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-The Project Gutenberg eBook of L'école des vieilles femmes, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'école des vieilles femmes
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Release Date: January 31, 2021 [eBook #64423]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES ***
-L'École
-
-des
-
-VIEILLES FEMMES
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =La Petite Classe= 1 vol.
-
- =Histoires de Masques= 1 vol.
- (_Couverture de Henry Bataille._)
-
- =Monsieur de Phocas= 1 vol.
- (_Couverture de Ceo-Dupuis._)
-
- =Poussières de Paris= 1 vol.
-
- =Princesses d'Ivoire et d'Ivresse= 1 vol.
- (_Couverture de Manuel Orazi._)
-
- =Le Vice Errant= 1 vol.
- (_Couverture de Lorant-Heilbron._)
-
- =Monsieur de Bougrelon= 1 vol.
-
- =Propos d'âmes simples.=
- (_Couverture de Sem._)
-
- =Fards et Poisons= 1 vol.
- (_Couverture de Maignien._)
-
-
-EN PRÉPARATION
-
- =Les voies tragiques, la Riviera= 1 vol.
- =Madame Monpalou= 1 vol.
- =Le bonheur d'autrui= 1 vol.
- =Hélie, garçon d'hôtel= 1 vol.
- =La dernière Roulotte= 1 vol.
- =Le Châtiment de la Lumière= 1 vol.
- =Le Valet de Gloire= 1 vol.
- =Le Jardin des Complices= 1 vol.
-
- * * * * *
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
-S'adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50,
-Chaussée-d'Antin, Paris.
-
-
-
-
- JEAN LORRAIN
-
-
- L'École
-
- des
-
- VIEILLES FEMMES
-
-
- Septième édition
-
- PARIS
-
- SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
-
- _Librairie Paul Ollendorff_
-
- 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
-
-
- 1905
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-
-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-
-_A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore le vain désir de
-plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnées de l'amour qui
-ne veulent pas vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma
-pitié._
-
- JEAN LORRAIN.
-
- Venise, ce 17 octobre 1904.
-
-
-
-
-L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
-
-
-
-
-LA RAFALE
-
-
-_L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux
-environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de
-l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier,
-Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto._
-
-_Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à
-travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés.
-Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient,
-se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes
-balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts
-de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était
-abattue sur la table._
-
-_Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre
-et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs
-fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:_
-
-_--Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les
-bateaux..._
-
-_Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des
-enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée
-par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna._
-
-_Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une
-plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le
-long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un
-râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées
-une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un
-jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus
-chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et
-toute la nature haleta._
-
-_Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient
-réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les
-persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les
-rideaux palpitaient dans un souffle de feu._
-
-_--Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de
-Dieu! de la pluie!_
-
-_Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert.
-Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à
-la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et
-l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur,
-au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait._
-
-_--Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop
-nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis
-comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus_.
-
-_Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse
-planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de
-la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des
-persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de
-cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la
-pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île,
-secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des
-barques et des yoles contre les pilotis de pontons._
-
-_--La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable,
-capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée
-de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les
-êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres
-sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral
-de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des
-Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et
-ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad
-retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du
-Désert.»_
-
-_Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains._
-
-_--Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu
-fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?_
-
-_--Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très
-étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les
-mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique
-et n'explique pas..._
-
-_Et après un assez long silence_:
-
-_--Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans
-l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des
-rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et
-j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup
-bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues
-passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas
-tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans
-de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors
-réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la
-pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire
-et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas._
-
-_Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits
-effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de
-tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de
-reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu
-prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien
-de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant
-sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et
-de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!_
-
-_Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion
-folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez
-une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante
-ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette
-veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la
-Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans
-un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes
-parents._
-
-_Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du
-collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la
-maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et
-Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par
-le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à
-Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs
-derniers, examens._
-
-_Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été
-appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M.
-Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa
-connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets
-de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait
-un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie
-rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu
-raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade,
-mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité.
-Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des
-études et des leçons._
-
-_Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père
-avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils.
-J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances.
-C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez
-studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant
-que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand
-château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées
-comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de
-Lormeril._
-
-_C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve
-depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie
-Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de
-Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un
-séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son
-titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté
-n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse
-Henri de Lormeril._
-
-_La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait
-non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage,
-n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout
-repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à
-ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie.
-Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que
-généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les
-grands._
-
-_C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la
-venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais
-pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire._
-
-_Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De
-mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des
-veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le
-teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un
-pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts
-décelaient seules son opulence._
-
-_Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de
-son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un
-jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On
-lui avait vaguement présenté M. Daniel._
-
-_Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le
-troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait
-assez longuement son regard sur M. Daniel._
-
-_--Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à
-se former sur lui un jugement..._
-
-_M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M.
-de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de
-Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième
-lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive,
-s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur._
-
-_--Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez
-une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis
-sûre que vous êtes musicien?»_
-
-_M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano
-et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en
-effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et
-se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui
-tournait, le cœur lui faisait mal._
-
-_Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit
-s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des
-allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors
-des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau
-matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa
-chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement._
-
-_On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles
-se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son
-agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière
-les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des
-bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir
-brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut
-même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment
-tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son
-vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre
-à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi?
-sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de
-colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta
-son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent
-une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent
-désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse,
-puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là.
-Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin
-d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle
-faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle
-faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le
-landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture,
-il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient
-toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales.
-Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un
-éclat._
-
-_Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades_:
-
-_--Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu
-qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des
-grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes
-parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est
-la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très
-vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M.
-Daniel était très gêné et moi aussi.»_
-
-_Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq
-jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de
-fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et
-décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur
-du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le
-médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la
-seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M.
-Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien
-mieux que le docteur!_
-
-_Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. On priait M. Daniel de
-prendre des vacances et de porter ailleurs la pureté de sa diction et
-le charme de sa voix._
-
-_L'annonce de départ guérit instantanément la malade. Remise du coup
-sur pied, la comtesse Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une
-explication des plus vives et, le soir même, quittait le château._
-
-_Mme de Lormeril est, aujourd'hui, Mme Daniel Lecœur, la légitime
-épouse de M. Daniel qui la bat, mange ses rentes et la trompe avec
-ses femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours éperdument son
-beau précepteur. La Rafale a rallumé en elle les braises qu'on croyait
-éteintes. Les Lormeril y ont perdu quatre millions._
-
-
-
-
-LA SAISON A PEIRA-CAVA
-
-
- Et mes yeux te voient toujours belle
- Le front clair comme au premier jour
- Et ta jeunesse est éternelle
- Car éternel est mon amour.
-
- POÈTE INCONNU.
-
-
-
-
-I
-
-UNE JEUNE FILLE
-
-
-Les trois hommes achevaient de dîner sur la terrasse en estacade de
-la Posada. Une brise venue du large remuait doucement le coutil de la
-tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les globes lumineux, égrenés
-le long de la plage, semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes
-la lune, mollement apparue dans l'échancrure d'une nuée d'eider,
-maillait de vif argent tout un coin de Méditerranée. C'était bien,
-imperceptiblement soulevé par les vagues, le fameux filet de nacre et
-de givre _des pêcheurs de lune de Lunel_, la si jolie variation du
-discours de réception de M. Edmond Rostand.
-
-Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui fermée, grattaient
-indolemment de vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant
-autour des abat-jour, la soirée eût été tout à fait délicieuse, mais,
-de temps à autre, la cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe,
-l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les mailles de la chaussette
-ou du caleçon faisait pester les dîneurs contre le climat de Nice et
-leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.
-
-«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait Charles Haymeri en
-allumant maladroitement un cigare, c'est la guerre déclarée aux
-_forestieri_.
-
---Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et ils n'ont pas cette brise.
-
---Ils ont même les automobiles en plus.
-
---Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire,
-faisait Stouza.
-
---Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.»
-
-Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice
-d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près.
-
-Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée.
-
-Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues
-silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre
-bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées
-de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par
-la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la
-race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant,
-le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur
-et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer
-_frottée d'ail_, comme l'appellent les pêcheurs.
-
-Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses
-de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour
-s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture;
-les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un
-cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés
-de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines,
-toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de
-jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il
-était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur
-sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays,
-ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et
-toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût
-de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher,
-nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il
-qu'on te le récite... _oh les promenades des calinières à la brise du
-soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers
-lunaires, la nuit, dans les vergers_... Tu as oublié les lucioles et
-comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: _la côte d'azur
-grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût
-de la mort_... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.
-
---Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de
-la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je
-ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons
-dans des métaphores.
-
-J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce
-qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont
-désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées,
-de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin
-parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à
-la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se
-risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit
-où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.
-
---Amen, faisait Charles Haymeri.
-
---Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un quatrième larron que les
-trois dîneurs n'avaient pas vu venir; une haute stature d'homme venait
-de surgir brusquement derrière eux.
-
---Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, où as-tu pris cette
-manière de marcher? on ne t'a pas entendu.
-
---J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, semelles
-d'ailleurs adoptées aujourd'hui par tous les cambrioleurs.
-
---Nos compliments, et que veux-tu dire là, oiseau de mauvais augure:
-_Ne chantez pas trop tôt victoire_.
-
---Je veux dire (et Paul Sourdière commandait un café) que vous pourriez
-attendre la fin de l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits
-du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce ciel estival de
-Nice dont vous vantez le charme et la douceur, perfide comme l'onde et
-comme l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, vous, mais
-attendez la canicule, quand vos nerfs, dénoués par la mollesse de ce
-pays, vont s'exaspérer et se tendre comme un arc dans la sécheresse
-ardente de son mistral.
-
-Attendez le premier sirocco qui nous viendra d'Afrique et, après huit
-jours de bourrasque et de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand
-vous retomberez dans la douceur fiévreuse de ces vagues sans flux et
-sans reflux, dans ce trop de parfums et ce trop de rut et de caresse
-épars ici, dans l'unanime consentement des êtres et des choses à
-l'amour, garde à vous, messieurs, car tout dans cette nature complice
-énerve la volonté en exacerbant les sens. La première tentation, la
-plus bête, la plus banale, celle dont vous rougiriez pour autrui,
-vous trouvera sans défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais
-ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, ce trop d'ardeur
-dehors et ce trop de fraîcheur dans les logis.
-
-Vous la constaterez comme moi, la néfaste influence de ce climat, mais
-trop tard. On n'échappe pas à la fatalité.
-
---Et tout ceci pour nous apprendre.
-
---Le mariage de Miss Eva Waston.
-
---Eva Waston! notre jolie valseuse de cet hiver.
-
---Elle-même, Miss Eva Waston, la riche héritière de Master Réginald
-Waston, le milliardaire lanceur de Beaulieu.
-
---Comment elle se marie! Elle avait une façon de couper net les flirts
-les plus tendres. Les plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé
-à paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait dit que celle-ci se
-marierait!
-
---Et elle épouse un Archiduc?--Un prince héritier?--Un feld-maréchal
-d'Austrie? Quelle séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou d'empereur
-de Bysance ont bien pu lui dénicher les aimables douairières qui, de
-Cannes à Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards des trusts
-dans la Pairie et le noble faubourg?
-
---Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie
-clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous
-souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois
-cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente
-millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs
-alpins de Menton.
-
---Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton!
-
---Comme j'ai l'honneur de vous le dire.
-
---Mais son nom?
-
---Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant
-donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.
-
---Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e
-chasseurs. Vous pouvez marcher.
-
---Eh bien, c'est Gennaro Olivari.
-
---Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.
-
---Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.
-
---Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.
-
---Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire.
-Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss
-Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas,
-insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité
-de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu
-consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux
-dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec
-de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre
-de verdure de la _Scola Cantorum_ pour passer son été en Riviera?
-mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans
-un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne,
-entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si
-beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais
-Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine
-et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des
-horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress
-Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine
-branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue
-mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment
-des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin
-août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses
-de taureaux.
-
---Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?
-
---Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous
-savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez
-mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde....
-En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font
-immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui
-les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie,
-pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et
-même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds.
-Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage
-sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et
-ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus
-aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la _professionnel
-beauty_ de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la
-dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores,
-qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait
-particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint
-pour dit.
-
-Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de
-Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des
-Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues
-à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva
-Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride
-consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient
-renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.
-
-L'Américaine avait compté sans l'ennui.
-
-Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison
-sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles.
-La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps,
-vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice,
-Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil,
-Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes
-d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes
-files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes;
-toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses
-batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume
-des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce
-changement dans ses horizons.
-
-Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui
-vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le
-salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les
-deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs
-raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets
-animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne
-buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie,
-venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à
-la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour
-les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie
-sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent
-bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et
-Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.
-
-Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton)
-étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de
-tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston,
-qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le
-billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à
-coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.
-
---Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous
-avez mis dans la chambre dix-huit?
-
---Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai
-demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?
-
---Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et
-je n'épouserai que cet homme-là.
-
---Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?
-
---Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de
-mon choix.
-
---Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent
-que demain soir, tu le reverras.
-
---Je ne connais pas son visage.
-
---Comment! et tu veux l'épouser!
-
---Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la
-vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique.
-
---La vraie fille de ton père.
-
---Vous savez quels partis j'ai refusés.
-
---Hélas!
-
---J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer
-exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra
-m'aimer.
-
---Eva!
-
---Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs
-sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et
-faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel
-avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte
-de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et,
-voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai
-cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau
-était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que
-ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu
-tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et
-musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce
-monsieur.
-
---Mais c'est épouvantable.
-
---Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce
-mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom.
-
---Allons montons, tu entreras chez moi.
-
---Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son
-calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans
-cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert
-Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien!
-
---Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde.
-
---Comment?
-
---Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête
-fille.»
-
-Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des
-deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les
-deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa
-nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les
-deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus
-et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence,
-blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué
-à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son
-profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait
-un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et,
-la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses
-appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste
-avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six
-heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva
-Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de
-la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme:
-«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».
-
---Le Corse!
-
---Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier.
-
---Mais comment sais-tu?
-
---Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très
-dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience.
-
---Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas
-de cette fille une minute de plus dans cette maison.
-
---Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est
-dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame
-stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.»
-
---Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon
-choix.»
-
-Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston
-eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de
-solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat
-de la Riviera.
-
-
-
-
-II
-
-LE CHOIX D'UN MARI
-
-
-Paul Sourdière venait de faire la sieste.
-
-Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou,
-la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement
-la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce
-flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un
-courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres
-ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient
-fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui
-cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer
-la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au
-sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes,
-et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à
-aller dîner, le soir, au bord de la mer.
-
-La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui
-promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un
-modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il
-la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le
-tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La
-princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice,
-elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre.
-
---Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de
-consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les
-plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à
-Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.»
-
-La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations
-physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur
-les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques
-et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu
-répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse
-avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant
-de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de
-baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui,
-les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia;
-mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de
-chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait
-le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le
-gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et,
-formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa
-chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier:
-
---Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier.
-
---C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte.
-
---Donne.
-
-Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le
-nom de miss Eva Waston.
-
- Miss EVA WASTON
- Les Estérais Peïra-Cava.
-
---Et tu as dit que j'y étais?
-
-Le valet de chambre gardait le silence.
-
---Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et
-pour personne?
-
---Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique.
-
---Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils
-voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien.
-Où l'as-tu fait entrer?
-
---Mais dans le petit salon.
-
---Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des
-fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite
-m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du
-café froid.»
-
-Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il
-connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée
-dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent,
-en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde
-ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de
-tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui
-avait même été présenté), c'était à bord de la _Malfia_, le yacht de
-sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis,
-où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre
-ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé
-d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation
-avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie,
-délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule,
-et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut
-en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise
-de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé
-de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva
-Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert.
-Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie
-jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque.
-Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse,
-et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du
-Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute
-moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert
-sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure
-d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.
-
---Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été
-élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête
-vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.
-
-Et, faisant une brusque volte-face.
-
---Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que
-vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et
-voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je
-serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire
-entre Gennaro et vous.»
-
-Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement
-retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.
-
---On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le
-croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?
-
---Mademoiselle!
-
---N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous
-me permettez de m'asseoir?
-
---Ah! mademoiselle!
-
-Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil.
-
---Merci.
-
-Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux
-accoudoirs.
-
---Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet
-aplomb; il fait une chaleur!
-
---J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois.
-
---Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière?
-
---Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant
-le café froid.»
-
-Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre
-eut déposé le plateau:
-
---En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le
-breuvage, votre _home_ est tout à fait confortable, et vous êtes un
-garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi?
-
---Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure.
-
---Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un
-a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous
-le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le
-désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été
-indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire
-était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire
-qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une
-chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari
-ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»
-
-Et son regard avait une lueur d'acier.
-
-Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.
-
---Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.
-
---En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets.
-
---On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est
-plus difficile, et il faut réparer la vôtre.
-
---Mais de tout mon cœur.
-
---Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est
-pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer.
-Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez
-maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous
-avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous
-plaît?»
-
-Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:
-
---Vous avez bien une heure à me donner?
-
---Plus! Toute la journée, toute ma soirée!
-
---Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi
-une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»
-
-Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe
-rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine
-prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la
-respirait longuement:
-
---Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai
-que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très
-pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous
-épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit
-jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour
-conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage
-de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou
-nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis
-espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse
-ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous,
-de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment
-endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer
-comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le
-monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien.
-Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous
-épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus
-aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse
-fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité
-et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous
-pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.
-
-J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités.
-Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais
-totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce
-n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une
-porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître
-dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en
-avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile
-qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède
-quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines;
-Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu
-les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de
-l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que
-les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à
-Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe
-est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards
-de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux
-spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien
-appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas.
-Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.
-
-Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même
-de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse,
-lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une
-fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la
-fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau
-et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie
-d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés,
-de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra
-pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt
-accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.
-
-La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on
-a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la
-velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.
-
---Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de
-Sourdière devenue ironique.
-
---Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question.
-
---Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse...
-
---Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y
-étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas
-empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante
-et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait
-condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas
-précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle
-part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette
-lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des
-neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est
-l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y
-prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir
-vivre et même de s'y voir mourir!
-
-Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la
-table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe;
-et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez
-l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours
-de l'air.
-
-Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le
-premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre
-elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit.
-Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme
-un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais
-noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions,
-Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville,
-y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le
-cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son
-siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez
-de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu,
-tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de
-Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays,
-et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix
-d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien
-gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle
-enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des
-cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente.
-
-Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au
-lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long
-Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et
-je vis de suite que nos affaires tournaient mal.
-
-Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en
-demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée
-pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré
-qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand
-ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec
-les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa
-entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie.
-
-Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter
-Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous
-fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle
-avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées
-officieusement de partir.
-
-Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du
-caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque
-d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite
-comme des accessoires de cotillon.
-
---Accessoire de cotillon est dur pour un mari.
-
---C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari.
-
-La jeune fille se levait:
-
---Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux
-yeux du monde.
-
-
-
-
-III
-
-AMES D'OUTRE-MER
-
-
-Le dîner tirait à sa fin.
-
-La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers
-hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre
-Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là
-la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable
-neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il
-y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux
-médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le
-lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à
-la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait
-une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir
-des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu
-grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du
-roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il
-pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était
-bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être
-tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ.
-
-La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face
-émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond
-verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et
-diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de
-paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette
-coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les
-battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les
-plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres
-grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des
-fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la
-table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries
-persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points
-de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par
-l'exotisme du parc.
-
-Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible
-frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer.
-
-Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était
-l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions
-américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur
-la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute
-la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et
-réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la
-démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa,
-comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation.
-
-L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait
-fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva
-Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait
-dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une
-réflexion.
-
---Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine
-et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque,
-cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a
-toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.»
-
-On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait.
-Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille
-Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance
-un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la
-poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de
-la princesse Outcharewska.
-
---C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris,
-elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou
-quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant
-d'avatars.»
-
-Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur
-la dame de la villa Néra.
-
---Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers?
-
-C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de
-poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste.
-
---Contez-nous cela, princesse.
-
---Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de
-l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai
-beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie
-était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de
-plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre.
-Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du
-lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille.
-Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait
-prendre sur elle de cacher son chagrin.
-
-«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette
-cruelle enfant.
-
-Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la
-petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le
-jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille.
-
---Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle
-souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être
-homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre.
-
---Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus,
-dégoûtants.
-
---Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler
-que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils
-entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des
-touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux,
-des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près
-de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs
-coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui
-va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des
-viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des
-princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais
-le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays!
-et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec
-le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe
-derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que
-lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer,
-les cochers de Cannes!
-
---Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès
-de votre mère.
-
---Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma
-santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler,
-c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée.
-Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses
-aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!
-
---Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous
-avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.
-
---Adieu, je vous aime bien, princesse.
-
-Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant.
-
-A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente,
-d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la
-présentation du prince de La Tour Faraman.
-
---Il est laid, mais excitant.
-
-Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir
-de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais
-beaucoup Flossie Foxland.»
-
-La princesse avait parlé dans un religieux silence.
-
---Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse?
-
-C'était Charles Haymeri qui posait la question.
-
---Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la
-tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même.
-Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance
-d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus
-fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss
-Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée
-d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la
-conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de
-toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent;
-mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale,
-elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et
-je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse,
-parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à
-laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments.
-
-Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire.
-C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même
-temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la
-femme de toutes les dominations.
-
---Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière.
-
-A quoi la robe de tulle bleuâtre:
-
---Hé! hé! j'ai près de soixante ans.
-
---Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à
-l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin.
-
---Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri.
-
---Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous,
-et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif
-du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a
-voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress
-Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y
-demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là
-ont décidé de la vie de miss Eva.»
-
-Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de
-son effet.
-
---Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision
-de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous
-crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai.
-
---Oh! dites-le donc, princesse!
-
---A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les
-femmes peut-être; mais les hommes, non.
-
---C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière.
-
---Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je
-vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro
-Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme
-de chambre Mariette.
-
---Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui
-confirme la version de M. Sourdière.
-
---Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse
-pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment
-le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie
-fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la
-veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste;
-et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait
-généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro;
-c'étaient des adieux classiques.
-
---Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston?
-s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends
-plus.
-
---Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins,
-trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement
-Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs
-jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été
-reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre.
-Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous
-aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez
-Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette.
-Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le
-sosie de sa maîtresse.
-
-Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait
-notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la
-même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même
-mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie;
-c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine;
-et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà
-tout. Ce modèle pullule dans tous les _oyster's bars_ de Londres... et
-cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand
-confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait
-quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses
-de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de
-Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a
-pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de
-l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie
-aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver!
-
-Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès
-d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par
-miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été
-le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue
-circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie
-Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service
-d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée
-du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss
-Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette
-ressemblance. Saisissez-vous, maintenant?
-
---Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse!
-
---Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.»
-
-Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska
-se levait de table et donnait le signal de passer au salon.
-
-Ce fut un désappointement général.
-
-La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle.
-
---La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire
-de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent
-connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq
-heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées;
-elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la
-montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de
-la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker.
-
-
-
-
-IV
-
-PREUVES A L'APPUI
-
-
---Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait la vieille princesse
-Outcharewska en dénombrant ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie
-de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en poils de blaireau
-savamment collés et lustrés, elle dévisageait tour à tour en les
-nommant par leur nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert Stoudza
-et Paul Sourdière. Vous avez bravé la chaleur et ces vingt minutes de
-montée. Faut-il que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas venu: il
-n'est pas encore entré dans son corset. Il est de trop bonne heure.
-Quant au consul, il sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à
-point que pour le dîner. Il faut compter avec les teintures.»
-
-Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes de cette vieille momie
-peinte et repeinte émaillée et vernissée, à l'adresse des petites
-coquetteries de ses vieux amis.
-
---Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques Monard.
-
---Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière. Elle a le râtelier
-venimeux.
-
---Tiens, madame de Nymeuse, cette chère enfant, faisait la princesse en
-essayant d'adoucir l'aigreur de sa voix rouillée.
-
-Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle venue, mais elle se
-gardait bien de bouger. Elle eût compromis la savante combinaison de
-son attitude et d'un long peignoir de surah paille, prudemment étayés,
-attitude et peignoir, sur une pile de coussins.
-
---Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je vais croire que vous avez un
-flirt.
-
---Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait la jolie poitrinaire;
-voyez, je ne tiens pas debout.
-
---Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie a du bon, ripostait
-la vieille Anglaise. Les premiers chrétiens s'aimaient dans les
-catacombes, au milieu des ossements de leurs martyrs.»
-
-Et, cette ironie devenait funèbre dans cette bouche ancestrale.
-D'une main décharnée, un véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de
-pierreries, la princesse soutenait le triangle aigu de son étroit
-menton. Mme de Nymeuse, toute blanche à côté d'elle dans des flots de
-linon blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.
-
---Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait en lui-même Jacques
-Monard.
-
---C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs elles tomberaient en
-décomposition, ricanait sous sa moustache Paul Sourdière.
-
---Quel spectacle de nécropole!
-
---Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause, la dernière ville où
-l'on embaume encore.
-
---Mais elles sont fraîches à regarder.
-
-Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient assaut de
-minauderies.
-
---Harry! servez le thé bouillant, disait la princesse à un valet de
-pied en culotte courte, entré sur la pointe de ses semelles feutrées,
-les femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent changer les
-langes de leurs enfants. Aidez-moi donc à servir le thé, mignonne.»
-
-Et la vieille momie cajolait le jeune squelette. C'était aussi comique
-que terrifiant. Mais les vastes proportions du salon, parqueté de
-citronnier et implacablement blanc, imposaient le respect, en même
-temps qu'elles dissipaient toute crainte. L'ondoiement figé de
-merveilleux poissons japonais, la queue tordue et la nageoire vibrante
-comme une aile, animait d'ébats de bronze la monotonie des panneaux
-blancs; leurs groupes de trois ou quatre se dressaient sur des consoles
-de laque, impressionnants de vie et de mouvement. C'était la grâce
-des mosaïques de Pompéi alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A
-vingt-cinq mille francs le groupe, il y en avait là pour deux cent
-mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin se réflétait à l'infini dans
-une enfilade de hautes glaces.
-
---Je vous fais languir, messieurs, faisait la princesse en aguichant
-les hommes en train d'écraser dans leurs tasses des rondelles de
-citron, je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva Waston s'est tout à
-fait éprise de M. Olivari. Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les
-lèvres de sa camériste. C'est très américain, je vous en préviens. Vous
-saurez aussi pourquoi cette déconcertante héritière avait pour femme de
-chambre une figurante de music-hall; mais je reprendrai de haut.
-
-C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva Waston venait, au grand
-scandale de toute la pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige.
-Le duc de Folkembrige, le seul héritier du nom, possède encore un
-château en Ecosse. Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur
-les champs de courses et les tables de baccarat; il y a acquis la
-réputation de premier entraîneur des trois royaumes et d'un joueur
-imperturbable. La mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui
-ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.
-
-C'est un des plus beaux partis d'Angleterre; et la fille d'un roi
-des trusts, comme miss Eva aurait dû s'estimer trop heureuse d'être
-recherchée par lui. C'est une cour de près de deux mois que venait de
-briser net cette fantasque et résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à
-l'ambassade des Etats-Unis, bal donné presque en son honneur, puisqu'il
-n'était bruit dans Londres, que de son mariage, aux dernières mesures
-d'une valse que le jeune duc avait surtout parlée, s'étendant avec
-complaisance sur les délices de la vie de grand yacht et vantant à la
-fiancée de son choix les avantages d'une commune existence menée dans
-la parité des mêmes goûts.
-
---Et maintenant si nous valsions, avait demandé d'une voix brève
-l'héritière courtisée.
-
-Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle avait coupé court à
-l'entretien.
-
-Cette façon d'accueillir les projets d'un duc et pair et cette fin
-de non-recevoir d'une pratique yankee, qui ne l'envoie pas dire,
-avaient révolutionné un peu la cour et énormément la ville. Le duc de
-Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il faut croire que l'éclat avait
-remué l'opinion, car master Réginald Waston lui-même en avait blâmé sa
-fille.
-
-A quelques jours de là, Edwards Domerset, le cousin germain de miss
-Waston, qui est aussi mal élevé qu'un Français, entrait en coup de vent
-chez sa chère Eva.
-
---Ah! cousine, quelle cachotière vous faites, disait-il le plus
-sérieusement du monde. Vous ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous
-les soirs à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une fois pour toutes
-de vos prétendants. Si millionnaire que soit une femme de théâtre,
-nous n'épousons pas encore des figurantes. Il y a des marquis français
-et des princes italiens pour ça. Vous avez eu là une idée de génie,
-cousine, mais peut-être un peu _audacious_, comme le dirait lady
-Forgett. Mais c'est admirable et je vous reconnais bien là.
-
---Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune fille amusée du bagout
-de son cousin. C'est une gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends
-goutte?
-
---Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte vérité. Il y a en ce
-moment à l'Aquarium, dans le ballet de _La Belle et la Bête_, qui est
-une stupide merveille, une figurante, pas même, une marcheuse, qui
-vous ressemble à faire suspecter les principes de mon oncle Réginald.
-C'est la deuxième du troisième rang de gauche, au tableau des _Fleurs
-animées_ et la première du deuxième rang de droite à l'acte de la
-_Grotte du jardin_, Pivoine de la Chine dans sa première exhibition et
-Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une plastique admirable;
-elle possède des jambes et des hanches comme je vous en souhaite,
-cousine, car j'ignore complètement cette partie de votre personne. Il
-est vrai que vous offrez généreusement le reste à l'admiration des
-foules. Cette fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de très
-beaux bras.
-
---Vous êtes un impertinent, Edwards. Les jambes et les hanches valent
-chez moi les bras et les épaules; mais il n'est pas d'usage de les
-montrer au bal. A la première fête costumée, je me mettrai donc en
-Pivoine de la Chine. Et comment se nomme cette fille qui me ressemble
-tant?
-
---Oh! peu importe. Maud, Liliane ou Antonia. Son nom ne figure même pas
-au programme.
-
---Et elle est royalement entretenue, je suppose?
-
---Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle doit, après le théâtre,
-faire les _oysters-bars_ et les restaurants de nuit comme ses
-pareilles. C'est une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois
-livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher chez les entremetteuses.
-
---Et elle me ressemble?
-
---Et elle vous ressemble, Eva.
-
---C'est à pleurer.
-
-Et avec une gaieté subite:
-
---Mais voilà le duc de Folkembrige consolé. Il faudra lui indiquer
-cette Mlle Sosie. Il pourra passer son caprice et son chagrin.
-
---Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium n'a pas trente
-millions.
-
---Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne. Elle meurt de faim,
-peut-être, et aucun de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort. Je
-veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir voulez-vous me conduire à
-l'Aquarium?
-
---Mais ce soir, si vous le voulez.
-
---Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq couverts à la maison; mais
-demain, si vous êtes libre.
-
---Mais je suis toujours libre pour être à vos ordres.
-
---A demain, Edwards.
-
---A demain, Eva.
-
-Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. Elle y retournait le
-surlendemain. On l'y remarqua huit soirs de suite. _La Belle et la
-Bête_ l'intéressait passionnément. Des pourparlers s'étaient engagés
-entre elle et la figurante par l'entremise de Domerset; une entrevue
-abouchait les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson entrait
-au service de miss Eva Waston sous le nom de Mariette Eymard. La
-figurante laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses
-et les hasards de la basse galanterie, pour le cabinet de toilette
-et la chambre à coucher de la millionnaire yankee. Quel était son
-service, et à quels appointements? Mystère. Quelque prétendant de
-haut vol se déclarait-il près de miss Waston, la camériste avait pour
-consigne de se trouver le plus souvent possible sur le chemin du futur
-fiancé; la présence de Mariette semblait planer sur tous les flirts.
-Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le devinez aisément,
-messieurs. La fausse femme de chambre était la pierre de touche des
-passions affichées pour l'héritière de master Réginald; sa ressemblance
-indéniable et son attitude provocante étaient un peu, dans cette chasse
-aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois coffrets dans le _Marchand
-de Venise_ de notre immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston de
-jouer les Portia.
-
-Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus des beaux yeux de la
-cassette qu'ils ne voyaient ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie
-Stephenson, mannequin d'amour aposté là pour éprouver la sincérité de
-leur désir. Et les ducs succédaient aux princes, les marquis aux barons
-allemands, les magnats aux neveux de cardinaux et les héritiers en exil
-de royaumes usurpés aux plus grands propriétaires fonciers des deux
-îles. A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston avait un mystérieux
-sourire.
-
---En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme la princesse Escarboucle
-des contes de fées: je les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles
-et ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne dépiste même pas la
-joliesse de Mariette.
-
---Naturellement, avait beau objecter cette pauvre mistress Migefride,
-il n'y a pas place pour deux sentiments dans le cœur d'un homme bien
-épris.
-
---Mais où les voyez-vous épris, ma tante? Ils sont hypnotisés et comme
-des poules par une cuiller d'argent.
-
---Quelle comparaison, ma nièce!
-
---Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je suis convoitée comme un
-collier d'exposition à la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux
-dardés sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs de pierreries
-ou de femmes coquettes à demi râlantes d'une frénésie de parure
-et d'orgueil! Mais non, le fabuleux collier de trente millions,
-que je suis pour ces messieurs, n'allume chez eux que des yeux de
-cambrioleurs. Ils n'en désirent que la valeur; ils m'estiment au plus
-juste prix comme les escarpes de la partie, en songeant au profit de la
-pièce démontée et des pierres desserties.
-
-Je suis une valeur pour les usuriers, les remueurs d'argent, les
-lanceurs d'affaires, comme tel collier de chez Chaumet ou de chez Vever
-est une aubaine pour les recéleurs. Et c'est un peu irritant, à la
-longue, de n'être ce que je suis que par les millions de mon père.
-Ma tante, voyez le taux de ma plastique au cours de la galanterie.
-Il y avait à l'Aquarium une figurante, une Annie Stephenson, qui me
-ressemblait d'une façon indécente (elle est en France maintenant!) eh
-bien cette fille gagnait cent cinquante francs par mois à l'Aquarium et
-ne soupait pas tous les soirs.
-
-Voilà qui vous documente terriblement sur le panmuffisme des hommes et
-la sincérité de mes soupirants.»
-
-Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la conscience de sa valeur
-marchande lui empoisonnait sa vie.
-
---Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait Paul Sourdière; se
-renseigner exactement sur sa cote physique et morale, c'est l'école du
-désespoir. La seule raison que nous ayons de continuer à vivre, c'est
-la dose intacte, quoique toujours entamée, de nos illusions.
-
---Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent de leur cendre! riait
-Pierre Duteuil.
-
---On ne perd jamais complètement celles que l'on a sur soi-même.
-
---Le mensonge vital, la théorie d'Henrik Ibsen.
-
---Nous avons lu le _Canard sauvage_, interrompit la princesse. Aussi
-jugez avec quelle émotion reconnaissante cette trop perspicace miss Eva
-écoutait sa fidèle Mariette lui raconter, le matin même du départ des
-deux compagnies alpines, les épisodes convaincants de la nuit.
-
---Ah! princesse, dites-les-nous et surtout des détails!
-
---Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait entrer chez elle Annie, ou
-plutôt Mariette, les yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui
-sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi, s'il faut en croire les
-vers de Richepin:
-
- Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.
-
-et, à sa question: Qu'y a-t-il?
-
---Il y a... que ça y est, ripostait la femme de chambre, un des invités
-de Mademoiselle m'a manqué de respect. On m'a traitée comme une ville
-prise, mais ce n'est pas un prétendant.
-
---Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme qui s'assied à notre table est
-tout au moins un... aspirant.
-
---Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la chose; il ne m'a pas
-laissé le temps de dire: Ouf! Il mettait les bouchées doubles.
-
---Et cela s'est passé?
-
---Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé la porte entr'ouverte, et,
-quand j'ai traversé le couloir...
-
---Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir?
-
---Parce que le lieutenant m'avait prié de venir prendre les ordres à
-dix heures et demie.
-
---Et son ordonnance?
-
---Il dormait, le pauvre!
-
---Annie, vous avez, je crois, agi pour votre compte personnel?
-
---Je ne crois pas.
-
---Comment! Vous ne croyez pas?
-
---Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari m'a appelée Eva.
-
---Il t'a appelée Eva?
-
---Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer ce qu'il appelait
-votre ressemblance. «Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de
-répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses cheveux. Le sais-tu?»
-
---Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari, dis-tu? Il occupe quelle
-chambre?
-
---La chambre dix-huit, mademoiselle.
-
---Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt!
-
-Miss Waston, elle aussi, se souvenait.
-
---Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli garçon.
-
---Assez!
-
---C'est un Corse.
-
---Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva?
-
---Tout le temps.
-
---Etrange! A table, il ne m'a pas regardée.
-
---C'est qu'il le faisait en dessous.
-
---Tu le crois timide?
-
---Oh! surtout sournois.
-
---Et fier?
-
---Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est trop riche. Comment un petit
-sous-lieutenant alpin pourrait-il affronter tant de millions!
-
-L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en elle-même la scène du tub
-et la nudité brune et musclée du beau sous-lieutenant.
-
---Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie, dans ton désir de me faire
-plaisir?
-
---Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle daigne monter tantôt dans
-ma chambre, vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y cacher, M.
-Olivari doit y venir me faire ses adieux.
-
---Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai certainement.»
-
-Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut des preuves à l'appui.
-Le soir même, miss Eva déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait
-que M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière (et la princesse
-Outcharewska se tournait vers le romancier), que ma version vaut bien
-la vôtre, et ma version est la vraie.
-
---Sans compter que, dans la vérité, le climat de Nice et la solitude
-n'y sont pour rien, soulignait Stouza, hostile.
-
-A quoi l'écrivain:
-
---Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que les femmes, les filles et les
-vertus sont comme les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles sont
-mûres.
-
-
-
-
-V
-
-LE COUP DE L'AMÉRICAINE
-
-
---Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est jouer de malheur!
-
-Paul Sourdière venait de croiser la princesse Outcharewska sous les
-sapins de la forêt de Turini. Arrêté dans le nuage de poussière
-soulevé par la voiture, il regardait s'éloigner, dans la clarté des
-hautes branches, la victoria qui emportait la princesse. Dans ce
-coin perdu des Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude,
-sur ce point stratégique, centre, cette année-là, des manœuvres de
-deux corps d'armée, station hypothétique aux hôtels rudimentaires
-et aux naissantes villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille
-princesse Outcharewska qui ne quittait jamais Nice, et dont, en cas
-de déplacement, le tumulte élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les
-somptueux Righi de la Suisse cosmopolite étaient les cadres tout
-indiqués.
-
---Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en lui-même.
-
-Et, il reprenait en bougonnant le chemin de Peïra-Cava.
-
-La présence de la vieille Anglaise dans ces parages l'exaspérait. Il en
-jugeait sa saison empoisonnée.
-
-Devant la chaleur grandissante il avait fui l'étouffement de Nice.
-L'exode des amis de son Cercle, égrenés un peu dans toutes les
-directions, l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. Entre
-tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie du littoral,
-la solitude de Peïra-Cava l'avait tenté, parce que justement une
-solitude. Les six heures de diligence, six heures de montée par les
-invraisemblables lacets qui séparent Nice de Peïra-Cava, lui avaient
-paru devoir défendre la place contre les snobs et les curieux; un
-capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage splendide, et Paul
-Sourdière avait pris la patache sur la foi des traités. Le capitaine
-n'avait qu'à demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de la
-Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait plus de trente
-lieues de cimes et de ravins. Flanquées de contreforts, rocheuses,
-escarpées et découpées à souhait, avec de hautes sapinières traînant
-sur leurs versants et de loin apparues comme des taches de mousse,
-plus de deux cents montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes
-épiques, et dominaient des vallées si profondes qu'on ne découvrait
-même pas les villages nichés dans leur ombre. La féerie du soleil
-faisait de toutes ces roches un décor de songe: roses et mauves
-à l'aurore, elles changeaient de colorations avec l'heure, plus
-variées de nuances même que la mer. C'était, dans la journée, pour
-la pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, des luminosités
-vaporeuses et des sécheresses de pierres déjà vues en Algérie, qui
-se trempaient au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus de
-lavande d'une transparence de translucide émail. Une flore inconnue de
-la vallée y fusait en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf,
-et c'était dans toute la région la griserie immatérielle d'un air
-délicieusement pur et vif; mais là s'arrêtait la véracité du capitaine.
-Les sentiers de mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la place
-contre l'envahissement des touristes. Paul Sourdière y avait trouvé six
-hôtels, et, dans le sien, il était tombé sur des familles de Marseille
-et des couples de dames anglaises. Il n'y avait pas à Peïra-Cava que
-des bruits de clochettes de vaches et des sonneries de lointains
-bivouacs: il y avait des pianos dans ces montagnes; et les heures
-lourdes de la sieste y étaient troublées par des _Viens_, _Poupoule_,
-et des _Je t'aime, et pourtant je suis lâche_. Là aussi, dans ces
-altitudes, régnait en souveraine l'obsédante hantise des cabarets de
-nuit et du café-concert.
-
-Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière mouillait ses souliers
-ferrés dans la rosée d'une herbe si violemment parfumée, et buvait du
-lait si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il en avait oublié
-les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il ne connaissait personne, avait
-prudemment évité toutes relations et commençait à prendre son mal en
-patience, mais la princesse Outcharewska, cette vieille momie peinte
-et repeinte, dans ce sauvage décor de nature, c'était vraiment trop;
-et celle-là, il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné chez
-elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous ses triples voiles de gaze
-blanche, elle lui avait souri de tout le fard de ses lèvres en agitant
-gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement n'habitait-elle pas son
-auberge! Ça, c'était une chance, mais il allait sûrement recevoir un
-mot d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.
-
-Il avait prévu juste. Il achevait à peine de faire sa sieste, qu'un
-petit coup frappé à sa porte lui annonçait la première attaque de
-l'ennemi. C'était un mot de la princesse:
-
-_C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc quelqu'un à Peïra-Cava.
-Venez donc prendre le thé avec moi, à six heures. Je vous invite
-surtout à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. Je suis
-campée, mais mon campement domine le plus beau point de vue de la
-vallée. Vous me direz merci, et vous reviendrez, non pas pour moi, mais
-pour le décor. Comme on se retrouve!_
-
- Princesse EDITH OUTCHAREWSKA.
-
- Villa Brunehilde.
-
-Et Paul Sourdière y allait.
-
-Il trouvait la vieille anglaise installée sur la terrasse en grosses
-pierres grises d'un massif et haut chalet, campé sur une roche abrupte;
-la villa dominait le vide de trois ravins. Quatre piliers de briques,
-soutenant une toiture de tuiles, faisaient de cette terrasse une
-loggia; le paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau d'autant
-plus admirable; les plans successifs de deux vallées parallèles, tour
-à tour, ce soir-là, de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du
-Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair, la main posée
-parmi les campanules d'un grand vase en majolique, s'harmonisait
-presque avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, la
-pâleur maquillée de ses bras diaphanes, les plis flottants d'une longue
-robe de petit drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans l'ambiance
-de l'heure et de l'horizon. Seules, les femmes qui ont beaucoup
-vécu, les vieilles femmes donc ont cette science affinée du cadre et
-des détails. La princesse tendait à l'écrivain une main fleurie de
-turquoises:
-
---Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. C'est un fonds de Primitif, il
-n'y manque au premier plan que le _Bambino_ et la Madone.
-
---Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain en baisant les
-doigts.
-
---Non, de Wagner? regardez-moi ces roches tragiques. Moi, j'y vois la
-chevauchée des Walkures.
-
---Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher de dire Paul en souriant.
-
---Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai loué à cause de la vue.
-Oui, j'ai fait comme vous; j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même
-dans mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement! et puis cette
-ville abandonnée sous ce soleil torride me semblait vidée par une
-peste. J'y avais l'angoisse d'un lazaret.
-
---Vous avez tant d'imagination, princesse.
-
---Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme vous, j'ai gagné la montagne;
-croyez bien que je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours plus après
-personne et personne ne court plus après moi.»
-
-Sa voix s'était un peu altérée.
-
---Vous êtes seule, ici, princesse?
-
---Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai mon lecteur.
-
---Votre lecteur?
-
---Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois. J'ai de si mauvais yeux,
-maintenant.
-
---Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?
-
---C'est ce jeune conférencier belge qui n'a pas réussi tout à fait cet
-hiver, à Nice et à Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je lui
-donne dix louis par mois et le couvert; il va rentrer. Il me fait la
-lecture le matin de huit à dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on
-me lit du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, du Régnier,
-des poètes; le matin, ce sont les journaux, les revues, les romans s'il
-y en a.
-
---Un conférencier belge! mais c'est Jacques Reutler.
-
---Oui.
-
---Mais c'est un très beau garçon, princesse! On va jaser.
-
---Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus mes contemporains, ils sont
-tous nés trop tôt ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même,
-mais je suis encore restée très sensible au timbre de la voix. C'est
-si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude, un peu voilée, qui
-parfois s'altère et qui sombre. Les voix de femme m'impatientent,
-je n'ai jamais pu supporter de lectrice. Les voix de comédiens
-m'exaspèrent, elles sont posées trop haut ou trop bas, et puis ces
-messieurs parlent comme on écrit, en ronde. Les plus belles voix sont
-celles des poètes. Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.
-
---Et la voix de M. Olivari, fit le romancier en s'esclaffant de rire,
-miss Eva Waston vous a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?
-
---Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons sur ce sujet; si vous
-le voulez bien. Là-dessus vous n'avez jamais dit que des bêtises.
-Vous n'avez jamais rien compris et ne comprendrez jamais rien à l'âme
-anglo-saxonne.
-
-Sourdière s'inclinait.
-
---Merci. Me conduirez-vous au moins au domaine des Estérais, princesse?
-Je serais si curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne s'est
-changée en colombe?
-
---Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne a quitté son aire.
-
---Non.
-
---Son mariage a surexcité de telles curiosités dans ce pays. Tous les
-officiers des deux corps d'armée ont voulu connaître et voir de près
-cette déconcertante héritière. Après les alpins et les artilleurs, ç'a
-été l'état-major. Ils n'y ont pas mis assez de discrétion; les Estérais
-étaient réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce ont pris
-leur vol.
-
---Et elles sont, princesse?
-
---A Riva, sur le lac de Garde.
-
---Et le mariage, dans le lac aussi?
-
---Non, le mariage tient toujours. Nous ne reprenons pas ainsi notre
-parole. Miss Eva Waston attend à Riva la fin des manœuvres. Les fiancés
-se retrouveront à Venise, en septembre.
-
---Les amants de Venise! voilà un mariage dont je n'augure rien de bon,
-princesse. Pour moi tout cela finira mal.
-
---Le mariage, non, le ménage, peut-être. Il y en a tant qui ont une
-mauvaise fin.
-
---Ah! Au fond, nous sommes du même avis. Je donne un an de bonheur à
-ce jeune couple. Après, Mme Olivari voudra faire des comparaisons,
-comparaisons de races et d'uniformes. Il est tout simple qu'elle désire
-savoir si tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses aussi;
-de là à entamer l'artillerie, la cavalerie et même la flotte! Il n'y
-a que le premier pas qui coûte. Mme Olivari pourra continuer ses
-études et les faire ethnographiques... sa fortune lui permet les grands
-voyages; et de l'Asie en Afrique...
-
---Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un plaisir de constater la
-déplorable opinion que les Français ont des femmes. Dans quelle société
-avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous n'avez donc ni mère ni sœur,
-quoi, pas une honnête femme dans votre vie!
-
---Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est pas question de ma
-famille. C'est du monde de la Riviera et des Américaines qu'il s'agit.
-
---Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on savoir, mon cher
-monsieur, quelles personnelles aventures vous autorisent à proclamer
-cette opinion.
-
---Moi, personnellement, aucune.
-
---Ah!
-
---Mais la rumeur publique.
-
---_Vox populi, vox Dei._
-
---Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend narrer tous les jours.
-
---Vraiment?
-
---Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je coudoie des officiers
-tous les jours. Ils mangent dans la même salle que moi. Depuis les
-manœuvres il y a à Peïra-Cava des passages de troupes; régiments de
-Nice, de Menton, de Villefranche et de Grasse, hier le 112e de ligne,
-avant-hier le 6e alpins. Le soir de mon arrivée, c'était le 17e
-d'artillerie. Ces messieurs descendent où ils peuvent, mais presque
-tous prennent leur repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir
-même, des fois, le lendemain matin, et d'autres viennent qui leur
-succèdent. Eh bien! ils causent entre eux, ces jeunes gens--je parle
-des lieutenants et des sous-lieutenants surtout--et dame, j'écoute. Or,
-je ne vous cache pas que le mariage Olivari-Waston a remué pas mal les
-deux corps d'armée, une aventure si imprévue! et Miss Eva est très
-sur la sellette, et les Américaines aussi. Tous ces jeunes gens ont
-des souvenirs personnels assez raides sur la société d'outre-mer; ils
-fréquentent beaucoup l'hiver les bals d'hôtels et les bals de cercles.
-S'il faut en croire leurs propos, l'uniforme impressionne profondément
-les belles Yankees. Ils ont presque tous à citer une aventure
-américaine.
-
---En vérité, ils racontent! Des Américaines d'hôtel, n'est-ce pas? A
-l'hôtel, toutes les aventurières se donnent pour Américaines. Cela
-ouvre le crédit.
-
---Alors, vous prétendez?
-
---Je ne prétends rien. Racontez-moi une de ces aventures. Cela
-m'intéresse?
-
---Eh bien! le héros de celle-là est un assez beau lieutenant
-d'artillerie. Cet hiver, à un bal à un Palace quelconque, il invite une
-fort belle personne, une femme de vingt-huit ans à peine; et, tombé
-sur une bostonneuse émérite, demande à sa danseuse quelques valses, on
-l'accepte: l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse enragée,
-le couple s'appareille, l'officier et la jeune femme ne se quittent
-plus de la soirée; c'était aussi une causeuse charmante. Américaine,
-mariée depuis neuf ans, elle était seule à Nice avec trois enfants et
-deux femmes de chambre; son mari était resté à New-York, _business are
-business_. Elle trouvait le pays admirable, mais la société odieuse,
-et n'y voyait personne... et comme elle l'interroge, lui, raconte sa
-famille, son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu de son passé.
-
---A propos, lui demandait-t-elle tout à coup, connaissez-vous l'hôtel?
-
---Non, c'est la première fois que j'y viens.
-
---Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien, venez, il est très beau, je
-vais vous le faire visiter.»
-
-Il la suit; elle le conduit de salon en salon et de fumoir en fumoir,
-de hall en hall, lui faisant gracieusement les honneurs même des salles
-de restaurant et, finalement, l'introduit dans sa chambre.
-
---Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude, eau froide et
-téléphone; c'est très commode...
-
-Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle lui passait ses bras nus
-autour du cou, et sa bouche cherchait sa bouche. Une heure après, ils
-rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine avait quitté Nice,
-sans même laisser son adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue.
-Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante près, tant de jeunes
-officiers l'ont eue qu'en Riviera on appelle couramment ce genre de
-passade entre deux valses: _le coup de l'Américaine_.
-
---En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur Reutler, mon lecteur,
-faisait la princesse en désignant un grand jeune homme brun qui venait
-d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière au fond des yeux,
-revenez donc demain à la même heure, je vous communiquerai sur la
-question quelques documents dont vous pourrez vous servir.
-
-
-
-
-VI
-
-SANS LENDEMAIN
-
- Les raisonnables auront duré,
- les passionnés auront vécu.
-
- CHAMFORT.
-
-
-
---Madame n'est pas là?
-
---Non, monsieur, elle est en forêt; mais elle ne tardera pas à rentrer.
-
---C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.»
-
-Et le romancier s'installait sur la terrasse.
-
-Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez la princesse Outcharewska.
-Il y viendrait tous les jours, maintenant.
-
-Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans ce pays de montagnes, la
-première fois qu'il avait croisé la victoria de la vieille Anglaise
-sous les sapins de la forêt!
-
-Mais il se sentait apprivoisé par le besoin d'expansion que développe
-en nous la solitude; l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à
-Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi l'avaient disposé à
-toutes les indulgences pour la princesse Outcharewska; il est vrai que
-dans ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé une tout autre
-femme. La vieille coquette s'était révélée assagie, comme mélancolisée
-par le spectacle de la nature. Dans ce mannequin de grands couturiers
-il avait cru démêler sinon une âme, du moins un secret. On racontait
-beaucoup de choses sur le passé de la princesse, mais on n'en affirmait
-aucune; bref, le psychologue endormi dans Paul Sourdière s'était
-réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le romancier sentait
-qu'il fréquenterait maintenant assidûment la villa.
-
-Il y viendrait tous les soirs, au coucher du soleil, prendre le thé
-avec la princesse et jouir avec elle de la féerie des crépuscules.
-
---Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?
-
-C'était la princesse qui rentrait.
-
---Je me suis attardée dans la forêt de Turini.
-
-Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:
-
---Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis montée à pied jusqu'à la
-Calmette. Quel embaumement et quelles fleurs! Les clairières en sont
-criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen, apportez donc mes fleurs!»
-
-Une femme de chambre entrait et présentait une haute gerbe de longs
-épis floconneux et roses, d'un rose de nuée enflammée, et de grandes
-clochettes d'un bleu d'eau de torrent.
-
---Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent, faisait Paul Sourdière.
-Mais vous allez bien souvent à Turini, princesse!
-
---Tous les jours. L'endroit est merveilleux, presque un coin du Tyrol:
-la forêt d'Hansel et de Gretel. Et les troupes campées dans les
-baraquements y mettaient, il y a huit jours, un tel mouvement, une
-telle couleur!
-
---Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets, alpins en
-reconnaissance, alpins lavant leur linge, autant de Detaille et de
-Neuville que vous troubliez par vos dessous savants. On raconte déjà
-des histoires sur vos promenades, princesse! Vous révolutionnez Turini.
-Trois maréchaux des logis ont paraît-il...
-
---Ah! on vous a dit! interrompait la princesse avec un sourire. Oui!
-Quelle aventure! Trois sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui,
-moi, et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique. Mais voilà des
-aventures qui ne m'arrivent plus, quand je vais à pied. Ces pauvres
-jeunes gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres dans les jambes,
-deux mois de montagne et de privations, et, pour leur abstinence, mes
-dessous de soie, ma robe de linon représentaient le but et la proie,
-la femme, l'éternel féminin. Mais rassurez-vous, ajoutait la vieille
-Anglaise, je n'ai pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non, mes
-dernières illusions.
-
---Service des ambulances, sans doute, pensait méchamment le bon limier
-de lettres.
-
---Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez ces montagnes. Cimes et
-nuées. Ce soir, elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider,
-d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique, cette année. Si la vue
-de pareils horizons ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez vous
-la facile ironie, il faut désespérer de vous, Sourdière. Moi, je me
-sens ici une âme transparente et calme.
-
---Et trempée de gratitude heureuse.
-
---Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été suivie... pas longtemps, cinq
-minutes, tant que je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont vu
-mon pauvre visage même sous mes triples voiles... et j'ai été jolie...
-ah! Rirait-on assez, à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska
-a été suivie, à pied et en forêt, par trois maréchaux des logis...
-moi qu'on ne regarde plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit;
-prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau. Prenez ce châle sur vos
-épaules.»
-
-Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de mousseline bleu
-pervenche un long manteau de drap blanc:
-
---Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière, rien, vous êtes un Latin
-et tout vous échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie aux
-prises avec nos soi-disant extravagances ne commet que des bourdes.
-Vous me navrez, vraiment. Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de
-l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez à plaisir sur
-la facilité des Américaines d'hôtel se donnant entre deux valses à
-un danseur inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais, prise
-pour vous d'un indicible sentiment de pitié. Il faut avoir, comme ces
-femmes, vécu dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent, en
-Europe, autour des grosses fortunes, pour comprendre leur émotion,
-que dis-je, leur gratitude attendrie devant un élan sincère; et leur
-faiblesse (s'il y a faiblesse à disposer si généreusement de soi-même)
-vis-à-vis un désir et sa réalité.
-
-L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie a raconté,
-impudemment fat, la chute imprévue et rapide dans cette soirée de
-Palace-Hôtel, n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme. C'est le désir
-vrai, l'éclair de passion lus dans les yeux de ce garçon, l'émoi de
-toute sa chair et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser.
-Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un mouvement d'orgueil.
-Heureuse enfin d'être convoitée, non plus pour son nom, sa situation,
-sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle fit l'abandon de sa
-personnalité au mâle qui l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là,
-mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement; il y entre plus
-d'orgueil que de luxure, et la preuve, c'est que la femme coupable,
-chez nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas de liaison, pas
-d'intrigue, pas de mensonge avec ces belles cavales soumises une seule
-fois au rut de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et jamais
-d'adultères.
-
---Vous prêchez si bien, princesse, que vous convertiriez un pape. Me
-voilà donc convaincu des bienfaits de l'altruisme.
-
---Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité
-de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de
-l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui
-plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres
-hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède,
-mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se
-résignera à reconnaître en nous une égale.
-
---C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans
-l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit,
-puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle
-ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux.
-
---Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied.
-
---Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure
-anarchie!
-
---D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit
-de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant
-aussitôt:--Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu
-alentie.
-
-Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter
-autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne
-m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse,
-tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille
-Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire
-de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin,
-servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir,
-je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le
-maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire
-et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et
-surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de
-petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne
-siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois
-donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être,
-mais qui illusionne encore.»
-
-Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle
-tristesse.
-
---Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a
-été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout
-cela.
-
-Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est
-moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé
-un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher
-quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la
-pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente
-de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait
-sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde
-lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur
-eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la
-galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une
-courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais
-trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady
-irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère
-de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans
-de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne
-pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier.
-
-J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de
-quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je
-cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore
-pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge
-n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient
-d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage
-de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau
-et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de
-rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés
-et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi.
-Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et
-de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les
-hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce
-ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le
-connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition
-dans ma vie de la sexualité et du désir.
-
-J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et
-sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était
-cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de
-mes huit millions.
-
-Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge
-Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné
-de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge
-et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes
-les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce
-malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous
-que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et
-il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par
-an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom;
-je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants.
-
-Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre
-mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la
-meute affreuse des poursuivants.
-
---Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous
-anarchiste?
-
---Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux
-caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs,
-m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes
-millions de m'avoir ôté l'amour.»
-
-Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.
-
---Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord
-Mérédith, vous n'avez jamais?...
-
---Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un,
-mon titre à l'autre: j'ai payé comptant.
-
---Mais depuis votre veuvage?
-
---Depuis (les yeux savamment maquillés de l'Anglaise plongeaient
-intensément dans les yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi,
-Sourdière. Je n'ai jamais confié à personne ce que je vais vous dire;
-mais, quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez quel âpre et
-délicieux plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et voilée, dans ces
-forêts remplies de bivouacs et de campements d'alpins.
-
-Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à cinquante ans, une femme
-de luxe qui veut demeurer jolie peut faire illusion encore. C'était fin
-mai, un dimanche, à Nice. Des amis m'étaient venus voir à la villa, je
-les avais retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus la fantaisie
-de les reconduire à pied jusqu'au port, à la station des fiacres et
-des tramways. En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers de
-traverse du mont Boron! J'étais très simplement mise: une ceinture
-de cuir blanc sur une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un
-rustre j'étais aussi bien une femme de chambre soignée qu'une princesse
-accablée de millions.
-
-Il était six heures, et, devant l'église, toute une trôlée de matelots
-farnientait, assis ou couchés sur le parapet du quai.
-
---Quel regard, mâtin! me faisait un de mes amis. Oh! celui-là,
-princesse, vous l'avez impressionné.
-
---Qui, celui-là?
-
---Mais ce matelot couché là-bas, sur le parapet. Tenez, il vous regarde
-encore.»
-
-Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.
-
-C'était un traîneur de port, dont je fis un Sicilien ou un Corse, un
-homme de mer hâlé, au profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il
-me fixait toujours de ses prunelles ardentes.
-
-Je prenais congé de mes amis; une curiosité me tenait. Je revenais sur
-mes pas et passais devant l'homme. Mais en passant je lui souriais des
-yeux et je ralentissais ma marche. Dans ces cas-là, nous avons toutes
-des yeux derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé. Tout à coup, je
-tressaillis; un pas suivait mon pas: l'homme venait.
-
-Je ne me retournais pas et reprenais les petits sentiers en escaliers
-qui montent entre les murs des villas. L'homme montait derrière
-moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les seringas en fleurs
-versaient des odeurs enivrantes qui me faisaient défaillir. L'homme
-s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait pas.
-
-Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration
-d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma
-propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de
-service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai
-lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure.
-Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne
-(vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice
-s'engagea:
-
- --_Avete la chiave?_ Vous avez la clef.
-
- --_Si._ Oui.
-
- --_State cui?_ Vous demeurez ici?
-
- --_Si._ Oui.
-
- --_E possibile di viderla?_ On peut vous voir?
-
- --_No adesso._ Pas maintenant.
-
- --_Perche._ Pourquoi?
-
- --_Piu tarde._ Plus tard.
-
- --_Quando?_ Quand?
-
- --_Alle otto, questa sera._ A huit heures, ce soir.
-
- --_Sicuro?_ Sûrement?
-
- --_Sicuro, questa sera, cui._ Sûrement, ce soir, ici.
-
-Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un
-inconnu, à un va-nu-pieds--car il était pieds nus! Mon émotion avait
-répondu pour moi.
-
-Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.
-
---Parbleu!
-
---Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je
-m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite
-porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira
-sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa
-bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les
-jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «_Te amo!
-te amo!_» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante.
-Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand
-il fallut partir, à son: «_Quando te revedrai?_» j'eus le courage
-de répondre: «_Sono camerista. Partiro domani._» (Je suis femme de
-chambre. Nous partons demain.)
-
-Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait
-su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska?
-
-Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti
-comme il était venu.
-
-
-
-
-VII
-
-SERVICE EN CAMPAGNE
-
-
-_Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes, qui ne peuvent faire
-le sacrifice de leurs désirs et ne savent pas renier leur idéal. Leur
-vie de sentiment est une étrange alternance de chutes et de rachats,
-d'indulgences indignes et d'abnégations héroïques._
-
-_Une faute se rachète par un martyre volontairement imposé; et,
-aujourd'hui, une bonne œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent
-bien s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées dans le royaume
-de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent arracher, c'est le besoin d'émotions
-violentes et personnelles qui fait de leur cœur un abîme d'égoïsme
-involontaire et douloureux._
-
- Gabrielle-Dante ROSETTI.
-
-Sourdière avait reçu le volume avec le passage souligné; un mot
-de la princesse Outcharewska le priait de le lire et l'invitait à
-l'accompagner à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et Turini.
-
-Il y assisterait avec elle aux manœuvres des A contre les B, les
-dernières opérations des deux corps d'armée en ce moment dans les
-Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné la veille chez elle,
-avait bien voulu la renseigner à demi sur les plans de la journée. Des
-hauteurs de l'Authion ils assisteraient certainement à l'attaque des
-Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava. La descente du Mangiabo par les
-A, avec toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes, vaudrait, à elle
-seule, le voyage. Voudrait-il être son compagnon dans cette excursion?
-Elle avait comme coupe-file un mot du général de Brusselard et pourrait
-traverser toutes les lignes.
-
-Sourdière avait accepté.
-
-Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les marches et
-contre-marches des deux partis et que, dans ses promenades de Lucéram
-au Moulinet, il surprenait les bivouacs des alpins ou le démontage des
-pièces d'artillerie dans les clairières de la forêt ou les petites
-places des villages, il avait fini par s'intéresser aux péripéties et
-aux alternatives de la petite guerre.
-
-Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des
-rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans
-toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée
-en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de
-cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de
-la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.
-
-Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le
-chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière
-n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit
-avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini.
-Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient,
-ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de
-la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo.
-Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les
-maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste
-entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule
-grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une
-étrange et poignante solitude.
-
-De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares
-intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais,
-une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes
-le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables
-frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse
-tristesse.
-
-Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve
-immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte
-et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur.
-Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers
-et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes
-autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à
-l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles
-vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs.
-Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient
-le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là
-au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil,
-trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du
-grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt
-voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les
-grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur
-enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi
-tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de
-l'abreuvoir.
-
---Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me
-sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que
-je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette
-nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée,
-ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire
-à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux
-officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date
-exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la
-montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs
-foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon
-élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient
-vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je
-passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la
-Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix
-ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une
-atmosphère de désirs.
-
-Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie
-et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais
-être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une
-femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui,
-faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces
-quatre mauvais vers:
-
- Et mes yeux te voient toujours belle,
- Le front clair comme au premier jour;
- Et ta jeunesse est éternelle,
- Car éternel est mon amour.
-
-La poésie est médiocre, mais la pensée en est exquise, et le peu
-d'années qui me restent à vivre, mon cher ami, je conserverai une
-gratitude attendrie à cette forêt où quelques illusions aidant,
-beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue, j'ai retrouvé la jeunesse
-et senti le frôlement délicieux de l'amour.
-
---Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait s'empêcher de sourire
-l'écrivain.
-
---Et quelle passionnée aussi! Cela vous pouvez le dire.
-
---Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme de lettres.
-
---C'est que j'ai si peu vécu.
-
---Comment?
-
---Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale, moi. Depuis l'âge de
-dix-huit ans j'ai lutté, intrigué, mené l'existence d'un homme
-d'affaires. Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les passionnés
-auront vécu; les raisonnables auront duré... Par horreur de la
-pauvreté, j'ai tout sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède,
-mais je n'ai pas eu l'amour.
-
-La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.
-
---Mais vous avez le luxe, princesse. On ne peut tout avoir.
-
---Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière; un luxe qui me
-permet la robe de Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de Nice et
-le caprice des villas estivales dans un cadre où l'on trouve toujours
-des amis? Mais ce luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie,
-toute réalisation de désir. Il m'a désignée comme une proie à toutes
-les basses convoitises, il m'a appris à douter de tous et de tout; il a
-fait de moi la _dame qui casque_. Oh! l'horreur de ce mot, _casquer_.
-Oh! quelle horreur!
-
---C'est que vous êtes trop prudente aussi, princesse; trop réfléchie et
-trop politique.
-
---Je suis Anglaise.
-
---Avec quel orgueil vous dites cela!
-
---Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir votre insouciance latine;
-oui, car c'est affreux, en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie
-d'imagination et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid réfléchi,
-cette prévoyance perpétuelle des probabilités fâcheuses. Comme ce côté
-anglais a gâché ma vie!
-
---Votre vie sentimentale?
-
---Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté, n'est-ce pas, mon aventure
-imprévue et violente, d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce
-Corse, cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être de toute mon
-existence la sensation la plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la
-plus brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.
-
---Comment! Il y eut une suite?
-
---Oui et non. Je revis cet homme.
-
---Ah! princesse!
-
---Mais lui ne m'a pas revue!
-
---Comment?
-
---Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir,
-mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément
-depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du
-parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir
-m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me
-rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin,
-qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que
-c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement
-à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en
-me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je
-me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la
-serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui
-me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression
-farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie
-de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces;
-je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours,
-et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées
-et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa
-bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de
-regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre.
-_L'agonie d'un sexe_, la plus belle définition que j'ai jamais lue de
-l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre
-étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et,
-je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue.
-
---C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments,
-princesse.»
-
-La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher.
-Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes
-bleues des campanules et les pétales roses de silène.
-
---Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et
-des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir,
-je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements
-pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus,
-sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la
-forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la
-nuit.
-
-J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille
-encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades.
-Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines
-prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais
-justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats,
-emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus,
-accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil
-et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes
-et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés
-sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit
-brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce
-furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut
-délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit
-restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois
-insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas.
-
-Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je,
-rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point
-réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence.
-Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me
-semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées
-et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de
-baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il
-me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté
-de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu
-alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre,
-Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines
-d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et
-dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles
-abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes.
-
-Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus près de nous, les grandes
-courtisanes. Impéria, la maîtresse des cardinaux et des papes, la
-luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore à Venise, et,
-sous les Valois, les deux Diane! avoir fait rugir et râler des armées
-et des rois et des peuples d'amour et de désirs.
-
---Et vous n'avez même pas eu pitié d'un homme de garde! Cléopâtre,
-elle, eût relevé la sentinelle, princesse.
-
---Et envoyé le romancier Paul Sourdière travailler aux Pyramides, le
-bagne du temps des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»
-
-Un bruit de branches brisées, le martellement sur la mousse d'une
-galopade d'hommes, toute une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des
-pentes de l'Authion.
-
-La princesse et le romancier remontaient en voiture.
-
-
-
-
-PRINCE D'AUBERGE
-
-
-
-
-I
-
-UN SOIR, AU MUSIC-HALL
-
-
-C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils étaient trois ou quatre
-habits noirs, venus pour les débuts d'une professionnelle, une assez
-jolie fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq heures aux
-Acacias, venait de s'échouer sur la scène de ce music-hall. Les clubmen
-très amusés escomptaient d'avance les gaucheries et les terreurs de la
-débutante dans sa cage aux lions (on savait Méry Gabston taffeuse en
-diable, elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au manège, ce qui
-l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse, sportsman enragé, qui n'avait
-pu supporter chez une maîtresse cette crainte irraisonnée du cheval).
-Qu'allait-elle donner en public sous les diamants loués pour la
-circonstance, une fois enfermée entre les hautes grilles dorées de la
-cage avec les fauves du dompteur Buckler, le Buckler des fêtes foraines
-réduit par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et à prêter à
-un caprice la majesté de ses lions.
-
-«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement cuisinés d'avance,
-abrutis d'opium ou de... manipulations. Et morphine et caresses
-savantes, Méry s'en charge, son dernier amant est mort ataxique.--C'est
-vrai, ce pauvre Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne. Ses
-sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont même pas accordé l'hôtel
-de Paris, à Monte-Carlo, ou l'hôtel de Russie, à Menton.--Pauvre
-de nous!--Oh! moi je donne raison à la comtesse de Nauplies. Trop
-d'infirmités déjà affligent la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va
-là-bas en février, d'avoir à éviter toutes ces petites voitures, où
-des dévouements en livrée promènent au soleil des agonies refusées par
-les familles. Le sanatorium ou la maison de santé, moi, je ne connais
-que ça! Nous devons avoir la pudeur de nos déchets. On enterre bien les
-cadavres, on doit dérober toutes les décompositions aux regards. Il y
-a des sœurs de charité, que diable! il faut bien que le catholicisme
-serve à quelque chose.»
-
-Et la veulerie des propos éreintés traînait, maintenant, sur le conseil
-judiciaire infligé à la comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin
-énervé d'avoir à payer les échéances du comte. Deux plastrons blâmaient
-la décision prise, les deux autres l'approuvaient; un cinquième
-arrivant déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois millions de
-rentes du jeune ménage; et puis le dernier scandale d'un autre jeune
-ménage du faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un collier de
-fabuleuses perles acheté en double. La femme légitime avait eu les
-moins belles naturellement, et la maîtresse les plus précieuses; une
-note présentée à la jeune femme en l'absence du comte par le joaillier
-avait révélé le pot-aux-roses. Maurice Donnay s'était inspiré de
-l'incident pour une pièce.
-
-Sur scène, six monstrueux éléphants noirs évoluaient, merveilleux,
-gigantesques, la largeur de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui
-leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de millénaires idoles de
-pagodes hindoues, tout à coup animées par un geste du dompteur. Quand
-les six pachydermes s'avançaient de front sur le public en nouant et
-en balançant tour à tour la souplesse de leurs trompes, on évoquait
-inconsciemment les symboliques frises d'animaux admirés, il y a quatre
-ans, dans l'escalier souterrain du Phnom pendant l'exposition, et
-c'était en vérité comme un monumental morceau d'architecture abolie
-qui, lent et majestueux, processionnait et tournait en rond dans les
-corps pesants, souples et presque légers des six pachydermes.
-
-Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la blancheur de porcelaine du
-plastron illuminée des feux de trois diamants ridicules, le dompteur
-manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant de sa cravache ce
-frontispice ambulant de temple cambodgien.
-
-D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen causaient maintenant du
-dernier chantage éclaté si inopinément dans le monde du haut commerce
-des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir, et de la fin tragique de
-ce pauvre bonhomme de soixante ans, terrorisé par les menaces de
-deux misérables contre lesquels la police n'avait même pu sévir. Du
-dompteur et de ses éléphants, ces messieurs ne se souciaient guère.
-C'était l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants de Viane
-de Sorgy, dépouilles opimes, cette fois, disait-on, de l'Angleterre...
-«Un prince du sang!--On le dit!--Moi, je leur aurais cassé la tête,
-à ces misérables, on a toujours un revolver.--A propos de chanteur
-connaissez-vous le maître du genre et de la clef de sol? alors regardez
-en face, dans cette avant-scène.»
-
-Un homme venait d'y entrer. Très grand, la taille merveilleusement
-mince et souple dans la cambrure exagérée de l'habit noir, musclé
-pourtant, comme l'attestait la vigueur des mains qu'il venait de poser
-sur le bord de la loge; des mains d'aventurier aux doigts spatulés et
-forts qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La tête classique et
-d'une régularité presque irritante était celle d'une étude italienne.
-C'étaient sur les dents de nacre les lèvres ciselées de corail rouge et
-les moustaches d'un noir brillant d'un prince napolitain ou d'un modèle
-de Florence; mais les yeux s'alanguissaient de cette ardeur passionnée
-et lasse, propre aux races du Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés
-et pommadés, l'homme eût été d'une élégance impeccable. Une femme
-l'accompagnait, une Italienne comme lui à en juger par son type sinueux
-et morbide de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres rouges, la même
-pâleur mate, le même front entêté, bestial et étroit sous les grappes
-savamment ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité de la taille
-et du cou ravissait. Avec des ondulations de vipère la femme venait de
-glisser et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux manteau de soir.
-Elle s'asseyait maintenant. «Elle a de bien belles perles! hasardait,
-après un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.--Et de plus
-belles émeraudes, était-il riposté, avez-vous regardé ses prunelles?
-La marquise a les plus splendides yeux verts, et le rare est que ses
-cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le matin, ce sont des yeux
-d'eau changeante.--Elle est marquise?--Comme il est prince. Le couple
-se vaut, elle sera peut-être duchesse demain.--Pas mariée alors?--Bah!
-ils le seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice soit bien près
-d'ici. Pour les besoins de la cause ils sont tour à tour mari et femme,
-frère et sœur ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils opèrent
-quelquefois tous deux, Cosmopolis et Babylone, tout arrive en Orient.
-Vous avez lu les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?--Vous nous
-intriguez, de Fols. N'empêche qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.--Bah!
-ils sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt canaille.»
-Et les quatre autres intrigués: «Mais enfin qui sont-ils?--Elle,
-qu'importe! une comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière, l'âme
-de l'association. Comment, vous ne le connaissez pas? Pietaposa, le
-prince Luidgi Pietaposa, ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai
-qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand vous êtes allés à
-Nice!...»
-
-Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet,
-comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de
-vagues scandales de clubs et de boudoirs.
-
-Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de
-Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était
-précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes
-d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses
-exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une
-des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours
-tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples
-à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table.
-
-Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine
-en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur
-ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son
-tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier
-hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs
-pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu.
-On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de
-ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la
-«Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral
-un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse
-ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police
-avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin
-avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le
-prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un
-Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires
-aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une
-atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de
-chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire
-des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.
-
-Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et
-les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur
-scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et
-la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «_le
-lord Warton_», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage».
-On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le
-costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du
-portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et,
-sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la
-sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en
-valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris.
-
-L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune
-lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges
-II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein
-Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les
-Anglaises ne lui avaient pas pris.
-
-C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent
-au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées
-en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du
-jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de
-toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un
-effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants
-que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était
-Mlle de Sorgy.
-
-La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune
-lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades
-et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.
-
-Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de
-la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité
-était naturelle.
-
-Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses
-souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et
-la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son
-suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des
-poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait
-consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer
-des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur?
-mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!--Alors, il était son
-amant?--Parbleu!--Mais, c'est toute une histoire.--Un drame. Tout à
-l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à
-côté a des oreilles.
-
-
-
-
-II
-
-UNE NUIT CHEZ DURAND
-
-
-Et quand les cinq hommes se furent attablés devant huit douzaines
-d'huîtres, Natives et Ostendes mêlées, les rideaux des fenêtres une
-fois bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de la bande, dont
-les cheveux près des tempes commençaient à se poudrer de givre: «Je ne
-vous raconterai pas son histoire, je serais bien bien embarrassé de
-vous la dire, et ce serait peut-être long, mais je connais quelques
-beaux coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus, mais suffisants
-pour bien camper le personnage, quelques annotations de vie, les
-menues remarques personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu au
-cours de diverses rencontres, à l'étranger surtout; car, si je suis
-resté un grand pécheur, j'ai été encore un plus grand voyageur.--Le
-besoin de changer de climats.--Et de maîtresses.--D'imbéciles surtout.
-A l'étranger, on a beau posséder la langue, mille finesses de la
-conversation vous échappent et c'est autant d'idioties et d'énervements
-que l'on s'évite. Ne pas comprendre les propos d'un voisin de table au
-cabaret et les réflexions stupides de la foule dans la rue ou devant un
-tableau de Musée, avez-vous jamais réfléchi, messieurs, combien cette
-incompréhension de la sottise ambiante pouvait alléger le poids des
-heures et éclaircir un horizon? La vie est très facile, je vous assure,
-à l'étranger.--Tu ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.--Seul,
-non, mais par contre les autres m'ennuient presque toujours; est-ce
-votre cas?--Mais oui, pouffait le jeune Gamard, un des «fils à papa»
-les plus épanouis de l'«Impérial» et des «Mirlitons»,--et, tournant
-vers les trois autres la jovialité de sa face,--d'Esshuard de Brides
-est dans ses bonnes. Je crois, Messieurs, que ça va être un peu long.»
-A quoi l'interpellé, repoussant son assiette et faisant signe au maître
-d'hôtel pour le consommé froid à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot
-et du vin de la Moselle, nous ferons des mélanges ce soir.» Et, très
-courtois, avec un demi-salut esquissé vers les autres: «Vous désirez du
-style télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par ordre de dates,
-vous y êtes? Voyons, voyons, nous sommes en dix-neuf cent quatre.»
-Et, comme parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze,
-c'est cela, le Pietaposa doit avoir trente-cinq ans; il en paraissait
-alors vingt-deux c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou
-quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la saison.
-
-»Je le rencontre aux Cascines, dans le landau armorié de la reine
-de Galice, la grosse reine de Galice, qu'ont fait expulser par son
-peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace de ses favoris. Toute
-déchue qu'elle fût, Mercédès Conceptione recevait encore une pension
-annuelle de trois millions et joyeusement, en déclassée de la couronne,
-promenait alors son exil à travers les capitales de l'Europe et toutes
-les villes où l'on s'amuse. Florence la possédait ce printemps, elle,
-les quelques favoris ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant,
-qui remonta plus tard sur le trône: toute une petite cour bruyante,
-parée et chamarrée qui de Nice, où elle avait passé l'hiver, était
-venue s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au printemps;
-les Majestés en rupture de royaume ont cela de commun avec les
-courtisanes qu'elles font les villes dans leur saison.
-
-»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait homme, ornait les
-coussins du landau royal. En face de lui se prélassait la grosse reine
-déjà bedonnante, sanglée dans une de ses robes de couleur violente,
-dont l'Espagne a le monopole, la mantille nationale fixée par une rose
-rouge dans les cheveux, très carnavalesque en somme, et près de la
-reine, jolie et fine, un profil d'ambre sous des cheveux noirs satinés
-et luisants, une des Infantes.
-
-»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la livrée éclatante, le luxe
-agressif et brutal du harnais, le groupe du jeune homme et des deux
-femmes, tout m'intéressa; je m'informais. J'avais reconnu la grosse
-Altesse. A Florence, aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit,
-se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes et, quiconque y porte un
-nom, le peuple se le montre au doigt.
-
-»Le jeune homme assis était le prince Luidgi Pietaposa. Il s'émanait
-de sa beauté un tel rayonnement de jeunesse et d'assurance que j'avais
-cru un moment à la présence de l'Infant lui-même, à Don Pedro Allonzo
-d'Hiferia. «Le prince des Asturies est souffrant, m'était-il répondu,
-mais ce jeune homme est son intime, ils ne se quittent pas. La reine de
-Galice l'a attaché à la personne de son fils, c'est le favori du jour.
-La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes, tout le monde ici aime
-le prince Pietaposa. «Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait mon
-interlocuteur avec une idolâtrie tout italienne.
-
-»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au Palais Fontebuoni, chez
-la comtesse Davantzina, j'eus des renseignements plus précis et des
-détails de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas que l'ami
-du fils, la reine étendait jusqu'à lui son affection maternelle et
-de plus intimes complaisances. Les jours suivants, le bruit public
-me confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de la grosse
-Majesté et du jeune prince italien était le scandale dont pouffait,
-cette année-là, toute la société florentine; on l'appelait couramment
-«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament qui l'a rendue
-fameuse à travers toute l'Europe et le flair aiguisé de son expérience,
-la reine de Galice avait accueilli immédiatement cette fleur en bouton:
-pas de loge à l'Opéra, pas de promenade aux Cascines ou à la villa
-Boboli, pas de visite aux Uffizi sans la présence auprès de la reine de
-son péché chéri.
-
-Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec
-un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi.
-Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun
-gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!»
-
-«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On
-l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout
-ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs
-de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli,
-le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le
-Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint
-Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.
-
-Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons
-de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout
-comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles
-de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament.
-
-«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la
-marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de
-pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.»
-
-Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non,
-en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme
-intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts
-du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé
-la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela
-a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis
-cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques
-diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son
-écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille
-francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint,
-mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était
-plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à
-la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même
-pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.»
-
---Et depuis? interrogeait Gamard.
-
-«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures,
-non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à
-Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de
-l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques
-seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de
-ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez
-le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant
-même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son
-cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et
-de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des
-poissons nouveaux.--Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel
-titre? interrompait l'incorrigible Gamard.--L'histoire ne le dit pas.
-L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis
-sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une
-statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la _Yungfrau_ offrait
-alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen.
-Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et
-d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est
-l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est
-de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses
-consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un
-soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et
-l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.--Et le Pietaposa dans tout
-cela?--Le Pietaposa était à Corfou parce que la _Yungfrau_ y avait
-fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice
-de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.--Et le Pietaposa était reçu
-chez l'impératrice?--Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah!
-l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse
-et de l'audace, une race énorme avec cela!--Pas dans les mains.
-Vous avez vu ces éclanches?--Mais il en a dans l'allure et dans la
-vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il
-força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse
-autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces
-temps de veulerie et de lâchez-tout universel.--Quelques scandales du
-club à Vienne?--Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels,
-mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le
-sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la
-situation la plus en vue, la plus assise.--Eh bien, alors?--La débâcle
-commence en 1895, à Ems.
-
-»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse
-Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui
-promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions
-officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la
-Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins
-connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et
-Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors
-au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait,
-tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête
-femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des
-Mittelbach.--Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?--Oui.
-Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de
-soi-disant liaisons royales.--Les bourgeoises suivent.--Les parvenues
-surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce
-qui a blason.--Une époque de domestiques.--A qui le dites-vous! Les
-peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel;
-voyez les Suisses!--D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à
-l'auberge.--Et on ne mange plus qu'au cabaret.--Résultat: toutes
-les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou,
-la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le
-roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.--Mais la
-grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.--En effet; mais vous
-permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances.
-Si nous changions un peu nos vins?--Henri, une Saint-Marceaux pour ces
-messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte
-pas d'autre.»
-
-Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et
-fait sauter les capuchons dorés des bouteilles:
-
-«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été
-plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très
-en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des
-bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure
-accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop
-demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement
-dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude
-et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des
-œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et
-compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait
-aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce
-phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le
-Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades
-offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait
-et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La
-duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande,
-n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais
-il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le
-sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.»
-
-
-
-
-III
-
-COUPS NULS
-
-
-«Et cette note? gouaillait de Clarens.--Ce fut, un beau matin, dans
-l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la
-brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux
-meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans
-l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir
-Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore
-au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le
-Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa
-pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref,
-elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment
-«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute
-une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la
-veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout
-l'appartement de son flirt.
-
-Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un
-peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et
-les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait
-dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être
-rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.»
-
-Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait
-joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux
-aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes,
-bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks,
-cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits
-qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se
-refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours.
-Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce
-matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en
-portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en
-aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait
-tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la
-somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage.
-
-Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire
-justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle,
-Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite,
-on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff
-et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la
-tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair.
-Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement
-bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et
-à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de
-là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une
-madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans
-la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups
-de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les
-tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles
-d'homme ou de chien qui se noie.
-
-Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel
-traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant
-la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne
-pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait
-la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans
-les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du
-crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous
-le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse
-et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce
-que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes
-réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements,
-il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement
-honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom,
-la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle
-recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son
-père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au
-moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de
-Bade et de Biarritz.
-
-Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre femme avait senti dans
-quelles mains affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche comme un
-linge (et sa pâleur à elle n'était pas feinte), elle rompait enfin le
-silence: «Je ne peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille marks à
-dépenser par mois et nous sommes aujourd'hui le 16, je suis encore ici
-pour quinze jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»
-
---«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder l'Italien, la
-Résidence avancera tout ce que vous demanderez sur un chèque signé de
-Votre Altesse.--Emprunter pour vous? Vous voulez donc me perdre tout à
-fait, monsieur? Après les événements de la nuit tout le monde ici saura
-pour qui je m'endette.--Ah! si mes bagues avaient de la valeur! osait
-alors hasarder le ruffian, je ne serais pas embarrassé de solder ma
-perte. Une femme qui veut sauver un homme a toujours son écrin. Vous
-avez un collier.--Sur lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks
-à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!» car elle retrouvait
-enfin sa race devant tant de bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je
-ne pourrais pas vous sauver.--Les diamants sont faux? gouaillait
-l'espèce.--Vous l'avez dit, monsieur. Il y a de dures nécessités dans
-la vie. Les existences les plus enviées ont leur croix.
-
-C'était un coup à refaire. Les événements, le hasard avaient déjoué
-les calculs du Pietaposa; la Grande-Duchesse Sophie était honnête et
-pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y avait que des rentes,
-et sa fatuité avait pris un caprice pour de la passion. Il quittait Ems
-le jour même et, le lendemain, un chèque de Vienne soldait ses pertes
-au Kursaal; pertes simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord
-entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait bien un prétexte pour
-extorquer la forte somme à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande
-l'avait seule empêchée de chanter.--Pas mal combiné! Et vous retrouviez
-ce fort ténor?--L'année suivante, en septembre, à Venise, cadre à
-souhait pour les intrigues et les romans d'aventure et d'amour; Venise,
-la ville par excellence des aventuriers et des courtisanes, et quel
-merveilleux décor pour l'homme de la Renaissance qu'est physiquement
-le prince Luidgi. Là, vraiment, le Pietaposa était dans son cadre...
-Venise! que de songeries grandioses et que de souvenirs! C'est à
-Venise, d'ailleurs, qu'il devait retrouver, en 98, cette malheureuse
-duchesse de Freycourt, au moment même de l'embarquement du Kaiser
-pour Jérusalem. Les de Freycourt avaient passé l'été dans le Tyrol
-autrichien, et, d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre en
-Vénétie pour assister au départ de l'Empereur; mais je reviendrai
-là-dessus.
-
-La première année, où je le retrouvais dans la ville des Doges,
-Pietaposa était à l'hôtel Danielli avec toute une bande de
-cosmopolites, d'Américains surtout, les invités de Thomas Van Meisten,
-le richissime propriétaire des mines de pétrole du Massachussett, dont
-le yacht mouillait alors dans la lagune morte, entre les Schiavoni et
-San Giorgio Maggiore. Le millionnaire yankee avait convié toute une
-équipe de compatriotes et quelques étrangers en plus à une croisière
-dans l'Adriatique. L'Italien était du nombre, et dans les trois jours
-l'«Alcyon» devait cingler sur Trieste et de là faire tous les petits
-ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la croisière rêvée avec
-les escales indiquées dans toutes ces petites Venises inconnues et
-embaumées de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.
-
-Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est pour cette fabuleuse
-héritière (quinze à vingt millions d'apport comme entrée de jeu),
-que le Pietaposa et quelques autres allaient croiser en compagnie
-de l'odieux parvenu qu'est ce gros Van Meisten; l'embarquement pour
-Cythère avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques princes
-italiens et jusqu'à un marquis français, tous souriants, flirtant,
-vernissés, nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance
-autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en souciait guère. Miss
-Adda était une fille pratique, la digne fille de son père; elle
-encourageait les flirts, mais au retour de l'expédition elle a épousé
-William Harrisson, le fils d'un des plus gros marchands de cochons de
-Cincinnati. Vous savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis
-depuis les derniers mariages, la princesse au Tsigane, etc...--Oui,
-cela se gâte, New-York hésite et Boston ne veut plus marcher.--Ah!
-ses bons Yankees sont avant tout hommes d'affaires, ils entendent
-qu'on paie comptant à l'alcôve comme au comptoir.--Oui, le mot de
-Barthnet!--Quel Barthnet?--Barthnet l'éleveur, un des beaux-pères les
-plus convoités là-bas par les beaux-fils de la vieille Europe, une
-déclaration des plus typiques.--Celle des Droits de l'homme?--Non, des
-droits du gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet qui parle:
-«M. Poirier est un type essentiellement français, né et élevé pour les
-marquis de Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir un gendre,
-comme nous payons un employé, mais il doit ses heures de bureau et des
-égards à la caissière. En Amérique il ne pousse pas de poires.»
-
-Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa avait quelque peu
-raté.--Dame, on ne met pas toujours dans le mille et ce sont les
-déboires du métier.--Pertes et gains, espoirs et vicissitudes. La
-pire de toutes, ce fut l'histoire de ses fiançailles au Caire et de
-son retour à Marseille avec le cadavre de sa fiancée.--Qu'est-ce
-que cette aventure?--La plus tragique et la plus comique à la fois,
-Perrette et le pot au lait, le naufrage en arrivant au port... Sans une
-malencontreuse fièvre typhoïde, contractée par la fiancée entre Malte
-et Palerme, le Pietaposa serait aujourd'hui millionnaire. Qui sait
-même s'il ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne recevrait
-pas le faubourg.--Saint-Honoré?--Oh! mettons Saint-Germain. Il y a six
-ans encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant l'Affaire, vous
-vous souvenez?--N'insistez pas, interrompait Gamard, vous savez que
-je suis revisionniste?--Naturellement, vous flirtez avec la petite
-comtesse, et vous devez bien cela à son snobisme. Noblesse du lac de
-Genève, elle a droit à ses opinions. Elle est étrangère.--Mon cher
-d'Esshuard.--Plus un mot, messieurs, intervenait de Clarens, cela va
-se gâter, voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce mariage et de
-cette fiancée?--Oh! plutôt mûre, la future. Le chasseur de dot avait un
-peu rabattu de ses prétentions, il ramenait cette fiancée du Caire,
-du Caire où il l'avait connue... Ah! les longues causeries, le soir,
-sur la terrasse du Métropole et les lentes promenades sur le Nil, entre
-deux rives de sable fuyant à l'infini, au bercement des rames sur la
-lourde Dahabiée. Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition des
-décors. Comment voulez-vous qu'une femme un peu femme puisse résister
-aux séductions d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient, et
-l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et d'histoires, comme celui
-de la vieille Egypte, et puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et
-Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx accroupis dans le sable,
-la mosquée d'Omar, les tombeaux des kalifes et les souvenirs des
-Pyramides...--Quelle salade!--Et les yeux de velours et le profil
-ciselé du beau prince Luidgi pour assaisonner tout cela! Cette pauvre
-Mme Homerlon était vaincue d'avance!--C'était la mère Homerlon,
-cette grosse mère, mais elle avait bien la cinquantaine.--Mettons
-la quarantaine sonnée, comment! vous la connaissez donc?--Si je la
-connais! elle est donc morte! elle s'est laissée choir ainsi, la
-pauvre femme!--En pleine maturité, comme une nèfle.--Gamard!--La mère
-Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages renouvelés de ceux du duc
-de Brunsvick, ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo,
-ses toilettes abracadabrantes, ses galurins de commère de Revue et ses
-diamants de Brésilienne... Si je la connaissais, mais je ne connaissais
-qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux, sur la Corniche!--Et
-c'est elle que le Pietaposa?...--Oui, elle s'en était férue.--Il l'a
-échappé belle, le cher prince, il faut vraiment l'en féliciter.--Elle
-avait la vocation du mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.--C'est
-vrai, je l'avais oublié.--Mais, elle réclamait la chambre commune et un
-seul lit, Saint-Arcoman a reculé.--Ah! la veuve était ardente!»
-
-Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun, de leur
-histoire, citant leur souvenir.
-
-
-
-
-IV
-
-NAUFRAGE AU PORT
-
-
-Et c'était par traits brefs, en courtes phrases décisives, l'évocation,
-mieux, la reconstitution de la vie de cette pauvre Mme Homerlon,
-ses vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa de Saint-Denis,
-toutes les heures de son existence liées à la prospérité de l'usine,
-puis la fortune avec les gros bénéfices des spéculations apportant
-peu à peu le bien-être et le gros luxe des parvenus dans la maison,
-les pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant l'ancien et le
-nouveau monde par la toute-puissance de la réclame, Mme Homerlon
-forçant insensiblement la société du haut commerce et de la petite
-banque, ses timides apparitions aux Acacias, sa seconde loge à l'Opéra,
-son nom s'acclimatant dans les listes de souscription des œuvres de
-charité mondaine, la villa de Saint-Denis s'enfonçant tout à coup dans
-les verdures d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques et
-d'arbres grêles, et quelques essais de garden-parties avec le lancement
-d'invitations auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives
-touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise en mal de mondanités,
-les pitoyables tâtonnements d'une parvenue de la dernière heure,
-renouvelant dans le Paris de 1898 les gaffes épiques du «Bourgeois
-gentilhomme», et puis la mort subite du brave M. Homerlon, la
-liquidation; les dix millions laissés par la succession à la veuve et,
-après les dix-huit mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption de
-la millionnaire à travers le luxe et la folie de la mode du tourbillon
-parisien.
-
-Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement tous les
-hommes pour la prétention des coquettes mûres et des femmes attardées
-dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de Brides, de Clarens et
-Gamard se faisaient les historiens des étonnants débuts mondains de
-ce veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes et de personnels
-souvenirs, et c'était comme un tir à l'arc, où chaque racontar souligné
-d'un détail véridique et cinglant avait la vibration d'une flèche. Les
-deux autres personnages, plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré
-et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques et sans joie, tandis que
-les causeurs allumés, excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient
-défiler le cortège opulent et comique des gaffes et des impairs de
-Mme Homerlon.
-
-«Vous souvenez-vous de son landau à la bataille des fleurs?--Si je
-m'en souviens, en 96, elle a fait la joie de toute la _Rivière_.
-Elle avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne Alice Hazard des
-Folies-Dramatiques et de toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande
-dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis romain. Cette pauvre
-Mme Homerlon était la seule à l'ignorer et, toute férue de titres
-et de relations princières, s'était abattue sur cette marquise avariée
-comme une cane sur une mare.--Comme Nice était bien une ville pour
-elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes, des réputations
-douteuses et des tares certaines. Tous les refusés de l'Europe s'y
-donnent rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers d'industrie,
-anciens préfets de l'Empire, Altesses expulsées, bourgeoises parvenues
-sur le tard, en mal de réceptions, de thés et de visites, jolies
-filles sans dot, belles âmes divorcées ou aspirant à l'être, artistes
-amateurs pour salons littéraires et littérateurs pour ateliers
-d'artistes, reporters mondains entretenus aux frais des grands hôtels
-et tout le clan des dames de compagnie en quêtes de princesses russes
-nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers levantins et
-vice-rois d'Egypte; c'est dans ce bouillon de culture que la belle
-Homerlon devait s'épanouir.--Fatalement, et vous la connûtes, vous
-à Westminster, et moi à la villa des Palmiers, inaugurant tous les
-ans des équipages de dentiste, des chapeaux de Lewis et des diamants
-de ballerine espagnole pour beuglant et music-hall.--Et elle avait
-des amoureux?--Comment donc, elle entretenait ses flirts. Quand on
-tient table ouverte au London-House et à la Réserve de Beaulieu
-et qu'on a toujours une place à offrir dans un landau aux joueurs
-décavés qui rentrent à Nice, la gerbe d'œillets roses et de lilas
-blancs vous arrive tous les matins à l'hôtel avec l'exactitude du
-courrier de Paris. Nice est la seule ville du monde où on puisse se
-nourrir avec des fleurs. Avec quelques envois aux cinq ou six folles
-patentées de la saison, un _galantuomo_, dans le sens italien du
-terme, peut y briller presque gratis pendant trois mois d'hiver; il
-suffit de choisir ses têtes.--Et l'Homerlon avait la tête!--Et le
-sourire.--Vous rappelez-vous ses costumes aux Veglione.--Et ses dominos
-aux Corso blancs!--La mère Thierret dans _Cendrillon_, en Madame de
-la Houspignolles.--Mettons Mathilde, vous exagérez, Clarens!--Et ses
-mots à Paris: «Je suis peu allée dans le monde cette semaine, il n'y
-a pas eu de premières.--Et pourtant cette grosse ahurie renifla un
-beau matin le frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié de ce
-monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui suffit même plus. Etrillée par
-l'un, éduquée par l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts,
-elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et s'éveilla mûre pour
-le Caire, les grands hivernages du lac méditerranéen, Athènes, Zante,
-Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa. Le voir, l'aimer, vous
-connaissez la romance. Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon
-roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel oiseau de proie.
-Notre Italien cambra son torse et velouta ses prunelles, et puis, un
-soir, il se fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir. Depuis
-trois semaines elle défaillait de désirante angoisse et d'impatience
-heureuse; un homme qui avait connu l'amour d'une reine, un favori
-d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La veuve flamba du haut
-en bas, comme un feu de cheminée; tempérament et vanité, ce furent des
-cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle... Tout l'hôtel Métropole
-s'égaya six semaines au spectacle de ces augustes fiançailles, et je
-fus même admis huit jours à le contempler; je revenais de mon voyage à
-Damas. Oh! la vision de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle
-avait pu, et dînant en tête à tête à une petite table, avec le fiancé
-de son choix, sa couperose saupoudrée de veloutine comme une framboise
-roulée dans du sucre, le blond chimique de sa toison teinte et le
-ridicule étal de ses écrins!
-
-Le Pietaposa avait mis dans le mille; la veuve avait beau être mûre,
-elle avait bel et bien les dix millions des pâtes Homerlon et Bricart,
-gardait encore des intérêts dans l'affaire; et la marque de fabrique
-n'était pas faite pour hérisser d'horreur les lions grimpants du
-Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la timbale.
-
-La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon au bec et le cœur chaviré
-d'amour, le couple s'embarquait pour la France, le printemps de Paris
-devait voir ces noces... O joies de la traversée, rêveries à deux,
-le soir, les coudes aux bastingages, serrements de mains furtifs et
-baisers aux étoiles dans la brise alizée du large, monologues à la
-lune, pain émietté aux mouettes et mal de mer!
-
-Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée d'émotion, tombait
-vraiment malade; c'était un trop beau rêve! L'_India_ avait relâché
-deux jours à Malte, et les promis étaient descendus visiter la Valette;
-Mme Homerlon se rembarquait avec la fièvre... Presque perdue en
-arrivant à Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout débarquement.
-Une épidémie régnait à terre. La vérité est qu'il redoutait pour sa
-vieille amoureuse l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant
-encore des aventures de sa jeunesse; il y en avait plutôt de fâcheuses.
-Bref, le Pietaposa fit passer la réussite de son mariage avant la
-santé de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa traînât à
-jamais une santé chancelante, si le prince touchait les millions!
-
- * * * * *
-
-Malgré l'avis des médecins Mme Homerlon demeura à bord; le
-lendemain, l'_India_ levait l'ancre, et, à Marseille, débarquait un
-cadavre. La pauvre femme mourait en vue des côtes de Corse. Elle
-mourait heureuse, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains
-du seul homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de regrets et
-peut-être consolée par les seules larmes sincères, qu'ait jamais
-versées le Pietaposa; la vie des aventuriers fournit de ces comédies.
-Le prince Luidgi, pour qu'on gardât le corps à bord, dut promettre et
-payer la forte somme. La maladie de Mme Homerlon avait nécessité de
-grands frais; les lettres de crédit que la malade portait sur elle,
-devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la mort coupait court
-à tout espoir de remboursement et de signature. Le Pietaposa était
-officiellement le fiancé de la morte; il dut encore reconduire et
-accompagner le corps à Paris à ses frais. La famille des collatéraux,
-que le mariage eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce fiancé et
-l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa fut volontairement oublié à
-l'église comme au cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers les
-débours de la traversée et de la maladie, et le rêve d'or qu'il avait
-fait se solda pour lui par une perte de dix à douze mille francs.
-
---Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme
-Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.--Oui, à
-terre peut-être eût-elle vécu!--Dieu seul le sait.--Et la duchesse de
-Freybourg?--La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre
-histoire, et, cette fois, une histoire tragique!
-
-Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise--quelle vision et quel souvenir!--le
-Kaiser partait pour Jérusalem. Le _Hohenzollern_, tout blanc et or,
-était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa
-ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du
-Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie,
-toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les
-gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de
-traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et
-aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands
-bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles
-en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait
-là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands,
-et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et
-c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées
-de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que
-refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale,
-contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder
-libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur.
-
-Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor,
-la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les
-mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du
-Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une
-effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que
-j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des
-Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur
-un fond d'or.
-
-Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les
-honneurs de Venise.
-
-
-
-
-V
-
-LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG
-
-
---Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la
-petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et
-blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette,
-ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et
-l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de
-caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le
-corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle
-assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était
-Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende
-avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de
-terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la
-beauté d'une telle créature?
-
-D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était
-un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de
-la belle Mme Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant
-vingt ans acceptée des salons, où pas une maîtresse de maison ne se
-fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces
-tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle
-banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa
-laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid.
-Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis
-de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le
-Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un
-des siens.
-
-Pauline tenait de son père cette blondeur de blé mûr, cette souplesse
-mouvante et cette finesse d'attaches qui faisaient du prince un
-des plus beaux cavaliers d'alors.--Plus Slave qu'Autrichien,
-interrompait de Clarens.--Si vous voulez! Un Murat blond: les mêmes
-cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux
-verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades
-sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les
-femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau couple!... De sa
-mère, une israélite de Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de
-langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans
-un inconscient mouvement d'impatience, ce charme enveloppeur qu'ont
-tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation
-fiévreuse, ce besoin d'agitation et cette inquiétude quasi maladive
-qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez
-connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux,
-aux garden-parties de la princesse et aux réunions de Deauville!
-L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez
-dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars? et quel
-bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge,
-si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et
-quelle délicieuse jeune fille au demeurant!--De par la race du
-vrai père.--Niez, après cela, les avantages des croisements: père
-Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient,
-et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.--Grâce
-au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous: lequel
-n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon
-Francfortois-sur-le-Mein. L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les
-salons, et il les écrémait en maître; le Faubourg est une mine d'or
-pour les faiseurs de kracks.--A été.--Si vous voulez. Personne n'est
-plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité,
-inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du
-banquier Rayberg, on accueillait la maîtresse du prince de Honeck.
-Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les
-douairières l'avaient adoptée. Oh! les yeux des duchesses en regardant
-passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et
-sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère et la fille connurent, boulevard
-des Invalides et rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des
-ovations ignorées des Altesses: la petite avait l'auréole et la double
-auréole; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul
-doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg,
-mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa
-mère. Pauline perdait tout à la mort de Mme Rayberg. Elle restait
-seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire
-d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage
-vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré l'affront en
-vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par
-l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de forcer les
-clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son
-choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher
-de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille
-il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de
-comptoir.
-
-Cela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans
-consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais
-le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique,
-un gosse qui, à vingt-trois ans, avait trouvé le moyen de manger deux
-cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle,
-avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie
-et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire,
-réduit à ne venir passer à Paris que trois mois de printemps..... C'est
-ce mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi
-par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt
-ans de liaison subie.
-
-Freybourg épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans
-amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'héritage,
-et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour
-les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et
-Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout
-joué en pure perte! C'est vous dire les bons sentiments dont était
-animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait roulé
-deux fois... Mais eux!
-
-Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme
-de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés
-à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations,
-désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs
-fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du
-bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions; lui, tout à
-ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers
-et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès, des
-entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie,
-vire-voltant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie
-en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du
-déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux
-Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu
-du sang et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse
-de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces
-millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour l'épervier de
-race qu'était notre Pietaposa!
-
-Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience de deux innocents et
-la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la
-première fois à la jeune duchesse de Freybourg.
-
-Freybourg est assez joli homme, mais si fade! Pouvait-il lutter avec ce
-type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme
-rencontré ce soir.
-
-Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées
-pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée,
-les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné;
-et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couple, il
-était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si
-naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même
-pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un
-triomphe, épanouie de toute son âme et de toute sa chair par la
-première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée
-enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian
-d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck
-et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une
-hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle
-au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une âme
-éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées et irréparables
-d'une course à l'abîme.
-
-Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on,
-par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg,
-amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à
-Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de
-Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique
-d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence
-italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de
-la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait
-Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon
-gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.»
-
-Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand
-la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée
-par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies
-qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages,
-traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de
-morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde,
-mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand
-la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de
-réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le
-supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la
-fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long
-adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux
-cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée
-de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée,
-elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des
-prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété
-ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à
-vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant
-huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts
-et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir,
-elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la
-trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin
-évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.
-
-Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers
-de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le
-Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois
-autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés
-comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes.
-D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral
-de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa
-maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature,
-que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces
-ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.
-
-Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est
-morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même;
-pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de
-ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a
-été qu'un incident!--Un accident surtout!--Mais tragique et définitif,
-parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince
-Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.--Et le vieux
-Rayberg, dans tout ceci?--Il entretient des demi-castors et fait
-parfois la partie du prince au Cercle.--Pietaposa, Rayberg. Entre les
-deux, j'aime encore mieux l'aventurier!
-
-
-
-
-L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
-
-
-
-
-LE TESTAMENT
-
-
-M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait
-toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un
-peu théâtrale de Madame.
-
-Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage
-était de ceux qui ne se consolent pas (_qui ne se consolent plus_),
-pensait _in petto_ M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme
-Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu
-le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si
-désespérément aujourd'hui.
-
-C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en
-bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une
-vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue
-vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous
-les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti
-en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les
-accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne
-résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était
-Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier
-d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas
-alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les
-cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes
-à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur
-et la vanité ne mesurent pas les pourboires.
-
-Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer
-le défunt.
-
-Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame
-était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué
-Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt
-millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur
-ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur
-imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame
-d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans
-avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait;
-il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la
-châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour
-complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et
-le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et
-la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à
-travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout
-ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et
-bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de
-Fête-Dieu.
-
-Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers
-du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de
-Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.
-
- * * * * *
-
-C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une
-chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M.
-Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de
-cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des
-tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la
-princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince
-qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de
-noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial
-des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes
-funèbres.
-
-De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les
-yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses
-vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un
-cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un
-tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé
-aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée
-passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M.
-Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles,
-c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore
-rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on
-lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus
-détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages
-opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était
-Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune
-fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands
-besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait
-la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et
-veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.
-
-Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à
-sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle
-l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq
-millions.
-
-La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins;
-de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût
-plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la
-vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux
-et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés,
-des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les
-vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à
-Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz
-les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des
-montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit
-à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à
-Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de
-changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout
-la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels,
-et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de
-voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit
-et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune
-mari.
-
-Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque
-rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient
-égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à
-des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté
-des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré
-vingt ans.
-
-D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage,
-l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne
-la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura
-par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien
-par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors
-elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien
-le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les
-prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir,
-seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore
-pleine de lui?
-
- * * * * *
-
-Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les
-marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées
-du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se
-tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle
-de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la
-pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore;
-les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs
-persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à
-la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de
-jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux
-s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait
-tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa
-vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et
-de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait
-sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la
-tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.
-
-«_Ceci est mon testament..._» Mme Borrusset retournait curieusement
-entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre
-sceaux de cire rouge.
-
-«_Ceci est mon testament..._» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait
-mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait
-songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.
-
-D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «_Je, soussigné, lègue
-toute ma fortune à..._» Et la pâleur de la vieille femme devenait
-verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures
-et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait
-plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse
-Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait.
-Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui
-avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles
-placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à
-une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset
-cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas
-inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa
-maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un
-sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard
-était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle
-avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait
-fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce.
-Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de
-cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées
-d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès
-d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette
-musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la
-résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder,
-il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la
-demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.
-
-Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le
-secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant
-et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y
-découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.
-
-Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année.
-Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait.
-Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient
-explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait
-au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières,
-émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines
-de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la
-faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails
-de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il
-avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine!
-Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et
-alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne
-bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la
-sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante
-plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès
-de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la
-mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset.
-Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur
-on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs
-vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence
-leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «_Quand la
-vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là_», telles étaient
-les phrases qui revenaient toujours comme un _leitmotiv_ dans ces
-lettres.
-
-Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité
-eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un
-ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et
-faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de
-la signature, arrêtait son geste: «_Le double de ce testament a été
-déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à
-Vannes._» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.
-
-Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant
-la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et
-descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt
-degrés de l'escalier.
-
-Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies
-larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements
-de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de
-couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et
-c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis
-d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de
-valets en prières.
-
-La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les
-flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait
-les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:
-
---Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule
-avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau
-bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste
-seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!
-
-
-
-
-DERNIER AMOUR
-
-
-La marquise de Fleurigneuse sortait des mains de son professeur de
-beauté; il était près de onze heures. La marquise était encore toute
-ahurie: la masseuse, commise aux soins de raffermir la gélatine de
-ses chairs et de rendre à son masque flétri l'aspect momentané d'une
-illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant deux heures d'horloge.
-
-Cette opération, la marquise la supportait maintenant trois fois par
-semaine; mais ces jours-là, ses matinées étaient absolument perdues;
-car, après les longues heures de la séance de massage, la patiente
-était condamnée à deux autres heures d'immobilité.
-
-Ce supplice, Mme de Fleurigneuse s'y était résignée depuis son
-retour de Cannes. Voilà vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à
-Mme Boutiboire: l'air de la mer, les longues courses en automobile,
-la poussière des routes et le printemps de la Riviera avaient quelque
-peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées par le mistral et
-striées de couperoses, Mme Boutiboire s'était engagée par écrit
-à leur rendre avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur
-laiteuse d'un pétale de camélia. Mme de Fleurigneuse avait traité
-à forfait. Le professeur de beauté lui avait déclaré que dix séances
-suffiraient. Mme de Fleurigneuse en était à sa neuvième et en
-effet le hâle de son pauvre visage était déjà tombé, ses bajoues se
-raffermissaient et la marquise nageait dans une douce joie... A son
-retour d'Italie, le comte de La Pennas las Marinas trouverait en elle
-une jeune femme qu'il n'avait pas connue. Mme Boutiboire lui avait
-affirmé qu'elle lui retirerait au moins vingt-cinq ans: cinquante
-louis étaient le prix convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie
-de la beauté dont elle constatait les progrès chaque jour, Mme de
-Fleurigneuse estimait que la masseuse ne lui avait pas pris trop cher.
-Elle eût donné le double et le triple pour plaire à M. de La Pennas
-las Marinas. Le cher comte devait rentrer à Paris dans trois jours,
-la pauvre femme ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée, elle
-comptait les heures et les minutes. Quelle serait l'impression du
-jeune homme en la retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose
-allait changer en un sentiment plus tendre la déférente sympathie et
-l'affection quasi-filiale que lui avait toujours marquées le jeune
-Brésilien. La marquise l'espérait sans oser trop y compter.
-
- * * * * *
-
-C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté des femmes à la
-fois pourvues de rentes et d'années vient, de quatre à cinq, tromper
-l'ennui de leurs journées trop longues autour de tosts, de gâteaux au
-gingembre et de tasses d'eau chaude. La colonie étrangère y abonde:
-des papotages, des salamalecs, des salutations et des petits cris
-y leurrent les pauvres âmes dépaysées dans la solitude des hôtels.
-Misses et fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande et la
-morgue anglaise y font assaut d'élégance. On y soigne ses entrées
-et on y médite ses sorties; les mères y viennent flanquées de leurs
-filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles de compagnie. Le
-chic suprême est de monter, raide, sans un regard à droite ou à gauche,
-les huit marches du perron qui conduisent au jardin d'hiver. Rangées
-sous la véranda, les premières arrivées toisent les nouvelles venues,
-détaillent, critiquent et épluchent; quelques shake-hands échangés
-posent tout de suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse
-de l'avenue, entre les squelettes des platanes sans feuilles, des
-voitures de maître et des autos attendent.
-
-C'est dans ce milieu que de La Pennas las Marinas lui était apparu,
-pour la première fois: Mme de Fleurigneuse en était une assidue.
-Elle y allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance de la mode,
-le danger des nouveaux corsets et constater avec quelques autres dames
-de son âge la déchéance évidente de la race en comparaison de leurs
-beautés passées et du physique des femmes d'aujourd'hui!
-
-Le Brésilien était entré en coup de vent, accompagné d'un homme dans
-la trentaine comme lui, tous deux gainés dans des vestes de chauffeur:
-ils escortaient trois jeunes femmes. Bruyants, violents, surexcités
-par le grand air, éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette
-assistance momifiée de crypte; les trois jeunes femmes riaient à
-tue-tête, mais la marquise n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de
-jais, sa moustache drue, frisée et brillante, la pâleur ambrée de son
-visage plein et l'ombre portée de ses longs cils noirs sur l'incarnat
-de ses joues, des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement
-et le grand air... Et la marquise, remuée jusqu'au spasme, avait
-ressenti presque douloureusement le contre-coup de tant de force et de
-jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif et une faim soudaines,
-un désir maladif, instantané de mordre dans cette chair et de boire à
-cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait réglé et toute la bande
-était remontée en auto.
-
-La marquise s'était informée du nom du jeune homme; on ne le
-connaissait ni lui, ni ses compagnons: ce devait être des gens de
-Cannes.
-
-La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait
-autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la
-marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le
-jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement
-sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement
-le beau Brésilien.
-
-La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le
-captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina;
-le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady
-Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres
-et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les
-accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue,
-elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz.
-La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune
-homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille
-espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et
-Brésilien.
-
-M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y
-suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il
-était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on
-venait essayer de la nourriture.
-
-Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu,
-décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à
-trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de
-sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très
-bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme.
-Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la
-visionnaient en hallucination brusque.
-
-Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la
-marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de
-l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.
-
-Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une
-tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle
-l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... _Mais
-ce que femme veut, Dieu le veut!_... Au bout de huit jours, la marquise
-s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté
-son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à
-douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était
-jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire
-d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait
-surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais
-sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers
-lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours
-noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait
-surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas,
-forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des
-orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des
-cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante
-de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres
-précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des
-zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des
-couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les
-palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux
-du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.
-
-Et alors commença pour elle la vie inimitable.
-
-Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il
-fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait
-auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient
-pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants.
-L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son
-existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le
-Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise
-pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment
-de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la
-sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées
-de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques
-promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île
-Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de
-la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des
-barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune
-homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les
-crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse
-avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des
-heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être
-trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle
-eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main,
-deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si
-chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il
-lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le
-souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches,
-et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le
-goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il
-l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La
-marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille
-estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait,
-tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme
-de Fleurigneuse les défauts de la monture. _Les pierres étaient mal
-serties, la marquise était exposée à les perdre_, et le Brésilien lui
-avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté
-faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres
-et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de
-faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient
-revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que
-jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour
-Gênes, Gênes, où la _Marussia_ à l'ancre groupait autour du duc tous
-les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris.
-Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour,
-heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer
-la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour
-du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant
-détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la
-pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix.
-
-Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de
-chambre entrait en coup de vent:
-
---Madame, c'est M. Fanderolle!
-
---Fanderolle?
-
---Oui, le joaillier de madame. Il demande instamment à voir Mme la
-marquise; il insiste pour être reçu. C'est très urgent, très grave.
-
---Fanderolle! Mais, qu'il entre!
-
-Elle venait de s'assurer dans la glace de son maquillage enfin pris.
-
---Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir ici... Ah! c'est vous
-Fanderolle! Quel bon vent vous amène?
-
---Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre femme de chambre. Ce que j'ai
-à vous dire est des plus graves et ne doit être entendu que de nous.
-
---Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas une déclaration, au moins?
-Marie, laissez-nous. Eh bien! qu'y a-t-il?
-
---Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix étranglée d'émotion, il y
-a que la parure que vous m'avez envoyée à réparer...
-
---Mon collier!...
-
---Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout est faux.
-
---Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.
-
---Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu entre les mains en
-novembre, avant votre départ; toutes les pierres étaient vraies.
-
---Alors ces pierres ont été changées...
-
---Et remplacées par d'autres. Vous avez confié ce collier à quelqu'un?
-
-La marquise sentait chavirer sa raison.
-
---Marie, apportez mon diadème, perles et émeraudes, mon diadème Empire.
-
-Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin ouvert entre les mains du
-joaillier.
-
---Les pierres de cette pièce ont été aussi changées, madame, voyez.
-Les émeraudes n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus d'orient,
-mais ont trop d'éclat. Vous avez été volée.
-
---Volée! Ah! le misérable!
-
-Une lueur affreuse venait de traverser son cerveau.
-
-Le bijoutier reprenait:
-
---Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre cas est celui de deux
-ou trois de mes clientes, retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se
-fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants ainsi subtilisée;
-on lui a changé ses pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y est aussi
-pour vingt-cinq mille francs de perles...
-
-La marquise avait enfin compris l'étendue de son malheur. Elle se
-levait toute droite dans son peignoir et, d'un geste inconscient,
-enfonçant ses deux mains dans sa perruque, qu'elle soulevait au-dessus
-de sa face émaillée.
-
---Ah! le misérable! le misérable! Il en courtisait d'autres. Ah! comme
-il m'a trompée!
-
-M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée chauve, continuait à ne
-rien comprendre devant les gestes affolés de Marie.
-
-
-
-
-FERME D'AUTRUCHES
-
- Les vieilles, toutes prises d'amour,
- Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées,
- Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées,
- Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison
- Transfuge inconsolé des natales tendresses,
- Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.
-
- _Le Beau Voyage._--Henry BATAILLE.
-
-
-Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux,
-taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle
-du golfe; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient
-vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes.
-Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la
-neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A leurs
-pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient,
-vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de
-l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine
-de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant
-au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur
-et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine; une
-nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor
-plus fruste; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une
-mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de
-plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres
-en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en
-fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire.
-
---Un calvaire, en effet, nous sommes en Armorique. Voyez ces vagues et
-ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton.
-
---Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet
-incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des
-villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches!
-
-_Ferme d'autruches!_ Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin
-même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait
-été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle
-où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les
-grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation
-fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes,
-chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement
-l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le
-poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y
-pond et s'y reproduit.
-
-_Ferme d'autruches!_ et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un
-mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la
-démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des
-coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles
-irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge
-ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: _celles qui ne
-peuvent plus vieillir_, et, citant des noms à l'appui, de Bergues,
-avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un
-extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes
-de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de
-fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.
-
-Nous nous étions tordus de la boutade.
-
---_Ferme d'autruches_, le titre est symbolique. Nice est leur pays.
-
---Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit
-de vieillir?
-
---Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font
-tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en
-a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça
-devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable!
-
---Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où
-sont-elles?
-
---Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou
-au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.
-
---Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à
-croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.
-
---Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent
-ici que pour cela.
-
---Dame, vous savez comme on appelle Nice: la Sainte-Perrine de la
-Riviera.
-
-Je croyais devoir intervenir:
-
---Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un
-peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans
-le manteau et des fleurs de la coiffure; elles outrepassent peut-être
-aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans
-le costume et dans l'emploi du rouge serait certainement préférable.
-Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne
-férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se
-cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel,
-elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le
-bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge
-se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent
-cacher leurs décrépitudes, l'effort est manqué mais le but est louable:
-il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.
-
---C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge.
-
---Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part,
-la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle
-part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blondir, à
-mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable...
-affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux
-de poule hypnotisée chavirés de langoureuse extase dans la porcelaine
-de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est
-particulièrement amoureuse.
-
---Non?
-
---Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable.
-Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et
-puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations d'archet sur le
-tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise: tant de soleil,
-tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les
-enivrent et les oppressent; les plus affaissées s'y sentent tout à coup
-redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.
-
-Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses!
-Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des
-mariages _in extremis_... Et les aventuriers le savent bien, qui
-viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau
-laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice!
-Voulez-vous des noms?
-
---Non; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera
-combien, en ces sortes de marchés, si formidable que soit la somme, la
-dupe est toujours celui qui se vend:
-
-Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des
-plus jolis hommes de sa génération.
-
---Oh!
-
-Et tout un chœur de protestations indignées.
-
---Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents,
-trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de
-teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait
-retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était,
-Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à
-Dieppe, où il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement
-arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée
-dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure
-du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun,
-de Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente, de Deauville
-à Trouville et d'Houlgate à Villers, en pure perte. L'année d'avant,
-il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes: Saint-Enogat,
-Saint-Malo et Dinard; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes
-les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son
-crédit diminuait de jour en jour.
-
-Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne,
-où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton,
-veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton, Burton, Evett and
-Co, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité.
-
-Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait
-assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et
-celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de
-Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale,
-en même temps que de la beauté athlétique. Master Burton avait été
-un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous,
-d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à
-Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée
-qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait
-pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque: puritaine,
-méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée
-pour les opérations stratégiques de Bois-Redon.
-
-Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.
-
-Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf
-et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé
-les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait
-à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était
-si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle.
-Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils
-Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier était trop rompu
-aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de
-ressemblance.
-
-La scène des adieux fut idyllique: on se jura de se revoir.
-
-La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été
-épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand
-triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels: de Bois-Redon
-y excellait.
-
-De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress
-Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour
-achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars,
-la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui
-l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants
-ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les
-doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les
-belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient
-l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était
-séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la
-carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y
-mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas
-l'exclusif apanage des courtisanes.
-
-Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait
-à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait
-s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et
-convalescence dans la forêt de Fontainebleau.
-
-Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute
-hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant
-de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de
-plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.
-
-Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.
-
-Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en
-villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales
-de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui
-apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une
-victoire.
-
-Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire
-épaissi.
-
-Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène
-un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de
-poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant
-de madame, en vérité plus jeune que lui.
-
-L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie,
-asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En
-vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude
-et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.
-
-C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie
-par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne
-aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier,
-le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la
-livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué
-comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé
-comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu
-beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur
-le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se
-contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant
-promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les
-batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle
-diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de
-beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et
-d'alcool.
-
-L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à
-Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de
-Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari.
-L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge
-et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple
-était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant
-sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de
-robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets,
-de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie
-des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur.
-Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez
-jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la
-chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations,
-Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance
-physique:
-
---Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle; ce que
-vous avez vieilli en dix ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous
-épousant!
-
---Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois! Avec le service que
-je fais, un autre serait mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous
-êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre
-rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent
-toutes les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me trouvez vieilli!
-Eh bien! j'en ai assez, moi, de promener à mon bras une fée Carabosse,
-d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors
-avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque!»
-
-Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les
-poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout
-par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume.
-La pauvre femme était demeurée figée: c'était toute sa jeunesse, tout
-son physique qui s'en allait. Mme de Bois-Redon est chauve comme
-un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté.
-On dut télégraphier à Paris. Mme de Bois-Redon garda la chambre
-pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de
-châles et de mantilles, à peine si le médecin découvrait son profil
-dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes.
-Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester
-calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie.
-
-Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais avec deux caisses
-remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté
-nouvelle, et Mme de Bois-Redon revenait à la santé.
-
-
-
-
-COLLOQUE SENTIMENTAL
-
-
-Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations
-des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris
-naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des
-groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures.
-Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était
-maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux
-levées, les gros joueurs du Casino.
-
-La princesse Dostéwianoff, installée comme l'année précédente à la
-villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise
-et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur de ses fils et
-le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée
-jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'effondraient
-dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop
-heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une
-chaire encore à venir! C'était bête comme un accident. Qui aurait
-jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et
-si hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine autrichienne
-et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose
-réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là,
-au hasard des hôtels.
-
-La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors, qui avait surpris le
-colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que,
-l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les
-gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin
-des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on
-assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le givre et la nacre du
-clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides
-qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés
-très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc
-de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette
-dans la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés
-dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une
-crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un
-sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix,
-mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.
-
-Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait,
-suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante,
-et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup
-de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute
-honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne
-lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère
-présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui
-demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le
-suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre
-sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa
-voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la
-remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait
-plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont
-le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations
-émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez
-longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à
-ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux
-progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle
-se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.
-
-Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était
-de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante
-et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie
-pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien
-son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui
-avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à
-ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été
-au-devant de son désir.
-
-L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de
-répondre:
-
---Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et
-votre mari!
-
---Je divorcerai, hurlait la misérable femme.
-
-Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était
-rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.
-
-C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur
-des jeunes princes.
-
-Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.
-
-La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le
-précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant
-renversée sous la lune:
-
---C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de
-tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes
-prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse
-de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes,
-et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je
-t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu
-tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles,
-tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand
-tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de
-rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate
-et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»
-
-Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la
-princesse les avait couvertes de baisers.
-
-L'homme, brusquement cabré au contact des lèvres dévorantes, avait
-repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant:
-
---Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment
-voulez-vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?...
-Mais j'ai vingt-cinq ans.
-
---Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit, clamait la malheureuse
-disputant désespérément son bonheur.
-
---Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être
-ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me
-répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.
-
---Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quitte
-la villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot,
-mais dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je
-connais toutes ces villes; il y a des musées, des palais, des paysages
-admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus...
-Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.
-
---Si vous aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme
-goguenard.
-
---Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune,
-je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a
-des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans
-les yeux.
-
---Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme
-l'autre soir.
-
---Ah! Didier!
-
---Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus
-qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable!
-vous avez l'âge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de
-cinquante!
-
---Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.
-
---C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à
-vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de
-me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le
-nom de vos enfants!
-
---Mais, tu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la
-cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes
-yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux dont je
-sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas
-ton manège. C'est toi qui as commencé!
-
-L'homme avait un long éclat de rire.
-
---C'est moi qui ai commencé! Elle est bien bonne!
-
-Et après un silence:
-
---Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi.
-Vous l'avez dit vous-même. Vous veniez assister aux leçons de vos fils
-pour entendre ma voix.
-
---Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.
-
---Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de
-vos fils, c'étaient mille francs par mois.
-
---Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.
-
---Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.
-
---Je divorcerai, je te l'ai dit.
-
---Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.
-
---Mais je suis riche.
-
---Pas tant que cela!
-
---Tu dis?
-
-Et la voix de la femme était devenue rauque.
-
---Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est
-jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais
-comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle
-est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et
-vous en avez cinquante.
-
---Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas
-d'amour, que tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne suis pas assez
-riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous
-êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le prince qui a la fortune.
-Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort
-reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien
-petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous
-êtes un goujat!
-
-Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en
-réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait
-dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire
-mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.
-
---Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri
-auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas.
-Quelle belle soirée!
-
-Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.
-
-C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André
-de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y
-apportait une conviction si profonde et une si entraînante humeur, que
-c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly,
-jouant les colloques tragiques de la princesse Dostéwianoff et de M.
-Bonneau, le précepteur.
-
-On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au
-cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les
-invitations.
-
-Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite
-baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte
-Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à
-ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans
-son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont
-n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins et du
-Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout
-avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui.
-Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.
-
---Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille! concluait le gros
-Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais
-mariages d'amour ne se font pas autrement.
-
-
-
-
-AUTRE COLLOQUE
-
-
-Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si pâle dans la tiédeur
-embaumée des coussins, elle le suivait obstinément des yeux, de ses
-yeux aux paupières flétries et dont la profonde éraillure, tels des
-coups de griffes aux coins des tempes, proclamait ce jour-là plus
-cruellement que jamais l'indéniable différence d'âge qui les séparait
-tous deux, elle usée, moribonde et vieillie, lui, encore jeune, robuste
-et carrant dans une jaquette irréprochable un torse vigoureux de mâle
-avide encore de vivre et de jouir.
-
-Jeune encore, certes, mais déjà touché par la vie, l'homme dont la
-promenade silencieuse, le front buté vers le tapis de haute laine, les
-mains fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette chambre de
-malade d'un inquiet va-et-vient de fauve en cage; certes, oui, déjà
-touché par la vie car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient
-déjà vers les tempes, striés par place de minces fils d'argent, et
-sous la moustache d'un blond roux, embroussaillée et triomphante, la
-bouche aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume d'exister.
-Visiblement obsédé, il arpentait à grands pas rageurs cette haute et
-claire chambre aux aspects de boudoir avec ses panneaux de moires
-blémissantes, encadrées de délicates boiseries que coupaient çà et
-là, savamment alternées, d'étroites glaces oblongues enguirlandées de
-fleurs et de fins attributs de style Pompadour; et c'est cette visible
-obsession, ce réel chagrin trahi par la crispation du sourire et
-l'inquiétude de ces allées et venues, que surveillait avec des yeux de
-fièvre, deux yeux agrandis où semblait s'être réfugiée toute la vie de
-son corps souffrant, la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond
-d'un grand fauteuil encombré de coussins et de peaux d'ours blancs.
-
-Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées, le jardin du petit
-hôtel s'encadrait, tout jaune de la rouille des marronniers et de la
-floraison des helléniums, d'une mélancolie d'adieu malgré la pourpre
-vive des dahlias simples et des bégonias doubles, sous la morne jonchée
-des feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.
-
-Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre se délabrant lentement
-vis-à-vis l'agonie de cette femme au visage passionné et crispé, au
-regard dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien plus triste encore
-le silence hostile gardé par ces deux êtres de luxe et d'élégance en
-cette somptueuse chambre de poitrinaire, où la nuance adoucie des
-tentures, le contournement raffiné des meubles et jusqu'au parfum
-musqué du lilas blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces relents
-d'éther et de phénol, semblaient vouloir faire une apothéose à la mort.
-
-Une liaison pourtant célèbre dans le monde des lettres et du théâtre
-et dont le retentissement avait, pendant quinze années, amusé la
-badauderie de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui muets et
-refermés sur eux-mêmes dans ce quasi menaçant tête-à-tête. Elle,
-tragédienne acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de toutes les
-passions et de toutes les fantaisies comme aux feux de toutes les
-rampes, s'était, il y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et de
-succès, toquée du beau poète à longue chevelure souple, au contralto
-vibrant qu'il était alors, lui, grand homme inconnu frais débarqué
-de sa province et de la veille échoué à Paris pour y tenter fortune,
-riche de vingt-cinq ans et de ses jeunes illusions. Sur la foi de ses
-larges épaules et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de cils
-noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme et le poète, s'était
-enthousiasmée dans sa loge sur la rondeur massive de son cou et dans
-l'alcôve sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait à Paris avec
-un drame en vers en trois actes qu'il destinait à Duquesnel. Dinah
-avait lu la pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée sur
-le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se donnant cette fois
-toute comme jamais elle ne l'avait fait encore, jouant avec sa chair,
-ses nerfs et son cœur, avait consacré le drame et fait du jour au
-lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce passant apprécié dans son lit la
-veille.
-
-Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la fantasque des fantasques,
-était-il dégénéré chez l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors
-de cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah entrait dans sa
-quarantième année, l'âge où la femme avertie par les regards moins
-désirants des hommes sent flamber en elle une d'autant plus inapaisable
-ardeur, qu'elle en connaît l'éphémère durée. Comme la phtisique
-dont les instants sont comptés, elle apportait dans tout, en amour
-surtout, une fébrile hâte de sentir et de jouir, et puis c'est là le
-châtiment des courtisanes de ne connaître la tendresse amoureuse que
-tard dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des dévouements
-et des délicatesses presque maternelles, de beaux gars indifférents
-qui les trompent avec leurs filles de chambre et renouvellent ainsi
-l'éternelle et sanglante trahison des sexes vis-à-vis l'un de l'autre,
-l'éternelle agonie d'une âme pour une âme qu'on appelle l'amour.
-
-Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans son long peignoir de
-peluche blanche et roulée dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une
-pâleur d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins, telle qu'elle
-était, mourante et de la tuberculose et d'une affection cancéreuse
-dans le ventre, la gloire et la fortune de cet amant si distrait et
-si préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en était pas moins
-son œuvre et son chef-d'œuvre: œuvre de quinze ans de luttes et
-d'intrigues à laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant en
-jeu toutes les influences, courant les journaux et les théâtres, tour
-à tour implorante et coquette auprès de leurs directeurs, réveillant
-chez ceux-ci d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter chez les
-autres d'illusoires affaires de réclames et d'argent, et cela pour
-imposer, pendant quinze années, sur toutes les scènes du boulevard
-ses drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames exaltés d'ailleurs
-et débordant d'âme et de vie intense, et dont la malignité parisienne
-accusait l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité d'orageux
-tête-à-tête avant de les vivre, et Dieu sait avec quelle frénésie de
-nerfs et de passion! devant le public amusé des premières et la grosse
-foule des centièmes intéressée enfin aux racontars.
-
-Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle mourait bien plus encore
-que de sa santé de cabotine compromise presque dès l'enfance et depuis
-usée dans tant d'aventures et irréparablement surmenée et détruite!
-Il la trompait et cela, presque à dater des premiers jours, avec la
-première venue, des figurantes prises derrière un portant de théâtre
-dans l'empuantissement des coulisses; puis, la réputation venant à
-Morfels, avec des camarades à elle, des petites acteuses sans grâce et
-sans talent, mais ayant pour elles leur jeunesse, toutes ravies, la
-figurante comme l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une grande qui
-touchait des feux de cinquante louis par soir, quand elles avaient
-à payer, elles, des cinquante francs d'amende sur des mensualités de
-cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés de ses pièces, des
-intrigues mondaines et même de haute galanterie s'étaient nouées dans
-la vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des vicieuses et des
-oisives, curieuses de savoir quel goût avait le bonheur de la Monteuil,
-et pas fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler un peu de ce
-bonheur; et lui, enchanté dans sa vanité d'homme et d'auteur de ce
-bruissement autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares, avait
-accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations, impertinentes
-ou galantes, s'était rendu à tous les appels, trompant effrontément sa
-maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la valaient pas, la copiaient
-à la ville comme au théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées,
-plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient même par l'attrait de la
-jeunesse à ses sens fatigués de viveur.
-
-Alors, elle l'avait marié de sa main à une fiancée par elle choisie
-dans le milieu le plus cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus
-offrant de garanties; elle espérait le garder par là, mais de Morfels,
-maintenant lancé dans le tourbillon des bonnes fortunes, classé homme à
-aventures, avait trompé tout simplement sa femme, comme il trompait son
-vieux collage, piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une, brisant
-tranquillement deux existences avec ses coups de tête, de sens ou de
-cœur.
-
-«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi encore, à croire que
-c'est moi l'honnête homme et lui la courtisane», comme il arrivait
-parfois de dire à la Monteuil dans les moments de lassitude et de
-rancœur; et elle pardonnait toujours, la vieille maîtresse endolorie,
-acceptant tout plutôt que de se passer de ses visites, ne pouvant
-même en admettre l'idée, attachée à cet homme comme par une sorte
-d'envoûtement, résignée à toutes les souffrances qui lui venaient de
-lui, et paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point d'être
-heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là comme une fièvre de
-joie, de secrète revanche aussi flambait dans le regard attristé de
-l'actrice. Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait la
-promenade inquiète de son amant, silencieux et sombre, le front buté
-vers le tapis. Tout à coup elle s'étirait sous ses fourrures blanches,
-ses longues mains de cire portaient à son visage une gerbe d'anémones
-du Japon, posées sur ses genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix
-rauque, un peu lasse, venait de rompre le silence.
-
---«Mais non, je vous assure, répondait l'homme sans interrompre sa
-rageuse promenade, c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A quoi la
-malade étouffant un bâillement: «Il y a longtemps que je ne rêve
-plus», et à un haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous qu'il
-y a des jours où je crois qu'il y a un Dieu?» Et comme il s'était
-arrêté brusquement: «Venez ici, Raoul», commandait la malade, et de
-Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi je crois aujourd'hui en Dieu?
-insistait-elle en le regardant ardemment jusqu'à l'âme, à cause de
-ceci.» Et son index à l'ongle déjà bleuâtre touchait le poète à la
-place du cœur. «Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour, pauvre
-ami?» Et comme l'homme, le visage tout à coup empourpré, balbutiait,
-cherchait une défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la voix rauque,
-ne suis-je point au courant de toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas
-sortir, n'ai-je point de bonnes amies pour venir me voir et me faire
-expier un peu mon succès... mes anciens succès... en m'épinglant des
-nouvelles sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors elle t'a lâché,
-cette petite Roncerolle, pour qui, depuis trois mois, tu hypothèques
-ton hôtel, et cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre
-Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau garçon comme toi lâché!
-Elle t'a lâché après t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que
-tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce visage d'assassin,
-sans pouvoir tenir en place. Encore un peu tu pleurerais! Avoue que
-cela fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as fait? Pour un
-cabot de Montparnasse! et elle appuyait savamment sur les mots. Et pas
-même bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois ans et tu
-en as quarante. Comme le présent venge le passé, mon pauvre ami, voilà
-que tu vieillis à ton tour.»
-
-Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec l'humidité montante
-de deux larmes prêtes à jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard
-de la Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec un geste
-de pitié suprême, s'emparant des mains de Morfels: «Mon pauvre ami,
-murmurait-elle caressante, cela va commencer aussi pour toi et tu vas
-le connaître, l'atroce et long supplice d'aimer sans être aimé. Encore
-cinq ans, dix ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence.
-Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les yeux d'autrui la pitié,
-le dévouement, plus jamais le désir...» Instinctivement l'homme avait
-ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu dans un attendrissement
-bête, il sanglotait comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux
-de cette agonisante, et elle, comme en rêve, continuait son soliloque,
-tout en promenant ses mains pâles dans les cheveux de son amant.
-«N'être plus aimée, dire que c'est de cela que je meurs et que c'est de
-cela que tu mourras aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant, toi
-l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi non plus tu ne pourras
-pas t'y faire. On se résigne à mourir, mais à cela, non pas. Car cela,
-c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des inflexions de théâtre
-dans la voix: «Comme ces beaux cheveux que j'ai connus si souples
-et si bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce pas qu'ils
-blanchissent et malgré ta moustache j'ai bien vu tout à l'heure, à
-droite, que tu as une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement; mais
-tu portes encore beau et tu en as encore pour dix ans, je t'assure; ne
-pleure pas, mon chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche et
-les fourrures étouffait toujours de sourds sanglots martelés, on eût
-dit, sur l'enclume du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu en
-aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps que je suis une morte.
-C'est sur moi que je pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi
-cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante ans, Raoul, il y a si
-longtemps que je souffre. J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un
-peu passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je le sais, Raoul,
-ne sois plus triste. C'était moi-même que je regrettais. Ton chagrin,
-c'est le mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».
-
-
-
-
-LE DERNIER COUP
-
-
-Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur de Côme à Collico
-venait de s'arrêter à quai de Bellagio. Une meute de facchini se
-disputait sa valise, il en avisait un dont la casquette portait en
-lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là même qu'il avait
-choisi sur la recommandation du Baedeker; il remettait à l'homme son
-nécessaire et son bulletin de bagages. Débarrassé, il regardait autour
-de lui. Il ne voyait que des boutiques installées sous de lourdes
-arcades et des façades de grands hôtels. Le charme du paysage s'était
-évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu comme une presqu'île enchantée sur
-les eaux de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce promontoire
-de verdure, dressé comme un éperon sur un fond vaporeux et fuyant
-de montagnes, n'était plus qu'un amas de constructions neuves et de
-bâtisses italiennes, régulièrement coupé d'étroits viccoli. Sur le quai
-des femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes de piqué blanc,
-se pressaient, attirées là par l'arrivée du bateau, foule cosmopolite
-assez laide, où dominait la note allemande donnée par des hommes en
-mollets, blousés de drap verdâtre et coiffés de feutres glauques aux
-rubans fleuris d'édelweiss, toute la descente de l'Engadine et des
-Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville ne pouvait retenir une grimace.
-
-Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au milieu des omnibus d'hôtels,
-une femme y paressait, nonchalamment étendue sur des coussins de soie
-Liberty, évidemment fournis par elle, car la victoria était de louage
-et le jeune homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline Hérelle...»;
-mais son étonnement se changeait vite en sourire: «Parbleu! elle cache
-ici quelque nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse, une
-attardée du romanesque. Je vais la gêner sûrement, ne nous montrons
-pas» mais la comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard posé sur
-elle l'avait avertie. Fixée par le jeune homme, la nerveuse, qu'était
-Jacqueline, avait naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait
-joyeusement son ombrelle dans la direction de Rauville, elle l'avait
-reconnu.
-
-Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la victoria: «Vous aussi,
-faisait-elle en lui tendant la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous
-arrivez, moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel pays merveilleux!
-c'est un enivrement qui grandit d'heure en heure, vous en subirez le
-charme comme moi, on n'en voudrait jamais partir. Vous descendez à quel
-hôtel?
-
---A Britannia.
-
---Vous y serez très bien.
-
---Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret de vous demander?
-
---Oh! moi, je suis en pleine nature, presque dans la montagne, très
-haut, à la villa Serbelloni, en face des deux lacs, une vue admirable,
-vous verrez.
-
---Et seule? hasardait le jeune homme dans un demi-sourire.
-
---Seule, naturellement, seule. Oh! mon pauvre ami, vous avez pu songer,
-mais regardez-moi donc, ce serait de la folie à mon âge.»
-
-En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune. Malgré la finesse
-d'un profil demeuré d'une délicatesse et d'une précision admirables,
-l'artifice des poudres et des fards n'effaçait ni les rides des tempes,
-ni les plis douloureux de la bouche, ni ceux plus accusés du cou.
-Les narines touchées de rouge étaient encore jeunes et vibrantes,
-mais la lassitude du sourire et le bleuissement meurtri des paupières
-dénonçaient et l'usure de l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline
-Hérelle avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été une de ces
-beautés triomphantes dont les aventures remplissent et révolutionnent
-une époque... _Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on les
-contait, mais on ne les comptait plus_, avait dit d'elle un célèbre
-journaliste éconduit. Ses succès n'avaient pas été que de boudoirs,
-Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre, mais c'était surtout
-la jolie femme qu'on y avait applaudie. Comme comédienne, elle était
-bien supérieure à la ville. Elle avait toujours été somptueusement
-entretenue, mais si vénale et si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi
-des caprices. C'était avant tout une amoureuse: elle donnait royalement
-à qui lui plaisait ce qu'elle faisait payer si chèrement aux banquiers
-et aux hommes politiques désireux de lui plaire, elle avait vécu de
-l'amour et en vieillissant n'y avait pas renoncé. Retirée depuis dix
-ans du théâtre, elle avait eu pour son seul plaisir nombre de liaisons
-dont quelques-unes n'avaient pas tourné à son avantage; quelques-uns
-de ses amis d'automne avaient été pour la comédienne des amants plutôt
-coûteux et pourtant, il y a dix ans, Jacqueline Hérelle était encore
-désirable, mais c'est là une des tares de nos mœurs modernes que
-l'amour y soit devenu un marché. La beauté y a bien moins de valeur
-que le désir inspiré, la convoitise y est immédiatement taxée et dans
-le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle, tout être, homme
-ou femme, qui se sent aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante d'un
-marchand de curiosités. Jadis fragile et ruineux bibelot d'alcôve,
-Jacqueline Hérelle avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte à
-Paris.
-
-C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait
-en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a
-bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il
-la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or
-d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait
-vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était
-plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:
-
---Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le
-Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les
-déchets et les tares».
-
-Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs
-mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez
-à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des
-déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni,
-vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je
-suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio
-on ne peut pas vivre ailleurs.»
-
-Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait
-l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des
-escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la
-villa. _Una lira_ d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de
-jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants
-de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc.
-Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une
-balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse
-de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin
-d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon,
-c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et
-flous sertis dans des montagnes de vapeurs.
-
-La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà
-haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et
-hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de
-brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de
-fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti
-et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas
-s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées
-de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des
-terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les
-seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée
-à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle
-tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche
-et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses
-nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle
-eut deviné son impression.
-
-«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse
-et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches
-là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce
-désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium
-de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.»
-
-Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile,
-dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les
-couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait
-encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la
-tristesse et l'abandon d'un lac hanté.
-
-Il y eut un silence.
-
---Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la
-comédienne.
-
---Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander...
-
---Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil.
-N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y
-a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se
-détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se
-détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels,
-les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et
-le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus
-de cinquante ans.
-
---Mais vous n'avez pas...
-
---Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire).
-Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor.
-Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans
-cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des
-yeux éblouis de vingt ans!
-
---Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle.
-
---Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant».
-Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de
-l'entretien.
-
---Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio
-est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme
-bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me
-suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation
-est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle
-s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime
-encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi,
-Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer
-la sensation du sentiment.
-
-Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi,
-accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et
-musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande
-pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles
-trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre
-mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument
-maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son
-parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent,
-mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait.
-Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder
-des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six
-mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour,
-demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car
-Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient
-chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue,
-je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils
-reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves».......
-
-Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les
-réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté
-pour la solitude.
-
---Après quelques déceptions? risquait le jeune homme.
-
---En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y
-a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré
-mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans
-de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme
-Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en
-garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son
-physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme
-vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au
-Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des
-soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom
-l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de
-foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait
-mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile,
-battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il
-devenait un de mes assidus.
-
-Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi,
-Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour
-en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me
-dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait
-Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour
-tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura
-le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon
-luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de
-son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout
-d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais
-ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet,
-la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus
-délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub,
-j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois
-photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus
-suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline
-Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je
-baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue.
-
-Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait!
-Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement
-et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard
-dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait
-curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé,
-et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après
-l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus.
-Il y eut un affreux silence.
-
---Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi...
-Qui est-ce?
-
-Je me raidissais contre le choc.
-
---Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle
-était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas?
-
-Et lui inconsciemment:
-
---Etait-elle vraiment ainsi?
-
---Oui.
-
---Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais
-vues...», et il la regardait encore.
-
-«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette bouche et ces épaules,
-quelle nudité! Elle était au théâtre?
-
---Oui, c'était une camarade, mais c'était surtout une jolie femme.
-Comme talent...
-
---A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?
-
-Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles. Je n'ai pas revu
-Robert et je ne le reverrai jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et
-voilà pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces lacs, seule dans
-l'enchantement de Bellagio et de cette villa.
-
-
-
-
-CRÉPUSCULE DE FEMME
-
-
-_Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser
-dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de
-Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre
-la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues
-allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette
-époque._
-
-_Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées
-brasillantes à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière
-le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes,
-atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et
-c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement
-de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère
-embrasement de ce ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de
-sang._
-
-_Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche lasse, ses yeux
-lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui
-d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il
-n'était pas seul. Il marchait auprès d'une longue et svelte femme
-drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de
-velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait
-peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes
-passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de
-longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient
-entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds comme des nœuds de serpents:
-il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière,
-me rappelait à m'en faire crier les prestigieuses pelisses de Sarah
-Bernhardt dans_ Fédora _et l'_Étrangère _et valait au moins trois
-mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand
-air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil
-presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule
-bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de
-S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis
-trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout
-le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des
-paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage
-outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints._
-
-_Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main
-de maître. Ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le
-soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de
-chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette
-luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le
-dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran._
-
-_Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et
-les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert
-myrte, attelé de deux alezans._
-
-_A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le
-mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter, lui donnant à penser
-que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et,
-le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai
-même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi Jacques avec un grand
-sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de
-l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la fête des
-Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes
-visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on
-se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les
-filles, que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est que de
-revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour
-mort dont, l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse
-griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil égoïsme), ou bien alors
-embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et
-ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque
-pauvre jolie femme qui a doublé le cap et qui se sent vieillir.
-Cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une
-charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta
-reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier
-d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie
-qu'elle ait de défaillir._
-
-_«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de l'affinée, qu'est
-toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies
-de l'amour platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre joie et
-des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle
-crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement
-inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela:
-être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais
-aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée
-du tombeau, être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au
-désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un
-ragoût de sensations extrêmement délicates et, du quinze octobre
-au premier décembre, je t'assure que, pour une âme distinguée, les
-vieilles chéries ont seules leur raison d'être en amour.»_
-
-
-
-
-TABLE DES MATIERES
-
-
- LA RAFALE 1
-
-
- LA SAISON A PEIRA-CAVA
-
- I. Une Jeune fille 19
-
- II. Le choix d'un mari 38
-
- III. Ames d'outre-mer 56
-
- IV. Preuves à l'appui 72
-
- V. Le coup de l'Américaine 91
-
- VI. Sans lendemain 107
-
- VII. Service en campagne 126
-
-
- PRINCE D'AUBERGE
-
- I. Un soir, au Music-Hall 143
-
- II. Une nuit chez Durand 153
-
- III. Coups nuls 169
-
- IV. Naufrage au port 182
-
- V. Le calvaire de Pauline Rayberg 194
-
-
- L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
-
- LE TESTAMENT 209
-
- DERNIER AMOUR 223
-
- FERME D'AUTRUCHES 239
-
- COLLOQUE SENTIMENTAL 256
-
- AUTRE COLLOQUE 269
-
- LE DERNIER COUP 283
-
-
- CRÉPUSCULE DE FEMME 301
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES ***
-
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-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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- L'école des vieilles femmes, by Jean Lorrain&mdash;A Project Gutenberg eBook
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-</div>
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-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'école des vieilles femmes</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Lorrain</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 31, 2021 [eBook #64423]</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
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-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
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-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES ***</div>
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-<h1>
-L'École</h1>
-
-<h2>des</h2>
-
-<h1>VIEILLES FEMMES
-</h1>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</h2>
-</div>
-
-
-<table>
-<tr><td><b>La Petite Classe</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-
-<tr><td><b>Histoires de Masques</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Henry Bataille.</i>)</span></td></tr>
-
-<tr><td><b>Monsieur de Phocas</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Ceo-Dupuis.</i>)</span></td></tr>
-
-<tr><td><b>Poussières de Paris</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-
-<tr><td><b>Princesses d'Ivoire et d'Ivresse</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Manuel Orazi.</i>)</span></td></tr>
-
-<tr><td><b>Le Vice Errant</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Lorant-Heilbron.</i>)</span></td></tr>
-
-<tr><td><b>Monsieur de Bougrelon</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-
-<tr><td><b>Propos d'âmes simples.</b></td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Sem.</i>)</span></td></tr>
-
-<tr><td><b>Fards et Poisons</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span style="margin-left: 4em;">(<i>Couverture de Maignien.</i>)</span></td></tr>
-
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td>EN PRÉPARATION</td></tr>
-
-
-<tr><td><b>Les voies tragiques, la Riviera</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Madame Monpalou</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Le bonheur d'autrui</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Hélie, garçon d'hôtel</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>La dernière Roulotte</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Le Châtiment de la Lumière</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Le Valet de Gloire</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-<tr><td><b>Le Jardin des Complices</b> </td><td> 1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p class="center">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.</p>
-
-<p class="center">S'adresser, pour traiter, à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorff</span>, 50,
-Chaussée-d'Antin, Paris.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h1>
-JEAN LORRAIN </h1>
-
-
-<h1>L'École<br />
-
-des<br />
-
-VIEILLES FEMMES<br />
-</h1>
-
-<h4>Septième édition</h4>
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h4>
-
-<h4><i>Librairie Paul Ollendorff</i></h4>
-
-<h4>50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50</h4>
-
-
-<h5>1905</h5>
-<h5>Tous droits réservés.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART</p>
-
-
-<p class="center">DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="DEDICACE">DÉDICACE</h2>
-</div>
-
-
-<p><i>A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore
-le vain désir de plaire et le besoin d'être possédées,
-aux condamnées de l'amour qui ne veulent pas
-vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma
-pitié.</i></p>
-
-<p>
-<span class="smcap">Jean Lorrain.</span><br />
-<br />
-Venise, ce 17 octobre 1904.<br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"></a>[Pg 1]</span></p>
-
-<h1 class="nobreak">L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES</h1>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LA_RAFALE">LA RAFALE</h2>
-</div>
-
-
-<p><i>L'été dernier, je passais une quinzaine de
-jours, en juillet, aux environs de Paris, à Joinville.
-Installé dans une auberge du bord de l'eau,
-dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner,
-Monnier, Bruchard et Gainshlert venus tous trois
-en auto.</i></p>
-
-<p><i>Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute
-de vent courait à travers l'île: une lueur courte
-allumait les feuillages rebroussés. Comme sous
-une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient,
-se ployaient, tordus, pareils à des jets
-d'eau, des cimes bruissantes balayèrent une<span class="pagenum"><a id="Page_2"></a>[Pg 2]</span>
-pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des
-heurts de barques contre les pontons... une grêle
-de pétales roses s'était abattue sur la table.</i></p>
-
-<p><i>Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé
-qui chut par terre et se brisa, les lauriers-roses
-en caisses venaient de pleuvoir leurs fleurs;
-ce fut une panique. Des volets claquèrent:</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste.
-Au ponton! Amarrez les bateaux...</i></p>
-
-<p><i>Des ombres coururent sur les rives, des voix
-de femmes appelèrent des enfants, et dans un
-ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée
-par un beau clair de lune, la rafale se
-déchaîna.</i></p>
-
-<p><i>Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois,
-ce fut comme une plainte d'orgues au-dessus des
-pâtures et des jardins de villas; le long des pontons,
-les barques et les amarres continuaient à
-geindre un râle monotone et sinistre, et d'entre
-les nues affreusement déchirées une clarté sale
-et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala;
-un jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère<span class="pagenum"><a id="Page_3"></a>[Pg 3]</span>
-était toujours plus chaude, plus ardente.
-Une haleine de fournaise dévorait la campagne
-et toute la nature haleta.</i></p>
-
-<p><i>Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue,
-les dîneurs s'étaient réfugiés dans une
-salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les
-persiennes prudemment closes; aux fenêtres
-restées grandes ouvertes les rideaux palpitaient
-dans un souffle de feu.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De
-la pluie, pour l'amour de Dieu! de la pluie!</i></p>
-
-<p><i>Et le gros Monnier, trempé comme une
-éponge, bousculait son couvert. Des pêches roulèrent
-d'un compotier dans une jatte d'écrevisses
-à la nage. Personne n'y touchait. Nous avions
-tous l'appétit coupé et l'estomac étreint. On sentait
-l'ouragan rôder, comme un malfaiteur, au-dessus
-de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Et pas moyen de partir avant la pluie!
-Bruchard est bien trop nerveux pour conduire
-dans cette électricité. Quant à moi, je suis comme<span class="pagenum"><a id="Page_4"></a>[Pg 4]</span>
-une soupe, une vraie panade, je n'en peux
-plus</i>.</p>
-
-<p><i>Nous laissions Monnier monologuer en silence.
-Comme une angoisse planait, une phalène effarée
-venait se brûler les ailes au verre de la lampe,
-de larges gouttes de pluie tintèrent contre
-le bois des persiennes. Un émoi courut dans les
-feuilles et ce fut un bruit de cataracte, l'averse
-tombait enfin, et la campagne respira; mais la
-pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours
-autour de l'île, secouant éperdûment les
-peupliers et heurtant avec fureur l'avant des
-barques et des yoles contre les pilotis de pontons.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;La Rafale! ce mystérieux déchaînement
-d'un élément indomptable, capricieux, fantasque,
-imprévu à travers le calme accablé d'une
-soirée de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse
-maintenant tous les êtres et toutes les choses
-et finit par nous angoisser, nous autres sceptiques,
-devant la menace de l'inconnu! La Rafale
-qui est le Mistral de la vallée du Rhône, la Tramontane<span class="pagenum"><a id="Page_5"></a>[Pg 5]</span>
-d'Italie, le vent d'Espagne des Pyrénées
-et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève
-les sables et ensevelit les caravanes et quelquefois
-même des villes, comme la Timgad retrouvée,
-après des siècles, endormie et intacte dans
-l'or brûlant du Désert.»</i></p>
-
-<p><i>Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire,
-va! Je parie que tu fixes en ce moment des
-vieux arcs de triomphe et des colonnades?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires
-demeurent très étranges, très mystérieux.
-Les savants croient avoir tout dit avec les
-mots d'électricité et de courants magnétiques.
-Or, la science indique et n'explique pas...</i></p>
-
-<p><i>Et après un assez long silence</i>:</p>
-
-<p><i>&mdash;Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu
-seulement dans l'atmosphère, la rafale ne bouleverse
-pas que les contrées. Il y a des rafales morales
-et intellectuelles, des ouragans physiologiques,
-et j'ai connu des existences longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_6"></a>[Pg 6]</span>
-placides et honnêtes, tout à coup bousculées et
-remuées de fond en comble par des orages d'inattendues
-passions. Vingt ans de labeur probe et
-consciencieux n'empêchent pas tout à coup un
-homme de devenir un voleur, pas plus que
-vingt-cinq ans de mariage et de vie de famille
-n'empêchent une femme, jusqu'alors réputée
-insoupçonnable, de verser tout à coup dans la
-galanterie, et la pire galanterie, celle des
-femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire et
-réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut
-pas.</i></p>
-
-<p><i>Rien de plus triste et de moins explicable que
-ces subits effondrements de tout un passé de
-droiture et de vertu dans un coup de tête ou un
-coup de cœur, qui ne sont malheureusement que
-des coups de reins, chez les femmes surtout. En
-effet, chez celles-là, quand le feu prend à la cheminée,
-c'est toute la vieille suie qui flambe; et
-rien de moins poétique et de moins platonique,
-hélas! que la soi-disant sentimentalité des
-vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud<span class="pagenum"><a id="Page_7"></a>[Pg 7]</span>
-et de Luxure qui secoue l'automne des vieilles
-femmes!</i></p>
-
-<p><i>Il m'a été donné d'observer de très près les
-prodromes d'une passion folle autant qu'imprévue,
-une espèce de cas d'érotomanie sénile chez
-une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à
-plus de cinquante ans, s'était gardée au-dessus
-de tout soupçon. La Rafale, chez cette
-veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et
-veuve sans enfant, la Rafale se déchaîna en plein
-été, pendant les grandes vacances, dans un château
-de Touraine, où je me trouvais, moi-même,
-invité avec mes parents.</i></p>
-
-<p><i>Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais
-tout frais émoulu du collège, et dans ce vaste
-château de Lormeril les deux fils de la maison,
-un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit
-ans, et Albert, seize), étaient activement
-poussés dans leur fin d'études par le comte Adalbert
-de Lormeril, leur père, qui les voulait tous
-deux à Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et
-pressait fiévreusement leurs derniers, examens.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"></a>[Pg 8]</span></p>
-
-<p><i>Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole
-des Chartes avait été appelé, comme répétiteur,
-auprès des deux futurs saint-cyriens. M. Daniel
-était un homme de tout repos, chaudement
-recommandé pour sa connaissance spéciale des
-mathématiques et des hautes études, objets de
-l'examen. A une solide et sérieuse instruction
-M. Daniel joignait un tact exquis et les meilleures
-manières. Une urbanité, une bonhomie
-rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un
-extérieur un peu raide au premier abord. C'était
-moins un précepteur qu'un camarade, mais un
-camarade qui ne laissait pas entamer un pouce
-de son autorité. Il n'admettait aucune familiarité,
-aucune plaisanterie à l'heure des études et
-des leçons.</i></p>
-
-<p><i>Je venais de passer mes examens d'une façon
-peu brillante, et mon père avait obtenu de M. de
-Lormeril que je suivrais les cours de ses fils.
-J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider
-mes connaissances. C'est ainsi que je devenais
-l'élève de M. Daniel et passais d'assez<span class="pagenum"><a id="Page_9"></a>[Pg 9]</span>
-studieuses grandes vacances... Je m'y résignais
-mal, et, tout charmant que fût le précepteur, je
-ne tardais pas à prendre en grippe ce grand château
-de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude
-étaient réglées comme au collège. Et, là-dessus,
-on annonçait l'arrivée de la tante de
-Lormeril.</i></p>
-
-<p><i>C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire
-et veuve depuis déjà dix ans du frère
-même du châtelain. Elle était née Annie Bloosevelt
-et fille d'un propriétaire de puits de pétrole.
-Henri de Lormeril, l'aîné de la famille, avait
-connu miss Annie pendant un séjour à Boston;
-son chic français, sa longue moustache blonde
-et son titre de comte avaient séduit la jeune
-Yankee. Le pétrolier flatté n'avait pas dit non;
-miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse
-Henri de Lormeril.</i></p>
-
-<p><i>La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais
-été jolie, elle n'avait non plus jamais été coquette
-et, depuis dix ans que durait son veuvage,
-n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une<span class="pagenum"><a id="Page_10"></a>[Pg 10]</span>
-tante de tout repos et dont les millions ne devaient
-pas aller à d'autres qu'à ses petits-neveux.
-On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie.
-Elle venait y passer les vacances en famille, s'y
-montrait plus que généreuse, et pour la recevoir
-on mettait les petits plats dans les grands.</i></p>
-
-<p><i>C'est ce galion d'Amérique dont Albert et
-Marcel m'annonçaient la venue avec de tels air
-d'importance et de componction, que je n'avais
-pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire.</i></p>
-
-<p><i>M<sup>me</sup> Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs,
-des plus simples. De mise cossue, mais sévère,
-elle portait encore le bandeau blanc des veuves
-sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent;
-elle avait le teint brouillé des vieilles filles et
-d'assez beaux yeux noirs dont un pince-nez ôtait
-toute l'expression; de très belles bagues à ses
-doigts décelaient seules son opulence.</i></p>
-
-<p><i>Tante Annie embrassait passionnément ses
-neveux, passait des bras de son beau-frère dans
-ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous<span class="pagenum"><a id="Page_11"></a>[Pg 11]</span>
-un jour de congé en l'honneur de sa venue et
-s'installait parmi nous. On lui avait vaguement
-présenté M. Daniel.</i></p>
-
-<p><i>Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà
-assez averti. Dès le troisième jour, il me sembla
-que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait assez
-longuement son regard sur M. Daniel.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Elle examine le précepteur de ses neveux,
-me disais-je, et cherche à se former sur lui un
-jugement...</i></p>
-
-<p><i>M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à
-miracle. Le soir, M. de Lormeril lui demandait
-parfois de nous faire quelque lecture de Racine
-ou même d'André Chénier dans l'intimité du
-salon. A la sixième lecture, tante Annie, jusqu'alors
-si silencieusement attentive, s'extasiait
-brusquement sur la pureté de diction du précepteur.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Monsieur Daniel doit chanter à ravir!
-s'exclamait-elle. Vous avez une très jolie voix
-de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis
-sûre que vous êtes musicien?»</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"></a>[Pg 12]</span></p>
-
-<p><i>M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie
-s'installait au piano et il fallut que M. Daniel
-chantât. Il avait une assez belle voix, en effet,
-mais au bout de huit mesures tante Annie se
-levait toute pâle et se retirait dans sa chambre.
-Elle étouffait, disait-elle, la tête lui tournait, le
-cœur lui faisait mal.</i></p>
-
-<p><i>Et tante Annie devint nerveuse: elle avait
-perdu l'appétit. On la vit s'isoler des journées
-entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre
-des allées couvertes ou la solitude des prairies,
-du côté des fermes, hors des murs du domaine,
-et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un
-beau matin, à table, demanda que M. Daniel
-vint lui faire la lecture dans sa chambre, le soir.
-Sa diction calme et pure apaiserait son énervement.</i></p>
-
-<p><i>On n'avait rien à refuser à la tante Annie.
-Certaines de ses veilles se prolongèrent fort tard.
-Mais tante Annie ne se calma pas. Son agitation
-augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant,
-derrière les verres de son pince-nez, jetaient<span class="pagenum"><a id="Page_13"></a>[Pg 13]</span>
-des éclairs d'orage. Des bouffées de chaleur lui
-montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir brusquement
-sur le perron avant la fin des repas. La
-vieille dame eut même quelques crises de larmes.
-Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment tante
-Annie supportait mal son veuvage; mais quel
-était l'élu de son vieux cœur? Elle passait,
-maintenant, ses journées dans sa chambre à bâcler
-une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle
-ainsi? sûrement au bien-aimé; et puis,
-on eut le mot de l'énigme. Des tas de colis arrivèrent
-de Paris, et tante Annie se transforma.
-Elle quitta son deuil, arbora des toilettes...;
-des corsages de dentelles moulèrent une taille
-tout à coup amincie, et des dessous tumultueux
-l'escortèrent désormais d'un bruissement
-de soie. Tante Annie était amoureuse, puisqu'elle
-était devenue coquette, et l'objet aimé
-était là. Personne n'osait le nommer encore et
-tous l'avaient deviné. Un besoin d'incessante
-locomotion obsédait maintenant la vieille dame.
-Elle faisait atteler le matin, elle faisait atteler<span class="pagenum"><a id="Page_14"></a>[Pg 14]</span>
-dans la journée, elle faisait atteler le soir. Tantôt
-c'était le break, tantôt c'était le landau, tantôt
-la victoria. Et, dans toutes ses promenades
-en voiture, il fallait que M. Daniel l'accompagnât.
-Les Lormeril agités imposaient toujours
-la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales.
-Ils étaient décidés à patienter jusqu'au
-bout plutôt que de soulever un éclat.</i></p>
-
-<p><i>Albert revenait, un jour, outré d'une de ces
-promenades</i>:</p>
-
-<p><i>&mdash;Ma tante est folle, disait-il à son frère et à
-moi, penses-tu qu'elle nous a montré ses jarretières,
-à nous deux M. Daniel; des grosses bouffettes
-de satin mauve, de vraies cocardes, et
-toutes parfumées à l'iris. «Elles sont mauves,
-a-t-elle dit à M. Daniel, c'est la couleur que
-vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis,
-très vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je
-n'ai pas de pantalon.» M. Daniel était très
-gêné et moi aussi.»</i></p>
-
-<p><i>Le danger pour les vieilles dames de sortir
-aussi peu vêtues! Cinq jours après, tante Annie<span class="pagenum"><a id="Page_15"></a>[Pg 15]</span>
-prenait le lit avec trente-deux degrés de fièvre.
-Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la
-diète et décidait quelques piqûres. Tante Annie
-se révoltait contre la laideur du docteur Désambrois,
-contre sa maladresse et son impudeur
-aussi; le médecin s'attardait luxurieusement
-à palper les nudités offertes à la seringue Pravaz,
-et dans un accès de délire tante Annie réclamait
-M. Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle
-en était sûre) la piquerait bien mieux que le docteur!</i></p>
-
-<p><i>Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril.
-On priait M. Daniel de prendre des vacances et
-de porter ailleurs la pureté de sa diction et le
-charme de sa voix.</i></p>
-
-<p><i>L'annonce de départ guérit instantanément la
-malade. Remise du coup sur pied, la comtesse
-Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une
-explication des plus vives et, le soir même, quittait
-le château.</i></p>
-
-<p><i>M<sup>me</sup> de Lormeril est, aujourd'hui, M<sup>me</sup> Daniel
-Lecœur, la légitime épouse de M. Daniel qui la<span class="pagenum"><a id="Page_16"></a>[Pg 16]</span>
-bat, mange ses rentes et la trompe avec ses
-femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours
-éperdument son beau précepteur. La Rafale
-a rallumé en elle les braises qu'on croyait éteintes.
-Les Lormeril y ont perdu quatre millions.</i></p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"></a>[Pg 17]</span></p>
-
-<h1 class="nobreak" id="LA_SAISON_A_PEIRA-CAVA">LA SAISON A PEIRA-CAVA</h1>
-</div>
-
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Et mes yeux te voient toujours belle</div>
- <div class="verse indent0">Le front clair comme au premier jour</div>
- <div class="verse indent0">Et ta jeunesse est éternelle</div>
- <div class="verse indent0">Car éternel est mon amour.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>
-<span class="smcap">Poète inconnu</span>.<br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"></a>[Pg 18]<br /><a id="Page_19"></a>[Pg 19]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_I">I</h2>
-</div>
-
-<h2>UNE JEUNE FILLE</h2>
-
-
-<p>Les trois hommes achevaient de dîner sur
-la terrasse en estacade de la Posada. Une brise
-venue du large remuait doucement le coutil
-de la tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les
-globes lumineux, égrenés le long de la plage,
-semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes la
-lune, mollement apparue dans l'échancrure
-d'une nuée d'eider, maillait de vif argent tout un
-coin de Méditerranée. C'était bien, imperceptiblement
-soulevé par les vagues, le fameux filet
-de nacre et de givre <i>des pêcheurs de lune de
-Lunel</i>, la si jolie variation du discours de réception
-de M. Edmond Rostand.</p>
-
-<p>Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui<span class="pagenum"><a id="Page_20"></a>[Pg 20]</span>
-fermée, grattaient indolemment de
-vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant
-autour des abat-jour, la soirée eût été
-tout à fait délicieuse, mais, de temps à autre, la
-cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe,
-l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les
-mailles de la chaussette ou du caleçon faisait
-pester les dîneurs contre le climat de Nice et
-leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.</p>
-
-<p>«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait
-Charles Haymeri en allumant maladroitement
-un cigare, c'est la guerre déclarée aux <i>forestieri</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et
-ils n'ont pas cette brise.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ont même les automobiles en plus.</p>
-
-<p>&mdash;Et les comptes rendus du bal grec de
-M<sup>me</sup> Madeleine Lemaire, faisait Stouza.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'apprécions pas assez notre bonheur
-d'être loin.»</p>
-
-<p>Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être
-attardés dans ce Nice d'été, si terrible vu de loin,
-si délicieux vécu de près.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"></a>[Pg 21]</span></p>
-
-<p>Et chacun selon son tempérament vanta le
-charme de la Rivière désertée.</p>
-
-<p>Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était
-l'abandon des rues silencieuses et vides, leurs
-passants rares, le liséré d'ombre bleue net au
-ras des maisons et, sur les petites places ombragées
-de platanes, le gazouillis liquide des fontaines.
-Nice délaissé par la mode et rendu à lui-même
-retournait violemment au berceau de la
-race; et c'était bien dans une ville italienne
-qu'il s'aimait rôdant, le jour, le long des quais
-soleilleux et déserts, trempé de sueur et vivifié
-de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la
-mer <i>frottée d'ail</i>, comme l'appellent les pêcheurs.</p>
-
-<p>Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges
-sur la féerie de roses de son jardin. Tous
-les matins, elles naissaient par milliers pour
-s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de
-sève et de pourriture; les cyprès en quenouille
-de son verger le faisaient ressembler à un
-cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses
-oliviers enguirlandés de glycines et de roses, il<span class="pagenum"><a id="Page_22"></a>[Pg 22]</span>
-montait des jardins des villas voisines, toutes
-abandonnées sous leurs volets clos, de telles
-fragrances de jasmins et de tubéreuses, qu'il lui
-arrivait parfois de défaillir. Il était alors forcé
-de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la
-main sur sa chair moite pour y comprimer les
-battements de son cœur. Ce pays, ensoleillé
-et triste sous l'oppression de trop de sève
-montante, et toute cette nature désirante et pâmée
-lui mettaient aux lèvres un goût de rut et
-de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en
-abuses mon cher, nous connaissons ce couplet,
-tu l'as même écrit quelque part, faut-il qu'on te
-le récite... <i>oh les promenades des calinières à la
-brise du soir, le long des blocs des môles, et le
-rêve virgilien des oliviers lunaires, la nuit, dans
-les vergers</i>... Tu as oublié les lucioles et comme
-accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: <i>la
-côte d'azur grisée de trop de fleurs meurtries,
-léthargique et pâmée dans le goût de la mort</i>...
-Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"></a>[Pg 23]</span></p>
-
-<p>&mdash;Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui
-m'a empêché de faire de la littérature, j'aurais
-de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je
-ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze
-heures et mes raisons dans des métaphores.</p>
-
-<p>J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce
-qu'il y fait frais, parce qu'il sent bon, qu'il n'y
-a plus d'automobiles et que les routes y sont
-désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles
-femmes maquillées, de croupiers épousés et de
-joueurs millionnaires. Je l'aime enfin parce que
-les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval
-et qu'à la condition de ne plus sortir, passé huit
-heures du matin, et ne se risquer dehors qu'après
-six heures du soir, je ne connais pas d'endroit
-où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Amen, faisait Charles Haymeri.</p>
-
-<p>&mdash;Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un
-quatrième larron que les trois dîneurs n'avaient
-pas vu venir; une haute stature d'homme
-venait de surgir brusquement derrière eux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"></a>[Pg 24]</span></p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza,
-où as-tu pris cette manière de marcher? on ne t'a
-pas entendu.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées,
-semelles d'ailleurs adoptées aujourd'hui
-par tous les cambrioleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Nos compliments, et que veux-tu dire là,
-oiseau de mauvais augure: <i>Ne chantez pas
-trop tôt victoire</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire (et Paul Sourdière commandait
-un café) que vous pourriez attendre la fin de
-l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits
-du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce
-ciel estival de Nice dont vous vantez le charme
-et la douceur, perfide comme l'onde et comme
-l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise,
-vous, mais attendez la canicule, quand vos nerfs,
-dénoués par la mollesse de ce pays, vont s'exaspérer
-et se tendre comme un arc dans la sécheresse
-ardente de son mistral.</p>
-
-<p>Attendez le premier sirocco qui nous viendra
-d'Afrique et, après huit jours de bourrasque et<span class="pagenum"><a id="Page_25"></a>[Pg 25]</span>
-de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand
-vous retomberez dans la douceur fiévreuse de
-ces vagues sans flux et sans reflux, dans ce trop
-de parfums et ce trop de rut et de caresse épars
-ici, dans l'unanime consentement des êtres et
-des choses à l'amour, garde à vous, messieurs,
-car tout dans cette nature complice énerve la
-volonté en exacerbant les sens. La première
-tentation, la plus bête, la plus banale, celle dont
-vous rougiriez pour autrui, vous trouvera sans
-défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais
-ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau,
-ce trop d'ardeur dehors et ce trop de fraîcheur
-dans les logis.</p>
-
-<p>Vous la constaterez comme moi, la néfaste
-influence de ce climat, mais trop tard. On
-n'échappe pas à la fatalité.</p>
-
-<p>&mdash;Et tout ceci pour nous apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage de Miss Eva Waston.</p>
-
-<p>&mdash;Eva Waston! notre jolie valseuse de cet
-hiver.</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même, Miss Eva Waston, la riche<span class="pagenum"><a id="Page_26"></a>[Pg 26]</span>
-héritière de Master Réginald Waston, le milliardaire
-lanceur de Beaulieu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment elle se marie! Elle avait une
-façon de couper net les flirts les plus tendres. Les
-plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé à
-paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait
-dit que celle-ci se marierait!</p>
-
-<p>&mdash;Et elle épouse un Archiduc?&mdash;Un prince
-héritier?&mdash;Un feld-maréchal d'Austrie? Quelle
-séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou
-d'empereur de Bysance ont bien pu lui dénicher
-les aimables douairières qui, de Cannes à
-Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards
-des trusts dans la Pairie et le noble faubourg?</p>
-
-<p>&mdash;Ah que vous êtes loin de compte.... Miss
-Eva Waston, notre jolie clownesse de moire
-bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous
-souvenez de la gourmette qu'elle portait à la
-cheville gauche, trois cent mille francs francs de
-brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente
-millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"></a>[Pg 27]</span>du 27<sup>e</sup> chasseurs alpins de Menton.</p>
-
-<p>&mdash;Un lieutenant de chasseurs alpins de
-Menton!</p>
-
-<p>&mdash;Comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Ah mais! c'est que ce nom constitue presque
-une inconvenance, étant donné le motif du
-mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes idiot, Sourdière, je connais
-tous les officiers du 27<sup>e</sup> chasseurs. Vous pouvez
-marcher.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est Gennaro Olivari.</p>
-
-<p>&mdash;Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien
-pour lui, ce garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.</p>
-
-<p>&mdash;Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon
-prince, voilà l'histoire. Vous verrez qu'elle a du
-bon. Comment cette insupportable Miss Waston
-(car nous sommes tous là-dessus du même avis,
-n'est-ce pas, insupportable et par son aplomb et<span class="pagenum"><a id="Page_28"></a>[Pg 28]</span>
-son impertinence et son autorité de jolie femme
-et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu
-consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions
-d'Auteuil, aux dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques
-d'Armenonville, au bal grec de M<sup>me</sup> Lemaire,
-aux garden-parties du cher comte et au
-théâtre de verdure de la <i>Scola Cantorum</i> pour
-passer son été en Riviera? mystère! Elle n'en
-est pas moins installée depuis la fin de mai dans
-un vieux domaine mi-castel et mi-métairie,
-perdu en pleine montagne, entre Peïra-Cava et
-Turini, où les mélèzes et les sapins sont si
-beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux
-sites de Suisse, mais Miss Eva Waston, qui a
-passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine
-et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur
-la magnificence des horizons. Elle n'en est pas
-moins installée avec sa tante, mistress Elena
-Migefride, la respectable sœur de son père, dans
-une ruine branlante, dont le confort improvisé
-d'un mobilier modern'style atténue mal l'incurie;
-et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au<span class="pagenum"><a id="Page_29"></a>[Pg 29]</span>
-moment des régates, ni à Trouville pendant la
-grande semaine, ni à Luchon fin août, ni à Biarritz
-en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les
-courses de taureaux.</p>
-
-<p>&mdash;Et tout cela pour un petit chasseur alpin,
-pour un Gennero Olivari?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non, car la vie est cependant un
-peu plus complexe. Vous savez que Miss
-Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une
-assez mauvaise fièvre, que ses meilleurs
-amis ont prétendu être typhoïde.... En Riviera
-comme partout ailleurs, ces perfides assertions
-font immédiatement le vide autour d'une malade.
-Elles tissent même d'ennui les plus sûres convalescences.
-Miss Eva Waston se relevait amaigrie,
-pâlie, embellie, assuraient les médecins, en
-réalité très changée et même un peu défigurée
-par la perte de ses magnifiques cheveux blonds.
-Il avait fallu les couper ras. Les compliments de
-son entourage sur sa bonne mine et la clarté de
-son teint, le jour où misses et ladies furent introduites
-auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus<span class="pagenum"><a id="Page_30"></a>[Pg 30]</span>
-aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans,
-la <i>professionnel beauty</i> de Londres et de New-York,
-avoir révolutionné Piccadilly et la dix-septième
-Avenue, et s'entendre féliciter par des
-petites pécores, qui ont à peine cinq millions de
-dot, sur la joliesse tout à fait particulière d'un
-crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le
-tint pour dit.</p>
-
-<p>Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle
-mit les agences de Nice et de Cannes en campagne;
-on lui indiqua le vieux domaine des
-Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie
-de six vallées, vues à vol d'oiseau du haut des
-terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva Waston
-passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress
-Elena Migefride consentait à tenir compagnie à
-sa nièce; les gages doublés faisaient renoncer
-la livrée aux plages et aux villes d'eaux.</p>
-
-<p>L'Américaine avait compté sans l'ennui.</p>
-
-<p>Vers le dix juin, les opérations de manœuvres
-des régiments en garnison sur la Riviera arrivaient
-à temps pour animer un peu les Alpilles.<span class="pagenum"><a id="Page_31"></a>[Pg 31]</span>
-La fille de master Réginald s'y alanguissait.
-Tous les printemps, vers la fin mai, artilleurs et
-chasseurs alpins quittent Nice, Menton, Villefranche
-et Antibes pour les hauteurs, Fontan,
-le Breil, Lagay et Turini; un simulacre de
-petite guerre échelonne des groupes d'uniformes,
-des mouvements de pièces d'artillerie
-et d'ascensionnantes files de mulets dans les
-creux des ravins et sur la pente des cimes;
-toute une armée en marche essaime ses régiments,
-ses bataillons et ses batteries tant dans la
-verdure sombre des sapinières que parmi l'écume
-des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la
-jumelle en main, ce changement dans ses
-horizons.</p>
-
-<p>Elle accueillit mieux encore la première batterie
-d'artillerie qui vint, précédée d'un fourrier,
-demander un logement aux Estérais. Le
-salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent
-les hommes; les deux femmes exilées se
-reprirent à la vie en écoutant ces messieurs
-raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la<span class="pagenum"><a id="Page_32"></a>[Pg 32]</span>
-courbe des bérets animèrent la monotonie de
-leur existence. Miss Eva Waston, qui ne buvait
-plus que de l'eau, se remit au champagne. La première
-compagnie, venue là, au hasard de la route,
-avait été logée et nourrie un peu à la fortune
-du gîte. Il y eut désormais des chambres et un
-menu pour les officiers; la jeune fille elle-même
-s'en occupa. La télégraphie sans fil n'est pas ce
-qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent
-bientôt légendaires dans le corps d'armée campé
-entre Puget-Théniers et Fontan. On s'arrangea
-pour y faire étape.</p>
-
-<p>Un soir, où deux compagnies de chasseurs
-alpins (27<sup>e</sup> de Menton) étaient venues demander
-le gîte aux Estérais, les officiers rompus de
-tant de fatigues une fois montés dans leurs
-chambres, Miss Eva Waston, qui était demeurée
-au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le
-billard, s'essayait distraitement à un carambolage,
-quittait tout à coup son jeu et venait se planter
-devant la vieille dame.</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de<span class="pagenum"><a id="Page_33"></a>[Pg 33]</span>
-l'officier que vous avez mis dans la chambre
-dix-huit?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut
-chez moi, je te le dirai demain. Cela n'a pas
-d'importance, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, cela a beaucoup d'importance,
-car cet officier me plaît, et je n'épouserai que
-cet homme-là.</p>
-
-<p>&mdash;Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore
-et que dira ton père?</p>
-
-<p>&mdash;Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche
-pour épouser l'homme de mon choix.</p>
-
-<p>&mdash;Une nouvelle folie! mais qu'importe son
-nom. Ces messieurs ne partent que demain soir,
-tu le reverras.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas son visage.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! et tu veux l'épouser!</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille
-s'asseyait vis-à-vis la vieille dame). Vous savez
-que je suis une fille très pratique.</p>
-
-<p>&mdash;La vraie fille de ton père.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez quels partis j'ai refusés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"></a>[Pg 34]</span></p>
-
-<p>&mdash;Hélas!</p>
-
-<p>&mdash;J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire
-aimer exclusivement et très ardemment un
-homme qui m'aimera... et qui pourra m'aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Eva!</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien
-tantôt, quand ces messieurs sont arrivés et sont
-montés dans leurs chambres pour se changer et
-faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même
-si le personnel avait bien exécuté les ordres,
-et je rôdais par les couloirs. La porte de la chambre
-dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte
-absent et, voulant voir si John avait fait les
-rangements nécessaires, je poussai cette porte
-et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli
-d'eau était à terre, un homme debout changeait
-de chemise. Je ne vis que ses jambes et ses
-genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu
-tournait le dos, fit à mon cri volte-face,
-et je vis l'homme brun et musclé comme un
-vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que
-ce monsieur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"></a>[Pg 35]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est épouvantable.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce sera très sage, car je suis sûre
-d'être très heureuse avec ce mari. Maintenant,
-ma tante, donnez-moi son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Allons montons, tu entreras chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après
-avoir feuilleté son calepin, regarde, c'est une
-fatalité. J'ai mis deux officiers dans cette chambre,
-elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et
-Albert Maxence, tous deux sous-lieutenants.
-Nous voilà bien!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela
-me regarde.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que
-je suis une très honnête fille.»</p>
-
-<p>Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers
-flirtant autour des deux femmes, Mistress Elena
-Migefride ne quittait pas des yeux les deux sous-lieutenants,
-qui flanquaient la droite et la gauche
-de sa nièce. La jeune fille, très animée, partageait
-ses faveurs entre les deux hommes, tous<span class="pagenum"><a id="Page_36"></a>[Pg 36]</span>
-deux hâlés par le grand air de la montagne,
-trapus et moustachus et l'œil clair sous les cheveux
-ras. M. Albert Maxence, blond et un peu
-plus grand que son camarade, semblait plus distingué
-à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin
-de type et de peau, tant son profil était brusque
-et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait un
-peu Mistress Eléna. A une heure et demie on
-passait au salon et, la jeune fille ayant servi le
-café à ses hôtes, se retirait dans ses appartements.
-Il fallait bien laisser ces messieurs faire
-la sieste avant la grande étape du soir. Les deux
-compagnies partaient à six heures. Les officiers
-prenaient congé des deux femmes et Miss Eva
-Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement
-un bras autour de la taille de la vieille
-Américaine et d'une voix persuasive et ferme:
-«C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».</p>
-
-<p>&mdash;Le Corse!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu
-hier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment sais-tu?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"></a>[Pg 37]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oh c'est bien lui et non pas l'autre,
-Mariette est une fille très dévouée. Elle a été
-jusqu'au bout de l'expérience.</p>
-
-<p>&mdash;Comment Mariette, ta femme de chambre!
-sous mon toit! Je ne veux pas de cette fille une
-minute de plus dans cette maison.</p>
-
-<p>&mdash;Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt
-mille francs, elle est dotée et n'a plus rien à
-faire près de nous.» A quoi la vieille dame stupéfaite:
-«Ma nièce, vous méritiez d'être née
-homme.»</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais je mérite d'être heureuse, car
-j'épouse le mari de mon choix.»</p>
-
-<p>Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous
-que Miss Eva Waston eût distingué son
-lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de
-solitude alpestre sur les épaules et dans les
-veines six mois de climat de la Riviera.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"></a>[Pg 38]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_II">II</h2>
-</div>
-
-<h2>LE CHOIX D'UN MARI</h2>
-
-
-<p>Paul Sourdière venait de faire la sieste.</p>
-
-<p>Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une
-chaise longue en bambou, la tête calée sur un
-coussin en caoutchouc, il regardait vaguement
-la vaste chambre baignée de clair-obscur;
-dehors une chaleur atroce flambait en minces
-bandes de lumière aux lamelles des persiennes;
-un courant d'air, établi dans l'escalier par tout
-un jeu de fenêtres ouvertes, rafraîchissait un
-peu la pièce, mais les moustiques l'avaient fort
-maltraité l'avant-veille au restaurant, et les
-piqûres lui cuisaient encore le front et les tempes.
-Il avait eu beau employer la glycérine,
-l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au<span class="pagenum"><a id="Page_39"></a>[Pg 39]</span>
-sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient
-enflammées et brûlantes, et le jeune
-homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas
-de sitôt à aller dîner, le soir, au bord de la mer.</p>
-
-<p>La vue du lit, ennuagé de longues draperies
-de tulle blanc, lui promettait au moins la tranquillité
-de la prochaine nuit. C'était un modèle
-inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le
-soir même. Il la tenait de la princesse Outcharewska,
-vieille Anglaise épousée sur le tard
-par un Russe et qui avait longtemps habité les
-grandes Indes. La princesse Outcharewska passait
-ses hivers au Caire et ses étés à Nice, elle y
-arrivait fin avril et n'en partait que vers le
-15 octobre.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit
-en manière de consolation au jeune homme,
-les moustiques de la côte basque sont les plus
-terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils
-sont sanguinaires à Saint-Sébastien; le sang des
-corridas les affole.»</p>
-
-<p>La princesse amusait Paul Sourdière par<span class="pagenum"><a id="Page_40"></a>[Pg 40]</span>
-l'imprévu de ses observations physiologiques à
-propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur
-les plantes, sur les climats et sur les hommes,
-sur les moustiques et les corridas. On mangeait
-chez elle des plats bizarres et un peu répugnants,
-mais d'une saveur persistante et
-curieuse. La princesse avait beaucoup voyagé,
-beaucoup roulé même, et avait rapporté de
-tant de pays parcourus des recettes culinaires,
-des formules d'onguents, de baumes et de vins
-aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres
-qui, les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient
-une peau de camélia; mais la princesse ne
-réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de
-chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire,
-dont se réjouissait le jeune homme. La
-trépidation d'une automobile faisait crier le
-gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait
-un visiteur; et, formidablement ennuyé du
-contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa
-chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque
-sur le palier:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"></a>[Pg 41]</span></p>
-
-<p>&mdash;Qui est là? demandait-il, penché sur la
-lourde rampe de l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une dame, faisait le valet de chambre
-en tendant une carte.</p>
-
-<p>&mdash;Donne.</p>
-
-<p>Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol,
-y lisait avec stupeur le nom de miss Eva
-Waston.</p>
-
-<p class="center">
-Miss EVA WASTON<br />
-Les Estérais Peïra-Cava.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Et tu as dit que j'y étais?</p>
-
-<p>Le valet de chambre gardait le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que
-je n'y étais jamais, et pour personne?</p>
-
-<p>&mdash;Mais une dame et une si jolie dame!
-objectait le domestique.</p>
-
-<p>&mdash;Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont
-tous ainsi. Dès qu'ils voient une Panhard, ils
-vous vendraient, vous et la maison. C'est bien.
-Où l'as-tu fait entrer?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_42"></a>[Pg 42]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais dans le petit salon.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-la passer dans la salle à manger. Au
-moins, là, il y a des fleurs fraîches. Ouvre un
-des volets qu'on y voie, et descends vite m'excuser.
-Je viens, et à l'office de l'orangeade, de
-la bière et du café froid.»</p>
-
-<p>Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur
-de cette visite? Il connaissait à peine la milliardaire
-américaine pour l'avoir rencontrée dans
-des bals de cercles et dans des fêtes de charité,
-et pas souvent, en deux hivers, à peine cinq ou
-six fois. Il n'était ni de son monde ni de son
-groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie,
-femme de tous les records, la seule fois
-où il l'avait vue d'un peu près (il lui avait
-même été présenté), c'était à bord de la <i>Malfia</i>,
-le yacht de sir Humfrey Bordonn. Miss Eva
-Waston ne fréquentait même pas le tennis, où
-il se hasardait quelquefois. Il retournait la
-petite carte entre ses doigts, prévoyant un grand
-ennui dans cette visite. Il avait parlé d'elle
-étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa<span class="pagenum"><a id="Page_43"></a>[Pg 43]</span>
-conversation avait été sûrement rapportée. Il
-savait la jeune fille hardie, délibérée et capable
-d'une démarche. Sa situation devenait ridicule,
-et il maudissait une fois de plus son imprudente
-manie de parler haut en public. Il endossait
-vite un complet de piqué blanc sur une
-chemise de batiste bleu pâle, et, cravaté de
-linon de la même couleur, chaussé de peau de
-daim gris, il descendait dans la salle à manger.
-Miss Eva Waston l'y attendait, debout dans le
-rai lumineux du volet entr'ouvert. Il la reconnaissait
-dès le seuil. C'était bien sa chevelure de
-soie jaune à la fois floche et lisse, tordue comme
-un câble sur la nuque. Elle avait ôté le
-grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse,
-et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait
-dans la contemplation du Bouddha de la
-cheminée. Sa face rose, animée par la course et
-toute moite de chaleur, illuminait toute la pièce;
-son cache-poussière ouvert sur une robe de batiste
-écrue, elle égayait la vaste salle obscure
-d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_44"></a>[Pg 44]</span></p>
-
-<p>&mdash;Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous
-pouvez me croire, j'ai été élevée dans l'Inde,
-faisait l'Américaine en tournant à peine la tête
-vers le jeune homme. Vous possédez là une
-pièce de musée.</p>
-
-<p>Et, faisant une brusque volte-face.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne devrais pas vous donner la main;
-mais je veux me souvenir que vous m'avez été
-présenté, et puis je suis chez vous, en somme,
-et voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec
-une cravache que je serais venue si je n'étais
-pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire entre
-Gennaro et vous.»</p>
-
-<p>Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et
-les avait prestement retirés. Elle le regardait
-droit dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;On vous dit très intelligent, monsieur, et
-je ne demandais qu'à le croire. Pourquoi colportez-vous
-des idioties sur mon mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle!</p>
-
-<p>&mdash;N'aggravez pas votre situation. Il est indigne
-de se défendre. Vous me permettez de m'asseoir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"></a>[Pg 45]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! mademoiselle!</p>
-
-<p>Et le jeune homme, confus de son oubli,
-avançait un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Merci.</p>
-
-<p>Et, quand miss Eva se fut confortablement
-installée, les deux bras aux accoudoirs.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous vous rafraîchir? demandait
-Sourdière étourdi de cet aplomb; il fait une
-chaleur!</p>
-
-<p>&mdash;J'allais vous le demander. Vous êtes
-intelligent quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash;Que désirez-vous? De l'orangeade, du
-café froid, de la bière?</p>
-
-<p>&mdash;Du thé très chaud avec du citron vaudrait
-mieux; mais j'aime autant le café froid.»</p>
-
-<p>Le jeune homme appuyait sur un timbre, et,
-quand le valet de chambre eut déposé le plateau:</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, faisait miss Waston en trempant
-ses lèvres dans le breuvage, votre <i>home</i>
-est tout à fait confortable, et vous êtes un garçon
-sympathique; mais pourquoi colportez-vous
-des sottises sur moi?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"></a>[Pg 46]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous
-jure.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, vos propos m'ont été rapportés
-le lendemain même. Quelqu'un a fait exprès le
-voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence
-sous le soleil; mais on croyait tant me contrarier,
-on escomptait tant le désappointement de
-ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule
-a été indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même
-ri aux larmes, l'histoire était très drôle, mais si
-indigne de vous et de moi. J'aime à croire qu'elle
-ne vous est pas venue par le régiment; ce serait
-alors une chose odieuse, une machination dirigée
-contre M. Olivari, et M. Olivari ne prendrait
-pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»</p>
-
-<p>Et son regard avait une lueur d'acier.</p>
-
-<p>Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mademoiselle, je suis surtout
-aux regrets.</p>
-
-<p>&mdash;On regrette toujours les bêtises, une fois<span class="pagenum"><a id="Page_47"></a>[Pg 47]</span>
-faites. Les réparer est plus difficile, et il faut
-réparer la vôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais de tout mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la
-volonté et l'adresse. C'est pour tout cela que je
-suis venue chez vous, pour vous aider à réparer.
-Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour
-vous: vous lancerez maintenant la vraie, et
-vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous
-avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un
-peu de café, s'il vous plaît?»</p>
-
-<p>Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien une heure à me donner?</p>
-
-<p>&mdash;Plus! Toute la journée, toute ma soirée!</p>
-
-<p>&mdash;Non, une heure suffira. Voulez-vous me
-faire une grâce? Passez-moi une de ces fleurs de
-magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»</p>
-
-<p>Le jeune homme se levait et offrait à même
-le vase persan la gerbe rigide de feuillages vernissés
-et de calices énormes. L'Américaine prenait
-une fleur, en écartait les lourds pétales
-charnus et la respirait longuement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"></a>[Pg 48]</span></p>
-
-<p>&mdash;Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour
-son physique. Il est vrai que, sans son physique,
-je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes
-très pratiques en Amérique et nous ne donnons
-rien pour rien. Ou nous épousons un
-homme pour sa fortune, et alors il importe
-peu qu'il soit jeune, beau, vieux ou laid. L'important
-est qu'il soit intelligent pour conserver
-ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le
-mariage de raison, irraisonnable à mon sens,
-puisque tout y est sacrifié. Ou nous épousons
-un titre et un nom, et c'est un duc français, un
-marquis espagnol ou un prince autrichien; nous
-n'exigeons alors qu'une noblesse ancienne et un
-physique décoratif. On est beaucoup revenu,
-chez nous, de ces sortes de mariages. Vos
-grands seigneurs d'Europe sont vraiment
-endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu
-l'habitude de payer comptant. Nos dollars, d'où
-qu'ils sortent, ont cours à travers le monde.
-Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés
-ne vaut rien. Nous préférons à ce prix-là<span class="pagenum"><a id="Page_49"></a>[Pg 49]</span>
-demeurer filles ou bien alors nous épousons
-un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et
-c'est le plus aristocratique des mariages, car il
-exige chez la femme une grosse fortune, de la
-volonté et une indépendance avertie par de la
-sagacité et de l'observation. Ce mariage-là n'est
-permis qu'à l'élite. Oh! vous pouvez saluer, je
-sais très bien ce que je vaux.</p>
-
-<p>J'épouse M. Olivari pour son physique et
-quelques autres qualités. Il est vrai qu'il y a
-quinze jours, à pareille heure, j'ignorais totalement
-qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux
-Estérais, et ce n'est qu'une heure après que le
-plus grand des hasards a voulu qu'une porte
-mal fermée, ouverte par un courant d'air, me
-le fît apparaître dans son tub. Le détail de la
-chemise est inventé. M. Olivari n'en avait pas.
-Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre
-de Sicile qui aurait eu des moustaches; je connais
-mes auteurs et je possède quelques Musées.
-Nous voyageons beaucoup, nous autres
-Américaines; Naples et Pompéi nous font une<span class="pagenum"><a id="Page_50"></a>[Pg 50]</span>
-esthétique très affinée. J'ai vu les Somalis qui
-sont les plus beaux hommes du monde, les
-coolies de l'Himalaya, qui sont de race pure, et
-les jeunes gens de Taormina, que les hellénistes
-allemands comparent aux éphèbes grecs.
-J'ai vu danser à Triana et dans les antres de
-Grenade les danseurs gitanes dont le galbe est,
-dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que
-les horse-guards de S. M. Edouard VII promènent
-par les rues de Londres les plus beaux spécimens
-d'étalons humains. La nudité de M. Olivari
-ne m'a donc rien appris, mais elle m'a
-confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez
-pas. Une élève assidue de l'atelier Julian en
-sait tout aussi long que moi.</p>
-
-<p>Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage,
-c'est la nationalité même de mon fiancé:
-j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le
-Corse, lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal,
-forcément jaloux, d'une fierté presque extravagante,
-il n'entend la plaisanterie ni sur la fidélité
-ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort,<span class="pagenum"><a id="Page_51"></a>[Pg 51]</span>
-jusqu'au couteau et jusqu'au revolver; et cela me
-plaît assez, au milieu la veulerie d'une époque
-où l'adultère est consenti et tous les scandales
-tolérés, de sentir auprès de soi un souple et
-joli fauve humain qui n'admettra pas de plaisanterie
-dans ma conduite et ne souffrira aucun
-flirt accentué même d'un prince ou d'un
-grand-duc.</p>
-
-<p>La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée
-en amour, et, lorsqu'on a ma dot, tous les maris
-sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la velléité
-de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la
-petite mort.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes une fervente de tous les frissons,
-nuançait la voix de Sourdière devenue
-ironique.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis musicienne, répondait la jeune
-fille, éludant la question.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en direz tant. Et vous croyez
-qu'un Corse...</p>
-
-<p>&mdash;Je crois. J'ai passé trois semaines à
-Ajaccio. L'autre hiver, j'y étais avec Flossie<span class="pagenum"><a id="Page_52"></a>[Pg 52]</span>
-Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas
-empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle
-était extravagante et fantasque et encore bien
-plus gâtée que moi. Sa mère la savait condamnée
-et supportait tous ses caprices. Ajaccio
-n'est pas précisément un séjour folâtre; mais la
-baie y est admirable, et nulle part je n'ai vu
-une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette
-lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce
-le reflet des neiges du Mont-d'Oro ou le velours
-vert de tant de sapinières! C'est l'éclairage au
-bleu des plus ingénieux décors de Carré; le
-paysage y prend une indicible mélancolie; c'est
-une volupté que de s'y sentir vivre et même
-de s'y voir mourir!</p>
-
-<p>Nous étions dans un grand hôtel dont je
-vous tairai le nom, car la table y est plutôt médiocre,
-mais qui commande un panorama de
-songe; et, toutes nos journées, nous les passions
-en voiture. Vous connaissez l'ordonnance
-de la médecine moderne: de l'air, du grand
-air et toujours de l'air.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_53"></a>[Pg 53]</span></p>
-
-<p>Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée
-à l'hôtel, dès le premier jour, déplut à
-Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre
-elle-même à la station, sur la place. Elle le
-voulut et elle le fit. Le cocher élu s'appelait
-Antonio. C'était un grand garçon, sec comme
-un coup de trique, avec des sourcils charbonnés
-et des yeux de jais noir. Son bagout nous
-amusa huit jours. Au retour de nos excursions,
-Flossie faisait arrêter la voiture devant
-les pâtissiers de la ville, y descendait
-chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux
-le cocher ahuri; elle les portait elle-même au
-garçon demeuré sur son siège, et cela au grand
-scandale de toute la rue. Quand elle eut assez
-de celui-là, elle en prit un autre, un nommé
-Beppo, court et trapu, tel un roquet, et roux
-comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de
-Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli
-cocher de tout le pays, et qu'elle enlevait à
-prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix
-d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils<span class="pagenum"><a id="Page_54"></a>[Pg 54]</span>
-ne sont jamais bien gros en Corse, et tout cela
-en tout bien tout honneur. Mais cette folle
-enfant de Flossie avait compté sans le caractère
-indigène. Chacun des cochers s'était monté la
-tête sur la jeune et riche cliente.</p>
-
-<p>Un jour, à l'heure de la promenade, comme
-nous sortions de l'hôtel, au lieu de notre voiture,
-nous trouvions les trois cochers réunis.
-Le long Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo
-étaient là, concertés, et je vis de suite
-que nos affaires tournaient mal.</p>
-
-<p>Ils nous abordèrent poliment, le chapeau
-bas, et mirent Flossie en demeure de choisir
-entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée
-pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré
-leur couteau et déclaré qu'ils videraient la querelle
-entre eux si elle ne se décidait, quand ils
-l'eurent avertie que l'homme élu par elle
-aurait à se battre avec les deux autres, cette
-pauvre Flossie changea de couleur et me glissa
-entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel
-évanouie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_55"></a>[Pg 55]</span></p>
-
-<p>Je calmai les cochers avec vingt francs, mais
-nous dûmes quitter Ajaccio, le soir même
-et avec les plus grandes précautions. On nous
-fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre
-hôtel. Cette querelle avait fait scandale, et le
-consulat des Etats-Unis nous avait priées officieusement
-de partir.</p>
-
-<p>Eh bien, cette petite algarade m'a donné la
-meilleure opinion du caractère corse. Voilà des
-gens qui ne souffrent pas qu'on se moque d'eux
-et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on
-les lâche ensuite comme des accessoires de
-cotillon.</p>
-
-<p>&mdash;Accessoire de cotillon est dur pour un
-mari.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse
-M. Gennaro Olivari.</p>
-
-<p>La jeune fille se levait:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez que j'ai encore d'autres raisons,
-M. Olivari a les plus beaux yeux du monde.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"></a>[Pg 56]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_III">III</h2>
-</div>
-
-<h2>AMES D'OUTRE-MER</h2>
-
-
-<p>Le dîner tirait à sa fin.</p>
-
-<p>La princesse Outcharewska avait réuni, ce
-soir-là, les derniers hiverneurs attardés en Riviera.
-Il y avait là Charles Haymeri, Pierre
-Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul
-Sourdière. Il y avait là la frêle et pâle M<sup>me</sup> de
-Nymeuse, retenue à Nice par une incurable neurasthénie,
-si faible qu'elle n'osait affronter d'autres
-climats; il y avait là le consul d'Irlande,
-le vieux colonel de Brignolle et deux médecins
-et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait
-partir le lendemain pour Néris; le colonel
-de Brignolle, lui, quittait Nice à la fin de la
-semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza<span class="pagenum"><a id="Page_57"></a>[Pg 57]</span>
-méditait une fugue dans l'Oberland, tourmenté,
-disait-il, par le besoin de voir des glaciers après
-tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un
-peu grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé
-à Paris par les fêtes du roi d'Italie. Il attendait
-une lettre de la Revue, dans laquelle il pondait
-sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait,
-c'était bien le dernier dîner de la saison.
-Nice à moitié désert allait être tout à fait vide;
-il soufflait sur la ville comme un vent de départ.</p>
-
-<p>La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée
-macabre avec sa face émaillée d'un luisant
-de porcelaine sous des bouclettes d'un blond
-verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la
-fois plâtreuse et diaphane dans des nuages de
-tulle bleuâtre, tout scintillant de paillettes de
-nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette
-toilette coruscante, la princesse aggravait son
-équivoque silhouette par les battements rythmés,
-on eût dit mécaniques, d'un immense éventail.
-Les plus belles perles brillaient sur sa<span class="pagenum"><a id="Page_58"></a>[Pg 58]</span>
-poitrine plate. Par les fenêtres grandes ouvertes,
-des palmiers et des bambous, des lataniers et des
-fougères arborescentes se découpaient vaporisés
-de lune; et, sur la table, la massive
-argenterie, les fruits entassés dans des verreries
-persanes, le champagne frappé dans des buires
-de Venise et les points de Flandre de la nappe
-racontaient les millions déjà affirmés par l'exotisme
-du parc.</p>
-
-<p>Une odeur de magnolia traînait lourde dans
-la nuit; un imperceptible frémissement de soie
-dénonçait le voisinage de la mer.</p>
-
-<p>Et l'on causait naturellement du mariage de
-miss Eva Waston. C'était l'inévitable sujet de
-tous les entretiens. Ses trente millions américains,
-tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant
-corse sur la foi de son beau physique
-et de sa nationalité, préoccupaient toute la Riviera.
-Paul Sourdière avait cru devoir rétablir
-la vérité et réparer le mal, causé étourdiment
-par lui, en racontant tout à trac la démarche
-de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille<span class="pagenum"><a id="Page_59"></a>[Pg 59]</span>
-à sa villa, comme la loyauté et l'imprévu de leur
-conversation.</p>
-
-<p>L'aventure de miss Liliane Foxland avec les
-cochers d'Ajaccio avait fort diverti l'assistance;
-l'étalage des connaissances de miss Eva Waston
-en esthétique virile n'avait pas moins intéressé.
-Chacun avait dit son mot, les femmes soulignant
-d'un sourire et les hommes d'une réflexion.</p>
-
-<p>&mdash;Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout
-à coup une voix lointaine et cassée, venue on
-ne sait d'où, presque une voix de ventriloque,
-cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui
-avec des cochers. Elle a toujours eu l'obsession
-et du siège et du fouet.»</p>
-
-<p>On se regardait avec stupeur. C'était la princesse
-qui parlait. Ses invités avaient beau la
-connaître. Chaque fois que la vieille Outcharewska
-prenait la parole, il y avait toujours
-dans l'assistance un moment de silence pénible.
-Il y avait à la fois du hiement de la poulie et du
-cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante
-de la princesse Outcharewska.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"></a>[Pg 60]</span></p>
-
-<p>&mdash;C'est une voix d'étranglement, avait dit
-d'elle le grand-duc Boris, elle a dû être pendue
-quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou
-quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska
-a eu tant d'avatars.»</p>
-
-<p>Et le légendaire irrespect du grand-duc en
-racontait bien d'autres sur la dame de la villa
-Néra.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! miss Flossie Foxland avait
-l'obsession des cochers?</p>
-
-<p>C'était la frêle M<sup>me</sup> de Nymeuse qui, secouant
-sa langueur de poitrinaire, risquait une intonation
-mourante avec un joli geste.</p>
-
-<p>&mdash;Contez-nous cela, princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable
-voix de l'Anglaise. Cette Flossie
-Foxland était surtout très mal élevée; j'ai beaucoup
-connu sa mère; et lady Foxland se désolait.
-Mais Flossie était si malade. Ravissante,
-d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de plus délicieusement
-puéril et, si curieusement fardée par
-la fièvre. Oh! le rose des pommettes de Flossie,<span class="pagenum"><a id="Page_61"></a>[Pg 61]</span>
-des pétales de Bengale dans du lait! J'habitais
-alors Cannes et je voyais souvent la mère et la
-fille. Flossie s'ennuyait mortellement avec la
-vieille dame, qui ne pouvait prendre sur elle de
-cacher son chagrin.</p>
-
-<p>«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon
-deuil avant, raillait cette cruelle enfant.</p>
-
-<p>Et, quand je venais les voir dans leur villa de
-la Croizette, la petite, qui m'aimait assez, me
-reconduisait toujours jusque dans le jardin. Il
-y avait justement une station de voitures devant
-leur grille.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, princesse, ce que je voudrais
-être, me disait-elle souvent en me fixant de ses
-grands yeux de fleur? je voudrais être homme
-pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers
-de fiacre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces
-hommes sont sales, mal tenus, dégoûtants.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il y en a de très bien; mais ce n'est
-pas pour leur ressembler que je voudrais être à
-leur place, mais pour entendre ce qu'ils entendent.<span class="pagenum"><a id="Page_62"></a>[Pg 62]</span>
-Songez comme ce doit être amusant. Ils
-promènent des touristes, des Cooks, des gens
-très bêtes. Ils ramènent des amoureux, des décavés
-et sûrement des criminels. Est-ce que
-l'on sait, si près de Mont-Carlo? Toutes les
-nationalités, ils les voiturent sur leurs coussins
-et tous les états d'âme. Songez, princesse, le
-monsieur qui va se suicider et celui qui a fait
-sauter la banque, et le retour des viveurs avec
-les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent
-et des princesses avec des croupiers, et les
-jeunes mariés donc! J'oubliais le voyage de
-noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce
-pays! et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent!
-car on voit très bien avec le dos. Vous savez,
-princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe
-derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends
-jamais mieux que lorsqu'on ne me croit
-pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer,
-les cochers de Cannes!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant,
-il faut rentrer auprès de votre mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"></a>[Pg 63]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle
-ne me parle que de ma santé et de la Bible; or,
-je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler,
-c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je
-lis est expurgée. Oh! sans cela! Je suis sûre
-que les cochers n'entendent pas des choses aussi
-extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous eussiez été papiste, on vous aurait
-excommuniée. Comme vous avez bien fait d'être
-protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, je vous aime bien, princesse.</p>
-
-<p>Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse
-enfant.</p>
-
-<p>A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion
-bien innocente, d'ailleurs, qu'elle eut à
-une soirée chez M<sup>me</sup> Eggers, lors de la présentation
-du prince de La Tour Faraman.</p>
-
-<p>&mdash;Il est laid, mais excitant.</p>
-
-<p>Le mot ébouriffa les douairières; on augura
-sévèrement de l'avenir de cette enfant. Hélas!
-elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais beaucoup
-Flossie Foxland.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"></a>[Pg 64]</span></p>
-
-<p>La princesse avait parlé dans un religieux
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous,
-princesse?</p>
-
-<p>C'était Charles Haymeri qui posait la question.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre
-chose. Je connais beaucoup la tante, mistress
-Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion
-même. Tout est voulu et prémédité dans sa
-conduite. Une grande indépendance d'allures et
-de caractère prête une apparence de caprice à
-ses plus fermes décisions; je ne suis pas du
-tout étonnée de son mariage. Miss Waston est
-la vraie fille de son père; elle a la plus haute
-idée d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis,
-n'a plus qu'elle la conscience de sa valeur.
-C'est une fille pratique, qui a le respect de toutes
-les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse
-et l'argent; mais, comme elle a reçu de
-sir Waston une forte éducation morale, elle
-met au-dessus de tout le caractère et la loyauté<span class="pagenum"><a id="Page_65"></a>[Pg 65]</span>
-des gens, et je m'explique très bien le choix de
-son petit sous-lieutenant corse, parce que d'un
-physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une
-race à laquelle on prête quelque fierté dans les
-sentiments.</p>
-
-<p>Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à
-regarder sa mâchoire. C'est aussi une volontaire,
-et elle est trop intelligente et en même temps
-trop avertie pour ne pas désirer être dominée
-en amour, elle, la femme de toutes les dominations.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle psychologie, princesse! disait Paul
-Sourdière.</p>
-
-<p>A quoi la robe de tulle bleuâtre:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé! j'ai près de soixante ans.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en oublions bien quinze au vestiaire,
-chuchotait Robert Stouza à l'oreille d'une des
-jeunes femmes de médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait
-Charles Haymeri.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes tous des enfants, interrompait la
-princesse, car, tous, et vous le premier, monsieur<span class="pagenum"><a id="Page_66"></a>[Pg 66]</span>
-Sourdière, vous ignorez le vrai motif du
-mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit
-ce qu'elle a voulu vous dire, mon cher monsieur
-Sourdière. Je tiens de mistress Migefride quelques
-détails sur la halte des Alpins aux Estérais.
-Ils y demeurèrent juste vingt-quatre heures, et
-ces vingt-quatre heures-là ont décidé de la vie
-de miss Eva.»</p>
-
-<p>Toutes les têtes se penchaient, attentives. La
-princesse jouissait de son effet.</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous donnais le motif qui a pesé le
-plus lourd sur la décision de miss Waston et l'a
-tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous
-crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant,
-rien n'est plus vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dites-le donc, princesse!</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit,
-vous ne comprendrez pas. Les femmes peut-être;
-mais les hommes, non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc bien monstrueux? hasardait
-Sourdière.</p>
-
-<p>&mdash;Non. C'est très simple, c'est très femme<span class="pagenum"><a id="Page_67"></a>[Pg 67]</span>
-surtout. D'ailleurs, je vais m'exécuter; ces
-dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro
-Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant
-à pleines lèvres sa femme de chambre Mariette.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors l'histoire de l'essai loyal est
-vrai; et voilà qui confirme la version de M. Sourdière.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que vous êtes loin de compte! Si le
-beau sous-lieutenant corse pressait si fort Mariette
-sur sa poitrine et lui donnait si ardemment
-le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques
-droits sur la jolie fille. Tout recru qu'il fût par
-trente-trois kilomètres de marche la veille, il
-n'en avait pas moins courtisé de très près la
-camériste; et Mariette, sensible aux prunelles
-aiguës de l'officier, l'avait généreusement hospitalisé
-toute la nuit. Léandre quittait Héro;
-c'étaient des adieux classiques.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé
-miss Eva Waston? s'exclamait Robert Stouza.
-J'avoue, princesse, que je ne comprends plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"></a>[Pg 68]</span></p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous êtes tous des enfants, et,
-comme tous les Latins, trop simples ou trop
-complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement
-Mariette, la femme de chambre de miss
-Waston? Etes-vous d'ailleurs jamais allés à
-Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous
-a été reçu chez ces dames? Personne. A merveille.
-Vous ne pouvez comprendre. Si, pardon,
-colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride,
-et vous aussi, consul. Mais vous ne regardez
-que les femmes habillées chez Doucet et
-chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez
-donc pas Mariette. Qu'il vous suffise donc de
-savoir que cette fille de chambre est le sosie de
-sa maîtresse.</p>
-
-<p>Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson,
-rappelle trait pour trait notre richissime
-Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un
-gris d'agate, la même plantation de cheveux
-(miss Waston est plus blonde), la même mâchoire
-surtout et le même éclat de teint; et
-miss Eva est très jolie; c'est presque une professionnelle<span class="pagenum"><a id="Page_69"></a>[Pg 69]</span>
-beauté de la colonie américaine; et
-Mariette n'est que passable. C'est un beau brin
-de fille, et voilà tout. Ce modèle pullule dans
-tous les <i>oyster's bars</i> de Londres... et cela tout
-simplement parce que seule, l'habitude du luxe
-et du grand confort développe la beauté. Miss Eva,
-qui est une intelligence, sait quelle part ses
-tea-gowns de cinquante louis et ses petites
-trotteuses de vingt-cinq, avec une perle de Morgan
-ou un émail translucide de Lalique, ont
-dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite.
-Elle n'a pas plus d'illusion sur la sincérité des
-hommages que sur la qualité de l'encens prodigués
-sous ses pas, et elle sait quel but et quelle
-proie aussi pourchassait en elle la meute de ses
-soupirants de cet hiver!</p>
-
-<p>Aussi ne croyez pas une minute que la présence
-de Mariette auprès d'elle soit un effet de
-pur hasard. Cette présence a été voulue par
-miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson
-comme camériste a été le fruit de longues
-réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue<span class="pagenum"><a id="Page_70"></a>[Pg 70]</span>
-circonstance qui l'a mise sur le chemin de
-miss Waston. Annie Stephenson n'avait jamais
-été en condition. Avant d'entrer au service
-d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si
-elle a été retirée du bataillon des marcheuses
-pour être attachée à la personne de miss Waston
-à de très gros appointements, c'est justement
-à cause de cette ressemblance. Saisissez-vous,
-maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est tout un roman que vous nous
-racontez là, princesse!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder
-dans un roman.»</p>
-
-<p>Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille
-princesse Outcharewska se levait de table et
-donnait le signal de passer au salon.</p>
-
-<p>Ce fut un désappointement général.</p>
-
-<p>La princesse avait pris le bras du colonel de
-Brignolle.</p>
-
-<p>&mdash;La suite au prochain numéro, disait-elle
-avec un malicieux sourire de ses lèves peintes,
-ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent connaître<span class="pagenum"><a id="Page_71"></a>[Pg 71]</span>
-la fin de l'histoire, me trouveront chez
-moi demain, à cinq heures. Je leur offrirai le
-thé. Il faut bien occuper ses journées; elles sont
-longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous
-osera la montée du Mont-Boron par cette chaleur?
-Je connaîtrai ainsi les amis de la Vérité.
-Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit
-poker.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"></a>[Pg 72]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_IV">IV</h2>
-</div>
-
-<h2>PREUVES A L'APPUI</h2>
-
-
-<p>&mdash;Et vous êtes tous là, c'est admirable! faisait
-la vieille princesse Outcharewska en dénombrant
-ses invités. Sa face-à-main d'or enrichie
-de rubis, tenue à prudente distance de ses cils en
-poils de blaireau savamment collés et lustrés, elle
-dévisageait tour à tour en les nommant par leur
-nom Charles Haymeri, Jacques Duteuil, Robert
-Stoudza et Paul Sourdière. Vous avez bravé la
-chaleur et ces vingt minutes de montée. Faut-il
-que vous soyez allumés! Le colonel n'est pas
-venu: il n'est pas encore entré dans son corset.
-Il est de trop bonne heure. Quant au consul, il
-sèche. Ses favoris ne sont jamais finis et bien à
-point que pour le dîner. Il faut compter avec les
-teintures.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"></a>[Pg 73]</span></p>
-
-<p>Et, rien n'était plus comique que les sarcasmes
-de cette vieille momie peinte et repeinte
-émaillée et vernissée, à l'adresse des petites
-coquetteries de ses vieux amis.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne se voit pas, chuchotait Jacques
-Monard.</p>
-
-<p>&mdash;Fards et poisons, s'esclaffait Paul Sourdière.
-Elle a le râtelier venimeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, madame de Nymeuse, cette chère
-enfant, faisait la princesse en essayant d'adoucir
-l'aigreur de sa voix rouillée.</p>
-
-<p>Et elle esquissait un mouvement vers la nouvelle
-venue, mais elle se gardait bien de bouger.
-Elle eût compromis la savante combinaison de
-son attitude et d'un long peignoir de surah paille,
-prudemment étayés, attitude et peignoir, sur une
-pile de coussins.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, vous aussi! Prenez garde, je
-vais croire que vous avez un flirt.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce serait de la nécrophylie, soupirait
-la jolie poitrinaire; voyez, je ne tiens pas debout.</p>
-
-<p>&mdash;Par trente degrés à l'ombre la nécrophylie<span class="pagenum"><a id="Page_74"></a>[Pg 74]</span>
-a du bon, ripostait la vieille Anglaise. Les premiers
-chrétiens s'aimaient dans les catacombes,
-au milieu des ossements de leurs martyrs.»</p>
-
-<p>Et, cette ironie devenait funèbre dans cette
-bouche ancestrale. D'une main décharnée, un
-véritable jeu d'osselets cerclés d'or et de pierreries,
-la princesse soutenait le triangle aigu de
-son étroit menton. Mme de Nymeuse, toute
-blanche à côté d'elle dans des flots de linon
-blanc, avait l'élégance d'un jeune squelette.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont tout à fait des femmes d'été, pensait
-en lui-même Jacques Monard.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la sécheresse qui les conserve. Ailleurs
-elles tomberaient en décomposition, ricanait sous
-sa moustache Paul Sourdière.</p>
-
-<p>&mdash;Quel spectacle de nécropole!</p>
-
-<p>&mdash;Nice, l'été, la dernière tombe où l'on cause,
-la dernière ville où l'on embaume encore.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elles sont fraîches à regarder.</p>
-
-<p>Les deux maigreurs, la jeune et la vieille, faisaient
-assaut de minauderies.</p>
-
-<p>&mdash;Harry! servez le thé bouillant, disait la<span class="pagenum"><a id="Page_75"></a>[Pg 75]</span>
-princesse à un valet de pied en culotte courte,
-entré sur la pointe de ses semelles feutrées, les
-femmes de médecins ne viendront pas, elles doivent
-changer les langes de leurs enfants. Aidez-moi
-donc à servir le thé, mignonne.»</p>
-
-<p>Et la vieille momie cajolait le jeune squelette.
-C'était aussi comique que terrifiant. Mais les vastes
-proportions du salon, parqueté de citronnier et
-implacablement blanc, imposaient le respect, en
-même temps qu'elles dissipaient toute crainte.
-L'ondoiement figé de merveilleux poissons japonais,
-la queue tordue et la nageoire vibrante
-comme une aile, animait d'ébats de bronze la
-monotonie des panneaux blancs; leurs groupes
-de trois ou quatre se dressaient sur des consoles
-de laque, impressionnants de vie et de mouvement.
-C'était la grâce des mosaïques de Pompéi
-alliée au réalisme de l'Extrême-Orient. A vingt-cinq
-mille francs le groupe, il y en avait là pour
-deux cent mille, une bagatelle: ce luxe sous-marin
-se réflétait à l'infini dans une enfilade de
-hautes glaces.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"></a>[Pg 76]</span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous fais languir, messieurs, faisait la
-princesse en aguichant les hommes en train d'écraser
-dans leurs tasses des rondelles de citron,
-je m'exécute, vous saurez pourquoi miss Eva
-Waston s'est tout à fait éprise de M. Olivari.
-Pour l'avoir vu baiser à pleine bouche les lèvres
-de sa camériste. C'est très américain, je vous en
-préviens. Vous saurez aussi pourquoi cette
-déconcertante héritière avait pour femme de
-chambre une figurante de music-hall; mais je
-reprendrai de haut.</p>
-
-<p>C'était il y a deux ans, à Londres. Miss Eva
-Waston venait, au grand scandale de toute la
-pairie, de refuser la main du duc de Folkembrige.
-Le duc de Folkembrige, le seul héritier
-du nom, possède encore un château en Ecosse.
-Tout son patrimoine, il l'a royalement semé sur
-les champs de courses et les tables de baccarat; il
-y a acquis la réputation de premier entraîneur des
-trois royaumes et d'un joueur imperturbable. La
-mort de son oncle, le comte de Rosenbrocke, lui
-ouvrira la Chambre des Lords et celle des Pairs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"></a>[Pg 77]</span></p>
-
-<p>C'est un des plus beaux partis d'Angleterre;
-et la fille d'un roi des trusts, comme miss Eva
-aurait dû s'estimer trop heureuse d'être recherchée
-par lui. C'est une cour de près de deux
-mois que venait de briser net cette fantasque et
-résolue miss Waston. A la fin d'un bal, à l'ambassade
-des Etats-Unis, bal donné presque en
-son honneur, puisqu'il n'était bruit dans Londres,
-que de son mariage, aux dernières mesures
-d'une valse que le jeune duc avait surtout
-parlée, s'étendant avec complaisance sur les
-délices de la vie de grand yacht et vantant
-à la fiancée de son choix les avantages d'une
-commune existence menée dans la parité des
-mêmes goûts.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant si nous valsions, avait
-demandé d'une voix brève l'héritière courtisée.</p>
-
-<p>Et, sur un brusque repliement d'éventail, elle
-avait coupé court à l'entretien.</p>
-
-<p>Cette façon d'accueillir les projets d'un duc
-et pair et cette fin de non-recevoir d'une pratique
-yankee, qui ne l'envoie pas dire, avaient révolutionné<span class="pagenum"><a id="Page_78"></a>[Pg 78]</span>
-un peu la cour et énormément la ville. Le
-duc de Folkembrige se l'était tenu pour dit. Il
-faut croire que l'éclat avait remué l'opinion, car
-master Réginald Waston lui-même en avait
-blâmé sa fille.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, Edwards Domerset,
-le cousin germain de miss Waston, qui est aussi
-mal élevé qu'un Français, entrait en coup de
-vent chez sa chère Eva.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cousine, quelle cachotière vous faites,
-disait-il le plus sérieusement du monde. Vous
-ne m'aviez pas dit que vous figuriez tous les soirs
-à l'Aquarium. Voilà qui va vous délivrer une
-fois pour toutes de vos prétendants. Si millionnaire
-que soit une femme de théâtre, nous n'épousons
-pas encore des figurantes. Il y a des
-marquis français et des princes italiens pour ça.
-Vous avez eu là une idée de génie, cousine,
-mais peut-être un peu <i>audacious</i>, comme le
-dirait lady Forgett. Mais c'est admirable et je
-vous reconnais bien là.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, Edwards, souriait la jeune<span class="pagenum"><a id="Page_79"></a>[Pg 79]</span>
-fille amusée du bagout de son cousin. C'est une
-gageure, n'est-ce pas, car je n'y comprends
-goutte?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas une gageure, mais l'exacte
-vérité. Il y a en ce moment à l'Aquarium, dans le
-ballet de <i>La Belle et la Bête</i>, qui est une stupide
-merveille, une figurante, pas même, une marcheuse,
-qui vous ressemble à faire suspecter les
-principes de mon oncle Réginald. C'est la
-deuxième du troisième rang de gauche, au tableau
-des <i>Fleurs animées</i> et la première du deuxième
-rang de droite à l'acte de la <i>Grotte du jardin</i>,
-Pivoine de la Chine dans sa première exhibition
-et Stalactite dans la seconde. C'est une fille d'une
-plastique admirable; elle possède des jambes et
-des hanches comme je vous en souhaite, cousine,
-car j'ignore complètement cette partie de votre
-personne. Il est vrai que vous offrez généreusement
-le reste à l'admiration des foules. Cette
-fille a, d'ailleurs, les plus saines épaules et de
-très beaux bras.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un impertinent, Edwards. Les<span class="pagenum"><a id="Page_80"></a>[Pg 80]</span>
-jambes et les hanches valent chez moi les bras et
-les épaules; mais il n'est pas d'usage de les
-montrer au bal. A la première fête costumée, je
-me mettrai donc en Pivoine de la Chine. Et
-comment se nomme cette fille qui me ressemble
-tant?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! peu importe. Maud, Liliane ou
-Antonia. Son nom ne figure même pas au programme.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle est royalement entretenue, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je ne lui connais pas d'amant. Elle
-doit, après le théâtre, faire les <i>oysters-bars</i> et
-les restaurants de nuit comme ses pareilles. C'est
-une créature qu'on doit avoir pour deux ou trois
-livres, de gré à gré, et beaucoup moins cher
-chez les entremetteuses.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle me ressemble?</p>
-
-<p>&mdash;Et elle vous ressemble, Eva.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à pleurer.</p>
-
-<p>Et avec une gaieté subite:</p>
-
-<p>&mdash;Mais voilà le duc de Folkembrige consolé.<span class="pagenum"><a id="Page_81"></a>[Pg 81]</span>
-Il faudra lui indiquer cette Mlle Sosie. Il pourra
-passer son caprice et son chagrin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes cruelle, cousine. La fille de l'Aquarium
-n'a pas trente millions.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! c'est bien ce qui m'écœure et m'indigne.
-Elle meurt de faim, peut-être, et aucun
-de mes amoureux n'a songé à lui faire un sort.
-Je veux voir cette figurante, Edwards. Quel soir
-voulez-vous me conduire à l'Aquarium?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce soir, si vous le voulez.</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir, impossible, nous avons vingt-cinq
-couverts à la maison; mais demain, si vous
-êtes libre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis toujours libre pour être à vos
-ordres.</p>
-
-<p>&mdash;A demain, Edwards.</p>
-
-<p>&mdash;A demain, Eva.</p>
-
-<p>Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium.
-Elle y retournait le surlendemain. On l'y
-remarqua huit soirs de suite. <i>La Belle et la Bête</i>
-l'intéressait passionnément. Des pourparlers
-s'étaient engagés entre elle et la figurante par<span class="pagenum"><a id="Page_82"></a>[Pg 82]</span>
-l'entremise de Domerset; une entrevue abouchait
-les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson
-entrait au service de miss Eva Waston
-sous le nom de Mariette Eymard. La figurante
-laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses
-et les hasards de la basse galanterie, pour
-le cabinet de toilette et la chambre à coucher
-de la millionnaire yankee. Quel était son service,
-et à quels appointements? Mystère. Quelque
-prétendant de haut vol se déclarait-il près
-de miss Waston, la camériste avait pour consigne
-de se trouver le plus souvent possible
-sur le chemin du futur fiancé; la présence
-de Mariette semblait planer sur tous les flirts.
-Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le
-devinez aisément, messieurs. La fausse femme
-de chambre était la pierre de touche des passions
-affichées pour l'héritière de master Réginald;
-sa ressemblance indéniable et son attitude
-provocante étaient un peu, dans cette chasse
-aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois
-coffrets dans le <i>Marchand de Venise</i> de notre<span class="pagenum"><a id="Page_83"></a>[Pg 83]</span>
-immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston
-de jouer les Portia.</p>
-
-<p>Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus
-des beaux yeux de la cassette qu'ils ne voyaient
-ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie Stephenson,
-mannequin d'amour aposté là pour
-éprouver la sincérité de leur désir. Et les ducs
-succédaient aux princes, les marquis aux barons
-allemands, les magnats aux neveux de cardinaux
-et les héritiers en exil de royaumes usurpés aux
-plus grands propriétaires fonciers des deux îles.
-A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston
-avait un mystérieux sourire.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme
-la princesse Escarboucle des contes de fées: je
-les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles et
-ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne
-dépiste même pas la joliesse de Mariette.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, avait beau objecter cette
-pauvre mistress Migefride, il n'y a pas place
-pour deux sentiments dans le cœur d'un homme
-bien épris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"></a>[Pg 84]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais où les voyez-vous épris, ma tante?
-Ils sont hypnotisés et comme des poules par
-une cuiller d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle comparaison, ma nièce!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je
-suis convoitée comme un collier d'exposition à
-la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux dardés
-sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs
-de pierreries ou de femmes coquettes à demi
-râlantes d'une frénésie de parure et d'orgueil!
-Mais non, le fabuleux collier de trente millions,
-que je suis pour ces messieurs, n'allume chez
-eux que des yeux de cambrioleurs. Ils n'en désirent
-que la valeur; ils m'estiment au plus juste
-prix comme les escarpes de la partie, en songeant
-au profit de la pièce démontée et des
-pierres desserties.</p>
-
-<p>Je suis une valeur pour les usuriers, les
-remueurs d'argent, les lanceurs d'affaires,
-comme tel collier de chez Chaumet ou de chez
-Vever est une aubaine pour les recéleurs. Et
-c'est un peu irritant, à la longue, de n'être ce<span class="pagenum"><a id="Page_85"></a>[Pg 85]</span>
-que je suis que par les millions de mon père. Ma
-tante, voyez le taux de ma plastique au cours de
-la galanterie. Il y avait à l'Aquarium une figurante,
-une Annie Stephenson, qui me ressemblait
-d'une façon indécente (elle est en France
-maintenant!) eh bien cette fille gagnait cent
-cinquante francs par mois à l'Aquarium et ne
-soupait pas tous les soirs.</p>
-
-<p>Voilà qui vous documente terriblement sur le
-panmuffisme des hommes et la sincérité de mes
-soupirants.»</p>
-
-<p>Et miss Eva Waston ne se mariait pas; la
-conscience de sa valeur marchande lui empoisonnait
-sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais aussi quelle imprudence! s'exclamait
-Paul Sourdière; se renseigner exactement sur sa
-cote physique et morale, c'est l'école du désespoir.
-La seule raison que nous ayons de continuer
-à vivre, c'est la dose intacte, quoique toujours
-entamée, de nos illusions.</p>
-
-<p>&mdash;Les illusions, oiseaux-phénix. Elles renaissent
-de leur cendre! riait Pierre Duteuil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_86"></a>[Pg 86]</span></p>
-
-<p>&mdash;On ne perd jamais complètement celles que
-l'on a sur soi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Le mensonge vital, la théorie d'Henrik
-Ibsen.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons lu le <i>Canard sauvage</i>, interrompit
-la princesse. Aussi jugez avec quelle
-émotion reconnaissante cette trop perspicace
-miss Eva écoutait sa fidèle Mariette lui raconter,
-le matin même du départ des deux compagnies
-alpines, les épisodes convaincants de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! princesse, dites-les-nous et surtout
-des détails!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce matin-là, miss Waston voyait
-entrer chez elle Annie, ou plutôt Mariette, les
-yeux brillants et battus, pâle de cette pâleur qui
-sied si bien aux femmes, et aux hommes aussi,
-s'il faut en croire les vers de Richepin:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Le plaisir partagé fait la chair bien vivante.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>et, à sa question: Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a... que ça y est, ripostait la femme
-de chambre, un des invités de Mademoiselle m'a<span class="pagenum"><a id="Page_87"></a>[Pg 87]</span>
-manqué de respect. On m'a traitée comme une
-ville prise, mais ce n'est pas un prétendant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous, Mariette? Tout homme
-qui s'assied à notre table est tout au moins un...
-aspirant.</p>
-
-<p>&mdash;Pas celui-là. Il était bien trop ardent à la
-chose; il ne m'a pas laissé le temps de dire:
-Ouf! Il mettait les bouchées doubles.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela s'est passé?</p>
-
-<p>&mdash;Chez lui, dans sa chambre. Il avait laissé
-la porte entr'ouverte, et, quand j'ai traversé le
-couloir...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, Annie, traversiez-vous le couloir?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que le lieutenant m'avait prié de
-venir prendre les ordres à dix heures et demie.</p>
-
-<p>&mdash;Et son ordonnance?</p>
-
-<p>&mdash;Il dormait, le pauvre!</p>
-
-<p>&mdash;Annie, vous avez, je crois, agi pour votre
-compte personnel?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Vous ne croyez pas?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_88"></a>[Pg 88]</span></p>
-
-<p>&mdash;Et j'ai mes raisons. Toute la nuit, M. Olivari
-m'a appelée Eva.</p>
-
-<p>&mdash;Il t'a appelée Eva?</p>
-
-<p>&mdash;Et il a rallumé trois fois la bougie pour admirer
-ce qu'il appelait votre ressemblance.
-«Comme tu lui ressembles! ne se lassait-il de
-répéter, mais ce sont ses yeux, sa bouche, ses
-cheveux. Le sais-tu?»</p>
-
-<p>&mdash;Il disait cela, ce M. Oli... vari? Olivari,
-dis-tu? Il occupe quelle chambre?</p>
-
-<p>&mdash;La chambre dix-huit, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Le dix-huit! Que ne le disais-tu plus tôt!</p>
-
-<p>Miss Waston, elle aussi, se souvenait.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle l'a remarqué? C'est un joli
-garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Assez!</p>
-
-<p>&mdash;C'est un Corse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le sais. Et il t'appelait Eva?</p>
-
-<p>&mdash;Tout le temps.</p>
-
-<p>&mdash;Etrange! A table, il ne m'a pas regardée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il le faisait en dessous.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le crois timide?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"></a>[Pg 89]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! surtout sournois.</p>
-
-<p>&mdash;Et fier?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela, sûrement. Et Mademoiselle est
-trop riche. Comment un petit sous-lieutenant
-alpin pourrait-il affronter tant de millions!</p>
-
-<p>L'Américaine buvait du lait. Elle évoquait en
-elle-même la scène du tub et la nudité brune
-et musclée du beau sous-lieutenant.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'es-tu pas exagéré les choses, Annie,
-dans ton désir de me faire plaisir?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle doute de moi? Que Mademoiselle
-daigne monter tantôt dans ma chambre,
-vers quatre heures et demie, cinq heures, et s'y
-cacher, M. Olivari doit y venir me faire ses
-adieux.</p>
-
-<p>&mdash;Le coup de l'étrier, Annie. J'irai, oui, j'irai
-certainement.»</p>
-
-<p>Ces Américaines sont si pratiques! Il leur faut
-des preuves à l'appui. Le soir même, miss Eva
-déclarait à sa tante qu'elle n'épouserait que
-M. Gennaro Olivari. Avouez, monsieur Sourdière
-(et la princesse Outcharewska se tournait<span class="pagenum"><a id="Page_90"></a>[Pg 90]</span>
-vers le romancier), que ma version vaut bien
-la vôtre, et ma version est la vraie.</p>
-
-<p>&mdash;Sans compter que, dans la vérité, le climat
-de Nice et la solitude n'y sont pour rien, soulignait
-Stouza, hostile.</p>
-
-<p>A quoi l'écrivain:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous? Mon avis, à moi, c'est que
-les femmes, les filles et les vertus sont comme
-les pommes. Elles ne tombent que lorsqu'elles
-sont mûres.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"></a>[Pg 91]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_V">V</h2>
-</div>
-
-<h2>LE COUP DE L'AMÉRICAINE</h2>
-
-
-<p>&mdash;Comment! elle aussi? Ici! Vraiment, c'est
-jouer de malheur!</p>
-
-<p>Paul Sourdière venait de croiser la princesse
-Outcharewska sous les sapins de la forêt de
-Turini. Arrêté dans le nuage de poussière soulevé
-par la voiture, il regardait s'éloigner, dans
-la clarté des hautes branches, la victoria qui
-emportait la princesse. Dans ce coin perdu des
-Alpes-Maritimes, à seize cents mètres d'altitude,
-sur ce point stratégique, centre, cette année-là,
-des manœuvres de deux corps d'armée, station hypothétique
-aux hôtels rudimentaires et aux naissantes
-villas, il fallait qu'il retrouvât la vieille<span class="pagenum"><a id="Page_92"></a>[Pg 92]</span>
-princesse Outcharewska qui ne quittait jamais
-Nice, et dont, en cas de déplacement, le tumulte
-élégant d'un Aix ou d'un Luchon ou les somptueux
-Righi de la Suisse cosmopolite étaient
-les cadres tout indiqués.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle vient f... ici? pensait-il en
-lui-même.</p>
-
-<p>Et, il reprenait en bougonnant le chemin de
-Peïra-Cava.</p>
-
-<p>La présence de la vieille Anglaise dans ces
-parages l'exaspérait. Il en jugeait sa saison empoisonnée.</p>
-
-<p>Devant la chaleur grandissante il avait fui
-l'étouffement de Nice. L'exode des amis de son
-Cercle, égrenés un peu dans toutes les directions,
-l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne.
-Entre tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie
-du littoral, la solitude de Peïra-Cava
-l'avait tenté, parce que justement une solitude.
-Les six heures de diligence, six heures de montée
-par les invraisemblables lacets qui séparent
-Nice de Peïra-Cava, lui avaient paru devoir<span class="pagenum"><a id="Page_93"></a>[Pg 93]</span>
-défendre la place contre les snobs et les curieux;
-un capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage
-splendide, et Paul Sourdière avait pris la patache
-sur la foi des traités. Le capitaine n'avait qu'à
-demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de
-la Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait
-plus de trente lieues de cimes et de ravins.
-Flanquées de contreforts, rocheuses, escarpées et
-découpées à souhait, avec de hautes sapinières
-traînant sur leurs versants et de loin apparues
-comme des taches de mousse, plus de deux cents
-montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes
-épiques, et dominaient des vallées si profondes
-qu'on ne découvrait même pas les villages nichés
-dans leur ombre. La féerie du soleil faisait de
-toutes ces roches un décor de songe: roses et
-mauves à l'aurore, elles changeaient de colorations
-avec l'heure, plus variées de nuances même
-que la mer. C'était, dans la journée, pour la
-pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale,
-des luminosités vaporeuses et des sécheresses
-de pierres déjà vues en Algérie, qui se trempaient<span class="pagenum"><a id="Page_94"></a>[Pg 94]</span>
-au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus
-de lavande d'une transparence de translucide
-émail. Une flore inconnue de la vallée y fusait
-en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf,
-et c'était dans toute la région la griserie immatérielle
-d'un air délicieusement pur et vif; mais là
-s'arrêtait la véracité du capitaine. Les sentiers de
-mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la
-place contre l'envahissement des touristes. Paul
-Sourdière y avait trouvé six hôtels, et, dans le
-sien, il était tombé sur des familles de Marseille
-et des couples de dames anglaises. Il n'y avait
-pas à Peïra-Cava que des bruits de clochettes
-de vaches et des sonneries de lointains bivouacs:
-il y avait des pianos dans ces montagnes; et les
-heures lourdes de la sieste y étaient troublées
-par des <i>Viens</i>, <i>Poupoule</i>, et des <i>Je t'aime, et
-pourtant je suis lâche</i>. Là aussi, dans ces altitudes,
-régnait en souveraine l'obsédante hantise
-des cabarets de nuit et du café-concert.</p>
-
-<p>Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière
-mouillait ses souliers ferrés dans la rosée d'une<span class="pagenum"><a id="Page_95"></a>[Pg 95]</span>
-herbe si violemment parfumée, et buvait du lait
-si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il
-en avait oublié les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il
-ne connaissait personne, avait prudemment évité
-toutes relations et commençait à prendre son mal
-en patience, mais la princesse Outcharewska, cette
-vieille momie peinte et repeinte, dans ce sauvage
-décor de nature, c'était vraiment trop; et celle-là,
-il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné
-chez elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous
-ses triples voiles de gaze blanche, elle lui avait
-souri de tout le fard de ses lèvres en agitant
-gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement
-n'habitait-elle pas son auberge! Ça, c'était une
-chance, mais il allait sûrement recevoir un mot
-d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.</p>
-
-<p>Il avait prévu juste. Il achevait à peine de
-faire sa sieste, qu'un petit coup frappé à sa
-porte lui annonçait la première attaque de l'ennemi.
-C'était un mot de la princesse:</p>
-
-<p><i>C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc<span class="pagenum"><a id="Page_96"></a>[Pg 96]</span>
-quelqu'un à Peïra-Cava. Venez donc prendre le
-thé avec moi, à six heures. Je vous invite surtout
-à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil.
-Je suis campée, mais mon campement domine le
-plus beau point de vue de la vallée. Vous me
-direz merci, et vous reviendrez, non pas pour
-moi, mais pour le décor. Comme on se retrouve!</i></p>
-
-<p>
-Princesse <span class="smcap">Edith Outcharewska</span>.<br />
-<br />
-Villa Brunehilde.<br />
-</p>
-
-<p>Et Paul Sourdière y allait.</p>
-
-<p>Il trouvait la vieille anglaise installée sur la
-terrasse en grosses pierres grises d'un massif et
-haut chalet, campé sur une roche abrupte; la
-villa dominait le vide de trois ravins. Quatre
-piliers de briques, soutenant une toiture de tuiles,
-faisaient de cette terrasse une loggia; le
-paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau
-d'autant plus admirable; les plans successifs de
-deux vallées parallèles, tour à tour, ce soir-là,
-de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du
-Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair,<span class="pagenum"><a id="Page_97"></a>[Pg 97]</span>
-la main posée parmi les campanules d'un
-grand vase en majolique, s'harmonisait presque
-avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur,
-la pâleur maquillée de ses bras diaphanes,
-les plis flottants d'une longue robe de petit
-drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans
-l'ambiance de l'heure et de l'horizon. Seules, les
-femmes qui ont beaucoup vécu, les vieilles femmes
-donc ont cette science affinée du cadre et
-des détails. La princesse tendait à l'écrivain une
-main fleurie de turquoises:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ai-je menti? Regardez-moi cela.
-C'est un fonds de Primitif, il n'y manque au
-premier plan que le <i>Bambino</i> et la Madone.</p>
-
-<p>&mdash;Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain
-en baisant les doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Non, de Wagner? regardez-moi ces roches
-tragiques. Moi, j'y vois la chevauchée des
-Walkures.</p>
-
-<p>&mdash;Villa Brunehilde, ne pouvait s'empêcher
-de dire Paul en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Ne raillez pas, je n'y suis pour rien. J'ai<span class="pagenum"><a id="Page_98"></a>[Pg 98]</span>
-loué à cause de la vue. Oui, j'ai fait comme vous;
-j'ai fui Nice. Je n'en pouvais plus; même dans
-mon parc; c'était intolérable. Quel étouffement!
-et puis cette ville abandonnée sous ce soleil torride
-me semblait vidée par une peste. J'y avais
-l'angoisse d'un lazaret.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tant d'imagination, princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Et de souvenirs. Enfin, j'ai fait comme
-vous, j'ai gagné la montagne; croyez bien que
-je ne savais pas vous y trouver. Je ne cours
-plus après personne et personne ne court plus
-après moi.»</p>
-
-<p>Sa voix s'était un peu altérée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes seule, ici, princesse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, seule avec mon personnel; puis, j'ai
-mon lecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Votre lecteur?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le saviez pas. Depuis trois mois.
-J'ai de si mauvais yeux, maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce jeune conférencier belge qui n'a
-pas réussi tout à fait cet hiver, à Nice et à<span class="pagenum"><a id="Page_99"></a>[Pg 99]</span>
-Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je
-lui donne dix louis par mois et le couvert; il va
-rentrer. Il me fait la lecture le matin de huit à
-dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on me lit
-du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne,
-du Régnier, des poètes; le matin, ce sont
-les journaux, les revues, les romans s'il y en a.</p>
-
-<p>&mdash;Un conférencier belge! mais c'est Jacques
-Reutler.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est un très beau garçon, princesse!
-On va jaser.</p>
-
-<p>&mdash;Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus
-mes contemporains, ils sont tous nés trop tôt
-ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même,
-mais je suis encore restée très sensible
-au timbre de la voix. C'est si prenant, si émotionnant,
-une belle voix chaude, un peu voilée,
-qui parfois s'altère et qui sombre. Les voix de
-femme m'impatientent, je n'ai jamais pu supporter
-de lectrice. Les voix de comédiens m'exaspèrent,
-elles sont posées trop haut ou trop bas, et<span class="pagenum"><a id="Page_100"></a>[Pg 100]</span>
-puis ces messieurs parlent comme on écrit, en
-ronde. Les plus belles voix sont celles des poètes.
-Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.</p>
-
-<p>&mdash;Et la voix de M. Olivari, fit le romancier
-en s'esclaffant de rire, miss Eva Waston vous
-a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons
-sur ce sujet; si vous le voulez bien. Là-dessus
-vous n'avez jamais dit que des bêtises. Vous
-n'avez jamais rien compris et ne comprendrez
-jamais rien à l'âme anglo-saxonne.</p>
-
-<p>Sourdière s'inclinait.</p>
-
-<p>&mdash;Merci. Me conduirez-vous au moins au
-domaine des Estérais, princesse? Je serais si
-curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne
-s'est changée en colombe?</p>
-
-<p>&mdash;Trop tard! Vous ne la trouverez plus. L'aiglonne
-a quitté son aire.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Son mariage a surexcité de telles curiosités
-dans ce pays. Tous les officiers des deux corps
-d'armée ont voulu connaître et voir de près<span class="pagenum"><a id="Page_101"></a>[Pg 101]</span>
-cette déconcertante héritière. Après les alpins
-et les artilleurs, ç'a été l'état-major. Ils n'y ont
-pas mis assez de discrétion; les Estérais étaient
-réquisitionnés tous les jours. La tante et la nièce
-ont pris leur vol.</p>
-
-<p>&mdash;Et elles sont, princesse?</p>
-
-<p>&mdash;A Riva, sur le lac de Garde.</p>
-
-<p>&mdash;Et le mariage, dans le lac aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, le mariage tient toujours. Nous ne
-reprenons pas ainsi notre parole. Miss Eva Waston
-attend à Riva la fin des manœuvres. Les
-fiancés se retrouveront à Venise, en septembre.</p>
-
-<p>&mdash;Les amants de Venise! voilà un mariage
-dont je n'augure rien de bon, princesse. Pour
-moi tout cela finira mal.</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage, non, le ménage, peut-être.
-Il y en a tant qui ont une mauvaise fin.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Au fond, nous sommes du même
-avis. Je donne un an de bonheur à ce jeune
-couple. Après, M<sup>me</sup> Olivari voudra faire des comparaisons,
-comparaisons de races et d'uniformes.
-Il est tout simple qu'elle désire savoir si<span class="pagenum"><a id="Page_102"></a>[Pg 102]</span>
-tous les alpins se ressemblent, puis tous les Corses
-aussi; de là à entamer l'artillerie, la cavalerie
-et même la flotte! Il n'y a que le premier
-pas qui coûte. M<sup>me</sup> Olivari pourra continuer
-ses études et les faire ethnographiques... sa fortune
-lui permet les grands voyages; et de l'Asie
-en Afrique...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous laisse parler, Sourdière. C'est un
-plaisir de constater la déplorable opinion que
-les Français ont des femmes. Dans quelle société
-avez-vous donc vécu, mon pauvre ami! Vous
-n'avez donc ni mère ni sœur, quoi, pas une honnête
-femme dans votre vie!</p>
-
-<p>&mdash;Halte-là, ripostait le jeune homme, il n'est
-pas question de ma famille. C'est du monde de
-la Riviera et des Américaines qu'il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, je ne suis qu'Anglaise. Pourrait-on
-savoir, mon cher monsieur, quelles personnelles
-aventures vous autorisent à proclamer
-cette opinion.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, personnellement, aucune.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"></a>[Pg 103]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais la rumeur publique.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Vox populi, vox Dei.</i></p>
-
-<p>&mdash;Les on-dit, les racontars, ce qu'on entend
-narrer tous les jours.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, tenez, princesse, à mon hôtel, ici, je
-coudoie des officiers tous les jours. Ils mangent
-dans la même salle que moi. Depuis les manœuvres
-il y a à Peïra-Cava des passages de troupes;
-régiments de Nice, de Menton, de Villefranche
-et de Grasse, hier le 112<sup>e</sup> de ligne, avant-hier
-le 6<sup>e</sup> alpins. Le soir de mon arrivée, c'était
-le 17<sup>e</sup> d'artillerie. Ces messieurs descendent où
-ils peuvent, mais presque tous prennent leur
-repas à mon hôtel; parfois, ils repartent le soir
-même, des fois, le lendemain matin, et d'autres
-viennent qui leur succèdent. Eh bien! ils causent
-entre eux, ces jeunes gens&mdash;je parle des
-lieutenants et des sous-lieutenants surtout&mdash;et
-dame, j'écoute. Or, je ne vous cache pas que le
-mariage Olivari-Waston a remué pas mal les
-deux corps d'armée, une aventure si imprévue!<span class="pagenum"><a id="Page_104"></a>[Pg 104]</span>
-et Miss Eva est très sur la sellette, et les Américaines
-aussi. Tous ces jeunes gens ont des
-souvenirs personnels assez raides sur la société
-d'outre-mer; ils fréquentent beaucoup l'hiver
-les bals d'hôtels et les bals de cercles. S'il faut
-en croire leurs propos, l'uniforme impressionne
-profondément les belles Yankees. Ils ont presque
-tous à citer une aventure américaine.</p>
-
-<p>&mdash;En vérité, ils racontent! Des Américaines
-d'hôtel, n'est-ce pas? A l'hôtel, toutes les aventurières
-se donnent pour Américaines. Cela ouvre
-le crédit.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous prétendez?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne prétends rien. Racontez-moi une de
-ces aventures. Cela m'intéresse?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! le héros de celle-là est un assez
-beau lieutenant d'artillerie. Cet hiver, à un bal
-à un Palace quelconque, il invite une fort belle
-personne, une femme de vingt-huit ans à peine;
-et, tombé sur une bostonneuse émérite, demande
-à sa danseuse quelques valses, on l'accepte:
-l'inconnue se trouvait être elle-même une valseuse<span class="pagenum"><a id="Page_105"></a>[Pg 105]</span>
-enragée, le couple s'appareille, l'officier et
-la jeune femme ne se quittent plus de la soirée;
-c'était aussi une causeuse charmante. Américaine,
-mariée depuis neuf ans, elle était seule à
-Nice avec trois enfants et deux femmes de
-chambre; son mari était resté à New-York, <i>business
-are business</i>. Elle trouvait le pays admirable,
-mais la société odieuse, et n'y voyait personne...
-et comme elle l'interroge, lui, raconte sa famille,
-son enfance, ses années de Saint-Cyr, un peu
-de son passé.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, lui demandait-t-elle tout à coup,
-connaissez-vous l'hôtel?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est la première fois que j'y viens.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, seulement pour ce bal! Eh bien,
-venez, il est très beau, je vais vous le faire visiter.»</p>
-
-<p>Il la suit; elle le conduit de salon en salon
-et de fumoir en fumoir, de hall en hall, lui faisant
-gracieusement les honneurs même des
-salles de restaurant et, finalement, l'introduit
-dans sa chambre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"></a>[Pg 106]</span></p>
-
-<p>&mdash;Voyez, lui dit-elle, électricité, eau chaude,
-eau froide et téléphone; c'est très commode...</p>
-
-<p>Et, lui souriant des lèvres et des yeux, elle
-lui passait ses bras nus autour du cou, et sa
-bouche cherchait sa bouche. Une heure après,
-ils rentraient dans le bal. Le lendemain, l'Américaine
-avait quitté Nice, sans même laisser son
-adresse. Le lieutenant X... ne l'a jamais revue.
-Eh bien! cette aventure-là, à quelque variante
-près, tant de jeunes officiers l'ont eue qu'en Riviera
-on appelle couramment ce genre de passade
-entre deux valses: <i>le coup de l'Américaine</i>.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mais cela ne prouve rien. Monsieur
-Reutler, mon lecteur, faisait la princesse
-en désignant un grand jeune homme brun qui
-venait d'entrer. Mon ami, et elle regardait Sourdière
-au fond des yeux, revenez donc demain à
-la même heure, je vous communiquerai sur la
-question quelques documents dont vous pourrez
-vous servir.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"></a>[Pg 107]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_VI">VI</h2>
-</div>
-
-<h2>SANS LENDEMAIN</h2>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Les raisonnables auront duré,</div>
- <div class="verse indent0">les passionnés auront vécu.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>
-<span class="smcap">Chamfort.</span><br />
-</p>
-
-
-
-<p>&mdash;Madame n'est pas là?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, elle est en forêt; mais
-elle ne tardera pas à rentrer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, Ellen, je vais l'attendre.»</p>
-
-<p>Et le romancier s'installait sur la terrasse.</p>
-
-<p>Ainsi lui, Paul Sourdière, était revenu chez
-la princesse Outcharewska. Il y viendrait tous
-les jours, maintenant.</p>
-
-<p>Avait-il pourtant assez maudit sa venue dans
-ce pays de montagnes, la première fois qu'il
-avait croisé la victoria de la vieille Anglaise
-sous les sapins de la forêt!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"></a>[Pg 108]</span></p>
-
-<p>Mais il se sentait apprivoisé par le besoin
-d'expansion que développe en nous la solitude;
-l'extraordinaire nullité des gens rencontrés à
-Peïra-Cava, leur vulgarité, leur banalité aussi
-l'avaient disposé à toutes les indulgences pour
-la princesse Outcharewska; il est vrai que dans
-ce décor grandiose et changeant, il avait trouvé
-une tout autre femme. La vieille coquette
-s'était révélée assagie, comme mélancolisée par
-le spectacle de la nature. Dans ce mannequin
-de grands couturiers il avait cru démêler sinon
-une âme, du moins un secret. On racontait
-beaucoup de choses sur le passé de la princesse,
-mais on n'en affirmait aucune; bref, le psychologue
-endormi dans Paul Sourdière s'était
-réveillé, passionné au jeu de la découverte, et le
-romancier sentait qu'il fréquenterait maintenant
-assidûment la villa.</p>
-
-<p>Il y viendrait tous les soirs, au coucher du
-soleil, prendre le thé avec la princesse et jouir
-avec elle de la féerie des crépuscules.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi. Je vous ai fait attendre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"></a>[Pg 109]</span></p>
-
-<p>C'était la princesse qui rentrait.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis attardée dans la forêt de
-Turini.</p>
-
-<p>Et, se laissant tomber sur un rocking-chair:</p>
-
-<p>&mdash;Cette forêt de Turini, quel décor! Je suis
-montée à pied jusqu'à la Calmette. Quel embaumement
-et quelles fleurs! Les clairières en
-sont criblées. J'en ai trouvé d'étonnantes. Ellen,
-apportez donc mes fleurs!»</p>
-
-<p>Une femme de chambre entrait et présentait
-une haute gerbe de longs épis floconneux et
-roses, d'un rose de nuée enflammée, et de
-grandes clochettes d'un bleu d'eau de torrent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le paysage et le ciel s'y reflètent,
-faisait Paul Sourdière. Mais vous allez bien
-souvent à Turini, princesse!</p>
-
-<p>&mdash;Tous les jours. L'endroit est merveilleux,
-presque un coin du Tyrol: la forêt d'Hansel et
-de Gretel. Et les troupes campées dans les baraquements
-y mettaient, il y a huit jours, un tel
-mouvement, une telle couleur!</p>
-
-<p>&mdash;Artilleurs à l'abreuvoir, la halte des mulets,<span class="pagenum"><a id="Page_110"></a>[Pg 110]</span>
-alpins en reconnaissance, alpins lavant
-leur linge, autant de Detaille et de Neuville que
-vous troubliez par vos dessous savants. On
-raconte déjà des histoires sur vos promenades,
-princesse! Vous révolutionnez Turini. Trois
-maréchaux des logis ont paraît-il...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! on vous a dit! interrompait la princesse
-avec un sourire. Oui! Quelle aventure! Trois
-sous-officiers d'artillerie m'ont suivie, oui, moi,
-et séparément. J'avais mon voile; tout s'explique.
-Mais voilà des aventures qui ne m'arrivent
-plus, quand je vais à pied. Ces pauvres jeunes
-gens! Ils ont bientôt deux mois de manœuvres
-dans les jambes, deux mois de montagne et de
-privations, et, pour leur abstinence, mes dessous
-de soie, ma robe de linon représentaient le but
-et la proie, la femme, l'éternel féminin. Mais
-rassurez-vous, ajoutait la vieille Anglaise, je n'ai
-pas levé mon voile, j'ai respecté leurs... non,
-mes dernières illusions.</p>
-
-<p>&mdash;Service des ambulances, sans doute, pensait
-méchamment le bon limier de lettres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_111"></a>[Pg 111]</span></p>
-
-<p>&mdash;Ne soyez pas méchant, Sourdière. Regardez
-ces montagnes. Cimes et nuées. Ce soir,
-elles sont d'opale et baignées de vapeurs d'eider,
-d'opale bleutée comme celle qu'emploie Lalique,
-cette année. Si la vue de pareils horizons
-ne vous rend pas meilleur et n'éteint pas chez
-vous la facile ironie, il faut désespérer de vous,
-Sourdière. Moi, je me sens ici une âme transparente
-et calme.</p>
-
-<p>&mdash;Et trempée de gratitude heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes cruel, mon ami. Oui, j'ai été
-suivie... pas longtemps, cinq minutes, tant que
-je ne me suis pas retournée..., car dès qu'ils ont
-vu mon pauvre visage même sous mes triples
-voiles... et j'ai été jolie... ah! Rirait-on assez,
-à Nice, si l'on savait que la vieille Outcharewska
-a été suivie, à pied et en forêt, par trois
-maréchaux des logis... moi qu'on ne regarde
-plus passer qu'en voiture. Mais l'air fraîchit;
-prenez garde d'avoir froid. Ellen, un manteau.
-Prenez ce châle sur vos épaules.»</p>
-
-<p>Et quand la princesse eut jeté sur sa robe de<span class="pagenum"><a id="Page_112"></a>[Pg 112]</span>
-mousseline bleu pervenche un long manteau de
-drap blanc:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y comprenez rien, mon cher Sourdière,
-rien, vous êtes un Latin et tout vous
-échappe de l'âme anglo-saxonne. Votre psychologie
-aux prises avec nos soi-disant extravagances
-ne commet que des bourdes. Vous me navrez, vraiment.
-Ainsi, hier encore, quand vous faisiez de
-l'ironie sur le mariage de miss Eva Waston et daubiez
-à plaisir sur la facilité des Américaines d'hôtel
-se donnant entre deux valses à un danseur
-inconnu deux heures avant le bal, je vous écoutais,
-prise pour vous d'un indicible sentiment de
-pitié. Il faut avoir, comme ces femmes, vécu
-dans le mensonge et la plate adulation, qui rampent,
-en Europe, autour des grosses fortunes, pour
-comprendre leur émotion, que dis-je, leur gratitude
-attendrie devant un élan sincère; et leur faiblesse
-(s'il y a faiblesse à disposer si généreusement
-de soi-même) vis-à-vis un désir et sa réalité.</p>
-
-<p>L'Américaine dont votre beau lieutenant d'artillerie
-a raconté, impudemment fat, la chute<span class="pagenum"><a id="Page_113"></a>[Pg 113]</span>
-imprévue et rapide dans cette soirée de Palace-Hôtel,
-n'a cédé qu'à un mouvement d'altruisme.
-C'est le désir vrai, l'éclair de passion lus dans
-les yeux de ce garçon, l'émoi de toute sa chair
-et de sa voix vibrante qu'elle a voulu récompenser.
-Le don qu'elle fit d'elle-même fut aussi un
-mouvement d'orgueil. Heureuse enfin d'être
-convoitée, non plus pour son nom, sa situation,
-sa fortune, mais pour sa personnalité même, elle
-fit l'abandon de sa personnalité au mâle qui
-l'avait voulue comme femelle. Ces fautes-là,
-mon cher ami, sont moins un râle qu'un hennissement;
-il y entre plus d'orgueil que de luxure,
-et la preuve, c'est que la femme coupable, chez
-nous, ne donne jamais de suite à sa faute. Pas
-de liaison, pas d'intrigue, pas de mensonge avec
-ces belles cavales soumises une seule fois au rut
-de l'étalon. En Amérique, il y a des surprises et
-jamais d'adultères.</p>
-
-<p>&mdash;Vous prêchez si bien, princesse, que vous
-convertiriez un pape. Me voilà donc convaincu
-des bienfaits de l'altruisme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"></a>[Pg 114]</span></p>
-
-<p>&mdash;Non, car vous êtes un Latin, ataviquement
-persuadé de l'infériorité de la femme; et ce qui
-vous gêne et vous humilie dans cette théorie
-de l'amante se donnant sans espoir de retour et
-parce que l'occasion lui plaît, c'est l'espèce d'égalité
-où nous entrons alors avec vous autres
-hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous
-admettez qu'on vous cède, mais vous nous refusez
-le droit de sélection. Jamais un Français
-ne se résignera à reconnaître en nous une
-égale.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est
-nous qui descendons dans l'échelle morale. Nous
-devenons des hommes de joie, on nous choisit,
-puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline
-élevait jusqu'à elle ses amants ou s'abaissait jusqu'à
-eux.</p>
-
-<p>&mdash;Encore une stupidité, Sourdière. L'amour
-est de plain-pied.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle conviction, princesse! Vous exposez
-là des théories de pure anarchie!</p>
-
-<p>&mdash;D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation<span class="pagenum"><a id="Page_115"></a>[Pg 115]</span>
-m'attriste et m'emplit de dégoût, oui et la princesse
-étouffait un soupir, puis, se reprenant
-aussitôt:&mdash;Oui, vous avez vu clair dans mon
-âme. Sa voix s'était un peu alentie.</p>
-
-<p>Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est
-que j'y ai senti flotter autour de moi des désirs
-d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne
-m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait
-la princesse, tout à coup sincère. Pour toute
-la Riviera je suis la vieille Outcharewska, une
-vieille folle empanachée et peinte, un éventaire
-de joaillerie, un mannequin de couturier, qui
-pourrait, au besoin, servir d'épouvantail aux
-oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir, je
-serais encore bien plus affreuse sans tous ces
-falbalas et le maquillage. Ce désir de prolonger une
-beauté finie, ce besoin de plaire et de tromper
-encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et
-surtout des amis. Les femmes très entourées de
-famille, de fils et de petits-enfants, ont seules le
-droit de vieillir; les cheveux blancs ne siéent bien
-qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je<span class="pagenum"><a id="Page_116"></a>[Pg 116]</span>
-dois donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie
-ridicule peut-être, mais qui illusionne
-encore.»</p>
-
-<p>Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la
-princesse une telle tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Vieillir, quelle chose affreuse que de
-vieillir, surtout quand on a été jeune, jolie et
-fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout
-cela.</p>
-
-<p>Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière,
-et ma situation, c'est moi seule qui l'ai faite.
-J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé un portrait
-de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient
-pu attacher quelque prix à mon image. Très
-vite initiée par la pauvreté, pis que la pauvreté,
-par la gêne aux cruautés implacables de la vie
-et consciente de ma beauté, avertie par maintes
-expériences de l'empire qu'exerçait sur les
-mâles la clarté de mes yeux et de ma chair
-(j'étais une blonde lumineuse), je tablais sur les
-désirs des hommes et j'édifiais sur eux ma fortune.
-J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre<span class="pagenum"><a id="Page_117"></a>[Pg 117]</span>
-et la galanterie officielle; j'eus des amants
-que je sus choisir et fus une courtisane assez
-adroite pour me faire épouser pour ma beauté.
-J'avais trente ans quand lord Mérédith me prit
-pour femme. Je fus une lady irréprochable, et
-quand Mérédith mourut en me laissant la rente
-viagère de ses huit millions, j'avais juste quarante
-ans. J'avais donné dix ans de vertu à
-mon mari: il les soldait. Sa générosité allait
-jusqu'à ne pas exiger mon veuvage. J'étais libre
-de me remarier.</p>
-
-<p>J'avais connu les désirs, je connus alors la
-cupidité. Affligée de quatre cent mille francs de
-rentes, je fus assiégée de demandes; je cessais
-de lire désormais la sensualité dans les yeux;
-j'étais encore pourtant très belle. J'avais conservé
-une taille incomparable; ma gorge n'avait
-pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils
-m'auréolaient d'une fumée d'or, j'avais encore,
-la quarantaine sonnée, un visage de vierge.
-Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de
-ma peau et de mes yeux! J'étais la veuve aux<span class="pagenum"><a id="Page_118"></a>[Pg 118]</span>
-quatre cent mille francs de rentes, la poule aux
-œufs d'or. De très grands noms un peu tarés et
-de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent
-autour de moi. Je vécus dans l'intrigue et la
-lassitude de flirts outrageants et de poursuites
-obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître
-les hommes. L'intérêt seul vous les montre tels
-qu'ils sont. En amour, ce ne sont que rarement
-de beaux animaux... L'amour! je ne devais
-plus le connaître!... et je souffris atrocement
-de cette soudaine disparition dans ma vie de la
-sexualité et du désir.</p>
-
-<p>J'avais vécu vingt ans dans la poignante
-ivresse d'être voulue et sollicitée pour la splendeur
-seule de mon corps... La chute était
-cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement
-la jouissance de mes huit millions.</p>
-
-<p>Et rebutée, écœurée, très attristée surtout,
-j'épousais le prince Serge Outcharewski.
-C'était le plus vieux de mes soupirants; il était
-ruiné de santé et réduit par sa famille à la portion
-congrue. C'est son âge et son délabrement<span class="pagenum"><a id="Page_119"></a>[Pg 119]</span>
-physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais
-toutes les chances d'être bientôt veuve, et
-puis, je n'avais pas avec ce malade à supporter
-le mensonge des caresses. Il fut stipulé
-entre nous que nous vivrions complètement à
-part. Je serais chez lui à Paris, et il serait
-chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante
-mille francs par an pour ses voyages et ses
-cigares et m'engageais à respecter son nom; je
-tins parole. Les prétendants m'avaient guérie
-des amants.</p>
-
-<p>Le prince tint à se faire regretter: il mourait
-six ans après notre mariage. Je redevins veuve
-et retrouvais, plus enragée que jamais, la meute
-affreuse des poursuivants.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle amertume, princesse! Vous avez
-de ces mots! Seriez-vous anarchiste?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune,
-il m'a domestiquée aux caprices d'autrui pour,
-à l'âge où j'aurais pu partager les désirs, m'en
-interdire la joie complice. Je ne pardonnerai
-jamais à mes millions de m'avoir ôté l'amour.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_120"></a>[Pg 120]</span></p>
-
-<p>Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis
-votre mariage avec lord Mérédith, vous n'avez
-jamais?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, je n'ai trompé aucun de mes maris;
-je devais ma fortune à l'un, mon titre à l'autre:
-j'ai payé comptant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais depuis votre veuvage?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis (les yeux savamment maquillés de
-l'Anglaise plongeaient intensément dans les
-yeux de l'écrivain), depuis... Ecoutez-moi, Sourdière.
-Je n'ai jamais confié à personne ce que je
-vais vous dire; mais, quand vous m'aurez
-entendue, vous comprendrez quel âpre et délicieux
-plaisir je trouvais à m'égarer, élégante et
-voilée, dans ces forêts remplies de bivouacs et
-de campements d'alpins.</p>
-
-<p>Il y a vingt ans j'avais cinquante ans, et, à
-cinquante ans, une femme de luxe qui veut
-demeurer jolie peut faire illusion encore.
-C'était fin mai, un dimanche, à Nice. Des amis<span class="pagenum"><a id="Page_121"></a>[Pg 121]</span>
-m'étaient venus voir à la villa, je les avais
-retenus à goûter, et, vers les six heures, j'eus
-la fantaisie de les reconduire à pied jusqu'au
-port, à la station des fiacres et des tramways.
-En mai, vous savez quelle féerie sont les sentiers
-de traverse du mont Boron! J'étais très
-simplement mise: une ceinture de cuir blanc sur
-une robe de linon, un chapeau de jardin. Pour un
-rustre j'étais aussi bien une femme de chambre
-soignée qu'une princesse accablée de millions.</p>
-
-<p>Il était six heures, et, devant l'église, toute
-une trôlée de matelots farnientait, assis ou couchés
-sur le parapet du quai.</p>
-
-<p>&mdash;Quel regard, mâtin! me faisait un de mes
-amis. Oh! celui-là, princesse, vous l'avez
-impressionné.</p>
-
-<p>&mdash;Qui, celui-là?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce matelot couché là-bas, sur le
-parapet. Tenez, il vous regarde encore.»</p>
-
-<p>Je ne l'avais pas même remarqué. Je me retournai.</p>
-
-<p>C'était un traîneur de port, dont je fis un<span class="pagenum"><a id="Page_122"></a>[Pg 122]</span>
-Sicilien ou un Corse, un homme de mer hâlé, au
-profil hardi. Vautré sur la rampe de granit, il
-me fixait toujours de ses prunelles ardentes.</p>
-
-<p>Je prenais congé de mes amis; une curiosité
-me tenait. Je revenais sur mes pas et passais
-devant l'homme. Mais en passant je lui souriais
-des yeux et je ralentissais ma marche.
-Dans ces cas-là, nous avons toutes des yeux
-derrière la tête. L'homme n'avait pas bougé.
-Tout à coup, je tressaillis; un pas suivait mon
-pas: l'homme venait.</p>
-
-<p>Je ne me retournais pas et reprenais les
-petits sentiers en escaliers qui montent entre
-les murs des villas. L'homme montait derrière
-moi. Dans les jardins, les chèvrefeuilles et les
-seringas en fleurs versaient des odeurs enivrantes
-qui me faisaient défaillir. L'homme
-s'arrêtait quand je m'arrêtais et ne m'abordait
-pas.</p>
-
-<p>Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus
-une inspiration d'amoureuse. Au lieu d'entrer,
-je continuai à longer le mur de ma propriété,<span class="pagenum"><a id="Page_123"></a>[Pg 123]</span>
-et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite
-porte de service. Le hasard voulait que j'en
-eusse sur moi la clef. Je retirai lentement cette
-clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure.
-Alors seulement l'homme s'approcha, et,
-dans cette langue italienne (vous comprenez
-l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue
-simplice s'engagea:</p>
-
-<table class="tableleft">
-<tr><td>&mdash;<i>Avete la chiave?</i> </td><td> Vous avez la clef.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Si.</i> </td><td> Oui.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>State cui?</i> </td><td> Vous demeurez ici?</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Si.</i> </td><td> Oui.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>E possibile di viderla?</i> </td><td> On peut vous voir?</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>No adesso.</i> </td><td> Pas maintenant.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Perche.</i> </td><td> Pourquoi?</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Piu tarde.</i> </td><td> Plus tard.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Quando?</i> </td><td> Quand?</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Alle otto, questa sera.</i> </td><td> A huit heures, ce soir.</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Sicuro?</i> </td><td> Sûrement?</td></tr>
-
-<tr><td>&mdash;<i>Sicuro, questa sera, cui.</i> </td><td> Sûrement, ce soir, ici.</td></tr>
-</table>
-
-<p>Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je<span class="pagenum"><a id="Page_124"></a>[Pg 124]</span>
-pu parler ainsi à un inconnu, à un va-nu-pieds&mdash;car
-il était pieds nus! Mon émotion avait
-répondu pour moi.</p>
-
-<p>Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Frissonnante, apeurée, le cœur battant
-d'une angoisse indicible, je m'échappais de
-table et courais, à travers les massifs, à la
-petite porte du jardin. Il était là! Avec quelle
-douceur violente il m'attira sur lui, et dans
-quel éloquent silence! Il vibrait comme une
-tige; sa bouche écrasait la mienne et me buvait
-toute. Il m'entraînait sous les jasmins d'une
-tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous.
-«<i>Te amo! te amo!</i>» balbutiait-il dans un égarement
-de brute reconnaissante. Et c'étaient
-des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et
-quand il fallut partir, à son: «<i>Quando te
-revedrai?</i>» j'eus le courage de répondre:
-«<i>Sono camerista. Partiro domani.</i>» (Je suis
-femme de chambre. Nous partons demain.)</p>
-
-<p>Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il<span class="pagenum"><a id="Page_125"></a>[Pg 125]</span>
-advenu de moi, s'il avait su avoir tenu dans ses
-bras la princesse Outcharewska?</p>
-
-<p>Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque
-tartane, il est reparti comme il était venu.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"></a>[Pg 126]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="PEIRA_VII">VII</h2>
-</div>
-
-<h2>SERVICE EN CAMPAGNE</h2>
-
-<p class="blockquot"><i>Il y a des âmes faibles, passionnées et hautes,
-qui ne peuvent faire le sacrifice de leurs désirs
-et ne savent pas renier leur idéal. Leur vie de
-sentiment est une étrange alternance de chutes
-et de rachats, d'indulgences indignes et d'abnégations
-héroïques.</i></p>
-
-<p class="blockquot"><i>Une faute se rachète par un martyre volontairement
-imposé; et, aujourd'hui, une bonne
-œuvre répare l'erreur d'hier. Elles veulent bien
-s'arracher l'œil droit et n'entrer que mutilées
-dans le royaume de Dieu. Ce qu'elles ne peuvent
-arracher, c'est le besoin d'émotions violentes et
-personnelles qui fait de leur cœur un abîme
-d'égoïsme involontaire et douloureux.</i></p>
-<p>
-Gabrielle-Dante <span class="smcap">Rosetti</span>.<br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"></a>[Pg 127]</span></p>
-
-<p>Sourdière avait reçu le volume avec le passage
-souligné; un mot de la princesse Outcharewska
-le priait de le lire et l'invitait à l'accompagner
-à Cabane-Vieilles, entre l'Authion et
-Turini.</p>
-
-<p>Il y assisterait avec elle aux manœuvres des
-A contre les B, les dernières opérations des
-deux corps d'armée en ce moment dans les
-Alpes. Le général de Brusselard, qui avait dîné
-la veille chez elle, avait bien voulu la renseigner
-à demi sur les plans de la journée. Des hauteurs
-de l'Authion ils assisteraient certainement à
-l'attaque des Calmettes et à l'assaut de Peïra-Cava.
-La descente du Mangiabo par les A, avec
-toutes les compagnies d'alpins sur ses pentes,
-vaudrait, à elle seule, le voyage. Voudrait-il
-être son compagnon dans cette excursion? Elle
-avait comme coupe-file un mot du général de
-Brusselard et pourrait traverser toutes les lignes.</p>
-
-<p>Sourdière avait accepté.</p>
-
-<p>Depuis huit jours qu'il croisait sous bois les<span class="pagenum"><a id="Page_128"></a>[Pg 128]</span>
-marches et contre-marches des deux partis et
-que, dans ses promenades de Lucéram au Moulinet,
-il surprenait les bivouacs des alpins ou le
-démontage des pièces d'artillerie dans les clairières
-de la forêt ou les petites places des villages,
-il avait fini par s'intéresser aux péripéties
-et aux alternatives de la petite guerre.</p>
-
-<p>Tour à tour passionné pour les A ou pour les
-B, au hasard des rencontres, voilà huit jours
-qu'il les photographiait sans relâche dans
-toutes les attitudes et dans tous les décors de
-leur rude vie d'armée en campagne. Ses clichés
-auraient fait la fortune d'un éditeur de
-cartes postales. Il emportait donc son kodak;
-et, quand la victoria de la princesse venait le
-prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.</p>
-
-<p>Le général de Brusselard avait indiqué un
-plan de campagne, que le chef des B, le colonel
-Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière
-n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille;
-une marche de nuit avait fait un désert des
-pentes de l'Authion et de la forêt de Turini.<span class="pagenum"><a id="Page_129"></a>[Pg 129]</span>
-Des baraquements abandonnés, entre lesquels
-ils se promenaient, ils plongeaient dans les trois
-ravins où vient mourir la vallée de la Bévera.
-Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de
-Mangiabo. Jusqu'au pied de l'épais contrefort,
-derrière lequel s'abritent les maisons du Moulinet,
-montagnes et ravins dévalaient brusquement;
-vaste entonnoir de roches et de pâtures,
-hier encore peuplé d'une foule grouillante et
-bariolée de soldats et, depuis leur départ,
-hanté d'une étrange et poignante solitude.</p>
-
-<p>De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne
-éclataient à de rares intervalles; la
-trame du silence se déchirait comme une soie;
-mais, une minute après, les mille bourdonnements
-des insectes et des herbes le tissaient de
-nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables
-frémissements. La princesse sentait peser
-en elle une affreuse tristesse.</p>
-
-<p>Le silence de la montagne, cette ivresse de la
-nature faite du rêve immobile des cimes et de
-la joie du vent, de la griserie de l'insecte et du<span class="pagenum"><a id="Page_130"></a>[Pg 130]</span>
-vivace élan des tiges, étreignait la vieille
-anglaise au cœur. Elle y avait trop entendu, les
-jours précédents, les bruits familiers et joyeux
-des compagnies campées à la belle étoile: cris
-des hommes autour des lessives et des cuisines;
-hennissements des mules à l'abreuvoir; hurrahs
-des troupiers à l'heure de la soupe; querelles
-vite éteintes autour des cantines, et commandements
-des supérieurs. Cabane-Vieille et le désarroi
-de ses baraquements vides lui donnaient
-le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient
-à Turini. Là au moins, sous les
-hautes branches des sapins traversées de soleil,
-trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant
-d'officiers et du grand abreuvoir, où les longs
-chariots chargés de bois de la forêt voient s'arrêter
-leurs attelages. Ce silence régnait aussi
-sous les grands arbres, plus bourdonnant encore
-que sur les hauteurs; une odeur enivrante de
-thym et de lavande se dégageait dans la chaleur;
-là aussi tous les baraquements étaient vides. La
-princesse s'arrêtait auprès de l'abreuvoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"></a>[Pg 131]</span></p>
-
-<p>&mdash;Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année
-prochaine, et je me sens plus vieille de dix ans
-depuis leur départ. Voilà douze jours que je
-viens me promener ici, et chaque fois j'y venais
-avec une toilette nouvelle, hermétiquement
-voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée,
-ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et
-tout cela, pour plaire à ces soldats! Oh! je
-savais bien que je ne faisais aucune illusion aux
-officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde;
-ils chiffrent la date exacte de toute ride de
-femme; mais pour ces hommes du peuple ou de
-la montagne, pour ces humbles et, disons-le,
-ces brutes arrachées de leurs foyers et asservies,
-les pauvres êtres, à ce dur métier de routier,
-mon élégance faisait de moi une femme; mes
-dessous de soie me donnaient vingt ans.
-Claire de costume et de teint grâce à mon
-maquillage, je passais parmi leur lassitude et
-leur vigueur comme le spectre de la Jeunesse et,
-je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes
-soixante-dix ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti<span class="pagenum"><a id="Page_132"></a>[Pg 132]</span>
-flotter autour de moi une atmosphère de désirs.</p>
-
-<p>Le désir! La seule raison que nous ayons de
-vivre. Désirer! quelle joie et quel supplice!
-Mais quelle intensité apportée dans notre vie!
-Mais être désirée, quelle ivresse et quel orgueil!
-Or être désirée, pour une femme, mon ami,
-c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris,
-qui, faisant parler un amant aveugle à sa vieille
-maîtresse, écrivait ces quatre mauvais vers:</p>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Et mes yeux te voient toujours belle,</div>
- <div class="verse indent0">Le front clair comme au premier jour;</div>
- <div class="verse indent0">Et ta jeunesse est éternelle,</div>
- <div class="verse indent0">Car éternel est mon amour.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>La poésie est médiocre, mais la pensée en est
-exquise, et le peu d'années qui me restent à
-vivre, mon cher ami, je conserverai une gratitude
-attendrie à cette forêt où quelques illusions
-aidant, beaucoup d'artifices aussi, cela je l'avoue,
-j'ai retrouvé la jeunesse et senti le frôlement
-délicieux de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle rêveuse vous faites! ne pouvait
-s'empêcher de sourire l'écrivain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"></a>[Pg 133]</span></p>
-
-<p>&mdash;Et quelle passionnée aussi! Cela vous
-pouvez le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Rêveuse et passionnée, soulignait l'homme
-de lettres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que j'ai si peu vécu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je n'ai pas eu de vie sentimentale,
-moi. Depuis l'âge de dix-huit ans j'ai lutté,
-intrigué, mené l'existence d'un homme d'affaires.
-Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait ma fortune. Les
-passionnés auront vécu; les raisonnables auront
-duré... Par horreur de la pauvreté, j'ai tout
-sacrifié pour atteindre la fortune. Je la possède,
-mais je n'ai pas eu l'amour.</p>
-
-<p>La princesse s'était assise sur un tronc d'arbre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous avez le luxe, princesse. On ne
-peut tout avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai le luxe, un luxe dont je suis prisonnière;
-un luxe qui me permet la robe de
-Doucet, le bijou de Morgan, l'installation de
-Nice et le caprice des villas estivales dans un<span class="pagenum"><a id="Page_134"></a>[Pg 134]</span>
-cadre où l'on trouve toujours des amis? Mais ce
-luxe-là m'interdit tout caprice, toute fantaisie,
-toute réalisation de désir. Il m'a désignée
-comme une proie à toutes les basses convoitises,
-il m'a appris à douter de tous et de tout; il a
-fait de moi la <i>dame qui casque</i>. Oh! l'horreur
-de ce mot, <i>casquer</i>. Oh! quelle horreur!</p>
-
-<p>&mdash;C'est que vous êtes trop prudente aussi,
-princesse; trop réfléchie et trop politique.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Anglaise.</p>
-
-<p>&mdash;Avec quel orgueil vous dites cela!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, j'ai regretté souvent de ne pas avoir
-votre insouciance latine; oui, car c'est affreux,
-en vérité, d'avoir à la fois cette frénésie d'imagination
-et ce sang-froid odieux. Ah! ce sang-froid
-réfléchi, cette prévoyance perpétuelle des
-probabilités fâcheuses. Comme ce côté anglais a
-gâché ma vie!</p>
-
-<p>&mdash;Votre vie sentimentale?</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement! Ainsi, je vous ai raconté,
-n'est-ce pas, mon aventure imprévue et violente,
-d'il y a vingt ans, avec ce Sicilien ou ce Corse,<span class="pagenum"><a id="Page_135"></a>[Pg 135]</span>
-cet inconnu disparu sans retour? Ce fut peut-être
-de toute mon existence la sensation la
-plus délicieuse et la plus forte. Ce fut la plus
-brève aussi. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Il y eut une suite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non. Je revis cet homme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! princesse!</p>
-
-<p>&mdash;Mais lui ne m'a pas revue!</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà. Deux jours après mon abandon
-furtif et délirant d'un soir, mon jardinier venait
-me prévenir qu'un homme rôdait obstinément
-depuis le matin dans le chemin de servitude,
-derrière le grand mur du parc. C'était un individu
-d'assez mauvaise mine; il croyait devoir
-m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre.
-«C'est un Italien, me rapportait-il, un marin de
-quelque tartane. Il est là, dans le chemin,
-qui joue aux boules avec des oranges.» Un
-Italien! Je devinais que c'était lui. Je sus assez
-me dominer pour ne pas courir immédiatement
-à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y<span class="pagenum"><a id="Page_136"></a>[Pg 136]</span>
-allais comme en me promenant, à travers les
-allées. Mais, arrivée sur les lieux, je me gardai
-bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le
-trou de la serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien
-était là, épiant la porte qui me séparait de lui.
-Debout, les bras croisés, avec une expression
-farouche, il ne jouait plus avec ses oranges.
-J'avais une folle envie de me jeter contre sa
-poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces;
-je me contentai de le regarder. Il revint ainsi
-pendant deux jours, et, moi, je revins aussi le
-contempler et me rassasier de ses allées et venues,
-de ses prunelles ardentes et de l'impatience
-crispée de sa bouche. Il rôdait comme un fauve.
-Je mourais à la fois de désir et de regret.
-Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe
-autour d'un autre. <i>L'agonie d'un sexe</i>, la plus
-belle définition que j'ai jamais lue de l'amour.
-Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le
-soir de notre étreinte; comme le fameux soir,
-leur odeur me faisait défaillir.. Et, je n'ouvrais
-point! Il partit sans m'avoir revue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"></a>[Pg 137]</span></p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qu'on appelle avoir du caractère.
-Mes compliments, princesse.»</p>
-
-<p>La princesse se levait de son siège improvisé
-et se mettait à marcher. Du bout de son ombrelle
-elle fauchait à larges coups les clochettes
-bleues des campanules et les pétales
-roses de silène.</p>
-
-<p>&mdash;Un caractère qui ne me garde pas toujours
-des pires enfantillages et des plus ridicules.
-Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir,
-je suis revenue errer seule au clair de lune
-parmi ces baraquements pleins d'hommes endormis.
-J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus,
-sur la route, et là, dans la magie de la
-forêt lunaire, j'ai écouté la forte respiration du
-camp qui montait, régulière et rythmée, dans la
-nuit.</p>
-
-<p>J'y avais passé toute la journée et, comme la
-veille et l'avant-veille encore, j'avais vu s'allumer
-sur mes pas des regards et des œillades. Oh!
-la délicieuse brûlure que vous mettent sur la
-peau certaines prunelles d'hommes! Une femme<span class="pagenum"><a id="Page_138"></a>[Pg 138]</span>
-seule peut sentir cela. Le jour, j'avais justement
-traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les
-soldats, emblousés de toile grise, la mangeaient
-assis au revers du talus, accroupis dans l'herbe
-ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil
-et maigris par les marches, ils offraient tous des
-faces ardentes et tirées de routiers. Une faim
-presque animale les tenait penchés sur leurs
-gamelles, mais je passais, et le parfum de mes
-dessous fit brusquement lever les têtes. Une
-lueur emplit tous ces yeux, et ce furent des
-regards de bête que je sentis fondre sur moi;
-la minute fut délicieuse, il me semblait rôder
-parmi des fauves... Devant le petit restaurant,
-deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à
-la fois insolents et pitoyables, mais leur impertinence
-ne m'atteignit pas.</p>
-
-<p>Je me sentais désirée par tous ces hommes.
-Plus d'un, me disais-je, rêvera sûrement de moi,
-cette nuit... Et je suis revenue, non point réaliser
-ce rêve, mais leur apporter le frôlement
-de ma présence. Seule dans le halo argenté dont<span class="pagenum"><a id="Page_139"></a>[Pg 139]</span>
-s'agrandissait la forêt, il me semblait que je
-buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi
-libérées et flottantes pendant l'enchantement du
-sommeil. Comme un flot de baisers, comme un
-encens de rut, d'ardeur et de caresses montait,
-il me semblait, invisible vers moi. Pendant une
-minute, par la volonté de tous ces désirs je me
-suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu alors
-l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une
-Cléopâtre, Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les
-murs de Troie, ces reines d'impérissable beauté
-aux fantômes évoqués par le regret des mâles,
-et dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et
-voulue après vingt siècles abolis, hante encore
-le sommeil des poètes et des jeunes hommes.</p>
-
-<p>Cléopâtre! Hélène! Sémiramis aussi, et, plus
-près de nous, les grandes courtisanes. Impéria,
-la maîtresse des cardinaux et des papes, la
-luxure de l'Eglise et la fleur des Conciles; Belcolore
-à Venise, et, sous les Valois, les deux
-Diane! avoir fait rugir et râler des armées et des
-rois et des peuples d'amour et de désirs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"></a>[Pg 140]</span></p>
-
-<p>&mdash;Et vous n'avez même pas eu pitié d'un
-homme de garde! Cléopâtre, elle, eût relevé la
-sentinelle, princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Et envoyé le romancier Paul Sourdière
-travailler aux Pyramides, le bagne du temps
-des Ptolémées. Cléopâtre n'aimait pas les insolents.»</p>
-
-<p>Un bruit de branches brisées, le martellement
-sur la mousse d'une galopade d'hommes, toute
-une compagnie d'alpins se ruait, dévalant des
-pentes de l'Authion.</p>
-
-<p>La princesse et le romancier remontaient en
-voiture.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"></a>[Pg 141]</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"></a>[Pg 142]<br /><a id="Page_143"></a>[Pg 143]</span></p>
-<h1 class="nobreak" id="PRINCE_DAUBERGE">PRINCE D'AUBERGE</h1>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="I">I</h2>
-</div>
-
-<h2>UN SOIR, AU MUSIC-HALL</h2>
-
-
-<p>C'était dans l'avant-scène du Cercle. Ils
-étaient trois ou quatre habits noirs, venus pour
-les débuts d'une professionnelle, une assez jolie
-fille qui, des nuits de chez Maxim's et des cinq
-heures aux Acacias, venait de s'échouer sur la
-scène de ce music-hall. Les clubmen très
-amusés escomptaient d'avance les gaucheries et
-les terreurs de la débutante dans sa cage aux
-lions (on savait Méry Gabston taffeuse en diable,
-elle n'avait jamais pu monter ailleurs qu'au
-manège, ce qui l'avait brouillée avec d'Arcy-Fryleuse,
-sportsman enragé, qui n'avait pu supporter
-chez une maîtresse cette crainte irraisonnée<span class="pagenum"><a id="Page_144"></a>[Pg 144]</span>
-du cheval). Qu'allait-elle donner en
-public sous les diamants loués pour la circonstance,
-une fois enfermée entre les hautes grilles
-dorées de la cage avec les fauves du dompteur
-Buckler, le Buckler des fêtes foraines réduit
-par la faillite à louer sa ménagerie à une fille, et
-à prêter à un caprice la majesté de ses lions.</p>
-
-<p>«Bah! on va nous fournir des fauves préalablement
-cuisinés d'avance, abrutis d'opium ou
-de... manipulations. Et morphine et caresses
-savantes, Méry s'en charge, son dernier amant
-est mort ataxique.&mdash;C'est vrai, ce pauvre
-Saint-Estèphe! dans un sanatorium d'Allemagne.
-Ses sœurs l'avaient fait interdire et ne lui ont
-même pas accordé l'hôtel de Paris, à Monte-Carlo,
-ou l'hôtel de Russie, à Menton.&mdash;Pauvre
-de nous!&mdash;Oh! moi je donne raison à la comtesse
-de Nauplies. Trop d'infirmités déjà affligent
-la Côte d'Azur. C'est navrant, quand on va là-bas
-en février, d'avoir à éviter toutes ces petites
-voitures, où des dévouements en livrée promènent
-au soleil des agonies refusées par les<span class="pagenum"><a id="Page_145"></a>[Pg 145]</span>
-familles. Le sanatorium ou la maison de santé,
-moi, je ne connais que ça! Nous devons avoir la
-pudeur de nos déchets. On enterre bien les cadavres,
-on doit dérober toutes les décompositions
-aux regards. Il y a des sœurs de charité, que
-diable! il faut bien que le catholicisme serve à
-quelque chose.»</p>
-
-<p>Et la veulerie des propos éreintés traînait,
-maintenant, sur le conseil judiciaire infligé à la
-comtesse de la Nerthe par un frère, à la fin
-énervé d'avoir à payer les échéances du comte.
-Deux plastrons blâmaient la décision prise, les
-deux autres l'approuvaient; un cinquième arrivant
-déclarait qu'il se contenterait, lui, des trois
-millions de rentes du jeune ménage; et puis le
-dernier scandale d'un autre jeune ménage du
-faubourg était conté, l'aventure à surprise d'un
-collier de fabuleuses perles acheté en double. La
-femme légitime avait eu les moins belles naturellement,
-et la maîtresse les plus précieuses;
-une note présentée à la jeune femme en l'absence
-du comte par le joaillier avait révélé le pot-aux-roses.<span class="pagenum"><a id="Page_146"></a>[Pg 146]</span>
-Maurice Donnay s'était inspiré de l'incident
-pour une pièce.</p>
-
-<p>Sur scène, six monstrueux éléphants noirs
-évoluaient, merveilleux, gigantesques, la largeur
-de leurs fronts timbrée de couronnes d'or, qui
-leur faisaient autant de diadèmes. On eût dit de
-millénaires idoles de pagodes hindoues, tout à
-coup animées par un geste du dompteur. Quand
-les six pachydermes s'avançaient de front sur le
-public en nouant et en balançant tour à tour la
-souplesse de leurs trompes, on évoquait inconsciemment
-les symboliques frises d'animaux
-admirés, il y a quatre ans, dans l'escalier souterrain
-du Phnom pendant l'exposition, et c'était
-en vérité comme un monumental morceau d'architecture
-abolie qui, lent et majestueux, processionnait
-et tournait en rond dans les corps
-pesants, souples et presque légers des six pachydermes.</p>
-
-<p>Sanglé dans un dolman de prince madgyar, la
-blancheur de porcelaine du plastron illuminée
-des feux de trois diamants ridicules, le dompteur<span class="pagenum"><a id="Page_147"></a>[Pg 147]</span>
-manœuvrait au doigt et du bout à peine effleurant
-de sa cravache ce frontispice ambulant de
-temple cambodgien.</p>
-
-<p>D'une voix monocorde et lassée les cinq clubmen
-causaient maintenant du dernier chantage
-éclaté si inopinément dans le monde du haut
-commerce des rues du Sentier, d'Uzès et d'Aboukir,
-et de la fin tragique de ce pauvre bonhomme
-de soixante ans, terrorisé par les menaces de
-deux misérables contre lesquels la police n'avait
-même pu sévir. Du dompteur et de ses éléphants,
-ces messieurs ne se souciaient guère. C'était
-l'heure du ballet. Ils étaient là pour les diamants
-de Viane de Sorgy, dépouilles opimes, cette
-fois, disait-on, de l'Angleterre... «Un prince du
-sang!&mdash;On le dit!&mdash;Moi, je leur aurais cassé
-la tête, à ces misérables, on a toujours un revolver.&mdash;A
-propos de chanteur connaissez-vous
-le maître du genre et de la clef de sol? alors
-regardez en face, dans cette avant-scène.»</p>
-
-<p>Un homme venait d'y entrer. Très grand, la
-taille merveilleusement mince et souple dans la<span class="pagenum"><a id="Page_148"></a>[Pg 148]</span>
-cambrure exagérée de l'habit noir, musclé pourtant,
-comme l'attestait la vigueur des mains
-qu'il venait de poser sur le bord de la loge; des
-mains d'aventurier aux doigts spatulés et forts
-qu'aucun bijou ne dénonçait aux regards. La
-tête classique et d'une régularité presque irritante
-était celle d'une étude italienne. C'étaient
-sur les dents de nacre les lèvres ciselées de
-corail rouge et les moustaches d'un noir brillant
-d'un prince napolitain ou d'un modèle de Florence;
-mais les yeux s'alanguissaient de cette
-ardeur passionnée et lasse, propre aux races du
-Midi. Sans les cheveux noirs trop lustrés et pommadés,
-l'homme eût été d'une élégance impeccable.
-Une femme l'accompagnait, une Italienne comme
-lui à en juger par son type sinueux et morbide
-de brune cruelle. C'étaient les mêmes lèvres
-rouges, la même pâleur mate, le même front
-entêté, bestial et étroit sous les grappes savamment
-ondulées des cheveux noirs; mais la flexibilité
-de la taille et du cou ravissait. Avec des
-ondulations de vipère la femme venait de glisser<span class="pagenum"><a id="Page_149"></a>[Pg 149]</span>
-et émergeait, enfin nue, d'un merveilleux
-manteau de soir. Elle s'asseyait maintenant.
-«Elle a de bien belles perles! hasardait, après
-un coup de lorgnette, un des cinq habits noirs.&mdash;Et
-de plus belles émeraudes, était-il riposté,
-avez-vous regardé ses prunelles? La marquise
-a les plus splendides yeux verts, et le rare est que
-ses cils sont noirs. D'ailleurs ils sont gris le
-matin, ce sont des yeux d'eau changeante.&mdash;Elle
-est marquise?&mdash;Comme il est prince. Le
-couple se vaut, elle sera peut-être duchesse
-demain.&mdash;Pas mariée alors?&mdash;Bah! ils le
-seront peut-être cet hiver à Nice, quoique Nice
-soit bien près d'ici. Pour les besoins de la cause
-ils sont tour à tour mari et femme, frère et sœur
-ou amant et maîtresse, cela dépend du ponte; ils
-opèrent quelquefois tous deux, Cosmopolis et
-Babylone, tout arrive en Orient. Vous avez lu
-les «Mille et une nuits», du docteur Mardrus?&mdash;Vous
-nous intriguez, de Fols. N'empêche
-qu'elle n'ait de bien beaux bijoux.&mdash;Bah! ils
-sont peut-être faux ce soir. L'endroit est plutôt<span class="pagenum"><a id="Page_150"></a>[Pg 150]</span>
-canaille.» Et les quatre autres intrigués: «Mais
-enfin qui sont-ils?&mdash;Elle, qu'importe! une
-comparse; mais lui, c'est la cheville ouvrière,
-l'âme de l'association. Comment, vous ne le connaissez
-pas? Pietaposa, le prince Luidgi Pietaposa,
-ça ne vous dit rien, ce nom-là? Il est vrai
-qu'il travaille plutôt à l'étranger, et vous, quand
-vous êtes allés à Nice!...»</p>
-
-<p>Les quatre hommes étaient devenus rêveurs.
-Pietaposa! Le nom en effet, comme une traînée
-de poudre, rappelait aux uns comme aux autres
-de vagues scandales de clubs et de boudoirs.</p>
-
-<p>Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de
-baccara au cercle de Palerme et à l'«Amicitia»,
-pendant la saison de Florence. Il était précédé
-partout par une réputation de chance insolente,
-et les villes d'eau du Tyrol autrichien avaient, il
-y a deux ans, retenti de ses exploits d'heureux
-joueur. Des duels non moins heureux (car c'était
-une des plus fines lames des salles d'armes de
-Milan), avaient toujours tenu en respect les
-médisants; mais de Vienne à Budapest et de<span class="pagenum"><a id="Page_151"></a>[Pg 151]</span>
-Naples à San-Remo les gens prudents évitaient
-de s'asseoir à sa table.</p>
-
-<p>Beau comme un dieu, il avait été, presque
-enfant, aimé par une reine en exil, une majesté
-plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur
-ses genoux, et, par un juste retour des choses
-d'ici-bas, lui à son tour avait, dit-on, tenu sur
-ses genoux, pas plus tard que le dernier hiver,
-une jeune infante, la fille même de son éducatrice.
-D'ailleurs pour les femmes, comme pour
-les cartes, il s'était toujours bien battu. On
-voyait facilement le fil de son épée, plus rarement
-la monnaie de ses billets de banque. On
-l'accusait de quelques poufs fameux sur la «Riviera»,
-mais à son honneur il existait de par
-les villes du littoral un écumeur de tripots qui
-possédait avec Pietaposa une malheureuse ressemblance:
-un Sosie compromet toujours son
-homme. Du Sosie la police avait fait justice; et
-les maisons centrales de Nice et de Turin avaient
-gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien
-comme le prince et payant de mine comme lui.<span class="pagenum"><a id="Page_152"></a>[Pg 152]</span>
-Mais, si un Sosie compromet, un Sosie est aussi
-un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires
-aventures tourbillonnant autour du nom
-du prince s'établissait une atmosphère de galanterie
-louche, de fortune équivoque et pourtant de
-chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux
-et aiguisé le sourire des cinq hommes, maintenant
-attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.</p>
-
-<p>Fluide et mince comme un verre opalisé de
-Venise sous les satins et les brocarts blancs d'un
-idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur
-scène la candeur de sa gaucherie, la timidité
-peureuse de ses gestes et la parfaite ressemblance
-du fameux portrait d'homme de Van
-Dyck, «<i>le lord Warton</i>», que les Romanoff
-détiennent au Musée de l'«Ermitage».
-On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer
-cette ressemblance. Le costume avait été copié,
-tons sur tons et plis par plis sur celui du portrait.
-C'était le même justaucorps broché de
-roses d'argent et, sur le grand manteau d'un
-mauve lunaire drapant somptueusement la sveltesse<span class="pagenum"><a id="Page_153"></a>[Pg 153]</span>
-de la femme, le Grand cordon bleu en
-sautoir mettait en valeur l'eau étincelante des
-diamants, qui révolutionnaient tout Paris.</p>
-
-<p>L'affabulation du ballet mettait en scène les
-aventures d'un jeune lord anglais, timide et
-peureux des femmes, qu'un caprice de Georges II
-envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles
-et en plein Louveciennes, pour qu'il s'y
-déniaisât et perdît enfin ce que les Anglaises ne
-lui avaient pas pris.</p>
-
-<p>C'était, transposée au théâtre, l'aventure même
-de Louis XV adolescent au château de Chantilly.
-Un essaim de belles filles déshabillées en marquises
-et en duchesses menait gaiement la
-ronde autour du jouvenceau: et, parmi la folle
-équipée de toutes ces bouches et de toutes ces
-gorges offertes, le jeune lord apportait une
-maladresse, un effarement comique, une angoisse
-frissonnante d'autant plus piquants que
-ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes
-les transes était M<sup>lle</sup> de Sorgy.</p>
-
-<p>La salle s'amusait énormément aux dangers<span class="pagenum"><a id="Page_154"></a>[Pg 154]</span>
-courus par la vertu du jeune lord, et l'avant-scène
-du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades et
-de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.</p>
-
-<p>Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette
-les jeux de scène de la demi-mondaine;
-elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité
-était naturelle.</p>
-
-<p>Comme les cinq clubmen cherchaient à se
-remémorer, chacun dans ses souvenirs, une
-histoire précise sur ce diable d'homme:
-«Voyons, et la mort de la duchesse de Freybourg,
-la fille de Nathan Rayberg, son suicide dans la
-misère, à bout d'expédient, dans la détresse des
-poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans
-que Rayberg ait consenti à intervenir, lassé,
-lui aussi, depuis cinq ans de payer des dettes...
-Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur?
-mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!&mdash;Alors,
-il était son amant?&mdash;Parbleu!&mdash;Mais,
-c'est toute une histoire.&mdash;Un drame.
-Tout à l'heure, chez Durand, si vous voulez, en
-cabinet. L'avant-scène d'à côté a des oreilles.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"></a>[Pg 155]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="II">II</h2>
-</div>
-
-<h2>UNE NUIT CHEZ DURAND</h2>
-
-
-<p>Et quand les cinq hommes se furent attablés
-devant huit douzaines d'huîtres, Natives et Ostendes
-mêlées, les rideaux des fenêtres une fois
-bien tirés, d'Esshuard de Brides, le plus âgé de
-la bande, dont les cheveux près des tempes
-commençaient à se poudrer de givre: «Je ne
-vous raconterai pas son histoire, je serais bien
-bien embarrassé de vous la dire, et ce serait
-peut-être long, mais je connais quelques beaux
-coups d'audace du sire, un ou deux, pas plus,
-mais suffisants pour bien camper le personnage,
-quelques annotations de vie, les menues remarques
-personnelles, que j'ai pu faire sur l'individu<span class="pagenum"><a id="Page_156"></a>[Pg 156]</span>
-au cours de diverses rencontres, à l'étranger
-surtout; car, si je suis resté un grand pécheur,
-j'ai été encore un plus grand voyageur.&mdash;Le
-besoin de changer de climats.&mdash;Et de maîtresses.&mdash;D'imbéciles
-surtout. A l'étranger,
-on a beau posséder la langue, mille finesses de
-la conversation vous échappent et c'est autant
-d'idioties et d'énervements que l'on s'évite. Ne
-pas comprendre les propos d'un voisin de table
-au cabaret et les réflexions stupides de la foule
-dans la rue ou devant un tableau de Musée, avez-vous
-jamais réfléchi, messieurs, combien cette
-incompréhension de la sottise ambiante pouvait
-alléger le poids des heures et éclaircir un horizon?
-La vie est très facile, je vous assure, à l'étranger.&mdash;Tu
-ne t'ennuies jamais seul? ricanait de Clarens.&mdash;Seul,
-non, mais par contre les autres
-m'ennuient presque toujours; est-ce votre cas?&mdash;Mais
-oui, pouffait le jeune Gamard, un des
-«fils à papa» les plus épanouis de l'«Impérial»
-et des «Mirlitons»,&mdash;et, tournant vers
-les trois autres la jovialité de sa face,&mdash;d'Esshuard<span class="pagenum"><a id="Page_157"></a>[Pg 157]</span>
-de Brides est dans ses bonnes. Je crois,
-Messieurs, que ça va être un peu long.» A quoi
-l'interpellé, repoussant son assiette et faisant
-signe au maître d'hôtel pour le consommé froid
-à la Reine: «Henri, du Clos-Vougeot et du vin
-de la Moselle, nous ferons des mélanges ce
-soir.» Et, très courtois, avec un demi-salut
-esquissé vers les autres: «Vous désirez du style
-télégraphique? A vos ordres, parfaitement. Par
-ordre de dates, vous y êtes? Voyons, voyons,
-nous sommes en dix-neuf cent quatre.» Et, comme
-parlant tout haut ses souvenirs: «En quatre-vingt-douze,
-c'est cela, le Pietaposa doit avoir
-trente-cinq ans; il en paraissait alors vingt-deux
-c'est bien cela, en quatre-vingt-douze ou
-quatre-vingt-treize, à Florence, pendant la
-saison.</p>
-
-<p>»Je le rencontre aux Cascines, dans le
-landau armorié de la reine de Galice, la grosse
-reine de Galice, qu'ont fait expulser par son
-peuple l'incapacité de ses ministres et l'audace
-de ses favoris. Toute déchue qu'elle fût,<span class="pagenum"><a id="Page_158"></a>[Pg 158]</span>
-Mercédès Conceptione recevait encore une pension
-annuelle de trois millions et joyeusement,
-en déclassée de la couronne, promenait
-alors son exil à travers les capitales de l'Europe
-et toutes les villes où l'on s'amuse. Florence la
-possédait ce printemps, elle, les quelques favoris
-ordinaires, les trois Infantes et même l'Infant,
-qui remonta plus tard sur le trône: toute une
-petite cour bruyante, parée et chamarrée qui de
-Nice, où elle avait passé l'hiver, était venue
-s'abattre à Florence. De là elle gagnerait Paris au
-printemps; les Majestés en rupture de royaume
-ont cela de commun avec les courtisanes qu'elles
-font les villes dans leur saison.</p>
-
-<p>»Le Pietaposa, beau comme une fleur qui serait
-homme, ornait les coussins du landau royal. En
-face de lui se prélassait la grosse reine déjà
-bedonnante, sanglée dans une de ses robes de
-couleur violente, dont l'Espagne a le monopole, la
-mantille nationale fixée par une rose rouge dans
-les cheveux, très carnavalesque en somme, et
-près de la reine, jolie et fine, un profil d'ambre<span class="pagenum"><a id="Page_159"></a>[Pg 159]</span>
-sous des cheveux noirs satinés et luisants, une
-des Infantes.</p>
-
-<p>»La robe lustrée des chevaux bai cerise, la
-livrée éclatante, le luxe agressif et brutal du harnais,
-le groupe du jeune homme et des deux
-femmes, tout m'intéressa; je m'informais.
-J'avais reconnu la grosse Altesse. A Florence,
-aux Cascines, tout le monde se salue, se sourit,
-se connaît. Ce sont des Acacias plus intimes
-et, quiconque y porte un nom, le peuple se le
-montre au doigt.</p>
-
-<p>»Le jeune homme assis était le prince Luidgi
-Pietaposa. Il s'émanait de sa beauté un tel rayonnement
-de jeunesse et d'assurance que j'avais
-cru un moment à la présence de l'Infant lui-même,
-à Don Pedro Allonzo d'Hiferia. «Le
-prince des Asturies est souffrant, m'était-il
-répondu, mais ce jeune homme est son intime,
-ils ne se quittent pas. La reine de Galice l'a
-attaché à la personne de son fils, c'est le favori
-du jour. La Reine, l'Infant, les Infantes elles-mêmes,
-tout le monde ici aime le prince Pietaposa.<span class="pagenum"><a id="Page_160"></a>[Pg 160]</span>
-«Quanto bello!» Il est si beau!» ajoutait
-mon interlocuteur avec une idolâtrie tout
-italienne.</p>
-
-<p>»Mais le soir, au cercle des Etrangers et au
-Palais Fontebuoni, chez la comtesse Davantzina,
-j'eus des renseignements plus précis et des détails
-de circonstance; le jeune Pietaposa n'était pas
-que l'ami du fils, la reine étendait jusqu'à lui son
-affection maternelle et de plus intimes complaisances.
-Les jours suivants, le bruit public me
-confirmait ces indiscrétions. La liaison affichée de
-la grosse Majesté et du jeune prince italien était
-le scandale dont pouffait, cette année-là, toute
-la société florentine; on l'appelait couramment
-«le péché de la Reine». Avec la chaleur de tempérament
-qui l'a rendue fameuse à travers toute
-l'Europe et le flair aiguisé de son expérience, la
-reine de Galice avait accueilli immédiatement
-cette fleur en bouton: pas de loge à l'Opéra,
-pas de promenade aux Cascines ou à la villa Boboli,
-pas de visite aux Uffizi sans la présence
-auprès de la reine de son péché chéri.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"></a>[Pg 161]</span></p>
-
-<p>Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain,
-déclaraient avec un haussement d'épaules
-les autres hommes consultés, ça va de soi.
-Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y
-sont princes et aucun gentilhomme. Napolitain,
-ruffiane, lazzarone ou catin!»</p>
-
-<p>«Le favori de la reine était désavoué par la
-ville du Dante. On l'accueillait et on lui faisait
-fête pourtant. Plus que partout ailleurs, la beauté
-règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs
-de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les
-Florentins ont Botticelli, le Benvenuto et Buonarotti
-dans les sens et dans le sang, et le Pietaposa
-(vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait
-alors à un saint Georges du Carpaccio ou à un
-saint Sébastien du Sodoma.</p>
-
-<p>Mais l'auguste amante? Quel effondrement
-de chairs sous ses plastrons de satins et de jais
-et quelle chair boutonneuse, soulevée partout
-comme une peau d'orange, et dénonçant des
-rougeurs des joues à celles de la nuque l'orage
-et l'ardeur du tempérament.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"></a>[Pg 162]</span></p>
-
-<p>«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain,
-déclarait en riant la marquise Pepoli. C'est un
-volcan, «el povero caro» n'a pas changé de
-pays, il fait toutes les nuits l'ascension du
-Vésuve.»</p>
-
-<p>Je quittais Florence et le couple en pleine
-lune de miel: non, en pleine éruption. Ce fut
-ma première rencontre avec cet homme intéressant:
-elle date au moins de douze années. C'étaient
-les débuts du prince dans les cours d'Europe.
-Deux ans plus tard, ayant retrouvé la
-marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres
-amants. «Cela a duré encore six mois après
-votre départ, me fut-il répondu, et puis cela
-a fini comme cela devait finir, par la disparition
-de quelques diamants. Un beau matin, la
-reine constatait qu'il manquait dans son écrin
-une rivière de famille et quelques perles,
-quatre-vingt mille francs au bas mot, que Pietaposa
-doit à la Galice. La police intervint,
-mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites.
-L'entourage était plutôt sujet à caution;<span class="pagenum"><a id="Page_163"></a>[Pg 163]</span>
-les joyaux heureusement n'appartenaient
-pas à la Couronne; il n'y eut pas d'incident
-diplomatique, il n'y en eut même pas de judiciaire.
-Il y a des cas où cela est plus prudent.»</p>
-
-<p>&mdash;Et depuis? interrogeait Gamard.</p>
-
-<p>«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois
-dans diverses postures, non, dans divers avatars
-le beau Napolitain. Ce fut d'abord à Corfou,
-vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du
-yacht de l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre
-toqué, lui et quelques seigneurs de moindre
-importance, cueillis par l'Altesse au cours de
-ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto?
-Vous connaissez le prince héritier d'Illyrie, qui
-a renoncé au trône, et, du vivant même de l'empereur,
-a solennellement abdiqué en faveur de
-son cousin pour se livrer tout entier à la passion
-de la navigation et de l'astronomie? Il découvre
-des constellations inconnues et des poissons nouveaux.&mdash;Et
-le Pietaposa, il l'avait découvert à
-quel titre? interrompait l'incorrigible Gamard.&mdash;L'histoire<span class="pagenum"><a id="Page_164"></a>[Pg 164]</span>
-ne le dit pas. L'archiduc Otto est un
-exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis sûr
-qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un
-bibelot précieux, une statue rare ou un beau portrait.
-L'équipage de la <i>Yungfrau</i> offrait alors
-les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen.
-Il y avait des matelots turcs, il y en
-avait de Grèce, de Sicile et d'Espagne, et jusqu'à
-des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est
-l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach!
-D'abord, c'est de famille. On n'a pas impunément
-un Louis II de Bavière dans ses consanguins.
-D'ailleurs, esthétisme purement cérébral,
-jamais un soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est
-le mari le plus fidèle, et l'archiduchesse Gisèle
-n'a jamais pleuré.&mdash;Et le Pietaposa dans tout
-cela?&mdash;Le Pietaposa était à Corfou parce que
-la <i>Yungfrau</i> y avait fait escale. L'archiduc
-avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice de
-Hongrie, qui y passe tous ses hivers.&mdash;Et le
-Pietaposa était reçu chez l'impératrice?&mdash;Parfaitement,
-dans l'ombre de l'archiduc. Ah! l'aigrefin<span class="pagenum"><a id="Page_165"></a>[Pg 165]</span>
-a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de
-la souplesse et de l'audace, une race énorme
-avec cela!&mdash;Pas dans les mains. Vous avez vu
-ces éclanches?&mdash;Mais il en a dans l'allure et dans
-la vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la
-preuve est qu'il força l'entrée des salons et des
-clubs de Vienne, et la noblesse autrichienne est
-demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par
-ces temps de veulerie et de lâchez-tout universel.&mdash;Quelques
-scandales du club à Vienne?&mdash;Non,
-heureux joueur et beau joueur, quelques duels,
-mais pour des femmes; une liaison affichée avec
-une danseuse; et le sujet d'Opéra, là-bas, c'est le
-«nec plus ultra», la crème. Bref, la situation
-la plus en vue, la plus assise.&mdash;Eh bien, alors?&mdash;La
-débâcle commence en 1895, à Ems.</p>
-
-<p>»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier
-servant la grande duchesse Sophie de Meinichengen,
-cette jolie blonde pas toute jeune qui
-promenait cet hiver, à travers les ministères et
-les réceptions officielles, le tragédien Chastenay
-Dosan et le peintre Dario de la Psara. La grande-duchesse<span class="pagenum"><a id="Page_166"></a>[Pg 166]</span>
-avait alors sept ans de moins, et moins
-connue, moins démodée aussi par tant de séjours
-dans les Ritz et Bristol Hôtels de tant de
-capitales, la blonde Altesse était alors au début
-de longues et fantasques absences de six mois
-qu'elle fait, tous les ans, loin du duché et du
-palais conjugal: la plus honnête femme du
-monde au demeurant, mais pas cousine pour
-rien, non plus, des Mittelbach.&mdash;Alors, il ne
-changeait pas de famille, le Pietaposa?&mdash;Oui.
-Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement.
-Rien ne pose comme de soi-disant liaisons
-royales.&mdash;Les bourgeoises suivent.&mdash;Les parvenues
-surtout. Cette société de cuistres rampe à
-genoux devant tout ce qui a blason.&mdash;Une
-époque de domestiques.&mdash;A qui le dites-vous!
-Les peuples se révoltent et tous les républicains
-sont maîtres d'hôtel; voyez les Suisses!&mdash;D'ailleurs,
-on n'est bien servi maintenant qu'à l'auberge.&mdash;Et
-on ne mange plus qu'au cabaret.&mdash;Résultat:
-toutes les Altesses démissionnent;
-l'impératrice de Hongrie vit à Corfou, la reine<span class="pagenum"><a id="Page_167"></a>[Pg 167]</span>
-Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo,
-le roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi
-Oloran au tripot.&mdash;Mais la grande-duchesse?
-Vous vous égarez, d'Esshuard.&mdash;En effet; mais
-vous permettez. Très altérantes, ces biographies
-de Majestés en vacances. Si nous changions un
-peu nos vins?&mdash;Henri, une Saint-Marceaux
-pour ces messieurs et moi, et du Rœderer pour
-M. de Clarens, qui n'en supporte pas d'autre.»</p>
-
-<p>Et quand le maître d'hôtel eut servi les
-coupes de cristal taillé et fait sauter les capuchons
-dorés des bouteilles:</p>
-
-<p>«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et
-du Pietaposa, elle a été plutôt ridicule. L'Altesse
-ne sortait que flanquée du bel Italien, très en
-cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses
-cravates et des bagues à tous les doigts. Il s'est
-calmé depuis et sans la cambrure accusée de
-l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne
-peut trop demander à un Napolitain. Napolitain,
-il l'était alors outrageusement dans ses allures
-et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude et<span class="pagenum"><a id="Page_168"></a>[Pg 168]</span>
-de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé,
-avec des œillades incendiaires et des sourires de
-langueur, un vrai ténor, et compromettant à
-plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se
-laissait aimer, courtiser et vivre, toute à la
-vanité d'avoir enchaîné ce phénomène à sa daumont,
-et toute au plaisir esthétique de le voir.
-Le Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations
-et les promenades offertes, tenait table ouverte
-à la Restauration du Parc et perdait et gagnait
-à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur.
-La duchesse Sophie, élevée dans l'économie
-de sa petite cour allemande, n'en croyait pas ses
-yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais
-il y eut le revers de cette éclatante médaille
-et, un beau matin, le sigisbée magnifique présenta
-la note à l'Altesse.»</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_169"></a>[Pg 169]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="III">III</h2>
-</div>
-
-<h2>COUPS NULS</h2>
-
-
-<p>«Et cette note? gouaillait de Clarens.&mdash;Ce
-fut, un beau matin, dans l'appartement que la
-Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la
-brusque irruption du prince. Blême, la figure
-défaite avec des yeux meurtris et fous de désespoir,
-beau comme un archange foudroyé dans
-l'égarement de tout son être, le prince insistait
-étrangement pour voir Son Altesse; les femmes
-de chambre hésitaient, Son Altesse était encore
-au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence
-n'y songeait pas.» Mais le Pietaposa insistait
-encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa
-pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux<span class="pagenum"><a id="Page_170"></a>[Pg 170]</span>
-filles de chambre, bref, elles se décidaient à
-réveiller la duchesse et laissaient un moment
-«questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré
-de fleurs...; toute une avalanche de liliums
-et de roses blanches qu'il avait envoyée la veille.
-Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait
-tout l'appartement de son flirt.</p>
-
-<p>Le temps de se jeter en bas de son lit et de
-s'insinuer dans un peignoir, et, tout écumante
-de soie pâle et de dentelles, les bras et les
-épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse
-Sophie pénétrait dans le boudoir...
-Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être
-rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat,
-vous m'avez tout émue... etc.»</p>
-
-<p>Nous écririons tous la scène. La veille, au
-Kursaal, Pietaposa avait joué et perdu. La plus
-terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux
-aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu
-rattraper ses pertes, bref, à quatre heures du
-matin, il devait au cercle cent mille marks, cent
-vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or,<span class="pagenum"><a id="Page_171"></a>[Pg 171]</span>
-voilà deux nuits qu'il perdait déjà, il n'en avait
-rien dit, espérant toujours se refaire; c'était
-deux cent mille marks qui filaient en trois jours.
-Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses
-différences; mais ce matin il était «à quia». Il
-lui restait à peine vingt mille marks en portefeuille;
-il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais
-quand il en aurait tiré autant chez un brocanteur
-de la vieille ville, ce serait tout le bout du
-monde; il manquerait encore plus de la moitié
-de la somme, et il devait avoir réglé avant midi,
-ou bien c'était l'affichage.</p>
-
-<p>Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait
-plus qu'à se faire justice, à disparaître, et l'immense
-scandale rejaillirait sur elle, Son Altesse,
-et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa
-suite, on les voyait toujours ensemble, elle serait
-compromise par le pouff et le suicide de l'homme
-qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la tête,
-ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau,
-un éclair. Peut-être qu'elle trouverait, elle, si
-intelligente, si supérieurement bonne, avec sa<span class="pagenum"><a id="Page_172"></a>[Pg 172]</span>
-haute clairvoyance de femme habituée à commander
-et à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait
-le moyen de le tirer de là, de le sauver;
-il était venu à elle comme à un phare, comme à
-une madone, «la Madona», et, avec des gestes
-concentrés, des sanglots dans la voix il épongeait
-son beau front moite, hachait son mouchoir
-à coups de dents et puis s'épongeait encore
-les joues, les cheveux et les tempes en attachant
-sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles
-d'homme ou de chien qui se noie.</p>
-
-<p>Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait
-trop tard dans quel traquenard elle était
-prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant
-la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme,
-c'est qu'elle ne pouvait sauver le misérable. Les
-Meinichengen sont pauvres: elle avait la plus
-grande peine à soutenir l'éclat de son nom,
-payant mal dans les hôtels qui battaient en somme
-réclame de sa présence, cherchant du crédit partout,
-l'obtenant plus péniblement de jour en jour
-et sous le luxe affiché menant, hélas! une<span class="pagenum"><a id="Page_173"></a>[Pg 173]</span>
-existence d'Altesse besoigneuse et la menant
-justement errante et provisoire de ville en ville,
-parce que la parcimonie de la liste civile ne
-lui permettait pas les grandes réceptions à la
-Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements,
-il avait tablé sur les apparences. Sauf
-qu'elle était foncièrement honnête et incapable
-de battre la monnaie de sa beauté et de son nom,
-la Grande-Duchesse Sophie était presque une
-aventurière comme lui. Elle recevait vingt
-mille marks par mois du Grand-Duc et cinq
-mille de son père, arrivait par des prodiges
-d'économie et un arriéré de toujours au moins
-cinquante mille à faire illusion aux snobs de
-Lucerne, d'Ems, de Bade et de Biarritz.</p>
-
-<p>Dès les premiers mots de cet homme, la pauvre
-femme avait senti dans quelles mains
-affreuses elle s'était laissé prendre. Blanche
-comme un linge (et sa pâleur à elle n'était pas
-feinte), elle rompait enfin le silence: «Je ne
-peux pas, disait-elle; j'ai vingt-cinq mille
-marks à dépenser par mois et nous sommes<span class="pagenum"><a id="Page_174"></a>[Pg 174]</span>
-aujourd'hui le 16, je suis encore ici pour quinze
-jours, je ne peux pas. Cela m'est impossible.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais votre nom, votre signature, osait hasarder
-l'Italien, la Résidence avancera tout ce que
-vous demanderez sur un chèque signé de Votre
-Altesse.&mdash;Emprunter pour vous? Vous voulez
-donc me perdre tout à fait, monsieur? Après les
-événements de la nuit tout le monde ici saura pour
-qui je m'endette.&mdash;Ah! si mes bagues avaient
-de la valeur! osait alors hasarder le ruffian, je
-ne serais pas embarrassé de solder ma perte.
-Une femme qui veut sauver un homme a toujours
-son écrin. Vous avez un collier.&mdash;Sur
-lesquels les Juifs avanceraient cent mille marks
-à la Grande-Duchesse Sophie. Sortez, monsieur!»
-car elle retrouvait enfin sa race devant tant de
-bassesse. «D'abord, le voudrais-je, je ne pourrais
-pas vous sauver.&mdash;Les diamants sont faux?
-gouaillait l'espèce.&mdash;Vous l'avez dit, monsieur.
-Il y a de dures nécessités dans la vie.
-Les existences les plus enviées ont leur croix.</p>
-
-<p>C'était un coup à refaire. Les événements,<span class="pagenum"><a id="Page_175"></a>[Pg 175]</span>
-le hasard avaient déjoué les calculs du Pietaposa;
-la Grande-Duchesse Sophie était honnête et
-pauvre: il avait cru à des millions là où il n'y
-avait que des rentes, et sa fatuité avait pris un
-caprice pour de la passion. Il quittait Ems le
-jour même et, le lendemain, un chèque de
-Vienne soldait ses pertes au Kursaal; pertes
-simulées, car on prétendit qu'il y avait un accord
-entre lui et les croupiers du Casino. Il fallait
-bien un prétexte pour extorquer la forte somme
-à l'Altesse; la situation gênée de l'Allemande
-l'avait seule empêchée de chanter.&mdash;Pas mal
-combiné! Et vous retrouviez ce fort ténor?&mdash;L'année
-suivante, en septembre, à Venise, cadre
-à souhait pour les intrigues et les romans d'aventure
-et d'amour; Venise, la ville par excellence
-des aventuriers et des courtisanes, et quel merveilleux
-décor pour l'homme de la Renaissance
-qu'est physiquement le prince Luidgi. Là, vraiment,
-le Pietaposa était dans son cadre...
-Venise! que de songeries grandioses et que de
-souvenirs! C'est à Venise, d'ailleurs, qu'il devait<span class="pagenum"><a id="Page_176"></a>[Pg 176]</span>
-retrouver, en 98, cette malheureuse duchesse de
-Freycourt, au moment même de l'embarquement
-du Kaiser pour Jérusalem. Les de Freycourt
-avaient passé l'été dans le Tyrol autrichien, et,
-d'Inspruck la curiosité les avait fait descendre
-en Vénétie pour assister au départ de l'Empereur;
-mais je reviendrai là-dessus.</p>
-
-<p>La première année, où je le retrouvais dans
-la ville des Doges, Pietaposa était à l'hôtel
-Danielli avec toute une bande de cosmopolites,
-d'Américains surtout, les invités de Thomas
-Van Meisten, le richissime propriétaire des
-mines de pétrole du Massachussett, dont le yacht
-mouillait alors dans la lagune morte, entre les
-Schiavoni et San Giorgio Maggiore. Le millionnaire
-yankee avait convié toute une équipe
-de compatriotes et quelques étrangers en plus à
-une croisière dans l'Adriatique. L'Italien était du
-nombre, et dans les trois jours l'«Alcyon»
-devait cingler sur Trieste et de là faire tous les
-petits ports de l'Istrie... L'Istrie, la Dalmatie, la
-croisière rêvée avec les escales indiquées dans<span class="pagenum"><a id="Page_177"></a>[Pg 177]</span>
-toutes ces petites Venises inconnues et embaumées
-de soleil de l'ancienne mer Tyrrhénienne.</p>
-
-<p>Miss Adda Van Meisten était à bord, et c'est
-pour cette fabuleuse héritière (quinze à vingt
-millions d'apport comme entrée de jeu), que le
-Pietaposa et quelques autres allaient croiser en
-compagnie de l'odieux parvenu qu'est ce gros
-Van Meisten; l'embarquement pour Cythère
-avec la Toison d'Or au port. Ils étaient là quelques
-princes italiens et jusqu'à un marquis
-français, tous souriants, flirtant, vernissés,
-nickelés, poncés, faisant assaut de grâce et d'élégance
-autour de l'enfant aux millions, qui ne s'en
-souciait guère. Miss Adda était une fille pratique,
-la digne fille de son père; elle encourageait les
-flirts, mais au retour de l'expédition elle a
-épousé William Harrisson, le fils d'un des plus
-gros marchands de cochons de Cincinnati. Vous
-savez, la noblesse est très dépréciée aux États-Unis
-depuis les derniers mariages, la princesse
-au Tsigane, etc...&mdash;Oui, cela se gâte, New-York
-hésite et Boston ne veut plus marcher.&mdash;Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_178"></a>[Pg 178]</span>
-ses bons Yankees sont avant tout hommes
-d'affaires, ils entendent qu'on paie comptant à
-l'alcôve comme au comptoir.&mdash;Oui, le mot de
-Barthnet!&mdash;Quel Barthnet?&mdash;Barthnet l'éleveur,
-un des beaux-pères les plus convoités là-bas
-par les beaux-fils de la vieille Europe, une
-déclaration des plus typiques.&mdash;Celle des
-Droits de l'homme?&mdash;Non, des droits du
-gendre et surtout de ses devoirs. C'est Barthnet
-qui parle: «M. Poirier est un type essentiellement
-français, né et élevé pour les marquis de
-Presles. A New-York, nous voulons bien entretenir
-un gendre, comme nous payons un employé,
-mais il doit ses heures de bureau et des
-égards à la caissière. En Amérique il ne pousse
-pas de poires.»</p>
-
-<p>Somme toute, cette fois-là encore, le Pietaposa
-avait quelque peu raté.&mdash;Dame, on ne met pas
-toujours dans le mille et ce sont les déboires du
-métier.&mdash;Pertes et gains, espoirs et vicissitudes.
-La pire de toutes, ce fut l'histoire de ses
-fiançailles au Caire et de son retour à Marseille<span class="pagenum"><a id="Page_179"></a>[Pg 179]</span>
-avec le cadavre de sa fiancée.&mdash;Qu'est-ce que
-cette aventure?&mdash;La plus tragique et la plus
-comique à la fois, Perrette et le pot au lait, le
-naufrage en arrivant au port... Sans une malencontreuse
-fièvre typhoïde, contractée par la fiancée
-entre Malte et Palerme, le Pietaposa serait
-aujourd'hui millionnaire. Qui sait même s'il
-ne ferait pas avec nous la partie au cercle et ne
-recevrait pas le faubourg.&mdash;Saint-Honoré?&mdash;Oh!
-mettons Saint-Germain. Il y a six ans
-encore, nous n'étions pas si difficiles. Avant
-l'Affaire, vous vous souvenez?&mdash;N'insistez pas,
-interrompait Gamard, vous savez que je suis
-revisionniste?&mdash;Naturellement, vous flirtez
-avec la petite comtesse, et vous devez bien cela
-à son snobisme. Noblesse du lac de Genève, elle
-a droit à ses opinions. Elle est étrangère.&mdash;Mon
-cher d'Esshuard.&mdash;Plus un mot, messieurs,
-intervenait de Clarens, cela va se gâter,
-voyons, voyons. Au Pietaposa. L'histoire de ce
-mariage et de cette fiancée?&mdash;Oh! plutôt mûre,
-la future. Le chasseur de dot avait un peu<span class="pagenum"><a id="Page_180"></a>[Pg 180]</span>
-rabattu de ses prétentions, il ramenait cette
-fiancée du Caire, du Caire où il l'avait connue...
-Ah! les longues causeries, le soir, sur la terrasse
-du Métropole et les lentes promenades sur le
-Nil, entre deux rives de sable fuyant à l'infini,
-au bercement des rames sur la lourde Dahabiée.
-Cet Italien de Naples a toujours eu l'intuition
-des décors. Comment voulez-vous qu'une femme
-un peu femme puisse résister aux séductions
-d'un flirt, dans la douceur de ces climats d'Orient,
-et l'atmosphère d'un passé chargé d'orages et
-d'histoires, comme celui de la vieille Egypte, et
-puis tant de temples à l'horizon, Thèbes et
-Memphis, le règne des Pharaons, les Sphinx
-accroupis dans le sable, la mosquée d'Omar, les
-tombeaux des kalifes et les souvenirs des Pyramides...&mdash;Quelle
-salade!&mdash;Et les yeux de
-velours et le profil ciselé du beau prince Luidgi
-pour assaisonner tout cela! Cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon
-était vaincue d'avance!&mdash;C'était la mère
-Homerlon, cette grosse mère, mais elle avait
-bien la cinquantaine.&mdash;Mettons la quarantaine<span class="pagenum"><a id="Page_181"></a>[Pg 181]</span>
-sonnée, comment! vous la connaissez donc?&mdash;Si
-je la connais! elle est donc morte! elle s'est
-laissée choir ainsi, la pauvre femme!&mdash;En pleine
-maturité, comme une nèfle.&mdash;Gamard!&mdash;La
-mère Homerlon, la belle Homerlon et ses attelages
-renouvelés de ceux du duc de Brunsvick,
-ses daumonts à postillon sur la route de Monte-Carlo,
-ses toilettes abracadabrantes, ses galurins
-de commère de Revue et ses diamants de Brésilienne...
-Si je la connaissais, mais je ne connaissais
-qu'elle!... on ne rencontrait que ses chevaux,
-sur la Corniche!&mdash;Et c'est elle que le Pietaposa?...&mdash;Oui,
-elle s'en était férue.&mdash;Il l'a
-échappé belle, le cher prince, il faut vraiment
-l'en féliciter.&mdash;Elle avait la vocation du
-mariage, Saint-Arcoman a failli l'épouser.&mdash;C'est
-vrai, je l'avais oublié.&mdash;Mais, elle réclamait
-la chambre commune et un seul lit, Saint-Arcoman
-a reculé.&mdash;Ah! la veuve était ardente!»</p>
-
-<p>Et les hommes émoustillés y allaient maintenant, chacun,
-de leur histoire, citant leur souvenir.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"></a>[Pg 182]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="IV">IV</h2>
-</div>
-
-<h2>NAUFRAGE AU PORT</h2>
-
-
-<p>Et c'était par traits brefs, en courtes phrases
-décisives, l'évocation, mieux, la reconstitution
-de la vie de cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon, ses
-vingt-cinq ans de ménage dans une triste villa
-de Saint-Denis, toutes les heures de son existence
-liées à la prospérité de l'usine, puis la
-fortune avec les gros bénéfices des spéculations
-apportant peu à peu le bien-être et le
-gros luxe des parvenus dans la maison, les
-pâtes alimentaires Homerlon et Bricart inondant
-l'ancien et le nouveau monde par la toute-puissance
-de la réclame, M<sup>me</sup> Homerlon forçant
-insensiblement la société du haut commerce et<span class="pagenum"><a id="Page_183"></a>[Pg 183]</span>
-de la petite banque, ses timides apparitions aux
-Acacias, sa seconde loge à l'Opéra, son nom
-s'acclimatant dans les listes de souscription des
-œuvres de charité mondaine, la villa de Saint-Denis
-s'enfonçant tout à coup dans les verdures
-d'un parc, un parc trop neuf encombré de kiosques
-et d'arbres grêles, et quelques essais de
-garden-parties avec le lancement d'invitations
-auxquelles on ne répond pas, toutes les tentatives
-touchantes et ridicules d'une vanité bourgeoise
-en mal de mondanités, les pitoyables
-tâtonnements d'une parvenue de la dernière
-heure, renouvelant dans le Paris de 1898 les
-gaffes épiques du «Bourgeois gentilhomme»,
-et puis la mort subite du brave M. Homerlon,
-la liquidation; les dix millions laissés par la
-succession à la veuve et, après les dix-huit
-mois d'un deuil quasi-royal, la brusque irruption
-de la millionnaire à travers le luxe et la
-folie de la mode du tourbillon parisien.</p>
-
-<p>Et avec la cruauté justicière que trouvent immédiatement
-tous les hommes pour la prétention<span class="pagenum"><a id="Page_184"></a>[Pg 184]</span>
-des coquettes mûres et des femmes attardées
-dans le vain désir de plaire, d'Esshuard de
-Brides, de Clarens et Gamard se faisaient les
-historiens des étonnants débuts mondains de ce
-veuvage. Ils le réédifiaient à coups d'anecdotes
-et de personnels souvenirs, et c'était comme un
-tir à l'arc, où chaque racontar souligné d'un
-détail véridique et cinglant avait la vibration
-d'une flèche. Les deux autres personnages,
-plutôt muets, mais si décoratifs, de Martinpré
-et Vrignaut-Pelleuse écoutaient, flegmatiques
-et sans joie, tandis que les causeurs allumés,
-excités, une férocité bleue dans l'œil, faisaient
-défiler le cortège opulent et comique des gaffes
-et des impairs de M<sup>me</sup> Homerlon.</p>
-
-<p>«Vous souvenez-vous de son landau à la
-bataille des fleurs?&mdash;Si je m'en souviens, en
-96, elle a fait la joie de toute la <i>Rivière</i>. Elle
-avait recueilli la marquise Zisca, l'ancienne
-Alice Hazard des Folies-Dramatiques et de
-toutes les folies, Alice, aujourd'hui grande
-dame de par la noblesse besoigneuse d'un marquis<span class="pagenum"><a id="Page_185"></a>[Pg 185]</span>
-romain. Cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon était
-la seule à l'ignorer et, toute férue de titres et de
-relations princières, s'était abattue sur cette
-marquise avariée comme une cane sur une
-mare.&mdash;Comme Nice était bien une ville pour
-elle! En somme, c'est le pays des vieilles femmes,
-des réputations douteuses et des tares certaines.
-Tous les refusés de l'Europe s'y donnent
-rendez-vous: cocottes démissionnaires, chevaliers
-d'industrie, anciens préfets de l'Empire,
-Altesses expulsées, bourgeoises parvenues sur
-le tard, en mal de réceptions, de thés et de
-visites, jolies filles sans dot, belles âmes divorcées
-ou aspirant à l'être, artistes amateurs pour
-salons littéraires et littérateurs pour ateliers
-d'artistes, reporters mondains entretenus aux
-frais des grands hôtels et tout le clan des dames
-de compagnie en quêtes de princesses russes
-nihilistes et des jeunes secrétaires pour banquiers
-levantins et vice-rois d'Egypte; c'est
-dans ce bouillon de culture que la belle Homerlon
-devait s'épanouir.&mdash;Fatalement, et vous la<span class="pagenum"><a id="Page_186"></a>[Pg 186]</span>
-connûtes, vous à Westminster, et moi à la villa
-des Palmiers, inaugurant tous les ans des équipages
-de dentiste, des chapeaux de Lewis et
-des diamants de ballerine espagnole pour beuglant
-et music-hall.&mdash;Et elle avait des amoureux?&mdash;Comment
-donc, elle entretenait ses
-flirts. Quand on tient table ouverte au London-House
-et à la Réserve de Beaulieu et qu'on a
-toujours une place à offrir dans un landau aux
-joueurs décavés qui rentrent à Nice, la gerbe
-d'œillets roses et de lilas blancs vous arrive tous
-les matins à l'hôtel avec l'exactitude du courrier
-de Paris. Nice est la seule ville du monde où on
-puisse se nourrir avec des fleurs. Avec quelques
-envois aux cinq ou six folles patentées de la
-saison, un <i>galantuomo</i>, dans le sens italien du
-terme, peut y briller presque gratis pendant
-trois mois d'hiver; il suffit de choisir ses têtes.&mdash;Et
-l'Homerlon avait la tête!&mdash;Et le sourire.&mdash;Vous
-rappelez-vous ses costumes aux
-Veglione.&mdash;Et ses dominos aux Corso blancs!&mdash;La
-mère Thierret dans <i>Cendrillon</i>, en Madame<span class="pagenum"><a id="Page_187"></a>[Pg 187]</span>
-de la Houspignolles.&mdash;Mettons Mathilde,
-vous exagérez, Clarens!&mdash;Et ses mots à Paris:
-«Je suis peu allée dans le monde cette semaine,
-il n'y a pas eu de premières.&mdash;Et pourtant
-cette grosse ahurie renifla un beau matin le
-frelaté de Nice. Elle dépista le toc et l'avarié
-de ce monde de la Rivière. Monte-Carlo ne lui
-suffit même plus. Etrillée par l'un, éduquée par
-l'autre, affinée malgré tout à tant de contacts,
-elle dédaigna l'ancien théâtre de ses débuts et
-s'éveilla mûre pour le Caire, les grands hivernages
-du lac méditerranéen, Athènes, Zante,
-Corfou...; elle devait y rencontrer Pietaposa.
-Le voir, l'aimer, vous connaissez la romance.
-Cette grosse pigeonne ornée de plumes de paon
-roucoula d'instinct sous le regard aigu de ce bel
-oiseau de proie. Notre Italien cambra son torse
-et velouta ses prunelles, et puis, un soir, il se
-fit présenter; de joie l'Homerlon faillit mourir.
-Depuis trois semaines elle défaillait de désirante
-angoisse et d'impatience heureuse; un homme
-qui avait connu l'amour d'une reine, un favori<span class="pagenum"><a id="Page_188"></a>[Pg 188]</span>
-d'archiduc, un flirt affiché d'Altesse royale. La
-veuve flamba du haut en bas, comme un feu de
-cheminée; tempérament et vanité, ce furent des
-cris d'oisonne et des plaintes de tourterelle...
-Tout l'hôtel Métropole s'égaya six semaines au
-spectacle de ces augustes fiançailles, et je fus
-même admis huit jours à le contempler; je
-revenais de mon voyage à Damas. Oh! la vision
-de la grosse Homerlon tapée, frisée, tant qu'elle
-avait pu, et dînant en tête à tête à une petite
-table, avec le fiancé de son choix, sa couperose
-saupoudrée de veloutine comme une framboise
-roulée dans du sucre, le blond chimique de sa
-toison teinte et le ridicule étal de ses écrins!</p>
-
-<p>Le Pietaposa avait mis dans le mille; la
-veuve avait beau être mûre, elle avait bel et
-bien les dix millions des pâtes Homerlon et
-Bricart, gardait encore des intérêts dans l'affaire;
-et la marque de fabrique n'était pas faite
-pour hérisser d'horreur les lions grimpants du
-Pietaposa. Le prince Luidgi avait décroché la
-timbale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"></a>[Pg 189]</span></p>
-
-<p>La volaille une fois bien ligottée, l'hameçon
-au bec et le cœur chaviré d'amour, le couple
-s'embarquait pour la France, le printemps de
-Paris devait voir ces noces... O joies de la traversée,
-rêveries à deux, le soir, les coudes aux
-bastingages, serrements de mains furtifs et
-baisers aux étoiles dans la brise alizée du
-large, monologues à la lune, pain émietté aux
-mouettes et mal de mer!</p>
-
-<p>Le malheur est que la vieille fiancée, anémiée
-d'émotion, tombait vraiment malade;
-c'était un trop beau rêve! L'<i>India</i> avait relâché
-deux jours à Malte, et les promis étaient descendus
-visiter la Valette; M<sup>me</sup> Homerlon se rembarquait
-avec la fièvre... Presque perdue en arrivant à
-Naples, le prince Pietaposa s'opposait à tout
-débarquement. Une épidémie régnait à terre. La
-vérité est qu'il redoutait pour sa vieille amoureuse
-l'atmosphère de son pays. L'air y était frémissant
-encore des aventures de sa jeunesse; il
-y en avait plutôt de fâcheuses. Bref, le Pietaposa
-fit passer la réussite de son mariage avant la santé<span class="pagenum"><a id="Page_190"></a>[Pg 190]</span>
-de la mariée. Qu'importait que la princesse Pietaposa
-traînât à jamais une santé chancelante, si
-le prince touchait les millions!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Malgré l'avis des médecins M<sup>me</sup> Homerlon
-demeura à bord; le lendemain, l'<i>India</i> levait
-l'ancre, et, à Marseille, débarquait un cadavre.
-La pauvre femme mourait en vue des côtes de
-Corse. Elle mourait heureuse, les yeux dans les
-yeux et les mains dans les mains du seul
-homme qu'elle ait peut-être aimé, torturée de
-regrets et peut-être consolée par les seules
-larmes sincères, qu'ait jamais versées le Pietaposa;
-la vie des aventuriers fournit de ces
-comédies. Le prince Luidgi, pour qu'on gardât
-le corps à bord, dut promettre et payer la
-forte somme. La maladie de M<sup>me</sup> Homerlon
-avait nécessité de grands frais; les lettres
-de crédit que la malade portait sur elle,
-devaient régler tout à l'arrivée à Marseille; la
-mort coupait court à tout espoir de remboursement
-et de signature. Le Pietaposa était officiellement<span class="pagenum"><a id="Page_191"></a>[Pg 191]</span>
-le fiancé de la morte; il dut encore
-reconduire et accompagner le corps à Paris à
-ses frais. La famille des collatéraux, que le mariage
-eût dépouillés, fit juste bon accueil à ce
-fiancé et l'exclut de la cérémonie. Le Pietaposa
-fut volontairement oublié à l'église comme au
-cimetière; il ne put même réclamer aux héritiers
-les débours de la traversée et de la maladie,
-et le rêve d'or qu'il avait fait se solda pour
-lui par une perte de dix à douze mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Plus un cadavre, car, en somme, il a un
-peu tué cette pauvre M<sup>me</sup> Homerlon. Débarquée
-à Naples, on l'eût peut-être sauvée.&mdash;Oui, à
-terre peut-être eût-elle vécu!&mdash;Dieu seul le
-sait.&mdash;Et la duchesse de Freybourg?&mdash;La dernière
-victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre
-histoire, et, cette fois, une histoire tragique!</p>
-
-<p>Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise&mdash;quelle
-vision et quel souvenir!&mdash;le Kaiser partait
-pour Jérusalem. Le <i>Hohenzollern</i>, tout blanc et
-or, était là sur la lagune morte, profilant entre
-la Herta et la Hela sa ligne imprévue de vaisseau<span class="pagenum"><a id="Page_192"></a>[Pg 192]</span>
-héraldique. En face de la Piazetta et du
-Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les
-souverains d'Italie, toutes les gondoles de Venise
-étaient sur l'eau, toutes, depuis les gondoles
-de propriétaires à blasons et à ornements
-dorés avec de traînantes retombées de drap noir
-jusqu'aux gondoles de touristes et aux gondoles
-des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands
-bavards: il y avait là de lourdes barques
-de Burano chargées de filles en cheveux,
-de garçons en loques et de femmes dépenaillées;
-il y avait là des chaloupes de Trieste remplies
-à chavirer de matelots marchands, et des
-bateaux de Chioggia avec des familles entières
-de pêcheurs; et c'était l'incessante poussée d'autres
-gondoles qui arrivaient bondées de passagers,
-une foule bigarrée, pittoresque, curieuse
-et remuante que refoulaient sans cesse les longues
-Bissonnes de la Marine municipale, contenant
-ici les uns, faisant reculer plus loin les
-autres pour garder libre l'allée d'eau par où
-devait s'embarquer l'empereur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"></a>[Pg 193]</span></p>
-
-<p>Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes
-avec, comme décor, la façade rosée du
-palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les
-mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés
-de la Logetta, c'était du Campanile aux Procuraties
-un mouvement, une rutilance de foule et
-une effervescence de couleur et de vie tellement
-unique et splendide que j'ai gardé dans
-ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa
-et des Freybourg, comme une espèce de
-moderne Carpaccio peint par Helleu sur un
-fond d'or.</p>
-
-<p>Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa
-faisait au couple les honneurs de Venise.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"></a>[Pg 194]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="V">V</h2>
-</div>
-
-<h2>LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG</h2>
-
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas à vous faire le portrait de la
-duchesse de Freybourg, la petite Rayberg,
-comme on l'appelait avant son mariage... Délicate
-et blonde, vous vous rappelez ses larges
-prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne
-de Keepsake, cette souplesse de tige et
-l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste
-coutumier de caresser son front ou de lisser ses
-cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement,
-dévorée d'une activité un peu maladive,
-était-elle assez peu la fille du juif francfortois,
-brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg!
-Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold<span class="pagenum"><a id="Page_195"></a>[Pg 195]</span>
-de légende avec son buste épais, ses jambes
-cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-il
-pu être pour quelque chose dans l'élégance et la
-beauté d'une telle créature?</p>
-
-<p>D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline
-Rayberg n'en était un pour personne, tout
-Paris était édifié là-dessus. La liaison de la belle
-M<sup>me</sup> Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut
-pendant vingt ans acceptée des salons, où pas
-une maîtresse de maison ne se fut permis d'inviter
-l'un des amants sans l'autre; Paris a de ces tolérances.
-L'adultère affiché du beau prince autrichien
-et de sa belle banquière vengeait Vienne
-et Paris des millions de Rayberg et de sa
-laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop
-riche et trop laid. Il avait trop de chance aussi,
-une chance de cocu, clamaient les amis de
-l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de
-Bourse; et tout le Faubourg était reconnaissant
-à la belle Juive de le tromper avec l'un des
-siens.</p>
-
-<p>Pauline tenait de son père cette blondeur de<span class="pagenum"><a id="Page_196"></a>[Pg 196]</span>
-blé mûr, cette souplesse mouvante et cette
-finesse d'attaches qui faisaient du prince un des
-plus beaux cavaliers d'alors.&mdash;Plus Slave
-qu'Autrichien, interrompait de Clarens.&mdash;Si
-vous voulez! Un Murat blond: les mêmes cheveux
-crespelés et courts sur un front étroit,
-mais ces yeux verts profondément enchâssés
-et reculés dans l'ombre des arcades sourcilières,
-des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les
-femmes ne résistaient pas. Ah! c'était un beau
-couple!... De sa mère, une israélite de Beyrouth,
-Pauline Rayberg avait le regard de langueur, la
-bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées
-dans un inconscient mouvement d'impatience,
-ce charme enveloppeur qu'ont tous les
-Orientaux, et, en même temps, cette espèce de
-surexcitation fiévreuse, ce besoin d'agitation et
-cette inquiétude quasi maladive qui sont particulières
-à la race. Du reste, l'avons-nous assez
-connue et courtisée au polo des Acacias comme
-au tennis de Puteaux, aux garden-parties de
-la princesse et aux réunions de Deauville!<span class="pagenum"><a id="Page_197"></a>[Pg 197]</span>
-L'avez-vous faite assez valser, Gamard, et nous
-a-t-elle assez dévalisés, Clarens, aux ventes
-de charité de tous les bazars? et quel bagout,
-quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demi-vierge,
-si elle n'avait pas eu tous les millions du
-papa Rayberg, et quelle délicieuse jeune fille
-au demeurant!&mdash;De par la race du vrai père.&mdash;Niez,
-après cela, les avantages des croisements:
-père Autrichien, mère Levantine, chrétien
-de Hongrie et israélite d'Orient, et cela
-avait produit la plus jolie pouliche parisienne.&mdash;Grâce
-au cadre et au luxe de Joachim Rayberg,
-entendons-nous: lequel n'ignorait rien de
-la situation, mais en bénéficiait en bon Francfortois-sur-le-Mein.
-L'adultère de sa femme lui
-ouvrait tous les salons, et il les écrémait en
-maître; le Faubourg est une mine d'or pour les
-faiseurs de kracks.&mdash;A été.&mdash;Si vous voulez.
-Personne n'est plus bête que nous, quand il
-s'agit d'argent. Quant à notre moralité, inutile
-d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la
-femme du banquier Rayberg, on accueillait la<span class="pagenum"><a id="Page_198"></a>[Pg 198]</span>
-maîtresse du prince de Honeck. Quant à la
-petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant,
-et les douairières l'avaient adoptée. Oh! les
-yeux des duchesses en regardant passer les cinq
-millions de dot promenés dans ses robes à la
-vierge et sous ses bandeaux blonds. Oh! la mère
-et la fille connurent, boulevard des Invalides et
-rue de Varennes, des accueils, que dis-je? des
-ovations ignorées des Altesses: la petite avait
-l'auréole et la double auréole; la race et la fortune,
-le sang et les millions!... et nul doute
-qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie
-Pauline Rayberg, mariage d'ambition, de nom,
-et même d'amour, si elle n'eût perdu sa mère.
-Pauline perdait tout à la mort de M<sup>me</sup> Rayberg.
-Elle restait seule, sans aucune défense, aux
-mains d'un père légal, c'est-à-dire d'un étranger
-qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage
-vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait
-dévoré l'affront en vue d'en tirer bénéfice. Dans
-cette intruse, implantée chez lui par l'adultère,
-l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de<span class="pagenum"><a id="Page_199"></a>[Pg 199]</span>
-forcer les clubs, les clubs jusqu'ici demeurés
-clos, et dont un gendre de son choix entrebâillerait
-pour lui les portes. Par la chambre à coucher
-de sa femme il était entré dans les salons;
-par celle de sa fille il entrerait dans les cercles;
-Rayberg est un homme d'alcôve et de comptoir.</p>
-
-<p>Cela vous explique le choix de Freybourg,
-un véritable enfant sans consistance et sans
-expérience, un nouveau débarqué dans la vie,
-mais le mieux apparenté, peut-être, de toute la
-France et de la Belgique, un gosse qui, à vingt-trois
-ans, avait trouvé le moyen de manger deux
-cent mille francs avec Marpha Baudierre, une
-carcasse d'un demi-siècle, avait failli se compromettre
-aux courses dans des tripotages d'écurie
-et traînait en province les conséquences d'un
-conseil judiciaire, réduit à ne venir passer à
-Paris que trois mois de printemps..... C'est ce
-mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire
-qu'il l'avait choisi par vengeance, pour se revancher
-de l'adultère de la morte et des vingt ans
-de liaison subie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_200"></a>[Pg 200]</span></p>
-
-<p>Freybourg épousait cette adorable Pauline
-sans entraînement et sans amour, pour les cinq
-millions de sa dot, les espérances de l'héritage,
-et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg
-elle, épousait pour les joies de la corbeille et le
-plaisir de devenir duchesse... et Rayberg n'entrait
-même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier
-atout joué en pure perte! C'est vous dire les
-bons sentiments dont était animé ce beau-père
-d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On l'avait
-roulé deux fois... Mais eux!</p>
-
-<p>Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois
-ans et cette jeune femme de dix-huit, tous les
-deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés
-à travers l'existence par une fièvre de vanité et
-de sensations, désireux d'étonner le monde par
-leur luxe et l'innovation de leurs fantaisies, impatients
-d'emplir Paris du spectacle de leur faste,
-du bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs
-millions; lui, tout à ses écuries, à ses attelages,
-à ses autos dernier modèle, à ses cochers et à ses
-lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès,<span class="pagenum"><a id="Page_201"></a>[Pg 201]</span>
-des entrefilets des reporters mondains, et, dans
-un tourbillon de toupie, vire-voltant du couturier
-au modiste à la mode avec des rêveries de
-vie en yacht et des velléités de voyage de souveraine
-en exil, une furie du déplacement qu'elle
-tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux
-Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis
-dans ses veines un peu du sang et de la folie.
-Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse
-de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par
-le luxe et les précoces millions, tel était le jeune
-couple. Quelle proie pour l'épervier de race
-qu'était notre Pietaposa!</p>
-
-<p>Cette fois il eut tout pour lui, l'inexpérience
-de deux innocents et la splendeur du cadre, la
-complicité de Venise, où il apparut pour la
-première fois à la jeune duchesse de Freybourg.</p>
-
-<p>Freybourg est assez joli homme, mais si fade!
-Pouvait-il lutter avec ce type d'aventurier de la
-Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme
-rencontré ce soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"></a>[Pg 202]</span></p>
-
-<p>Et ce furent, dans la splendeur d'apothéose
-dont les fêtes organisées pour le départ du
-Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée,
-les étapes savantes du flirt le plus habile et le
-plus passionné; et quand Pietaposa rentrait à
-Paris, ramené par le jeune couple, il était officiellement
-l'amant de la duchesse. Elle était
-allée si naturellement, si violemment à cet
-amour, qu'elle ne prenait même pas la peine
-de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme
-un triomphe, épanouie de toute son âme et de
-toute sa chair par la première joie qu'elle eût
-peut-être ressentie. De la jolie poupée enfiévrée
-et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg,
-ce ruffian d'Italie avait fait une femme. Une
-fois éveillée, la fille de Honeck et de Rachel
-Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence
-d'une hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse
-se déchaîna en elle au contact de l'aventurier,
-et ce furent, dans le vertige d'une âme
-éperdument désorbitée, les chutes rapides, saccadées
-et irréparables d'une course à l'abîme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"></a>[Pg 203]</span></p>
-
-<p>Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses
-procurées, disait-on, par Pietaposa laissait faire
-et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé
-du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée
-du prince à Paris d'une phrase demeurée
-fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de
-Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable
-éclat de son physique d'homme trop aimé
-promenait par les salons sa grâce et son impertinence
-italiennes, à une question posée au vieux
-banquier sur le pourquoi de la présence de cet
-intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain!
-ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à
-moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont
-eux qui l'ont ramené.»</p>
-
-<p>Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard
-celui de sa conduite. Quand la duchesse de
-Freybourg exploitée et ruinée par son amant,
-entraînée par lui dans les pires aventures, initiée
-à toutes les fantaisies qui compromettent
-l'intelligence et la santé, harcelée de chantages,
-traquée par les usuriers, menacée même par la<span class="pagenum"><a id="Page_204"></a>[Pg 204]</span>
-police, abrutie de morphine et d'éther, désavouée
-par son mari et reniée par son monde, mais
-toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans
-le cœur, quand la petite Pauline Rayberg, à
-bout de sommes extorquées, perdue de réputation
-et de dettes, vint se jeter aux genoux de
-son père et le supplier de la sauver, le vieil
-homme d'argent fut sans pitié pour la fille de
-Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme
-et le long adultère imposé. Il refusa à la misérable
-jeune femme les derniers deux cent mille
-francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse,
-chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et
-de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un
-meublé, demanda l'argent de son voyage à des
-prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances
-du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent
-louis nécessaires pour une dernière quinzaine à
-vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme
-de chambre. Pendant huit jours, elle y tenta
-la chance à Monte-Carlo et, après des hauts et
-des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie,<span class="pagenum"><a id="Page_205"></a>[Pg 205]</span>
-un beau soir, elle doublait, triplait la dose de digitaline
-ou de chloral et on la trouvait morte, un
-matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin
-évadée, délivrée de son infamie et de celle des
-siens.</p>
-
-<p>Le duc, alors à Londres pour un emprunt à
-tenter auprès des usuriers de la Cité, fut, paraît-il,
-le seul qui la pleura. En dix-huit mois le
-Pietaposa avait coûté près de deux millions au
-jeune couple, les trois autres avaient fondu dans
-une folie de luxe et d'extravagance, émiettés
-comme des jouets entre les mains d'enfants
-abandonnés à eux-mêmes. D'odieuses manœuvres
-auraient hâté le détraquement moral et cérébral
-de la duchesse. Pour la mieux domestiquer
-l'italien aurait conduit sa maîtresse un
-peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle
-créature, que nous avons vue avec lui ce soir,
-aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela
-ne m'étonnerait qu'à moitié.</p>
-
-<p>Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline
-Rayberg! Celle-là est morte victime de son éducation,<span class="pagenum"><a id="Page_206"></a>[Pg 206]</span>
-de son mariage, de sa naissance même;
-pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout
-expié la faute de ses ascendants et son véritable
-bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un
-incident!&mdash;Un accident surtout!&mdash;Mais tragique
-et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain
-préparé: le dernier exploit du prince Luidgi
-Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.&mdash;Et
-le vieux Rayberg, dans tout ceci?&mdash;Il
-entretient des demi-castors et fait parfois la
-partie du prince au Cercle.&mdash;Pietaposa, Rayberg.
-Entre les deux, j'aime encore mieux l'aventurier!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"></a>[Pg 207]</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"></a>[Pg 208]<br /><a id="Page_209"></a>[Pg 209]</span></p>
-<h1 class="nobreak" id="LECOLE_DES_VIEILLES_FEMMES">L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES</h1>
-</div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="nobreak" id="LE_TESTAMENT">LE TESTAMENT</h2>
-</div>
-
-
-<p>M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un
-deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé
-aux communs comme à l'office par la douleur
-un peu théâtrale de Madame.</p>
-
-<p>Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus
-que son mari: son veuvage était de ceux qui ne
-se consolent pas (<i>qui ne se consolent plus</i>), pensait
-<i>in petto</i> M. Ernest, le valet de chambre du
-défunt; car Mme Borrusset était déjà veuve
-d'un premier mari, quand elle avait reçu le coup
-de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset,
-qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.</p>
-
-<p>C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie
-et la mise en bière d'une grande passion<span class="pagenum"><a id="Page_210"></a>[Pg 210]</span>
-qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé
-et rajeuni les vingt dernières années d'une
-imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de
-la veuve avait-elle tendu tous les murs du château
-de noir. Le grand hall d'entrée avait été
-converti en chapelle ardente; la châtelaine avait
-réquisitionné tous les accessoires funéraires de
-l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste
-pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire
-que l'était Mme Borrusset; et autour du
-catafalque dressé au pied de l'escalier d'honneur,
-cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu
-le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne
-était de renouveler les cierges d'heure en
-heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes
-à genoux devant le cercueil. La livrée
-observait les ordres; la douleur et la vanité ne
-mesurent pas les pourboires.</p>
-
-<p>Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués
-à venir honorer et saluer le défunt.</p>
-
-<p>Madame avait su inspirer un tel respect à
-tous ces pauvres gens. Madame était née Russe<span class="pagenum"><a id="Page_211"></a>[Pg 211]</span>
-et elle était princesse, quand elle avait distingué
-Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité,
-son titre et les vingt millions, auxquels on estimait
-sa fortune, pesaient étrangement sur ces
-campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant,
-dans leur imagination balbutiante, la
-confondaient peu ou prou avec Notre-Dame
-d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme,
-qui à soixante ans avait su inspirer une passion
-à un homme de trente, les stupéfiait; il y
-avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à
-leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un
-personnage de légende. Aussi pour complaire à
-Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la
-lande et le verger; et la neige rose des pommiers,
-l'or violent des genets et la pourpre violacée
-des violiers processionnaient depuis l'aube
-à travers la campagne, portés à bout de bras
-comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri
-mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et
-bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une
-gaîté lumineuse de Fête-Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"></a>[Pg 212]</span></p>
-
-<p>Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset
-regardait les sentiers du pays s'animer et marcher
-tout en fleurs vers les grilles de Port-Baniou,
-et sa vanité de veuve était satisfaite.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur
-illuminé d'une chapelle ardente, que lui était
-apparu pour la première fois M. Borrusset. Le
-prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de
-cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de
-Varenne, revêtu des tentures à larmes d'argent
-qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse
-Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs,
-le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre
-un jeune homme vêtu de noir s'activait,
-gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial
-des funérailles: M. Hector-Armand-Jean
-Borrusset, employé aux pompes funèbres.</p>
-
-<p>De forte prestance, la peau très blanche, la
-moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset
-était alors dans toute la fleur de ses vingt-neuf
-ans; la princesse en avait près de soixante.<span class="pagenum"><a id="Page_213"></a>[Pg 213]</span>
-Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci
-par la vie, et sourde ardeur, d'un tempérament
-qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais:
-l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez
-la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut
-le coup de foudre; et quand, trois semaines
-après, M. Borrusset se présentait à l'hôtel pour
-le règlement des funérailles, c'est la princesse
-qui le recevait et là, dans le petit salon encore
-rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on
-lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux,
-caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher
-des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue
-des ravages opérés par son physique dans le cœur
-de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'est-à-dire
-intuitif, madré et patient; il n'avait
-aucune fortune, gagnait environ cinq cents
-francs par mois, avait de grands besoins et envisageait
-l'avenir avec une certaine terreur. Il
-jugeait la situation, il baisait respectueusement
-la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade
-la douceur déjà prenante de son regard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_214"></a>[Pg 214]</span></p>
-
-<p>Un mois après, la princesse Atthianeff attachait
-M. Borrusset à sa personne comme secrétaire.
-Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait.
-Elle reconnaissait à ce jeune mari un
-apport de cinq millions.</p>
-
-<p>La colonie russe n'acceptait pas ce mariage,
-la famille encore moins; de Saint-Pétersbourg,
-on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût
-plus à revenir en Russie, et alors commença
-pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle
-errance de villes d'eaux en villes d'eaux et
-de plages en plages, qui est l'existence de tous
-les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des
-Altesses en déplacement. On les vit successivement
-à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme,
-à Naples. Alger les posséda au printemps;
-Venise en automne; Saint-Moritz les
-hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué,
-l'air des montagnes était devenu nécessaire
-à ses bronches), et puis on les revit à Séville,
-à Grenade, à Cadix pour les retrouver une
-autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur<span class="pagenum"><a id="Page_215"></a>[Pg 215]</span>
-bonheur, un bonheur si avide de changements
-et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui;
-et partout la même stupeur les accueillait dans
-les gares comme dans les hôtels, et dans toutes
-les langues du monde les mêmes réflexions
-effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux
-allures de mère escorter, nuit et jour, sans la
-lâcher d'une minute, la langueur excédée de
-ce jeune mari.</p>
-
-<p>Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie
-quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce
-jeune amour, persuadée dans son inconscient
-égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant
-à des parures, à des coiffures et à des
-bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des
-nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude
-avait duré vingt ans.</p>
-
-<p>D'abord très jalouse dans les premières années
-de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait
-dû se rendre compte que M. Borrusset ne la
-trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance
-lui assura par testament l'usufruit de<span class="pagenum"><a id="Page_216"></a>[Pg 216]</span>
-toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir
-un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que
-lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher
-Hector, mais elle comptait bien le faire le
-plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes
-les prévisions, c'est lui qui partait le premier...
-Qu'allait-elle devenir, seule avec les
-fantômes du passé, dans cette vaste demeure
-encore pleine de lui?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les fermiers et les paysans continuaient à
-s'entasser devant les marches du perron; un
-incessant défilé processionnait par les allées du
-parc. Mme Borrusset quittait machinalement
-la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la
-vitre; et de sa chambre passait dans celle de
-son mari. Une odeur de cire et de roses fanées
-persistait dans la pièce, aggravée d'un relent de
-phénol et d'une autre odeur encore; les trois
-fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière
-leurs persiennes closes. Cette atmosphère
-âcre et fade prenait la princesse à la gorge; elle<span class="pagenum"><a id="Page_217"></a>[Pg 217]</span>
-allait à une des persiennes et la poussait. Un
-flot de jour pénétrait dans la chambre, un
-secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait
-dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean
-rangeait tous ses papiers... Les papiers
-d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et,
-inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des
-contacts et de respirer des pensées et sans
-curiosité aucune, la princesse prenait sur le
-marbre du secrétaire un trousseau de clefs et,
-ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les
-tiroirs.</p>
-
-<p>«<i>Ceci est mon testament...</i>» Mme Borrusset
-retournait curieusement entre ses mains une
-grande enveloppe de parchemin, alourdie de
-quatre sceaux de cire rouge.</p>
-
-<p>«<i>Ceci est mon testament...</i>» Le défunt avait
-donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il
-avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait
-songé à sa veuve. L'humidité d'une larme
-rafraîchissait ses paupières.</p>
-
-<p>D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe:<span class="pagenum"><a id="Page_218"></a>[Pg 218]</span>
-«<i>Je, soussigné, lègue toute ma fortune à...</i>» Et
-la pâleur de la vieille femme devenait verte, le
-parchemin tremblait violemment entre ses doigts,
-des injures et des blasphèmes montaient confusément
-à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle
-ne les balbutiait entre ses gencives molles. La
-princesse Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres
-yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune
-qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui
-avait reconnus en apport et qui en étaient devenus
-sept par d'habiles placements et à force
-d'économies, son cher Hector les laissait à une
-demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et
-Mme Borrusset cherchait vainement à placer un
-visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu
-pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard
-au défunt? Sa maîtresse sans doute; et
-tout à coup la princesse Atthianeff avait un
-sourd rugissement: elle se souvenait. Cette
-demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de
-compagnie, assez habile musicienne, qu'elle
-avait prise à son service, cinq ans après son<span class="pagenum"><a id="Page_219"></a>[Pg 219]</span>
-mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de
-Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle
-l'avait attachée à sa personne à cause de ses
-talents de cithariste; Mlle Cécile Hérard animait
-un peu la solitude des soirées d'hôtels à
-l'étranger; elle n'était demeurée que six mois
-auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui
-avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée
-l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et
-la résignation de ses yeux de victime avaient
-aussi le don de l'excéder, il le disait du moins.
-Mme Borrusset avait dû souvent défendre la
-demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait
-sa fortune.</p>
-
-<p>Traversée d'une affreuse lueur, la princesse
-bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs,
-forçait les serrures et, saccageant et dévastant
-le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière,
-y découvrait enfin les paquets de lettres
-qu'elle soupçonnait.</p>
-
-<p>Elles étaient là précieusement classées date
-par date, année par année. Il y en avait quinze<span class="pagenum"><a id="Page_220"></a>[Pg 220]</span>
-paquets, il y avait quinze ans que cela durait.
-Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée,
-les lettres étaient explicites. Il n'y avait
-pas à s'y méprendre; la princesse les lisait au
-hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis
-les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes
-de la passion partagée et pleines de remerciements
-pour la rente servie, criaient et proclamaient
-la faute; et puis c'était la naissance du
-premier enfant, les détails de l'accouchement
-clandestin, et puis la naissance du second (car il
-avait deux enfants, le misérable, deux enfants de
-cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un
-fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la
-correspondance devenait celle d'une femme mariée,
-d'une bonne bourgeoise s'informant des
-progrès et de la santé des enfants, la sollicitude
-d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres
-l'amante plaignait son complice de l'horrible
-servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans
-toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la
-mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas<span class="pagenum"><a id="Page_221"></a>[Pg 221]</span>
-de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur
-existence, et avec quelle sauvage ardeur on avait
-souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée
-de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze
-ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies
-de mari adultère et de fille entretenue... «<i>Quand
-la vieille sera morte, quand ton crampon ne sera
-plus là</i>», telles étaient les phrases qui revenaient
-toujours comme un <i>leitmotiv</i> dans ces lettres.</p>
-
-<p>Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie
-et leur duplicité eussent été ainsi punies.
-C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement
-féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament
-et faisait le geste de le déchirer. Une note
-écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait
-son geste: «<i>Le double de ce testament a été
-déposé chez M<sup>e</sup> Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée,
-à Vannes.</i>» M. Borrusset
-avait prévu les fureurs de sa veuve.</p>
-
-<p>Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un
-cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre,
-elle se précipitait dans le vestibule et<span class="pagenum"><a id="Page_222"></a>[Pg 222]</span>
-descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux
-fixes, les vingt degrés de l'escalier.</p>
-
-<p>Le catafalque se dressait au pied, dans une
-splendeur de draperies larmées d'argent, parmi
-une illumination de cierges; des amoncellements
-de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un
-échafaudage de couronnes allumaient dans le
-clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout
-autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis
-d'encensoirs, un égouttement de goupillons,
-et des marmottements de valets en prières.</p>
-
-<p>La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil.
-Elle renversait les flambeaux, éteignait les
-lumières, bousculait les couronnes, piétinait les
-fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis
-soudain debout:</p>
-
-<p>&mdash;Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse
-seul, seul avec moi, seule avec lui! Partez, éteignez
-tout, emportez le crucifix, emportez l'eau
-bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en,
-vous dis-je! qu'il reste seul comme un lépreux
-et qu'on l'enterre comme un chien!</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"></a>[Pg 223]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="DERNIER_AMOUR">DERNIER AMOUR</h2>
-</div>
-
-
-<p>La marquise de Fleurigneuse sortait des mains
-de son professeur de beauté; il était près de
-onze heures. La marquise était encore toute
-ahurie: la masseuse, commise aux soins de
-raffermir la gélatine de ses chairs et de rendre à
-son masque flétri l'aspect momentané d'une
-illusoire jeunesse, venait de la torturer pendant
-deux heures d'horloge.</p>
-
-<p>Cette opération, la marquise la supportait
-maintenant trois fois par semaine; mais ces
-jours-là, ses matinées étaient absolument perdues;
-car, après les longues heures de la séance
-de massage, la patiente était condamnée à deux
-autres heures d'immobilité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"></a>[Pg 224]</span></p>
-
-<p>Ce supplice, M<sup>me</sup> de Fleurigneuse s'y était
-résignée depuis son retour de Cannes. Voilà
-vingt jours qu'elle appartenait corps et âme à
-M<sup>me</sup> Boutiboire: l'air de la mer, les longues
-courses en automobile, la poussière des routes
-et le printemps de la Riviera avaient quelque
-peu détérioré son visage; mais ses joues fouettées
-par le mistral et striées de couperoses, M<sup>me</sup> Boutiboire
-s'était engagée par écrit à leur rendre
-avec la fermeté d'un biceps de lutteur la blancheur
-laiteuse d'un pétale de camélia. M<sup>me</sup> de
-Fleurigneuse avait traité à forfait. Le professeur
-de beauté lui avait déclaré que dix séances suffiraient.
-M<sup>me</sup> de Fleurigneuse en était à sa neuvième
-et en effet le hâle de son pauvre visage
-était déjà tombé, ses bajoues se raffermissaient
-et la marquise nageait dans une douce joie... A
-son retour d'Italie, le comte de La Pennas las
-Marinas trouverait en elle une jeune femme
-qu'il n'avait pas connue. M<sup>me</sup> Boutiboire lui
-avait affirmé qu'elle lui retirerait au moins
-vingt-cinq ans: cinquante louis étaient le prix<span class="pagenum"><a id="Page_225"></a>[Pg 225]</span>
-convenu de cette nouvelle jeunesse... Et, ravie
-de la beauté dont elle constatait les progrès
-chaque jour, M<sup>me</sup> de Fleurigneuse estimait que
-la masseuse ne lui avait pas pris trop cher. Elle
-eût donné le double et le triple pour plaire à
-M. de La Pennas las Marinas. Le cher comte devait
-rentrer à Paris dans trois jours, la pauvre femme
-ne tenait plus en place. Trépignante et cabrée,
-elle comptait les heures et les minutes. Quelle
-serait l'impression du jeune homme en la
-retrouvant ainsi rajeunie!... Si cette métamorphose
-allait changer en un sentiment plus tendre
-la déférente sympathie et l'affection quasi-filiale
-que lui avait toujours marquées le jeune Brésilien.
-La marquise l'espérait sans oser trop y
-compter.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'était à Nice, dans un de ces thés, où l'oisiveté
-des femmes à la fois pourvues de rentes et
-d'années vient, de quatre à cinq, tromper l'ennui
-de leurs journées trop longues autour de tosts,
-de gâteaux au gingembre et de tasses d'eau<span class="pagenum"><a id="Page_226"></a>[Pg 226]</span>
-chaude. La colonie étrangère y abonde: des
-papotages, des salamalecs, des salutations et
-des petits cris y leurrent les pauvres âmes
-dépaysées dans la solitude des hôtels. Misses et
-fraülen s'y croient en visite; la lourdeur allemande
-et la morgue anglaise y font assaut d'élégance.
-On y soigne ses entrées et on y médite
-ses sorties; les mères y viennent flanquées de
-leurs filles, et les vieilles dames de leurs demoiselles
-de compagnie. Le chic suprême est de
-monter, raide, sans un regard à droite ou à
-gauche, les huit marches du perron qui conduisent
-au jardin d'hiver. Rangées sous la véranda,
-les premières arrivées toisent les nouvelles
-venues, détaillent, critiquent et épluchent;
-quelques shake-hands échangés posent tout de
-suite un groupe. En face, sur la chaussée poussiéreuse
-de l'avenue, entre les squelettes des platanes
-sans feuilles, des voitures de maître et des
-autos attendent.</p>
-
-<p>C'est dans ce milieu que de La Pennas las
-Marinas lui était apparu, pour la première fois:<span class="pagenum"><a id="Page_227"></a>[Pg 227]</span>
-M<sup>me</sup> de Fleurigneuse en était une assidue. Elle y
-allait tous les jours pour y déplorer l'extravagance
-de la mode, le danger des nouveaux corsets
-et constater avec quelques autres dames de
-son âge la déchéance évidente de la race en
-comparaison de leurs beautés passées et du
-physique des femmes d'aujourd'hui!</p>
-
-<p>Le Brésilien était entré en coup de vent,
-accompagné d'un homme dans la trentaine
-comme lui, tous deux gainés dans des vestes de
-chauffeur: ils escortaient trois jeunes femmes.
-Bruyants, violents, surexcités par le grand air,
-éclatants de santé, ils avaient révolutionné cette
-assistance momifiée de crypte; les trois jeunes
-femmes riaient à tue-tête, mais la marquise
-n'avait vu que Lui, Lui et ses cheveux de jais, sa
-moustache drue, frisée et brillante, la pâleur
-ambrée de son visage plein et l'ombre portée de
-ses longs cils noirs sur l'incarnat de ses joues,
-des pommettes, on eût dit, fardées par le mouvement
-et le grand air... Et la marquise, remuée
-jusqu'au spasme, avait ressenti presque douloureusement<span class="pagenum"><a id="Page_228"></a>[Pg 228]</span>
-le contre-coup de tant de force et de
-jeunesse; ça avait été chez elle comme une soif
-et une faim soudaines, un désir maladif, instantané
-de mordre dans cette chair et de boire
-à cette bouche, et là-dessus, l'inconnu avait
-réglé et toute la bande était remontée en auto.</p>
-
-<p>La marquise s'était informée du nom du
-jeune homme; on ne le connaissait ni lui, ni
-ses compagnons: ce devait être des gens de
-Cannes.</p>
-
-<p>La marquise l'avait revu une autre fois à
-Monte-Carlo. Il pilotait autour des tables de
-jeux deux resplendissantes créatures, dont la
-marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs
-épaules nues, le jeune homme dirigeait leurs
-jeux et pour son compte pontait royalement sur
-les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait
-détesté férocement le beau Brésilien.</p>
-
-<p>La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse
-avait croisé le captivant inconnu dans
-les couloirs de son propre hôtel, à Regina; le
-jeune homme escortait, cette fois, deux femmes<span class="pagenum"><a id="Page_229"></a>[Pg 229]</span>
-du monde, lady Naymore et sa nièce, miss
-Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres et
-de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à
-Nice; le Brésilien les accompagnait. La marquise
-connaissait ces dames un peu plus que de
-vue, elles avaient dîné deux ou trois fois à la
-même table à Paris, au Ritz. La marquise les
-abordait, se faisait reconnaître et présenter le
-jeune homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas
-las Marinas, de vieille famille espagnole fixée
-au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux
-et Brésilien.</p>
-
-<p>M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer
-à Nice pour y suivre les corsos d'autos
-fleuris et la grande course de Nice-Turin, il
-était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui
-conseillait Régina et l'on venait essayer de la
-nourriture.</p>
-
-<p>Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui
-était invitée à Beaulieu, décommandait ses chevaux
-et déjeunait à Régina; le groupe mangeait
-à trois tables de la sienne. Le Brésilien lui<span class="pagenum"><a id="Page_230"></a>[Pg 230]</span>
-tournait le dos, mais de sa place elle voyait sa
-nuque brune sous les cheveux drus plantés très
-bas dans le cou, et elle désirait éperdument
-l'étreinte de cet homme. Un spasme l'étranglait
-et, par moment, des coins de nudités musclées
-la visionnaient en hallucination brusque.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, on fusionnait autour du
-café servi dans le hall; la marquise, intarissable,
-vantait pendant deux heures les avantages de
-l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait
-s'y installer.</p>
-
-<p>Et ce furent de lents et de subtils travaux
-d'approche, toute une tactique savante (la marquise
-le croyait du moins), dans laquelle l'assiégeant
-est presque toutes les fois captif de
-l'assiégé... <i>Mais ce que femme veut, Dieu le
-veut!</i>... Au bout de huit jours, la marquise
-s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme.
-Il lui avait raconté son enfance... Orphelin de
-père et de mère, il avait quitté le Brésil à douze
-ans et avait fait ses études à Paris, chez les
-Pères. Il n'était jamais retourné là-bas, en<span class="pagenum"><a id="Page_231"></a>[Pg 231]</span>
-Amérique, où un de ses oncles, propriétaire
-d'innombrables haciendas, lui laisserait une
-fortune immense. Il avait surtout le goût des
-sports, son ambition eût été le yachting; mais
-sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah!
-voyager sur les mers lointaines et vivre d'escales
-en escales! Et ses prunelles de velours noir
-fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la
-marquise aimait surtout l'entendre parler de
-son enfance. Ce n'étaient que pampas, forêts
-vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches.
-Des orchidées s'élançaient en fusées
-mauves et roses du tronc dentelé des cocotiers,
-des retombées de lianes berçaient dans l'ombre
-scintillante de cantharides et de lampyres, des
-essors, on eût dit, de pierres précieuses et de
-joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches;
-des zèbres couraient dans la savane, des hamacs
-se profilaient sur des couchants d'or rose ou
-entre les pins des marais et, par-dessus les
-palmiers et les panaches de bambous, s'étalait
-toujours le bleu houleux du Pacifique, et la<span class="pagenum"><a id="Page_232"></a>[Pg 232]</span>
-marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme
-d'Atala.</p>
-
-<p>Et alors commença pour elle la vie inimitable.</p>
-
-<p>Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais
-connu sa mère, il fut pour elle affectueux,
-déférent et filial. La marquise trouvait auprès
-du jeune homme une tendresse à laquelle les
-siens ne l'avaient pas accoutumée. Voilà dix ans
-qu'elle plaidait contre ses enfants. L'affection de
-M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans
-son existence un peu désemparée de femme
-seule et sans famille. Le Brésilien avait trente
-ans, juste l'âge de son fils, et la marquise pour
-lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le
-sentiment de la nature et, comme elle, adorait
-les horizons grandioses et la sauvagerie des
-paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq
-journées de son temps envahi par le sport, et avait
-fait avec elle quelques promenades. Les pins du
-cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île
-Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat
-et les tournants de la route de Vence les avaient<span class="pagenum"><a id="Page_233"></a>[Pg 233]</span>
-vus, tour à tour, assis au creux des barques ou
-sur les coussins de victorias des loueurs. Un
-soir, le jeune homme avait eu des mots inoubliables
-à la chute du soleil derrière les crêtes
-de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de
-Fleurigneuse avait senti son âme changeante
-varier de nuances selon l'ambiance des heures
-et des décors. La marquise avait beaucoup de
-lecture, peut-être trouvait-elle M. de La Pennas
-trop déférent et trop filial. Elle eût préféré plus
-de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main,
-deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet
-d'une haleine si chaude, que la marquise en
-avait gardé comme une flamme au cœur. Il lui
-arrivait souvent de fermer les yeux en essayant
-de préciser par le souvenir le frisson de sa chair
-sous le frôlement de ses moustaches, et puis il
-avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme
-elle, le goût et la passion des pierreries, il s'y
-connaissait à merveille. Il l'avait empêchée
-deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La
-marquise avait la plus belle parure d'émeraudes,<span class="pagenum"><a id="Page_234"></a>[Pg 234]</span>
-une parure de famille estimée cent vingt mille,
-émeraudes et perles. De La Pennas en avait, tout
-de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer
-à M<sup>me</sup> de Fleurigneuse les défauts de la
-monture. <i>Les pierres étaient mal serties, la
-marquise était exposée à les perdre</i>, et le Brésilien
-lui avait donné l'adresse, à Paris, d'un
-sertisseur en chambre, l'honnêteté faite homme,
-qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de
-Londres et de la capitale. Sur sa prière, La
-Pennas s'était même chargé de faire parvenir
-la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème
-étaient revenus dans les huit jours, plus brillants,
-plus étincelants que jamais, d'une eau
-plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti
-pour Gênes, Gênes, où la <i>Marussia</i> à l'ancre
-groupait autour du duc tous les amis de la
-famille d'Orléans, et la marquise avait regagné
-Paris. Elle l'y attendait dans l'émoi et dans
-l'attente du prompt retour, heureuse des trois
-semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"></a>[Pg 235]</span>la beauté assurée et promise par M<sup>me</sup> Boutiboire...
-Ah! ce retour du bien-aimé, et, là-dessus,
-une des pierres de son collier s'étant
-détachée en défaisant les malles, elle avait
-envoyé le collier et la pierre à Fanderolle, le
-joaillier de la rue de la Paix.</p>
-
-<p>Une violente sonnerie interrompait un si
-doux rêve. Une femme de chambre entrait en
-coup de vent:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, c'est M. Fanderolle!</p>
-
-<p>&mdash;Fanderolle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le joaillier de madame. Il demande
-instamment à voir M<sup>me</sup> la marquise; il insiste
-pour être reçu. C'est très urgent, très grave.</p>
-
-<p>&mdash;Fanderolle! Mais, qu'il entre!</p>
-
-<p>Elle venait de s'assurer dans la glace de son
-maquillage enfin pris.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, qu'il entre, je vais le recevoir
-ici... Ah! c'est vous Fanderolle! Quel bon vent
-vous amène?</p>
-
-<p>&mdash;Un mauvais vent, madame. Renvoyez votre
-femme de chambre. Ce que j'ai à vous dire est des
-plus graves et ne doit être entendu que de nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"></a>[Pg 236]</span></p>
-
-<p>&mdash;Vous m'effrayez, Fanderolle, ce n'est pas
-une déclaration, au moins? Marie, laissez-nous.
-Eh bien! qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, et le joaillier balbutiait, la voix
-étranglée d'émotion, il y a que la parure que
-vous m'avez envoyée à réparer...</p>
-
-<p>&mdash;Mon collier!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, votre collier, émeraudes et perles, tout
-est faux.</p>
-
-<p>&mdash;Faux, mais, vous êtes fou, Fanderolle.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais l'être, car ce collier, je l'ai eu
-entre les mains en novembre, avant votre
-départ; toutes les pierres étaient vraies.</p>
-
-<p>&mdash;Alors ces pierres ont été changées...</p>
-
-<p>&mdash;Et remplacées par d'autres. Vous avez
-confié ce collier à quelqu'un?</p>
-
-<p>La marquise sentait chavirer sa raison.</p>
-
-<p>&mdash;Marie, apportez mon diadème, perles et
-émeraudes, mon diadème Empire.</p>
-
-<p>Et quand la femme de chambre eut mis l'écrin
-ouvert entre les mains du joaillier.</p>
-
-<p>&mdash;Les pierres de cette pièce ont été aussi<span class="pagenum"><a id="Page_237"></a>[Pg 237]</span>
-changées, madame, voyez. Les émeraudes
-n'ont pas de crapauds, les perles n'ont plus
-d'orient, mais ont trop d'éclat. Vous avez été
-volée.</p>
-
-<p>&mdash;Volée! Ah! le misérable!</p>
-
-<p>Une lueur affreuse venait de traverser son
-cerveau.</p>
-
-<p>Le bijoutier reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;Et ce qu'il y a de curieux, c'est que votre
-cas est celui de deux ou trois de mes clientes,
-retour de la Riviera. Lady Naymore, qui se
-fournit chez moi, a eu toute sa rivière de diamants
-ainsi subtilisée; on lui a changé ses
-pierres. Et la duchesse de Folkenbridge y
-est aussi pour vingt-cinq mille francs de
-perles...</p>
-
-<p>La marquise avait enfin compris l'étendue
-de son malheur. Elle se levait toute droite dans
-son peignoir et, d'un geste inconscient, enfonçant
-ses deux mains dans sa perruque, qu'elle
-soulevait au-dessus de sa face émaillée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le misérable! le misérable! Il en<span class="pagenum"><a id="Page_238"></a>[Pg 238]</span>
-courtisait d'autres. Ah! comme il m'a trompée!</p>
-
-<p>M. Fanderolle, effrayé de ce spectre de poupée
-chauve, continuait à ne rien comprendre devant
-les gestes affolés de Marie.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"></a>[Pg 239]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="FERME_DAUTRUCHES">FERME D'AUTRUCHES</h2>
-</div>
-
-<div class="poetry-container">
-<div class="poetry">
- <div class="stanza">
- <div class="verse indent0">Les vieilles, toutes prises d'amour,</div>
- <div class="verse indent0">Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées,</div>
- <div class="verse indent0">Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées,</div>
- <div class="verse indent0">Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison</div>
- <div class="verse indent0">Transfuge inconsolé des natales tendresses,</div>
- <div class="verse indent0">Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes.</div>
- </div>
-</div>
-</div>
-
-<p>
-<i>Le Beau Voyage.</i>&mdash;Henry <span class="smcap">Bataille</span>.<br />
-</p>
-
-
-<p>Nous descendions le chemin du phare d'Antibes.
-Le sentier rocailleux, taillé marche par
-marche à même le granit, dévalait raide vers la
-houle du golfe; des petits chênes verts et des
-pins maritimes le bordaient vers la droite, premier
-plan nécessaire au sublime panorama des
-Alpes. Elles s'échafaudaient en face de nous,
-très hautes, emplissant de la neige de leurs
-cimes successives le bleu profond du ciel... A<span class="pagenum"><a id="Page_240"></a>[Pg 240]</span>
-leurs pieds, les villas de Nice et toute la plage
-de la Rivière s'étalaient, vaporeusement blanches
-et grises, jusqu'à la pointe extrême de l'Italie,
-plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose
-hautaine de toutes ces cimes alpestres,
-neiges, brumes et nuées s'étageant au-dessus de
-la baie des Anges, nous transportait à la fois de
-stupeur et d'enthousiasme. Une brise plus forte
-nous dilatait la poitrine; une nature plus sauvage
-nous enivrait de parfums plus âpres et
-d'un décor plus fruste; un ciel d'un bleu violet,
-les moutons frissonnants d'une mer striée
-d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un
-caractère de plage de l'Ouest, et douze petites
-chapelles, espacées de vingt mètres en vingt
-mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la
-Passion en fonte, achevaient de donner au chemin
-un aspect de calvaire.</p>
-
-<p>&mdash;Un calvaire, en effet, nous sommes en
-Armorique. Voyez ces vagues et ce ciel bas, ces
-genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire
-breton.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"></a>[Pg 241]</span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous savez ce qui nous attend
-là-bas, faisait cet incorrigible de Bergues, nous
-désignant d'un geste la blancheur des villas de
-Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme
-d'autruches!</p>
-
-<p><i>Ferme d'autruches!</i> Nous ne pouvions nous
-empêcher de rire. Le matin même, en quittant
-Nice, avant la station du Var, notre attention
-avait été attirée par la grande affiche dénonçant
-l'établissement modèle où l'on élève avec succès
-d'ailleurs les merveilleux volatiles, les grues
-géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin
-d'Acclimatation fait la joie des enfants, et le plumage
-fait l'admiration des femmes, chez la modiste.
-Le climat de Nice leur est propice; non
-seulement l'œuf d'autruche consciencieusement
-couvé y éclot avec succès, mais le poussin d'autruche
-s'y développe à miracle et puis, devenu
-grand, y pond et s'y reproduit.</p>
-
-<p><i>Ferme d'autruches!</i> et avec sa verve coutumière,
-silhouettant d'un mot, d'une épithète la
-tête chauve, les plumes extravagantes et la<span class="pagenum"><a id="Page_242"></a>[Pg 242]</span>
-démarche balancée et grotesque, en avant et
-croupe en l'air, des coûteux volatiles, de Bergues
-évoquait le troupeau des vieilles folles
-irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire
-jeunesse prolonge ici, de février à la fin mai, un
-lamentable carnaval: <i>celles qui ne peuvent plus
-vieillir</i>, et, citant des noms à l'appui, de Bergues,
-avec l'étonnant vocabulaire dont il est
-familier, campait dans un extraordinaire tohu-bohu
-d'assonances des dames en baudruche à
-têtes de perruches, dans des irruptions de ruches,
-de peluches et de fanfreluches empanachées
-d'aigrettes et de plumes d'autruches.</p>
-
-<p>Nous nous étions tordus de la boutade.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ferme d'autruches</i>, le titre est symbolique.
-Nice est leur pays.</p>
-
-<p>&mdash;Vous exagérez, mon cher. Alors, ces
-pauvres femmes n'ont pas le droit de vieillir?</p>
-
-<p>&mdash;Si, mais pas comme ça. Elles encombrent
-le paysage, elles font tourner le bleu de la mer
-et attristent celui du ciel, et puis il y en a trop.
-C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur<span class="pagenum"><a id="Page_243"></a>[Pg 243]</span>
-cent femmes; ça devrait être le contraire,
-avouez-le. Place aux jeunes, que diable!</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que l'on ne rencontre jamais de
-jeunes filles. Où sont-elles?</p>
-
-<p>&mdash;Ailleurs, assurément. Sur les routes, en
-autos ou dans les tennis ou au jeu de golf, car
-on n'en rencontre pas sur les promenades.</p>
-
-<p>&mdash;Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un
-jeune visage par loge, à croire qu'ici toutes les
-jeunes filles ont trois mères.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est que le climat conserve, songez.
-En somme, elles ne viennent ici que pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;Dame, vous savez comme on appelle Nice:
-la Sainte-Perrine de la Riviera.</p>
-
-<p>Je croyais devoir intervenir:</p>
-
-<p>&mdash;Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces
-pauvres vieilles détonnent un peu dans le décor.
-Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires
-dans le manteau et des fleurs de la coiffure; elles
-outrepassent peut-être aussi le droit qu'on a au
-maquillage; et un peu plus de discrétion dans le
-costume et dans l'emploi du rouge serait certainement<span class="pagenum"><a id="Page_244"></a>[Pg 244]</span>
-préférable. Mais, songez, la lumière
-d'ici est terriblement crue, elle souligne férocement
-les tares et les fards. Toutes ces belles
-chéries se cosmétiquent et s'adonisent dans le
-clair-obscur d'une chambre d'hôtel, elles ne se
-doutent pas des atroces trahisons que leur préparent
-le bleu du large et le bleu du ciel. Tout
-cet attifage et tout ce mensonge se résument
-pourtant dans une politesse à notre égard. Elles
-veulent cacher leurs décrépitudes, l'effort est
-manqué mais le but est louable: il faut leur en
-savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je leur reproche. Elles en ont
-passé l'âge.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement
-qu'ailleurs. Nulle part, la vieillesse ne s'y cramponne
-aussi désespérément à la jeunesse; nulle
-part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination
-à blondir, à mesure qu'elles avancent en
-âge, et à retarder des ans l'irréparable... affront.
-Nulle part on ne rencontre autant de faces
-recrépies et d'yeux de poule hypnotisée chavirés<span class="pagenum"><a id="Page_245"></a>[Pg 245]</span>
-de langoureuse extase dans la porcelaine de
-teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse
-des femmes est particulièrement amoureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Non?</p>
-
-<p>&mdash;Si. Le retour d'âge y est souverainement
-critique... et critiquable. Ce climat est bien coupable.
-Enervant au premier chef, il surexcite, et
-puis éteint vite les hommes; mais il a des vibrations
-d'archet sur le tempérament des femmes.
-Il les grise et les galvanise: tant de soleil, tout
-ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums
-aussi les enivrent et les oppressent; les plus
-affaissées s'y sentent tout à coup redevenir jeunes:
-leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.</p>
-
-<p>Henry Bataille a-t-il assez bien compris ces
-soixantaines tumultueuses! Et voilà pourquoi
-Nice est le pays des flirts irréductibles et des
-mariages <i>in extremis</i>... Et les aventuriers le
-savent bien, qui viennent pêcher ici et la grosse
-dame et la grosse dot dans l'eau laiteuse et parfumée
-des bains de Jouvence. Mariages de Nice!
-Voulez-vous des noms?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"></a>[Pg 246]</span></p>
-
-<p>&mdash;Non; mais je vous dirai, moi, une histoire
-et qui vous prouvera combien, en ces
-sortes de marchés, si formidable que soit la
-somme, la dupe est toujours celui qui se vend:</p>
-
-<p>Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de
-Bois-Redon. C'était un des plus jolis hommes
-de sa génération.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>Et tout un chœur de protestations indignées.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop
-d'œil et trop de dents, trop de sourires surtout,
-trop de cheveux aussi, trop de clarté de teint,
-les lèvres trop rouges, ce type de beauté à
-claques qui fait retourner les femmes et exaspère
-tous les hommes. Tel qu'il était, Remy de
-Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la
-trouvait à Dieppe, où il promenait alors les élégances
-d'un crédit péniblement arrosé chez trois
-tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée
-dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait
-la plage, à l'heure du bain. Cette plastique
-et ses complets de cheviote et d'homespun, de<span class="pagenum"><a id="Page_247"></a>[Pg 247]</span>
-Bois-Redon les avait promenés, l'année précédente,
-de Deauville à Trouville et d'Houlgate à
-Villers, en pure perte. L'année d'avant, il avait
-fait sans plus de succès les plages bretonnes:
-Saint-Enogat, Saint-Malo et Dinard; il y avait
-beau temps qu'il avait écrémé toutes les villes
-d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes,
-son crédit diminuait de jour en jour.</p>
-
-<p>Il se décidait pour les plages dites anglaises,
-Dieppe et Boulogne, où l'élément d'Outre-Manche
-abonde. Il y rencontrait mistress Burton, veuve
-dix fois millionnaire de master Edward Burton,
-Burton, Evett and C<sup>o</sup>, courtiers et correspondants
-de la Compagnie des Indes dans la
-Cité.</p>
-
-<p>Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante
-austère, combinait assez bizarrement la
-pratique de la Bible avec le goût des sports et
-celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson,
-de Shelley et de Gabriel Dante Rosetti, c'était
-une fervente de la poésie nationale, en même
-temps que de la beauté athlétique. Master Burton<span class="pagenum"><a id="Page_248"></a>[Pg 248]</span>
-avait été un homme superbe, il avait donné
-quatre enfants à sa veuve. Tous, d'ailleurs, mariés
-et établis, à l'exception de Réginald, officier
-à Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton
-grand'mère. Toute ornée qu'elle fût déjà de
-petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait pas
-moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque:
-puritaine, méthodique, sentimentale et
-sensuelle, elle était la proie indiquée pour les
-opérations stratégiques de Bois-Redon.</p>
-
-<p>Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.</p>
-
-<p>Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses
-biceps, au jeu du golf et du tennis, et qu'à
-l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé
-les performances de ses reins soulignés par le
-maillot, il descendait à son hôtel. Bois-Redon
-n'eût pas été l'homme de proie qu'il était si, au
-bout d'un mois, la vieille dame n'eût été
-absolument folle. Bois-Redon rappelait à Mistress
-Burton, traits pour traits, son fils Réginald,
-celui qui était aux Indes. Notre aventurier<span class="pagenum"><a id="Page_249"></a>[Pg 249]</span>
-était trop rompu aux jeux de l'amour et du
-hasard pour s'illusionner sur cette sorte de ressemblance.</p>
-
-<p>La scène des adieux fut idyllique: on se jura
-de se revoir.</p>
-
-<p>La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa
-nation, si elle n'eût été épistolaire. Une correspondance
-s'établit; la lettre est le grand triomphe
-des allumeurs et des allumeuses professionnels:
-de Bois-Redon y excellait.</p>
-
-<p>De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au
-mois de janvier Mistress Burton le rejoignait à
-Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour
-achever la vieille dame. Ses prévisions ne le
-trompaient pas. Fin mars, la quinquagénaire,
-montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui
-l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans
-encombre. Les enfants ne se souciaient pas de voir
-la moitié de la fortune filer entre les doigts du
-cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les
-belles-filles et les gendres débarquaient en
-Riviera, cueillaient l'amoureuse et la ramenaient<span class="pagenum"><a id="Page_250"></a>[Pg 250]</span>
-de force à Londres: la dame était séquestrée,
-séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait
-pas la carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la
-porte de sa fiancée et y mimait un émouvant
-suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas
-l'exclusif apanage des courtisanes.</p>
-
-<p>Le truc était trop grossier pour ne pas réussir,
-la dame se prenait à ce coup de pistolet adroitement
-tiré dans l'épaule. Elle allait s'installer au
-chevet du blessé et de là on partait cacher
-bonheur et convalescence dans la forêt de Fontainebleau.</p>
-
-<p>Un duel avec son fils Réginald, l'officier des
-Indes revenu en toute hâte, n'empêchait pas la
-pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant
-de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage
-eut lieu. Une fois de plus, l'amour avait débouté
-les intérêts de famille.</p>
-
-<p>Vous avez rencontré comme moi le ménage
-de Bois-Redon.</p>
-
-<p>Depuis quinze ans qu'ils promènent leur
-ennui de villes d'eaux en villes d'eaux et, comme<span class="pagenum"><a id="Page_251"></a>[Pg 251]</span>
-tous les déclassés, attristent les capitales de
-l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de
-Bois-Redon, qui apparaît le vaincu dans cette
-union obtenue de prime abord, telle une victoire.</p>
-
-<p>Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus
-qu'un quadragénaire épaissi.</p>
-
-<p>Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une
-mauvaise graisse, il promène un visage empâté
-de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés
-de poches, et cela à côté des perruques blondes
-et de l'émaillage éclatant de madame, en vérité
-plus jeune que lui.</p>
-
-<p>L'écœurement d'une existence salariée et surveillée
-d'homme de joie, asservi au devoir
-d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme.
-En vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la
-jeune femme; la lassitude et l'ennui ont comblé
-la différence d'âge qu'il y avait entre eux.</p>
-
-<p>C'est que, férocement jalouse de son jeune
-mari et probablement avertie par toutes les
-lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui
-donne aucun argent de poche. C'est elle qui<span class="pagenum"><a id="Page_252"></a>[Pg 252]</span>
-paie le tailleur, le chemisier, le joaillier et tous
-les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la livrée
-et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre
-bagué comme un Asiatique, engoncé de
-fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé comme un
-rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche.
-Il a eu beau s'emporter, tempêter, rien n'y a
-fait, et comme il se sait sur le testament de sa
-vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se
-contente d'accuser de lenteur la mort libératrice,
-et en attendant promène les chiens de madame
-et l'accompagne en voiture, dans les batailles de
-fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre,
-elle diamantée, presque jeune sous ses cheveux
-blonds d'or et ses crèmes de beauté; lui, morne,
-ventripotent, avachi, congestionné de nourriture
-et d'alcool.</p>
-
-<p>L'autre été, cependant, cet entretenu eut une
-révolte. C'était à Saint-Gervais, la station de
-Savoie chère aux arthritiques, M<sup>me</sup> de Bois-Redon
-y allait pour sa santé, mais y avait
-entraîné son mari. L'endroit est plutôt lugubre:<span class="pagenum"><a id="Page_253"></a>[Pg 253]</span>
-pas de Casino, un torrent dans une gorge et de
-hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces.
-Le couple était au Grand-Hôtel, occupait
-un grand appartement au premier, donnant sur
-le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures
-en changeant de robes trois fois par jour, et
-Monsieur en variant son jeu de complets, de
-cravates et de bagues; mais, comme il faut bien
-animer la monotonie des jours, Madame trouvait
-le moyen de faire des scènes à Monsieur. Elle le
-voyait toujours causant avec une des baigneuses,
-une assez jolie fille attachée aux douches. Les
-scènes avaient eu lieu dans la chambre de
-Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations,
-M<sup>me</sup> de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher
-à son mari sa déchéance physique:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'êtes même plus joli garçon,
-lui disait-elle; ce que vous avez vieilli en dix
-ans! J'en ai fait un marché de dupe en vous
-épousant!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous
-crois! Avec le service que je fais, un autre serait<span class="pagenum"><a id="Page_254"></a>[Pg 254]</span>
-mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous êtes
-donc pas regardée? Comment seriez-vous sans
-vos fards, votre rouge, votre blanc et vos perruques,
-et jusqu'à vos dents, qui baignent toutes
-les nuits dans un verre? Ah! vieilli! Vous me
-trouvez vieilli! Eh bien! j'en ai assez, moi, de
-promener à mon bras une fée Carabosse, d'escorter
-le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter,
-quand je sors avec vous, les villes et les campagnes
-sur vos toilettes de cirque!»</p>
-
-<p>Et, dans un mouvement de rage, empoignant
-les pots de fard, les poudres, les flacons et tout
-le jeu des perruques, il précipitait tout par la
-fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon
-d'écume. La pauvre femme était demeurée
-figée: c'était toute sa jeunesse, tout son physique
-qui s'en allait. M<sup>me</sup> de Bois-Redon est chauve
-comme un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs,
-ni Instituts de beauté. On dut télégraphier
-à Paris. M<sup>me</sup> de Bois-Redon garda la chambre
-pendant dix jours, terrassée par une affreuse
-grippe. Enveloppée de châles et de mantilles, à<span class="pagenum"><a id="Page_255"></a>[Pg 255]</span>
-peine si le médecin découvrait son profil dans le
-clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement
-closes. Monsieur n'y gagnait même
-pas huit jours de liberté. Il devait rester calfeutré
-auprès de la malade et lui tenir compagnie.</p>
-
-<p>Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint-Gervais
-avec deux caisses remplies de postiches
-et de parfumeries, tout un attirail de beauté
-nouvelle, et M<sup>me</sup> de Bois-Redon revenait à la
-santé.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"></a>[Pg 256]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="COLLOQUE_SENTIMENTAL">COLLOQUE SENTIMENTAL</h2>
-</div>
-
-
-<p>Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes
-les conversations des cafés et des tables d'hôte;
-de la buvette, où le potin avait pris naissance,
-l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces
-où des groupes de baigneurs alanguis font
-cercle à la musique de dix heures. Des petites
-pensions bourgeoises à huit francs par jour il
-était maintenant monté jusqu'aux grands hôtels
-et faisait sourire, entre deux levées, les gros
-joueurs du Casino.</p>
-
-<p>La princesse Dostéwianoff, installée comme
-l'année précédente à la villa des Cyclamens, à
-mi-flanc de la montagne, avait été surprise et,
-qui mieux est, entendue suppliant le précepteur<span class="pagenum"><a id="Page_257"></a>[Pg 257]</span>
-de ses fils et le requérant d'amour... A cinquante
-ans passés, une femme réputée jusqu'alors irréprochable!
-Plus de trente ans de vertu s'effondraient
-dans un coup de sens irraisonné pour un
-bellâtre de normalien trop heureux d'avoir
-trouvé chez la princesse les douze mille francs
-d'une chaire encore à venir! C'était bête comme
-un accident. Qui aurait jamais pu s'attendre à
-cet éclat de la part d'une femme si froide et si
-hautaine? La princesse Dostéwianoff était d'origine
-autrichienne et d'une famille d'où d'ordinaire
-on ne se mésallie pas. La chose réjouissait les
-mufles et consternait la noblesse essaimée, cet
-été-là, au hasard des hôtels.</p>
-
-<p>La princesse Dostéwianoff!... et de Gisors,
-qui avait surpris le colloque, avait donné des
-détails. Le hasard avait voulu que, l'avant-veille
-au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous
-les gros sapins du parc. La féerie nocturne du
-paysage l'avait retenu loin des tables du baccara.
-C'est bien le moins qu'un soir sur trente on
-assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le<span class="pagenum"><a id="Page_258"></a>[Pg 258]</span>
-givre et la nacre du clair de lune de l'avant-veille
-étaient si particulièrement fluides qu'ils en éclairaient
-toute la forêt; les fûts de sapins ébranchés
-très haut, pareils à des piliers de cathédrale,
-descendaient le flanc de la montagne, précédés,
-chacun, d'une grande ombre découpée nette dans
-la clarté; et, les yeux aux crêtes des glaciers
-comme chavirés dans la transparence du ciel, de
-Gisors se plaisait à se retenir d'une crispation
-d'orteil encore plus que du bout de sa canne
-ferrée sur un sol glissant et tout feutré d'aiguilles
-de pin. Le bruit de deux voix, mieux, le bruit
-d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.</p>
-
-<p>Un couple se disputait. La femme implorait;
-sa voix sanglotait, suppliante. Celle de
-l'homme, au contraire, était dure, cinglante,
-et chacune de ses ripostes sifflait, incisive
-comme mordue d'un coup de dent; et la femme,
-à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute
-honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer
-son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que
-sa présence, le réconfort de sa chère présence<span class="pagenum"><a id="Page_259"></a>[Pg 259]</span>
-et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne
-lui demandait pas autre chose, et, avec des
-larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas
-partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre
-sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui
-retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses
-yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la
-remuait toute et l'avait prise dès le premier
-jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre,
-cette voix chaude et un peu sombrée,
-dont le charme était justement dans ces brisements
-imprévus, ces altérations émues dont le
-déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle
-assez longtemps grisée, pendant les longues
-heures des leçons qu'il donnait à ses fils. Des
-mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait
-aux progrès des deux princes, et puis, un
-jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte
-de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.</p>
-
-<p>Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il
-était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se
-griser comme d'une incantation captivante et<span class="pagenum"><a id="Page_260"></a>[Pg 260]</span>
-lointaine! Des mois et des mois elle l'avait
-voluptueusement sentie pénétrer et couler comme
-un philtre en elle, mais il connaissait bien son
-pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice.
-Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la
-lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs
-préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et
-avait été au-devant de son désir.</p>
-
-<p>L'homme, les bras croisés et la tête un peu
-basse, se contentait de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez
-pas, et vos enfants et votre mari!</p>
-
-<p>&mdash;Je divorcerai, hurlait la misérable femme.</p>
-
-<p>Et, comme ils traversaient un rai de lune,
-Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas,
-avait reconnu le couple.</p>
-
-<p>C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier
-Bonneau, le précepteur des jeunes princes.</p>
-
-<p>Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer
-la scène.</p>
-
-<p>La princesse, comme une folle, s'était tout à
-coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la<span class="pagenum"><a id="Page_261"></a>[Pg 261]</span>
-tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous
-la lune:</p>
-
-<p>&mdash;C'est comme tes yeux! Tu crois que je me
-passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu
-leur poison? car il y a un poison dans tes prunelles.
-As-tu assez joué avec moi de leur eau
-bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes
-yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et,
-borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres
-femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te
-tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens
-mon cœur entre les tiennes; tes mains souples,
-fines et molles, tes mains nerveuses et si dures
-pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens,
-et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise
-et de rapine; tes mains prenantes et tes
-mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane
-et tes mains aussi d'oiseleur.»</p>
-
-<p>Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux
-mains du jeune homme, la princesse les avait
-couvertes de baisers.</p>
-
-<p>L'homme, brusquement cabré au contact des<span class="pagenum"><a id="Page_262"></a>[Pg 262]</span>
-lèvres dévorantes, avait repoussé la femme. Il
-l'injuriait maintenant:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans
-une glace! Comment voulez-vous que je vous
-aime? Comment osez-vous espérer que moi?...
-Mais j'ai vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me l'as dit,
-clamait la malheureuse disputant désespérément
-son bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante...
-Vous pourriez être ma mère... Et puis,
-vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte,
-me répugne... Je ne suis pas chez vous. En
-somme, je suis chez le prince.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un
-mot, Didier, je quitte la villa, j'en loue une autre.
-Nous irons où tu voudras. Dis un mot, mais
-dis-le... Veux-tu que nous allions à Venise, à Florence?
-Je connais toutes ces villes; il y a des musées,
-des palais, des paysages admirables; tu dois
-désirer les connaître, tu ne les as jamais vus...
-Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"></a>[Pg 263]</span></p>
-
-<p>&mdash;Si vous aviez seulement vingt ans de moins,
-ricanait l'homme goguenard.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais
-demain!... Mais jeune, je le deviendrais
-pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y
-a des soirs où je suis belle, et je lis parfois
-encore des désirs dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, quand vous avez tous vos diamants... et
-toutes vos perles, comme l'autre soir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Didier!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie
-comme femme. Vous n'avez plus qu'à vous
-occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame.
-Que diable! vous avez l'âge d'une mère, même
-d'une grand'mère. Songez!... plus de cinquante!</p>
-
-<p>&mdash;Butor, manant, ignoble individu qui insultez
-une femme.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce
-que je ne consens pas à vos salauderies. Reprochez-moi
-de ne pas vouloir tromper votre mari,
-de me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à
-salir votre toit et le nom de vos enfants!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"></a>[Pg 264]</span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, tu m'as fait la cour, misérable!
-Pourquoi m'as-tu fait la cour? Mais tes regards,
-tes intonations de voix, quand tu lisais! Tes yeux
-clairs que tu posais tout à coup sur les miens;
-tes yeux dont je sentais la brûlure et le froid
-errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas ton
-manège. C'est toi qui as commencé!</p>
-
-<p>L'homme avait un long éclat de rire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi qui ai commencé! Elle est bien
-bonne!</p>
-
-<p>Et après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une
-chienne autour de moi. Vous l'avez dit vous-même.
-Vous veniez assister aux leçons de vos
-fils pour entendre ma voix.</p>
-
-<p>&mdash;Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne
-pas m'encourager.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de
-vivre. Ma place auprès de vos fils, c'étaient mille
-francs par mois.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je t'en aurais donné le double, le
-triple.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"></a>[Pg 265]</span></p>
-
-<p>&mdash;Pour être votre amant. Je ne mange pas de
-ce pain-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je divorcerai, je te l'ai dit.</p>
-
-<p>&mdash;Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop
-vieille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis riche.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant que cela!</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis?</p>
-
-<p>Et la voix de la femme était devenue rauque.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le
-savez bien. Elle est jeune, elle; elle est blonde et
-vous êtes brune; elle a des yeux frais comme
-des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés
-de luxure. Elle est souple, mince, et vous êtes
-déformée; enfin, elle a vingt ans et vous en
-avez cinquante.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens. Si tu aimais, tu aurais pitié.
-C'est parce que tu n'as pas d'amour, que
-tu es si féroce. Tu as dit le mot: je ne
-suis pas assez riche pour toi. Vous êtes un
-malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous
-êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le<span class="pagenum"><a id="Page_266"></a>[Pg 266]</span>
-prince qui a la fortune. Divorcée, il me resterait
-à peine deux millions, et mes fils à ma mort
-reprendraient les deux tiers et, six cent mille
-francs, c'est un bien petit gâteau pour des dents
-comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous êtes
-un goujat!</p>
-
-<p>Et la main de la femme s'abattait sur la joue
-de l'homme. Le bruit en réveillait l'écho sous les
-sapins; une série de gifles retentissait dans la
-montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un
-éclat de rire mal étouffé de Gisors l'avait avertie.
-Quelqu'un la suivait.</p>
-
-<p>&mdash;Votre bras, monsieur Bonneau, disait-elle
-au précepteur demeuré ahuri auprès d'elle, ce
-sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas.
-Quelle belle soirée!</p>
-
-<p>Le couple s'éloignait, remontait par le bois à
-la villa.</p>
-
-<p>C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle
-le petit André de Gisors, Fly pour les
-dames, et il y mettait un tel accent, il y apportait
-une conviction si profonde et une si entraînante<span class="pagenum"><a id="Page_267"></a>[Pg 267]</span>
-humeur, que c'était une joie et une aubaine que
-d'assister aux grimaces de Fly, jouant les colloques
-tragiques de la princesse Dostéwianoff et
-de M. Bonneau, le précepteur.</p>
-
-<p>On se faisait une fête de l'avoir à dîner en
-cabinet particulier au cabaret, pour lui faire
-détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les invitations.</p>
-
-<p>Il opérait ce soir-là devant la marquise de
-Croix-Nymene et la petite baronne de Mondrecourt,
-les deux élégantes de la saison. C'est le
-comte Germont, Germont Champagne, qui avait
-promis Fly et ses imitations à ses dames. Les
-deux jeunes femmes se mouraient d'entendre
-Fly dans son boniment. On ne devait être que
-quatre seulement, mais Germont n'avait pu se
-défendre d'amener Lili Mangetout des Mathurins
-et du Grand-Guignol, que désiraient connaître
-ces dames, et Lili Mangetout avait amené
-le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas
-sans lui. Fly venait d'achever sa séance dans un
-tonnerre d'applaudissements.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"></a>[Pg 268]</span></p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage que la princesse n'ait pas
-de fille! concluait le gros Danval, le Bonneau
-l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais
-mariages d'amour ne se font pas autrement.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"></a>[Pg 269]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="AUTRE_COLLOQUE">AUTRE COLLOQUE</h2>
-</div>
-
-
-<p>Du coin de la fenêtre, où elle s'alanguissait si
-pâle dans la tiédeur embaumée des coussins,
-elle le suivait obstinément des yeux, de ses yeux
-aux paupières flétries et dont la profonde éraillure,
-tels des coups de griffes aux coins des
-tempes, proclamait ce jour-là plus cruellement
-que jamais l'indéniable différence d'âge qui les
-séparait tous deux, elle usée, moribonde et
-vieillie, lui, encore jeune, robuste et carrant dans
-une jaquette irréprochable un torse vigoureux de
-mâle avide encore de vivre et de jouir.</p>
-
-<p>Jeune encore, certes, mais déjà touché par la
-vie, l'homme dont la promenade silencieuse, le
-front buté vers le tapis de haute laine, les mains
-fébriles croisées derrière le dos, emplissait cette<span class="pagenum"><a id="Page_270"></a>[Pg 270]</span>
-chambre de malade d'un inquiet va-et-vient de
-fauve en cage; certes, oui, déjà touché par la vie
-car les cheveux châtains et drus s'éclaircissaient
-déjà vers les tempes, striés par place de minces
-fils d'argent, et sous la moustache d'un blond
-roux, embroussaillée et triomphante, la bouche
-aux coins tirés trahissait, elle aussi, l'amertume
-d'exister. Visiblement obsédé, il arpentait à
-grands pas rageurs cette haute et claire chambre
-aux aspects de boudoir avec ses panneaux de
-moires blémissantes, encadrées de délicates boiseries
-que coupaient çà et là, savamment alternées,
-d'étroites glaces oblongues enguirlandées
-de fleurs et de fins attributs de style Pompadour;
-et c'est cette visible obsession, ce réel chagrin
-trahi par la crispation du sourire et l'inquiétude
-de ces allées et venues, que surveillait avec des
-yeux de fièvre, deux yeux agrandis où semblait
-s'être réfugiée toute la vie de son corps souffrant,
-la malade étendue auprès de la fenêtre, au fond
-d'un grand fauteuil encombré de coussins et de
-peaux d'ours blancs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"></a>[Pg 271]</span></p>
-
-<p>Du dehors, dans les glaces sans tain des croisées,
-le jardin du petit hôtel s'encadrait, tout
-jaune de la rouille des marronniers et de la floraison
-des helléniums, d'une mélancolie d'adieu
-malgré la pourpre vive des dahlias simples et des
-bégonias doubles, sous la morne jonchée des
-feuilles de platanes pleuvant sur les pelouses.</p>
-
-<p>Oh! la tristesse de ce jardin parisien d'octobre
-se délabrant lentement vis-à-vis l'agonie de cette
-femme au visage passionné et crispé, au regard
-dévorant, à la pâleur de morte! Mais combien
-plus triste encore le silence hostile gardé par ces
-deux êtres de luxe et d'élégance en cette somptueuse
-chambre de poitrinaire, où la nuance
-adoucie des tentures, le contournement raffiné
-des meubles et jusqu'au parfum musqué du lilas
-blanc, s'entassant là pour étouffer de tenaces
-relents d'éther et de phénol, semblaient vouloir
-faire une apothéose à la mort.</p>
-
-<p>Une liaison pourtant célèbre dans le monde
-des lettres et du théâtre et dont le retentissement
-avait, pendant quinze années, amusé la badauderie<span class="pagenum"><a id="Page_272"></a>[Pg 272]</span>
-de Paris, cet homme et cette femme aujourd'hui
-muets et refermés sur eux-mêmes dans ce
-quasi menaçant tête-à-tête. Elle, tragédienne
-acclamée, aujourd'hui brûlée aux flammes de
-toutes les passions et de toutes les fantaisies
-comme aux feux de toutes les rampes, s'était, il
-y a quinze ans, en pleine maturité de beauté et
-de succès, toquée du beau poète à longue chevelure
-souple, au contralto vibrant qu'il était alors,
-lui, grand homme inconnu frais débarqué de sa
-province et de la veille échoué à Paris pour y
-tenter fortune, riche de vingt-cinq ans et de ses
-jeunes illusions. Sur la foi de ses larges épaules
-et de l'eau profonde de ses yeux bleus frangés de
-cils noirs, elle avait aimé à la fois en lui l'homme
-et le poète, s'était enthousiasmée dans sa loge
-sur la rondeur massive de son cou et dans l'alcôve
-sur le lyrisme de ses vers. De Morfels arrivait
-à Paris avec un drame en vers en trois actes
-qu'il destinait à Duquesnel. Dinah avait lu la
-pièce, l'avait plutôt écouté lire, s'était emballée
-sur le rôle, l'avait imposée à son directeur et, se<span class="pagenum"><a id="Page_273"></a>[Pg 273]</span>
-donnant cette fois toute comme jamais elle ne
-l'avait fait encore, jouant avec sa chair, ses nerfs
-et son cœur, avait consacré le drame et fait du
-jour au lendemain, dans Paris, quelqu'un de ce
-passant apprécié dans son lit la veille.</p>
-
-<p>Comment ce caprice de Dinah Monteuil, la
-fantasque des fantasques, était-il dégénéré chez
-l'actrice en passion ulcérée et profonde? Lors de
-cette rencontre, dont elle devait mourir, Dinah
-entrait dans sa quarantième année, l'âge où la
-femme avertie par les regards moins désirants
-des hommes sent flamber en elle une d'autant
-plus inapaisable ardeur, qu'elle en connaît
-l'éphémère durée. Comme la phtisique dont les
-instants sont comptés, elle apportait dans tout, en
-amour surtout, une fébrile hâte de sentir et de
-jouir, et puis c'est là le châtiment des courtisanes
-de ne connaître la tendresse amoureuse que tard
-dans la vie et d'adorer à quarante ans, avec des
-dévouements et des délicatesses presque maternelles,
-de beaux gars indifférents qui les trompent
-avec leurs filles de chambre et renouvellent<span class="pagenum"><a id="Page_274"></a>[Pg 274]</span>
-ainsi l'éternelle et sanglante trahison des sexes
-vis-à-vis l'un de l'autre, l'éternelle agonie d'une
-âme pour une âme qu'on appelle l'amour.</p>
-
-<p>Telle qu'elle était aujourd'hui, étendue dans
-son long peignoir de peluche blanche et roulée
-dans ses peaux d'ours blancs, sa tête d'une pâleur
-d'ivoire appuyée sur le satin mauve des coussins,
-telle qu'elle était, mourante et de la tuberculose
-et d'une affection cancéreuse dans le ventre, la
-gloire et la fortune de cet amant si distrait et si
-préoccupé d'on ne sait de quoi auprès d'elle n'en
-était pas moins son œuvre et son chef-d'œuvre:
-œuvre de quinze ans de luttes et d'intrigues à
-laquelle elle s'était attelée corps et âme, mettant
-en jeu toutes les influences, courant les journaux
-et les théâtres, tour à tour implorante et coquette
-auprès de leurs directeurs, réveillant chez ceux-ci
-d'anciens souvenirs d'alcôve, faisant miroiter
-chez les autres d'illusoires affaires de réclames
-et d'argent, et cela pour imposer, pendant quinze
-années, sur toutes les scènes du boulevard ses
-drames à lui, le bien-aimé, le favori. Drames<span class="pagenum"><a id="Page_275"></a>[Pg 275]</span>
-exaltés d'ailleurs et débordant d'âme et de vie
-intense, et dont la malignité parisienne accusait
-l'actrice de répéter les personnages dans l'intimité
-d'orageux tête-à-tête avant de les vivre, et
-Dieu sait avec quelle frénésie de nerfs et de passion!
-devant le public amusé des premières et la
-grosse foule des centièmes intéressée enfin aux
-racontars.</p>
-
-<p>Car il la trompait, et c'était de cela qu'elle
-mourait bien plus encore que de sa santé de cabotine
-compromise presque dès l'enfance et
-depuis usée dans tant d'aventures et irréparablement
-surmenée et détruite! Il la trompait et
-cela, presque à dater des premiers jours, avec
-la première venue, des figurantes prises derrière
-un portant de théâtre dans l'empuantissement des
-coulisses; puis, la réputation venant à Morfels,
-avec des camarades à elle, des petites acteuses
-sans grâce et sans talent, mais ayant pour elles
-leur jeunesse, toutes ravies, la figurante comme
-l'acteuse, de chiper l'amant à Madame, à une
-grande qui touchait des feux de cinquante louis<span class="pagenum"><a id="Page_276"></a>[Pg 276]</span>
-par soir, quand elles avaient à payer, elles, des
-cinquante francs d'amende sur des mensualités
-de cent cinquante. Enfin, avec les succès consacrés
-de ses pièces, des intrigues mondaines et
-même de haute galanterie s'étaient nouées dans la
-vie de Morfels; pour la plupart, des folles, des
-vicieuses et des oisives, curieuses de savoir quel
-goût avait le bonheur de la Monteuil, et pas
-fâchées, les malfaisantes créatures, de troubler
-un peu de ce bonheur; et lui, enchanté dans sa
-vanité d'homme et d'auteur de ce bruissement
-autour de lui de noms cotés et d'étoffes rares,
-avait accepté tous les rendez-vous, toutes les provocations,
-impertinentes ou galantes, s'était
-rendu à tous les appels, trompant effrontément
-sa maîtresse pour des femmes qui, certes, ne la
-valaient pas, la copiaient à la ville comme au
-théâtre, maladroitement, bêtement, plus fanées,
-plus fardées qu'elle encore et qui n'offraient
-même par l'attrait de la jeunesse à ses sens fatigués
-de viveur.</p>
-
-<p>Alors, elle l'avait marié de sa main à une<span class="pagenum"><a id="Page_277"></a>[Pg 277]</span>
-fiancée par elle choisie dans le milieu le plus
-cossu, le plus rangé, le plus bourgeois, le plus
-offrant de garanties; elle espérait le garder par là,
-mais de Morfels, maintenant lancé dans le tourbillon
-des bonnes fortunes, classé homme à
-aventures, avait trompé tout simplement sa
-femme, comme il trompait son vieux collage,
-piétinant maintenant deux âmes au lieu d'une,
-brisant tranquillement deux existences avec ses
-coups de tête, de sens ou de cœur.</p>
-
-<p>«De cœur, cœur de fille, et plus fille que moi
-encore, à croire que c'est moi l'honnête homme
-et lui la courtisane», comme il arrivait parfois de
-dire à la Monteuil dans les moments de lassitude
-et de rancœur; et elle pardonnait toujours, la
-vieille maîtresse endolorie, acceptant tout plutôt
-que de se passer de ses visites, ne pouvant même
-en admettre l'idée, attachée à cet homme
-comme par une sorte d'envoûtement, résignée à
-toutes les souffrances qui lui venaient de lui, et
-paraissant l'en aimer davantage, l'aimant au point
-d'être heureuse d'en souffrir. Cependant, ce jour-là<span class="pagenum"><a id="Page_278"></a>[Pg 278]</span>
-comme une fièvre de joie, de secrète revanche
-aussi flambait dans le regard attristé de l'actrice.
-Il y avait un sourire dans les yeux dont elle suivait
-la promenade inquiète de son amant, silencieux
-et sombre, le front buté vers le tapis. Tout à coup
-elle s'étirait sous ses fourrures blanches, ses
-longues mains de cire portaient à son visage une
-gerbe d'anémones du Japon, posées sur ses
-genoux. «Vous souffrez, mon ami?». Sa voix
-rauque, un peu lasse, venait de rompre le
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais non, je vous assure, répondait
-l'homme sans interrompre sa rageuse promenade,
-c'est vous qui rêvez, comme toujours.» A
-quoi la malade étouffant un bâillement: «Il y
-a longtemps que je ne rêve plus», et à un
-haussement d'épaules de son amant: «Savez-vous
-qu'il y a des jours où je crois qu'il y a
-un Dieu?» Et comme il s'était arrêté brusquement:
-«Venez ici, Raoul», commandait la malade,
-et de Morfels ayant obéi: «Savez-vous pourquoi
-je crois aujourd'hui en Dieu? insistait-elle<span class="pagenum"><a id="Page_279"></a>[Pg 279]</span>
-en le regardant ardemment jusqu'à l'âme,
-à cause de ceci.» Et son index à l'ongle déjà
-bleuâtre touchait le poète à la place du cœur.
-«Elle t'a lâché, hein? et tu souffres à ton tour,
-pauvre ami?» Et comme l'homme, le visage
-tout à coup empourpré, balbutiait, cherchait une
-défaite: «A quoi bon t'excuser? reprenait la
-voix rauque, ne suis-je point au courant de
-toutes tes folies? Ah! j'ai beau ne pas sortir,
-n'ai-je point de bonnes amies pour venir me
-voir et me faire expier un peu mon succès...
-mes anciens succès... en m'épinglant des nouvelles
-sur le cœur? Bah! j'y suis faite. Alors
-elle t'a lâché, cette petite Roncerolle, pour qui,
-depuis trois mois, tu hypothèques ton hôtel, et
-cela pour un cabot, un horrible cabot du théâtre
-Montparnasse, presqu'un figurant... Un beau
-garçon comme toi lâché! Elle t'a lâché après
-t'avoir trompé deux mois, et c'est pour cela que
-tu rôdes ici et là avec ces mains nerveuses et ce
-visage d'assassin, sans pouvoir tenir en place.
-Encore un peu tu pleurerais! Avoue que cela<span class="pagenum"><a id="Page_280"></a>[Pg 280]</span>
-fait mal? As-tu songé parfois au mal que tu m'as
-fait? Pour un cabot de Montparnasse! et elle
-appuyait savamment sur les mots. Et pas même
-bien de sa personne, m'a-t-on dit, mais il a vingt-trois
-ans et tu en as quarante. Comme le présent
-venge le passé, mon pauvre ami, voilà que tu
-vieillis à ton tour.»</p>
-
-<p>Et à son tour il frissonnait, tout pâle, avec
-l'humidité montante de deux larmes prêtes à
-jaillir de ses yeux. A cette vue, le regard de la
-Monteuil se brouillait, sa voix s'altérait et, avec
-un geste de pitié suprême, s'emparant des mains
-de Morfels: «Mon pauvre ami, murmurait-elle
-caressante, cela va commencer aussi pour toi et
-tu vas le connaître, l'atroce et long supplice
-d'aimer sans être aimé. Encore cinq ans, dix
-ans, et il faudra bien que tu te rendes à l'évidence.
-Oh! vieillir, quelle cruauté, lire dans les
-yeux d'autrui la pitié, le dévouement, plus jamais
-le désir...» Instinctivement l'homme avait
-ployé le genou et, le cœur tout à coup fondu
-dans un attendrissement bête, il sanglotait<span class="pagenum"><a id="Page_281"></a>[Pg 281]</span>
-comme un enfant, la tête enfouie entre les genoux
-de cette agonisante, et elle, comme en
-rêve, continuait son soliloque, tout en promenant
-ses mains pâles dans les cheveux de son
-amant. «N'être plus aimée, dire que c'est de cela
-que je meurs et que c'est de cela que tu mourras
-aussi! Car je te connais, mon pauvre enfant,
-toi l'adoré, le fêté des foules et des femmes, toi
-non plus tu ne pourras pas t'y faire. On se résigne
-à mourir, mais à cela, non pas. Car cela,
-c'est n'exister plus.» Et tout à coup, avec des
-inflexions de théâtre dans la voix: «Comme ces
-beaux cheveux que j'ai connus si souples et si
-bruns, sont devenus raides au toucher! n'est-ce
-pas qu'ils blanchissent et malgré ta moustache
-j'ai bien vu tout à l'heure, à droite, que tu as
-une dent qui bleuit. Ça, c'est le commencement;
-mais tu portes encore beau et tu en as encore
-pour dix ans, je t'assure; ne pleure pas, mon
-chéri!» Et comme l'homme prostré dans la peluche
-et les fourrures étouffait toujours de
-sourds sanglots martelés, on eût dit, sur l'enclume<span class="pagenum"><a id="Page_282"></a>[Pg 282]</span>
-du cœur: «D'autres t'aimeront encore, toi tu
-en aimeras d'autres aussi; moi, il y a longtemps
-que je suis une morte. C'est sur moi que je
-pleure en pleurant sur vous autres, pardonne-moi
-cela, pardonne-moi d'attrister tes quarante
-ans, Raoul, il y a si longtemps que je souffre.
-J'ai voulu vivre mon chagrin en toi, faire un peu
-passer en toi de ma vieille âme. J'ai eu tort, je
-le sais, Raoul, ne sois plus triste. C'était moi-même
-que je regrettais. Ton chagrin, c'est le
-mien, c'était pour rire, console-toi, m'ami».</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"></a>[Pg 283]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="LE_DERNIER_COUP">LE DERNIER COUP</h2>
-</div>
-
-
-<p>Pierre Rouville traversait le ponton; le vapeur
-de Côme à Collico venait de s'arrêter à quai de
-Bellagio. Une meute de facchini se disputait sa
-valise, il en avisait un dont la casquette portait
-en lettres d'or un nom d'hôtel connu, de celui-là
-même qu'il avait choisi sur la recommandation
-du Baedeker; il remettait à l'homme son nécessaire
-et son bulletin de bagages. Débarrassé, il
-regardait autour de lui. Il ne voyait que des
-boutiques installées sous de lourdes arcades et
-des façades de grands hôtels. Le charme du paysage
-s'était évanoui. Ce Bellagio de rêve apparu
-comme une presqu'île enchantée sur les eaux
-de moire et de nacre fluides de deux lacs, ce<span class="pagenum"><a id="Page_284"></a>[Pg 284]</span>
-promontoire de verdure, dressé comme un
-éperon sur un fond vaporeux et fuyant de montagnes,
-n'était plus qu'un amas de constructions
-neuves et de bâtisses italiennes, régulièrement
-coupé d'étroits viccoli. Sur le quai des
-femmes en toilettes claires, beaucoup de costumes
-de piqué blanc, se pressaient, attirées là par
-l'arrivée du bateau, foule cosmopolite assez
-laide, où dominait la note allemande donnée
-par des hommes en mollets, blousés de drap
-verdâtre et coiffés de feutres glauques aux rubans
-fleuris d'édelweiss, toute la descente de
-l'Engadine et des Alpes du Tyrol, et Pierre Rouville
-ne pouvait retenir une grimace.</p>
-
-<p>Une voiture à deux chevaux s'arrêtait au
-milieu des omnibus d'hôtels, une femme y
-paressait, nonchalamment étendue sur des
-coussins de soie Liberty, évidemment fournis par
-elle, car la victoria était de louage et le jeune
-homme ne pouvait retenir un cri: «Jacqueline
-Hérelle...»; mais son étonnement se changeait
-vite en sourire: «Parbleu! elle cache ici quelque<span class="pagenum"><a id="Page_285"></a>[Pg 285]</span>
-nouvel amour, c'est une incorrigible amoureuse,
-une attardée du romanesque. Je vais la
-gêner sûrement, ne nous montrons pas» mais la
-comédienne l'avait vu. Le magnétisme du regard
-posé sur elle l'avait avertie. Fixée par le jeune
-homme, la nerveuse, qu'était Jacqueline, avait
-naturellement tourné les yeux vers lui; elle agitait
-joyeusement son ombrelle dans la direction
-de Rauville, elle l'avait reconnu.</p>
-
-<p>Le peintre s'approchait, chapeau bas, de la
-victoria: «Vous aussi, faisait-elle en lui tendant
-la main, tout Paris à Bellagio, alors! Vous arrivez,
-moi, j'y suis depuis huit jours. Hein! quel
-pays merveilleux! c'est un enivrement qui grandit
-d'heure en heure, vous en subirez le charme
-comme moi, on n'en voudrait jamais partir.
-Vous descendez à quel hôtel?</p>
-
-<p>&mdash;A Britannia.</p>
-
-<p>&mdash;Vous y serez très bien.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, faisait Rouville, est-il indiscret
-de vous demander?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, je suis en pleine nature, presque<span class="pagenum"><a id="Page_286"></a>[Pg 286]</span>
-dans la montagne, très haut, à la villa Serbelloni,
-en face des deux lacs, une vue admirable,
-vous verrez.</p>
-
-<p>&mdash;Et seule? hasardait le jeune homme dans
-un demi-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Seule, naturellement, seule. Oh! mon
-pauvre ami, vous avez pu songer, mais regardez-moi
-donc, ce serait de la folie à mon âge.»</p>
-
-<p>En effet Jacqueline Hérelle n'était plus jeune.
-Malgré la finesse d'un profil demeuré d'une délicatesse
-et d'une précision admirables, l'artifice
-des poudres et des fards n'effaçait ni les rides
-des tempes, ni les plis douloureux de la bouche,
-ni ceux plus accusés du cou. Les narines touchées
-de rouge étaient encore jeunes et vibrantes,
-mais la lassitude du sourire et le bleuissement
-meurtri des paupières dénonçaient et l'usure de
-l'âge et la fatigue de vivre. Jacqueline Hérelle
-avait été adorablement jolie. Jeune, elle avait été
-une de ces beautés triomphantes dont les aventures
-remplissent et révolutionnent une époque...
-<i>Les aventures et les liaisons de Jacqueline, on<span class="pagenum"><a id="Page_287"></a>[Pg 287]</span>
-les contait, mais on ne les comptait plus</i>, avait
-dit d'elle un célèbre journaliste éconduit. Ses
-succès n'avaient pas été que de boudoirs,
-Jacqueline en avait aussi obtenus au théâtre,
-mais c'était surtout la jolie femme qu'on y avait
-applaudie. Comme comédienne, elle était bien
-supérieure à la ville. Elle avait toujours été
-somptueusement entretenue, mais si vénale et
-si cotée qu'elle fût, elle avait eu aussi des caprices.
-C'était avant tout une amoureuse: elle
-donnait royalement à qui lui plaisait ce qu'elle
-faisait payer si chèrement aux banquiers et aux
-hommes politiques désireux de lui plaire, elle
-avait vécu de l'amour et en vieillissant n'y avait
-pas renoncé. Retirée depuis dix ans du théâtre,
-elle avait eu pour son seul plaisir nombre de
-liaisons dont quelques-unes n'avaient pas tourné
-à son avantage; quelques-uns de ses amis
-d'automne avaient été pour la comédienne des
-amants plutôt coûteux et pourtant, il y a dix ans,
-Jacqueline Hérelle était encore désirable, mais
-c'est là une des tares de nos mœurs modernes<span class="pagenum"><a id="Page_288"></a>[Pg 288]</span>
-que l'amour y soit devenu un marché. La beauté
-y a bien moins de valeur que le désir inspiré,
-la convoitise y est immédiatement taxée et dans
-le monde, depuis le haut jusqu'en bas de l'échelle,
-tout être, homme ou femme, qui se sent
-aimé, y prend l'âme affreuse et commerçante
-d'un marchand de curiosités. Jadis fragile et
-ruineux bibelot d'alcôve, Jacqueline Hérelle
-avait su, à ses dépens, combien l'amour coûte
-à Paris.</p>
-
-<p>C'est tout ce passé et bien autre chose que
-Pierre Rouville évoquait en lui-même en regardant
-la femme assise dans cette victoria: «Elle
-a bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout
-bas. Le fait est qu'il la retrouvait étrangement
-dévastée malgré les tons de rouille et d'or d'une
-chevelure lourde et savamment nuancée. Elle
-lui apparaissait vieillie, comme désagrégée dans
-son corps demeuré mince, et qui n'était plus que
-de la maigreur. La courtisane lisait dans ses
-yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous aurez fini de m'examiner,<span class="pagenum"><a id="Page_289"></a>[Pg 289]</span>
-monsieur le Commissaire-Priseur! Triste, hein,
-l'inventaire! vous comptez les déchets et les
-tares».</p>
-
-<p>Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez
-pas, allez, les miroirs mentent, mais les
-regards des passants ne nous trompent pas.
-Allez à votre hôtel, vous mourez de faim et
-moi aussi, c'est l'heure des déjeuners et venez me
-voir demain vers onze heures, villa Serbelloni,
-vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous
-comprendrez pourquoi je suis descendue là.
-Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio
-on ne peut pas vivre ailleurs.»</p>
-
-<p>Le lendemain, vers les dix heures et demie,
-Pierre Rouville tentait l'ascension indiquée. Des
-rues étroites et montantes, puis des escaliers et
-des pentes assez raides, le conduisaient à la
-grille de la villa. <i>Una lira</i> d'entrée lui en donnait
-l'accès; une rampe fleurie de jasmins, puis
-escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants
-de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous
-les ombrages d'un parc. Il y trouvait la comédienne<span class="pagenum"><a id="Page_290"></a>[Pg 290]</span>
-allongée sur un rocking-chair près d'une
-balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait
-sur la terrasse de l'hôtel. A ses pieds les
-arbustes et des fleurs rares d'un jardin d'Italie
-s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à
-l'horizon, c'était la fuite nostalgique et bleue de
-deux lacs, saphirs humides et flous sertis dans
-des montagnes de vapeurs.</p>
-
-<p>La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas
-menti. Le soleil, déjà haut dans le ciel, les faisait
-d'azur pâle, les montagnes escarpées et hardies,
-comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une
-muraille de brume mauve, déchiquetée et hautaine.
-Et le peintre avait la hantise de fonds de
-tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées:
-des vaporetti et des barques sillonnaient le lac de
-droite, et de blanches villas s'essaimaient sur ses
-rives comme des colombes tombées là, exténuées
-de langueur, tout le lac au fond était moiré
-d'une grande ombre... Des terrasses du jardin
-des odeurs entêtantes et délicieuses montaient;
-les seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur<span class="pagenum"><a id="Page_291"></a>[Pg 291]</span>
-lourde haleine vanillée à d'autres âmes végétales
-d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle
-tournait vers lui un visage enfoui dans une immense
-capeline blanche et, lui tendant la main
-par-dessus son épaule, sans même prendre de ses
-nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche
-et comme si elle eut deviné son impression.</p>
-
-<p>«Celui-là est le plus beau. Regardez-le,
-quelle nostalgie! La tristesse et l'abandon d'un
-lac hanté, et cette brusque déchirure de roches
-là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays
-des fées! Ah! ce désolé Lecco, je ne puis me
-lasser de le regarder, c'est comme un opium de
-mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une
-telle douceur.»</p>
-
-<p>Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert,
-sans une voile, dans la solitude abrupte de
-montagnes si hautes que des nuées les couronnaient:
-solitude ensoleillée, que la torpeur de midi
-faisait encore plus morne. Jacqueline Hérelle
-l'avait bien dit; c'était la tristesse et l'abandon
-d'un lac hanté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"></a>[Pg 292]</span></p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous portez-vous ce matin? brusquait
-tout à coup la comédienne.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut
-demander...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne
-ici dans du rêve et du soleil. N'est-ce pas que
-l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami,
-il n'y a que la nature qui console de tout. On
-ne peut vieillir qu'en se détachant peu à peu
-des individus. A quoi bon se cramponner à ce
-qui se détache de nous. La nature, elle, toujours
-nous accueille: les ciels, les grands horizons,
-la féerie changeante des lacs et des montagnes
-et le poème infini de la mer, voilà ce
-qu'il faut aimer, quand on a plus de cinquante
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'avez pas...</p>
-
-<p>&mdash;Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et
-avec un navrant sourire). Vous m'avez demandé
-hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor.
-Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre<span class="pagenum"><a id="Page_293"></a>[Pg 293]</span>
-et s'imposer dans cette splendeur! il faudrait un
-dieu, et il faudrait à sa compagne des yeux
-éblouis de vingt ans!</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, chère amie, que l'amour est
-aveugle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui,
-lui, est clairvoyant». Et comme le jeune homme
-se taisait un peu gêné par le tour de l'entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n'en suis pas venue là du premier
-coup, et mon exil à Bellagio est le résultat de
-quelques épreuves. Je me suis résignée enfin
-comme bien d'autres, mais pas comme toutes
-les autres. Pendant dix ans je me suis obstinée.
-Moi aussi, je me croyais jeune encore. La
-résignation est une vertu de vieille femme.....
-oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle s'animait
-un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée
-et je l'aime encore, mais je suis une romanesque,
-vous ne le croyez pas, moi, Jacqueline
-Hérelle, et dans la plus brève aventure je
-ne puis séparer la sensation du sentiment.</p>
-
-<p>Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit<span class="pagenum"><a id="Page_294"></a>[Pg 294]</span>
-ans de plus que moi, accueille et nourrit dans sa
-villa de Triel une jeunesse vigoureuse et musclée,
-rompue à tous les sports et qui, paraît-il,
-ne lui marchande pas les sensations: coureurs
-de vélodromes et chauffeurs d'automobiles trouvent
-chez elle bonne table, bon gîte et le reste.
-Pendant quatre mois d'été Lucy Kerdor héberge
-tout ce monde, Lucy est absolument maîtresse
-dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on
-appelle son parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est
-riche, nos fortunes se valent, mais je ne pourrais
-faire comme Lucy Kerdor: le cœur me
-lèverait. Catherine Hémery, qui a deux ans de
-moins que moi, n'a rien su garder des millions
-acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite
-à six mille francs de rente, elle se pique à la
-morphine et, nuit et jour, demande à l'opium des
-visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car
-Catherine Hémery est demeurée une créature
-d'amour. Quand elle vient chez moi, les yeux
-brillants et la face toute bouffie de sa drogue, je
-lui reproche son vice: «Que veux-tu, après<span class="pagenum"><a id="Page_295"></a>[Pg 295]</span>
-trois piqûres ils reviennent encore. Dieu est si
-bon, il m'envoie des rêves».......</p>
-
-<p>Moi, les rêves m'exténueraient, je suis
-d'origine basque, j'aime les réalités... Entre leurs
-répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté
-pour la solitude.</p>
-
-<p>&mdash;Après quelques déceptions? risquait le
-jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, c'est ma dernière tentative qui a
-décidé de tout. Il n'y a pas plus de deux mois,
-cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré mes
-cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément
-avec des élans de jeune fille et des ardeurs
-de courtisane, j'aimais enfin comme Jacqueline
-Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie
-en garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce
-de son nom et de son physique, je l'aimais. Dès
-la fin de mai, je vins m'installer, comme vous
-le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré
-Robert au Pavillon bleu. J'y vais quelquefois
-dîner pour rompre la monotonie des soirées;
-mon élégance, le soyeux de mes dessous,<span class="pagenum"><a id="Page_296"></a>[Pg 296]</span>
-ou mon mauvais renom l'avaient-ils impressionné.
-En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de foudre,
-Robert répondait d'abord assez bien à mes
-avances, il acceptait mes invitations à dîner,
-était bientôt de nos parties d'automobile, battait
-en ma compagnie les bois de Marly et de
-Versailles, bref, il devenait un de mes assidus.</p>
-
-<p>Très correct, on ne peut plus aimable et
-même empressé auprès de moi, Robert néanmoins
-n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour
-en jour, je subissais plus profondément son
-charme. Au fond, je me dévorais d'angoisse et
-me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait
-Catherine Hémery, il t'embrasse toujours
-les doigts, il en tient pour tes bagues.» Comme
-Robert a soixante mille francs de rente et en
-aura le double un jour, je haussais les épaules.
-Ce n'était ni pour mon luxe ni pour mes dîners
-que Robert venait chez moi, les officiers de son
-régiment m'avaient affirmé qu'il était timide.
-Enervée, à bout d'artifices et d'expédients,<span class="pagenum"><a id="Page_297"></a>[Pg 297]</span>
-j'usais d'un stratagème. Je l'attendais ce jour-là
-vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en
-juillet, la chaleur était accablante, j'avais sorti
-en son honneur le plus délicieux peignoir et,
-parfumée, toute fraîche encore du tub, j'avais
-disposé sur un guéridon, à portée de ma main,
-deux ou trois photographies me représentant,
-épaules nues, dans les poses les plus suggestives,
-des photographies datant d'il y a vingt
-ans, Jacqueline Hérelle dans ses rôles d'autrefois.
-Mes portraits ainsi disposés, je baissais les
-stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise
-longue.</p>
-
-<p>Oh! le brusque tressaillement de tout mon être;
-lorsqu'il entrait! Robert me baisait la main et
-s'asseyait auprès de moi. Machinalement et
-instinctivement aussi, parce que je le voulais et
-que mon regard dirigeait le sien, il s'avisait des
-photographies. Il se penchait curieusement sur
-la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé,
-et il regardait longuement les portraits. Il les
-avait pris l'un après l'autre et les gardait longtemps<span class="pagenum"><a id="Page_298"></a>[Pg 298]</span>
-dans ses mains, je ne respirais plus. Il y
-eut un affreux silence.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il
-s'était tourné vers moi... Qui est-ce?</p>
-
-<p>Je me raidissais contre le choc.</p>
-
-<p>&mdash;Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte,
-n'est-ce pas qu'elle était adorable? Vous l'auriez
-aimée, n'est-ce-pas?</p>
-
-<p>Et lui inconsciemment:</p>
-
-<p>&mdash;Etait-elle vraiment ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'était une des femmes les plus
-désirables que j'aie jamais vues...», et il la regardait
-encore.</p>
-
-<p>«Oh! la forme de ces yeux, le dessin de cette
-bouche et ces épaules, quelle nudité! Elle était
-au théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'était une camarade, mais c'était
-surtout une jolie femme. Comme talent...</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on besoin de talent avec ce visage-là?</p>
-
-<p>Ce fut tout; le lendemain je faisais mes malles.<span class="pagenum"><a id="Page_299"></a>[Pg 299]</span>
-Je n'ai pas revu Robert et je ne le reverrai
-jamais. Il ne m'avait pas reconnue, et voilà
-pourquoi je suis ici, mon cher ami, devant ces
-lacs, seule dans l'enchantement de Bellagio et de
-cette villa.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"></a>[Pg 300]<br /><a id="Page_301"></a>[Pg 301]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="CREPUSCULE_DE_FEMME">CRÉPUSCULE DE FEMME</h2>
-</div>
-
-
-<p><i>Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que
-je venais de croiser dans ce décor à la fois grandiose
-et mélancolique qu'est le parc de Saint-Cloud
-à l'arrière-saison. C'était dans la partie
-comprise entre la grille de Sèvres et la cascade,
-tout en pelouses et en longues allées de marronniers
-et de platanes tout feuillagés d'or pâle à
-cette époque.</i></p>
-
-<p><i>Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là
-enflammé de nuées brasillantes à croire qu'un
-immense bûcher brûlait invisible derrière le haut
-escalier de la cascade, toutes ces frondaisons
-jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une
-lumineuse fumée d'or; et c'était en vérité une<span class="pagenum"><a id="Page_302"></a>[Pg 302]</span>
-délicieuse féerie que le factice ensoleillement
-de ce parc illuminé par des feuilles mortes,
-dans l'éphémère embrasement de ce ciel d'automne
-à l'agonie, empourpré de flamme et de
-sang.</i></p>
-
-<p><i>Oui, c'était bien mon ami Jacques, sa démarche
-lasse, ses yeux lointains, sa pâleur mate
-et toute sa physionomie d'élégant ennui d'homme
-de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des
-boudoirs. Il n'était pas seul. Il marchait auprès
-d'une longue et svelte femme drapée de la
-nuque aux talons dans un souple et miroitant
-manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud
-et sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux
-vêtement tout chargé aux épaules de lourdes passementeries,
-de dragonnes et de glands, avec,
-autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient
-aux poches, puis retombaient entrelacées
-et traînaient jusqu'aux pieds comme des
-nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce manteau,
-la femme de théâtre et l'aventurière, me
-rappelait à m'en faire crier les prestigieuses<span class="pagenum"><a id="Page_303"></a>[Pg 303]</span>
-pelisses de Sarah Bernhardt dans</i> Fédora <i>et l'</i>Étrangère
-<i>et valait au moins trois mille francs.
-Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand
-air et, depuis ses cheveux insolemment décolorés
-jusqu'à son profil presque chevalin et sa façon
-de porter sous son bras une minuscule bestiole
-à poils roses, évoquait la ressemblance de la
-princesse de S...; mais elle en avait aussi l'âge,
-la cinquantaine sonnée depuis trois ou quatre
-ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme,
-tout le proclamait cruellement en elle, et la
-meurtrissure profonde des paupières bleuies, et
-les muscles apparents du cou, et le maquillage
-outrageant de la face aux lèvres carminées, aux
-minces sourcils peints.</i></p>
-
-<p><i>Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait
-été choisi de main de maître. Ce parc délabré de
-novembre, comme fardé de rose par le soleil
-couchant, le voisinage même de ces ruines apparues
-couleur de chair sur ce ciel brasillant,
-étaient bien en harmonie avec cette luxueuse
-élégance de vieille femme, et je reconnaissais<span class="pagenum"><a id="Page_304"></a>[Pg 304]</span>
-bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate
-de mon ami Jacques de Livran.</i></p>
-
-<p><i>Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc
-les suivre à distance et les voir monter, à la grille
-de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte,
-attelé de deux alezans.</i></p>
-
-<p><i>A quelque temps de là, ayant rencontré
-Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer
-et de le plaisanter, lui donnant à penser
-que j'avais reconnu la femme dont il était ce
-jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement
-sur sa dernière conquête, je hasardai
-même, je crois, le nom de Malvina Brach. A quoi
-Jacques avec un grand sérieux: «Malvina
-Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque
-de l'année où nous sommes, au lendemain de la
-Toussaint et de la fête des Morts, l'âme endeuillée
-de l'adieu des beaux jours et des récentes visites
-aux tombes chères, si l'on a quelque propreté
-morale et qu'on se trouve, comme moi,
-n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles,
-que faire? Oui, dis-le moi, que faire si ce n'est<span class="pagenum"><a id="Page_305"></a>[Pg 305]</span>
-que de revivre au milieu des paysages cruellement
-familiers quelque amour mort dont, l'évocation
-vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse
-griserie d'autrefois (ce qui est d'un subtil
-égoïsme), ou bien alors embellir d'une illusion
-d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et
-ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse
-résignée de quelque pauvre jolie femme qui a
-doublé le cap et qui se sent vieillir. Cela est de
-la charité pure, mon cher ami, et de la plus
-belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour
-peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire,
-qui a de bonnes raisons pour se méfier
-d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances,
-quelque envie qu'elle ait de défaillir.</i></p>
-
-<p><i>«Tu goûteras auprès de l'intellectuelle et de
-l'affinée, qu'est toujours une ex-jolie femme de
-cinquante ans, les plus pures joies de l'amour
-platonique, et puis n'en n'est-ce pas une autre
-joie et des plus rares, que de lire dans les yeux
-d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de<span class="pagenum"><a id="Page_306"></a>[Pg 306]</span>
-nous perdre, et dans son sourire le ravissement
-inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait
-plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une
-femme qui ne croyait plus être jamais aimée,
-s'était presque résignée à son sort et que nous
-avons réveillée du tombeau, être le Christ ressuscité
-d'une Madeleine retirée au désert, ou du
-moins retranchée de l'amour! Mais tout cela
-forme un ragoût de sensations extrêmement délicates
-et, du quinze octobre au premier décembre,
-je t'assure que, pour une âme distinguée, les
-vieilles chéries ont seules leur raison d'être en
-amour.»</i></p>
-<hr class="chap" />
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"></a>[Pg 307]</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIERES</h2>
-</div>
-
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap">La Rafale</span> </td><td> <a href="#LA_RAFALE"> 1</a></td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td>LA SAISON A PEIRA-CAVA</td></tr>
-
-<tr><td>I. Une Jeune fille </td><td> <a href="#PEIRA_I">19</a></td></tr>
-
-<tr><td>II. Le choix d'un mari </td><td> <a href="#PEIRA_II"> 38</a></td></tr>
-
-<tr><td>III. Ames d'outre-mer </td><td> <a href="#PEIRA_III"> 56</a></td></tr>
-
-<tr><td>IV. Preuves à l'appui </td><td> <a href="#PEIRA_IV"> 72</a></td></tr>
-
-<tr><td>V. Le coup de l'Américaine </td><td><a href="#PEIRA_V"> 91</a></td></tr>
-
-<tr><td>VI. Sans lendemain </td><td><a href="#PEIRA_VI"> 107</a></td></tr>
-
-<tr><td>VII. Service en campagne </td><td> <a href="#PEIRA_VII"> 126</a></td></tr>
-
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td>PRINCE D'AUBERGE</td></tr>
-
-<tr><td>I. Un soir, au Music-Hall </td><td> <a href="#I">143</a></td></tr>
-
-<tr><td>II. Une nuit chez Durand </td><td> <a href="#II"> 153</a></td></tr>
-
-<tr><td>III. Coups nuls </td><td> <a href="#III"> 169</a></td></tr>
-
-<tr><td>IV. Naufrage au port </td><td> <a href="#IV"> 182</a></td></tr>
-
-<tr><td>V. Le calvaire de Pauline Rayberg </td><td> <a href="#V"> 194</a></td></tr>
-<tr class="blankrow"><td></td></tr>
-<tr><td>L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES</td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Testament</span> </td><td> <a href="#LE_TESTAMENT"> 209</a></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Dernier amour</span> </td><td> <a href="#DERNIER_AMOUR"> 223</a></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Ferme d'Autruches</span> </td><td> <a href="#FERME_DAUTRUCHES"> 239</a></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Colloque sentimental</span> </td><td> <a href="#COLLOQUE_SENTIMENTAL"> 256</a></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Autre colloque</span> </td><td> <a href="#AUTRE_COLLOQUE"> 269</a></td></tr>
-
-<tr><td><span class="smcap">Le Dernier coup</span> </td><td> <a href="#LE_DERNIER_COUP"> 283</a></td></tr>
-
-
-<tr><td><span class="smcap">Crépuscule de femme</span> </td><td> <a href="#CREPUSCULE_DE_FEMME"> 301</a></td></tr>
-
-</table>
-<p class="center">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES ***</div>
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-</blockquote>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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