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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'école des vieilles femmes - -Author: Jean Lorrain - -Release Date: January 31, 2021 [eBook #64423] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES *** -L'École - -des - -VIEILLES FEMMES - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =La Petite Classe= 1 vol. - - =Histoires de Masques= 1 vol. - (_Couverture de Henry Bataille._) - - =Monsieur de Phocas= 1 vol. - (_Couverture de Ceo-Dupuis._) - - =Poussières de Paris= 1 vol. - - =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= 1 vol. - (_Couverture de Manuel Orazi._) - - =Le Vice Errant= 1 vol. - (_Couverture de Lorant-Heilbron._) - - =Monsieur de Bougrelon= 1 vol. - - =Propos d'âmes simples.= - (_Couverture de Sem._) - - =Fards et Poisons= 1 vol. - (_Couverture de Maignien._) - - -EN PRÉPARATION - - =Les voies tragiques, la Riviera= 1 vol. - =Madame Monpalou= 1 vol. - =Le bonheur d'autrui= 1 vol. - =Hélie, garçon d'hôtel= 1 vol. - =La dernière Roulotte= 1 vol. - =Le Châtiment de la Lumière= 1 vol. - =Le Valet de Gloire= 1 vol. - =Le Jardin des Complices= 1 vol. - - * * * * * - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - -S'adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, -Chaussée-d'Antin, Paris. - - - - - JEAN LORRAIN - - - L'École - - des - - VIEILLES FEMMES - - - Septième édition - - PARIS - - SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - - _Librairie Paul Ollendorff_ - - 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50 - - - 1905 - Tous droits réservés. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART - -DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE - - - - -DÉDICACE - - -_A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore le vain désir de -plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnées de l'amour qui -ne veulent pas vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma -pitié._ - - JEAN LORRAIN. - - Venise, ce 17 octobre 1904. - - - - -L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES - - - - -LA RAFALE - - -_L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux -environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de -l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier, -Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto._ - -_Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à -travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés. -Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient, -se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes -balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts -de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était -abattue sur la table._ - -_Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre -et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs -fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:_ - -_--Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les -bateaux..._ - -_Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des -enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée -par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna._ - -_Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une -plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le -long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un -râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées -une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un -jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus -chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et -toute la nature haleta._ - -_Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient -réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les -persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les -rideaux palpitaient dans un souffle de feu._ - -_--Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de -Dieu! de la pluie!_ - -_Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert. -Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à -la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et -l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur, -au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait._ - -_--Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop -nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis -comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus_. - -_Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse -planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de -la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des -persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de -cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la -pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île, -secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des -barques et des yoles contre les pilotis de pontons._ - -_--La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable, -capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée -de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les -êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres -sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral -de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des -Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et -ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad -retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du -Désert.»_ - -_Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains._ - -_--Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu -fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?_ - -_--Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très -étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les -mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique -et n'explique pas..._ - -_Et après un assez long silence_: - -_--Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans -l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des -rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et -j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup -bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues -passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas -tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans -de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors -réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la -pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire -et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas._ - -_Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits -effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de -tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de -reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu -prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien -de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant -sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et -de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!_ - -_Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion -folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez -une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante -ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette -veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la -Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans -un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes -parents._ - -_Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du -collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la -maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et -Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par -le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à -Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs -derniers, examens._ - -_Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été -appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M. -Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa -connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets -de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait -un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie -rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu -raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade, -mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité. -Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des -études et des leçons._ - -_Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père -avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils. -J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances. -C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez -studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant -que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand -château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées -comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de -Lormeril._ - -_C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve -depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie -Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de -Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un -séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son -titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté -n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse -Henri de Lormeril._ - -_La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait -non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage, -n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout -repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à -ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie. -Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que -généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les -grands._ - -_C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la -venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais -pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire._ - -_Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De -mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des -veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le -teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un -pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts -décelaient seules son opulence._ - -_Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de -son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un -jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On -lui avait vaguement présenté M. Daniel._ - -_Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le -troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait -assez longuement son regard sur M. Daniel._ - -_--Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à -se former sur lui un jugement..._ - -_M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M. -de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de -Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième -lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive, -s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur._ - -_--Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez -une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis -sûre que vous êtes musicien?»_ - -_M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano -et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en -effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et -se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui -tournait, le cœur lui faisait mal._ - -_Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit -s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des -allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors -des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau -matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa -chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement._ - -_On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles -se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son -agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière -les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des -bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir -brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut -même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment -tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son -vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre -à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi? -sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de -colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta -son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent -une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent -désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse, -puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là. -Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin -d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle -faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle -faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le -landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture, -il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient -toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales. -Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un -éclat._ - -_Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades_: - -_--Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu -qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des -grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes -parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est -la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très -vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M. -Daniel était très gêné et moi aussi.»_ - -_Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq -jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de -fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et -décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur -du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le -médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la -seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M. -Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien -mieux que le docteur!_ - -_Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. On priait M. Daniel de -prendre des vacances et de porter ailleurs la pureté de sa diction et -le charme de sa voix._ - -_L'annonce de départ guérit instantanément la malade. Remise du coup -sur pied, la comtesse Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une -explication des plus vives et, le soir même, quittait le château._ - -_Mme de Lormeril est, aujourd'hui, Mme Daniel Lecœur, la légitime -épouse de M. Daniel qui la bat, mange ses rentes et la trompe avec -ses femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours éperdument son -beau précepteur. La Rafale a rallumé en elle les braises qu'on croyait -éteintes. Les Lormeril y ont perdu quatre millions._ - - - - -LA SAISON A PEIRA-CAVA - - - Et mes yeux te voient toujours belle - Le front clair comme au premier jour - Et ta jeunesse est éternelle - Car éternel est mon amour. - - POÈTE INCONNU. - - - - -I - -UNE JEUNE FILLE - - -Les trois hommes achevaient de dîner sur la terrasse en estacade de -la Posada. Une brise venue du large remuait doucement le coutil de la -tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les globes lumineux, égrenés -le long de la plage, semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes -la lune, mollement apparue dans l'échancrure d'une nuée d'eider, -maillait de vif argent tout un coin de Méditerranée. C'était bien, -imperceptiblement soulevé par les vagues, le fameux filet de nacre et -de givre _des pêcheurs de lune de Lunel_, la si jolie variation du -discours de réception de M. Edmond Rostand. - -Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui fermée, grattaient -indolemment de vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant -autour des abat-jour, la soirée eût été tout à fait délicieuse, mais, -de temps à autre, la cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe, -l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les mailles de la chaussette -ou du caleçon faisait pester les dîneurs contre le climat de Nice et -leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas. - -«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait Charles Haymeri en -allumant maladroitement un cigare, c'est la guerre déclarée aux -_forestieri_. - ---Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et ils n'ont pas cette brise. - ---Ils ont même les automobiles en plus. - ---Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire, -faisait Stouza. - ---Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.» - -Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice -d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près. - -Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée. - -Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues -silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre -bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées -de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par -la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la -race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant, -le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur -et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer -_frottée d'ail_, comme l'appellent les pêcheurs. - -Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses -de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour -s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture; -les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un -cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés -de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines, -toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de -jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il -était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur -sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays, -ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et -toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût -de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher, -nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il -qu'on te le récite... _oh les promenades des calinières à la brise du -soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers -lunaires, la nuit, dans les vergers_... Tu as oublié les lucioles et -comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: _la côte d'azur -grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût -de la mort_... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté. - ---Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de -la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je -ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons -dans des métaphores. - -J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce -qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont -désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées, -de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin -parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à -la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se -risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit -où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille. - ---Amen, faisait Charles Haymeri. - ---Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un quatrième larron que les -trois dîneurs n'avaient pas vu venir; une haute stature d'homme venait -de surgir brusquement derrière eux. - ---Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, où as-tu pris cette -manière de marcher? on ne t'a pas entendu. - ---J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, semelles -d'ailleurs adoptées aujourd'hui par tous les cambrioleurs. - ---Nos compliments, et que veux-tu dire là, oiseau de mauvais augure: -_Ne chantez pas trop tôt victoire_. - ---Je veux dire (et Paul Sourdière commandait un café) que vous pourriez -attendre la fin de l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits -du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce ciel estival de -Nice dont vous vantez le charme et la douceur, perfide comme l'onde et -comme l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, vous, mais -attendez la canicule, quand vos nerfs, dénoués par la mollesse de ce -pays, vont s'exaspérer et se tendre comme un arc dans la sécheresse -ardente de son mistral. - -Attendez le premier sirocco qui nous viendra d'Afrique et, après huit -jours de bourrasque et de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand -vous retomberez dans la douceur fiévreuse de ces vagues sans flux et -sans reflux, dans ce trop de parfums et ce trop de rut et de caresse -épars ici, dans l'unanime consentement des êtres et des choses à -l'amour, garde à vous, messieurs, car tout dans cette nature complice -énerve la volonté en exacerbant les sens. La première tentation, la -plus bête, la plus banale, celle dont vous rougiriez pour autrui, -vous trouvera sans défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais -ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, ce trop d'ardeur -dehors et ce trop de fraîcheur dans les logis. - -Vous la constaterez comme moi, la néfaste influence de ce climat, mais -trop tard. On n'échappe pas à la fatalité. - ---Et tout ceci pour nous apprendre. - ---Le mariage de Miss Eva Waston. - ---Eva Waston! notre jolie valseuse de cet hiver. - ---Elle-même, Miss Eva Waston, la riche héritière de Master Réginald -Waston, le milliardaire lanceur de Beaulieu. - ---Comment elle se marie! Elle avait une façon de couper net les flirts -les plus tendres. Les plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé -à paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait dit que celle-ci se -marierait! - ---Et elle épouse un Archiduc?--Un prince héritier?--Un feld-maréchal -d'Austrie? Quelle séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou d'empereur -de Bysance ont bien pu lui dénicher les aimables douairières qui, de -Cannes à Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards des trusts -dans la Pairie et le noble faubourg? - ---Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie -clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous -souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois -cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente -millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs -alpins de Menton. - ---Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton! - ---Comme j'ai l'honneur de vous le dire. - ---Mais son nom? - ---Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant -donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra. - ---Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e -chasseurs. Vous pouvez marcher. - ---Eh bien, c'est Gennaro Olivari. - ---Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon. - ---Ce n'est pas l'avis de Miss Waston. - ---Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir. - ---Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire. -Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss -Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas, -insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité -de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu -consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux -dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec -de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre -de verdure de la _Scola Cantorum_ pour passer son été en Riviera? -mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans -un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne, -entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si -beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais -Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine -et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des -horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress -Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine -branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue -mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment -des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin -août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses -de taureaux. - ---Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari? - ---Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous -savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez -mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde.... -En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font -immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui -les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie, -pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et -même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds. -Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage -sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et -ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus -aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la _professionnel -beauty_ de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la -dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores, -qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait -particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint -pour dit. - -Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de -Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des -Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues -à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva -Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride -consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient -renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux. - -L'Américaine avait compté sans l'ennui. - -Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison -sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles. -La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps, -vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice, -Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil, -Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes -d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes -files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes; -toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses -batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume -des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce -changement dans ses horizons. - -Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui -vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le -salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les -deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs -raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets -animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne -buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie, -venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à -la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour -les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie -sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent -bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et -Fontan. On s'arrangea pour y faire étape. - -Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton) -étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de -tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston, -qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le -billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à -coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame. - ---Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous -avez mis dans la chambre dix-huit? - ---Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai -demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas? - ---Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et -je n'épouserai que cet homme-là. - ---Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père? - ---Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de -mon choix. - ---Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent -que demain soir, tu le reverras. - ---Je ne connais pas son visage. - ---Comment! et tu veux l'épouser! - ---Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la -vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique. - ---La vraie fille de ton père. - ---Vous savez quels partis j'ai refusés. - ---Hélas! - ---J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer -exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra -m'aimer. - ---Eva! - ---Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs -sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et -faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel -avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte -de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et, -voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai -cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau -était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que -ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu -tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et -musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce -monsieur. - ---Mais c'est épouvantable. - ---Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce -mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom. - ---Allons montons, tu entreras chez moi. - ---Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son -calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans -cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert -Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien! - ---Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde. - ---Comment? - ---Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête -fille.» - -Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des -deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les -deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa -nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les -deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus -et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence, -blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué -à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son -profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait -un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et, -la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses -appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste -avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six -heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva -Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de -la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme: -«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse». - ---Le Corse! - ---Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier. - ---Mais comment sais-tu? - ---Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très -dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience. - ---Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas -de cette fille une minute de plus dans cette maison. - ---Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est -dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame -stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.» - ---Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon -choix.» - -Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston -eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de -solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat -de la Riviera. - - - - -II - -LE CHOIX D'UN MARI - - -Paul Sourdière venait de faire la sieste. - -Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou, -la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement -la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce -flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un -courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres -ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient -fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui -cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer -la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au -sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes, -et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à -aller dîner, le soir, au bord de la mer. - -La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui -promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un -modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il -la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le -tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La -princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice, -elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre. - ---Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de -consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les -plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à -Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.» - -La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations -physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur -les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques -et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu -répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse -avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant -de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de -baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui, -les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia; -mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de -chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait -le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le -gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et, -formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa -chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier: - ---Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier. - ---C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte. - ---Donne. - -Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le -nom de miss Eva Waston. - - Miss EVA WASTON - Les Estérais Peïra-Cava. - ---Et tu as dit que j'y étais? - -Le valet de chambre gardait le silence. - ---Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et -pour personne? - ---Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique. - ---Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils -voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien. -Où l'as-tu fait entrer? - ---Mais dans le petit salon. - ---Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des -fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite -m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du -café froid.» - -Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il -connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée -dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent, -en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde -ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de -tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui -avait même été présenté), c'était à bord de la _Malfia_, le yacht de -sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis, -où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre -ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé -d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation -avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie, -délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule, -et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut -en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise -de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé -de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva -Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert. -Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie -jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque. -Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse, -et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du -Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute -moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert -sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure -d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur. - ---Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été -élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête -vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée. - -Et, faisant une brusque volte-face. - ---Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que -vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et -voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je -serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire -entre Gennaro et vous.» - -Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement -retirés. Elle le regardait droit dans les yeux. - ---On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le -croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage? - ---Mademoiselle! - ---N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous -me permettez de m'asseoir? - ---Ah! mademoiselle! - -Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil. - ---Merci. - -Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux -accoudoirs. - ---Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet -aplomb; il fait une chaleur! - ---J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois. - ---Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière? - ---Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant -le café froid.» - -Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre -eut déposé le plateau: - ---En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le -breuvage, votre _home_ est tout à fait confortable, et vous êtes un -garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi? - ---Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure. - ---Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un -a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous -le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le -désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été -indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire -était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire -qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une -chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari -ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.» - -Et son regard avait une lueur d'acier. - -Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire. - ---Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur. - ---En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets. - ---On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est -plus difficile, et il faut réparer la vôtre. - ---Mais de tout mon cœur. - ---Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est -pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer. -Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez -maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous -avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous -plaît?» - -Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille: - ---Vous avez bien une heure à me donner? - ---Plus! Toute la journée, toute ma soirée! - ---Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi -une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.» - -Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe -rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine -prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la -respirait longuement: - ---Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai -que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très -pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous -épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit -jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour -conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage -de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou -nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis -espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse -ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous, -de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment -endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer -comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le -monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien. -Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous -épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus -aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse -fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité -et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous -pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux. - -J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités. -Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais -totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce -n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une -porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître -dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en -avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile -qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède -quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines; -Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu -les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de -l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que -les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à -Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe -est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards -de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux -spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien -appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas. -Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi. - -Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même -de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse, -lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une -fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la -fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau -et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie -d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés, -de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra -pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt -accentué même d'un prince ou d'un grand-duc. - -La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on -a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la -velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort. - ---Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de -Sourdière devenue ironique. - ---Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question. - ---Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse... - ---Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y -étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas -empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante -et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait -condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas -précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle -part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette -lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des -neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est -l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y -prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir -vivre et même de s'y voir mourir! - -Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la -table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe; -et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez -l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours -de l'air. - -Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le -premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre -elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit. -Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme -un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais -noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions, -Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville, -y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le -cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son -siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez -de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu, -tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de -Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays, -et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix -d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien -gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle -enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des -cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente. - -Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au -lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long -Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et -je vis de suite que nos affaires tournaient mal. - -Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en -demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée -pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré -qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand -ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec -les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa -entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie. - -Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter -Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous -fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle -avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées -officieusement de partir. - -Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du -caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque -d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite -comme des accessoires de cotillon. - ---Accessoire de cotillon est dur pour un mari. - ---C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari. - -La jeune fille se levait: - ---Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux -yeux du monde. - - - - -III - -AMES D'OUTRE-MER - - -Le dîner tirait à sa fin. - -La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers -hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre -Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là -la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable -neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il -y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux -médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le -lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à -la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait -une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir -des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu -grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du -roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il -pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était -bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être -tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ. - -La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face -émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond -verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et -diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de -paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette -coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les -battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les -plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres -grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des -fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la -table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries -persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points -de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par -l'exotisme du parc. - -Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible -frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer. - -Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était -l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions -américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur -la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute -la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et -réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la -démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa, -comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation. - -L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait -fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva -Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait -dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une -réflexion. - ---Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine -et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque, -cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a -toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.» - -On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait. -Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille -Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance -un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la -poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de -la princesse Outcharewska. - ---C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris, -elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou -quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant -d'avatars.» - -Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur -la dame de la villa Néra. - ---Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers? - -C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de -poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste. - ---Contez-nous cela, princesse. - ---Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de -l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai -beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie -était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de -plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre. -Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du -lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille. -Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait -prendre sur elle de cacher son chagrin. - -«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette -cruelle enfant. - -Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la -petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le -jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille. - ---Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle -souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être -homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre. - ---Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus, -dégoûtants. - ---Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler -que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils -entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des -touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux, -des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près -de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs -coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui -va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des -viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des -princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais -le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays! -et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec -le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe -derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que -lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer, -les cochers de Cannes! - ---Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès -de votre mère. - ---Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma -santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler, -c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée. -Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses -aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament! - ---Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous -avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie. - ---Adieu, je vous aime bien, princesse. - -Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant. - -A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente, -d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la -présentation du prince de La Tour Faraman. - ---Il est laid, mais excitant. - -Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir -de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais -beaucoup Flossie Foxland.» - -La princesse avait parlé dans un religieux silence. - ---Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse? - -C'était Charles Haymeri qui posait la question. - ---Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la -tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même. -Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance -d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus -fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss -Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée -d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la -conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de -toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent; -mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale, -elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et -je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse, -parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à -laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments. - -Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire. -C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même -temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la -femme de toutes les dominations. - ---Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière. - -A quoi la robe de tulle bleuâtre: - ---Hé! hé! j'ai près de soixante ans. - ---Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à -l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin. - ---Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri. - ---Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous, -et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif -du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a -voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress -Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y -demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là -ont décidé de la vie de miss Eva.» - -Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de -son effet. - ---Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision -de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous -crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai. - ---Oh! dites-le donc, princesse! - ---A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les -femmes peut-être; mais les hommes, non. - ---C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière. - ---Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je -vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro -Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme -de chambre Mariette. - ---Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui -confirme la version de M. Sourdière. - ---Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse -pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment -le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie -fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la -veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste; -et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait -généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro; -c'étaient des adieux classiques. - ---Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston? -s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends -plus. - ---Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins, -trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement -Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs -jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été -reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre. -Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous -aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez -Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette. -Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le -sosie de sa maîtresse. - -Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait -notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la -même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même -mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie; -c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine; -et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà -tout. Ce modèle pullule dans tous les _oyster's bars_ de Londres... et -cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand -confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait -quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses -de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de -Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a -pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de -l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie -aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver! - -Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès -d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par -miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été -le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue -circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie -Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service -d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée -du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss -Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette -ressemblance. Saisissez-vous, maintenant? - ---Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse! - ---Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.» - -Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska -se levait de table et donnait le signal de passer au salon. - -Ce fut un désappointement général. - -La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle. - ---La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire -de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent -connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq -heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées; -elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la -montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de -la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker. - - - - -IV - -PREUVES A L'APPUI - - ---Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait la vieille princesse -Outcharewska en dénombrant ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie -de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en poils de blaireau -savamment collés et lustrés, elle dévisageait tour à tour en les -nommant par leur nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert Stoudza -et Paul Sourdière. Vous avez bravé la chaleur et ces vingt minutes de -montée. Faut-il que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas venu: il -n'est pas encore entré dans son corset. Il est de trop bonne heure. -Quant au consul, il sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à -point que pour le dîner. Il faut compter avec les teintures.» - -Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes de cette vieille momie -peinte et repeinte émaillée et vernissée, à l'adresse des petites -coquetteries de ses vieux amis. - ---Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques Monard. - ---Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. Elle a le râtelier -venimeux. - ---Tiens, madame de Nymeuse, cette chère enfant, faisait la princesse en -essayant d'adoucir l'aigreur de sa voix rouillée. - -Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle venue, mais elle se -gardait bien de bouger. Elle eût compromis la savante combinaison de -son attitude et d'un long peignoir de surah paille, prudemment étayés, -attitude et peignoir, sur une pile de coussins. - ---Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je vais croire que vous avez un -flirt. - ---Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait la jolie poitrinaire; -voyez, je ne tiens pas debout. - ---Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie a du bon, ripostait -la vieille Anglaise. Les premiers chrétiens s'aimaient dans les -catacombes, au milieu des ossements de leurs martyrs.» - -Et, cette ironie devenait funèbre dans cette bouche ancestrale. -D'une main décharnée, un véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de -pierreries, la princesse soutenait le triangle aigu de son étroit -menton. Mme de Nymeuse, toute blanche à côté d'elle dans des flots de -linon blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette. - ---Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait en lui-même Jacques -Monard. - ---C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs elles tomberaient en -décomposition, ricanait sous sa moustache Paul Sourdière. - ---Quel spectacle de nécropole! - ---Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, la dernière ville où -l'on embaume encore. - ---Mais elles sont fraîches à regarder. - -Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient assaut de -minauderies. - ---Harry! servez le thé bouillant, disait la princesse à un valet de -pied en culotte courte, entré sur la pointe de ses semelles feutrées, -les femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent changer les -langes de leurs enfants. Aidez-moi donc à servir le thé, mignonne.» - -Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. C'était aussi comique -que terrifiant. Mais les vastes proportions du salon, parqueté de -citronnier et implacablement blanc, imposaient le respect, en même -temps qu'elles dissipaient toute crainte. L'ondoiement figé de -merveilleux poissons japonais, la queue tordue et la nageoire vibrante -comme une aile, animait d'ébats de bronze la monotonie des panneaux -blancs; leurs groupes de trois ou quatre se dressaient sur des consoles -de laque, impressionnants de vie et de mouvement. C'était la grâce -des mosaïques de Pompéi alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A -vingt-cinq mille francs le groupe, il y en avait là pour deux cent -mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin se réflétait à l'infini dans -une enfilade de hautes glaces. - ---Je vous fais languir, messieurs, faisait la princesse en aguichant -les hommes en train d'écraser dans leurs tasses des rondelles de -citron, je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva Waston s'est tout à -fait éprise de M. Olivari. Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les -lèvres de sa camériste. C'est très américain, je vous en préviens. Vous -saurez aussi pourquoi cette déconcertante héritière avait pour femme de -chambre une figurante de music-hall; mais je reprendrai de haut. - -C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva Waston venait, au grand -scandale de toute la pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige. -Le duc de Folkembrige, le seul héritier du nom, possède encore un -château en Ecosse. Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur -les champs de courses et les tables de baccarat; il y a acquis la -réputation de premier entraîneur des trois royaumes et d'un joueur -imperturbable. La mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui -ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs. - -C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; et la fille d'un roi -des trusts, comme miss Eva aurait dû s'estimer trop heureuse d'être -recherchée par lui. C'est une cour de près de deux mois que venait de -briser net cette fantasque et résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à -l'ambassade des Etats-Unis, bal donné presque en son honneur, puisqu'il -n'était bruit dans Londres, que de son mariage, aux dernières mesures -d'une valse que le jeune duc avait surtout parlée, s'étendant avec -complaisance sur les délices de la vie de grand yacht et vantant à la -fiancée de son choix les avantages d'une commune existence menée dans -la parité des mêmes goûts. - ---Et maintenant si nous valsions, avait demandé d'une voix brève -l'héritière courtisée. - -Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle avait coupé court à -l'entretien. - -Cette façon d'accueillir les projets d'un duc et pair et cette fin -de non-recevoir d'une pratique yankee, qui ne l'envoie pas dire, -avaient révolutionné un peu la cour et énormément la ville. Le duc de -Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il faut croire que l'éclat avait -remué l'opinion, car master Réginald Waston lui-même en avait blâmé sa -fille. - -A quelques jours de là, Edwards Domerset, le cousin germain de miss -Waston, qui est aussi mal élevé qu'un Français, entrait en coup de vent -chez sa chère Eva. - ---Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, disait-il le plus -sérieusement du monde. Vous ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous -les soirs à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une fois pour toutes -de vos prétendants. Si millionnaire que soit une femme de théâtre, -nous n'épousons pas encore des figurantes. Il y a des marquis français -et des princes italiens pour ça. Vous avez eu là une idée de génie, -cousine, mais peut-être un peu _audacious_, comme le dirait lady -Forgett. Mais c'est admirable et je vous reconnais bien là. - ---Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune fille amusée du bagout -de son cousin. C'est une gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends -goutte? - ---Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte vérité. Il y a en ce -moment à l'Aquarium, dans le ballet de _La Belle et la Bête_, qui est -une stupide merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, qui -vous ressemble à faire suspecter les principes de mon oncle Réginald. -C'est la deuxième du troisième rang de gauche, au tableau des _Fleurs -animées_ et la première du deuxième rang de droite à l'acte de la -_Grotte du jardin_, Pivoine de la Chine dans sa première exhibition et -Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une plastique admirable; -elle possède des jambes et des hanches comme je vous en souhaite, -cousine, car j'ignore complètement cette partie de votre personne. Il -est vrai que vous offrez généreusement le reste à l'admiration des -foules. Cette fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de très -beaux bras. - ---Vous êtes un impertinent, Edwards. Les jambes et les hanches valent -chez moi les bras et les épaules; mais il n'est pas d'usage de les -montrer au bal. A la première fête costumée, je me mettrai donc en -Pivoine de la Chine. Et comment se nomme cette fille qui me ressemble -tant? - ---Oh! peu importe. Maud, Liliane ou Antonia. Son nom ne figure même pas -au programme. - ---Et elle est royalement entretenue, je suppose? - ---Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle doit, après le théâtre, -faire les _oysters-bars_ et les restaurants de nuit comme ses -pareilles. C'est une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois -livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher chez les entremetteuses. - ---Et elle me ressemble? - ---Et elle vous ressemble, Eva. - ---C'est à pleurer. - -Et avec une gaieté subite: - ---Mais voilà le duc de Folkembrige consolé. Il faudra lui indiquer -cette Mlle Sosie. Il pourra passer son caprice et son chagrin. - ---Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium n'a pas trente -millions. - ---Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne. Elle meurt de faim, -peut-être, et aucun de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort. Je -veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir voulez-vous me conduire à -l'Aquarium? - ---Mais ce soir, si vous le voulez. - ---Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq couverts à la maison; mais -demain, si vous êtes libre. - ---Mais je suis toujours libre pour être à vos ordres. - ---A demain, Edwards. - ---A demain, Eva. - -Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. Elle y retournait le -surlendemain. On l'y remarqua huit soirs de suite. _La Belle et la -Bête_ l'intéressait passionnément. Des pourparlers s'étaient engagés -entre elle et la figurante par l'entremise de Domerset; une entrevue -abouchait les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson entrait -au service de miss Eva Waston sous le nom de Mariette Eymard. La -figurante laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses -et les hasards de la basse galanterie, pour le cabinet de toilette -et la chambre à coucher de la millionnaire yankee. Quel était son -service, et à quels appointements? Mystère. Quelque prétendant de -haut vol se déclarait-il près de miss Waston, la camériste avait pour -consigne de se trouver le plus souvent possible sur le chemin du futur -fiancé; la présence de Mariette semblait planer sur tous les flirts. -Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le devinez aisément, -messieurs. La fausse femme de chambre était la pierre de touche des -passions affichées pour l'héritière de master Réginald; sa ressemblance -indéniable et son attitude provocante étaient un peu, dans cette chasse -aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois coffrets dans le _Marchand -de Venise_ de notre immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston de -jouer les Portia. - -Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus des beaux yeux de la -cassette qu'ils ne voyaient ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie -Stephenson, mannequin d'amour aposté là pour éprouver la sincérité de -leur désir. Et les ducs succédaient aux princes, les marquis aux barons -allemands, les magnats aux neveux de cardinaux et les héritiers en exil -de royaumes usurpés aux plus grands propriétaires fonciers des deux -îles. A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston avait un mystérieux -sourire. - ---En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme la princesse Escarboucle -des contes de fées: je les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles -et ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne dépiste même pas la -joliesse de Mariette. - ---Naturellement, avait beau objecter cette pauvre mistress Migefride, -il n'y a pas place pour deux sentiments dans le cœur d'un homme bien -épris. - ---Mais où les voyez-vous épris, ma tante? Ils sont hypnotisés et comme -des poules par une cuiller d'argent. - ---Quelle comparaison, ma nièce! - ---Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je suis convoitée comme un -collier d'exposition à la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux -dardés sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs de pierreries -ou de femmes coquettes à demi râlantes d'une frénésie de parure -et d'orgueil! Mais non, le fabuleux collier de trente millions, -que je suis pour ces messieurs, n'allume chez eux que des yeux de -cambrioleurs. Ils n'en désirent que la valeur; ils m'estiment au plus -juste prix comme les escarpes de la partie, en songeant au profit de la -pièce démontée et des pierres desserties. - -Je suis une valeur pour les usuriers, les remueurs d'argent, les -lanceurs d'affaires, comme tel collier de chez Chaumet ou de chez Vever -est une aubaine pour les recéleurs. Et c'est un peu irritant, à la -longue, de n'être ce que je suis que par les millions de mon père. -Ma tante, voyez le taux de ma plastique au cours de la galanterie. -Il y avait à l'Aquarium une figurante, une Annie Stephenson, qui me -ressemblait d'une façon indécente (elle est en France maintenant!) eh -bien cette fille gagnait cent cinquante francs par mois à l'Aquarium et -ne soupait pas tous les soirs. - -Voilà qui vous documente terriblement sur le panmuffisme des hommes et -la sincérité de mes soupirants.» - -Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la conscience de sa valeur -marchande lui empoisonnait sa vie. - ---Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait Paul Sourdière; se -renseigner exactement sur sa cote physique et morale, c'est l'école du -désespoir. La seule raison que nous ayons de continuer à vivre, c'est -la dose intacte, quoique toujours entamée, de nos illusions. - ---Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent de leur cendre! riait -Pierre Duteuil. - ---On ne perd jamais complètement celles que l'on a sur soi-même. - ---Le mensonge vital, la théorie d'Henrik Ibsen. - ---Nous avons lu le _Canard sauvage_, interrompit la princesse. Aussi -jugez avec quelle émotion reconnaissante cette trop perspicace miss Eva -écoutait sa fidèle Mariette lui raconter, le matin même du départ des -deux compagnies alpines, les épisodes convaincants de la nuit. - ---Ah! princesse, dites-les-nous et surtout des détails! - ---Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait entrer chez elle Annie, ou -plutôt Mariette, les yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui -sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi, s'il faut en croire les -vers de Richepin: - - Le plaisir partagé fait la chair bien vivante. - -et, à sa question: Qu'y a-t-il? - ---Il y a... que ça y est, ripostait la femme de chambre, un des invités -de Mademoiselle m'a manqué de respect. On m'a traitée comme une ville -prise, mais ce n'est pas un prétendant. - ---Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme qui s'assied à notre table est -tout au moins un... aspirant. - ---Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la chose; il ne m'a pas -laissé le temps de dire: Ouf! Il mettait les bouchées doubles. - ---Et cela s'est passé? - ---Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé la porte entr'ouverte, et, -quand j'ai traversé le couloir... - ---Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir? - ---Parce que le lieutenant m'avait prié de venir prendre les ordres à -dix heures et demie. - ---Et son ordonnance? - ---Il dormait, le pauvre! - ---Annie, vous avez, je crois, agi pour votre compte personnel? - ---Je ne crois pas. - ---Comment! Vous ne croyez pas? - ---Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari m'a appelée Eva. - ---Il t'a appelée Eva? - ---Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer ce qu'il appelait -votre ressemblance. «Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de -répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses cheveux. Le sais-tu?» - ---Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari, dis-tu? Il occupe quelle -chambre? - ---La chambre dix-huit, mademoiselle. - ---Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt! - -Miss Waston, elle aussi, se souvenait. - ---Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli garçon. - ---Assez! - ---C'est un Corse. - ---Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva? - ---Tout le temps. - ---Etrange! A table, il ne m'a pas regardée. - ---C'est qu'il le faisait en dessous. - ---Tu le crois timide? - ---Oh! surtout sournois. - ---Et fier? - ---Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est trop riche. Comment un petit -sous-lieutenant alpin pourrait-il affronter tant de millions! - -L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en elle-même la scène du tub -et la nudité brune et musclée du beau sous-lieutenant. - ---Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie, dans ton désir de me faire -plaisir? - ---Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle daigne monter tantôt dans -ma chambre, vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y cacher, M. -Olivari doit y venir me faire ses adieux. - ---Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai certainement.» - -Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut des preuves à l'appui. -Le soir même, miss Eva déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait -que M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière (et la princesse -Outcharewska se tournait vers le romancier), que ma version vaut bien -la vôtre, et ma version est la vraie. - ---Sans compter que, dans la vérité, le climat de Nice et la solitude -n'y sont pour rien, soulignait Stouza, hostile. - -A quoi l'écrivain: - ---Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que les femmes, les filles et les -vertus sont comme les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles sont -mûres. - - - - -V - -LE COUP DE L'AMÉRICAINE - - ---Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est jouer de malheur! - -Paul Sourdière venait de croiser la princesse Outcharewska sous les -sapins de la forêt de Turini. Arrêté dans le nuage de poussière -soulevé par la voiture, il regardait s'éloigner, dans la clarté des -hautes branches, la victoria qui emportait la princesse. Dans ce -coin perdu des Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude, -sur ce point stratégique, centre, cette année-là, des manœuvres de -deux corps d'armée, station hypothétique aux hôtels rudimentaires -et aux naissantes villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille -princesse Outcharewska qui ne quittait jamais Nice, et dont, en cas -de déplacement, le tumulte élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les -somptueux Righi de la Suisse cosmopolite étaient les cadres tout -indiqués. - ---Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en lui-même. - -Et, il reprenait en bougonnant le chemin de Peïra-Cava. - -La présence de la vieille Anglaise dans ces parages l'exaspérait. Il en -jugeait sa saison empoisonnée. - -Devant la chaleur grandissante il avait fui l'étouffement de Nice. -L'exode des amis de son Cercle, égrenés un peu dans toutes les -directions, l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. Entre -tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie du littoral, -la solitude de Peïra-Cava l'avait tenté, parce que justement une -solitude. Les six heures de diligence, six heures de montée par les -invraisemblables lacets qui séparent Nice de Peïra-Cava, lui avaient -paru devoir défendre la place contre les snobs et les curieux; un -capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage splendide, et Paul -Sourdière avait pris la patache sur la foi des traités. Le capitaine -n'avait qu'à demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de la -Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait plus de trente -lieues de cimes et de ravins. Flanquées de contreforts, rocheuses, -escarpées et découpées à souhait, avec de hautes sapinières traînant -sur leurs versants et de loin apparues comme des taches de mousse, -plus de deux cents montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes -épiques, et dominaient des vallées si profondes qu'on ne découvrait -même pas les villages nichés dans leur ombre. La féerie du soleil -faisait de toutes ces roches un décor de songe: roses et mauves -à l'aurore, elles changeaient de colorations avec l'heure, plus -variées de nuances même que la mer. C'était, dans la journée, pour -la pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, des luminosités -vaporeuses et des sécheresses de pierres déjà vues en Algérie, qui -se trempaient au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus de -lavande d'une transparence de translucide émail. Une flore inconnue de -la vallée y fusait en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf, -et c'était dans toute la région la griserie immatérielle d'un air -délicieusement pur et vif; mais là s'arrêtait la véracité du capitaine. -Les sentiers de mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la place -contre l'envahissement des touristes. Paul Sourdière y avait trouvé six -hôtels, et, dans le sien, il était tombé sur des familles de Marseille -et des couples de dames anglaises. Il n'y avait pas à Peïra-Cava que -des bruits de clochettes de vaches et des sonneries de lointains -bivouacs: il y avait des pianos dans ces montagnes; et les heures -lourdes de la sieste y étaient troublées par des _Viens_, _Poupoule_, -et des _Je t'aime, et pourtant je suis lâche_. Là aussi, dans ces -altitudes, régnait en souveraine l'obsédante hantise des cabarets de -nuit et du café-concert. - -Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière mouillait ses souliers -ferrés dans la rosée d'une herbe si violemment parfumée, et buvait du -lait si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il en avait oublié -les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il ne connaissait personne, avait -prudemment évité toutes relations et commençait à prendre son mal en -patience, mais la princesse Outcharewska, cette vieille momie peinte -et repeinte, dans ce sauvage décor de nature, c'était vraiment trop; -et celle-là, il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné chez -elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous ses triples voiles de gaze -blanche, elle lui avait souri de tout le fard de ses lèvres en agitant -gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement n'habitait-elle pas son -auberge! Ça, c'était une chance, mais il allait sûrement recevoir un -mot d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel. - -Il avait prévu juste. Il achevait à peine de faire sa sieste, qu'un -petit coup frappé à sa porte lui annonçait la première attaque de -l'ennemi. C'était un mot de la princesse: - -_C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc quelqu'un à Peïra-Cava. -Venez donc prendre le thé avec moi, à six heures. Je vous invite -surtout à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. Je suis -campée, mais mon campement domine le plus beau point de vue de la -vallée. Vous me direz merci, et vous reviendrez, non pas pour moi, mais -pour le décor. Comme on se retrouve!_ - - Princesse EDITH OUTCHAREWSKA. - - Villa Brunehilde. - -Et Paul Sourdière y allait. - -Il trouvait la vieille anglaise installée sur la terrasse en grosses -pierres grises d'un massif et haut chalet, campé sur une roche abrupte; -la villa dominait le vide de trois ravins. Quatre piliers de briques, -soutenant une toiture de tuiles, faisaient de cette terrasse une -loggia; le paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau d'autant -plus admirable; les plans successifs de deux vallées parallèles, tour -à tour, ce soir-là, de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du -Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair, la main posée -parmi les campanules d'un grand vase en majolique, s'harmonisait -presque avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, la -pâleur maquillée de ses bras diaphanes, les plis flottants d'une longue -robe de petit drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans l'ambiance -de l'heure et de l'horizon. Seules, les femmes qui ont beaucoup -vécu, les vieilles femmes donc ont cette science affinée du cadre et -des détails. La princesse tendait à l'écrivain une main fleurie de -turquoises: - ---Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. C'est un fonds de Primitif, il -n'y manque au premier plan que le _Bambino_ et la Madone. - ---Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain en baisant les -doigts. - ---Non, de Wagner? regardez-moi ces roches tragiques. Moi, j'y vois la -chevauchée des Walkures. - ---Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher de dire Paul en souriant. - ---Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai loué à cause de la vue. -Oui, j'ai fait comme vous; j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même -dans mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement! et puis cette -ville abandonnée sous ce soleil torride me semblait vidée par une -peste. J'y avais l'angoisse d'un lazaret. - ---Vous avez tant d'imagination, princesse. - ---Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme vous, j'ai gagné la montagne; -croyez bien que je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours plus après -personne et personne ne court plus après moi.» - -Sa voix s'était un peu altérée. - ---Vous êtes seule, ici, princesse? - ---Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai mon lecteur. - ---Votre lecteur? - ---Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois. J'ai de si mauvais yeux, -maintenant. - ---Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc? - ---C'est ce jeune conférencier belge qui n'a pas réussi tout à fait cet -hiver, à Nice et à Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je lui -donne dix louis par mois et le couvert; il va rentrer. Il me fait la -lecture le matin de huit à dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on -me lit du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, du Régnier, -des poètes; le matin, ce sont les journaux, les revues, les romans s'il -y en a. - ---Un conférencier belge! mais c'est Jacques Reutler. - ---Oui. - ---Mais c'est un très beau garçon, princesse! On va jaser. - ---Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus mes contemporains, ils sont -tous nés trop tôt ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même, -mais je suis encore restée très sensible au timbre de la voix. C'est -si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude, un peu voilée, qui -parfois s'altère et qui sombre. Les voix de femme m'impatientent, -je n'ai jamais pu supporter de lectrice. Les voix de comédiens -m'exaspèrent, elles sont posées trop haut ou trop bas, et puis ces -messieurs parlent comme on écrit, en ronde. Les plus belles voix sont -celles des poètes. Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers. - ---Et la voix de M. Olivari, fit le romancier en s'esclaffant de rire, -miss Eva Waston vous a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé? - ---Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons sur ce sujet; si vous -le voulez bien. Là-dessus vous n'avez jamais dit que des bêtises. -Vous n'avez jamais rien compris et ne comprendrez jamais rien à l'âme -anglo-saxonne. - -Sourdière s'inclinait. - ---Merci. Me conduirez-vous au moins au domaine des Estérais, princesse? -Je serais si curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne s'est -changée en colombe? - ---Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne a quitté son aire. - ---Non. - ---Son mariage a surexcité de telles curiosités dans ce pays. Tous les -officiers des deux corps d'armée ont voulu connaître et voir de près -cette déconcertante héritière. Après les alpins et les artilleurs, ç'a -été l'état-major. Ils n'y ont pas mis assez de discrétion; les Estérais -étaient réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce ont pris -leur vol. - ---Et elles sont, princesse? - ---A Riva, sur le lac de Garde. - ---Et le mariage, dans le lac aussi? - ---Non, le mariage tient toujours. Nous ne reprenons pas ainsi notre -parole. Miss Eva Waston attend à Riva la fin des manœuvres. Les fiancés -se retrouveront à Venise, en septembre. - ---Les amants de Venise! voilà un mariage dont je n'augure rien de bon, -princesse. Pour moi tout cela finira mal. - ---Le mariage, non, le ménage, peut-être. Il y en a tant qui ont une -mauvaise fin. - ---Ah! Au fond, nous sommes du même avis. Je donne un an de bonheur à -ce jeune couple. Après, Mme Olivari voudra faire des comparaisons, -comparaisons de races et d'uniformes. Il est tout simple qu'elle désire -savoir si tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses aussi; -de là à entamer l'artillerie, la cavalerie et même la flotte! Il n'y -a que le premier pas qui coûte. Mme Olivari pourra continuer ses -études et les faire ethnographiques... sa fortune lui permet les grands -voyages; et de l'Asie en Afrique... - ---Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un plaisir de constater la -déplorable opinion que les Français ont des femmes. Dans quelle société -avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous n'avez donc ni mère ni sœur, -quoi, pas une honnête femme dans votre vie! - ---Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est pas question de ma -famille. C'est du monde de la Riviera et des Américaines qu'il s'agit. - ---Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on savoir, mon cher -monsieur, quelles personnelles aventures vous autorisent à proclamer -cette opinion. - ---Moi, personnellement, aucune. - ---Ah! - ---Mais la rumeur publique. - ---_Vox populi, vox Dei._ - ---Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend narrer tous les jours. - ---Vraiment? - ---Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je coudoie des officiers -tous les jours. Ils mangent dans la même salle que moi. Depuis les -manœuvres il y a à Peïra-Cava des passages de troupes; régiments de -Nice, de Menton, de Villefranche et de Grasse, hier le 112e de ligne, -avant-hier le 6e alpins. Le soir de mon arrivée, c'était le 17e -d'artillerie. Ces messieurs descendent où ils peuvent, mais presque -tous prennent leur repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir -même, des fois, le lendemain matin, et d'autres viennent qui leur -succèdent. Eh bien! ils causent entre eux, ces jeunes gens--je parle -des lieutenants et des sous-lieutenants surtout--et dame, j'écoute. Or, -je ne vous cache pas que le mariage Olivari-Waston a remué pas mal les -deux corps d'armée, une aventure si imprévue! et Miss Eva est très -sur la sellette, et les Américaines aussi. Tous ces jeunes gens ont -des souvenirs personnels assez raides sur la société d'outre-mer; ils -fréquentent beaucoup l'hiver les bals d'hôtels et les bals de cercles. -S'il faut en croire leurs propos, l'uniforme impressionne profondément -les belles Yankees. Ils ont presque tous à citer une aventure -américaine. - ---En vérité, ils racontent! Des Américaines d'hôtel, n'est-ce pas? A -l'hôtel, toutes les aventurières se donnent pour Américaines. Cela -ouvre le crédit. - ---Alors, vous prétendez? - ---Je ne prétends rien. Racontez-moi une de ces aventures. Cela -m'intéresse? - ---Eh bien! le héros de celle-là est un assez beau lieutenant -d'artillerie. Cet hiver, à un bal à un Palace quelconque, il invite une -fort belle personne, une femme de vingt-huit ans à peine; et, tombé -sur une bostonneuse émérite, demande à sa danseuse quelques valses, on -l'accepte: l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse enragée, -le couple s'appareille, l'officier et la jeune femme ne se quittent -plus de la soirée; c'était aussi une causeuse charmante. Américaine, -mariée depuis neuf ans, elle était seule à Nice avec trois enfants et -deux femmes de chambre; son mari était resté à New-York, _business are -business_. Elle trouvait le pays admirable, mais la société odieuse, -et n'y voyait personne... et comme elle l'interroge, lui, raconte sa -famille, son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu de son passé. - ---A propos, lui demandait-t-elle tout à coup, connaissez-vous l'hôtel? - ---Non, c'est la première fois que j'y viens. - ---Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien, venez, il est très beau, je -vais vous le faire visiter.» - -Il la suit; elle le conduit de salon en salon et de fumoir en fumoir, -de hall en hall, lui faisant gracieusement les honneurs même des salles -de restaurant et, finalement, l'introduit dans sa chambre. - ---Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude, eau froide et -téléphone; c'est très commode... - -Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle lui passait ses bras nus -autour du cou, et sa bouche cherchait sa bouche. Une heure après, ils -rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine avait quitté Nice, -sans même laisser son adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue. -Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante près, tant de jeunes -officiers l'ont eue qu'en Riviera on appelle couramment ce genre de -passade entre deux valses: _le coup de l'Américaine_. - ---En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur Reutler, mon lecteur, -faisait la princesse en désignant un grand jeune homme brun qui venait -d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière au fond des yeux, -revenez donc demain à la même heure, je vous communiquerai sur la -question quelques documents dont vous pourrez vous servir. - - - - -VI - -SANS LENDEMAIN - - Les raisonnables auront duré, - les passionnés auront vécu. - - CHAMFORT. - - - ---Madame n'est pas là? - ---Non, monsieur, elle est en forêt; mais elle ne tardera pas à rentrer. - ---C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.» - -Et le romancier s'installait sur la terrasse. - -Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez la princesse Outcharewska. -Il y viendrait tous les jours, maintenant. - -Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans ce pays de montagnes, la -première fois qu'il avait croisé la victoria de la vieille Anglaise -sous les sapins de la forêt! - -Mais il se sentait apprivoisé par le besoin d'expansion que développe -en nous la solitude; l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à -Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi l'avaient disposé à -toutes les indulgences pour la princesse Outcharewska; il est vrai que -dans ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé une tout autre -femme. La vieille coquette s'était révélée assagie, comme mélancolisée -par le spectacle de la nature. Dans ce mannequin de grands couturiers -il avait cru démêler sinon une âme, du moins un secret. On racontait -beaucoup de choses sur le passé de la princesse, mais on n'en affirmait -aucune; bref, le psychologue endormi dans Paul Sourdière s'était -réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le romancier sentait -qu'il fréquenterait maintenant assidûment la villa. - -Il y viendrait tous les soirs, au coucher du soleil, prendre le thé -avec la princesse et jouir avec elle de la féerie des crépuscules. - ---Excusez-moi. Je vous ai fait attendre? - -C'était la princesse qui rentrait. - ---Je me suis attardée dans la forêt de Turini. - -Et, se laissant tomber sur un rocking-chair: - ---Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis montée à pied jusqu'à la -Calmette. Quel embaumement et quelles fleurs! Les clairières en sont -criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, apportez donc mes fleurs!» - -Une femme de chambre entrait et présentait une haute gerbe de longs -épis floconneux et roses, d'un rose de nuée enflammée, et de grandes -clochettes d'un bleu d'eau de torrent. - ---Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, faisait Paul Sourdière. -Mais vous allez bien souvent à Turini, princesse! - ---Tous les jours. L'endroit est merveilleux, presque un coin du Tyrol: -la forêt d'Hansel et de Gretel. Et les troupes campées dans les -baraquements y mettaient, il y a huit jours, un tel mouvement, une -telle couleur! - ---Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets, alpins en -reconnaissance, alpins lavant leur linge, autant de Detaille et de -Neuville que vous troubliez par vos dessous savants. On raconte déjà -des histoires sur vos promenades, princesse! Vous révolutionnez Turini. -Trois maréchaux des logis ont paraît-il... - ---Ah! on vous a dit! interrompait la princesse avec un sourire. Oui! -Quelle aventure! Trois sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui, -moi, et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. Mais voilà des -aventures qui ne m'arrivent plus, quand je vais à pied. Ces pauvres -jeunes gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres dans les jambes, -deux mois de montagne et de privations, et, pour leur abstinence, mes -dessous de soie, ma robe de linon représentaient le but et la proie, -la femme, l'éternel féminin. Mais rassurez-vous, ajoutait la vieille -Anglaise, je n'ai pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, mes -dernières illusions. - ---Service des ambulances, sans doute, pensait méchamment le bon limier -de lettres. - ---Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez ces montagnes. Cimes et -nuées. Ce soir, elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider, -d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, cette année. Si la vue -de pareils horizons ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez vous -la facile ironie, il faut désespérer de vous, Sourdière. Moi, je me -sens ici une âme transparente et calme. - ---Et trempée de gratitude heureuse. - ---Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été suivie... pas longtemps, cinq -minutes, tant que je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont vu -mon pauvre visage même sous mes triples voiles... et j'ai été jolie... -ah! Rirait-on assez, à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska -a été suivie, à pied et en forêt, par trois maréchaux des logis... -moi qu'on ne regarde plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit; -prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. Prenez ce châle sur vos -épaules.» - -Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de mousseline bleu -pervenche un long manteau de drap blanc: - ---Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, rien, vous êtes un Latin -et tout vous échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie aux -prises avec nos soi-disant extravagances ne commet que des bourdes. -Vous me navrez, vraiment. Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de -l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez à plaisir sur -la facilité des Américaines d'hôtel se donnant entre deux valses à -un danseur inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, prise -pour vous d'un indicible sentiment de pitié. Il faut avoir, comme ces -femmes, vécu dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, en -Europe, autour des grosses fortunes, pour comprendre leur émotion, -que dis-je, leur gratitude attendrie devant un élan sincère; et leur -faiblesse (s'il y a faiblesse à disposer si généreusement de soi-même) -vis-à-vis un désir et sa réalité. - -L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie a raconté, -impudemment fat, la chute imprévue et rapide dans cette soirée de -Palace-Hôtel, n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. C'est le désir -vrai, l'éclair de passion lus dans les yeux de ce garçon, l'émoi de -toute sa chair et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser. -Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un mouvement d'orgueil. -Heureuse enfin d'être convoitée, non plus pour son nom, sa situation, -sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle fit l'abandon de sa -personnalité au mâle qui l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là, -mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; il y entre plus -d'orgueil que de luxure, et la preuve, c'est que la femme coupable, -chez nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas de liaison, pas -d'intrigue, pas de mensonge avec ces belles cavales soumises une seule -fois au rut de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et jamais -d'adultères. - ---Vous prêchez si bien, princesse, que vous convertiriez un pape. Me -voilà donc convaincu des bienfaits de l'altruisme. - ---Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité -de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de -l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui -plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres -hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède, -mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se -résignera à reconnaître en nous une égale. - ---C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans -l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit, -puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle -ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux. - ---Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied. - ---Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure -anarchie! - ---D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit -de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant -aussitôt:--Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu -alentie. - -Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter -autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne -m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse, -tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille -Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire -de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin, -servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir, -je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le -maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire -et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et -surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de -petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne -siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois -donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être, -mais qui illusionne encore.» - -Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle -tristesse. - ---Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a -été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout -cela. - -Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est -moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé -un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher -quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la -pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente -de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait -sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde -lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur -eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la -galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une -courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais -trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady -irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère -de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans -de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne -pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier. - -J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de -quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je -cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore -pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge -n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient -d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage -de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau -et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de -rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés -et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi. -Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et -de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les -hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce -ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le -connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition -dans ma vie de la sexualité et du désir. - -J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et -sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était -cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de -mes huit millions. - -Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge -Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné -de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge -et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes -les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce -malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous -que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et -il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par -an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom; -je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants. - -Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre -mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la -meute affreuse des poursuivants. - ---Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous -anarchiste? - ---Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux -caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs, -m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes -millions de m'avoir ôté l'amour.» - -Sourdière sentait la princesse en veine de confidences. - ---Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord -Mérédith, vous n'avez jamais?... - ---Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un, -mon titre à l'autre: j'ai payé comptant. - ---Mais depuis votre veuvage? - ---Depuis (les yeux savamment maquillés de l'Anglaise plongeaient -intensément dans les yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi, -Sourdière. Je n'ai jamais confié à personne ce que je vais vous dire; -mais, quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez quel âpre et -délicieux plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et voilée, dans ces -forêts remplies de bivouacs et de campements d'alpins. - -Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à cinquante ans, une femme -de luxe qui veut demeurer jolie peut faire illusion encore. C'était fin -mai, un dimanche, à Nice. Des amis m'étaient venus voir à la villa, je -les avais retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus la fantaisie -de les reconduire à pied jusqu'au port, à la station des fiacres et -des tramways. En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers de -traverse du mont Boron! J'étais très simplement mise: une ceinture -de cuir blanc sur une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un -rustre j'étais aussi bien une femme de chambre soignée qu'une princesse -accablée de millions. - -Il était six heures, et, devant l'église, toute une trôlée de matelots -farnientait, assis ou couchés sur le parapet du quai. - ---Quel regard, mâtin! me faisait un de mes amis. Oh! celui-là, -princesse, vous l'avez impressionné. - ---Qui, celui-là? - ---Mais ce matelot couché là-bas, sur le parapet. Tenez, il vous regarde -encore.» - -Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai. - -C'était un traîneur de port, dont je fis un Sicilien ou un Corse, un -homme de mer hâlé, au profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il -me fixait toujours de ses prunelles ardentes. - -Je prenais congé de mes amis; une curiosité me tenait. Je revenais sur -mes pas et passais devant l'homme. Mais en passant je lui souriais des -yeux et je ralentissais ma marche. Dans ces cas-là, nous avons toutes -des yeux derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. Tout à coup, je -tressaillis; un pas suivait mon pas: l'homme venait. - -Je ne me retournais pas et reprenais les petits sentiers en escaliers -qui montent entre les murs des villas. L'homme montait derrière -moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les seringas en fleurs -versaient des odeurs enivrantes qui me faisaient défaillir. L'homme -s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait pas. - -Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration -d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma -propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de -service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai -lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure. -Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne -(vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice -s'engagea: - - --_Avete la chiave?_ Vous avez la clef. - - --_Si._ Oui. - - --_State cui?_ Vous demeurez ici? - - --_Si._ Oui. - - --_E possibile di viderla?_ On peut vous voir? - - --_No adesso._ Pas maintenant. - - --_Perche._ Pourquoi? - - --_Piu tarde._ Plus tard. - - --_Quando?_ Quand? - - --_Alle otto, questa sera._ A huit heures, ce soir. - - --_Sicuro?_ Sûrement? - - --_Sicuro, questa sera, cui._ Sûrement, ce soir, ici. - -Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un -inconnu, à un va-nu-pieds--car il était pieds nus! Mon émotion avait -répondu pour moi. - -Et j'allai au rendez-vous, Sourdière. - ---Parbleu! - ---Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je -m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite -porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira -sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa -bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les -jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «_Te amo! -te amo!_» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante. -Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand -il fallut partir, à son: «_Quando te revedrai?_» j'eus le courage -de répondre: «_Sono camerista. Partiro domani._» (Je suis femme de -chambre. Nous partons demain.) - -Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait -su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska? - -Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti -comme il était venu. - - - - -VII - -SERVICE EN CAMPAGNE - - -_Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, qui ne peuvent faire -le sacrifice de leurs désirs et ne savent pas renier leur idéal. Leur -vie de sentiment est une étrange alternance de chutes et de rachats, -d'indulgences indignes et d'abnégations héroïques._ - -_Une faute se rachète par un martyre volontairement imposé; et, -aujourd'hui, une bonne œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent -bien s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées dans le royaume -de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent arracher, c'est le besoin d'émotions -violentes et personnelles qui fait de leur cœur un abîme d'égoïsme -involontaire et douloureux._ - - Gabrielle-Dante ROSETTI. - -Sourdière avait reçu le volume avec le passage souligné; un mot -de la princesse Outcharewska le priait de le lire et l'invitait à -l'accompagner à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et Turini. - -Il y assisterait avec elle aux manœuvres des A contre les B, les -dernières opérations des deux corps d'armée en ce moment dans les -Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné la veille chez elle, -avait bien voulu la renseigner à demi sur les plans de la journée. Des -hauteurs de l'Authion ils assisteraient certainement à l'attaque des -Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. La descente du Mangiabo par les -A, avec toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, vaudrait, à elle -seule, le voyage. Voudrait-il être son compagnon dans cette excursion? -Elle avait comme coupe-file un mot du général de Brusselard et pourrait -traverser toutes les lignes. - -Sourdière avait accepté. - -Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les marches et -contre-marches des deux partis et que, dans ses promenades de Lucéram -au Moulinet, il surprenait les bivouacs des alpins ou le démontage des -pièces d'artillerie dans les clairières de la forêt ou les petites -places des villages, il avait fini par s'intéresser aux péripéties et -aux alternatives de la petite guerre. - -Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des -rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans -toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée -en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de -cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de -la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre. - -Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le -chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière -n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit -avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini. -Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient, -ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de -la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo. -Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les -maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste -entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule -grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une -étrange et poignante solitude. - -De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares -intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais, -une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes -le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables -frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse -tristesse. - -Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve -immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte -et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur. -Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers -et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes -autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à -l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles -vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs. -Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient -le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là -au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil, -trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du -grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt -voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les -grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur -enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi -tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de -l'abreuvoir. - ---Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me -sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que -je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette -nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée, -ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire -à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux -officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date -exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la -montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs -foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon -élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient -vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je -passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la -Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix -ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une -atmosphère de désirs. - -Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie -et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais -être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une -femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui, -faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces -quatre mauvais vers: - - Et mes yeux te voient toujours belle, - Le front clair comme au premier jour; - Et ta jeunesse est éternelle, - Car éternel est mon amour. - -La poésie est médiocre, mais la pensée en est exquise, et le peu -d'années qui me restent à vivre, mon cher ami, je conserverai une -gratitude attendrie à cette forêt où quelques illusions aidant, -beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, j'ai retrouvé la jeunesse -et senti le frôlement délicieux de l'amour. - ---Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait s'empêcher de sourire -l'écrivain. - ---Et quelle passionnée aussi! Cela vous pouvez le dire. - ---Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme de lettres. - ---C'est que j'ai si peu vécu. - ---Comment? - ---Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, moi. Depuis l'âge de -dix-huit ans j'ai lutté, intrigué, mené l'existence d'un homme -d'affaires. Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les passionnés -auront vécu; les raisonnables auront duré... Par horreur de la -pauvreté, j'ai tout sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède, -mais je n'ai pas eu l'amour. - -La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre. - ---Mais vous avez le luxe, princesse. On ne peut tout avoir. - ---Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; un luxe qui me -permet la robe de Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de Nice et -le caprice des villas estivales dans un cadre où l'on trouve toujours -des amis? Mais ce luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie, -toute réalisation de désir. Il m'a désignée comme une proie à toutes -les basses convoitises, il m'a appris à douter de tous et de tout; il a -fait de moi la _dame qui casque_. Oh! l'horreur de ce mot, _casquer_. -Oh! quelle horreur! - ---C'est que vous êtes trop prudente aussi, princesse; trop réfléchie et -trop politique. - ---Je suis Anglaise. - ---Avec quel orgueil vous dites cela! - ---Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir votre insouciance latine; -oui, car c'est affreux, en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie -d'imagination et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid réfléchi, -cette prévoyance perpétuelle des probabilités fâcheuses. Comme ce côté -anglais a gâché ma vie! - ---Votre vie sentimentale? - ---Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, n'est-ce pas, mon aventure -imprévue et violente, d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce -Corse, cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être de toute mon -existence la sensation la plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la -plus brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit. - ---Comment! Il y eut une suite? - ---Oui et non. Je revis cet homme. - ---Ah! princesse! - ---Mais lui ne m'a pas revue! - ---Comment? - ---Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir, -mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément -depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du -parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir -m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me -rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin, -qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que -c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement -à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en -me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je -me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la -serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui -me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression -farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie -de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces; -je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours, -et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées -et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa -bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de -regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre. -_L'agonie d'un sexe_, la plus belle définition que j'ai jamais lue de -l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre -étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et, -je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue. - ---C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments, -princesse.» - -La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher. -Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes -bleues des campanules et les pétales roses de silène. - ---Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et -des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir, -je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements -pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus, -sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la -forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la -nuit. - -J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille -encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades. -Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines -prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais -justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats, -emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus, -accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil -et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes -et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés -sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit -brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce -furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut -délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit -restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois -insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas. - -Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je, -rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point -réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence. -Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me -semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées -et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de -baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il -me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté -de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu -alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre, -Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines -d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et -dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles -abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes. - -Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus près de nous, les grandes -courtisanes. Impéria, la maîtresse des cardinaux et des papes, la -luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore à Venise, et, -sous les Valois, les deux Diane! avoir fait rugir et râler des armées -et des rois et des peuples d'amour et de désirs. - ---Et vous n'avez même pas eu pitié d'un homme de garde! Cléopâtre, -elle, eût relevé la sentinelle, princesse. - ---Et envoyé le romancier Paul Sourdière travailler aux Pyramides, le -bagne du temps des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.» - -Un bruit de branches brisées, le martellement sur la mousse d'une -galopade d'hommes, toute une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des -pentes de l'Authion. - -La princesse et le romancier remontaient en voiture. - - - - -PRINCE D'AUBERGE - - - - -I - -UN SOIR, AU MUSIC-HALL - - -C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils étaient trois ou quatre -habits noirs, venus pour les débuts d'une professionnelle, une assez -jolie fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq heures aux -Acacias, venait de s'échouer sur la scène de ce music-hall. Les clubmen -très amusés escomptaient d'avance les gaucheries et les terreurs de la -débutante dans sa cage aux lions (on savait Méry Gabston taffeuse en -diable, elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au manège, ce qui -l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, sportsman enragé, qui n'avait -pu supporter chez une maîtresse cette crainte irraisonnée du cheval). -Qu'allait-elle donner en public sous les diamants loués pour la -circonstance, une fois enfermée entre les hautes grilles dorées de la -cage avec les fauves du dompteur Buckler, le Buckler des fêtes foraines -réduit par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et à prêter à -un caprice la majesté de ses lions. - -«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement cuisinés d'avance, -abrutis d'opium ou de... manipulations. Et morphine et caresses -savantes, Méry s'en charge, son dernier amant est mort ataxique.--C'est -vrai, ce pauvre Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. Ses -sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont même pas accordé l'hôtel -de Paris, à Monte-Carlo, ou l'hôtel de Russie, à Menton.--Pauvre -de nous!--Oh! moi je donne raison à la comtesse de Nauplies. Trop -d'infirmités déjà affligent la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va -là-bas en février, d'avoir à éviter toutes ces petites voitures, où -des dévouements en livrée promènent au soleil des agonies refusées par -les familles. Le sanatorium ou la maison de santé, moi, je ne connais -que ça! Nous devons avoir la pudeur de nos déchets. On enterre bien les -cadavres, on doit dérober toutes les décompositions aux regards. Il y -a des sœurs de charité, que diable! il faut bien que le catholicisme -serve à quelque chose.» - -Et la veulerie des propos éreintés traînait, maintenant, sur le conseil -judiciaire infligé à la comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin -énervé d'avoir à payer les échéances du comte. Deux plastrons blâmaient -la décision prise, les deux autres l'approuvaient; un cinquième -arrivant déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois millions de -rentes du jeune ménage; et puis le dernier scandale d'un autre jeune -ménage du faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un collier de -fabuleuses perles acheté en double. La femme légitime avait eu les -moins belles naturellement, et la maîtresse les plus précieuses; une -note présentée à la jeune femme en l'absence du comte par le joaillier -avait révélé le pot-aux-roses. Maurice Donnay s'était inspiré de -l'incident pour une pièce. - -Sur scène, six monstrueux éléphants noirs évoluaient, merveilleux, -gigantesques, la largeur de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui -leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de millénaires idoles de -pagodes hindoues, tout à coup animées par un geste du dompteur. Quand -les six pachydermes s'avançaient de front sur le public en nouant et -en balançant tour à tour la souplesse de leurs trompes, on évoquait -inconsciemment les symboliques frises d'animaux admirés, il y a quatre -ans, dans l'escalier souterrain du Phnom pendant l'exposition, et -c'était en vérité comme un monumental morceau d'architecture abolie -qui, lent et majestueux, processionnait et tournait en rond dans les -corps pesants, souples et presque légers des six pachydermes. - -Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la blancheur de porcelaine du -plastron illuminée des feux de trois diamants ridicules, le dompteur -manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant de sa cravache ce -frontispice ambulant de temple cambodgien. - -D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen causaient maintenant du -dernier chantage éclaté si inopinément dans le monde du haut commerce -des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, et de la fin tragique de -ce pauvre bonhomme de soixante ans, terrorisé par les menaces de -deux misérables contre lesquels la police n'avait même pu sévir. Du -dompteur et de ses éléphants, ces messieurs ne se souciaient guère. -C'était l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants de Viane -de Sorgy, dépouilles opimes, cette fois, disait-on, de l'Angleterre... -«Un prince du sang!--On le dit!--Moi, je leur aurais cassé la tête, -à ces misérables, on a toujours un revolver.--A propos de chanteur -connaissez-vous le maître du genre et de la clef de sol? alors regardez -en face, dans cette avant-scène.» - -Un homme venait d'y entrer. Très grand, la taille merveilleusement -mince et souple dans la cambrure exagérée de l'habit noir, musclé -pourtant, comme l'attestait la vigueur des mains qu'il venait de poser -sur le bord de la loge; des mains d'aventurier aux doigts spatulés et -forts qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La tête classique et -d'une régularité presque irritante était celle d'une étude italienne. -C'étaient sur les dents de nacre les lèvres ciselées de corail rouge et -les moustaches d'un noir brillant d'un prince napolitain ou d'un modèle -de Florence; mais les yeux s'alanguissaient de cette ardeur passionnée -et lasse, propre aux races du Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés -et pommadés, l'homme eût été d'une élégance impeccable. Une femme -l'accompagnait, une Italienne comme lui à en juger par son type sinueux -et morbide de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres rouges, la même -pâleur mate, le même front entêté, bestial et étroit sous les grappes -savamment ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité de la taille -et du cou ravissait. Avec des ondulations de vipère la femme venait de -glisser et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux manteau de soir. -Elle s'asseyait maintenant. «Elle a de bien belles perles! hasardait, -après un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.--Et de plus -belles émeraudes, était-il riposté, avez-vous regardé ses prunelles? -La marquise a les plus splendides yeux verts, et le rare est que ses -cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le matin, ce sont des yeux -d'eau changeante.--Elle est marquise?--Comme il est prince. Le couple -se vaut, elle sera peut-être duchesse demain.--Pas mariée alors?--Bah! -ils le seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice soit bien près -d'ici. Pour les besoins de la cause ils sont tour à tour mari et femme, -frère et sœur ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils opèrent -quelquefois tous deux, Cosmopolis et Babylone, tout arrive en Orient. -Vous avez lu les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?--Vous nous -intriguez, de Fols. N'empêche qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.--Bah! -ils sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt canaille.» -Et les quatre autres intrigués: «Mais enfin qui sont-ils?--Elle, -qu'importe! une comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, l'âme -de l'association. Comment, vous ne le connaissez pas? Pietaposa, le -prince Luidgi Pietaposa, ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai -qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand vous êtes allés à -Nice!...» - -Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet, -comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de -vagues scandales de clubs et de boudoirs. - -Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de -Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était -précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes -d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses -exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une -des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours -tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples -à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table. - -Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine -en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur -ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son -tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier -hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs -pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu. -On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de -ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la -«Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral -un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse -ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police -avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin -avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le -prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un -Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires -aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une -atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de -chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire -des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa. - -Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et -les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur -scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et -la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «_le -lord Warton_», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage». -On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le -costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du -portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et, -sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la -sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en -valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris. - -L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune -lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges -II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein -Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les -Anglaises ne lui avaient pas pris. - -C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent -au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées -en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du -jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de -toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un -effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants -que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était -Mlle de Sorgy. - -La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune -lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades -et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait. - -Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de -la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité -était naturelle. - -Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses -souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et -la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son -suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des -poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait -consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer -des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur? -mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!--Alors, il était son -amant?--Parbleu!--Mais, c'est toute une histoire.--Un drame. Tout à -l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à -côté a des oreilles. - - - - -II - -UNE NUIT CHEZ DURAND - - -Et quand les cinq hommes se furent attablés devant huit douzaines -d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une -fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont -les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer de givre: «Je ne -vous raconterai pas son histoire, je serais bien bien embarrassé de -vous la dire, et ce serait peut-être long, mais je connais quelques -beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants -pour bien camper le personnage, quelques annotations de vie, les -menues remarques personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu au -cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout; car, si je suis -resté un grand pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur.--Le -besoin de changer de climats.--Et de maîtresses.--D'imbéciles surtout. -A l'étranger, on a beau posséder la langue, mille finesses de la -conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements -que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au -cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou devant un -tableau de Musée, avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette -incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des -heures et éclaircir un horizon? La vie est très facile, je vous assure, -à l'étranger.--Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.--Seul, -non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours; est-ce -votre cas?--Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des «fils à papa» -les plus épanouis de l'«Impérial» et des «Mirlitons»,--et, tournant -vers les trois autres la jovialité de sa face,--d'Esshuard de Brides -est dans ses bonnes. Je crois, Messieurs, que ça va être un peu long.» -A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître -d'hôtel pour le consommé froid à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot -et du vin de la Moselle, nous ferons des mélanges ce soir.» Et, très -courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres: «Vous désirez du -style télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates, -vous y êtes? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent quatre.» -Et, comme parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze, -c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans; il en paraissait -alors vingt-deux c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou -quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la saison. - -»Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine -de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont fait expulser par son -peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute -déchue qu'elle fût, Mercédès Conceptione recevait encore une pension -annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne, -promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes -les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle, -les quelques favoris ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant, -qui remonta plus tard sur le trône: toute une petite cour bruyante, -parée et chamarrée qui de Nice, où elle avait passé l'hiver, était -venue s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au printemps; -les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les -courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison. - -»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les -coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine -déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente, -dont l'Espagne a le monopole, la mantille nationale fixée par une rose -rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la -reine, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs satinés -et luisants, une des Infantes. - -»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrée éclatante, le luxe -agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux -femmes, tout m'intéressa; je m'informais. J'avais reconnu la grosse -Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit, -se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un -nom, le peuple se le montre au doigt. - -»Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait -de sa beauté un tel rayonnement de jeunesse et d'assurance que j'avais -cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo -d'Hiferia. «Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu, -mais ce jeune homme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de -Galice l'a attaché à la personne de son fils, c'est le favori du jour. -La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, tout le monde ici aime -le prince Pietaposa. «Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait mon -interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne. - -»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au Palais Fontebuoni, chez -la comtesse Davantzina, j'eus des renseignements plus précis et des -détails de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami -du fils, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelle et -de plus intimes complaisances. Les jours suivants, le bruit public -me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse -Majesté et du jeune prince italien était le scandale dont pouffait, -cette année-là, toute la société florentine; on l'appelait couramment -«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament qui l'a rendue -fameuse à travers toute l'Europe et le flair aiguisé de son expérience, -la reine de Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton: -pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Cascines ou à la villa -Boboli, pas de visite aux Uffizi sans la présence auprès de la reine de -son péché chéri. - -Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec -un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi. -Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun -gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!» - -«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On -l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout -ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs -de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli, -le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le -Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint -Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma. - -Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons -de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout -comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles -de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament. - -«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la -marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de -pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.» - -Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non, -en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme -intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts -du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé -la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela -a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis -cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques -diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son -écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille -francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint, -mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était -plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à -la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même -pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.» - ---Et depuis? interrogeait Gamard. - -«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures, -non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à -Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de -l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques -seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de -ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez -le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant -même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son -cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et -de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des -poissons nouveaux.--Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel -titre? interrompait l'incorrigible Gamard.--L'histoire ne le dit pas. -L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis -sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une -statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la _Yungfrau_ offrait -alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen. -Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et -d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est -l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est -de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses -consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un -soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et -l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.--Et le Pietaposa dans tout -cela?--Le Pietaposa était à Corfou parce que la _Yungfrau_ y avait -fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice -de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.--Et le Pietaposa était reçu -chez l'impératrice?--Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah! -l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse -et de l'audace, une race énorme avec cela!--Pas dans les mains. -Vous avez vu ces éclanches?--Mais il en a dans l'allure et dans la -vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il -força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse -autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces -temps de veulerie et de lâchez-tout universel.--Quelques scandales du -club à Vienne?--Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels, -mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le -sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la -situation la plus en vue, la plus assise.--Eh bien, alors?--La débâcle -commence en 1895, à Ems. - -»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse -Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui -promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions -officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la -Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins -connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et -Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors -au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait, -tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête -femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des -Mittelbach.--Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?--Oui. -Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de -soi-disant liaisons royales.--Les bourgeoises suivent.--Les parvenues -surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce -qui a blason.--Une époque de domestiques.--A qui le dites-vous! Les -peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel; -voyez les Suisses!--D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à -l'auberge.--Et on ne mange plus qu'au cabaret.--Résultat: toutes -les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou, -la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le -roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.--Mais la -grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.--En effet; mais vous -permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances. -Si nous changions un peu nos vins?--Henri, une Saint-Marceaux pour ces -messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte -pas d'autre.» - -Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et -fait sauter les capuchons dorés des bouteilles: - -«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été -plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très -en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des -bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure -accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop -demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement -dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude -et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des -œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et -compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait -aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce -phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le -Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades -offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait -et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La -duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande, -n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais -il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le -sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.» - - - - -III - -COUPS NULS - - -«Et cette note? gouaillait de Clarens.--Ce fut, un beau matin, dans -l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la -brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux -meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans -l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir -Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore -au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le -Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa -pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref, -elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment -«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute -une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la -veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout -l'appartement de son flirt. - -Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un -peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et -les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait -dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être -rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.» - -Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait -joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux -aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes, -bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks, -cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits -qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se -refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours. -Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce -matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en -portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en -aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait -tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la -somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage. - -Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire -justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle, -Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite, -on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff -et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la -tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair. -Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement -bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et -à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de -là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une -madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans -la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups -de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les -tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles -d'homme ou de chien qui se noie. - -Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel -traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant -la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne -pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait -la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans -les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du -crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous -le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse -et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce -que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes -réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements, -il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement -honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom, -la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle -recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son -père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au -moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de -Bade et de Biarritz. - -Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre femme avait senti dans -quelles mains affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche comme un -linge (et sa pâleur à elle n'était pas feinte), elle rompait enfin le -silence: «Je ne peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille marks à -dépenser par mois et nous sommes aujourd'hui le 16, je suis encore ici -pour quinze jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.» - ---«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder l'Italien, la -Résidence avancera tout ce que vous demanderez sur un chèque signé de -Votre Altesse.--Emprunter pour vous? Vous voulez donc me perdre tout à -fait, monsieur? Après les événements de la nuit tout le monde ici saura -pour qui je m'endette.--Ah! si mes bagues avaient de la valeur! osait -alors hasarder le ruffian, je ne serais pas embarrassé de solder ma -perte. Une femme qui veut sauver un homme a toujours son écrin. Vous -avez un collier.--Sur lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks -à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» car elle retrouvait -enfin sa race devant tant de bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je -ne pourrais pas vous sauver.--Les diamants sont faux? gouaillait -l'espèce.--Vous l'avez dit, monsieur. Il y a de dures nécessités dans -la vie. Les existences les plus enviées ont leur croix. - -C'était un coup à refaire. Les événements, le hasard avaient déjoué -les calculs du Pietaposa; la Grande-Duchesse Sophie était honnête et -pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y avait que des rentes, -et sa fatuité avait pris un caprice pour de la passion. Il quittait Ems -le jour même et, le lendemain, un chèque de Vienne soldait ses pertes -au Kursaal; pertes simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord -entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait bien un prétexte pour -extorquer la forte somme à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande -l'avait seule empêchée de chanter.--Pas mal combiné! Et vous retrouviez -ce fort ténor?--L'année suivante, en septembre, à Venise, cadre à -souhait pour les intrigues et les romans d'aventure et d'amour; Venise, -la ville par excellence des aventuriers et des courtisanes, et quel -merveilleux décor pour l'homme de la Renaissance qu'est physiquement -le prince Luidgi. Là, vraiment, le Pietaposa était dans son cadre... -Venise! que de songeries grandioses et que de souvenirs! C'est à -Venise, d'ailleurs, qu'il devait retrouver, en 98, cette malheureuse -duchesse de Freycourt, au moment même de l'embarquement du Kaiser -pour Jérusalem. Les de Freycourt avaient passé l'été dans le Tyrol -autrichien, et, d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre en -Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; mais je reviendrai -là-dessus. - -La première année, où je le retrouvais dans la ville des Doges, -Pietaposa était à l'hôtel Danielli avec toute une bande de -cosmopolites, d'Américains surtout, les invités de Thomas Van Meisten, -le richissime propriétaire des mines de pétrole du Massachussett, dont -le yacht mouillait alors dans la lagune morte, entre les Schiavoni et -San Giorgio Maggiore. Le millionnaire yankee avait convié toute une -équipe de compatriotes et quelques étrangers en plus à une croisière -dans l'Adriatique. L'Italien était du nombre, et dans les trois jours -l'«Alcyon» devait cingler sur Trieste et de là faire tous les petits -ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la croisière rêvée avec -les escales indiquées dans toutes ces petites Venises inconnues et -embaumées de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne. - -Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est pour cette fabuleuse -héritière (quinze à vingt millions d'apport comme entrée de jeu), -que le Pietaposa et quelques autres allaient croiser en compagnie -de l'odieux parvenu qu'est ce gros Van Meisten; l'embarquement pour -Cythère avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques princes -italiens et jusqu'à un marquis français, tous souriants, flirtant, -vernissés, nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance -autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en souciait guère. Miss -Adda était une fille pratique, la digne fille de son père; elle -encourageait les flirts, mais au retour de l'expédition elle a épousé -William Harrisson, le fils d'un des plus gros marchands de cochons de -Cincinnati. Vous savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis -depuis les derniers mariages, la princesse au Tsigane, etc...--Oui, -cela se gâte, New-York hésite et Boston ne veut plus marcher.--Ah! -ses bons Yankees sont avant tout hommes d'affaires, ils entendent -qu'on paie comptant à l'alcôve comme au comptoir.--Oui, le mot de -Barthnet!--Quel Barthnet?--Barthnet l'éleveur, un des beaux-pères les -plus convoités là-bas par les beaux-fils de la vieille Europe, une -déclaration des plus typiques.--Celle des Droits de l'homme?--Non, des -droits du gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet qui parle: -«M. Poirier est un type essentiellement français, né et élevé pour les -marquis de Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir un gendre, -comme nous payons un employé, mais il doit ses heures de bureau et des -égards à la caissière. En Amérique il ne pousse pas de poires.» - -Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa avait quelque peu -raté.--Dame, on ne met pas toujours dans le mille et ce sont les -déboires du métier.--Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. La -pire de toutes, ce fut l'histoire de ses fiançailles au Caire et de -son retour à Marseille avec le cadavre de sa fiancée.--Qu'est-ce -que cette aventure?--La plus tragique et la plus comique à la fois, -Perrette et le pot au lait, le naufrage en arrivant au port... Sans une -malencontreuse fièvre typhoïde, contractée par la fiancée entre Malte -et Palerme, le Pietaposa serait aujourd'hui millionnaire. Qui sait -même s'il ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne recevrait -pas le faubourg.--Saint-Honoré?--Oh! mettons Saint-Germain. Il y a six -ans encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant l'Affaire, vous -vous souvenez?--N'insistez pas, interrompait Gamard, vous savez que -je suis revisionniste?--Naturellement, vous flirtez avec la petite -comtesse, et vous devez bien cela à son snobisme. Noblesse du lac de -Genève, elle a droit à ses opinions. Elle est étrangère.--Mon cher -d'Esshuard.--Plus un mot, messieurs, intervenait de Clarens, cela va -se gâter, voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce mariage et de -cette fiancée?--Oh! plutôt mûre, la future. Le chasseur de dot avait un -peu rabattu de ses prétentions, il ramenait cette fiancée du Caire, -du Caire où il l'avait connue... Ah! les longues causeries, le soir, -sur la terrasse du Métropole et les lentes promenades sur le Nil, entre -deux rives de sable fuyant à l'infini, au bercement des rames sur la -lourde Dahabiée. Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition des -décors. Comment voulez-vous qu'une femme un peu femme puisse résister -aux séductions d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, et -l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et d'histoires, comme celui -de la vieille Egypte, et puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et -Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx accroupis dans le sable, -la mosquée d'Omar, les tombeaux des kalifes et les souvenirs des -Pyramides...--Quelle salade!--Et les yeux de velours et le profil -ciselé du beau prince Luidgi pour assaisonner tout cela! Cette pauvre -Mme Homerlon était vaincue d'avance!--C'était la mère Homerlon, -cette grosse mère, mais elle avait bien la cinquantaine.--Mettons -la quarantaine sonnée, comment! vous la connaissez donc?--Si je la -connais! elle est donc morte! elle s'est laissée choir ainsi, la -pauvre femme!--En pleine maturité, comme une nèfle.--Gamard!--La mère -Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages renouvelés de ceux du duc -de Brunsvick, ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo, -ses toilettes abracadabrantes, ses galurins de commère de Revue et ses -diamants de Brésilienne... Si je la connaissais, mais je ne connaissais -qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, sur la Corniche!--Et -c'est elle que le Pietaposa?...--Oui, elle s'en était férue.--Il l'a -échappé belle, le cher prince, il faut vraiment l'en féliciter.--Elle -avait la vocation du mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.--C'est -vrai, je l'avais oublié.--Mais, elle réclamait la chambre commune et un -seul lit, Saint-Arcoman a reculé.--Ah! la veuve était ardente!» - -Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, de leur -histoire, citant leur souvenir. - - - - -IV - -NAUFRAGE AU PORT - - -Et c'était par traits brefs, en courtes phrases décisives, l'évocation, -mieux, la reconstitution de la vie de cette pauvre Mme Homerlon, -ses vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa de Saint-Denis, -toutes les heures de son existence liées à la prospérité de l'usine, -puis la fortune avec les gros bénéfices des spéculations apportant -peu à peu le bien-être et le gros luxe des parvenus dans la maison, -les pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant l'ancien et le -nouveau monde par la toute-puissance de la réclame, Mme Homerlon -forçant insensiblement la société du haut commerce et de la petite -banque, ses timides apparitions aux Acacias, sa seconde loge à l'Opéra, -son nom s'acclimatant dans les listes de souscription des œuvres de -charité mondaine, la villa de Saint-Denis s'enfonçant tout à coup dans -les verdures d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques et -d'arbres grêles, et quelques essais de garden-parties avec le lancement -d'invitations auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives -touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise en mal de mondanités, -les pitoyables tâtonnements d'une parvenue de la dernière heure, -renouvelant dans le Paris de 1898 les gaffes épiques du «Bourgeois -gentilhomme», et puis la mort subite du brave M. Homerlon, la -liquidation; les dix millions laissés par la succession à la veuve et, -après les dix-huit mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption de -la millionnaire à travers le luxe et la folie de la mode du tourbillon -parisien. - -Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement tous les -hommes pour la prétention des coquettes mûres et des femmes attardées -dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de Brides, de Clarens et -Gamard se faisaient les historiens des étonnants débuts mondains de -ce veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes et de personnels -souvenirs, et c'était comme un tir à l'arc, où chaque racontar souligné -d'un détail véridique et cinglant avait la vibration d'une flèche. Les -deux autres personnages, plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré -et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques et sans joie, tandis que -les causeurs allumés, excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient -défiler le cortège opulent et comique des gaffes et des impairs de -Mme Homerlon. - -«Vous souvenez-vous de son landau à la bataille des fleurs?--Si je -m'en souviens, en 96, elle a fait la joie de toute la _Rivière_. -Elle avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne Alice Hazard des -Folies-Dramatiques et de toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande -dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis romain. Cette pauvre -Mme Homerlon était la seule à l'ignorer et, toute férue de titres -et de relations princières, s'était abattue sur cette marquise avariée -comme une cane sur une mare.--Comme Nice était bien une ville pour -elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, des réputations -douteuses et des tares certaines. Tous les refusés de l'Europe s'y -donnent rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers d'industrie, -anciens préfets de l'Empire, Altesses expulsées, bourgeoises parvenues -sur le tard, en mal de réceptions, de thés et de visites, jolies -filles sans dot, belles âmes divorcées ou aspirant à l'être, artistes -amateurs pour salons littéraires et littérateurs pour ateliers -d'artistes, reporters mondains entretenus aux frais des grands hôtels -et tout le clan des dames de compagnie en quêtes de princesses russes -nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers levantins et -vice-rois d'Egypte; c'est dans ce bouillon de culture que la belle -Homerlon devait s'épanouir.--Fatalement, et vous la connûtes, vous -à Westminster, et moi à la villa des Palmiers, inaugurant tous les -ans des équipages de dentiste, des chapeaux de Lewis et des diamants -de ballerine espagnole pour beuglant et music-hall.--Et elle avait -des amoureux?--Comment donc, elle entretenait ses flirts. Quand on -tient table ouverte au London-House et à la Réserve de Beaulieu -et qu'on a toujours une place à offrir dans un landau aux joueurs -décavés qui rentrent à Nice, la gerbe d'œillets roses et de lilas -blancs vous arrive tous les matins à l'hôtel avec l'exactitude du -courrier de Paris. Nice est la seule ville du monde où on puisse se -nourrir avec des fleurs. Avec quelques envois aux cinq ou six folles -patentées de la saison, un _galantuomo_, dans le sens italien du -terme, peut y briller presque gratis pendant trois mois d'hiver; il -suffit de choisir ses têtes.--Et l'Homerlon avait la tête!--Et le -sourire.--Vous rappelez-vous ses costumes aux Veglione.--Et ses dominos -aux Corso blancs!--La mère Thierret dans _Cendrillon_, en Madame de -la Houspignolles.--Mettons Mathilde, vous exagérez, Clarens!--Et ses -mots à Paris: «Je suis peu allée dans le monde cette semaine, il n'y -a pas eu de premières.--Et pourtant cette grosse ahurie renifla un -beau matin le frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié de ce -monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui suffit même plus. Etrillée par -l'un, éduquée par l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts, -elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et s'éveilla mûre pour -le Caire, les grands hivernages du lac méditerranéen, Athènes, Zante, -Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. Le voir, l'aimer, vous -connaissez la romance. Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon -roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel oiseau de proie. -Notre Italien cambra son torse et velouta ses prunelles, et puis, un -soir, il se fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. Depuis -trois semaines elle défaillait de désirante angoisse et d'impatience -heureuse; un homme qui avait connu l'amour d'une reine, un favori -d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La veuve flamba du haut -en bas, comme un feu de cheminée; tempérament et vanité, ce furent des -cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... Tout l'hôtel Métropole -s'égaya six semaines au spectacle de ces augustes fiançailles, et je -fus même admis huit jours à le contempler; je revenais de mon voyage à -Damas. Oh! la vision de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle -avait pu, et dînant en tête à tête à une petite table, avec le fiancé -de son choix, sa couperose saupoudrée de veloutine comme une framboise -roulée dans du sucre, le blond chimique de sa toison teinte et le -ridicule étal de ses écrins! - -Le Pietaposa avait mis dans le mille; la veuve avait beau être mûre, -elle avait bel et bien les dix millions des pâtes Homerlon et Bricart, -gardait encore des intérêts dans l'affaire; et la marque de fabrique -n'était pas faite pour hérisser d'horreur les lions grimpants du -Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la timbale. - -La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon au bec et le cœur chaviré -d'amour, le couple s'embarquait pour la France, le printemps de Paris -devait voir ces noces... O joies de la traversée, rêveries à deux, -le soir, les coudes aux bastingages, serrements de mains furtifs et -baisers aux étoiles dans la brise alizée du large, monologues à la -lune, pain émietté aux mouettes et mal de mer! - -Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée d'émotion, tombait -vraiment malade; c'était un trop beau rêve! L'_India_ avait relâché -deux jours à Malte, et les promis étaient descendus visiter la Valette; -Mme Homerlon se rembarquait avec la fièvre... Presque perdue en -arrivant à Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout débarquement. -Une épidémie régnait à terre. La vérité est qu'il redoutait pour sa -vieille amoureuse l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant -encore des aventures de sa jeunesse; il y en avait plutôt de fâcheuses. -Bref, le Pietaposa fit passer la réussite de son mariage avant la -santé de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa traînât à -jamais une santé chancelante, si le prince touchait les millions! - - * * * * * - -Malgré l'avis des médecins Mme Homerlon demeura à bord; le -lendemain, l'_India_ levait l'ancre, et, à Marseille, débarquait un -cadavre. La pauvre femme mourait en vue des côtes de Corse. Elle -mourait heureuse, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains -du seul homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de regrets et -peut-être consolée par les seules larmes sincères, qu'ait jamais -versées le Pietaposa; la vie des aventuriers fournit de ces comédies. -Le prince Luidgi, pour qu'on gardât le corps à bord, dut promettre et -payer la forte somme. La maladie de Mme Homerlon avait nécessité de -grands frais; les lettres de crédit que la malade portait sur elle, -devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la mort coupait court -à tout espoir de remboursement et de signature. Le Pietaposa était -officiellement le fiancé de la morte; il dut encore reconduire et -accompagner le corps à Paris à ses frais. La famille des collatéraux, -que le mariage eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce fiancé et -l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa fut volontairement oublié à -l'église comme au cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers les -débours de la traversée et de la maladie, et le rêve d'or qu'il avait -fait se solda pour lui par une perte de dix à douze mille francs. - ---Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme -Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.--Oui, à -terre peut-être eût-elle vécu!--Dieu seul le sait.--Et la duchesse de -Freybourg?--La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre -histoire, et, cette fois, une histoire tragique! - -Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise--quelle vision et quel souvenir!--le -Kaiser partait pour Jérusalem. Le _Hohenzollern_, tout blanc et or, -était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa -ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du -Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie, -toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les -gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de -traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et -aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands -bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles -en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait -là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands, -et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et -c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées -de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que -refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale, -contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder -libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur. - -Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor, -la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les -mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du -Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une -effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que -j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des -Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur -un fond d'or. - -Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les -honneurs de Venise. - - - - -V - -LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG - - ---Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la -petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et -blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette, -ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et -l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de -caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le -corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle -assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était -Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende -avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de -terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la -beauté d'une telle créature? - -D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était -un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de -la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant -vingt ans acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se -fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces -tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle -banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa -laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid. -Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis -de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le -Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un -des siens. - -Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse -mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un -des plus beaux cavaliers d'alors.--Plus Slave qu'Autrichien, -interrompait de Clarens.--Si vous voulez! Un Murat blond: les mêmes -cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux -verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades -sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les -femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa -mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de -langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans -un inconscient mouvement d'impatience, ce charme enveloppeur qu'ont -tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation -fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive -qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez -connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux, -aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville! -L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez -dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel -bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge, -si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et -quelle délicieuse jeune fille au demeurant!--De par la race du -vrai père.--Niez, après cela, les avantages des croisements: père -Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient, -et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.--Grâce -au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous: lequel -n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon -Francfortois-sur-le-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les -salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or -pour les faiseurs de kracks.--A été.--Si vous voulez. Personne n'est -plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité, -inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du -banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck. -Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les -douairières l'avaient adoptée. Oh! les yeux des duchesses en regardant -passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et -sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère et la fille connurent, boulevard -des Invalides et rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des -ovations ignorées des Altesses: la petite avait l'auréole et la double -auréole; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul -doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg, -mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa -mère. Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg. Elle restait -seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire -d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage -vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en -vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par -l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les -clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son -choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher -de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille -il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de -comptoir. - -Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans -consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais -le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique, -un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux -cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle, -avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie -et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire, -réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps..... C'est -ce mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi -par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt -ans de liaison subie. - -Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans -amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage, -et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour -les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et -Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout -joué en pure perte! C'est vous dire les bons sentiments dont était -animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait roulé -deux fois... Mais eux! - -Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme -de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés -à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations, -désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs -fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du -bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions; lui, tout à -ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers -et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès, des -entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie, -vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie -en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du -déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux -Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu -du sang et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse -de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces -millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de -race qu'était notre Pietaposa! - -Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience de deux innocents et -la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la -première fois à la jeune duchesse de Freybourg. - -Freybourg est assez joli homme, mais si fade! Pouvait-il lutter avec ce -type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme -rencontré ce soir. - -Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées -pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée, -les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné; -et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il -était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si -naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même -pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un -triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la -première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée -enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian -d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck -et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une -hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle -au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme -éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables -d'une course à l'abîme. - -Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on, -par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg, -amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à -Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de -Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique -d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence -italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de -la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait -Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon -gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.» - -Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand -la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée -par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies -qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, -traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de -morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde, -mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand -la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de -réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le -supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la -fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long -adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux -cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée -de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée, -elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des -prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété -ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à -vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant -huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts -et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir, -elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la -trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin -évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens. - -Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers -de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le -Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois -autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés -comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes. -D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral -de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa -maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature, -que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces -ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié. - -Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est -morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même; -pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de -ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a -été qu'un incident!--Un accident surtout!--Mais tragique et définitif, -parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince -Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.--Et le vieux -Rayberg, dans tout ceci?--Il entretient des demi-castors et fait -parfois la partie du prince au Cercle.--Pietaposa, Rayberg. Entre les -deux, j'aime encore mieux l'aventurier! - - - - -L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES - - - - -LE TESTAMENT - - -M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait -toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un -peu théâtrale de Madame. - -Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage -était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_), -pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme -Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu -le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si -désespérément aujourd'hui. - -C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en -bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une -vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue -vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous -les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti -en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les -accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne -résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était -Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier -d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas -alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les -cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes -à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur -et la vanité ne mesurent pas les pourboires. - -Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer -le défunt. - -Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame -était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué -Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt -millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur -ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur -imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame -d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans -avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait; -il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la -châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour -complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et -le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et -la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à -travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout -ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et -bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de -Fête-Dieu. - -Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers -du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de -Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite. - - * * * * * - -C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une -chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M. -Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de -cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des -tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la -princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince -qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de -noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial -des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes -funèbres. - -De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les -yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses -vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un -cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un -tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé -aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée -passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M. -Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles, -c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore -rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on -lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus -détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages -opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était -Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune -fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands -besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait -la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et -veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard. - -Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à -sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle -l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq -millions. - -La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins; -de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût -plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la -vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux -et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés, -des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les -vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à -Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz -les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des -montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit -à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à -Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de -changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout -la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels, -et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de -voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit -et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune -mari. - -Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque -rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient -égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à -des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté -des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré -vingt ans. - -D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage, -l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne -la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura -par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien -par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors -elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien -le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les -prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir, -seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore -pleine de lui? - - * * * * * - -Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les -marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées -du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se -tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle -de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la -pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore; -les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs -persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à -la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de -jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux -s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait -tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa -vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et -de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait -sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la -tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs. - -«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement -entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre -sceaux de cire rouge. - -«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait -mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait -songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières. - -D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue -toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait -verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures -et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait -plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse -Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait. -Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui -avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles -placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à -une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset -cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas -inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa -maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un -sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard -était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle -avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait -fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. -Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de -cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées -d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès -d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette -musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la -résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder, -il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la -demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune. - -Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le -secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant -et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y -découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait. - -Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année. -Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait. -Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient -explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait -au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières, -émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines -de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la -faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails -de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il -avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine! -Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et -alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne -bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la -sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante -plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès -de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la -mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset. -Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur -on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs -vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence -leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la -vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient -les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces -lettres. - -Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité -eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un -ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et -faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de -la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été -déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à -Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve. - -Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant -la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et -descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt -degrés de l'escalier. - -Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies -larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements -de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de -couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et -c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis -d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de -valets en prières. - -La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les -flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait -les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout: - ---Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule -avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau -bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste -seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien! - - - - -DERNIER AMOUR - - -La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de -beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute -ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de -ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une -illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge. - -Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par -semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues; -car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente -était condamnée à deux autres heures d'immobilité. - -Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son -retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à -Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile, -la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque -peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et -striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit -à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur -laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité -à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances -suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en -effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se -raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son -retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle -une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait -affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante -louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie -de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de -Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher. -Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas -las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours, -la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle -comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du -jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose -allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et -l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune -Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter. - - * * * * * - -C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la -fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper -l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au -gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde: -des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris -y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels. -Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la -morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées -et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs -filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le -chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche, -les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées -sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues, -détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés -posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse -de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des -voitures de maître et des autos attendent. - -C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu, -pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue. -Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode, -le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames -de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs -beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui! - -Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans -la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur: -ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités -par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette -assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à -tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de -jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son -visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat -de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement -et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait -ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de -jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines, -un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à -cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande -était remontée en auto. - -La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le -connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de -Cannes. - -La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait -autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la -marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le -jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement -sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement -le beau Brésilien. - -La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le -captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina; -le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady -Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres -et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les -accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue, -elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz. -La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune -homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille -espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et -Brésilien. - -M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y -suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il -était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on -venait essayer de la nourriture. - -Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu, -décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à -trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de -sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très -bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme. -Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la -visionnaient en hallucination brusque. - -Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la -marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de -l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer. - -Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une -tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle -l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais -ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise -s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté -son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à -douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était -jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire -d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait -surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais -sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers -lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours -noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait -surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas, -forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des -orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des -cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante -de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres -précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des -zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des -couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les -palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux -du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala. - -Et alors commença pour elle la vie inimitable. - -Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il -fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait -auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient -pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants. -L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son -existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le -Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise -pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment -de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la -sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées -de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques -promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île -Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de -la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des -barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune -homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les -crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse -avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des -heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être -trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle -eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main, -deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si -chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il -lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le -souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches, -et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le -goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il -l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La -marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille -estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait, -tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme -de Fleurigneuse les défauts de la monture. _Les pierres étaient mal -serties, la marquise était exposée à les perdre_, et le Brésilien lui -avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté -faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres -et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de -faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient -revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que -jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour -Gênes, Gênes, où la _Marussia_ à l'ancre groupait autour du duc tous -les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris. -Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour, -heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer -la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour -du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant -détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la -pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix. - -Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de -chambre entrait en coup de vent: - ---Madame, c'est M. Fanderolle! - ---Fanderolle? - ---Oui, le joaillier de madame. Il demande instamment à voir Mme la -marquise; il insiste pour être reçu. C'est très urgent, très grave. - ---Fanderolle! Mais, qu'il entre! - -Elle venait de s'assurer dans la glace de son maquillage enfin pris. - ---Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir ici... Ah! c'est vous -Fanderolle! Quel bon vent vous amène? - ---Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre femme de chambre. Ce que j'ai -à vous dire est des plus graves et ne doit être entendu que de nous. - ---Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas une déclaration, au moins? -Marie, laissez-nous. Eh bien! qu'y a-t-il? - ---Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix étranglée d'émotion, il y -a que la parure que vous m'avez envoyée à réparer... - ---Mon collier!... - ---Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout est faux. - ---Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle. - ---Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu entre les mains en -novembre, avant votre départ; toutes les pierres étaient vraies. - ---Alors ces pierres ont été changées... - ---Et remplacées par d'autres. Vous avez confié ce collier à quelqu'un? - -La marquise sentait chavirer sa raison. - ---Marie, apportez mon diadème, perles et émeraudes, mon diadème Empire. - -Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin ouvert entre les mains du -joaillier. - ---Les pierres de cette pièce ont été aussi changées, madame, voyez. -Les émeraudes n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus d'orient, -mais ont trop d'éclat. Vous avez été volée. - ---Volée! Ah! le misérable! - -Une lueur affreuse venait de traverser son cerveau. - -Le bijoutier reprenait: - ---Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre cas est celui de deux -ou trois de mes clientes, retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se -fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants ainsi subtilisée; -on lui a changé ses pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y est aussi -pour vingt-cinq mille francs de perles... - -La marquise avait enfin compris l'étendue de son malheur. Elle se -levait toute droite dans son peignoir et, d'un geste inconscient, -enfonçant ses deux mains dans sa perruque, qu'elle soulevait au-dessus -de sa face émaillée. - ---Ah! le misérable! le misérable! Il en courtisait d'autres. Ah! comme -il m'a trompée! - -M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée chauve, continuait à ne -rien comprendre devant les gestes affolés de Marie. - - - - -FERME D'AUTRUCHES - - Les vieilles, toutes prises d'amour, - Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées, - Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées, - Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison - Transfuge inconsolé des natales tendresses, - Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes. - - _Le Beau Voyage._--Henry BATAILLE. - - -Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux, -taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle -du golfe; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient -vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes. -Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la -neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A leurs -pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient, -vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de -l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine -de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant -au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur -et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine; une -nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor -plus fruste; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une -mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de -plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres -en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en -fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire. - ---Un calvaire, en effet, nous sommes en Armorique. Voyez ces vagues et -ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton. - ---Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet -incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des -villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches! - -_Ferme d'autruches!_ Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin -même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait -été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle -où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les -grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation -fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes, -chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement -l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le -poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y -pond et s'y reproduit. - -_Ferme d'autruches!_ et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un -mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la -démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des -coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles -irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge -ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: _celles qui ne -peuvent plus vieillir_, et, citant des noms à l'appui, de Bergues, -avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un -extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes -de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de -fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches. - -Nous nous étions tordus de la boutade. - ---_Ferme d'autruches_, le titre est symbolique. Nice est leur pays. - ---Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit -de vieillir? - ---Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font -tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en -a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça -devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable! - ---Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où -sont-elles? - ---Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou -au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades. - ---Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à -croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères. - ---Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent -ici que pour cela. - ---Dame, vous savez comme on appelle Nice: la Sainte-Perrine de la -Riviera. - -Je croyais devoir intervenir: - ---Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un -peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans -le manteau et des fleurs de la coiffure; elles outrepassent peut-être -aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans -le costume et dans l'emploi du rouge serait certainement préférable. -Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne -férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se -cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel, -elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le -bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge -se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent -cacher leurs décrépitudes, l'effort est manqué mais le but est louable: -il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire. - ---C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge. - ---Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part, -la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle -part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blondir, à -mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable... -affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux -de poule hypnotisée chavirés de langoureuse extase dans la porcelaine -de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est -particulièrement amoureuse. - ---Non? - ---Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable. -Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et -puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations d'archet sur le -tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise: tant de soleil, -tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les -enivrent et les oppressent; les plus affaissées s'y sentent tout à coup -redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent. - -Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses! -Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des -mariages _in extremis_... Et les aventuriers le savent bien, qui -viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau -laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice! -Voulez-vous des noms? - ---Non; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera -combien, en ces sortes de marchés, si formidable que soit la somme, la -dupe est toujours celui qui se vend: - -Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des -plus jolis hommes de sa génération. - ---Oh! - -Et tout un chœur de protestations indignées. - ---Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents, -trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de -teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait -retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était, -Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à -Dieppe, où il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement -arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée -dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure -du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun, -de Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, de Deauville -à Trouville et d'Houlgate à Villers, en pure perte. L'année d'avant, -il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes: Saint-Enogat, -Saint-Malo et Dinard; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes -les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son -crédit diminuait de jour en jour. - -Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne, -où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton, -veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton, Burton, Evett and -Co, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité. - -Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait -assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et -celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de -Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale, -en même temps que de la beauté athlétique. Master Burton avait été -un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous, -d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à -Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée -qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait -pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: puritaine, -méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée -pour les opérations stratégiques de Bois-Redon. - -Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante. - -Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf -et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé -les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait -à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était -si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle. -Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils -Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier était trop rompu -aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de -ressemblance. - -La scène des adieux fut idyllique: on se jura de se revoir. - -La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été -épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand -triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels: de Bois-Redon -y excellait. - -De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress -Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour -achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars, -la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui -l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants -ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les -doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les -belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient -l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était -séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la -carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y -mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas -l'exclusif apanage des courtisanes. - -Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait -à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait -s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et -convalescence dans la forêt de Fontainebleau. - -Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute -hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant -de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de -plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille. - -Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon. - -Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en -villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales -de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui -apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une -victoire. - -Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire -épaissi. - -Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène -un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de -poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant -de madame, en vérité plus jeune que lui. - -L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie, -asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En -vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude -et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux. - -C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie -par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne -aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier, -le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la -livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué -comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé -comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu -beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur -le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se -contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant -promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les -batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle -diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de -beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et -d'alcool. - -L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à -Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de -Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari. -L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge -et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple -était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant -sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de -robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets, -de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie -des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur. -Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez -jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la -chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations, -Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance -physique: - ---Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle; ce que -vous avez vieilli en dix ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous -épousant! - ---Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois! Avec le service que -je fais, un autre serait mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous -êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre -rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent -toutes les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me trouvez vieilli! -Eh bien! j'en ai assez, moi, de promener à mon bras une fée Carabosse, -d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors -avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque!» - -Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les -poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout -par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume. -La pauvre femme était demeurée figée: c'était toute sa jeunesse, tout -son physique qui s'en allait. Mme de Bois-Redon est chauve comme -un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté. -On dut télégraphier à Paris. Mme de Bois-Redon garda la chambre -pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de -châles et de mantilles, à peine si le médecin découvrait son profil -dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes. -Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester -calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie. - -Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais avec deux caisses -remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté -nouvelle, et Mme de Bois-Redon revenait à la santé. - - - - -COLLOQUE SENTIMENTAL - - -Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations -des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris -naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des -groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures. -Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était -maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux -levées, les gros joueurs du Casino. - -La princesse Dostéwianoff, installée comme l'année précédente à la -villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise -et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur de ses fils et -le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée -jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'effondraient -dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop -heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une -chaire encore à venir! C'était bête comme un accident. Qui aurait -jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et -si hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine autrichienne -et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose -réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là, -au hasard des hôtels. - -La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, qui avait surpris le -colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que, -l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les -gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin -des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on -assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le givre et la nacre du -clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides -qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés -très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc -de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette -dans la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés -dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une -crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un -sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix, -mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille. - -Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait, -suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante, -et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup -de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute -honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne -lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère -présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui -demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le -suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre -sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa -voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la -remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait -plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont -le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations -émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez -longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à -ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux -progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle -se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité. - -Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était -de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante -et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie -pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien -son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui -avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à -ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été -au-devant de son désir. - -L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de -répondre: - ---Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et -votre mari! - ---Je divorcerai, hurlait la misérable femme. - -Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était -rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple. - -C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur -des jeunes princes. - -Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène. - -La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le -précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant -renversée sous la lune: - ---C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de -tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes -prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse -de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, -et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je -t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu -tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles, -tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand -tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de -rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate -et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.» - -Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la -princesse les avait couvertes de baisers. - -L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait -repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant: - ---Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment -voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?... -Mais j'ai vingt-cinq ans. - ---Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse -disputant désespérément son bonheur. - ---Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être -ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me -répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince. - ---Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte -la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot, -mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je -connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages -admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus... -Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs. - ---Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme -goguenard. - ---Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune, -je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a -des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans -les yeux. - ---Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme -l'autre soir. - ---Ah! Didier! - ---Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus -qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable! -vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de -cinquante! - ---Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme. - ---C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à -vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de -me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le -nom de vos enfants! - ---Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la -cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes -yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je -sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas -ton manège. C'est toi qui as commencé! - -L'homme avait un long éclat de rire. - ---C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne! - -Et après un silence: - ---Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi. -Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils -pour entendre ma voix. - ---Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager. - ---Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de -vos fils, c'étaient mille francs par mois. - ---Mais, je t'en aurais donné le double, le triple. - ---Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là. - ---Je divorcerai, je te l'ai dit. - ---Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille. - ---Mais je suis riche. - ---Pas tant que cela! - ---Tu dis? - -Et la voix de la femme était devenue rauque. - ---Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est -jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais -comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle -est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et -vous en avez cinquante. - ---Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas -d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez -riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous -êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune. -Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort -reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien -petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous -êtes un goujat! - -Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en -réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait -dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire -mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait. - ---Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri -auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas. -Quelle belle soirée! - -Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa. - -C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André -de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y -apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que -c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly, -jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M. -Bonneau, le précepteur. - -On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au -cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les -invitations. - -Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite -baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte -Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à -ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans -son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont -n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du -Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout -avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui. -Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements. - ---Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros -Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais -mariages d'amour ne se font pas autrement. - - - - -AUTRE COLLOQUE - - -Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur -embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses -yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des -coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus -cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait -tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste -et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle -avide encore de vivre et de jouir. - -Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la -promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les -mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de -malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà -touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient -déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et -sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la -bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister. -Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et -claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires -blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et -là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de -fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible -obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et -l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de -fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de -son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond -d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs. - -Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit -hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la -floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre -vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée -des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses. - -Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement -vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au -regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore -le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en -cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des -tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum -musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents -d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort. - -Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre -et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la -badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et -refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle, -tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les -passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les -rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de -succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto -vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué -de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune, -riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses -larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils -noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était -enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans -l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec -un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah -avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur -le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois -toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair, -ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au -lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la -veille. - -Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques, -était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors -de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa -quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins -désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable -ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique -dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour -surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le -châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que -tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements -et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents -qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi -l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre, -l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour. - -Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de -peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une -pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle -était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse -dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et -si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins -son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et -d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en -jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour -à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant -chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les -autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour -imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard -ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs -et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne -accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux -tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de -nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse -foule des centièmes intéressée enfin aux racontars. - -Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore -que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis -usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite! -Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la -première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre -dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à -Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et -sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la -figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui -touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient -à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de -cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des -intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans -la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des -oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil, -et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce -bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce -bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait -accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes -ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa -maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient -à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées, -plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la -jeunesse à ses sens fatigués de viveur. - -Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie -dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus -offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels, -maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à -aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son -vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant -tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de -cœur. - -«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que -c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait -parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de -rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie, -acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant -même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte -d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de -lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être -heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de -joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de -l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la -promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté -vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches, -ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones -du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix -rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence. - ---«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa -rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la -malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve -plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il -y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était -arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de -Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu? -insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de -ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la -place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre -ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait, -cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque, -ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas -sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire -expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des -nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché, -cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques -ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre -Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché! -Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que -tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin, -sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que -cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un -cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas -même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu -en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà -que tu vieillis à ton tour.» - -Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante -de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard -de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste -de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami, -murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas -le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore -cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence. -Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié, -le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait -ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement -bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux -de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque, -tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant. -«N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de -cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi -l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras -pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela, -c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre -dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples -et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils -blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à -droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais -tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne -pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et -les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût -dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en -aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte. -C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi -cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si -longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un -peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul, -ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin, -c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami». - - - - -LE DERNIER COUP - - -Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico -venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se -disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en -lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait -choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son -nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour -de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes -arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était -évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur -les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire -de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant -de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de -bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai -des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc, -se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite -assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en -mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux -rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des -Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace. - -Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels, -une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie -Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage -et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»; -mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache -ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une -attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons -pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur -elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était -Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait -joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait -reconnu. - -Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi, -faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous -arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux! -c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le -charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel -hôtel? - ---A Britannia. - ---Vous y serez très bien. - ---Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander? - ---Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très -haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable, -vous verrez. - ---Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire. - ---Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer, -mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.» - -En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse -d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables, -l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes, -ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou. -Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes, -mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières -dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline -Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces -beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent -une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les -contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre -journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs, -Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout -la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était -bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement -entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi -des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement -à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers -et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de -l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix -ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons -dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns -de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt -coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore -désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que -l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur -que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans -le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme -ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un -marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve, -Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à -Paris. - -C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait -en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a -bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il -la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or -d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait -vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était -plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux: - ---Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le -Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les -déchets et les tares». - -Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs -mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez -à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des -déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni, -vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je -suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio -on ne peut pas vivre ailleurs.» - -Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait -l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des -escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la -villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de -jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants -de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc. -Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une -balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse -de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin -d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon, -c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et -flous sertis dans des montagnes de vapeurs. - -La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà -haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et -hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de -brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de -fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti -et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas -s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées -de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des -terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les -seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée -à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle -tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche -et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses -nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle -eut deviné son impression. - -«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse -et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches -là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce -désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium -de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.» - -Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile, -dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les -couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait -encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la -tristesse et l'abandon d'un lac hanté. - -Il y eut un silence. - ---Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la -comédienne. - ---Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander... - ---Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil. -N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y -a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se -détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se -détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels, -les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et -le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus -de cinquante ans. - ---Mais vous n'avez pas... - ---Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire). -Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor. -Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans -cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des -yeux éblouis de vingt ans! - ---Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle. - ---Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant». -Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de -l'entretien. - ---Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio -est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme -bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me -suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation -est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle -s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime -encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi, -Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer -la sensation du sentiment. - -Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi, -accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et -musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande -pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles -trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre -mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument -maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son -parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent, -mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait. -Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder -des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six -mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour, -demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car -Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient -chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue, -je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils -reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves»....... - -Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les -réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté -pour la solitude. - ---Après quelques déceptions? risquait le jeune homme. - ---En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y -a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré -mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans -de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme -Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en -garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son -physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme -vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au -Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des -soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom -l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de -foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait -mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile, -battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il -devenait un de mes assidus. - -Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi, -Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour -en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me -dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait -Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour -tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura -le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon -luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de -son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout -d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais -ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet, -la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus -délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub, -j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois -photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus -suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline -Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je -baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue. - -Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait! -Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement -et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard -dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait -curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé, -et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après -l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus. -Il y eut un affreux silence. - ---Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi... -Qui est-ce? - -Je me raidissais contre le choc. - ---Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle -était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas? - -Et lui inconsciemment: - ---Etait-elle vraiment ainsi? - ---Oui. - ---Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais -vues...», et il la regardait encore. - -«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette bouche et ces épaules, -quelle nudité! Elle était au théâtre? - ---Oui, c'était une camarade, mais c'était surtout une jolie femme. -Comme talent... - ---A-t-on besoin de talent avec ce visage-là? - -Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles. Je n'ai pas revu -Robert et je ne le reverrai jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et -voilà pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces lacs, seule dans -l'enchantement de Bellagio et de cette villa. - - - - -CRÉPUSCULE DE FEMME - - -_Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser -dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de -Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre -la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues -allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette -époque._ - -_Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées -brasillantes à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière -le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes, -atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et -c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement -de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère -embrasement de ce ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de -sang._ - -_Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche lasse, ses yeux -lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui -d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il -n'était pas seul. Il marchait auprès d'une longue et svelte femme -drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de -velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait -peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes -passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de -longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient -entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds comme des nœuds de serpents: -il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, -me rappelait à m'en faire crier les prestigieuses pelisses de Sarah -Bernhardt dans_ Fédora _et l'_Étrangère _et valait au moins trois -mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand -air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil -presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule -bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de -S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis -trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout -le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des -paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage -outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints._ - -_Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main -de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le -soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de -chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette -luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le -dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran._ - -_Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et -les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert -myrte, attelé de deux alezans._ - -_A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le -mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser -que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et, -le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai -même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand -sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de -l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des -Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes -visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on -se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les -filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de -revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour -mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse -griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors -embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et -ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque -pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir. -Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une -charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta -reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier -d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie -qu'elle ait de défaillir._ - -_«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est -toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies -de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et -des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle -crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement -inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela: -être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais -aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée -du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au -désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un -ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre -au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les -vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»_ - - - - -TABLE DES MATIERES - - - LA RAFALE 1 - - - LA SAISON A PEIRA-CAVA - - I. Une Jeune fille 19 - - II. Le choix d'un mari 38 - - III. Ames d'outre-mer 56 - - IV. Preuves à l'appui 72 - - V. Le coup de l'Américaine 91 - - VI. Sans lendemain 107 - - VII. Service en campagne 126 - - - PRINCE D'AUBERGE - - I. Un soir, au Music-Hall 143 - - II. Une nuit chez Durand 153 - - III. Coups nuls 169 - - IV. Naufrage au port 182 - - V. Le calvaire de Pauline Rayberg 194 - - - L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES - - LE TESTAMENT 209 - - DERNIER AMOUR 223 - - FERME D'AUTRUCHES 239 - - COLLOQUE SENTIMENTAL 256 - - AUTRE COLLOQUE 269 - - LE DERNIER COUP 283 - - - CRÉPUSCULE DE FEMME 301 - - -ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Comme sous -une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient, -se ployaient, tordus, pareils à des jets -d'eau, des cimes bruissantes balayèrent une<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span> -pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des -heurts de barques contre les pontons... une grêle -de pétales roses s'était abattue sur la table.</i></p> - -<p><i>Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé -qui chut par terre et se brisa, les lauriers-roses -en caisses venaient de pleuvoir leurs fleurs; -ce fut une panique. Des volets claquèrent:</i></p> - -<p><i>—Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. -Au ponton! Amarrez les bateaux...</i></p> - -<p><i>Des ombres coururent sur les rives, des voix -de femmes appelèrent des enfants, et dans un -ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée -par un beau clair de lune, la rafale se -déchaîna.</i></p> - -<p><i>Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, -ce fut comme une plainte d'orgues au-dessus des -pâtures et des jardins de villas; le long des pontons, -les barques et les amarres continuaient à -geindre un râle monotone et sinistre, et d'entre -les nues affreusement déchirées une clarté sale -et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; -un jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère<span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span> -était toujours plus chaude, plus ardente. -Une haleine de fournaise dévorait la campagne -et toute la nature haleta.</i></p> - -<p><i>Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, -les dîneurs s'étaient réfugiés dans une -salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les -persiennes prudemment closes; aux fenêtres -restées grandes ouvertes les rideaux palpitaient -dans un souffle de feu.</i></p> - -<p><i>—Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De -la pluie, pour l'amour de Dieu! de la pluie!</i></p> - -<p><i>Et le gros Monnier, trempé comme une -éponge, bousculait son couvert. Des pêches roulèrent -d'un compotier dans une jatte d'écrevisses -à la nage. Personne n'y touchait. Nous avions -tous l'appétit coupé et l'estomac étreint. On sentait -l'ouragan rôder, comme un malfaiteur, au-dessus -de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait.</i></p> - -<p><i>—Et pas moyen de partir avant la pluie! -Bruchard est bien trop nerveux pour conduire -dans cette électricité. Quant à moi, je suis comme<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span> -une soupe, une vraie panade, je n'en peux -plus</i>.</p> - -<p><i>Nous laissions Monnier monologuer en silence. -Comme une angoisse planait, une phalène effarée -venait se brûler les ailes au verre de la lampe, -de larges gouttes de pluie tintèrent contre -le bois des persiennes. Un émoi courut dans les -feuilles et ce fut un bruit de cataracte, l'averse -tombait enfin, et la campagne respira; mais la -pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours -autour de l'île, secouant éperdûment les -peupliers et heurtant avec fureur l'avant des -barques et des yoles contre les pilotis de pontons.</i></p> - -<p><i>—La Rafale! ce mystérieux déchaînement -d'un élément indomptable, capricieux, fantasque, -imprévu à travers le calme accablé d'une -soirée de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse -maintenant tous les êtres et toutes les choses -et finit par nous angoisser, nous autres sceptiques, -devant la menace de l'inconnu! La Rafale -qui est le Mistral de la vallée du Rhône, la Tramontane<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span> -d'Italie, le vent d'Espagne des Pyrénées -et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève -les sables et ensevelit les caravanes et quelquefois -même des villes, comme la Timgad retrouvée, -après des siècles, endormie et intacte dans -l'or brûlant du Désert.»</i></p> - -<p><i>Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains.</i></p> - -<p><i>—Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, -va! Je parie que tu fixes en ce moment des -vieux arcs de triomphe et des colonnades?</i></p> - -<p><i>—Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires -demeurent très étranges, très mystérieux. -Les savants croient avoir tout dit avec les -mots d'électricité et de courants magnétiques. -Or, la science indique et n'explique pas...</i></p> - -<p><i>Et après un assez long silence</i>:</p> - -<p><i>—Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu -seulement dans l'atmosphère, la rafale ne bouleverse -pas que les contrées. Il y a des rafales morales -et intellectuelles, des ouragans physiologiques, -et j'ai connu des existences longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span> -placides et honnêtes, tout à coup bousculées et -remuées de fond en comble par des orages d'inattendues -passions. Vingt ans de labeur probe et -consciencieux n'empêchent pas tout à coup un -homme de devenir un voleur, pas plus que -vingt-cinq ans de mariage et de vie de famille -n'empêchent une femme, jusqu'alors réputée -insoupçonnable, de verser tout à coup dans la -galanterie, et la pire galanterie, celle des -femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire et -réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut -pas.</i></p> - -<p><i>Rien de plus triste et de moins explicable que -ces subits effondrements de tout un passé de -droiture et de vertu dans un coup de tête ou un -coup de cœur, qui ne sont malheureusement que -des coups de reins, chez les femmes surtout. En -effet, chez celles-là, quand le feu prend à la cheminée, -c'est toute la vieille suie qui flambe; et -rien de moins poétique et de moins platonique, -hélas! que la soi-disant sentimentalité des -vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span> -et de Luxure qui secoue l'automne des vieilles -femmes!</i></p> - -<p><i>Il m'a été donné d'observer de très près les -prodromes d'une passion folle autant qu'imprévue, -une espèce de cas d'érotomanie sénile chez -une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à -plus de cinquante ans, s'était gardée au-dessus -de tout soupçon. La Rafale, chez cette -veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et -veuve sans enfant, la Rafale se déchaîna en plein -été, pendant les grandes vacances, dans un château -de Touraine, où je me trouvais, moi-même, -invité avec mes parents.</i></p> - -<p><i>Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais -tout frais émoulu du collège, et dans ce vaste -château de Lormeril les deux fils de la maison, -un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit -ans, et Albert, seize), étaient activement -poussés dans leur fin d'études par le comte Adalbert -de Lormeril, leur père, qui les voulait tous -deux à Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et -pressait fiévreusement leurs derniers, examens.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span></p> - -<p><i>Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole -des Chartes avait été appelé, comme répétiteur, -auprès des deux futurs saint-cyriens. M. Daniel -était un homme de tout repos, chaudement -recommandé pour sa connaissance spéciale des -mathématiques et des hautes études, objets de -l'examen. A une solide et sérieuse instruction -M. Daniel joignait un tact exquis et les meilleures -manières. Une urbanité, une bonhomie -rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un -extérieur un peu raide au premier abord. C'était -moins un précepteur qu'un camarade, mais un -camarade qui ne laissait pas entamer un pouce -de son autorité. Il n'admettait aucune familiarité, -aucune plaisanterie à l'heure des études et -des leçons.</i></p> - -<p><i>Je venais de passer mes examens d'une façon -peu brillante, et mon père avait obtenu de M. de -Lormeril que je suivrais les cours de ses fils. -J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider -mes connaissances. C'est ainsi que je devenais -l'élève de M. Daniel et passais d'assez<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span> -studieuses grandes vacances... Je m'y résignais -mal, et, tout charmant que fût le précepteur, je -ne tardais pas à prendre en grippe ce grand château -de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude -étaient réglées comme au collège. Et, là-dessus, -on annonçait l'arrivée de la tante de -Lormeril.</i></p> - -<p><i>C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire -et veuve depuis déjà dix ans du frère -même du châtelain. Elle était née Annie Bloosevelt -et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. -Henri de Lormeril, l'aîné de la famille, avait -connu miss Annie pendant un séjour à Boston; -son chic français, sa longue moustache blonde -et son titre de comte avaient séduit la jeune -Yankee. Le pétrolier flatté n'avait pas dit non; -miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse -Henri de Lormeril.</i></p> - -<p><i>La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais -été jolie, elle n'avait non plus jamais été coquette -et, depuis dix ans que durait son veuvage, -n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span> -tante de tout repos et dont les millions ne devaient -pas aller à d'autres qu'à ses petits-neveux. -On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie. -Elle venait y passer les vacances en famille, s'y -montrait plus que généreuse, et pour la recevoir -on mettait les petits plats dans les grands.</i></p> - -<p><i>C'est ce galion d'Amérique dont Albert et -Marcel m'annonçaient la venue avec de tels air -d'importance et de componction, que je n'avais -pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire.</i></p> - -<p><i>M<sup>me</sup> Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, -des plus simples. De mise cossue, mais sévère, -elle portait encore le bandeau blanc des veuves -sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; -elle avait le teint brouillé des vieilles filles et -d'assez beaux yeux noirs dont un pince-nez ôtait -toute l'expression; de très belles bagues à ses -doigts décelaient seules son opulence.</i></p> - -<p><i>Tante Annie embrassait passionnément ses -neveux, passait des bras de son beau-frère dans -ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span> -un jour de congé en l'honneur de sa venue et -s'installait parmi nous. On lui avait vaguement -présenté M. Daniel.</i></p> - -<p><i>Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà -assez averti. Dès le troisième jour, il me sembla -que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait assez -longuement son regard sur M. Daniel.</i></p> - -<p><i>—Elle examine le précepteur de ses neveux, -me disais-je, et cherche à se former sur lui un -jugement...</i></p> - -<p><i>M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à -miracle. Le soir, M. de Lormeril lui demandait -parfois de nous faire quelque lecture de Racine -ou même d'André Chénier dans l'intimité du -salon. A la sixième lecture, tante Annie, jusqu'alors -si silencieusement attentive, s'extasiait -brusquement sur la pureté de diction du précepteur.</i></p> - -<p><i>—Monsieur Daniel doit chanter à ravir! -s'exclamait-elle. Vous avez une très jolie voix -de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis -sûre que vous êtes musicien?»</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span></p> - -<p><i>M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie -s'installait au piano et il fallut que M. Daniel -chantât. Il avait une assez belle voix, en effet, -mais au bout de huit mesures tante Annie se -levait toute pâle et se retirait dans sa chambre. -Elle étouffait, disait-elle, la tête lui tournait, le -cœur lui faisait mal.</i></p> - -<p><i>Et tante Annie devint nerveuse: elle avait -perdu l'appétit. On la vit s'isoler des journées -entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre -des allées couvertes ou la solitude des prairies, -du côté des fermes, hors des murs du domaine, -et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un -beau matin, à table, demanda que M. Daniel -vint lui faire la lecture dans sa chambre, le soir. -Sa diction calme et pure apaiserait son énervement.</i></p> - -<p><i>On n'avait rien à refuser à la tante Annie. -Certaines de ses veilles se prolongèrent fort tard. -Mais tante Annie ne se calma pas. Son agitation -augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, -derrière les verres de son pince-nez, jetaient<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span> -des éclairs d'orage. Des bouffées de chaleur lui -montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir brusquement -sur le perron avant la fin des repas. La -vieille dame eut même quelques crises de larmes. -Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment tante -Annie supportait mal son veuvage; mais quel -était l'élu de son vieux cœur? Elle passait, -maintenant, ses journées dans sa chambre à bâcler -une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle -ainsi? sûrement au bien-aimé; et puis, -on eut le mot de l'énigme. Des tas de colis arrivèrent -de Paris, et tante Annie se transforma. -Elle quitta son deuil, arbora des toilettes...; -des corsages de dentelles moulèrent une taille -tout à coup amincie, et des dessous tumultueux -l'escortèrent désormais d'un bruissement -de soie. Tante Annie était amoureuse, puisqu'elle -était devenue coquette, et l'objet aimé -était là. Personne n'osait le nommer encore et -tous l'avaient deviné. Un besoin d'incessante -locomotion obsédait maintenant la vieille dame. -Elle faisait atteler le matin, elle faisait atteler<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span> -dans la journée, elle faisait atteler le soir. Tantôt -c'était le break, tantôt c'était le landau, tantôt -la victoria. Et, dans toutes ses promenades -en voiture, il fallait que M. Daniel l'accompagnât. -Les Lormeril agités imposaient toujours -la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales. -Ils étaient décidés à patienter jusqu'au -bout plutôt que de soulever un éclat.</i></p> - -<p><i>Albert revenait, un jour, outré d'une de ces -promenades</i>:</p> - -<p><i>—Ma tante est folle, disait-il à son frère et à -moi, penses-tu qu'elle nous a montré ses jarretières, -à nous deux M. Daniel; des grosses bouffettes -de satin mauve, de vraies cocardes, et -toutes parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, -a-t-elle dit à M. Daniel, c'est la couleur que -vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, -très vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je -n'ai pas de pantalon.» M. Daniel était très -gêné et moi aussi.»</i></p> - -<p><i>Le danger pour les vieilles dames de sortir -aussi peu vêtues! Cinq jours après, tante Annie<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span> -prenait le lit avec trente-deux degrés de fièvre. -Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la -diète et décidait quelques piqûres. Tante Annie -se révoltait contre la laideur du docteur Désambrois, -contre sa maladresse et son impudeur -aussi; le médecin s'attardait luxurieusement -à palper les nudités offertes à la seringue Pravaz, -et dans un accès de délire tante Annie réclamait -M. Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle -en était sûre) la piquerait bien mieux que le docteur!</i></p> - -<p><i>Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. -On priait M. Daniel de prendre des vacances et -de porter ailleurs la pureté de sa diction et le -charme de sa voix.</i></p> - -<p><i>L'annonce de départ guérit instantanément la -malade. Remise du coup sur pied, la comtesse -Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une -explication des plus vives et, le soir même, quittait -le château.</i></p> - -<p><i>M<sup>me</sup> de Lormeril est, aujourd'hui, M<sup>me</sup> Daniel -Lecœur, la légitime épouse de M. Daniel qui la<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span> -bat, mange ses rentes et la trompe avec ses -femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours -éperdument son beau précepteur. La Rafale -a rallumé en elle les braises qu'on croyait éteintes. -Les Lormeril y ont perdu quatre millions.</i></p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span></p> - -<h1 class="nobreak" id="LA_SAISON_A_PEIRA-CAVA">LA SAISON A PEIRA-CAVA</h1> -</div> - - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Et mes yeux te voient toujours belle</div> - <div class="verse indent0">Le front clair comme au premier jour</div> - <div class="verse indent0">Et ta jeunesse est éternelle</div> - <div class="verse indent0">Car éternel est mon amour.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p> -<span class="smcap">Poète inconnu</span>.<br /> -</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]<br /><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_I">I</h2> -</div> - -<h2>UNE JEUNE FILLE</h2> - - -<p>Les trois hommes achevaient de dîner sur -la terrasse en estacade de la Posada. Une brise -venue du large remuait doucement le coutil -de la tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les -globes lumineux, égrenés le long de la plage, -semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes la -lune, mollement apparue dans l'échancrure -d'une nuée d'eider, maillait de vif argent tout un -coin de Méditerranée. C'était bien, imperceptiblement -soulevé par les vagues, le fameux filet -de nacre et de givre <i>des pêcheurs de lune de -Lunel</i>, la si jolie variation du discours de réception -de M. Edmond Rostand.</p> - -<p>Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui<span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span> -fermée, grattaient indolemment de -vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant -autour des abat-jour, la soirée eût été -tout à fait délicieuse, mais, de temps à autre, la -cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe, -l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les -mailles de la chaussette ou du caleçon faisait -pester les dîneurs contre le climat de Nice et -leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.</p> - -<p>«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait -Charles Haymeri en allumant maladroitement -un cigare, c'est la guerre déclarée aux <i>forestieri</i>.</p> - -<p>—Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et -ils n'ont pas cette brise.</p> - -<p>—Ils ont même les automobiles en plus.</p> - -<p>—Et les comptes rendus du bal grec de -M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire, faisait Stouza.</p> - -<p>—Nous n'apprécions pas assez notre bonheur -d'être loin.»</p> - -<p>Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être -attardés dans ce Nice d'été, si terrible vu de loin, -si délicieux vécu de près.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span></p> - -<p>Et chacun selon son tempérament vanta le -charme de la Rivière désertée.</p> - -<p>Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était -l'abandon des rues silencieuses et vides, leurs -passants rares, le liséré d'ombre bleue net au -ras des maisons et, sur les petites places ombragées -de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. -Nice délaissé par la mode et rendu à lui-même -retournait violemment au berceau de la -race; et c'était bien dans une ville italienne -qu'il s'aimait rôdant, le jour, le long des quais -soleilleux et déserts, trempé de sueur et vivifié -de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la -mer <i>frottée d'ail</i>, comme l'appellent les pêcheurs.</p> - -<p>Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges -sur la féerie de roses de son jardin. Tous -les matins, elles naissaient par milliers pour -s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de -sève et de pourriture; les cyprès en quenouille -de son verger le faisaient ressembler à un -cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses -oliviers enguirlandés de glycines et de roses, il<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span> -montait des jardins des villas voisines, toutes -abandonnées sous leurs volets clos, de telles -fragrances de jasmins et de tubéreuses, qu'il lui -arrivait parfois de défaillir. Il était alors forcé -de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la -main sur sa chair moite pour y comprimer les -battements de son cœur. Ce pays, ensoleillé -et triste sous l'oppression de trop de sève -montante, et toute cette nature désirante et pâmée -lui mettaient aux lèvres un goût de rut et -de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en -abuses mon cher, nous connaissons ce couplet, -tu l'as même écrit quelque part, faut-il qu'on te -le récite... <i>oh les promenades des calinières à la -brise du soir, le long des blocs des môles, et le -rêve virgilien des oliviers lunaires, la nuit, dans -les vergers</i>... Tu as oublié les lucioles et comme -accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: <i>la -côte d'azur grisée de trop de fleurs meurtries, -léthargique et pâmée dans le goût de la mort</i>... -Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span></p> - -<p>—Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui -m'a empêché de faire de la littérature, j'aurais -de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je -ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze -heures et mes raisons dans des métaphores.</p> - -<p>J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce -qu'il y fait frais, parce qu'il sent bon, qu'il n'y -a plus d'automobiles et que les routes y sont -désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles -femmes maquillées, de croupiers épousés et de -joueurs millionnaires. Je l'aime enfin parce que -les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval -et qu'à la condition de ne plus sortir, passé huit -heures du matin, et ne se risquer dehors qu'après -six heures du soir, je ne connais pas d'endroit -où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.</p> - -<p>—Amen, faisait Charles Haymeri.</p> - -<p>—Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un -quatrième larron que les trois dîneurs n'avaient -pas vu venir; une haute stature d'homme -venait de surgir brusquement derrière eux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span></p> - -<p>—Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, -où as-tu pris cette manière de marcher? on ne t'a -pas entendu.</p> - -<p>—J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, -semelles d'ailleurs adoptées aujourd'hui -par tous les cambrioleurs.</p> - -<p>—Nos compliments, et que veux-tu dire là, -oiseau de mauvais augure: <i>Ne chantez pas -trop tôt victoire</i>.</p> - -<p>—Je veux dire (et Paul Sourdière commandait -un café) que vous pourriez attendre la fin de -l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits -du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce -ciel estival de Nice dont vous vantez le charme -et la douceur, perfide comme l'onde et comme -l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, -vous, mais attendez la canicule, quand vos nerfs, -dénoués par la mollesse de ce pays, vont s'exaspérer -et se tendre comme un arc dans la sécheresse -ardente de son mistral.</p> - -<p>Attendez le premier sirocco qui nous viendra -d'Afrique et, après huit jours de bourrasque et<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span> -de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand -vous retomberez dans la douceur fiévreuse de -ces vagues sans flux et sans reflux, dans ce trop -de parfums et ce trop de rut et de caresse épars -ici, dans l'unanime consentement des êtres et -des choses à l'amour, garde à vous, messieurs, -car tout dans cette nature complice énerve la -volonté en exacerbant les sens. La première -tentation, la plus bête, la plus banale, celle dont -vous rougiriez pour autrui, vous trouvera sans -défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais -ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, -ce trop d'ardeur dehors et ce trop de fraîcheur -dans les logis.</p> - -<p>Vous la constaterez comme moi, la néfaste -influence de ce climat, mais trop tard. On -n'échappe pas à la fatalité.</p> - -<p>—Et tout ceci pour nous apprendre.</p> - -<p>—Le mariage de Miss Eva Waston.</p> - -<p>—Eva Waston! notre jolie valseuse de cet -hiver.</p> - -<p>—Elle-même, Miss Eva Waston, la riche<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span> -héritière de Master Réginald Waston, le milliardaire -lanceur de Beaulieu.</p> - -<p>—Comment elle se marie! Elle avait une -façon de couper net les flirts les plus tendres. Les -plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé à -paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait -dit que celle-ci se marierait!</p> - -<p>—Et elle épouse un Archiduc?—Un prince -héritier?—Un feld-maréchal d'Austrie? Quelle -séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou -d'empereur de Bysance ont bien pu lui dénicher -les aimables douairières qui, de Cannes à -Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards -des trusts dans la Pairie et le noble faubourg?</p> - -<p>—Ah que vous êtes loin de compte.... Miss -Eva Waston, notre jolie clownesse de moire -bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous -souvenez de la gourmette qu'elle portait à la -cheville gauche, trois cent mille francs francs de -brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente -millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant -<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span>du 27<sup>e</sup> chasseurs alpins de Menton.</p> - -<p>—Un lieutenant de chasseurs alpins de -Menton!</p> - -<p>—Comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p> - -<p>—Mais son nom?</p> - -<p>—Ah mais! c'est que ce nom constitue presque -une inconvenance, étant donné le motif du -mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.</p> - -<p>—Vous êtes idiot, Sourdière, je connais -tous les officiers du 27<sup>e</sup> chasseurs. Vous pouvez -marcher.</p> - -<p>—Eh bien, c'est Gennaro Olivari.</p> - -<p>—Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien -pour lui, ce garçon.</p> - -<p>—Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.</p> - -<p>—Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.</p> - -<p>—Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon -prince, voilà l'histoire. Vous verrez qu'elle a du -bon. Comment cette insupportable Miss Waston -(car nous sommes tous là-dessus du même avis, -n'est-ce pas, insupportable et par son aplomb et<span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span> -son impertinence et son autorité de jolie femme -et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu -consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions -d'Auteuil, aux dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques -d'Armenonville, au bal grec de M<sup>me</sup> Lemaire, -aux garden-parties du cher comte et au -théâtre de verdure de la <i>Scola Cantorum</i> pour -passer son été en Riviera? mystère! Elle n'en -est pas moins installée depuis la fin de mai dans -un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, -perdu en pleine montagne, entre Peïra-Cava et -Turini, où les mélèzes et les sapins sont si -beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux -sites de Suisse, mais Miss Eva Waston, qui a -passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine -et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur -la magnificence des horizons. Elle n'en est pas -moins installée avec sa tante, mistress Elena -Migefride, la respectable sœur de son père, dans -une ruine branlante, dont le confort improvisé -d'un mobilier modern'style atténue mal l'incurie; -et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span> -moment des régates, ni à Trouville pendant la -grande semaine, ni à Luchon fin août, ni à Biarritz -en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les -courses de taureaux.</p> - -<p>—Et tout cela pour un petit chasseur alpin, -pour un Gennero Olivari?</p> - -<p>—Oui et non, car la vie est cependant un -peu plus complexe. Vous savez que Miss -Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une -assez mauvaise fièvre, que ses meilleurs -amis ont prétendu être typhoïde.... En Riviera -comme partout ailleurs, ces perfides assertions -font immédiatement le vide autour d'une malade. -Elles tissent même d'ennui les plus sûres convalescences. -Miss Eva Waston se relevait amaigrie, -pâlie, embellie, assuraient les médecins, en -réalité très changée et même un peu défigurée -par la perte de ses magnifiques cheveux blonds. -Il avait fallu les couper ras. Les compliments de -son entourage sur sa bonne mine et la clarté de -son teint, le jour où misses et ladies furent introduites -auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span> -aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, -la <i>professionnel beauty</i> de Londres et de New-York, -avoir révolutionné Piccadilly et la dix-septième -Avenue, et s'entendre féliciter par des -petites pécores, qui ont à peine cinq millions de -dot, sur la joliesse tout à fait particulière d'un -crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le -tint pour dit.</p> - -<p>Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle -mit les agences de Nice et de Cannes en campagne; -on lui indiqua le vieux domaine des -Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie -de six vallées, vues à vol d'oiseau du haut des -terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva Waston -passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress -Elena Migefride consentait à tenir compagnie à -sa nièce; les gages doublés faisaient renoncer -la livrée aux plages et aux villes d'eaux.</p> - -<p>L'Américaine avait compté sans l'ennui.</p> - -<p>Vers le dix juin, les opérations de manœuvres -des régiments en garnison sur la Riviera arrivaient -à temps pour animer un peu les Alpilles.<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span> -La fille de master Réginald s'y alanguissait. -Tous les printemps, vers la fin mai, artilleurs et -chasseurs alpins quittent Nice, Menton, Villefranche -et Antibes pour les hauteurs, Fontan, -le Breil, Lagay et Turini; un simulacre de -petite guerre échelonne des groupes d'uniformes, -des mouvements de pièces d'artillerie -et d'ascensionnantes files de mulets dans les -creux des ravins et sur la pente des cimes; -toute une armée en marche essaime ses régiments, -ses bataillons et ses batteries tant dans la -verdure sombre des sapinières que parmi l'écume -des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la -jumelle en main, ce changement dans ses -horizons.</p> - -<p>Elle accueillit mieux encore la première batterie -d'artillerie qui vint, précédée d'un fourrier, -demander un logement aux Estérais. Le -salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent -les hommes; les deux femmes exilées se -reprirent à la vie en écoutant ces messieurs -raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span> -courbe des bérets animèrent la monotonie de -leur existence. Miss Eva Waston, qui ne buvait -plus que de l'eau, se remit au champagne. La première -compagnie, venue là, au hasard de la route, -avait été logée et nourrie un peu à la fortune -du gîte. Il y eut désormais des chambres et un -menu pour les officiers; la jeune fille elle-même -s'en occupa. La télégraphie sans fil n'est pas ce -qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent -bientôt légendaires dans le corps d'armée campé -entre Puget-Théniers et Fontan. On s'arrangea -pour y faire étape.</p> - -<p>Un soir, où deux compagnies de chasseurs -alpins (27<sup>e</sup> de Menton) étaient venues demander -le gîte aux Estérais, les officiers rompus de -tant de fatigues une fois montés dans leurs -chambres, Miss Eva Waston, qui était demeurée -au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le -billard, s'essayait distraitement à un carambolage, -quittait tout à coup son jeu et venait se planter -devant la vieille dame.</p> - -<p>—Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span> -l'officier que vous avez mis dans la chambre -dix-huit?</p> - -<p>—Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut -chez moi, je te le dirai demain. Cela n'a pas -d'importance, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Pardon, cela a beaucoup d'importance, -car cet officier me plaît, et je n'épouserai que -cet homme-là.</p> - -<p>—Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore -et que dira ton père?</p> - -<p>—Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche -pour épouser l'homme de mon choix.</p> - -<p>—Une nouvelle folie! mais qu'importe son -nom. Ces messieurs ne partent que demain soir, -tu le reverras.</p> - -<p>—Je ne connais pas son visage.</p> - -<p>—Comment! et tu veux l'épouser!</p> - -<p>—Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille -s'asseyait vis-à-vis la vieille dame). Vous savez -que je suis une fille très pratique.</p> - -<p>—La vraie fille de ton père.</p> - -<p>—Vous savez quels partis j'ai refusés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span></p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire -aimer exclusivement et très ardemment un -homme qui m'aimera... et qui pourra m'aimer.</p> - -<p>—Eva!</p> - -<p>—Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien -tantôt, quand ces messieurs sont arrivés et sont -montés dans leurs chambres pour se changer et -faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même -si le personnel avait bien exécuté les ordres, -et je rôdais par les couloirs. La porte de la chambre -dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte -absent et, voulant voir si John avait fait les -rangements nécessaires, je poussai cette porte -et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli -d'eau était à terre, un homme debout changeait -de chemise. Je ne vis que ses jambes et ses -genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu -tournait le dos, fit à mon cri volte-face, -et je vis l'homme brun et musclé comme un -vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que -ce monsieur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p> - -<p>—Mais c'est épouvantable.</p> - -<p>—Non, ce sera très sage, car je suis sûre -d'être très heureuse avec ce mari. Maintenant, -ma tante, donnez-moi son nom.</p> - -<p>—Allons montons, tu entreras chez moi.</p> - -<p>—Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après -avoir feuilleté son calepin, regarde, c'est une -fatalité. J'ai mis deux officiers dans cette chambre, -elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et -Albert Maxence, tous deux sous-lieutenants. -Nous voilà bien!</p> - -<p>—Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela -me regarde.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que -je suis une très honnête fille.»</p> - -<p>Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers -flirtant autour des deux femmes, Mistress Elena -Migefride ne quittait pas des yeux les deux sous-lieutenants, -qui flanquaient la droite et la gauche -de sa nièce. La jeune fille, très animée, partageait -ses faveurs entre les deux hommes, tous<span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span> -deux hâlés par le grand air de la montagne, -trapus et moustachus et l'œil clair sous les cheveux -ras. M. Albert Maxence, blond et un peu -plus grand que son camarade, semblait plus distingué -à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin -de type et de peau, tant son profil était brusque -et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait un -peu Mistress Eléna. A une heure et demie on -passait au salon et, la jeune fille ayant servi le -café à ses hôtes, se retirait dans ses appartements. -Il fallait bien laisser ces messieurs faire -la sieste avant la grande étape du soir. Les deux -compagnies partaient à six heures. Les officiers -prenaient congé des deux femmes et Miss Eva -Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement -un bras autour de la taille de la vieille -Américaine et d'une voix persuasive et ferme: -«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».</p> - -<p>—Le Corse!</p> - -<p>—Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu -hier.</p> - -<p>—Mais comment sais-tu?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span></p> - -<p>—Oh c'est bien lui et non pas l'autre, -Mariette est une fille très dévouée. Elle a été -jusqu'au bout de l'expérience.</p> - -<p>—Comment Mariette, ta femme de chambre! -sous mon toit! Je ne veux pas de cette fille une -minute de plus dans cette maison.</p> - -<p>—Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt -mille francs, elle est dotée et n'a plus rien à -faire près de nous.» A quoi la vieille dame stupéfaite: -«Ma nièce, vous méritiez d'être née -homme.»</p> - -<p>—Non, mais je mérite d'être heureuse, car -j'épouse le mari de mon choix.»</p> - -<p>Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous -que Miss Eva Waston eût distingué son -lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de -solitude alpestre sur les épaules et dans les -veines six mois de climat de la Riviera.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_II">II</h2> -</div> - -<h2>LE CHOIX D'UN MARI</h2> - - -<p>Paul Sourdière venait de faire la sieste.</p> - -<p>Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une -chaise longue en bambou, la tête calée sur un -coussin en caoutchouc, il regardait vaguement -la vaste chambre baignée de clair-obscur; -dehors une chaleur atroce flambait en minces -bandes de lumière aux lamelles des persiennes; -un courant d'air, établi dans l'escalier par tout -un jeu de fenêtres ouvertes, rafraîchissait un -peu la pièce, mais les moustiques l'avaient fort -maltraité l'avant-veille au restaurant, et les -piqûres lui cuisaient encore le front et les tempes. -Il avait eu beau employer la glycérine, -l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span> -sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient -enflammées et brûlantes, et le jeune -homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas -de sitôt à aller dîner, le soir, au bord de la mer.</p> - -<p>La vue du lit, ennuagé de longues draperies -de tulle blanc, lui promettait au moins la tranquillité -de la prochaine nuit. C'était un modèle -inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le -soir même. Il la tenait de la princesse Outcharewska, -vieille Anglaise épousée sur le tard -par un Russe et qui avait longtemps habité les -grandes Indes. La princesse Outcharewska passait -ses hivers au Caire et ses étés à Nice, elle y -arrivait fin avril et n'en partait que vers le -15 octobre.</p> - -<p>—Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit -en manière de consolation au jeune homme, -les moustiques de la côte basque sont les plus -terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils -sont sanguinaires à Saint-Sébastien; le sang des -corridas les affole.»</p> - -<p>La princesse amusait Paul Sourdière par<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span> -l'imprévu de ses observations physiologiques à -propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur -les plantes, sur les climats et sur les hommes, -sur les moustiques et les corridas. On mangeait -chez elle des plats bizarres et un peu répugnants, -mais d'une saveur persistante et -curieuse. La princesse avait beaucoup voyagé, -beaucoup roulé même, et avait rapporté de -tant de pays parcourus des recettes culinaires, -des formules d'onguents, de baumes et de vins -aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres -qui, les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient -une peau de camélia; mais la princesse ne -réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de -chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, -dont se réjouissait le jeune homme. La -trépidation d'une automobile faisait crier le -gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait -un visiteur; et, formidablement ennuyé du -contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa -chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque -sur le palier:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span></p> - -<p>—Qui est là? demandait-il, penché sur la -lourde rampe de l'escalier.</p> - -<p>—C'est une dame, faisait le valet de chambre -en tendant une carte.</p> - -<p>—Donne.</p> - -<p>Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, -y lisait avec stupeur le nom de miss Eva -Waston.</p> - -<p class="center"> -Miss EVA WASTON<br /> -Les Estérais Peïra-Cava.<br /> -</p> - -<p>—Et tu as dit que j'y étais?</p> - -<p>Le valet de chambre gardait le silence.</p> - -<p>—Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que -je n'y étais jamais, et pour personne?</p> - -<p>—Mais une dame et une si jolie dame! -objectait le domestique.</p> - -<p>—Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont -tous ainsi. Dès qu'ils voient une Panhard, ils -vous vendraient, vous et la maison. C'est bien. -Où l'as-tu fait entrer?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span></p> - -<p>—Mais dans le petit salon.</p> - -<p>—Fais-la passer dans la salle à manger. Au -moins, là, il y a des fleurs fraîches. Ouvre un -des volets qu'on y voie, et descends vite m'excuser. -Je viens, et à l'office de l'orangeade, de -la bière et du café froid.»</p> - -<p>Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur -de cette visite? Il connaissait à peine la milliardaire -américaine pour l'avoir rencontrée dans -des bals de cercles et dans des fêtes de charité, -et pas souvent, en deux hivers, à peine cinq ou -six fois. Il n'était ni de son monde ni de son -groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, -femme de tous les records, la seule fois -où il l'avait vue d'un peu près (il lui avait -même été présenté), c'était à bord de la <i>Malfia</i>, -le yacht de sir Humfrey Bordonn. Miss Eva -Waston ne fréquentait même pas le tennis, où -il se hasardait quelquefois. Il retournait la -petite carte entre ses doigts, prévoyant un grand -ennui dans cette visite. Il avait parlé d'elle -étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span> -conversation avait été sûrement rapportée. Il -savait la jeune fille hardie, délibérée et capable -d'une démarche. Sa situation devenait ridicule, -et il maudissait une fois de plus son imprudente -manie de parler haut en public. Il endossait -vite un complet de piqué blanc sur une -chemise de batiste bleu pâle, et, cravaté de -linon de la même couleur, chaussé de peau de -daim gris, il descendait dans la salle à manger. -Miss Eva Waston l'y attendait, debout dans le -rai lumineux du volet entr'ouvert. Il la reconnaissait -dès le seuil. C'était bien sa chevelure de -soie jaune à la fois floche et lisse, tordue comme -un câble sur la nuque. Elle avait ôté le -grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse, -et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait -dans la contemplation du Bouddha de la -cheminée. Sa face rose, animée par la course et -toute moite de chaleur, illuminait toute la pièce; -son cache-poussière ouvert sur une robe de batiste -écrue, elle égayait la vaste salle obscure -d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span></p> - -<p>—Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous -pouvez me croire, j'ai été élevée dans l'Inde, -faisait l'Américaine en tournant à peine la tête -vers le jeune homme. Vous possédez là une -pièce de musée.</p> - -<p>Et, faisant une brusque volte-face.</p> - -<p>—Je ne devrais pas vous donner la main; -mais je veux me souvenir que vous m'avez été -présenté, et puis je suis chez vous, en somme, -et voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec -une cravache que je serais venue si je n'étais -pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire entre -Gennaro et vous.»</p> - -<p>Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et -les avait prestement retirés. Elle le regardait -droit dans les yeux.</p> - -<p>—On vous dit très intelligent, monsieur, et -je ne demandais qu'à le croire. Pourquoi colportez-vous -des idioties sur mon mariage?</p> - -<p>—Mademoiselle!</p> - -<p>—N'aggravez pas votre situation. Il est indigne -de se défendre. Vous me permettez de m'asseoir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span></p> - -<p>—Ah! mademoiselle!</p> - -<p>Et le jeune homme, confus de son oubli, -avançait un fauteuil.</p> - -<p>—Merci.</p> - -<p>Et, quand miss Eva se fut confortablement -installée, les deux bras aux accoudoirs.</p> - -<p>—Voulez-vous vous rafraîchir? demandait -Sourdière étourdi de cet aplomb; il fait une -chaleur!</p> - -<p>—J'allais vous le demander. Vous êtes -intelligent quelquefois.</p> - -<p>—Que désirez-vous? De l'orangeade, du -café froid, de la bière?</p> - -<p>—Du thé très chaud avec du citron vaudrait -mieux; mais j'aime autant le café froid.»</p> - -<p>Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, -quand le valet de chambre eut déposé le plateau:</p> - -<p>—En vérité, faisait miss Waston en trempant -ses lèvres dans le breuvage, votre <i>home</i> -est tout à fait confortable, et vous êtes un garçon -sympathique; mais pourquoi colportez-vous -des sottises sur moi?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span></p> - -<p>—Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous -jure.</p> - -<p>—Mais non, vos propos m'ont été rapportés -le lendemain même. Quelqu'un a fait exprès le -voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence -sous le soleil; mais on croyait tant me contrarier, -on escomptait tant le désappointement de -ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule -a été indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même -ri aux larmes, l'histoire était très drôle, mais si -indigne de vous et de moi. J'aime à croire qu'elle -ne vous est pas venue par le régiment; ce serait -alors une chose odieuse, une machination dirigée -contre M. Olivari, et M. Olivari ne prendrait -pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»</p> - -<p>Et son regard avait une lueur d'acier.</p> - -<p>Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.</p> - -<p>—Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.</p> - -<p>—En effet, mademoiselle, je suis surtout -aux regrets.</p> - -<p>—On regrette toujours les bêtises, une fois<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span> -faites. Les réparer est plus difficile, et il faut -réparer la vôtre.</p> - -<p>—Mais de tout mon cœur.</p> - -<p>—Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la -volonté et l'adresse. C'est pour tout cela que je -suis venue chez vous, pour vous aider à réparer. -Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour -vous: vous lancerez maintenant la vraie, et -vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous -avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un -peu de café, s'il vous plaît?»</p> - -<p>Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:</p> - -<p>—Vous avez bien une heure à me donner?</p> - -<p>—Plus! Toute la journée, toute ma soirée!</p> - -<p>—Non, une heure suffira. Voulez-vous me -faire une grâce? Passez-moi une de ces fleurs de -magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»</p> - -<p>Le jeune homme se levait et offrait à même -le vase persan la gerbe rigide de feuillages vernissés -et de calices énormes. L'Américaine prenait -une fleur, en écartait les lourds pétales -charnus et la respirait longuement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span></p> - -<p>—Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour -son physique. Il est vrai que, sans son physique, -je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes -très pratiques en Amérique et nous ne donnons -rien pour rien. Ou nous épousons un -homme pour sa fortune, et alors il importe -peu qu'il soit jeune, beau, vieux ou laid. L'important -est qu'il soit intelligent pour conserver -ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le -mariage de raison, irraisonnable à mon sens, -puisque tout y est sacrifié. Ou nous épousons -un titre et un nom, et c'est un duc français, un -marquis espagnol ou un prince autrichien; nous -n'exigeons alors qu'une noblesse ancienne et un -physique décoratif. On est beaucoup revenu, -chez nous, de ces sortes de mariages. Vos -grands seigneurs d'Europe sont vraiment -endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu -l'habitude de payer comptant. Nos dollars, d'où -qu'ils sortent, ont cours à travers le monde. -Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés -ne vaut rien. Nous préférons à ce prix-là<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span> -demeurer filles ou bien alors nous épousons -un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et -c'est le plus aristocratique des mariages, car il -exige chez la femme une grosse fortune, de la -volonté et une indépendance avertie par de la -sagacité et de l'observation. Ce mariage-là n'est -permis qu'à l'élite. Oh! vous pouvez saluer, je -sais très bien ce que je vaux.</p> - -<p>J'épouse M. Olivari pour son physique et -quelques autres qualités. Il est vrai qu'il y a -quinze jours, à pareille heure, j'ignorais totalement -qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux -Estérais, et ce n'est qu'une heure après que le -plus grand des hasards a voulu qu'une porte -mal fermée, ouverte par un courant d'air, me -le fît apparaître dans son tub. Le détail de la -chemise est inventé. M. Olivari n'en avait pas. -Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre -de Sicile qui aurait eu des moustaches; je connais -mes auteurs et je possède quelques Musées. -Nous voyageons beaucoup, nous autres -Américaines; Naples et Pompéi nous font une<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span> -esthétique très affinée. J'ai vu les Somalis qui -sont les plus beaux hommes du monde, les -coolies de l'Himalaya, qui sont de race pure, et -les jeunes gens de Taormina, que les hellénistes -allemands comparent aux éphèbes grecs. -J'ai vu danser à Triana et dans les antres de -Grenade les danseurs gitanes dont le galbe est, -dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que -les horse-guards de S. M. Edouard VII promènent -par les rues de Londres les plus beaux spécimens -d'étalons humains. La nudité de M. Olivari -ne m'a donc rien appris, mais elle m'a -confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez -pas. Une élève assidue de l'atelier Julian en -sait tout aussi long que moi.</p> - -<p>Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, -c'est la nationalité même de mon fiancé: -j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le -Corse, lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, -forcément jaloux, d'une fierté presque extravagante, -il n'entend la plaisanterie ni sur la fidélité -ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort,<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span> -jusqu'au couteau et jusqu'au revolver; et cela me -plaît assez, au milieu la veulerie d'une époque -où l'adultère est consenti et tous les scandales -tolérés, de sentir auprès de soi un souple et -joli fauve humain qui n'admettra pas de plaisanterie -dans ma conduite et ne souffrira aucun -flirt accentué même d'un prince ou d'un -grand-duc.</p> - -<p>La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée -en amour, et, lorsqu'on a ma dot, tous les maris -sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la velléité -de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la -petite mort.</p> - -<p>—Et vous êtes une fervente de tous les frissons, -nuançait la voix de Sourdière devenue -ironique.</p> - -<p>—Je suis musicienne, répondait la jeune -fille, éludant la question.</p> - -<p>—Vous m'en direz tant. Et vous croyez -qu'un Corse...</p> - -<p>—Je crois. J'ai passé trois semaines à -Ajaccio. L'autre hiver, j'y étais avec Flossie<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span> -Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas -empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle -était extravagante et fantasque et encore bien -plus gâtée que moi. Sa mère la savait condamnée -et supportait tous ses caprices. Ajaccio -n'est pas précisément un séjour folâtre; mais la -baie y est admirable, et nulle part je n'ai vu -une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette -lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce -le reflet des neiges du Mont-d'Oro ou le velours -vert de tant de sapinières! C'est l'éclairage au -bleu des plus ingénieux décors de Carré; le -paysage y prend une indicible mélancolie; c'est -une volupté que de s'y sentir vivre et même -de s'y voir mourir!</p> - -<p>Nous étions dans un grand hôtel dont je -vous tairai le nom, car la table y est plutôt médiocre, -mais qui commande un panorama de -songe; et, toutes nos journées, nous les passions -en voiture. Vous connaissez l'ordonnance -de la médecine moderne: de l'air, du grand -air et toujours de l'air.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p> - -<p>Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée -à l'hôtel, dès le premier jour, déplut à -Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre -elle-même à la station, sur la place. Elle le -voulut et elle le fit. Le cocher élu s'appelait -Antonio. C'était un grand garçon, sec comme -un coup de trique, avec des sourcils charbonnés -et des yeux de jais noir. Son bagout nous -amusa huit jours. Au retour de nos excursions, -Flossie faisait arrêter la voiture devant -les pâtissiers de la ville, y descendait -chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux -le cocher ahuri; elle les portait elle-même au -garçon demeuré sur son siège, et cela au grand -scandale de toute la rue. Quand elle eut assez -de celui-là, elle en prit un autre, un nommé -Beppo, court et trapu, tel un roquet, et roux -comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de -Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli -cocher de tout le pays, et qu'elle enlevait à -prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix -d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span> -ne sont jamais bien gros en Corse, et tout cela -en tout bien tout honneur. Mais cette folle -enfant de Flossie avait compté sans le caractère -indigène. Chacun des cochers s'était monté la -tête sur la jeune et riche cliente.</p> - -<p>Un jour, à l'heure de la promenade, comme -nous sortions de l'hôtel, au lieu de notre voiture, -nous trouvions les trois cochers réunis. -Le long Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo -étaient là, concertés, et je vis de suite -que nos affaires tournaient mal.</p> - -<p>Ils nous abordèrent poliment, le chapeau -bas, et mirent Flossie en demeure de choisir -entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée -pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré -leur couteau et déclaré qu'ils videraient la querelle -entre eux si elle ne se décidait, quand ils -l'eurent avertie que l'homme élu par elle -aurait à se battre avec les deux autres, cette -pauvre Flossie changea de couleur et me glissa -entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel -évanouie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span></p> - -<p>Je calmai les cochers avec vingt francs, mais -nous dûmes quitter Ajaccio, le soir même -et avec les plus grandes précautions. On nous -fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre -hôtel. Cette querelle avait fait scandale, et le -consulat des Etats-Unis nous avait priées officieusement -de partir.</p> - -<p>Eh bien, cette petite algarade m'a donné la -meilleure opinion du caractère corse. Voilà des -gens qui ne souffrent pas qu'on se moque d'eux -et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on -les lâche ensuite comme des accessoires de -cotillon.</p> - -<p>—Accessoire de cotillon est dur pour un -mari.</p> - -<p>—C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse -M. Gennaro Olivari.</p> - -<p>La jeune fille se levait:</p> - -<p>—Croyez que j'ai encore d'autres raisons, -M. Olivari a les plus beaux yeux du monde.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_III">III</h2> -</div> - -<h2>AMES D'OUTRE-MER</h2> - - -<p>Le dîner tirait à sa fin.</p> - -<p>La princesse Outcharewska avait réuni, ce -soir-là, les derniers hiverneurs attardés en Riviera. -Il y avait là Charles Haymeri, Pierre -Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul -Sourdière. Il y avait là la frêle et pâle M<sup>me</sup> de -Nymeuse, retenue à Nice par une incurable neurasthénie, -si faible qu'elle n'osait affronter d'autres -climats; il y avait là le consul d'Irlande, -le vieux colonel de Brignolle et deux médecins -et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait -partir le lendemain pour Néris; le colonel -de Brignolle, lui, quittait Nice à la fin de la -semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span> -méditait une fugue dans l'Oberland, tourmenté, -disait-il, par le besoin de voir des glaciers après -tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un -peu grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé -à Paris par les fêtes du roi d'Italie. Il attendait -une lettre de la Revue, dans laquelle il pondait -sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, -c'était bien le dernier dîner de la saison. -Nice à moitié désert allait être tout à fait vide; -il soufflait sur la ville comme un vent de départ.</p> - -<p>La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée -macabre avec sa face émaillée d'un luisant -de porcelaine sous des bouclettes d'un blond -verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la -fois plâtreuse et diaphane dans des nuages de -tulle bleuâtre, tout scintillant de paillettes de -nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette -toilette coruscante, la princesse aggravait son -équivoque silhouette par les battements rythmés, -on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. -Les plus belles perles brillaient sur sa<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span> -poitrine plate. Par les fenêtres grandes ouvertes, -des palmiers et des bambous, des lataniers et des -fougères arborescentes se découpaient vaporisés -de lune; et, sur la table, la massive -argenterie, les fruits entassés dans des verreries -persanes, le champagne frappé dans des buires -de Venise et les points de Flandre de la nappe -racontaient les millions déjà affirmés par l'exotisme -du parc.</p> - -<p>Une odeur de magnolia traînait lourde dans -la nuit; un imperceptible frémissement de soie -dénonçait le voisinage de la mer.</p> - -<p>Et l'on causait naturellement du mariage de -miss Eva Waston. C'était l'inévitable sujet de -tous les entretiens. Ses trente millions américains, -tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant -corse sur la foi de son beau physique -et de sa nationalité, préoccupaient toute la Riviera. -Paul Sourdière avait cru devoir rétablir -la vérité et réparer le mal, causé étourdiment -par lui, en racontant tout à trac la démarche -de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span> -à sa villa, comme la loyauté et l'imprévu de leur -conversation.</p> - -<p>L'aventure de miss Liliane Foxland avec les -cochers d'Ajaccio avait fort diverti l'assistance; -l'étalage des connaissances de miss Eva Waston -en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. -Chacun avait dit son mot, les femmes soulignant -d'un sourire et les hommes d'une réflexion.</p> - -<p>—Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout -à coup une voix lointaine et cassée, venue on -ne sait d'où, presque une voix de ventriloque, -cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui -avec des cochers. Elle a toujours eu l'obsession -et du siège et du fouet.»</p> - -<p>On se regardait avec stupeur. C'était la princesse -qui parlait. Ses invités avaient beau la -connaître. Chaque fois que la vieille Outcharewska -prenait la parole, il y avait toujours -dans l'assistance un moment de silence pénible. -Il y avait à la fois du hiement de la poulie et du -cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante -de la princesse Outcharewska.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span></p> - -<p>—C'est une voix d'étranglement, avait dit -d'elle le grand-duc Boris, elle a dû être pendue -quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou -quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska -a eu tant d'avatars.»</p> - -<p>Et le légendaire irrespect du grand-duc en -racontait bien d'autres sur la dame de la villa -Néra.</p> - -<p>—Comment! miss Flossie Foxland avait -l'obsession des cochers?</p> - -<p>C'était la frêle M<sup>me</sup> de Nymeuse qui, secouant -sa langueur de poitrinaire, risquait une intonation -mourante avec un joli geste.</p> - -<p>—Contez-nous cela, princesse.</p> - -<p>—Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable -voix de l'Anglaise. Cette Flossie -Foxland était surtout très mal élevée; j'ai beaucoup -connu sa mère; et lady Foxland se désolait. -Mais Flossie était si malade. Ravissante, -d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de plus délicieusement -puéril et, si curieusement fardée par -la fièvre. Oh! le rose des pommettes de Flossie,<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span> -des pétales de Bengale dans du lait! J'habitais -alors Cannes et je voyais souvent la mère et la -fille. Flossie s'ennuyait mortellement avec la -vieille dame, qui ne pouvait prendre sur elle de -cacher son chagrin.</p> - -<p>«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon -deuil avant, raillait cette cruelle enfant.</p> - -<p>Et, quand je venais les voir dans leur villa de -la Croizette, la petite, qui m'aimait assez, me -reconduisait toujours jusque dans le jardin. Il -y avait justement une station de voitures devant -leur grille.</p> - -<p>—Savez-vous, princesse, ce que je voudrais -être, me disait-elle souvent en me fixant de ses -grands yeux de fleur? je voudrais être homme -pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers -de fiacre.</p> - -<p>—Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces -hommes sont sales, mal tenus, dégoûtants.</p> - -<p>—Non, il y en a de très bien; mais ce n'est -pas pour leur ressembler que je voudrais être à -leur place, mais pour entendre ce qu'ils entendent.<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span> -Songez comme ce doit être amusant. Ils -promènent des touristes, des Cooks, des gens -très bêtes. Ils ramènent des amoureux, des décavés -et sûrement des criminels. Est-ce que -l'on sait, si près de Mont-Carlo? Toutes les -nationalités, ils les voiturent sur leurs coussins -et tous les états d'âme. Songez, princesse, le -monsieur qui va se suicider et celui qui a fait -sauter la banque, et le retour des viveurs avec -les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent -et des princesses avec des croupiers, et les -jeunes mariés donc! J'oubliais le voyage de -noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce -pays! et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! -car on voit très bien avec le dos. Vous savez, -princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe -derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends -jamais mieux que lorsqu'on ne me croit -pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer, -les cochers de Cannes!</p> - -<p>—Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, -il faut rentrer auprès de votre mère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p> - -<p>—Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle -ne me parle que de ma santé et de la Bible; or, -je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler, -c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je -lis est expurgée. Oh! sans cela! Je suis sûre -que les cochers n'entendent pas des choses aussi -extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!</p> - -<p>—Si vous eussiez été papiste, on vous aurait -excommuniée. Comme vous avez bien fait d'être -protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.</p> - -<p>—Adieu, je vous aime bien, princesse.</p> - -<p>Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse -enfant.</p> - -<p>A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion -bien innocente, d'ailleurs, qu'elle eut à -une soirée chez M<sup>me</sup> Eggers, lors de la présentation -du prince de La Tour Faraman.</p> - -<p>—Il est laid, mais excitant.</p> - -<p>Le mot ébouriffa les douairières; on augura -sévèrement de l'avenir de cette enfant. Hélas! -elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais beaucoup -Flossie Foxland.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span></p> - -<p>La princesse avait parlé dans un religieux -silence.</p> - -<p>—Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, -princesse?</p> - -<p>C'était Charles Haymeri qui posait la question.</p> - -<p>—Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre -chose. Je connais beaucoup la tante, mistress -Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion -même. Tout est voulu et prémédité dans sa -conduite. Une grande indépendance d'allures et -de caractère prête une apparence de caprice à -ses plus fermes décisions; je ne suis pas du -tout étonnée de son mariage. Miss Waston est -la vraie fille de son père; elle a la plus haute -idée d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, -n'a plus qu'elle la conscience de sa valeur. -C'est une fille pratique, qui a le respect de toutes -les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse -et l'argent; mais, comme elle a reçu de -sir Waston une forte éducation morale, elle -met au-dessus de tout le caractère et la loyauté<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span> -des gens, et je m'explique très bien le choix de -son petit sous-lieutenant corse, parce que d'un -physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une -race à laquelle on prête quelque fierté dans les -sentiments.</p> - -<p>Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à -regarder sa mâchoire. C'est aussi une volontaire, -et elle est trop intelligente et en même temps -trop avertie pour ne pas désirer être dominée -en amour, elle, la femme de toutes les dominations.</p> - -<p>—Quelle psychologie, princesse! disait Paul -Sourdière.</p> - -<p>A quoi la robe de tulle bleuâtre:</p> - -<p>—Hé! hé! j'ai près de soixante ans.</p> - -<p>—Nous en oublions bien quinze au vestiaire, -chuchotait Robert Stouza à l'oreille d'une des -jeunes femmes de médecin.</p> - -<p>—Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait -Charles Haymeri.</p> - -<p>—Vous êtes tous des enfants, interrompait la -princesse, car, tous, et vous le premier, monsieur<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span> -Sourdière, vous ignorez le vrai motif du -mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit -ce qu'elle a voulu vous dire, mon cher monsieur -Sourdière. Je tiens de mistress Migefride quelques -détails sur la halte des Alpins aux Estérais. -Ils y demeurèrent juste vingt-quatre heures, et -ces vingt-quatre heures-là ont décidé de la vie -de miss Eva.»</p> - -<p>Toutes les têtes se penchaient, attentives. La -princesse jouissait de son effet.</p> - -<p>—Si je vous donnais le motif qui a pesé le -plus lourd sur la décision de miss Waston et l'a -tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous -crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, -rien n'est plus vrai.</p> - -<p>—Oh! dites-le donc, princesse!</p> - -<p>—A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, -vous ne comprendrez pas. Les femmes peut-être; -mais les hommes, non.</p> - -<p>—C'est donc bien monstrueux? hasardait -Sourdière.</p> - -<p>—Non. C'est très simple, c'est très femme<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span> -surtout. D'ailleurs, je vais m'exécuter; ces -dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro -Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant -à pleines lèvres sa femme de chambre Mariette.</p> - -<p>—Mais alors l'histoire de l'essai loyal est -vrai; et voilà qui confirme la version de M. Sourdière.</p> - -<p>—Ah! que vous êtes loin de compte! Si le -beau sous-lieutenant corse pressait si fort Mariette -sur sa poitrine et lui donnait si ardemment -le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques -droits sur la jolie fille. Tout recru qu'il fût par -trente-trois kilomètres de marche la veille, il -n'en avait pas moins courtisé de très près la -camériste; et Mariette, sensible aux prunelles -aiguës de l'officier, l'avait généreusement hospitalisé -toute la nuit. Léandre quittait Héro; -c'étaient des adieux classiques.</p> - -<p>—Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé -miss Eva Waston? s'exclamait Robert Stouza. -J'avoue, princesse, que je ne comprends plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span></p> - -<p>—Parce que vous êtes tous des enfants, et, -comme tous les Latins, trop simples ou trop -complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement -Mariette, la femme de chambre de miss -Waston? Etes-vous d'ailleurs jamais allés à -Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous -a été reçu chez ces dames? Personne. A merveille. -Vous ne pouvez comprendre. Si, pardon, -colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, -et vous aussi, consul. Mais vous ne regardez -que les femmes habillées chez Doucet et -chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez -donc pas Mariette. Qu'il vous suffise donc de -savoir que cette fille de chambre est le sosie de -sa maîtresse.</p> - -<p>Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, -rappelle trait pour trait notre richissime -Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un -gris d'agate, la même plantation de cheveux -(miss Waston est plus blonde), la même mâchoire -surtout et le même éclat de teint; et -miss Eva est très jolie; c'est presque une professionnelle<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span> -beauté de la colonie américaine; et -Mariette n'est que passable. C'est un beau brin -de fille, et voilà tout. Ce modèle pullule dans -tous les <i>oyster's bars</i> de Londres... et cela tout -simplement parce que seule, l'habitude du luxe -et du grand confort développe la beauté. Miss Eva, -qui est une intelligence, sait quelle part ses -tea-gowns de cinquante louis et ses petites -trotteuses de vingt-cinq, avec une perle de Morgan -ou un émail translucide de Lalique, ont -dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. -Elle n'a pas plus d'illusion sur la sincérité des -hommages que sur la qualité de l'encens prodigués -sous ses pas, et elle sait quel but et quelle -proie aussi pourchassait en elle la meute de ses -soupirants de cet hiver!</p> - -<p>Aussi ne croyez pas une minute que la présence -de Mariette auprès d'elle soit un effet de -pur hasard. Cette présence a été voulue par -miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson -comme camériste a été le fruit de longues -réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span> -circonstance qui l'a mise sur le chemin de -miss Waston. Annie Stephenson n'avait jamais -été en condition. Avant d'entrer au service -d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si -elle a été retirée du bataillon des marcheuses -pour être attachée à la personne de miss Waston -à de très gros appointements, c'est justement -à cause de cette ressemblance. Saisissez-vous, -maintenant?</p> - -<p>—Mais c'est tout un roman que vous nous -racontez là, princesse!</p> - -<p>—Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder -dans un roman.»</p> - -<p>Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille -princesse Outcharewska se levait de table et -donnait le signal de passer au salon.</p> - -<p>Ce fut un désappointement général.</p> - -<p>La princesse avait pris le bras du colonel de -Brignolle.</p> - -<p>—La suite au prochain numéro, disait-elle -avec un malicieux sourire de ses lèves peintes, -ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent connaître<span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span> -la fin de l'histoire, me trouveront chez -moi demain, à cinq heures. Je leur offrirai le -thé. Il faut bien occuper ses journées; elles sont -longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous -osera la montée du Mont-Boron par cette chaleur? -Je connaîtrai ainsi les amis de la Vérité. -Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit -poker.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_IV">IV</h2> -</div> - -<h2>PREUVES A L'APPUI</h2> - - -<p>—Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait -la vieille princesse Outcharewska en dénombrant -ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie -de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en -poils de blaireau savamment collés et lustrés, elle -dévisageait tour à tour en les nommant par leur -nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert -Stoudza et Paul Sourdière. Vous avez bravé la -chaleur et ces vingt minutes de montée. Faut-il -que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas -venu: il n'est pas encore entré dans son corset. -Il est de trop bonne heure. Quant au consul, il -sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à -point que pour le dîner. Il faut compter avec les -teintures.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span></p> - -<p>Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes -de cette vieille momie peinte et repeinte -émaillée et vernissée, à l'adresse des petites -coquetteries de ses vieux amis.</p> - -<p>—Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques -Monard.</p> - -<p>—Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. -Elle a le râtelier venimeux.</p> - -<p>—Tiens, madame de Nymeuse, cette chère -enfant, faisait la princesse en essayant d'adoucir -l'aigreur de sa voix rouillée.</p> - -<p>Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle -venue, mais elle se gardait bien de bouger. -Elle eût compromis la savante combinaison de -son attitude et d'un long peignoir de surah paille, -prudemment étayés, attitude et peignoir, sur une -pile de coussins.</p> - -<p>—Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je -vais croire que vous avez un flirt.</p> - -<p>—Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait -la jolie poitrinaire; voyez, je ne tiens pas debout.</p> - -<p>—Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span> -a du bon, ripostait la vieille Anglaise. Les premiers -chrétiens s'aimaient dans les catacombes, -au milieu des ossements de leurs martyrs.»</p> - -<p>Et, cette ironie devenait funèbre dans cette -bouche ancestrale. D'une main décharnée, un -véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de pierreries, -la princesse soutenait le triangle aigu de -son étroit menton. Mme de Nymeuse, toute -blanche à côté d'elle dans des flots de linon -blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.</p> - -<p>—Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait -en lui-même Jacques Monard.</p> - -<p>—C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs -elles tomberaient en décomposition, ricanait sous -sa moustache Paul Sourdière.</p> - -<p>—Quel spectacle de nécropole!</p> - -<p>—Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, -la dernière ville où l'on embaume encore.</p> - -<p>—Mais elles sont fraîches à regarder.</p> - -<p>Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient -assaut de minauderies.</p> - -<p>—Harry! servez le thé bouillant, disait la<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span> -princesse à un valet de pied en culotte courte, -entré sur la pointe de ses semelles feutrées, les -femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent -changer les langes de leurs enfants. Aidez-moi -donc à servir le thé, mignonne.»</p> - -<p>Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. -C'était aussi comique que terrifiant. Mais les vastes -proportions du salon, parqueté de citronnier et -implacablement blanc, imposaient le respect, en -même temps qu'elles dissipaient toute crainte. -L'ondoiement figé de merveilleux poissons japonais, -la queue tordue et la nageoire vibrante -comme une aile, animait d'ébats de bronze la -monotonie des panneaux blancs; leurs groupes -de trois ou quatre se dressaient sur des consoles -de laque, impressionnants de vie et de mouvement. -C'était la grâce des mosaïques de Pompéi -alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A vingt-cinq -mille francs le groupe, il y en avait là pour -deux cent mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin -se réflétait à l'infini dans une enfilade de -hautes glaces.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span></p> - -<p>—Je vous fais languir, messieurs, faisait la -princesse en aguichant les hommes en train d'écraser -dans leurs tasses des rondelles de citron, -je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva -Waston s'est tout à fait éprise de M. Olivari. -Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les lèvres -de sa camériste. C'est très américain, je vous en -préviens. Vous saurez aussi pourquoi cette -déconcertante héritière avait pour femme de -chambre une figurante de music-hall; mais je -reprendrai de haut.</p> - -<p>C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva -Waston venait, au grand scandale de toute la -pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige. -Le duc de Folkembrige, le seul héritier -du nom, possède encore un château en Ecosse. -Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur -les champs de courses et les tables de baccarat; il -y a acquis la réputation de premier entraîneur des -trois royaumes et d'un joueur imperturbable. La -mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui -ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span></p> - -<p>C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; -et la fille d'un roi des trusts, comme miss Eva -aurait dû s'estimer trop heureuse d'être recherchée -par lui. C'est une cour de près de deux -mois que venait de briser net cette fantasque et -résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à l'ambassade -des Etats-Unis, bal donné presque en -son honneur, puisqu'il n'était bruit dans Londres, -que de son mariage, aux dernières mesures -d'une valse que le jeune duc avait surtout -parlée, s'étendant avec complaisance sur les -délices de la vie de grand yacht et vantant -à la fiancée de son choix les avantages d'une -commune existence menée dans la parité des -mêmes goûts.</p> - -<p>—Et maintenant si nous valsions, avait -demandé d'une voix brève l'héritière courtisée.</p> - -<p>Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle -avait coupé court à l'entretien.</p> - -<p>Cette façon d'accueillir les projets d'un duc -et pair et cette fin de non-recevoir d'une pratique -yankee, qui ne l'envoie pas dire, avaient révolutionné<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span> -un peu la cour et énormément la ville. Le -duc de Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il -faut croire que l'éclat avait remué l'opinion, car -master Réginald Waston lui-même en avait -blâmé sa fille.</p> - -<p>A quelques jours de là, Edwards Domerset, -le cousin germain de miss Waston, qui est aussi -mal élevé qu'un Français, entrait en coup de -vent chez sa chère Eva.</p> - -<p>—Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, -disait-il le plus sérieusement du monde. Vous -ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous les soirs -à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une -fois pour toutes de vos prétendants. Si millionnaire -que soit une femme de théâtre, nous n'épousons -pas encore des figurantes. Il y a des -marquis français et des princes italiens pour ça. -Vous avez eu là une idée de génie, cousine, -mais peut-être un peu <i>audacious</i>, comme le -dirait lady Forgett. Mais c'est admirable et je -vous reconnais bien là.</p> - -<p>—Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span> -fille amusée du bagout de son cousin. C'est une -gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends -goutte?</p> - -<p>—Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte -vérité. Il y a en ce moment à l'Aquarium, dans le -ballet de <i>La Belle et la Bête</i>, qui est une stupide -merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, -qui vous ressemble à faire suspecter les -principes de mon oncle Réginald. C'est la -deuxième du troisième rang de gauche, au tableau -des <i>Fleurs animées</i> et la première du deuxième -rang de droite à l'acte de la <i>Grotte du jardin</i>, -Pivoine de la Chine dans sa première exhibition -et Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une -plastique admirable; elle possède des jambes et -des hanches comme je vous en souhaite, cousine, -car j'ignore complètement cette partie de votre -personne. Il est vrai que vous offrez généreusement -le reste à l'admiration des foules. Cette -fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de -très beaux bras.</p> - -<p>—Vous êtes un impertinent, Edwards. Les<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span> -jambes et les hanches valent chez moi les bras et -les épaules; mais il n'est pas d'usage de les -montrer au bal. A la première fête costumée, je -me mettrai donc en Pivoine de la Chine. Et -comment se nomme cette fille qui me ressemble -tant?</p> - -<p>—Oh! peu importe. Maud, Liliane ou -Antonia. Son nom ne figure même pas au programme.</p> - -<p>—Et elle est royalement entretenue, je suppose?</p> - -<p>—Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle -doit, après le théâtre, faire les <i>oysters-bars</i> et -les restaurants de nuit comme ses pareilles. C'est -une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois -livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher -chez les entremetteuses.</p> - -<p>—Et elle me ressemble?</p> - -<p>—Et elle vous ressemble, Eva.</p> - -<p>—C'est à pleurer.</p> - -<p>Et avec une gaieté subite:</p> - -<p>—Mais voilà le duc de Folkembrige consolé.<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span> -Il faudra lui indiquer cette Mlle Sosie. Il pourra -passer son caprice et son chagrin.</p> - -<p>—Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium -n'a pas trente millions.</p> - -<p>—Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne. -Elle meurt de faim, peut-être, et aucun -de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort. -Je veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir -voulez-vous me conduire à l'Aquarium?</p> - -<p>—Mais ce soir, si vous le voulez.</p> - -<p>—Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq -couverts à la maison; mais demain, si vous -êtes libre.</p> - -<p>—Mais je suis toujours libre pour être à vos -ordres.</p> - -<p>—A demain, Edwards.</p> - -<p>—A demain, Eva.</p> - -<p>Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. -Elle y retournait le surlendemain. On l'y -remarqua huit soirs de suite. <i>La Belle et la Bête</i> -l'intéressait passionnément. Des pourparlers -s'étaient engagés entre elle et la figurante par<span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span> -l'entremise de Domerset; une entrevue abouchait -les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson -entrait au service de miss Eva Waston -sous le nom de Mariette Eymard. La figurante -laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses -et les hasards de la basse galanterie, pour -le cabinet de toilette et la chambre à coucher -de la millionnaire yankee. Quel était son service, -et à quels appointements? Mystère. Quelque -prétendant de haut vol se déclarait-il près -de miss Waston, la camériste avait pour consigne -de se trouver le plus souvent possible -sur le chemin du futur fiancé; la présence -de Mariette semblait planer sur tous les flirts. -Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le -devinez aisément, messieurs. La fausse femme -de chambre était la pierre de touche des passions -affichées pour l'héritière de master Réginald; -sa ressemblance indéniable et son attitude -provocante étaient un peu, dans cette chasse -aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois -coffrets dans le <i>Marchand de Venise</i> de notre<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span> -immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston -de jouer les Portia.</p> - -<p>Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus -des beaux yeux de la cassette qu'ils ne voyaient -ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie Stephenson, -mannequin d'amour aposté là pour -éprouver la sincérité de leur désir. Et les ducs -succédaient aux princes, les marquis aux barons -allemands, les magnats aux neveux de cardinaux -et les héritiers en exil de royaumes usurpés aux -plus grands propriétaires fonciers des deux îles. -A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston -avait un mystérieux sourire.</p> - -<p>—En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme -la princesse Escarboucle des contes de fées: je -les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles et -ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne -dépiste même pas la joliesse de Mariette.</p> - -<p>—Naturellement, avait beau objecter cette -pauvre mistress Migefride, il n'y a pas place -pour deux sentiments dans le cœur d'un homme -bien épris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span></p> - -<p>—Mais où les voyez-vous épris, ma tante? -Ils sont hypnotisés et comme des poules par -une cuiller d'argent.</p> - -<p>—Quelle comparaison, ma nièce!</p> - -<p>—Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je -suis convoitée comme un collier d'exposition à -la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux dardés -sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs -de pierreries ou de femmes coquettes à demi -râlantes d'une frénésie de parure et d'orgueil! -Mais non, le fabuleux collier de trente millions, -que je suis pour ces messieurs, n'allume chez -eux que des yeux de cambrioleurs. Ils n'en désirent -que la valeur; ils m'estiment au plus juste -prix comme les escarpes de la partie, en songeant -au profit de la pièce démontée et des -pierres desserties.</p> - -<p>Je suis une valeur pour les usuriers, les -remueurs d'argent, les lanceurs d'affaires, -comme tel collier de chez Chaumet ou de chez -Vever est une aubaine pour les recéleurs. Et -c'est un peu irritant, à la longue, de n'être ce<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span> -que je suis que par les millions de mon père. Ma -tante, voyez le taux de ma plastique au cours de -la galanterie. Il y avait à l'Aquarium une figurante, -une Annie Stephenson, qui me ressemblait -d'une façon indécente (elle est en France -maintenant!) eh bien cette fille gagnait cent -cinquante francs par mois à l'Aquarium et ne -soupait pas tous les soirs.</p> - -<p>Voilà qui vous documente terriblement sur le -panmuffisme des hommes et la sincérité de mes -soupirants.»</p> - -<p>Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la -conscience de sa valeur marchande lui empoisonnait -sa vie.</p> - -<p>—Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait -Paul Sourdière; se renseigner exactement sur sa -cote physique et morale, c'est l'école du désespoir. -La seule raison que nous ayons de continuer -à vivre, c'est la dose intacte, quoique toujours -entamée, de nos illusions.</p> - -<p>—Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent -de leur cendre! riait Pierre Duteuil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span></p> - -<p>—On ne perd jamais complètement celles que -l'on a sur soi-même.</p> - -<p>—Le mensonge vital, la théorie d'Henrik -Ibsen.</p> - -<p>—Nous avons lu le <i>Canard sauvage</i>, interrompit -la princesse. Aussi jugez avec quelle -émotion reconnaissante cette trop perspicace -miss Eva écoutait sa fidèle Mariette lui raconter, -le matin même du départ des deux compagnies -alpines, les épisodes convaincants de la nuit.</p> - -<p>—Ah! princesse, dites-les-nous et surtout -des détails!</p> - -<p>—Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait -entrer chez elle Annie, ou plutôt Mariette, les -yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui -sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi, -s'il faut en croire les vers de Richepin:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>et, à sa question: Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Il y a... que ça y est, ripostait la femme -de chambre, un des invités de Mademoiselle m'a<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span> -manqué de respect. On m'a traitée comme une -ville prise, mais ce n'est pas un prétendant.</p> - -<p>—Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme -qui s'assied à notre table est tout au moins un... -aspirant.</p> - -<p>—Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la -chose; il ne m'a pas laissé le temps de dire: -Ouf! Il mettait les bouchées doubles.</p> - -<p>—Et cela s'est passé?</p> - -<p>—Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé -la porte entr'ouverte, et, quand j'ai traversé le -couloir...</p> - -<p>—Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir?</p> - -<p>—Parce que le lieutenant m'avait prié de -venir prendre les ordres à dix heures et demie.</p> - -<p>—Et son ordonnance?</p> - -<p>—Il dormait, le pauvre!</p> - -<p>—Annie, vous avez, je crois, agi pour votre -compte personnel?</p> - -<p>—Je ne crois pas.</p> - -<p>—Comment! Vous ne croyez pas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span></p> - -<p>—Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari -m'a appelée Eva.</p> - -<p>—Il t'a appelée Eva?</p> - -<p>—Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer -ce qu'il appelait votre ressemblance. -«Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de -répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses -cheveux. Le sais-tu?»</p> - -<p>—Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari, -dis-tu? Il occupe quelle chambre?</p> - -<p>—La chambre dix-huit, mademoiselle.</p> - -<p>—Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt!</p> - -<p>Miss Waston, elle aussi, se souvenait.</p> - -<p>—Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli -garçon.</p> - -<p>—Assez!</p> - -<p>—C'est un Corse.</p> - -<p>—Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva?</p> - -<p>—Tout le temps.</p> - -<p>—Etrange! A table, il ne m'a pas regardée.</p> - -<p>—C'est qu'il le faisait en dessous.</p> - -<p>—Tu le crois timide?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"></a>[Pg 89]</span></p> - -<p>—Oh! surtout sournois.</p> - -<p>—Et fier?</p> - -<p>—Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est -trop riche. Comment un petit sous-lieutenant -alpin pourrait-il affronter tant de millions!</p> - -<p>L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en -elle-même la scène du tub et la nudité brune -et musclée du beau sous-lieutenant.</p> - -<p>—Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie, -dans ton désir de me faire plaisir?</p> - -<p>—Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle -daigne monter tantôt dans ma chambre, -vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y -cacher, M. Olivari doit y venir me faire ses -adieux.</p> - -<p>—Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai -certainement.»</p> - -<p>Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut -des preuves à l'appui. Le soir même, miss Eva -déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait que -M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière -(et la princesse Outcharewska se tournait<span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span> -vers le romancier), que ma version vaut bien -la vôtre, et ma version est la vraie.</p> - -<p>—Sans compter que, dans la vérité, le climat -de Nice et la solitude n'y sont pour rien, soulignait -Stouza, hostile.</p> - -<p>A quoi l'écrivain:</p> - -<p>—Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que -les femmes, les filles et les vertus sont comme -les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles -sont mûres.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_V">V</h2> -</div> - -<h2>LE COUP DE L'AMÉRICAINE</h2> - - -<p>—Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est -jouer de malheur!</p> - -<p>Paul Sourdière venait de croiser la princesse -Outcharewska sous les sapins de la forêt de -Turini. Arrêté dans le nuage de poussière soulevé -par la voiture, il regardait s'éloigner, dans -la clarté des hautes branches, la victoria qui -emportait la princesse. Dans ce coin perdu des -Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude, -sur ce point stratégique, centre, cette année-là, -des manœuvres de deux corps d'armée, station hypothétique -aux hôtels rudimentaires et aux naissantes -villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span> -princesse Outcharewska qui ne quittait jamais -Nice, et dont, en cas de déplacement, le tumulte -élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les somptueux -Righi de la Suisse cosmopolite étaient -les cadres tout indiqués.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en -lui-même.</p> - -<p>Et, il reprenait en bougonnant le chemin de -Peïra-Cava.</p> - -<p>La présence de la vieille Anglaise dans ces -parages l'exaspérait. Il en jugeait sa saison empoisonnée.</p> - -<p>Devant la chaleur grandissante il avait fui -l'étouffement de Nice. L'exode des amis de son -Cercle, égrenés un peu dans toutes les directions, -l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. -Entre tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie -du littoral, la solitude de Peïra-Cava -l'avait tenté, parce que justement une solitude. -Les six heures de diligence, six heures de montée -par les invraisemblables lacets qui séparent -Nice de Peïra-Cava, lui avaient paru devoir<span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span> -défendre la place contre les snobs et les curieux; -un capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage -splendide, et Paul Sourdière avait pris la patache -sur la foi des traités. Le capitaine n'avait qu'à -demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de -la Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait -plus de trente lieues de cimes et de ravins. -Flanquées de contreforts, rocheuses, escarpées et -découpées à souhait, avec de hautes sapinières -traînant sur leurs versants et de loin apparues -comme des taches de mousse, plus de deux cents -montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes -épiques, et dominaient des vallées si profondes -qu'on ne découvrait même pas les villages nichés -dans leur ombre. La féerie du soleil faisait de -toutes ces roches un décor de songe: roses et -mauves à l'aurore, elles changeaient de colorations -avec l'heure, plus variées de nuances même -que la mer. C'était, dans la journée, pour la -pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, -des luminosités vaporeuses et des sécheresses -de pierres déjà vues en Algérie, qui se trempaient<span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span> -au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus -de lavande d'une transparence de translucide -émail. Une flore inconnue de la vallée y fusait -en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf, -et c'était dans toute la région la griserie immatérielle -d'un air délicieusement pur et vif; mais là -s'arrêtait la véracité du capitaine. Les sentiers de -mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la -place contre l'envahissement des touristes. Paul -Sourdière y avait trouvé six hôtels, et, dans le -sien, il était tombé sur des familles de Marseille -et des couples de dames anglaises. Il n'y avait -pas à Peïra-Cava que des bruits de clochettes -de vaches et des sonneries de lointains bivouacs: -il y avait des pianos dans ces montagnes; et les -heures lourdes de la sieste y étaient troublées -par des <i>Viens</i>, <i>Poupoule</i>, et des <i>Je t'aime, et -pourtant je suis lâche</i>. Là aussi, dans ces altitudes, -régnait en souveraine l'obsédante hantise -des cabarets de nuit et du café-concert.</p> - -<p>Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière -mouillait ses souliers ferrés dans la rosée d'une<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span> -herbe si violemment parfumée, et buvait du lait -si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il -en avait oublié les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il -ne connaissait personne, avait prudemment évité -toutes relations et commençait à prendre son mal -en patience, mais la princesse Outcharewska, cette -vieille momie peinte et repeinte, dans ce sauvage -décor de nature, c'était vraiment trop; et celle-là, -il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné -chez elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous -ses triples voiles de gaze blanche, elle lui avait -souri de tout le fard de ses lèvres en agitant -gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement -n'habitait-elle pas son auberge! Ça, c'était une -chance, mais il allait sûrement recevoir un mot -d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.</p> - -<p>Il avait prévu juste. Il achevait à peine de -faire sa sieste, qu'un petit coup frappé à sa -porte lui annonçait la première attaque de l'ennemi. -C'était un mot de la princesse:</p> - -<p><i>C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc<span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span> -quelqu'un à Peïra-Cava. Venez donc prendre le -thé avec moi, à six heures. Je vous invite surtout -à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. -Je suis campée, mais mon campement domine le -plus beau point de vue de la vallée. Vous me -direz merci, et vous reviendrez, non pas pour -moi, mais pour le décor. Comme on se retrouve!</i></p> - -<p> -Princesse <span class="smcap">Edith Outcharewska</span>.<br /> -<br /> -Villa Brunehilde.<br /> -</p> - -<p>Et Paul Sourdière y allait.</p> - -<p>Il trouvait la vieille anglaise installée sur la -terrasse en grosses pierres grises d'un massif et -haut chalet, campé sur une roche abrupte; la -villa dominait le vide de trois ravins. Quatre -piliers de briques, soutenant une toiture de tuiles, -faisaient de cette terrasse une loggia; le -paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau -d'autant plus admirable; les plans successifs de -deux vallées parallèles, tour à tour, ce soir-là, -de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du -Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair,<span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span> -la main posée parmi les campanules d'un -grand vase en majolique, s'harmonisait presque -avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, -la pâleur maquillée de ses bras diaphanes, -les plis flottants d'une longue robe de petit -drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans -l'ambiance de l'heure et de l'horizon. Seules, les -femmes qui ont beaucoup vécu, les vieilles femmes -donc ont cette science affinée du cadre et -des détails. La princesse tendait à l'écrivain une -main fleurie de turquoises:</p> - -<p>—Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. -C'est un fonds de Primitif, il n'y manque au -premier plan que le <i>Bambino</i> et la Madone.</p> - -<p>—Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain -en baisant les doigts.</p> - -<p>—Non, de Wagner? regardez-moi ces roches -tragiques. Moi, j'y vois la chevauchée des -Walkures.</p> - -<p>—Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher -de dire Paul en souriant.</p> - -<p>—Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai<span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span> -loué à cause de la vue. Oui, j'ai fait comme vous; -j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même dans -mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement! -et puis cette ville abandonnée sous ce soleil torride -me semblait vidée par une peste. J'y avais -l'angoisse d'un lazaret.</p> - -<p>—Vous avez tant d'imagination, princesse.</p> - -<p>—Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme -vous, j'ai gagné la montagne; croyez bien que -je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours -plus après personne et personne ne court plus -après moi.»</p> - -<p>Sa voix s'était un peu altérée.</p> - -<p>—Vous êtes seule, ici, princesse?</p> - -<p>—Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai -mon lecteur.</p> - -<p>—Votre lecteur?</p> - -<p>—Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois. -J'ai de si mauvais yeux, maintenant.</p> - -<p>—Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?</p> - -<p>—C'est ce jeune conférencier belge qui n'a -pas réussi tout à fait cet hiver, à Nice et à<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span> -Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je -lui donne dix louis par mois et le couvert; il va -rentrer. Il me fait la lecture le matin de huit à -dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on me lit -du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, -du Régnier, des poètes; le matin, ce sont -les journaux, les revues, les romans s'il y en a.</p> - -<p>—Un conférencier belge! mais c'est Jacques -Reutler.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Mais c'est un très beau garçon, princesse! -On va jaser.</p> - -<p>—Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus -mes contemporains, ils sont tous nés trop tôt -ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même, -mais je suis encore restée très sensible -au timbre de la voix. C'est si prenant, si émotionnant, -une belle voix chaude, un peu voilée, -qui parfois s'altère et qui sombre. Les voix de -femme m'impatientent, je n'ai jamais pu supporter -de lectrice. Les voix de comédiens m'exaspèrent, -elles sont posées trop haut ou trop bas, et<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span> -puis ces messieurs parlent comme on écrit, en -ronde. Les plus belles voix sont celles des poètes. -Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.</p> - -<p>—Et la voix de M. Olivari, fit le romancier -en s'esclaffant de rire, miss Eva Waston vous -a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?</p> - -<p>—Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons -sur ce sujet; si vous le voulez bien. Là-dessus -vous n'avez jamais dit que des bêtises. Vous -n'avez jamais rien compris et ne comprendrez -jamais rien à l'âme anglo-saxonne.</p> - -<p>Sourdière s'inclinait.</p> - -<p>—Merci. Me conduirez-vous au moins au -domaine des Estérais, princesse? Je serais si -curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne -s'est changée en colombe?</p> - -<p>—Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne -a quitté son aire.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Son mariage a surexcité de telles curiosités -dans ce pays. Tous les officiers des deux corps -d'armée ont voulu connaître et voir de près<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span> -cette déconcertante héritière. Après les alpins -et les artilleurs, ç'a été l'état-major. Ils n'y ont -pas mis assez de discrétion; les Estérais étaient -réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce -ont pris leur vol.</p> - -<p>—Et elles sont, princesse?</p> - -<p>—A Riva, sur le lac de Garde.</p> - -<p>—Et le mariage, dans le lac aussi?</p> - -<p>—Non, le mariage tient toujours. Nous ne -reprenons pas ainsi notre parole. Miss Eva Waston -attend à Riva la fin des manœuvres. Les -fiancés se retrouveront à Venise, en septembre.</p> - -<p>—Les amants de Venise! voilà un mariage -dont je n'augure rien de bon, princesse. Pour -moi tout cela finira mal.</p> - -<p>—Le mariage, non, le ménage, peut-être. -Il y en a tant qui ont une mauvaise fin.</p> - -<p>—Ah! Au fond, nous sommes du même -avis. Je donne un an de bonheur à ce jeune -couple. Après, M<sup>me</sup> Olivari voudra faire des comparaisons, -comparaisons de races et d'uniformes. -Il est tout simple qu'elle désire savoir si<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span> -tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses -aussi; de là à entamer l'artillerie, la cavalerie -et même la flotte! Il n'y a que le premier -pas qui coûte. M<sup>me</sup> Olivari pourra continuer -ses études et les faire ethnographiques... sa fortune -lui permet les grands voyages; et de l'Asie -en Afrique...</p> - -<p>—Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un -plaisir de constater la déplorable opinion que -les Français ont des femmes. Dans quelle société -avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous -n'avez donc ni mère ni sœur, quoi, pas une honnête -femme dans votre vie!</p> - -<p>—Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est -pas question de ma famille. C'est du monde de -la Riviera et des Américaines qu'il s'agit.</p> - -<p>—Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on -savoir, mon cher monsieur, quelles personnelles -aventures vous autorisent à proclamer -cette opinion.</p> - -<p>—Moi, personnellement, aucune.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span></p> - -<p>—Mais la rumeur publique.</p> - -<p>—<i>Vox populi, vox Dei.</i></p> - -<p>—Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend -narrer tous les jours.</p> - -<p>—Vraiment?</p> - -<p>—Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je -coudoie des officiers tous les jours. Ils mangent -dans la même salle que moi. Depuis les manœuvres -il y a à Peïra-Cava des passages de troupes; -régiments de Nice, de Menton, de Villefranche -et de Grasse, hier le 112<sup>e</sup> de ligne, avant-hier -le 6<sup>e</sup> alpins. Le soir de mon arrivée, c'était -le 17<sup>e</sup> d'artillerie. Ces messieurs descendent où -ils peuvent, mais presque tous prennent leur -repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir -même, des fois, le lendemain matin, et d'autres -viennent qui leur succèdent. Eh bien! ils causent -entre eux, ces jeunes gens—je parle des -lieutenants et des sous-lieutenants surtout—et -dame, j'écoute. Or, je ne vous cache pas que le -mariage Olivari-Waston a remué pas mal les -deux corps d'armée, une aventure si imprévue!<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span> -et Miss Eva est très sur la sellette, et les Américaines -aussi. Tous ces jeunes gens ont des -souvenirs personnels assez raides sur la société -d'outre-mer; ils fréquentent beaucoup l'hiver -les bals d'hôtels et les bals de cercles. S'il faut -en croire leurs propos, l'uniforme impressionne -profondément les belles Yankees. Ils ont presque -tous à citer une aventure américaine.</p> - -<p>—En vérité, ils racontent! Des Américaines -d'hôtel, n'est-ce pas? A l'hôtel, toutes les aventurières -se donnent pour Américaines. Cela ouvre -le crédit.</p> - -<p>—Alors, vous prétendez?</p> - -<p>—Je ne prétends rien. Racontez-moi une de -ces aventures. Cela m'intéresse?</p> - -<p>—Eh bien! le héros de celle-là est un assez -beau lieutenant d'artillerie. Cet hiver, à un bal -à un Palace quelconque, il invite une fort belle -personne, une femme de vingt-huit ans à peine; -et, tombé sur une bostonneuse émérite, demande -à sa danseuse quelques valses, on l'accepte: -l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span> -enragée, le couple s'appareille, l'officier et -la jeune femme ne se quittent plus de la soirée; -c'était aussi une causeuse charmante. Américaine, -mariée depuis neuf ans, elle était seule à -Nice avec trois enfants et deux femmes de -chambre; son mari était resté à New-York, <i>business -are business</i>. Elle trouvait le pays admirable, -mais la société odieuse, et n'y voyait personne... -et comme elle l'interroge, lui, raconte sa famille, -son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu -de son passé.</p> - -<p>—A propos, lui demandait-t-elle tout à coup, -connaissez-vous l'hôtel?</p> - -<p>—Non, c'est la première fois que j'y viens.</p> - -<p>—Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien, -venez, il est très beau, je vais vous le faire visiter.»</p> - -<p>Il la suit; elle le conduit de salon en salon -et de fumoir en fumoir, de hall en hall, lui faisant -gracieusement les honneurs même des -salles de restaurant et, finalement, l'introduit -dans sa chambre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span></p> - -<p>—Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude, -eau froide et téléphone; c'est très commode...</p> - -<p>Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle -lui passait ses bras nus autour du cou, et sa -bouche cherchait sa bouche. Une heure après, -ils rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine -avait quitté Nice, sans même laisser son -adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue. -Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante -près, tant de jeunes officiers l'ont eue qu'en Riviera -on appelle couramment ce genre de passade -entre deux valses: <i>le coup de l'Américaine</i>.</p> - -<p>—En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur -Reutler, mon lecteur, faisait la princesse -en désignant un grand jeune homme brun qui -venait d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière -au fond des yeux, revenez donc demain à -la même heure, je vous communiquerai sur la -question quelques documents dont vous pourrez -vous servir.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_VI">VI</h2> -</div> - -<h2>SANS LENDEMAIN</h2> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Les raisonnables auront duré,</div> - <div class="verse indent0">les passionnés auront vécu.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p> -<span class="smcap">Chamfort.</span><br /> -</p> - - - -<p>—Madame n'est pas là?</p> - -<p>—Non, monsieur, elle est en forêt; mais -elle ne tardera pas à rentrer.</p> - -<p>—C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.»</p> - -<p>Et le romancier s'installait sur la terrasse.</p> - -<p>Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez -la princesse Outcharewska. Il y viendrait tous -les jours, maintenant.</p> - -<p>Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans -ce pays de montagnes, la première fois qu'il -avait croisé la victoria de la vieille Anglaise -sous les sapins de la forêt!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span></p> - -<p>Mais il se sentait apprivoisé par le besoin -d'expansion que développe en nous la solitude; -l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à -Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi -l'avaient disposé à toutes les indulgences pour -la princesse Outcharewska; il est vrai que dans -ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé -une tout autre femme. La vieille coquette -s'était révélée assagie, comme mélancolisée par -le spectacle de la nature. Dans ce mannequin -de grands couturiers il avait cru démêler sinon -une âme, du moins un secret. On racontait -beaucoup de choses sur le passé de la princesse, -mais on n'en affirmait aucune; bref, le psychologue -endormi dans Paul Sourdière s'était -réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le -romancier sentait qu'il fréquenterait maintenant -assidûment la villa.</p> - -<p>Il y viendrait tous les soirs, au coucher du -soleil, prendre le thé avec la princesse et jouir -avec elle de la féerie des crépuscules.</p> - -<p>—Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span></p> - -<p>C'était la princesse qui rentrait.</p> - -<p>—Je me suis attardée dans la forêt de -Turini.</p> - -<p>Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:</p> - -<p>—Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis -montée à pied jusqu'à la Calmette. Quel embaumement -et quelles fleurs! Les clairières en -sont criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, -apportez donc mes fleurs!»</p> - -<p>Une femme de chambre entrait et présentait -une haute gerbe de longs épis floconneux et -roses, d'un rose de nuée enflammée, et de -grandes clochettes d'un bleu d'eau de torrent.</p> - -<p>—Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, -faisait Paul Sourdière. Mais vous allez bien -souvent à Turini, princesse!</p> - -<p>—Tous les jours. L'endroit est merveilleux, -presque un coin du Tyrol: la forêt d'Hansel et -de Gretel. Et les troupes campées dans les baraquements -y mettaient, il y a huit jours, un tel -mouvement, une telle couleur!</p> - -<p>—Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets,<span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span> -alpins en reconnaissance, alpins lavant -leur linge, autant de Detaille et de Neuville que -vous troubliez par vos dessous savants. On -raconte déjà des histoires sur vos promenades, -princesse! Vous révolutionnez Turini. Trois -maréchaux des logis ont paraît-il...</p> - -<p>—Ah! on vous a dit! interrompait la princesse -avec un sourire. Oui! Quelle aventure! Trois -sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui, moi, -et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. -Mais voilà des aventures qui ne m'arrivent -plus, quand je vais à pied. Ces pauvres jeunes -gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres -dans les jambes, deux mois de montagne et de -privations, et, pour leur abstinence, mes dessous -de soie, ma robe de linon représentaient le but -et la proie, la femme, l'éternel féminin. Mais -rassurez-vous, ajoutait la vieille Anglaise, je n'ai -pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, -mes dernières illusions.</p> - -<p>—Service des ambulances, sans doute, pensait -méchamment le bon limier de lettres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span></p> - -<p>—Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez -ces montagnes. Cimes et nuées. Ce soir, -elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider, -d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, -cette année. Si la vue de pareils horizons -ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez -vous la facile ironie, il faut désespérer de vous, -Sourdière. Moi, je me sens ici une âme transparente -et calme.</p> - -<p>—Et trempée de gratitude heureuse.</p> - -<p>—Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été -suivie... pas longtemps, cinq minutes, tant que -je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont -vu mon pauvre visage même sous mes triples -voiles... et j'ai été jolie... ah! Rirait-on assez, -à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska -a été suivie, à pied et en forêt, par trois -maréchaux des logis... moi qu'on ne regarde -plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit; -prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. -Prenez ce châle sur vos épaules.»</p> - -<p>Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de<span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span> -mousseline bleu pervenche un long manteau de -drap blanc:</p> - -<p>—Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, -rien, vous êtes un Latin et tout vous -échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie -aux prises avec nos soi-disant extravagances -ne commet que des bourdes. Vous me navrez, vraiment. -Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de -l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez -à plaisir sur la facilité des Américaines d'hôtel -se donnant entre deux valses à un danseur -inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, -prise pour vous d'un indicible sentiment de -pitié. Il faut avoir, comme ces femmes, vécu -dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, -en Europe, autour des grosses fortunes, pour -comprendre leur émotion, que dis-je, leur gratitude -attendrie devant un élan sincère; et leur faiblesse -(s'il y a faiblesse à disposer si généreusement -de soi-même) vis-à-vis un désir et sa réalité.</p> - -<p>L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie -a raconté, impudemment fat, la chute<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span> -imprévue et rapide dans cette soirée de Palace-Hôtel, -n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. -C'est le désir vrai, l'éclair de passion lus dans -les yeux de ce garçon, l'émoi de toute sa chair -et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser. -Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un -mouvement d'orgueil. Heureuse enfin d'être -convoitée, non plus pour son nom, sa situation, -sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle -fit l'abandon de sa personnalité au mâle qui -l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là, -mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; -il y entre plus d'orgueil que de luxure, -et la preuve, c'est que la femme coupable, chez -nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas -de liaison, pas d'intrigue, pas de mensonge avec -ces belles cavales soumises une seule fois au rut -de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et -jamais d'adultères.</p> - -<p>—Vous prêchez si bien, princesse, que vous -convertiriez un pape. Me voilà donc convaincu -des bienfaits de l'altruisme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p> - -<p>—Non, car vous êtes un Latin, ataviquement -persuadé de l'infériorité de la femme; et ce qui -vous gêne et vous humilie dans cette théorie -de l'amante se donnant sans espoir de retour et -parce que l'occasion lui plaît, c'est l'espèce d'égalité -où nous entrons alors avec vous autres -hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous -admettez qu'on vous cède, mais vous nous refusez -le droit de sélection. Jamais un Français -ne se résignera à reconnaître en nous une -égale.</p> - -<p>—C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est -nous qui descendons dans l'échelle morale. Nous -devenons des hommes de joie, on nous choisit, -puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline -élevait jusqu'à elle ses amants ou s'abaissait jusqu'à -eux.</p> - -<p>—Encore une stupidité, Sourdière. L'amour -est de plain-pied.</p> - -<p>—Quelle conviction, princesse! Vous exposez -là des théories de pure anarchie!</p> - -<p>—D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation<span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span> -m'attriste et m'emplit de dégoût, oui et la princesse -étouffait un soupir, puis, se reprenant -aussitôt:—Oui, vous avez vu clair dans mon -âme. Sa voix s'était un peu alentie.</p> - -<p>Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est -que j'y ai senti flotter autour de moi des désirs -d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne -m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait -la princesse, tout à coup sincère. Pour toute -la Riviera je suis la vieille Outcharewska, une -vieille folle empanachée et peinte, un éventaire -de joaillerie, un mannequin de couturier, qui -pourrait, au besoin, servir d'épouvantail aux -oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir, je -serais encore bien plus affreuse sans tous ces -falbalas et le maquillage. Ce désir de prolonger une -beauté finie, ce besoin de plaire et de tromper -encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et -surtout des amis. Les femmes très entourées de -famille, de fils et de petits-enfants, ont seules le -droit de vieillir; les cheveux blancs ne siéent bien -qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span> -dois donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie -ridicule peut-être, mais qui illusionne -encore.»</p> - -<p>Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la -princesse une telle tristesse.</p> - -<p>—Vieillir, quelle chose affreuse que de -vieillir, surtout quand on a été jeune, jolie et -fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout -cela.</p> - -<p>Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, -et ma situation, c'est moi seule qui l'ai faite. -J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé un portrait -de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient -pu attacher quelque prix à mon image. Très -vite initiée par la pauvreté, pis que la pauvreté, -par la gêne aux cruautés implacables de la vie -et consciente de ma beauté, avertie par maintes -expériences de l'empire qu'exerçait sur les -mâles la clarté de mes yeux et de ma chair -(j'étais une blonde lumineuse), je tablais sur les -désirs des hommes et j'édifiais sur eux ma fortune. -J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span> -et la galanterie officielle; j'eus des amants -que je sus choisir et fus une courtisane assez -adroite pour me faire épouser pour ma beauté. -J'avais trente ans quand lord Mérédith me prit -pour femme. Je fus une lady irréprochable, et -quand Mérédith mourut en me laissant la rente -viagère de ses huit millions, j'avais juste quarante -ans. J'avais donné dix ans de vertu à -mon mari: il les soldait. Sa générosité allait -jusqu'à ne pas exiger mon veuvage. J'étais libre -de me remarier.</p> - -<p>J'avais connu les désirs, je connus alors la -cupidité. Affligée de quatre cent mille francs de -rentes, je fus assiégée de demandes; je cessais -de lire désormais la sensualité dans les yeux; -j'étais encore pourtant très belle. J'avais conservé -une taille incomparable; ma gorge n'avait -pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils -m'auréolaient d'une fumée d'or, j'avais encore, -la quarantaine sonnée, un visage de vierge. -Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de -ma peau et de mes yeux! J'étais la veuve aux<span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span> -quatre cent mille francs de rentes, la poule aux -œufs d'or. De très grands noms un peu tarés et -de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent -autour de moi. Je vécus dans l'intrigue et la -lassitude de flirts outrageants et de poursuites -obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître -les hommes. L'intérêt seul vous les montre tels -qu'ils sont. En amour, ce ne sont que rarement -de beaux animaux... L'amour! je ne devais -plus le connaître!... et je souffris atrocement -de cette soudaine disparition dans ma vie de la -sexualité et du désir.</p> - -<p>J'avais vécu vingt ans dans la poignante -ivresse d'être voulue et sollicitée pour la splendeur -seule de mon corps... La chute était -cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement -la jouissance de mes huit millions.</p> - -<p>Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, -j'épousais le prince Serge Outcharewski. -C'était le plus vieux de mes soupirants; il était -ruiné de santé et réduit par sa famille à la portion -congrue. C'est son âge et son délabrement<span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span> -physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais -toutes les chances d'être bientôt veuve, et -puis, je n'avais pas avec ce malade à supporter -le mensonge des caresses. Il fut stipulé -entre nous que nous vivrions complètement à -part. Je serais chez lui à Paris, et il serait -chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante -mille francs par an pour ses voyages et ses -cigares et m'engageais à respecter son nom; je -tins parole. Les prétendants m'avaient guérie -des amants.</p> - -<p>Le prince tint à se faire regretter: il mourait -six ans après notre mariage. Je redevins veuve -et retrouvais, plus enragée que jamais, la meute -affreuse des poursuivants.</p> - -<p>—Quelle amertume, princesse! Vous avez -de ces mots! Seriez-vous anarchiste?</p> - -<p>—Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, -il m'a domestiquée aux caprices d'autrui pour, -à l'âge où j'aurais pu partager les désirs, m'en -interdire la joie complice. Je ne pardonnerai -jamais à mes millions de m'avoir ôté l'amour.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span></p> - -<p>Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.</p> - -<p>—Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis -votre mariage avec lord Mérédith, vous n'avez -jamais?...</p> - -<p>—Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; -je devais ma fortune à l'un, mon titre à l'autre: -j'ai payé comptant.</p> - -<p>—Mais depuis votre veuvage?</p> - -<p>—Depuis (les yeux savamment maquillés de -l'Anglaise plongeaient intensément dans les -yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi, Sourdière. -Je n'ai jamais confié à personne ce que je -vais vous dire; mais, quand vous m'aurez -entendue, vous comprendrez quel âpre et délicieux -plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et -voilée, dans ces forêts remplies de bivouacs et -de campements d'alpins.</p> - -<p>Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à -cinquante ans, une femme de luxe qui veut -demeurer jolie peut faire illusion encore. -C'était fin mai, un dimanche, à Nice. Des amis<span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span> -m'étaient venus voir à la villa, je les avais -retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus -la fantaisie de les reconduire à pied jusqu'au -port, à la station des fiacres et des tramways. -En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers -de traverse du mont Boron! J'étais très -simplement mise: une ceinture de cuir blanc sur -une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un -rustre j'étais aussi bien une femme de chambre -soignée qu'une princesse accablée de millions.</p> - -<p>Il était six heures, et, devant l'église, toute -une trôlée de matelots farnientait, assis ou couchés -sur le parapet du quai.</p> - -<p>—Quel regard, mâtin! me faisait un de mes -amis. Oh! celui-là, princesse, vous l'avez -impressionné.</p> - -<p>—Qui, celui-là?</p> - -<p>—Mais ce matelot couché là-bas, sur le -parapet. Tenez, il vous regarde encore.»</p> - -<p>Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.</p> - -<p>C'était un traîneur de port, dont je fis un<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span> -Sicilien ou un Corse, un homme de mer hâlé, au -profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il -me fixait toujours de ses prunelles ardentes.</p> - -<p>Je prenais congé de mes amis; une curiosité -me tenait. Je revenais sur mes pas et passais -devant l'homme. Mais en passant je lui souriais -des yeux et je ralentissais ma marche. -Dans ces cas-là, nous avons toutes des yeux -derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. -Tout à coup, je tressaillis; un pas suivait mon -pas: l'homme venait.</p> - -<p>Je ne me retournais pas et reprenais les -petits sentiers en escaliers qui montent entre -les murs des villas. L'homme montait derrière -moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les -seringas en fleurs versaient des odeurs enivrantes -qui me faisaient défaillir. L'homme -s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait -pas.</p> - -<p>Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus -une inspiration d'amoureuse. Au lieu d'entrer, -je continuai à longer le mur de ma propriété,<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span> -et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite -porte de service. Le hasard voulait que j'en -eusse sur moi la clef. Je retirai lentement cette -clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure. -Alors seulement l'homme s'approcha, et, -dans cette langue italienne (vous comprenez -l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue -simplice s'engagea:</p> - -<table class="tableleft"> -<tr><td>—<i>Avete la chiave?</i> </td><td> Vous avez la clef.</td></tr> - -<tr><td>—<i>Si.</i> </td><td> Oui.</td></tr> - -<tr><td>—<i>State cui?</i> </td><td> Vous demeurez ici?</td></tr> - -<tr><td>—<i>Si.</i> </td><td> Oui.</td></tr> - -<tr><td>—<i>E possibile di viderla?</i> </td><td> On peut vous voir?</td></tr> - -<tr><td>—<i>No adesso.</i> </td><td> Pas maintenant.</td></tr> - -<tr><td>—<i>Perche.</i> </td><td> Pourquoi?</td></tr> - -<tr><td>—<i>Piu tarde.</i> </td><td> Plus tard.</td></tr> - -<tr><td>—<i>Quando?</i> </td><td> Quand?</td></tr> - -<tr><td>—<i>Alle otto, questa sera.</i> </td><td> A huit heures, ce soir.</td></tr> - -<tr><td>—<i>Sicuro?</i> </td><td> Sûrement?</td></tr> - -<tr><td>—<i>Sicuro, questa sera, cui.</i> </td><td> Sûrement, ce soir, ici.</td></tr> -</table> - -<p>Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je<span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span> -pu parler ainsi à un inconnu, à un va-nu-pieds—car -il était pieds nus! Mon émotion avait -répondu pour moi.</p> - -<p>Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Frissonnante, apeurée, le cœur battant -d'une angoisse indicible, je m'échappais de -table et courais, à travers les massifs, à la -petite porte du jardin. Il était là! Avec quelle -douceur violente il m'attira sur lui, et dans -quel éloquent silence! Il vibrait comme une -tige; sa bouche écrasait la mienne et me buvait -toute. Il m'entraînait sous les jasmins d'une -tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. -«<i>Te amo! te amo!</i>» balbutiait-il dans un égarement -de brute reconnaissante. Et c'étaient -des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et -quand il fallut partir, à son: «<i>Quando te -revedrai?</i>» j'eus le courage de répondre: -«<i>Sono camerista. Partiro domani.</i>» (Je suis -femme de chambre. Nous partons demain.)</p> - -<p>Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span> -advenu de moi, s'il avait su avoir tenu dans ses -bras la princesse Outcharewska?</p> - -<p>Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque -tartane, il est reparti comme il était venu.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="PEIRA_VII">VII</h2> -</div> - -<h2>SERVICE EN CAMPAGNE</h2> - -<p class="blockquot"><i>Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, -qui ne peuvent faire le sacrifice de leurs désirs -et ne savent pas renier leur idéal. Leur vie de -sentiment est une étrange alternance de chutes -et de rachats, d'indulgences indignes et d'abnégations -héroïques.</i></p> - -<p class="blockquot"><i>Une faute se rachète par un martyre volontairement -imposé; et, aujourd'hui, une bonne -œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent bien -s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées -dans le royaume de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent -arracher, c'est le besoin d'émotions violentes et -personnelles qui fait de leur cœur un abîme -d'égoïsme involontaire et douloureux.</i></p> -<p> -Gabrielle-Dante <span class="smcap">Rosetti</span>.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span></p> - -<p>Sourdière avait reçu le volume avec le passage -souligné; un mot de la princesse Outcharewska -le priait de le lire et l'invitait à l'accompagner -à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et -Turini.</p> - -<p>Il y assisterait avec elle aux manœuvres des -A contre les B, les dernières opérations des -deux corps d'armée en ce moment dans les -Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné -la veille chez elle, avait bien voulu la renseigner -à demi sur les plans de la journée. Des hauteurs -de l'Authion ils assisteraient certainement à -l'attaque des Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. -La descente du Mangiabo par les A, avec -toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, -vaudrait, à elle seule, le voyage. Voudrait-il -être son compagnon dans cette excursion? Elle -avait comme coupe-file un mot du général de -Brusselard et pourrait traverser toutes les lignes.</p> - -<p>Sourdière avait accepté.</p> - -<p>Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span> -marches et contre-marches des deux partis et -que, dans ses promenades de Lucéram au Moulinet, -il surprenait les bivouacs des alpins ou le -démontage des pièces d'artillerie dans les clairières -de la forêt ou les petites places des villages, -il avait fini par s'intéresser aux péripéties -et aux alternatives de la petite guerre.</p> - -<p>Tour à tour passionné pour les A ou pour les -B, au hasard des rencontres, voilà huit jours -qu'il les photographiait sans relâche dans -toutes les attitudes et dans tous les décors de -leur rude vie d'armée en campagne. Ses clichés -auraient fait la fortune d'un éditeur de -cartes postales. Il emportait donc son kodak; -et, quand la victoria de la princesse venait le -prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.</p> - -<p>Le général de Brusselard avait indiqué un -plan de campagne, que le chef des B, le colonel -Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière -n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; -une marche de nuit avait fait un désert des -pentes de l'Authion et de la forêt de Turini.<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span> -Des baraquements abandonnés, entre lesquels -ils se promenaient, ils plongeaient dans les trois -ravins où vient mourir la vallée de la Bévera. -Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de -Mangiabo. Jusqu'au pied de l'épais contrefort, -derrière lequel s'abritent les maisons du Moulinet, -montagnes et ravins dévalaient brusquement; -vaste entonnoir de roches et de pâtures, -hier encore peuplé d'une foule grouillante et -bariolée de soldats et, depuis leur départ, -hanté d'une étrange et poignante solitude.</p> - -<p>De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne -éclataient à de rares intervalles; la -trame du silence se déchirait comme une soie; -mais, une minute après, les mille bourdonnements -des insectes et des herbes le tissaient de -nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables -frémissements. La princesse sentait peser -en elle une affreuse tristesse.</p> - -<p>Le silence de la montagne, cette ivresse de la -nature faite du rêve immobile des cimes et de -la joie du vent, de la griserie de l'insecte et du<span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span> -vivace élan des tiges, étreignait la vieille -anglaise au cœur. Elle y avait trop entendu, les -jours précédents, les bruits familiers et joyeux -des compagnies campées à la belle étoile: cris -des hommes autour des lessives et des cuisines; -hennissements des mules à l'abreuvoir; hurrahs -des troupiers à l'heure de la soupe; querelles -vite éteintes autour des cantines, et commandements -des supérieurs. Cabane-Vieille et le désarroi -de ses baraquements vides lui donnaient -le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient -à Turini. Là au moins, sous les -hautes branches des sapins traversées de soleil, -trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant -d'officiers et du grand abreuvoir, où les longs -chariots chargés de bois de la forêt voient s'arrêter -leurs attelages. Ce silence régnait aussi -sous les grands arbres, plus bourdonnant encore -que sur les hauteurs; une odeur enivrante de -thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; -là aussi tous les baraquements étaient vides. La -princesse s'arrêtait auprès de l'abreuvoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span></p> - -<p>—Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année -prochaine, et je me sens plus vieille de dix ans -depuis leur départ. Voilà douze jours que je -viens me promener ici, et chaque fois j'y venais -avec une toilette nouvelle, hermétiquement -voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée, -ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et -tout cela, pour plaire à ces soldats! Oh! je -savais bien que je ne faisais aucune illusion aux -officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; -ils chiffrent la date exacte de toute ride de -femme; mais pour ces hommes du peuple ou de -la montagne, pour ces humbles et, disons-le, -ces brutes arrachées de leurs foyers et asservies, -les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, -mon élégance faisait de moi une femme; mes -dessous de soie me donnaient vingt ans. -Claire de costume et de teint grâce à mon -maquillage, je passais parmi leur lassitude et -leur vigueur comme le spectre de la Jeunesse et, -je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes -soixante-dix ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span> -flotter autour de moi une atmosphère de désirs.</p> - -<p>Le désir! La seule raison que nous ayons de -vivre. Désirer! quelle joie et quel supplice! -Mais quelle intensité apportée dans notre vie! -Mais être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! -Or être désirée, pour une femme, mon ami, -c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, -qui, faisant parler un amant aveugle à sa vieille -maîtresse, écrivait ces quatre mauvais vers:</p> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Et mes yeux te voient toujours belle,</div> - <div class="verse indent0">Le front clair comme au premier jour;</div> - <div class="verse indent0">Et ta jeunesse est éternelle,</div> - <div class="verse indent0">Car éternel est mon amour.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p>La poésie est médiocre, mais la pensée en est -exquise, et le peu d'années qui me restent à -vivre, mon cher ami, je conserverai une gratitude -attendrie à cette forêt où quelques illusions -aidant, beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, -j'ai retrouvé la jeunesse et senti le frôlement -délicieux de l'amour.</p> - -<p>—Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait -s'empêcher de sourire l'écrivain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span></p> - -<p>—Et quelle passionnée aussi! Cela vous -pouvez le dire.</p> - -<p>—Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme -de lettres.</p> - -<p>—C'est que j'ai si peu vécu.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, -moi. Depuis l'âge de dix-huit ans j'ai lutté, -intrigué, mené l'existence d'un homme d'affaires. -Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les -passionnés auront vécu; les raisonnables auront -duré... Par horreur de la pauvreté, j'ai tout -sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède, -mais je n'ai pas eu l'amour.</p> - -<p>La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.</p> - -<p>—Mais vous avez le luxe, princesse. On ne -peut tout avoir.</p> - -<p>—Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; -un luxe qui me permet la robe de -Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de -Nice et le caprice des villas estivales dans un<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span> -cadre où l'on trouve toujours des amis? Mais ce -luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie, -toute réalisation de désir. Il m'a désignée -comme une proie à toutes les basses convoitises, -il m'a appris à douter de tous et de tout; il a -fait de moi la <i>dame qui casque</i>. Oh! l'horreur -de ce mot, <i>casquer</i>. Oh! quelle horreur!</p> - -<p>—C'est que vous êtes trop prudente aussi, -princesse; trop réfléchie et trop politique.</p> - -<p>—Je suis Anglaise.</p> - -<p>—Avec quel orgueil vous dites cela!</p> - -<p>—Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir -votre insouciance latine; oui, car c'est affreux, -en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie d'imagination -et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid -réfléchi, cette prévoyance perpétuelle des -probabilités fâcheuses. Comme ce côté anglais a -gâché ma vie!</p> - -<p>—Votre vie sentimentale?</p> - -<p>—Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, -n'est-ce pas, mon aventure imprévue et violente, -d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce Corse,<span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span> -cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être -de toute mon existence la sensation la -plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la plus -brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.</p> - -<p>—Comment! Il y eut une suite?</p> - -<p>—Oui et non. Je revis cet homme.</p> - -<p>—Ah! princesse!</p> - -<p>—Mais lui ne m'a pas revue!</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Voilà. Deux jours après mon abandon -furtif et délirant d'un soir, mon jardinier venait -me prévenir qu'un homme rôdait obstinément -depuis le matin dans le chemin de servitude, -derrière le grand mur du parc. C'était un individu -d'assez mauvaise mine; il croyait devoir -m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. -«C'est un Italien, me rapportait-il, un marin de -quelque tartane. Il est là, dans le chemin, -qui joue aux boules avec des oranges.» Un -Italien! Je devinais que c'était lui. Je sus assez -me dominer pour ne pas courir immédiatement -à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span> -allais comme en me promenant, à travers les -allées. Mais, arrivée sur les lieux, je me gardai -bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le -trou de la serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien -était là, épiant la porte qui me séparait de lui. -Debout, les bras croisés, avec une expression -farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. -J'avais une folle envie de me jeter contre sa -poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces; -je me contentai de le regarder. Il revint ainsi -pendant deux jours, et, moi, je revins aussi le -contempler et me rassasier de ses allées et venues, -de ses prunelles ardentes et de l'impatience -crispée de sa bouche. Il rôdait comme un fauve. -Je mourais à la fois de désir et de regret. -Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe -autour d'un autre. <i>L'agonie d'un sexe</i>, la plus -belle définition que j'ai jamais lue de l'amour. -Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le -soir de notre étreinte; comme le fameux soir, -leur odeur me faisait défaillir.. Et, je n'ouvrais -point! Il partit sans m'avoir revue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span></p> - -<p>—C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. -Mes compliments, princesse.»</p> - -<p>La princesse se levait de son siège improvisé -et se mettait à marcher. Du bout de son ombrelle -elle fauchait à larges coups les clochettes -bleues des campanules et les pétales -roses de silène.</p> - -<p>—Un caractère qui ne me garde pas toujours -des pires enfantillages et des plus ridicules. -Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir, -je suis revenue errer seule au clair de lune -parmi ces baraquements pleins d'hommes endormis. -J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus, -sur la route, et là, dans la magie de la -forêt lunaire, j'ai écouté la forte respiration du -camp qui montait, régulière et rythmée, dans la -nuit.</p> - -<p>J'y avais passé toute la journée et, comme la -veille et l'avant-veille encore, j'avais vu s'allumer -sur mes pas des regards et des œillades. Oh! -la délicieuse brûlure que vous mettent sur la -peau certaines prunelles d'hommes! Une femme<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span> -seule peut sentir cela. Le jour, j'avais justement -traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les -soldats, emblousés de toile grise, la mangeaient -assis au revers du talus, accroupis dans l'herbe -ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil -et maigris par les marches, ils offraient tous des -faces ardentes et tirées de routiers. Une faim -presque animale les tenait penchés sur leurs -gamelles, mais je passais, et le parfum de mes -dessous fit brusquement lever les têtes. Une -lueur emplit tous ces yeux, et ce furent des -regards de bête que je sentis fondre sur moi; -la minute fut délicieuse, il me semblait rôder -parmi des fauves... Devant le petit restaurant, -deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à -la fois insolents et pitoyables, mais leur impertinence -ne m'atteignit pas.</p> - -<p>Je me sentais désirée par tous ces hommes. -Plus d'un, me disais-je, rêvera sûrement de moi, -cette nuit... Et je suis revenue, non point réaliser -ce rêve, mais leur apporter le frôlement -de ma présence. Seule dans le halo argenté dont<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span> -s'agrandissait la forêt, il me semblait que je -buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi -libérées et flottantes pendant l'enchantement du -sommeil. Comme un flot de baisers, comme un -encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, -il me semblait, invisible vers moi. Pendant une -minute, par la volonté de tous ces désirs je me -suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu alors -l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une -Cléopâtre, Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les -murs de Troie, ces reines d'impérissable beauté -aux fantômes évoqués par le regret des mâles, -et dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et -voulue après vingt siècles abolis, hante encore -le sommeil des poètes et des jeunes hommes.</p> - -<p>Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus -près de nous, les grandes courtisanes. Impéria, -la maîtresse des cardinaux et des papes, la -luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore -à Venise, et, sous les Valois, les deux -Diane! avoir fait rugir et râler des armées et des -rois et des peuples d'amour et de désirs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span></p> - -<p>—Et vous n'avez même pas eu pitié d'un -homme de garde! Cléopâtre, elle, eût relevé la -sentinelle, princesse.</p> - -<p>—Et envoyé le romancier Paul Sourdière -travailler aux Pyramides, le bagne du temps -des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»</p> - -<p>Un bruit de branches brisées, le martellement -sur la mousse d'une galopade d'hommes, toute -une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des -pentes de l'Authion.</p> - -<p>La princesse et le romancier remontaient en -voiture.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]<br /><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span></p> -<h1 class="nobreak" id="PRINCE_DAUBERGE">PRINCE D'AUBERGE</h1> -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="I">I</h2> -</div> - -<h2>UN SOIR, AU MUSIC-HALL</h2> - - -<p>C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils -étaient trois ou quatre habits noirs, venus pour -les débuts d'une professionnelle, une assez jolie -fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq -heures aux Acacias, venait de s'échouer sur la -scène de ce music-hall. Les clubmen très -amusés escomptaient d'avance les gaucheries et -les terreurs de la débutante dans sa cage aux -lions (on savait Méry Gabston taffeuse en diable, -elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au -manège, ce qui l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, -sportsman enragé, qui n'avait pu supporter -chez une maîtresse cette crainte irraisonnée<span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span> -du cheval). Qu'allait-elle donner en -public sous les diamants loués pour la circonstance, -une fois enfermée entre les hautes grilles -dorées de la cage avec les fauves du dompteur -Buckler, le Buckler des fêtes foraines réduit -par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et -à prêter à un caprice la majesté de ses lions.</p> - -<p>«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement -cuisinés d'avance, abrutis d'opium ou -de... manipulations. Et morphine et caresses -savantes, Méry s'en charge, son dernier amant -est mort ataxique.—C'est vrai, ce pauvre -Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. -Ses sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont -même pas accordé l'hôtel de Paris, à Monte-Carlo, -ou l'hôtel de Russie, à Menton.—Pauvre -de nous!—Oh! moi je donne raison à la comtesse -de Nauplies. Trop d'infirmités déjà affligent -la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va là-bas -en février, d'avoir à éviter toutes ces petites -voitures, où des dévouements en livrée promènent -au soleil des agonies refusées par les<span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span> -familles. Le sanatorium ou la maison de santé, -moi, je ne connais que ça! Nous devons avoir la -pudeur de nos déchets. On enterre bien les cadavres, -on doit dérober toutes les décompositions -aux regards. Il y a des sœurs de charité, que -diable! il faut bien que le catholicisme serve à -quelque chose.»</p> - -<p>Et la veulerie des propos éreintés traînait, -maintenant, sur le conseil judiciaire infligé à la -comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin -énervé d'avoir à payer les échéances du comte. -Deux plastrons blâmaient la décision prise, les -deux autres l'approuvaient; un cinquième arrivant -déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois -millions de rentes du jeune ménage; et puis le -dernier scandale d'un autre jeune ménage du -faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un -collier de fabuleuses perles acheté en double. La -femme légitime avait eu les moins belles naturellement, -et la maîtresse les plus précieuses; -une note présentée à la jeune femme en l'absence -du comte par le joaillier avait révélé le pot-aux-roses.<span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span> -Maurice Donnay s'était inspiré de l'incident -pour une pièce.</p> - -<p>Sur scène, six monstrueux éléphants noirs -évoluaient, merveilleux, gigantesques, la largeur -de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui -leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de -millénaires idoles de pagodes hindoues, tout à -coup animées par un geste du dompteur. Quand -les six pachydermes s'avançaient de front sur le -public en nouant et en balançant tour à tour la -souplesse de leurs trompes, on évoquait inconsciemment -les symboliques frises d'animaux -admirés, il y a quatre ans, dans l'escalier souterrain -du Phnom pendant l'exposition, et c'était -en vérité comme un monumental morceau d'architecture -abolie qui, lent et majestueux, processionnait -et tournait en rond dans les corps -pesants, souples et presque légers des six pachydermes.</p> - -<p>Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la -blancheur de porcelaine du plastron illuminée -des feux de trois diamants ridicules, le dompteur<span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span> -manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant -de sa cravache ce frontispice ambulant de -temple cambodgien.</p> - -<p>D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen -causaient maintenant du dernier chantage -éclaté si inopinément dans le monde du haut -commerce des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, -et de la fin tragique de ce pauvre bonhomme -de soixante ans, terrorisé par les menaces de -deux misérables contre lesquels la police n'avait -même pu sévir. Du dompteur et de ses éléphants, -ces messieurs ne se souciaient guère. C'était -l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants -de Viane de Sorgy, dépouilles opimes, cette -fois, disait-on, de l'Angleterre... «Un prince du -sang!—On le dit!—Moi, je leur aurais cassé -la tête, à ces misérables, on a toujours un revolver.—A -propos de chanteur connaissez-vous -le maître du genre et de la clef de sol? alors -regardez en face, dans cette avant-scène.»</p> - -<p>Un homme venait d'y entrer. Très grand, la -taille merveilleusement mince et souple dans la<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span> -cambrure exagérée de l'habit noir, musclé pourtant, -comme l'attestait la vigueur des mains -qu'il venait de poser sur le bord de la loge; des -mains d'aventurier aux doigts spatulés et forts -qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La -tête classique et d'une régularité presque irritante -était celle d'une étude italienne. C'étaient -sur les dents de nacre les lèvres ciselées de -corail rouge et les moustaches d'un noir brillant -d'un prince napolitain ou d'un modèle de Florence; -mais les yeux s'alanguissaient de cette -ardeur passionnée et lasse, propre aux races du -Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés et pommadés, -l'homme eût été d'une élégance impeccable. -Une femme l'accompagnait, une Italienne comme -lui à en juger par son type sinueux et morbide -de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres -rouges, la même pâleur mate, le même front -entêté, bestial et étroit sous les grappes savamment -ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité -de la taille et du cou ravissait. Avec des -ondulations de vipère la femme venait de glisser<span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span> -et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux -manteau de soir. Elle s'asseyait maintenant. -«Elle a de bien belles perles! hasardait, après -un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.—Et -de plus belles émeraudes, était-il riposté, -avez-vous regardé ses prunelles? La marquise -a les plus splendides yeux verts, et le rare est que -ses cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le -matin, ce sont des yeux d'eau changeante.—Elle -est marquise?—Comme il est prince. Le -couple se vaut, elle sera peut-être duchesse -demain.—Pas mariée alors?—Bah! ils le -seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice -soit bien près d'ici. Pour les besoins de la cause -ils sont tour à tour mari et femme, frère et sœur -ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils -opèrent quelquefois tous deux, Cosmopolis et -Babylone, tout arrive en Orient. Vous avez lu -les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?—Vous -nous intriguez, de Fols. N'empêche -qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.—Bah! ils -sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span> -canaille.» Et les quatre autres intrigués: «Mais -enfin qui sont-ils?—Elle, qu'importe! une -comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, -l'âme de l'association. Comment, vous ne le connaissez -pas? Pietaposa, le prince Luidgi Pietaposa, -ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai -qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand -vous êtes allés à Nice!...»</p> - -<p>Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. -Pietaposa! Le nom en effet, comme une traînée -de poudre, rappelait aux uns comme aux autres -de vagues scandales de clubs et de boudoirs.</p> - -<p>Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de -baccara au cercle de Palerme et à l'«Amicitia», -pendant la saison de Florence. Il était précédé -partout par une réputation de chance insolente, -et les villes d'eau du Tyrol autrichien avaient, il -y a deux ans, retenti de ses exploits d'heureux -joueur. Des duels non moins heureux (car c'était -une des plus fines lames des salles d'armes de -Milan), avaient toujours tenu en respect les -médisants; mais de Vienne à Budapest et de<span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span> -Naples à San-Remo les gens prudents évitaient -de s'asseoir à sa table.</p> - -<p>Beau comme un dieu, il avait été, presque -enfant, aimé par une reine en exil, une majesté -plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur -ses genoux, et, par un juste retour des choses -d'ici-bas, lui à son tour avait, dit-on, tenu sur -ses genoux, pas plus tard que le dernier hiver, -une jeune infante, la fille même de son éducatrice. -D'ailleurs pour les femmes, comme pour -les cartes, il s'était toujours bien battu. On -voyait facilement le fil de son épée, plus rarement -la monnaie de ses billets de banque. On -l'accusait de quelques poufs fameux sur la «Riviera», -mais à son honneur il existait de par -les villes du littoral un écumeur de tripots qui -possédait avec Pietaposa une malheureuse ressemblance: -un Sosie compromet toujours son -homme. Du Sosie la police avait fait justice; et -les maisons centrales de Nice et de Turin avaient -gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien -comme le prince et payant de mine comme lui.<span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span> -Mais, si un Sosie compromet, un Sosie est aussi -un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires -aventures tourbillonnant autour du nom -du prince s'établissait une atmosphère de galanterie -louche, de fortune équivoque et pourtant de -chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux -et aiguisé le sourire des cinq hommes, maintenant -attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.</p> - -<p>Fluide et mince comme un verre opalisé de -Venise sous les satins et les brocarts blancs d'un -idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur -scène la candeur de sa gaucherie, la timidité -peureuse de ses gestes et la parfaite ressemblance -du fameux portrait d'homme de Van -Dyck, «<i>le lord Warton</i>», que les Romanoff -détiennent au Musée de l'«Ermitage». -On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer -cette ressemblance. Le costume avait été copié, -tons sur tons et plis par plis sur celui du portrait. -C'était le même justaucorps broché de -roses d'argent et, sur le grand manteau d'un -mauve lunaire drapant somptueusement la sveltesse<span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span> -de la femme, le Grand cordon bleu en -sautoir mettait en valeur l'eau étincelante des -diamants, qui révolutionnaient tout Paris.</p> - -<p>L'affabulation du ballet mettait en scène les -aventures d'un jeune lord anglais, timide et -peureux des femmes, qu'un caprice de Georges II -envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles -et en plein Louveciennes, pour qu'il s'y -déniaisât et perdît enfin ce que les Anglaises ne -lui avaient pas pris.</p> - -<p>C'était, transposée au théâtre, l'aventure même -de Louis XV adolescent au château de Chantilly. -Un essaim de belles filles déshabillées en marquises -et en duchesses menait gaiement la -ronde autour du jouvenceau: et, parmi la folle -équipée de toutes ces bouches et de toutes ces -gorges offertes, le jeune lord apportait une -maladresse, un effarement comique, une angoisse -frissonnante d'autant plus piquants que -ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes -les transes était M<sup>lle</sup> de Sorgy.</p> - -<p>La salle s'amusait énormément aux dangers<span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span> -courus par la vertu du jeune lord, et l'avant-scène -du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades et -de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.</p> - -<p>Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette -les jeux de scène de la demi-mondaine; -elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité -était naturelle.</p> - -<p>Comme les cinq clubmen cherchaient à se -remémorer, chacun dans ses souvenirs, une -histoire précise sur ce diable d'homme: -«Voyons, et la mort de la duchesse de Freybourg, -la fille de Nathan Rayberg, son suicide dans la -misère, à bout d'expédient, dans la détresse des -poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans -que Rayberg ait consenti à intervenir, lassé, -lui aussi, depuis cinq ans de payer des dettes... -Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur? -mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!—Alors, -il était son amant?—Parbleu!—Mais, -c'est toute une histoire.—Un drame. -Tout à l'heure, chez Durand, si vous voulez, en -cabinet. L'avant-scène d'à côté a des oreilles.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="II">II</h2> -</div> - -<h2>UNE NUIT CHEZ DURAND</h2> - - -<p>Et quand les cinq hommes se furent attablés -devant huit douzaines d'huîtres, Natives et Ostendes -mêlées, les rideaux des fenêtres une fois -bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de -la bande, dont les cheveux près des tempes -commençaient à se poudrer de givre: «Je ne -vous raconterai pas son histoire, je serais bien -bien embarrassé de vous la dire, et ce serait -peut-être long, mais je connais quelques beaux -coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, -mais suffisants pour bien camper le personnage, -quelques annotations de vie, les menues remarques -personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span> -au cours de diverses rencontres, à l'étranger -surtout; car, si je suis resté un grand pécheur, -j'ai été encore un plus grand voyageur.—Le -besoin de changer de climats.—Et de maîtresses.—D'imbéciles -surtout. A l'étranger, -on a beau posséder la langue, mille finesses de -la conversation vous échappent et c'est autant -d'idioties et d'énervements que l'on s'évite. Ne -pas comprendre les propos d'un voisin de table -au cabaret et les réflexions stupides de la foule -dans la rue ou devant un tableau de Musée, avez-vous -jamais réfléchi, messieurs, combien cette -incompréhension de la sottise ambiante pouvait -alléger le poids des heures et éclaircir un horizon? -La vie est très facile, je vous assure, à l'étranger.—Tu -ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.—Seul, -non, mais par contre les autres -m'ennuient presque toujours; est-ce votre cas?—Mais -oui, pouffait le jeune Gamard, un des -«fils à papa» les plus épanouis de l'«Impérial» -et des «Mirlitons»,—et, tournant vers -les trois autres la jovialité de sa face,—d'Esshuard<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span> -de Brides est dans ses bonnes. Je crois, -Messieurs, que ça va être un peu long.» A quoi -l'interpellé, repoussant son assiette et faisant -signe au maître d'hôtel pour le consommé froid -à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot et du vin -de la Moselle, nous ferons des mélanges ce -soir.» Et, très courtois, avec un demi-salut -esquissé vers les autres: «Vous désirez du style -télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par -ordre de dates, vous y êtes? Voyons, voyons, -nous sommes en dix-neuf cent quatre.» Et, comme -parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze, -c'est cela, le Pietaposa doit avoir -trente-cinq ans; il en paraissait alors vingt-deux -c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou -quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la -saison.</p> - -<p>»Je le rencontre aux Cascines, dans le -landau armorié de la reine de Galice, la grosse -reine de Galice, qu'ont fait expulser par son -peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace -de ses favoris. Toute déchue qu'elle fût,<span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span> -Mercédès Conceptione recevait encore une pension -annuelle de trois millions et joyeusement, -en déclassée de la couronne, promenait -alors son exil à travers les capitales de l'Europe -et toutes les villes où l'on s'amuse. Florence la -possédait ce printemps, elle, les quelques favoris -ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant, -qui remonta plus tard sur le trône: toute une -petite cour bruyante, parée et chamarrée qui de -Nice, où elle avait passé l'hiver, était venue -s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au -printemps; les Majestés en rupture de royaume -ont cela de commun avec les courtisanes qu'elles -font les villes dans leur saison.</p> - -<p>»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait -homme, ornait les coussins du landau royal. En -face de lui se prélassait la grosse reine déjà -bedonnante, sanglée dans une de ses robes de -couleur violente, dont l'Espagne a le monopole, la -mantille nationale fixée par une rose rouge dans -les cheveux, très carnavalesque en somme, et -près de la reine, jolie et fine, un profil d'ambre<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span> -sous des cheveux noirs satinés et luisants, une -des Infantes.</p> - -<p>»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la -livrée éclatante, le luxe agressif et brutal du harnais, -le groupe du jeune homme et des deux -femmes, tout m'intéressa; je m'informais. -J'avais reconnu la grosse Altesse. A Florence, -aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit, -se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes -et, quiconque y porte un nom, le peuple se le -montre au doigt.</p> - -<p>»Le jeune homme assis était le prince Luidgi -Pietaposa. Il s'émanait de sa beauté un tel rayonnement -de jeunesse et d'assurance que j'avais -cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, -à Don Pedro Allonzo d'Hiferia. «Le -prince des Asturies est souffrant, m'était-il -répondu, mais ce jeune homme est son intime, -ils ne se quittent pas. La reine de Galice l'a -attaché à la personne de son fils, c'est le favori -du jour. La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, -tout le monde ici aime le prince Pietaposa.<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span> -«Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait -mon interlocuteur avec une idolâtrie tout -italienne.</p> - -<p>»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au -Palais Fontebuoni, chez la comtesse Davantzina, -j'eus des renseignements plus précis et des détails -de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas -que l'ami du fils, la reine étendait jusqu'à lui son -affection maternelle et de plus intimes complaisances. -Les jours suivants, le bruit public me -confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de -la grosse Majesté et du jeune prince italien était -le scandale dont pouffait, cette année-là, toute -la société florentine; on l'appelait couramment -«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament -qui l'a rendue fameuse à travers toute -l'Europe et le flair aiguisé de son expérience, la -reine de Galice avait accueilli immédiatement -cette fleur en bouton: pas de loge à l'Opéra, -pas de promenade aux Cascines ou à la villa Boboli, -pas de visite aux Uffizi sans la présence -auprès de la reine de son péché chéri.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span></p> - -<p>Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, -déclaraient avec un haussement d'épaules -les autres hommes consultés, ça va de soi. -Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y -sont princes et aucun gentilhomme. Napolitain, -ruffiane, lazzarone ou catin!»</p> - -<p>«Le favori de la reine était désavoué par la -ville du Dante. On l'accueillait et on lui faisait -fête pourtant. Plus que partout ailleurs, la beauté -règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs -de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les -Florentins ont Botticelli, le Benvenuto et Buonarotti -dans les sens et dans le sang, et le Pietaposa -(vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait -alors à un saint Georges du Carpaccio ou à un -saint Sébastien du Sodoma.</p> - -<p>Mais l'auguste amante? Quel effondrement -de chairs sous ses plastrons de satins et de jais -et quelle chair boutonneuse, soulevée partout -comme une peau d'orange, et dénonçant des -rougeurs des joues à celles de la nuque l'orage -et l'ardeur du tempérament.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span></p> - -<p>«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, -déclarait en riant la marquise Pepoli. C'est un -volcan, «el povero caro» n'a pas changé de -pays, il fait toutes les nuits l'ascension du -Vésuve.»</p> - -<p>Je quittais Florence et le couple en pleine -lune de miel: non, en pleine éruption. Ce fut -ma première rencontre avec cet homme intéressant: -elle date au moins de douze années. C'étaient -les débuts du prince dans les cours d'Europe. -Deux ans plus tard, ayant retrouvé la -marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres -amants. «Cela a duré encore six mois après -votre départ, me fut-il répondu, et puis cela -a fini comme cela devait finir, par la disparition -de quelques diamants. Un beau matin, la -reine constatait qu'il manquait dans son écrin -une rivière de famille et quelques perles, -quatre-vingt mille francs au bas mot, que Pietaposa -doit à la Galice. La police intervint, -mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. -L'entourage était plutôt sujet à caution;<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span> -les joyaux heureusement n'appartenaient -pas à la Couronne; il n'y eut pas d'incident -diplomatique, il n'y en eut même pas de judiciaire. -Il y a des cas où cela est plus prudent.»</p> - -<p>—Et depuis? interrogeait Gamard.</p> - -<p>«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois -dans diverses postures, non, dans divers avatars -le beau Napolitain. Ce fut d'abord à Corfou, -vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du -yacht de l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre -toqué, lui et quelques seigneurs de moindre -importance, cueillis par l'Altesse au cours de -ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? -Vous connaissez le prince héritier d'Illyrie, qui -a renoncé au trône, et, du vivant même de l'empereur, -a solennellement abdiqué en faveur de -son cousin pour se livrer tout entier à la passion -de la navigation et de l'astronomie? Il découvre -des constellations inconnues et des poissons nouveaux.—Et -le Pietaposa, il l'avait découvert à -quel titre? interrompait l'incorrigible Gamard.—L'histoire<span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span> -ne le dit pas. L'archiduc Otto est un -exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis sûr -qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un -bibelot précieux, une statue rare ou un beau portrait. -L'équipage de la <i>Yungfrau</i> offrait alors -les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen. -Il y avait des matelots turcs, il y en -avait de Grèce, de Sicile et d'Espagne, et jusqu'à -des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est -l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! -D'abord, c'est de famille. On n'a pas impunément -un Louis II de Bavière dans ses consanguins. -D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, -jamais un soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est -le mari le plus fidèle, et l'archiduchesse Gisèle -n'a jamais pleuré.—Et le Pietaposa dans tout -cela?—Le Pietaposa était à Corfou parce que -la <i>Yungfrau</i> y avait fait escale. L'archiduc -avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice de -Hongrie, qui y passe tous ses hivers.—Et le -Pietaposa était reçu chez l'impératrice?—Parfaitement, -dans l'ombre de l'archiduc. Ah! l'aigrefin<span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span> -a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de -la souplesse et de l'audace, une race énorme -avec cela!—Pas dans les mains. Vous avez vu -ces éclanches?—Mais il en a dans l'allure et dans -la vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la -preuve est qu'il força l'entrée des salons et des -clubs de Vienne, et la noblesse autrichienne est -demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par -ces temps de veulerie et de lâchez-tout universel.—Quelques -scandales du club à Vienne?—Non, -heureux joueur et beau joueur, quelques duels, -mais pour des femmes; une liaison affichée avec -une danseuse; et le sujet d'Opéra, là-bas, c'est le -«nec plus ultra», la crème. Bref, la situation -la plus en vue, la plus assise.—Eh bien, alors?—La -débâcle commence en 1895, à Ems.</p> - -<p>»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier -servant la grande duchesse Sophie de Meinichengen, -cette jolie blonde pas toute jeune qui -promenait cet hiver, à travers les ministères et -les réceptions officielles, le tragédien Chastenay -Dosan et le peintre Dario de la Psara. La grande-duchesse<span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span> -avait alors sept ans de moins, et moins -connue, moins démodée aussi par tant de séjours -dans les Ritz et Bristol Hôtels de tant de -capitales, la blonde Altesse était alors au début -de longues et fantasques absences de six mois -qu'elle fait, tous les ans, loin du duché et du -palais conjugal: la plus honnête femme du -monde au demeurant, mais pas cousine pour -rien, non plus, des Mittelbach.—Alors, il ne -changeait pas de famille, le Pietaposa?—Oui. -Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. -Rien ne pose comme de soi-disant liaisons -royales.—Les bourgeoises suivent.—Les parvenues -surtout. Cette société de cuistres rampe à -genoux devant tout ce qui a blason.—Une -époque de domestiques.—A qui le dites-vous! -Les peuples se révoltent et tous les républicains -sont maîtres d'hôtel; voyez les Suisses!—D'ailleurs, -on n'est bien servi maintenant qu'à l'auberge.—Et -on ne mange plus qu'au cabaret.—Résultat: -toutes les Altesses démissionnent; -l'impératrice de Hongrie vit à Corfou, la reine<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span> -Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, -le roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi -Oloran au tripot.—Mais la grande-duchesse? -Vous vous égarez, d'Esshuard.—En effet; mais -vous permettez. Très altérantes, ces biographies -de Majestés en vacances. Si nous changions un -peu nos vins?—Henri, une Saint-Marceaux -pour ces messieurs et moi, et du Rœderer pour -M. de Clarens, qui n'en supporte pas d'autre.»</p> - -<p>Et quand le maître d'hôtel eut servi les -coupes de cristal taillé et fait sauter les capuchons -dorés des bouteilles:</p> - -<p>«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et -du Pietaposa, elle a été plutôt ridicule. L'Altesse -ne sortait que flanquée du bel Italien, très en -cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses -cravates et des bagues à tous les doigts. Il s'est -calmé depuis et sans la cambrure accusée de -l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne -peut trop demander à un Napolitain. Napolitain, -il l'était alors outrageusement dans ses allures -et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude et<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span> -de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, -avec des œillades incendiaires et des sourires de -langueur, un vrai ténor, et compromettant à -plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se -laissait aimer, courtiser et vivre, toute à la -vanité d'avoir enchaîné ce phénomène à sa daumont, -et toute au plaisir esthétique de le voir. -Le Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations -et les promenades offertes, tenait table ouverte -à la Restauration du Parc et perdait et gagnait -à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. -La duchesse Sophie, élevée dans l'économie -de sa petite cour allemande, n'en croyait pas ses -yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais -il y eut le revers de cette éclatante médaille -et, un beau matin, le sigisbée magnifique présenta -la note à l'Altesse.»</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="III">III</h2> -</div> - -<h2>COUPS NULS</h2> - - -<p>«Et cette note? gouaillait de Clarens.—Ce -fut, un beau matin, dans l'appartement que la -Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la -brusque irruption du prince. Blême, la figure -défaite avec des yeux meurtris et fous de désespoir, -beau comme un archange foudroyé dans -l'égarement de tout son être, le prince insistait -étrangement pour voir Son Altesse; les femmes -de chambre hésitaient, Son Altesse était encore -au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence -n'y songeait pas.» Mais le Pietaposa insistait -encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa -pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux<span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span> -filles de chambre, bref, elles se décidaient à -réveiller la duchesse et laissaient un moment -«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré -de fleurs...; toute une avalanche de liliums -et de roses blanches qu'il avait envoyée la veille. -Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait -tout l'appartement de son flirt.</p> - -<p>Le temps de se jeter en bas de son lit et de -s'insinuer dans un peignoir, et, tout écumante -de soie pâle et de dentelles, les bras et les -épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse -Sophie pénétrait dans le boudoir... -Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être -rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, -vous m'avez tout émue... etc.»</p> - -<p>Nous écririons tous la scène. La veille, au -Kursaal, Pietaposa avait joué et perdu. La plus -terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux -aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu -rattraper ses pertes, bref, à quatre heures du -matin, il devait au cercle cent mille marks, cent -vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or,<span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span> -voilà deux nuits qu'il perdait déjà, il n'en avait -rien dit, espérant toujours se refaire; c'était -deux cent mille marks qui filaient en trois jours. -Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses -différences; mais ce matin il était «à quia». Il -lui restait à peine vingt mille marks en portefeuille; -il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais -quand il en aurait tiré autant chez un brocanteur -de la vieille ville, ce serait tout le bout du -monde; il manquerait encore plus de la moitié -de la somme, et il devait avoir réglé avant midi, -ou bien c'était l'affichage.</p> - -<p>Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait -plus qu'à se faire justice, à disparaître, et l'immense -scandale rejaillirait sur elle, Son Altesse, -et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa -suite, on les voyait toujours ensemble, elle serait -compromise par le pouff et le suicide de l'homme -qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la tête, -ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, -un éclair. Peut-être qu'elle trouverait, elle, si -intelligente, si supérieurement bonne, avec sa<span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span> -haute clairvoyance de femme habituée à commander -et à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait -le moyen de le tirer de là, de le sauver; -il était venu à elle comme à un phare, comme à -une madone, «la Madona», et, avec des gestes -concentrés, des sanglots dans la voix il épongeait -son beau front moite, hachait son mouchoir -à coups de dents et puis s'épongeait encore -les joues, les cheveux et les tempes en attachant -sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles -d'homme ou de chien qui se noie.</p> - -<p>Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait -trop tard dans quel traquenard elle était -prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant -la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, -c'est qu'elle ne pouvait sauver le misérable. Les -Meinichengen sont pauvres: elle avait la plus -grande peine à soutenir l'éclat de son nom, -payant mal dans les hôtels qui battaient en somme -réclame de sa présence, cherchant du crédit partout, -l'obtenant plus péniblement de jour en jour -et sous le luxe affiché menant, hélas! une<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span> -existence d'Altesse besoigneuse et la menant -justement errante et provisoire de ville en ville, -parce que la parcimonie de la liste civile ne -lui permettait pas les grandes réceptions à la -Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements, -il avait tablé sur les apparences. Sauf -qu'elle était foncièrement honnête et incapable -de battre la monnaie de sa beauté et de son nom, -la Grande-Duchesse Sophie était presque une -aventurière comme lui. Elle recevait vingt -mille marks par mois du Grand-Duc et cinq -mille de son père, arrivait par des prodiges -d'économie et un arriéré de toujours au moins -cinquante mille à faire illusion aux snobs de -Lucerne, d'Ems, de Bade et de Biarritz.</p> - -<p>Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre -femme avait senti dans quelles mains -affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche -comme un linge (et sa pâleur à elle n'était pas -feinte), elle rompait enfin le silence: «Je ne -peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille -marks à dépenser par mois et nous sommes<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span> -aujourd'hui le 16, je suis encore ici pour quinze -jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»</p> - -<p>—«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder -l'Italien, la Résidence avancera tout ce que -vous demanderez sur un chèque signé de Votre -Altesse.—Emprunter pour vous? Vous voulez -donc me perdre tout à fait, monsieur? Après les -événements de la nuit tout le monde ici saura pour -qui je m'endette.—Ah! si mes bagues avaient -de la valeur! osait alors hasarder le ruffian, je -ne serais pas embarrassé de solder ma perte. -Une femme qui veut sauver un homme a toujours -son écrin. Vous avez un collier.—Sur -lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks -à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» -car elle retrouvait enfin sa race devant tant de -bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je ne pourrais -pas vous sauver.—Les diamants sont faux? -gouaillait l'espèce.—Vous l'avez dit, monsieur. -Il y a de dures nécessités dans la vie. -Les existences les plus enviées ont leur croix.</p> - -<p>C'était un coup à refaire. Les événements,<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span> -le hasard avaient déjoué les calculs du Pietaposa; -la Grande-Duchesse Sophie était honnête et -pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y -avait que des rentes, et sa fatuité avait pris un -caprice pour de la passion. Il quittait Ems le -jour même et, le lendemain, un chèque de -Vienne soldait ses pertes au Kursaal; pertes -simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord -entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait -bien un prétexte pour extorquer la forte somme -à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande -l'avait seule empêchée de chanter.—Pas mal -combiné! Et vous retrouviez ce fort ténor?—L'année -suivante, en septembre, à Venise, cadre -à souhait pour les intrigues et les romans d'aventure -et d'amour; Venise, la ville par excellence -des aventuriers et des courtisanes, et quel merveilleux -décor pour l'homme de la Renaissance -qu'est physiquement le prince Luidgi. Là, vraiment, -le Pietaposa était dans son cadre... -Venise! que de songeries grandioses et que de -souvenirs! C'est à Venise, d'ailleurs, qu'il devait<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span> -retrouver, en 98, cette malheureuse duchesse de -Freycourt, au moment même de l'embarquement -du Kaiser pour Jérusalem. Les de Freycourt -avaient passé l'été dans le Tyrol autrichien, et, -d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre -en Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; -mais je reviendrai là-dessus.</p> - -<p>La première année, où je le retrouvais dans -la ville des Doges, Pietaposa était à l'hôtel -Danielli avec toute une bande de cosmopolites, -d'Américains surtout, les invités de Thomas -Van Meisten, le richissime propriétaire des -mines de pétrole du Massachussett, dont le yacht -mouillait alors dans la lagune morte, entre les -Schiavoni et San Giorgio Maggiore. Le millionnaire -yankee avait convié toute une équipe -de compatriotes et quelques étrangers en plus à -une croisière dans l'Adriatique. L'Italien était du -nombre, et dans les trois jours l'«Alcyon» -devait cingler sur Trieste et de là faire tous les -petits ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la -croisière rêvée avec les escales indiquées dans<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span> -toutes ces petites Venises inconnues et embaumées -de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.</p> - -<p>Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est -pour cette fabuleuse héritière (quinze à vingt -millions d'apport comme entrée de jeu), que le -Pietaposa et quelques autres allaient croiser en -compagnie de l'odieux parvenu qu'est ce gros -Van Meisten; l'embarquement pour Cythère -avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques -princes italiens et jusqu'à un marquis -français, tous souriants, flirtant, vernissés, -nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance -autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en -souciait guère. Miss Adda était une fille pratique, -la digne fille de son père; elle encourageait les -flirts, mais au retour de l'expédition elle a -épousé William Harrisson, le fils d'un des plus -gros marchands de cochons de Cincinnati. Vous -savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis -depuis les derniers mariages, la princesse -au Tsigane, etc...—Oui, cela se gâte, New-York -hésite et Boston ne veut plus marcher.—Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span> -ses bons Yankees sont avant tout hommes -d'affaires, ils entendent qu'on paie comptant à -l'alcôve comme au comptoir.—Oui, le mot de -Barthnet!—Quel Barthnet?—Barthnet l'éleveur, -un des beaux-pères les plus convoités là-bas -par les beaux-fils de la vieille Europe, une -déclaration des plus typiques.—Celle des -Droits de l'homme?—Non, des droits du -gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet -qui parle: «M. Poirier est un type essentiellement -français, né et élevé pour les marquis de -Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir -un gendre, comme nous payons un employé, -mais il doit ses heures de bureau et des -égards à la caissière. En Amérique il ne pousse -pas de poires.»</p> - -<p>Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa -avait quelque peu raté.—Dame, on ne met pas -toujours dans le mille et ce sont les déboires du -métier.—Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. -La pire de toutes, ce fut l'histoire de ses -fiançailles au Caire et de son retour à Marseille<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span> -avec le cadavre de sa fiancée.—Qu'est-ce que -cette aventure?—La plus tragique et la plus -comique à la fois, Perrette et le pot au lait, le -naufrage en arrivant au port... Sans une malencontreuse -fièvre typhoïde, contractée par la fiancée -entre Malte et Palerme, le Pietaposa serait -aujourd'hui millionnaire. Qui sait même s'il -ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne -recevrait pas le faubourg.—Saint-Honoré?—Oh! -mettons Saint-Germain. Il y a six ans -encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant -l'Affaire, vous vous souvenez?—N'insistez pas, -interrompait Gamard, vous savez que je suis -revisionniste?—Naturellement, vous flirtez -avec la petite comtesse, et vous devez bien cela -à son snobisme. Noblesse du lac de Genève, elle -a droit à ses opinions. Elle est étrangère.—Mon -cher d'Esshuard.—Plus un mot, messieurs, -intervenait de Clarens, cela va se gâter, -voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce -mariage et de cette fiancée?—Oh! plutôt mûre, -la future. Le chasseur de dot avait un peu<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span> -rabattu de ses prétentions, il ramenait cette -fiancée du Caire, du Caire où il l'avait connue... -Ah! les longues causeries, le soir, sur la terrasse -du Métropole et les lentes promenades sur le -Nil, entre deux rives de sable fuyant à l'infini, -au bercement des rames sur la lourde Dahabiée. -Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition -des décors. Comment voulez-vous qu'une femme -un peu femme puisse résister aux séductions -d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, -et l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et -d'histoires, comme celui de la vieille Egypte, et -puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et -Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx -accroupis dans le sable, la mosquée d'Omar, les -tombeaux des kalifes et les souvenirs des Pyramides...—Quelle -salade!—Et les yeux de -velours et le profil ciselé du beau prince Luidgi -pour assaisonner tout cela! Cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon -était vaincue d'avance!—C'était la mère -Homerlon, cette grosse mère, mais elle avait -bien la cinquantaine.—Mettons la quarantaine<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span> -sonnée, comment! vous la connaissez donc?—Si -je la connais! elle est donc morte! elle s'est -laissée choir ainsi, la pauvre femme!—En pleine -maturité, comme une nèfle.—Gamard!—La -mère Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages -renouvelés de ceux du duc de Brunsvick, -ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo, -ses toilettes abracadabrantes, ses galurins -de commère de Revue et ses diamants de Brésilienne... -Si je la connaissais, mais je ne connaissais -qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, -sur la Corniche!—Et c'est elle que le Pietaposa?...—Oui, -elle s'en était férue.—Il l'a -échappé belle, le cher prince, il faut vraiment -l'en féliciter.—Elle avait la vocation du -mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.—C'est -vrai, je l'avais oublié.—Mais, elle réclamait -la chambre commune et un seul lit, Saint-Arcoman -a reculé.—Ah! la veuve était ardente!»</p> - -<p>Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, -de leur histoire, citant leur souvenir.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2> -</div> - -<h2>NAUFRAGE AU PORT</h2> - - -<p>Et c'était par traits brefs, en courtes phrases -décisives, l'évocation, mieux, la reconstitution -de la vie de cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon, ses -vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa -de Saint-Denis, toutes les heures de son existence -liées à la prospérité de l'usine, puis la -fortune avec les gros bénéfices des spéculations -apportant peu à peu le bien-être et le -gros luxe des parvenus dans la maison, les -pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant -l'ancien et le nouveau monde par la toute-puissance -de la réclame, M<sup>me</sup> Homerlon forçant -insensiblement la société du haut commerce et<span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span> -de la petite banque, ses timides apparitions aux -Acacias, sa seconde loge à l'Opéra, son nom -s'acclimatant dans les listes de souscription des -œuvres de charité mondaine, la villa de Saint-Denis -s'enfonçant tout à coup dans les verdures -d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques -et d'arbres grêles, et quelques essais de -garden-parties avec le lancement d'invitations -auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives -touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise -en mal de mondanités, les pitoyables -tâtonnements d'une parvenue de la dernière -heure, renouvelant dans le Paris de 1898 les -gaffes épiques du «Bourgeois gentilhomme», -et puis la mort subite du brave M. Homerlon, -la liquidation; les dix millions laissés par la -succession à la veuve et, après les dix-huit -mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption -de la millionnaire à travers le luxe et la -folie de la mode du tourbillon parisien.</p> - -<p>Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement -tous les hommes pour la prétention<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span> -des coquettes mûres et des femmes attardées -dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de -Brides, de Clarens et Gamard se faisaient les -historiens des étonnants débuts mondains de ce -veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes -et de personnels souvenirs, et c'était comme un -tir à l'arc, où chaque racontar souligné d'un -détail véridique et cinglant avait la vibration -d'une flèche. Les deux autres personnages, -plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré -et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques -et sans joie, tandis que les causeurs allumés, -excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient -défiler le cortège opulent et comique des gaffes -et des impairs de M<sup>me</sup> Homerlon.</p> - -<p>«Vous souvenez-vous de son landau à la -bataille des fleurs?—Si je m'en souviens, en -96, elle a fait la joie de toute la <i>Rivière</i>. Elle -avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne -Alice Hazard des Folies-Dramatiques et de -toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande -dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis<span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span> -romain. Cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon était -la seule à l'ignorer et, toute férue de titres et de -relations princières, s'était abattue sur cette -marquise avariée comme une cane sur une -mare.—Comme Nice était bien une ville pour -elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, -des réputations douteuses et des tares certaines. -Tous les refusés de l'Europe s'y donnent -rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers -d'industrie, anciens préfets de l'Empire, -Altesses expulsées, bourgeoises parvenues sur -le tard, en mal de réceptions, de thés et de -visites, jolies filles sans dot, belles âmes divorcées -ou aspirant à l'être, artistes amateurs pour -salons littéraires et littérateurs pour ateliers -d'artistes, reporters mondains entretenus aux -frais des grands hôtels et tout le clan des dames -de compagnie en quêtes de princesses russes -nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers -levantins et vice-rois d'Egypte; c'est -dans ce bouillon de culture que la belle Homerlon -devait s'épanouir.—Fatalement, et vous la<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span> -connûtes, vous à Westminster, et moi à la villa -des Palmiers, inaugurant tous les ans des équipages -de dentiste, des chapeaux de Lewis et -des diamants de ballerine espagnole pour beuglant -et music-hall.—Et elle avait des amoureux?—Comment -donc, elle entretenait ses -flirts. Quand on tient table ouverte au London-House -et à la Réserve de Beaulieu et qu'on a -toujours une place à offrir dans un landau aux -joueurs décavés qui rentrent à Nice, la gerbe -d'œillets roses et de lilas blancs vous arrive tous -les matins à l'hôtel avec l'exactitude du courrier -de Paris. Nice est la seule ville du monde où on -puisse se nourrir avec des fleurs. Avec quelques -envois aux cinq ou six folles patentées de la -saison, un <i>galantuomo</i>, dans le sens italien du -terme, peut y briller presque gratis pendant -trois mois d'hiver; il suffit de choisir ses têtes.—Et -l'Homerlon avait la tête!—Et le sourire.—Vous -rappelez-vous ses costumes aux -Veglione.—Et ses dominos aux Corso blancs!—La -mère Thierret dans <i>Cendrillon</i>, en Madame<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span> -de la Houspignolles.—Mettons Mathilde, -vous exagérez, Clarens!—Et ses mots à Paris: -«Je suis peu allée dans le monde cette semaine, -il n'y a pas eu de premières.—Et pourtant -cette grosse ahurie renifla un beau matin le -frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié -de ce monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui -suffit même plus. Etrillée par l'un, éduquée par -l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts, -elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et -s'éveilla mûre pour le Caire, les grands hivernages -du lac méditerranéen, Athènes, Zante, -Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. -Le voir, l'aimer, vous connaissez la romance. -Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon -roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel -oiseau de proie. Notre Italien cambra son torse -et velouta ses prunelles, et puis, un soir, il se -fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. -Depuis trois semaines elle défaillait de désirante -angoisse et d'impatience heureuse; un homme -qui avait connu l'amour d'une reine, un favori<span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span> -d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La -veuve flamba du haut en bas, comme un feu de -cheminée; tempérament et vanité, ce furent des -cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... -Tout l'hôtel Métropole s'égaya six semaines au -spectacle de ces augustes fiançailles, et je fus -même admis huit jours à le contempler; je -revenais de mon voyage à Damas. Oh! la vision -de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle -avait pu, et dînant en tête à tête à une petite -table, avec le fiancé de son choix, sa couperose -saupoudrée de veloutine comme une framboise -roulée dans du sucre, le blond chimique de sa -toison teinte et le ridicule étal de ses écrins!</p> - -<p>Le Pietaposa avait mis dans le mille; la -veuve avait beau être mûre, elle avait bel et -bien les dix millions des pâtes Homerlon et -Bricart, gardait encore des intérêts dans l'affaire; -et la marque de fabrique n'était pas faite -pour hérisser d'horreur les lions grimpants du -Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la -timbale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span></p> - -<p>La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon -au bec et le cœur chaviré d'amour, le couple -s'embarquait pour la France, le printemps de -Paris devait voir ces noces... O joies de la traversée, -rêveries à deux, le soir, les coudes aux -bastingages, serrements de mains furtifs et -baisers aux étoiles dans la brise alizée du -large, monologues à la lune, pain émietté aux -mouettes et mal de mer!</p> - -<p>Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée -d'émotion, tombait vraiment malade; -c'était un trop beau rêve! L'<i>India</i> avait relâché -deux jours à Malte, et les promis étaient descendus -visiter la Valette; M<sup>me</sup> Homerlon se rembarquait -avec la fièvre... Presque perdue en arrivant à -Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout -débarquement. Une épidémie régnait à terre. La -vérité est qu'il redoutait pour sa vieille amoureuse -l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant -encore des aventures de sa jeunesse; il -y en avait plutôt de fâcheuses. Bref, le Pietaposa -fit passer la réussite de son mariage avant la santé<span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span> -de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa -traînât à jamais une santé chancelante, si -le prince touchait les millions!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Malgré l'avis des médecins M<sup>me</sup> Homerlon -demeura à bord; le lendemain, l'<i>India</i> levait -l'ancre, et, à Marseille, débarquait un cadavre. -La pauvre femme mourait en vue des côtes de -Corse. Elle mourait heureuse, les yeux dans les -yeux et les mains dans les mains du seul -homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de -regrets et peut-être consolée par les seules -larmes sincères, qu'ait jamais versées le Pietaposa; -la vie des aventuriers fournit de ces -comédies. Le prince Luidgi, pour qu'on gardât -le corps à bord, dut promettre et payer la -forte somme. La maladie de M<sup>me</sup> Homerlon -avait nécessité de grands frais; les lettres -de crédit que la malade portait sur elle, -devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la -mort coupait court à tout espoir de remboursement -et de signature. Le Pietaposa était officiellement<span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span> -le fiancé de la morte; il dut encore -reconduire et accompagner le corps à Paris à -ses frais. La famille des collatéraux, que le mariage -eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce -fiancé et l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa -fut volontairement oublié à l'église comme au -cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers -les débours de la traversée et de la maladie, -et le rêve d'or qu'il avait fait se solda pour -lui par une perte de dix à douze mille francs.</p> - -<p>—Plus un cadavre, car, en somme, il a un -peu tué cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon. Débarquée -à Naples, on l'eût peut-être sauvée.—Oui, à -terre peut-être eût-elle vécu!—Dieu seul le -sait.—Et la duchesse de Freybourg?—La dernière -victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre -histoire, et, cette fois, une histoire tragique!</p> - -<p>Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise—quelle -vision et quel souvenir!—le Kaiser partait -pour Jérusalem. Le <i>Hohenzollern</i>, tout blanc et -or, était là sur la lagune morte, profilant entre -la Herta et la Hela sa ligne imprévue de vaisseau<span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span> -héraldique. En face de la Piazetta et du -Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les -souverains d'Italie, toutes les gondoles de Venise -étaient sur l'eau, toutes, depuis les gondoles -de propriétaires à blasons et à ornements -dorés avec de traînantes retombées de drap noir -jusqu'aux gondoles de touristes et aux gondoles -des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands -bavards: il y avait là de lourdes barques -de Burano chargées de filles en cheveux, -de garçons en loques et de femmes dépenaillées; -il y avait là des chaloupes de Trieste remplies -à chavirer de matelots marchands, et des -bateaux de Chioggia avec des familles entières -de pêcheurs; et c'était l'incessante poussée d'autres -gondoles qui arrivaient bondées de passagers, -une foule bigarrée, pittoresque, curieuse -et remuante que refoulaient sans cesse les longues -Bissonnes de la Marine municipale, contenant -ici les uns, faisant reculer plus loin les -autres pour garder libre l'allée d'eau par où -devait s'embarquer l'empereur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span></p> - -<p>Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes -avec, comme décor, la façade rosée du -palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les -mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés -de la Logetta, c'était du Campanile aux Procuraties -un mouvement, une rutilance de foule et -une effervescence de couleur et de vie tellement -unique et splendide que j'ai gardé dans -ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa -et des Freybourg, comme une espèce de -moderne Carpaccio peint par Helleu sur un -fond d'or.</p> - -<p>Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa -faisait au couple les honneurs de Venise.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="V">V</h2> -</div> - -<h2>LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG</h2> - - -<p>—Je n'ai pas à vous faire le portrait de la -duchesse de Freybourg, la petite Rayberg, -comme on l'appelait avant son mariage... Délicate -et blonde, vous vous rappelez ses larges -prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne -de Keepsake, cette souplesse de tige et -l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste -coutumier de caresser son front ou de lisser ses -cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement, -dévorée d'une activité un peu maladive, -était-elle assez peu la fille du juif francfortois, -brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg! -Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span> -de légende avec son buste épais, ses jambes -cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-il -pu être pour quelque chose dans l'élégance et la -beauté d'une telle créature?</p> - -<p>D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline -Rayberg n'en était un pour personne, tout -Paris était édifié là-dessus. La liaison de la belle -M<sup>me</sup> Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut -pendant vingt ans acceptée des salons, où pas -une maîtresse de maison ne se fut permis d'inviter -l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces tolérances. -L'adultère affiché du beau prince autrichien -et de sa belle banquière vengeait Vienne -et Paris des millions de Rayberg et de sa -laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop -riche et trop laid. Il avait trop de chance aussi, -une chance de cocu, clamaient les amis de -l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de -Bourse; et tout le Faubourg était reconnaissant -à la belle Juive de le tromper avec l'un des -siens.</p> - -<p>Pauline tenait de son père cette blondeur de<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span> -blé mûr, cette souplesse mouvante et cette -finesse d'attaches qui faisaient du prince un des -plus beaux cavaliers d'alors.—Plus Slave -qu'Autrichien, interrompait de Clarens.—Si -vous voulez! Un Murat blond: les mêmes cheveux -crespelés et courts sur un front étroit, -mais ces yeux verts profondément enchâssés -et reculés dans l'ombre des arcades sourcilières, -des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les -femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau -couple!... De sa mère, une israélite de Beyrouth, -Pauline Rayberg avait le regard de langueur, la -bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées -dans un inconscient mouvement d'impatience, -ce charme enveloppeur qu'ont tous les -Orientaux, et, en même temps, cette espèce de -surexcitation fiévreuse, ce besoin d'agitation et -cette inquiétude quasi maladive qui sont particulières -à la race. Du reste, l'avons-nous assez -connue et courtisée au polo des Acacias comme -au tennis de Puteaux, aux garden-parties de -la princesse et aux réunions de Deauville!<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span> -L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous -a-t-elle assez dévalisés, Clarens, aux ventes -de charité de tous les bazars? et quel bagout, -quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge, -si elle n'avait pas eu tous les millions du -papa Rayberg, et quelle délicieuse jeune fille -au demeurant!—De par la race du vrai père.—Niez, -après cela, les avantages des croisements: -père Autrichien, mère Levantine, chrétien -de Hongrie et israélite d'Orient, et cela -avait produit la plus jolie pouliche parisienne.—Grâce -au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, -entendons-nous: lequel n'ignorait rien de -la situation, mais en bénéficiait en bon Francfortois-sur-le-Mein. -L'adultère de sa femme lui -ouvrait tous les salons, et il les écrémait en -maître; le Faubourg est une mine d'or pour les -faiseurs de kracks.—A été.—Si vous voulez. -Personne n'est plus bête que nous, quand il -s'agit d'argent. Quant à notre moralité, inutile -d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la -femme du banquier Rayberg, on accueillait la<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span> -maîtresse du prince de Honeck. Quant à la -petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, -et les douairières l'avaient adoptée. Oh! les -yeux des duchesses en regardant passer les cinq -millions de dot promenés dans ses robes à la -vierge et sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère -et la fille connurent, boulevard des Invalides et -rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des -ovations ignorées des Altesses: la petite avait -l'auréole et la double auréole; la race et la fortune, -le sang et les millions!... et nul doute -qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie -Pauline Rayberg, mariage d'ambition, de nom, -et même d'amour, si elle n'eût perdu sa mère. -Pauline perdait tout à la mort de M<sup>me</sup> Rayberg. -Elle restait seule, sans aucune défense, aux -mains d'un père légal, c'est-à-dire d'un étranger -qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage -vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait -dévoré l'affront en vue d'en tirer bénéfice. Dans -cette intruse, implantée chez lui par l'adultère, -l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span> -forcer les clubs, les clubs jusqu'ici demeurés -clos, et dont un gendre de son choix entrebâillerait -pour lui les portes. Par la chambre à coucher -de sa femme il était entré dans les salons; -par celle de sa fille il entrerait dans les cercles; -Rayberg est un homme d'alcôve et de comptoir.</p> - -<p>Cela vous explique le choix de Freybourg, -un véritable enfant sans consistance et sans -expérience, un nouveau débarqué dans la vie, -mais le mieux apparenté, peut-être, de toute la -France et de la Belgique, un gosse qui, à vingt-trois -ans, avait trouvé le moyen de manger deux -cent mille francs avec Marpha Baudierre, une -carcasse d'un demi-siècle, avait failli se compromettre -aux courses dans des tripotages d'écurie -et traînait en province les conséquences d'un -conseil judiciaire, réduit à ne venir passer à -Paris que trois mois de printemps..... C'est ce -mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire -qu'il l'avait choisi par vengeance, pour se revancher -de l'adultère de la morte et des vingt ans -de liaison subie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span></p> - -<p>Freybourg épousait cette adorable Pauline -sans entraînement et sans amour, pour les cinq -millions de sa dot, les espérances de l'héritage, -et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg -elle, épousait pour les joies de la corbeille et le -plaisir de devenir duchesse... et Rayberg n'entrait -même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier -atout joué en pure perte! C'est vous dire les -bons sentiments dont était animé ce beau-père -d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait -roulé deux fois... Mais eux!</p> - -<p>Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois -ans et cette jeune femme de dix-huit, tous les -deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés -à travers l'existence par une fièvre de vanité et -de sensations, désireux d'étonner le monde par -leur luxe et l'innovation de leurs fantaisies, impatients -d'emplir Paris du spectacle de leur faste, -du bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs -millions; lui, tout à ses écuries, à ses attelages, -à ses autos dernier modèle, à ses cochers et à ses -lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès,<span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span> -des entrefilets des reporters mondains, et, dans -un tourbillon de toupie, vire-voltant du couturier -au modiste à la mode avec des rêveries de -vie en yacht et des velléités de voyage de souveraine -en exil, une furie du déplacement qu'elle -tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux -Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis -dans ses veines un peu du sang et de la folie. -Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse -de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par -le luxe et les précoces millions, tel était le jeune -couple. Quelle proie pour l'épervier de race -qu'était notre Pietaposa!</p> - -<p>Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience -de deux innocents et la splendeur du cadre, la -complicité de Venise, où il apparut pour la -première fois à la jeune duchesse de Freybourg.</p> - -<p>Freybourg est assez joli homme, mais si fade! -Pouvait-il lutter avec ce type d'aventurier de la -Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme -rencontré ce soir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span></p> - -<p>Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose -dont les fêtes organisées pour le départ du -Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée, -les étapes savantes du flirt le plus habile et le -plus passionné; et quand Pietaposa rentrait à -Paris, ramené par le jeune couple, il était officiellement -l'amant de la duchesse. Elle était -allée si naturellement, si violemment à cet -amour, qu'elle ne prenait même pas la peine -de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme -un triomphe, épanouie de toute son âme et de -toute sa chair par la première joie qu'elle eût -peut-être ressentie. De la jolie poupée enfiévrée -et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, -ce ruffian d'Italie avait fait une femme. Une -fois éveillée, la fille de Honeck et de Rachel -Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence -d'une hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse -se déchaîna en elle au contact de l'aventurier, -et ce furent, dans le vertige d'une âme -éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées -et irréparables d'une course à l'abîme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span></p> - -<p>Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses -procurées, disait-on, par Pietaposa laissait faire -et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé -du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée -du prince à Paris d'une phrase demeurée -fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de -Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable -éclat de son physique d'homme trop aimé -promenait par les salons sa grâce et son impertinence -italiennes, à une question posée au vieux -banquier sur le pourquoi de la présence de cet -intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! -ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à -moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont -eux qui l'ont ramené.»</p> - -<p>Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard -celui de sa conduite. Quand la duchesse de -Freybourg exploitée et ruinée par son amant, -entraînée par lui dans les pires aventures, initiée -à toutes les fantaisies qui compromettent -l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, -traquée par les usuriers, menacée même par la<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span> -police, abrutie de morphine et d'éther, désavouée -par son mari et reniée par son monde, mais -toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans -le cœur, quand la petite Pauline Rayberg, à -bout de sommes extorquées, perdue de réputation -et de dettes, vint se jeter aux genoux de -son père et le supplier de la sauver, le vieil -homme d'argent fut sans pitié pour la fille de -Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme -et le long adultère imposé. Il refusa à la misérable -jeune femme les derniers deux cent mille -francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, -chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et -de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un -meublé, demanda l'argent de son voyage à des -prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances -du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent -louis nécessaires pour une dernière quinzaine à -vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme -de chambre. Pendant huit jours, elle y tenta -la chance à Monte-Carlo et, après des hauts et -des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie,<span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span> -un beau soir, elle doublait, triplait la dose de digitaline -ou de chloral et on la trouvait morte, un -matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin -évadée, délivrée de son infamie et de celle des -siens.</p> - -<p>Le duc, alors à Londres pour un emprunt à -tenter auprès des usuriers de la Cité, fut, paraît-il, -le seul qui la pleura. En dix-huit mois le -Pietaposa avait coûté près de deux millions au -jeune couple, les trois autres avaient fondu dans -une folie de luxe et d'extravagance, émiettés -comme des jouets entre les mains d'enfants -abandonnés à eux-mêmes. D'odieuses manœuvres -auraient hâté le détraquement moral et cérébral -de la duchesse. Pour la mieux domestiquer -l'italien aurait conduit sa maîtresse un -peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle -créature, que nous avons vue avec lui ce soir, -aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela -ne m'étonnerait qu'à moitié.</p> - -<p>Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline -Rayberg! Celle-là est morte victime de son éducation,<span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span> -de son mariage, de sa naissance même; -pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout -expié la faute de ses ascendants et son véritable -bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un -incident!—Un accident surtout!—Mais tragique -et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain -préparé: le dernier exploit du prince Luidgi -Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.—Et -le vieux Rayberg, dans tout ceci?—Il -entretient des demi-castors et fait parfois la -partie du prince au Cercle.—Pietaposa, Rayberg. -Entre les deux, j'aime encore mieux l'aventurier!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]<br /><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span></p> -<h1 class="nobreak" id="LECOLE_DES_VIEILLES_FEMMES">L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES</h1> -</div> - - -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="nobreak" id="LE_TESTAMENT">LE TESTAMENT</h2> -</div> - - -<p>M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un -deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé -aux communs comme à l'office par la douleur -un peu théâtrale de Madame.</p> - -<p>Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus -que son mari: son veuvage était de ceux qui ne -se consolent pas (<i>qui ne se consolent plus</i>), pensait -<i>in petto</i> M. Ernest, le valet de chambre du -défunt; car Mme Borrusset était déjà veuve -d'un premier mari, quand elle avait reçu le coup -de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, -qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.</p> - -<p>C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie -et la mise en bière d'une grande passion<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span> -qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé -et rajeuni les vingt dernières années d'une -imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de -la veuve avait-elle tendu tous les murs du château -de noir. Le grand hall d'entrée avait été -converti en chapelle ardente; la châtelaine avait -réquisitionné tous les accessoires funéraires de -l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste -pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire -que l'était Mme Borrusset; et autour du -catafalque dressé au pied de l'escalier d'honneur, -cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu -le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne -était de renouveler les cierges d'heure en -heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes -à genoux devant le cercueil. La livrée -observait les ordres; la douleur et la vanité ne -mesurent pas les pourboires.</p> - -<p>Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués -à venir honorer et saluer le défunt.</p> - -<p>Madame avait su inspirer un tel respect à -tous ces pauvres gens. Madame était née Russe<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span> -et elle était princesse, quand elle avait distingué -Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, -son titre et les vingt millions, auxquels on estimait -sa fortune, pesaient étrangement sur ces -campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, -dans leur imagination balbutiante, la -confondaient peu ou prou avec Notre-Dame -d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, -qui à soixante ans avait su inspirer une passion -à un homme de trente, les stupéfiait; il y -avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à -leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un -personnage de légende. Aussi pour complaire à -Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la -lande et le verger; et la neige rose des pommiers, -l'or violent des genets et la pourpre violacée -des violiers processionnaient depuis l'aube -à travers la campagne, portés à bout de bras -comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri -mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et -bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une -gaîté lumineuse de Fête-Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span></p> - -<p>Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset -regardait les sentiers du pays s'animer et marcher -tout en fleurs vers les grilles de Port-Baniou, -et sa vanité de veuve était satisfaite.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur -illuminé d'une chapelle ardente, que lui était -apparu pour la première fois M. Borrusset. Le -prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de -cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de -Varenne, revêtu des tentures à larmes d'argent -qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse -Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, -le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre -un jeune homme vêtu de noir s'activait, -gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial -des funérailles: M. Hector-Armand-Jean -Borrusset, employé aux pompes funèbres.</p> - -<p>De forte prestance, la peau très blanche, la -moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset -était alors dans toute la fleur de ses vingt-neuf -ans; la princesse en avait près de soixante.<span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span> -Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci -par la vie, et sourde ardeur, d'un tempérament -qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: -l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez -la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut -le coup de foudre; et quand, trois semaines -après, M. Borrusset se présentait à l'hôtel pour -le règlement des funérailles, c'est la princesse -qui le recevait et là, dans le petit salon encore -rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on -lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux, -caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher -des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue -des ravages opérés par son physique dans le cœur -de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'est-à-dire -intuitif, madré et patient; il n'avait -aucune fortune, gagnait environ cinq cents -francs par mois, avait de grands besoins et envisageait -l'avenir avec une certaine terreur. Il -jugeait la situation, il baisait respectueusement -la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade -la douceur déjà prenante de son regard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span></p> - -<p>Un mois après, la princesse Atthianeff attachait -M. Borrusset à sa personne comme secrétaire. -Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait. -Elle reconnaissait à ce jeune mari un -apport de cinq millions.</p> - -<p>La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, -la famille encore moins; de Saint-Pétersbourg, -on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût -plus à revenir en Russie, et alors commença -pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle -errance de villes d'eaux en villes d'eaux et -de plages en plages, qui est l'existence de tous -les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des -Altesses en déplacement. On les vit successivement -à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, -à Naples. Alger les posséda au printemps; -Venise en automne; Saint-Moritz les -hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, -l'air des montagnes était devenu nécessaire -à ses bronches), et puis on les revit à Séville, -à Grenade, à Cadix pour les retrouver une -autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur<span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span> -bonheur, un bonheur si avide de changements -et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; -et partout la même stupeur les accueillait dans -les gares comme dans les hôtels, et dans toutes -les langues du monde les mêmes réflexions -effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux -allures de mère escorter, nuit et jour, sans la -lâcher d'une minute, la langueur excédée de -ce jeune mari.</p> - -<p>Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie -quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce -jeune amour, persuadée dans son inconscient -égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant -à des parures, à des coiffures et à des -bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des -nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude -avait duré vingt ans.</p> - -<p>D'abord très jalouse dans les premières années -de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait -dû se rendre compte que M. Borrusset ne la -trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance -lui assura par testament l'usufruit de<span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span> -toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir -un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que -lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher -Hector, mais elle comptait bien le faire le -plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes -les prévisions, c'est lui qui partait le premier... -Qu'allait-elle devenir, seule avec les -fantômes du passé, dans cette vaste demeure -encore pleine de lui?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les fermiers et les paysans continuaient à -s'entasser devant les marches du perron; un -incessant défilé processionnait par les allées du -parc. Mme Borrusset quittait machinalement -la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la -vitre; et de sa chambre passait dans celle de -son mari. Une odeur de cire et de roses fanées -persistait dans la pièce, aggravée d'un relent de -phénol et d'une autre odeur encore; les trois -fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière -leurs persiennes closes. Cette atmosphère -âcre et fade prenait la princesse à la gorge; elle<span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span> -allait à une des persiennes et la poussait. Un -flot de jour pénétrait dans la chambre, un -secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait -dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean -rangeait tous ses papiers... Les papiers -d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et, -inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des -contacts et de respirer des pensées et sans -curiosité aucune, la princesse prenait sur le -marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, -ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les -tiroirs.</p> - -<p>«<i>Ceci est mon testament...</i>» Mme Borrusset -retournait curieusement entre ses mains une -grande enveloppe de parchemin, alourdie de -quatre sceaux de cire rouge.</p> - -<p>«<i>Ceci est mon testament...</i>» Le défunt avait -donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il -avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait -songé à sa veuve. L'humidité d'une larme -rafraîchissait ses paupières.</p> - -<p>D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe:<span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span> -«<i>Je, soussigné, lègue toute ma fortune à...</i>» Et -la pâleur de la vieille femme devenait verte, le -parchemin tremblait violemment entre ses doigts, -des injures et des blasphèmes montaient confusément -à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle -ne les balbutiait entre ses gencives molles. La -princesse Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres -yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune -qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui -avait reconnus en apport et qui en étaient devenus -sept par d'habiles placements et à force -d'économies, son cher Hector les laissait à une -demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et -Mme Borrusset cherchait vainement à placer un -visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu -pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard -au défunt? Sa maîtresse sans doute; et -tout à coup la princesse Atthianeff avait un -sourd rugissement: elle se souvenait. Cette -demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de -compagnie, assez habile musicienne, qu'elle -avait prise à son service, cinq ans après son<span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span> -mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de -Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle -l'avait attachée à sa personne à cause de ses -talents de cithariste; Mlle Cécile Hérard animait -un peu la solitude des soirées d'hôtels à -l'étranger; elle n'était demeurée que six mois -auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui -avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée -l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et -la résignation de ses yeux de victime avaient -aussi le don de l'excéder, il le disait du moins. -Mme Borrusset avait dû souvent défendre la -demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait -sa fortune.</p> - -<p>Traversée d'une affreuse lueur, la princesse -bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs, -forçait les serrures et, saccageant et dévastant -le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, -y découvrait enfin les paquets de lettres -qu'elle soupçonnait.</p> - -<p>Elles étaient là précieusement classées date -par date, année par année. Il y en avait quinze<span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span> -paquets, il y avait quinze ans que cela durait. -Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, -les lettres étaient explicites. Il n'y avait -pas à s'y méprendre; la princesse les lisait au -hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis -les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes -de la passion partagée et pleines de remerciements -pour la rente servie, criaient et proclamaient -la faute; et puis c'était la naissance du -premier enfant, les détails de l'accouchement -clandestin, et puis la naissance du second (car il -avait deux enfants, le misérable, deux enfants de -cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un -fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la -correspondance devenait celle d'une femme mariée, -d'une bonne bourgeoise s'informant des -progrès et de la santé des enfants, la sollicitude -d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres -l'amante plaignait son complice de l'horrible -servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans -toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la -mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span> -de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur -existence, et avec quelle sauvage ardeur on avait -souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée -de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze -ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies -de mari adultère et de fille entretenue... «<i>Quand -la vieille sera morte, quand ton crampon ne sera -plus là</i>», telles étaient les phrases qui revenaient -toujours comme un <i>leitmotiv</i> dans ces lettres.</p> - -<p>Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie -et leur duplicité eussent été ainsi punies. -C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement -féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament -et faisait le geste de le déchirer. Une note -écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait -son geste: «<i>Le double de ce testament a été -déposé chez M<sup>e</sup> Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, -à Vannes.</i>» M. Borrusset -avait prévu les fureurs de sa veuve.</p> - -<p>Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un -cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre, -elle se précipitait dans le vestibule et<span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span> -descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux -fixes, les vingt degrés de l'escalier.</p> - -<p>Le catafalque se dressait au pied, dans une -splendeur de draperies larmées d'argent, parmi -une illumination de cierges; des amoncellements -de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un -échafaudage de couronnes allumaient dans le -clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout -autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis -d'encensoirs, un égouttement de goupillons, -et des marmottements de valets en prières.</p> - -<p>La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. -Elle renversait les flambeaux, éteignait les -lumières, bousculait les couronnes, piétinait les -fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis -soudain debout:</p> - -<p>—Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse -seul, seul avec moi, seule avec lui! Partez, éteignez -tout, emportez le crucifix, emportez l'eau -bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, -vous dis-je! qu'il reste seul comme un lépreux -et qu'on l'enterre comme un chien!</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="DERNIER_AMOUR">DERNIER AMOUR</h2> -</div> - - -<p>La marquise de Fleurigneuse sortait des mains -de son professeur de beauté; il était près de -onze heures. La marquise était encore toute -ahurie: la masseuse, commise aux soins de -raffermir la gélatine de ses chairs et de rendre à -son masque flétri l'aspect momentané d'une -illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant -deux heures d'horloge.</p> - -<p>Cette opération, la marquise la supportait -maintenant trois fois par semaine; mais ces -jours-là, ses matinées étaient absolument perdues; -car, après les longues heures de la séance -de massage, la patiente était condamnée à deux -autres heures d'immobilité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span></p> - -<p>Ce supplice, M<sup>me</sup> de Fleurigneuse s'y était -résignée depuis son retour de Cannes. Voilà -vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à -M<sup>me</sup> Boutiboire: l'air de la mer, les longues -courses en automobile, la poussière des routes -et le printemps de la Riviera avaient quelque -peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées -par le mistral et striées de couperoses, M<sup>me</sup> Boutiboire -s'était engagée par écrit à leur rendre -avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur -laiteuse d'un pétale de camélia. M<sup>me</sup> de -Fleurigneuse avait traité à forfait. Le professeur -de beauté lui avait déclaré que dix séances suffiraient. -M<sup>me</sup> de Fleurigneuse en était à sa neuvième -et en effet le hâle de son pauvre visage -était déjà tombé, ses bajoues se raffermissaient -et la marquise nageait dans une douce joie... A -son retour d'Italie, le comte de La Pennas las -Marinas trouverait en elle une jeune femme -qu'il n'avait pas connue. M<sup>me</sup> Boutiboire lui -avait affirmé qu'elle lui retirerait au moins -vingt-cinq ans: cinquante louis étaient le prix<span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span> -convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie -de la beauté dont elle constatait les progrès -chaque jour, M<sup>me</sup> de Fleurigneuse estimait que -la masseuse ne lui avait pas pris trop cher. Elle -eût donné le double et le triple pour plaire à -M. de La Pennas las Marinas. Le cher comte devait -rentrer à Paris dans trois jours, la pauvre femme -ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, -elle comptait les heures et les minutes. Quelle -serait l'impression du jeune homme en la -retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose -allait changer en un sentiment plus tendre -la déférente sympathie et l'affection quasi-filiale -que lui avait toujours marquées le jeune Brésilien. -La marquise l'espérait sans oser trop y -compter.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté -des femmes à la fois pourvues de rentes et -d'années vient, de quatre à cinq, tromper l'ennui -de leurs journées trop longues autour de tosts, -de gâteaux au gingembre et de tasses d'eau<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span> -chaude. La colonie étrangère y abonde: des -papotages, des salamalecs, des salutations et -des petits cris y leurrent les pauvres âmes -dépaysées dans la solitude des hôtels. Misses et -fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande -et la morgue anglaise y font assaut d'élégance. -On y soigne ses entrées et on y médite -ses sorties; les mères y viennent flanquées de -leurs filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles -de compagnie. Le chic suprême est de -monter, raide, sans un regard à droite ou à -gauche, les huit marches du perron qui conduisent -au jardin d'hiver. Rangées sous la véranda, -les premières arrivées toisent les nouvelles -venues, détaillent, critiquent et épluchent; -quelques shake-hands échangés posent tout de -suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse -de l'avenue, entre les squelettes des platanes -sans feuilles, des voitures de maître et des -autos attendent.</p> - -<p>C'est dans ce milieu que de La Pennas las -Marinas lui était apparu, pour la première fois:<span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span> -M<sup>me</sup> de Fleurigneuse en était une assidue. Elle y -allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance -de la mode, le danger des nouveaux corsets -et constater avec quelques autres dames de -son âge la déchéance évidente de la race en -comparaison de leurs beautés passées et du -physique des femmes d'aujourd'hui!</p> - -<p>Le Brésilien était entré en coup de vent, -accompagné d'un homme dans la trentaine -comme lui, tous deux gainés dans des vestes de -chauffeur: ils escortaient trois jeunes femmes. -Bruyants, violents, surexcités par le grand air, -éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette -assistance momifiée de crypte; les trois jeunes -femmes riaient à tue-tête, mais la marquise -n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de jais, sa -moustache drue, frisée et brillante, la pâleur -ambrée de son visage plein et l'ombre portée de -ses longs cils noirs sur l'incarnat de ses joues, -des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement -et le grand air... Et la marquise, remuée -jusqu'au spasme, avait ressenti presque douloureusement<span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span> -le contre-coup de tant de force et de -jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif -et une faim soudaines, un désir maladif, instantané -de mordre dans cette chair et de boire -à cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait -réglé et toute la bande était remontée en auto.</p> - -<p>La marquise s'était informée du nom du -jeune homme; on ne le connaissait ni lui, ni -ses compagnons: ce devait être des gens de -Cannes.</p> - -<p>La marquise l'avait revu une autre fois à -Monte-Carlo. Il pilotait autour des tables de -jeux deux resplendissantes créatures, dont la -marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs -épaules nues, le jeune homme dirigeait leurs -jeux et pour son compte pontait royalement sur -les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait -détesté férocement le beau Brésilien.</p> - -<p>La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse -avait croisé le captivant inconnu dans -les couloirs de son propre hôtel, à Regina; le -jeune homme escortait, cette fois, deux femmes<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span> -du monde, lady Naymore et sa nièce, miss -Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres et -de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à -Nice; le Brésilien les accompagnait. La marquise -connaissait ces dames un peu plus que de -vue, elles avaient dîné deux ou trois fois à la -même table à Paris, au Ritz. La marquise les -abordait, se faisait reconnaître et présenter le -jeune homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas -las Marinas, de vieille famille espagnole fixée -au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux -et Brésilien.</p> - -<p>M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer -à Nice pour y suivre les corsos d'autos -fleuris et la grande course de Nice-Turin, il -était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui -conseillait Régina et l'on venait essayer de la -nourriture.</p> - -<p>Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui -était invitée à Beaulieu, décommandait ses chevaux -et déjeunait à Régina; le groupe mangeait -à trois tables de la sienne. Le Brésilien lui<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span> -tournait le dos, mais de sa place elle voyait sa -nuque brune sous les cheveux drus plantés très -bas dans le cou, et elle désirait éperdument -l'étreinte de cet homme. Un spasme l'étranglait -et, par moment, des coins de nudités musclées -la visionnaient en hallucination brusque.</p> - -<p>Après le déjeuner, on fusionnait autour du -café servi dans le hall; la marquise, intarissable, -vantait pendant deux heures les avantages de -l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait -s'y installer.</p> - -<p>Et ce furent de lents et de subtils travaux -d'approche, toute une tactique savante (la marquise -le croyait du moins), dans laquelle l'assiégeant -est presque toutes les fois captif de -l'assiégé... <i>Mais ce que femme veut, Dieu le -veut!</i>... Au bout de huit jours, la marquise -s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. -Il lui avait raconté son enfance... Orphelin de -père et de mère, il avait quitté le Brésil à douze -ans et avait fait ses études à Paris, chez les -Pères. Il n'était jamais retourné là-bas, en<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span> -Amérique, où un de ses oncles, propriétaire -d'innombrables haciendas, lui laisserait une -fortune immense. Il avait surtout le goût des -sports, son ambition eût été le yachting; mais -sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! -voyager sur les mers lointaines et vivre d'escales -en escales! Et ses prunelles de velours noir -fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la -marquise aimait surtout l'entendre parler de -son enfance. Ce n'étaient que pampas, forêts -vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. -Des orchidées s'élançaient en fusées -mauves et roses du tronc dentelé des cocotiers, -des retombées de lianes berçaient dans l'ombre -scintillante de cantharides et de lampyres, des -essors, on eût dit, de pierres précieuses et de -joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; -des zèbres couraient dans la savane, des hamacs -se profilaient sur des couchants d'or rose ou -entre les pins des marais et, par-dessus les -palmiers et les panaches de bambous, s'étalait -toujours le bleu houleux du Pacifique, et la<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span> -marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme -d'Atala.</p> - -<p>Et alors commença pour elle la vie inimitable.</p> - -<p>Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais -connu sa mère, il fut pour elle affectueux, -déférent et filial. La marquise trouvait auprès -du jeune homme une tendresse à laquelle les -siens ne l'avaient pas accoutumée. Voilà dix ans -qu'elle plaidait contre ses enfants. L'affection de -M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans -son existence un peu désemparée de femme -seule et sans famille. Le Brésilien avait trente -ans, juste l'âge de son fils, et la marquise pour -lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le -sentiment de la nature et, comme elle, adorait -les horizons grandioses et la sauvagerie des -paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq -journées de son temps envahi par le sport, et avait -fait avec elle quelques promenades. Les pins du -cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île -Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat -et les tournants de la route de Vence les avaient<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span> -vus, tour à tour, assis au creux des barques ou -sur les coussins de victorias des loueurs. Un -soir, le jeune homme avait eu des mots inoubliables -à la chute du soleil derrière les crêtes -de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de -Fleurigneuse avait senti son âme changeante -varier de nuances selon l'ambiance des heures -et des décors. La marquise avait beaucoup de -lecture, peut-être trouvait-elle M. de La Pennas -trop déférent et trop filial. Elle eût préféré plus -de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main, -deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet -d'une haleine si chaude, que la marquise en -avait gardé comme une flamme au cœur. Il lui -arrivait souvent de fermer les yeux en essayant -de préciser par le souvenir le frisson de sa chair -sous le frôlement de ses moustaches, et puis il -avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme -elle, le goût et la passion des pierreries, il s'y -connaissait à merveille. Il l'avait empêchée -deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La -marquise avait la plus belle parure d'émeraudes,<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span> -une parure de famille estimée cent vingt mille, -émeraudes et perles. De La Pennas en avait, tout -de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer -à M<sup>me</sup> de Fleurigneuse les défauts de la -monture. <i>Les pierres étaient mal serties, la -marquise était exposée à les perdre</i>, et le Brésilien -lui avait donné l'adresse, à Paris, d'un -sertisseur en chambre, l'honnêteté faite homme, -qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de -Londres et de la capitale. Sur sa prière, La -Pennas s'était même chargé de faire parvenir -la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème -étaient revenus dans les huit jours, plus brillants, -plus étincelants que jamais, d'une eau -plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti -pour Gênes, Gênes, où la <i>Marussia</i> à l'ancre -groupait autour du duc tous les amis de la -famille d'Orléans, et la marquise avait regagné -Paris. Elle l'y attendait dans l'émoi et dans -l'attente du prompt retour, heureuse des trois -semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer -<span class="pagenum"><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span>la beauté assurée et promise par M<sup>me</sup> Boutiboire... -Ah! ce retour du bien-aimé, et, là-dessus, -une des pierres de son collier s'étant -détachée en défaisant les malles, elle avait -envoyé le collier et la pierre à Fanderolle, le -joaillier de la rue de la Paix.</p> - -<p>Une violente sonnerie interrompait un si -doux rêve. Une femme de chambre entrait en -coup de vent:</p> - -<p>—Madame, c'est M. Fanderolle!</p> - -<p>—Fanderolle?</p> - -<p>—Oui, le joaillier de madame. Il demande -instamment à voir M<sup>me</sup> la marquise; il insiste -pour être reçu. C'est très urgent, très grave.</p> - -<p>—Fanderolle! Mais, qu'il entre!</p> - -<p>Elle venait de s'assurer dans la glace de son -maquillage enfin pris.</p> - -<p>—Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir -ici... Ah! c'est vous Fanderolle! Quel bon vent -vous amène?</p> - -<p>—Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre -femme de chambre. Ce que j'ai à vous dire est des -plus graves et ne doit être entendu que de nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p> - -<p>—Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas -une déclaration, au moins? Marie, laissez-nous. -Eh bien! qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix -étranglée d'émotion, il y a que la parure que -vous m'avez envoyée à réparer...</p> - -<p>—Mon collier!...</p> - -<p>—Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout -est faux.</p> - -<p>—Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.</p> - -<p>—Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu -entre les mains en novembre, avant votre -départ; toutes les pierres étaient vraies.</p> - -<p>—Alors ces pierres ont été changées...</p> - -<p>—Et remplacées par d'autres. Vous avez -confié ce collier à quelqu'un?</p> - -<p>La marquise sentait chavirer sa raison.</p> - -<p>—Marie, apportez mon diadème, perles et -émeraudes, mon diadème Empire.</p> - -<p>Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin -ouvert entre les mains du joaillier.</p> - -<p>—Les pierres de cette pièce ont été aussi<span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span> -changées, madame, voyez. Les émeraudes -n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus -d'orient, mais ont trop d'éclat. Vous avez été -volée.</p> - -<p>—Volée! Ah! le misérable!</p> - -<p>Une lueur affreuse venait de traverser son -cerveau.</p> - -<p>Le bijoutier reprenait:</p> - -<p>—Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre -cas est celui de deux ou trois de mes clientes, -retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se -fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants -ainsi subtilisée; on lui a changé ses -pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y -est aussi pour vingt-cinq mille francs de -perles...</p> - -<p>La marquise avait enfin compris l'étendue -de son malheur. Elle se levait toute droite dans -son peignoir et, d'un geste inconscient, enfonçant -ses deux mains dans sa perruque, qu'elle -soulevait au-dessus de sa face émaillée.</p> - -<p>—Ah! le misérable! le misérable! Il en<span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span> -courtisait d'autres. Ah! comme il m'a trompée!</p> - -<p>M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée -chauve, continuait à ne rien comprendre devant -les gestes affolés de Marie.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="FERME_DAUTRUCHES">FERME D'AUTRUCHES</h2> -</div> - -<div class="poetry-container"> -<div class="poetry"> - <div class="stanza"> - <div class="verse indent0">Les vieilles, toutes prises d'amour,</div> - <div class="verse indent0">Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées,</div> - <div class="verse indent0">Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées,</div> - <div class="verse indent0">Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison</div> - <div class="verse indent0">Transfuge inconsolé des natales tendresses,</div> - <div class="verse indent0">Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.</div> - </div> -</div> -</div> - -<p> -<i>Le Beau Voyage.</i>—Henry <span class="smcap">Bataille</span>.<br /> -</p> - - -<p>Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. -Le sentier rocailleux, taillé marche par -marche à même le granit, dévalait raide vers la -houle du golfe; des petits chênes verts et des -pins maritimes le bordaient vers la droite, premier -plan nécessaire au sublime panorama des -Alpes. Elles s'échafaudaient en face de nous, -très hautes, emplissant de la neige de leurs -cimes successives le bleu profond du ciel... A<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span> -leurs pieds, les villas de Nice et toute la plage -de la Rivière s'étalaient, vaporeusement blanches -et grises, jusqu'à la pointe extrême de l'Italie, -plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose -hautaine de toutes ces cimes alpestres, -neiges, brumes et nuées s'étageant au-dessus de -la baie des Anges, nous transportait à la fois de -stupeur et d'enthousiasme. Une brise plus forte -nous dilatait la poitrine; une nature plus sauvage -nous enivrait de parfums plus âpres et -d'un décor plus fruste; un ciel d'un bleu violet, -les moutons frissonnants d'une mer striée -d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un -caractère de plage de l'Ouest, et douze petites -chapelles, espacées de vingt mètres en vingt -mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la -Passion en fonte, achevaient de donner au chemin -un aspect de calvaire.</p> - -<p>—Un calvaire, en effet, nous sommes en -Armorique. Voyez ces vagues et ce ciel bas, ces -genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire -breton.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span></p> - -<p>—Oui, mais vous savez ce qui nous attend -là-bas, faisait cet incorrigible de Bergues, nous -désignant d'un geste la blancheur des villas de -Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme -d'autruches!</p> - -<p><i>Ferme d'autruches!</i> Nous ne pouvions nous -empêcher de rire. Le matin même, en quittant -Nice, avant la station du Var, notre attention -avait été attirée par la grande affiche dénonçant -l'établissement modèle où l'on élève avec succès -d'ailleurs les merveilleux volatiles, les grues -géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin -d'Acclimatation fait la joie des enfants, et le plumage -fait l'admiration des femmes, chez la modiste. -Le climat de Nice leur est propice; non -seulement l'œuf d'autruche consciencieusement -couvé y éclot avec succès, mais le poussin d'autruche -s'y développe à miracle et puis, devenu -grand, y pond et s'y reproduit.</p> - -<p><i>Ferme d'autruches!</i> et avec sa verve coutumière, -silhouettant d'un mot, d'une épithète la -tête chauve, les plumes extravagantes et la<span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span> -démarche balancée et grotesque, en avant et -croupe en l'air, des coûteux volatiles, de Bergues -évoquait le troupeau des vieilles folles -irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire -jeunesse prolonge ici, de février à la fin mai, un -lamentable carnaval: <i>celles qui ne peuvent plus -vieillir</i>, et, citant des noms à l'appui, de Bergues, -avec l'étonnant vocabulaire dont il est -familier, campait dans un extraordinaire tohu-bohu -d'assonances des dames en baudruche à -têtes de perruches, dans des irruptions de ruches, -de peluches et de fanfreluches empanachées -d'aigrettes et de plumes d'autruches.</p> - -<p>Nous nous étions tordus de la boutade.</p> - -<p>—<i>Ferme d'autruches</i>, le titre est symbolique. -Nice est leur pays.</p> - -<p>—Vous exagérez, mon cher. Alors, ces -pauvres femmes n'ont pas le droit de vieillir?</p> - -<p>—Si, mais pas comme ça. Elles encombrent -le paysage, elles font tourner le bleu de la mer -et attristent celui du ciel, et puis il y en a trop. -C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur<span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span> -cent femmes; ça devrait être le contraire, -avouez-le. Place aux jeunes, que diable!</p> - -<p>—Le fait est que l'on ne rencontre jamais de -jeunes filles. Où sont-elles?</p> - -<p>—Ailleurs, assurément. Sur les routes, en -autos ou dans les tennis ou au jeu de golf, car -on n'en rencontre pas sur les promenades.</p> - -<p>—Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un -jeune visage par loge, à croire qu'ici toutes les -jeunes filles ont trois mères.</p> - -<p>—Ah! c'est que le climat conserve, songez. -En somme, elles ne viennent ici que pour cela.</p> - -<p>—Dame, vous savez comme on appelle Nice: -la Sainte-Perrine de la Riviera.</p> - -<p>Je croyais devoir intervenir:</p> - -<p>—Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces -pauvres vieilles détonnent un peu dans le décor. -Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires -dans le manteau et des fleurs de la coiffure; elles -outrepassent peut-être aussi le droit qu'on a au -maquillage; et un peu plus de discrétion dans le -costume et dans l'emploi du rouge serait certainement<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span> -préférable. Mais, songez, la lumière -d'ici est terriblement crue, elle souligne férocement -les tares et les fards. Toutes ces belles -chéries se cosmétiquent et s'adonisent dans le -clair-obscur d'une chambre d'hôtel, elles ne se -doutent pas des atroces trahisons que leur préparent -le bleu du large et le bleu du ciel. Tout -cet attifage et tout ce mensonge se résument -pourtant dans une politesse à notre égard. Elles -veulent cacher leurs décrépitudes, l'effort est -manqué mais le but est louable: il faut leur en -savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.</p> - -<p>—C'est ce que je leur reproche. Elles en ont -passé l'âge.</p> - -<p>—Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement -qu'ailleurs. Nulle part, la vieillesse ne s'y cramponne -aussi désespérément à la jeunesse; nulle -part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination -à blondir, à mesure qu'elles avancent en -âge, et à retarder des ans l'irréparable... affront. -Nulle part on ne rencontre autant de faces -recrépies et d'yeux de poule hypnotisée chavirés<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span> -de langoureuse extase dans la porcelaine de -teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse -des femmes est particulièrement amoureuse.</p> - -<p>—Non?</p> - -<p>—Si. Le retour d'âge y est souverainement -critique... et critiquable. Ce climat est bien coupable. -Enervant au premier chef, il surexcite, et -puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations -d'archet sur le tempérament des femmes. -Il les grise et les galvanise: tant de soleil, tout -ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums -aussi les enivrent et les oppressent; les plus -affaissées s'y sentent tout à coup redevenir jeunes: -leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.</p> - -<p>Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces -soixantaines tumultueuses! Et voilà pourquoi -Nice est le pays des flirts irréductibles et des -mariages <i>in extremis</i>... Et les aventuriers le -savent bien, qui viennent pêcher ici et la grosse -dame et la grosse dot dans l'eau laiteuse et parfumée -des bains de Jouvence. Mariages de Nice! -Voulez-vous des noms?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span></p> - -<p>—Non; mais je vous dirai, moi, une histoire -et qui vous prouvera combien, en ces -sortes de marchés, si formidable que soit la -somme, la dupe est toujours celui qui se vend:</p> - -<p>Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de -Bois-Redon. C'était un des plus jolis hommes -de sa génération.</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p>Et tout un chœur de protestations indignées.</p> - -<p>—Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop -d'œil et trop de dents, trop de sourires surtout, -trop de cheveux aussi, trop de clarté de teint, -les lèvres trop rouges, ce type de beauté à -claques qui fait retourner les femmes et exaspère -tous les hommes. Tel qu'il était, Remy de -Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la -trouvait à Dieppe, où il promenait alors les élégances -d'un crédit péniblement arrosé chez trois -tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée -dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait -la plage, à l'heure du bain. Cette plastique -et ses complets de cheviote et d'homespun, de<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span> -Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, -de Deauville à Trouville et d'Houlgate à -Villers, en pure perte. L'année d'avant, il avait -fait sans plus de succès les plages bretonnes: -Saint-Enogat, Saint-Malo et Dinard; il y avait -beau temps qu'il avait écrémé toutes les villes -d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, -son crédit diminuait de jour en jour.</p> - -<p>Il se décidait pour les plages dites anglaises, -Dieppe et Boulogne, où l'élément d'Outre-Manche -abonde. Il y rencontrait mistress Burton, veuve -dix fois millionnaire de master Edward Burton, -Burton, Evett and C<sup>o</sup>, courtiers et correspondants -de la Compagnie des Indes dans la -Cité.</p> - -<p>Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante -austère, combinait assez bizarrement la -pratique de la Bible avec le goût des sports et -celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, -de Shelley et de Gabriel Dante Rosetti, c'était -une fervente de la poésie nationale, en même -temps que de la beauté athlétique. Master Burton<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span> -avait été un homme superbe, il avait donné -quatre enfants à sa veuve. Tous, d'ailleurs, mariés -et établis, à l'exception de Réginald, officier -à Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton -grand'mère. Toute ornée qu'elle fût déjà de -petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait pas -moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: -puritaine, méthodique, sentimentale et -sensuelle, elle était la proie indiquée pour les -opérations stratégiques de Bois-Redon.</p> - -<p>Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.</p> - -<p>Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses -biceps, au jeu du golf et du tennis, et qu'à -l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé -les performances de ses reins soulignés par le -maillot, il descendait à son hôtel. Bois-Redon -n'eût pas été l'homme de proie qu'il était si, au -bout d'un mois, la vieille dame n'eût été -absolument folle. Bois-Redon rappelait à Mistress -Burton, traits pour traits, son fils Réginald, -celui qui était aux Indes. Notre aventurier<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span> -était trop rompu aux jeux de l'amour et du -hasard pour s'illusionner sur cette sorte de ressemblance.</p> - -<p>La scène des adieux fut idyllique: on se jura -de se revoir.</p> - -<p>La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa -nation, si elle n'eût été épistolaire. Une correspondance -s'établit; la lettre est le grand triomphe -des allumeurs et des allumeuses professionnels: -de Bois-Redon y excellait.</p> - -<p>De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au -mois de janvier Mistress Burton le rejoignait à -Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour -achever la vieille dame. Ses prévisions ne le -trompaient pas. Fin mars, la quinquagénaire, -montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui -l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans -encombre. Les enfants ne se souciaient pas de voir -la moitié de la fortune filer entre les doigts du -cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les -belles-filles et les gendres débarquaient en -Riviera, cueillaient l'amoureuse et la ramenaient<span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span> -de force à Londres: la dame était séquestrée, -séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait -pas la carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la -porte de sa fiancée et y mimait un émouvant -suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas -l'exclusif apanage des courtisanes.</p> - -<p>Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, -la dame se prenait à ce coup de pistolet adroitement -tiré dans l'épaule. Elle allait s'installer au -chevet du blessé et de là on partait cacher -bonheur et convalescence dans la forêt de Fontainebleau.</p> - -<p>Un duel avec son fils Réginald, l'officier des -Indes revenu en toute hâte, n'empêchait pas la -pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant -de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage -eut lieu. Une fois de plus, l'amour avait débouté -les intérêts de famille.</p> - -<p>Vous avez rencontré comme moi le ménage -de Bois-Redon.</p> - -<p>Depuis quinze ans qu'ils promènent leur -ennui de villes d'eaux en villes d'eaux et, comme<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span> -tous les déclassés, attristent les capitales de -l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de -Bois-Redon, qui apparaît le vaincu dans cette -union obtenue de prime abord, telle une victoire.</p> - -<p>Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus -qu'un quadragénaire épaissi.</p> - -<p>Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une -mauvaise graisse, il promène un visage empâté -de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés -de poches, et cela à côté des perruques blondes -et de l'émaillage éclatant de madame, en vérité -plus jeune que lui.</p> - -<p>L'écœurement d'une existence salariée et surveillée -d'homme de joie, asservi au devoir -d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. -En vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la -jeune femme; la lassitude et l'ennui ont comblé -la différence d'âge qu'il y avait entre eux.</p> - -<p>C'est que, férocement jalouse de son jeune -mari et probablement avertie par toutes les -lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui -donne aucun argent de poche. C'est elle qui<span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span> -paie le tailleur, le chemisier, le joaillier et tous -les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la livrée -et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre -bagué comme un Asiatique, engoncé de -fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé comme un -rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. -Il a eu beau s'emporter, tempêter, rien n'y a -fait, et comme il se sait sur le testament de sa -vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se -contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, -et en attendant promène les chiens de madame -et l'accompagne en voiture, dans les batailles de -fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, -elle diamantée, presque jeune sous ses cheveux -blonds d'or et ses crèmes de beauté; lui, morne, -ventripotent, avachi, congestionné de nourriture -et d'alcool.</p> - -<p>L'autre été, cependant, cet entretenu eut une -révolte. C'était à Saint-Gervais, la station de -Savoie chère aux arthritiques, M<sup>me</sup> de Bois-Redon -y allait pour sa santé, mais y avait -entraîné son mari. L'endroit est plutôt lugubre:<span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span> -pas de Casino, un torrent dans une gorge et de -hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. -Le couple était au Grand-Hôtel, occupait -un grand appartement au premier, donnant sur -le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures -en changeant de robes trois fois par jour, et -Monsieur en variant son jeu de complets, de -cravates et de bagues; mais, comme il faut bien -animer la monotonie des jours, Madame trouvait -le moyen de faire des scènes à Monsieur. Elle le -voyait toujours causant avec une des baigneuses, -une assez jolie fille attachée aux douches. Les -scènes avaient eu lieu dans la chambre de -Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations, -M<sup>me</sup> de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher -à son mari sa déchéance physique:</p> - -<p>—Mais vous n'êtes même plus joli garçon, -lui disait-elle; ce que vous avez vieilli en dix -ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous -épousant!</p> - -<p>—Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous -crois! Avec le service que je fais, un autre serait<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span> -mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous êtes -donc pas regardée? Comment seriez-vous sans -vos fards, votre rouge, votre blanc et vos perruques, -et jusqu'à vos dents, qui baignent toutes -les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me -trouvez vieilli! Eh bien! j'en ai assez, moi, de -promener à mon bras une fée Carabosse, d'escorter -le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, -quand je sors avec vous, les villes et les campagnes -sur vos toilettes de cirque!»</p> - -<p>Et, dans un mouvement de rage, empoignant -les pots de fard, les poudres, les flacons et tout -le jeu des perruques, il précipitait tout par la -fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon -d'écume. La pauvre femme était demeurée -figée: c'était toute sa jeunesse, tout son physique -qui s'en allait. M<sup>me</sup> de Bois-Redon est chauve -comme un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, -ni Instituts de beauté. On dut télégraphier -à Paris. M<sup>me</sup> de Bois-Redon garda la chambre -pendant dix jours, terrassée par une affreuse -grippe. Enveloppée de châles et de mantilles, à<span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span> -peine si le médecin découvrait son profil dans le -clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement -closes. Monsieur n'y gagnait même -pas huit jours de liberté. Il devait rester calfeutré -auprès de la malade et lui tenir compagnie.</p> - -<p>Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais -avec deux caisses remplies de postiches -et de parfumeries, tout un attirail de beauté -nouvelle, et M<sup>me</sup> de Bois-Redon revenait à la -santé.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="COLLOQUE_SENTIMENTAL">COLLOQUE SENTIMENTAL</h2> -</div> - - -<p>Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes -les conversations des cafés et des tables d'hôte; -de la buvette, où le potin avait pris naissance, -l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces -où des groupes de baigneurs alanguis font -cercle à la musique de dix heures. Des petites -pensions bourgeoises à huit francs par jour il -était maintenant monté jusqu'aux grands hôtels -et faisait sourire, entre deux levées, les gros -joueurs du Casino.</p> - -<p>La princesse Dostéwianoff, installée comme -l'année précédente à la villa des Cyclamens, à -mi-flanc de la montagne, avait été surprise et, -qui mieux est, entendue suppliant le précepteur<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span> -de ses fils et le requérant d'amour... A cinquante -ans passés, une femme réputée jusqu'alors irréprochable! -Plus de trente ans de vertu s'effondraient -dans un coup de sens irraisonné pour un -bellâtre de normalien trop heureux d'avoir -trouvé chez la princesse les douze mille francs -d'une chaire encore à venir! C'était bête comme -un accident. Qui aurait jamais pu s'attendre à -cet éclat de la part d'une femme si froide et si -hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine -autrichienne et d'une famille d'où d'ordinaire -on ne se mésallie pas. La chose réjouissait les -mufles et consternait la noblesse essaimée, cet -été-là, au hasard des hôtels.</p> - -<p>La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, -qui avait surpris le colloque, avait donné des -détails. Le hasard avait voulu que, l'avant-veille -au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous -les gros sapins du parc. La féerie nocturne du -paysage l'avait retenu loin des tables du baccara. -C'est bien le moins qu'un soir sur trente on -assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span> -givre et la nacre du clair de lune de l'avant-veille -étaient si particulièrement fluides qu'ils en éclairaient -toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés -très haut, pareils à des piliers de cathédrale, -descendaient le flanc de la montagne, précédés, -chacun, d'une grande ombre découpée nette dans -la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers -comme chavirés dans la transparence du ciel, de -Gisors se plaisait à se retenir d'une crispation -d'orteil encore plus que du bout de sa canne -ferrée sur un sol glissant et tout feutré d'aiguilles -de pin. Le bruit de deux voix, mieux, le bruit -d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.</p> - -<p>Un couple se disputait. La femme implorait; -sa voix sanglotait, suppliante. Celle de -l'homme, au contraire, était dure, cinglante, -et chacune de ses ripostes sifflait, incisive -comme mordue d'un coup de dent; et la femme, -à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute -honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer -son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que -sa présence, le réconfort de sa chère présence<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span> -et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne -lui demandait pas autre chose, et, avec des -larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas -partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre -sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui -retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses -yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la -remuait toute et l'avait prise dès le premier -jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre, -cette voix chaude et un peu sombrée, -dont le charme était justement dans ces brisements -imprévus, ces altérations émues dont le -déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle -assez longtemps grisée, pendant les longues -heures des leçons qu'il donnait à ses fils. Des -mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait -aux progrès des deux princes, et puis, un -jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte -de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.</p> - -<p>Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il -était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se -griser comme d'une incantation captivante et<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span> -lointaine! Des mois et des mois elle l'avait -voluptueusement sentie pénétrer et couler comme -un philtre en elle, mais il connaissait bien son -pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. -Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la -lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs -préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et -avait été au-devant de son désir.</p> - -<p>L'homme, les bras croisés et la tête un peu -basse, se contentait de répondre:</p> - -<p>—Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez -pas, et vos enfants et votre mari!</p> - -<p>—Je divorcerai, hurlait la misérable femme.</p> - -<p>Et, comme ils traversaient un rai de lune, -Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas, -avait reconnu le couple.</p> - -<p>C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier -Bonneau, le précepteur des jeunes princes.</p> - -<p>Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer -la scène.</p> - -<p>La princesse, comme une folle, s'était tout à -coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la<span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span> -tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous -la lune:</p> - -<p>—C'est comme tes yeux! Tu crois que je me -passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu -leur poison? car il y a un poison dans tes prunelles. -As-tu assez joué avec moi de leur eau -bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes -yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et, -borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres -femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te -tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens -mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, -fines et molles, tes mains nerveuses et si dures -pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens, -et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise -et de rapine; tes mains prenantes et tes -mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane -et tes mains aussi d'oiseleur.»</p> - -<p>Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux -mains du jeune homme, la princesse les avait -couvertes de baisers.</p> - -<p>L'homme, brusquement cabré au contact des<span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span> -lèvres dévorantes, avait repoussé la femme. Il -l'injuriait maintenant:</p> - -<p>—Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans -une glace! Comment voulez-vous que je vous -aime? Comment osez-vous espérer que moi?... -Mais j'ai vingt-cinq ans.</p> - -<p>—Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, -clamait la malheureuse disputant désespérément -son bonheur.</p> - -<p>—Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... -Vous pourriez être ma mère... Et puis, -vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, -me répugne... Je ne suis pas chez vous. En -somme, je suis chez le prince.</p> - -<p>—Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un -mot, Didier, je quitte la villa, j'en loue une autre. -Nous irons où tu voudras. Dis un mot, mais -dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? -Je connais toutes ces villes; il y a des musées, -des palais, des paysages admirables; tu dois -désirer les connaître, tu ne les as jamais vus... -Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span></p> - -<p>—Si vous aviez seulement vingt ans de moins, -ricanait l'homme goguenard.</p> - -<p>—Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais -demain!... Mais jeune, je le deviendrais -pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y -a des soirs où je suis belle, et je lis parfois -encore des désirs dans les yeux.</p> - -<p>—Oui, quand vous avez tous vos diamants... et -toutes vos perles, comme l'autre soir.</p> - -<p>—Ah! Didier!</p> - -<p>—Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie -comme femme. Vous n'avez plus qu'à vous -occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. -Que diable! vous avez l'âge d'une mère, même -d'une grand'mère. Songez!... plus de cinquante!</p> - -<p>—Butor, manant, ignoble individu qui insultez -une femme.</p> - -<p>—C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce -que je ne consens pas à vos salauderies. Reprochez-moi -de ne pas vouloir tromper votre mari, -de me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à -salir votre toit et le nom de vos enfants!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span></p> - -<p>—Mais, tu m'as fait la cour, misérable! -Pourquoi m'as-tu fait la cour? Mais tes regards, -tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes yeux -clairs que tu posais tout à coup sur les miens; -tes yeux dont je sentais la brûlure et le froid -errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas ton -manège. C'est toi qui as commencé!</p> - -<p>L'homme avait un long éclat de rire.</p> - -<p>—C'est moi qui ai commencé! Elle est bien -bonne!</p> - -<p>Et après un silence:</p> - -<p>—Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une -chienne autour de moi. Vous l'avez dit vous-même. -Vous veniez assister aux leçons de vos -fils pour entendre ma voix.</p> - -<p>—Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne -pas m'encourager.</p> - -<p>—Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de -vivre. Ma place auprès de vos fils, c'étaient mille -francs par mois.</p> - -<p>—Mais, je t'en aurais donné le double, le -triple.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span></p> - -<p>—Pour être votre amant. Je ne mange pas de -ce pain-là.</p> - -<p>—Je divorcerai, je te l'ai dit.</p> - -<p>—Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop -vieille.</p> - -<p>—Mais je suis riche.</p> - -<p>—Pas tant que cela!</p> - -<p>—Tu dis?</p> - -<p>Et la voix de la femme était devenue rauque.</p> - -<p>—Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le -savez bien. Elle est jeune, elle; elle est blonde et -vous êtes brune; elle a des yeux frais comme -des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés -de luxure. Elle est souple, mince, et vous êtes -déformée; enfin, elle a vingt ans et vous en -avez cinquante.</p> - -<p>—Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. -C'est parce que tu n'as pas d'amour, que -tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne -suis pas assez riche pour toi. Vous êtes un -malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous -êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le<span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span> -prince qui a la fortune. Divorcée, il me resterait -à peine deux millions, et mes fils à ma mort -reprendraient les deux tiers et, six cent mille -francs, c'est un bien petit gâteau pour des dents -comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous êtes -un goujat!</p> - -<p>Et la main de la femme s'abattait sur la joue -de l'homme. Le bruit en réveillait l'écho sous les -sapins; une série de gifles retentissait dans la -montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un -éclat de rire mal étouffé de Gisors l'avait avertie. -Quelqu'un la suivait.</p> - -<p>—Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle -au précepteur demeuré ahuri auprès d'elle, ce -sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas. -Quelle belle soirée!</p> - -<p>Le couple s'éloignait, remontait par le bois à -la villa.</p> - -<p>C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle -le petit André de Gisors, Fly pour les -dames, et il y mettait un tel accent, il y apportait -une conviction si profonde et une si entraînante<span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span> -humeur, que c'était une joie et une aubaine que -d'assister aux grimaces de Fly, jouant les colloques -tragiques de la princesse Dostéwianoff et -de M. Bonneau, le précepteur.</p> - -<p>On se faisait une fête de l'avoir à dîner en -cabinet particulier au cabaret, pour lui faire -détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les invitations.</p> - -<p>Il opérait ce soir-là devant la marquise de -Croix-Nymene et la petite baronne de Mondrecourt, -les deux élégantes de la saison. C'est le -comte Germont, Germont Champagne, qui avait -promis Fly et ses imitations à ses dames. Les -deux jeunes femmes se mouraient d'entendre -Fly dans son boniment. On ne devait être que -quatre seulement, mais Germont n'avait pu se -défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins -et du Grand-Guignol, que désiraient connaître -ces dames, et Lili Mangetout avait amené -le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas -sans lui. Fly venait d'achever sa séance dans un -tonnerre d'applaudissements.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span></p> - -<p>—Quel dommage que la princesse n'ait pas -de fille! concluait le gros Danval, le Bonneau -l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais -mariages d'amour ne se font pas autrement.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="AUTRE_COLLOQUE">AUTRE COLLOQUE</h2> -</div> - - -<p>Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si -pâle dans la tiédeur embaumée des coussins, -elle le suivait obstinément des yeux, de ses yeux -aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, -tels des coups de griffes aux coins des -tempes, proclamait ce jour-là plus cruellement -que jamais l'indéniable différence d'âge qui les -séparait tous deux, elle usée, moribonde et -vieillie, lui, encore jeune, robuste et carrant dans -une jaquette irréprochable un torse vigoureux de -mâle avide encore de vivre et de jouir.</p> - -<p>Jeune encore, certes, mais déjà touché par la -vie, l'homme dont la promenade silencieuse, le -front buté vers le tapis de haute laine, les mains -fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span> -chambre de malade d'un inquiet va-et-vient de -fauve en cage; certes, oui, déjà touché par la vie -car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient -déjà vers les tempes, striés par place de minces -fils d'argent, et sous la moustache d'un blond -roux, embroussaillée et triomphante, la bouche -aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume -d'exister. Visiblement obsédé, il arpentait à -grands pas rageurs cette haute et claire chambre -aux aspects de boudoir avec ses panneaux de -moires blémissantes, encadrées de délicates boiseries -que coupaient çà et là, savamment alternées, -d'étroites glaces oblongues enguirlandées -de fleurs et de fins attributs de style Pompadour; -et c'est cette visible obsession, ce réel chagrin -trahi par la crispation du sourire et l'inquiétude -de ces allées et venues, que surveillait avec des -yeux de fièvre, deux yeux agrandis où semblait -s'être réfugiée toute la vie de son corps souffrant, -la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond -d'un grand fauteuil encombré de coussins et de -peaux d'ours blancs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p> - -<p>Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, -le jardin du petit hôtel s'encadrait, tout -jaune de la rouille des marronniers et de la floraison -des helléniums, d'une mélancolie d'adieu -malgré la pourpre vive des dahlias simples et des -bégonias doubles, sous la morne jonchée des -feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.</p> - -<p>Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre -se délabrant lentement vis-à-vis l'agonie de cette -femme au visage passionné et crispé, au regard -dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien -plus triste encore le silence hostile gardé par ces -deux êtres de luxe et d'élégance en cette somptueuse -chambre de poitrinaire, où la nuance -adoucie des tentures, le contournement raffiné -des meubles et jusqu'au parfum musqué du lilas -blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces -relents d'éther et de phénol, semblaient vouloir -faire une apothéose à la mort.</p> - -<p>Une liaison pourtant célèbre dans le monde -des lettres et du théâtre et dont le retentissement -avait, pendant quinze années, amusé la badauderie<span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span> -de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui -muets et refermés sur eux-mêmes dans ce -quasi menaçant tête-à-tête. Elle, tragédienne -acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de -toutes les passions et de toutes les fantaisies -comme aux feux de toutes les rampes, s'était, il -y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et -de succès, toquée du beau poète à longue chevelure -souple, au contralto vibrant qu'il était alors, -lui, grand homme inconnu frais débarqué de sa -province et de la veille échoué à Paris pour y -tenter fortune, riche de vingt-cinq ans et de ses -jeunes illusions. Sur la foi de ses larges épaules -et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de -cils noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme -et le poète, s'était enthousiasmée dans sa loge -sur la rondeur massive de son cou et dans l'alcôve -sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait -à Paris avec un drame en vers en trois actes -qu'il destinait à Duquesnel. Dinah avait lu la -pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée -sur le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span> -donnant cette fois toute comme jamais elle ne -l'avait fait encore, jouant avec sa chair, ses nerfs -et son cœur, avait consacré le drame et fait du -jour au lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce -passant apprécié dans son lit la veille.</p> - -<p>Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la -fantasque des fantasques, était-il dégénéré chez -l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors de -cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah -entrait dans sa quarantième année, l'âge où la -femme avertie par les regards moins désirants -des hommes sent flamber en elle une d'autant -plus inapaisable ardeur, qu'elle en connaît -l'éphémère durée. Comme la phtisique dont les -instants sont comptés, elle apportait dans tout, en -amour surtout, une fébrile hâte de sentir et de -jouir, et puis c'est là le châtiment des courtisanes -de ne connaître la tendresse amoureuse que tard -dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des -dévouements et des délicatesses presque maternelles, -de beaux gars indifférents qui les trompent -avec leurs filles de chambre et renouvellent<span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span> -ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes -vis-à-vis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une -âme pour une âme qu'on appelle l'amour.</p> - -<p>Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans -son long peignoir de peluche blanche et roulée -dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une pâleur -d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, -telle qu'elle était, mourante et de la tuberculose -et d'une affection cancéreuse dans le ventre, la -gloire et la fortune de cet amant si distrait et si -préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en -était pas moins son œuvre et son chef-d'œuvre: -œuvre de quinze ans de luttes et d'intrigues à -laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant -en jeu toutes les influences, courant les journaux -et les théâtres, tour à tour implorante et coquette -auprès de leurs directeurs, réveillant chez ceux-ci -d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter -chez les autres d'illusoires affaires de réclames -et d'argent, et cela pour imposer, pendant quinze -années, sur toutes les scènes du boulevard ses -drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames<span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span> -exaltés d'ailleurs et débordant d'âme et de vie -intense, et dont la malignité parisienne accusait -l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité -d'orageux tête-à-tête avant de les vivre, et -Dieu sait avec quelle frénésie de nerfs et de passion! -devant le public amusé des premières et la -grosse foule des centièmes intéressée enfin aux -racontars.</p> - -<p>Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle -mourait bien plus encore que de sa santé de cabotine -compromise presque dès l'enfance et -depuis usée dans tant d'aventures et irréparablement -surmenée et détruite! Il la trompait et -cela, presque à dater des premiers jours, avec -la première venue, des figurantes prises derrière -un portant de théâtre dans l'empuantissement des -coulisses; puis, la réputation venant à Morfels, -avec des camarades à elle, des petites acteuses -sans grâce et sans talent, mais ayant pour elles -leur jeunesse, toutes ravies, la figurante comme -l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une -grande qui touchait des feux de cinquante louis<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span> -par soir, quand elles avaient à payer, elles, des -cinquante francs d'amende sur des mensualités -de cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés -de ses pièces, des intrigues mondaines et -même de haute galanterie s'étaient nouées dans la -vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des -vicieuses et des oisives, curieuses de savoir quel -goût avait le bonheur de la Monteuil, et pas -fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler -un peu de ce bonheur; et lui, enchanté dans sa -vanité d'homme et d'auteur de ce bruissement -autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, -avait accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, -impertinentes ou galantes, s'était -rendu à tous les appels, trompant effrontément -sa maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la -valaient pas, la copiaient à la ville comme au -théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées, -plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient -même par l'attrait de la jeunesse à ses sens fatigués -de viveur.</p> - -<p>Alors, elle l'avait marié de sa main à une<span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span> -fiancée par elle choisie dans le milieu le plus -cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus -offrant de garanties; elle espérait le garder par là, -mais de Morfels, maintenant lancé dans le tourbillon -des bonnes fortunes, classé homme à -aventures, avait trompé tout simplement sa -femme, comme il trompait son vieux collage, -piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, -brisant tranquillement deux existences avec ses -coups de tête, de sens ou de cœur.</p> - -<p>«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi -encore, à croire que c'est moi l'honnête homme -et lui la courtisane», comme il arrivait parfois de -dire à la Monteuil dans les moments de lassitude -et de rancœur; et elle pardonnait toujours, la -vieille maîtresse endolorie, acceptant tout plutôt -que de se passer de ses visites, ne pouvant même -en admettre l'idée, attachée à cet homme -comme par une sorte d'envoûtement, résignée à -toutes les souffrances qui lui venaient de lui, et -paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point -d'être heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span> -comme une fièvre de joie, de secrète revanche -aussi flambait dans le regard attristé de l'actrice. -Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait -la promenade inquiète de son amant, silencieux -et sombre, le front buté vers le tapis. Tout à coup -elle s'étirait sous ses fourrures blanches, ses -longues mains de cire portaient à son visage une -gerbe d'anémones du Japon, posées sur ses -genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix -rauque, un peu lasse, venait de rompre le -silence.</p> - -<p>—«Mais non, je vous assure, répondait -l'homme sans interrompre sa rageuse promenade, -c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A -quoi la malade étouffant un bâillement: «Il y -a longtemps que je ne rêve plus», et à un -haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous -qu'il y a des jours où je crois qu'il y a -un Dieu?» Et comme il s'était arrêté brusquement: -«Venez ici, Raoul», commandait la malade, -et de Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi -je crois aujourd'hui en Dieu? insistait-elle<span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span> -en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, -à cause de ceci.» Et son index à l'ongle déjà -bleuâtre touchait le poète à la place du cœur. -«Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, -pauvre ami?» Et comme l'homme, le visage -tout à coup empourpré, balbutiait, cherchait une -défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la -voix rauque, ne suis-je point au courant de -toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas sortir, -n'ai-je point de bonnes amies pour venir me -voir et me faire expier un peu mon succès... -mes anciens succès... en m'épinglant des nouvelles -sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors -elle t'a lâché, cette petite Roncerolle, pour qui, -depuis trois mois, tu hypothèques ton hôtel, et -cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre -Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau -garçon comme toi lâché! Elle t'a lâché après -t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que -tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce -visage d'assassin, sans pouvoir tenir en place. -Encore un peu tu pleurerais! Avoue que cela<span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span> -fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as -fait? Pour un cabot de Montparnasse! et elle -appuyait savamment sur les mots. Et pas même -bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois -ans et tu en as quarante. Comme le présent -venge le passé, mon pauvre ami, voilà que tu -vieillis à ton tour.»</p> - -<p>Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec -l'humidité montante de deux larmes prêtes à -jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard de la -Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec -un geste de pitié suprême, s'emparant des mains -de Morfels: «Mon pauvre ami, murmurait-elle -caressante, cela va commencer aussi pour toi et -tu vas le connaître, l'atroce et long supplice -d'aimer sans être aimé. Encore cinq ans, dix -ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence. -Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les -yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais -le désir...» Instinctivement l'homme avait -ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu -dans un attendrissement bête, il sanglotait<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span> -comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux -de cette agonisante, et elle, comme en -rêve, continuait son soliloque, tout en promenant -ses mains pâles dans les cheveux de son -amant. «N'être plus aimée, dire que c'est de cela -que je meurs et que c'est de cela que tu mourras -aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, -toi l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi -non plus tu ne pourras pas t'y faire. On se résigne -à mourir, mais à cela, non pas. Car cela, -c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des -inflexions de théâtre dans la voix: «Comme ces -beaux cheveux que j'ai connus si souples et si -bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce -pas qu'ils blanchissent et malgré ta moustache -j'ai bien vu tout à l'heure, à droite, que tu as -une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; -mais tu portes encore beau et tu en as encore -pour dix ans, je t'assure; ne pleure pas, mon -chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche -et les fourrures étouffait toujours de -sourds sanglots martelés, on eût dit, sur l'enclume<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span> -du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu -en aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps -que je suis une morte. C'est sur moi que je -pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi -cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante -ans, Raoul, il y a si longtemps que je souffre. -J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un peu -passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je -le sais, Raoul, ne sois plus triste. C'était moi-même -que je regrettais. Ton chagrin, c'est le -mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="LE_DERNIER_COUP">LE DERNIER COUP</h2> -</div> - - -<p>Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur -de Côme à Collico venait de s'arrêter à quai de -Bellagio. Une meute de facchini se disputait sa -valise, il en avisait un dont la casquette portait -en lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là -même qu'il avait choisi sur la recommandation -du Baedeker; il remettait à l'homme son nécessaire -et son bulletin de bagages. Débarrassé, il -regardait autour de lui. Il ne voyait que des -boutiques installées sous de lourdes arcades et -des façades de grands hôtels. Le charme du paysage -s'était évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu -comme une presqu'île enchantée sur les eaux -de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce<span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span> -promontoire de verdure, dressé comme un -éperon sur un fond vaporeux et fuyant de montagnes, -n'était plus qu'un amas de constructions -neuves et de bâtisses italiennes, régulièrement -coupé d'étroits viccoli. Sur le quai des -femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes -de piqué blanc, se pressaient, attirées là par -l'arrivée du bateau, foule cosmopolite assez -laide, où dominait la note allemande donnée -par des hommes en mollets, blousés de drap -verdâtre et coiffés de feutres glauques aux rubans -fleuris d'édelweiss, toute la descente de -l'Engadine et des Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville -ne pouvait retenir une grimace.</p> - -<p>Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au -milieu des omnibus d'hôtels, une femme y -paressait, nonchalamment étendue sur des -coussins de soie Liberty, évidemment fournis par -elle, car la victoria était de louage et le jeune -homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline -Hérelle...»; mais son étonnement se changeait -vite en sourire: «Parbleu! elle cache ici quelque<span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span> -nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, -une attardée du romanesque. Je vais la -gêner sûrement, ne nous montrons pas» mais la -comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard -posé sur elle l'avait avertie. Fixée par le jeune -homme, la nerveuse, qu'était Jacqueline, avait -naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait -joyeusement son ombrelle dans la direction -de Rauville, elle l'avait reconnu.</p> - -<p>Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la -victoria: «Vous aussi, faisait-elle en lui tendant -la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous arrivez, -moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel -pays merveilleux! c'est un enivrement qui grandit -d'heure en heure, vous en subirez le charme -comme moi, on n'en voudrait jamais partir. -Vous descendez à quel hôtel?</p> - -<p>—A Britannia.</p> - -<p>—Vous y serez très bien.</p> - -<p>—Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret -de vous demander?</p> - -<p>—Oh! moi, je suis en pleine nature, presque<span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span> -dans la montagne, très haut, à la villa Serbelloni, -en face des deux lacs, une vue admirable, -vous verrez.</p> - -<p>—Et seule? hasardait le jeune homme dans -un demi-sourire.</p> - -<p>—Seule, naturellement, seule. Oh! mon -pauvre ami, vous avez pu songer, mais regardez-moi -donc, ce serait de la folie à mon âge.»</p> - -<p>En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. -Malgré la finesse d'un profil demeuré d'une délicatesse -et d'une précision admirables, l'artifice -des poudres et des fards n'effaçait ni les rides -des tempes, ni les plis douloureux de la bouche, -ni ceux plus accusés du cou. Les narines touchées -de rouge étaient encore jeunes et vibrantes, -mais la lassitude du sourire et le bleuissement -meurtri des paupières dénonçaient et l'usure de -l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline Hérelle -avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été -une de ces beautés triomphantes dont les aventures -remplissent et révolutionnent une époque... -<i>Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span> -les contait, mais on ne les comptait plus</i>, avait -dit d'elle un célèbre journaliste éconduit. Ses -succès n'avaient pas été que de boudoirs, -Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, -mais c'était surtout la jolie femme qu'on y avait -applaudie. Comme comédienne, elle était bien -supérieure à la ville. Elle avait toujours été -somptueusement entretenue, mais si vénale et -si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi des caprices. -C'était avant tout une amoureuse: elle -donnait royalement à qui lui plaisait ce qu'elle -faisait payer si chèrement aux banquiers et aux -hommes politiques désireux de lui plaire, elle -avait vécu de l'amour et en vieillissant n'y avait -pas renoncé. Retirée depuis dix ans du théâtre, -elle avait eu pour son seul plaisir nombre de -liaisons dont quelques-unes n'avaient pas tourné -à son avantage; quelques-uns de ses amis -d'automne avaient été pour la comédienne des -amants plutôt coûteux et pourtant, il y a dix ans, -Jacqueline Hérelle était encore désirable, mais -c'est là une des tares de nos mœurs modernes<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span> -que l'amour y soit devenu un marché. La beauté -y a bien moins de valeur que le désir inspiré, -la convoitise y est immédiatement taxée et dans -le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, -tout être, homme ou femme, qui se sent -aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante -d'un marchand de curiosités. Jadis fragile et -ruineux bibelot d'alcôve, Jacqueline Hérelle -avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte -à Paris.</p> - -<p>C'est tout ce passé et bien autre chose que -Pierre Rouville évoquait en lui-même en regardant -la femme assise dans cette victoria: «Elle -a bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout -bas. Le fait est qu'il la retrouvait étrangement -dévastée malgré les tons de rouille et d'or d'une -chevelure lourde et savamment nuancée. Elle -lui apparaissait vieillie, comme désagrégée dans -son corps demeuré mince, et qui n'était plus que -de la maigreur. La courtisane lisait dans ses -yeux:</p> - -<p>—Quand vous aurez fini de m'examiner,<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span> -monsieur le Commissaire-Priseur! Triste, hein, -l'inventaire! vous comptez les déchets et les -tares».</p> - -<p>Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez -pas, allez, les miroirs mentent, mais les -regards des passants ne nous trompent pas. -Allez à votre hôtel, vous mourez de faim et -moi aussi, c'est l'heure des déjeuners et venez me -voir demain vers onze heures, villa Serbelloni, -vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous -comprendrez pourquoi je suis descendue là. -Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio -on ne peut pas vivre ailleurs.»</p> - -<p>Le lendemain, vers les dix heures et demie, -Pierre Rouville tentait l'ascension indiquée. Des -rues étroites et montantes, puis des escaliers et -des pentes assez raides, le conduisaient à la -grille de la villa. <i>Una lira</i> d'entrée lui en donnait -l'accès; une rampe fleurie de jasmins, puis -escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants -de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous -les ombrages d'un parc. Il y trouvait la comédienne<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span> -allongée sur un rocking-chair près d'une -balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait -sur la terrasse de l'hôtel. A ses pieds les -arbustes et des fleurs rares d'un jardin d'Italie -s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à -l'horizon, c'était la fuite nostalgique et bleue de -deux lacs, saphirs humides et flous sertis dans -des montagnes de vapeurs.</p> - -<p>La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas -menti. Le soleil, déjà haut dans le ciel, les faisait -d'azur pâle, les montagnes escarpées et hardies, -comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une -muraille de brume mauve, déchiquetée et hautaine. -Et le peintre avait la hantise de fonds de -tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: -des vaporetti et des barques sillonnaient le lac de -droite, et de blanches villas s'essaimaient sur ses -rives comme des colombes tombées là, exténuées -de langueur, tout le lac au fond était moiré -d'une grande ombre... Des terrasses du jardin -des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; -les seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur<span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span> -lourde haleine vanillée à d'autres âmes végétales -d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle -tournait vers lui un visage enfoui dans une immense -capeline blanche et, lui tendant la main -par-dessus son épaule, sans même prendre de ses -nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche -et comme si elle eut deviné son impression.</p> - -<p>«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, -quelle nostalgie! La tristesse et l'abandon d'un -lac hanté, et cette brusque déchirure de roches -là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays -des fées! Ah! ce désolé Lecco, je ne puis me -lasser de le regarder, c'est comme un opium de -mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une -telle douceur.»</p> - -<p>Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, -sans une voile, dans la solitude abrupte de -montagnes si hautes que des nuées les couronnaient: -solitude ensoleillée, que la torpeur de midi -faisait encore plus morne. Jacqueline Hérelle -l'avait bien dit; c'était la tristesse et l'abandon -d'un lac hanté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span></p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>—Comment vous portez-vous ce matin? brusquait -tout à coup la comédienne.</p> - -<p>—Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut -demander...</p> - -<p>—Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne -ici dans du rêve et du soleil. N'est-ce pas que -l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, -il n'y a que la nature qui console de tout. On -ne peut vieillir qu'en se détachant peu à peu -des individus. A quoi bon se cramponner à ce -qui se détache de nous. La nature, elle, toujours -nous accueille: les ciels, les grands horizons, -la féerie changeante des lacs et des montagnes -et le poème infini de la mer, voilà ce -qu'il faut aimer, quand on a plus de cinquante -ans.</p> - -<p>—Mais vous n'avez pas...</p> - -<p>—Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et -avec un navrant sourire). Vous m'avez demandé -hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor. -Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span> -et s'imposer dans cette splendeur! il faudrait un -dieu, et il faudrait à sa compagne des yeux -éblouis de vingt ans!</p> - -<p>—Vous oubliez, chère amie, que l'amour est -aveugle.</p> - -<p>—Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, -lui, est clairvoyant». Et comme le jeune homme -se taisait un peu gêné par le tour de l'entretien.</p> - -<p>—Oh! je n'en suis pas venue là du premier -coup, et mon exil à Bellagio est le résultat de -quelques épreuves. Je me suis résignée enfin -comme bien d'autres, mais pas comme toutes -les autres. Pendant dix ans je me suis obstinée. -Moi aussi, je me croyais jeune encore. La -résignation est une vertu de vieille femme..... -oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle s'animait -un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée -et je l'aime encore, mais je suis une romanesque, -vous ne le croyez pas, moi, Jacqueline -Hérelle, et dans la plus brève aventure je -ne puis séparer la sensation du sentiment.</p> - -<p>Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit<span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span> -ans de plus que moi, accueille et nourrit dans sa -villa de Triel une jeunesse vigoureuse et musclée, -rompue à tous les sports et qui, paraît-il, -ne lui marchande pas les sensations: coureurs -de vélodromes et chauffeurs d'automobiles trouvent -chez elle bonne table, bon gîte et le reste. -Pendant quatre mois d'été Lucy Kerdor héberge -tout ce monde, Lucy est absolument maîtresse -dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on -appelle son parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est -riche, nos fortunes se valent, mais je ne pourrais -faire comme Lucy Kerdor: le cœur me -lèverait. Catherine Hémery, qui a deux ans de -moins que moi, n'a rien su garder des millions -acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite -à six mille francs de rente, elle se pique à la -morphine et, nuit et jour, demande à l'opium des -visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car -Catherine Hémery est demeurée une créature -d'amour. Quand elle vient chez moi, les yeux -brillants et la face toute bouffie de sa drogue, je -lui reproche son vice: «Que veux-tu, après<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span> -trois piqûres ils reviennent encore. Dieu est si -bon, il m'envoie des rêves».......</p> - -<p>Moi, les rêves m'exténueraient, je suis -d'origine basque, j'aime les réalités... Entre leurs -répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté -pour la solitude.</p> - -<p>—Après quelques déceptions? risquait le -jeune homme.</p> - -<p>—En effet, c'est ma dernière tentative qui a -décidé de tout. Il n'y a pas plus de deux mois, -cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré mes -cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément -avec des élans de jeune fille et des ardeurs -de courtisane, j'aimais enfin comme Jacqueline -Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie -en garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce -de son nom et de son physique, je l'aimais. Dès -la fin de mai, je vins m'installer, comme vous -le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré -Robert au Pavillon bleu. J'y vais quelquefois -dîner pour rompre la monotonie des soirées; -mon élégance, le soyeux de mes dessous,<span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span> -ou mon mauvais renom l'avaient-ils impressionné. -En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de foudre, -Robert répondait d'abord assez bien à mes -avances, il acceptait mes invitations à dîner, -était bientôt de nos parties d'automobile, battait -en ma compagnie les bois de Marly et de -Versailles, bref, il devenait un de mes assidus.</p> - -<p>Très correct, on ne peut plus aimable et -même empressé auprès de moi, Robert néanmoins -n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour -en jour, je subissais plus profondément son -charme. Au fond, je me dévorais d'angoisse et -me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait -Catherine Hémery, il t'embrasse toujours -les doigts, il en tient pour tes bagues.» Comme -Robert a soixante mille francs de rente et en -aura le double un jour, je haussais les épaules. -Ce n'était ni pour mon luxe ni pour mes dîners -que Robert venait chez moi, les officiers de son -régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. -Enervée, à bout d'artifices et d'expédients,<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span> -j'usais d'un stratagème. Je l'attendais ce jour-là -vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en -juillet, la chaleur était accablante, j'avais sorti -en son honneur le plus délicieux peignoir et, -parfumée, toute fraîche encore du tub, j'avais -disposé sur un guéridon, à portée de ma main, -deux ou trois photographies me représentant, -épaules nues, dans les poses les plus suggestives, -des photographies datant d'il y a vingt -ans, Jacqueline Hérelle dans ses rôles d'autrefois. -Mes portraits ainsi disposés, je baissais les -stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise -longue.</p> - -<p>Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; -lorsqu'il entrait! Robert me baisait la main et -s'asseyait auprès de moi. Machinalement et -instinctivement aussi, parce que je le voulais et -que mon regard dirigeait le sien, il s'avisait des -photographies. Il se penchait curieusement sur -la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé, -et il regardait longuement les portraits. Il les -avait pris l'un après l'autre et les gardait longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span> -dans ses mains, je ne respirais plus. Il y -eut un affreux silence.</p> - -<p>—Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il -s'était tourné vers moi... Qui est-ce?</p> - -<p>Je me raidissais contre le choc.</p> - -<p>—Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, -n'est-ce pas qu'elle était adorable? Vous l'auriez -aimée, n'est-ce-pas?</p> - -<p>Et lui inconsciemment:</p> - -<p>—Etait-elle vraiment ainsi?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Alors, c'était une des femmes les plus -désirables que j'aie jamais vues...», et il la regardait -encore.</p> - -<p>«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette -bouche et ces épaules, quelle nudité! Elle était -au théâtre?</p> - -<p>—Oui, c'était une camarade, mais c'était -surtout une jolie femme. Comme talent...</p> - -<p>—A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?</p> - -<p>Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles.<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span> -Je n'ai pas revu Robert et je ne le reverrai -jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et voilà -pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces -lacs, seule dans l'enchantement de Bellagio et de -cette villa.</p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]<br /><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="CREPUSCULE_DE_FEMME">CRÉPUSCULE DE FEMME</h2> -</div> - - -<p><i>Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que -je venais de croiser dans ce décor à la fois grandiose -et mélancolique qu'est le parc de Saint-Cloud -à l'arrière-saison. C'était dans la partie -comprise entre la grille de Sèvres et la cascade, -tout en pelouses et en longues allées de marronniers -et de platanes tout feuillagés d'or pâle à -cette époque.</i></p> - -<p><i>Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là -enflammé de nuées brasillantes à croire qu'un -immense bûcher brûlait invisible derrière le haut -escalier de la cascade, toutes ces frondaisons -jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une -lumineuse fumée d'or; et c'était en vérité une<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span> -délicieuse féerie que le factice ensoleillement -de ce parc illuminé par des feuilles mortes, -dans l'éphémère embrasement de ce ciel d'automne -à l'agonie, empourpré de flamme et de -sang.</i></p> - -<p><i>Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche -lasse, ses yeux lointains, sa pâleur mate -et toute sa physionomie d'élégant ennui d'homme -de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des -boudoirs. Il n'était pas seul. Il marchait auprès -d'une longue et svelte femme drapée de la -nuque aux talons dans un souple et miroitant -manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud -et sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux -vêtement tout chargé aux épaules de lourdes passementeries, -de dragonnes et de glands, avec, -autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient -aux poches, puis retombaient entrelacées -et traînaient jusqu'aux pieds comme des -nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce manteau, -la femme de théâtre et l'aventurière, me -rappelait à m'en faire crier les prestigieuses<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span> -pelisses de Sarah Bernhardt dans</i> Fédora <i>et l'</i>Étrangère -<i>et valait au moins trois mille francs. -Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand -air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés -jusqu'à son profil presque chevalin et sa façon -de porter sous son bras une minuscule bestiole -à poils roses, évoquait la ressemblance de la -princesse de S...; mais elle en avait aussi l'âge, -la cinquantaine sonnée depuis trois ou quatre -ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, -tout le proclamait cruellement en elle, et la -meurtrissure profonde des paupières bleuies, et -les muscles apparents du cou, et le maquillage -outrageant de la face aux lèvres carminées, aux -minces sourcils peints.</i></p> - -<p><i>Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait -été choisi de main de maître. Ce parc délabré de -novembre, comme fardé de rose par le soleil -couchant, le voisinage même de ces ruines apparues -couleur de chair sur ce ciel brasillant, -étaient bien en harmonie avec cette luxueuse -élégance de vieille femme, et je reconnaissais<span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span> -bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate -de mon ami Jacques de Livran.</i></p> - -<p><i>Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc -les suivre à distance et les voir monter, à la grille -de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte, -attelé de deux alezans.</i></p> - -<p><i>A quelque temps de là, ayant rencontré -Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer -et de le plaisanter, lui donnant à penser -que j'avais reconnu la femme dont il était ce -jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement -sur sa dernière conquête, je hasardai -même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi -Jacques avec un grand sérieux: «Malvina -Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque -de l'année où nous sommes, au lendemain de la -Toussaint et de la fête des Morts, l'âme endeuillée -de l'adieu des beaux jours et des récentes visites -aux tombes chères, si l'on a quelque propreté -morale et qu'on se trouve, comme moi, -n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles, -que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span> -que de revivre au milieu des paysages cruellement -familiers quelque amour mort dont, l'évocation -vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse -griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil -égoïsme), ou bien alors embellir d'une illusion -d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et -ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse -résignée de quelque pauvre jolie femme qui a -doublé le cap et qui se sent vieillir. Cela est de -la charité pure, mon cher ami, et de la plus -belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour -peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, -qui a de bonnes raisons pour se méfier -d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, -quelque envie qu'elle ait de défaillir.</i></p> - -<p><i>«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de -l'affinée, qu'est toujours une ex-jolie femme de -cinquante ans, les plus pures joies de l'amour -platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre -joie et des plus rares, que de lire dans les yeux -d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span> -nous perdre, et dans son sourire le ravissement -inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait -plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une -femme qui ne croyait plus être jamais aimée, -s'était presque résignée à son sort et que nous -avons réveillée du tombeau, être le Christ ressuscité -d'une Madeleine retirée au désert, ou du -moins retranchée de l'amour! Mais tout cela -forme un ragoût de sensations extrêmement délicates -et, du quinze octobre au premier décembre, -je t'assure que, pour une âme distinguée, les -vieilles chéries ont seules leur raison d'être en -amour.»</i></p> -<hr class="chap" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIERES</h2> -</div> - - -<table> -<tr><td><span class="smcap">La Rafale</span> </td><td> <a href="#LA_RAFALE"> 1</a></td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td>LA SAISON A PEIRA-CAVA</td></tr> - -<tr><td>I. Une Jeune fille </td><td> <a href="#PEIRA_I">19</a></td></tr> - -<tr><td>II. Le choix d'un mari </td><td> <a href="#PEIRA_II"> 38</a></td></tr> - -<tr><td>III. Ames d'outre-mer </td><td> <a href="#PEIRA_III"> 56</a></td></tr> - -<tr><td>IV. Preuves à l'appui </td><td> <a href="#PEIRA_IV"> 72</a></td></tr> - -<tr><td>V. Le coup de l'Américaine </td><td><a href="#PEIRA_V"> 91</a></td></tr> - -<tr><td>VI. Sans lendemain </td><td><a href="#PEIRA_VI"> 107</a></td></tr> - -<tr><td>VII. Service en campagne </td><td> <a href="#PEIRA_VII"> 126</a></td></tr> - -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td>PRINCE D'AUBERGE</td></tr> - -<tr><td>I. Un soir, au Music-Hall </td><td> <a href="#I">143</a></td></tr> - -<tr><td>II. Une nuit chez Durand </td><td> <a href="#II"> 153</a></td></tr> - -<tr><td>III. Coups nuls </td><td> <a href="#III"> 169</a></td></tr> - -<tr><td>IV. Naufrage au port </td><td> <a href="#IV"> 182</a></td></tr> - -<tr><td>V. Le calvaire de Pauline Rayberg </td><td> <a href="#V"> 194</a></td></tr> -<tr class="blankrow"><td></td></tr> -<tr><td>L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES</td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Testament</span> </td><td> <a href="#LE_TESTAMENT"> 209</a></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Dernier amour</span> </td><td> <a href="#DERNIER_AMOUR"> 223</a></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Ferme d'Autruches</span> </td><td> <a href="#FERME_DAUTRUCHES"> 239</a></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Colloque sentimental</span> </td><td> <a href="#COLLOQUE_SENTIMENTAL"> 256</a></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Autre colloque</span> </td><td> <a href="#AUTRE_COLLOQUE"> 269</a></td></tr> - -<tr><td><span class="smcap">Le Dernier coup</span> </td><td> <a href="#LE_DERNIER_COUP"> 283</a></td></tr> - - -<tr><td><span class="smcap">Crépuscule de femme</span> </td><td> <a href="#CREPUSCULE_DE_FEMME"> 301</a></td></tr> - -</table> -<p class="center">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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