cette catégorie qu'une réclame financière
-impudente fait le plus de dupes et qu'on s'abandonne le plus facilement
-à l'illusion que, sans études préalables, avec de l'inspiration, il est
-facile de gérer et d'accroître ses capitaux.
-
-Vendre, acheter, arbitrer ne doit se faire qu'à bon escient et à tête
-reposée. Il est aussi dangereux de céder aux engouements qu'aux
-paniques. Les professionnels de la Bourse savent très bien que le public
-achète à la hausse et vend à la baisse. C'est ainsi qu'en peu de temps
-on se ruine au profit des malins à l'affût des bons coups. Quand on
-s'aperçoit qu'une valeur périclite ou qu'elle est en danger, il faut
-s'en défaire sans hâte et avec sang-froid sans jeter le paquet
-par-dessus bord et à n'importe quel prix. L'homme maladroit, l'impulsif
-achète toujours au plus haut et vend au plus bas. L'homme réfléchi
-s'engraisse à ses dépens.
-
-Que l'on commence par diviser judicieusement sa fortune selon les règles
-que nous avons données et l'on supportera avec calme les vicissitudes
-des valeurs mobilières. Nous avons vu, en 1905 comme en 1917, les
-personnes qui possédaient une quantité raisonnable de fonds russes
-demeurer paisibles, et attendre des jours meilleurs. Les autres
-s'énervaient et, atteintes dans une partie essentielle de leur revenu,
-perdaient la tête et vendaient avec une grosse perte, croyant tout
-compromis. Pourtant, depuis que la Russie a suspendu ses paiements, le
-cours des rentes russes s'est relevé à plusieurs reprises quand les
-événements ont laissé espérer la chute du bolchevisme.
-
-En même temps, il faut savoir ne pas reculer devant un sacrifice
-indispensable et nécessaire. Mieux vaut, dit la sagesse des nations, se
-couper un bras que de perdre sa tête. L'entêtement est aussi funeste que
-la précipitation. Parce qu'une valeur a été bonne à un moment donné, ce
-n'est pas une raison pour qu'elle le redevienne. Beaucoup de gens
-pensent le contraire. Or, nous l'avons vu, il y a des valeurs qui
-meurent. Si l'on cherche, selon l'expression consacrée, à se faire une
-«moyenne» en achetant de nouvelles quantités des titres qui ont baissé,
-on risque tout simplement d'aggraver sa perte. Les actions des chemins
-de fer de Paris-Lyon, qui passaient pour des valeurs de pères de
-famille, n'ont cessé de s'effriter depuis vingt ans. Quiconque se serait
-acharné à acheter de ces actions pour se faire une moyenne n'aurait
-réussi qu'à multiplier la perte contre laquelle il aurait cherché à se
-couvrir.
-
-Nous croyons en avoir dit assez pour convaincre nos lecteurs de la
-précarité et de la fragilité des valeurs mobilières. Seuls le travail et
-l'épargne conservent les fortunes après les avoir créées. Il faut y
-joindre, pour la bonne gestion de ses biens, la sagesse, la prudence, le
-savoir et la raison.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS
-
-Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y
-échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui
-concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession.--L'intérêt
-des patrimoines et des familles ne s'accorde pas toujours avec les dons
-de la main à la main et les partages secrets.--Quelques cas et quelques
-exemples.--Divers moyens employés pour se soustraire aux
-impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts de titres et de fonds à
-l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges de renseignements entre les
-États.--Péril des doubles taxations.--Une précaution légitime: la
-provision dans une banque anglaise ou américaine.--Conclusion et
-moralité de ce chapitre.
-
-
-L'insécurité des capitaux menace de s'accroître par le fait du désordre
-économique et politique que la guerre a répandu à travers le monde.
-D'autre part, la tendance de la société moderne est de traiter en
-ennemis le capital et la fortune acquise. L'État ayant en outre besoin
-de ressources considérables les demande à une taxation de plus en plus
-sévère. La jalousie démocratique et les exigences budgétaires conspirent
-à multiplier les impôts aux dépens de l'épargne la plus honnête.
-
-Si l'ingéniosité du fisc est grande, celle du contribuable ne l'est pas
-moins. De tout temps la matière imposable a cherché à s'échapper.
-L'esprit de dissimulation et de fraude se développe en raison même du
-poids des impôts. Toutefois, au temps où nous sommes, l'État pourchasse
-et traque toujours plus étroitement les fraudeurs et cherche à les
-saisir de toutes parts dans le réseau de ses dispositions légales. Il
-importe donc de savoir à quels inconvénients ou à quels dangers
-s'exposent les personnes qui, n'étant pas assez convaincues de la
-nécessité du devoir fiscal, veulent esquiver les taxes et les impôts.
-
-L'impôt sur le revenu est celui auquel le contribuable est le plus tenté
-de se soustraire, au moins partiellement. La déclaration est libre et le
-contrôle est encore vague, le système n'étant en France qu'au début de
-son application.
-
-Cependant il serait imprudent de croire que l'administration restera
-toujours indulgente et désarmée. A mesure que l'impôt sur le revenu
-prendra de l'âge, les renseignements se multiplieront chez le
-percepteur. Chaque contribuable aura sa fiche, enrichie des informations
-fournies par d'autres administrations, celles de l'enregistrement en
-particulier. Peu à peu le revenu des particuliers sera saisi à toutes
-ses sources et des surprises désagréables seront réservées aux
-dissimulateurs[11]. Déjà, en effet, les amendes atteignent des taux
-énormes et elles pourront aller jusqu'à la confiscation totale des
-sommes dissimulées.
-
- [11] Inutile, pensons-nous, d'ajouter que la sincérité est obligatoire
- pour les personnes dont les titres sont déposés dans les banques et
- les établissements de crédit où les comptes sont à ciel ouvert.
-
-Pour être productif, l'impôt sur le revenu doit être extrêmement sévère
-et ne faire grâce de rien. C'est ainsi qu'il fonctionne dans les pays où
-il est appliqué depuis longtemps. Un exemple tiré de la Prusse sur
-laquelle nos législateurs ont copié ce système et où il a atteint la
-perfection dans la tyrannie caporaliste, montrera comment une
-administration vigilante et bien outillée réussit à capter toutes les
-sources des revenus.
-
-Un Français, précepteur dans une riche famille prussienne, avait, selon
-la loi, déclaré ses appointements et se croyait ainsi en règle. Quelque
-temps après, il est appelé chez le percepteur et le dialogue suivant
-s'engage: «Monsieur, dit le fonctionnaire, j'ai le regret de vous dire
-que votre déclaration n'est pas complète. Vous avez bien
-inscrit vos gages. Mais vous êtes logé au château, si je ne me
-trompe?--Parfaitement.--A quel étage, je vous prie?--Au second.--C'est
-donc, d'après la valeur locative de la commune, la somme de tant que
-j'ajoute. Et vous prenez vos repas? A la table de famille?--En
-effet.--Nourriture de choix. Tant pour la nourriture... Un mot encore.
-Vous buvez du vin? de la bière?...--De la bière.--C'est donc tant pour
-la boisson.»
-
-Avec cela, le contribuable n'était pas quitte. Un jour, ses parents lui
-envoient de France un petit fût de vin. Et bientôt le percepteur le
-rappelle: «Monsieur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous buviez de la
-bière à vos repas. Mais la régie m'apprend que vous avez reçu du vin.
-Vous allez donc boire du vin pendant quelques semaines. C'est un
-supplément que je dois ajouter à vos ressources normales.»
-
-Il est peu probable que les moeurs françaises s'accommodent jamais d'un
-régime aussi méticuleux et aussi inquisiteur, ou bien il échouera sur la
-résistance de l'esprit public. Mais il n'est pas douteux que l'impôt sur
-le revenu, après la tolérance des débuts, deviendra de plus en plus
-strict si l'on veut qu'il dure et qu'il produise quelque chose. Et les
-moyens d'information du fisc s'étendront et se préciseront, surtout pour
-la fortune acquise. La fraude et la dissimulation partielles resteront
-sans doute possibles. Les personnes qui voyagent pourront toujours, par
-exemple, toucher des coupons à l'étranger. Mais ceux-là dont la
-conscience ne répugne pas au mensonge doivent bien savoir qu'un moment
-arrive où le fisc reprend ses droits: c'est à l'ouverture des
-successions. Quiconque se préoccupe de ses héritiers, de sa femme et de
-ses enfants, doit savoir qu'une déclaration inexacte de son revenu les
-expose, après sa mort, à des amendes et à des confiscations.
-
-Les droits de succession constituent en France un élément important des
-ressources publiques. On frappe de préférence les morts parce qu'ils ne
-crient pas et qu'ils ne votent pas. Le législateur a donc été conduit à
-prévenir et à réprimer les évasions par tous les moyens en son pouvoir.
-De plus en plus, l'État tendra à intervenir au moment des décès pour
-empêcher les héritiers de se soustraire aux taxes. C'est ainsi que
-l'envoi en possession est soumis à des conditions sévères. Les
-coffres-forts loués à deux noms (ordinairement celui du mari et de la
-femme) dans un établissement de crédit sont l'objet d'une réglementation
-particulière, de même que les _comptes joints_ dans les banques. Ces
-anciens moyens de fraude sont éventés.
-
-Reste toujours la possibilité de partager de l'argent, ou des valeurs
-mobilières au porteur, de la main à la main. Nul n'ignore que cette
-pratique est courante dans les familles. Quand cette soustraction et ce
-partage s'étendent à des sommes considérables, il y a cependant
-plusieurs risques qu'on ne doit pas méconnaître.
-
-En premier lieu, les héritiers doivent savoir que la déclaration faite
-par le défunt pour l'impôt sur le revenu sert de contrôle à
-l'enregistrement pour la déclaration de la succession. C'est la
-contre-partie du cas que nous avons envisagé tout à l'heure et où le
-fisc trouvait dans la succession plus que le _de cujus_ n'avait annoncé
-pour son revenu annuel. Si le fisc trouve moins, ce n'est plus le mort
-qu'il frappera par une lourde amende. Ce sont les héritiers eux-mêmes
-qu'il poursuivra pour fraude et pour vol. L'époux survivant ou les
-enfants qui conservent ou se distribuent une somme d'argent liquide
-importante ou des titres au porteur doivent s'assurer au préalable
-qu'ils ne feront pas dans la fortune du défunt un trou capable d'attirer
-l'attention du fisc et ils devront se mettre d'accord avec le revenu
-déclaré dans les dernières années du conjoint ou des ascendants.
-
-A ces partages qui ne laissent pas de traces, il y a un autre
-inconvénient. Les inventaires et les actes de succession sont destinés à
-protéger les patrimoines et à empêcher qu'ils ne passent entre des mains
-étrangères. Un héritage qui n'est pas constaté par un acte authentique
-risque souvent d'échapper à la famille à laquelle il doit appartenir
-d'après la nature et la loi. Nous connaissons des cas très divers où des
-héritiers ont eu lieu de regretter de s'être partagé entre eux une
-fraction de la succession pour échapper aux taxes. Ainsi un fils marié
-meurt sans enfants: la part de l'héritage paternel non constatée par le
-notaire grossit la fortune de sa femme et passe ensuite à un nouveau
-mari ou à des neveux de l'autre branche. Même résultat en cas de
-séparation de biens et de divorce, la fraction soustraite étant tombée
-dans la communauté. Enfin des enfants qui ont laissé par ce procédé une
-partie de la fortune paternelle ou maternelle aux mains de l'époux
-survivant pour éviter la double taxe sont exposés à se voir un jour
-frustrés par le remariage du survivant. Quand on tourne la loi, on
-renonce aussi à ses garanties.
-
-Tous ces arrangements, pris dans l'idée de soustraire aux atteintes du
-fisc la plus grande partie possible d'un patrimoine, reposent en général
-sur l'idée que la famille restera toujours unie ou que ses membres
-seront frappés par la mort dans l'ordre naturel. Il n'en est
-malheureusement pas toujours ainsi. C'est pourquoi, sauf exceptions tout
-à fait motivées, les parents doivent être en garde contre les partages
-anticipés. Il y a danger, pour les mêmes raisons, à ne pas faire figurer
-dans un contrat la totalité d'une dot pour échapper aux droits de
-donation.
-
- *
-
- * *
-
-Les temps dans lesquels nous sommes entrés nous ramènent aux époques où
-la richesse cherchait à se défendre par toutes sortes de ruses et de
-cachettes contre les exactions et les brigandages. Les fortunes menacées
-s'efforcent de se dissimuler ou de se transformer de telle façon que le
-possesseur, au milieu des bouleversements et des incertitudes de
-l'époque, puisse mettre une part de ses biens à l'abri du fisc et aussi,
-en cas de besoin, retrouver une valeur réelle. Sous des formes modernes,
-la pratique du trésor, si répandue dans les siècles et dans les pays
-barbares, tend à s'imposer de nouveau. La crainte de l'impôt et le doute
-qui commence à s'attacher au papier (valeurs et même billets de banque),
-incitent beaucoup de personnes à se créer une sorte de réserve en
-nature, constituée d'objets précieux d'un petit volume et facile à
-transporter.
-
-Cet usage est resté courant dans les pays asiatiques, parmi lesquels il
-faut comprendre la Russie. Nous avons connu un riche négociant français
-de Moscou qui, prévoyant la révolution, portait constamment sur lui une
-bourse remplie de pierres précieuses, s'assurant ainsi contre les
-risques d'une spoliation qui, d'ailleurs, sous le régime bolchevik, ne
-devait pas tarder. De même les monastères orthodoxes, dont quelques-uns
-possédaient des richesses considérables, enfouissaient des diamants et
-des perles, plus aisément maniables que des lingots et qui représentent
-une valeur universellement négociable. En Allemagne, en Autriche, les
-mêmes pratiques ont été observées depuis la débâcle du papier et
-l'imminence d'impôts extraordinaires sur les fortunes.
-
-La nature humaine, à travers les âges et les climats, reste la même.
-L'ébranlement de l'ordre social ramène les usages des temps primitifs.
-Depuis la guerre, on a vu beaucoup de personnes acheter des bijoux, de
-l'argenterie et même des toiles de maîtres, afin de représenter au moins
-une partie de leur fortune autrement que par du papier. Encore s'agit-il
-de ne pas remplacer une valeur qu'on croit artificielle par une autre
-valeur qui peut le devenir, ce qui est en particulier le cas de la
-peinture dont le prix est affaire de mode et aussi affaire de
-circonstances. Au cas d'un grand bouleversement de la société comme
-celui dont la Russie a été le théâtre, un Raphaël ou un Titien ne sont
-pas une marchandise d'un placement facile ou avantageux.
-
-Beaucoup de personnes sont tentées par le fait que les objets d'art,
-depuis quelques années, ont monté d'une façon extraordinaire et ont
-souvent enrichi leurs possesseurs. Outre qu'il y a des exceptions, il
-faut s'attendre à des dépréciations lentes ou brusques dont plus d'un
-collectionneur a déjà fait l'expérience.
-
-L'_impôt sur le capital_, devant lequel le gouvernement français a
-reculé jusqu'ici, doit également être pris en considération. Si cet
-impôt devait entrer un jour dans nos lois, il n'est pas douteux qu'il
-atteindrait les mobiliers. En Hollande, où cet impôt existe, le fisc
-contrôle les déclarations des contribuables qui doivent, sur
-réquisition, ouvrir leur maison et leurs tiroirs. Il devient alors
-coûteux de posséder trop de belles choses. Et l'on ne pourrait jurer que
-l'État, pour faire face à ses besoins, n'en viendra pas là. La taille,
-la dîme et la gabelle paraîtront douces en comparaison.
-
- *
-
- * *
-
-Les dépôts d'argent ou de titres dans les banques étrangères sont un
-procédé couramment employé. En France, beaucoup de personnes y avaient
-eu recours avant 1914 pour échapper à l'impôt sur le revenu qui, alors,
-était un épouvantail. Pour être efficace, cette mesure doit s'entourer
-de nombreuses précautions. Les occasions d'erreur sont nombreuses. Ce
-n'est pas seulement la banque qui doit être choisie avec grand soin mais
-encore la nationalité et le siège de ces banques. Ainsi la Belgique
-avait été considérée comme un lieu de refuge très sûr. Or la Belgique,
-malgré sa neutralité, a été envahie la première. Pendant tout le temps
-de la guerre les personnes qui n'avaient pas retiré leurs dépôts ont été
-privées de leur revenu et, si l'Allemagne eût été victorieuse, elle eût
-certainement confisqué leur capital.
-
-On se tromperait surtout si l'on s'imaginait qu'il suffit, pour abriter
-sa fortune, de lui faire passer la frontière, en suivant les
-sollicitations intéressées des banques étrangères. Il faut connaître
-d'abord la législation de l'État dans lequel on envoie son argent si
-l'on ne veut pas s'exposer à payer, par exemple, deux fois l'impôt sur
-le revenu ou exposer ses héritiers à payer deux fois des droits de
-succession, dans leur pays et dans le pays de refuge. La même remarque
-s'impose, bien entendu, pour l'achat d'immeubles à l'étranger.
-
-Durant les premières années du XIXe siècle, le gouvernement français
-avait déjà cherché à conclure avec les gouvernements étrangers des
-accords destinés à établir un échange de renseignements au sujet des
-dépôts de leurs ressortissants. L'exemple avait été donné dès 1843 par
-une convention passée par l'administration française et l'administration
-belge pour la perception réciproque des droits d'enregistrement. Il
-résulte de cette convention que tous les actes dont l'enregistrement
-belge a connaissance passent immédiatement à l'enregistrement français.
-Les personnes de nationalité française qui se proposaient de dissimuler
-de l'argent en Belgique devaient donc faire bien attention qu'en aucun
-cas leurs opérations ne donnassent lieu à des actes susceptibles d'être
-enregistrés dans ce pays.
-
-Il y a plus: en 1907, une entente franco-anglaise a établi un régime
-précis d'échanges de renseignements au sujet des successions des
-ressortissants des deux pays. Le gouvernement britannique fournit donc
-au gouvernement français toutes les indications qu'il a recueillies
-lui-même sur l'héritage, en prélevant pour son compte les droits
-successoraux. D'où il résulte que les héritiers ont à payer les taxes
-françaises après les taxes anglaises, et ce doublement de droits qui
-sont également lourds des deux côtés de la Manche peut aller, pour de
-grosses sommes, jusqu'à une confiscation des deux tiers.
-
-Étant donné que les États vont être pendant de longues années à l'affût
-de toutes les ressources et qu'ils pourchasseront le capital, il est
-possible que ces arrangements s'étendent et se multiplient et qu'ils
-s'appliquent aux divers impôts, y compris l'impôt sur le revenu. Le
-capitaliste français fera donc bien de s'informer avant d'envoyer son
-argent au dehors, s'il ne veut pas imiter Gribouille. Il est à penser
-que d'ici peu de temps, en procédant à leur réorganisation financière,
-les États alliés vont chercher à resserrer la surveillance autour de
-ceux qu'on appelle déjà les «déserteurs de l'impôt».
-
-Il restera sans doute des pays qui seront heureux d'attirer les capitaux
-en leur assurant un traitement privilégié. Tel a été jusqu'à présent le
-cas de la Suisse. Reste à savoir si cet état de choses durera, si pour
-des raisons intérieures ou extérieures (pression diplomatique de ses
-voisins, par exemple), la Suisse, malgré la diversité de législation de
-ses cantons, n'en viendra pas aussi à restreindre son droit d'asile.
-
-Il va sans dire que des pays exotiques, sud-américains par exemple,
-seraient heureux d'accueillir des capitaux français sans les dénoncer.
-Mais là, c'est la sécurité qui manque. Quant aux États-Unis, ils en sont
-encore à l'âge d'or du capitalisme. Le droit de propriété et le secret
-des affaires y sont regardés, jusqu'ici, comme à peu près inviolables et
-l'État de New-York est particulièrement renommé pour son libéralisme à
-cet égard.
-
-Nous ne conseillerons jamais à personne de mettre tous ses oeufs dans le
-même panier et de confier _tous_ ses titres en dépôt à une _seule_
-banque, fût-elle américaine. Cependant il peut être utile de déposer
-quelque argent ou un certain nombre de valeurs chez un ou plusieurs
-banquiers américains jouissant d'un solide crédit. C'est une assurance
-contre les catastrophes qui, éventuellement, pourraient encore menacer
-l'Europe. Nous voyons tous les jours des Russes qui, contraints
-d'émigrer, ne sont pas réduits à la misère dans leur exil parce qu'ils
-avaient, en temps calme, prévu la possibilité des orages.
-
-Sans aller jusqu'aux hypothèses tragiques, il est toutefois
-recommandable pour les personnes qui font des affaires avec l'étranger
-ou qui voyagent fréquemment à l'étranger d'avoir une provision dans une
-banque anglaise ou américaine. Il est malheureusement à craindre que,
-d'ici longtemps, nous ne revoyions plus le franc au cours qu'il avait
-autrefois sur tous les marchés du monde. A la suite de la guerre, le
-change sur les places étrangères nous est devenu défavorable et il est
-probable qu'il le restera pendant une période prolongée. La livre
-sterling et surtout le dollar seront exposés à moins de variations. Il
-peut donc être utile de stabiliser d'avance une certaine somme pour ne
-pas être victime, en cas de besoin, d'une brusque tension du change et
-d'une dépréciation de la monnaie française.
-
-Nous conclurons ce chapitre en disant que la prudence est légitime mais
-que la fraude n'est pas toujours prudente. Elle fait souvent tomber de
-Charybde en Scylla celui qui y a recours. Enfin le bon citoyen doit se
-dire que le devoir fiscal est un devoir comme un autre et qu'après une
-guerre où toutes les fortunes se seraient englouties sans la victoire,
-le sacrifice d'argent n'est rien auprès du sacrifice du sang. La fraude
-n'est excusable que quand l'État ne remplit plus sa tâche essentielle,
-qui est de donner la sécurité à la nation, ou quand il ne garantit plus
-la propriété et qu'il confisque arbitrairement les biens.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-TÂCHES ET BESOINS DU TEMPS PRÉSENT
-
-Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux
-sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le
-«tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».--Français
-et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut plus être un
-«pays de rentiers».
-
-
-Les principes que nous avons exposés et les conseils que nous avons
-donnés dans ce livre sont destinés à servir de guide pour conserver les
-patrimoines et en prévenir, autant que possible, la dissolution. Les
-méthodes que nous recommandons, appuyées sur le raisonnement et sur
-l'expérience, sont donc avant tout _conservatoires_. Et c'est déjà
-beaucoup, nous l'avons vu, quand on arrive à ce résultat que les
-capitaux péniblement amassés ne se volatilisent pas.
-
-Garder une fortune par le discernement, la prudence et l'économie, la
-transmettre intacte à ses successeurs, c'est difficile et c'est même
-très beau. Toutefois les temps dans lesquels nous sommes entrés
-demandent autre chose.
-
-Depuis de longues années, le but auquel tendaient, en France, la plupart
-des classes de la société, c'était d'arriver, le plus tôt possible, à
-vivre sans rien faire, fût-ce chichement, d'un revenu médiocre ou d'une
-retraite payée par une grande administration ou par l'État. C'est ce
-qu'on appelait jadis «vivre noblement». Ainsi la France tendait à
-devenir peu à peu un pays de rentiers, puissant par sa prodigieuse
-faculté d'épargne, mais où la notion du travail créateur se perdait.
-
-Cette conception de la vie a été violemment secouée par la guerre. Dans
-le bouleversement général, des milliers d'existences, arrangées pour une
-médiocrité paisible et qui ne comptaient pas avec l'imprévu, ont été
-atteintes avec dureté. L'honnête aisance dont se contentaient tant de
-personnes commence à confiner à la misère. C'est un mot courant que,
-d'ici longtemps, on ne reverra plus la «douceur de vivre» à laquelle la
-tragédie de 1914 a mis fin.
-
-On le répète de tous les côtés, et, ce qui est mieux, c'est une vérité
-sentie par les nouvelles générations: il importe de produire, de former
-de nouvelles richesses à la place de celles qui ont été anéanties. La
-France n'est plus assez riche pour qu'une quantité d'oisifs et de
-joueurs de dominos aussi forte que celle d'autrefois puisse encore
-subsister. La France était un pays où il y avait trop de joueurs de
-dominos, comme en Angleterre il y avait trop de joueurs de ballon.
-Aujourd'hui la France a sa fortune à refaire. Elle ne recevra plus du
-dehors tous les revenus qui, naguère, en faisaient la créancière du
-monde et compensaient l'insuffisance de son commerce extérieur. Elle
-s'est, au contraire, endettée envers l'étranger. Alors, si elle ne se
-met pas à produire, c'est bien simple: rien, chez nous, ne gardera de
-valeur, ni les rentes de l'État, ni les titres de toute sorte, ni la
-terre elle-même, parce que ce qui nous reste de richesses, par l'excès
-des importations, s'en ira au dehors, parce que la monnaie française
-sera de plus en plus «avariée» par rapport à la monnaie étrangère, et
-parce que notre actif deviendra peu à peu le gage de nos fournisseurs et
-de nos créanciers américains qui se mettront peut-être à exploiter notre
-pays pour leur compte, comme ils en manifestent déjà l'intention. C'est
-le cas qui s'est produit aux siècles derniers pour l'Espagne, couverte
-de gloire, mais inactive et endettée, et dont les ressources naturelles
-ne profitaient qu'aux étrangers. Voilà comment une nation devient serve
-et prolétaire.
-
-Pour de longues années, pour quelques générations, peut-être, l'état de
-rentier sera difficile sinon intenable. Le travail ne sera pas seulement
-un devoir national mais une nécessité individuelle. Entre les mains des
-hommes jeunes et actifs, le capital devra travailler lui aussi et
-devenir un instrument de production, sous peine, s'il reste inerte, de
-se consommer et de disparaître.
-
-Les méthodes que nous avons recommandées, les observations que nous
-avons consignées dans ce livre ne doivent donc pas être regardées comme
-destinées à fabriquer et à multiplier des rentiers mais à préserver de
-la ruine, de l'anéantissement et des mauvais conseillers nos capitaux
-plus précieux que jamais, afin qu'ils soient conservés intacts pour ceux
-qui pourront s'en servir d'une façon active et les faire produire à leur
-tour.
-
-Il serait absurde d'exiger que tout le monde mît son argent dans
-l'industrie pour la raison qu'il est certain la France doit produire ou
-mourir. Il y a quantité de personnes qui ne peuvent courir le risque des
-affaires et qui font mieux de s'en éloigner. Elles y perdraient ce
-qu'elles possèdent, faute d'expérience et de jugement. Seuls les mauvais
-financiers y gagneraient quelque chose. Les hommes âgés et qui ne
-peuvent recommencer leur vie, les veuves, les personnes qu'une
-profession libérale rend étrangères aux affaires d'argent: tous ceux-là
-ont besoin surtout qu'on leur indique les moyens d'assurer la sécurité
-de leur fortune, dans la mesure où l'esprit humain peut prévoir les
-événements. De même un industriel, un commerçant heureux ne peuvent pas
-indéfiniment étendre leurs affaires. Le jour vient où ils ont besoin de
-consolider leurs bénéfices, ne fût-ce que passagèrement. Ceux-là aussi
-doivent, autant que possible, pouvoir se faire une idée personnelle sur
-la manière dont il convient de placer leur fortune au lieu de s'en
-rapporter au hasard ou au premier venu.
-
-On a dit qu'une des infériorités des Français, avant la guerre, était
-dans leur «tempérament d'obligataires» tandis que les autres peuples,
-ceux qui avaient grandi et qui s'étaient enrichis, surtout les
-Allemands, avaient un «tempérament d'actionnaires». C'est vrai dans une
-large mesure. A l'avenir, les Français auront besoin d'être plus
-«actionnaires», c'est-à-dire plus créateurs de richesses et plus
-associés à la création des richesses qu'ils ne l'étaient autrefois.
-
-Cependant ce serait une erreur de s'imaginer que tous les Allemands
-d'avant la guerre, comme tous les Américains, ne cessaient pas de
-risquer leur argent dans des affaires nouvelles. Ils soufflaient
-parfois. Ils abritaient une partie de leurs bénéfices dans les valeurs
-sûres et dans les obligations et ils ne dédaignaient pas la puissance
-d'accumulation de l'épargne sans laquelle la puissance de création
-s'épuise vite. Malgré sa forte tendance au nationalisme économique,
-l'Allemagne possédait, elle aussi, de grandes quantités de valeurs
-étrangères, mais mieux choisies et réparties que les nôtres. C'était
-surtout des valeurs américaines, dont il y avait un marché important à
-Berlin et qui lui ont été plus utiles pendant la guerre que notre
-portefeuille bourré de russe, d'austro-hongrois et d'ottoman.
-
-Produire, c'est surtout la tâche de la génération nouvelle. Mais elle ne
-fera fructifier le capital que s'il lui est transmis dans de bonnes
-conditions. Que cette précieuse réserve ne soit pas étourdiment gérée,
-inconsidérément gaspillée.
-
-Avec un grand labeur, de belles chances s'offrent aussi aux Français
-d'aujourd'hui et de demain. Les jeunes à qui échoit une fortune, qui est
-souvent le débris d'un patrimoine plus gros, n'auront jamais trop de
-reconnaissance pour ceux qui l'auront amassée et conservée. Les jeunes
-doivent considérer ce capital comme un outil et un principe d'activité.
-Beaucoup de travail, un peu de peine, ajoutés à cette mise de fonds, ne
-tarderont pas à apporter leur récompense. De nos provinces, soulevées
-l'une après l'autre par un besoin ardent de renaître, s'élève un appel à
-l'argent qui féconde, à l'intelligence et à l'activité. Notre «houille
-blanche» attend qu'on la prenne. La paix ajoute à la merveilleuse
-Algérie la possession indiscutée de ce Maroc où les Allemands avec leur
-«tempérament d'actionnaires» nous ont montré, par leur convoitise, par
-leurs installations mêmes, ce qu'il y avait à récolter. Enfin, celui qui
-reçoit en partage de la bonne terre de France, qu'il la fasse valoir
-lui-même. Elle lui rendra vite les soins qu'il lui aura donnés.
-
-En fermant ce livre, nous voudrions que le lecteur en gardât cette
-impression qu'il n'a pas été écrit pour encourager les Français à rester
-un peuple de rentiers.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLEAU DES DROITS DE MUTATION PAR DÉCÈS ET DE DONATION ENTRE VIFS
-
-
-MUTATION PAR DÉCÈS.--I. DROITS DE MUTATION ORDINAIRE À PERCEVOIR SUR
-CHAQUE PART NETTE.
-
- PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ
-
- Ligne directe Ligne directe
- descendante ascendante
-
- 1er 2e Au 1er 2e Au
- degré degré delà degré degré delà
-
- p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
- fr. fr. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c.
-
- Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de
- 25000 francs.
-
- 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 1 » 1 50 2 »
- 2001 à 10000 1 50 2 » 2 50 1 50 2 » 2 50
-
- Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif
- total est supérieur à 25000 francs.
-
- 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 2 50 3 » 3 50
- 2001 à 10000 2 » 2 50 3 » 3 50 4 » 4 50
- 10001 à 50000 3 » 3 50 4 » 4 50 5 » 5 50
- 50001 à 100000 4 » 4 50 5 » 5 50 6 » 6 50
- 100001 à 250000 5 » 5 50 6 » 6 50 7 » 7 50
- 250001 à 500000 6 » 6 50 7 » 7 50 8 » 8 50
- 500001 à 1000000 7 » 7 50 8 » 8 50 9 » 9 50
- 1000001 à 2000000 8 » 8 50 9 » 9 50 10 » 10 50
- 2000001 à 5000000 9 » 9 50 10 » 10 50 11 » 11 50
- 5000001 à 10000000 10 » 10 50 11 » 11 50 12 » 12 50
- 10000000 à 50000000 11 » 11 50 12 » 12 50 13 » 13 50
- Au delà de 50000000 12 » 12 50 13 » 13 50 14 » 14 50
-
-
- PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ
-
- (A) Entre frères et soeurs
- (B) Entre oncles ou tantes et neveux ou nièces
- (C) Entre grands-oncles ou grand'tantes et
- petits-neveux ou petites-nièces et entre
- cousins germains
- (D) Entre parents au delà du 4e degré et
- personnes non parentes
-
- Entre (A) (B) (C) (D)
- époux
-
- p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
- fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr. fr.
-
- Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de
- 25000 francs.
-
- 1 à 2000 4 » 10 » 12 15 18
- 2001 à 10000 4 75 10 75 13 16 19
-
- Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif
- total est supérieur à 25000 francs.
-
- 1 à 2000 5 » 10 » 15 20 25
- 2001 à 10000 6 » 11 » 16 21 26
- 10001 à 50000 7 » 12 » 17 22 27
- 50001 à 100000 8 » 13 » 18 23 28
- 100001 à 250000 9 » 14 » 19 24 29
- 250001 à 500000 10 » 15 » 20 25 30
- 500001 à 1000000 11 » 16 » 21 26 31
- 1000001 à 2000000 12 » 17 » 22 27 32
- 2000001 à 5000000 13 » 18 » 23 28 33
- 5000001 à 10000000 14 » 19 » 24 29 34
- 10000000 à 50000000 15 » 20 » 25 30 35
- Au delà de 50000000 16 » 21 » 26 31 36
-
-_N. B._--Le montant de la taxe additionnelle (tableau nº II) est à
-déduire de l'actif de la succession pour la détermination de la part
-nette de chaque ayant-droit. (Inst. Régie du 10 janvier 1918.)
-
-
-MUTATION PAR DÉCÈS.--II. TAXE ADDITIONNELLE perçue sur l'ensemble de la
-succession quand il n'y a pas d'enfant vivant ou représenté et quand il
-y a moins de quatre enfants vivants ou représentés (les enfants morts
-victimes de la guerre étant comptés comme s'ils étaient vivants) à
-prélever sur l'ensemble de la succession.
-
- PARTS NOMBRE D'ENFANTS
- LAISSÉS PAR LE DÉFUNT
-
- Trois Deux Un Point
- enfants enfants enfant d'enfant
- vivants ou vivants ou vivant ou vivant ou
- représentés représentés représenté représenté
-
- p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
- fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr.
-
- 1 à 2000 0 25 0 50 1 2
- 2001 à 10000 0 50 1 » 2 4
- 10001 à 50000 0 75 1 50 3 6
- 50001 à 100000 1 » 2 » 4 8
- 100001 à 250000 1 25 2 50 5 10
- 250001 à 500000 1 50 3 » 6 12
- 500001 à 1000000 1 75 3 50 7 14
- 1000001 à 2000000 2 » 4 » 8 16
- 2000001 à 5000000 2 25 4 50 9 18
- 5000001 à 10000000 2 50 5 » 10 20
- 10000000 à 50000000 2 75 5 50 11 22
- Au delà de 50000000 3 » 6 » 12 24
-
-
-MUTATION PAR DÉCÈS.--III. DÉDUCTION sur le montant des droits ordinaires
-(tableau I) en ce qui concerne la part de l'héritier, donataire ou
-légataire ayant quatre enfants vivants où plus au moment de l'ouverture
-de la succession:
-
-10 p. 100 pour chaque enfant en sus du troisième, avec maximum de
-réduction de 50 p. 100.
-
-
-MUTATION PAR DÉCÈS.--IV. PÉNALITÉS DE RETARD (loi du 10 avril 1910).
-
- 1 mois 0 fr. 50 p. 100 }
- 5 mois 1 franc p. 100 } du droit dû.
- Au delà 1 fr. 50 p. 100 }
-
-
-DROITS DE DONATION ENTRE VIFS
-
- INDICATION DES DEGRÉS PE PARENTÉ TARIF
- fr. c.
- En ligne directe
- Partage d'ascendants
- Entre plus de 2 enfants vivants ou représentés 2 50
- Entre 2 enfants vivants ou représentés 4 50
- Par contrat de mariage
- Plus de 2 enfants vivants ou représentés 4 50
- 2 enfants vivants ou représentés 5 50
- 1 enfant vivant ou représenté 6 50
- Hors contrat de mariage
- Plus de 2 enfants vivants ou représentés 6 50
- 2 enfants vivants ou représentés 8 50
- 1 enfant vivant ou représenté 10 50
- Entre époux
- Par contrat de mariage 8 »
- Hors contrat de mariage
- Plus de 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 6 50
- 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 10 50
- 1 enfant vivant ou représenté, issus du mariage 13 50
- Sans enfant vivant ou représenté, issus du mariage 17 »
- Entre frères et soeurs
- Par contrat de mariage aux futurs 13 »
- Hors contrat de mariage 23 »
- Entre oncles et tantes et neveux ou nièces
- Par contrat de mariage aux futurs 15 »
- Hors contrat de mariage 25 »
- Entre grands-oncles, grand'tantes, petits-neveux ou
- petites-nièces et entre cousins germains
- Par contrat de mariage aux futurs 17 »
- Hors contrat de mariage 27 »
- Entre parents au delà du 4e degré et entre personnes
- non parentes
- Par contrat de mariage aux futurs 21 »
- Hors contrat de mariage 31 »
-
-_Nota._--Les enfants morts victimes de la guerre sont comptés comme
-enfants vivants.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- Avant-propos VII
-
- Chapitre premier.--Une période d'instabilité et d'insécurité
- pour les fortunes. 11
-
- L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La
- guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de
- sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914.--Le danger d'autrefois
- était la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances
- nourries à cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.
- --L'intérêt s'est relevé, mais les capitaux ont été détruits.
- --Ébranlement de toutes les fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur
- elles.--Probabilité de grandes crises financières, sinon de
- catastrophes.--De nouvelles méthodes de gestion des patrimoines sont
- nécessaires.--En quoi l'esprit et les habitudes des capitalistes
- doivent changer.
-
- Chapitre II.--Le principe de la division géographique des
- placements, qui s'est montré insuffisant, doit être complété
- par un autre principe 22
-
- La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil
- est qu'elle ne tourne pas à la multiplication des risques.--Exemples
- malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions
- supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit
- reposer une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger
- des valeurs mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la
- clause essentielle de tout prêt d'argent.--Applications de ces
- principes aux placements mobiliers et avantages qu'ils comportent.
- --Règles pratiques à en tirer.
-
- Chapitre III.--Des immeubles 33
-
- La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la
- terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple typique.
- --Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des
- produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans
- notre pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes
- est le seul point noir.--Conseils pour la gestion des biens
- fonciers.--Les maisons de rapport à Paris et dans les grandes
- villes.--Achat, construction et entretien.--Les spéculations sur les
- terrains.--Les formes excentriques de la propriété et leurs périls.
-
- Chapitre IV.--Des placements hypothécaires 46
-
- Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de placements.
- --Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des
- précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il
- convient de leur attribuer dans un patrimoine.
-
- Chapitre V.--Emprunts français et emprunts des États alliés de
- la France 59
-
- Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les
- rentes amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le
- crédit de la France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour
- lesquelles le capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.
- --Emprunts des villes et des colonies françaises.--Immense
- prospérité des États-Unis.--La décadence des consolidés anglais et
- les fonds britanniques.--Rente belge.--Rente italienne.--La
- catastrophe russe et nos milliards: incertitudes de l'avenir et
- richesses latentes de la Russie.--Fonds roumains, serbes, grecs et
- portugais.--Japon et Chine.
-
- Chapitre VI.--Emprunts des États qui ont été en guerre avec les
- alliés et des nouveaux États issus de la décomposition de
- l'Autriche-Hongrie 89
-
- Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences
- de la dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution
- de la Dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à
- l'égard des appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie
- et de la Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe
- centrale et orientale devra être évitée longtemps par les capitaux.
-
- Chapitre VII.--Emprunts des États neutres 95
-
- Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts
- sont d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le
- moment d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore
- temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne,
- Suisse, Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du
- Sud.--Nécessité d'une soigneuse discrimination.
-
- Chapitre VIII.--Un élément des fortunes françaises en danger:
- les actions de chemins de fer 108
-
- Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont
- écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles
- n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions
- approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une
- faible part des bénéfices, quand il y en a.--Le rachat est un
- soulagement et un bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de
- fer algériens.--Les rachats futurs seront-ils aussi avantageux?
-
- Chapitre IX.--Les actions des chemins de fer étrangers. 146
-
- La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des
- exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore
- sont dans une situation voisine de celle des chemins de fer
- français.--Un mot alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la
- Compagnie du Sud de l'Autriche: Comment un chemin de fer est conduit
- à la ruine.--Crise grave des chemins de fer américains avant la
- guerre européenne; pourquoi cette crise menace de se représenter et
- d'être durable.--Le krach des chemins de fer exotiques.--Conclusion:
- les actions des chemins de fer sont le type de la valeur mobilière
- qui meurt.
-
- Chapitre X.--Les obligations des chemins de fer français et
- étrangers 161
-
- Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements
- sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours
- nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies
- françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories
- d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront fait
- subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations lombardes.
- --Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer
- américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels
- sont ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et
- remboursements des obligations américaines.--Il convient de se
- détourner des obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques
- pièges dont le public n'est pas assez averti.
-
- Chapitre XI--Les valeurs industrielles 188
-
- Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou
- mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs
- industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances
- spéciales pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils
- pratiques essentiels.--Les booms et les krachs.--Des mines et
- spécialement des charbonnages français après la guerre.--Un mot
- sur le canal de Suez.--Généralités sur les actions de jouissance
- et les parts de fondateur.
-
- Chapitre XII.--Les obligations industrielles 205
-
- Ce genre déplacement peut être fort recommandable.--Il est de très
- bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas bonnes.
- --Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne
- pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons
- 6 p. 100 et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des
- titres de premier ordre et peu connus: les obligations des services
- municipaux américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment
- les choisir et comment les acheter.
-
- Chapitre XIII.--Actions des banques et des sociétés de crédit 212
-
- Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des
- actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes
- sortes de banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands
- établissements de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé.
- --Les banques d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés
- immobilières: leurs actions et leurs obligations.
-
- Chapitre XIV.--La spéculation et la bourse. 219
-
- Danger de la spéculation à terme.--La partie est inégale et
- déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à
- l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans
- quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une
- étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un
- métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion
- des patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques.
-
- Chapitre XV.--Le capitaliste, les impôts et les lois 229
-
- Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y
- échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui
- concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession.
- --L'intérêt des patrimoines et des familles ne s'accorde pas
- toujours avec les dons de la main à la main et les partages
- secrets.--Quelques cas et quelques exemples.--Divers moyens employés
- pour se soustraire aux impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts
- de titres et de fonds à l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges
- de renseignements entre les États.--Péril des doubles taxations.
- --Une précaution légitime: la provision dans une banque anglaise ou
- américaine.--Conclusion et moralité de ce chapitre.
-
- Chapitre XVI.--Tâches et besoins du temps présent 243
-
- Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux
- sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le
- «tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».
- --Français et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut
- plus être un «pays de rentiers».
-
- Appendice.--Tableaux des droits de mutation par décès et des droits
- de donation entre vifs hors texte in fine
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- LE VINGT-QUATRE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX NEUF
- PAR
- PHILIPPE RENOUARD
- POUR LA
- NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
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- PARIS
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
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